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Quand Diderot inventait la psychanalyse

mercredi 13 janvier 2010, par Robert Paris

« Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère. » Diderot dans « Le neveu de Rameau », cité par Sigmund Freud

Denis Diderot

« Mystification »

"Je voudrais bien me rappeler la chose comme elle s´est passée, car elle vous amuserait. Commençons à tout hasard, sauf à laisser là mon récit, s´il m´ennuie. M. le prince de Galitsine s´en va aux eaux d’Aix-la-Chapelle ; il y trouve la jeune et belle comtesse de Schmettau. En huit jours de temps il en devient amoureux, il le dit, il est écouté, il est époux.

Il avait été attaché à Paris à une demoiselle Dornet, grande fille, assez belle, mais d´une mauvaise santé, ne manquant pas tout à fait d´esprit, mais ignorante comme une danseuse d´Opéra, et toute propre à donner dans un torquet. Le prince, après son mariage, regretta deux ou trois portraits qu´il avait laissés à cette fille, et il me pria de les ravoir, si je pouvais. La chose n´était pas aisée. Entre plusieurs moyens qui me vinrent en tête, celui auquel je m´arrêtai, ce fut de tirer parti des inquiétudes qu´elle avait sur sa santé, et de supposer à ces portraits une influence funeste qui l´effrayât. Voilà qui est bien ridicule, me direz-vous. D´accord. Mais d´un autre côté il est si agréable de se bien porter, les portraits d´un infidèle sont si peu de chose ; il y a un si grand fonds à faire sur l´imagination d´une femme alarmée, et en général les femmes sont si crédules et si pusillanimes en santé, si superstitieuses dans la maladie ! Le point important était de trouver un homme leste et capable de bien faire le rôle que j´avais à lui donner. Il était sous ma main. Je ne dirai rien de son talent en ce genre, vous en jugerez. Vous connaissez à présent le sujet de la scène, ce sont Les Portraits recouvrés. Le lieu, c´est l´appartement de Mme Therbouche, dans la petite maison de Falconet. Les personnages sont Mme Therbouche, Mlle Dornet, surnommée la Belle Dame, et un certain brigand, Bonvalet Desbrosses, soi-disant médecin turc. C´était au mois de septembre, sur la fin du jour. Mme Therbouche avait quitté sa palette, et causait avec Desbrosses de ses affaires, auxquelles je crois qu´il prenait un profond intérêt. Survient Mlle Dornet. Elle ne salue point, elle se jette sur un canapé. Elle n´a fait qu´un pas, et elle est excédée de fatigue. C´est qu´elle devient à rien, c´est que ses forces s´en vont tout à fait. Et puis la voilà embarquée dans l´éternelle histoire de sa santé passée et de ses infirmités présentes. Desbrosses, le dos appuyé contre la cheminée, la regardait fixement, sans mot dire. MADEMOISELLE DORNET, à Desbrosses. - A me voir, monsieur, vous aurez peine à croire un mot de ce que je dis. DESBROSSES. - D´autant plus de peine, mademoiselle, que je n´en ai rien entendu. MADAME THERBOUCHE. - Vous n´écoutiez pas ? Mais, docteur, cela est fort mal, de ne pas écouter. DESBROSSES. - C´est mon usage. Je n´écoute jamais, je regarde. MADEMOISELLE DORNET. - Et pourquoi n’écoutez-vous point ? DESBROSSES. - C´est que le discours ne m´apprendrait que ce qu´on pense de soi ; au lieu que le visage m´apprend ce qui en est. MADEMOISELLE DORNET. - Eh bien, que mon visage vous a-t-il appris ? DESBROSSES. - Que vous êtes réellement malade. Cela est sûr ; mais ce qui l´est davantage, c´est que les médecins n´ont rien connu de votre maladie. MADEMOISELLE DORNET. - Ah ! je suis donc malade ? Dieu soit loué ! Mais vous, monsieur, que pensez-vous de mon état ? DESBROSSES. - Rien encore. Un homme qui se respecte ne prononcera jamais sur un premier coup d´oeil, sur quelques observations superficielles. MADEMOISELLE DORNET. - Nous sommes seuls ici ; je n´ai point de secret pour madame, et vous êtes le maître d´interroger, de visiter et de voir. DESBROSSES. - Je n´interroge point, je vous l´ai déjà dit. Quand les réponses ne signifient rien, les questions sont inutiles. Mais puisque mademoiselle le permet, voyons. (Desbrosses s´approche d´elle, lui penche la tête en arrière, regarde ses yeux, qu´elle a un peu durs, mais fort beaux, écarte le fichu, promène sa main sur la gorge, veut lui tâter le ventre.) MADEMOISELLE DORNET. - Mais, monsieur... (Desbrosses, sans lui répondre, continue de la parcourir, puis il va s´appuyer sur le dos d´un fauteuil et y reste quelque temps, dans l´attitude d´un homme qui rêve.) MADAME THERBOUCHE. - Au moins, docteur, si vous ne rencontrez pas, ce ne sera pas la faute de mademoiselle, elle