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Le stalinisme s’allie avec l’impérialisme pour combattre la révolution prolétarienne

lundi 17 septembre 2007, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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Italie 1943

En Italie, à l’automne 1942, commence le mouvement de désobéissance civile contre le régime de Mussolini. La population commence réellement à s’organiser pour lutter contre le régime. Une révolution peut même sortir de là. On assiste à une radicalisation politique qui se traduit surtout par une montée considérable des effectifs militants du parti communiste. En effet, en février 43, c’est à un bombardement massif des civils qu’on assiste dans les grandes villes d’Italie et tout particulièrement violent sur Milan, Turin et Gènes. Il ne s’agit pas d’objectifs militaires mais au contraire la cible est vraiment les civils qu’il s’agit de terroriser. La suite va bien montrer que le véritable souci des alliés est que la chute du régime fasciste n’entraîne des troubles sociaux. Tout leur effort va être de maintenir un Etat stable au cours de la transition.

Le mouvement ne cesse de monter jusqu’au début 1943. En mars 1943, en plein régime fasciste, la classe ouvrière entre en lutte. 300 000 ouvriers font grève dans toute l’Italie. Partie de l’usine Fiat de Turin, la grève gagne Milan, Gênes et le sud de l’Italie. En vain, le régime tente d’impressionner la classe ouvrière en faisant patrouiller ses chars dans les rues de Turin et en mobilisant la milice fasciste. C’est un rappel non seulement pour les classes dirigeantes italiennes mais mondiales du rôle menaçant de la classe ouvrière. En Italie, on va assister à la première opération d’escamotage de la révolution, opération conjointe des classes dirigeantes italiennes pro-fascistes et de celles des alliés anglo-américano-russes. Le 19 juillet 1943, Rome est bombardée pour la première fois par l’aviation alliée et ce sont les quartiers ouvriers qui sont les principales cibles ! Il faut d’abord faire peur aux travailleurs : le bombardement de Rome n’est que le premier d’une longue série. Et puis, il va s’agir à la fois de trouver une solution pour se débarrasser en douceur de Mussolini de peur que les ouvriers se débarrassent du fascisme par la révolution. Le 24 juillet, le Grand Conseil Fasciste vote la destitution de Mussolini, le fait arrêter. Le roi annonce qu’il le remplace par le maréchal Badoglio. C’est une simple révolution de palais. Les hommes au pouvoir restent les mêmes, y compris le grand conseil fasciste. Aucun membre du parti fasciste n’est inquiété. Par contre une centaine d’antifascistes est assassinée pour bien montrer que l’ordre sera maintenu. Les alliés sont disposés à ménager une transition en douceur et d’accepter cette substitution, mais la population travailleuse d’Italie ne l’entend pas de cette oreille. Le 25 juillet au soir, dès l’annonce de l’arrestation de Mussolini, la foule déferle dans les rues de Rome, les cercles fascistes sont assaillis, les emblèmes fascistes brisés, les portraits de Mussolini brûlés, les appartements des fascistes connus saccagés. A Turin, des milliers d’ouvriers assiègent les prisons, défoncent les portes, libèrent les détenus politiques. Partout dans le pays, le 26 juillet prend une allure d’insurrection populaire. La panique se fait jour dans les milieux dirigeants. Une circulaire est envoyée à toutes les unités de l’armée pour l’inciter à assumer la défense de « l’ordre public ». Elle explique que « tout mouvement doit être impitoyablement brisé dans l’oeuf », qu’il faut procéder avec ceux « qui troublent l’ordre public comme avec des troupes ennemies », « en ouvrant le feu sans préavis ». « Que l’on ne tire jamais en l’air mais pour toucher au but, comme au combat ! » En somme, pour la bourgeoisie italienne, l’ennemi principal n’est pas les alliés anglo-français, qui ont pourtant débarqué depuis le 10 juillet en Sicile, ni l’Allemagne qui voit d’un mauvais oeil ces changements, mais la classe ouvrière italienne. Et inversement, pour les Alliés, la bourgeoisie fasciste est capable de signer un accord, mais avec le peuple travailleur il n’y aucune entente possible. Il faut bombarder les travailleurs pour s’assurer qu’ils n’auront pas envie de se révolter ! Dans les jours qui suivent, les affrontements entre la foule et l’armée se multiplient. Les 17, 18 et 19 août, dans les grandes usines de Bologne, Milan, Turin, c’est à nouveau la grève générale pour exiger la fin de la guerre, la libération des prisonniers politiques, la reconnaissance de ce qui tient lieu d’organisations ouvrières non liées au pouvoir : les « commissions internes » ouvrières. A Turin, l’armée tire et fait un mort parmi les ouvriers de Fiat. Mais cela ne fait que provoquer une nouvelle extension de la grève. Les chasseurs alpins refusent d’obéir au général Rossi qui leur commande, à nouveau, de tirer sur les ouvriers.

Les grèves et émeutes ouvrières qui ont lieu alors en Italie font écrire au militant révolutionnaire Barta, dans un rapport début août 1943 : « Les événements qui ont lieu en Italie ne sont pas la révolution prolétarienne, mais c’est le début de la révolution. (...) L’Europe n’est qu’un dépôt de poudre où il suffit d’une étincelle révolutionnaire sur n’importe quel point du continent pour que la révolution s’étende aux endroits les plus favorables à cette lutte ». « Nous entrons dans une période au cours de laquelle la bourgeoisie tentera par tous les moyens bombardements, paniques, chômage, famine, de disperser à nouveau la classe ouvrière et de la démoraliser complètement afin de pouvoir liquider la guerre sans danger révolutionnaire. » C’est en effet le moment où la population risque de faire la révolution pour renverser le fascisme que les anglo-américains choisissent non pour attaquer militairement le régime mais pour bombarder massivement et méthodiquement la population civile, inaugurant là une méthode qui va être généralisée ensuite à tous les pays vaincus (France, Allemagne, Japon), comme l’avait si bien deviné Barta à l’époque dans le numéro de Lutte de classes d’octobre 1943 intitulé « les ouvriers italiens nous montrent la voie ». Dans de nombreuses villes, avaient eu lieu des insurrections ouvrières qui ne disposent d’aucune coordination politique ou militaire entre elles. Et surtout, elles n’ont aucun éclairage sur la signification de la guerre du côté « allié ». Paul-Jean Fransceschini écrit dans Le Monde : « Durant tout le mois d’août, pour « assouplir » l’Italie, ses villes, grandes et petites, ont été furieusement bombardées. La population n’en peut plus. » Les troupes alliées, en dépit des mensonges des partis de gauche, ne sont nullement un allié pour le prolétariat italien. A peine, les travailleurs s’emparent de Naples que les troupes alliées anglo-américaines l’occupent pour éviter tout vide du pouvoir. La guerre des alliés laisse les troupes allemandes rétablir l’ordre social au nord pendant que les troupes alliées le rétablissent au sud de l’Italie.

Toutes les forces de l’échiquier politique et militaire sont coalisées pour éviter des troubles dans la classe ouvrière. Il y a un partage des tâches : les nazis répriment au nord, les alliés bombardent massivement la population et les partis de gauche détournent la lutte de ses objectifs. Chacune tient sa partie et joue son rôle pour endiguer la montée ouvrière. Quand Mussolini démissionne, c’est en plein accord avec les alliés qu’il est remplacé par Badoglio, fasciste de longue date. Les « démocrates italiens » à commencer par le parti communiste italien marchent dans la combine, non seulement de faire croire que les anglo-américains sont des libérateurs, mais même de tout faire pour éviter l’explosion quitte à faire passer Badoglio pour un démocrate. Socialistes et communistes composent avec Badoglio et avec la royauté, alors que le régime s’avère encore plus réactionnaire que celui de Mussolini. Jacques Noblecourt écrit dans le Monde du 24 juillet 1983 : « L’ordre social dont le fascisme était un habit reste en place. Le cabinet de « techniciens » de Badoglio se compose à peu près que d’anciens dignitaires du régime. Les hauts fonctionnaires ne bougent pas. Le souverain proclame d’ailleurs : « Acune déviation ne doit être tolérée, aucune récrimination ne peut être permise. » Et, en quanarnte-cinq jours, l’ « ordre », incarné et maintenu par Badoglio, fait plus de cent morts antifascistes, bien plus proprtionnellement que n’en a fait le fascisme en vingt ans. » Le 8 juin, le Comité de libération nationale, sous l’égide de Badoglio et du roi puis de son fils, constitue un gouvernement dont le chef est le conservateur Ivanoe Bonomi et comprend Croce, Gasperi, Saragat et Togliatti. Il accepte de ne pas proclamer la république. De retour en Italie le 27 mars, le dirigeant stalinien Palmiro Togliatti, secrétaire général du parti communiste italien, aux ordres de Staline, affirmait son soutien total à la monarchie et au cabinet Badoglio, contre les illusions de ses partisans du Nord. Les dirigeants du soi-disant antifascisme liés au Parti communiste acceptent ce nouveau pouvoir pour éviter tout heurt. En fait, la manoeuvre opérée par le roi et le maréchal Badoglio se solde par un échec. Elle ne réussit pas à stopper l’extension des mouvements populaires. La répression qui se solde par 93 morts, 536 blessés et 35 000 arrestations en un mois et demi, ne fait qu’accélérer la chute du régime. Le 8 septembre, Badoglio en annonçant qu’il demande l’armistice aux anglo-américains reconnaît sa propre fin, les troupes allemandes prenant le contrôle et Badoglio s’enfuyant.

Les généraux italiens se rendent aux troupes allemandes mais la population n’accepte pas de laisser faire. Dans tout le nord de l’Italie et jusqu’à Rome et Naples, des éléments isolés de l’armée et une partie de la population tentent, sans ordre, sans coordination et souvent presque sans arme, s’insurgent contre l’occupation allemande. Dans plusieurs villes, on assiste à de véritables tentatives d’insurrection, qui résistent souvent plusieurs jours aux contre-attaques allemandes. Au Nord, les allemands ramènent au pouvoir Mussolini. Mais la population, et notamment la classe ouvrière, ne se tient pas pour battue. En novembre 1943, dans Turin occupée par les troupes allemandes, 40 000 ouvriers se mettent en grève, à l’initiative encore une fois des ouvriers de Fiat. En décembre le mouvement gagne Milan, où toutes les usines s’arrêtent durant trois jours, puis Gênes et la Ligurie.

En mars 1944, une nouvelle vague de grèves éclate qui s’étend à toute l’Italie du Nord jusqu’à la Toscane. On compte jusqu’à 1 200 000 grévistes. Dans cette Italie du Nord, où en plus de mouvements menaçants de la classe ouvrière on compte 200 000 partisans dans les montagnes, les alliés anglo-américains qui occupent le sud voient une révolution menaçante. Ils ont récupéré le roi et Badoglio et c’est le parti communiste italien, avec à sa tête Togliatti à peine revenu d’URSS en mars 1944, qui va se charger de faire accepter l’autorité du roi et un gouvernement dont le fasciste Badoglio est président et Togliatti vice-président ! Socialistes et démocrates bourgeois reconnaissent ce gouvernement fascisto-stalinien ! C’est seulement à la condition que la résistance s’engage à remettre tout le pouvoir au commandement militaire allié que ceux-ci vont laisser la résistance arrêter et fusiller Mussolini le 25 avril 1945. C’est une insurrection de toute l’Italie du nord qui réalise à battre le fascisme en Italie, et pas les troupes alliées. Mais c’est seulement six mois plus tard, fin 1945, une fois bien sûrs que tout risque révolutionnaire était éteint par la politique du PCI que les Alliés remettent le pouvoir aux autorités italiennes, dont bon nombre n’étaient autres que ceux de l’appareil de Mussolini ! Les forces militaires alliées ne quitteront le pays qu’en 1947. Tant l’alerte du prolétariat révolutionnaire avait été chaude pour la bourgeoisie !

