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Le personnage de Staline, décrit par Alexandre Soljenitsyne dans « Le premier cercle »

jeudi 1er octobre 2020, par Robert Paris

Le roman "Le premier cercle" est largement autobiographique. En 1945, Soljenitsyne est arrêté du fait de sa correspondance avec son ami « Koka » Vitkievitch qui est surveillée par la Sûreté militaire. Ils y parlent à cœur ouvert de leurs « indignations politiques », soutenant Lénine désigné sous le « petit nom » de Vovka et Staline sous le sobriquet de « Caïd ». Le 9 février, le capitaine Soljénitsyne est arrêté dans le bureau de son chef, le général Travkine. Soljénitsyne est envoyé à la « charachka » de Marfino, ou « prison spéciale no 16 », dans la banlieue nord de Moscou. Il y travaille dans un laboratoire d’acoustique, expérimente de nouveaux « modèles articulatoires ». Il lie amitié avec l’ingénieur Panine et le germaniste Kopelev. Les rendez-vous que l’administration lui accorde avec sa femme ont lieu à la prison de la Taganka ou à celle de Lefortovo. Soljénitsyne est renvoyé dans un camp de « travaux généraux » en Asie, à Ekibastouz, au nord de Karaganda (Kazakhstan). Il est fondeur, puis maçon. Soljénitsyne participe aux troubles du camp d’Ekibastouz. Au lendemain de cette révolte (qui essaime aux camps de Djezkazgan et de Kenguir), Soljénitsyne est envoyé en « relégation perpétuelle » à l’aoul de Kok-Terek (le Peuplier vert), dans le district de Djamboul (Kazakhstan), à la lisière du désert. En 1958, il écrit en secret "Le premier cercle". En 1965, en perquisitionnant chez un ami, le KGB y saisit plusieurs de ses manuscrits, dont le Premier Cercle...

Le personnage de Staline, décrit par Alexandre Soljenitsyne dans « Le premier cercle »

Cela démarre par une conversation entre deux prisonniers (des « zeks ») d’un camp du goulag près de Moscou, un ex-communiste et un communiste…

« (…)

Nerjine : Tu es le seul d’entre nous à croire que le plus grand des Laboureurs (Staline) a raison, que ses méthodes sont normales et nécessaires…

Rubine : Ecoute, écoute… Il est le plus grand ! Un jour tu comprendras. Il est le Robespierre et le Napoléon de notre révolution en un seul homme. Il est sage. Il est vraiment sage. Il voit bien plus loin que nous n’en sommes capables !

Nerjine : Tu devrais croire plutôt tes propres yeux. Ecoute, quand j’étais jeune garçon, j’ai commencé à lire ses livres après ceux de Lénine… et je n’ai pas pu les finir. Après un style qui était direct, ardent, précis, je trouvais tout d’un coup une sorte de bouillie. Chacune de ses pensées est grossière et stupide… Il ne se rend même pas compte qu’il manque toujours ce qui est important.

Rubine : Tu as découvert tout ça quand tu étais un jeune garçon ?

Nerjine : Quand j’étais en classe terminale. Tu ne me crois pas ? Eh bien, le juge d’instruction qui a dressé mon acte d’accusation ne m’a pas cru non plus…

Toute cette prétention (de Staline), toute la condescendance didactique de ses proclamations me rendent fou. Il est sérieusement persuadé qu’il est plus intelligent que n’importe quel autre Russe !

Rubine : Mais il l’est !

Nerjine : … et il nous rend heureux rien qu’en nous laissant l’admirer…

(Suit une description de Staline dans son petit bureau de nuit)

Sur le divan était allongé l’homme dont l’image a été sculptée dans la pierre, peinte à l’huile, à l’aquarelle, à la gouache, au sépia, dessinée au fusain et à la craie, formée avec des pavés, des coquillages, des tuiles, des grains de blé et de soja, sculptée dans l’ivoire, taillée dans l’herbe des pelouses, tissée sur les tapis, reproduite par des escadrilles d’avions et photographiée et filmée plus souvent que n’importe quelle autre image depuis trois milliards d’années que la croûte terrestre existe.

