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Quand le journal français "Le Figaro" interviewait Friedrich Engels, compagnon de Karl Marx !

samedi 29 août 2026, par Robert Paris

Quand le journal "Le Figaro" interviewait Friedrich Engels, compagnon de Karl Marx !

Journal Le Figaro du 13 mai 1893

Engels m’a dit ce qui suit :

L’Allemagne entre dans l’une des phases les plus graves de son histoire, mais permettez-moi d’ajouter d’emblée que nous, socialistes, n’avons rien à craindre de la situation ; au contraire, nous en tirerons de grands avantages. C’est avant tout grâce à nos efforts que les crédits militaires ont été refusés. Il était impossible aux différents partis du Parlement de nous ignorer, et encore plus au gouvernement, qui sait pertinemment que nous sommes son ennemi le plus dangereux. Lorsque la motion du gouvernement visant à obtenir de nouveaux crédits militaires a été connue en Allemagne, le peuple s’est indigné, et le vote du centre et des radicaux a certainement été influencé par la pression de l’opinion publique.

« Voyez-vous », a ajouté Engels, en insistant délibérément sur sa déclaration, « en Allemagne, le peuple a dit : « Nous avons assez de soldats ; il faut en finir ! » »

« Et le nouveau Reichstag, Monsieur Engels ? »

À l’heure où je vous parle, il me semble que le prochain Reichstag sera encore moins enclin à approuver les crédits que l’ancien. Cependant, je ne ferme pas les yeux sur la possibilité de voir les députés nouvellement élus, avec cinq ans de législature devant eux, négocier avec le gouvernement, qui, par une légère pression, pourrait imposer un compromis. Dans le cas probable d’un refus des crédits par le Reichstag, il faudrait recourir à une seconde dissolution, ce qui, j’en suis convaincu, conduirait à l’élection d’un Reichstag encore plus hostile aux propositions du gouvernement. Le conflit entrerait alors dans une phase critique, et il s’agirait de déterminer qui aura le pouvoir, le Parlement ou l’empereur. Ce serait une répétition du conflit entre Bismarck et la Chambre prussienne en 1864, qui prit fin avec la guerre avec l’Autriche.

Par sa réponse même, Frédéric Engels m’a incité à lui demander de considérer les deux éventualités déjà évoquées dans la presse européenne : celle d’un coup d’État intérieur et celle d’une diversion à l’étranger.

« Aujourd’hui, un coup d’État n’est plus aussi facile qu’avant », a répondu vivement mon interlocuteur. En 1864, lors de l’affrontement entre Bismarck et la Chambre prussienne, la Prusse était un État centralisé, tandis qu’aujourd’hui l’Empire allemand est un État fédéral. Le gouvernement central prendrait un risque trop grand en tentant un coup d’État. Pour être certain de le réussir, il lui faudrait le consentement unanime de ces différents gouvernements fédéraux. Si l’un d’eux refusait le coup d’État, il serait libéré de ses obligations envers l’Empire, ce qui signifierait la dissolution de l’État fédéral. Ce n’est pas tout ! La constitution fédérale est la seule garantie dont disposent les petits États contre la domination de la Prusse ; en la violant eux-mêmes, ils se livreraient pieds et poings liés à la merci du pouvoir central. Est-il probable que la Bavière capitule à ce point ? Non, et pour me réserver sur ce point, je vous dis ceci : « Pour réaliser un coup d’État en Allemagne, l’empereur devrait avoir soit le peuple de son côté – et il ne l’a pas – soit tous les alliés. » gouvernements, et il ne les aura jamais tous.

La dernière déclaration d’Engels n’ayant pas réussi à me convaincre, j’insiste sur la possibilité d’un coup d’État intérieur.