En Russie

Un des pays les plus déstabilisés et transformés par la guerre mondiale est certainement la Russie. Il y a eu tout d’abord l’effet de l’entente URSS/Allemagne. Le dépeçage de la Pologne, chacun de son côté, par l’armée russe et l’armée allemande en est l’un des résultats. Le rapprochement avec le fascisme allemand n’est pas seulement tactique ou militaire, il est social et politique. Il est clair, pour la première fois, que le stalinisme est l’un des camps de la contre-révolution. En Pologne, haque armée va non seulement dépecer le pays mais écraser la population, se partager le rôle policier, collaborer à l’écrasement de tout rique de révolte. Le rapprochement entre fascisme et stalisnisme est si fondamental que Staline et sa clique seront réellement choqués de la rupture quand Hitler, sans le moindre avertissement, choisira d’attaquer militairement l’URSS. C’est tout l’édifice idéologique du stalinisme, qui se targuait de représenter les intérêts du prolétariat mondial et des peuples, qui est remis en question. Les militants communistes polonais sont livrés au fascisme à l’ouest de la Pologne. Ils deviennent soupçonnables d’hostilité au régime russe auquel ils viennent d’être annexés. Le parti communiste polonais est, du coup, dissout. Pour justifier toutes ces opérations, ces ententes si contraires à l’ancienne idéologie officielle (les années 30 ont été celles de l’antifascisme), le régime développe le nationalisme russe comme il ne l’a jamais fait jusque là. Avec l’invasion de l’URSS par l’armée allemande, cet aspect de l’idéologie du régime va prendre des proportions impressionnantes autant que nouvelles. C’est un pas supplémentaire de la bureaucratie russe vers un régime bourgeois classique. Depuis la défaite finale en 1923 de la révolution ouvrière européenne commencée en 1917, la bureaucratie russe a remis progressivement en question tout ce que la révolution et le pouvoir ouvrier avaient mis en place en termes de relations entre les classes, de fonctionnement de la société, d’institutions, dans la société russe, dans les divers Etats de l’URSS et dans les relations internationales. On assiste à un degré de plus dans la décomposition de l’Etat ouvrier, de l’idéologie « communiste », de l’appareil national et international du stalinisme. Avant la guerre, il y avait encore des communistes dans l’appareil de l’Etat et du Parti. La guerre a construit une nouvelle Russie. Les souffrances que la guerre, les méthodes violentes du fascisme allemand et celles du régime pendant la guerre ont fait subir aux peuples de l’URSS ont considérablement changé toute leur vision du monde. L’événement qui marquait encore le pays restait la révolution d’Octobre. Maintenant, c’est la deuxième guerre mondiale. Bientôt, ce sera le redressement des sentiments nationaux et la fierté de la victoire contre les troupes allemandes. L’idéologie réactionnaire du stalinisme s’enrichit considérablement. On voit réapparaître les popes et la religion orthodoxe, par exemple. Les sentiments grand-russes et l’idéologie de grande puissance apparaissent. Que la Russie soit alliée de l’impérialisme US, lui soit indispensable, soit devenue un des plus grands pays reconnus par le monde, tout cela entretient chez une petite bourgeoisie et dans la bureaucratie, y compris une fraction de la classe ouvrière probablement, des sentiments de fierté nationale qui les unit à la caste dirigeante. Autant celle-ci n’avait pas de base populaire avant guerre, autant un ciment l’unit dorénavant à une fraction de la population. Si al défaite déstabilise bien des régimes comme ceux de l’Est, de l’Italie, de l’Allemagne, du Japon ou de l’Empire Ottoman, autant la victoire militaire contre l’Allemagne crédite le régime stalinien. Cependant, l’après-guerre va être matériellement très dure en Russie. Du coup, la chape de plomb retombe sur les peuples de l’URSS et sur la classe ouvrière. La guerre a entraîné des libertés de fonctionnement que le stalinisme doit absolument remettre en cause pour imposer les sacrifices de la reconstruction d’après-guerre. La dictature va paradoxalement prendre un tour beaucoup plus violent maintenant que la victoire est acquise et que le régime peut s’en servir pour unifier la population derrière lui. L’unité nationale devient un facteur de maintien de l’ordre social représenté par le stalinisme. Ce système qui n’a jamais eu de véritable base sociale large a réussi à s’en faire une. Mais il ne va pas s’ouvrir ou se démocratiser pour autant. Car le système n’est pas solidement assis : la bureaucratie n’est pas une classe sociale. Elle n’a aucune justification sociale, fondée sur l’activité sociale, qui lui permette de justifier son existence et sa domination dans un pays qui a été fondé par une véritable révolution ouvrière. Les pires exactions du régime stalinien vont donc venir à l’après-guerre. Parce que le régime a peur des aspirations du peuple, craint d’être incapable d’y faire face. La guerre, qui n’est encore pas loin, justifie toutes les violences, au nom de la trahison de la patrie, au nom des menaces qui pourraient encore peser sur le pays et de nouveaux risques de guerre. Chaque accusé doit justifier qu’il n’a pas pactisé avec l’ennemi. Il suffit d’avoir vécu dans une zone occupée par l’armée allemande pour être accusable de trahison. Des peuples entiers sont ainsi accusés, déportés, violentés. Le stalinisme vit ses pires heures. Son alliance avec l’impérialisme, nécessitée par la lutte commune contre les risques de la révolution prolétarienne mondiale de l’après-guerre, ne rassure pas définitivement la bureaucratie sur sa pérennité. Un retournement de l’impérialisme est encore possible. Quant au prolétariat et aux peuples de l’URSS, la bureaucratie s’en méfie sans cesse et mise d’abord sur la répression préventive et n’aura jamais confiance en elle-même. Au sein de la bureaucratie, jusqu’au plus haut niveau, la méfiance règne. Aucune règle ne permet de définir et de discuter les intérêts de la caste dirigeante. En conséquence, la seule loi est celle du chef et le chef (Staline au plus haut niveau et ses représentants aux échelons inférieurs) a toujours raison. La terreur restera donc le seul régime possible de la bureaucratie, plutôt aggravé à la fin de la guerre. Dans le reste du monde, la fin de la guerre apparaît comme le triomphe politique du stalinisme dans le monde entier, et pas seulement à l’Est de l’Europe ou au Nord de l’Asie. Les partis communistes ont acquis un rôle et des positions politiques et sociales un peu partout dans le monde, y compris dans la soicété nord-américaine et sud-américaine. Howard Fast raconte que c’est en tant que stalinien connu qu’il est devenu responsable des informations à la radio US. Des ministres communistes il y en a non seulement à l’Est ou en Asie mais aussi en Europe de l’Ouest et en Amérique du sud. Le Parti communiste est devenu un parti de l’ordre, reconnu non seulement à cause de Stalingrad mais à cause du plan de Yalta contre le prolétariat. La « défense de l’URSS » devient une cause réactionnaire dans le monde parce qu’elle devient en même temps la défense de l’ordre impérialiste contre le prolétariat. Les pays du glacis à l’Est ne naissent pas contre l’impérialisme mais contre la classe ouvrière. Les étiquettes « communistes » ou « socialistes » des Etats nationalistes nés à l’après-guerre ne recouvrent rien qui ait un rapport avec la révolution prolétarienne d’octobre 1917 et avec le pouvoir aux soviets qui en était découlé. Les Partis communistes ont justifié les exactions des Alliés contre les peuples. N’oublions pas que l’URSS n’est entrée en guerre contre le Japon que la veille du bombardement d’Hiroshima, pour en prendre elle aussi la responsabilité ! L’URSS n’avait pas renié sas accords avec le Japon tout au long de la guerre. Elle s’est bien gardé de contester que les régimes fascistes d’Espagne et du Portugal soient maintenus après la guerre. La Russie, considérée après guerre comme le symbôle de la lutte anti-fasciste, ne l’était nullement. N’oublions pas que la victoire du fascisme en Allemagne et en Espagne, est principalement de sa responsabilité. Parce que déjà en 1933 et 1936, le stalinisme ne craignait rien tant que la révolution prolétarienne dans le monde. Toute victoire ouvrière mettrait à mal l’usurpation du pouvoir en Russie et risquerait de réveiller les sentiments révolutionnaires des prolétaires russes.

L’écrasement physique du prolétariat dans les pays vaincus

C’est dans les pays vaincus que les alliés impérialistes ont eu le plus de craintes de soulèvements révolutionnaires et c’est là qu’ils ont employé les grands moyens pour y faire face. Et le premier a été de laisser l’ancien pouvoir nazi aller jusqu’au bout de l’horreur pour épuiser la population avant de les terroriser eux-mêmes. Ils avaient de bonnes raisons pour le craindre. C’est là où les classes dirigeantes s’étaient le plus discréditées que l’impérialisme avait le plus de craintes à avoir, notamment l’Allemagne et le Japon. Comme en 1917-19, après la première guerre mondiale, les peuples qui ont participé à la guerre et en sont revenus décidés à ne pas revenir sous la coupe des mêmes dictatures non seulement les peuples colonisés mais aussi les classes ouvrières de pays riches, en particulier celle des pays vaincus.

Le bombardement de la ville allemande de Dresde par les "Alliés" anglo-américains

Allemagne

Ce qu’a connu l’Italie en bombardements massifs n’était qu’un entraînement aux côtés de ce que vont subir l’Allemagne et le Japon, en proportion non des forces militaires mais des risques révolutionnaires prolétariens qu’envisageait l’impérialisme avec les risques d’explosion sociale et politique de l’après-guerre. Les bombardements les plus connus sont ceux de Brême, Dresde, Hambourg, et Berlin

Le seul bombardement de Dresde, le 13 février 1945, a fait en 14 heures de bombardements 130 000 morts. Ce ne sont quasiment que des civils et essentiellement des femmes des enfants des vieillards. L’objectif est de terroriser les civils. On le voit dans une directive du chef d’état major de l’armée de l’air britannique : « Nouvelle directive sur le bombardement. Je suppose qu’il est clair que les objectifs doivent être les zones d’habitation, non les docks ou les usines, dans le cas où ceux-ci sont mentionnés. Cela doit être rendu tout à fait clair si ce n’est déjà compris. » Bombes au phosphore tuent les gens avant même l’arrivée des bombes brûlées par effet de souffle. Aucune chance d’en réchapper même si la maison n’est pas bombardée. L’objectif est véritablement de tuer le maximum d’habitants.

Les Allemands sont loin d’avoir tous voulu ou soutenu le nazisme. Ce dernier n’avait obtenu l’accord que d’une moitié du pays environ, et n’était parvenu au pouvoir que par la volonté de la bourgeoisie et de l’Etat bourgeois allemand, avec la complicité aussi de toutes les bourgeoisies d’Europe, bien contentes d’être débarrassées des risques considérables que représentait le prolétariat allemand. La fin du nazisme a démontré que, dans la population il existe encore des capacités de se révolter. Loin de s’en satisfaire, les Alliés le craignent. Ils ne souhaitaient nullement que le nazisme apparaisse tombé sous les coups de la population allemande pas plus qu’ils n’avaient été satisfaits que Mussolini soit tombé sous les coups de la révolte du peuple italien. Les Alliés tenaient que les peuples des pays vaincus soient également des vaincus, soumis, écrasés, afin d’assurer la suite. Les risques révolutionnaires de l’après-guerre, c’est le leitmotiv de leurs préoccupations. C’est pour assurer la suite qu’ils écrasent les villes sous les bombes. C’est pour la même raison qu’ils retardent la fin de la guerre de quelques mois, freinent l’avancée des troupes et profitent de ce répit pour bombarder massivement et laisser les nazis écraser les révoltes (comme à Varsovie) et laisser aussi les populations se démoraliser. Et cependant des réactions populaires contre le nazisme ont eu lieu dans la population allemande. L’ouvrage « 8 mai 1945 » sous la direction de Maurice Vaisse rapporte : « Dans le journal de guerre de l’Oberkommando de la Wermacht (état-major sud) ont trouve, sous la date du 28 avril 1945, cet enregistrement : « Radio Erding (nord-est de Munich) serait tombée aux mains du chef insurrectionnel de la compagnie spéciale des interprètes de la région militaire de Munich. Sur les ondes de Radio Munch seraient lancés des appels d’un soi-disant « Comité de libération bavaroise » (…) Des contre-mesures doivent être prises. » Le soir du 27 avril, le Comité de libération bavaroise commença l’attaque. D’autres groupes clandestins le rejoignirent. (…) Le comité de libération lança par l’émetteur occupé des appels en plusieurs langues où était diffusé sous le mot de passe « Chasse aux faisans » (une allusion à l’appellation populaire des fonctionnaires du parti, « faisons dorés », à cause de leurs uniformes luxueux) l’ordre d’arrêter les représentants du parti, d’empêcher la destruction de ponts et d’usines et de rejoindre le comité de libération, celui-ci ayant la nuit-même conquis le pouvoir pour « secouer le joug des nationaux-socialistes à Munich ». (…) De fortes troupes SS commençant à contre-attaquer, le comité de libération interrompit ses émissions vers midi. Les groupes putschistes se dispersèrent et essayèrent de disparaître (…) leurs appels avaient cependant mené à ce qu’en quelques endroits le système nazi s’était temporairement effondré, ainsi à Altöting, Penzberg, la ville de Dachau où les gens du comité de libération avec l’aide des prisonniers évadés du camp, firent prisonniers les fonctionnaires nazis ; à ce qu’à Augsbourg, un groupe de résistance conjointement à l’évêque, obtint l’occupation sans combat de la ville contre la volonté du commandant ; et aussi à ce que dans d’autres endroits, de nombreux soldats baissèrent les armes. (…) Au total, l’essai du comité de libération pour mettre en place une insurrection afin d’éliminer la domination nazie n’a pas débouché sur une insurrection générale. Cependant, on peut se rendre compte du sérieux avec lequel les dirigeants nazis jugeaient la tentative d’insurrection par la note portée dans le journal de guerre de l’état-major Sud du 29 avril 1945 : « influence et répercussion des événements de Munich perceptibles de façon sporadique parmi les troupes de combat. » Et dans le journal de l’amiral Dönitz, on trouve, à la date du 3 mai, l’appréciation suivante des événements : « Le putsch de Munich, bien qu’accompli avec des moyens insuffisants, est à considérer non comme un phénomène isolé, mais comme un symptôme. » (…) Dans une moindre mesure réussit cependant une insurrection locale la « Heimatschutz Allgäu » dans la région de la localité d’Oberstdorf dans l’Algäu (…) Des officiers (…) prirent contact avec les internés et déportés, organisèrent une troupe de protection forte de plusieurs centaines d’hommes, firent prisonniers le 30 avril les fonctionnaires SS et ceux du parti, occupèrent les points et le lieux stratégiques et prirent le pouvoir. Ayant pris contact avec les troupes alliées, cette troupe de protection anti-fasciste resta sous les armes comme troupe de maintien de l’ordre dans cette région.

