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Connaissez-vous la révolution du 10 août 1792 à Paris ?

mardi 9 décembre 2025, par Robert Paris

Connaissez-vous la révolution du 10 août 1792 à Paris ?

9 et 10 août 1792

Mobilisation des sections populaires qui marchent sur les Tuileries

Création d’une Commune insurrectionnelle qui décapite la Garde nationale, empêchant la répression

Le Roi se place sous la protection de l’Assemblée, installé derrière le président de séance

L’Assemblée tente de résister en exigeant la dissolution de la Commune

11 août 1792

L’Assemblée vote la suspension de la royauté et l’élection d’une Convention au suffrage universel

fin août - début septembre 1792

Elections de la Convention

4-6 septembre 1792

Chasse aux suspects et Massacres de septembre dans les prisons
Les Ministres de l’Intérieur (Roland) et de la Justice (Danton) laissent faire.

20 septembre 1792

Victoire de Valmy (au cri de "Vive la Nation" et la Marseillaise, lancé par Kellermann)
Première réunion de la Convention qui laïcise l’état civil et autorise le divorce

21 septembre 1792

La Convention proclame la République


Récit des événements révolutionnaires

La journée du 10 août 1792 est, après le 14 juillet 1789, l’une des journées les plus décisives de la Révolution française, au point que certains historiens la qualifient de « Seconde Révolution ». La préparation de cette journée est organisée et menée par la Commune insurrectionnelle de Paris et par les sections parisiennes. Après plusieurs assauts, la foule d’insurgés prend le palais des Tuileries, siège du pouvoir exécutif. C’est aussi la première fois, depuis le début de la Révolution, qu’une journée révolutionnaire est dirigée également contre l’Assemblée. Cette journée révolutionnaire consomme la chute de la monarchie constitutionnelle. Sa préparation est trop complexe pour qu’on puisse en attribuer la responsabilité à un individu ou à une faction.

La journée du 10 août 1792 marque également le début de la première Terreur, dont le point culminant sera les massacres de Septembre. Cette première période prend fin avec la réunion de la première session de la Convention nationale le 21 septembre 1792 qui abolit la monarchie et la victoire de Valmy, acquise le même jour et connue à Paris le lendemain.

Cette insurrection et ses conséquences sont communément appelées par les historiens de la Révolution française simplement « le 10 août » ; les autres désignations sont « journée du 10 août », « prise des Tuileries », « insurrection du 10 août » ou « massacre du 10 août ». En Suisse, d’où vient la garde du même nom, cette journée est connue sous le nom de « massacre des Tuileries ».

Les volontaires et fédérés arrivent sans cesse à Paris et, alors qu’un grand nombre désire rejoindre l’armée, les Jacobins enrôlent ceux qui acceptent leur invitation, notamment environ 500 Marseillais emmenés par le girondin Barbaroux. François-Auguste Mignet écrit que « leur entreprise fut plusieurs fois projetée et suspendue. Le 26 juillet, une insurrection devait éclater mais elle était mal ourdie et Pétion l’arrêta. Lorsque les fédérés marseillais arrivèrent pour se rendre au camp de Soissons, les faubourgs devaient aller à leur rencontre, et marcher avec eux à l’improviste contre le château. Cette insurrection manqua encore. Cependant l’arrivée des Marseillais encouragea les agitateurs de la capitale ». Il est alors décidé de porter le coup décisif le 10 août mais le rôle du comité insurrecteur est mal connu.

Les clubs politiques discutent ouvertement du détrônement du roi, et le 3 août, Pétion parle à l’Assemblée, demandant la fin de la monarchie au nom de la commune et des sections. Le 8 août, la mise en accusation de La Fayette est discutée. « Il fut absous ; mais tous ceux qui avaient voté pour lui furent hués, poursuivis et maltraités par le peuple, au sortir de la séance », dont Vincent-Marie Viénot de Vaublanc et Quatremère de Quincy. Ce harcèlement s’accompagne de menaces de mort ou d’invasion de leur domicile.

Le peuple parisien ne veut pas attendre le résultat de la dernière proposition de Pétion de poursuivre le travail par la voie législative. La section des Quinze-vingts déclare le 9 août que, si le détrônement n’est pas prononcé le jour même, à minuit elle sonnera le tocsin et attaquera la résidence royale des Tuileries. La totalité des quarante-huit sections de Paris, sauf une, la suit. Pétion informe l’Assemblée législative que les sections ont « repris leur souveraineté » et qu’il n’a pas d’autre pouvoir sur le peuple que celui de sa persuasion.

Dans la nuit du 9 une nouvelle Commune révolutionnaire prend possession de l’Hôtel de ville de Paris, siège du gouvernement. Le plan des Jacobins de l’Assemblée, soutenu par l’armée des fédérés, est de dissoudre le département de Paris, pour démettre Pétion, instituer une commune insurrectionnelle (un gouvernement municipal) et prendre les Tuileries d’assaut.

À minuit, le tocsin sonne. Les insurgés nomment un comité provisoire de la Commune, qui dirige l’insurrection depuis l’Hôtel de Ville. Pétion est aux Tuileries, où il est convoqué par le roi, qui voulait s’assurer par lui de l’état de Paris, et reçoit l’autorisation de répondre à la force par la force.

Une partie de l’Assemblée, réveillée par le tocsin, a démarré une session d’urgence sous la présidence de Vergniaud. Apprenant que Pétion est aux Tuileries, ils pensent qu’il a été arrêté et veulent le faire délivrer. Ils lui font demander, comme l’avait fait le roi auparavant, de donner un état de Paris. Il vient, à cette requête. Une députation de l’Hôtel de Ville s’informe de lui auprès de l’Assemblée, supposant également qu’il est prisonnier des Tuileries. Il part avec elle et devient en fait prisonnier de la commune insurrectionnelle, sous la garde de trois cents hommes.

