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Le réformisme de Bernstein
mardi 17 juin 2025, par
Gueorgui Plekhanov
De quoi devrions-nous le remercier ?
Lettre ouverte à Karl Kautsky
(Octobre 1898)
Cher et estimé camarade :
Permettez-moi de commencer par vous remercier du plaisir que j’ai éprouvé à entendre vos discours au congrès de Stuttgart de la social-démocratie allemande. Ces discours ont été un événement politique d’une grande importance, étant donné l’approbation chaleureuse que vous avez reçue de la part de la grande majorité des délégués au congrès. Il fut un temps où les discours et les articles de certains membres du parti allemand, tels que Herren Bernstein, Conrad Schmidt et Heine, pouvaient éveiller dans le cœur de nos ennemis l’espoir ardent que les social-démocrates allemands avaient l’intention d’abandonner le terrain révolutionnaire de la lutte de classe et de s’enfoncer dans le bourbier de l’opportunisme ; cet espoir s’est maintenant dissipé comme la brume matinale. Il n’y a plus de doute. On se rend compte que Herren Bernstein, Conrad Schmidt et Heine n’exprimaient pas les vues du parti et que le camarade Singer avait raison de dire dans son discours de clôture : nous sommes et nous resterons ce que nous avons toujours été. En effet, la social-démocratie allemande est restée ce qu’elle a toujours été et à tout moment : le véritable porte-étendard de la pensée révolutionnaire de notre temps !
Il est regrettable que l’un de vos discours contienne des passages susceptibles d’affaiblir quelque peu l’impression générale, profonde et agréable, et de donner lieu à de nombreux malentendus à l’avenir. Je veux parler de votre discours contre Bernstein. Comme les points controversés qu’il contient ne pouvaient que surprendre beaucoup d’autres personnes que moi-même, je voudrais les évoquer dans une lettre ouverte à vous, au lieu d’un entretien privé.
Vous avez déclaré dans votre discours : « Bernstein ne nous a pas découragés, mais nous a donné matière à réflexion ; nous lui en serons reconnaissants. »
C’est vrai, mais seulement en partie. Bernstein n’a pas découragé les social-démocrates allemands, comme le montrent les décisions du congrès du parti de Stuttgart. Mais nous a-t-il donné matière à réflexion ? A-t-il été en mesure de le faire ? Je ne crois pas que ce soit le cas.
Pour donner matière à réflexion, il faut soit apporter des faits nouveaux, soit présenter des faits connus sous un jour nouveau. Bernstein n’a fait ni l’un ni l’autre, ce qui explique qu’il n’ait pas réussi à faire réfléchir qui que ce soit.
Peut-être me trompe-je dans mon évaluation des activités littéraires de Bernstein. Voyons si c’est le cas.
Il va sans dire que nous ne nous intéressons ici qu’à la partie de son activité littéraire qui lui a valu d’être critiqué par certains de ses camarades. Il s’agit ici des dernières années de son activité. Il peut y avoir des opinions divergentes sur son œuvre littéraire antérieure, mais nous n’avons aucune raison de nous y étendre ici.
Ces dernières années, Bernstein a mené une lutte contre ce qu’il a appelé la phraséologie révolutionnaire en général et contre la « théorie des catastrophes » en particulier. L’essentiel de son argumentation contre cette théorie consiste à affirmer ce qu’il considère comme un fait indubitable : à savoir que de nombreuses opinions exprimées par Marx et Engels dans le Manifeste communiste n’ont pas été confirmées par le cours ultérieur de la vie sociale. « L’aggravation des rapports sociaux, dit-il, ne s’est pas produite de la manière décrite dans le Manifeste . Il est non seulement inutile, mais extrêmement stupide de fermer les yeux sur cela. Le nombre des propriétaires, loin de diminuer, a augmenté. L’énorme croissance de la richesse sociale s’est accompagnée, non pas d’une diminution rapide du nombre des magnats capitalistes, mais d’un plus grand nombre de capitalistes de tous les niveaux. Les couches moyennes changent de caractère, mais elles ne disparaissent pas de l’échelle sociale. » Si nous ajoutons à ces réflexions de Bernstein ses remarques selon lesquelles la concentration se fait très lentement dans certaines branches de l’industrie et qu’il ne faut pas s’attendre à des crises commerciales aussi aiguës et aussi étendues qu’auparavant, nous aurons le droit de dire que cela épuise tous ses arguments contre la « théorie des catastrophes ». Et maintenant, cher et estimé camarade, si vous réfléchissez sérieusement à cette argumentation, vous verrez qu’elle ne contient rien, absolument rien, qui n’ait déjà été dit à maintes reprises par nos ennemis du camp bourgeois. Dans ce cas, vous devrez aussi admettre que nous n’avons absolument aucune raison de nous sentir redevables à Bernstein.
Vous connaissez sans doute les écrits de M. Schultze-Gävernitz. Prenez son livre Zum sozialen Frieden et lisez-en les pages 487 et suivantes dans le tome 2. L’auteur s’efforce de réfuter la « théorie des catastrophes » qu’il formule ainsi : « Le développement de la grande industrie signifie que les ouvriers sont de plus en plus réduits à l’état de prolétariat indifférencié, que la richesse se concentre entre les mains d’un petit nombre, que les classes moyennes disparaissent et que le parti de la révolution sociale apparaît. » D’après Schultze-Gävernitz, les faits ne cadrent pas avec cette théorie : « Les statistiques détaillées fournies par le Board of Trade montrent le contraire en Angleterre, ce qui laisse sans appui la tendance social-révolutionnaire. » D’une part, la situation économique des ouvriers s’est constamment améliorée au cours des cinquante dernières années ; d’autre part, « l’idée répandue selon laquelle la propriété se concentre entre des mains de plus en plus réduites » s’est révélée erronée. Enfin, la généralisation des sociétés par actions a entraîné un nombre toujours croissant de petits épargnants dans les bénéfices des grandes entreprises industrielles. Toutes ces circonstances réunies ouvrent, selon Schultze-Gävernitz, la voie à une solution pacifique de la question sociale.
Il exprime des opinions similaires dans un autre livre, Der Grossbetrieb—ein wirtschaftlicher und sozialer Fortschritt .
« Il est loin d’être vrai que les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres ; en fait, c’est exactement l’inverse qui se produit, comme le prouvent les statistiques en Grande-Bretagne. Au moment où les employeurs industriels arrivent au premier plan social et politique, de nouvelles classes moyennes surgissent à leur suite, qui gagnent en force d’abord économiquement, puis politiquement. » (p. 225)
Les arguments et les conclusions de Schultze-Gävernitz se réfèrent à la Grande-Bretagne. Il admet que les relations évoluent différemment dans d’autres pays et qu’en Allemagne, par exemple, « les classes moyennes continuent de diminuer rapidement ». Il attribue cependant ce fait au seul retard de l’Allemagne , montrant ainsi que ce qu’il estime être en droit d’affirmer à propos de la Grande-Bretagne s’appliquera également à l’Allemagne.
Ce n’est pas le lieu de montrer ici à quel point les arguments et les conclusions de Schulze-Gävernitz sont partiaux et tendancieux. Vous, cher et estimé camarade, vous le savez bien mieux que moi. George Joachim Goschen, l’un des chercheurs qui cherchaient à prouver qu’une nouvelle classe moyenne était en train de se former en Grande-Bretagne, a déclaré dans un discours qu’il a prononcé en décembre 1887 devant la Royal Statistical Society : « L’expression péjorative à l’égard des statisticiens selon laquelle « les chiffres prouvent tout »… signifie simplement que les chiffres, qui ne disent jamais de mensonges, peuvent être manipulés de manière à présenter des mensonges. Les chiffres eux-mêmes ne mentent jamais, mais chacun doit admettre qu’il n’existe pas de matériau solide et précis qui puisse être aussi facilement manipulé pour les besoins particuliers du compilateur que les statistiques. » Ces paroles de Goschen me reviennent à l’esprit chaque fois que j’ai l’occasion de feuilleter le livre de Schultze-Gävernitz cité plus haut, mais je ne m’y attarderai pas ici. Je voulais simplement vous faire remarquer que Bernstein ne fait que répéter ce que Schultze-Gävernitz avait dit il y a quelques années.
Mais Schultze-Gävernitz n’a rien dit de nouveau non plus. Plusieurs statisticiens anglais ont traité le même sujet avant lui, comme par exemple Goschen, cité plus haut, et plusieurs économistes français, comme Paul Leroy-Beaulieu dans son essai sur la répartition des richesses et la tendance à la moindre inégalité des statuts sociaux (Paris, 1881). Il n’est pas exagéré de dire que les travaux de Schultze-Gävernitz que j’ai cités ne sont rien d’autre qu’une nouvelle variation sur un vieux thème traité spécialement et de la manière la plus détaillée par Paul Leroy-Beaulieu. Bernstein ne fait donc que nous donner à réfléchir sur des économistes bourgeois. Pourquoi devrions-nous le remercier lui et non pas ces économistes ? Pourquoi devrions-nous affirmer que c’est Bernstein et non eux qui nous a donné matière à réflexion ? Non, très estimé et cher camarade, nous ne pouvons pas faire cela. Si nous devons vraiment parler ici de notre dette de reconnaissance, soyons justes et adressons nos remerciements à qui de droit. Faisons-le, en général, à tous les partisans et admirateurs des « harmonies économiques », et, bien entendu, en premier lieu, à l’immortel Bastiat.
Bernstein a souvent regretté que « les tentatives sérieuses de mettre en pratique scientifiquement le socialisme scientifique soient encore très rares » et, en lançant dans ses Problèmes du socialisme une « critique approfondie des théories et des revendications social-démocrates depuis longtemps prouvées », il déclare fièrement que « tout travail théorique consiste en une critique « approfondie » de propositions jusqu’ici reconnues » et que « si la Neue Zeit veut être l’organe théorique de la social-démocratie, elle ne peut se dispenser d’une telle critique « approfondie ». « D’ailleurs, poursuit-il, quelle erreur n’a pas été un jour une « vérité depuis longtemps prouvée » ? » Et quel a été le résultat de son « travail théorique » ? Quelques considérations philistines, comme l’importance du « principe de l’auto-responsabilité économique », puis... un tournant décisif vers le point de vue théorique des adversaires du socialisme scientifique . Bernstein nous présente les « vérités » de la dernière économie bourgeoise, s’imaginant qu’il « porte la théorie de Marx au-delà du point où elle se trouvait laissée par ce grand penseur ». Quelle étrange illusion ! On ne peut que répéter de Bernstein ce que Faust dit de Wagner :
Mit gier’ger Hand nach Schätzen gräbt,
Und froh ist, wenn er Regenwürmer findet ! [1]
Au moment où le congrès du parti de Stuttgart achevait ses délibérations, le camarade Greulich prit la défense de Bernstein, déclarant d’ailleurs : « Je suis profondément convaincu que notre cause ne peut que profiter de la critique. La social-démocratie allemande a reçu un grand héritage de ces grands penseurs que sont Marx et Engels. Mais il ne s’agit pas ici de la vérité ultime, mais de la science, qui doit toujours tenir compte des faits à nouveau. » Rien de plus vrai, mais le camarade Greulich pense-t-il vraiment que le grand héritage que nous ont légué Marx et Engels puisse gagner quelque chose à une fusion éclectique avec les doctrines des économistes bourgeois ? Peut-il vraiment oser appeler critique quelque chose qui soit une itération absolument acritique de ces doctrines ? Or, nous ne trouvons chez Bernstein que cette itération acritique. C’est seulement grâce à cette itération acritique qu’il a pu nous faire don de ses vers de terre .