Une fois l’Allemagne défaite, il n’y aura aucune petite place laissée au moindre vide de pouvoir. Tout est prévu jusqu’au moindre détail dans les forces d’occupation de l’Allemagne. Et en particulier ce qui est prévu est l’énorme carcan policier qui va tomber sur le pays sous prétexte de contrôle des anciens éléments fascistes. C’est un appareil impressionnant qui est mis en place afin de convaincre la population allemande que le moindre mouvement de sa part sera considéré comme du fascisme. Le pays est divisé en zones d’occupation militaire.

Pays de l’Est

Andy Anderson rapporte dans « Hongrie 1956 » : « La Roumanie fut le premier état d’Europe orientale occupé par l’Armée Rouge. Le gouvernement russe annonça immédiatement son intention de maintenir le statu quo : « Le gouvernement soviétique déclare qu’il ne vise à acquérir aucune partie du territoire roumain, ni à modifier l’ordre social existant en Roumanie. » Et effectivement ! C’est le roi Michel qui, sous la botte de l’armée russe (pas rouge) met, le 23 août 1944, en place le nouveau pouvoir, avec comme premier ministre le général Sanatescu. Pas un geste du Kremlin contre ce régime, alors que l’armée a militairement et policièrement écrasé les partisans anti-fascistes, bien que leur chef Maniu ait appelé ses troupes à se disperser et à rendre leurs armes. Radio-Moscou le justifiait ainsi : « La déclaration de Maniu vient un peu tard. Avant même que cet ordre soit lancé, le Commandement de l’Armée Rouge avait liquidé tous les groupes de bandits. » Si la bureaucratie du Kremlin était surtout préoccupée de rétablir l’ordre social, c’est qu’il était effectivement déstabilisé. Mais le roi Michel et Sanatescu ne se révélèrent pas capables de le faire. Révoltes et insurrections se multiplièrent contre ce régime réactionnaire pendant les sept mois que dura ce gouvernement. Ces mouvements populaires furent traités de pro-fascistes par le Kremlin. Le gouvernement, incapable d’empêcher les mouvements sociaux, fut alors remplacé par celui Petru Groza, avec Gheorge Taratescu comme vice-premier ministre, deux hommes de droite qui avaient déjà gouverné et écrasé des mouvements populaires (comme le soulèvement paysan de 1911), participé au pogrom anti-juif de 1927 et aidé à la mise en place du régime fasciste du roi Carol. Tout cela n’a pas gêné le Kremlin. Le rôle principal des régimes mis en place à l’Est était d’écraser la classe ouvrière et toute velléité de mouvement populaire. Sur le terrain de classe, ce gouvernement avait un discours on ne peut plus clair : « Les industriels, les hommes d’affaire, les banquiers échapperont aux châtiments comme criminels de guerre. » affirme une loi proclamée par le nouveau ministre « communiste » de la Justice Lucretiu Patrascanu. Pendant le même temps, des milliers de travailleurs qui veulent simplement de quoi faire vivre leurs familles sont traités de fascistes et de criminels et peuplent les prisons ! Le gouvernement choisit d’en faire porter la responsabilité sur l’ancien dirigeant de la résistance Maniu, pourtant retiré, qui fut condamné à la prison à perpétuité.

L’impérialisme américain se félicite de ces nouveaux régimes à l’Est en ces termes : « Le premier ministre Groza a déclaré que son gouvernement n’avait l’intention d’appliquer ni la collectivisation de la terre, ni la nationalisation des banques ou des industries. » (New York Times du 26 septembre 1943) « Staline, lui-même, conseille à Groza de maintenir le système de l’entreprise privée et du profit privé. » écrit Andy Anderson rapportant les propos de Radio-Bucarest. « Le 17 novembre 1946, lors d’un meeting électoral à Bucarest, Gheorgiu-Dej (dirigeant du Parti communiste) termina son allocution par ces slogans : « Votez pour le gouvernement du roi ! Vive le roi ! Vivent ses officiers et ses soldats ! Vive cette armée qui est la sienne, celle du peuple ! » Groza, lui-même, était banquier, possédait de nombreux biens immobiliers.

La Roumanie n’est pas un cas à part. La Bulgarie de l’après-guerre met en place, sous l’égide du Kremlin, le gouvernement des colonels Khimon Georgiev et Demaïn Veltchev, tous deux responsables de l’organisation fasciste, la Ligue Militaire pro-mussolinienne, celle qui avait organisé le coup d’Etat fasciste de 1923. En Hongrie, le gouvernement hongrois mis en place en décembre 1944, dans la zone occupée par les troupes russes, fut celui du général commandant en chef fasciste Béla Dalnoki-Miklos, déjà au pouvoir avant-guerre et qui avait reçu d’Hitler lui-même la plus haute distinction nazie : chevalier-grand croix de l’ordre de la croix de fer ! En juillet 1944, ce même homme était encore le principal lien entre le régime fasciste hongrois de Horthy et Hitler… Dans le nouveau gouvernement hongrois, il y avait deux autres généraux. La propagande gouvernementale de l’après-guerre continuait à prétendre que le général Horthy avait été le gouvernement légitime de la Hongrie dans la période précédente, alors que ce régime avait été l’un des plus sanguinaires et anti-ouvriers au monde. Andy Anderson écrit « Mais comment la Russie soviétique avait-elle pu mettre de tels hommes à des postes dirigeants ? La principale raison en est donnée par Dalnoki-Miklos lui-même dans sa première déclaration diffusée par Radio-Moscou le 24 décembre 1944 : « Le pays a été abandonné sans direction. » En d’autres termes, il existait un vide politique. Le danger était réel que ce vide ne fût rempli par les organisations mises en avant par les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture. Ceux-ci avaient pris la propagande communiste pour argent comptant et avaient déjà commencé à agir en se fondant sur elle ; c’était extrêmement dangereux pour le pouvoir soviétique. En fait, les seules personnes sur qui les russes pouvaient compter, c’étaient les débris des couches dirigeantes antérieures. » « Certains croient encore que l’Armée Rouge apportait le flux de la révolution sociale avec elle quand elle pénétra en Europe de l’Est en 1944. C’est parfaitement faux : non seulement, l’essence réelle des régimes (l’exploitation sociale) fut laissée telle quelle, mais de plus, pendant une longue période, même les structures politiques existantes furent maintenues, avec seulement quelques rares modifications superficielles. On garda même souvent les mêmes policiers. La raison de la collaboration du gouvernement russe avec l’ « ennemi de classe » (bourgeois) était, d’après Molotov,« de maintenir la loi et l’ordre et de prévenir la montée de l’anarchie. » écrit Andy Anderson dans « Hongrie 1956 » C’est la classe ouvrière qui est la première frappée. Le droit syndical est attaqué, le salaire de base aboli et remplacé par le travail aux pièces, le droit de grève supprimé. Tout mouvement social entraîne de lourdes condamnations et les travailleurs peuplent les prisons.

Ce n’est qu’en 1947 que le ton change politiquement et seulement en 1948-49 que sont pratiquées des nationalisations, à une époque où elles sont pratiquées dans des pays aussi capitalistes de l’Europe que la France et l’Italie. Et encore, la crise des pays de l’Est qui allait aboutir à la partition de l’Europe est-elle le produit d’abord et avant tout d’une stratégie de l’impérialisme américain qui, estimant plus profitable de rejeter les classes ouvrières et les peuples en lutte contre le colonialisme dans les bras des staliniens, ont choisi de les présenter comme l’alternative à l’impérialisme, comme aujourd’hui ils présentent aux peuples opprimés les leaders islamistes intégristes. Et la situation de la classe ouvrière, loin de s’améliorer par la mise en place des régimes staliniens après la chute du rideau de fer, s’est encore empirée, avec un régime intérieur des usines encore plus dictatorial et la suppression totale des syndicats libres.

Dans les pays de l’Est, les « Démocraties populaires » : rien de communiste, ni démocratique, ni populaire

« Selon la doctrine officielle, nous vivons dans un pays socialiste. Cette thèse repose sur l’identification de la propriété étatique des moyens de production avec leur propriété sociale. (…) Ce raisonnement semble marxiste. En réalité, on a introduit dans la théorie marxiste un élément qui lui est foncièrement étranger, à savoir la conception formaliste et juridique de la propriété. La notion de propriété étatique peut dissimuler des contenus différents suivant le caractère de classe de l’Etat. » Jacek Kuron et Karol Modzelewski dans « Lettre au parti ouvrier polonais » (1964)

« Certains croient encore que l’Armée Rouge apportait le flux de la révolution sociale avec elle quand elle pénétra en Europe de l’Est en 1944. C’est parfaitement faux : non seulement, l’essence réelle des régimes (l’exploitation sociale) fut laissée telle quelle, mais de plus, pendant une longue période, même les structures politiques existantes furent maintenues, avec seulement quelques rares modifications superficielles. On garda même souvent les mêmes policiers. La raison de la collaboration du gouvernement russe avec l’ « ennemi de classe » (bourgeois) était, d’après Molotov,« de maintenir la loi et l’ordre et de prévenir la montée de l’anarchie. » Andy Anderson Dans « Hongrie 1956 »

