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L’économiste Eugen Varga

jeudi 11 mars 2021, par Robert Paris

"Le cas Eugène Varga", par Raya Dunayevskaya

Le plus récent livre d’Eugène Varga, l’un des principaux économistes staliniens, est intitulé « Les changements dans l’économie du capitalisme résultants de la deuxième guerre mondiale. » Ce livre fut publié en 1946 à la maison des Editions politiques de l’Etat par l’Institut économique de l’Académie des sciences de l’U.R.S.S. Nous apprenons ce fait pour la première fois du rapport d’une discussion de ce livre qui dura trois jours et qui fut tenue sous les auspices communs de l’Institut et du département d’économie politique de l’Université étatique de Moscou. A cette discussion participèrent vingt « savants, académiciens, membres correspondants, docteurs en économie politique et professeurs ». Le rapport qui fut publié dans le numéro de juin-juillet 1947 du Bulletin de l’Institut n’occupait pas moins de 12 pages en petits caractères. Un autre rapport plus court, de 8 pages, parut dans le numéro de septembre 1947 du Bolchevik. Celui-ci, non seulement résume le débat, mais il procède également à une critique des critiques qui pensaient pouvoir arriver à un accord avec Varga et trouver une « sorte de formule qui arrange tout ». « Il est également impossible, conclut l’article avec insistance, de ne pas noter un autre résultat important de la discussion. Il s’y révèle avec une clarté extrême la faiblesse de l’auto-critique des économistes. » Le rapport prétend également que ce triste état de choses n’est pas seulement vrai en ce qui concerne le livre de Varga, mais aussi en ce qui concerne les autres travaux de « recherches théoriques sur l’état contemporain de l’impérialisme et de la crise générale du capitalisme », publiés par l’Institut d’économie mondiale et de politique mondiale de l’Académie des sciences de l’U.R.S.S.

Il est évident que la ligne stalinienne a changé et qu’une nouvelle série de livres devra être fabriquée. La justification théorique de l’ancienne ligne de coopération avec l’impérialisme américain devra faire place à une nouvelle théorie économique prouvant l’impossibilité de travailler avec celui-ci. Pour l’expliquer à tous les « savants », il fallut trois jours de discussion.

Le rôle de l’Etat

La discussion du livre de Varga tourna essentiellement autour de deux points : 1) le rôle de l’Etat bourgeois dans une économie de guerre ; 2) le caractère des « démocraties nouvelles ».

La thèse de Varga était que l’Etat joue un rôle décisif dans l’économie de guerre et qu’étant donné que l’Etat est le principal client, il n’y a pas de problème de la réalisation (de la plus-value). Par conséquent, pendant les dix premières années après la guerre — c’est ainsi que le rapport présente la thèse de son livre — le capitalisme se développera « sous la loi inégale du développement ». Ce n’est qu’à la fin de cette période que le capitalisme se heurtera à sa contradiction fondamentale, qui selon l’auteur, consiste « dans l’exacerbation du problème de la réalisation (de la plus-value) ou, en d’autres termes, des problèmes du marché »

Les « savants » nient tout d’abord que le capitalisme dans l’économie de guerre surmonte l’anarchie de la production. Ils nient que l’Etat est le plus grand client ou que l’économie capitaliste, à n’importe quel moment, évolue en dehors de la crise générale du capitalisme qu’ils définissent également comme étant la contradiction entre la production et la consommation. Varga est accusé de ne pas donner une image du « parasitisme et de la décadence du capitalisme ».

« Il est impossible d’être d’accord avec l’assertion de l’auteur », déclara Stroumiline, selon laquelle, pendant la guerre, les pays utilisent plus que v plus s, c’est-à-dire plus que la somme du revenu total de la nation. L’assertion selon laquelle le gouvernement est le plus grand client est également fausse. Un autre académicien déclara : « Varga décrit le mécanisme de reproduction du capitalisme contemporain d’une telle façon que le problème de la réalisation de la partie de la plus-value assignée à l’accumulation, c’est-à-dire à la reproduction élargie, est impossible. »

En répudiant le rôle décisif de l’Etat dans l’économie de guerre, les « savants » prétendirent que ne ce n’est pas l’Etat qui dirige la production mais un petit groupe de monopoleurs : « Le patron dans le pays n’est pas l’Etat, mais les monopoles. » En ce qui concerne l’Allemagne, par exemple, Varga aurait prétendu que l’économie était inconditionnellement subordonnée à l’Etat. « Le contraire aurait dû être dit », déclarèrent ses critiques1.

Ostrovityanov, qui présida le débat et le conclut, déclara que Varga s’était dérobé à la lutte entre les deux systèmes : le socialisme et le capitalisme. Selon Ostrovityanov, c’était se dérober à une analyse de classe, et séparer l’économie de la politique. La déviation de Varga, continua Ostrovityanov, apparut clairement dans un article que Varga écrivit pour le numéro de juin 1946 de L’économie mondiale et la politique mondiale et dans lequel Varga prétendit que pendant la guerre la lutte entre les deux systèmes fut arrêtée. « Il est impossible d’être d’accord avec cette façon de poser la question », conclut Ostrovityanov.

Varga se défendit à moitié et reconnut à moitié ses péchés. Pour se défendre, Varga répondit que jamais un seul petit groupe de capitalistes n’avait dirigé toute la politique de l’Etat. « La planification sous le capitalisme est impossible, mais il serait faux de dire que pendant la guerre totale il existe la même anarchie dans la production qu’en temps de paix. » Varga insista sur la justesse de sa thèse selon laquelle le problème de la réalisation (de la plus-value) disparut pendant la guerre. Il cita les Etats-Unis à titre d’exemple de pays où, malgré une énorme expansion de la production, il n’exista aucun problème du marché, précisément parce que le gouvernement était le principal client.

En même temps, il souligna que son livre fut terminé dix mois auparavant. Avec la fourberie typique d’un théoricien stalinien, il demanda que l’occasion lui soit encore donnée d’adapter la théorie économique à la politique nouvelle. Il annonça que son prochain livre traiterait des aspects politiques de la question. Nous ne doutons pas que, tout comme Varga trouva en 1946 les statistiques destinées à prouver la stalibilité du capitalisme et la possibilité de sa co-existence avec le « socialisme », son nouveau livre prouvera l’incompatibilité des « deux systèmes ».

Les « démocraties nouvelles »

Le second foyer d’attaque se centra sur l’évaluation faite par Varga des « démocraties nouvelles ». Le rapport lui attribue une surestimation de la capacité de l’Amérique de restaurer l’économie européenne et une sous-estimation de la puissance des « démocraties nouvelles » dont il aurait défini l’économie comme du « capitalisme d’Etat ».

Selon les critiques, en estimant qu’il faudrait une décennie pour restaurer l’économie des « démocraties nouvelles », Varga oublia de prendre en considération « les attributs spéciaux de la structure politique des démocraties nouvelles qui ne seront pas subordonnées au développement cyclique général du capitalisme, mais qui se développeront par leurs propres méthodes et à des rythmes supérieurs ».

On déclara également que Varga montra un pessimisme injustifié en ce qui concerne la production agricole et lia de façon erronée la faible productivité sur le front de l’agriculture aux réformes agraires. Le phénomène de la faible productivité, déclarèrent les critiques, « était de nature temporaire, conjoncturelle et s’expliquait par la cause générale des difficultés économiques d’après guerre, et non par les réformes agraires ». D’autre part, il serait faux de dire comme Varga l’aurait fait, que le poids spécifique de l’Europe orientale dans l’économie mondiale capitaliste n’est relativement pas grand et « ne change encore pas fondamentalement les perspectives générales du développement du capitalisme dans son ensemble ». Ostrovityanov prétendit que c’était « une attitude économique bornée ». « La grande importance de principe de ces pays réside dans le profond changement des rapports de classe et dans l’ouverture d’une voie particulière de transition du capitalisme au socialisme ».