Je ferai remarquer au passage que Bernstein n’est pas le seul à avoir fait montre d’une telle acrimonie à l’égard des doctrines de nos adversaires, bien qu’il l’ait montré avec une franchise particulière. Il y a aussi d’autres de nos camarades savants qui trouvent un plaisir passager à essayer de prouver qu’ils peuvent être « critiques » même à l’égard de Marx lui-même. A cette fin, ils prennent sa théorie sous la forme déformée que lui ont donnée ses adversaires bourgeois et déchaînent ensuite triomphalement leur « critique » à l’aide d’arguments empruntés à ces adversaires.
Bien sûr, vous comprenez, très estimé et cher camarade, que ce n’est pas la théorie socialiste qui a quelque chose à gagner de ce genre de « critique » ; au mieux, cela ne fera qu’accroître la faveur dans laquelle de tels « critiques » sont tenus dans les milieux bourgeois instruits .
La théorie de Marx n’est certes pas une vérité ultime ou éternelle, mais elle est la vérité sociale suprême de notre époque , et nous avons tout aussi peu de raisons de la rabaisser au niveau des « harmonies économiques » des Bastiats et Says de nouvelle génération que d’accueillir comme une critique sérieuse les tentatives faites dans le même sens, et de les approuver.
Je vous prie de m’excuser de cette digression, très estimé et cher camarade. Je reviens maintenant à Bernstein, à l’épisode désormais retentissant du « but ultime ». [1*]
* * *
II
Après que Bernstein eut clairement exprimé son indifférence à l’égard du but final, il se vit obligé de s’expliquer pour se justifier, ce qui ne mena à rien. En lisant ses explications et ses justifications, je me rendis de plus en plus compte de l’utilité de la vieille règle éprouvée que tout écrivain doit observer sans faille, à savoir qu’il faut d’abord examiner attentivement les épreuves de ses articles et les envoyer ensuite seulement à l’imprimeur , car les corrections apportées après la publication d’un article ne servent que rarement à quelque chose. En même temps, je me demandais ce qui avait pu inciter Bernstein à écrire cet article qui manquait manifestement de tout sens logique ou, comme on dit, qui était sans rime ni raison. J’ai d’abord pensé qu’il avait repris à sa manière, à la Bernstein, la célèbre phrase qui appartient, si je ne me trompe, à Lessing : « Si le Créateur tenait dans une main toute la vérité et dans l’autre un effort vers cette vérité et me demandait de choisir entre les deux, je préférerais l’effort vers la vérité à la possession de la vérité toute faite. » Mais ensuite, j’ai eu l’occasion de tourner les pages de Zum sozialen Frieden et j’ai vu que cette phrase bien connue avait une tout autre origine.
Selon Schultze-Gävernitz, l’ancienne économie britannique était hostile à toute législation du travail et ne pouvait qu’être hostile, car cette législation limitait la liberté individuelle des adultes. Or, les restrictions à la liberté individuelle étaient une conséquence inévitable de la législation des fabriques, qui, de son côté, ne pouvait que se développer avec l’influence politique croissante de la classe ouvrière. Ces conditions préparèrent, en Angleterre, l’acceptation et la diffusion de la théorie du socialisme continental, qui avait cependant subi un changement sensible, dans la mesure où « l’affirmation selon laquelle la condition des ouvriers était désespérée » avait, pour ainsi dire, perdu sa validité. « Le socialisme perd ainsi son caractère révolutionnaire », poursuit Schultze-Gävernitz, « et sert à justifier des revendications législatives. Il est donc, au fond, indifférent que l’étatisation de tous les moyens de production soit acceptée ou rejetée comme objectif ultime, mais il est indifférent que l’Étatisation de tous les moyens de production soit acceptée ou rejetée comme objectif ultime. car, si cette exigence est essentielle au socialisme révolutionnaire, il n’en est pas de même du socialisme pratique-politique, qui préfère les objectifs immédiats aux objectifs lointains . » ( Zum sozialen Frieden , II, S.98).
Parmi les représentants du socialisme « pratique-politique » britannique figure, selon Schultze-Gävernitz, John Stuart Mill, qui, bien que n’étant pas socialiste dans « l’esprit d’Engels et de Marx », considère néanmoins que l’intervention de l’État dans les activités économiques individuelles est autorisée et est « le premier économiste politique à défendre la nécessité d’étendre, dans certaines conditions, la protection aux hommes adultes également » ( Zum sozialen Frieden , II, p. 99). J’affirme qu’Eduard Bernstein est aujourd’hui un socialiste « pratique-politique » de la même trempe. Schultze-Gävernitz nous raconte l’histoire du développement des vues « socialistes » de John Stuart Mill, et ce, en s’appuyant sur l’autobiographie de ce dernier. De notre côté, nous pouvons nous représenter exactement de la même manière le cours de l’évolution d’Edouard Bernstein, en tenant compte de ses propres explications et en les reliant aux idées citées plus haut de Schultze-Gavernilz sur l’importance secondaire du but ultime pour les socialistes « pratico-politiques » .
Après avoir assimilé l’opinion de Schultze-Gavornitz et d’autres harmonistes, selon laquelle le développement de la vie sociale en Angleterre contredit les vues d’Engels et de Marx, Bernstein s’est senti attiré vers le socialisme « pratique-politique » décrit par le même Schultze-Gavernitz, pour lequel le but ultime, l’étatisation de tous les moyens de production, est en effet quelque chose de presque indifférent, sinon tout à fait utopique. Et maintenant, pénétré de l’esprit de ce socialisme, Bernstein s’est empressé de faire connaître sa nouvelle attitude à l’égard du but ultime, la remarque de Schultze-Gavernitz sur le but ultime déterminant non seulement la direction de sa pensée, mais même son mode d’expression. Ainsi tout devient parfaitement clair et sa célèbre phrase, qui semblait à première vue des plus absurdes, acquiert un sens très clair et très précis. Il est vrai que Bernstein lui-même est effrayé par ce sens, et cela se confirme par ses explications et ses tentatives de se justifier. C’est ce que montre aussi sa lettre au congrès du parti de Stuttgart, dans laquelle il écrit : « Les prévisions faites dans le Manifeste communiste sur l’évolution de la société moderne étaient justes, dans la mesure où elles caractérisaient les tendances générales de cette évolution. » Mais ce qui suit dans la lettre contredit manifestement ces mots, et si Bernstein lui-même ne s’en rend pas compte ou ne veut pas s’en rendre compte, la contradiction est évidente aussi bien pour les amis que pour les ennemis de notre cause. Vous l’avez magnifiquement souligné dans votre discours de Stuttgart, lorsque vous avez dit : « Il (Bernstein) nous explique que le nombre des capitalistes riches augmente, de sorte que les bases sur lesquelles nous avons construit nos vues sont fausses. En effet, si cela était vrai, non seulement le moment de notre victoire serait très éloigné, mais nous n’atteindrions jamais notre but. »
Le camarade Liebknecht s’exprimait à peu près de la même manière : « Si les arguments de Bernstein étaient vrais, nous pourrions alors enterrer notre programme et tout notre passé, et cesserions d’être un parti prolétarien. »
D’autre part, le professeur Julius Wolf écrivait, peu après la parution de l’article de Bernstein sur La lutte de la social-démocratie et les révolutions dans la société : « On ne saurait exagérer l’importance de ses paroles. Elles sont un coup de poing porté à la théorie socialiste actuelle, une déclaration de guerre ouverte contre elle. » ( Illusionisten und Realisten in der Nationalökonomie , Zeitschrift für Sozialwissenschaft , 1898, tome 4, page 251.)
Je n’ai pas la moindre intention de contester à Bernstein le droit de se battre contre le parti dont les idées ont été prônées jusqu’à présent. Chacun a le droit de changer d’opinion. Mais il n’aurait pas dû essayer de nous convaincre que ce changement d’opinion n’avait pas d’importance. Il aurait dû savoir et comprendre que ses nouvelles idées mèneraient inévitablement à la « paix sociale » prônée par M. Schultze-Gävernitz et consorts. Bref, Bernstein avait parfaitement le droit de combattre la social-démocratie, mais il aurait dû le faire en déclarant clairement ses intentions. Comme il ne l’a pas fait, il mérite non pas notre reconnaissance, mais un reproche amer. A la Renaissance et même avant, des savants ont fait de leur mieux pour prouver que certains philosophes de l’Antiquité étaient chrétiens. Il va sans dire qu’ils ont effectivement prouvé, non pas ce qu’ils avaient voulu prouver, mais ce qu’ils n’avaient pas l’intention de prouver, à savoir qu’ils avaient eux-mêmes abandonné la position chrétienne et étaient devenus païens . Il est arrivé quelque chose de semblable à nos « savants » qui ont pris Bernstein sous leur aile ; ils n’ont pas prouvé que Bernstein était resté fidèle au socialisme (« dans l’esprit d’Engels et de Marx »), mais qu’ils étaient eux-mêmes contaminés par les vues des « social-politiciens » bourgeois. La social-démocratie mondiale doit se méfier de tels « savants », sinon ils peuvent lui causer beaucoup de tort.
* * *
III
L’exemple de Bernstein est très instructif pour quiconque réfléchit à la question ; c’est seulement dans ce sens que je dirai, avec vous, très estimé et cher camarade, que Bernstein mérite nos remerciements. L’histoire de sa transformation de social-démocrate en « social-politicien » doit toujours attirer l’attention de tous les membres réfléchis de notre parti. Le camarade Liebknecht attribuait cette défection à l’influence des conditions britanniques. « Un esprit comme Marx, disait-il, a dû être en Angleterre... pour... écrire son Capital ... Quant à Bernstein, il a été impressionné par le formidable développement... de la bourgeoisie anglaise. » Mais est-il vraiment nécessaire d’être Marx pour ne pas tomber sous l’influence de la bourgeoisie anglaise tout en vivant dans ce pays ? Il me semble qu’il y a dans les rangs des social-démocrates allemands un certain nombre de camarades qui, bien qu’ils aient vécu en Angleterre, sont restés fidèles au socialisme (« dans l’esprit de Marx et d’Engels »). Non, la raison n’est pas que Bernstein vit en Angleterre, mais qu’il a acquis une connaissance médiocre de ce socialisme scientifique qu’il s’est engagé à « mettre en œuvre scientifiquement ». Je sais que beaucoup de gens peuvent trouver cela incroyable, mais c’est vrai.
