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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Ils ont massacré les insurgés de la Commune de Paris

Ils ont massacré les insurgés de la Commune de Paris

samedi 23 mai 2020, par Robert Paris

Les communards ont fusillé une cinquantaine d’otages durant toute la révolution de 1871 à Paris et les Versaillais ont massacré entre trente et trente cinq mille hommes, femmes et enfants lors de la "semaine sanglante", oui en une seule semaine !!! Voilà le bilan d’une bourgeoisie qui estime que la révolution est violente !!!

« Je vous ai dit, il y a quelques jours, que nous approchions de notre but, aujourd’hui je suis venu vous dire : « Nous avons atteint le but. L’ordre, la justice, la civilisation ont enfin remporté la victoire ! » […]. Le sol est jonché de leurs cadavres ; ce spectacle affreux servira de leçon. »

Déclaration de Thiers, chef de l’Etat bourgeois en guerre contre le prolétariat révolutionnaire, du 22 mai 1871, aux « ruraux », les parlementaires élus par les féodaux de campagne.

« Quand des coups de feu égarés, écrit le correspondant parisien d’un journal tory de Londres, retentissent encore au loin, quand de malheureux blessés abandonnés meurent parmi les pierres tombales du Père-Lachaise, quand 6.000 insurgés frappés de terreur errent dans l’agonie du désespoir par les labyrinthes des catacombes, quand on voit pousser des malheureux à travers eus rues pour les abattre par vingtaines à la mitrailleuse, il est révoltant de voir les cafés remplis des dévots de l’absinthe, du billard et des dominos ; de voir les filles perdues déambuler sur les boulevards et d’entendre le bruit des débauches s’échappant des cabinets particuliers des restaurants à la mode, troubler le silence de la nuit. »

Compte-rendu de la presse versaillaise rapporté par Marx : source

Marx commente ainsi :

« La civilisation et la justice de l’ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme le sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi. Chaque nouvelle crise dans la lutte de classe entre l’appropriateur et le producteur fait ressortir ce fait avec plus d’éclat. Les atrocités des bourgeois en juin 1848 elles-mêmes disparaissent devant l’indicible infamie de 1871. L’héroïque esprit de sacrifice avec lequel la population de Paris - hommes, femmes et enfants - combattit pendant huit jours après l’entrée des Versaillais, reflète aussi bien la grandeur de leur cause que les exploits infernaux de la soldatesque reflètent l’esprit inné de cette civilisation dont ils sont les mercenaires et les défenseurs. Glorieuse civilisation, certes, dont le grand problème est de savoir comment se débarrasser des monceaux de cadavres qu’elle a faits, une fois la bataille passée. Pour trouver un parallèle à la conduite de Thiers et de ses chiens, il nous faut remonter aux temps de Sylla et des deux triumvirats de Rome. Même carnage en masse, exécuté de sang-froid, même insouciance dans le massacre, de l’âge et du sexe ; même système de torturer les prisonniers mêmes proscriptions, mais cette fois d’une classe entière même chasse sauvage aux chefs qui se cachent, de peur qu’un seul puisse échapper ; mêmes dénonciations d’ennemis politiques et privés ; même indifférence envers le carnage de gens entièrement étrangers à la lutte. Il n’y a que cette seule différence : les Romains n’avaient pas encore de mitrailleuses pour expédier en bloc les proscrits, et ils n’avaient pas « la loi à la main », ni, sur les lèvres, le mot d’ordre de « civilisation ». »

Images et documents de la Commune de Paris (1871)

Ils ont massacré les insurgés de la Commune de Paris

Les Versaillais (bourgeoisie et ex nobles) ont massacré les communards, non seulement pendant la guerre civile mais après la défaite de la Commune de Paris de 1871. Ils voulaient éradiquer tout espoir révolutionnaire prolétarien pour des décennies...

Il convient de rappeler que la Commune de Paris de 1871, dirigée et gouvernée par de simples ouvriers, avait tellement bien marché que la seule solution qu’a trouvé la bourgeoisie française, c’est de massacrer tous les ouvriers parisiens !

La répression de l’insurrection parisienne du 18 mars a été particulièrement bien organisée par le gouvernement de Thiers. L’état de siège a été décrété et Paris divisé en quatre secteurs militaires. Si les soldats de première ligne sont chargés de faire le coup de feu contre les communards, les soldats de la deuxième ligne sont chargés de traquer ceux qui ne se rendent pas. Ils peuvent perquisitionner dans les maisons, les parcs et même les catacombes. Les « brassardiers », des parisiens partisans du gouvernement de Versailles munis d’un brassard, qui connaissent bien leurs quartiers, les aident. On assiste alors à de nombreuses dénonciations, près de 400 000, dont seulement cinq pour cent sont signées.

Des cours prévôtales, qui sont chargées de donner un semblant de légitimité aux exécutions sommaires, sont installées à l’École polytechnique, à la gare du Nord, à la gare de l’Est, au Châtelet et au Luxembourg. Des pelotons d’exécution fonctionnent, avec le système des « fournées », square Montholon, au parc Monceau, à l’École militaire, au cimetière du Montparnasse et en particulier à la caserne Lobau. En 1897, un charnier de huit cents communards est découvert dans le quartier de Charonne. Pour gagner du temps, on se servait de mitrailleuses.

En 1876, le journaliste socialiste Prosper-Olivier Lissagaray, ancien communard, rapporte que le conseil municipal de la ville de Paris paye l’inhumation de 17 000 cadavres. En prenant en compte les tués hors de Paris, il estime à probablement 20 000 le nombre des fusillés de la Semaine sanglante, sans compter 3 000 fédérés tués ou blessés au combat. En 1880, le journaliste et homme politique Camille Pelletan, membre du Parti radical-socialiste, élève le nombre des victimes à 30 000.

Vous voulez visiter les catacombes de Paris à Denfert-Rochereau et vous ne savez pas que c’est le plus grand cimetière non seulement des protestants assassinés lors des massacres de la Saint-Barthélemy mais aussi des communards de 1871 ! Vous devez savoir que vous allez attendre environ deux heures pour une promenade souterraine de 45 minutes dans les catacombes et que votre marche croisera seulement un millier de crânes et d’ossements. Les histoires qu’ils vont vous raconter sont des mensonges car ils ne veulent pas que les gens sachent que la plupart des morts sont décédés du fait des contre-révolutions et aussi du fait de la misère, de la faim et de l’exploitation. Les catacombes sur le plus grand cimetière des Protestants assassinés durant les massacres de la Saint-Barthélemy et des communards assassinés à la fin de la révolution sociale de 1871 notamment.

Un gigantesque ossuaire historique notamment pour trois grands massacres historiques contre-révolutionnaires : la Saint-Barthélemy d’août 1572, le massacre de la contre-révolution de 1793 et celui des communards de 1871.