Sous le conseil de Danton la nouvelle commune somme alors le marquis de Mandat, commandant de la Garde Nationale, de se présenter à elle. C’est un piège. Ne connaissant pas le changement de régime à l’Hôtel de Ville, il obéit à cet ordre. Il est arrêté, accusé d’avoir autorisé les troupes à tirer sur le peuple. Alors qu’il est envoyé à l’Abbaye, la foule le tue lorsqu’il quitte l’Hôtel de Ville. La commune confère immédiatement le commandement de la Garde nationale à Santerre.

Pierre-Louis Roederer, le greffier du département de Paris, passait la nuit aux Tuileries. Les préparatifs des Jacobins étant connus, un certain nombre de mesures de défense avaient été prises. La Chronique des Cinquante jours de Roederer rapporte que, vers quatre heures du matin, la reine Marie-Antoinette l’avait appelé, et qu’il avait alors été prévenu que le roi et la famille royale voulaient se réfugier à l’Assemblée Législative. « Vous proposez, dit Dubouchage, de livrer le roi à l’ennemi ». Roederer remarqua alors que seulement deux jours auparavant, les deux tiers de l’Assemblée s’étaient prononcés en faveur de La Fayette, et avaient soutenu que son plan était le moins dangereux. La reine décide néanmoins de résister par la force, et Roederer y consent.

Lachesnaye, qui commandait les troupes au non-retour inexpliqué de Mandat, dit que les troupes de la Garde Nationale sont prêtes à la défense, mais il proteste contre la présence d’aristocrates « irréguliers ». Mandat avait auparavant conseillé la reine de disperser ces gentilshommes, en vain, arguant que leur présence décourageait le zèle des constitutionnels. Comme Mandat avant lui, Lachesnaye est contredit par la reine : « Je réponds d’eux où qu’ils soient ; ils avanceront en premier ou en dernier, dans les rangs, comme vous le voulez ; ils sont prêts à tout ce qui est nécessaire ; ce sont des hommes sûrs ». Joly, ministre de la justice et Champion, ministre de l’intérieur sont envoyés à l’Assemblée pour s’informer du danger, et pour solliciter son aide et celle des commissaires.

La revue des troupes par le roi à cinq heures du matin montre que celui-ci ne peut pas compter sur tous ses protecteurs officiels. Les cris de « vive le Roi ! » mêlés aux cris de « vive la Nation ! » et parfois « vive Pétion ! » retentissent. Les bataillons armés de piques sont ouvertement hostiles, criant « à bas le veto ! » et « à bas le traître ! ». Lorsque Louis XVI rentre, ils quittent leurs positions pour se placer près du Pont Royal et tournent leurs canons contre le château. Deux autres bataillons, qui stationnent dans la cour, les imitent et se placent sur la place du Carrousel en position d’attaque.

Pendant ce temps, les insurgés avaient forcé l’arsenal, s’étaient armés et avançaient en plusieurs colonnes. La colonne forte de 15 000 personnes du faubourg Saint-Antoine sur la rive droite et la colonne de 5 000 insurgés du faubourg Saint-Marceau sur la gauche entament leur marche vers six heures ; leur nombre augmente au fur et à mesure de leur progression. Les artilleurs se sont placés sur le Pont-Neuf avec la consigne du département d’empêcher la jonction de ces colonnes, mais Manuel, le greffier de la ville, leur demande de se replier et le passage est alors libéré.

Tôt dans la matinée du 10 août, les insurgés assaillent les Tuileries. L’avant-garde des faubourgs, composée de fédérés marseillais et bretons se déploie sur le Carrousel, tournant ses canons contre le château. Joly et Champion reviennent de l’Assemblée, considérant que les soixante ou quatre-vingts membres présents ne sont pas suffisamment nombreux et que leur proposition n’a pas été entendue.

Les membres du « département », menés par Roederer, le chef du département, se présentent eux-mêmes devant la foule, faisant observer qu’une si grande foule ne pourrait accéder au roi, ou devant l’Assemblée nationale, et leur conseillent d’envoyer vingt députés avec leurs requêtes, mais ils ne sont pas écoutés. La foule se tourne vers la Garde nationale, lui rappelant l’article de loi qui lui demande de répondre à la force par la force s’ils sont attaqués. Une toute petite part de la Garde nationale semble disposée à agir ainsi ; et une charge de canon est la seule réponse des artilleurs. Roederer, voyant que les insurgés sont toujours triomphants, car ils sont maîtres du terrain, et qu’ils disposent de la force du nombre et de troupes, retourne précipitamment au château, à la tête du directoire exécutif.

Outre quelques aristocrates armés et un certain nombre de membres de la Garde nationale (y compris les officiers ayant récemment démissionné), le palais est protégé par les Gardes suisses, soit environ 950 hommes. Seule une compagnie de ces gardes est normalement stationnée aux Tuileries, mais le retour du régiment (moins un détachement de 300 hommes restés pour escorter un convoi de grains en Normandie peu de jours auparavant) avait consigné dans leurs quartiers les hommes durant la nuit du 9 au 10 août. Cependant, le départ de Mandat et des morts significatives affectent la situation. La Garde nationale voulait probablement (comme le prévoyait l’accord avec Mignet) obéir aux ordres de Mandat pour employer la force contre la foule mêlée de gardes provinciaux et de parisiens, mais ils se trouvent eux-mêmes côte à côte avec les nobles et les royalistes et manquant d’un commandement propre, ils sont alors dispersés et fraternisent avec les assaillants


Rosa Luxemburg, dans « L’année 1793 » :

Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution - la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d’un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n’empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et l’administration municipale d’une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l’administration municipale de Paris. En ce temps-là, l’administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l’administration de l’État. La Commune, s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d’importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention - le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) - mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d’ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d’ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (...). Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l’égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement. (...) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention , en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l’égalité économique n’était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu’il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés dans l’oeuf. (...) La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l’an 1793 ».

