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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 2eme chapitre : Révolutions de l’Antiquité > Révolutions et répressions dans l’empire assyrien

Révolutions et répressions dans l’empire assyrien

jeudi 17 juillet 2008, par Robert Paris

Sargon qui fut roi pendant cinquante six ans se disait le protégé de la déesse Ishtar, ce qui ne l’empêcha, malgré son âge avancé, de défendre avec acharnement son trône tant convoité. A peine mort, son fils Rimush (-2278 à -2270) qui lui succéda dû également faire face à une grande révolte qu’il réprima avec de grandes violences, ce qui lui valut le surnom du buffle Aurochs. Mal aimé de ses proches, il fut assassiné par ses serviteurs. Manishtusu (frère de Rimush) lui succéda de -2270 à -2255. Il commença son règne en remettant de l’ordre dans ses pays vassaux d’Elam qui se soulevaient pour obtenir leur indépendance. Fort de sa puissance il décida de mener une campagne sur les rives du golfe arabo/persique où il réprima d’abord les soulèvements de ses deux villes vassales : Ansham et Sherihum, puis le roi de Kish et d’Agade s’engagea sur la mer avec une grande flotte pour aller conquérir et piller "trente deux villes" qui s’étendent du Qatar au Magan jusqu’au pays d’Oman en Arabie. Sargon ce qui veut dire "le roi légitime...". Cela n’empêcha pas un vent de révolte de se développer dans tout le pays et même l’ancienne capitale Assur qui fut au nombre des contestataires.

En -827, une grande révolte éclata en Assyrie, vingt six villes dont Assur et Ninive se soulevèrent. Les gens exigeaient moins d’impôts et un plus grand partage des richesses.

En -701, Sidon, Ascalon et Jérusalem se révoltent contre la tutelle assyrienne. Aussitôt Sennachérib se mit en campagne et régla très rapidement la révolte de Sidon et d’Ascalon.

Les troupes de Taharqa, en -673, répriment la révolte de la cité d’Ascalon.

En -482 c’est Babylone qui se souleva pour la dernière fois contre la domination assyrienne. Xerxès envoya son beau-frère Mégabyse pour écraser la révolte. Babylone fut à nouveau complètement mise à sac, les prisonniers affreusement torturés et lentement mis à mort ! Les temples furent pillés, la statue de Marduk volée et la tour de Babel fut cette fois complètement détruite. La Babylonie fut transformée en deux satrapies : la région de Syrie et la région de Babylonie

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Révolutions chez les Phéniciens et Cananéens

Révolutions dans l’empire hittite

REVOLUTIONS ET REPRESSIONS DANS L’EMPIRE ASSYRIEN CHAPITRE IX - LE SECOND EMPIRE ASSYRIEN JUSQU’À L’AVÈNEMENT DE SARGON.

Assournazirapla et Salmanazar ; les rois de Dansas et la maison d’Omri. Les années qui suivirent la défaite d’Assournazirapla II avaient été pour l’Assyrie un temps de misère et d’humiliation. Non seulement les acquisitions de Tiglatphalasar 1er en Syrie lui échappèrent, mais Babylone secoua le joug ; les peuplades du Naïri et de l’Oumliash reprirent leur liberté ; la Mésopotamie elle-même se détacha de Ninive : c’est à peine si les monarques assyriens conservèrent les districts voisins de leur capitale. Du moins travaillèrent-ils de grand coeur à effacer ces désastres et à refaire leur puissance. Assourrabba, Assourirbi, Tiglatphalasar II, Assourdân II, Adadnirari II, reconquirent le terrain pied à pied : le dernier (914-890) était déjà assez fort pour battre prés du mont Yalmân (Holwan) le roi de Babylone, Shamashmoudammik, et pour reculer sa frontière au delà du Zab inférieur. A l’intérieur, ils réparèrent les villes et les temples, ils creusèrent et ils nettoyèrent les canaux d’irrigation, ils consolidèrent les digues qui protégeaient la plaine contre les crues du Tigre. Tougoultininip II (889-885), fils d’Adadnirari, recommença enfin l’oeuvre d’expansion si longtemps interrompue et s’illustra par son courage féroce : il exposa sur des pals les corps des vaincus. Les rois d’Assyrie employaient à se fortifier patiemment, les générations que les rois d’Israël et les Pharaons usaient dans des querelles stériles. A mesure que leur autorité montait vers le nord, la cité d’Assour perdait peu à peu l’importance dont elle avait joui durant les siècles héroïques de la monarchie : elle cessait d’être le point central de l’empire et elle ne gardait son rang de capitale que par respect pour la tradition. Assournazirapla III (885-860), successeur de Tougoultininip II, lui porta un coup mortel en se choisissant une autre résidence. Près de cinq siècles auparavant, Salmanasar 1er avait construit, à Kalakh, sur la rive gauche du Tigre et au confluent de ce fleuve avec le grand Zab, une ville dont le hasard des révolutions empêcha longtemps la croissance. La quatrième année de son règne Assournazirapla rasa ce qui subsistait des édifices de son antique prédécesseur et il jeta les fondements d’une cité neuve. Dés lors et pendant un siècle au moins, tous les rois d’Assyrie, Salmanasar, Shamshiadad, Adadnirari, l’embellirent à l’envi et se plurent à l’habiter dans les rares instants de répit que la guerre leur laissa. Palais après palais s’éleva sur la riche plate-forme qui la soutenait, chacun richement orné de bois, d’or, de peinture, de sculpture et d’émail, chacun rivalisant de splendeur avec les premiers construits : des lions de pierre, des sphinx, des sanctuaires, des tours sacrées, variaient l’aspect de la ville et en rompaient la monotonie. La haute pyramide à degrés (ziggourat) annexée au temple de Ninip dominait tout et ralliait autour d’elle cet amas de palais. Le Tigre qui baignait à l’ouest le pied de la plate-forme, en reflétait la silhouette dans ses eaux et, doublant la hauteur apparente des édifices, dissimulait un peu l’écrasement des masses, qui est le point faible de l’architecture assyrienne. Quand le soleil couchant plaquait sur cette vue ces tons éclatants qu’on ne voit qu’au ciel d’Orient, Kalakh devait sembler comme un mirage du pays des fées au voyageur qui l’apercevait pour la première fois. C’est d’elle que les monarques d’Assyrie partirent presque chaque année pour leurs guerres. Adossés au plateau de Médie, bornés par les massifs de l’Arménie, ils n’étaient guère tentés de s’attaquer aux peuples de l’est ou du nord-est : ils y auraient trouvé d’aventure beaucoup de peine et peu de gain. Tout au plus cherchèrent-ils à maintenir sous le joug les tribus remuantes qui s’agitaient à la frontière de la vallée du Tigre et dans les montagnes du Kourdistan : s’ils dépassèrent parfois ces limites, ce fut pour entreprendre quelques razzias vers la mer Noire et la mer Caspienne, ou pour pousser des pointes hardies aux extrémités de la Médie propre. Leurs vrais champs de bataille n’étaient pas dans cette direction, mais au sud, au nord, au nord-ouest, en Arménie, en Asie Mineure, à Babylone, dans l’Élam, à l’ouest et au sud-ouest en Syrie. Pendant deux cents ans, presque chaque printemps, leurs armées refirent de ce côté, mais en sens inverse, tout ou partie du chemin parcouru huit siècles auparavant par les bandes de Thoutmosis III et d’Aménôthès II. Ils abordèrent la Syrie et ils l’absorbèrent pièce à pièce, malgré sa résistance désespérée, Gargamish d’abord, puis la Phénicie et Damas, puis Israël et Gaza, abattant l’une après l’autre les barrières qui les séparaient de l’Égypte, jusqu’au jour où les deux empires du monde oriental se virent de nouveau face à face, comme au temps des Pharaons de la dix-huitième dynastie. Mais les rôles étaient changés. Alors c’était l’Égypte qui montait au-devant de sa rivale, et qui traversait l’Asie antérieure pour atteindre les rives de l’Euphrate, maintenant, au contraire, Ninive est l’agresseur et l’Égypte se défend à grand’peine. Elle finit par succomber : Memphis reçut une garnison assyrienne dans son château du Mur-Blanc, et les généraux d’Assourbanabal pillèrent les temples thébains. Assournazirapla commença cette marche en avant. Grâce à lui, l’empire assyrien se développa soudain et déborda sur toutes ses frontières à la fois. Il débuta par un raid dans le Kourdistan et dans les régions méridionales de l’Arménie. Les indigènes, incapables d’affronter une bataille rangée, se retirèrent sur les montagnes inaccessibles et se retranchèrent sur les sommets afin que je ne pusse les joindre ; car ces pics majestueux se haussent comme la pointe d’un glaive, et les oiseaux du ciel dans leur vol peuvent seuls y parvenir… En trois jours je gravis la montagne, je semai la terreur dans leurs retraites… leurs cadavres jonchèrent les pentes comme les feuilles des arbres, et le surplus chercha un refuge dans les rochers. Il incendia les villages de ces malheureux, puis il s’abattit sur le district de Karti ; j’y livrai au fil de l’épée deux cent soixante combattants, je leur coupai la tête et j’en construisis des pyramides. Après Karti, ce fut le tour du Koummoukh. Assournazirabal avait déjà perçu le tribut des Moushki et il se préparait à pousser plus loin vers le nord, quand la révolte d’une ville de Mésopotamie le contraignit à revenir sur ses pas. Les rebelles désarmèrent à son approche et implorèrent le pardon de leur faute : il fut impitoyable. J’en tuai, dit-il, un sur deux… Je bâtis un mur devant les grandes portes de la ville ; j’écorchai les chefs de la révolte et je recouvris ce mur avec leur peau. Quelques-uns furent murés vifs dans la maçonnerie, quelques autres empalés au long du mur ; j’en écorchai un grand nombre en ma présence et je revêtis le mur de leur peau. J’assemblai leurs têtes en forme de couronnes et leurs cadavres transpercés en forme de guirlandes. Le chef principal fut emmené à Ninive, écorché lui aussi, et sa peau clouée à la muraille. Après cela, on ne s’étonnera plus si les gens du pays de Laki renoncèrent à lutter. D’autres insurrections qui éclatèrent dans les recoins de l’Arménie furent étouffées avec non moins de promptitude et de férocité en rentrant à Kalakh vers la fin de cette première année, Assournazirapla pouvait se vanter d’avoir fait sentir la pesanteur de son bras à tous ses voisins. Les années suivantes ne démentirent pas les promesses de ces heureux débuts. En 881, guerre contre les peuples situés dans la région du Zagros ; en 880, guerre contre l’Arménie ; en 879, guerre contre le Koummoukh, le Naïri et la plupart des cités du haut Tigre. Ce sont toujours les mêmes récits de victoires et les mêmes cruautés contre les vaincus. En 879, les habitants de Karkhi, attaqués une seconde fois, « abandonnèrent leurs places fortes et leurs châteaux ; pour sauver leur vie, ils s’enfuirent vers Matni, un pays puissant. Je me ruai à leur poursuite : je semai mille cadavres de leurs guerriers dans la montagne, je jonchai la montagne de leurs cadavres, j’en remplis les ravins. Deux cents prisonniers qui étaient vivants entre mes mains, je leur tranchai les poignets ». Il restait encore au milieu de la Mésopotamie un certain nombre de villes et de tribus indépendantes : une campagne suffit & les réduire. Assournazirapla descendit le Kharmis et le Khabour jusqu’à l’Euphrate, puis l’Euphrate depuis le confluent du Khabour jusqu’à Anat. Ce fut une promenade militaire plutôt qu’une guerre : toutes les bourgades riveraines, Shadikhanni, Bit-Khaloupiê, Sirki, Anat, implorèrent l’aman sans hésiter. Le prince de Zoukhi, qui osa tenir bon, fut vaincu dans une bataille de deux jours et s’enfuit par delà l’Euphrate, au désert d’Arabie. Il avait avec lui quelques auxiliaires chaldéens, commandés par un général du nom de Belbaliddin et par Zabdan, frère de Naboubaliddin, roi de Babylone. Ces deux personnages tombèrent au pouvoir du vainqueur et Assournazirabal déclara qu’il avait triomphé de la Chaldée. La crainte de ma puissance se répandit sur le pays de Kar-Douniash ; la terreur de mes armes entraîna celui de Kaldou. C’était bien des mots pour un fait insignifiant. Naboubaliddin ne s’inquiéta pas autrement de ces fanfaronnades, et le roi d’Assyrie, satisfait de sa victoire, jugea qu’il serait prudent de ne pas la compromettre par une invasion en Chaldée. Aussi bien les Zoukhi se soulevèrent-ils en 878, et Assournazirapla dut parcourir une fois encore le théâtre de sa campagne précédente. Tous les districts rangés le long du Khabour et de l’Euphrate furent ravagés impitoyablement, les villes brûlées, les prisonniers empalés. C’est avec justice qu’il s’écriait : Sur les ruines ma figure s’épanouit ; dans l’assouvissement de mon courroux je trouve mon contentement. L’année d’après le vit dans des régions où nul monarque assyrien ne s’était aventuré depuis près de deux siècles. Au printemps de 877 il quitta Kalakh, s’enfonça dans la Mésopotamie, traversa le Khabour et le Balikh, et parvint aux rives de l’Euphrate. La Syrie du nord était partagée en petits États indépendants réunis, comme au temps des Égyptiens, en une sorte de confédération, mais la plupart de ceux qu’on y rencontrait quelques siècles auparavant n’existaient plus. Les Khati, déjà fort amoindris au temps de Tiglatphalasar 1er, avaient été s’affaiblissant encore, et ne retenaient d’autre importance que celle que leur position géographique leur prêtait : Gargamish, leur capitale, commandait le meilleur gué de l’Euphrate en ces parages. Les principautés qui les entouraient, en lutte perpétuelle l’une contre l’autre, résistaient mal aux attaques des rois de Damas ; à plus forte raison furent-elles incapables de repousser les Assyriens. C’était une proie facile à saisir et d’autant plus tentante qu’on la savait très riche. Malgré les guerres intestines et les invasions du dehors, le pays était encore populeux, cultivé, à la fois industrieux et commerçant : les métaux précieux et usuels, or, argent, cuivre, étain, fer, y abondaient ; le commerce avec la Phénicie y amenait la pourpre et les étoffes de lin, les bois d’ébène et de santal. L’agression d’Assournazirapla surprit les chefs des Khatien pleine paix. Sangar, roi de Gargamish, ne disputa pas le passage de l’Euphrate, et ouvrit les portes de sa résidence. Loubarna, roi de Patin, redouta la puissance de l’ennemi et l’issue de la bataille ; il paya vingt talents d’or, un d’argent, deux cents d’étain, cent de fer ; il donna mille boeufs, dix mille moutons, mille vêtements de laine et de fil, sans compter les meubles, les armes et les esclaves. Le canton de Loukhouti tint bon et subit les conséquences de son imprudence : ses villes furent mises à sac et les prisonniers empalés. Après cet exploit, Assournazirapla dévasta les deux versants du Liban et descendit au bord de la Méditerranée. La Phénicie n’attendit pas qu’il fût là pour lui rendre hommage les rois de Tyr, de Sidon, de Gébel et d’Arad, qui est au milieu de la mer, lui envoyèrent des présents. Les Assyriens eurent le loisir de couper sur le Liban et sur l’Amanos des cèdres, des pins et des cyprès, qu’ils expédièrent à Ninive afin de construire un temple à la déesse Ishtar. A partir de ce moment, nous ignorons ce que fit Assournazirapla. Il régna seize années encore, et ce que nous connaissons de son caractère ne nous autorise pas à croire qu’il s’endormit dans le repos. Son fils Salmanasar II lui succéda en 860, et guerroya hardiment, sa vie durant, à l’exemple de son père. Dès l’année de son avènement, il s’engagea du côté de l’Euphrate et il ne s’arrêta qu’aux bords de la Méditerranée. Il employa quatre années à réprimer les rebellions du Bît-Adini et à consolider le pouvoir qu’il exerçait sur la Syrie septentrionale, puis, Gargamish et Patin soumises, il se risqua dans la vallée de l’Oronte, où le roi de Damas se dressa devant lui avec ses vassaux (876). Après avoir vaincu Thibni, fils de Ginath, Omri avait cherché à s’affermir sur son trône. Jusqu’alors Israël n’avait pas eu de capitale fixe : Sichem, Tirzah, Rama, avaient tour à tour servi de résidence aux successeurs de Jéroboam et de Baésha. Dans les derniers temps, Tirzah avait semblé l’emporter, mais son palais avait été brûlé par Zimri, et d’ailleurs la facilité avec laquelle elle avait été forcée était propre à exciter les inquiétudes d’un chef de dynastie. Omri s’installa sur un terrain situé un peu au nord-ouest de Sichem et du mont Ébal, et, comme il l’avait acheté à un certain Shomer, il lui donna le nom de Shimrôn (Samarie). Ce choix était habile et judicieux : la fortune rapide de la ville le prouva. Elle était assise sur la croupe d’une colline arrondie, qui surgissait au milieu d’une sorte de bassin large et profond, et qui se reliait aux hauteurs environnantes par une langue de terre étroite et basse. La vallée est fertile et abondamment pourvue d’eau ; les montagnes sont cultivées presque jusqu’au sommet : il aurait été malaisé de trouver ailleurs dans la Palestine un site comparable à celui-là en force et en beauté. Aussi Samarie devint-elle soudain pour Israël ce que Jérusalem était pour Juda, un centre de résistance autour duquel la nation se rallia aux jours de dangers. Les contemporains ne méconnurent point l’importance de cette fondation : le nom d’Omri s’attacha dans leur esprit à l’idée du royaume d’Israël et il n’en fut plus séparé. Désormais Samarie et la maison de Joseph elle-même furent pour les étrangers Bît-Omri, la maison d’Omri, Cl l’habitude de l’appeler ainsi persista longtemps après qu’Omri et sa race eurent cessé de régner sur les Hébreux. Le vieux Benhadad 1er, qui avait guerroyé contre Baésha, profita de la querelle entre Omri et Thibni pour renouveler ses assauts il enleva plusieurs villes et il força le roi d’accorder aux Syriens la possession d’un quartier spécial de Samarie. Omri se dédommagea par des représailles sur les Moabites. Il leur imposa un tribut très lourd en laine et en bétail, mais ce n’était pas là un succès de nature à compenser ses pertes ; à n’en gagner que de ce genre, Israël courait risque de perdre son indépendance et de demeurer toujours vassal de Damas. Omri le sentit et il chercha un appui au dehors. L’Égypte était trop loin, les Assyriens venaient à peine de franchir l’Euphrate, les haines religieuses et politiques avaient creusé un abîme entre lui et Juda : il se tourna du côté de la Phénicie, et il obtint pour son fils Achab la main d’Izebel, fille d’Ithobaal, roi de Tyr. Hirom 1er, l’ami de David et de Salomon, avait porté la grandeur de Tyr à son apogée. L’autorité de la métropole rétablie sur Kition et sur Chypre, le commerce avec l’Espagne régularisé et développé, les voies qui mènent vers l’Extrême-Orient ouvertes grâce à l’alliance hébraïque, la ville devint trop petite pour la population qui affluait dans son sein. Elle couvrait alors plusieurs îles, séparées l’une de l’autre par des bras de mer peu profonds et semés de ces rochers coupés à fleur d’eau qui hérissent par endroits les abords de la côte syrienne. Sur la plus grande et au point le plus élevé, les premiers colons avaient bâti le temple de Melkarth près de huit siècles auparavant : un îlot voisin possédait le temple du dieu que les Grecs identifièrent plus tard à leur Zeus Olympios. Hirom s’ingénia à doubler l’étendue du sol sur lequel reposait sa capitale. Il combla les goulets qui divisaient les divers quartiers et il gagna sur la mer, vers le sud, un terrain assez considérable au moyen de remblais et de quais fortifiés. Même en cet état, l’aire occupée par les maisons n’était pas large et elle ne devait guère loger plus de trente à trente-cinq mille âmes : comme Arad, Tyr déborda sur le continent, et ses marchands qui sont des princes, ses trafiquants qui sont les plus honorables de la terre étagèrent leurs villas sur les dernières pentes du Liban, mais l’île demeura le siège du gouvernement, grâce à sa position admirable et au fossé qui l’isolait du monde, Hirom mort, elle fut agitée par des insurrections sanglantes. La royauté avait peine à s’acclimater parmi cette tourbe de manufacturiers et de matelots : quand Baléastart, successeur d’Hirom, fut allé rejoindre son père après sept ans de règne, l’aîné de ses enfants, Abdastart, tomba dans une échauffourée populaire. On sait la faveur dont les nourrices de rois jouissent en Orient les quatre fils de la nourrice d’Abdastart assassinèrent leur frère de lait et donnèrent la couronne au plus âgé d’entre eux. Soutenus par cette masse d’esclaves, de soldats mercenaires et d’ouvriers que les villes phéniciennes renfermaient, ils se maintinrent douze ans au pouvoir. Leur domination eut des effets désastreux ; une partie de l’aristocratie émigra au loin, les colonies se détachèrent de la mère patrie : c’en était fait de l’empire tyrien. Si cet état de choses avait duré. Une révolution chassa l’usurpateur et restaura l’ancienne lignée royale, sans rendre à la malheureuse cité la tranquillité dont elle avait besoin les trois fils survivants de Baléastart, Astart, Astarim et Phéli, se remplacèrent rapidement sur le trône. Le dernier fut assassiné, après neuf mois de règne, par un de ses parents, Ithobaal, qui garda le pouvoir trente-deux ans. Le commencement de ces troubles avait coïncidé avec le schisme des tribus : les Hébreux n’en avaient tiré aucun avantage. Néanmoins, il