Ceci se passait en juin-juillet. Le 1er septembre, Gladkov, l’auteur du rapport paru dans le Bolchevik, alla plus loin dans son attaque contre Varga pour avoir caractérisé les « démocraties nouvelles » comme du « capitalisme d’Etat » : « En réalité il n’y a pas d’exploitation du prolétariat dans ces entreprises d’Etat ; le revenu ne va pas aux capitalistes mais à la nation sous la forme de son Etat. C’est une économie d’un genre nouveau, assurant une augmentation du bien-être des masses laborieuses, et formant une base pour des progrès ultérieurs dans les pays de démocratie nationale. »

Mais le Bulletin de l’Institut économique de l’Académie des sciences de l’U.R.S.S. et le Bolchevik devront tous deux chanter les louanges des « démocraties nouvelles » une octave au-dessus. Car Jdanov, dans son discours au Kominform, ne désigna pas seulement comme « démocraties nouvelles » la Yougoslavie, la Bulgarie et la Pologne, mais également la Tchécoslovaquie et, s’il vous plaît, la Roumaine, la Hongrie et l’Albanie. Voici sa définition fougueuse de ces économies :

La réforme agraire transféra la terre aux mains des paysans, et mena à la liquidation de la classe des propriétaires terriens. La nationalisation de l’industrie lourde et des banques, la confiscation des biens des traîtres qui collaborèrent avec les Allemands sapèrent à la racine la position du capital monopoleur dans ces pays et libérèrent les masses de la servitude impérialiste. Parallèlement, à cela une nouvelle propriété populaire étatique fut établie, un Etat d’un type nouveau fut créé, — une république populaire où le pouvoir appartient à l’Etat et où la force dirigeante est le bloc des masses laborieuses de la population, à la tête desquelles se trouve la classe ouvrière. Il en résulte que les peuples de ces pays non seulement se sont libérés de l’étau de l’impérialisme, mais ont jeté les bases de la transition vers la voie du développement socialiste2. »

Janvier 1948.

Notes

1 Note de la rédaction : voir à ce sujet, « La nouvelle phase du capitalisme monopoleur » et « La propriété et le contrôle », duex études de B. Thomas, parues dans les numéros de juillet-août et de septembre-octobre 1947 de Quatrième Internationale.

2 Note de la rédaction. — La théorie stalinienne de la « démocratie nouvelle » sera examinée dans un article qui paraîtra prochainement dans Quatrième Internationale.

Trotsky-Varga

Thèses sur la situation mondiale et les tâches de l’Internationale Communiste

adoptées à l’unanimité par l’IC le 4 juillet 1921

I. LE FOND DE LA QUESTION

1. Le mouvement révolutionnaire, à l’issue de la guerre impérialiste et depuis cette guerre, se distingue par son ampleur sans précédent dans l’histoire. En mars 1917, le tsarisme est renversé. En mai 1917, orageuse lutte gréviste en Angleterre. En novembre 1917, le prolétariat russe s’empare du pouvoir de l’Etat. En novembre 1918, chute des monarchies allemande et austro-hongroise. Le mouvement gréviste s’empare de toute une série de pays européens et se développe particulièrement au cours de l’année suivante. En mars 1919, la République Soviétique est installée en Hongrie. Vers la fin de la même année, les Etats-Unis sont ébranlés par les formidables grèves des métallurgistes, des mineurs et des cheminots. En Allemagne, après les combats de janvier et de mars 1919, le mouvement atteint son point culminant, au lendemain de l’émeute de Kapp, en mars 1920. En France, le moment de la plus haute tension de la vie intérieure arrive au mois de mai 1920. En Italie, le mouvement du prolétariat industriel et rural s’accroît sans cesse et mène en septembre 1920 à la mainmise par les ouvriers sur les usines, les fabriques et les propriétés foncières. Le prolétariat tchèque, en décembre 1920, saisit l’arme de la grève générale politique. En mars 1921, soulèvement des ouvriers de l’Allemagne centrale et grève des ouvriers mineurs en Angleterre.

Le mouvement atteint des proportions particulièrement grandes et une intensité plus violente dans les pays hier belligérants et surtout dans les pays vaincus mais il s’étend aussi aux pays neutres. En Asie et en Afrique, il suscite ou renforce l’indignation révolutionnaire des nombreuses masses coloniales.

Cette puissante vague ne réussit pourtant pas à renverser le capitalisme mondial, ni même le capitalisme européen.

2. Pendant l’année qui s’est écoulée entre le 2e et le 3e Congrès de l’Internationale Communiste, une série de soulèvements et de luttes de la classe ouvrière se terminent en partie par la défaite (avance de l’armée rouge sur Varsovie en août 1920, mouvement du prolétariat italien en septembre 1920, soulèvement des ouvriers allemands en mars 1921).

La première période du mouvement révolutionnaire, après la guerre, est caractérisée par sa violence élémentaire, par l’imprécision très significative des buts et des méthodes et par l’extrême panique qui s’empare des classes dirigeantes ; elle parait être terminée dans une large mesure. Le sentiment de sa puissance de classe qu’a la bourgeoisie, et la solidité extérieure de ses organes d’Etat se sont indubitablement renforcés. La peur du communisme s’est affaiblie si elle n’a pas complètement disparu. Les dirigeants de la bourgeoisie vantent la puissance de leur mécanisme d’Etat et passent même dans tous les pays à l’offensive contre les masses ouvrières, tant sur le front économique que sur le front politique.

3. En raison de cette situation, l’Internationale Communiste se pose à elle-même et pose à la classe ouvrière les questions suivantes : Dans quelle mesure les nouveaux rapports réciproques de la bourgeoisie et du prolétariat correspondent-ils réellement aux rapports plus profonds de leurs forces respectives ? La bourgeoisie est-elle vraiment à présent plus en mesure de rétablir l’équilibre social détruit par la guerre ? Y a-t-il des raisons de supposer qu’après une époque d’ébranlements politiques et de luttes de classes vient une nouvelle époque, prolongée du rétablissement et de l’agrandissement du capitalisme ? Ne s’ensuit-il pas la nécessité de réviser le programme ou la tactique de l’Internationale Communiste ? II. LA GUERRE, LA PROSPÉRITE SPÉCULATIVE ET LA CRISE. LES PAYS EUROPÉENS

4. Les deux dizaines d’années qui avaient précédé la guerre furent une époque d’ascension capitaliste particulièrement puissante. Les périodes de prospérité se distinguent par leur durée et par leur intensité, les périodes de dépression ou de crise, au contraire, par leur brièveté. D’une façon générale, la source s’était brusquement élevée ; les nations capitalistes s’étaient enrichies.

Enserrant le marché mondial par leurs trusts, leurs cartels et leurs consortiums, les maîtres des destinées du monde se rendaient compte que le développement enragé de la production devait se heurter aux limites de la capacité d’achat du marché capitaliste mondial ; ils essayèrent de sortir de cette situation par les moyens de violence ; la crise sanglante de la guerre mondiale devait remplacer une longue période menaçante de dépression économique avec le même résultat d’ailleurs, c’est-à-dire la destruction d’énormes forces de production.

La guerre a cependant réuni l’extrême puissance destructrice de ses méthodes à la durée imprévisiblement longue de leur emploi. Le résultat fut qu’elle ne détruisit pas seulement, au sens économique, la production « superflue », mais qu’elle affaiblit, ébranla, mina le mécanisme fondamental de la production en Europe. Elle contribua en même temps au grand développement capitaliste des Etats-Unis et à l’ascension fiévreuse du Japon. Le centre de gravité de l’économie mondiale passa d’Europe en Amérique.

5. La période de cessation du massacre prolongé pendant quatre années, période de démobilisation et de transition de l’état de guerre à l’état de paix, inévitablement accompagnée d’une crise économique, conséquence de l’épuisement et du chaos de la guerre, apparaissait aux yeux de la bourgeoisie – et avec raison – comme grosse des plus grands périls. A la vérité, pendant les deux années qui suivirent la guerre, les pays qu’elle avait ravagés devinrent l’arène de puissants mouvements prolétariens.

Le fait que ce ne fut pas la crise inévitable, semblait-il, qui se produisit, quelques mois après la guerre, mais un relèvement économique, fut une des causes principales de ce que la bourgeoisie conserva néanmoins sa position dominante. Cette période dura environ un an et demi. L’industrie occupait la presque totalité des ouvriers démobilisés. Quoique, en règle générale, les salaires ne pussent atteindre les prix des articles de consommation, ils s’élevaient cependant suffisamment pour créer le mirage de conquêtes économiques.

C’est précisément cet essor économique de 1919-1920 qui, adoucissant la phase la plus aiguë de liquidation de la guerre, eut pour résultat une extraordinaire recrudescence de l’assurance bourgeoise et souleva la question de l’avènement d’une nouvelle époque organique de développement capitaliste.

Cependant, le relèvement de 1919-1920 ne marquait pas, au fond, le début de la restauration de l’économie capitaliste après la guerre, mais la continuation de la situation artificielle de l’industrie et du commerce, créée par la guerre, et qui put ébranler l’économie capitaliste.

6. La guerre impérialiste éclata à l’époque ou la crise industrielle et commerciale, qui prit alors naissance en Amérique (1913), commençait à envahir l’Europe.