Et il était tranquillement allongé là, les pieds en l’air, chaussés de bottes caucasiennes souples qui étaient comme de grosses chaussettes. Il portait une tunique militaire avec quatre grandes poches, deux sur la poitrine, deux sur les côtés : une vieille tunique, bien usée, une de celles qu’il avait pris l’habitude de porter depuis la guerre civile et qu’il n’avait remplacé par une tenue de maréchal qu’après Stalingrad.

Le nom de cet homme emplissait les journaux du monde entier, il était prononcé par des milliers de speakers dans des centaines de langues, vociféré par des orateurs au début et à la fin de leurs discours, chanté par les voix jeunes et tendres des pionniers, et célébré par les évêques. Il était imprimé sur les lèvres des prisonniers de guerre mourants et sur les gencives gonflées des prisonniers des camps. On avait donné ce nom à une multitude de cités et de places, de rues et de boulevards, de palais, d’universités, d’écoles, de sanatoriums, de chaînes de montagne, de canaux, d’usines, de mines, de fermes collectives, de cuirassés, de brises-glace, de bateaux de pêche, à des artels de cordonniers, à des pouponnières… Un groupe de journalistes avait proposé qu’on le donnât aussi à la Volga et à la Lune.

Et ce n’était qu’un petit vieillard avec un double menton desséché (qu’on ne montrait jamais sur ses portraits), à la bouche imprégnée de l’odeur du tabac turc, aux doigts gras qui laissaient des marques sur les livres…

Il n’était pressé d’aller nulle part et il feuilletait avec satisfaction un petit livre à la reliure brune. Il en regardait les photographies avec intérêt et, ça et là, lisait le texte, qu’il connaissait presque par cœur, puis continuait à tourner les pages. Le petit livre était d’autant plus commode qu’il pouvait trouver place dans une poche de manteau. Il pouvait accompagner les gens partout dans leur existence. Il avait deux cent cinquante pages, mais il était imprimé en gros caractères bien épais, de sorte que même quelqu’un qui ne lisait pas très bien ou une personne âgée pouvait le déchiffrer sans effort. Sur la reliure, on lisait en lettres dorées : « Yosif Vissarionovitch Staline, Brève Biographie ».

Les mots simples et élémentaires de ce livre avaient sur le cœur humain un effet apaisant. On parlait de son génie stratégique. De sa sage prévoyance. De sa volonté puissante. De sa volonté de fer. Depuis 1918 il était pratiquement l’assistant de Lénine (mais oui, mais oui, c’était comme ça). Le Commandant de la Révolution avait trouvé au front la déroute et la confusion ; les instructions de Staline constituaient la base du plan d’opérations de Frounze (parfaitement, parfaitement). Quelle chance nous avons eue qu’aux jours difficiles de la Grande Guerre Patriotique nous ayons été dirigés par un chef sage et expérimenté : le grand Staline. (Oui, le peuple avait eu de la chance.)

Tout le monde connaît l’écrasante puissance de la logique de Staline, la clarté de cristal de sa pensée… (sans fausse modestie, tout cela était vrai). Son amour du peuple. Sa sensibilité envers autrui. Sa surprenante modestie (modestie… oui, c’était très vrai).

Très bien, et on disait que le livre se vendait bien. On avait tiré cinq millions d’exemplaires de cette seconde édition. Pour un pareil pays, c’était trop peu. La troisième édition devrait être de dix millions, peut-être de vingt. On devrait la vendre directement dans les usines, les écoles, les fermes collectives.

Il eut une vague nausée. Il reposa le livre, prit sur la table ronde une goyave épluchée et mordit dedans. S’il la suçait, sa nausée se dissiperait et il garderait dans la bouche un agréable arrière-goût légèrement iodé.