Les catacombes, c’est la fosse commune de Paris, dix millions de misérables sans logis qui n’ont pas eu davantage de logis à leur mort qui se rajoutent aux victimes des répressions et des contre-révolutions…

Les ossements des communards massacrés reposent entassés dans les catacombes que visitent place Denfert-Rochereau tous les jours des touristes ignorants qu’ils rendent un involontaire hommage à une révolution ouvrière écrasée dans le sang.

Edmond et Jules de Goncourt, Journal, le 31/08/1862

« J’ai vu aujourd’hui cette chose sur laquelle nul œil de bourgeois ne s’est jamais arrêté et dont l’horreur est une horreur de ouïe-dire : j’ai vu la fosse commune. »

La chasse à l’homme »

LA CHASSE A L’HOMME L’illustration du 17 juin 1871 DANS LES CATACOMBES Cette chasse dans les Catacombes a été l’un des épisodes les plus dramatiques de ce grand drame de la prise de Paris par l’armée de Versailles. Nous devions donc en conserver le souvenir par un dessin et en dire quelques mots. La lutte à travers les rues de la ville est terminée. Les insurgés ont été forcés dans toutes leurs positions. Ceux qui n’ont pas été tués en combattant, pris ou fusillés, ont tous cherché leur salut dans la fuite. Les uns se sont réfugiés dans les égouts, les autres dans les carrières d’Amérique, d’autres enfin, en plus grand nombre, dans les Catacombes. Aucun des ces asiles ne devait les protéger. Traqués et atteints partout, ils furent tous ou tués sur place ou faits prisonniers, et conduits à Versailles. C’est dans les premiers jours de ce mois que commença la chasse à l’homme dans les Catacombes. Des troupes y pénétrèrent par la porte de la barrière d’Enfer, tandis que d’autres troupes occupaient solidement l’autre porte ouvrant sur la plaine de Montsouris. Puis, armés de torches, les soldats descendirent avec précaution dans l’immense ossuaire. Ce qui s’y passa alors se devine sans peine. Notre dessin parle trop éloquemment pour que nous jugions nécessaire de nous mettre en frais de description. Horrible a dû être cette lutte suprême, à la lueur rouge des torches, éclairant étrangement les visages contractés des combattants. Piétinements furieux, cris de colère et cris de douleur, râles d’agonie, et le cliquetis des baïonnettes et les détonations ; quelle scène ! Tout cela dans les longs couloirs de ces cryptes tapissées d’ossements, sous l’oeil même des morts, troublés dans le repos qui leur avait été promis ! En effet : << Au delà de ces bornes ils reposent en attendant la vie bienheureuse,>> est-il écrit en latin sur la porte où on descend chez eux : Has ultrà metas requiescunt beatam spem expectantes.

L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !

Le soleil expia de ses poumons ardents

Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.

Voilà la Cité belle assise à l’occident !

Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,

Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà

Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie

Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila.

Cachez les palais morts dans des niches de planches !

L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.

Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,

Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,

Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !

Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes

Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,

Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,

Foulant à vos côtés les luxes ruisselants,

Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,

Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !

Écoutez l’action des stupides hoquets

Déchirants ! Écoutez, sauter aux nuits ardentes

Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô cœurs de saleté, Bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !

Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !

Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées

Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,

Vous craignez d’elle encore une convulsion

Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme

Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,

Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,

Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,

La rouge courtisane aux seins gros de batailles,

Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,

Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,

Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires

Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir

Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,

Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens

Sourdre le flux des vers livides en tes veines,

Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides

Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès

Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides

Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte

Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »

L’orage a sacré ta suprême poésie ;

L’immense remuement des forces te secourt ;

Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie !

Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,

La haine des Forçats, la clameur des maudits :

Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.

Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !

— Société, tout est rétabli : les orgies

Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :

Et les gaz en délire aux murailles rougies

Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

Arthur Rimbaud, Mai 1871

Victor Hugo, « L’année terrible »

« O ville, tu feras agenouiller l’histoire. Saigner est ta beauté, mourir est ta victoire. Mais non, tu ne meurs pas. Ton sang coule, mais ceux Qui voyaient César rire en tes bras paresseux, S’étonnent : tu franchis la flamme expiatoire, Dans l’admiration des peuples, dans la gloire, Tu retrouves, Paris, bien plus que tu ne perds. Ceux qui t’assiègent, ville en deuil, tu les conquiers. La prospérité basse et fausse est la mort lente ; Tu tombais folle et gaie, et tu grandis sanglante. Tu sors, toi qu’endormit l’empire empoisonneur, Du rapetissement de ce hideux bonheur. Tu t’éveilles déesse et chasses le satyre. Tu redeviens guerrière en devenant martyre ; Et dans l’honneur, le beau, le vrai, les grandes moeurs, (…) Rien n’est plus admirable ; et Paris a dompté L’univers par la force où l’on sent la bonté. Ce peuple est un héros et ce peuple est un juste. Il fait bien plus que vaincre, il aime. O ville auguste, Ce jour-là tout tremblait, les révolutions Grondaient, et dans leur brume, à travers des rayons, Tu voyais devant toi se rouvrir l’ombre affreuse Qui par moments devant les grands peuples se creuse ; Et l’homme qui suivait le cercueil de son fils T’admirait, toi qui, prête à tous les fiers défis, Infortunée, as fait l’humanité prospère ; Sombre, il se sentait fils en même temps que père, Père en pensant à lui, fils en pensant à toi. Que ce jeune lutteur illustre et plein de foi, Disparu dans le lieu profond qui nous réclame, O peuple, ait à jamais près de lui ta grande âme ! Tu la lui donnas, peuple, en ce suprême adieu. Que dans la liberté superbe du ciel bleu, Il assiste, à présent qu’il tient l’arme inconnue, Aux luttes du devoir et qu’il les continue. Le droit n’est pas le droit seulement ici-bas ; Les morts sont des vivants mêlés à nos combats, Ayant tantôt le bien, tantôt le mal pour cibles ; Parfois on sent passer leurs flèches invisibles. Nous les croyons absents, ils sont présents ; on sort De la terre, des jours, des pleurs, mais non du sort ; C’est un prolongement sublime que la tombe. On y monte étonné d’avoir cru qu’on y tombe. Comme dans plus d’azur l’hirondelle émigrant, On entre plus heureux dans un devoir plus grand ; On voit l’utile avec le juste parallèle ; Et l’on a de moins l’ombre et l’on a de plus l’aile. O mon fils béni, sers la France, du milieu De ce gouffre d’amour que nous appelons Dieu ; Ce n’est pas pour dormir qu’on meurt, non, c’est pour faire De plus haut ce que fait en bas notre humble sphère ; C’est pour le faire mieux, c’est pour le faire bien. Nous n’avons que le but, le ciel a le moyen. La mort est un passage où pour grandir tout change ; Qui fut sur terre athlète est dans l’abîme archange ; Sur terre on est borné, sur terre on est banni ; Mais là-haut nous croissons sans gêner l’infini ; L’âme y peut déployer sa subite envergure ; C’est en perdant son corps qu’on reprend sa figure. Va donc, mon fils ! va donc, esprit ! deviens flambeau. Rayonne. Entre en planant dans l’immense tombeau ! Sers la France. Car Dieu met en elle un mystère, Car tu sais maintenant ce qu’ignore la terre, Car la vérité brille où l’éternité luit, Car tu vois la lumière et nous voyons la nuit. (…) Quand finira ceci ? Quoi ! ne sentent-ils pas Que ce grand pays croule à chacun de leurs pas ! Châtier qui ? Paris ? Paris veut être libre. Ici le monde, et là Paris ; c’est l’équilibre. Et Paris est l’abîme où couve l’avenir. Pas plus que l’Océan on ne peut le punir, Car dans sa profondeur et sous sa transparence On voit l’immense Europe ayant pour coeur la France. Combattants ! combattants ! qu’est-ce que vous voulez ? Vous êtes comme un feu qui dévore les blés, Et vous tuez l’honneur, la raison, l’espérance ! Quoi ! d’un côté la France et de l’autre la France ! Arrêtez ! c’est le deuil qui sort de vos succès. Chaque coup de canon de Français à Français Jette, - car l’attentat à sa source remonte, - Devant lui le trépas, derrière lui la honte. Verser, mêler, après septembre et février, Le sang du paysan, le sang de l’ouvrier, Sans plus s’en soucier que de l’eau des fontaines ! Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes ! Qui donc a décrété ce sombre égorgement ? Si quelque prêtre dit que Dieu le veut, il ment ! Mais quel vent souffle donc ? Quoi ! pas d’instants lucides ! Se retrouver héros pour être fratricides ! Horreur ! Le peuple est un lutteur prodigieux qui traîne Le passé vers le gouffre et l’y pousse du pied (…) Vous imaginez-vous cette haute cité Qui fut des nations la parole, l’ouïe, La vision, la vie et l’âme, évanouie ! Vous représentez-vous les peuples la cherchant ? On ne voit plus sa lampe, on n’entend plus son chant. C’était notre théâtre et notre sanctuaire ; Elle était sur le globe ainsi qu’un statuaire Sculptant l’homme futur à grands coups de maillet ; L’univers espérait quand elle travaillait ; Elle était l’éternelle, elle était l’immortelle ; Qu’est-il donc arrivé d’horrible ? où donc est-elle ? Vous les figurez-vous s’arrêtant tout à coup ? Quel est ce pan de mur dans les ronces debout ? Le Panthéon ; ce bronze épars, c’est la colonne ; Ce marais où l’essaim des corbeaux tourbillonne, C’est la Bastille ; un coin farouche où tout se tait, Où rien ne luit, c’est là que Notre-Dame était ; La limace et le ver souillent de leurs morsures Les pierres, ossements augustes des masures ; Pas un toit n’est resté de toutes ces maisons Qui du progrès humain reflétaient les saisons ; Pas une de ces tours, silhouettes superbes ; Plus de ponts, plus de quais ; des étangs sous des herbes, Un fleuve extravasé dans l’ombre, devenu Informe, et s’en allant dans un bois inconnu ; Le vague bruit de l’eau que le vent triste emporte. Et voyez-vous l’effet que ferait cette morte !