s´est prêtée de bonne grâce à vos observations. MADEMOISELLE DORNET. - On veut guérir ou on ne le veut pas. DESBROSSES, marmottant tout bas. - L´air, le tour du visage, les yeux... oui, les yeux d´une femme à talents. MADAME THERBOUCHE, éclatant de rire. - Ah ! Ah ! une femme à talents. C´est bien trouvé. DESBROSSES. - Que je revoie. Tout cela tient à si peu de chose. Mademoiselle, ouvrez les yeux, regardez-moi. Levez-vous, marchez. Déployez vos bras. Penchez votre tête sur l´épaule droite... Femme à talents, femme à talents, vous dis-je. MADAME THERBOUCHE. - Vous vous trompez, vous vous trompez, vous dis-je. Cependant Mlle Dornet flattée du mot de femme à talents, faisait tout ce qu´il fallait pour que le docteur n´en démordît pas ; elle ne dansait pas, mais elle s´en donnait tous les airs. Desbrosses disait : " Cela est plus clair que le jour " ; et elle ajoutait : " Mais puisque M. le docteur l´a deviné, pourquoi lui en faire un mystère ? " DESBROSSES. - Oh, mesdames, de la bonne foi, s´il vous plaît. MADEMOISELLE DORNET. - Monsieur le docteur, laissez dire Mme Therbouche et comptez sur ma franchise. Et Desbrosses revenant à elle, et lui passant la main sur les joues, lui prenant la gorge, lui pressant les cuisses, disait : " Comme cela était ferme ! comme cela était rond ! " MADEMOISELLE DORNET. - Hélas ! oui, cela était. DESBROSSES, en soupirant. - Vie dissipée, vie délicieuse, vie funeste. MADEMOISELLE DORNET. - Vie funeste, c´est bien dit. DESBROSSES. - Et puis vie retirée, vie triste, vie ennuyée, vie plus funeste encore. MADEMOISELLE DORNET. - Mais où voyez-vous cela ?... DESBROSSES. - Cela est écrit là, là, et là encore. La tristesse passe, mais ses traces demeurent. (A Mme Therbouche) Voyez, madame, vous qui êtes peintre et par conséquent physionomiste... (La demoiselle Dornet était si curieuse de faire dire la vérité au docteur, qu´à mesure qu´il parlait et que Mme Therbouche la regardait, son visage prenait l´expression de la tristesse.) DESBROSSES. - Et puis le malaise. MADEMOISELLE DORNET. - Eh oui, le malaise. DESBROSSES. - Les vapeurs. MADEMOISELLE DORNET. - J´en suis rongée. DESBROSSES. - Les angoisses, les peines d´âme et d´esprit. MADAME THERBOUCHE. - Peu. MADEMOISELLE DORNET. - Pardonnez-moi, madame, j´ai souffert et beaucoup. DESBROSSES. - L´humeur et le dépit. MADEMOISELLE DORNET. - On en aurait à moins. DESBROSSES. - La colère et les emportements. MADEMOISELLE DORNET. - Ah, monsieur le docteur, si vous saviez, quitter sa maison, courir les champs, passer le Mordeck ! Encore si j´avais aimé ; mais c´est que je n´aimais pas. On n´y comprend rien. DESBROSSES. - Les insomnies. MADEMOISELLE DORNET. - Oh non, je buvais, je mangeais, je dormais. DESBROSSES. - De fatigue. Quand une fois les esprits ont pris un certain cours et ces diables de fibres je ne sais quel pli, cela ne se redresse pas comme on veut. L´odeur qu´elle a reçue dans sa nouveauté, la cruche la retient. C´est Horace, qui est un de nos grands médecins, qui l´a dit. MADEMOISELLE DORNET. - Monsieur est médecin ? DESBROSSES. - Oui, madame. MADAME THERBOUCHE. - Je vous connaissais bien des qualités, mais non celle-là. DESBROSSES. - J´ai fait mes cours à Tubinge, et je croyais vous l´avoir dit. MADAME THERBOUCHE. - Je ne me le rappelle pas. MADEMOISELLE DORNET. - Exercez-vous ? DESBROSSES. - Quand un ami a besoin de mon secours, lorsque je puis donner un conseil salutaire, même à un indifférent, je croirais, en m´y refusant, manquer aux premiers devoirs de l´humanité. MADEMOISELLE DORNET. - Vous êtes étranger ? DESBROSSES. - Il est vrai. MADEMOISELLE DORNET. - Pourrait-on vous demander d´où vous êtes ? DESBROSSES. - Je suis turc. MADEMOISELLE DORNET. - Vous êtes donc circoncis ? DESBROSSES. - Très circoncis. MADEMOISELLE DORNET, bas à Mme Therbouche. Cela doit être singulier, un homme circoncis. MADAME THERBOUCHE, bas. - N´allez-vous pas lui parler de cela ? MADEMOISELLE DORNET. - Turc ! mais vous en avez assez la physionomie, et vous devez être fort bien en turban. On dit que l´état de médecin est très honoré en Turquie. DESBROSSES. - Et très difficile. MADEMOISELLE DORNET. - Et pourquoi plus difficile qu´ailleurs ? DESBROSSES. - C´est qu´il n´est pas permis d´interroger sa malade. L´époux est là debout, à côté de vous la main posée sur un cimeterre ; il vous observe, il observe sa femme ; s´il vous échappe un mot, la tête du médecin est à bas. MADEMOISELLE DORNET. - Fi, les vilaines gens ! A la place des médecins, je les laisserais tous crever. DESBROSSES. - On juge la maladie