était toujours à craindre qu’un de leurs rois plus entreprenant ou moins absorbé que ses prédécesseurs ne se laissât tenter aux richesses de la Phénicie et ne voulût s’en emparer. Ithobaal saisit avec empressement l’occasion d’écarter ce danger et de contracter une alliance de famille avec la nouvelle maison royale d’Israël. Izebel prit un empire absolu sur l’esprit d’Achab. Nourrie à la piété par son père, qui avait été grand prêtre d’Astarté avant de devenir roi, elle sollicita de son mari la permission de pratiquer librement le culte des divinités phéniciennes et cananéennes. Baal et Ashérah eurent leurs temples et leurs bois sacrés à Samarie ; leurs prêtres et leurs prophètes s’assirent à la table royale. Achab, de son côté, restait fidèle au dieu national, et il imposait à ses enfants des noms formés avec celui de Jahvé, Akhaziah, Jéhoram, Athaliah. Ce n’était pas, tant s’en faut, le premier exemple qu’on eût de pareille indulgence en Israël : Salomon avait toléré chez ses épouses étrangères ce que le fils d’Omri accordait à Izebel. L’opposition ne vint pas du clergé officiel : les sanctuaires royaux et les communautés de Dan, de Béthel, de Jéricho, de Gilgal, continuaient à prospérer, et cela leur suffisait. Mais le temps n’était plus où l’on pouvait ériger un autel à Baal près de celui de Jahvé sans exciter ni horreur, ni colères. Un siècle ne s’était pas encore écoulé depuis la mort de Salomon, et déjà une partie du peuple était imbue de cette idée qu’il n’y avait, qu’il ne pouvait y avoir d’autre dieu que Jahvé : tout ce que les peuples étrangers adoraient sous le titre de dieu le cédait en dignité au maître d’Israël. De là à répudier les pratiques communes aux cultes du dehors, l’usage des idoles en bois ou en métal, des colonnes, des dolmens, certaines opérations de l’offrande et du sacrifice, il n’y avait pas loin. Déjà, dans Juda, le dévot Asa, fils et successeur d’Abijam, avait renversé l’image d’Ashérah, que sa mère Maakha avait fabriquée pour son propre compte. Quelques prophètes d’Israël prirent parti contre Baal, contre la reine qui l’adorait, contre le roi qui en souffrait la religion, et ils les poursuivirent de leur haine sans relâche. Un d’eux surtout, Elie de Thisbè, manifesta son opposition violente. Ses aventures et ses exploits, grossis et transformés par l’imagination populaire, sont aujourd’hui mêlés de tant de prodiges, qu’il est impossible de discerner la part de vérité que renferment les récits que nous en possédons. Elie, inspiré par le souffle de Dieu, annonce devant Achab qu’il n’y aura dans les années prochaines ni rosée, ni pluie, sinon à sa parole, et il s’enfuit au désert pour échapper à la fureur que cette prédiction soulève contre lui. Il est nourri d’abord par des corbeaux qui, soir et matin, lui apportent de la viande et du pain, ensuite, quand la source à laquelle il buvait fut tarie, par un baril de froment et par une cruche d’huile inépuisables, dont il partagea le contenu avec une veuve de Sarepta au pays de Sidon. Le fils de cette femme meurt subitement : il le ressuscite au nom de Jahvé, puis, toujours guidé par l’esprit d’en haut, il quitte sa retraite pour se présenter de nouveau devant Achab. Celui-ci l’accueille sans lui témoigner aucune rancune, mais il rassemble les prophètes païens et il les met face à face avec lui sur le Carmel. Les Phéniciens invoquent à grands cris leurs Baalim, se déchirent le corps à coups de couteau. Elie, après les avoir laissés s’épuiser en contorsions et en prières, implore Jahvé à son tour : le feu du ciel descend à sa voix et consume l’holocauste en un moment. Le peuple se rue sur les idolâtres, il les massacre, et la pluie commence à tomber. On dit qu’après cette épreuve Elie se retira encore une fois au désert et qu’il comparut, sur Horeb, devant l’Eternel. Or voici, Jahvé passait, et un vent impétueux, qui fendait les montagnes et brisait les rochers, allait devant Jahvé, mais Jahvé n’était point dans le vent. Après le vent, un tremblement de terre, mais Jahvé n’était point dans le tremblement. Après le tremblement venait un feu, mais Jahvé n’était point dans ce feu, et après le feu un vent doux et subtil. Et voici, dès qu’Elie l’eut entendu, il enveloppa son visage de son manteau, et il sortit et il se tint à l’entrée de la caverne, et une voix lui fut adressée et lui dit : Quelle affaire as-tu ici, Elie ? Jahvé donc lui ordonna d’oindre Khazaël pour roi de Syrie et Jéhu, fils de Nimshi, pour roi sur Israël, et Elisée, fils de Shapat, pour prophète en sa place, et quiconque échappera de l’épée de Khazaël, Jéhu le fera mourir, et quiconque échappera à l’épée de Jéhu, Élisée le fera mourir. Le prophète que Jahvé honorait directement de sa parole était au-dessus des lois communes de l’humanité ; Elie monta vivant au ciel, sur un char de feu. Ainsi le veut la tradition, et son exagération même nous montre quelle impression puissante le grand prophète avait laissée sur l’esprit de son peuple. Cette première tentative de réforme n’était pas destinée à aboutir : elle fut pourtant assez sérieuse pour ajouter une querelle de religion aux malheurs de la guerre étrangère. Benhadad 1er mort, Achab avait rompu aussitôt son vasselage : Benhadad II convoqua ses vassaux et marcha droit sur Samarie. Le roi implora la paix aux conditions qu’il plairait au vainqueur de lui indiquer : la réponse à ses ouvertures fut si outrageante, que les Hébreux se résolurent à tout braver plutôt que de l’accepter. La fortune leur revint avec le courage : Benhadad fut surpris en plein midi par une brusque sortie, la panique bouleversa son camp, et son armée se sauva en désordre jusque sur le territoire de Damas. L’année suivante, au lieu de s’engager sur le territoire montueux d’Ephraïm, où elle perdait l’avantage du nombre, elle campa dans la plaine de Jezréel, prés de la petite ville d’Aphek. Elle fut battue comme elle l’avait été sous les murs de Samarie, et Benhadad capturé dans la déroute. Malgré ces défaites répétées, la puissance de Damas était encore si redoutable et la prison du roi si loin de rien terminer, qu’Achab n’osa point pousser sa victoire à fond. Il accueillit son captif en frère, malgré l’opposition jalouse de quelques prophètes, et il le renvoya en liberté, après avoir conclu avec lui un traité d’alliance offensive et défensive. Israël rentra en possession des cantons qui lui avaient été ravis sous les règnes précédents, et les Juifs eurent le droit d’occuper à Damas un quartier particulier : c’était la contrepartie et la revanche de la paix imposée à Omri par Benhadad 1er. La lutte cessait à peine quand les Assyriens surgirent sur l’Oronte. Benhadad avait suivi leurs progrès d’un oeil inquiet, et il s’était préparé à les recevoir chaudement. Il avait renouvelé ses alliances avec Hamath, avec Arad et la Phénicie, il avait réclamé des contingents d’Israël et des Arabes, racolé des auxiliaires jusqu’en Égypte et au pays d’Ammon. Lorsque, au début de l’automne de 854, Salmanasar franchit l’Euphrate, il marcha bravement au-devant de lui et il lui offrit la bataille à Karkar. Il avait sous ses ordres deux mille chars et dix mille Hébreux d’Achab, sept cents chars, sept cents cavaliers, dix mille fantassins d’Hamath, mille mercenaires égyptiens, mille Ammonites qui, joints aux contingents de ses vassaux, formaient une armée de soixante-deux mille neuf cents fantassins, dix-neuf cents cavaliers et quatre mille huit cent dix chars ; un chef arabe, nommé Djendîb, lui avait amené un corps de mille chameaux. Il perdit quatorze mille des siens et il fut contraint d’évacuer la vallée de l’Oronte. Néanmoins il avait opposé une résistance si acharnée et sa retraite s’était opérée en si bon ordre que Salmanasar ne se hasarda pas à pousser plus avant. Il ne revint pas non plus l’année d’après, embarrassé qu’il était au sud-est de son empire. Mardoukshoumizkour, roi de Babylone, trahi et vaincu par son frère illégitime, Mardoukbelousatè, l’avait appelé à l’aide : il ravagea, dans une première campagne (852), les districts situés au nord du Tournat ; dans une seconde, il battit le prétendant, le tua, s’empara de Babylone, de Barsip, de Kouti, et descendit dans la Chaldée maritime. La paix n’avait pas duré entre Achab et Benhadad. En traitant de la restitution des villes juives, on avait négligé de mentionner Ramoth-Galaad. C’était cependant une place importante : elle commandait la rive gauche du Jourdain et elle menaçait à la fois Israël et Juda. Achab voulut profiter de l’issue douteuse de la campagne contre les Assyriens pour réparer son oubli, et il se procura des alliés afin de l’appuyer dans son entreprise. Un grand changement d’esprit et de politique venait de s’accomplir à Jérusalem. Jehoshaphat (Josaphat) était un adorateur fervent de Jahvé ; mais sa piété ne le rendait pas aveugle aux nécessités politiques du temps présent. L’expérience des règnes précédents avait prouvé combien la rivalité était funeste aux deux adversaires : par l’effet de leurs discordes, Moab, Ammon, Édom, les fiefs philistins avaient secoué le joug ; Damas était devenue la capitale d’un royaume redoutable et elle menaçait de restaurer l’empire de David à l’avantage de Benhadad. La crainte d’être attaqué à son tour, si les tribus d’Israël succombaient, prévalut sur les récriminations des prophètes de Jahvé, à qui la haine de Baal fermait les yeux sur le danger de la patrie. Josaphat se convainquit de la nécessité d’effacer le passé et de réunir toutes les forces de la nation contre les Syriens. Il maria son fils Joram avec Athaliah, fille du roi d’Israël, et quand Achab le pria de l’accompagner sous les murs de Ramoth-Galaad, il y consentit volontiers. Pour la première fois depuis près d’un siècle, les milices de Juda entrèrent sans intentions hostiles sur le territoire d’Ephraïm et les deux moitiés de la nation se confondirent sous les mêmes drapeaux. Josaphat s’était montré actif et belliqueux dès le début de son règne : il avait conduit contre ses voisins du sud plusieurs expéditions heureuses qui affermirent son autorité sur Édom. Sa valeur échoua contre la fortune de Benhadad. Il manqua d’être pris dans le combat qui s’engagea en vue de Ramoth, et son armée fut à moitié détruite. Achab, blessé mortellement d’une flèche au commencement de la journée, demeura vaillamment à son poste et mourut d’épuisement vers le coucher du soleil : ses soldats, saisis de panique, se débandèrent (853). Achaziah ramena le corps de son père à Samarie. Josaphat s’enfuit à Jérusalem. Israël