Un jour je vis le sang couler de toutes parts ; Un immense massacre était dans l’ombre épars ; Et l’on tuait. Pourquoi ? Pour tuer. O misère ! En mitraillant des tas de femmes et d’enfants ; Que changer en bourreaux des soldats triomphants, C’est leur faire une gloire où la honte surnage ; Et, pensif, je me mis en travers du carnage. Triste, n’approuvant pas la grandeur du linceul, Estimant que la peine est au coupable seul, Pensant qu’il ne faut point, hélas ! jeter le crime De quelques-uns sur tous, et punir par l’abîme Paris, un peuple, un monde, au hasard châtié, Je dis : Faites justice, oui, mais ayez pitié ! Alors je fus l’objet de la haine publique. L’église m’a lancé l’anathème biblique, Les rois l’expulsion, les passants des cailloux ; Quiconque a de la boue en a jeté ; les loups, Les chiens, ont aboyé derrière moi ; la foule M’a hué presque autant qu’un tyran qui s’écroule ; On m’a montré le poing dans la rue ; et j’ai dû Voir plus d’un vieil ami m’éviter éperdu. (…) La prisonnière passe, elle est blessée. Elle a On ne sait quel aveu sur le front. La voilà ! On l’insulte ! Elle a l’air des bêtes à la chaîne. On la voit à travers un nuage de haine. Qu’a-t-elle fait ? Cherchez dans l’ombre et dans les cris, Cherchez dans la fumée affreuse de Paris. Personne ne le sait. Le sait-elle elle-même ? Ce qui pour l’homme est crime est pour l’esprit problème. La faim, quelque conseil ténébreux, un bandit Si monstrueux qu’on l’aime et qu’on fait ce qu’il dit, C’est assez pour qu’un être obscur se dénature. Ce noir plan incliné qu’on nomme l’aventure, La pente des instincts fauves, le fatal vent Du malheur en courroux profond se dépravant, Cette sombre forêt que la guerre civile Toujours révèle au fond de toute grande ville, Dire : d’autres ont tout, et moi qu’est-ce que j’ai ? Songer, être en haillons, et n’avoir pas mangé, Tout le mal sort de là. Pas de pain sur la table ; Il ne faut rien de plus pour être épouvantable. Elle passe au milieu des foules sans pitié. Quand on a triomphé, quand on a châtié, Qu’a-t-on devant les yeux ? la victoire aveuglante. Tout Versailles est en fête. Elle se tait sanglante. Le passant rit, l’essaim des enfants la poursuit De tous les cris que peut jeter l’aube à la nuit. L’amer silence écume aux deux coins de sa bouche ; Rien ne fait tressaillir sa surdité farouche ; Elle a l’air de trouver le soleil ennuyeux ; Une sorte d’effroi féroce est dans ses yeux. Des femmes cependant, hors des vertes allées, Douces têtes, des fleurs du printemps étoilées, Charmantes, laissant pendre au bras de quelque amant Leur main exquise et blanche où brille un diamant, Accourent. Oh ! l’infâme ! on la tient ! quelle joie ! Et du manche sculpté d’une ombrelle de soie, Frais et riants bourreaux du noir monstre inclément, Elles fouillent sa plaie avec rage et gaiement. Je plains la misérable ; elles, je les réprouve. Les chiennes font horreur venant mordre la louve. »

