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Les contresens sur le texte « La question juive » de Karl Marx

lundi 13 avril 2020, par Robert Paris

Les contresens sur le texte « La question juive » de Karl Marx

Franz Mehring rapporte ainsi, dans “Karl Marx, histoire de sa vie”, les travaux de “La question juive” :

« Marx y examine la différence entre émancipation humaine et émancipation politique en partant de deux articles de Bruno Bauer sur la question juive. Cette question n’avait pas encore versé dans l’ornière des discours antisémites ou philosémites. Une classe de la population, l’un des principaux piliers du capital commercial et financier dont le pouvoir ne cessait de s’accroître, se voyait privée, du fait de sa religion, de tous droits civiques, sauf là où elle bénéficiait de privilèges spéciaux que lui valait sa pratique de l’usure. (…) Les jeunes hégéliens avaient bien sûr étendu leur critique de la religion au judaïsme qu’ils considéraient comme le précurseur du christianisme. Feuerbach avait fait du judaïsme la religion de l’égoïsme… Quant à Bruno Bauer, il disait à peu près la même chose, reprochant aux juifs de s’être glissés dans les interstices et les lézardes de la société bourgeoise afin d’en exploiter les éléments instables… Feuerbach expliquait l’essence de la religion juive à partir de la nature des juifs ; Bauer, lui, ne voyait encore cette question qu’à travers l’optique du théologien. Comme les chrétiens, les juifs disait-il, ne peuvent s’émanciper qu’en se libérant de la religion. L’Etat chrétien, en raison de son caractère religieux, ne peut émanciper les juifs, et les juifs quant à eux ne peuvent pas non plus s’émanciper du fait de leur nature religieuse. Les chrétiens et les juifs devraient, pour s’émanciper, cesser d’être juifs et chrétiens. Toutefois, selon Bauer, comme le judaïsme a été dépassé par le christianisme, le juif a un chemin plus difficile et plus long à parcourir que le chrétien avant de réussir à conquérir sa liberté. Bauer pensait qu’avant de pouvoir être libres, les juifs devaient refaire tout le chemin du christianisme et de la philosophie hégélienne. A cela Marx objectait qu’il ne suffisait pas de se demander qui devait émanciper et qui devait être émancipé, il fallait pousser l’analyse plus loin et se demander de quelle émancipation il s’agissait, de l’émancipation politique ou de l’émancipation humaine. Il existe certains Etats où juifs et chrétiens sont totalement émancipés sur le plan politique, remarquait Marx, sans être pour autant émancipés sur le plan humain. C’est donc qu’il existe une différence entre l’émancipation politique et l’émancipation humaine…. L’émancipation politique du juif, du chrétien, du croyant en général, se réalise lorsque l’Etat s’émancipe du judaïsme, du christianisme, de la religion en général. L’Etat peut se libérer d’une entrave, sans que l’Homme s’en trouve par là même libéré : on touche là les limites de l’émancipation politique… L’Etat moderne est né avec la proclamation des Droits de l’homme universels dont le juif peut bénéficier, tout comme il peut bénéficier des droits politiques. Les Droits universels de l’homme reconnaissent l’individu bourgeois… Ils ne libèrent pas l’homme de la religion, ils lui donnent la liberté religieuse ; ils ne le libèrent pas de la propriété, ils lui donnent la liberté de posséder ; ils ne le libèrent pas de l’exercice honteux du commerce, ils lui donnent la liberté d’entreprendre. La révolution politique a engendré la société bourgeoise en détruisant le système hétéroclite du féodalisme, c’est-à-dire tout ce qui est ordres, corporations, guildes, qui étaient autant d’expressions de la séparation du peuple d’avec la communauté humaine ; elle a fait de l’Etat politique l’affaire de tous, elle en a fait un véritable Etat.