aux gestes, à la couleur, aux regards, au pouls, à l´état de la peau, aux urines, aux traits de la main, quand on peut la toucher, aux rêves, quand on peut les savoir. MADEMOISELLE DORNET. - Les miens sont affreux. DESBROSSES. - J´allais vous le dire. Notre médecine turque a deux parties essentielles que la vôtre n´a pas l´oneirocritique et la chiromancie ; l´oneirocritique ou la connaissance de la maladie par les songes, la chiromancie ou la connaissance de sa fin par les traits de la main. MADEMOISELLE DORNET. - Vous dites la bonne aventure ? DESBROSSES. - Certainement. MADEMOISELLE DORNET. - J´avais cru jusqu´à présent qu´un diseur de bonne aventure n´était qu´un fripon. DESBROSSES. - C´est assez l´ordinaire ; mais un fripon n´empêche pas qu´il n´y ait d´honnêtes gens, non plus qu´un charlatan qu´il n´y ait de vrais médecins. MADAME THERBOUCHE. - Rien n´est plus juste. MADEMOISELLE DORNET. - Regardez donc bien vite ma main ; je me meurs d´envie de savoir ce que vous y lirez. (On approche des bougies, et Desbrosses se met à lui considérer la main avec une loupe.) MADEMOISELLE DORNET. - Voyez-vous là bien des choses ? DESBROSSES. - Beaucoup. MADEMOISELLE DORNET. - Bonnes ? mauvaises ? DESBROSSES. - D´unes et d´autres. MADEMOISELLE DORNET. - Vous me les direz ? DESBROSSES. - Non, madame ; il y a des choses qui ne se disent pas. MADEMOISELLE DORNET. - Eh bien, écrivez-les. DESBROSSES. - Très volontiers. On apporte une table, de l´encre, des plumes et du papier, et Desbrosses lui écrit de sa vie passée, de son état présent, de ses moeurs, de son tempérament, de son esprit, de ses passions, de son coeur, de son caractère, de ses intrigues, côtoyant la vérité d´assez près pour n´être ni trop clair ni trop obscur. Il cachette son papier et le lui donne. Elle allait rompre le cachet et lire, lorsque Desbrosses l´arrêta et lui dit : " Non, madame, pas à présent ; ce sera pour quand vous serez seule. Cela demande de votre part l´attention la plus sérieuse. " MADEMOISELLE DORNET. - Avec votre permission, monsieur le docteur, il faut que je voie tout à l´heure ; je ne saurais attendre, cela me soucierait. Et puis il faut que je sache tout de suite quelle confiance on peut avoir dans un art qui m´a paru toujours suspect. DESBROSSES. - Ah, mademoiselle, puisqu´il s´agit de l´honneur de l´art, je ne puis rien refuser à l´honneur de l´art. (Elle ouvre le papier, elle lit, et en lisant elle souriait et disait : " Ma foi, cela est vrai... Cela l´est encore... Mais cela est prodigieux... Comment est-il possible qu´on ait sa vie écrite dans sa main ? ... ) Monsieur le docteur, une femme doit trembler à vous confier sa main. " DESBROSSES. - Et voilà précisément pourquoi les vrais chiromanciens s´en cachent. A la suite d´un assez long détail, il lui prescrivait un régime propre à rétablir une machine usée par la peine et par le plaisir, mais à laquelle il y avait encore de l´étoffe ; des aliments sains, de la distraction, de l´exercice, mais surtout la soustraction de tout ce qui pouvait lui rappeler de certaines idées, comme meubles, lettres, bijoux, portraits. Et la demoiselle Dornet qui, tout en l´écoutant, relisait ce papier fait avec beaucoup de finesse, s´écriait " Cela est à confondre. C´est qu´on ne comprend pas du premier coup tout ce qu´il y a là-dedans. Plus je réfléchis et plus cela ressemble. Y a-t-il longtemps que vous connaissez madame ? " DESBROSSES. - Trois ans ou environ. J´eus l´honneur de la voir pour la première fois à la cour de Wurtemberg. J´arrive ici ; j´apprends qu´elle y est, et je n´ai rien de plus pressé que de lui faire ma cour. Voici ma première visite. Je ne me suis pas même donné le temps de quitter mon habit de voyage, et j´ai espéré qu´elle ne verrait que mon empressement. (En effet il était en chapeau rabattu, en petite perruque ronde et sans poudre, en casaque bleue bordée d´or et en bottines courtes.) MADEMOISELLE DORNET. - Connaissez-vous M. Diderot ? DESBROSSES. - Non, madame. J en ai beaucoup entendu parler en pays étranger, et je me propose bien de le voir avant que de quitter celui-ci. MADEMOISELLE DORNET, à Mme Therbouche. - Je voudrais bien savoir ce que notre esprit fort en dirait. MADAME THERBOUCHE. - Il dirait que le docteur est un scélérat bien sifflé qui nous joue. DESBROSSES. - Je ne m´en offenserais nullement, parce que M. Diderot qui ne me connaît pas doit me juger ainsi ; mais je lui servirais d´un autre plat de mon métier qui pourrait ébranler son incrédulité. Nous en avons retourné d´aussi éclairés et de plus