« La Commune de 1871 » de C. Talès

« Jamais aucun des gouvernements déchus n’avait été pour les Parisiens un ennemi aussi dangereux que M. Thiers. Cet homme qui, avant le 18 mars, acceptait assez froidement l’éventualité d’une effusion de sang, était devenu implacablement féroce après l’échec de sa tentative. Malgré son affolement, il avait pris des mesures dictées par une haine clairvoyante. L’évacuation totale de Paris, le retrait des organes administratifs laissait le champ libre à la Révolution, elle pourrait grandir ; les éléments hostiles au régime se montreraient. L’esprit révolutionnaire, diffus dans toute la population et par suite impossible à combattre, s’affirmerait par les actes de quelques hommes que l’on pourrait frapper ; la disparition des révolutionnaires assurerait un avenir paisible à la République conservatrice. Dès lors, une fois de plus, « son parti était pris », il ne ferait aucune concession, même aux revendications les plus modérées des Parisiens. L’exaspération qui devait jeter Paris dans les bras des révolutionnaires servait ses desseins, l’idée de provoquer un effroyable massacre ne semble pas l’avoir inquiété. A ses yeux, le but suprême : conserver les privilèges sacrés de la bourgeoisie, justifiait tous les moyens. » « La Commune achève de mourir le matin du dimanche 28 mai. De bonne heure, les Versaillais se glissent derrière les derniers défenseurs le long des fortifications ; ils saisissent la rue Haxo. Désormais, ce n’est plus qu’une question d’heures, une à une les barricades sont prises. A midi, la Commune a tiré son dernier coup de canon. Le bruit du combat s’est apaisé, mais on entend dans Paris une autre fusillade : celle des pelotons d’exécution ; elle dure depuis une semaine déjà. Bien avant qu’aient été exécutés les otages, les Versaillais ont commencé à massacrer les Fédérés, et avec eux la population parisienne ; un des plus effroyables crimes qu’ait enregistré l’histoire de l’Humanité… Là aussi, une idée domine tout : alimenter en grand le massacre des Parisiens. Mais, que la sentence soit ou non précédée de l’hypocrite apparence d’un jugement, l’exécution a grand’chance d’être horrible. Il y a d’innombrable bourreaux auxiliaires ; il en sort de partout qui forment des foules beuglantes et tortionnaires… On a massacré au moins 20.000 Parisiens… Un ouvrier cordonnier, Trinquet : « j’ai été aux barricades, dit-il, et je regrette de ne pas y avoir été tué ». Louise Michel défia le conseil de guerre : « si vous me laissez vivre, disait-elle, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces », et elle ajoutait : « si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi. » (…) Jamais il n’y avait eu dans l’histoire du pays un pareil ensemble de forfaits atteignant en une si courte période autant d’êtres humains ; en moins d’un mois, la répression du mouvement communal avait brisé plus d’existences que les massacres de la première Révolution pendant deux ans. L’extermination d’une partie de la population parisienne en mai et juin 71 est le grand crime de la Bourgeoisie moderne… On sait avec quelle attention passionnée les révolutionnaires étrangers avaient suivi les événements parisiens de mars 1871 ; à leurs yeux, un soulèvement de Paris, capitale des révolutions, ne pouvait préparer que la transformation sociale du monde entier… « L’attraction de Paris rebelle fut, remarque Lissagaray, qu’on vint de l’Amérique pour voir ce spectacle inconnu dans l’histoire ; la plus grande ville du continent européen aux mains des prolétaires ». Dans le mouvement communal, il y avait, sans aucun doute, la promesse d’une révolution sociale. La haine clairvoyante de la bourgeoisie n’en douta point, elle anticipa sur ces réalisations, les détracteurs acharnés se rencontrèrent avec les apologistes. Pour M. Thiers, le grand homme de la bourgeoisie, aussi bien que pour Karl Marx, la Commune apparut comme étant la Révolution sociale. Convaincu que la classe bourgeoise allait être atteinte dans ses privilèges, Thiers refusa de traiter même avec les modérés du Comité central ; plaçant les intérêts de sa classe au-dessus de toute moralité, il n’eut aucun scrupule à lutter par le mensonge, par la calomnie. Victorieux, il ne songea qu’à détruire aussi complètement que possible les germes de révolution sociale. Ainsi s’explique le caractère atroce de la répression. On extermina non seulement les révolutionnaires ouvriers ou petits bourgeois, les combattants des barricades, mais tous ceux qui pouvaient à l’avenir troubler « l’ordre social » ; on ne dédaigna de massacrer ni les femmes, ni les enfants. Une classe privilégiée sacrifia à sa tranquillité future vingt mille vies humaines. Ce crime gigantesque donna vraiment à la Commune un sens social… Mais les fusillades n’ont pas abattu que des Parisiens : elles ont couché sur le pavé sanglant les espoirs des modérés, des hommes paisibles qui espéraient voir résoudre progressivement la question sociale, avec l’aide d’une bourgeoisie « éclairée », et depuis l’oubli seul a pu permettre les résurrections périodiques du « réformisme », cet exécuté de la semaine de Mai ! »

Louise Michel, « Mémoires »

« Drapeau rouge en tête, l’Union des femmes va défendre les Batignolles. Elles seront 120 qui tiendront la barricade place Blanche puis celle de la Place Pigalle. Après des heures de lutte, elles devront céder, faute de munitions. Les survivantes seront massacrées sur place ... Louise Michel fait le coup de feu au cimetière de Montmartre, des Versaillais la saisissent et la jettent dans la tranchée de la barricade, l’y laissant pour morte. Elle n’est qu’évanouie. Le jeudi 25 mai alors que les gardes nationaux abandonnent la barricade de la rue du Château-d’eau, un bataillon de femmes vient en courant les remplacer. Ces femmes résistent farouchement au cri de « Vive la Commune ! ». Il y a, selon des témoins, de nombreuses jeunes filles dans leurs rangs. L’une d’elle, âgée de dix-neuf ans, habillée en fusilier-marin, se bat comme un démon avant d’être tuée d’une balle en plein front. Lorsque après des heures de lutte désespérée, ces combattantes sont enfin cernées et désarmées par les Versaillais, les cinquante-deux survivantes sont fusillées sur place. Près de 250 immeubles et édifices publics sont incendiés au cours de la semaine sanglante. Beaucoup le sont par les obus incendiaires des Versaillais. D’autres par les Communards pour couvrir leur retraite ou, comme le Palais des Tuilerie ou l’Hôtel de Ville ;par un ultime acte révolutionnaire. Benoît Malon, un Internationaliste, ami d’André Léo, déclare : Les incendies servirent de prétexte. Ils servirent surtout à inventer des pétroleuses, sorte de femmes qui, d’après l’imagination des réactionnaires, auraient consenti, moyennant salaire, à porter l’incendie dans Paris, la torche d’une main et le bidon de pétrole de l’autre.” L’image des pétroleuses abondamment répandue par la presse conservatrice ne s’avère donc qu’une sinistre légende, prétexte à la répression versaillaise pour justifier le massacre sauvage et la condamnation de nombreuses ouvrières. Car les femmes qui n’ont pas été tuées au combat ou fusillées sur le champ et qui seront arrêtées subiront de lourdes sanctions. Plusieurs dizaines seront condamnées aux travaux forcés et à la déportation en Nouvelle Calédonie, comme Louise Michel, Nathalie Le Mel, Marie Chiffon et bien d’autres ... Et pour conclure ... Femmes omniprésentes dans la défense de la Commune, femmes propagandistes, éducatrices, ambulancières, cantinières, combattantes ... Femmes calomniées, fusillées, condamnées ... »