Marx résume alors sa pensée en ces termes : « L’émancipation politique est la réduction de l’homme au membre de la société civile, à l’individu égoïste et indépendant d’une part, et de l’autre au citoyen, à la personne morale… Ce n’est que lorsque l’homme aura organisé ses propres forces comme des forces sociales et qu’il ne se séparera plus ainsi de la force sociale sous la forme de force politique, que l’émancipation humaine sera réalisée. »

Restait à examiner la thèse selon laquelle les chrétiens auraient plus d’aptitude à s’émanciper que les juifs, thèse que Bauer avait tenté de démontrer à partir de la religion juive. Marx part de Feuerbach qui avait expliqué la religion juive à partir du juif et non le juif à partir de la religion juive…. « Quel est le fond profane du judaïsme ? Quel est le culte profane du juif ? »… L’apport de cet article, pour Marx, était double. Il dégageait les rapports entre société et Etat. L’Etat n’était pas, comme Hegel le pensait, la réalité de l’idée morale, le rationnel absolu et il n’était pas à lui-même sa propre fin ; il devait se contenter de remplir une mission infiniment plus modeste, être le gardien que la société bourgeoise s’était choisi pour veiller sur son anarchie…

D’autre part, Marx avait compris que les questions religieuses du moment n’avaient plus d’autre signification que sociale. Pour expliquer l’évolution du judaïsme, il ne s’appuyait pas sur la théorie religieuse, mais sur la pratique industrielle et commerciale dont la religion juive n’était que le reflet imaginaire. »

Les contresens sur le texte « La question juive » de Karl Marx

Premier point : ce n’est pas Marx mais Bauer qui met en avant l’idée qu’il y aurait une « question juive » à résoudre, qu’il y aurait une population qui serait caractérisable par le seul fait de faire appel à l’Ancien Testament. « La question juive » est le titre du texte de Marx parce que c’est le titre du texte de Bauer…

Ce qui est ciblé par Marx, ce n’est pas la religion juive ni l’ethnie juive ni encore les droits des Juifs mais l’idéologie idéaliste de Bauer.

Marx ne veut pas répondre dans ce texte à des exactions subies par des Juifs en Allemagne, à des pogromes ou à des sévices, une espèce de génocide avant l’heure en Allemagne. Le sujet de Marx n’est pas l’antisémitisme mais la manière dont Bauer conçoit l’émancipation de l’homme et l’exemple des Juifs provient du fait que Bauer met cet exemple en avant pour développer sa thèse. Marx discute seulement la philosophie de Bauer en prenant exemple pour cela sur son traitement prétendu d’une soi-disant « question juive » que Bauer estime se poser en tant que question de religion empêchant l’émancipation alors que Marx ne pense nullement que ce soit leur croyance qui empêche qu’ils soient traités en citoyens égaux. La question juive, que nous sommes accoutumés à lire sous la forme soit de la lutte contre les Juifs soit de la lutte contre l’antisémitisme, était alors une expression apparue à l’époque des Lumières, en Allemagne, qui faisait originellement référence à l’aptitude des Juifs à s’intégrer en Europe occidentale.

D’emblée Marx se démarque d’ailleurs de cette manière de juger les comportements d’une population sur le fait qu’ils soient Juifs ou pas. C’est déjà un contresens de lui attribuer ce point de vue puisque c’est celui de Bauer en ce sens dont il veut prendre le contrepied.

Pour Bauer, « Les lois religieuses sont l’expression issue des peuples eux-mêmes de ce qu’ils tiennent pour leur véritable essence, une expression qu’ils ont reflétée dans l’Histoire sainte, (les patriarches, les prophètes et les rois mages), sous la forme de l’exécution idéale de leur essence. Dans leurs lois et dans leur Histoire sainte les peuples ont dévoilé leur nature interne, l’ont trahie et l’ont exprimée, et si cette expression de leur essence rejaillit sur eux, il faut en porter les conséquences au seul compte de leur mérite ou de leur faute. »

Pour Marx, au contraire, les peuples ne sont pas ce qu’ils croient être au travers de leurs conceptions fantasmagoriques sur eux-mêmes…

Pour Bauer, le Juif dans l’abstrait existe et il est défini par sa religion et pour changer son sort, il lui faut changer sa croyance qui, selon Bauer détermine son existence politique. Sa croyance fait de lui le peuple élu par rapport à tous les autres, un peuple qui doit donc être organisé à part car dieu a choisi de le mettre à part. Bauer explique donc que, si les Juifs veulent des droits égaux aux autres Allemands, ils doivent abandonner dans leur religion cette conception de peuple élu afin de devenir des citoyens allemands égaux aux autres. C’est cette thèse que Marx entend combattre et même ridiculiser.