« Oh », répondit-il, « je ne dis pas que ce que j’appellerai la révolution d’en haut ne constitue pas une menace pour l’avenir. Bebel et plusieurs de nos amis ont déjà dit qu’ils prévoyaient une tentative de coup d’État contre le suffrage universel. »

« Dans ce cas, répondriez-vous à la violence par la violence ? »

Nous ne serions pas assez fous pour tomber dans le piège tendu par le gouvernement, car rien ne saurait davantage intéresser le gouvernement allemand qu’une insurrection pour nous écraser. Nous connaissons trop bien l’état actuel de nos forces et de celles du gouvernement pour nous risquer à un tel jeu par simple enthousiasme. D’ailleurs, Guillaume II oserait-il supprimer complètement le suffrage universel ? Je ne le crois pas. Peut-être relèverait-il l’âge du droit de vote et nous accorderait-il le suffrage révisé et corrigé » (et Engels se mit à rire en prononçant ces mots) « que la Belgique est sur le point de connaître. »

« Vous ne craignez pas l’arrestation massive des députés de l’opposition ? »

« Oh ! » s’exclama Engels, « personne en Allemagne ne considère un tel événement comme possible. Il existe des gouvernements confédérés, comme celui de Bavière par exemple, qui n’accepteraient jamais de sanctionner une violation aussi flagrante de la Constitution. N’oublions pas que, pour les petits États, la Constitution impériale et le Reichstag sont les seules armes qui peuvent les empêcher d’être absorbés par le gouvernement prussien. »

Nous en venons à l’hypothèse d’une diversion étrangère. Engels est loin d’être pessimiste.

« Évidemment », m’a-t-il dit, « une guerre peut éclater. Mais qui, aujourd’hui, oserait assumer la responsabilité d’une telle provocation, si ce n’est peut-être la Russie, dont le territoire, en raison de son immensité, est inconquérable ? Et pourtant… ! La Russie est actuellement dans une situation telle qu’elle ne pourrait pas maintenir une guerre pendant quatre semaines sans financement extérieur. »

Ici, mon interlocuteur s’arrêta un instant, poursuivant sur une note de colère à peine contenue :

Je ne comprends vraiment pas le gouvernement français. C’est la Russie qui a besoin de la France, pas la France de la Russie. La Russie est ruinée, son sol épuisé. Si le gouvernement français voyait la situation telle qu’elle est, il pourrait obtenir de la Russie tout ce qu’il désire… tout… sauf de l’argent et une assistance militaire efficace. Sans la France, la Russie serait isolée, complètement isolée. Et ne me parlez pas de la puissance militaire des Russes ! Souvenez-vous de la guerre de Turquie. Sans les Roumains, les Russes auraient été impuissants devant Plevna. Non, plus j’y pense, moins je crois à la guerre. Son sort est aujourd’hui si incertain ! Les armées sont placées dans des conditions totalement nouvelles qui défient tous les calculs. Il existe des fusils qui tirent dix coups par minute, dont la portée approche celle d’un canon et dont les balles sont dotées d’une force de percussion inouïe ! Il existe des obus en mélinite et en roburite, etc. ! Toutes ces terribles armes de destruction n’ont jamais été mises à l’épreuve en temps de guerre. Nous ignorons donc tout de l’effet que cette révolution des armements aura sur la tactique et sur le moral des troupes.

Si Guillaume II souhaitait se lancer dans une guerre, il se heurterait à la résistance de son propre état-major ; il serait exposé aux énormes risques de la guerre. À l’époque de Napoléon III, des guerres localisées étaient possibles ; aujourd’hui, la guerre serait générale et l’Europe serait à la merci de l’Angleterre, qui pourrait laisser mourir de faim à sa guise l’un ou l’autre des belligérants. Ni l’Allemagne ni la France ne produisent suffisamment de blé sur leur territoire ; elles sont contraintes d’en importer. Elles s’approvisionnent notamment en Russie. L’Allemagne en guerre contre la Russie ne pourrait pas obtenir un seul hectolitre. En revanche, la France serait privée de blé russe par l’Europe centrale entrant en campagne contre elle. Il ne resterait donc que les routes maritimes ouvertes. Mais la mer, en temps de guerre, serait plus que jamais sous l’emprise des Anglais. En contrepartie d’une redevance accordée aux compagnies qui exploitent les différents services transocéaniques, le gouvernement britannique dispose de navires construits sous son contrôle ; de sorte qu’une fois la guerre déclarée, l’Angleterre posséderait, outre sa puissante marine, cinquante à soixante croiseurs. Elle avait reçu pour instruction d’empêcher les provisions d’atteindre un ou plusieurs des belligérants auxquels elle souhaitait manifester son opposition. En restant neutre, elle resterait l’arbitre suprême de la situation. Pendant que les belligérants s’épuiseraient à combattre, l’Angleterre interviendrait au moment opportun pour dicter les conditions de paix. Quoi qu’il en soit, ne vous inquiétez pas de la possibilité d’une guerre provoquée par Guillaume II. L’empereur allemand a perdu beaucoup de son ancienne fougue…