Les anciens pouvoirs des pays de l’Est, des régimes communistes ? Rien n’est plus faux que cette caractérisation. Les « Démocraties Populaires », comme on les a appelées, ont été mises en place à la suite de la deuxième guerre mondiale après leur occupation par l’armée russe, accompagnée d’abord de la bénédiction de l’impérialisme américain. Et cela pour une raison fondamentale : les accords qui livraient les « pays de l’Est » étaient un partage des tâches entre l’impérialisme et la bureaucratie russe en vue de contrer les risques de révolution prolétarienne. Comme le relève François Fejtö, dans « La tragédie hongroise », « La plupart des pays d’Europe centrale et particulièrement la Hongrie se trouvaient à la libération dans un état frôlant la guerre civile. (…) Mathias Rakosi, alors premier secrétaire du Parti communiste hongrois, (déclarait que) la présence des troupes soviétiques en Hongrie permit d’éviter une guerre civile. En effet, les régimes d’après guerre en Europe centrale se sont presque tous établis sur ce que j’appellerais un refoulement de guerre civile. Un refoulement, oui, car la révolution politique et sociale aurait éclaté sans la présence de l’armée russe. » La première aide aux classes dirigeantes, locales ou internationales, a consisté dans le fait d’éviter un vide du pouvoir, alors que les anciens appareils d’Etat étaient cassés par la guerre et discrédités par leur intervention aux côtés des nazis. Ensuite, la Russie a fourni une aide matérielle d’urgence, pour éviter que le mécontentement social ne prenne immédiatement un tour explosif dès la fin de la guerre. Ensuite, sous l’égide de l’armée russe, une alliance nationale de toutes les couches sociales et de tous les partis politiques a été imposée. C’était, d’abord et avant tout, une alliance contre la classe ouvrière. Et cela commence par la destruction des anciens partis ouvriers, y compris le Parti communiste. En Pologne, c’était facile : le Parti communiste polonais avait déjà été dissous en 1938. Il suffisait de le reconstruire de a à z, avec des éléments arrivistes, prêts à se situer du côté de l’occupant. Dans « Le rideau tombe » de Denis Healey, on peut lire : « Lorsque l’Armée rouge pénétra en Europe orientale, en 1944 et 1945, elle amena dans son sillage des petits groupes de chefs communistes polonais, tchèques, hongrois etc, qui avaient passé à Moscou les dix ou vingt dernières années, occupés dans divers organismes du Komintern, ou simplement traînant leurs journées dans leurs chambres d’hôtel. Ces « Moscovites » occupèrent aussitôt les postes les plus importants dans les partis communistes locaux. Des frictions surgirent naturellement entre eux et le petit nombre de leurs collègues qui avaient vécu des années difficiles en luttant sur place contre le fascisme et les Allemands. (…) Le mouvement clandestin polonais, qui ne pouvait prendre aucune responsabilité dans les décisions de Yalta dut cependant faire face à la nouvelle situation qui en résulte. En février 1945, l’ensemble du mouvement clandestin, qui était resté loyal envers le gouvernement de Londres, décida de se présenter au grand jour comme une organisation légale. Le gouvernement polonais de Londres fit connaître les noms et les adresses des chefs clandestins en Pologne aux gouvernements britannique et américain qui, en toute bonne foi, repassèrent l’information aux autorités soviétiques. A la suite de quoi, le commandement militaire russe invita les dirigeants clandestins à participer à des consultations en vue d’un règlement politique. Cette invitation était un piège. Les seize hommes, et parmi eux les socialistes Puzak et Pajdak, avaient reçu des garanties absolues quant à leur sécurité, mais dès qu’ils se montrèrent, ils furent arrêtés, entassés dans un avion militaire et expédiés à Moscou où ils furent emprisonnés. » Aucune révolution ouvrière, et même aucune intervention indépendante des masses, ni en 1945 ni en 1948, n’a participé de la construction de ces Etat. Ils ont été, au contraire, fondés pour la combattre. La classe ouvrière était la première à être muselée dès 1944-45. Elle perdait les droits syndicaux dont elle avait bénéficié dans les régimes réactionnaires bourgeois qu’elle avait connu avant guerre. Ni droit syndical ni droit politique pour les travailleurs, à la fin de la guerre en 1944, avant même que soit imposé le parti unique et le syndicat unique, qui seront mis en place en 1947-48, avec la guerre froide. En 1947, quand « le rideau de fer » tombe, il ne s’agit nullement d’une prise de pouvoir de la classe ouvrière ou d’une de ses fractions. Denis Healey écrit : « Jour après jour, les journaux polonais, tchèque, hongrois et roumains rapportent des histoires de relâchements, d’absentéisme et même de sabotage dans les usines. Il semble que les ouvriers organisent des grèves perlées, refusent de faire des heures supplémentaires, essayent de frauder sur les salaires et tentent d’ »exercer une terreur sur la direction » Les communistes assurent qu’il s’agit d’une conspiration tramée par ces agents bien connus de l’impérialisme anglo-américain que sont les anciens secrétaires socialistes des syndicats. ». Avec l’après-guerre, la dictature sociale contre les travailleurs s’aggrave. Les syndicats sont muselés. Leurs dirigeants sont emprisonnés dès la fin de la guerre dès la mise en place des « démocraties populaires ». Des travailleurs sont souvent jugés pour « sabotage économique » comme ces deux ouvriers de Brno condamnés à mort en 1948 pour vol de cartes d’alimentation. En 1948, plus de la moitié des prisonniers sont des ouvriers. En Tchécoslovaquie, parmi les travailleurs condamnés, il y a les 40.000 travailleurs forcés des mines d’uranium. Malgré la chape de plomb qui pèse sur les travailleurs, les réactions ouvrières spontanées, hors de tout contrôle syndical, montrent à quel point les conditions de vie et de travail des ouvriers sont insupportables. La situation sociale est explosive à la fin de la guerre. Dans « Le rideau tombe » de Denis Healey, Adam Ciolkosz écrit dans « Pologne » : « Les syndicats ne représentent plus les ouvriers, mais au contraire aident l’Etat à les exploiter. Suivant Beirut, la production industrielle, en 1949, a dépassé de 75% le niveau d’avant-guerre, tandis que les salaires se sont élevés de 26,6%. (…) L’effort physique et la tension nerveuse imposés par les méthodes stakhanovistes aboutissent à une altération rapide de la santé ; il est significatif que le pionnier du stakhanovisme en Pologne, le mineur Vincent Pstrowski, soit mort à l’hôpital d’épuisement physique. (…) Dès juillet 1945, l’organisateur d’une grève de 1534 ouvriers dans usine de tissage, à Pabianice, Tadeusz Borowiec fut condamné par un tribunal militaire à dix ans d’emprisonnement. Cette sentence devait servir d’exemple mais les grèves continuèrent, pour les congés, les salaires, de meilleures conditions de travail, une meilleure alimentation, etc… Les mineurs, les ouvriers métallurgistes et du textile se sont mis en grève dans différentes régions du pays ; 6000 ouvriers ont décrété la grève à Poznan dans une fabrique de Wagons ; la mine de « Paris » dont les ouvriers étaient en majorité communistes avant la guerre, a cessé le travail à plusieurs reprises. A Gdansk, Gdynia et Szczecin, les dockers ont fait grève pour obtenir le paiement de 75% de leur salaire journalier, les jours où ils ne travaillaient pas, conformément à un accords antérieur ; la grève fut réprimée avec effusion de sang par la police. A Lodz, le centre le plus important de l’industrie textile, les ouvriers de neuf usines ont fait grève pendant dix jours, en septembre 1947, et 40.000 hommes ont manifesté dans les rues pour protester contre l’obligation de faire fonctionner quatre métiers à la fois au lieu de deux. Là encore, les ouvriers durent ramasser dans les rues leurs morts et leurs blessés après avoir subi l’assaut de la police (…). » Nombre d’anciens dirigeants syndicalistes, communistes et socialistes soupçonnés de velléités de militantisme indépendant, des dirigeants staliniens comme le roumain Parrascanu ou le bulgare Traycho Kostov, furent jugés et fusillés pour « nationalisme ». Ces régimes firent en revanche longtemps la part belle aux anciennes classes dirigeantes, propriétaires terriens, noblesse et bourgeoisie. Les anciennes administrations, forces armées et policières furent maintenues autant que possible. L’armée soviétique n’avait nullement l’intention de bouleverser l’ordre bourgeois, politique et social. Au contraire. Elle n’a même pas fait confiance aux anciens militants et dirigeants staliniens qui avaient milité avant la guerre. La purge a été générale. Dirigeants syndicalistes, sociaux-démocrates et anciens staliniens ont subi le même sort. Dans les fourgons de l’armée « rouge », on trouvait non des dirigeants des partis communistes mais des fonctionnaires, hongrois, tchécoslovaques ou polonais, du Komintern qui avaient passé les décennies précédentes à Moscou. Par exemple, en Pologne, l’armée rouge avait amené avec elle le « Comité polonais de Libération », qui s’intitulera ensuite comité de Lublin, qui n’avait rien de spécialement polonais puisqu’il avait été fondé sans la moindre relation avec les militants staliniens polonais et encore moins avec les autres partis polonais. Les anciens dirigeants staliniens, qui avaient milité dans leur pays durant l’avant guerre et la guerre, ont été rapidement purgés. Les membres même des partis communistes ont été renouvelés, laissant place à un grand nombre d’arrivistes qui avaient un passé chargé ou étant sous la coupe des staliniens par des dossiers de police pour « activités criminelles ». Nombre d’entre eux avaient pactisé avec les nazis et recherchaient ainsi une couverture. D’autres avaient fait partie des anciennes classes dirigeantes et craignaient que les staliniens ne les menacent. Les « coups de Prague » des staliniens ne découlent nullement de leur appui par la classe ouvrière. Toutes les élections libres de 1945 à 1948 dans les Pays de l’Est ont montré que le parti stalinien était loin d’avoir un crédit massif dans la classe ouvrière. « Dans 63 usines et mines des plus importants districts industriels de Pologne, et sur un total de 928 sièges, le Parti Ouvrier Polonais (stalinien) n’en eut que 193 (21%), tandis que les socialistes obtenaient 556 (64%). » écrit Denis Healey dans « Le rideau tombe ». Quant au régime dans les usines sous la férule stalinienne, il est pire qu’avant guerre (suppression du salaire de base pour le salaire aux pièces, suppression des syndicats libres, suppression du droit de grève). Mais ce n’est pas sans réaction de la classe ouvrière. Andy Anderson cite le ministre hongrois de l’industrie Istvan Kossa, parlant à Debrecen le 6 décembre 1948 : « Les travailleurs ont adopté une attitude terroriste envers les directeurs des industries nationalisées. » En même temps, les membres des Partis communistes étaient eux-mêmes frappés pour non respect du régime de dictature : entre 1948 et 1950, les partis communistes expulsèrent de leurs rangs 250.000 membres en Tchécoslovaquie, 92.500 en Bulgarie, 192.000 en Roumanie et 483.000 en Hongrie. Les illusions de l’après-guerre étaient mortes.

Des régimes sortis des engrenages de la politique des blocs

Loin d’être les nouveaux avant-postes de la révolution, ces États réactionnaires mais pro-russes résultaient donc d’un entente entre bureaucratie stalinienne et bourgeoisie occidentale face à la menace révolutionnaire de l’après guerre mondiale, selon le partage des tâches et des zones convenu à Yalta entre Staline, Roosevelt et Churchill. C’est en 1947 que cette belle entente contre la classe ouvrière s’est défaite et que l’accord entre gardes-chiourmes a fait place à la « guerre froide ». Le prolétariat n’étant plus directement menaçant, les États-Unis reprirent l’offensive diplomatique. Avec le plan Marshall, les USA décidèrent d’offrir aux classes dirigeantes de l’Europe leur protection en même temps qu’une aide matérielle. La Russie riposta en faisant tomber le rideau de fer, mettant sous sa coupe exclusive des régimes qui, sinon, auraient rejoint le marché mondial impérialiste. L’URSS constitua son « glacis » : cela ne signifiait nullement un tournant vers le socialisme, et surtout pas une amélioration du sort de la classe ouvrière. Les répressions violentes contre les travailleurs de Tchécoslovaquie et d’Allemagne de l’Est en 1953, de Hongrie ou de Pologne en 1956 devaient amplement le montrer. Par la suite, l’impérialisme continua d’exercer une pression permanente sur la Russie et sur ces pays dans le cadre de la politique des blocs, sans d’ailleurs chercher vraiment à les récupérer. Les relations économiques et financières de l’Est avec les pays impérialistes amenèrent les Démocraties Populaires sous-développées à dépendre de plus en plus des prêts des banques occidentales. Elles furent frappées elles aussi par la crise de la dette. [1] Seule la pression russe, et non la volonté de la population (que ces régimes dictatoriaux se gardaient bien de consulter), les empêchèrent de revenir vers l’Europe occidentale. Cette « ruée vers l’Ouest » restait pourtant le projet fondamental des classes privilégiées, et les dirigeants de l’Est essayèrent à plusieurs reprises de la faciliter. C’était aussi l’objectif que beaucoup d’opposants politiques parvinrent à donner aux mouvements sociaux. Pour autant, il n’y avait pas non plus de fatalité que la chute des régimes de l’Est ne mène à une révolution prolétarienne, comme l’ont montré la révolution ouvrière hongroise ou les mouvements prolétariens en Pologne en 1956 comme dans les années 70-80 (l’immense grève des chantiers navals de Gdansk, qui vit l’émergence du syndicat Solidarnosc, fut un coup sévère porté au régime polonais).

Japon

Comme tous les pays vaincus, le Japon a été frappé de mort massive contre les quartiers populaires des grandes villes. Après le bombardement aux armes classiques de toutes les grandes villes dont le plus impressionnant, celui de Tokyo, c’est le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki. Pas plus que les autres, il n’est justifié par un objectif militaire. Il a lieu les 6 et 9 août 1945, alors qu’en juillet 1945, l’Etat japonais a déjà proposé sa reddition. Mais les Alliés ne se voient pas immédiatement prendre la direction d’un Japon où s’est effondrée toute confiance dans les classes dirigeantes, où les sacrifices ont été énormes et les exigences sociales vont l’être d’autant plus que gouverne un régime semi féodal. Avec l’Allemagne, le Japon est même l’un des pays où les alliés craignent le plus l’apparition d’un mouvement ouvrier et révolutionnaire. Avant même que la défaite soit annoncée le discrédit du régime parmi les travailleurs était considérable, en proportion des mensonges du pouvoir fasciste japonais sur la « grande Asie » qui allait dominer le monde et des sacrifices énormes imposés par la dictature féroce. Cela s’est traduit par une première vague de grève qui a amené les Américains à craindre énormément ce que serait l’après guerre dans ce pays. C’est cela leur principale préoccupation lorsqu’il devient évident que le Japon va capituler.