Chanson « Elle n’est pas morte » d’Eugène Pottier

ELLE N’EST PAS MORTE ! On l’a tuée à coups de chassepot, À coups de mitrailleuse Et roulée avec son drapeau Dans la terre argileuse. Et la tourbe des bourreaux gras Se croyait la plus forte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte ! Comme faucheurs rasant un pré, Comme on abat des pommes, Les Versaillais ont massacré Pour le moins cent mille hommes. Et les cent mille assassinats, Voyez ce que ça rapporte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte ! On a bien fusillé Varlin, Flourens, Duval, Millière, Ferré, Rigault, Tony Moilin, Gavé le cimetière. On croyait lui couper les bras Et lui vider l’aorte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte ! Ils ont fait acte de bandits, Comptant sur le silence. Achevés les blessés dans leur lit, Dans leur lit d’ambulance Et le sang inondant les draps Ruisselait sous la porte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte ! Les journalistes policiers, Marchands de calomnies, Ont répandu sur nos charniers Leurs flots d’ignominie. Les Maxim’ Ducamp, les Dumas Ont vomi leur eau-forte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte. Tout ça n’empêche pas Nicolas Qu’ la Commune n’est pas morte ! C’est la hache de Damoclès Qui plane sur leurs têtes. À l’enterrement de Vallès, Ils en étaient tout bêtes Fait est qu’on était un fier tas À lui servir d’escorte C’ qui prouve en tous cas Nicolas, Qu’la Commune n’est pas morte. C’ qui prouve en tous cas Nicolas, Qu’la Commune n’est pas morte ! Bref tout ça prouve au combattant Qu’ Marianne a la peau brune, Du chien dans l’ ventre et qu’il est temps D’crier vive la Commune ! Et ça prouve à tous les Judas Qu’si ça marche de la sorte Ils sentiront dans peu nom de Dieu, Qu’la Commune n’est pas morte. Ils sentiront dans peu nom de Dieu, Qu’la Commune n’est pas morte !

Victor Hugo, VIRO MAJOR (Plus virile qu’un homme) (1) Ayant vu le massacre immense, le combat, Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat, La pitié formidable était dans tes paroles ; Tu faisais ce que font les grandes âmes folles, Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir, Tu disais : j’ai tué ! car tu voulais mourir. Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine. Judith la sombre juive, Aria, la Romaine, Eussent battu des mains pendant que tu parlais. Tu disais aux greniers : j’ai brulé les palais ! Tu glorifiais ceux qu’on écrase et qu’on foule ; Tu criais : J’ai tué ! Qu’on me tue ! Et la foule Ecoutait cette femme altière s’accuser. Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ; Ton œil fixe pesait sur les juges livides, Et tu songeais, pareille aux graves Euménides. La pâle mort était debout derrière toi. Toute la vaste salle était pleine d’effroi, Car le peuple saignant hait la guerre civile. Dehors on entendait la rumeur de la ville. Cette femme écoutait la vie aux bruits confus, D’en haut, dans l’attitude austère du refus. Elle n’avait pas l’air de comprendre autre chose Qu’un pilori dressé pour une apothéose, Et, trouvant l’affront noble et le supplice beau, Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau. Les juges murmuraient : qu’elle meure. C’est juste. Elle est infâme. -A moins qu’elle ne soit auguste, Disait leur conscience ; et les juges, pensifs, Devant oui, devant non, comme entre deux récifs, Hésitaient, regardant la sévère coupable. Et ceux qui, comme moi, te savent incapable De tout ce qui n’est pas héroïsme et vertu, Qui savent que si Dieu te disait : D’où viens-tu ? Tu répondais : Je viens de la nuit où l’on souffre ; Dieu, je sors du devoir dont vous faites un gouffre ! Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux, Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnés à tous, Ton oubli de toi-même à secourir les autres, Ta parole semblable aux flammes des apôtres ; Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain, Le lit de sangle avec la table de sapin, Ta bonté, ta fierté de femme populaire, L’âpre attendrissement qui dort sous ta colère, Ton long regard de haine à tous les inhumains, Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains ; Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche, Méditaient, et , malgré l’amer pli de ta bouche, Malgré le maudisseur qui, s’acharnant sur toi, Te jetait tous les cris indignés de la loi, Malgré ta voix fatale et haute qui t’accuse, Voyaient resplendir l’ange à travers la méduse. Tu fus haute et semblas étrange en ces débats ; Car, chétifs comme sont les vivants d’ici-bas, Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées, Que le divin chaos des choses étoilées Aperçu tout au fond d’un grand cœur inclément, Et qu’un rayonnement vu dans un flamboiement. VICTOR HUGO Décembre 1871 Toute la Lyre, livre I (1) Poème écrit hommage à Louise Michel à la suite du procès de cette dernière après la chute de la Commune.

Jean-Baptiste Clément – « La revanche des communeux »