Le développement normal du cycle industriel fut interrompu par la guerre qui devint elle-même le plus puissant facteur économique. La guerre créa pour les branches fondamentales de l’industrie un marché à peu près illimité, complètement à l’abri de toute concurrence. Le grand acheteur n’avait jamais assez de tout ce qu’on lui fournissait. La fabrication des moyens de production se transforma en fabrication des moyens de destruction. Les articles de consommation personnelle étaient acquis à des prix de plus en plus élevés par des millions d’individus qui, ne produisant rien, ne faisaient que détruire. C’était là le processus même de la destruction ; mais, en vertu des contradictions monstrueuses de la société capitaliste, cette ruine prit la forme de l’enrichissement. L’Etat lançait emprunt sur emprunt, émission sur émission, et – des budgets se chiffrant par millions – passa aux milliards. Machines et constructions s’usaient et n’étaient pas remplacées. La terre était mal cultivée. Des constructions essentielles dans les villes et sur les chemins de fer étaient arrêtées. En même temps le nombre des valeurs d’Etat, des bons de crédit et du Trésor et des fonds s’accrut sans cesse. Le capital fictif s’enfla dans la mesure même dans laquelle le capital productif était détruit. Le système du crédit, moyen de circulation des marchandises, se transforma en un moyen d’immobiliser les biens nationaux, y compris ceux qui devront être créés par les générations futures.

Par crainte d’une crise qui eut été une catastrophe, l’Etat capitaliste agit après la guerre de la même façon que pendant celle-ci : nouvelles émissions, nouveaux emprunts, réglementation des prix de vente et d’achat des articles les plus importants, garantie de profits, denrées à des prix réduits, multiples allocations en addition aux appointements et aux salaires – et avec tout cela, censure militaire et dictature de galonnés.

7. En même temps, la cessation des hostilités et le rétablissement des relations internationales révélèrent la demande considérable des marchandises les plus diverses, sur toute la surface du globe. La guerre avait laissé d’immenses stocks de produits, d’énormes sommes d’argent, concentrés entre les mains des fournisseurs et des spéculateurs, qui les employèrent là où le profit momentanément était le plus grand. Il s’ensuivit une activité commerciale fiévreuse, alors que, avec l’élévation inouïe des prix et des dividendes fantastiques, dans aucune de ses branches fondamentales, l’industrie ne se rapprochait en Europe de son niveau d’avant-guerre.

8. Au prix de la destruction économique du système économique, accroissement de capital fictif, baisse du cours, spéculation, au lieu de panser les plaies économiques, le gouvernement bourgeois, agissant de concert avec les consortiums des banques et avec les trusts de l’industrie, réussit à éloigner le début de la crise économique, au moment où s’achevait la crise politique de la démobilisation et le premier examen des conséquences de la guerre.

Ayant ainsi obtenu un répit important, la bourgeoisie crut que le danger de la crise était écarté pour un temps indéterminé. Un optimisme extrême s’empara des esprits ; il sembla que les besoins de la reconstruction dussent ouvrir une époque de prospérité industrielle, commerciale et surtout de spéculations heureuses. L’année 1920 fut l’année des espoirs déçus.

Sous une forme financière, tout d’abord, sous une forme commerciale ensuite, et enfin sous une forme industrielle, la crise se produisit en mars 1920 au japon, en avril aux Etats-Unis (une légère baisse des prix avait commencé en janvier) ; elle passa en Angleterre, en France, en Italie, toujours en avril, dans les pays neutres de l’Europe, se manifesta sous une forme assez légère en Allemagne et se répandit dans la seconde moitié de 1920 dans tout le monde capitaliste.

9. De la sorte, la crise de l’année 1920, et c’est là l’essentiel pour la compréhension de la situation mondiale, n’est pas une étape du cycle « normal », industriel, mais une réaction plus profonde contre la prospérité fictive du temps de guerre et des deux années suivantes, prospérité basée sur la destruction et sur l’épuisement.

L’alternative normale des crises et des périodes de prospérité se poursuivait auparavant suivant la courbe du développement industriel. Pendant les sept dernières années, pas contre, les forces productrices de l’Europe, loin de s’élever, tombèrent brutalement.

La destruction des bases mêmes de l’économie doit d’abord se manifester dans toute la superstructure. Pour arriver à une certaine coordination intérieure, l’économie de l’Europe devra pendant les quelques années à venir se restreindre et diminuer. La courbe des forces productrices tombera de sa hauteur fictive actuelle. Des périodes de prospérité ne peuvent avoir dans ce cas qu’une courte durée et surtout un caractère de spéculation. Les crises seront longues et pénibles. La crise actuelle en Europe est une crise de sous-production. C’est la réaction de la misère contre les efforts pour produire, trafiquer et vivre sur un pied analogue à celui de l’époque capitaliste précédente.

10. En Europe, l’Angleterre est le pays économiquement le plus fort et qui a le moins souffert de la guerre ; on ne saurait cependant, même par rapport à elle, parler d’un rétablissement de l’équilibre capitaliste après la guerre. Certes, grâce à son organisation mondiale et à sa situation de triomphatrice, l’Angleterre a obtenu après la guerre certains succès commerciaux et financiers, elle a amélioré son bilan commercial, elle a relevé le cours de la livre sterling et elle a obtenu un excédent des revenus sur les dépenses aux budgets ; mais sur le terrain industriel, l’Angleterre a rétrogradé depuis la guerre. Le rendement du travail et les revenus nationaux sont incomparablement plus bas qu’avant la guerre. La situation industrielle la plus importante, celle du charbon, s’aggrave de plus en plus, aggravant la situation des autres branches. Les mouvements grévistes incessants sont non la cause, mais la conséquence de la ruine de l’économie anglaise.

11. La France, la Belgique, l’Italie sont irréparablement ruinées par la guerre. La tentative de restaurer l’économie de la France aux dépens de l’Allemagne est un véritable brigandage accompagné d’oppression diplomatique qui, sans sauver la France, ne tend qu’à épuiser définitivement l’Allemagne (en charbon, machines, bétail, or). Cette mesure porte un coup sérieux à toute l’économie de l’Europe continentale dans son ensemble. La France gagne bien moins que ne perd l’Allemagne, et elle court à la ruine économique, bien que ses paysans aient de nouveau, grâce à des efforts extraordinaires, rétabli une grande partie des cultures agricoles et que certaines branches d’industrie (par exemple l’industrie des produits chimiques) se soient considérablement développées pendant la guerre. Les dettes et les dépenses d’Etat (par suite du militarisme) ont atteint des dimensions incroyables ; à la fin de la dernière période de prospérité, le cours du change français était tombé de 60%. Le rétablissement de l’économie française est entravé par les lourdes pertes en vies humaines causées par la guerre, pertes impossibles à compenser par suite du faible accroissement de la population française. Il en est de même, à peu de chose près, pour l’économie de la Belgique et de l’Italie.

12. Le caractère illusoire de la période de prospérité est surtout évident en Allemagne ; dans un laps de temps pendant lequel les prix se sont élevés en une année et demie au sextuple, la production du pays a continué de baisser très rapidement. La participation, triomphante en apparence, de l’Allemagne au trafic commercial international d’avant-guerre est payée d’un double prix : gaspillage du capital fondamental de la nation (par la destruction de l’appareil de production, de transport et de crédit) et abaissement successif du niveau d’existence de la classe ouvrière. Les profits des exportateurs allemands s’expriment par une perte sèche du point de vue de l’économie publique. Sous forme d’exportation, c’est la vente à bas prix de l’Allemagne même qui a lieu. Les maîtres capitalistes s’assurent une part toujours croissante de la fortune nationale qui, elle, diminue sans cesse. Les ouvriers allemands deviennent les coolies de l’Europe.

13. De même que l’indépendance politique fictive des petits pays neutres repose sur l’antagonisme des grandes puissances entre elles, de même leur prospérité économique dépend du marché mondial, dont le caractère fondamental était déterminé avant la guerre par l’Angleterre, l’Allemagne, les Etats-Unis et la France. Au cours de la guerre, la bourgeoisie des petits Etats neutres d’Europe réalisa des bénéfices monstrueux. Mais la destruction et la ruine des pays belligérants d’Europe entraînèrent la ruine économique des petits pays neutres. Leurs dettes s’accrurent, leurs changes baissèrent, la crise leur porta coup sur coup. III. ÉTATS-UNIS, JAPON, PAYS COLONIAUX ET LA RUSSIE DES SOVIETS

14. Le développement des Etats-Unis pendant la guerre présente en un certain sens le contraire du développement de l’Europe. La participation des Etats-Unis à la guerre fut surtout une participation de fournisseurs. Les Etats-Unis ne ressentirent nullement les effets destructeurs de la guerre. L’influence indirectement destructrice de la guerre sur les transports, sur l’économie rurale, etc., fut bien plus faible dans ce pays qu’en Angleterre – sans parler même de la France ou de l’Allemagne. D’autre part, les Etats-Unis exploitèrent de la manière la plus complète la suppression ou du moins l’extrême affaiblissement de la concurrence européenne et poussèrent leurs industries les plus importantes à un degré de développement inespéré (naphte, constructions navales, automobiles, charbon) ; ce ne sont pas seulement le naphte et les céréales américains, mais aussi le charbon, qui tiennent maintenant dans leur dépendance la plupart des pays d’Europe.