Dans mon article Bernstein et le matérialisme , paru dans Neue Zeit , j’ai montré combien les connaissances philosophiques de cet homme sont infinitésimales et combien ses idées sur le matérialisme sont en général erronées. Dans l’article que j’écris actuellement pour Neue Zeit, je montrerai à quel point il a mal maîtrisé la compréhension matérialiste de l’histoire. [2*] Je vous demanderai maintenant de noter combien il a étonnamment peu compris la théorie des catastrophes contre laquelle il s’est « élevé de manière critique ».
Voici comment il expose « la conception qui prévaut aujourd’hui parmi les social-démocrates sur le cours du développement de la société actuelle » :
« Selon cette conception, une crise économique d’une ampleur et d’une force considérables, en raison de l’appauvrissement qu’elle entraîne, enflammera tôt ou tard les cœurs contre le système économique capitaliste et convaincra si irréfutablement les masses de l’impossibilité, sous la domination de ce système, de diriger les forces productives données au service du bien commun, que le mouvement contre ce système acquerra une force irrésistible et que le système s’effondrera sous sa pression. En d’autres termes, la grande crise économique insoluble se transformera en une crise sociale de grande ampleur, dont l’issue sera la domination politique du prolétariat comme seule classe consciemment révolutionnaire et la transformation complète de la société au sens socialiste, sous la domination de cette classe. »
Dites-nous, très estimé et cher camarade, si c’est dans ce sens que vous avez envisagé la « catastrophe » sociale qui se produira tôt ou tard comme résultat inévitable de la lutte des classes ? Pensez-vous, vous aussi, qu’une telle « catastrophe » ne peut être que le résultat d’une crise économique vaste et universelle ? Je crois que ce n’est guère le cas. Je crois d’ailleurs que, pour vous, la victoire future du prolétariat n’est pas nécessairement liée à une crise économique aiguë et universelle. Vous n’avez jamais envisagé la question de manière aussi schématique. Autant que je me souvienne, personne d’autre n’a compris la question de cette façon. Il est vrai que le mouvement révolutionnaire de 1848 a été précédé par la crise de 1847, mais il ne s’ensuit pas qu’une « catastrophe » soit impensable sans crise.
Il est vrai aussi qu’on ne peut guère compter sur une aggravation de la lutte des classes en période de forte reprise économique. Mais qui peut garantir à l’avenir une reprise industrielle continue ? Bernstein pense que, compte tenu des moyens de communication internationaux actuels, les crises aiguës et générales sont devenues impossibles. Admettons qu’il en soit ainsi et que la crise économique, comme le disait déjà en 1865 l’économiste français Batbie, ne soit que partielle, « l’engagement des produits ne sera que partiel ». Mais personne ne nie la possibilité d’une répétition de la terrible « dépression économique » [2] que nous venons de traverser. Une telle dépression ne montre-t-elle pas de la manière la plus frappante que les forces productives de la société actuelle ont dépassé ses rapports de production ? Et est-il vraiment si difficile à la classe ouvrière de comprendre la signification de ce phénomène ? L’exemple américain a montré de façon frappante que les périodes de dépression industrielle, avec le chômage, la misère et les difficultés qui l’accompagnent, aggravent considérablement la lutte des classes.
Bernstein passe outre à toutes ces considérations. Il fait dépendre toutes nos attentes de l’avenir d’une crise économique aiguë et universelle et, après avoir déclaré que de telles crises ne peuvent guère se produire à l’avenir, il s’imagine avoir mis fin à toute la « théorie des catastrophes ». Il nous donne ses modèles et nous prouve ensuite que ces modèles sont absolument stéréotypés . Il exprime ensuite le plus grand plaisir qu’il puisse ressentir devant ces triomphes à bon marché. Cela se voit dans le ton avec lequel il instruit les « dogmatiques ».
Vous vous souvenez, cher et estimé camarade, que de nombreux camarades au congrès de Stuttgart ont reproché à Parvus le ton avec lequel il avait mené sa polémique contre Bernstein. Je pense moi aussi que si Parvus avait polémique sur un autre ton, Bernstein n’aurait eu aucun prétexte pour se taire. Le monde entier aurait alors vu clairement l’étonnante pauvreté de la pensée de Bernstein. C’est pourquoi je regrette moi aussi que Parvus ne se soit pas maîtrisé, mais en même temps je peux parfaitement comprendre son indignation. A mon avis, il était aussi pleinement justifié par les circonstances. D’ailleurs, aucun de ceux qui ont reproché à Parvus n’a prêté l’attention qu’il méritait au ton désagréable employé par Bernstein lui-même, celui d’un pédant suffisant. Quand je lisais la didactique de Bernstein adressée aux « dogmatiques de la social-démocratie allemande et, en partie, de la social-démocratie britannique », je me disais : si Sancho Panza avait été nommé, non pas gouverneur d’une île, mais professeur de sciences sociales, et si son bon sens naturel s’était soudain obscurci, il ne serait pas tombé dans un autre ton que celui de Bernstein. Je sais que de gustibus non est disputandum — on ne discute pas des goûts — mais je pense que beaucoup de gens trouvent ce ton beaucoup moins à leur goût qu’un ton ardent et passionné.
Vous avez vous-même reconnu, très estimé et cher camarade, que vous étiez étonné de la vacuité de la série d’articles que Bernstein a intitulé avec tant de force le Problème du socialisme . Et pourtant, vous dites que ces articles insipides vous ont donné matière à réflexion. Vous êtes prédisposé en faveur de Bernstein et, pour cette raison, vous avez tout à fait tort.
« On a reproché à Bernstein, disiez-vous à Stuttgart, que ses articles affaiblissent notre confiance dans la victoire et lient les mains du prolétariat combattant. Je ne partage pas cette opinion... Si les articles de Bernstein ont effectivement fait vaciller tel ou tel homme dans ses convictions, cela prouverait seulement qu’il n’y a pas lieu de plaindre de tels hommes, que leurs convictions ne sont pas bien profondes et qu’ils ont saisi la première occasion de nous tourner le dos ; dans ce cas, nous ne pouvons que nous réjouir que cela se soit produit maintenant et non pas au cours d’une catastrophe, alors que nous aurions besoin de chacun et de tous. »
Qui aurait pu se décourager devant les articles de Bernstein ? Il est évident que seul celui qui a adopté, même temporairement, le nouveau point de vue de Bernstein. Le passage à ce point de vue doit nécessairement conduire tout homme qui pense logiquement à rompre complètement avec le vieux programme social-démocrate. Mais un tel changement de front ne peut rester impuni et sape inévitablement, ne serait-ce que temporairement, l’énergie de celui qui a opéré ce changement ; d’ailleurs, l’énergie de ceux qui ont adopté le point de vue de Bernstein n’a que très peu de points communs avec celle qui caractérise un parti social-démocrate sûr de sa victoire. Ces gens-là doivent nécessairement comprendre la lutte autrement que nous, et par conséquent leur confiance dans la victoire doit aussi être substantiellement différente de la nôtre. C’est pourquoi il faut dire que l’énergie dont notre parti a besoin s’est affaiblie en proportion directe du nombre de ceux qui se sont ralliés, ne serait-ce que temporairement, à Bernstein. Je pense aussi, comme vous, que la social-démocratie internationale n’a aucune raison d’attacher une importance particulière à la fidélité de ces gens-là ; Au contraire, elle a toutes les raisons de souhaiter que de tels individus quittent ses rangs avant que ne sonne l’heure du jugement grave. A mon avis, votre jugement rigoureux sur ces individus est bien fondé, mais il me semble que vous êtes inconséquent et que, si vous vouliez être conséquent, vous auriez dû porter un jugement encore plus sévère sur un homme sous l’influence duquel ces individus sont tombés, c’est-à-dire sur Edouard Bernstein lui-même.
Je n’ai pas l’intention de m’immiscer dans les affaires intérieures de la social-démocratie allemande, ni de décider si vous auriez dû ou non accepter les articles de Bernstein dans la Neue Zeit . Rien de tel ne m’est venu à l’esprit, mais vous savez bien, très estimé et cher camarade, qu’à Stuttgart on a discuté des questions d’une importance capitale pour les social-démocrates du monde entier. C’est seulement pour cette raison que j’ai décidé de vous adresser cette lettre. Vous dites que la polémique avec Bernstein ne fait que commencer. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous, car les articles de Parvus ont permis de résoudre dans une large mesure les questions posées par Bernstein. C’est un grand service rendu par Parvus au prolétariat de tous les pays. Mais ce n’est pas de cela que je parle. Ce qui est le plus important, c’est que, pour revenir à la polémique avec Bernstein, nous devons nous rappeler les paroles de Liebknecht que j’ai déjà citées : si Bernstein avait raison, nous pourrions enterrer notre programme et tout notre passé. Il faut insister là-dessus et expliquer franchement à nos lecteurs que la question peut se formuler ainsi : qui enterrera qui, si Bernstein enterrera la social-démocratie ou si la social-démocratie enterrera Bernstein ? Pour ma part, je ne doute pas et n’ai jamais douté de l’issue de cette controverse, mais permettez-moi, très estimé et cher camarade, en terminant ma lettre, de vous poser encore une fois la question suivante : avons-nous vraiment une dette de reconnaissance envers un homme qui a porté un coup aussi cruel à la théorie socialiste et qui (consciemment ou inconsciemment, cela n’a aucune importance) veut enterrer cette théorie, pour le plus grand bonheur de la « masse réactionnaire » concordante ? Non, et mille fois non. Ce n’est pas notre reconnaissance qu’un tel homme mérite !
Cordialement,
G. Plekhanov
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Notes de bas de page
1. [Qui, d’une main avide, cherche un trésor,
Et trouve des vers de terre, Est inspiré de joie !]
2. [Ces deux mots sont en anglais dans l’original.)
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Remarques
Cet article a été écrit par Plekhanov comme une lettre ouverte à Kautsky après le congrès de Stuttgart du parti social-démocrate allemand, qui s’est tenu du 3 au 8 octobre 1898. Bernstein y a prononcé une déclaration dans laquelle il a exposé ses principales propositions « critiques » dirigées contre le marxisme. Cette déclaration a donné lieu à une discussion animée sur la question du révisionnisme. Une résolution condamnant le révisionnisme a finalement été adoptée, mais aucune mesure organisationnelle n’a été prise contre Bernstein.