« Oh ! parbleu ! si l’on écoutait ceux que la moindre réforme épouvante et qu’une révolution fait rentrer sous terre comme des taupes, il est bien évident que tout a été dit sur la Commune, et que l’histoire en est faite. Les Maxime Ducamp, les Molinari et consorts les ont comblés de joie en faisant de l’histoire comme on fait de l’anatomie dans les abattoirs : en essayant d’achever les vaincus que les policiers avaient manqués, et ceux que les conseils de guerre n’avaient pas, d’après eux, suffisamment frappés. Ils revendiquèrent ainsi l’honneur sans péril de leur donner le coup de grâce, à la grande satisfaction de leur clientèle, toujours très friande de ce genre d’exploits, pour s’en divertir entre la poire et le fromage. Aussi les oiseaux de proie de la littérature ne manquèrent-ils pas de s’abattre sur le champ de carnage, sachant bien y trouver leur pâture ordinaire. La réaction n’avait pas encore achevé son œuvre d’extermination, les conseils de guerre siégeaient dans toute leur horreur ; on fusillait encore au plateau de Satory que, déjà des pamphlets plus ou moins volumineux, signés de noms plus ou moins connus, poussaient comme des verrues aux vitrines des libraires. Et certes, tous ces bouquins qu’on a eu la prétention d’appeler des livres d’histoire, ne sont, en réalité, que des pamphlets. Qu’on ne croie pas que ceux qui les ont écrits aient eu la moindre intention de renseigner leurs lecteurs sur des hommes et des faits diversement appréciés ; qu’on ne croie pas qu’ils aient eu un seul instant le souci de la vérité, non, non ! ils n’ont eu qu’un but : servir à l’appétit des badauds affolés un plat du jour bien épicé et gagner le plus d’argent possible. Joli métier ! Et ce sont ces hommes qui, du haut de leurs tréteaux, se sont permis de juger les actes et les hommes de la Commune !… Cherchant par la calomnie et le mensonge à entretenir les vengeances de la réaction, ils ont, à l’abri des baïonnettes, imaginé les contes les plus fantastiques, et pour eux, les révoltés de 1871 n’étaient qu’un ramassis de vauriens, d’énergumènes sans idées et sans conviction, de repris de justice, d’ivrognes, de voleurs, d’incendiaires ; leurs femmes étaient des femelles et leurs enfants, des petits. Ils prennent si bien leurs renseignements, qu’ils racontent avec force détails, l’exécution d’hommes qui se portent encore très bien. Les élucubrations fantaisistes de Ponson du Terrail ne sont rien en comparaison des romans qu’ils brodent. Ils vont jusqu’à signaler ceux qui ont échappé aux massacres et sur lesquels la police n’a pas mis son grappin — un peu plus, ils diraient où on peut les rencontrer et à quelle heure on pourrait les empoigner. — Non contents de leur triste rôle de pamphlétaires, ils se font les pourvoyeurs des mouchards qui arrêtent en bloc, des conseils de guerre où l’on juge à coups de sabre et du plateau de Satory qui suinte le sang. Le temps passe, la lumière se fait : ils ne prennent même pas la peine de se disculper auprès de ceux dont ils ont exploité la crédulité et palpé les gros sous, des erreurs qu’ils ont commises volontairement. Mais il est vrai que tout aurait été à refaire dans ces pamphlets, depuis le titre, qui est un mensonge, jusqu’à la dernière ligne, qui est une calomnie. Il faut un fier tempérament, j’en conviens, pour avaler la lecture de ces élucubrations écœurantes ; et cependant, combien il serait à désirer que le peuple eût le temps et la patience de les lire et de n’en rien oublier ! quel enseignement pour lui ! Comme il verrait le peu de cas qu’on fait des souffrances qu’il endure et du mal de misère dont il meurt ! Comme il se convaincrait qu’il y a réellement dans la société actuelle deux classes en présence qui s’observent, se menacent, parce qu’elles ont des intérêts bien distincts ; que l’une de ces classes se sépare de l’autre avec mépris, la traitant de vile populace et la considérant comme tellement inférieure qu’elle la condamnerait volontiers au régime alimentaire des bêtes de somme si elle ne redoutait les ruades de quelques-uns. Oui, c’est en parcourant ces élucubrations-là, bien plus qu’en parcourant les usines, que les travailleurs acquerraient la certitude que ceux qui vivent à leurs dépens se flattent d’appartenir à une classe supérieure qui a droit à ce raffinement de jouissance, de luxe, de plaisir et de bien-être auquel la classe dite inférieure ne saurait aspirer, sans être rappelée de suite, et par la force, à l’humble condition dans laquelle ils ont intérêt à la maintenir. J’en suis convaincu : si les travailleurs savaient l’opinion qu’on a d’eux dans le monde des dirigeants et des parasites, les plus beaux ornements de la classe soi-disant supérieure, les plus soumis même jetteraient un cri d’indignation et ne voudraient pas courber l’échine un jour de plus. Ils se redresseraient, et les autres, ceux de la classe hors concours verraient bien alors qu’ils ont à compter avec des hommes ! »

Marx-Engels, "Au président du meeting slave, convoqué le 21 mars 1881 pour commémorer la Commune de Paris"

« Lorsque la Commune de Paris finit par succomber et fut massacrée par les défenseurs de l’ « ordre », les vainqueurs ne se doutaient pas, certes, qu’il ne passerait pas dix ans avant que, dans la lointaine Pétersbourg il se déroule un événement qui, sans doute, après un long et violent combat, ne manquera pas d’aboutir lui aussi à l’instauration d’une Commune russe. »

"Les contes du lundi" de Alphonse Daudet (pas un partisan de la Commune !!!)

La bataille du père Lachaise

Le gardien se mit à rire :

« Une bataille ici ?… mais il n’y a jamais eu de bataille. C’est une invention des journaux… Voici tout simplement ce qui s’est passé. Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver une trentaine d’artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en haut du cimetière ; et comme justement j’ai cette section-là sous ma surveillance, c’est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce coin d’allée, près de ma guérite ; leurs canons, un peu plus bas, sur ce terre-plein. En arrivant, ils m’ont obligé à leur ouvrir plusieurs chapelles. Je croyais qu’ils allaient tout casser, tout piller làdedans ; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d’eux, leur fit ce petit discours : « Le premier cochon qui touche quelque chose, je lui brûle la gueule… Rompez les rangs !… » C’était un vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d’Italie, et qui n’avait pas l’air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur rendre cette justice qu’ils n’ont rien pris dans les tombes, pas même le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille francs.

« C’était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de la Commune. Des canonniers d’occasion, qui ne songeaient qu’à siffler leurs trois francs cinquante de haute paye…

Il fallait voir la vie qu’ils menaient dans ce cimetière ! Ils couchaient à tas dans les caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la nourrice de l’empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine ; puis ils faisaient venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah ! je vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.

« Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en temps il leur arrivait un ordre :

« — Tirez sur le Louvre… tirez sur le Palais-Royal. »

« Alors le vieux pointait les pièces, et les obus s’en allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher petit à petit ; mais les fédérés ne s’en inquiétaient pas. Avec les feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les dégrisa, c’est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant sur la butte Montmartre.

« On s’y attendait si peu !

« Moi-même j’étais au milieu d’eux, appuyé contre Morny, en train de fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n’eus que le temps de me jeter par terre. D’abord nos canonniers crurent que c’était une erreur de tir, ou quelque collègue en ribote… Mais va te promener ! Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un autre pruneau qui nous arrive, aussi d’aplomb que le premier. Pour le coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse et se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n’était pas assez large pour eux. Ils criaient.

« — Nous sommes trahis… Nous sommes trahis… »

« Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que ses canonniers l’avaient laissé.

« Cependant, vers le soir, il lui en revint quelques-uns, à l’heure de la paye. Tenez ! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait et les inscrivait à mesure :

« — Sidaine, présent ; Choudeyras, présent ;

Billot, Vollon…

« Comme vous voyez, ils n’étaient plus que quatre ou cinq ; mais ils avaient des femmes avec eux… Ah ! je ne l’oublierai jamais ce soir de paye. En bas, Paris flambait, l’Hôtel de ville, l’Arsenal, les greniers d’abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour.

Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces ; mais ils n’étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter avec leurs gueuses. Le vieux s’était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec un air terrible. On aurait dit qu’il se doutait que c’était sa dernière nuit.

« À partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas, perdue dans les branches. J’étais très fatigué. Je me suis mis sur mon lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit d’orage… Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés… C’était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m’ont dit :

« — Levez-vous… faites-nous du café. »

« Je me suis levé, j’ai fait leur café. On entendait dans le cimetière un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s’éveillaient pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, puis ils m’ont emmené dehors avec eux.

« C’était plein de soldats, de marins. Alors on m’a placé à la tête d’une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d’une allée, sur un buste, dans un grillage.