retomba au rang de vassal, probablement aux mêmes conditions qu’avant la victoire d’Aphek, et ses rois, Achaziah (853-851), puis Joram, durent fournir leurs contingents habituels à Benhadad contre l’Assyrie. Salmanasar, après avoir réglé les affaires de Babylonie, revint à la charge après 850 et deux fois de suite, en 849 et en 848, il affronta le choc de la coalition syrienne. En 848, dix mille des Damasquins périrent, une partie de leurs chariots et de leur matériel de guerre resta sur le champ de bataille. Mais les Assyriens, toujours victorieux, s’il faut les en croire, étaient toujours trop affaiblis par leur victoire pour en user. Ils employèrent les deux années suivantes à soumettre quelques tribus de l’Arménie et des marches médiques et ils ne reparurent en Syrie que vers 846, sans plus de succès qu’à l’ordinaire. Benhadad ne laissa pas entamer son royaume, et Salmanasar, découragé par son opiniâtreté, se résigna à lui accorder quelque répit à peine débarrassé de cet adversaire, il se rejeta sur les Hébreux. Ils avaient déjà réparé leur désastre (853-851). Après la bataille de Ramoth-Galaad, Mesha, roi de Moab, avait refusé le tribut que son peuple payait depuis quarante ans aux rois d’Israël. Ses débuts furent heureux : il rafla du coup Médéba, Nébo, Atarôt, que les gens de Gad avaient possédées de tout temps, Horonaïm, égorgea la population hébraïque ou l’emmena en esclavage, lui substitua partout des colons moabites, puis fortifia la plupart des villes, à commencer par Dhibon, sa capitale. L’événement prouva que ces mesures de prudence étaient bien entendues. Joram, qui avait succédé à Achaziah en 854, ne se sentit pas assez fort pour le réduire à lui seul et il appela Josaphat à son secours. Comme les deux confédérés n’osaient mener l’attaque vers le nord, par crainte des garnisons syriennes qui étaient en Galaad, ils la dirigèrent au sud de la mer Morte et ils vinrent assiéger le Moabite dans sa cité royale. Malgré quelques succès partiels, l’entreprise avorta. Mesha, serré de près et désespérant des hommes, eut recours au moyen suprême que la religion lui offrait en pareil cas : il dévoua son fils à Kamosh et il le brûla sur la muraille, en présence du camp ennemi. A la vue des fumées de l’holocauste, les Israélites, convaincus que Jahvé serait désormais sans force, furent saisis de terreur et se débandèrent. A dire vrai, une invasion de Benhadad dut être pour quelque chose dans le triomphe des Moabites. Il fondit sur Ephraïm et il monta jusqu’à Samarie : elle tint bon, et Benhadad, désespérant de la forcer, leva le siège au moment où la famine l’avait déjà presque rendue. Il ne devait plus rentrer en Israël : malade et presque mourant, il fut achevé par Khazaël, un de ses officiers, qui se proclama roi en sa place. Il avait régné près de trente ans, non sans gloire. Il avait noué d’étroites alliances avec Hamath et avec la Phénicie, dominé trente-deux rois vassaux, et résisté vaillamment aux Assyriens ; il avait essayé de conquérir la Palestine entière, et s’il n’avait pas réussi, au moins avait-il soumis presque tout le pays de Galaad entre le Hauran et la frontière de Moab. Damas était devenue entre ses mains la capitale réelle et le boulevard de la Syrie. Khazaël ne se montra pas indigne du haut rang où son crime l’avait élevé. Il se fit reconnaître sur les deux versants de l’Anti-Liban et sur la majeure partie de la Syrie septentrionale. Quand Joram et Achaziah renouvelèrent contre Ramoth de Galaad la tentative qui avait été si funeste à leurs prédécesseurs quelques années auparavant, ils échouèrent comme Achab et Josaphat, et leur défaite amena une révolution où la dynastie d’Omri sombra. Mais alors Salmanasar, après avoir combattu les tribus du haut Euphrate (845), poussé une pointe sur le plateau de Médie (844) et guerroyé avec les peuples de l’Amanos (843), recommença les hostilités contre l’Aram. Khazaël l’attendit dans une position choisie avec soin et il fut vaincu. C’était la bataille la plus sanglante qui eût été livrée jusqu’alors par les Assyriens, mais elle fut décisive : les Damasquins perdirent seize mille hommes de pied, quatre cent soixante-dix cavaliers, onze cent vingt et un chars. Damas, assiégée, échappa à la rage des vainqueurs, mais les avant-gardes ninivites pénétrèrent jusque dans les montagnes du Hauran, pillant et brûlant tout. Les rois de Sidon et de Tyr, craignant un sort pareil pour leurs États, s’empressèrent de payer volontairement une redevance. Israël envoya en tribut des barres d’or et d’argent, des plats, des coupes et des ustensiles d’or, des sceptres et des armes : ce fut le début des relations directes entre lui et l’Assyrie (842). Le prince qui les inaugura, Jéhu, venait d’être porté au trône par une des révolutions les plus tragiques que les historiens hébreux aient enregistrées. Les prophètes n’avaient jamais pardonné à la maison d’Omri l’introduction des religions phéniciennes. Déjà Élie avait songé à détrôner Achab et à le remplacer par Jéhu ; Élisée, le disciple favori et le successeur d’Eue, exécuta le projet de son maître. Joram avait été blessé devant Ramoth et il s’était retiré pour se guérir au palais de Jezréel, loin de sa capitale et de son armée. Un émissaire d’Élisée s’introduisit dans le camp, à Ramoth, et voici, les capitaines étaient assis, et il dit : Capitaine, j’ai à te parler. Et Jéhu répondit : A qui de nous t’adresses-tu ? Et il dit : A toi, capitaine. Lors, Jéhu se leva et entra dans la maison ; le jeune homme lui versa l’huile sur la tête, lui ordonna de détruire la race d’Achab et s’enfuit. Alors, Jéhu sortit vers les serviteurs de son maître, et ils lui dirent : Tout va-t-il bien ? Pourquoi ce fou est-il venu vers toi ? Il leur répondit : Vous connaissez l’homme et vous savez ce qu’il peut dire. Mais eux : Ce n’est pas cela ; déclare-nous donc maintenant ce qui en est. Il reprit donc : Après m’avoir conté telle et telle chose, il m’a dit : Ainsi a dit Jahvé : Je t’ai oint pour être roi sur Israël. Alors, ils se hâtèrent et prirent chacun leurs vêtements et lui en firent un divan au plus haut des degrés, et sonnèrent de la trompette et proclamèrent : Jéhu a été fait roi. Achaziah de Juda était venu rendre visite à son oncle et à sa grand’mère Izebel. Quand la vigie annonça qu’on voyait une troupe s’avancer, les deux rois, au lieu de s’enfuir, montèrent sur leurs chariots pour aller à sa rencontre : c’était se livrer sans défense aux mains de l’ennemi. Jéhu perça Joram d’une flèche et il abandonna aux gens de sa suite Achaziah, qui s’échappait. En apprenant le meurtre et l’approche du meurtrier, la vieille Izebel voulut du moins mourir en reine : elle farda son visage, orna sa tête et regarda par la fenêtre. - Et comme Jéhu entrait dans la porte, elle dit : En a-t-il bien pris à Zimri qui tua son seigneur ? - Et il leva sa tête vers la fenêtre et dit : Qui est ici de mes gens ? qui ? Alors deux ou trois eunuques regardèrent vers lui, - et il leur dit : Jetez en bas. Et ils la jetèrent, de sorte que son sang rejaillit contre la muraille et contre les chevaux ; et il passa par-dessus elle. Restaient les princes de la maison d’Achab, au nombre de soixante-dix selon la tradition : il ordonna qu’on lui envoyât leurs têtes de Samarie et il les exposa en deux tas à la porte du palais de Jezréel. Les princes de la maison de Juda, qui venaient rejoindre Achaziah, furent assassinés de même sur le bord de la route ; les adorateurs et les prêtres de Baal, réunis par trahison dans le temple, furent égorgés jusqu’au dernier, et Jahvé resta seul maître d’Israël. Le contrecoup de cette révolution se fit sentir à Jérusalem d’une manière assez imprévue. Athaliah, fille d’Izebel et mère d’Achaziah, voyant la race de Josaphat à peu prés détruite, extermina ce qui en survivait : un seul enfant, Joas, échappa par les soins du grand prêtre. Le massacre achevé, elle saisit le pouvoir, s’entoura d’une garde phénicienne et pratiqua officiellement la religion de son Baal. Le crime de Jéhu avait donc produit ce résultat singulier de rehausser la religion nationale en Israël pour l’abaisser dans Juda : Jahvé trôna seul dans Samarie, mais Baal s’installa dans Jérusalem à côté de Jahvé. La réforme de Jéhu n’avançait pas beaucoup les affaires des Hébreux : Khazaël était toujours menaçant. Deux ans après sa première défaite, en 840, il avait de nouveau affronté les Assyriens, mais sans succès : il avait perdu quelques forteresses et payé tribut, de même que les rois de Tyr, de Sidon et de Gébel. Ce fut son dernier essai de résistance contre Salmanasar ; plutôt que de s’exposer à des malheurs inévitables, il préféra acheter par des cadeaux le droit de poursuivre en paix ses entreprises contre les Israélites. Elles lui réussirent au delà de toute espérance : Jéhu était meilleur assassin que général et il fut battu sur toutes ses frontières, - depuis le Jourdain jusques au soleil levant, dans tout le pays de Galaad, des gens de Gad, de Ruben et de Manashshé, depuis Aroer qui est sur le torrent d’Arnon jusques en Galaad et en Bashan. Damas, humiliée au nord par les Assyriens, était encore assez puissante pour humilier les Juifs au midi. Mais ses forces ne répondaient plus à l’ambition de ses maîtres : épuisée par trop de guerres successives, elle tendait à s’effondrer sur elle-même au premier choc sérieux. Si, au milieu de la faiblesse universelle, elle était encore le boulevard de la Syrie, ce n’était qu’un boulevard branlant et ruiné à demi. Elle vaincue, l’oeuvre principale de Salmanasar était accomplie. Son père avait conquis la Syrie du nord : lui, fit un pas de plus dans la direction de l’Égypte, en abattant les royaumes de la Syrie centrale. Le reste de son règne se passa presque entier dans des expéditions contre le nord et contre l’est. Deux années de guerre lui livrèrent les deux versants de l’Amanus, la Cilicie plane, et Tarzi (Tarse) elle-même (831) ; le pays d’Ourartou et de Van en Arménie résista trois ans et céda â son tour. Cependant l’âge était venu et avec lui les infirmités : le vieux roi, las enfin de tant de fatigues, quitta les camps et céda le commandement à ses généraux. Son fils aîné, Assourdainabal, estima qu’il vivait trop longtemps et souleva contre lui plus de la moitié de son empire. Assour, Amid, Arbèles et vingt-quatre autres villes participèrent à la rébellion : Kalakh et Ninive demeurèrent fidèles. Salmanasar abdiqua au profit de son second fils, Shamshiadad. En moins de quatre ans la révolte fut étouffée : Assourdainabal fut tué, et