méfiants. Qu´il se donne seulement la peine de m´honorer d´une visite ; mais il faut que ce soit un quart d´heure avant mon départ. MADEMOISELLE DORNET. - Et pourquoi ? DESBROSSES. - C´est que je ne reste point dans un endroit quand j´y suis connu. MADAME THERBOUCHE. - Il faut que vous nous fassiez voir cela à mademoiselle et à moi. DESBROSSES. - Non, mesdames, cela est trop fort pour vous. Vous en jetteriez des cris de frayeur, on accourrait, et il n´en faudrait pas davantage pour me perdre. (Cependant la demoiselle Dornet ruminant sur son papier, disait : " Point de meubles, point de bijoux, point de lettres, point de portraits ! ") MADEMOISELLE DORNET. - Monsieur le docteur, mais quel danger y a-t-il à ces choses-là, quand on n´y met plus d´importance ? DESBROSSES. - C´est qu´il est faux qu´on n´y en mette point. On les revoit, on y pense, la digestion en est plus ou moins dérangée, le sommeil interrompu ; on fait des rêves, on a des palpitations ; l´imagination s´échauffe, le sang se brûle, le tempérament se détruit, on tombe dans un état misérable, et cela sans savoir pourquoi. Témoin une grande dame d´Allemagne, une dame qui a un nom dans l´Europe ; je ne sais comment je le devinai, car c´était la vertu du pays. MADAME THERBOUCHE. - Les prêtres disaient que c´était un sortilège. (Desbrosses hochait de la tête à Mme Therbouche et lui imposait silence en se mettant le doigt sur la bouche et Mlle Dornet disait au docteur :) MADEMOISELLE DORNET. - Quoi, sérieusement il y a des femmes... DESBROSSES. - Il y en a sans nombre. MADEMOISELLE DORNET. - Par un bijou, des lettres, un portrait ? DESBROSSES. - J´étais à Gotha. Je vis là par hasard une jeune fille belle comme un ange, des yeux, une bouche, un tour de visage tout comme vous l´avez. La pauvre enfant dépérissait à vue d´oeil. Ses parents qui l´aimaient à la folie en étaient désolés. Je leur dis : " Changez-la de demeure et elle guérira. " Ils le firent et elle guérit. MADAME THERBOUCHE. - Elle habitait apparemment la maison d´un amant qu´elle avait perdu ? DESBROSSES. - Bien moins que cela. Sa fenêtre donnait sur un jardin où ils s´étaient quelquefois promenés... Mais une autre ; celle-ci, madame Therbouche, est une de vos compatriotes. MADAME THERBOUCHE. - La femme du chambellan de la princesse de *** ? DESBROSSES. - Elle ou une autre. Il suffit que veuve depuis cinq ou six ans d´un mari dont elle n´avait pas été folle... MADAME THERBOUCHE. - C´est celle que je pensais ; j´en suis sûre. DESBROSSES. - Chut. Elle avait gardé, sans conséquence, à ce qu´elle croyait, un bracelet de ses cheveux. Ce bracelet jeté pêle-mêle avec d´autres parures de femme, lui tombait de temps en temps sous la main, et à chaque fois elle se rappelait son mari. Cela commença par des soupirs qui lui échappaient sans qu´elle s´en aperçût. Peu à peu sa tête s´embarrassa ; la mélancolie survint ; l´insomnie suivit la mélancolie ; le marasme suivit l´insomnie comme c´est l´ordinaire ; elle devint sèche comme un morceau de bois. Nous avons été quelque temps en commerce de lettres. Depuis un an ou deux, je n´en ai pas entendu parler ; il faut qu´elle soit morte. Il ne faut pas laisser engrener cela. MADAME THERBOUCHE. - Cela ne se comprend pas. MADEMOISELLE DORNET. - C´est comme tant d´autres choses qu´on ne comprend pas davantage. DESBROSSES. - On dirait qu´il s´échappe des choses qui ont appartenu, qui ont touché à un objet aimé, des écoulements imperceptibles qui se portent là. Cette idée n´est pas nouvelle ; c´est la vieille doctrine d´Epicure. Ces Anciens-là en savaient plus que nous. Cela tient à la vision, et la vision comment se fait-elle ? Par des simulacres minces et légers qui se détachent des corps et s´élancent vers nos yeux. Qui est-ce qui connaît les qualités bien ou malfaisantes de ces simulacres ? Personne. Mais il est bien démontré par l´expérience qu´ils ne sont pas tous innocents. Quelle est la tête qui résisterait longtemps à un appartement tendu de noir ? Cependant une tenture blanche, noire, rouge, verte ou grise n´est toujours que de l´étoffe. Si les astres, qui sont à des distances infinies, versent sur nos têtes des influences qui disposent de nous, comment nier l´effet des êtres qui nous environnent, nous assaillent, nous pressent, nous touchent ? Ô Nature ! Nature ! qui est-ce qui a pénétré tes secrets ! Nous en connaissons un peu plus que le commun, mais avec cela nous sommes encore bien ignorants. MADAME THERBOUCHE. - Et le chapitre des sympathies et des antipathies ? DESBROSSES. - Il est infini. MADAME