Rosa Luxemburg

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Récit de Condorcet sur les événements du 10 août 1792 :

Depuis quelque temps, l’inquiétude du peuple était grande, son agitation extrême et tout augurait de l’action pour jeudi. Neuf sections différentes, alarmées par les rumeurs du départ du roi, que plusieurs circonstances rendaient probables, avaient décidé de se diriger vers le château et ses environs, les armes à la main. A minuit, le tocsin sonnait dans presque tous les quartiers de la ville ; les cris de tambour étaient battus. L’Assemblée se rendit à son lieu de réunion. Le Maire de Paris et les officiers municipaux se rendent au château. Jusqu’à 17 heures, les seuls groupes aperçus n’étaient pas du tout alarmants. Soudain, des citoyens armés sont apparus de partout. Ils se rendirent en masse au château. Le roi prit peur et se rendit avec sa famille à l’Assemblée nationale, accompagné des députés du département. La population est restée calme et, bien qu’elle ait déployé un important appareil militaire, elle semblait disposée à ne commettre aucun acte de désordre. Les commissaires de sections, réunis à l’Hôtel de Ville, s’emparent de tous les pouvoirs municipaux, donnent des ordres, nomment un général commandant et disposent de la force armée. Les citoyens n’ont manifesté qu’un souhait, qu’une volonté. Les gendarmes municipaux, les fédérés , les gardes nationaux, les piquets, tous étaient d’accord et prêts à mourir pour la même cause. Leur force était si imposante qu’on ne pouvait s’attendre à la moindre résistance de la part des occupants du château, d’autant moins que les rois et sa famille étaient partis. Les artilleurs de garde exprimaient les sentiments qui les animaient à s’unir à leurs concitoyens. Un grand nombre de gardes nationaux qui se trouvaient dans le château firent de même. Certains sont restés parmi les 1 000 à 1 200 gardes suisses. Ils donnaient des signes extérieurs de fraternité ; ils jetaient des cartouches de papier par les fenêtres, ils exhibaient le bonnet rouge. En conséquence les bourgeois, trompés par les apparences, entrèrent, pensant se rendre maîtres du château sans tirer un coup de feu. A peine avaient-ils gravi les premières marches de l’escalier que les Suisses leur tirèrent dessus à bout portant. Ils se retirèrent dehors, pointèrent le canon et le combat commença. Un grand nombre de citoyens furent tués ou blessés, mais très peu de Suisses parvinrent à s’échapper. Parmi les morts figuraient plusieurs jeunes hommes fidèles au château, portant l’uniforme suisse.

Les gens se sont comportés avec beaucoup de courage. On a vu les nécessiteux refuser de toucher aux restes des vaincus et remettre montres et tabatières pour venir en aide aux veuves dont les maris avaient péri. Nous les avons vus mettre de côté les ustensiles de cuisine et l’argenterie. Quelques individus ayant tenté de piller, le peuple leur rendit immédiatement justice. Les citoyens connus pour leur incivisme et leurs principes contre-révolutionnaires furent victimes du premier mouvement d’indignation et de fureur. Aucun magasin n’est pillé et le meilleur ordre règne partout sauf sur le théâtre des combats. Malheureusement, plusieurs bâtiments prirent feu, soit à cause de l’artillerie ou des fusillades, soit à cause d’un accident dont la cause est encore inconnue. Nous espérons que le calme sera complètement rétabli et que les mesures que l’Assemblée vient d’adopter aboutiront à la consolidation de la tranquillité publique.

Comparé à une copie de notre part, Président de la Commission extraordinaire de l’Assemblée nationale soussigné, le 11 août 1792, an IV de la Liberté.

Condorcet.

https://www-marxists-org.translate.goog/history/france/revolution/condorcet/1792/events-august.htm?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc


Michelet

Sur l’attaque du palais royal des Tuileries :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k39952g/f342.image.r=michelet%20r%C3%A9volutioncommune%20commune

Sur la nuit du 10 août :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2413809/f5.item.r=michelet%20jules%201792%20commune%20de%20pariscommune%20commune

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Michelet :

Répétons-le, nul en particulier ne peut se vanter du 10 août, ni l’Assemblée, ni les Jacobins, ni la Commune. Le 10 août, comme le 14 juillet et le 6 octobre, est un grand acte du peuple.

Acte d’énergie, de dévouement, de courage désespéré, partant moins général que les deux précédents ; — mais, si l’on considère le sentiment universel d’indignation qui l’inspira, on peut le nommer ainsi : c’est un grand acte du peuple.

Des millions d’hommes voulurent ; vingt mille hommes exécutèrent.

L’individu fit peu ou rien. Il est juste néanmoins de remarquer que personne n’observa mieux le mouvement, ne s’y associa plus habilement que Danton.

Le 13 juillet, aux Jacobins, il proposa que les fédérés, venus des départements, fissent le lendemain, à la fête du 14, un serment supplémentaire, celui de rester à Paris tant que la patrie serait en danger : « Et s’ils disaient, les fédérés, ce que pense toute la France, que le danger de la patrie ne vient que du pouvoir exécutif, qui leur ôterait donc le droit d’examiner cette question ? »

Le 17, le procureur de la Commune, Manuel (sans aucun doute, sous l’influence de Danton) demanda, obtint que les sections, désormais en permanence, eussent à l’Hôtel de Ville un bureau central de correspondance, au moyen duquel elles s’entendraient entre elles d’une manière sûre et prompte. Mesure grave, qui créait l’unité, non plus fictive, mais réelle, active, de ce grand peuple de Paris.

Le 27, les Cordeliers, sous la présidence de Danton, décident que « la Constituante ayant remis le dépôt de la constitution à tous les Français, tous, dans le danger de la constitution, citoyens passifs aussi bien qu’actifs, sont admis, par la constitution même, à délibérer, à s’armer pour la défendre ; que la section du Théâtre-Français les appelle à elle », etc. L’arrêté est signé de Danton et des secrétaires Momoro et Chaumette.

Ainsi, à ce moment suprême, la fameuse section des Cordeliers et Danton lui-même s’efforçaient de retenir encore sur l’insurrection un manteau de légalité ; ils attestaient la constitution, au moment où le salut de la France obligeait de la briser.

La France fut sauvée par la France, par des masses inconnues.

L’impulsion fut donnée par l’étranger même, par ses menaces insolentes. Nous lui devons ce magnifique élan de colère nationale, d’où sortit la délivrance.