Salmanasar eut du moins la consolation de mourir en paix, après trente-cinq ans de règne (825). Décadence de l’empire assyriens ; l’Ourartou ; les prophètes d’Israël : Jéroboam II ; Tiglatphalasar III ; chute de Damas. Après lui la suprématie militaire de l’Assyrie se maintint quelque temps encore. Shamshiadad IV (824-812), par des assauts répétés, eut raison des tribus du Naïri et conquit la Médie jusqu’au pays de Parsoua, sur les bords du lac d’Ouroumiyèh. Mardoukbalatsouikbî, le plus puissant des princes qui régnaient alors sur la Babylonie, plia sous le choc, malgré l’assistance de l’Élam et des Araméens : il perdit sept mille hommes, deux cents chars avec son étendard royal et ses bagages, à la bataille de Daban (849). Cette victoire ne fut pas décisive, non plus que deux autres campagnes dirigées en 812 et 811 contre Babylone ; elle prépara du moins les voies à Adadnirari III (842-784), qui asservit les princes Chaldéens. Adadnirari III se montra aussi remuant que l’avaient été son père et son aïeul : chacune de ses années est marquée par une expédition triomphale. Il pénétra sept fois en Médie, envahit deux fois le pays de Manna et trois fois la Syrie. Mariah, roi de Damas et l’un des successeurs de Benhadad IIII, s’était insurgé : il l’assiégea et il le força dans sa ville royale. La rapidité avec laquelle il l’avait châtié empêcha les voisins de suivre cet exemple : la Phénicie, Israël, Édom, les Philistins n’osèrent point s’agiter pendant toute la durée du règne. L’empire assyrien s’étendait alors sur la meilleure partie de l’Asie antérieure : par ses vassaux il touchait d’une part au golfe Persique et à l’Élam, d’autre part à la mer Rouge et à l’Égypte. A l’Orient, il dominait sur les cantons montagneux où les affluents du Tigre prennent leur source. En Arménie, il avait fait peu de progrès depuis le temps de Tiglatphalasar 1er : il occupait le pays au Sud et à l’Ouest du lac de Van jusqu’aux sources du Tigre, mais au delà les difficultés du terrain et la vaillance des habitants ne lui avaient pas permis de s’implanter de manière durable. La Mésopotamie, la Chaldée, la Syrie du Nord, confessaient sa supériorité ; même Salmanasar et ses successeurs avaient dépassé le Taurus et l’Amanus, et les plaines de la Cilicie, les Toubal, les habitants de la Cappadoce, leur obéissaient. La côte syrienne, de l’embouchure de l’Oronte à Gaza, et tous les royaumes de l’intérieur entre la mer et le désert, relevaient d’eux. On pouvait déjà leur appliquer les paroles du prophète hébreu ils étaient comme le cèdre au Liban, dont la taille s’est haussée par-dessus tous les arbres des champs. - Tous les oiseaux du ciel ont fait leur nid dans ses branches, et toutes les bêtes des champs ont fait leurs petits sous ses rameaux, et les grandes nations ont habité sous son ombre. Monté à ce degré de gloire et de puissance, l’empire s’affaissa d’un coup. Un rival se dressa devant lui qui, un demi-siècle durant, balança sa fortune et menaça de le supplanter dans l’hégémonie de l’Asie occidentale, l’Ourartou. Le pays tourmenté où le Tigre et l’Euphrate prennent leurs sources était habité alors par une seule race, les Kaldi, différente des Arméniens modernes, mais affiliée vraisemblablement aux Géorgiens et à quelques autres nations du Caucase. Il était morcelé en un grand nombre de principautés minuscules auxquelles il n’est pas toujours facile d’assigner une position certaine sur la carte ; la plus importante était celle de Biainas, dont la capitale, Dhouspas, est notre ville moderne de Van. Les rois, entrés en contact avec l’Assyrie dès le règne d’Assournazirabal, se civilisèrent à l’école de leurs adversaires et ils apprirent d’eux l’art de l’écriture. Loutipris, puis Shardouris II attirèrent à leur cour des scribes ninivites qui rédigèrent les documents officiels dans leur langue, et qui prodiguèrent les épithètes les plus ronflantes du protocole assyrien à leurs patrons barbares. L’Assyrien fut, dans ces premiers temps, l’idiome savant des Kaldi, mais, dès le règne d’Ishpouinis 1er, fils de Shardouris, le système fut appliqué aux dialectes indigènes avec quelques modifications : déjà nombre d’inscriptions conçues dans le parler de Van ont été découvertes, et chaque jour le sol de l’Arménie nous en rend de nouvelles. Elles nous introduisent dans un monde étrange, où nous ne sommes pas encore à notre aise pour nous orienter. L’Ourarti adorait trois divinités principales, Khaldis, le dieu suprême, l’éponyme de la race, Téishbas, le maître de l’air et des cieux, Ardinis, le soleil. Une armée de dieux secondaires se ralliait autour de cette trinité, Aouis, l’eau, Ayas, la terre, Selardis, la lune, Irmousinis, Adaroutas, Kharoubaïnis : une seule inscription en énumère quarante-six dont plusieurs avaient été empruntés aux nations voisines. Il semble qu’au début, ce panthéon ne renfermât point de déesse : la seule qu’on y rencontre, Sharis, paraît n’être qu’une doublure d’Ishtar. Les textes historiques ne font pas grand cas de ces personnages subalternes et ils les comprennent tous sous un titre collectif, celui d’enfants de Khaldis. Les rois de Van, sans cesse en armes, domptèrent graduellement les principautés du voisinage, celle des Mannai, le Mousassir, le mont Mildish, et mainte autre dont le nom n’éveille aucune idée précise dans notre esprit, Sisirikhadris, Oudoukhais, Irdaniou dans le pays d’Iskigoulou, Baltou, Khaldiri. Le plus ancien d’entre eux, après Shardouris 1er, Aramé, commandait déjà au Milid, sur la rive occidentale de l’Euphrate. Ses successeurs, Shardouris II et Ishpouinis, gagnèrent du terrain vers l’Est et vers le Sud, malgré les défaites que leur firent subir Salmanasar II (829) et Shamshiadad IV (849). Menouas, le fils d’Ishpouinis, poussa ses armes en tout sens, de l’Araxe au Taurus, puis au lac d’Ouroumiyah, et son fils Argishtish 1er entama l’Assyrie : le Parsoua et le Khouboushkhia passèrent sous sa suprématie. Les souverains ninivites s’évertuèrent en vain à les refouler dans les montagnes les épidémies qui décimèrent l’Asie vers cette époque et l’épuisement de la population entravèrent leurs efforts. Ils finirent par désespérer de leur cause et par s’abandonner à leur sort sans résistance. Salmanasar III (782-772), fils d’Adadnirari III, commença la décadence ; après une seule incursion contre Damas (772), il fut contraint d’évacuer la Syrie. Sous Assourdân II (772-754), tandis que l’Ourartou ne cessait de s’accroître, la révolte éclata aux portes mêmes de Ninive, dans le pays d’Arrapkha et dans la ville de Gôzan. Elle fut réprimée, mais elle acheva de briser la force du peuple et l’énergie du souverain ; au lieu qu’Assournazirabal, Salmanasar, Shamshiadad, Adadnirari, avaient marqué chaque année d’une expédition heureuse, Assourdân II resta neuf années en paix sur les dix-huit qu’il régna. Sous Assournirari II (754-745), ce fut pis encore : en huit ans il n’y eut que deux campagnes, dirigées toutes deux contre le pays de Namri, à quelques journées à peine de la capitale. Les traditions classiques plaçaient vers cette époque une première destruction de Ninive. Elles ignoraient le nom des grands princes du siècle précédent et elles les remplaçaient par une lignée de rois fainéants, issus de Ninus et de Sémiramis. Sardanapale, le dernier d’entre eux, vivait dans le harem, entouré de femmes, habillé en femme et livré aux travaux d’une femme. Deux des princes tributaires, Arbakès le Mède et Bélésys de Babylone, le virent occupé de la sorte et ils s’insurgèrent ainsi que leurs peuples. L’imminence du danger éveilla en lui les qualités guerrières de sa race : il se mit à la tête de l’armée, il battit les rebelles et il les achevait, quand des troupes qui arrivaient de Bactriane à son secours firent défection et passèrent à l’ennemi. Il s’enferma dans Ninive et il y résista deux ans à tous les assauts ; la troisième année, le Tigre, gonflé par les pluies, déborda et renversa les murailles sur une longueur de vingt stades. Sardanapale se rappela alors qu’un oracle lui avait garanti la victoire jusqu’au jour où le fleuve se tournerait contre lui, et il ne voulut pas tomber vivant aux mains de ses sujets : il se brûla dans son palais avec ses trésors et ses femmes. C’est un roman et rien de plus ; mais les monuments nous prouvent que pendant trente années, entre Adadnirari IV et Tiglatphalasar III, l’Assyrie déchut du haut rang où la valeur de ses princes l’avaient portée un siècle durant. Sa faiblesse avait rendu les peuples de Syrie à eux-mêmes : ils n’usèrent de leur liberté que pour se déchirer mutuellement et pour s’abîmer de plus en plus dans leurs discordes. Athaliah avait tenté d’anéantir la maison de Josaphat et d’introduire officiellement en Juda le culte de Baal : elle ne réussit ni dans l’une ni dans l’autre de ses entreprises. Le grand prêtre Jehoïada avait dérobé au massacre un fils d’Achaziah, nommé Joas, et il l’avait nourri secrètement dans le temple. Ses menées débauchèrent à la longue les commandants de la garde et d’autres chefs militaires ; quand il fut assuré de leur appui, il leur révéla l’existence de l’enfant et il le proclama roi devant eux. Athaliah, accourue au bruit, fut tuée ; Mattan, le grand prêtre de Baal, partagea son sort. Jehoïada s’imposa comme tuteur au souverain nouveau, qui avait sept ans à peine : ce fut le règne des prêtres. Ils se confièrent à eux-mêmes l’administration des domaines de Jahvé et ils s’approprièrent sans scrupule le meilleur des revenus sacrés : le scandale devint si fort que Joas dut leur en retirer la libre disposition. Israël était dans une situation pire que celle de Juda. Général médiocre, politique plus médiocre encore, Jéhu ne put repousser Khazaël. Le Syrien pénétra jusqu’à Gath, sur la frontière philistine, et tourna son visage pour monter vers Jérusalem. Joas acheta la paix : il déroba au sanctuaire ce que Josaphat, Joram et Achaziah, ses pères, y avaient consacré, et tout l’or qui se trouva dans les trésors du temple et du palais, il l’envoya à Khazaël, pour que celui-ci se retirât de devant Jérusalem. La misère fut au comble sous le fils de Jéhu : Joachaz fit ce qui déplaît à Jahvé, et la colère de Jahvé s’embrasa contre Israël et le livra entre les mains de Khazaël, roi de Syrie, et entre les mains de Benhadad, fils de Khazaël, durant tout ce temps-là. Joas, délivré par la retraite des Syriens des attaques du dehors, et par la mort de Jehoïada d’un maître dont l’autorité lui pesait depuis longtemps, essaya de se soustraire à l’influence sacerdotale ; il souleva la haine du clergé et il fut assassiné dans son lit. Son fils Amaziah l’enterra au tombeau des rois et le vengea par le supplice des meurtriers : mais, avec une générosité rare chez les gens de son siècle, il ne fit point périr les enfants de ceux qui avaient égorgé son père. Deux années auparavant, Joachaz s’était éteint à Jérusalem dans la misère, laissant des coffres vides, une armée impuissante et un État réduit de moitié. Tant de malheurs, frappant coup sur coup, avaient remué fortement les esprits. Puis d’autres désastres étaient survenus : la famine, la sécheresse, la peste ; enfin, l’apparition soudaine des Assyriens avait porté l’angoisse au comble. Depuis l’établissement du royaume, les Hébreux avaient vécu dans une sorte de petit monde, où de petits États, taillés sur le même modèle qu’eux, Moab, Ammon, Gaza, Tyr, même Damas, se livraient de petites batailles propos de bourgades obscures et de cantons à moitié déserts. Une fois seulement, au temps de Sheshonq, ils avaient senti la main d’un des grands empires orientaux s’appesantir sur eux, mais pour un instant seulement. L’entrée en lice d’une nation nouvelle, plus féroce, et plus belliqueuse encore, que l’Égypte, les rappela au sentiment de leur propre faiblesse et les poussa à comparer leur dieu national aux dieux de leurs vainqueurs. Certes, il n’y avait guère place pour le doute absolu et pour la négation de toute divinité, à cette époque de foi superstitieuse ; mais beaucoup en arrivèrent à se demander si Jahvé était réellement aussi puissant qu’on l’avait cru jusqu’alors. Les dieux de Damas et d’Assour, qui venaient de foudroyer Gath, Galnéh, Hamath, ceux de Tyr et de Sidon qui octroyaient aux Phéniciens le commerce du monde entier, ceux même de Moab et d’Ammon, ne valaient-ils pas mieux qu’un dieu toujours humilié malgré ses promesses ? Israël leur prêta hommage avec plus d’ardeur qu’il n’avait jamais fait auparavant : il se prosterna devant toutes les armées du ciel, il s’attroupa autour des reposoirs de Kevân, l’étoile d’El, il se pressa dans les tentes du roi des dieux. Jahvé ne perdit rien à l’adjonction de ces partenaires, loin de là : le peuple redoubla de piété à son égard, et les souverains suivirent l’exemple du peuple. Plus qu’autrefois peut-être, on alla en pèlerinage à Béthel, à Gilgal, à Mizpah, à Pnouel, à Bershéba ; chaque matin, on apportait les sacrifices, tous les trois jours les dîmes, et les dons volontaires affluaient. Mais ce culte dont on ne sevrait pas le dieu national, on le mêlait le plus qu’on pouvait de pratiques en usage chez les étrangers et qu’on supposait lui être agréables. Achaz de Juda érigea dans le temple de Jérusalem un autel construit sur le modèle de ceux qu’il avait admirés à Damas. Les jeûnes et les pénitences publiques se multiplièrent, avec les holocaustes. Les dieux cananéens aimaient la chair grillée du premier-né : Achaz eut recours au même moyen qui avait si bien servi Mesha contre Israël, et il brûla son fils en l’honneur de Jahvé. L’usage de passer les enfants par le feu devint si général à Jérusalem, qu’on réserva, au pied de la colline, un endroit spécial où ces horreurs s’accomplirent au plein jour. L’influence du sacerdoce officiel et des collèges de prêtres ne pouvait que gagner à ce redoublement de ferveur religieuse. On a vu le rôle prépondérant que Jehoïada avait joué dans la catastrophe d’Athaliah : pourtant le grand pontife n’était encore que l’humble serviteur du roi, et mal lui en prit de l’avoir oublié, quand son protégé Joas eut atteint l’âge d’homme. Dans le royaume du nord, les révolutions de palais, les guerres étrangères, les usurpations, surtout l’existence de plusieurs sanctuaires aussi bien achalandés l’un que l’autre, ne permirent pas au clergé royal d’ancrer solidement sa prépondérance. Dans le royaume du sud, qui était plus petit et moins exposé aux assauts du dehors, il acquit bientôt une force et une stabilité extraordinaires. Comme toutes les corporations influentes, il tendit à devenir une classe fermée, où l’on n’admit que les descendants des familles vouées depuis longtemps à la prêtrise, une tribu qui figura dans la légende à côté des douze autres tribus d’Israël et qui prétendit se rattacher directement à Lévi, fils de Jacob. Israël protesta contre cette centralisation du culte et contre l’unité de sanctuaire qui l’avait produite : vers la fin du neuvième siècle, il promulgua le petit code connu sous le nom de Livre de l’Alliance. La morale et les règles de conduite en étaient de mise dans les deux royaumes, et elles ne sont probablement qu’un sommaire des lois en vigueur à cette époque ; mais les versets du début visent directement l’idée du temple de Jérusalem et ils la condamnent. Tu me feras un autel de terre, sur lequel tu sacrifieras tes holocaustes et tes oblations de prospérité, ton gros et ton menu bétail ; en quelque endroit que le mette la mémoire de mon nom, j’y viendrai vers toi et je te bénirai. Que si tu me fais un autel de pierre, ne le taille point, car, en le touchant avec le fer, tu le souillerais. Ne monte pas non plus à mon autel par des degrés, de peur que tu ne découvres ta nudité en y montant. Les patriarches et les ancêtres de la race avaient adoré Dieu en plein air, sur des autels grossiers et bas, en présence de pierre brutes : il faut les imiter et non les clercs de Juda. D’ailleurs, en augmentant le nombre des sanctuaires, n’augmente-t-on pas celui des liens qui enchaînent Jahvé à ses enfants ? Cependant, ni l’adoption des idoles étrangères, ni l’éclat du culte national, ni le développement du sacerdoce judéen, ne remédiaient aux malheurs publics : Damas et Assour ne cessaient pas de vaincre et de prospérer, Israël et Juda d’être vaincus et de dépérir. Les prophètes envisagèrent cette persistance de la mauvaise fortune de tout autre manière que les prêtres ne faisaient : ils y virent la preuve même de la grandeur de Jahvé et une raison nouvelle de n’honorer que lui. Le vulgaire confessait le Dieu d’Israël, mais il admettait aussi la réalité des dieux étrangers : là était l’origine de la colère de Jahvé contre les siens. Les dieux des nations ne sont pas des dieux, ils sont des non-dieux ils ne sont pas seulement impuissants et ridicules, ils n’existent pas ailleurs que dans l’imagination humaine. Jahvé, lui, est le dieu unique : il est, et nul n’est que lui, il a tiré l’univers du néant, il le conserve. Il aurait pu, s’il l’avait voulu, accorder sa protection particulière â l’une des nombreuses familles qu’il a placées ici-bas : « N’êtes-vous pas pour moi, ô fils d’Israël, ce que sont les fils des Koushites ? N’ai-je pas tiré Israël d’Égypte comme j’ai tiré les Philistins de Kaphtor et les Araméens de Kir ? » Pourtant, par un privilège insigne, qu’il était libre de ne pas conférer, il a choisi Israël pour être son peuple et il lui a promis de le continuer en Canaan aussi longtemps qu’Israël lui restera fidèle. Israël a pêché, Israël a dévié vers les faux dieux et il a manqué aux conditions du pacte qu’il avait conclu avec son Seigneur les malheurs qui l’accablent sont la juste punition de son manque de foi. Jahvé, ainsi conçu, cesse d’être le dieu d’une race pour devenir un dieu universel, et c’est bien sous l’image d’un dieu universel que nous le présentent les premiers prophètes dont nous lisons les oeuvres. Le plus ancien d’entre eux, Amos, était né au bourg de Tekoâ, dans la tribu de Juda, mais son action s’exerça de préférence sur Israël : la vie politique était concentrée presque entière dans le royaume du nord, et c’était là qu’il convenait de frapper les grands coups. Amos, exalté par l’inspiration au-dessus des formules où le patriotisme de tribu emprisonnait l’idée de Jahvé, accable de ses imprécations ceux qui se confient en Sion et qui se croient tranquilles en la montagne de Samarie, et qui pensent que tout leur est permis parce qu’ils sont le peuple de Dieu. Poussez jusques à Kalnéh et vous en allez de là vers Hamath la Grande ; puis descendez à Gath des Philistins. Etes-vous meilleurs que ces royaumes-là et votre territoire est-il plus étendu que n’était le leur ? Jahvé, qui ne les a pas épargnés, n’épargnera point les Hébreux. De même qu’il n’hésite pas à punir Damas, Gaza, les Philistins, Édom, Ammon, Moab, il enverra le feu en Juda et il dévorera les palais de Jérusalem, à cause de trois crimes d’Israël et même de quatre. Il prend donc les nations étrangères à témoin de la honte et des excès de ceux qui furent son peuple : Portez votre attention sur les monts de Samarie, crie-t-il dans les palais d’Ashdod et dans ceux de l’Égypte, et regardez les grands désordres qui y sont et ceux à qui on fait tort au dedans d’elle. Le Seigneur a en horreur l’injustice et la mollesse des grands, leur dureté à l’égard des faibles, leur superstition et leur fausse piété. Je hais, je dédaigne vos fêtes ; - je ne sens point vos assemblées, - je ne prends pas plaisir à vos offrandes, - je ne regarde pas votre tribut de veaux gras ! - Loin de moi le bruit de vos cantiques, - et que je n’entende pas le son de vos lyres ! - Mais que le bon droit jaillisse comme l’eau, - et la justice comme un torrent qui ne tarit pas. C’est donc dans une formule de morale universelle que Jahvé résume ce qu’il attend de son peuple élu, et, puisque celui-ci s’obstine à lui prodiguer ces honneurs à moitié païens dont il ne veut plus, le châtiment ne sera pas long à venir : Je déteste l’orgueil de Jacob, - et ses palais je les hais, - et j’enfermerai la ville et tout ce qui s’y trouve. - Alors s’il reste dix hommes dans une maison, - ils mourront ! - Et quand le parent chargé de l’enterrement - en prend un pour emporter le corps hors de la maison, - et qu’il dit à celui qui est au fond de la chambre - Y a-t-il encore quelqu’un avec toi ? - L’autre dira : Non ! - et il dira : Silence ! - ce n’est pas le cas de prononcer le nom de Jahvé ! La colère divine poursuivra partout les coupables : S’ils pénétraient dans le tombeau, - ma main les en arracherait ; - s’ils montaient au ciel, - je les en ferai descendre ; - s’ils se cachaient au sommet du Carmel, - je les y découvrirais et je les saisirais ; - s’ils se dérobaient à nos yeux au fond de la mer, - j’y manderais le serpent pour les mordre ; - s’ils s’en allaient captifs devant l’ennemi, - j’y manderais l’épée pour les égorger ! C’était la première fois qu’un prophète annonçait la ruine et l’exil : la notion de l’universalité de Dieu obscurcissait déjà dans Amos celle du patriotisme, mais pas