C’est la dernière phrase du discours de Kautsky au congrès, dans laquelle il remercie Bernstein, qui a motivé l’article de Plekhanov. Il a été publié dans le journal Sächsische Arbeiterzeitung , n° 253-55, du 30 octobre, du 2 et du 3 novembre 1898.
1*. Plekhanov se réfère à la proposition bien connue de Bernstein, « le mouvement est tout, le but ultime n’est rien », développée par ce dernier dans son article Der Kampf der Sozial-Demokratie und die Revolution der Gesellschaft ( La lutte de la social-démocratie et la révolution de la société ),
2*. Plekhanov fait référence à son propre article Cant Against Kant .
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Réforme sociale ou révolution ?
Rosa Luxemburg
1898
La conquête du pouvoir politique
Le sort de la démocratie est lié, nous l’avons vu, au sort du mouvement ouvrier. Mais le développement de la démocratie rend-il superflue ou impossible une révolution prolétarienne dans le sens de la prise du pouvoir d’Etat, de la conquête du pouvoir politique ?
Bernstein tranche cette question en pesant soigneusement les aspects positifs et les aspects négatifs de la réforme légale et de la révolution, à peu près comme on pèse de la cannelle ou du poivre dans une coopérative de consommation. Dans le cours légal, il voit l’action du raisonnement ; dans son cours révolutionnaire, celle du sentiment ; dans le travail réformiste, une méthode lente ; dans la révolution, une méthode rapide de progrès historique ; dans la légalité, une force méthodique, dans l’insurrection, une violence spontanée.
C’est une chose bien connue que le réformateur petit-bourgeois aperçoit en tout un " bon " et un " mauvais " côté et qu’il mange à tous les râteliers. C’est aussi une chose bien connue que le cours réel de l’histoire ne se soucie guère des combinaisons petites-bourgeoises, et renverse d’un coup les échafaudages bien construits et les calculs, sans tenir compte des " bons côtés " des choses, si bien triés en tas.
En fait, dans l’histoire, la réforme légale ou la révolution se mettent en marche pour des raisons plus puissantes que le calcul des avantages ou des inconvénients comparés des deux méthodes.
Dans l’histoire de la société bourgeoise, la réforme légale eut pour effet de renforcer progressivement la classe ascendante jusqu’à ce que celle-ci se sente assez forte pour s’emparer du pouvoir politique et mettre à bas le système juridique pour en construire un nouveau. Bernstein, qui condamne les méthodes de prise de pouvoir politique en leur reprochant de reprendre les théories blanquistes de la violence taxe à tort de blanquisme ce qui est depuis des siècles le pivot et la force motrice de l’histoire humaine. Depuis qu’il existe des sociétés de classe et que la lutte des classes constitue le moteur essentiel de l’histoire, la conquête du pouvoir politique a toujours été le but de toutes les classes ascendantes ainsi que le point de départ et le point d’aboutissement de toute période historique. C’est ce que nous constatons dans les longues luttes de la paysannerie contre les financiers et contre la noblesse dans l’ancienne Rome, dans les luttes du patriciat contre les évêques et dans celles de l’artisanat contre les patriciens dans les villes du Moyen-âge, ainsi que dans celles de la bourgeoisie contre le féodalisme dans les temps modernes.
La réforme légale et la révolution ne sont donc pas des méthodes différentes de progrès historique que l’on pourrait choisir à volonté comme on choisirait des saucisses chaudes ou des viandes froides au buffet, mais des facteurs différents de l’évolution de la société de classe, qui se conditionnent et se complètent réciproquement, tout en s’excluant, comme par exemple le pôle Sud et le pôle Nord, la bourgeoisie et le prolétariat.
À chaque époque, en effet, la constitution légale est un simple produit de la révolution. Si la révolution est l’acte de création politique de l’histoire de classe, la législation n’est que l’expression, sur le plan politique, de l’existence végétative et continue de la société. Le travail légal de réformes ne possède aucune autre forme motrice propre, indépendante de la révolution ; il ne s’accomplit dans chaque période historique que dans la direction que lui a donnée l’impulsion de la dernière révolution, et aussi longtemps que cette impulsion continue à se faire sentir ou, pour parler concrètement, seulement dans le cadre de la forme sociale créée par la dernière révolution. Nous sommes là au cœur du problème.
Il est inexact et contraire à la vérité historique de se représenter le travail de réforme comme une révolution diluée dans le temps, et la révolution comme une réforme condensée. Une révolution sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu ; tout le secret des révolutions historiques, de la prise du pouvoir politique, est précisément dans le passage de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle ou, pour parler concrètement, dans le passage d’une période historique d’une forme de société donnée à une autre.
Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but ; il a en vue un but différent : au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, il se contente de modifications superficielles apportées à l’ancienne société. Ainsi les thèses politiques du révisionnisme conduisent-elles à la même conclusion que ses théories économiques. Elles ne visent pas, au fond, à réaliser l’ordre socialiste, mais à réformer l’ordre capitaliste, elles ne cherchent pas à abolir le système du salariat, mais à doser ou à atténuer l’exploitation, en un mot elles veulent supprimer les abus du capitalisme et non le capitalisme lui-même.
Cependant, ce que nous venons de dire de la fonction respective de la réforme légale et de la révolution n’est-il pas valable uniquement pour une lutte de classes du passé ?
Peut-être, grâce au développement du système juridique bourgeois, incombe-t-il à la réforme légale de faire passer la société d’une phase historique à une autre ? La conquête du pouvoir d’Etat par le prolétariat n’est-elle pas devenue " une phrase vide de sens ", comme le prétend Bernstein ?
En fait, c’est le contraire qui est vrai. Qu’est-ce qui distingue la société bourgeoise des autres sociétés de classe, de la société antique et de la société féodale ? C’est le fait que la domination de classe n’y repose pas sur les " droits acquis ", mais sur de véritables rapports économiques, le fait que le salariat n’est pas un rapport juridique, mais un rapport purement économique. On ne trouvera dans tout notre système juridique aucun statut légal de la domination de classe actuelle. S’il en reste encore des traces, ce sont des survivances de la société féodale, tel le règlement du statut de la domesticité.
Comment supprimer alors l’esclavage du salariat progressivement " par la voie légale ", s’il n’est pas traduit dans les lois ? Bernstein, qui prétend, par le moyen de la réforme légale, abolir le capitalisme, se trouve dans la même situation que le romancier russe Ouspenski [1], qui racontait ainsi son aventure : " Vite je saisis le gaillard au collet ! Mais que vois-je ? Ce misérable n’avait pas de collet ! " Voilà le problème…
" Toutes les sociétés antérieures étaient fondées sur l’antagonisme de la classe opprimante et de la classe opprimée " (Manifeste Communiste). Mais dans les phases précédentes de la société moderne, cet antagonisme se traduisait par des rapports juridiques bien déterminés ; de ce fait, il pouvait accorder dans une certaine mesure une place aux nouveaux rapports dans le cadre des anciens. " Au sein même du servage, le serf s’est élevé au rang de membre de la commune " (Manifeste Communiste). Comment cela fut-il possible ? Par la suppression progressive de tous les privilèges dans le domaine de la cité : corvées, droit de vêtement, taxes sur l’héritage, droit du meilleur catel [2], impôt personnel, contrainte de mariage, droits de succession, etc., dont l’ensemble constituait précisément le servage.
C’est de cette manière également que le petit-bourgeois du Moyen-âge a réussi " sous le joug de l’absolutisme féodal à s’élever au rang de bourgeois " (Manifeste Communiste). Par quel moyen ? Par l’abolition partielle et formelle ou par le relâchement effectif des liens corporatifs, par la transformation progressive de l’administration des finances et de l’armée.
Si l’on considère le problème dans l’absolu, et non dans une perspective historique, on peut au moins imaginer, dans le cadre des anciens rapports de classes, une voie légale, réformiste, du passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais la réalité montre que là non plus les réformes légales n’ont pas rendu inutile la prise du pouvoir politique par la bourgeoisie, au contraire elles ont servi à la préparer et à l’introduire. Il a fallu une révolution politique et sociale en règle, à la fois pour abolir le servage et pour supprimer le féodalisme. Aujourd’hui la situation est tout autre. Aucune loi n’oblige le prolétariat à se soumettre au joug du capital, c’est la misère et le manque de moyens de production qui l’y contraignent. Mais aucune loi au monde ne peut lui accorder ses moyens de production dans le cadre de la société bourgeoise parce que ce n’est pas la loi, mais le développement économique qui l’a dépossédé de ses moyens de production.
De même l’exploitation à l’intérieur du système du salariat n’est pas non plus fondée sur la loi, car le niveau des salaires n’est pas fixé par voie légale, il dépend de facteurs économiques. Le fait lui-même de l’exploitation n’a pas pour origine une disposition légale, il a un fondement purement économique, à savoir le fait que la force de travail joue le rôle d’une marchandise, possédant entre autres cette qualité de produire de la valeur, et même plus de valeur que n’en consomment les ouvriers dans leurs moyens de subsistance.
En un mot, il est impossible de transformer les rapports fondamentaux de la société capitaliste, qui sont ceux de la domination d’une classe par une autre, par des réformes légales qui en respecteraient le fondement bourgeois ; ces rapports ne sont pas en effet le produit d’une législation bourgeoise, ils ne sont pas traduits par des lois. Bernstein l’ignore, apparemment, puisqu’il se propose une " réforme " socialiste, mais il le reconnaît implicitement lorsqu’il écrit à la page 10 de son livre que le " motif économique se dévoile aujourd’hui, alors qu’autrefois il était masqué par toutes sortes de rapports de domination et d’idéologie ".
Ce n’est pas tout. Le régime capitaliste a ceci de particulier que tous les éléments de la société future, en se développant, au lieu de s’orienter vers le socialisme, s’en éloignent, au contraire. La production revêt de plus en plus un caractère social. Mais comment se traduit ce caractère social ? Il prend la forme de la grande entreprise, de la société par actions, du cartel, au sein desquels les antagonismes capitalistes, l’exploitation, l’oppression de la force de travail, s’exaspèrent à l’extrême.
Dans l’armée, l’évolution du capitalisme entraîne l’extension du service militaire obligatoire, la réduction du temps de service ; il semble que l’on tende vers un système de milice populaire. Mais cette évolution s’accomplit dans le cadre du militarisme moderne ; la domination du peuple par l’Etat militariste s’y manifeste nettement, ainsi que le caractère de classe de l’Etat.
Dans le domaine politique, l’évolution du système conduit, si le terrain y est favorable, à la démocratie, à la participation de toutes les couches de la population à la vie politique. On s’oriente donc en quelque sorte vers un " Etat populaire ". Mais ceci dans le cadre du parlementarisme bourgeois où les antagonismes de classe, loin d’être résolus, s’étalent au contraire au grand jour. L’évolution du capitalisme oscille donc entre des contradictions ; pour dégager le noyau socialiste de la gangue capitaliste, il faut que le prolétariat s’empare du pouvoir politique, et que le système capitaliste soit entièrement aboli.