Est-ce Marx qui veut présenter le Juif sous un jour néfaste ?

Non, c’est Bauer : « Il n’est pas d’esprit populaire plus incertain et plus inconséquent que celui du Juif - il se développe en contradiction avec sa limitation et se poursuit en conceptions qui devraient supprimer sa Loi, mais il ne prend pas le progrès au sérieux, ne progresse pas réellement en avant, repousse dans un avenir lointain ce qui lui apparaît comme la vérité à proprement parler, de telle façon qu’elle ne l’altère pas pour le présent. Mais il sait en même temps veiller à ce qu’on ne prenne pas la vérité au sérieux dans l’avenir et à ce que la victoire soit plutôt réservée à sa limitation - c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’esprit populaire plus conséquent que celui du Juif, puisqu’il ne progresse pas réellement en progressant, n’évolue pas dans l’évolution et en dépit des idées supérieures qui se sont imposées à lui, il reste ce qu’il est. »

Pour Bauer, le fait que les Juifs soient traités d’une manière à part provient du fait qu’ils se voient eux-mêmes comme un peuple à part :

« Les Juifs en tant que tels ne peuvent s’amalgamer aux peuples et confondre leur sort avec le sort de ceux-ci. En tant que Juifs, ils doivent, attendre un avenir particulier, imparti à eux seuls, le peuple défini, et leur assure la domination du monde. En tant que Juifs, ils ne croient qu’à leur peuple, cette foi est la seule dont ils soient capables et à laquelle ils soient astreints ; pour les autres peuples, ils n’ont que de l’incrédulité et cette incrédulité leur est nécessaire et commandée pour que ne s’éteigne pas la foi en leur privilège. Leur foi en eux seuls doit continuellement s’alimenter de l’incrédulité avec laquelle ils considèrent les autres peuples. »

Marx va démontrer au contraire que c’est la manière dont est organisée économiquement, socialement puis juridiquement et idéologiquement (et non le contraire comme le croit Bauer) qui donne aux Juifs d’Allemagne leur situation présente.

C’est Bauer qui rabaisse le Juif à sa religion et défend que cette religion est inférieure à la religion chrétienne et affirme que ce n’est pas la situation dans laquelle étaient ceux qui ont fondé le christianisme qui a leur idéologie mais leur idéologie qui aurait bâti leur situation :

« Le peuple juif était le peuple qui en somme n’était pas un peuple, le peuple de la chimère, et inconséquent encore en ceci qu’il voulait exister en tant que peuple réel. Le christianisme dépasse cette inconséquence, ce faux reflet de l’existence populaire et crée le peuple prodigieux, le peuple saint, le peuple du « sacerdoce royal ». Le christianisme dépassa les barrières entre les peuples et fonda la communauté universelle, mais il acheva le judaïsme également sous l’aspect de la perfection et de la généralisation du particularisme et de l’exclusivisme. Le JUDAÏSME ne fit qu’exclure les autres peuples du peuple unique : par contre la communauté chrétienne exclut tout caractère populaire, toute particularité nationale et dirige son zèle contre tout peuple qui voudrait croire en lui-même et se donner des lois pour sa foi en lui-même et dans sa confiance en sa justification. Finalement, il exclut quiconque s’en rapporte à lui-même, aux droits qu’il possède en tant qu’homme, donc aux droits de l’humanité. Il ne veut pas avoir l’homme réel mais l’homme qui est expulsé de sa vraie humanité, l’homme de nouveau au monde, l’homme merveilleux. »

Toujours Bauer part du texte religieux pour définir le peuple :