assez complètement pour qu’elle l’empêchât de souhaiter le renouveau de sa race. Jahvé détruira la maison de Jacob, mais il ne l’exterminera pas entièrement ; les pêcheurs mourront par l’épée, mais le royaume de David refleurira pour les fidèles. Voyez, il vient des jours - où le moissonneur suivra de près le laboureur, - et celui qui presse les raisins touchera à celui qui jette la semence. - Et je ramènerai les captifs de mon peuple, d’Israël, - pour qu’ils rebâtissent leurs villes détruites et y demeurent, - et qu’ils replantent leurs vignobles et en boivent le vin, - et qu’ils se fassent des jardins et en mangent le fruit ! - Et je les replanterai dans le sol, et ils ne seront plus arrachés - de leur sol que je leur ai donné ! - C’est Jahvé, ton Dieu, qui le dit ! L’avènement de Joas au trône d’Israël et d’Amaziah au trône de Juda sembla rajeunir et renforcer les Hébreux. Joas battit Benhadad III, près d’Aphek et dans trois autres combats, mais il ne le chassa pas complètement. On contait qu’avant d’affronter cette guerre il avait consulté le vieil Élisée mourant. Celui-ci lui avait ordonné de tirer des flèches contre terre en sa présence. Le roi frappa trois fois, puis s’arrêta. - Et l’homme de Dieu se mit fort en colère contre lui et lui dit : Il fallait frapper cinq à six fois, et tu aurais frappé les Syriens jusqu’à les anéantir ; mais maintenant tu ne les frapperas que trois fois. Amaziah de son côté avait écrasé les Édomites dans la vallée du Sel, sur le champ de bataille de David, et il avait saccagé Sélah leur capitale. Enivré de son succès, il se crut appelé à rétablir le royaume de Salomon et il défia Joas dans Samarie. Celui-ci lui répondit par une parabole : Le chardon qui était au Liban fit dire au cèdre qui est au Liban : “Donne ta fille pour femme à mon fils”. Mais une bête sauvage du Liban vint à passer et foula le chardon aux pieds. - Parce que tu as rudement frappé Édom, ton coeur s’est exalté. Contente-toi de ta gloire et te tiens dans ta maison : pourquoi soulèverais-tu le mal par lequel tu tomberas, toi et Juda avec toi ? La rencontre eut lieu à Bethshemesh sur la frontière philistine. Amaziah fut vaincu et pris Joas entra sans opposition dans Jérusalem, la démantela sur une longueur de quatre cents coudées, pilla le temple comme s’il se fût agi d’un dieu païen et non de Jahvé, emmena des otages et retourna à Samarie, où il mourut bientôt après. Jéroboam II acheva ce que son père avait à peine eu le temps d’ébaucher : de même que David et Salomon, il réunit toutes les tribus sous sa domination, au moins pendant les quinze premières années de son règne, et il courba quelques-unes des nations voisines sous son autorité. Leur faiblesse fut au moins pour autant que sa vigueur dans cette renaissance. Les rois d’Assyrie avaient laissé échapper la suzeraineté sur l’Aram et sur la Phénicie. Damas n’était plus en état de braver une attaque sérieuse, tant sa résistance contre Salmanasar et contre ses successeurs l’avait épuisée. Si l’on en croit le livre des Rois, Jéroboam reconquit au nord et à l’est les territoires que David et Salomon avaient possédés, Moab et Ammon, la Cœlésyrie, Damas, Hamath elle-même. Après les longues années de misère durant lesquelles les Syriens avaient déchiré Galaad avec des herses de fer, son règne apparut comme une époque de gloire et de sécurité : le commerce avec la Phénicie et avec l’Égypte refleurit, et les enfants d’Israël habitèrent de nouveau sous les tentes ainsi qu’aux jours du passé. L’imagination des poètes s’en mêla ; comme autrefois on avait attribué â Jacob mourant des prophéties relatives au sort de ses enfants, on supposa que Moïse avait voulu bénir les tribus avant de disparaître. Siméon avait déjà péri et il n’est plus nommé ; Juda et Benjamin reçoivent leur part d’éloges, sincères peut-être, mais certainement un peu maigres. Joseph a encore un beau rôle, mais l’intérêt du morceau se concentre entier sur Lévi : au lieu de le maudire, comme Jacob avait fait, Moïse l’exalte et le cite en exemple à tout Israël. C’est un signe de l’importance que le sacerdoce avait prise depuis un siècle. Le règne de Jéroboam II marque mieux qu’un moment de grandeur politique selon toute vraisemblance, il fut une des époques les plus fécondes de la littérature religieuse. La concentration des tribus en deux royaumes solidaires l’un de l’autre avait amené les Hébreux à scruter leurs origines et à recueillir les poèmes nationaux, les fragments de lois, les prophéties, les proverbes, les chansons d’amour, les traditions qui couraient chez le vulgaire et parmi les lettrés au sujet de la création, des patriarches, du séjour en Égypte et au désert, de la conquête et des héros qui avaient gouverné les clans avant qu’il y eût des rois. Environ un siècle après la mort de Salomon, vers 840, un prêtre de Juda composa une histoire, où il contait à sa manière les débuts de la race humaine, les légendes relatives à la fondation des vieux sanctuaires, Hébron, Pnouel, Sichem, Béthel, les conventions que Moïse le législateur avait conclues au Sinaï avec Dieu, et les événements qui s’étaient écoulés depuis lors jusqu’au temps où il vivait. Aucune tendance théologique n’est sensible dans ce qui nous reste de son oeuvre ses récits ont encore la saveur populaire. Jahvé, chez lui, est un dieu du type et de la famille de Kamosh et de Melkarth. Lorsqu’il veut conférer une faveur à son serviteur Abraham, il lui apparaît sous forme humaine, il boit et il mange avec lui. Sodome et Gomorrhe ont commis des crimes abominables, si bien que le cri contre elles est augmenté et que leur péché est aggravé : avant de les punir, il descend lui-même, pour voir de ses propres yeux si elles ont agi selon la rumeur qui est venue jusqu’à lui, et, si cela n’est pas, je le saurai. Ailleurs, il lutte une nuit entière avec Jacob, et il se précipite en fureur sur Moïse afin de le tuer. Une façon aussi naïve de présenter les choses sacrées ne pouvait plus suffire à une époque où Amos proclamait l’unité de Dieu : un prêtre éphraïmite, probablement contemporain de Jéroboam, et déjà imprégné de l’esprit prophétique, s’empara du sujet et y joignit des faits nouveaux. Naturellement, tout ce que le premier avait raconté à la plus grande gloire de Juda, son successeur l’adapta à la plus grande gloire d’Israël : ainsi il refuse à Juda le droit d’aînesse parmi les enfants de Jacob pour le conférer à Ruben. Mais en quoi il diffère surtout de son prédécesseur, c’est en l’idée qu’il se fait de Dieu. Dieu n’a plus chez lui le caractère purement matériel. Il ne se montre plus en tout temps ni en tout lieu, mais seulement la nuit et en rêve. Il commence même à ne plus vouloir communiquer directement avec la créature : il se sert d’anges comme intermédiaires et il ne se dévoile que graduellement. Les patriarches l’ont adoré sous le titre d’Élohim, les dieux, et il attend la venue de Moïse pour livrer son vrai nom, qui est Jahvé. Désormais, l’intérêt de l’histoire se concentre autour de Jahvé, sur ses prêtres, sur ses prophètes. Moïse n’est plus le seul libérateur du peuple : à côté de lui, on voit apparaître Aaron et le grand prêtre Éléazar. Le sacrifice n’est plus accessible à tous : il devient le privilège d’une tribu, celle de Lévi. La conquête de Canaan s’accomplit en une seule fois par l’ordre de Dieu, et le partage du territoire s’opère par tirage au sort, sous la sanction de l’autorité religieuse. C’est sans doute vers le temps où cet historien élohiste écrivait que les légendes relatives à Samuel, à David, à Salomon, au prophète Éli, reçurent leur forme première. Des préceptes moraux, mis dans la bouche de la Sagesse elle-même et confondus plus tard avec les Proverbes, les chants d’amour réunis dans le Cantique des Cantiques, plusieurs des psaumes, d’autres morceaux encore, sont peut-être l’oeuvre de poètes contemporains : par malheur, il n’est pas toujours facile de reconnaître, après les remaniements nombreux que la littérature hébraïque subit avant, pendant et après l’exil, ce qui appartient certainement au règne de Jéroboam II. Ce furent quarante années de prospérité et de paix, les dernières du royaume. Six mois après la mort de Jéroboam, son fils Zakariah fut assassiné, en présence du peuple, par Shalloum, fils de Jabèsh, et la maison de Jéhu cessa d’exister. Shalloum lui-même ne demeura qu’un mois aux affaires : il fut tué dans Samarie par Ménakhem, fils de Gadi, et Taphsakh et plusieurs autres villes qui avaient essayé de résister à celui-ci furent punies avec une cruauté sans égale. Le châtiment ne se fit pas attendre. En 745, une révolte éclata à Kalakh, dans laquelle disparut Assournirari, et le pouvoir échut aux mains d’un homme peu disposé à mener la vie de roi fainéant. On ne sait d’où sortait Tougoultipalêsharra (Tiglatphalasar) III, s’il appartenait à la même famille qu’Assournirari, ou s’il n’était qu’un usurpateur habile ; mais tandis que son origine est obscure, sa personne brille, dans l’histoire, d’un éclat incomparable. Il était taillé sur le patron des grands conquérants d’autrefois, actif et ambitieux, plus assidu au camp qu’au palais. Venant, comme il faisait, après des années de faiblesse et de décadence, il marque un des points tournants de l’histoire d’Assyrie. Un successeur d’Assournirari, qui aurait suivi les errements d’Assournirari, aurait consommé la ruine de son peuple : Tiglatphalasar releva les énergies déprimées, montra de nouveau à ses soldats le chemin de l’étranger et les conduisit plus loin qu’ils n’étaient jamais allé avant lui. Il joignit même aux qualités du général celles de l’administrateur. Ses prédécesseurs comprenaient encore la conquête telle que les Pharaons l’avaient entendue : les pays vaincus étaient pillés à loisir, puis soumis au tribut et leurs chefs assujettis à l’hommage, mais ils n’étaient pas incorporés au territoire de l’Assyrie. Tiglatphalasar procéda par voie d’annexion et de colonisation. Les cantons qui lui paraissaient utiles à garder, il détrônait la famille qui les avait régis, il y implantait des troupes de prisonniers arrachés aux contrées lointaines, et il en confiait le gouvernement à des officiers assyriens qui relevaient de lui directement. La population, astreinte au service militaire, livrait chaque année un nombre déterminé de recrues. Les villes payaient un impôt fixe en métal et en nature : Ninive, trente talents, dont dix consacrés aux frais généraux et vingt assignés à l’entretien de la flotte ; Kalakh, neuf, sans parler des étoffes des chariots, des