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Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, Victor Serge

lundi 14 décembre 2015, par Robert Paris

V. Serge

"Introduction La victoire de la Révolution en Russie a fait tomber entre les mains des révolutionnaires tout le mécanisme de la police politique la plus moderne, la plus puissante, la plus aguerrie, formée par plus de cinquante années d’âpres luttes contre les élites d’un grand peuple. Connaître les méthodes et les procédés de cette police présente pour tout militant un intérêt pratique immédiat ; car la défense capitaliste emploie partout les mêmes moyens ; car toutes les polices, d’ailleurs solidaires, se ressemblent. La science des luttes révolutionnaires que les Russes acquirent en plus d’un demi-siècle d’immenses efforts et de sacrifices, les militants des pays où l’action se développe aujourd’hui vont devoir, dans les circonstances créées par la guerre, par les victoires du prolétariat russe et les défaites du prolétariat international - crise du capitalisme mondial, naissance de l’Internationale communiste, développement très net de la conscience de classe chez la bourgeoisie : fascisme, dictatures militaires, terreur blanche, lois scélérates - les militants vont devoir se l’assimiler en un laps de temps beaucoup plus court ; elle leur devient nécessaire dès aujourd’hui. S’ils sont bien avertis des moyens dont l’ennemi dispose, peut-être subiront-ils des pertes moindres... Il y a donc lieu, dans un but pratique, de bien étudier l’instrument principal de toutes les réactions et de toutes les répressions, cette machine à étrangler toutes saines révoltes qui s’appelle la police. Nous le pouvons, puisque l’arme perfectionnée que l’autocratie russe s’était forgée pour défendre son existence - l’Okhrana (la Défensive), Sûreté générale de l’Empire russe - est tombée entre nos mains. Cette étude, pour être poussée à fond, ce qui serait fort utile, exigerait des loisirs que n’a pas l’auteur de ces lignes. Les pages qu’on va lire n’ont pas la prétention d’y suppléer. Elles suffiront, je l’espère, à avertir les camarades et à dégager à leurs yeux une vérité importante qui me frappa dès la première visite aux archives de la police russe ; c’est qu’il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et que toutes les polices, quels que soient leur machiavélisme, leur science et leurs crimes, sont à peu près impuissantes... Ce travail, publié une première fois par le Bulletin communiste en novembre 1921, a été attentivement complété. Les problèmes pratiques et théoriques que l’étude du mécanisme d’une police ne peut manquer de soulever dans l’esprit du lecteur ouvrier, quelle que soit sa formation politique, ont été examinés dans deux essais nouveaux. Des Conseils au militant, de l’utilité desquels, malgré leur simplicité vraiment évidente, l’expérience ne permet pas de douter, esquissent les règles primordiales de la défense ouvrière contre la surveillance, le mouchardage et la provocation. Depuis la guerre et la révolution d’Octobre, la classe ouvrière ne peut plus se contenter d’accomplir une œuvre uniquement négative, destructive. L’ère des guerres civiles s’est ouverte. Que leur actualité soit précisément quotidienne ou reculée à « des années » d’échéance, les multiples questions de la prise du pouvoir ne s’en posent pas moins, dès aujourd’hui, à la plupart des partis communistes. Au début de 1923, l’ordre capitaliste de l’Europe pouvait paraître d’une stabilité propre à décourager les impatients. L’occupation « paisible » de la Ruhr allait pourtant, avant la fin de l’année, faire planer sur l’Allemagne, puissamment réel, le spectre de la révolution. Désormais, toute action tendant à la destruction des institutions capitalistes a besoin d’être complétée par une préparation, au moins théorique, à l’oeuvre créatrice de demain. « L’esprit destructeur, disait Bakounine, est aussi l’esprit créateur. » Cette profonde pensée, dont l’interprétation littérale a lamentablement égaré bien des révoltés, vient de devenir une vérité pratique. Le même esprit de lutte de classe porte aujourd’hui les communistes à détruire et créer simultanément. De même que l’antimilitarisme actuel a besoin d’être complété par la préparation de l’Armée rouge, le problème de la répression posé par la police et la justice bourgeoise a un aspect positif d’une grosse importance. J’ai cru devoir le définir à grands traits. Nous devons connaître les moyens de l’ennemi ; nous devons aussi connaître toute l’étendue de notre propre tâche. Mars 1925. V. S" 1. L’Okhrana russe I. LE POLICIER. SA PRÉSENTATION SPÉCIALE. L’Okhrana succéda, en 1881, à la fameuse 3e Section du ministère de l’Intérieur. Mais elle ne se développa vraiment qu’à partir de 1900, date à laquelle une nouvelle génération de gendarmes fut mise à sa tête. Les anciens officiers de gendarmerie, surtout dans les grades supérieurs, considéraient comme contraire à l’honneur militaire de se ravaler à certaines besognes policières. La nouvelle école fit litière de ces scrupules et entreprit d’organiser scientifiquement la police secrète, la provocation, la délation, la trahison dans les partis révolutionnaires. Elle devait produire des hommes d’érudition et de talent, comme ce colonel Spiridovitch, qui nous a laissé une volumineuse Histoire du Parti socialiste-révolutionnaire et une Histoire du Parti social-démocrate. Le recrutement, l’instruction et le dressage professionnel des officiers de cette gendarmerie faisaient l’objet de soins tout spéciaux. Chacun avait, à la Direction générale, sa fiche, document très complet où l’on trouve bien des détails amusants. Caractère, degré d’instruction, intelligence, états de service, tout y est noté dans un esprit d’utilité pratique. Un officier est, par