THERBOUCHE. - Et puis est-il possible qu´il ne nous reste pas de nos goûts une pente secrète ? DESBROSSES. - N´en doutez pas. Nous la suivons d´abord sans le sentir ; sa force s´accroît en nous sourdement, tant et si bien qu´elle finit à la longue par nous entraîner avec une violence à laquelle on ne résiste plus. La théologie a voulu s´en mêler ; mais affaire d´organisation, effet naturel, affaire de médecine. On devient triste sans raison, à ce qu´on croit, premier symptôme. L´ennui nous gagne ; nous cherchons à nous dissiper, nous ne le pouvons, partout il nous manque quelque chose. MADEMOISELLE DORNET. - C´est précisément où j´en suis. DESBROSSES. - Qu´une bague, un portrait, une lettre, un billet tendre qu´on aura reçu vienne à tomber sous les yeux, et voilà le simulacre perfide qui s´attache à la rétine. MADEMOISELLE DORNET. - Qu´est-ce qu´une rétine ? DESBROSSES. - C´est une toile d´araignée tissée des fils nerveux les plus déliés, les plus fins, les plus sensibles du corps, qui tapisse le fond de l´oeil. Quand l´image s´est attachée à cette toile mobile, quand ses petits ébranlements ont été transmis à cette substance si délicate, si molle qu´on appelle le cerveau ; quand l´âme a pris les ondulations de cette substance ; quand l´une et l´autre lassées d´osciller, viennent à s´affaisser de fatigue, de l´ennui on passe à la tristesse, à la mélancolie, à l´attendrissement, aux larmes, au chagrin, à l´indigestion, à l´insomnie, à la douleur, aux nerfs agacés, aux vapeurs. MADEMOISELLE DORNET. - C´est moi, c´est moi, comme si ma femme de chambre vous l´avait dit. DESBROSSES. - Des vapeurs à la maigreur ; plus de tétons, plus de cuisses, plus de fesses. Des os, et puis encore quoi ? Des os. (Ici Mlle Dornet écartant avec ses deux mains la partie du vêtement qui cachait sa poitrine, leur découvrit une large plaine, inégale, traversée de profonds sillons. Cela aurait fait pitié à tout d´autres que de mauvais plaisants. Puis elle ajoutait : " Monsieur le docteur, ce n´est rien que cela ; donnez-moi votre main. " Le docteur lui donna sa main qu´elle conduisit par les fentes de ses jupons sur ses hanches.) MADEMOISELLE DORNET. - Eh bien ! qu´en dites-vous ? DESBROSSES. - Je dis que vous n´en êtes pas encore jusqu´où cela peut aller. MADEMOISELLE DORNET. - Et que peut-il m´arriver de pis ? DESBROSSES. - C´est que le peu de graisse qui reste se fonde ; que la peau se noircisse et se colle sur les os ; que le feu prenne au squelette ; que les yeux s´allument comme deux chandelles, et que la raison se perde. Alors c´est du délire, c´est de la fureur. MADEMOISELLE DORNET. - Finissez, monsieur le docteur, vous me donnez la chair de poule. DESBROSSES. - C´est le dernier période qui est affreux, c´est la queue des passions qui est à redouter ; cette queue-là n´a point de fin. Aussi je m´attache d´abord à la vie, aux moeurs, aux goûts, aux passions d´un malade. J´exige le sacrifice de toutes ces guenilles qui ne signifient plus rien pour le bonheur et qui peuvent avoir des suites si funestes. Si on me les refuse, je me retire et j´abandonne une insensée à son mauvais sort. Les passions, les passions, ce sont comme les volcans qu´on croit éteints parce qu´ils ne jettent plus. Moi, mesdames, moi qui vous parle, j´ai vu, j´ai connu un homme qui avait été dix ans, entendez-vous, dix ans sans songer à une infidèle qu´il avait quittée, lui, sans la chercher, sans la voir, sans en parler, sans la regretter. Au bout de ces dix ans, le hasard veut qu´il la rencontre ; ses yeux s´obcurcissent, sa tête s´embarrasse, il tremble de tous ses membres, ses genoux se dérobent sous lui, il se trouve mal, mais mal à mourir. Qu´on vienne me dire après cela qu´on connaît l´état de son coeur... Vous riez, madame Therbouche ; vous ne croyez pas à cela ? MADAME THERBOUCHE. - Tout au contraire, docteur, c´est que j´ai par-devers moi un exemple tout pareil. DESBROSSES. - Un dé à coudre plein d´une certaine poudre noire. Ce n´est rien. Une étincelle de feu ; c´est moins encore. Cependant... MADEMOISELLE DORNET. - Et la passion la plus violente, qu´est-ce dans son premier instant ? Un souris, un mot, un regard, un geste, un tour de tête, un clin d´oeil, un je-ne-sais-quoi. MADAME THERBOUCHE. - Et ce je-ne-sais-quoi a bouleversé plus d´un empire. DESBROSSES. - Fort bien, mesdames, fort bien. Les femmes ! ah ! les femmes ! je l´ai dit cent fois, si elles voulaient s´en mêler, nous n´aurions qu´à fermer boutique. C´est une sagacité naturelle dont nous n´approchons pas avec tous nos livres. Tandis que