De ces constatations Bernstein tire de tout autres conclusions : s’il est vrai que le développement du capitalisme doit exaspérer et non pas atténuer les contradictions capitalistes, alors " la social-démocratie devrait ", à l’en croire, " pour ne pas se rendre la tâche plus difficile, essayer de barrer la route aux réformes sociales et d’empêcher l’extension des institutions démocratiques " (page 71). Ce serait juste, en effet, si la social-démocratie avait le souci petit-bourgeois et vain de trier les bons et les mauvais côtés de l’histoire. En ce cas, elle devrait, pour être conséquente, " essayer de barrer la route " au capitalisme tout entier, puisque c’est bien lui le noir criminel qui met des obstacles au socialisme. En fait le capitalisme, tout en mettant des obstacles au socialisme, offre les seules possibilités de réaliser le programme socialiste. Ceci vaut également pour la démocratie. La démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie aujourd’hui ; pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable.
Elle est nécessaire, parce qu’elle crée les formes politiques (auto-administration, droit de vote, etc.) qui serviront au prolétariat de tremplin et de soutien dans sa lutte pour la transformation révolutionnaire de la société bourgeoise. Mais elle est aussi indispensable, parce que c’est seulement en luttant pour la démocratie et en exerçant ses droits que le prolétariat prendra conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques.
En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend inutile la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ; au contraire, elle rend nécessaire et en même temps possible cette prise du pouvoir. Lorsque Engels dans sa préface à La lutte des classes en France révisait la tactique du mouvement ouvrier moderne, opposant aux barricades la lutte légale, il n’avait pas en vue - et chaque ligne de cette préface le démontre - le problème de la conquête définitive du pouvoir politique, mais celui de la lutte quotidienne actuelle. Il n’analysait pas l’attitude du prolétariat à l’égard de l’Etat capitaliste au moment de la prise du pouvoir, mais son attitude dans le cadre de l’Etat capitaliste. En un mot, Engels donnait les directives au prolétariat opprimé, et non au prolétariat victorieux.
En revanche, la phrase célèbre de Marx sur la question agraire en Angleterre, et dont Bernstein tire argument, à savoir " qu’on la réglerait plus facilement en achetant les landlords " - cette phrase ne se rapporte pas à l’attitude du prolétariat avant, mais après sa victoire. Car on ne peut parler d’acheter les classes dominantes que si la classe ouvrière est au pouvoir. Ce que Marx envisageait, c’était l’exercice pacifique de la dictature prolétarienne, et non le remplacement de la dictature par des réformes sociales capitalistes.
Marx et Engels n’ont jamais mis en doute la nécessité de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Il était réservé à Bernstein de considérer la mare aux grenouilles du parlementarisme bourgeois comme l’instrument appelé à réaliser le bouleversement social le plus formidable de l’histoire, à savoir la transformation des structures capitalistes en structures socialistes.
Mais en exposant sa théorie, Bernstein avait commencé par exprimer simplement la crainte que le prolétariat ne s’empare trop tôt du pouvoir. Si tel était le cas, une telle action reviendrait, selon Bernstein, à laisser la société bourgeoise dans la situation où elle est, et le prolétariat subirait une défaite redoutable. Cette crainte montre à quoi aboutit pratiquement la théorie de Bernstein : à conseiller au prolétariat, pour le cas où les circonstances l’amèneraient au pouvoir, d’aller tout simplement se coucher. Mais par là même cette théorie se juge elle-même, se dévoile comme une doctrine condamnant le prolétariat, aux instants décisifs de la lutte, à l’inaction, donc à une trahison passive de sa propre cause.
Si notre programme ne pouvait être applicable à toutes les éventualités et à tous les moments de la lutte - il ne serait qu’un vil chiffon de papier. Formulation globale de l’évolution historique du capitalisme, notre programme doit également décrire dans leurs traits fondamentaux toutes les phases transitoires de ce développement, et donc orienter à chaque instant l’attitude du prolétariat dans le sens d’une marche vers le socialisme. On peut donc conclure qu’il n’existe aucune circonstance où le prolétariat serait contraint d’abandonner son programme, ou d’être abandonné par lui.
Concrètement, cela veut dire qu’il n’y a aucun moment où le prolétariat, porté au pouvoir par les circonstances, ne puisse, ou ne soit tenu de prendre certaines mesures en vue de réaliser son programme, des mesures de transition vers le socialisme. Affirmer que le programme socialiste pourrait se révéler impuissant à une phase quelconque de la prise du pouvoir et incapable de donner des directives en vue de sa réalisation, revient à affirmer que le programme socialiste est, d’une manière générale et de tout temps, irréalisable.
Mais si les mesures transitoires sont prématurées ?
Cette objection révèle une série de malentendus quant à la nature réelle et au déroulement de la révolution sociale. Premier malentendu : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement. Sauf en certains cas exceptionnels - tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente, mais où le pouvoir lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus - la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. C’est là toute la différence entre des coups d’Etat de style blanquiste, accomplis par " une minorité agissante ", déclenchés à n’importe quel moment, et en fait, toujours inopportunément, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente ; une telle conquête ne peut être que le produit de la décomposition de la société bourgeoise ; elle porte donc en elle-même la justification économique et politique de son opportunité.
Si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut donc se produire prématurément ; si elle est prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir.
La révolution prématurée, dont le spectre hante les nuits de Bernstein, menaçante comme une épée de Damoclès, ne peut être conjurée par aucune prière, aucune supplication, toutes les transes et toutes les angoisses sont impuissantes à cet égard. Et cela pour deux raisons très simples.
Tout d’abord un bouleversement aussi formidable que le passage de la société capitaliste à la société socialiste ne peut se produire d’un bond, par un coup de main heureux du prolétariat. L’imaginer, c’est faire preuve encore une fois de conceptions résolument blanquistes. La révolution socialiste implique une lutte longue et opiniâtre au cours de laquelle, selon toute probabilité, le prolétariat aura le dessous plus d’une fois ; si l’on regarde le résultat final de la lutte globale, sa première attaque aura donc été prématurée : il sera parvenu trop tôt au pouvoir.
Or - et c’est là le deuxième point - cette conquête " prématurée " du pouvoir politique est inévitable, parce que ces attaques prématurées du prolétariat constituent un facteur, et même un facteur très important, créant les conditions politiques de la victoire définitive : en effet, ce n’est qu’au cours de la crise politique qui accompagnera la prise du pouvoir, au cours de longues luttes opiniâtres, que le prolétariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d’obtenir la victoire définitive de la révolution. Ainsi ces assauts " prématurés " du prolétariat contre le pouvoir d’Etat sont eux-mêmes des facteurs historiques importants, contribuant à provoquer et à déterminer le moment de la victoire définitive. De ce point de vue l’idée d’une conquête " prématurée " du pouvoir politique par les travailleurs apparaît comme un contre-sens politique, contre-sens dû à une conception mécanique de l’évolution de la société ; une telle conception suppose pour la victoire de la lutte des classes un moment fixé en dehors et indépendamment de la lutte des classes.
Or, nous avons vu que le prolétariat ne peut faire autrement que de s’emparer " prématurément " du pouvoir politique, ou, en d’autres termes, il ne peut que le conquérir une ou plusieurs fois trop tôt pour parvenir enfin à sa conquête définitive ; de ce fait, s’opposer à une conquête " prématurée " du pouvoir, revient à s’opposer, en général, à l’aspiration du prolétariat à s’emparer du pouvoir d’Etat.
Tous les chemins mènent à Rome : nous aboutissons logiquement, ici encore, à cette conclusion que le conseil révisionniste d’abandonner le but final socialiste revient à abandonner le mouvement socialiste tout entier.
Notes
[1] Ouspenski, écrivain russe (1843-1902) célèbre par un recueil de nouvelles Les mœurs de la rue du désordre. Représentant du populisme en littérature.
[2] Droit en vertu duquel les seigneurs, après la mort d’un vassal, prenaient à leur choix le meilleur des meubles du défunt
L’effondrement
Bernstein, révisant le programme socialiste, commençait par abandonner la théorie de l’effondrement du capitalisme. Or, cette théorie est la clef de voûte du socialisme scientifique ; en la rejetant, Bernstein provoque nécessairement l’écroulement de toute sa conception socialiste. Au cours de la discussion, il est en effet conduit, pour maintenir sa première affirmation, à abandonner successivement les positions socialistes les unes après les autres.
Sans l’effondrement du capitalisme l’expropriation de la classe capitaliste est impossible. Bernstein renonce donc à l’expropriation et pose comme objectif du mouvement ouvrier la réalisation progressive du " principe coopératif ". Mais le système des coopératives ne peut être réalisé à l’intérieur d’un régime de production capitaliste. Bernstein renonce donc à la socialisation de la production et se contente de proposer la réforme du commerce, le développement des coopératives de consommation.
Mais la transformation de la société par les coopératives de consommation, même avec les syndicats, est incompatible avec le développement matériel effectif de la société capitaliste. Bernstein renonce donc à la conception matérialiste de l’histoire.
Mais sa propre conception du sens du développement économique est incompatible avec la théorie marxiste de la plus-value. C’est pourquoi Bernstein abandonne la théorie marxiste de la valeur et de la plus-value et, du même coup, toute la doctrine économique de Marx.
Mais il ne peut y avoir de lutte prolétarienne de classes sans un but final déterminé et sans base économique de la société actuelle. Bernstein abandonne donc la lutte de classes et prêche la réconciliation avec le libéralisme bourgeois.
Dans une société de classe cependant la lutte de classe est un phénomène naturel et inévitable ; Bernstein conteste donc en fin de compte l’existence même des classes dans notre société : la classe ouvrière n’est pour lui qu’une masse d’individus isolés et dispersés, non seulement politiquement et intellectuellement, mais encore économiquement. La bourgeoisie n’est pas non plus, selon lui, rassemblée politiquement par des intérêts économiques internes, sa cohésion n’est maintenue que par une pression extérieure venue d’en-haut ou d’en-bas.
Mais s’il n’existe pas de fondement économique à la lutte de classes et si on nie en fin de compte l’existence même des classes, on affirme par là même l’impossibilité non seulement de la lutte future du prolétariat contre la bourgeoisie, mais même de sa lutte passée ; la social-démocratie elle-même et ses succès deviennent absolument incompréhensibles. Ou alors ils ne s’expliquent que comme le produit de la pression politique du gouvernement ; ils apparaissent non pas comme la conséquence naturelle historique, mais comme un résultat fortuit de la politique des Hohenzollern ; ils font figure non pas d’enfants légitimes de la société capitaliste, mais de bâtards de la réaction. C’est ainsi que Bernstein passe avec une logique rigoureuse de la conception matérialiste de l’histoire à celle de la Frankfurter Zeitung et de la Vossische Zeitung.