Si, jusqu’à la guerre, l’Amérique exportait surtout des produits agricoles et des matières premières (constituant les deux tiers de l’exportation totale), à présent, au contraire. elle exporte surtout des produits industriels (60% de son exportation). Si, jusqu’à la guerre, l’Amérique était débitrice, à présent elle est devenue la créancière du monde entier. La moitié environ de la réserve mondiale de l’or continue toujours à y affluer. Le rôle déterminant sur le marché mondial est passé de la livre sterling au dollar.

15. Cependant, le capital américain, lui aussi, est sorti de l’équilibre. L’essor extraordinaire de l’industrie américaine a été exclusivement déterminé par l’ensemble des conditions mondiales : suppression de la concurrence européenne et surtout demande du marché militaire de l’Europe. Si l’Europe, ruinée, n’a pas pu, même après la guerre, revenir en qualité de concurrente de l’Amérique, à sa situation d’avant-guerre sur le marché mondial, elle ne peut, d’autre part, en qualité de marché pour l’Amérique, n’avoir désormais qu’une part insignifiante de son importance antérieure. Les Etats-Unis sont devenus dans une mesure infiniment plus grande qu’avant-guerre un pays d’exportation. L’appareil productif surdéveloppé pendant la guerre ne peut être complètement utilisé à cause du manque de débouchés. Quelques industries sont ainsi devenues des industries de saison qui ne peuvent donner du travail aux ouvriers que pendant une partie de l’année. La crise est aux Etats-Unis le commencement d’une profonde et durable ruine économique résultant de la chute de l’Europe. C’est là le résultat de la destruction de la division du travail mondial.

16. Le Japon aussi a profité de la guerre pour élargir sa place sur le marché mondial. Son développement est incomparablement plus limité que celui des Etats-Unis et, dans une série de branches, il revêt un caractère purement artificiel. Si ses forces productrices furent suffisantes pour la conquête d’un marché déserté par les concurrents, elles apparaissent cependant insuffisantes pour lui garder ce marché dans la lutte avec les pays capitalistes plus puissants. Il en résulta une crise aiguë qui fut précisément le commencement de toutes les autres crises.

17. Les pays maritimes exportant des matières premières, et dans ce nombre les pays coloniaux (Amérique du Sud, Canada, Australie, Indes, Egypte, etc.), profitèrent à leur tour de l’interruption des communications internationales pour développer leur industrie indigène. La crise mondiale s’est étendue à présent chez eux aussi. Le développement de l’industrie nationale dans ces pays devient à son tour une source de nouvelles difficultés commerciales pour l’Angleterre et pour toute l’Europe.

18. Dans le domaine de la production du commerce et du crédit, et cela non seulement en Europe, mais sur une échelle mondiale, il n’y a donc pas de raison d’affirmer un rétablissement quelconque d’équilibre stable après la guerre.

La chute économique de l’Europe continue, mais la destruction des bases de l’économie européenne se manifestera à peine pendant les années qui viennent.

Le marché mondial est désorganisé. L’Europe a besoin des produits américains, mais elle ne peut donner à l’Amérique aucun équivalent. L’Europe est anémiée, l’Amérique est hypertrophiée. Le change or est supprimé. La dépréciation du change des pays européens (qui atteint jusqu’à 99%) est un obstacle presque insurmontable pour le commerce international. Les fluctuations continuelles et imprévues du change transforment la production capitaliste en une spéculation effrénée. Le marché mondial n’a plus d’équivalent général. Le rétablissement du cours or en Europe ne pourrait être obtenu que par l’élévation de l’exportation et la diminution des importations. L’Europe ruinée est incapable de cette transformation. L’Amérique se défend à son tour des importations européennes artificielles (dumping) en élevant les tarifs douaniers.

L’Europe reste une maison d’aliénés. La plupart des Etats promulguent des interdictions d’exportation et d’importation ; ils multiplient leurs tarifs protecteurs. L’Angleterre établit des droits prohibitifs contre l’exportation allemande et toute la vie économique de l’Allemagne est à la merci d’une bande de spéculateurs de l’Entente et surtout français. Le territoire de l’Autriche-Hongrie est divisé par une dizaine de lignes douanières. L’écheveau des traités de paix est chaque jour plus embrouillé.

19. La disparition de la Russie soviétique en tant que débouché pour les produits industriels et en tant que fournisseur de matières brutes a contribué dans une grande mesure à rompre l’équilibre de l’économie mondiale. Le retour de la Russie sur le marché mondial ne peut pas, pendant la prochaine période, y porter de bien grands changements. L’organisme capitaliste de la Russie se trouvait, sous le rapport des moyens de production, dans la plus étroite dépendance de l’industrie mondiale, et cette dépendance s’est encore accentuée par rapport aux pays de l’Entente, pendant la guerre, alors que l’industrie intérieure de la Russie était entièrement mobilisée. Le blocus rompit d’un coup tous ces liens vitaux. Il ne saurait même être question que ce pays épuisé et ruiné par trois années de guerre civile puisse organiser chez lui les nouvelles branches d’industrie sans lesquelles les anciennes ont été inévitablement ruinées par l’épuisement de leur matériel fondamental. A tout cela s’ajoute le fait de l’absorption dans l’armée rouge de centaines de milliers des meilleurs ouvriers et, dans une mesure considérable, des plus qualifiés. Dans ces conditions historiques, aucun autre régime n’aurait pu, cerné par le blocus, réduit à des guerres incessantes, recueillant un terrible héritage de ruines, maintenir la vie économique et créer une administration centralisée. Mais on ne peut douter que la lutte contre l’impérialisme mondial ait été payée de l’épuisement prolongé des forces productrices de la Russie dans plusieurs branches fondamentales de l’économie. Ce n’est qu’à présent, à la suite du relâchement du blocus et du rétablissement de certaines formes plus normales des rapports entre la ville et la campagne, que le pouvoir soviétique reçoit la possibilité d’une direction centralisée constante et inflexible en vue du relèvement du pays. IV. TENSION DES ANTAGONISMES SOCIAUX

20. La guerre, qui entraîna une destruction sans précédent dans l’histoire des forces productrices, n’a pas arrêté le processus de la différenciation sociale ; au contraire, la prolétarisation des larges couches intermédiaires, y compris la nouvelle classe moyenne (employés, fonctionnaires, etc.) et la concentration de la propriété entre les mains d’une petite minorité (trusts, cartels, consortiums, etc.), firent, pendant les sept dernières années, des progrès monstrueux dans les pays qui ont le plus souffert de la guerre. La question Stinnes est devenue une question essentielle de la vie économique allemande.

La hausse des prix sur toutes les marchandises, concomitante à la baisse catastrophique du change dans tous les pays européens belligérants, attestait au fond une nouvelle répartition du revenu national au détriment de la classe ouvrière, des fonctionnaires, des employés, des petits rentiers et, d’une façon générale, de toutes les catégories d’individus ayant un revenu plus ou moins déterminé.

De la sorte, sous le rapport de ses ressources matérielles, l’Europe fut ramenée a une dizaine d’années en arrière et la tension des antagonismes sociaux, qui ne peut désormais être comparée à ce qu’elle était autrefois, loin d’être arrêtée dans son cours, s’accentua avec une rapidité extraordinaire. Ce fait capital est déjà suffisant pour détruire tout espoir fondé sur un développement prolongé et pacifique des forces de la démocratie ; la différenciation progressive – d’un côté la « stinnesation » et, de l’autre, la prolétarisation et la paupérisation – basée sur la ruine économique, détermine le caractère tendu, conclusif et cruel de la lutte des classes.

Le caractère actuel de la crise ne fait que prolonger sous ce rapport le travail de la guerre et de l’essor spéculatif qui la suivit.

21. La hausse des prix des produits agricoles, tout en créant l’illusion de l’enrichissement général de la campagne, provoqua un accroissement réel des revenus et de la fortune des paysans riches. Les paysans purent, en effet, avec du papier déprécié, qu’ils avaient amassé en grande quantité, payer leurs dettes contractées au cours normal. Malgré la hausse énorme du prix de la terre, malgré l’abus éhonté du monopole des moyens de subsistance ; malgré enfin l’enrichissement des grands propriétaires fonciers et des paysans aisés, la régression dans l’économie rurale de l’Europe est indiscutable : c’est une régression multiforme qui se traduit par l’extension des formes d’économie rurale, la transformation de terres arables en prairies, la destruction du bétail, l’application du système de la jachère. Cette régression a eu encore pour causes l’insuffisance, la cherté et la hausse des prix des articles manufacturés, enfin – en Europe centrale et orientale – la réduction systématique de la production, qui est une réaction contre les tentatives du pouvoir étatique d’accaparer le contrôle des produits agricoles. Les paysans aisés, et en partie les paysans moyens, créent des organisations politiques et économiques pour se protéger contre les charges de la bourgeoisie et pour dicter à l’Etat – comme prix du secours accordé contre le prolétariat – une politique de tarifs et d’impôts unilatérale et exclusivement profitable aux paysans, une politique qui entrave la reconstruction capitaliste. Ainsi se crée entre la bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie villageoise une opposition qui affaiblit la puissance de toute la classe bourgeoise. En même temps une grande partie des paysans pauvres sont prolétarisés, le village se convertit en une armée de mécontents et la conscience de classe du prolétariat rural s’accroît.