nous tournons autour de la chose, elles mettent la main dessus. MADAME THERBOUCHE. - Trêve de galanterie ; nous savons de reste ce que nous valons. Mais que conclure de toutes les belles choses que vous nous avez débitées ? DESBROSSES. - Qu´en conclure ? C´est de ne rien négliger, de se méfier de tout, c´est, mesdames, de se secourir par tous les moyens possibles. MADAME THERBOUCHE. - Doucement, docteur ; point de pluriels. Je n´en suis pas. DESBROSSES. - D´accord, madame ; mais vous ne savez pas ce qui vous attend. Ici le docteur se rappela qu´il avait peu dîné et qu´il avait faim. On lui offrit du pain, du vin, des pêches et du raisin qu´il accepta. Il mangeait d´un appétit et dissertait d´une profondeur que je désespère de vous rendre. Il démontrait à ces dames que dans un ordre où tout tient il n´y a point de petites choses, et que les plus minutieuses sont l´origine des plus importantes ; là-dessus il en appelait à l´histoire même de leur vie. Il faisait rentrer les lettres, les bagues, les portraits avec une adresse incroyable, et Mlle Dornet l´écoutait de toutes ses oreilles. Il disait : " Si le présent est gros de l´avenir, il faut avouer aussi qu´il en est de cette grossesse du présent comme d´une autre, et qu´il faut bien peu de chose pour le féconder. - Et que c´est bien dommage, ajoutait Mlle Dornet, qu´on ne puisse voir clair dans cette matrice-là. " Le docteur ne répondit rien, mais il fixa ses regards sur elle d´un air plein d´intérêt et même d´attendrissement ; et Mme Therbouche lui disait à l´oreille : "C´est un diable d´homme auquel je n´entends rien. Il m´a prédit à Stuttgart des choses inouïes et qui se sont vérifiées à la lettre. " MADEMOISELLE DORNET. - Tout de bon ? MADAME THERBOUCHE. - D´honneur. Cela m´avait même donné du scrupule, je craignais qu´il n’eût de la diablerie dans son fait ; mais il m´a toujours paru si honnête homme. DESBROSSES. - Que chuchotez-vous là, mesdames ? Il ne tiendrait qu´à vous que je profitasse de ce que vous dites. MADEMOISELLE DORNET. - C´est madame qui prétend que vous en savez bien plus encore que vous n´en voulez montrer. DESBROSSES. - Madame Therbouche, vous êtes une indiscrète. MADEMOISELLE DORNET. - Monsieur le docteur, ne craignez rien ; je ne suis plus un enfant, et je sais un peu ce qu´il faut dire ou taire. Madame, répondez-lui de moi et priez-le... MADAME THERBOUCHE. - Docteur, vous connaissez les femmes ; elles sont curieuses, et madame voudrait que vous lui disiez quelque chose. DESBROSSES. - Que voulez-vous que je lui dise ? Je ne sais rien. MADAME THERBOUCHE. - Vous ne vous êtes pas repenti de m´avoir parlé. Je connais madame, et je puis vous assurer qu´elle mérite votre confiance. DESBROSSES. - Encore une fois, madame, je ne sais rien. MADAME THERBOUCHE. - Allons, mon petit docteur, mon petit docteur, ne contrastez pas une belle dame comme celle-là, et dites-lui quelque chose. Desbrosses ne demandait pas mieux que de s´avouer sorcier pour faire plaisir à la Belle Dame, mais il était une heure du matin et il avait envie de dormir. Il prit un air boudeur, se leva et disparut. Mlle Dornet eut beau crier du haut de l´escalier " Monsieur le docteur, monsieur ", le bruit de la porte lui apprit qu´il était déjà dans la rue. Elle rentra bien fâchée de ne lui avoir pas offert son carrosse, du moins elle aurait su sa demeure... Et voilà nos deux femmes seules. MADEMOISELLE DORNET. - Ah çà, madame Therbouche, j´espère que vous ne me refuserez pas un service. MADAME THERBOUCHE. - Assurément, s´il est en mon pouvoir. MADEMOISELLE DORNET. - C´est un homme bien extraordinaire. MADAME THERBOUCHE. - Je vous en réponds. Vous savez ce qui m´est arrivé à Paris. Eh bien ! il me l´avait annoncé, et vous et le prince Galitsine et Stackes et Mme de Rieben et M. Diderot et ce pauvre Chabert ; il n´y manquait que les noms. D´abord je traitai cela comme des rêveries, et je crois que vous en auriez fait autant. MADEMOISELLE DORNET. - Peut-être. MADAME THERBOUCHE. - C´est qu´apparemment vous avez meilleur esprit que moi. MADEMOISELLE DORNET. - Pardi, si l´on me dit des choses que je sache toute seule, il est à croire qu´on les a devinées. MADAME THERBOUCHE. - Cela est sans réplique. Mais il est tard ; venons au service que je puis vous rendre. MADEMOISELLE DORNET. - Vous le reverrez ? MADAME THERBOUCHE. - Je l´espère. MADEMOISELLE DORNET. - Il faudrait l´engager à souper chez moi. Nous ne serions que nous trois, et nous le tiendrions sur la sellette. MADAME THERBOUCHE. - Pour moi, je vous déclare que je ne veux