Après avoir abjuré toute la critique socialiste de la société capitaliste, il ne reste plus qu’à trouver satisfaisant le système actuel du moins dans son ensemble. C’est un pas que Bernstein n’hésite pas à franchir ; il estime qu’en Allemagne actuellement la réaction n’est pas si puissante : " dans les pays de l’Europe Occidentale on ne peut parler de réaction politique " ; il pense que dans tous les pays de l’Occident " l’attitude des classes bourgeoises à l’égard du mouvement socialiste est tout au plus une attitude de défense et non pas d’oppression " (Vorwärts, 26 mars 1899). Il n’y a pas de paupérisation, mais une amélioration du niveau de vie des ouvriers ; la bourgeoisie est politiquement progressive et même moralement saine. On ne peut parler ni de réaction ni d’oppression. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… Après avoir dit A, Bernstein est amené d’une façon tout à fait logique et conséquente à réciter l’alphabet tout entier. Il avait commencé par abandonner le but final pour le mouvement. Mais comme il ne peut y avoir en pratique de mouvement socialiste sans but socialiste, il est obligé de renoncer au mouvement lui-même.
Toute la doctrine socialiste de Bernstein s’est ainsi effondrée. La fière et admirable construction symétrique du système marxiste est devenue pour lui un tas de décombres où les débris de tous les systèmes, les fragments de pensée de tous les grands et petits esprits ont trouvé une fosse commune. Marx et Proudhon, Leo von Buch et Franz Oppenheimer, Friedrich-Albert Lange et Kant, Prokopovitch et le docteur Ritter von Neupauer, Herkner et Schulze-Gaevernitz, Lassalle et le professeur Julius Wolff [1] : tous ont apporté leur contribution au système bernsteinien. De chacun il a pris un peu. Quoi d’étonnant à cela ? En abandonnant le point de vue de classe, il a perdu tout point de repère politique, en renonçant au socialisme scientifique il a perdu l’axe de cristallisation intellectuel autour duquel les faits isolés se groupent dans l’ensemble organique d’une conception du monde cohérente.
Cette doctrine composée des fragments de tous les systèmes possibles sans distinction semble au premier abord complètement libre de préjugés. En effet, Bernstein ne veut pas entendre parler d’une " science de parti " ou, plus précisément, d’une science de classe, pas plus que d’un libéralisme de classe ou d’une morale de classe. Il croit représenter une science abstraite universelle, humaine, un libéralisme abstrait, une morale abstraite.
Mais la société véritable se compose de classes ayant des intérêts, des aspirations, des conceptions diamétralement opposées, et une science humaine universelle dans le domaine social, un libéralisme abstrait, une morale abstraite sont pour le moment du ressort de la fantaisie et de la pure utopie. Ce que Bernstein prend pour sa science, sa démocratie, sa morale universelle tellement humaine, c’est tout simplement celles de la classe dominante, c’est-à-dire la science, la démocratie, la morale bourgeoises.
En effet : abjurer le système économique marxiste et se convertir aux doctrines de Brentano, Boehm-Jevons, Say, Julius Wolff, n’est-ce pas troquer la base scientifique de l’émancipation de la classe ouvrière contre l’apologétique de la bourgeoisie ? En évoquant le caractère universellement humain du libéralisme, en dénaturant le socialisme jusqu’à en faire une caricature, Bernstein ne fait rien de moins que d’enlever au socialisme son caractère de classe, donc son contenu historique, et, en somme, tout contenu ; inversement, il en vient à faire de la bourgeoisie, championne du libéralisme dans l’histoire, la représentante de l’intérêt universellement humain.
Bernstein condamne l’importance excessive attribuée " aux facteurs matériels considérés comme les forces toutes-puissantes de l’évolution", il part en guerre contre le " mépris de l’idéal " dans la social-démocratie ; il se fait le champion de l’idéalisme, de la morale, mais en même temps s’élève contre l’unique source de connaissances morales pour le prolétariat, la lutte de classes révolutionnaire ; ce faisant, il en vient à prêcher dans la classe ouvrière ce qui est la quintessence de la morale bourgeoise, la réconciliation avec l’ordre établi et le transfert de l’espoir dans l’au-delà de l’univers moral. Enfin, en réservant ses attaques les plus violentes à la dialectique, ne vise-t-il pas le mode de penser spécifique du prolétariat conscient, luttant pour ses aspirations ? La dialectique n’est-elle pas l’instrument qui doit aider le prolétariat à sortir des ténèbres où baigne son avenir historique, l’arme intellectuelle permettant au prolétariat encore sous le joug matériel de la bourgeoisie de triompher d’elle, de la convaincre qu’elle est condamnée à périr, de lui prouver la certitude infaillible de sa victoire ? Cette arme n’a-t-elle pas déjà accompli dans le domaine de l’esprit la révolution ? Bernstein, en abandonnant la dialectique, en se livrant au petit jeu intellectuel des formules d’équilibriste telles que le " oui, mais ", " d’une part, d’autre part ", " quoique, cependant ", " plus ou moins ", adopte, tout à fait logiquement, le mode de penser historique de la bourgeoisie décadente, mode de penser qui reflète fidèlement son existence sociale et son action politique. Le petit jeu politique de l’équilibre qui se traduit par les formules : " d’une part, d’autre part ", " si, mais ", cher à la bourgeoisie d’aujourd’hui, tout cela trouve son reflet fidèle dans le mode de pensée de Bernstein ; et le mode de pensée de Bernstein est le symptôme le plus sensible et le plus sûr de son idéologie bourgeoise. Mais pour Bernstein le terme de bourgeois ne désigne plus une classe, c’est un concept social universel. Cela signifie simplement que - logique jusqu’à ses dernières conséquences, jusqu’au dernier point sur le dernier i - en abandonnant la science, la politique, la morale, et le mode de pensée du prolétariat il abandonne également le langage historique du prolétariat pour celui de la bourgeoisie. Puisque par Bürger, [2] Bernstein entend sans différenciation à la fois le bourgeois et le prolétaire, donc l’homme en général, c’est qu’effectivement l’homme est pour lui tout bonnement le bourgeois, que la société humaine est identique à la société bourgeoise.
Notes
[1] Frantz Oppenheimer, économiste et sociologue (1864-1943). Tenant d’un socialisme libéral. Il voyait l’origine de la misère dans le monopole de la propriété du sol. Friedrich Albert Lange, philosophe (1852-1875). Théoricien du néo-kantisme. A soutenu certaines théories du socialisme utopique. Herkner, économiste (1863-1932) : un des représentants du " socialisme de la chaire " (Kathedersozialismus). Schulze-Gaevernitz, économiste (1864-1943). Auteur de Zum Sozialen Frieden et de Imperialismus und englischer Freihandel.
[2] Le mot allemand désigne à la fois le bourgeois et le citoyen.
L’opportunisme en théorie et en pratique
Le livre de Bernstein a eu pour le mouvement ouvrier allemand et international une grande importance historique : il a constitué la première tentative pour donner aux courants opportunistes, à la social-démocratie, une base théorique.
Si l’on tient compte de certaines manifestations sporadiques qui se sont fait jour - nous pensons par exemple à la fameuse question de la subvention accordée aux compagnies maritimes [1] - les tendances opportunistes à l’intérieur de notre mouvement remontent assez loin. Mais c’est seulement en 1890 qu’on voit se dessiner une tendance déclarée et unique en ce sens : après l’abolition de la loi d’exception contre les socialistes, quand la social-démocratie eut reconquis le terrain de la légalité. Le socialisme d’Etat à la Vollmar , le vote du budget en Bavière [2] , le socialisme agraire d’Allemagne du Sud, les projets de Heine tendant à l’établissement d’une politique de marchandage, les vues de Schippel sur la politique douanière et la milice : telles sont les principales étapes qui jalonnent la voie de la pratique opportuniste.
Le signe distinctif de l’opportunisme, c’est d’abord l’hostilité à la " théorie ". C’est tout naturel, puisque notre " théorie " - c’est-à-dire les principes du socialisme scientifique - pose des limites très fermes à l’action pratique à la fois quant aux objectifs visés, aux moyens de lutte, et enfin au mode de lutte lui-même.
Aussi ceux qui ne recherchent que les succès pratiques ont-ils tout naturellement tendance à réclamer la liberté de manœuvre, c’est-à-dire à séparer la pratique de la " théorie ", à s’en rendre indépendants.
Mais à chaque tentative d’action pratique la théorie leur retombait sur la tête : le socialisme d’Etat, le socialisme agraire, la politique de marchandage, le problème de la milice, autant de défaites pour l’opportunisme. Bien évidemment, pour affirmer son existence contre nos principes, ce courant devait en toute logique finir par s’en prendre à la théorie elle-même, aux principes, et plutôt que de les ignorer chercher à les ébranler et à construire sa propre théorie. La théorie de Bernstein fut une tentative de cet ordre ; aussi avons-nous vu au Congrès de Stuttgart tous les éléments opportunistes se grouper autour de la bannière de Bernstein.
Si les divers courants de l’opportunisme pratique sont un phénomène très naturel, explicable par les conditions de notre lutte et la croissance de notre mouvement, la théorie de Bernstein est par ailleurs une tentative non moins naturelle pour réunir ces courants en une expression théorique générale, pour découvrir une base théorique qui leur soit propre et rompre en lice avec le socialisme scientifique. La doctrine bernsteinienne servit donc de légitimation scientifique à l’opportunisme et le soumit à l’épreuve du feu. Comment l’opportunisme soutint-il cette épreuve ? Nous l’avons vu : l’opportunisme n’est pas en mesure de construire une théorie positive qui résiste, si peu que ce soit, à la critique. Il n’est capable que de s’attaquer d’abord à certains principes isolés de la doctrine marxiste ; mais comme cette doctrine constitue un édifice solidement assemblé, il finit par abattre le système tout entier, du dernier étage aux fondations. Ce qui prouve que l’opportunisme pratique est incompatible, par sa nature et ses fondements, avec le système marxiste.