D’autre part, l’appauvrissement général de l’Europe, qui la rend incapable d’acheter la quantité nécessaire de céréales américaines, entraîna une lourde crise de l’économie rurale transatlantique. On observe une aggravation de la situation du paysan et du petit fermier non seulement en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine, en Australie, en Afrique du Sud.

22. La situation des fonctionnaires et des employés, par suite de la diminution de la capacité d’achat de l’argent, s’est aggravée d’une façon générale plus durement que la situation du prolétariat. Les conditions d’existence des fonctionnaires subalternes et moyens étant complètement ébranlées, ces éléments sont devenus un ferment de mécontentement politique, qui sape la solidité du mécanisme d’Etat, qu’ils servent. « La nouvelle caste moyenne », qui selon les réformistes, représentait le centre des forces conservatrices, devient plutôt, pendant l’époque de transition, un facteur révolutionnaire.

23. L’Europe capitaliste a finalement perdu sa situation économique prédominante dans le monde. D’autre part, son équilibre de classes relatif reposait sur cette vaste domination. Tous les efforts des pays européens (l’Angleterre et, en partie, la France), pour rétablir la situation intérieure, ne purent qu’aggraver le chaos de l’incertitude.

24. Tandis qu’en Europe la concentration de la propriété s’accomplit sur les bases de la ruine, aux Etats-Unis cette concentration et les antagonismes de classe atteignirent un degré extrême sur le fond d’un enrichissement capitaliste fiévreux. Les brusques changements de la situation, par suite de l’incertitude générale du marché mondial, donnent à la lutte des classes sur le sol américain un caractère extrêmement tendu et révolutionnaire. A une apogée capitaliste sans précédent dans l’histoire, doit succéder une apogée de lutte révolutionnaire.

25. L’émigration des ouvriers et des paysans au delà de l’océan servait toujours de soupape de sûreté au régime capitaliste d’Europe. Elle augmentait dans les époques de dépression prolongée et après l’échec des mouvements révolutionnaires. Mais maintenant l’Amérique et l’Australie entravent toujours davantage l’immigration. La soupape de sûreté de l’émigration ne fonctionne plus.

26. Le développement énergique du capitalisme en Orient, particulièrement aux Indes et en Chine, a créé de nouvelles bases sociales pour la lutte révolutionnaire. La bourgeoisie de ces pays a resserré encore plus étroitement ses liens avec le capital étranger et est devenue de la sorte son principal instrument de domination. Sa lutte contre l’impérialisme étranger, lutte du plus faible concurrent, a essentiellement un caractère à demi fictif. Le développement du prolétariat indigène paralyse les tendances révolutionnaires nationales de la bourgeoisie capitaliste. Mais, en même temps, les rangs nombreux des paysans reçoivent en la personne de l’avant-garde communiste consciente de véritables chefs révolutionnaires.

La réunion de l’oppression militaire nationaliste de l’impérialisme étranger, de l’exploitation capitaliste par la bourgeoisie indigène et par la bourgeoisie étrangère, ainsi que la survivance de la servitude féodale, créent des conditions dans lesquelles le prolétariat naissant se développera rapidement et se mettra à la tête du large mouvement des paysans.

Le mouvement populaire révolutionnaire aux Indes, dans les autres colonies, est devenu maintenant partie intégrante de la révolution mondiale des travailleurs, dans la même mesure que le soulèvement du prolétariat dans les pays capitalistes de l’ancien ou du nouveau monde. V. RAPPORTS INTERNATIONAUX

27. La situation générale de l’économie mondiale et, avant tout, la ruine de l’Europe déterminent une longue période de lourdes difficultés économiques, de secousses, de crises partielles et générales, etc. Les rapports internationaux, tels qu’ils s’établirent comme résultat de la guerre et du traité de Versailles, rendent la situation sans issue.

L’impérialisme a été engendré par les besoins des forces productrices tendant à supprimer les frontières des Etats nationaux et à créer un territoire européen et mondial économique unique ; le résultat du conflit des impérialismes ennemis a été l’établissement dans l’Europe Centrale et Orientale de nouvelles frontières, de nouvelles douanes et de nouvelles armées. Au sens économique et pratique, l’Europe a été ramenée au Moyen-Age.

Sur une terre épuisée et ruinée, on entretient actuellement une armée une fois et demie plus grande qu’en 1914, c’est-à-dire à l’apogée de la « paix armée ».

28. La politique dirigeante de la France sur le continent européen peut être divisée en deux parties : l’une, attestant la rage aveugle de l’usurier prêt à étouffer son débiteur insolvable, et l’autre, représentée par la cupidité de la grande industrie pillarde en vue de créer, à l’aide des bassins de la Sarre, de la Ruhr et de la Haute-Silésie, les conditions favorables à un impérialisme industriel, susceptible de remplacer l’impérialisme financier en faillite.

Mais ces efforts vont à l’encontre des intérêts de l’Angleterre. La tâche de celle-ci consiste à séparer le charbon allemand du minerai français, dont la réunion est pourtant une condition indispensable à la régénération de l’Europe.

29. L’Empire Britannique paraît actuellement au sommet de sa puissance. Il a maintenu ses anciennes possessions et il en a conquis de nouvelles. Mais précisément le moment actuel montre que la situation prédominante de l’Angleterre est en contradiction avec sa déchéance économique effective. L’Allemagne, avec son capitalisme incomparablement plus progressif sous le rapport de la technique et de l’organisation, est écrasée par la force armée. Mais, en la personne des Etats-Unis économiquement maîtres des deux Amériques, se dresse en face de l’Angleterre un adversaire triomphant et plus menaçant que l’Allemagne. Grâce à une meilleure organisation et à une meilleure technique, le rendement du travail dans les industries des Etats-Unis est incomparablement supérieur à ce qu’il est en Angleterre. Les Etats-Unis produisent 65 à70 % du naphte consommé dans le monde entier et dont dépend l’usage des automobiles, celui des tracteurs, la flotte et l’aviation. La situation séculaire et presque monopolisée de l’Angleterre sur le marché du charbon est définitivement ruinée, l’Amérique a pris la première place. Son exportation en Europe augmente de façon menaçante. Sa flotte commerciale est presque égale à celle de l’Angleterre. Les Etats-Unis ne veulent plus se résigner au monopole mondial des câbles, détenu par l’Angleterre. Dans le domaine industriel, la Grande-Bretagne passe à la défensive et, sous prétexte de lutter contre la concurrence « malsaine » de l’Allemagne, s’arme de mesures protectionnistes contre les Etats-Unis. Enfin, tandis que la flotte militaire de l’Angleterre, comptant un grand nombre d’unités vieillies, s’est arrêtée dans son développement, le gouvernement Harding a repris le programme au gouvernement Wilson relativement aux constructions navales, lesquelles, au cours des deux ou trois prochaines années, donneront l’hégémonie des mers au pavillon américain.

La situation est telle que, ou l’Angleterre sera automatiquement repoussée à l’arrière-plan et, malgré sa victoire sur l’Allemagne, deviendra une puissance de second ordre, ou bien – et elle s’y croit déjà obligée – elle engagera à fond, dans un très prochain avenir, toutes les forces par elle acquises dans le passé dans une lutte à mort avec les Etats-Unis.

C’est dans cette perspective que l’Angleterre maintient son alliance avec le Japon et s’efforce, au prix de concessions de plus en plus grandes, d’acquérir l’appui ou, tout au moins, la neutralité de la France.

La croissance du rôle international – dans les limites du continent – de cette dernière au cours de l’année écoulée a pour cause non un affaiblissement de la France, mais un affaiblissement international de l’Angleterre.

La capitulation de l’Allemagne en mai dernier, dans la question des contributions de guerre, signale partout une victoire temporaire de l’Angleterre et assure la chute économique ultérieure de l’Europe centrale, sans exclure, dans un avenir rapproché, l’occupation par la France du bassin de la Ruhr et de la Haute-Silésie.

30. L’antagonisme du Japon et des Etats-Unis, provisoirement dissimulé à la suite de leur participation à la guerre contre l’Allemagne, développe en ce moment ouvertement ses tendances. Le Japon s’est, par suite de la guerre, rapproché des côtes américaines, ayant reçu dans l’Océan Pacifique des îles d’une grande importance stratégique.

La crise de l’industrie rapidement développée du Japon a de nouveau réveillé la question de l’émigration ; le Japon, pays à population dense, et pauvre en ressources naturelles, est obligé d’exporter des marchandises ou des hommes. Dans un cas comme dans l’autre, il se heurte aux Etats-Unis, en Californie, en Chine et sur l’île de Jap.