Il me restait à interroger M. Engels sur un point important : les chances des socialistes allemands aux prochaines élections.

« Je suis convaincu », répondit-il à cette question, « que nous gagnerons entre 700 000 et un million de voix de plus qu’en 1890. Nous en gagnerons ainsi au total deux millions et quart, voire deux millions et demi. Mais les sièges remportés ne correspondront pas à ce chiffre… Si les sièges avaient été répartis équitablement au dernier Reichstag, après les élections qui nous ont donné un million et demi de voix, nous aurions eu quatre-vingts députés au lieu de trente-six. Depuis la fondation de l’Empire, lorsque les circonscriptions électorales ont été établies, la répartition de la population a changé en notre défaveur. La règle qui régissait la formation des circonscriptions électorales était la suivante : un député pour 100 000 habitants. Or, Berlin, qui ne compte encore que six députés, compte actuellement plus d’un million et demi d’habitants. Aujourd’hui, Berlin devrait élire régulièrement seize députés. Autre exemple : Cologne, qui compte aujourd’hui 250 000 habitants, n’a toujours qu’un seul député. »

« Le Parti socialiste aura-t-il des candidats dans toutes les circonscriptions ? »

« Oui, nous aurons des candidats dans les 400 circonscriptions. Il est important pour nous de rassembler nos forces. »

« Et quel est votre objectif ultime en tant que socialistes allemands ? » M. Engels me regarde quelques instants, puis dit :

« Eh bien, nous n’avons pas d’objectif final. Nous sommes évolutionnistes, nous n’avons aucune intention d’imposer des lois définitives à l’humanité. Des préjugés au lieu d’une organisation détaillée de la société future ? Vous n’en trouverez aucune trace parmi nous. Nous serons satisfaits lorsque nous aurons placé les moyens de production entre les mains de la communauté, et nous comprenons pleinement que cela est tout à fait impossible avec le gouvernement monarchique et fédéraliste actuel. »

Je me permets de constater que le jour où les socialistes allemands seront en mesure de mettre leurs théories en pratique me paraît encore bien lointain.

« Pas autant que vous le pensez », répondit M. Engels. « Pour moi, le moment approche où notre parti sera appelé à prendre le pouvoir. Vers la fin du siècle, vous verrez peut-être cet événement se produire. »

En effet, prenez le nombre de nos partisans depuis le début de nos luttes parlementaires. On constate une progression constante à chaque élection. Personnellement, je suis convaincu que si le dernier Reichstag avait été élu jusqu’à la fin de la législature, c’est-à-dire si les élections n’avaient eu lieu qu’en 1895, nous aurions recueilli trois millions et demi de voix. Aujourd’hui, l’Allemagne compte dix millions d’électeurs, et sept millions en moyenne votent. Avec trois millions et demi d’électeurs sur sept millions, l’empire allemand ne peut perdurer sous sa forme actuelle. Et… n’oublions pas ce fait, très important : le nombre de nos électeurs nous indique le nombre de nos partisans dans l’armée. Avec déjà un million et demi d’électeurs sur dix millions, cela représente environ un septième de la population en notre faveur, et nous pouvons donc compter sur un soldat sur six. Lorsque nous aurons trois millions et demi de voix – ce qui n’est pas loin – nous aurons la moitié de l’armée.