Il remarquait, tout en redoutant de l’admettre, que sa santé empirait de mois en mois. Il avait des trous de mémoire. Il était harcelé par des nausées. Il n’avait pas de douleurs précises mais des heures d’une pénible faiblesse le clouaient à son divan. Même le sommeil ne le soulageait pas : il s’éveillait tout aussi mal en point, tout aussi fatigué, avec la même pression dans sa tête que quand il s’était couché et il n’avait pas envie de remuer…

Un médecin l’avait prévenu que… (mais on l’avait, paraît-il, fusillé par la suite). Les stéthoscopes tremblaient dans les mains des plus grands médecins de Moscou. Ils ne lui prescrivaient jamais de piqûres. (Il avait lui-même ordonné qu’on cessât de lui en faire.)…

Trois jours plus tôt, on avait célébré son glorieux soixante-dixième anniversaire. Cela s’était passé de la façon suivante : le soir du 20, on avait battu à mort Traïcho Kostov. C’était seulement lorsque ses yeux de misérable chien étaient devenus vitreux que les véritables festivités avaient pu commencer. Le 21, il y avait eu une soirée de gala au Théâtre Bolchoï et Mao Tsé-Toung, Dolorès Ibarruri et d’autres camarades avaient prononcé des discours. Puis il y avait eu un grand banquet… Le 23, il s’était regardé représenté à l’écran dans la seconde partie de « la Bataille de Stalingrad » de Virta et dans « Inoubliable 1919 » de Vichnevsky.

Malgré sa fatigue, il avait beaucoup aimé ces œuvres (chacune d’elles avait obtenu un Prix Staline). Aujourd’hui, ce n’était plus seulement son rôle dans la Grande Guerre Patriotique mais aussi dans la guerre civile qu’on dépeignait de plus en plus exactement. On voyait maintenant clairement quel grand homme il était alors déjà. Sa mémoire lui rappelait combien souvent il avait sérieusement mis en garde et corrigé l’impétueux et trop confiant Lénine. Et Vichnevski avait eu raison de lui faire dire que « Chaque travailleur a le droit d’exprimer ses pensées. Un jour nous feront figurer dans la Constitution un article dans ce sens. » Qu’est-ce que cela voulait dire ? Cela voulait dire que, tout en défendant Petrograd contre Youdénitch, Staline pensait déjà à une future Constitution démocratique. Bien sûr, on appelait cela alors « la dictature du prolétariat », mais cela n’avait pas d’importance, c’était vrai, c’était fort.

« Inoubliable 1919 », pièce de Vichnevski, était apparemment l’histoire de la révolution à Petrograd et chez les marins de la Baltique, mais en réalité il n’était question que de Staline, et comment Staline avait sauvé Petrograd, sauvé toute la révolution, sauvé toute la Russie. Ecrite pour le soixante-dixième anniversaire du Père et Maître, la pièce expliquait comment, sous la direction de Staline, Lénine s’était débrouillé, d’une manière ou d’une autre, pour se tirer d’affaire.

Et dans le scénario de Virta, cette scène de nuit avec l’Ami était bien écrite. Même s’il ne restait plus à Staline un seul Ami aussi proche et aussi loyal en raison du manque constant de sincérité et de la perfidie des gens (d’ailleurs jamais de toute sa vie il n’avait connu un tel Ami ! Les choses s’étaient passées de telle sorte qu’il n’en avait jamais eu). Mais en regardant sur l’écran la scène conçue par Virta, Staline avait senti une tendresse dans sa gorge et des larmes dans ses yeux (ça, c’était l’œuvre d’un artiste !) et il aurait beaucoup aimé avoir un ami aussi droit, aussi désintéressé pour lui confier toutes les pensées qu’il avait au cours de ses longues nuits solitaires.