« Le peuple juif n’a pu produire aucune loi étatique et populaire réelle et n’était qu’un assemblage d’atomes. Cet isolement est fondé dans l’essence du judaïsme, il devait donc s’achever dans le christianisme et devint devoir et plus haute destination du fidèle. Il faut que le fidèle forme lui-même une affaire privée et fasse de celle-ci la plus haute de ses affaires. Il ne doit veiller à rien plus qu’à lui-même, à son âme et à sa félicité, et il doit la porter en si haute estime qu’en cas de nécessité, tout ce qui a ordinairement cours parmi les hommes, et est considéré comme ce qu’il y a de plus haut, il est en devoir de le sacrifier à celle-ci. Dans une constante hypocondrie, le Juif doit veiller à ne pas être souillé par un hasard quelconque et se demander s’il ne s’est peut-être pas vraiment souillé. (…)Dans le judaïsme, l’art et la science étaient impossibles : dans sa conséquence encore plus, car en elle, tout ce qui dans le judaïsme lui-même rendait impossible le libre commerce avec le monde et ses lois universelles, se trouve achevé et porté à son extrême. L’art et la science ne sont jamais possibles que quand le souci du besoin personnel n’est pas seul à accaparer l’homme. Mais, dans la communauté, l’homme ne doit jamais se mettre à penser qu’il peut se défaire du souci de ses besoins, il ne se libérera jamais complètement et absolument de la multitude de ses besoins, du vide et du néant en lui-même, donc du souci de lui-même : l’art et la science qui l’élèveraient d’un coup au-dessus de son néant et mettraient un terme à son souci égoïste et hypocondre de lui-même sont par là impossibles ou bien strictement interdits. »

Ceux qui ont lu le texte de Marx sans lire celui de Bauer ont souvent confondu la thèse de Marx avec son inverse…

Marx ne va pas répondre que le peuple juif est bien mieux que le prétend Bauer mais que son état provient de la place que la société occidentale lui a offerte et non l’inverse.

Marx parle de société européenne et Bauer d’ « Etat chrétien ».

Bauer conclue : « Si les Juifs veulent devenir un vrai peuple - mais ils ne le peuvent pas en raison de leur nationalité chimérique, ils ne le peuvent que dans les nations aptes à l’histoire, et dans les nations historiques de notre temps - ils doivent abandonner la prérogative chimérique qui, aussi longtemps qu’ils la gardent, les séparera toujours des peuples et les rendra étrangers à l’histoire. Ils doivent sacrifier leur manque de foi envers les peuples et leur foi exclusive en leur nationalité apatride avant que de se mettre le moins du monde en mesure de prendre part aux véritables affaires du peuple et de l’État, sincèrement et sans réserves secrètes. »

Marx répond l’inverse : « Nous posons la question inverse : Le point de vue de l’émancipation politique a-t-il le droit de demander au Juif la suppression du judaïsme, et à l’homme la suppression de toute religion ? »

Marx, lui, pose d’abord la séparation de la religion et de l’Etat :

« L’émancipation politique du Juif, du chrétien, de l’homme religieux en un mot, c’est l’émancipation de l’État du judaïsme, du christianisme, de la religion en général. Sous sa forme particulière, dans le mode spécial à son essence, comme État, l’État s’émancipe de la religion en s’émancipant de la religion d’État, c’est-à-dire en ne reconnaissant aucune religion, mais en s’affirmant purement et simplement comme État. S’émanciper politiquement de la religion, ce n’est pas s’émanciper d’une façon absolue et totale de la religion, parce que l’émancipation politique n’est pas le mode absolu et total de l’émancipation humaine. (…)Le conflit dans lequel l’homme, en tant que professant une religion particulière, se trouve avec sa qualité générale de citoyen et avec les autres hommes en tant que membres de la communauté, se ramène à la scission laïque entre l’État politique et la société civile. »

Marx répond à Bauer :