Mais cela prouve également que l’opportunisme est incompatible avec le socialisme en général ; sa tendance intime le porte à orienter le mouvement ouvrier dans la voie bourgeoise, autrement dit à paralyser complètement la lutte de classes prolétarienne. Sans doute, si on les considère dans une perspective historique, la lutte de classes prolétarienne et le système marxiste ne sont-ils pas identiques. Avant Marx et indépendamment de lui il y a eu un mouvement ouvrier et divers systèmes socialistes ; ceux-ci, chacun à sa manière et selon les conditions de l’époque, traduisaient sur le plan théorique les aspirations à l’émancipation de la classe ouvrière. Tous les éléments de la doctrine de Bernstein se trouvent déjà dans des systèmes antérieurs au marxisme : un socialisme fondé sur des notions morales de justice, la lutte contre le mode de répartition des richesses plutôt que contre le mode de production ; une conception des antagonismes de classes réduits à l’antagonisme entre pauvres et riches ; la volonté de greffer sur l’économie marxiste le système du " coopératisme ". Or, en leur temps, ces théories malgré leur insuffisance, étaient des théories authentiques de la lutte de classes prolétarienne ; elles furent l’alphabet historique dans lequel le prolétariat apprit à lire.
Mais après l’évolution de la lutte des classes et de ses conditions sociales, une fois ces théories abandonnées, et les principes du socialisme scientifique formulés - il ne peut exister, en Allemagne du moins, d’autre socialisme que le socialisme marxiste ni d’autre lutte de classe socialiste que celle de la social-démocratie. Revenir aux théories socialistes antérieures à Marx, ce n’est pas seulement revenir au b a ba, au premier grand alphabet du prolétariat, c’est ânonner le catéchisme anachronique de la bourgeoisie.
La théorie de Bernstein fut la première tentative, mais aussi la dernière, pour donner à l’opportunisme une base théorique. Nous disons " la dernière " parce qu’avec la doctrine bernsteinienne l’opportunisme est allé si loin - à la fois négativement dans l’abjuration du socialisme scientifique et positivement dans la confusion théorique, l’assemblage incohérent de tous les éléments disponibles des autres systèmes - qu’il ne lui reste rien à ajouter. Le livre de Bernstein marque la fin de l’évolution théorique de l’opportunisme, il en tire les dernières conséquences.
La doctrine marxiste est non seulement capable de le réfuter théoriquement mais encore elle est seule en mesure d’expliquer ce phénomène historique qu’est l’opportunisme à l’intérieur de l’évolution du parti. La progression historique du prolétariat jusqu’à la victoire n’est effectivement pas une chose si simple. L’originalité de ce mouvement réside en ceci : pour la première fois dans l’histoire, les masses populaires décident de réaliser elles-mêmes leur volonté en s’opposant à toutes les classes dominantes ; par ailleurs, la réalisation de cette volonté, elles la situent au-delà de la société actuelle, dans un dépassement de cette société. L’éducation de cette volonté ne peut se faire que dans la lutte permanente contre l’ordre établi et à l’intérieur de cet ordre. Rassembler la grande masse populaire autour d’objectifs situés au-delà de l’ordre établi ; allier la lutte quotidienne avec le projet grandiose d’une réforme du monde, tel est le problème posé au mouvement socialiste ; ce qui doit guider son évolution et sa progression, c’est le souci d’éviter deux écueils : il ne doit sacrifier ni son caractère de mouvement de masse, ni le but final ; il doit éviter à la fois de retomber à l’état de secte et de se transformer en un mouvement réformiste bourgeois ; il lui faut se garder à la fois de l’anarchisme et de l’opportunisme.
L’arsenal théorique du marxisme nous offre sans doute depuis plus d’un demi-siècle des armes capables de parer à l’un et à l’autre de ces dangers opposés. Mais notre mouvement est un mouvement de masse et les dangers qui le menacent ne sont pas l’invention de cerveaux individuels, mais le produit de conditions sociales ; aussi la doctrine marxiste ne pouvait-elle à l’avance, une fois pour toutes, nous mettre à l’abri des déviations anarchistes ou opportunistes : c’est seulement quand les déviations sont passées dans la pratique qu’elles peuvent être surmontées par le mouvement lui-même - mais seulement à l’aide des armes fournies par Marx.
La social-démocratie a déjà surmonté le moins grave de ces deux dangers, la maladie infantile anarchiste, avec le " mouvement des indépendants [3] ". Elle est en train de surmonter actuellement le second et le plus grave de ces maux : l’hydropisie opportuniste.
Si l’on considère l’expansion énorme prise par le mouvement au cours des dernières années et le caractère complexe des conditions où devait s’engager la lutte ainsi que des objectifs qu’elle devait se donner, il était inévitable que se manifeste à un moment donné un certain flottement : scepticisme quant à la possibilité d’atteindre les grands objectifs finaux, hésitations quant à l’élément théorique du mouvement. Le mouvement ouvrier ne peut ni ne doit progresser autrement ; les instants d’hésitation, de crainte, bien loin de surprendre les marxistes, ont été au contraire prévus et prédits depuis bien longtemps par Marx :
" Les révolutions bourgeoises ", écrivait Marx, il y a un demi-siècle dans son Dix-huit Brumaire, " comme celles du XVIII° siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent à l’envi, hommes et choses semblent sertis dans des feux de diamants, l’enthousiasme extatique est la mentalité quotidienne, mais elles ont la vie courte. Rapidement elles ont atteint leur point culminant, et un long mal aux cheveux s’empare de la société avant qu’elle n’apprenne à s’approprier tranquillement les résultats de sa période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celle du XIX° siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à tout instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble accompli, pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les insuffisances, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour que, tirant de la terre des forces nouvelles, il se dresse à nouveau, plus gigantesque en face d’elles, prennent constamment peur à nouveau devant l’immensité infinie de leur propre but, jusqu’à ce que soit créée la situation qui rend impossible tout retour en arrière et que les circonstances elles-mêmes leur crient :
" Hic Rhodus, hic salta ! "
" C’est ici qu’est la rose ! c’est ici qu’il faut danser [4] ! "
Ceci n’a pas cessé d’être vrai, même après qu’ait été édifiée la théorie du socialisme scientifique. Le mouvement prolétarien n’en est pas pour autant devenu d’un seul coup, même en Allemagne, socialiste ; il le devient peu à peu chaque jour, il le devient en corrigeant les déviations opposées : l’anarchisme, l’opportunisme ; l’une et l’autre erreur ne sont que des phases du mouvement socialiste considéré comme un processus continu.
Dans cette perspective ce n’est pas tant l’apparition d’un courant opportuniste qui doit surprendre, c’est plutôt sa faiblesse. Tant qu’il ne s’était manifesté qu’à des occasions isolées, à propos de l’action pratique du parti, on pouvait imaginer qu’il s’appuyait sur une base théorique sérieuse.
Mais aujourd’hui, en lisant dans le livre de Bernstein l’expression théorique accomplie de cette tendance, on s’écrie avec stupéfaction : Comment ? C’est tout ce que vous avez à dire ? Pas l’ombre d’une pensée originale ! Pas une idée que le marxisme n’ait, il y a des dizaines d’années, réfutée, écrasée, raillée, réduite en poussière ! Il a suffi que l’opportunisme prît la parole pour démontrer qu’il n’avait rien à dire. C’est là ce qui fait, pour l’histoire du parti, toute l’importance du livre de Bernstein.
Bernstein a abandonné les catégories de pensée du prolétariat révolutionnaire, la dialectique et la conception matérialistes de l’histoire ; or, c’est à elles qu’il doit les circonstances atténuantes de son revirement. Car seules la dialectique et la conception matérialistes de l’histoire peuvent le faire apparaître, dans leur grande magnanimité, pour ce qu’il a été inconsciemment : l’instrument prédestiné qui, en révélant à la classe ouvrière une défaillance passagère de son élan, l’a forcée à le rejeter loin d’elle d’un geste de mépris railleur [5].
Notes
[1] C’est en 1884 et 1885 que fut discutée au Parlement la question de la subvention que Bismarck voulait accorder aux compagnies maritimes, en particulier celles qui reliaient les premières (ou futures) colonies allemandes à la métropole. La social-démocratie allemande fut très divisée sur ce problème.
[2] Vote du budget en Bavière : À partir des années 90 fut introduite la tradition dans le parti socialiste en Bavière de voter le budget du Land. C’était contraire à la tradition du Parti dans son ensemble : au Reichstag les députés socialistes refusaient chaque année en bloc le budget. Wolfgang Heine (1861-1944) socialiste allemand. Député au Reichstag. Rédacteur à la revue Sozialistische Monatshefte, appartenait à l’aile droite du parti. Schippel (1859-1928) appartint au groupe révisionniste. Rédacteur aux Sozialistische Monatshefte, partisan d’un certain protectionnisme.
[3] Le " mouvement des Indépendants " est issu du groupe des " Junge " de tendance anarchiste, à l’intérieur du S.P.D.
[4] Marx, Le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, trad. Molitor, p. 154. La traduction respecte le contresens fait par Marx sur le proverbe latin tiré de la fable d’Esope et dont le sens est : C’est ici qu’est Rhodes, saute !
[5] La première édition se terminait par les deux paragraphes suivants que Rosa Luxemburg a supprimés parce qu’ils ne lui paraissaient plus opportuns. Nous en donnons ici la traduction :
" Nous avons dit : le mouvement devient socialiste en corrigeant les déviations anarchistes et opportunistes qui sont un produit inévitable de sa croissance. Mais les surmonter ne signifie pas laisser tout faire en toute tranquillité comme il plaît à Dieu. Surmonter le courant opportuniste actuel signifie le rejeter.
Bernstein termine son livre par le conseil donné au parti : qu’il ose paraître ce qu’il est : c’est-à-dire un parti réformiste, socialiste et démocrate. Le parti, c’est-à-dire son organe suprême, le Congrès devrait, à notre avis, suivre ce conseil en proposant à Bernstein de paraître à son tour ce qu’il est : un progressiste démocrate petit-bourgeois. "
Ce passage indique donc que Rosa Luxemburg jugeait opportune, en 1899, l’exclusion de Bernstein et des révisionnistes. En 1908 cette exigence avait perdu toute actualité, le révisionnisme semblait définitivement vaincu.
La politique douanière et le militarisme
La deuxième condition nécessaire à la réalisation progressive du socialisme selon Edouard Bernstein est la transformation graduelle de l’Etat en société. C’est aujourd’hui un lieu commun que de dire que l’Etat actuel est un Etat de classe. Il faut prendre cette affirmation non pas dans un sens absolu et rigide, mais dans un sens dialectique comme tout ce qui a trait à la société capitaliste.
Par la victoire politique de la bourgeoisie, l’Etat est devenu un Etat capitaliste. Certes, le développement du capitalisme lui-même modifie profondément le caractère de l’Etat, élargissant sans cesse la sphère de son action, lui imposant constamment de nouvelles fonctions, notamment dans le domaine de l’économie où il rend de plus en plus nécessaires son intervention et son contrôle. En ce sens il prépare peu à peu la fusion future de l’Etat et de la société, et, pour ainsi dire, la reprise des fonctions de l’Etat par la société. Dans cet ordre d’idées on peut parler également d’une transformation progressive de l’Etat capitaliste en société ; en ce sens il est incontestable, comme Marx le dit, que la législation ouvrière est la première intervention consciente de la " société " dans son processus vital social, phase à laquelle se réfère Bernstein.