Le japon dépense plus de la moitié de son budget pour l’armée et pour la flotte. Dans la lutte de l’Angleterre avec l’Amérique, le Japon aura sur mer le rôle joué sur terre par la France dans la guerre avec l’Allemagne. Le Japon profite actuellement de l’antagonisme entre la Grande-Bretagne et l’Amérique, mais la lutte décisive de ces deux géants pour la domination du monde se décidera finalement à son détriment.

31. Le grand massacre récent fut européen par ses causes et par ses principaux participants. L’axe de la lutte, c’était l’antagonisme entre l’Angleterre et l’Allemagne. L’intervention des Etats-Unis élargit les cadres de la lutte, mais ne l’écarte pas de sa tendance fondamentale ; le conflit européen fut résolu au moyen du monde entier. La guerre, qui résolut à sa manière le différend entre l’Angleterre et l’Allemagne, non seulement n’a pas résolu la question des rapports entre les Etats-Unis et l’Angleterre, mais, au contraire, l’a reposée au premier plan dans toutes ses proportions, en tant que question fondamentale de la politique mondiale, de même qu’elle a posé une question de second ordre, celle des rapports entre les Etats-Unis et le Japon. La dernière guerre a de la sorte été la préface européenne à la guerre véritablement mondiale qui décidera de la domination impérialiste exclusive.

32. Mais ce n’est là qu’un des axes de la politique mondiale. Il y a un autre axe encore : la Fédération des Soviets russes et la III° Internationale sont nées des conséquences de la dernière guerre. Le groupement des forces révolutionnaires internationales est entièrement dirigé contre tous les groupements impérialistes.

La conservation de l’alliance entre l’Angleterre et la France ou, au contraire, sa destruction a le même prix au point de vue des intérêts du prolétariat et au point de vue de la paix que le renouvellement ou le non-renouvellement de l’alliance anglo-japonaise, que l’entrée (ou le refus d’entrer) des Etats-Unis dans la Société des Nations. Le prolétariat ne saurait voir une grande garantie de paix dans le groupement passager, cupide et sans foi des Etats capitalistes dont la politique, évoluant de plus en plus autour de l’antagonisme anglo-américain, l’entretient en préparant une sanglante explosion.

La conclusion, par quelques pays capitalistes, de traités de paix et de conventions commerciales avec la Russie soviétique ne signifie pas, loin de là, la renonciation de la bourgeoisie mondiale à la destruction de la République des Soviets. On ne peut y voir qu’un changement peut-être passager de formes et de méthodes de lutte. Le coup d’état japonais en Extrême-Orient signifie peut-être le commencement d’une nouvelle période d’intervention armée.

Il est absolument évident que, plus le mouvement révolutionnaire prolétarien mondial se ralentit, et plus les contradictions de la situation internationale économique et politique stimulent inévitablement la bourgeoisie à tenter de nouveau de provoquer un dénouement par les armes à l’échelle mondiale. Cela voudrait dire que le « rétablissement de l’équilibre capitaliste » après la nouvelle guerre se baserait sur un épuisement économique et sur un recul de la civilisation, tels qu’en comparaison de la situation actuelle de l’Europe, il semblerait le comble du bien-être.

33. Quoique l’expérience de la dernière guerre ait confirmé avec une certitude terrifiante que « la guerre est un calcul trompeur » – vérité qui contient tout le pacifisme, tant socialiste que bourgeois – la préparation de la nouvelle guerre, préparation économique, politique, idéologique et technique, se poursuit à vive allure dans tout le monde capitaliste. Le pacifisme humanitaire anti-révolutionnaire est devenu une force auxiliaire du militarisme.

Les social-démocrates de toutes nuances et les syndicalistes d’Amsterdam insufflent au prolétariat international la conviction de la nécessité de s’adapter aux règles économiques et au droit international des Etats, tels qu’ils ont été établis par suite de la guerre, et apparaissent ainsi comme des auxiliaires insignes de la bourgeoisie impérialiste dans la préparation du nouveau massacre qui menace de détruire définitivement la civilisation humaine. VI. LA CLASSE OUVRIÈRE APRÈS LA GUERRE

34. Au fond, la question du rétablissement du capitalisme sur les bases tracées plus haut se résume ainsi : la classe ouvrière est-elle disposée à faire, dans des conditions nouvelles incomparablement plus difficiles, les sacrifices indispensables pour affermir les conditions de son propre esclavage, plus étroit et plus dur qu’avant la guerre ?

Pour restaurer l’économie européenne, en remplacement de l’appareil de production détruit pendant la guerre, une forte création nouvelle de capital serait nécessaire. Cela ne serait possible que si le prolétariat était prêt a travailler davantage dans des conditions d’existence très inférieures. C’est ce que les capitalistes demandent ; c’est ce que lui conseillent les chefs traîtres des Internationale jaunes : d’abord aider à la restauration du capitalisme, ensuite lutter pour l’amélioration de la situation des ouvriers. Mais le prolétariat d’Europe n’est pas prêt à se sacrifice, il réclame une amélioration de ses conditions d’existence, ce qui actuellement est en contradiction absolue avec les possibilités objectives du capitalisme. D’où les grèves et les insurrections sans fin et l’impossibilité de restaurer l’économie européenne. Rétablir le cours du change, c’est pour divers Etats européens (Allemagne, France, Italie, Autriche, Hongrie, Pologne, Balkans) avant tout se débarrasser de charges dépassant la mesure de leurs forces, c’est-à-dire se déclarer en faillite ; c’est aussi donner une puissante impulsion à la lutte de toutes les classes pour une nouvelle répartition du revenu national. Rétablir le cours du change, c’est à l’avenir diminuer les dépenses de l’Etat au détriment des masses (renoncer à fixer le salaire minimum, le prix des articles de consommation générale), c’est empêcher l’arrivée des articles de première nécessité à meilleur marché provenant de l’étranger et relever l’exportation en diminuant les frais de la production, c’est-à-dire encore une fois, au premier chef, renforcer l’exploitation de la masse ouvrière. Toute mesure sérieuse, tendant à rétablir l’équilibre capitaliste, ébranle plus encore l’équilibre déjà rompu des classes et donne un nouvel élan à la lutte révolutionnaire. La question de savoir si le capitalisme peut se régénérer devient par conséquent une question de lutte entre forces vivantes : celles des classes et des partis. Si, des deux classes fondamentales, la bourgeoisie et le prolétariat, l’une, la dernière, renonçait à la lutte révolutionnaire, l’autre, la bourgeoisie, retrouverait en fin de compte, indubitablement, un nouvel équilibre capitaliste – équilibre de décomposition matérielle et morale – au moyen de nouvelles crises, de nouvelles guerres, de l’appauvrissement poursuivi de pays entiers et de la mort de dizaines de millions de travailleurs.

Mais la situation actuelle du prolétariat international ne donne guère de raisons de pronostiquer cet équilibre.

35. Les éléments sociaux de stabilité, de conservatisme, de tradition, ont perdu la plus grande partie de leur autorité sur l’esprit des masses laborieuses. Si la social-démocratie et les trade-unions conservent encore quelque influence sur une partie considérable du prolétariat, grâce à l’héritage de l’appareil d’organisation, du passé, cette influence est tout à fait inconsistante. La guerre a modifié non seulement l’état d’esprit, mais la composition même du prolétariat et ces modifications sont tout à fait incompatibles avec l’organisation graduelle d’avant la guerre.

Au sommet du prolétariat, dans la plupart des pays domine encore la bureaucratie ouvrière extrêmement développée, étroitement unie, qui élabore ses propres méthodes et ses procédés de domination, et se rattache par des milliers de liens aux institutions et aux organes de l’Etat capitaliste.

Vient ensuite un groupe d’ouvriers, le mieux placé dans la production, occupant ou comptant occuper des postes d’administration, et qui sont l’appui le plus sûr de la bureaucratie ouvrière.

Puis la vieille génération des social-démocrates et des syndicalistes ouvriers qualifiés pour la plupart, rattachés à leur organisation par des dizaines d’années de lutte et qui ne peuvent se décider à rompre avec elle, malgré ses trahisons et ses faillites. Toutefois, dans bien des branches de production, les ouvriers qualifiés sont mélangés à des ouvriers non qualifiés, des femmes surtout.

Viennent encore des millions d’ouvriers qui ont fait l’apprentissage de la guerre, qui sont familiarisés avec le maniement des armes et prêts, pour la plupart, à s’en servir contre l’ennemi de classe, à la condition toutefois d’une préparation sérieuse, préalable, d’une ferme direction, choses indispensables au succès.