Mais qu’importait ! Le peuple aimait son Chef, il le comprenait et l’aimait c’était certain. Il le voyait bien d’après les journaux, d’après les films, d’après tous les cadeaux qu’il avait reçus. Son anniversaire était devenu une fête nationale et c’était bon de le savoir. Combien de messages lui avait-on adressés ? Provenant d’institutions, d’organisations, d’usines, de particuliers. La « Pravda » avait demandé la permission de les publier, pas en une fois, mais à raison de deux colonnes par numéro. Ils en auraient pour plusieurs années, mais quand même ça n’était pas une mauvaise idée.

Quant aux cadeaux, ils n’avaient pas tenu dans les dix salles du musée de la Révolution. Pour ne pas empêcher les Moscovites de venir les voir dans la journée, Staline était allé les regarder de nuit. L’œuvre de milliers et de milliers de maîtres artisans, les plus beaux produits de la terre se dressaient, s’entassaient et étaient pendus devant lui. Mais là aussi il se trouva en proie à cette même indifférence, à cette même diminution d’intérêt. A quoi l’avançaient tous ces cadeaux ? Cela n’avait pas tardé à l’ennuyer…

Mais le peuple avait trop de défauts. En 1941, qu’est-ce qui l’avait fait battre en retraite ? Après tout, on avait ordonné au peuple de tenir jusqu’à la mort. Et pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Qui alors avait battu en retraite, sinon le peuple ?

Mais, en se rappelant 1941, Staline ne pouvait oublier le souvenir de sa propre faiblesse : il se rappelait son départ précipité et inutile de Moscou en octobre. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’une fuite. Et quand il était parti, Staline avait laissé des gens responsables et leur avait donné des instructions fermes de défendre la capitale jusqu’à la dernière goutte de sang. Le malheur toutefois, c’était que ces camarades mêmes avaient faibli et qu’il avait dû rentrer, regagner la capitale lui-même pour la défendre.

Il envoya donc en prison tous ceux, sans exception, qui se souvenaient de la panique du 16 octobre…

S’il se souvenait de 1917, c’était de la façon dont Lénine était arrivé et comment, avec ses idées dogmatiques, il avait chamboulé tout ce qui avait été fait avant lui, et comment il s’était moqué de Staline quand celui-ci avait proposé le développement d’un parti légal et la coexistence dans la paix et dans le calme avec le gouvernement provisoire. On s’était moqué de lui plus d’une fois ! Et pourquoi était-ce devenu une habitude de lui mettre sur les bras tout ce qui était difficile et ingrat ? Ils se moquaient de lui, mais le 6 juillet 1917, c’était lui qu’on avait fait venir , et pas un autre, du Palais de Kchecsinskaya à la Forteresse Pierre-et-Paul quand il avait fallu persuader les marins de rendre la forteresse à Kérensky et de se replier sur Kronstadt. Gricha Zinoviev aurait été lapidé par les marins. Il faut savoir parler au peuple russe. Il se rappelait 1920 et, là encore, comme Toukhatchevsky, les lèvres crispées, avait crié que c’était de la faute de Staline s’il n’avait pas pris Varsovie. L’imbécile, en criant cela, il avait vraiment cherché ce qui l’attendait.

Ainsi, toute sa vie, les choses ne s’étaient jamais arrangées. Et il y avait toujours des gens qui se mettaient en travers de son chemin. Dès qu’on en écartait un, il y en avait déjà un autre à sa place…

C’était la nuit qui était pour Staline la période la plus fructueuse.

Son esprit méfiant se déroulait lentement au matin. C’était dans ces ténébreuses dispositions d’esprit matinales qu’il chassait les gens des positions qu’ils occupaient, qu’il réduisait les dépenses, qu’il ordonnait la fusion en un seul de deux ministères. La nuit, l’esprit vif et acéré, il décidait de la façon de les scinder, de les diviser et quels noms donner aux nouveaux. Il signait de nouveaux décrets et confirmait de nouvelles nominations.