Le 26 juillet partit de Coblentz le manifeste, outrageusement impérieux, du général de la coalition, du duc de Brunswick. Ce prince, homme judicieux, le trouvait lui-même absurde ; mais les rois lui imposèrent cette œuvre insensée de l’émigration. On y annonçait une guerre étrange, nouvelle, toute contraire au droit des nations policées. Tout Français était coupable ; toute ville ou village qui résisterait devrait être démoli, brûlé. Quant à la Ville de Paris, elle devait redouter des sévérités terribles : « Leurs Majestés rendant responsables de tous les événements sur leur tête, pour être jugés militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l’Assemblée, du département, du district, de la municipalité, les juges de paix, les gardes nationaux et tous autres… S’il était fait la moindre violence au roi, on en tirerait une vengeance à jamais mémorable, en livrant Paris à une exécution militaire et une subversion totale », etc.

Ce manifeste du 26 fut (chose bizarre !) le 28 connu à Paris ; on eût dit qu’il venait des Tuileries et non de Coblentz. Il tomba comme sur la poudre tombe une étincelle. La section de Mauconseil sortit du vague terrain constitutionnel, déclara : 1o qu’il était impossible de sauver la liberté par la constitution ; 2o qu’elle abjurait son serment et ne reconnaissait plus Louis pour roi ; 3o que, le dimanche 5 août, elle se transporterait à l’Assemblée et lui demanderait si elle voulait enfin sauver la patrie, se réservant, sur la réponse, de prendre telle détermination ultérieure qu’il appartiendrait, et jurant de s’ensevelir, s’il le fallait, sous les ruines de la liberté.

Cette déclaration fut signée de six cents noms, entièrement inconnus.

Jamais insurrection ne fut plus clairement, plus nettement annoncée. Ceux qui, après la victoire, la réclamèrent comme leur et comme préparée par eux furent bien obligés, pour faire croire qu’ils avaient tout fait, de supposer des mystères dans l’ombre desquels ils auraient agi. Tout indique, quoi qu’ils aient dit, que ces petits mystères ne firent rien ou pas grand’chose. Ce fut une conspiration immense, universelle, nationale, menée à grand bruit sur la place, en plein soleil. Un de ceux qui tâchèrent après de se donner l’honneur de la chose avait bien mieux dit avant : « Nous sommes, en ce moment, un million de factieux. »

Sur quarante-huit sections, quarante-sept avaient voté la déchéance de Louis XVI.

Pour la prononcer sans risque de collision, il fallait désarmer la cour. La Gironde et les Jacobins étaient d’accord là-dessus. Le Girondin Fauchet, le Jacobin Choudieu, demandèrent, obtinrent de l’Assemblée que les troupes de ligne fussent envoyées à la frontière. L’Assemblée, sous cette double influence, ordonna le licenciement de l’état-major de la garde nationale. C’était briser, dans Paris, l’épée de La Fayette, émoussée déjà, mais qui lui restait encore.

La cour perdait ainsi ses défenses et ses barrières. On alla encore plus loin ; on lui contesta les Suisses ; on remarqua qu’alors même ils avaient leur chef, leur colonel général à Coblentz ; c’était le comte d’Artois, et tel de leurs officiers était payé à Coblentz de l’argent de la nation.

Pendant qu’on s’efforçait de désarmer la royauté, arrivait chaque jour dans Paris l’armée de la Révolution. Je parle des différents corps fédérés des départements. Ces fédérés n’étaient point des hommes quelconques, des volontaires pris au hasard ; c’étaient ceux qui s’étaient présentés à l’élection pour combattre les premiers, ceux qui se destinaient aux armes, ceux qu’on avait élus sous l’influence des sociétés populaires, comme les plus ardents patriotes et les plus fermes soldats.

Les fédérés tombèrent dans la fermentation de Paris, comme un surcroît d’ardent levain. Reçus chez les particuliers ou concentrés dans les casernes, inactifs et dévorés du besoin de l’action, ils allaient partout, se montraient partout, se multipliaient. Tout neufs et non fatigués, ravis de se voir enfin (la plupart pour la première fois) sur le terrain des révolutions, au cratère même du volcan, ces terribles voyageurs appelaient, hâtaient l’éruption. Ils prirent deux résolutions qui leur donnèrent une grande force : celle de s’unir et faire corps, ils se créèrent un comité central aux Jacobins ; — et celle de rester à Paris. Le 17 juillet, ils avaient adressé à l’Assemblée une audacieuse adresse : « Vous avez déclaré le danger de la patrie ; mais ne la mettez-vous pas en danger vous-mêmes, en prolongeant l’impunité des traîtres ?… Poursuivez La Fayette, suspendez le pouvoir exécutif, destituez les directoires de départements, renouvelez le pouvoir judiciaire. »

L’indignation de l’Assemblée fut presque unanime ; elle passa à l’ordre du jour. Les fédérés, étonnés de ce mauvais accueil, écrivirent aux départements : « Vous ne nous reverrez plus ou vous nous verrez libres… Nous allons combattre pour la liberté, pour la vie… Si nous succombons, vous nous vengerez, et la liberté renaîtra de ses cendres. »

Mieux reçus des Jacobins, ils étaient aussi fort encouragés par la Commune de Paris. Le procureur de la Commune, Manuel, professa aux Jacobins cette doctrine nouvelle : que les fédérés, élus des départements, en étaient les représentants légitimes. Pétion, qui était là, appuyait cette doctrine de sa présence, de la puissante autorité du premier magistrat de Paris. Paris même, en sa personne, semblait adopter ces envoyés de la France, les encourager au combat.