En 1945, le régime japonais est vaincu et demande l’armistice, mais les dirigeants alliés refusent de désigner des plénipotentiaires. Obtenir la reddition des Autorités, c’est risquer une remise en cause radicale de la part de la population et tout particulièrement de la classe ouvrière. Elle a subi de très durs sacrifices de la part du fascisme japonais durant de longues années et peut brutalement se réveiller en voyant que désormais la classe dirigeante est battue et discréditée. Il faut que cette défaite apparaisse incontestable au point que la population soit elle-même écrasée. C’est le but des bombardements massifs. C’est à ce moment qu’ils lancent les deux bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. L’objectif n’est pas militaire. Il ne s’agit pas de faire céder le Japon, déjà prêt à capituler. Il s’agit de terroriser encore plus la population pour éviter que la défaite n’entraîne des mouvements révolutionnaires du fait du discrédit du pouvoir. La bombe atomique n’aura pas plus d’effet meurtrier que le bombardement qu’ils pratiquent déjà sur les villes. Le 8 mars 1945, Tokyo reçoit 2000 tonnes de bombes, le quart de la ville est rasé et il y a 83 000 morts. Suivent les bombardements des villes de Nagova, Osaka, Kobé et des dizaines d’autres. Ce qui est visé systématiquement comme dans tous les pays vaincus en Italie, en Allemagne et en France, ce sont les populations civiles. Il y a 100 000 morts à Hiroshima dont les trois quarts sont des civils et le bilan est dix fois plus important du fait des radiations dans les mois et années qui suivront. Avec la bombe atomique, ce qui est recherché plus que l’efficacité c’est le choc sur les populations et la démonstration de suprématie. Au Japon c’est ce qui offre une porte de sortie honorable pour le Mikado. Cela apparaît comme une justification : le Japon doit céder devant un adverse plus fort qui pourrait bombarder tout le pays. En réalité, les USA disposent uniquement de ces deux bombes. Et l’effet sera également important au delà sur les peuples d’Asie qui menacent de se révolter. Au total il y a au Japon 700 000 morts de la vague de bombardement et un million de blessés. La ville de Tokyo qui comptait 6 millions d’habitants en 1940 n’en comptait plus que 2 700 000 et l’essentiel des habitants de villes avait pris les routes pour se disperser dans les campagnes. L’armée américaine avait fait en sorte par ces moyens barbares de n’avoir aucun risque d’une classe ouvrière en révolte devant elle. Il n’y avait plus qu’un pays en ruine dans une situation de misère inimaginable avec une domination étrangère et un gouvernement militaire américain dirigé par le général Mac Arthur. Dans « Mac Arthur, un César américain », William Menchester relate que les villes du Japon « n’étaient plus qu’une décharge de ferraille… Les villes offraient un spectacle incroyable. Pas de téléphone, pas de train, pas d’usine d’électricité… Hiroshima et Nagasaki étaient réduits à l’état de caillou vitrifié ; les autres grandes villes, Tokyo comprise, n’allaient guère mieux. A l’exception de quelques maisons à l’épreuve du feu et des tremblements de terre, tout était réduit en cendres et en escarbilles. Là se réfugiaient ceux qui ne vivaient que dans des huttes primitives. »

Howard Zinn rapporte dans « Le 20e siècle américain » : « Faisait-on réellement la guerre pour démontrer que Hitler se trompait quant à la supériorité de la race aryenne ? (…) Un des aspects de la politique américaine semblait s’inspirer directement du fascisme. Il s’agit du sort réservé aux Américains d’origine japonaise de la côte Ouest. Après l’attaque de Pearl Harbour, une hystérie anti-japonaise éclata au sein du gouvernement. Un membre du Congrès déclara même : « Je suis pour que l’on se saisisse de tous les Japonais en Amérique, de l’Alaska à Hawaï, et qu’on les mette dans des camps de concentration. (…) Qu’on s’en débarrasse ! » (...) Cent mille hommes, femmes et enfants furent expulsés, regroupés dans des camps au plus profond des Etats-Unis et gardés dans des conditions de captivité. Les trois quarts d’entre eux étaient (…) citoyens américains. (…) La grande majorité des Américains se trouvait mobilisée, dans l’armée comme dans la vie civile, en faveur de la guerre. (…) La haine de l’ennemi, et en particulier des Japonais, était largement partagée. Le racisme s’épanouissait. Le magazine « Times », rendant compte de la bataille d’Iwo Jima écrivit : « Le Jap de base est parfaitement ignorant. Peut-être est-il humain. En tout cas, rien ne l’indique. » Il y eut donc bien un large soutien à ce qui devait devenir la plus abominable campagne de bombardements de civils jamais entreprise au cours d’une guerre : les attaques aériennes sur les villes allemandes et japonaises. (…) L’apogée de ces bombardements terroristes fut celui de Dresde, début 1945. Au cours de cette opération, l’extraordinaire chaleur dégagée par les bombes provoqua des incendies qui ravagèrent la ville. Plus de cent mille personnes périrent à Dresde. (…) Le pilonnage des villes japonaises correspondait également à cette stratégie destinée à détruire le moral des civils. Un bombardement nocturne sur Tokyo fit quelque quatre-vingt mille victimes. Puis, le 6 août 1945, apparut dans le ciel d’Hiroshima un unique avion américain qui lâcha la première bombe atomique faisant environ cent-mille morts et des dizaines de milliers d’autres victimes qui allaient mourir lentement de l’effet dévastateur des radiations. (…) Trois jours plus tard, une autre bombe atomique était lâchée sur Nagasaki, faisant environ cinquante mille victimes supplémentaires. Ces actes atroces furent justifiés par la nécessité d’accélérer la fin de la guerre et d’éviter d’envahir le Japon. (…) En août 1945, le Japon était déjà dans une situation désespérée et prêt à se rendre. (…) Les cent mille morts d’Hiroshima étaient presque tous des civils. Le US Strategic Bomb Survey déclara quant à lui dans son rapport que « Hiroshima et Nagasaki avaient été choisie pour cibles en raison de leur forte concentration d’activités et de population. » (…) Après la reddition du Japon, les puissances fascistes étaient battues. Mais qu’en est-il du fascisme en tant qu’idée, et en tant que réalité ? » Anéantir le fascisme et les fascistes n’était pas l’objectif de l’impérialisme US lui qui maintenait même au pouvoir l’empereur Hiro Hito, grand organisateur du régime fasciste. Comment l’impérialisme pourrait-il vouloir détruire définitivement le fascisme puisque celui-ci n’est rien d’autre que l’anéantissement physique et moral de toute possibilité pour la classe ouvrière de faire la révolution sociale ? Cet anéantissement n’était-il pas le premier objectif des Alliés à la fin de la guerre ?

Les USA n’allaient pas se contenter de terroriser la population puis de faire la police dans le pays. Ils voulaient régler un certain nombre de problèmes pour éviter que, la guerre passée, les luttes ne reprennent de plus belle contre eux directement cette fois. Ils réglaient le problème du régime qui allait succéder en en prenant eux mêmes d’abord la direction par l’occupation militaire et par l’arrestation d’une grande partie de l’appareil d’Etat précédent, une bonne manière d’éviter à la population de s’en prendre aux anciens dirigeants. Mais ils ont fait bien plus, ils ont même volé aux travailleurs japonais leur révolution sociale en réalisant une partie de ses objectifs par en haut, en renversant tout l’ancien système légal qui avait cours au Japon et en modernisant toutes les règles de vie sociale, de la vie politique et même de la vie civile et renversant le système social au pouvoir, en expropriant les grands patrons japonais et grands propriétaires terriens. Mac Arthur n’avait pourtant rien d’un réformiste. Ce militaire réactionnaire avait peu avant occupé le Philippines et y avait restauré, les armes à la main, le pouvoir des grands propriétaires terriens contre les paysans en révolte, contre toute réforme agraire y compris celle qu’avaient entamé les occupants japonais. Seulement, au Japon c’est la révolution ouvrière que les occupants américains craignaient et, en face de celle-ci, ils savaient qu’il n’y aurait plus aucune confiance dans la classe dirigeante japonaise et dans aucun gouvernement japonais. Il n’y avait plus d’autre garde fou que la force armée américaine qui pouvait, face à une révolution sociale, n’être qu’un fétu de paille. Mac Arthur a promulgué plus de 700 lois nouvelles bouleversant de fond en comble les structures politiques et sociales, avec une nouvelle constitution, un gouvernement responsable devant un parlement, avec l’égalité juridique et le droit de vote des femmes, avec la suppression des droits féodaux, l’épuration de 200 000 personnages haut placés dont les officiers et les politiciens et les corps de répression les plus détestés. Le problème des grèves était résolu d’avance puisque l’essentiel de l’économie était démantelée, les grands trusts expropriés. En août 1944, un impôt sur le capital était instauré allant jusqu’à 90% pour les plus grosses fortunes. Eh oui, il ne s’agit pas d’un pays du bloc de l’est mais de la politique menée par l’armée et le gouvernement des USA. Les trusts ont quand même trouvé le moyen de résister et de faire traîner les choses. Ils ont d’abord signé leur dissolution volontaire puis ont influencé la commission chargée de leur suppression. Et, en juillet 1947, quand il s’est agi de mettre en pratique ce n’était plus la préoccupation des USA d’éviter un soulèvement des travailleurs du Japon mais de combattre l’URSS et pour cela de s’appuyer sur le Japon. Les USA ont également réalisé la réforme agraire du Japon qui était resté sous structure féodale. Les propriétaires de grandes terres n’ont pu conserver que 3 hectares maximum et les anciens métayers ont récupéré les terres restantes. En deux ans plus de la moitié des terres changea de mains. Le nombre de paysans sans terre est passé de 30 % à moins de 5%. Cette réforme que la bourgeoisie japonaise aurait été incapable de réaliser car trop liée aux grands propriétaires fut donc réalisée par la puissance occupante américaine, grâce à la crainte des masses populaires par l’impérialisme US ! Quant à la classe ouvrière japonaise, elle s’est montrée effectivement comme une force menaçante pour les bourgeois. En décembre 1945, on est passé de zéro à 509 syndicats. En un an il y avait 17 000 syndicats regroupant 5 millions de syndiqués. Très vite, les grèves ont inquiété non seulement le patronat et le gouvernement japonais, mais les autorités américaines. Les grèves étaient non seulement revendicatives mais radicales, ne craignaient pas de toucher le sacro-saint droit de propriété. Ainsi en octobre 1945, les employés et journalistes d’un grand journal en grève le sortirent et lui donnèrent un contenu tellement contestataire qu’ils firent rapidement céder le patron. En décembre 1945, les cheminots d’une compagnie privée en grève faisaient voyager gratuitement les passagers et se servaient dans la caisse pour se payer. Toujours en décembre 1945, les mineurs décidèrent d’exploiter eux mêmes les mines ramenant la journée de travail de 12 à 8 heures. En janvier 1946, chez Toshiba c’est un comité regroupant les syndicats de douze usines différentes qui prit l’entreprise en mains. Dans tous ces cas les patrons cédèrent rapidement. L’effervescence populaire a gagné tout le pays au printemps 1946. La population affamée manifeste partout pour réclamer du riz. Le 12 mai, les manifestants forcent les grilles du palais impérial. Il faut dire que le seul reste que les américains aient choisi de conserver de l’ancien régime était justement son chef, l’empereur ! Les revendications des manifestants n’étaient pas seulement économiques mais politiques : gouvernement démocratique, arrestation des criminels de guerre, contrôle populaire sur les ressources alimentaires, contrôle ouvrier sur la production, etc… Le 19 mai, le mouvement gagne tout le pays avec 2 millions de personnes dans la rue dont 250.000 à Tokyo. Dans bien des secteurs, les ouvriers sont victorieux : dans les chemins de fer et les transports maritimes le gouvernement doit renoncer aux 120.000 licenciements programmés. Les électriciens obtiennent des augmentations de salaires de 20%. Le 18 janvier la fédération syndicale lance une grève générale illimitée pour le premier février. Mac Arthur décide de l’interdire. Les dirigeants staliniens reculent immédiatement en déclarant : « un pas en arrière, deux pas en avant ». C’est le Parti communiste qui permit ce que les patrons et le gouvernement n’avaient pas réussi : à briser l’élan gréviste. L’occasion manquée n’allait pas se renouveler. La période avait changé. En 1948, le mouvement ouvrier n’étant plus gros d’une révolution comme à l’après guerre, les attaques se multiplièrent contre les travailleurs, pour reprendre tout ce qui avait été concédé : Mac Arthur retira le droit de grève aux fonctionnaires, une grève des cheminots contre les licenciements fut brisée. La confédération des syndicats proche du parti communiste fut cassée, et le parti communiste pratiquement hors la loi. Des milliers de ses militants furent licenciés, lors de ce que l’on a appelé les « purges rouges ».