« Nous ne disons donc pas, avec Bauer, aux Juifs : Vous ne pouvez être émancipés politiquement, sans vous émanciper radicalement du judaïsme. Nous leur disons plutôt : C’est parce que vous pouvez être émancipés politiquement, sans vous détacher complètement et absolument du judaïsme, que l’émancipation politique elle-même n’est pas l’émancipation humaine. Si vous voulez être émancipés politiquement, sans vous émanciper vous-mêmes humainement, l’imperfection et la contradiction ne sont pas uniquement en vous, mais encore dans l’essence et la catégorie de l’émancipation politique. Si vous êtes imbus de cette catégorie, vous partagez la prévention générale. Si l’État évangélise lorsque, bien qu’État, il agit chrétiennement à l’égard des Juifs, le Juif fait de la politique lorsque, bien que juif, il réclame des droits civiques. »

Pour Marx, Bauer parle au nom de l’émancipation dont il tire les principes dans « liberté, égalité, fraternité » de la Révolution française sans comprendre que cette révolution est un acte de la bourgeoisie contre la féodalité et pas seulement de l’Homme abstrait en vue de l’Emancipation abstraite :

« L’émancipation politique est en même temps la désagrégation de la vieille société sur laquelle repose l’État où le peuple ne joue plus aucun rôle, c’est-à-dire la puissance du souverain. La révolution politique c’est la révolution de la société bourgeoise. Quel était le caractère de la vieille société ? Un seul mot la caractérise. La féodalité. L’ancienne société bourgeoise avait immédiatement un caractère politique, c’est-à-dire les éléments de la vie bourgeoise, comme par exemple la propriété, ou la famille, ou le mode de travail, étaient, sous la forme de la seigneurie, de la caste et de la corporation, devenus des éléments de la vie de l’État. Ils déterminaient, sous cette forme, le rapport de l’individu isolé à l’ensemble de l’État, c’est-à-dire sa situation politique, par laquelle il était exclu et séparé des autres éléments de la société. En effet, cette organisation de la vie populaire n’éleva pas la propriété et le travail au rang d’éléments sociaux ; elle acheva plutôt de les séparer du corps de l’État et d’en faire des sociétés particulières dans la société. Mais de la sorte, les fonctions vitales et les conditions vitales de la société bourgeoise restaient politiques au sens de la féodalité ; autrement dit, elles séparaient l’individu du corps de l’État ; et le rapport particulier qui existait entre sa corporation et le corps de l’État, elles le transformaient en un rapport général entre l’individu et la vie populaire, de même qu’elles faisaient de son activité et de sa situation bourgeoises déterminées une activité et une situation générales. Comme conséquence de cette organisation, l’unité de l’État, aussi bien que la conscience, la volonté et l’activité de l’unité de l’État, le pouvoir politique général, apparaissent également comme l’affaire particulière d’un souverain, séparé du peuple et de ses serviteurs. (…) Mais la perfection de l’idéalisme de l’État fut en même temps la perfection du matérialisme de la société bourgeoise. (…) L’homme ne fut donc pas émancipé de la religion ; il reçut la liberté religieuse. Il ne fut pas émancipé de la propriété ; il reçut la liberté de la propriété. Il ne fut pas émancipé de l’égoïsme de l’industrie ; il reçut la liberté de l’industrie. »

Marx écrit :

« Bauer aboutit à ceci : « Le chrétien n’a qu’à s’élever d’un degré, à dépasser sa religion, pour supprimer la religion en général » et devenir, par conséquent, libre ; « le Juif, au contraire, est obligé de rompre non seulement avec son essence juive, mais encore avec le développement de la perfection de sa religion, développement qui lui est demeuré étranger. (…) Bauer transforme donc ici la question de l’émancipation juive en une question purement religieuse. (…) Du moment qu’à la fin de la question juive Bauer n’a vu dans le judaïsme que la grossière critique religieuse du christianisme, et ne lui a donc attribué qu’une simple importance religieuse, il faut bien s’attendre à ce qu’il transforme l’émancipation des Juifs en un acte philosophico-théologique. »

Marx inverse le rôle de la vision idéaliste de l’homme sur lui-même : c’est son rôle social qui détermine son être et sa pensée et pas sa pensée qui détermine son être social :

« Considérons le Juif réel, non pas le Juif du sabbat, comme Bauer le fait, mais le Juif de tous les jours. Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel. »

Qui est le Juif pour la société allemande ou autrichienne dont parle Bauer ? Il est celui qui a le droit de faire circuler l’argent alors que le chrétien, le protestant ne l’ont pas. Ce n’est pas la religion juive ni l’image qu’a le peuple juif de lui-même qui dicte cette place mais la société occidentale par le fait qu’elle donne au Juif le monopole du commerce d’argent qu’elle interdit au Chrétien. Elle lui donne ainsi un privilège réel et le désigne aussi à la vindicte publique en tant que prêteur et usurier.