Par-ci, par-là, on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n’était pas longue… C’est ce qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes, femmes, en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n’était pas gai à voir dans le petit jour froid du matin… Brrr… Mais ce qui me saisit le plus, c’est une longue file de gardes nationaux qu’on amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. On n’entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient si éreintés, si aplatis ! Il y en avait qui dormaient en marchant, et l’idée qu’ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps… C’est ce qu’on appelle la bataille du Père-Lachaise… »

Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye écrits à la lueur de Paris incendié. J’évoquais cette nuit de mai, traversée d’obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l’orgie dans les tombes, et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d’images de pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.

Louise Michel, « La Commune »

L’Officiel de Versailles n’avait-il pas donné la marche pour la tuerie, on s’en souvient.

« Pas de prisonniers ! Si dans le tas il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien dans ce monde-là. Un honnête homme se distingue par son auréole ; accordez aux braves soldats la liberté de venger leurs camarades en faisant sur le théâtre et dans la rage même de l’action ce que le lendemain ils ne voudraient pas faire de sang-froid. »

Tout était là. On persuada aux soldats qu’ils avaient à venger leurs camarades ; à ceux qui arrivaient délivrés de la captivité de Prusse, on disait que la Commune s’entendait avec les Prussiens et les crédules s’abreuvèrent de sang dans leur rage.

Afin que comme au 18 mars l’armée ne levât pas la crosse en l’air, on gorgea les soldats d’alcool mêlé, suivant l’ancienne recette, avec de la poudre et surtout entonné de mensonges ; à l’histoire trop vieille du mobile scié entre deux planches, on avait joint je ne sais quel autre conte aussi invraisemblable.

Paris, cette ville maudite qui rêvait le bonheur de tous, où les bandits du Comité central et de la Commune, les monstres du Comité de salut public et de la sûreté n’aspiraient qu’à donner leur vie pour le salut de tous, ne pouvait pas être compris par l’égoïsme bourgeois, plus féroce encore que l’égoïsme féodal, la race bourgeoise ne fut grande qu’un demi-siècle à peine, après 89. Delescluze, Dijon furent les derniers grands bourgeois semblables aux conventionnels….

Le sang coulait à flots dans tous les arrondissements pris par Versailles. Par places, les soldats lassés de carnage s’arrêtaient comme des fauves repus.

Sans les représailles, la tuerie eut été plus large encore. Seul le décret sur les otages empêcha Gallifet, Vinoy, et les autres, d’opérer l’égorgement complet des habitants de Paris.

Un commencement d’exécution de ce décret fit retirer aux pelotons d’exécution, des prisonniers qu’à coups de crosse de fusil on poussait au mur, où par tas restaient les morts et les mourants. Nous avons rencontré en Calédonie, quelques-uns de ces échappés de la mort.

Rochefort raconte ainsi ce qui lui fut dit par un compagnon de route ou plutôt de cage dans les antipodes ; il racontait ceci :

« On venait d’exécuter une quinzaine de prisonniers, son tour était venu, il avait été collé au mur un mouchoir sur les yeux, car ces supplicieurs y mettait parfois des formes.

 » Il attendait les douze balles qui devaient lui revenir et commençait à trouver le temps un peu long, — tout à coup un sergent vint lui délier le bandeau fatal, tout en criant aux hommes du peloton d’exécution : — Demi-tour à gauche.

 » — Qu’y a-t-il ? demanda le patient.

 » — Il y a, répondit d’un ton plein de regret le lieutenant chargé de commander le feu, que la Commune vient de décréter qu’elle aussi fusillerait les prisonniers si nous continuions à fusiller les vôtres, et que le gouvernement interdit maintenant les exécutions sommaires.  » C’est ainsi que trente fédérés furent en même temps que celui-là rendus à la vie, mais non à la liberté, car on les envoya sur les pontons d’où mon camarade de geôle partit en même temps que moi pour la Nouvelle Calédonie.

(Henri Rochefort, Aventures de ma vie, 3e volume.)

Les exécutions sommaires reprirent après le triomphe de Versailles ; les soldats eurent comme des bouchers les bras rouges de sang ; le gouvernement n’avait plus rien à craindre.

On verra combien du côté de la Commune le nombre des exécutions fut infime ! devant les trente-cinq mille, officiellement avoués, qui sont plutôt cent mille et plus.

Reconnu par un bataillon qu’il avait insulté, et accusé sur nombreux témoignages, d’intelligence avec Versailles, le comte de Beaufort fut passé par les armes, malgré l’intervention de la cantinière Marguerite Guinder, femme Lachaise, qui fit tout au monde pour le sauver. Elle fut plus tard accusée de sa mort et même d’avoir insulté son cadavre, comme si cette généreuse femme eût dû subir une punition pour avoir voulu sauver un traître !

Chaudey arrêté depuis quelques semaines sous l’inculpation d’avoir le 22 janvier ordonné de mitrailler la foule, n’eût pas été fusillé sans le redoublement de cruautés de Versailles, malgré la dépêche à Jules Ferry datée de l’Hôtel-de-Ville le 22 janvier, à 2 heures 50 de l’après-midi.

Chaudey consent à rester là, mais prenez des mesures le plus tôt possible pour balayer la place ; je vous transmets du reste l’avis de Chaudey.

Et malgré même, des propos tels que ceux-ci : Les plus forts fusilleront les autres sans les égorgements de Versailles — il avait semblé avant son emprisonnement être moins hostile. Que sa mort comme toutes les autres, comme toutes les fatalités de l’époque retombe sur les monstres qui égorgeant à même le troupeau firent des représailles un devoir !

Qu’on fouille les puits ! les carrières, les pavés des rues, Paris entier est plein de morts et tant de cendres ont été jetées aux vents, que partout aussi elles ont couvert la terre.

Ceux qui formaient le peloton d’exécution des premiers otages, farouches volontaires qui jusqu’alors avaient été les plus doux des hommes, ne s’écriaient-ils pas : Moi, je venge mon père, Moi, mon fils ; moi, je venge ceux qui n’ont personne !

Pensez-vous si la bataille recommence que tout souvenir soit enseveli sous la terre et que le sang versé ne fleurisse jamais.

La chasse aux fédérés était largement engagée, on purgeait dans les ambulances ; un médecin, le docteur Faneau qui ne voulut pas livrer ses blessés, fut lui-même passé par les armes. — Quelle scène ! L’armée de Versailles rôde essayant de tourner par le canal, par les remparts, les derniers défenseurs de Paris.

La barricade du faubourg Antoine est prise, les combattants fusillés, quelques-uns, réfugiés dans la cour de la cité Parchappe attendent : ils n’ont pas d’autre asile ; l’institutrice, mademoiselle Lonchamp leur montre un endroit du mur où ils peuvent s’échapper par un trou qu’ils agrandissent, les voilà sauvés.

Versailles étend sur Paris un immense linceul rouge de sang ; un seul angle n’est pas encore rabattu sur le cadavre.

Les mitrailleuses moulent dans les casernes. On tue comme à la chasse ; c’est une boucherie humaine : ceux qui, mal tués, restent debout ou courent contre les murs, sont abattus à loisir.

Alors on se souvient des otages, des prêtres, trente-quatre agents de Versailles et de l’Empire sont fusillés.