rien savoir. MADEMOISELLE DORNET. - Et la raison ? MADAME THERBOUCHE. - C´est que les choses n´en arrivent pas moins et qu´on en a l´inquiétude d´avance. MADEMOISELLE DORNET. - C´est tout au contraire à mon égard. Les choses me touchent moins quand je m´y attends, et c´est là peut-être pourquoi je suis si curieuse. Ainsi qu´il vienne toujours ; si ce n´est pas pour vous, ce sera pour moi. MADAME THERBOUCHE. - Il n´y a plus qu´une petite difficulté, c´est qu´il est parfois bizarre et silencieux. MADEMOISELLE DORNET. - Il n´en a pas l´air. MADAME THERBOUCHE. - Je vous dis qu´il est des mois entiers sans sortir et des semaines sans desserrer les dents ; il ne parle à ses gens que par signe. Il ne faut pas croire qu´il soit toujours comme vous l´avez trouvé aujourd´hui. Il est avec une amie qu´il a perdue de vue depuis deux ans et qu´il revoit pour la première fois ; il se rencontre vis-à-vis d´une femme jeune et belle ; il faut que vous l´ayez singulièrement intéressé pour se lâcher comme il l´a fait. MADEMOISELLE DORNET. - Il aime les femmes ? MADAME THERBOUCHE. Les belles femmes, à la folie. MADEMOISELLE DORNET. Vous me l´amènerez ? MADAME THERBOUCHE. - J´y ferai de mon mieux ; je ne réponds que de cela. MADEMOISELLE DORNET. - Belle, faites cela pour moi ; je vous en aurai obligation toute ma vie. MADAME THERBOUCHE. - Mais s´il vient à vous dire des choses qui vous tracassent ? MADEMOISELLE DORNET. - J´ai la tête excellente, et l´on ne me tracasse pas aisément. MADAME THERBOUCHE. - A votre place, je ne le consulterais que sur ma santé. A quoi m´ont servi ses prédictions ? A rien. J´en ai ri la première fois ; je n´en rirais pas la seconde. MADEMOISELLE DORNET. - A tout hasard, je veux savoir, et vous me fâcherez vraiment, si notre partie n´a pas lieu. MADAME THERBOUCHE. - Je ne veux pas vous fâcher, mais je ne veux pas non plus de vos reproches. MADEMOISELLE DORNET. - Vous n´en aurez point. MADAME THERBOUCHE. - Vous n´oublierez pas que c´est contre mon gré, que c´est vous qui l´avez voulu ? MADEMOISELLE DORNET. - Oui, oui, c´est moi qui l´aurai voulu, qui le veux. Voilà qui est convenu, n’est-ce pas ? MADAME THERBOUCHE. - A la bonne heure. MADEMOISELLE DORNET, en l´embrassant. - Vous êtes charmante, au vrai. Je laissai passer quelques jours entre cette scène et ma première visite. Je la trouvai soucieuse ; je lui en demandai la raison. MADEMOISELLE DORNET. - Ce n´est rien. DIDEROT. - Vous ne dites pas vrai. Qu´avez-vous ? MADEMOISELLE DORNET. - J´ai... DIDEROT. - Quoi ? MADEMOISELLE DORNET. - Puisqu´il faut vous l´avouer, j´ai vu un diable d´homme qui m´a renversé la tête. DIDEROT. - Vous êtes devenue amoureuse ? Où est le mal ? S´il vous convient, vous le garderez ; s´il ne vous convient pas, vous le renverrez. MADEMOISELLE DORNET. - Si ce n´était que cela ! DIDEROT. - Ah, je comprends : vous voulez épouser. MADEMOISELLE DORNET. - Epouser ! Je ne serais pas sa femme pour tout l´or du monde ; je craindrais qu´une belle nuit le diable ne me tordit le cou. DIDEROT. - Le diable ne tord plus de cou. Rassurez-vous. MADEMOISELLE DORNET. - Avez-vous vu un certain médecin turc ? DIDEROT. - Non. MADEMOISELLE DORNET. - C´est que vous aurez sa visite. DIDEROT. - A la bonne heure. Mais qu´est-ce que ce médecin turc a de commun avec votre souci ? MADEMOISELLE DORNET. - Vous allez vous moquer de moi, j´en suis sûre ; n´importe. Je l´ai trouvé clans la petite maison. DIDEROT. - Chez Mme Therbouche ? MADEMOISELLE DORNET. - Oui. C´est un homme de sa connaissance. DIDEROT. - Eh bien ! cet homme de la connaissance de Mme Therbouche ?... MADEMOISELLE DORNET. - M´a regardée dans les yeux, dans la main ; m´a tâtée, retâtée, m´a parlé, m´a écrit, m´a dit tout ce que j´ai pensé, tout ce que j´ai fait, tout ce qui m´est arrivé depuis que je suis au monde. DIDEROT. - Je le crois. J´en aurais fait presque autant. MADEMOISELLE DORNET. - Vous me connaissez, vous, mais il ne me connaît pas. DIDEROT. - Mais il connaît quelqu´un qui vous connaît, et cela revient au même. MADEMOISELLE DORNET. - Je me suis bien doutée que vous me ririez au nez. DIDEROT. - Ne voudriez-vous pas que je donnasse, pour vous plaire, dans les sorciers, les revenants, les astrologues ? Allez, ce prétendu médecin turc est un sot ou un fripon. MADEMOISELLE DORNET. - Pour sot, je vous jure qu´il ne l´est pas ; pour fripon, il n´en a ni l´air, ni le ton. DIDEROT. - Il en a bien le jeu. Et que vous a-t-il donc appris, montré de si incompréhensible et de si effrayant ? MADEMOISELLE DORNET. - Le fond de mon coeur ; mes