Ses meilleures idées naissaient entre minuit et quatre heures du matin : comment remplacer de vieux bons du trésor par des nouveaux de façon à ne pas avoir à payer ceux qui en possédaient ; quelles peines de prison infliger pour absentéisme au travail ; comment étirer la journée et la semaine de travail ; comment lier à jamais les ouvriers et les employés à leurs places ; l’édit concernant les travaux forcés et la potence, la dissolution de la Troisième Internationale (communiste) ; l’exil en Sibérie des populations traîtresses.

L’exil de nationalités entières représentait à la fois sa grande contribution sur le plan de la théorie et son expérience la plus audacieuse… Toute sa vie il avait incontestablement été le premier spécialiste du Parti pour les questions des nationalités.

Il y avait eu bien d’autres remarquables édits. Mais dans toute l’architecture du Parti, il trouvait encore un point faible, et peu à peu un nouvel édit important mûrissait dans son esprit…

Lénine sur un point s’était trompé, mais il était encore trop tôt pour le dire au peuple. Chaque cuisinière, chaque ménagère devait être capable de diriger l’Etat, selon Lénine ! Comment donc se représentait-il cela de façon concrète ? Pensait-il que les cuisinières ne devaient pas faire la cuisine le vendredi, mais s’en aller tenir des séances au Comité Exécutif Provincial ? Une cuisinière est une cuisinière et son travail est de préparer son dîner. Quant à gouverner le peuple, c’est une haute mission, elle ne peut être confiée qu’à du personnel soigneusement trié, éprouvé sur de nombreuses années, du personnel expérimenté et sincère. Et la direction de ce personnel ne peut être confiée qu’à une seule main et, notamment, à la main expérimentée du Chef…

Par un regrettable concours de circonstances, il arrivait toujours que les opposants dont on s’était débarrassé se révélaient avoir raison sur un point. Transpercé par leur pensée hostile, Staline prêtait une oreille prudente à leurs voix qui lui parvenaient d’au-delà de la tombe.

Mais, bien qu’un édit fût urgent, et bien d’autres édits, urgents aussi, eussent mûri dans son esprit, néanmoins en pénétrant dans son bureau, Staline aujourd’hui se sentait attiré par des préoccupations plus nobles.

Au seuil de sa huitième décennie, il n’avait pas le droit de repousser longtemps ce projet.

Tout, semblait-il, tout ce qui était possible, avait été fait pour assurer son immortalité.

Mais Staline estimait que ses contemporains, même s’ils l’appelaient le Plus Sage des Sages, ne l’admiraient cependant pas autant qu’il le méritait, il estimait qu’ils étaient superficiels dans l’extase qu’ils lui témoignaient et qu’ils n’en étaient pas encore arrivés à comprendre la profondeur de son génie.

Une pensée depuis quelques temps l’obsédait : réussir encore un exploit scientifique, apporter sa contribution indélébile à une nouvelle science, autre que la philosophie et l’histoire. Bien sûr, il aurait pu le faire en biologie : mais là, il avait confié le travail à Lyssenko, cet homme du peuple honnête et énergique. Et d’ailleurs, les mathématiques ou du moins la physique, attiraient davantage Staline. Staline ne pouvait lire sans envie la discussion à propos du zéro et de moins au carré dans « La Dialectique de la nature ».

Il avait beau feuilleter le « Manuel d’algèbre » de Kisselev et le « Traité de physique » de Sokolov pour les classes supérieures, il n’y trouvait aucune inspiration.

A vrai dire, c’était dans un domaine complètement différent, dans le domaine de la linguistique, qu’il était par hasard tombé sur un concept heureux, à la suite du récent procès du Professeur Tchichobava, de Tiflis. Tchikobava était parvenu à écrire une hérésie en apparence antimarxiste en affirmant que le langage n’est absolument pas une superstructure mais tout simplement un langage, et qu’une langue n’est donc ni bourgeoise ni prolétarienne mais seulement langue nationale ; et il avait ouvertement osé lancer des calomnies sur le nom de Marr lui-même…

Rien n’aurait pu sauver Tchikobava si Staline n’avait pas décroché son téléphone pour lui laisser la vie sauve. Il avait décidé de l’épargner et de donner aux idées simples et provinciales de cet homme une interprétation immortelle et un brillant développement.