exemple, qualifié « borné » - bon pour les emplois subalternes, n’exigeant que de la fermeté - et un autre noté comme « enclin à courtiser les femmes ». Au nombre des questions du formulaire, je remarque celle-ci : « Connaîtil bien le programme et les statuts des partis ? ? » Et je lis que notre ami des dames « connaît bien les idées socialistes-révolutionnaires et anarchistes - passablement le Parti social-démocrate - et superficiellement le Parti socialiste polonais ». Il y a là toute une érudition sagement graduée. Mais continuons l’examen de la même fiche. Notre policier « « Combien et dans quels partis a-til eu d’agents secrets ? Intellectuels ? ? » Car il va de soi que, pour informer ses limiers, l’Okhrana organisait des cours où l’on étudiait chaque parti, ses origines, son programme, ses méthodes et jusqu’à la biographie de ses militants connus. Notons ici que cette gendarmerie russe, dressée aux besognes les plus délicates de la police politique, n’avait plus rien de commun avec la maréchaussée des pays de l’Europe occidentale. Et qu’elle a certainement son équivalent dans les polices secrètes de tous les Etats capitalistes. II. LA SURVEILLANCE EXTÉRIEURE. FILATURES. Toute surveillance est d’abord extérieure. Il s’agit toujours de filer l’homme, de connaître ses faits et ses gestes, ses connexions et ensuite de pénétrer ses desseins. Aussi les services de filature sont-ils particulièrement développés dans toutes les polices et l’organisation russe nous donne-t-elle sans doute le prototype de tous les services semblables. Les « fileurs » russes (agents de surveillance extérieure) appartenaient, comme les « agents secrets » - en réalité mouchards et provocateurs - à l’Okhrana, ou Sûreté politique. Ils constituaient le service de recherches, qui ne pouvait arrêter que pour un mois ; d’une façon générale, le service de recherches transmettait d’ailleurs ses captures à la Direction de la gendarmerie qui continuait l’instruction. Le service de surveillance extérieure était le plus simple. Ses nombreux agents, dont nous possédons les photographies d’identité, payés 50 roubles par mois, avaient pour unique tâche de filer d’heure en heure, de nuit et de jour, sans interruption aucune, la personne qu’on leur désignait. Ils ne devaient connaître, en principe, ni son nom, ni le but de la filature, par précaution sans doute contre une maladresse ou contre une trahison. La personne à filer recevait un surnom : le Blond, la Ménagère, Vladimir, le Cocher, etc. Nous retrouvons ce surnom en tête des rapports quotidiens, reliés et formant de gros cahiers, où les fileurs ont consigné leurs observations. Ces rapports sont d’une précision minutieuse et ne doivent pas contenir de lacune. Le texte en est généralement rédigé à peu près comme suit : "Le 17 avril, à 9 h 54 du matin, la Ménagère est sortie de chez elle, a mis deux lettres à la poste au coin de la rue Pouchkine ; est entrée dans plusieurs magasins du boulevard X ; est entrée à 10 h 30 rue Z, n° 13, en est ressortie à 11 h 20, etc." Dans les cas les plus sérieux, deux agents filaient à la fois la même personne sans se connaître ; leurs rapports se contrôlaient et se complétaient. Ces rapports quotidiens étaient remis à la gendarmerie pour y être analysés par des spécialistes. Ces fonctionnaires - limiers en chambre - d’une dangereuse perspicacité, dressaient des tableaux synoptiques résumant les faits et les gestes d’une personne, le nombre de ses visites, leur régularité, leur durée, etc. ; par endroits, ces schémas permettaient d’apprécier l’importance des relations d’un militant et son influence probable. Le policier Zoubatov - qui, vers 1905, tenta de s’emparer du mouvement ouvrier dans les grands centres en y créant des syndicats - avait porté la filature au plus haut degré de perfection. Ses brigades spéciales pouvaient filer un homme par toute la Russie, voire par toute l’Europe, se déplaçant avec lui de ville en ville ou de pays en pays. Les fileurs au reste ne devaient jamais s’embarrasser de frais. Le carnet de dépenses de l’un d’entre eux, pour le mois de janvier 1903, nous donne un chiffre de frais généraux s’élevant à 637 roubles 35. Pour concevoir l’importance du crédit ouvert de la sorte à un très ordinaire mouchard, que l’on veuille bien se souvenir qu’à cette époque un étudiant vivait facilement de 25 roubles par mois. Vers 1911, la coutume naquit d’envoyer des fileurs à l’étranger pour y surveiller les émigrés et prendre contact avec les polices européennes. Les mouchards de S.M. impériale furent dès lors chez eux dans toutes les capitales du monde. L’Okhrana avait notamment pour mission constante de rechercher et de surveiller certains révolutionnaires jugés les plus dangereux, principalement terroristes ou membres du parti socialiste-révolutionnaire qui exerçaient le terrorisme. Ses agents devaient être constamment porteurs de carnets de photographies contenant 50 à 70 portraits parmi lesquels nous reconnaissons au hasard Savinkov, feu Nathanson, Argounov, Avksentieff (hélas !), Karéline, Ovssiannikov, Véra Figner, Pechkova (Mme Gorki), Fabrikant. Des reproductions du portrait de Karl Marx étaient aussi mises à leur disposition ; la présence de ce portrait dans un intérieur ou dans un livre constituait un indice. Détail amusant : la surveillance extérieure ne s’exerçait pas que sur les ennemis de l’ancien régime. Nous possédons des carnets attestant que les faits et gestes des ministres de l’Empire n’échappaient pas à la vigilance de la police. Un carnet de surveillance des conversations téléphoniques du ministère de la Guerre, en 1916, nous apprend par exemple combien de fois par jour différents personnages de la Cour s’enquéraient de la santé précaire de Mme Soukhomlinov !"

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