LA LUTTE OUVRIERE AU JAPON

(Reproduit de The militant du 21-9-46) « Un réveil grandiose du mouvement ouvrier japonais, englobant presque un million de travailleurs, - un tiers des forces ouvrières organisées – a commencé le 10 septembre 1946 à Tokyo par une grève générale totale du Syndicat des Marins japonais. Ceci fut suivi peu de jours après par une grève de 556.000 travailleurs de la C.G.T. japonaise et de 330.000 ouvriers agricoles organisés dans le Syndicat National Agraire du Japon. Cette grève puissante eut lieu face au décret dictatorial promulgué par le général Mac Arthur il y a deux semaines, décret soutenu par le gouvernement marionnette, interdisant "les grèves, abandons de travail et autres formes d’arrêt de travail". Ce décret de style hitlérien et la menace faite par Mac Arthur d’utiliser les troupes d’occupation comme briseurs de grèves servirent à écraser une grève de trois jours des marins à Sasebo. Cette semaine, d’après les rapports syndicaux, 3.899 bateaux sont immobilisés, paralysant virtuellement la marine marchande japonaise. Des grèves de sympathie du Syndicat des Travailleurs des ports japonais et du Syndicat des Marins côtiers ajoutèrent 60.000 grévistes aux 54.000 marins de la marine marchande qui avaient quitté les bateaux. Les équipages japonais de huit Liberty Ships qui devaient retourner aux U.S.A., se sont joints à la grève, et six autres équipages se préparent à en faire autant. LES REVENDICATIONS DES MARINS Le Syndicat des marins japonais exige une augmentation de 100% des salaires. Et, plus important, ils sont déterminés à empêcher le gouvernement de réaliser sa menace de licenciement de 80% des marins, sans consultations avec les Syndicats. Le Syndicat déclare que ces licenciements massifs non seulement ne sont pas nécessaires, mais d’après le Christian Science Monitor du 12 septembre, "peuvent être à l’heure actuelle un effort pour arrêter la croissance du mouvement ouvrier sous prétexte de nécessités économiques". La grève des marins s’étend parce que le mouvement syndical japonais est déterminé à faire échec aux tentatives des impérialistes américains et de leur gouvernement marionnette d’écraser leur force organisée et de faire retourner les ouvriers aux formes de servitude semi-féodale. Le Congrès des syndicats ouvriers (équivalent du C.I.O. américain) a ordonné aux simples centrales affiliées de se mettre en grève et de tenir bon jusqu’à ce "que le gouvernement réactionnaire de Yoshida s’effondre". L’ordre de grève a été donné chez les mineurs, métallos, industries chimiques, imprimeurs, électriciens et d’autres corporations. La grève des travailleurs agricoles suivit l’ordre de grève de la C.G.T. japonaise de près, étant donné l’impossibilité d’arriver à un accord entre le Syndicat et les grands propriétaires fonciers sur l’augmentation des salaires et les conventions collectives. La C.G.T. japonaise a 1 600 000 membres, comprenant 600 000 cheminots. La Fédération Générale des Cheminots a aussi lancé l’ordre de grève après que le gouvernement eut menacé de licencier 75 000 cheminots sous prétexte d’"économies", le même prétexte qui fut utilisé pour menacer les marins de licenciements massifs. LE GOUVERNEMENT MIS EN ACCUSATION Les cheminots accusent le gouvernement de s’occuper seulement de réunions au sujet du paiement des bons de défense nationale, émis pendant la guerre, aux dépens des ouvriers. Ces paiements vont aux mêmes profiteurs capitalistes japonais qui firent massacrer les travailleurs durant la guerre impérialiste et qui sont maintenant protégés par Mac Arthur. Le Syndicat se prépare à la grève parce qu’on fait supporter aux travailleurs les "déficits" qui furent faits "dans le but de mener la guerre". Le gouvernement a reculé devant cette menace de grève et le Ministère des Transports a retiré ses ordres de licenciements. On rapporte que le Syndicat des Cheminots a une attitude de trêve temporaire. »

France

Au départ les Alliés considèrent que la France est une puissance vaincue puisque la bourgeoisie française, son chef Pétain et son Etat ont choisi le camp de l’Allemagne. Du coup, ce qui était programmé au départ dans les négociations entre dirigeants anglais et américains était une occupation militaire. Le pays a été bombardé comme les autres pays vaincus et ce sont les travailleurs qui en sont les premières victimes. Ce n’est pas à cause d’erreur de tir, comme la population le disait souvent. Il s’agit d’écraser les travailleurs qui risquent de se révolter.

« Calais, Boulogne, Dieppe, Rouen, Le Havre, Cherbourg, Nantes, Marseille, Toulon, écrasés par les bombardements britanniques et américains » De Gaulle dans « Mémoire de guerre »

Les bombardements anglo-saxons, qui ont fait entre 80.000 et 100.000 victimes, ont été particulièrement meurtriers dans le printemps de 1944. Ils frappent les ports (Nantes, Saint Nazaire, Brest, Le Havre, etc… ), mais aussi des cités du Nord de la France ( Rouen, Orléans, Paris .. ), puis du Sud ( Lyon notamment ). Ils visent les quartiers et particulièrement les cités ouvrières.

Du 7 au 12 mars 1944, bombardements aériens alliés sur Le Mans, Chartres et Tours. Le 21 avril, bombardement de Paris. Du 26 au 31 mai : Bombardements aériens alliés sur de nombreuses villes françaises. Certaines villes sont bombardées plusieurs fois comme Givors (Environ 220 Morts le 1er juin 1940, 25 mai, 6 août, 12 août, et 23 août). Civils fusillés ou tués (bombardements, etc.) : 150.000.

Témoignages de personnels de l’administration préfectorale française

1943 « Le département de l’Allier accuse un accroissement de la mortalité au cours de cette année. »

Juin 1943 « Le bombardement du Creusot a provoqué des sentiments contradictoires et inattendus. (…) La réaction du public à l’égard des événements saillants du mois écoulé bombardements de la région et notamment à Saint-Nazaire, bombardements de la région parisienne. La population a fait beaucoup de bruit autour de cette affaire alors qu’il en avait été fait beaucoup moins lors des bombardements de Brest, Lorient, Saintes, ... ...que sous l’aspect d’une nécessité de la guerre. M. MAGNY ajoute que les bombardements successifs de mars ont fait perdre à la population l’impression de sécurité dans la zone occupée. (…) C’est en avril 1941 qu’eut lieu le premier bombardement anglais contre des objectifs français. Le bombardement de Brest inaugurait une période de destruction qui devait frapper, durant l’ensemble de la guerre, un nombre considérable de villes françaises, en particulier dans la partie septentrionale. »

« Le bombardement de Rome n’a ému personne, même dans les milieux catholiques. Le premier bombardement de Rome par l’aviation alliée avait eu lieu le 19 juillet 1943, dans la matinée.

« Les bombardements alliés en Allemagne étaient en effet presque incessants, comme le montre le relevé suivant des plus importants bombardements au cours de la première quinzaine de décembre 1943. »

1944 « L’opinion a aujourd’hui deux préoccupations dominantes : la multiplication des bombardements aériens et la perspective d’un débarquement sur notre territoire qu’entraînerait pour le pays l’ouverture d’opérations d’envergures, dont les bombardements meurtriers de Rouen, de Paris et de sa banlieue sont considérés comme le prélude. (…) La répétition des bombardements sur Saint-Pierre-des-Corps et sur Le Mans, la fréquence et l’intensité de l’action offensive,... Les bombardements massifs de l’aviation alliée sur le territoire français attriste l’opinion publique. » un officier de liaison

« L’opinion réprouve sans réserve les bombardements qu’a fait subir l’aviation alliée aux... ...es sociales s’est réalisée pour déplorer les ruines et les deuils causés par les bombardements des villes françaises, au cours des dernières semaines. Les Bordelais notamment, craignent fort le bombardement de leur cité qui possèdent plusieurs gares à grand trafic. »

« Les bombardements qui atteignent les départements limitrophes ne peuvent laisser insensibles les habitants de l’Yonne qui ont souvent des parents ou des amis à l’extérieur notamment dans la région ; l’anxiété des habitants s’est sensiblement accrue à l’annonce des bombardements des régions parisienne et nantaise et à l’arrivée, dans mon département, de nombreux réfugiés du Pas-de-Calais... Sans doute également s’émeut-on des terribles bombardements de Nantes. »

« Les Parisiens envahissent de plus en plus le Loiret, soit pour se ménager un refuge en cas de bombardement de Paris, soit pour y héberger d’ores et déjà leur femme et leurs enfants. Dans l’Eure-et-Loir, c’est les bombardements répétés de la région de Chartres. »

« La situation internationale et des bombardements nombreux et meurtriers subis par l’Allemagne et les résultats des opérations entreprises dans les départements du sud-ouest ont peu à peu enlevé toutes les illusions. En Janvier la reprise des bombardements a fourni à chacun l’occasion de renouveler ses provisions. Un jour de janvier 1944, 386 chasseurs lâchèrent 1 400 tonnes de bombes sur Berlin ; le jour suivant, un nouveau bombardement de la capitale. »

« Les bombardements aériens qui, sous prétexte de détruire un pont, une gare ou une usine massacrent des Français par centaines et détruisent d’humbles foyers. Les récents bombardements effectués contre de nombreuses villes de France, et plus particulièrement contre Paris et sa banlieue, ont provoqué une profonde et douloureuse émotion. C’est surtout chez les ouvriers que l’évolution est sensible. Victimes habituelles des bombardements, menacées dans leur ravitaillement, dans leurs salaires. Le Maréchal PÉTAIN, Chef de l’État, qui a assisté au service funèbre des victimes des bombardements aériens, a causé une grande surprise dans la population. »

« La répétition des bombardements aériens tend à accroître le ressentiment contre l’Angleterre. (…) Les bombardements de plus en plus importants en fréquence et en étendue de la zone occupée ont incontestablement troublé l’opinion publique, au moins dans la région parisienne, particulièrement dans les régions éprouvées par les bombardements ou l’occupation, un grand désir de paix, quelles qu’en soient les conditions, continue à dominer. Les Cherbourgeois déjà fréquemment éprouvés par les bombardements, conçoivent un vif ressentiment de devoir accompagner les trains jusqu’à la frontière du Nord. »

« Le 19 avril, commença le plus violent et le plus long bombardement subi par la région parisienne. Le lendemain on apprit avec stupeur, par les premières radios nationales, que les dégâts étaient sérieux, et on pu comparer en étendue et en horreur, le bombardement du 20 avril dans Paris à la destruction de St-Nazaire et de Lorient, aux massacres de Nantes et de Rouen, au martyr journalier de Dunkerque, de Boulogne. Les enseignements du théâtre d’opérations italien, et se trouve renforcée par la recrudescence des bombardements aériens sur le territoire français. »

« On constate un grand désarroi de la population. L’accroissement subit des prélèvements de main d’oeuvre l’intensification des bombardements sur notre sol, l’attente d’événements, la tragédie quotidienne des bombardements sur l’Allemagne et le fait qu’une telle mobilisation équivaut à une prolongation du conflit rendent la masse insensible à tous les arguments. (…) L’intensification des bombardements n’est pas sans apporter un nouveau sujet d’inquiétude et de crainte. »

« La population s’interroge que l’étendue même que pourraient avoir des opérations sur le territoire français. Le souvenir de la guerre, des bombardements, de l’exode entraîne une réaction caractérisée par une sorte de lassitude de nature à paralyser toutes les initiatives. La recrudescence des bombardements aériens en France frappe sérieusement l’opinion. La perspective de l’extension de ces bombardements conduit à des sentiments contradictoires où la crainte n’a d’égal, pour la majorité, que l’espoir d’un changement. Ce sentiment ne fait que s’accentuer par suite de l’évolution de la situation internationale et des bombardements nombreux et meurtriers subis par l’Allemagne. »

« La commission administrative du Nord a exprimé le souhait que l’attribution des indemnités de bombardement et des indemnités de zone fasse l’objet d’aides au ravitaillement. Enfin, la crainte d’aller travailler dans des villes soumises aux bombardements n’est pas étrangère à la réserve actuelle. De nombreuses mesures sont cependant prises dont la mise en place d’un Comité ouvrier de secours immédiat. Ce Comité fut mis sur place en mars 1942 à la suite du bombardement de Billancourt pour venir en aide aux sinistrés. »

« Dans les départements côtiers, la prime de bombardement [19] a été récemment supprimée. Cette décision a produit un très mauvais effet. Les employeurs protestent. Cela augmente le mécontentement de leurs camarades des autres industries continuent à recevoir la prime de bombardement. »

« Le bombardement du 23 mai à Argenteuil n’a atteint que les quartiers d’habitation »

Quelques témoignages sur le bombardement allié :

« Le Portel est l’une des rares villes françaises où la Libération n’est jamais fêtée. En Septembre 1944, les armées alliées sont passées à travers cette cité sans libérer de population car la ville était rasée, ses habitants étaient évacués et dispersés. En effet, les 8 et 9 Septembre 1943, des bombardements successifs d’avions en provenance d’Angleterre avaient effectué des destructions. Les raisons officielles ou officieuses de cet acte ont été recherchées sans que la vérité soit découverte Nous ne nous expliquons pas ces bombardements. Personne en Angleterre ne les revendique. La seule raison parfois avancée est la manoeuvre de diversion à l’occasion d’une tentative de débarquement en Italie du Sud. »