Puis des millions de nouveaux ouvriers, d’ouvrières en particulier, attirés dans l’industrie pendant la guerre et communiquant au prolétariat non seulement leurs préjugés petits-bourgeois, mais encore leurs aspirations impatientes vers de meilleures conditions d’existence.

Enfin, des millions de jeunes ouvriers et ouvrières élevés pendant la tempête révolutionnaire, plus accessibles à la parole communiste, brûlant du désir d’agir.

En dernier lieu, une gigantesque armée de chômeurs, pour la plupart déclassés et mi-déclassés, reflétant le plus vivement dans ses fluctuations le cours de la décadence de l’économie capitaliste et tenant l’ordre bourgeois sous sa constante menace.

Ces éléments du prolétariat, si divers par leur origine et leur caractère, ne sont entraînés dans le mouvement après la guerre, ni simultanément, ni de la même manière. De là, les hésitations, les fluctuations, les progrès et les reculs de la lutte révolutionnaire. Mais, dans son écrasante majorité, la masse prolétarienne serre promptement les rangs parmi la ruine de toutes ses anciennes illusions, l’effrayante incertitude de la vie quotidienne, devant la toute-puissance du capital concentré, devant les méthodes de brigandage de l’Etat militarisé. Cette masse, qui compte de nombreux millions d’hommes, cherche une direction ferme et claire, un programme net d’action, et crée par là même une base au rôle décisif que le parti communiste cohérent et centralisé est appelé à jouer.

36. La situation de la classe ouvrière s’est évidemment aggravée pendant la guerre. Certains groupes d’ouvriers ont prospéré. Les familles dans lesquelles quelques membres ont pu travailler dans les usines pendant la guerre ont même réussi a maintenir et à élever leur niveau d’existence. Mais, d’une façon générale, le salaire n’a pas augmenté proportionnellement à la cherté de la vie.

Dans l’Europe Centrale, le prolétariat a, pendant la guerre, été voué à des privations toujours croissantes. Dans les pays continentaux de l’Entente, la chute du niveau d’existence fut moins brutale jusqu’à ces temps derniers. En Angleterre, le prolétariat arrêta, pendant la dernière période de la guerre, au moyen d’une lutte énergique, le processus d’aggravation des conditions de son existence.

Aux Etats-Unis, la situation de quelques couches de la classe ouvrière s’est améliorée, quelques couches ont conservé leur ancienne situation ou ont subi un abaissement de leur niveau d’existence.

La crise s’abattit sur le prolétariat du monde entier avec une force terrifiante. La réduction des salaires dépassa la baisse des prix. Le nombre des chômeurs et des demi-chômeurs devient énorme, sans précédent dans l’histoire du capitalisme. Les fréquents changements dans les conditions de l’existence personnelle influent très défavorablement sur le rendement du travail, mais ils excluent la possibilité d’établir l’équilibre des classes sur le terrain fondamental, c’est-à-dire sur celui de la production. L’incertitude des conditions d’existence, reflétant l’inconsistance générale des conditions économiques nationales et mondiales, constitue à présent le facteur le plus révolutionnaire. VII. PERSPECTIVES ET TÂCHES

37. La guerre n’a pas déterminé immédiatement la révolution prolétarienne. La bourgeoisie note ce fait, avec une certaine apparence de raison, comme sa plus grande victoire.

Il n’y a qu’un esprit borné petit-bourgeois qui puisse voir la faillite du programme de l’Internationale Communiste dans le fait que le prolétariat européen n’a pas renversé la bourgeoisie pendant la guerre ou immédiatement après. Le développement de l’Internationale Communiste dans la révolution prolétarienne n’implique pas la fixation dogmatique d’une date déterminée au calendrier de la révolution, ni l’obligation d’amener mécaniquement la révolution à la date fixée. La révolution était et reste une lutte de forces vivantes sur les bases historiques données. La destruction de l’équilibre capitaliste par la guerre à l’échelle mondiale a créé des conditions favorables pour les forces fondamentales de la révolution, pour le prolétariat. Tous les efforts de l’Internationale Communiste étaient et restent dirigés vers l’utilisation complète de cette situation.

Les divergences entre l’Internationale Communiste et les social-démocrates des deux groupes ne consistent pas en ce que nous aurions déterminé une date fixe pour la révolution, alors que les social-démocrates nient la valeur de l’utopie et du « putschisme » (tentatives insurrectionnelles) ; ces divergences résident en ce que les social-démocrates réagissent contre le développement révolutionnaire effectif, en aidant de toutes leurs forces, au gouvernement aussi bien que dans l’opposition, au rétablissement de l’équilibre de l’Etat bourgeois, tandis que les communistes profitent de toutes les occasions, de tous les moyens et de toutes les méthodes pour renverser et écraser l’Etat bourgeois par la dictature du prolétariat.

Au cours des deux années et demie écoulées depuis la guerre, le prolétariat des différents pays a manifesté tant d’énergie, tant de disposition à la lutte, tant d’esprit de sacrifice, qu’il aurait pu suffire largement à sa tâche et accomplir une révolution triomphante s’i1 s’était trouvé à la tête de la classe ouvrière un parti communiste réellement international, bien préparé et fortement centralisé. Mais diverses causes historiques et les influences du passé ont placé à la tête du prolétariat européen, pendant la guerre et depuis, l’organisation de la II° Internationale, qui est devenue et qui reste un instrument politique inappréciable aux mains de la bourgeoisie.

38. En Allemagne, vers la fin de l’année 1918 et au commencement de 1919, le pouvoir appartenait en fait à la classe ouvrière. La social-démocratie – majoritaires et indépendants – les syndicats, firent agir toute leur influence traditionnelle et tout leur appareil pour remettre ce pouvoir entre les mains de la bourgeoisie.

En Italie, le mouvement révolutionnaire impétueux du prolétariat a crû de plus en plus pendant les derniers dix-huit mois et seul le manque de caractère d’un parti socialiste petit-bourgeois, la politique de trahison de la fraction parlementaire, l’opportunisme lâche des organisations syndicales ont pu permettre à la bourgeoisie de rétablir son appareil, de mobiliser sa garde blanche, de passer à l’attaque contre le prolétariat momentanément découragé par la faillite de ses vieux organes dirigeants.

Le puissant mouvement gréviste des dernières années en Angleterre s’est constamment brisé contre la force armée de l’Etat, qui intimidait les chefs des trade-unions. Si ces chefs étaient restés fidèles à la cause de la classe ouvrière, on aurait quand même pu, malgré tous ses défauts, faire servir aux combats révolutionnaires le mécanisme des trade-unions. Lors de la dernière crise de la « Triple Alliance » apparut la possibilité d’une collusion révolutionnaire avec la bourgeoisie, mais cette collision fut entravée par l’esprit conservateur, la poltronnerie et la traîtrise des chefs syndicaux ; si l’organisme des trade-unions anglais fournissait en ce moment, dans l’intérêt du socialisme, seulement la moitié du travail qu’il effectue dans l’intérêt du capital, le prolétariat anglais s’emparerait du pouvoir avec le minimum de sacrifices et pourrait s’atteler à la tâche de réorganisation systématique du pays.

Ce que nous venons de dire s’applique dans une mesure plus ou moins grande à. tous les pays capitalistes.

39. Il est absolument incontestable que la lutte révolutionnaire du prolétariat pour le pouvoir manifeste à l’heure actuelle à l’échelle mondiale un certain fléchissement, un certain ralentissement. Mais, au fond des choses, il n’était pas permis de s’attendre à ce que l’offensive révolutionnaire d’après-guerre, dans la mesure où elle ne donna pas d’emblée la victoire, se développât suivant une ligue ininterrompue. Le développement politique a aussi ses cycles, ses hauts et ses bas. L’ennemi ne reste pas passif : il combat lui aussi. Si l’attaque du prolétariat n’est pas couronnée de succès, la bourgeoisie passe à la première occasion à la contre-attaque. La perte par le prolétariat de quelques positions conquises sans difficulté entraîne une certaine dépression dans ses rangs. Mais s’il reste incontestable qu’à l’époque où nous vivons, la courbe du développement capitaliste est, d’une façon générale, descendante avec des mouvements passagers de relèvement, la courbe de la révolution est montante avec quelques fléchissements.

La restauration du capitalisme a pour condition sine qua non l’intensification de l’exploitation, la perte de millions de vies humaines, l’abaissement pour des millions d’êtres humains des conditions moyennes d’existence au-dessous du niveau minimum (Existenzminimum), l’insécurité perpétuelle du prolétariat, ce qui est un facteur constant de grève et de révolte. C’est sous la pression de ces causes et dans les combats qu’elles engendrent que croît la volonté des masses de renverser la société capitaliste.