Lorsque j’exprime des doutes quant à la loyauté des troupes socialistes de l’armée envers leurs principes en cas de révolution, M. Engels fait la déclaration suivante, mot pour mot :

Le jour où nous serons majoritaires, ce que l’armée française a fait instinctivement en ne tirant pas sur le peuple se répétera consciemment dans notre pays. Oui, quoi qu’en disent les bourgeois effrayés, nous savons calculer le moment où nous aurons la majorité du peuple derrière nous ; nos idées progressent partout, aussi bien parmi les enseignants, les médecins, les avocats, etc. que parmi les ouvriers. Si nous devions prendre le pouvoir demain, nous aurions besoin d’ingénieurs, de chimistes, d’agronomes. Eh bien, je suis convaincu que nous en aurions déjà beaucoup derrière nous. Dans cinq ou dix ans, nous en aurons plus que nécessaire.

Et c’est sur ces mots extrêmement optimistes que j’ai pris congé de M. Engels.

https://www-marxists-org.translate.goog/archive/marx/bio/media/engels/93_05_13.htm?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc

Interview de Engels par le journal français "L’éclair", quotidien du midi

Le journal "L’éclair" du 6 avril 1892

.. M. Engels, ennemi de l’interview, a eu la gentillesse de faire une exception pour nous et de nous faire part de ses impressions.

« Que pensez-vous, lui avons-nous demandé, des récents attentats commis à Paris par les anarchistes ? »

Je n’y vois que l’œuvre d’agents provocateurs payés pour déshonorer les partis dont ils font partie. Le gouvernement a tout intérêt à ce que ces explosions se produisent, car elles servent à la fois les intérêts de la bourgeoisie en général et les intrigues de certains groupes politiques en particulier. En réalité, l’intention est de paniquer la population, d’organiser la terreur et de provoquer une réaction.

La même procédure a été employée récemment en Allemagne lors des « troubles de Berlin ». Là encore, nous ferions bien de solliciter l’aide de la police. Il est indéniable que, le premier jour de ces manifestations prétendument socialistes, certains de nos compatriotes ont pu participer au mouvement, mais nos amis égarés ont vite compris le véritable caractère de la manifestation et s’en sont immédiatement retirés.

La preuve en est que plusieurs magasins appartenant à des socialistes notoires ont été pillés. Le procès des émeutiers arrêtés a démontré que les meneurs étaient des antisémites cherchant à exploiter la faim de quelques pauvres gens en les faisant crier : « À bas les Juifs ! »

En Italie, même scénario avec les poursuites engagées contre Cipriani et les autres anarchistes. Là aussi, les agissements des agents provocateurs ont été dénoncés en audience publique.

« Mais cela ne marche pas toujours. À Paris, il y avait un ou deux misérables prêts à jouer le jeu de la police, mais personne, hormis la police elle-même, ne pourra prétendre appartenir au Parti socialiste. »

DIPLOMATIE RUSSE

Ne craignez-vous pas que tous ces bouleversements intérieurs poussent les gouvernements à chercher une diversion dans une guerre continentale ? Prenez votre empereur Guillaume, par exemple…

« Non. Je souhaite que l’empereur Guillaume vive longtemps, pour le plus grand bien des socialistes allemands », dit M. Engels en riant. « Quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’il y aura une guerre dans un avenir proche. »

« L’alliance entre la Russie et la France ne vous a causé aucune appréhension à ce sujet ? »

Pas du tout. L’année dernière, peut-être, il y avait une légère tendance à l’offensive. Les manifestations de Cronstadt, les avancées très visibles de la Russie impériale sur la France républicaine, ont pu paraître suspectes. Les concentrations de troupes à la frontière ont également semblé alarmantes. Mais aujourd’hui, la situation est bien différente.

En réalité, la Russie voudrait entrer en guerre, mais elle n’a pas pu le faire. Elle doit aujourd’hui affronter un ennemi plus redoutable que tout autre : la famine.

« Ce fléau n’est pas le résultat d’une pénurie passagère causée par un accident climatique ou autre : il est le résultat de la nouvelle organisation de la société russe.

Depuis la guerre de Crimée, où des régiments entiers périrent sous la neige, la situation a considérablement changé. Cette guerre marque le début d’une crise majeure dans l’histoire russe. Une fois la défaite totale, lorsque l’impuissance de la Russie fut démontrée à toute l’Europe, le tsar Nicolas, désespéré après avoir constaté l’état lamentable de son empire, n’hésita pas à s’empoisonner. En montant sur le trône, Alexandre II fut donc contraint de chercher une solution à la situation effroyable dans laquelle se trouvait son pays.