Certes, il aurait été plus impressionnant de réfuter, par exemple, la théorie contre-révolutionnaire de la relativité, ou la théorie de la mécanique ondulatoire, mais les affaires de l’Etat ne lui en laissaient tout simplement pas le temps. La philologie, par contre, n’était que le prolongement de la grammaire et Staline avait toujours classé la grammaire sur le même niveau que les mathématiques.

Il pouvait rédiger cela de façon vivante et expressive (déjà il s’était assis pour écrire) : « Quelle que soit la langue des nations soviétiques que nous prenions, celle de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie, d’Uzbekistan, du Kazakhstan, de Géorgie, d’Arménie, d’Estonie, de Lettonie, de Lithuanie, de Moldavie, de Tatarie, d’Azerbaïdjan, de Bachkirie, du Turkestan… (Bon sang ! avec les années, il avait de plus en plus de mal à se retenir d’énumérer les choses interminablement, mais pourquoi s’en priverait-il ? De cette façon, cela entrait davantage dans la tête du lecteur et il était moins tenté de faire des objections.)… il est clair aux yeux de tous que…. » Eh bien, il n’y avait qu’à mettre là une idée qui fût claire pour tous.

Mais qu’est-ce qui est clair ? Rien n’est clair. Comme on dit : « Les arbres empêchent de voir la forêt. »

L’économie, voilà la base. Les phénomènes sociaux, voilà la superstructure. Et il n’y a pas de troisième élément. Pourtant, avec son expérience de la vie, Staline reconnaissait qu’on ne pouvait arriver nulle part sans un troisième élément. Par exemple, il pouvait y avoir des pays neutres (mais, bien sûr, pas d’individus neutres). Et imaginez que vers les années 1920, vous ayez déclaré du haut d’une tribune : « Quiconque n’est pas avec nous n’est pas nécessairement contre nous. » On vous aurait chassé de l’estrade et des rangs du Parlement. Mais c’est pourtant ainsi que cela se passe : c’est de la dialectique.

Le moment était donc venu, Staline avait personnellement réfléchi à l’article de Tchikobava, frappé qu’il était par une idée qui ne lui était jamais venue. Si le langage est une superstructure, pourquoi ne change-t-il pas à chaque époque ? Si ce n’est pas une superstructure, alors qu’est-ce donc ? Une base ? Un moyen de production ?...

Le diable lui-même y perdrait son latin : il y a une sorte d’impasse.

La solution la plus honnête consisterait à reconnaître que le langage est un instrument de production, ma foi, comme les tours, les chemins de fer, comme le courrier. C’est également, au fond, un instrument de communication.

Mais si l’on expose la thèse de cette façon et si l’on déclare que le langage est un instrument de production, il y aura des ricanements. Pas dans notre pays, bien sûr…

Oh ! il pouvait, de façon audacieuse, exprimer sa théorie ainsi : « A cet égard, le langage, qui diffère en principe de la superstructure, est toutefois impossible à distinguer des instruments de production, disons les machines qui sont aussi indifférentes à la notion de classe que l’est le langage. »

« Indifférent à la notion de classe » : voilà encore une chose qu’on n’aurait pas pu dire auparavant.

Il mit un point à la fin de la phrase. Il se croisa les mains derrière la tête, bâilla pui s’étira. Il n’était pas allé très loin dans ses réflexions, mais il était déjà fatigué…

Il y avait de la brume dans le jardin. On ne voyait ni la Terre ni l’Univers. Toutefois, la moitié de l’Univers, il la tenait contre son sein et cette moitié était harmonieuse et claire. C’était seulement la seconde moitié – la réalité objective – qui se tordait dans la brume universelle.