« Bombardement de Nice

« Cette opération entrait dans le cadre du Transportation Plan, plan d’attaque des voies de communication, destiné à préparer le débarquement en Normandie, arrêté le 25 mars 1944. Il s’agissait de détruire les infrastructures de chemin de fer, notamment les gares de triage, afin d’empêcher les Allemands d’acheminer des troupes et du matériel vers l’ouest de la France. La méthode était celle des Américains : bombarder de jour, en volant à haute altitude, pour éviter la DCA, cette méthode étant jugée plus précise que celle des Britanniques, qui consistait à bombarder de nuit. Entre 6 et 7 heures du matin, environ 900 avions américains de la 15th USAAF partirent de trois aérodromes de la région de Foggia, dans le sud de l’Italie : San Giovanni, Giulia et Stornara. Les bombardements eurent lieu entre 10 et 11 heures du matin, par un ciel clair. Les objectifs militaires furent fortement touchés, mais l’imprécision du bombardement à haute altitude fit de nombreuses victimes civiles. Les avions rentrèrent à leur base, avec très peu de pertes, entre 14 et 15 heures. Une centaine de bombardiers B24 Liberator de l’US Air Force, ayant décollé des aérodromes des Pouilles, attaquent en plusieurs vagues, entre 10h25 et 10h40, les objectifs considérés comme stratégiques (gare de marchandises Saint Roch, établissements Michel travaillant pour l’effort de guerre allemand, pont du Var), semant la destruction et la panique. La première vague détruisit la rotonde de la gare et plusieurs dizaines de wagons de la SNCF : la seconde bouleversa la gare et toucha aussi les Abattoirs, la route de Turin et la rue de la République ; la troisième, gênée par les fumées, confondit le vélodrome de Pasteur avec la rotonde, lâchant ses bombes du lit du Paillon au pied de Cimiez ; la quatrième attaqua le pont-rail du Var au moment où s’engage un train de voyageurs. Le bilan est très lourd : 384 tués et disparus, 480 blessés, 5 600 sinistrés, 438 immeubles détruits ou endommagés (dont les Abattoirs et le dépôt TNL), 5 locomotives et 160 wagons détruits, 50 % des voies de la gare de marchandises hors d’usage. Les obsèques solennelles de 208 victimes eurent lieu le dimanche 28 mai devant l’église du Vœu. Des plaques évoquent le souvenir de ce drame, demeuré vivace au sein de la mémoire collective des Niçois, se trouvent au dépôt SNCF-Saint Roch, avenue Denis Séméria, place de la Brigue, à l’école Jean Macé et au monument aux morts de Riquier. C’est au pied de ces monuments que nous déposons chaque année au petit matin (à partir de 7h 45, ce qui est très tôt pour une cérémonie officielle) des gerbes en mémoire de ces victimes. » Patrick Allemand

"Un été sous les bombes"

de Evelyne Py "Terribles ont été ces derniers mois de l’Occupation où la peur des avions alliés s’est mêlée à la joie de voir approcher enfin l’heure de la Libération. Comme au Havre ou à Rouen, comme à Nantes ou à Avignon, les bombardements de l’été 1944 sur la région lyonnaise ont laissé dans les mémoires des traces encore vives, des souffrances teintées d’incompréhension et de rancœur devant les destructions et le sang versé. Autant de sentiments contradictoires qui ont besoin de recul et d’une approche dépassionnée pour que puisse se démêler l’écheveau des témoignages et des archives. Les bombes, pour libératrices qu’elles fussent, ont engendré le deuil et, de fausses alertes en alertes absentes, de cibles manquées en objectifs mal perçus, la douleur s’est muée souvent en colère dirigée, selon les cas, contre les aviateurs alliés ou les autorités. Y avait-il une alternative entre les actions terrestres de la Résistance et les raids aériens alliés ? La rigueur de l’histoire tord parfois le cou à quelques idées durablement enracinées dans la mémoire. Cet ouvrage, qui ne se limite pas à une simple évocation des bombardements sur le noeud ferroviaire de Givors, Grigny et Chasse, est le fruit d’un travail de plusieurs années, méticuleux et sans concession, ne cédant à aucune idée préconçue, mais où les hommes restent au centre des préoccupations. La même opération militaire a touché d’autres villes. Chambéry : 200 morts/300 blessés/300 sans abris Grenoble : nb de victimes indéterminé Lyon : 1000 morts Saint Etienne : 1000 mort dont une école primaire… » 1944 LA LUTTE de CLASSES – n° 28 Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Organe du Groupe Communiste (IVème Internationale)

LA LUTTE de CLASSES – n° 28 Barta

6 avril 1944

CLASSE CONTRE CLASSE

« Si les travailleurs français n’avaient pas été bercés par l’attente de la victoire alliée libératrice qui, depuis 2 ans, doit toujours venir, ils se seraient certes davantage opposés aux entreprises patronales contre eux. Mais l’espoir trompeur qu’un "2ème front" allié compléterait heureusement les victoires de l’Armée Rouge et délivrerait le pays des maux qui se sont abattus sur lui avec la guerre et l’occupation, a laissé les ouvriers sans défense contre la bourgeoisie. Il fallait faire "front" contre l’envahisseur avec les "bons" patrons, les mauvais n’étant que des traîtres et ne constituant qu’une exception dans la classe capitaliste. Quoique la collaboration ait été le fait de toute la bourgeoisie française après juin 1940 (les travailleurs se souviennent de l’isolement complet des émigrés pro-alliés à Londres avant le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord le 6 novembre 1942), l’essentiel n’est pas de savoir comment la bourgeoisie entend défendre ses intérêts sur le terrain international. L’essentiel c’est que "bons" et mauvais patrons (sous Daladier comme sous Pétain) ont tous travaillé et travaillent pour la guerre et tirent des super-bénéfices du sang et de la misère des masses travailleuses. LA GUERRE EST LEUR AFFAIRE A EUX TOUS. La politique préconisée par les dirigeants opportunistes de la classe ouvrière ("ne bougez pas, les alliés vont nous délivrer, que seulement les plus courageux d’entre vous deviennent les soldats de la France en abattant le plus de Boches qui occupent notre territoire"), a amené la classe ouvrière dans une situation extrêmement grave. D’un côté l’activité chauvine anti-boche des partis français pro-alliés a aidé l’impérialisme allemand à maintenir les ouvriers et paysans allemands sous l’uniforme dans une stricte discipline militaire et lui a permis de poursuivre sans risques révolutionnaires toutes ses ignobles entreprises contre les masses travailleuses françaises. D’un autre côté les impérialistes alliés, sous prétexte de "libération", sont en train de détruire "la substance vitale du peuple français" (De Gaulle), par les bombardements et la guerre déchaînée sur le sol français La substance de la France ce sont les masses travailleuses. Ce sont elles que nous défendons. Mais la classe ouvrière ne peut lutter pour son existence menacée que par une politique intérieure et extérieure indépendante, opposée à la politique bourgeoise. L’union avec les Daladier, les Sarraut, les Herriot, etc... en 1934 pour "lutter" contre le fascisme et la guerre (Front Populaire) n’a mené et ne pouvait mener qu’à la victoire de la bourgeoisie sur le peuple et à la guerre. En 1939 ce fut précisément Daladier qui conduisit la guerre à l’extérieur et la guerre à l’intérieur contre les travailleurs (dissolution du PC et mise au pas des syndicats, emprisonnements et camps de concentration, etc...). L’union sacrée réalisée à Alger par les chefs staliniens avec les politiciens tarés de la IIIème République et les généraux réactionnaires et fascistes est toute en faveur de la bourgeoisie. Car la collaboration totale que les chefs staliniens prétendent imposer aux masses prolétariennes en faveur de la bourgeoisie ne comporte pas la moindre contre-partie. Comme tous les valets "réformistes" de la bourgeoisie qui les ont précédés, les chefs staliniens n’ont mis aucune condition à leur collaboration. Pourquoi n’ont-ils pas obtenu au moins un engagement formel et public du Comité d’Alger concernant les conquêtes ouvrières de juin 1936 ? C’est parce que dans l’union avec la bourgeoisie il en est comme de l’union de l’âne avec son maître : l’un porte le bât, l’autre le stimule avec la trique. En France également les travailleurs font les frais de l’opération patriotique. Les travailleurs, eux, qui font tous les sacrifices, ne reçoivent aucune aide d’aucun côté. Mais avec les super-bénéfices fabuleux prélevés sur leur dos, le Comité des Forges aide les organisations militaires patriotiques, dont le rôle sera de défendre demain, quand la Gestapo ne sera plus là, la domination du Comité des Forges contre les travailleurs.

La classe ouvrière doit abandonner cette voie. Elle doit renouer avec les traditions et les moyens de lutte qui lui sont propres, et qui sont le fruit de longues souffrances que la bourgeoisie a infligées aux travailleurs depuis 150 ans. L’union sacrée de 14-18 a été fatale aux travailleurs, qui ont définitivement perdu dans le premier conflit impérialiste mondial leur niveau de vie et la sécurité (toute relative) de leur existence. Si la bourgeoisie réussissait une fois de plus par l’union sacrée, à maintenir sa domination au-delà du conflit actuel, une chaîne sans fin de souffrances et de misère, de chômage et de guerres serait le lot des masses laborieuses pour de longues années. A bas le front national, à bas l’union sacrée, vive la lutte de classe pour le pain, pour la paix et la liberté ! Vive la fraternité internationale des travailleurs contre la bourgeoisie ! Le 1er mai 1944 doit marquer le tournant politique de la classe ouvrière VERS SES PROPRES LUTTES ET SA VICTOIRE !

A BAS LES ASSASSINS

Les aboyeurs payés de Londres nous avaient expliqué pendant des mois que seule la démoralisation du peuple allemand par le bombardement systématique des villes industrielles pouvait mettre fin à la guerre et aux maux du peuple français Aujourd’hui les bombes de 2000 kg, les bombes au phosphore et à retardement s’acharnent sur Paris et d’autres villes françaises, tuant et mutilant en une ou deux heures des centaines d’ouvriers et détruisant des quartiers entiers ; et les mêmes pensent atténuer notre indignation et nous consoler en nous disant qu’il faut en passer par là si l’on veut en finir. En attendant, ajoutent-ils, "Nous ne pouvons rien pour vous" ! Bien sûr les démagogues à la Paqui, Déat ou Henriot ont beau jeu pour crier à la sauvagerie et à la terreur judéo-anglo-saxonne, comme si leurs maîtres n’avaient pas à leur actif les bombardements de Rotterdam, de France et de Londres en 1940, et comme si les SS ne venaient pas d’exécuter froidement un village entier près de Lille. La nouvelle leçon sanglante que nous venons de recevoir doit dissiper toutes les illusions : Quels qu’en soient les prétextes ou les raisons, les coups que les impérialistes échangent entre eux au cours de cette guerre pour le partage des richesses du globe entre quelques milliardaires, retombent toujours directement sur les peuples. Les impérialistes alliés lancent aujourd’hui leurs bombes sur nos quartiers ouvriers sous prétexte de "libération", bientôt, sous prétexte de nous défendre et de se défendre, les impérialistes allemands mettront le même acharnement à détruire tout ce que les premiers auront laissé debout. Le débarquement anglo-américain, en rapprochant de nous le théâtre des opérations militaires, constitue une menace terrible. Les bombardements, et autres massacres, vont se multiplier et se précipiter. Ceux d’entre nous qui ont échappé jusqu’ici, nous-mêmes, nos familles, nos camarades, nous pouvons tous être victimes demain. SEULE UNE ACTION DES MASSES OUVRIERES PEUT METTRE FIN A LA GUERRE IMPERIALISTE ET AUX MAUX DONT ELLE NOUS ACCABLE. Il faut protester énergiquement contre ces bombardements sauvages. Nous devons réclamer des abris, le paiement intégral et sans récupération des heures d’alertes. Il faut exiger le contrôle ouvrier des services d’aide aux sinistrés et la réquisition pour eux des vastes appartements et des hôtels particuliers inhabités. Ne nous laissons prendre ni aux consolations ou promesses de Londres ni à la démagogie de Vichy ou de Paris, mais répondons coup pour coup si nous ne voulons pas être écrasés.