LES CAUSES DE LA FAMINE EN RUSSIE

C’est à ce moment-là que le tsar procéda à l’émancipation des serfs, ce qui servit de prétexte à une nouvelle redistribution des terres entre nobles et paysans. Les nobles reçurent les meilleures terres, ainsi que les lacs, les rivières et les forêts. Les paysans ne reçurent que des terres de qualité inférieure, et cette distribution fut effectuée de manière inadéquate et moyennant des versements annuels sur une période de 49 ans ! Quel en fut le résultat ?

Les paysans ne pouvaient plus payer leurs dettes à l’État et devaient emprunter : ils avaient trop pour mourir et pas assez pour vivre. Une bande de koulaks (usuriers) s’en prenait à ces cultivateurs, qui s’endettaient peu à peu au point de perdre tout espoir de se libérer un jour. Lorsque les usuriers ne voulurent plus leur faire d’avances, les paysans furent contraints de vendre leurs récoltes pour se procurer de l’argent, et ils vendirent non seulement le blé nécessaire à leur subsistance, mais aussi leurs semences vitales, compromettant ainsi les récoltes futures.

Dans ces conditions, la première mauvaise récolte entraînerait inévitablement une famine généralisée. Cette famine vient de porter le coup fatal à la production agricole en Russie. En effet, le paysan, ne pouvant plus nourrir son bétail, est contraint de l’abattre ou de le vendre. Désormais, sans animaux de ferme, il est impossible de labourer ou de fertiliser la terre. Par conséquent, la production agricole sera interrompue pendant de nombreuses années.

L’émancipation des serfs n’était qu’un aspect de la révolution économique qui s’est produite en Russie ; l’autre aspect est la création artificielle d’une bourgeoisie industrielle destinée à servir de classe intermédiaire. Pour accélérer le processus, un système véritablement prohibitif a été instauré, favorisant et développant l’industrie russe de manière extraordinaire ; mais comme cette industrie ne pouvait pas exporter, elle avait besoin d’un marché intérieur. Aujourd’hui, le paysan russe n’achète presque plus rien, habitué qu’il est à tout fabriquer lui-même : maisons, outils, vêtements, etc. ; il produisait même, il n’y a pas si longtemps, des articles en bois, en fer et en cuir qu’il vendait aux foires. Mais lorsque le paysan fut privé de bois en cédant les forêts à la noblesse, l’industrie rurale faillit s’effondrer. L’industrie manufacturière vint la détruire, et les paysans furent obligés d’y recourir. Au moment même où cette industrie était sur le point de triompher, la famine survint et lui porta un coup mortel : les paysans ne peuvent plus rien acheter de sa production, et la ruine de l’une entraîne celle de l’autre.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE ET MILITAIRE

« Donc, selon vous, la situation économique en Russie l’empêchera de penser à entrer en guerre ? »

« Oui. Je n’exagère pas en disant que le portrait que Vauban et Boisguillebert ont dressé du paysan français au XVIIe siècle peut s’appliquer au paysan russe, aujourd’hui réduit à brouter de l’herbe. La transition du régime féodal au régime bourgeois en France ne s’est pas faite sans bouleversements ; en Russie, elle vient de provoquer une crise qui, d’aiguë, menace de devenir chronique. Pour toutes ces raisons, les Russes sont actuellement plus préoccupés par la nourriture que par le combat. »

"Le dernier prêt russe..."

J’allais le mentionner. C’est un revers énorme. La bourgeoisie française, qui aime tant parler de revanche, n’a pas poussé son patriotisme jusqu’à ouvrir sa bourse. Le gouvernement du tsar a demandé vingt millions de livres sterling ; il n’en a obtenu que douze…

« On a dit que les Rothschild ont contribué à l’échec de ce prêt afin de venger leurs coreligionnaires persécutés par le gouvernement russe ? »

J’ai suffisamment attaqué les Rothschild pour pouvoir les défendre contre l’accusation de stupidité. En tant que banquiers, les Rothschild ne se préoccupent que de leurs propres intérêts, qui se résument à prélever les commissions les plus élevées possible et à exploiter le plus grand nombre possible d’imbéciles. C’est tout.