Le 25 juillet, un festin civique fut donné aux fédérés sur l’emplacement des ruines de la Bastille, et la même nuit, du 25 au 26, un directoire d’insurrection s’assembla au Soleil-d’Or, petit cabaret voisin. Il y avait cinq membres du comité des fédérés, de plus les deux chefs des faubourgs, Santerre et Alexandre, trois hommes d’exécution, Fournier, dit l’Américain, Westermann et Lazouski, le Jacobin Antoine, les journalistes Carra et Gorsas, enfants perdus de la Gironde. Fournier apporta un drapeau rouge, avec cette inscription dictée par Carra : « Loi martiale du peuple souverain contre la rébellion du pouvoir exécutif. » On devait s’emparer de l’Hôtel de Ville et des Tuileries, enlever le roi sans lui faire de mal et le mettre à Vincennes. Le secret, confié à trop de personnes, était connu de la cour. Le commandant de la garde nationale alla trouver Pétion et lui dit qu’il avait mis le château en état de défense. Pétion alla la nuit même dissoudre les convives attardés du festin civique, qui croyaient combattre au jour. On se décida à attendre les fédérés de Marseille.

Barbaroux, leur compatriote, avait écrit à Marseille d’envoyer à Paris « cinq cents hommes qui sussent mourir ». Rebecqui, autre Marseillais, avait été les recruter, les choisir lui-même. Il ne faut pas oublier que, depuis deux ou trois ans, la guerre, sous diverses formes, existait dans le Midi. Les émeutes de Montauban, de Toulouse, le meurtrier combat de Nîmes en 1790, la guerre civile d’Avignon en 1790 et 1791, les affaires d’Arles, d’Aix, la dernière surtout où les gardes nationales avaient désarmé un régiment suisse, tout cela avait exalté dans ces contrées l’orgueil militaire, l’amour des combats, la furie de la Révolution. Rebecqui et ses Marseillais étaient alliés et amis du parti français d’Avignon ; ils en considéraient les crimes comme d’excusables représailles. Les cinq cents hommes de Marseille, qui n’étaient point du tout exclusivement Marseillais, étaient déjà, quoique jeunes, de vieux batailleurs de la guerre civile, faits au sang, très endurcis ; les uns, rudes hommes du peuple, comme sont les marins ou paysans de Provence, population âpre, sans peur ni pitié ; d’autres, bien plus dangereux, des jeunes gens de plus haute classe, alors dans leur premier accès de fureur et de fanatisme, étranges créatures, troubles et orageuses dès la naissance, vouées au vertige, telles qu’on n’en voit guère de pareilles que sous ce violent climat. Furieux d’avance et sans sujet, qu’il vienne un sujet de fureur, vous retrouverez des Mainvielle, que rien ne fera reculer, non pas même la Glacière.

Une chose, si l’on peut dire, les soutenait dans leurs colères et les rendait prêts à tout : c’est qu’ils se sentaient une foi. La foi révolutionnaire, formulée par un homme du Nord dans la Marseillaise, avait confirmé le cœur du Midi. Tous maintenant, ceux même qui ignoraient le plus les lois de la Révolution, ses réformes et ses bienfaits, tous savaient, par une chanson, pourquoi ils devaient dès lors combattre, tuer, mourir. La petite bande des Marseillais, traversant villes et villages, exalta, effraya la France par son ardeur frénétique à chanter le chant nouveau. Dans leurs bouches, il prenait un accent très contraire à l’inspiration primitive, accent farouche et de meurtre ; ce chant généreux, héroïque, devenait un chant de colère ; bientôt il allait s’associer aux. hurlements de la Terreur.

Barbaroux et Rebecqui allèrent recevoir les Marseillais à Charenton. Le premier, jeune, enthousiaste, généreux, lié d’une part aux Girondins par l’amitié des Roland, d’autre part fort intime avec ces hommes violents du Midi, rêvait une grandiose et pacifique insurrection, une redoutable fête, où quarante mille Parisiens, accueillant les Marseillais, et, pour ainsi parler, les prenant dans leurs bras, emporteraient d’un élan, sans avoir besoin de combat, l’Hôtel de Ville, les Tuileries, entraîneraient l’Assemblée, fonderaient la République. « Cette insurrection pour la liberté eût été majestueuse comme elle, sainte comme les droits qu’elle devait assurer, digne de servir d’exemple aux peuples ; pour briser leurs fers, il leur suffit de se montrer aux tyrans. »

Santerre promit les quarante mille hommes, et il en amena deux cents. Il n’avait aucune hâte de donner aux Marseillais l’honneur d’un si grand mouvement.

Barbaroux put voir bientôt combien ce plan romanesque d’une insurrection innocente, généreuse et pacifique, exécutée par des mains furieuses et déjà sanglantes, avait peu de vraisemblance. Dès le lendemain, aux Champs-Élysées, les Marseillais, invités à un festin, se trouvèrent, à deux pas des grenadiers des Filles-Saint-Thomas, et il y eut immédiatement une collision sanglante. Qui commença ? On ne le sait. Les Marseillais, chargeant d’ensemble, eurent un avantage facile ; leurs adversaires furent mis en fuite. Le pont-levis des Tuileries s’abaissa pour les recevoir, se releva pour arrêter les Marseillais qui s’élançaient à leur poursuite. Plusieurs des blessés, reçus aux Tuileries, furent consolés et pansés par les dames de la cour.

La petite armée fédérée, cinq cents Marseillais et trois cents Bretons, etc., en tout cinq mille hommes, était au complet dans Paris, l’insurrection était imminente. Tout le monde s’y attendait. Un muet tocsin sonnait dans les oreilles et dans les cœurs. Le 3 août, il retentit dans l’Assemblée même. Pétion, à la tête de la Commune, se présente à la barre. Spectacle étrange, le froid, le flegmatique Pétion, ayant derrière lui ses dogues, les Danton et les Sergent, qui le poussaient par derrière, débitant de sa voie glacée un brûlant appel aux armes.