Mais d’autre part, ce même développement du capitalisme réalise une autre transformation dans la nature de l’Etat. L’Etat actuel est avant tout une organisation de la classe capitaliste dominante. Il assume sans doute des fonctions d’intérêt général dans le sens du développement social ; mais ceci seulement dans la mesure où l’intérêt général et le développement social coïncident avec les intérêts de la classe dominante. La législation de protection ouvrière, par exemple, sert autant l’intérêt immédiat de classe des capitalistes que ceux de la société en général. Mais cette harmonie cesse à un certain stade du développement capitaliste. Quand ce développement a atteint un certain niveau, les intérêts de classe de la bourgeoisie et ceux du progrès économique commencent à se séparer même à l’intérieur du système de l’économie capitaliste. Nous estimons que cette phase a déjà commencé ; en témoignent deux phénomènes extrêmement importants de la vie sociale actuelle : la politique douanière d’une part, et le militarisme de l’autre. Ces deux phénomènes ont joué dans l’histoire du capitalisme un rôle indispensable et, en ce sens, progressif, révolutionnaire. Sans la protection douanière, le développement de la grande industrie dans les différents pays eût été presque impossible. Mais actuellement la situation est tout autre. La protection douanière ne sert plus à développer les jeunes industries, mais à maintenir artificiellement des formes vieillies de production. Du point de vue du développement capitaliste, c’est-à-dire du point de vue de l’économie mondiale, il importe peu que l’Allemagne exporte plus de marchandises en Angleterre ou que l’Angleterre exporte plus de marchandises en Allemagne. Par conséquent, si l’on considère le développement du capitalisme, la protection douanière a joué le rôle du bon serviteur qui, ayant rempli son office, n’a plus qu’à partir. Il devrait même le faire ; étant donné l’état de dépendance réciproque dans lequel se trouvent actuellement les différentes branches d’industrie, les droits de douane sur n’importe quelle marchandise ont nécessairement pour résultat de renchérir la production des autres marchandises à l’intérieur du pays, c’est-à-dire d’entraver à nouveau le développement de l’industrie. Il n’en est pas de même du point de vue des intérêts de la classe capitaliste. L’industrie n’a pas besoin, pour son développement, de la protection douanière, mais les entrepreneurs en ont besoin, eux, pour protéger leurs débouchés. Cela signifie qu’actuellement les douanes ne servent plus à protéger une production capitaliste en voie de développement contre une autre plus avancée, mais qu’ils favorisent la concurrence d’un groupe national de capitalistes contre un autre groupe national. En outre, les douanes n’ont plus la fonction nécessaire de protection de l’industrie naissante, elles n’aident plus celle-ci à créer et conquérir un marché intérieur ; elles sont des agents indispensables dans la cartellisation de l’industrie, c’est-à-dire dans la lutte des producteurs capitalistes contre la société consommatrice. Enfin, dernier trait spécifique de la politique douanière actuelle : ce n’est pas l’industrie mais l’agriculture qui joue aujourd’hui le rôle prédominant dans la politique douanière, autrement dit le protectionnisme est devenu un moyen d’expression des intérêts féodaux et sert à les maquiller des couleurs du capitalisme.
On assiste à une évolution semblable du militarisme. Si nous considérons l’histoire non telle qu’elle aurait pu ou dû être, mais telle qu’elle s’est produite dans la réalité, nous sommes obligés de constater que la guerre a été un auxiliaire indispensable du développement capitaliste. Aux Etats-Unis d’Amérique du Nord, en Allemagne, en Italie, dans les Etats balkaniques, en Russie, et en Pologne, dans tous ces pays le capitalisme dut son premier essor aux guerres, quelle qu’en fût l’issue, victoire ou défaite. Tant qu’il existait des pays dont il fallait détruire l’état de division intérieure ou d’isolement économique, le militarisme joua un rôle révolutionnaire du point de vue capitaliste, mais aujourd’hui la situation est différente. L’enjeu des conflits qui menacent la scène de la politique mondiale n’est pas l’ouverture de nouveaux marchés au capitalisme ; il s’agit plutôt d’exporter dans d’autres continents les antagonismes européens déjà existants. Ce qui s’affronte aujourd’hui, les armes à la main, qu’il s’agisse de l’Europe ou des autres continents, ce ne sont pas d’une part les pays capitalistes, et d’autre part les pays d’économie naturelle ; ce sont des Etats d’économie capitaliste avancée, poussés au conflit par l’identité de leur développement. Il est vrai que le conflit, s’il éclate, ne pourra être que fatal à ce développement ; en effet, il ébranlera et bouleversera profondément la vie économique de tous les pays capitalistes. Mais la chose apparaît tout à fait différente du point de vue de la classe capitaliste. Pour elle, le militarisme est actuellement devenu indispensable à un triple point de vue : 1° Il lui sert à défendre des intérêts nationaux en concurrence contre d’autres groupes nationaux ; 2° il constitue un domaine d’investissement privilégié, tant pour le capital financier que pour le capital industriel, et 3° il lui est utile à l’intérieur pour assurer sa domination de classe sur le peuple travailleur, tous intérêts qui n’ont, en soi, rien de commun avec le progrès du capitalisme. Deux traits spécifiques caractérisent le militarisme actuel : c’est d’abord son développement général et concurrent dans tous les pays ; on le dirait poussé à s’accroître par une force motrice interne et autonome : phénomène encore inconnu il y a quelques décennies ; c’est ensuite le caractère fatal, inévitable de l’explosion imminente, bien que l’on ignore l’occasion qui la déclenchera, les Etats qui seront d’abord touchés, l’objet du conflit et toutes les autres circonstances. Le moteur du développement capitaliste, le militarisme, à son tour, est devenu une maladie capitaliste.
Dans ce conflit entre le développement du capitalisme et les intérêts de la classe dominante, l’Etat se range du côté de cette dernière. Sa politique, de même que celle de la bourgeoisie, s’oppose au développement social. Il cesse ainsi toujours plus d’être le représentant de l’ensemble de la société et en même temps se transforme toujours plus en un pur Etat de classe, ou plus exactement ces deux qualités cessent de coïncider pour devenir des données contradictoires internes de l’Etat. Et cette contradiction ne fait que s’aggraver de jour en jour. Car d’une part on voit s’accroître les fonctions d’intérêt général de l’Etat, ses interventions dans la vie sociale, son " contrôle " sur celle-ci. Mais d’autre part son caractère de classe l’oblige toujours plus à accentuer son activité coercitive dans des domaines qui ne servent que le caractère de classe de la bourgeoisie et n’ont pour la société qu’une importance négative : à savoir le militarisme et la politique douanière et coloniale. Et par ailleurs le " contrôle social " qu’il exerce est également marqué par son caractère de classe (que l’on songe à la façon dont est appliquée la protection ouvrière dans tous les pays).
Bernstein voyait dans l’extension de la démocratie un dernier moyen de réaliser progressivement le socialisme : or une telle extension, loin de s’opposer à la transformation du caractère de l’Etat telle que nous venons de la décrire, ne fait que la confirmer.
Conrad Schmidt affirme même que la conquête d’une majorité socialiste au Parlement est le moyen direct de réaliser le socialisme par étapes. Or les formes démocratiques de la politique sont incontestablement un signe très net du passage progressif de l’Etat en société ; il y a bien là en ce sens une étape vers la transformation socialiste. Mais le caractère contradictoire de l’Etat capitaliste se manifeste de manière éclatante dans le parlementarisme moderne. Certes, formellement, le parlementarisme sert à exprimer dans l’organisation de l’Etat les intérêts de l’ensemble de la société. Mais d’autre part, ce que le parlementarisme représente ici, c’est uniquement la société capitaliste, c’est-à-dire une société dans laquelle prédominent les intérêts capitalistes. Par conséquent, dans cette société, les institutions formellement démocratiques ne sont, quant à leur contenu, que des instruments des intérêts de la classe dominante. On en a des preuves concrètes : dès que la démocratie a tendance à nier son caractère de classe et à se transformer en instrument de véritables intérêts du peuple, les formes démocratiques elles-mêmes sont sacrifiées par la bourgeoisie et par sa représentation d’Etat. Aussi l’idée de la conquête d’une majorité parlementaire apparaît-elle comme un faux calcul : en se préoccupant uniquement, à la manière du libéralisme bourgeois, de l’aspect formel de la démocratie, on néglige entièrement l’autre aspect, son contenu réel. Et le parlementarisme dans son ensemble n’apparaît pas du tout, comme le croit Bernstein, comme un élément immédiatement socialiste, qui imprégnerait peu à peu toute la société capitaliste, mais au contraire comme un instrument spécifique de l’Etat de classe bourgeois, un moyen de faire mûrir et de développer les contradictions capitalistes.
Si l’on considère ce développement objectif de l’Etat, on se rend compte que le mot de Bernstein et de Conrad Schmidt sur le " contrôle social " croissant n’est qu’une formule creuse contredite de jour en jour davantage par la réalité.
La théorie de l’instauration progressive du socialisme évoque finalement une réforme de la propriété et de l’Etat capitaliste évoluant dans le sens du socialisme. Or la propriété et l’Etat évoluent, des faits sociaux en témoignent, dans un sens absolument opposé. Le processus de production se socialise de plus en plus, et l’intervention du contrôle de l’Etat sur ce processus de production s’étend de plus en plus. Mais en même temps la propriété privée prend toujours plus la forme de l’exploitation capitaliste brutale du travail d’autrui, et le contrôle exercé par l’Etat est toujours plus marqué par des intérêts de classe. Par conséquent, dans la mesure où l’Etat, c’est-à-dire l’organisation politique, et les rapports de propriété, c’est-à-dire l’organisation juridique du capitalisme deviennent de plus en plus capitalistes, et non pas de plus en plus socialistes, ils opposent à la théorie de l’introduction progressive du socialisme deux difficultés insurmontables.
Fourier avait eu l’invention fantastique de transformer, grâce au système des phalanstères, toute l’eau des mers du globe en limonade. Mais l’idée de Bernstein de transformer, en y versant progressivement les bouteilles de limonade réformistes, la mer de l’amertume capitaliste en l’eau douce du socialisme, est peut-être plus plate, mais non moins fantastique.
Les rapports de production de la société capitaliste se rapprochent de plus en plus des rapports de production de la société socialiste. En revanche, ses rapports politiques et juridiques élèvent entre la société capitaliste et la société socialiste un mur de plus en plus haut. Ce mur, non seulement les réformes sociales ni la démocratie ne le battront en brèche, mais au contraire elles l’affermissent et le consolident. Ce qui pourra l’abattre, c’est uniquement le coup de marteau de la révolution, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.