« Pour résumer, vous ne croyez pas à la puissance de la Russie ? »

La Russie, bien que forte en défense, ne l’est pas en attaque, ni sur mer ni sur terre. Je vous ai montré que la situation économique ne lui permet pas de se lancer dans des entreprises dangereuses et coûteuses. Si nous examinons son organisation militaire, nous constaterons que la Russie ne représente pas non plus de danger sous cet angle.

En cas de guerre, elle n’enverrait pas plus d’hommes sur le front qu’elle n’en a actuellement sous les armes. Les réserves n’existent que sur le papier et, bien qu’elle dispose de milliers d’hommes, elle n’a pas d’officiers de réserve pour les commander. Où les trouverait-elle ? De quelle source ?

« En Allemagne, nous avons cinquante pour cent d’officiers de réserve de plus que nécessaire. À cet égard, la France ne serait-elle pas également en position d’infériorité relative ? » nous demande notre interlocuteur.

UNE FRANCE FORTE

« Pas du tout », répondons-nous. « En France, nous n’avons pas plus d’officiers que nécessaire ; mais les officiers et les sous-officiers sont au complet. »

« Je ne suis pas le moins du monde consterné », déclare M. Engels. « Je ne souhaite pas voir l’armée allemande assez puissante pour conquérir toute l’Europe. Pour atteindre notre objectif, la libération de la classe ouvrière européenne pourrait nécessiter une France puissante, maîtresse de son destin, ainsi qu’une Allemagne bénéficiant des mêmes avantages. Votre compatriote Saint-Simon a été le premier à proclamer la nécessité d’une alliance entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne comme condition première de la paix en Europe. » Voilà la véritable « Triple Alliance ».

« En conclusion, permettez-moi de vous dire que vous avez brossé un tableau plutôt sombre de la situation en Russie. »

« Pas du tout. Écoutez, voulez-vous entendre une anecdote ? Vous savez que pour aider les paysans russes affamés, il fut décidé de leur envoyer du blé du Caucase, où ils avaient des surplus. Des ordres furent donnés à cet effet ; le blé fut rassemblé en grandes quantités et des chariots furent envoyés pour le transporter. Or, les chariots vides furent regroupés en si grand nombre qu’il y eut un embouteillage : le blé se trouvait à côté des chariots, et ceux-ci ne pouvaient pas partir. Apprenant cela, le tsar entra dans une colère noire et envoya un général sur place. Ce militaire fit grand bruit, annonça que tout se déroulait normalement et ne réussit à faire partir que quelques trains : la majeure partie du blé pourrissait sur place ! Que se serait-il passé en cas de mobilisation ? La Russie ne possède pas encore beaucoup de chemins de fer, et ses officiers ne savent même pas les utiliser. »

LA QUESTION DE L’ALSACE-LORRAINE

« Une dernière question : qu’en est-il de l’Alsace-Lorraine, source de tous les désaccords ? Croyez-vous à une solution pacifique acceptable par la France et l’Allemagne ? »

J’espère que le parti socialiste allemand sera au pouvoir dans une dizaine d’années. Sa première préoccupation sera de permettre au peuple alsacien-lorrain de décider de son avenir politique. Par conséquent, la question sera réglée sans qu’un seul soldat français ait à bouger. Au contraire, une guerre entre l’Allemagne et la France serait le seul moyen d’empêcher l’arrivée au pouvoir des socialistes. Et si la France et la Russie, alliées, attaquaient l’Allemagne, celle-ci défendrait jusqu’à la mort son existence nationale, à laquelle les socialistes allemands ont un intérêt encore plus grand que la bourgeoisie. Les socialistes se battraient alors jusqu’au dernier homme et n’hésiteraient pas à recourir aux moyens révolutionnaires employés par la France en 1793.

https://www-marxists-org.translate.goog/archive/marx/bio/media/engels/92_04_01.htm?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc

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