chevaux, du blé, des produits du sol et de l’industrie locale. Par malheur, ce règne si brillant et si fécond en résultats glorieux est l’un des plus difficiles à enfermer dans le cadre reçu des histoires orientales : les données que ses monuments nous fournissent sur Israël et la Judée diffèrent tellement des récits hébraïques, qu’on ne saurait pour le moment en définir la chronologie exacte sans chance d’erreur ou de contradiction. Tiglatphalasar monta sur le trône le 45 lyar (avril) de l’an 745. Il employa six mois à se consolider au pouvoir, puis il partit vers le Sud. Les conditions politiques de la Babylonie avaient bien changé depuis le commencement du VIIIe siècle. Les Araméens, jusqu’alors cantonnés dans les marais, s’étaient emparés de la Mésopotamie entière, même de Babylone, et ils l’avaient morcelée en principautés indépendantes, dont beaucoup portaient le nom de la race, ou plutôt de la maison (bît) qui les administrait, Bît-Dâkoûri, Bît-Amoukkâni, Bît-Shîlâni, Bît-Shâlli. La plus importante était celle de Bît-Iâkin, aux bords de la mer, à l’embouchure de l’Euphrate et du Tigre, parmi les bourbiers et les dunes ; d’autres s’échelonnaient le long du Tigre et de l’Ouknou, aux confins de l’Élam : là, entre une quarantaine de petits États aux noms bizarres, Itouou, Roubouou, Khamaranis, Loukhouatou, Nabatou, deux tribus jouissaient d’une autorité incontestée, celles de Poukoûdou et de Gamboûlou, campées, comme Bît-Iâkin, dans les marais voisins du golfe Persique, sur la frontière de l’Élam. Tiglatphalasar se lança à travers cette mêlée de petits États. Il reçut l’hommage du prince qui régnait à Babylone, Nabounasir, le Nabonassar des Grecs (747-733), prit Dour-Kourigalzou, Borsippa, Coutha. Un seul des clans araméens se défendit, le Bît-Shîlâni ; il fut dévasté systématiquement et son roi Nabououshabshi empalé devant la porte de son palais, les autres se soumirent, et le vainqueur rentra dans sa capitale, après avoir assumé officiellement le titre de roi de Shoumir et d’Akkad. Une expédition sans importance au Namri, par delà le Zab inférieur (744), compléta la prise de possession des pays du Sud et de l’Est, qui relevaient jadis de Ninive. Ce résultat obtenu, il se porta vers l’Ouest où des ennemis plus sérieux l’attendaient. Le centre de la résistance n’était plus, comme auparavant, le Patin : la cité d’Arpad et le canton d’Agousi exerçaient la haute main sur les contrées qui s’étendent entre l’Amanus et l’Euphrate, et depuis peu l’Ourartou les avaient rangées sous son allégeance. Shardouris III, le fils et le successeur d’Argishtish, considérait la Syrie du Nord comme l’annexe naturelle de son empire, et désormais toute action de l’Assyrie de ce côté se compliquait d’une querelle avec l’Ourartou. Dès que Tiglatphalasar eut franchi l’Euphrate et eut mis le siège devant Arpad, Shardouris accourut et menaça ses derrières. Les Assyriens durent quitter leurs lignes pour l’aller combattre, et ils le repoussèrent, mais sa défaite ne mit pas fin à la lutte. Le roi d’Hamath et plusieurs autres se joignirent tour à tour à la coalition sans pouvoir en retarder la ruine. Arpad succomba après trois ans de siège (742-740) ; Hamath ouvrit ses portes bientôt après, et une partie de ses habitants fut exilée dans les villes d’Oullouba et de Birtou, que le roi venait de saccager (739). Cet exemple décida les réfractaires : parmi les dix-huit rois qu’énumèrent les scribes assyriens comme ayant reconnu alors l’autorité de Tiglatphalasar, figurent Ménakhem de Samarie et Rézôn de Damas. Depuis longtemps, les peuples de la Mésopotamie entretenaient des relations suivies avec ceux de la Médie. Trois routes les menaient de la vallée du Tigre moyen au plateau de l’Iran : l’une, la plus employée, franchissait le grand Zab et débouchait dans le bassin du lac d’Ouroumiyèh, par le col de Kélishin ; l’autre conduisait à travers la passe de Bannèh jusqu’à l’Ecbatane du Nord ; une troisième enfin remontait le petit Zab. Par les trois, les caravanes apportaient à Ninive les produits de l’Asie centrale, l’or, le fer et le cuivre, les étoffes, les pierres précieuses, la cornaline, l’agate, le lapis-lazuli, quelquefois enfin des animaux curieux, l’éléphant, le rhinocéros et le chameau à deux bosses de la Transoxiane. Aussi la plupart des rois ninivites avaient-ils voulu posséder le district de Namri, auquel elles aboutissaient. Ils s’y heurtèrent à des tribus guerrières, analogues pour les moeurs et pour l’audace à ces Kourdes d’aujourd’hui, sur lesquels leurs soi-disant maîtres turcs ou persans n’exercent qu’une primauté des plus contestées. Vers le sud, aux confins de l’Élam et de la Susiane, l’élément araméen dominait encore : là étaient le pays d’Oumliyash avec sa capitale Bît-Ishtar, les cantons de Bît-Sangibouti, de Bît-Kapsi, les villes de Girgira, d’Akhsibouna et vingt autres dont les noms trahissent l’origine. En seconde ligne, mais toujours sur la frontière élamite, les peuples d’Ellibi se déployaient du nord-ouest au sud-est. Les vallées profondes et boisées, que se creusent les affluents du Tigre et de l’Oulaï, leur offraient des retraites où les chars et les fantassins lourdement armés de l’Assyrie avaient peine à les atteindre : on parvenait encore à les battre, mais tous les conquérants du monde antique, les Perses, les Macédoniens, les Parthes s’efforcèrent en vain de les asservir. Au nord de ces barbares, mais au sud du Zab inférieur, le Namri, puis, au nord-est, le Parsoua, complétaient la barrière vivante qui séparait Ninive du plateau central. Plusieurs rois y avaient déjà pratiqué la brèche ; même Adadnirari IV l’avait forcée. La première fois que Tiglatphalasar l’assaillit (758), son effort se concentra d’abord sur l’Oumliyash et sur les contrées du sud-est. Le succès fut rapide, complet : tandis qu’il dévastait systématiquement le pays, son lieutenant Assourdaninâni exécutait une razzia fructueuse chez les Mèdes puissants qui habitent au lever du soleil, et il leur enlevait cinq mille chevaux, des hommes des boeufs, des moutons. La campagne terminée, les Assyriens occupèrent solidement les points les plus rapprochés de leur territoire. Tiglatphalasar réorganisa les villes, leur inculqua le respect d’Assour, son maître, y installa les hommes des pays que sa main avait conquis, et, à leur tête, des officiers comme préfets. Des troubles le rappelèrent l’année suivante : ils furent promptement étouffés, et l’armée regagna Ninive chargée de butin. L’annexion et la colonisation de quelques cantons, la soumission de quelques autres à un tribut plus ou moins exactement payé, furent les seuls résultats de ces deux campagnes ; la Médie propre n’y perdit que des hommes et du bétail. Cet intermède brillant, mais sans conséquences durables, était clos à peine, que des soins plus pressants ramenèrent Tiglatphalasar au sud et à l’ouest. Jusqu’alors Juda avait eu des rapports peu fréquents avec l’Assyrie. Après sa défaite par Joas, Amaziah avait employé le reste de sa vie à réparer son désastre. Son fils Azariah ou Ozziah acheva la conquête d’Édom et recouvra sur la mer Rouge le port d’Elath, perdu depuis Josaphat ; mais atteint par la lèpre dans la force de l’âge, il associa son fils Jotham au trône. Grâce à l’énergie de ces deux princes, Juda redevint puissant et prospère, au moment même où le dernier espoir d’Israël s’éteignait avec Jéroboam II. L’énergie féroce de Ménakhem ne put le protéger contre les Assyriens : il dut acheter leur retraite au prix de ses trésors. Son fils Pékakhiah, qui lui succéda, fut assassiné l’année d’après par un de ses généraux, Pékakh, fils de Rémaliah. Pékakh gagna à ce meurtre une royauté précaire et menacée de toutes parts. Damas n’avait pas gardé longtemps les garnisons israélites ; après un Benhadad IV dont on ne sait rien, Rézôn II ceignit la couronne, et, sous sa direction, la Cœlésyrie sortit enfin de la torpeur où elle était plongée depuis un demi-siècle. Tant qu’il ne se jugea pas assez solide sur le trône, il s’inclina devant la supériorité de Tiglatphalasar ; mais au sud, dans les pays foulés jadis par ses ancêtres, son ambition se donna carrière. Pékakh, trop faible pour lui résister, trop pauvre pour l’éloigner à prix d’argent, se déclara son vassal, et tous deux unirent leurs armes contre Juda. Un jeune homme de vingt ans, Achaz, venait d’y succéder à Jotham ils le battirent en deux rencontres, ils ravagèrent son territoire, et ils encombrèrent les marchés de la Syrie de prisonniers juifs. Aussitôt les Édomites se révoltèrent, les Philistins se jetèrent sur les villes du midi et de l’ouest, Bethshemesh, Aialon, Shoko, Timnah ; dans une de ses pointes vers le sud, Rézôn s’aventura jusqu’aux bords de la mer Rouge et il prît Elath. Comme malgré tout Achaz résistait encore, les deux alliés résolurent de le détrôner et de le remplacer par une de leurs créatures, le fils de Tabéel, sur la fidélité duquel ils comptaient. Dans cette extrémité, le Juif leva les yeux vers le seul prince assez robuste pour le tirer de danger et assez ambitieux pour saisir un prétexte d’intervenir en Palestine : il ramassa les réserves du temple et il envoya une ambassade les déposer aux pieds du roi d’Assyrie. Tiglatphalasar accourut : voyant combien la puissance de Rézôn avait augmenté pendant son absence, il ne l’assaillit point de front, mais il s’attaqua d’abord à Israël. Pékakh ne se sentit pas de taille à lutter et il s’enferma dans Samarie, abandonnant le reste du royaume. Les tribus du nord et de l’est, déjà plus d’à moitié ruinées pendant les guerres avec Damas, reçurent alors le dernier coup. Tiglatphalasar vint et prit Ijon, Abel-Beth-Maakha, Janoha, Kedesh, Hazor, Galaad et la Galilée, même tout le pays de Nephtali, et il en transporta le peuple en Assyrie : Israël ne comprit plus que le territoire d’Ephraïm et quelques cantons voisins. Cette exécution sommaire remplit d’effroi la Palestine et précipita les soumissions : Hannon, roi de Gaza, qui, en sa qualité d’ennemi d’Achaz, se croyait menacé plus directement, s’enfuit au Mousri, dans le désert d’Idumée ; les Philistins se reconnurent tributaires (734). Soit crainte, soit faiblesse réelle, Rézôn avait laissé écraser son allié, sans tenter aucune diversion : quand l’ennemi se rabattit sur lui, il batailla deux années entières (755-732), mais à la fin ses forces s’usèrent, sa capitale succomba et il fut tué. Le vainqueur emmena huit mille habitants à Kîr, en Arménie, et réduisit la révolte.

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