PROPOS DE L’OUVRIER

La presse bourgeoise écrit souvent sur les avantages de la Charte du Travail et de la nouvelle législation sociale. Sur le papier tout est prévu, chaque cas particulier est analysé ; mais lorsqu’elle vérifie l’application de la loi cette même presse constate que rien ne marche. Les cantines sont à un prix trop élevé, les repas insuffisants, les coopératives vendent aux prix du marché noir. Les assurances, les mutuelles, les services d’hygiène fonctionnent très mal. Quelle est la cause de cette mauvaise organisation ? (Sans parler de l’anarchie totale qui règne dans la production, certaines usines faisant 11 heures par jour alors que les ouvriers de certaines autres sont mis à pied). L’Etat fait tout ce qu’il peut, disent les journaux, mais il y a encore des patrons anti-sociaux qui s’acharnent à ne pas vouloir comprendre qu’ils doivent collaborer avec leur personnel : et ceux qui collaborent le font avec un air de "paternalisme" qui offense les ouvriers dans leur dignité. En réalité l’Etat n’est qu’un instrument au service de la classe dominante, la bourgeoisie, et ne peut rien faire dans l’intérêt des ouvriers, car tout avantage accordé aux ouvriers diminue les profits des capitalistes, dont l’Etat n’est que le fidèle valet. Les ouvriers ne peuvent pas attendre que les patrons comprennent que la classe ouvrière souffre et qu’elle a besoin d’amélioration de son sort, car jamais les patrons ne comprendront ces souffrances ; par contre ils comprennent très bien lorsqu’on touche à leurs coffres-forts. Ceux qui font marcher les usines ne peuvent pas se résoudre à attendre que ceux qui les exploitent comprennent la situation sans issue où se trouve la classe ouvrière, car ceux-ci ne comprendront jamais, ou plutôt ils comprennent très bien, que plus les ouvriers souffrent, plus leurs coffres-forts se remplissent. Les ouvriers ne peuvent pas collaborer avec les patrons, ils doivent les obliger par leur lutte à rendre gorge. Ils doivent viser à renverser la bourgeoisie et, pour commencer, s’unir et réclamer par l’action le contrôle ouvrier effectif (et non pas fictif comme l’autorise (sic) la Charte du Travail) sur tous les organismes de l’usine : contrôle de la cantine, de la coopérative, de la production, de la répartition des matières premières, des bénéfices (car si les ouvriers crèvent de plus en plus de faim il y a toujours des bénéfices pour les patrons). A la collaboration des classes, nous, ouvriers, opposons une implacable LUTTE DE CLASSES. Barta

4 Messages de forum

  • Après le débarquement des alliés au Maghreb, le 8 novembre 1942, et la publication du Manifeste de la liberté en février 1943, les communistes français et algériens dénoncèrent les revendications portées par l’ensemble du mouvement national algérien. Selon eux, il s’agissait de « faux nationalistes » et de « fils rejetons de féodaux ou de gros bourgeois rétrogrades ». Ces « faux nationalistes » étaient accusés « d’avoir abandonné le bourricot nazi pour monter le bateau de la Charte de l’Atlantique ». Dans L’Humanité du 25 octobre 1944, Dumois dénonçait ceux qui réclamaient l’indépendance de l’Algérie et « la bande d’apaches et de malfaiteurs qui, à la solde du fascisme et sous couvert de religion, suscitait des incidents anti-alcooliques[7] ». Par ces termes racistes et insultants, l’auteur visait les militants nationalistes du PPA et de l’Association des oulémas qui menaient une campagne contre la consommation d’alcool auprès de la population algérienne.

    Plus grave encore, à partir du printemps 1945, l’accusation de collusion avec le fascisme ne servit plus uniquement à justifier la répression menée contre les dirigeants nationalistes, mais aussi à légitimer des crimes de masse contre l’ensemble de la population algérienne. Le très colonial principe de responsabilité collective permettait le glissement d’une répression « ciblée » contre des militants politiques organisés, à un vaste châtiment collectif contre la masse informe des colonisés.

    Suite à la répression des manifestions du 1ier mai 1945 à Alger, Oran et Blida, qui avait fait plusieurs morts, la CGT et le Parti communiste accusèrent le PPA d’avoir fomenté « une provocation ». Dans un tract diffusé le 3 mai 1945, le Parti communiste rappelait que le 1ier mai 1945 avait été une « grandiose journée » de « lutte républicaine et anti-fasciste » perturbée par « des hommes à la solde de l’ennemi » qui « ont fait couler le sang innocent ». Le tract ajoutait que la « provocation » venait « du PPA qui prend ses mots d’ordre à Berlin chez Hitler ». Selon les communistes, le Parti du peuple algérien était « le parti qui applique en Algérie les mots d’ordre que donnent les hitlériens à la radio nazie[8] ».

    La justification de la répression sanglante des manifestations du 1ier mai 1945 par l’administration coloniale, et l’association des militants nationalistes révolutionnaires algériens au nazisme, ouvraient la porte à la légitimation d’un crime de masse d’une toute autre ampleur : les massacres du nord-constantinois survenus après les manifestations du 8 mai 1945. Durant près de deux mois, des milliers d’Algériennes et d’Algériens de tous âges furent victimes de la politique éradicatrice menée par un gouvernement français, qui comportait en son sein toutes les tendances politiques ayant participé à la résistance à l’occupation nazie. En effet, ces terribles massacres furent l’œuvre du Gouvernement provisoire de la République française. En raison de cette configuration politique, la répression ne pouvait se faire qu’au nom de la lutte contre des « agitateurs hitlériens » et autres « suppôtsdu fascisme », contre qui l’emploi de la force devenait totalement légitime.

    Ainsi, l’organe de la SFIO, Le Populaire, daté du 12 mai 1945, écrivait :

    « Des troubles se sont produits, des villages ont été occupés avec la complicité du parti populaire arabe [pour le Parti du peuple algérien], des agents hitlériens encore très nombreux et enfin de sectes religieuses qui cherchent leur mot d’ordre auprès des agitateurs panarabes du Caire[9] ».

    Dans les colonnes de Fraternité, du 17 mai 1945, les socialistes blâmèrent ceux qui « avaient sali la grande heure de la Victoire des démocraties » et estimèrent que « la grande masse des populations musulmanes n’avait pas encore atteint le degré d’évolution minimum nécessaire pour justifier les revendications du Manifeste ; le fait que les élites dirigeantes aient organisé et déclenché ce mouvement n’indique pas non plus que celles-ci ont une maturité politique[10] ».

    De son côté, le Parti communiste français dénonçait l’action « d’agents secrets hitlériens et d’autres agents camouflés dans des organisations, qui se prétendent démocratiques, au service de l’impérialisme fasciste[11] ». Dans son édition du 12 mai 1945, L’Humanité appela à « châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de mains qui ont dirigé l’émeute ». Le 31 mai 1945, le journal communiste recommandait de « punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux évènements de mai 1945, et les chefs pseudo-nationalistes[12] ». Le PCF, pour qui l’aspiration à l’indépendance restait totalement étrangère à la population algérienne, se félicita des sanctions prises contre Messali Hadj, Ferhat Abbas et le cheikh Bachir El Ibrahimi, ainsi que de la dissolution des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML).

    Suivant la ligne politique du PCF, le 31 mai 1945, le premier secrétaire du Parti communiste algérien dénonça « la collusion criminelle des faux nationalistes du PPA avec la Haute Administration non épurée et les soutiens du fascisme[13] ». L’organe du PCA, Liberté, évoquait un « complot fasciste », dont les militants du PPA étaient les principaux agents.

    Patrouille de colons à Sétif (mai 1945)
    Certains cadres du PCA n’hésitèrent pas à se rendre en délégation auprès du gouvernement général pour appuyer la répression. Le numéro du 17 mai 1945 de Liberté donnait un compte-rendu précis d’une rencontre entre une délégation du PCA et le chef du cabinet politique et diplomatique du gouverneur général. Le compte-rendu expliquait que la délégation de cadres communistes s’était « entretenue des provocations des agents hitlériens du PPA, du PPF et d’autres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques… Cette coalition criminelle, après avoir tenté vainement de faire couler le sang… Elle a souligné que le but recherché par cette coalition criminelle est de provoquer une guerre civile[14] ». Non satisfait de ce type d’appel aux meurtres, à Guelma, au nom de la lutte contre le fascisme, certains communistes participèrent directement à la répression en organisant des milices chargées d’appuyer les forces coloniales[15].

    Le Parti communiste algérien, qui restait formellement indépendant mais qui, dans les faits, s’alignait intégralement sur la politique du Parti communiste français, reprenait mot pour mot le vocabulaire antifasciste de ses camarades parisiens. Sa presse reproduisait intégralement les analyses du PCF, qui faisaient office de directives politiques à suivre. Dans le numéro du 17 mai 1945 de Liberté, « Un appel de la délégation du PCF en Afrique du Nord » n’hésitait pas à faire de la surenchère colonialiste et répressive :

    « Ce qu’il faut faire tout de suite : châtier rapidement et impitoyablement les organisateurs des troubles. Passer par les armes les instigateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. Il ne s’agit pas de vengeance ni de répression, il s’agit de mesures de justice. Il s’agit de mesures de sécurité pour le pays[16] ».

    Pour le PCA, qui ne faisait finalement que suivre le PCF, les manifestations nationalistes n’étaient que des « complots hitlériens », et toutes les répressions, même les plus sanglantes, devenaient automatiquement légitimes.

    [7] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951, Alger, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, pages 629-631.

    [8] Ibid., page 892.

    [9] Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, Paris, Ed. La Découverte, 2001, page 54. Par « sectes religieuses » prenant ses mots d’ordre « auprès des agitateurs panarabes du Caire », les socialistes français désignaient certainement l’Association des oulémas musulmans algériens, qui était l’une des principales composantes des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) avec le PPA. L’assimilation du panarabisme au nazisme eut une certaine postérité chez les socialistes français puisque, par la suite, ils se plurent à associer Gamal Abdel-Nasser à Adolf Hitler pour justifier leur alliance avec l’entité sioniste, notamment au moment de l’« expédition » de Suez en 1956.

    [10] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951, op. cit., pages 667-668.

    [11] Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, Tome II, Paris, PUF, 1979, page 597.

    [12] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951, op. cit., page 668.

    [13] Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, Tome II, op. cit., page 597.

    [14] Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, De la 1ière guerre mondiale à 1954, Alger, Ed. El Maarifa, 2007, page 206.

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  • Qu’est-ce qui montre que, dès le début, l’impérialisme soutenait Staline contre Trotsky ?

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  • Sir Austen Chamberlain, gouvernant anglais et ennemi le plus déclaré de la révolution prolétarienne, déclarait pendant la conférence de Genève de 1928 que le principal reproche qu’on pouvait faire à Staline, malgré les félicitations pour avoir éliminé la plupart des dirigeants bolcheviks, était « de ne pas avoir collé au mur Trotsky ».

    A la première Conférence Internationale de Genève où assistait une délégation de Moscou, alors que le Thermidor stalinien se profilait déjà, le représentant anglais, Chamberlain, le futur homme de Munich, s’écriait en effet : « La Grande-Bretagne ne traitera pas avec l’Union Soviétique aussi longtemps que Trotski ne sera pas fusillé. »

    Voir citation

    L’expulsion de Trotski du C.C. et du Parti russe, ainsi que plus tard sa déportation à Alma Ata furent applaudies par la presse bourgeoise et les chancelleries occidentales comme un signe certain de la victoire de la fraction réactionnaire sur la fraction révolutionnaire.

    Chamberlain complimenta même les procès de Moscou !
    Winston Churchill, lui aussi, applaudissait :

    « Il s’ensuivit en Russie soviétique une purge impitoyable – mais peut-être pas inutile – des milieux politiques et militaires, ainsi qu’une série de procès à partir de janvier 1937, dans lesquels le procureur Vychinsky joua un rôle si magistral. »

    Voir citation

    L’avocat de Sa Majesté, Pit, cautionna publiquement les falsifications judiciaires de Moscou en 1936-38, tandis que, peu après, le milliardaire Eric A. Johnston (à l’époque président de la Chambre de Commerce américaine), se félicitait de l’extermination des hommes de 1917. Vers les mêmes années, Laval obtenait de Staline une pleine subordination patriotique des partis staliniens occidentaux. Le mot d’ordre du Parti français fut : “La police avec nous”.
    En 1937-38, les capitales impérialistes regardaient avec soulagement et encourageaient la répression de la révolution espagnole par le gouvernement Negrin, que les hommes de Staline dominaient et inspiraient directement.

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  • « Il y a deux ans, l’Humanité répétait chaque jour : « Le fasciste Daladier a fait appeler le social fasciste Trotsky en France, pour organiser, avec son aide, l’intervention militaire contre l’U.R.S.S. ». Il s’est trouvé des gens assez nombreux, honnêtes, mais naïfs et ignorant, qui crurent à cette absurdité, comme au printemps de 1917, des millions de paysans de soldats et même d’ouvriers russes crurent Kerensky quand il affirmait que Lénine et Trotsky étaient des « agents du kaiser Guillaume ». On ne peut accuser des gens trompés de ne pas voir clair il faut leur apporter la lumière. Mais on peut et on doit accuser les coquins éclairés qui répandent sciemment le mensonge et la calomnie pour tromper les travailleurs. De tels coquins conscients, ce sont les chefs du parti soi disant communiste ( ?!) : Cachin, Thorez, Vaillant Couturier, Duclos et consorts. Aujourd’hui ces messieurs ont constitué, comme on sait, avec le « fasciste » Daladier un « Front Populaire » antifasciste. »

    Léon Trotsky, Lettre ouverte aux ouvriers français

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