« La Commune vous dénonce le pouvoir exécutif… Pour guérir les maux de la France, il faut les attaquer dans leur source et ne pas perdre un moment. » — Suivent les crimes de Louis XVI, ses projets sanguinaires contre Paris, les bienfaits de la nation envers lui, son ingratitude, le détail des entraves qu’il met à la défense nationale, l’insolence des autorités départementales qui se font arbitres entre l’Assemblée et le roi et voudraient mettre la France en république fédérative… « Nous aurions désiré pouvoir demander seulement la suspension momentanée de Louis XVI ; la constitution s’y oppose. Il invoque sans cesse la constitution ; nous l’invoquons à notre tour et nous demandons la déchéance… Il est douteux que la nation puisse se fier à la dynastie ; nous demandons des ministres nommés hors de l’Assemblée, par le scrutin des hommes libres, en attendant que la volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit légalement prononcée en Convention nationale. »

Il y eut un grand silence. La pétition fut renvoyée à un comité. La question de la déchéance fut ajournée au jeudi 9 août. Ceci n’était plus une furie de populace, une bravade de fédérés. C’était la grande Commune qui prenait l’avant-garde, sommait l’Assemblée de la suivre. C’était le roi de Paris qui venait dénoncer le roi. Dans l’état de misère, de sourde fureur où était la population, on pouvait craindre que la péroraison d’une telle harangue ne fût l’assaut des Tuileries, que les mots ne fussent des actes, que la cause de la liberté, au lieu de se décider par les batailles du Rhin, ne fût remise au hasard d’une émeute de Paris.

La séance du soir fut courte. On rentra chez soi, on consulta les siens. C’est dans ces grandes circonstances que les hommes, incertains, flottants, suivent, sans bien s’en rendre compte, l’influence de leurs entourages, de leurs affections. Quand la lumière de l’esprit vacille, on cherche celle du cœur. Il serait intéressant de savoir, en cette occasion, quelle fut la table du soir pour les grands chefs d’opinion, ce que fut ce soir là Robespierre à la table des Duplay, Vergniaud chez Madame Roland ou Mlle Candeille. Autant qu’on peut conjecturer, soit par crainte pour la liberté qui pouvait périr en une heure, soit par instinct d’humanité, au moment de voir le sang couler, tous furent incertains ou reculèrent à l’apparition prochaine du terrible événement.

Robespierre ne dit rien le soir aux Jacobins, et très probablement s’abstint d’y aller, pour n’exprimer nulle opinion sur les mesures immédiates qu’il convenait de prendre. Il laissa passer le jour, ordinairement décisif dans les révolutions de Paris, le dimanche (5 août). Il se tut le 3, il se tut le 4 et ne recouvra la parole qu’après que ce jour fut passé, le lundi 6 août.

Pour la Gironde et les amis des Roland, qui étaient dans l’action même, ils ne s’abstinrent pas, mais se divisèrent. La Gironde proprement dite, sa pensée, Brissot, sa parole, Vergniaud, redoutaient l’insurrection. Les amis des Girondins, le jeune Marseillais Barbaroux, l’appelaient et la préparaient. Rien n’indique de quel côté pencha Madame Roland.

On ne peut ici accuser personne. Il y avait lieu vraiment d’hésiter et de réfléchir. Il y avait à parier que la cour aurait le dessus si l’on hasardait le combat. La Gironde avait provoqué, ordonné l’organisation de l’armée des piques, mais elle commençait à peine. Rien n’était moins discipliné, moins exercé, moins imposant que les bandes des faubourgs. Les fédérés mêmes, quoique braves, étaient-ils de vrais soldats ? Pour l’armée des baïonnettes, la garde nationale, il était infiniment probable qu’une grande partie ne ferait rien, et qu’une autre, très nombreuse, serait contre l’insurrection.

L’attaque des Tuileries n’était point chose facile. Le château, du côté du Carrousel surtout, était un fort redoutable. Il n’y avait pas de grille comme aujourd’hui, point de grand espace libre ; mais trois petites cours contre le château, fermées de murs, dont les jours donnaient sur le Carrousel et permettaient de tirer fort à l’aise sur les assaillants. Ceux-ci parvenaient-ils à pénétrer, ils étaient perdus, ce semble ; ces trois cours étaient trois pièges, justement comme cette cour du château du Caire où le pacha fit si commodément fusiller les Mameluks. Une fois là, on devait être criblé des fenêtres, foudroyé de tous côtés.

La garnison était très sûre. Elle devait, outre les gardes nationaux les plus dévoués, compter les bataillons suisses, cette milice brave et fidèle, compter les restes de la garde constitutionnelle (nous l’avons vu, des Murat, des La Rochejaquelein), compter la noblesse française, ainsi se nommaient eux-mêmes les gentilshommes qui s’engageaient à défendre le château. D’Hervilly, leur chef, était une épée connue ; il avait formé, recruté un petit corps redoutable, composé uniquement de maîtres d’armes qu’il éprouvait lui-même et de spadassins.

Oui, il y avait lieu de songer. Si l’insurrection venait se faire prendre, écraser au traquenard des Tuileries, l’Assemblée elle-même était frappée à mort et perdait la force légale, qui jusqu’ici était dans ses mains. Si elle pouvait, de cette force, vaincre sans combat, pousser le roi de proche en proche à remettre le pouvoir aux ministres patriotes, pourquoi livrer la grande cause au hasard d’un petit combat, aux chances d’une surprise, d’une panique peut-être, d’un irréparable revers ?

Telles furent les pensées de la Gironde. L’ambition y fut pour quelque chose sans doute. Mais, l’ambition même à part, il faut reconnaître qu’il y avait bien lieu d’hésiter. Disons aussi qu’à cette grande époque, à ce rare moment de patriotisme enthousiaste, l’égoïsme et l’intérêt personnel, sans disparaître entièrement, furent tout à fait secondaires dans les résolutions des hommes. Il faut rendre cette justice alors aux hommes de tout parti.