Les phrases de Marx qui sont prises par certains pour des phrases antisémites sont simplement la manière de rappeler à Bauer que la haine qu’ont les Chrétiens des Juifs provient du statut économique et social que leur donne la société et pas de leur croyance elle-même.

Le texte de Marx a été largement interprété de manière erronée et parfois utilisé à charge contre Marx. Le spécialiste de l’histoire des idées Lionel Richard (université de Picardie), cite ainsi en 2005 dans Le Monde Diplomatique quelques auteurs qui se sont livrés à cette interprétation : "De L’Histoire de l’antisémitisme de Léon Poliakov, en 1951, au Marx de Jean Ellenstein, en 1981, et à la Géographie de l’espoir de Pierre Birnbaum, en 2004, ces réflexions firent que l’auteur du Capital fut désigné comme « antisémite ». Ce petit-fils de rabbin, fils d’un converti au protestantisme et lui-même baptisé protestant par son père en 1824, se serait empêtré dans la « haine de soi ». Robert Misrahi, dans un Marx et la question juive, en 1972, avait été jusqu’à l’accuser d’avoir écrit « un des ouvrages les plus antisémites du XIXe siècle », où serait même lancé, suggérait-il, un « appel au génocide »)." !!!

Selon l’écrivain juif britannique Hyam Maccoby (université de Leeds) et l’historien Bernard Lewis (université de Princeton) les propos de Marx ne seraient pas simplement anti-religieux mais antisémites. Selon eux cela aurait même inspiré les membres du Parti national-socialiste ainsi que les soviétiques.

Selon le polémiste antimarxiste Jean-François Revel, Marx a écrit un pamphlet antijudaïque qui devait peser lourdement sur les théories des mouvements révolutionnaires face aux Juifs.

Cette interprétation est toutefois loin d’être unique et dominante. Parmi beaucoup d’autres, l’historien italien Enzo Traverso (université de Picardie) pense ainsi qu’il s’agit plutôt d’un plaidoyer pour une « émancipation humaine universelle » dépassant inévitablement les frontières du judaïsme. Marx perçoit le judaïsme comme une forme d’obscurantisme religieux et comme une métaphore du capitalisme moderne.

L’historien des idées Lionel Richard, toujours en 2005 dans Le Monde Diplomatique estime également : "Avec érudition et brillamment, Jacques Aron (Jacques Aron, Karl Marx antisémite et criminel ? Autopsie d’un procès anachronique, Didier Devillez, Bruxelles-Paris, 2005, 188 pages) met au jour les erreurs de perspective et de jugement, les anachronismes et les contresens qui commandent l’interprétation de Misrahi. Attribuer au jeune Marx un antisémitisme de fond relève, montre-t-il, d’un détournement de pensée. Faudrait-il accepter cette falsification parmi les idées maintenant universellement admises ? L’historien Robert Mandrou (Robert Mandrou, Introduction à la réédition de La Question juive de Karl Marx, 10/18, Paris, 1968) soulignait déjà en 1968 que les textes de Marx contre Bauer, trop souvent cités malhonnêtement « par les contempteurs du marxisme qui s’apitoient sur le juif antisémite », valaient d’être lus « avec attention et probité »".

Pour lire « La Question juive » de Marx

Une autre édition de « La question juive » de Marx suivie du texte auquel Marx répondait

Marx contre la philosophie de Bauer sur la Révolution française

Une fausse interprétation

Contre la thèse Marx antisémite

[Un exemple des partisans de la thèse Marx antisémite -> http://naibed.blogspot.com/2012/02/...

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