Mais d’où il était, de son bureau nocturne gardé et fortifié, Staline ne craignait nullement cette seconde moitié : il se sentait le pouvoir de la plier à son gré. C’est seulement quand il devait personnellement poser le pied dans cette réalité objective, quand, par exemple, il devait se rendre à un banquet dans la salle des colonnes, traverser l’espace terrifiant qui séparait l’automobile de la porte… c’était dans ces moments-là que Staline se sentait mal, sans défense, et qu’il ne savait même pas comment utiliser ses mains qui depuis longtemps n’auraient pu le défendre contre rien. Il les posait sur son ventre et souriait. Les gens croyaient que l’Omnipotent leur faisait la grâce de sourire, mais il souriait parce qu’il était désemparé….

Sous le coup de l’inspiration, il écrivit plusieurs phrases :

« La superstructure a été créée par la base dans le but de… »

« Le langage a été créé dans le but de… » … « Il faut dire en général pour l’information des camarades qui sont fascinés par les explosions que la loi de transition d’une vieille qualité à une nouvelle qualité grâce à l’explosion non seulement ne s’applique pas à l’histoire du développement linguistique, mais qu’elle s’applique rarement aussi aux autres phénomènes sociaux. »

Staline se renversa sur son siège et se relut. C’était assez bien tourné. Les propagandistes auraient à éclaircir ce point : que toutes les révolutions cessent à un certain moment et que le développement ne se poursuit que par l’évolution. Et peut-être même que la quantité ne se transforme pas nécessairement en qualité. Mais ça, il le garderait pour une autre fois.

« Rarement ? » Non, pour l’instant c’était encore embarrassant.

Staline raya « rarement » et écrivit à la place « pas toujours »….

Et d’un tiroir de son bureau il sortit un autre flacon à bouchon métallique, l’ouvrit avec une clé qu’il prit à sa ceinture et but un verre.

Toujours il devait être l’aigle des montagnes…

Staline continuait à écrire. Il écrivait avec cette conviction et ce sens de la responsabilité où chaque mot tombant de la plume trouve aussitôt sa place dans l’histoire…

Par moments, face à un interlocuteur, il se détournait, plissant les yeux d’un côté, vers le plancher, ou bien il lançait un regard désagréable comme s’il écoutait quelque chose bien qu’il n’y eût aucun son dans la pièce.

Comment s’était développée cette attitude impérieuse, cette importance donnée à chaque geste ? Est-ce que le jeune Koba – comme on appelait Staline dans le Caucase – remuait les doigts, les mains, haussait les sourcils et dévisageait les gens exactement de la même façon ? Mais ces temps-là, personne n’avait peur, personne ne tirait de ces gestes une signification redoutable. Ce fut seulement lorsque le nombre de nuques déchiquetées par les balles eut atteint un certain chiffre que les gens commencèrent à discerner dans ces gestes une insinuation, un avertissement, un ordre. Et, remarquant ce que les autres voyaient, Staline commença à s’observer et, à son tour, il perçut dans ses gestes et dans ses coups d’œil ce sens lourd de menaces… et il se mit consciemment à les travailler : ils atteignirent ainsi une perfection plus grande et affectèrent plus sûrement encore son entourage…

Staline ne pouvait se fier à personne. La méfiance envers les gens était le trait essentiel du caractère de Yosif Djougachvili. La méfiance, c’était son point de vue sur le monde.