Il y a dans l’autre poids de la balance des montagnes de cadavres. Le temps est passé où la Commune disait : il n’y a pas de drapeau pour les veuves et les orphelins, la Commune vient d’envoyer du pain à 74 femmes de ceux qui nous fusillent. Il n’était pas éloigné pourtant de bien des jours, mais ce n’était plus l’heure à la miséricorde.

Les portes du Père-Lachaise où se sont réfugiés les fédérés pour les derniers combats sont battues en brèche par les canons. La Commune n’a plus de munitions, elle ira jusqu’à la dernière cartouche.

La poignée de braves du Père-Lachaise se bat à travers les tombes contre une armée, dans les fosses, dans les caveaux au sabre, à la baïonnette, à coups de crosse de fusil : les plus nombreux, les mieux armés, l’armée qui garda sa force pour Paris assomme, égorge les plus braves.

Au grand mur blanc qui donne sur la rue du Repos, ceux qui restent de cette poignée héroïque, sont fusillés à l’instant. Ils tombent en criant : Vive la Commune ! (…)

Après la prise de Paris, il y a plus de rigueur encore.

Les soldats et les gendarmes avaient l’ordre, s’ils entendaient quelque bruit à l’intérieur des wagons à bestiaux, où les prisonniers étaient entassés pour les longues distances, de décharger leur revolver par les trous pratiqués à cause de l’air — (l’ordre fut exécuté). Satory était l’entrepôt d’où l’on envoyait les prisonniers à la mort, aux pontons, ou à Versailles.

Le sang ne séchait pas facilement sur les pavés, la terre gorgée n’en pouvait plus boire, on croyait encore le voir ruisseler pourpré sur la Seine.

Il fallait faire disparaître les cadavres, les lacs des buttes Chaumont rendaient les leurs, ils flottaient ballonnés à la surface.

Ceux qu’on avait enterrés à la hâte se gonflaient sous la terre ; comme le grain qui germe, ils levaient crevassant la surface.

On avait remué pour les emporter aux fosses communes, les plus larges amas de chairs putréfiées, on les porta partout où il en pouvait tenir ; dans les casemates où on finit par les brûler avec du pétrole et du goudron, dans les fosses creusées autour des cimetières ; on en brûla par charretées place de l’Étoile.

Quand pour la prochaine exposition on creusera la terre au Champ-de-Mars, peut-être malgré les flammes allumées sur les longues files où on les couchait sous les lits de goudron, verra-t-on les os blanchis calcinés apparaître rangés sur le front de bataille, comme ils furent aux jours de mai.

Quelques-uns se souviendront des lueurs rougeâtres ; de l’épaisse fumée qu’à certains soirs, après que Paris fut mort, on voyait de loin : — c’était le bûcher d’où s’exhalait une odeur infecte…

Nous avons dit que le chiffre de trente-cinq mille adopté officiellement pour les victimes de la répression de Versailles ne peut être pris comme réel.

La lettre de Benjamin Raspail à Camille Pelletan, en contient d’indiscutables preuves que nombre d’autres depuis sont venues corroborer.

« Mon cher ami,

 » On aura beau faire pour établir le chiffre des morts pendant la tuerie qui a suivi la répression de la Commune, on n’arrivera jamais à en savoir le nombre.

 » D’après votre article, paru samedi dans la Justice, vous dites qu’il faut évaluer à plus de trois mille cinq cents, les corps enterrés au cimetière d’Ivry.

 » Je puis vous garantir que vous êtes singulièrement loin du compte. En effet, rien que dans l’immense fosse creusée dans ce qu’on appelle le premier cimetière parisien d’Ivry, il y fut enfoui plus de quinze mille corps.

 » En outre on fit plusieurs autres fosses, et l’on estimait qu’elles contenaient six mille autres cadavres, soit en tout vingt-trois mille.  » À l’époque je ne tardai pas à être bien renseigné, et les agents de la police qui pendant plusieurs années firent le service pour empêcher les parents et les amis de placer la moindre marque de souvenir sur cette immense fosse, ont toujours dit le premier chiffre lorsqu’on les interrogeait.

 » Je puis même ajouter que certains d’entre eux ne cachaient pas combien l’exécution de leur consigne vis-à-vis des parents leur était pénible.

 » Le chiffre de quinze mille dans la grande fosse, n’a jamais été mis en doute.

 » Dans une première campagne contre l’administration de l’assistance publique, brochure que je publiait en 1875, je citai ce chiffre page 9. Or vous savez combien l’ordre moral guettait pour les étouffer et les poursuivre les moindres révélations de l’époque sanglante. Eh bien, il n’osa élever aucune contestation.

 » Non, on ne saura jamais le nombre de tués pendant et après la lutte, et celui bien autrement énorme des personnes qui, n’ayant pris aucune part à la Commune, furent fusillées, égorgées.

 » Un détail encore plus connu : pendant plus de six semaines, chaque matin, de 4 à 6 heures on exécutait au fort de Bicêtre.

 » Dans les derniers jours les fournées étaient encore d’une trentaine de victimes.

 » Sur beaucoup de points de la banlieue, les tranchées qui avaient été établies par les Prussiens, servirent à enfouir des monceaux de fusillés.  » Ici des points indiquaient sans doute des choses trop horribles, ou un nombre de cadavres trop élevé pour qu’il fût possible de le publier. — Benjamin Raspail reprend ainsi :

« Après toutes les révélations enregistrées depuis quelques semaines par la presse, après les imprudentes paroles prononcées par M. Leroyer, il ne faut pas oublier, nous ne voulons pas qu’on oublie. Eh bien, oui, je suis de cet avis, il faut que la justice, que l’humanité et la civilisation noyées à cette époque dans des torrents de sang reprennent leurs droits. — La véritable enquête n’a pu être faite tant la terreur était grande, maintenant elle peut l’être.

 » Le premier point à établir, c’est dans tous ces lieux d’exécution où, on a exécuté sans forme de jugement, sans dresser le moindre procès-verbal.

 » Dès lors ce sont après le combat, après la lutte de véritables assassinats, et on connaît maintenant assez de ces assassins pour frapper quelques grands exemples.

 » Je vous serre la main.

 » Benjamin Raspail,

Député et conseiller général de la Seine,

20 avril 1880.

Comme il s’illusionnait encore, Benjamin Raspail ! Quand les choses sont connues, ne dirait-on pas qu’elles ne sont que mieux cachées. Camille Pelletan ajoute : « Des conseillers municipaux firent une enquête privée sur les résultats de la répression au point de vue de la population ouvrière, ils arrivèrent, si j’ai bonne mémoire, à cette conclusion que cent mille ouvriers environ avaient disparu.

 » Camille Pelletan, la Semaine de mai. »

Quand après la délivrance on remuera la terre pour les grands travaux de la libre humanité, en sera-t-il une parcelle où ne se mêle la cendre, des victimes sans nom et sans nombre dont la vie fut jetée pour l’éclosion humaine.

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