Le 26 juillet, Brissot avait avoué le motif, fort sérieux, qui, au moment de briser le trône, faisait hésiter la Gironde ; il était fondé dans la vieille superstition, absurde, mais trop réelle, et qu’on ne pouvait méconnaître : « Les hommes attachent au mot de roi une vertu magique qui préserve leur propriété. »

À cette idée ajoutez un sentiment, naturel à l’aspect de la fureur qu’on voyait gronder dans le peuple : la crainte d’une grande et terrible effusion de sang humain, qui renouvelât la Glacière, calomniât la liberté, déshonorât la France. On apprit qu’à Marseille un contre-révolutionnaire avait été égorgé par le peuple. À Toulon, chose déplorable, fatale aux amis de la liberté, c’était la loi elle-même, je veux dire ses principaux organes, sur lesquels on avait porté le couteau. Le procureur général syndic (nous dirions préfet) du département, quatre administrateurs, l’accusateur public, un membre du district, d’autres citoyens encore, avaient été massacrés. Si de telles choses arrivaient si loin, contre des magistrats secondaires dont la responsabilité ne pouvait être bien grande, que serait-ce contre le roi ? Que serait-ce ici, à Paris, où depuis si longtemps les Marat et les Fréron demandaient des têtes, du sang, des supplices atroces, des mutilations, des bûchers ?…

Un fait révélé plus tard montre assez combien ceux mêmes qui se mettaient en avant, Pétion et autres, étaient effrayés sur le caractère de meurtrière violence qu’allait prendre la Révolution. Duval d’Espreménil celui qui l’avait jadis commencée dans le Parlement, mais depuis fol et furieux dans le sens contraire, ayant parlé indiscrètement pour la cour dans le jardin des Tuileries, fut reconnu, poursuivi de la foule, frappé, maltraité ; bientôt tous ses vêtements leur restaient aux mains ou tombaient sur lui en lambeaux sanglants. Il traversa, vivant encore, le Palais-Royal, se jeta heureusement dans la Trésorerie, qui était en face. On ferma les portes. La foule rugissait autour, allait les forcer. La pauvre petite femme de Duval (il venait de se marier) parvint à traverser tout, voulant mourir avec lui. On alla chercher bien vite le maire de Paris. Pétion vint en effet, entra, vit sur un matelas un spectre pâle et sanglant. C’était Duval, qui lui dit : « Et moi aussi, Pétion, j’ai été l’idole du peuple… » Il n’avait pas fini ces mots que, soit l’excès de la chaleur, soit terreur et pressentiment trop vrai de sa destinée prochaine, Pétion s’évanouit.

Oui, il y avait lieu de songer, à la veille du 10 août, Ce n’était pas seulement la Gironde qui hésitait, c’étaient d’excellents citoyens, Cambon par exemple, qui ne tinrent à la Gironde que fort indirectement, qui n’en eurent nullement l’esprit et ne connurent d’autre sentiment que l’intérêt de la France. Le 4 août, Cambon obtint que l’Assemblée demandât à sa commission des Douze un rapport « pour rappeler le peuple aux vrais principes de la constitution ». Cette commission y travailla immédiatement, et Vergniaud vint, en son nom, séance tenante, proposer d’annuler l’acte insurrectionnel de la section de Mauconseil, ce qui fut à l’instant décrété sans discussion.

Et pourtant, nous le savons bien mieux aujourd’hui, Vergniaud et Cambon avaient tort. L’insurrection seule, la plus prompte insurrection, pouvait encore sauver la France. Il n’y avait pas un jour à perdre. La royauté toujours aux Tuileries, servant de point de ralliement aux nobles et aux prêtres par tout le royaume, c’était le plus formidable auxiliaire des armées de la coalition. La reine attendait, appelait ces armées, la nuit et le jour. Elle avouait à ses femmes ses vœux et son espérance. Une nuit, dit Mme Campan, que la lune éclairait sa chambre, elle la contempla et me dit que, dans un mois, elle ne verrait pas cette lune, sans être dégagée de ses chaînes. Elle me confia que tout marchait à la fois pour la délivrer. Elle m’apprit que le siège de Lille allait se faire, qu’on leur faisait craindre que, malgré le commandant militaire, l’autorité civile ne voulût défendre la ville. Elle avait l’itinéraire des princes et des Prussiens ; tel jour, ils devaient être à Verdun, et tel jour, à un autre endroit. Qu’arriverait-il à Paris ? Le roi n’était pas poltron ; mais il avait peu d’énergie. « Je monterais bien à cheval, disait-elle encore, mais alors j’anéantirais le roi… »

Tout le monde voyait aux portes de la France deux armées disciplinées, redoutables par leurs précédents : la prussienne, pleine de la tradition du grand Frédéric ; l’autrichienne et hongroise, illustre par les succès de la guerre des Turcs. Ces deux armées avaient de plus cette grave particularité, qu’elles venaient, presque sans coup férir, d’étouffer déjà deux révolutions, celle de Hollande et de Belgique. Nul politique, nul militaire ne pouvait croire à une résistance sérieuse de la part de nos armées désorganisées, des masses indisciplinées qui venaient derrière, de nos généraux suspects, d’une cour qui appelait l’ennemi. Un miracle seul pouvait sauver la France, et peu de gens l’attendaient.

Madame Roland avoue sans détour qu’elle complait peu sur la défense du Nord, qu’elle examinait avec Barbaroux et Servan les chances de sauver la liberté dans le Midi, d’y fonder une république. « Nous prenions, dit-elle, des cartes géographiques, nous tracions la ligne de démarcation. — Si nos Marseillais ne réussissent pas, disait Barbaroux, ce sera notre ressource. »

Ceci n’était pas particulier aux Girondins. Marat, la veille du 10 août, demanda à l’un d’entre eux de le sauver à Marseille et se tint prêt à partir sous l’habit d’un charbonnier.

Vergniaud affirme que Robespierre avait la même intention, et que c’était aussi à Marseille qu’il voulait se retirer. Quoiqu’on soit porté à douter de l’affirmation d’un ennemi sur un ennemi, j’avoue que le témoignage d’un tel homme, loyal, plein de cœur et d’honneur, me semble avoir beaucoup de poids.

Deux hommes seuls, parmi ceux qui influaient, paraissent avoir été immuablement opposés à l’idée de quitter Paris, les deux qui avaient du génie, Vergniaud et Danton. La chose est à peu près certaine pour Danton. Celui qui, après le 10 août, quand l’ennemi approchait, ne sourcilla pas et s’obstina à faire face, celui-là, avant le 10, dans un péril moins imminent, ne faiblit pas à coup sûr.