Il ne s’était pas fié à sa mère. Il ne s’était pas fié non plus à ce Dieu devant lequel pendant onze années de sa jeunesse il avait incliné la tête vers les dalles du séminaire. Plus tard, il ne s’était pas fié davantage à ses propres camarades du Parti et surtout à ceux qui parlaient bien. Il ne se fiait pas à ses compagnons d’exil. Il ne faisait pas confiance aux paysans pour semer le grain et récolter les moissons, s’ils n’y étaient pas forcés et si leur travail n’était pas surveillé. Il ne faisait pas confiance aux travailleurs pour travailler si on ne leur fixait pas des normes. Il ne faisait pas confiance aux membres de l’intelligentsia pour construire et non détruire. Il ne faisait pas confiance aux soldats ni aux généraux pour se battre sans la menace des régiments pénitentiaires et des détachements de sacrifiés. Il ne se fiait pas à ses intimes. Il ne se fiait pas à ses épouses ni à ses maîtresses. Il ne se fiait pas à ses enfants. Et, toujours, il avait découvert il avait découvert qu’il avait eu raison de se méfier.

Il s’était fié à un être, un seul dans toute une vie de méfiance. Aux yeux du monde entier c’était quelqu’un qui passait pour aussi décidé dans ses amitiés que dans ses inimitiés ; seul parmi les ennemis de Staline, il avait brusquement tourné casaque pour lui offrir son amitié.

Cet homme, c’était Adolf Hitler…

Il avait cru Hitler !

Cela avait bien failli lui coûter sa peau.

Alors maintenant, à tout jamais, il se méfiait de tout le monde…

Et plus nombreux étaient les gens qu’il faisait disparaître, plus il était opprimé par la perpétuelle terreur qu’on s’attaquât à sa propre vie…

Et puis les mêmes vieux bolcheviks qui avaient fait toute la révolution et qui n’avaient vécu que pour elle commencèrent par douzaines et par centaines à disparaître dans le néant. Certains, sans attendre d’être arrêtés, avalaient du poison chez eux, d’autres se pendaient dans leur maison de campagne. Mais le plus souvent ils se laissaient arrêter, ils comparaissaient devant le tribunal et, de façon inexplicable, avouaient, se condamnaient ouvertement en se couvrant de tous les péchés et reconnaissaient avoir servi dans toutes les agences de renseignements étrangères du monde. C’était si exagéré, si invraisemblable, si gros que seule une oreille de pierre pouvait ne pas entendre ce mensonge…

Parmi les zeks des camps, certains étaient des géants, qui avaient délibérément choisi l’exil sur le Ienisseï, plutôt que de rétracter les propos qu’ils avaient tenus à des réunions du Parti pour demeurer dans le confort et la prospérité. Ils n’avaient pas accepté de voir la Révolution déformée et défigurée et ils étaient prêts à se sacrifier pour qu’elle restât pure… Font partie de ceux-là ceux qui furent fusillés après la grande grève du camp de Vorkouta. Ils avaient fait le serment qu’aucun ne signerait jamais une renonciation ni une capitulation. Ils chantaient de glorieux chants révolutionnaires…

Un jour, on entendit dans la prison un hurlement à vous déchirer le cœur :

« Camarades ! Je vous apporte le salut des cachots frigorifiés ! A bas les bourreaux staliniens ! »

On le battit… On entendit ce bruit particulier des coups sur la chair tendre. On lui ferma la bouche et le hurlement devint intermittent puis cessa totalement. Mais trois cent prisonniers dans trois cent cachots se précipitèrent sur leur porte, la martelèrent à coups de poing et crièrent :

« A bas les chiens assoiffés de sang !

Ils boivent le sang des travailleurs !

Nous avons un nouveau tsar sur le dos !

Vive le léninisme ! »

Et puis, dans certaines cellules, des voix frénétiques s’élevèrent :

« Debout les prisonniers de la famine… »

Et toute la masse invisible des prisonniers, ne pensant plus à eux-mêmes, lancèrent d’une voix de tonnerre :

« C’est la lutte finale… »

On ne les voyait pas, mais beaucoup de ceux qui chantaient avaient sans nul doute des larmes de triomphe aux yeux…

Des petits groupes de geoliers avec leurs clés se cachaient sur l’escalier, terrifiés par l’hymne immortel du prolétariat… »

extraits de « Le premier cercle » de Alexandre Soljenitsyne

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