actions les plus ignorées, mes pensées les plus secrètes, ce que personne ne sait que mon bonnet et moi. DIDEROT. - Il aura causé avec votre bonnet qui n´aura pas été discret. MADEMOISELLE DORNET. - Trêve de plaisanterie : il me trouve mal et très mal. DIDEROT. - Vous n´êtes pas bien. MADEMOISELLE DORNET. - Il exige un régime. DIDEROT. - Il a raison. MADEMOISELLE DORNET. - Des sacrifices. DIDEROT. - Il en est qu´on peut faire. MADEMOISELLE DORNET. - Il met de l´importance à des bagatelles. DIDEROT. - Il faudrait savoir ce que vous appelez de ce nom. MADEMOISELLE DORNET. - Mais les lettres, les bijoux, les portraits. DIDEROT. - Et il prétend ? MADEMOISELLE DORNET. - Qu’il s´échappe de là je ne sais quoi de pernicieux, des simulacres... oui, des simulacres, c´est le mot... qui s´en vont s´attacher... à la tétine... là, dans l´oeil. DIDEROT. - Vous voulez dire à la rétine. MADEMOISELLE DORNET. - Oui, oui, à la rétine. Mais il y a donc quelque fondement là-dedans ? DIDEROT. - Je pense qu´on n´a rien de mieux à faire que de se détacher de tous les objets qui réveillent en nous un souvenir fâcheux. C´est le plus sûr. MADEMOISELLE DORNET. - Cela me ferait pourtant quelque peine. DIDEROT. - En ce cas gardez-les. MADEMOISELLE DORNET. - Mais mon médecin turc ne le veut pas. DIDEROT. - Laissez-le dire. MADEMOISELLE DORNET. - Et si tous les malheurs qu´il m´a prédits allaient fondre sur moi ? DIDEROT. - Si vous m´assurez bien que votre homme n´est ni un idiot ni un coquin, il faudra que je croie que c´est une espèce de fou. MADEMOISELLE DORNET. - Sage ou fou, dans le doute, quel inconvénient y aurait-il d´accéder à sa folie ? DIDEROT. - En ce cas défaites-vous-en. MADEMOISELLE DORNET. - Cependant il est si doux, surtout quand l´âge avance, de se rappeler ses conquêtes par les bagatelles qu´on a reçues ! DIDEROT. - Gardez-les donc. MADEMOISELLE DORNET. - Mais il cite des faits qui font frémir. DIDEROT. - Ne les gardez pas. MADEMOISELLE DORNET. - Savez-vous bien que ces gardez-les, ne les gardez pas sont d´une ironie et d´une indifférence insupportables ? DIDEROT. - Si vous l´aimez mieux, faites l´un et l´autre. MADEMOISELLE DORNET. - Et comment cela, s´il vous plaît ? DIDEROT. - Confiez-les-moi. MADEMOISELLE DORNET. - Nous verrons. En attendant, si j´ai mon médecin turc à dîner, ou si nous allons souper chez lui, vous en serez, n´est-ce pas ? DIDEROT. - Volontiers. MADEMOISELLE DORNET. - Savez-vous qu´il a projeté votre guérison ? DIDEROT. - Je ne suis pas malade. MADEMOISELLE DORNET. - Vous êtes l´incrédule le plus déterminé que je connaisse. DIDEROT. - Je ne m´en porte que mieux. MADEMOISELLE DORNET. - S´il nous tient parole... DIDEROT. - Il vous manquera, c´est moi qui vous le dis. MADEMOISELLE DORNET. - Et pourquoi ? DIDEROT. - C´est que ces gens-là connaissent leur monde. MADEMOISELLE DORNET. - C´est nous dire assez nettement, à Mme Therbouche et à moi, que nous sommes deux imbéciles. DIDEROT. - Non. Mais... Voilà Naigeon qui entre, et je crois que si vous êtes un peu jalouse de son estime, vous ferez sagement de ne pas lui confier vos enfantillages. MADEMOISELLE DORNET. - Je m´en garderai bien. Vous êtes tolérant, mais il ne l´est point. DIDEROT. - Paix. Naigeon entra, et je ne sortis que lorsque je pus compter par le nouveau tour de la conversation qu´il ne serait pas question du médecin turc ; aussi ne lui en parla-t-elle point. Voilà où nous en sommes. Il y a un souper d´arrangé, non chez la Belle Dame, mais chez le docteur. Nous verrons ce que cela deviendra. Cela ne devint rien. J´avais un buste du prince, nous devions en avoir un autre qui aurait été celui de la princesse. On aurait ajusté des corps d´osier à ces deux bustes ; nous les aurions habillés à notre fantaisie ; on les aurait placés au fond d´un petit appartement tendu de noir. Les visages des bustes, enduits de phosphore, auraient été garantis du contact de l´air, et l´appartement rempli de la vapeur du camphre. La Belle Dame serait entrée, une petite bougie allumée à la main ; la vapeur du camphre se serait enflammée, elle aurait mis feu au phosphore ; le phosphore brûlant aurait éclairé les visages du prince et de la princesse. Elle aurait reconnu le prince, et en un instant les deux fantômes auraient disparu par le moyen d´une trappe qui se serait enfoncée sous leurs pieds et refermée sur eux. Mais Desbrosses, quelques jours avant cette singerie, se cassa la tête de deux coups de pistolet, et la suite bien ou mal projetée n´eut pas lieu.

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