Pour Vergniaud, la chose est certaine. Il donna son avis en présence d’environ deux cents députés. Contre l’opinion de la plupart de ses amis, il dit : « Que c’était à Paris qu’il fallait assurer le triomphe de la liberté ou périr avec elle ; que, si l’Assemblée sortait de Paris, ce ne pouvait être que comme Thémistocle, avec tous les citoyens, en ne laissant que des cendres, ne fuyant un moment devant l’ennemi que pour lui creuser son tombeau. »

Vergniaud et Danton jugèrent justement comme Richelieu, quand la reine Henriette lui faisait demander si elle pouvait se réfugier en France. Il écrivit en marge de la lettre : — « Faut-il dire à la reine d’Angleterre que qui quitte sa place la perd ? » — Et Louis XI disait : « Si je perds le royaume et que je me sauve avec Paris, je me sauve la couronne sur la tête. »

Comme allait-on s’y prendre pour résister dans Paris ? La première chose était d’en être maître. Or, Paris n’avait point Paris, tant que l’ami des Prussiens était dans les Tuileries. C’est par les Tuileries qu’il fallait commencer la guerre.

Obtiendrait-on d’un peuple, peu aguerri jusque-là, un moment de colère généreuse, un violent accès d’héroïsme qui fît cette folie sublime ? Cela était fort douteux. Ce peuple semblait trop misérable, abattu peut-être sous la pesanteur des maux. Le Girondin Grangeneuve, dans l’ardeur de son fanatisme, demanda cette grâce au capucin Chabot, qu’il lui brûlât la cervelle, le soir, au coin d’une rue, pour voir si cet assassinat, dont on eût certainement accusé la cour, ne déciderait pas le mouvement. Le capucin, peu scrupuleux, s’était chargé de l’affaire, mais, au moment, il eut peur, et Grangeneuve se promena toute la nuit attendant en vain la mort et désolé de ne pouvoir l’obtenir.

Michelet

https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_la_R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise_(Michelet)/Livre_VI/Chapitre_9


Quel est le plus haut sommet de la Révolution française ? C’est la « Commune insurrectionnelle » de Paris !!!

Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, sous la menace du danger extérieur (le manifeste de Brunswick de l’armée de la noblesse française unie aux armées féodales européennes vient d’être publié et il affirme la lutte à mort contre le peuple français révolté) et la crainte d’une trahison de Louis XVI, 28 sections sur 48 nomment des commissaires à pouvoirs illimités. La Commune de Paris est supprimée ; Mandat, le commandant de la garde nationale de Paris, est assassiné et remplacé par Santerre. La commune insurrectionnelle qui prend sa place élit comme premier président Huguenin. Par la suite, elle est dirigée par Jérôme Pétion, Pierre Louis Manuel et son substitut Danton.

Le 10 août et les jours suivants, les sections qui n’avaient pas élu de commissaires rejoignent les 28 premières sections. Le 11, la section de la place Vendôme, qui se rebaptise section des piques, élit Robespierre comme représentant. À ce moment-là, 52 commissaires désignés avec la participation des citoyens forment le Conseil général de la Commune. Le 21 août, le Conseil général de la Commune obtient que le département de Paris soit dissous : ainsi, la Commune prenait sa place, cumulant les pouvoirs communal et départemental. Les rivalités entre l’Assemblée législative finissante et la Commune durent jusqu’à la fin du mois d’août. La Commune fait pression pour accélérer les procès des coupables du massacre du 10 août, et finit par obtenir le 17 août la création d’un tribunal extraordinaire élu par les sections. L’Assemblée décide de frapper en décrétant le renouvellement du Conseil général de la Commune ; mais celui-ci refuse, et fait annuler le décret. L’Assemblée se contente de faire élire six représentants par chaque section pour compléter le Conseil.

Le 2 septembre, la Commune décrète de faire tirer le canon d’alarme, sonner le tocsin et battre la générale : c’est le début des massacres de Septembre. Elle envoie des représentants inspecter les prisons, tenter de modérer les massacres, mais globalement son action est peu décisive.

A la veille du 10 août 1792, les sections arrachèrent à l’Assemblée le droit de se réunir en permanence ; et après le 10 août non plus seulement ceux qui payaient le « cens » mais tous les citoyens y furent admis. (…) Nous voyons les premiers symptômes de dualité de pouvoirs dès juillet 1789. A l’orée de la Révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l’Assemblée nationale, mais déjà entre l’Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s’appuyant sur les couches inférieures du tiers état de la capitale. (…) La dualité de pouvoirs se manifesta d’une façon beaucoup plus accusée à l’occasion de l’insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s’étaient réunis à l’Hôtel de Ville. (…) Le 10 août, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. Celle-ci se présenta face à l’Assemblée bourgeoise comme l’organe de la volonté populaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle peut durer un certain temps, mais pas très longtemps. (…) Tôt ou tard, l’un des pouvoirs finit par éliminer l’autre. (…) « La dualité de pouvoirs est, en son essence, un régime de crise sociale : marquant un extrême fractionnement de la nation, elle comporte, en potentiel ou bien ouvertement, la guerre civile. » Au lendemain du 10 août, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrèrent un instant. Cette situation qui provoqua une crise politique aiguë, ne dura que quelques semaines. L’un des deux pouvoirs dut finalement s’effacer devant l’autre, et ce fut la Commune. Au lendemain du 10 août 1792, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrent un instant. Cette situation, qui provoqua une crise politique aigüe, ne persista que quelques semaines. La Commune eut le dessous. Le 31 mars 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s’était substituée à la Commune et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité ne dura cette fois, que l’espace d’un matin. Le pouvoir officiel s’empressa de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle. Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir borugeois et le pouvoir des masses, continua sourdement. Elle prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l’Assemblée le culte de la Raison. La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Commune qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central. En février-mars 1794, la lutte se raviva entre les deux pouvoirs. Celui issu des masses fut, alors, d’avantage représenté par les sociétés populaires des sections, groupées en un comité central, que par la Commune elle-même.

Lire encore :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5543

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