40. La tâche capitale du Parti Communiste dans la crise que nous traversons est de diriger les combat défensifs du prolétariat, de les élargir, de les approfondir, de les grouper et de les transformer – selon le processus du développement – en combats politiques pour le but final. Mais Si les événements se développent plus lentement et qu’une période de relèvement succède, dans un nombre plus ou moins grand de pays, à la crise économique actuelle, cela ne saurait en aucune manière être interprété comme l’avènement d’une époque d’« organisation ». Aussi longtemps que le capitalisme existera, les fluctuations du développement seront inévitables. Ces fluctuations accompagneront le capitalisme dans son agonie comme elles l’ont accompagné dans sa jeunesse et dans sa maturité.

Au cas où le prolétariat serait repoussé par l’attaque du Capital dans la crise actuelle, il passera à l’offensive dès qu’il se manifestera quelque amélioration dans la situation. Son offensive économique qui, dans ce dernier cas, serait inévitablement menée sous les mots d’ordre de revanche contre toutes les mystifications du temps de guerre, contre tout le pillage et tous les outrages infligés pendant la crise, aura, pour cette même raison, la même tendance à se transformer en guerre civile ouverte que la lutte défensive actuelle.

41. Que le mouvement révolutionnaire au cours de la prochaine période suive un cours plus animé ou plus ralenti, le parti communiste doit, dans les deux cas, devenir un parti d’action. il est à la tête des masses combattantes, il formule fermement et clairement des mots d’ordre de combat, il dénonce les mots d’ordre équivoques de la social-démocratie, basés toujours sur le compromis. Le parti communiste doit s’efforcer, au cours de toutes les alternatives du combat, de renforcer par des moyens d’organisation ses nouveaux points d’appui ; il doit former les masses aux manœuvres actives, les armer de nouvelles méthodes et de nouveaux procédés, basés sur le choc direct et ouvert avec les forces de l’ennemi. En profitant de chaque répit pour s’assimiler l’expérience de la phase précédente de la lutte, le parti communiste doit s’efforcer d’approfondir et d’élargir les conflits de classe et de les relier sur une échelle nationale et internationale dans l’idée du but et de l’action pratique, de façon qu’au sommet du prolétariat soient brisées toutes les résistances dans la voie de la dictature et de la Révolution sociale.


La dictature du prolétariat (préfaces d’Eugen Varga)

Les Révolutions bourgeoises, comme celles du dix-huitième siècle, se précipitent de succès en succès ; leurs effets dramatiques sont comme des surenchères ; les hommes et les choses semblent saisis d’un tourbillon de feu ; l’extase emporte tous les esprits ; mais ces Révolutions, sont de courte durée ; elles ont vite atteint leur point culminant, et un long marasme s’empare de la société avant qu’elle n’ait appris à s’approprier de sang-froid les résultats de sa période de tumultueuse tourmente.

Au contraire, les Révolutions prolétariennes, comme celles du dix-neuvième siècle, font constamment elles-mêmes leur propre critique, interrompent continuellement leur marche, reviennent sur ce qui paraissait définitivement fini, — pour le recommencer & nouveau, — raillent avec un cruel acharnement les insuffisances, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, ont l’air de ne renverser leur adversaire que pour qu’il prenne au contact du sol de nouvelles forces et pour qu’il se dresse devant elles plus gigantesques encore, enfin reculent sans cesse avec épouvante devant l’immensité de la tâche infinie qu’elles poursuivent, jusqu’à ce que soit créée la situation qui rend impossible tout retour en arrière...

(Karl marx : Le XVIII Brumaire de Louis-Napoléon.)

Minée par ces chefs ouvriers qui « reculaient de peur devant l’immensité de leur propre tâche », abandonnée par les prolétaires des Etats voisins, la République des Soviets de Hongrie, — cette vague triomphante déferlant sur l’Occident, à la pointe extrême de la mer de flammes de la Révolution russe, — succomba dans la lutte contre la soldatesque roumaine et tchèque, appuyée par toutes les puissances impérialistes. Les chefs les plus exposés, prévoyant l’inéluctable réaction his­torique de la Terreur Blanche, quittèrent le pays et trouvèrent en Autriche un piteux asile.

Interné au château de Karlstein, privé de toutes communications avec le monde extérieur, j’ai eu, six mois durant, temps et loisir pour méditer sur les « insuffisances, les faiblesses et les misères du la première tentative ». Cet ouvrage est le fruit de cette méditation. Il porte la marque de son origine : je n’avais à ma disposition que très peu de livres et aucun document statistique. J’ai dû travailler, — et parfois même citer, — de mé­moire. De là de légères inexactitudes...

Poursuivi par les sbires de la Terreur Blanche maîtresse de la Hongrie, inculpé de meurtre, de pillage et de fabrication de fausse monnaie, ca­lomnié par la presse capitaliste de tout l’univers, abandonné par nombre de bons camarades d’autre­fois, — que la dure réalité de la lutte prolétarienne des classes rejetait avec effroi vers l’idylle de la démocratie bourgeoise, — je déclare, en dépit de la défaite, ouvertement et catégoriquement, qu’il n’y a pas d’autre chemin pour parvenir à la société socialiste que la dictature du prolétariat.

Les modalités de cette dictature peuvent être diverses : il y aura, probablement, des pays où ce n’est pas le système russe des Soviets, mais un autre système d’organisation prolétarienne qui sera la base de la dictature. Il y aura peut-être des pays où même le parlementarisme sera conservé dans la période dictatoriale. Et il y aura, — nous osons l’espérer, — des pays où la dictature s’ac­complira sans terrorisme. Il serait insensé de vou­loir prédire les modalités que comportera le de­venir historique d’un ordre social nouveau ; mais sans une dictature du prolétariat, — c’est-à-dire sans un état de transition dans lequel le prolé­tariat constitue la classe dominante et règle la politique du pays, à l’exclusion de toutes les au­tres classes de la société capitaliste1, — le passage du capitalisme au socialisme est impossible.

Cette conviction, que Karl Marx exprimait déjà il y a un demi-siècle, se propage — malgré la chute rapide de la dictature en Finlande, en Ba­vière et en Hongrie — extrêmement vite. En Alle­magne, le parti social-démocratique indépendant a adopté à l’unanimité, lors de son dernier congrès, ce principe d’action. En Italie, le Parti socialiste a remporté avec ce programme, aux élec­tions, une superbe victoire. En Angleterre et en Amérique, le mouvement ouvrier revêt des formes qui sont très proches de l’idée et des méthodes de la dictature. Les énormes succès militaires de la République des Soviets en 1919, la dissolution de toutes les armées contre-révolutionnaires en Rus­sie, montrent que le principe de la souveraineté du prolétariat a pris solidement racine dans l’âme de la majorité de la population russe politique­ment active et qu’il est devenu par là invincible.

Or, il est impossible, à la longue, que capita­lisme et socialisme coexistent l’un à côté de l’au­tre. Il est impossible que le prolétariat allemand anglais et américain, qui constitue dans chacun de ces pays la majorité absolue de la population, supporte éternellement avec placidité le joug du capitalisme si en Russie le régime prolétarien non seulement subsiste, mais encore, comme l’ont montré les derniers événements, se fortifie mili­tairement, économiquement et intellectuellement. Ou la Russie prolétarienne doit périr, ou le prolé­tariat des autres pays capitalistes doit s’emparer également de l’hégémonie politique.

J’ai foi dans le triomphe de la Révolution, parce que le capitalisme, — comme je l’explique dans le premier chapitre de cet ouvrage, — est incapable de procurer au prolétariat celte élévation positive du standard de vie qui seule pourrait en­traver son élan révolutionnaire. C’est cette con­viction que la Révolution prolétarienne est inévi­table qui m’a engagé à publier cet écrit, si incom­plet et si plein de lacunes qu’il puisse être. Peut-être contribuera-t-il, pour sa modeste part, à abré­ger « les douleurs de l’enfantement de la société nouvelle ».

Mon travail n’est rien moins qu’un ouvrage d’a­gitation ou de justification. Je dévoile sans peur toutes les fautes que nous avons commises pen­dant la dictature des Soviets en Hongrie ; j’indique dans chaque cas si les décisions prises furent réel­lement exécutées ou si elles n’existèrent que sur le papier.

Loin de moi aussi l’intention de donner des « re­cette » » aux prolétaires des autres pays. Ce serait là une naïveté réprouvée par l’Histoire. Mon des­sein est celui-ci : exposer les problèmes généraux de la politique économique de toute dictature du prolétariat, envisager les solutions théoriquement possibles, et puis décrire les résultats des tenta­tives que nous avons faites en Hongrie pour ré­soudre ces problèmes. La connaissance de ces réa­lités ne peut être que profitable au prolétariat de tous les pays. A chacun d’eux de voir quel parti il peut tirer de l’expérience acquise en Hongrie...

Quelques mots sur la méthode. C’est celle du marxisme. De mêne que, méthodologiquement, Karl Marx partait de cette hypothèse que le ré­gime de production capitaliste était seul en vi­gueur, et qu’il n’accordait que peu d’attention aux vestiges du système économique féodal, le point principal est ici, naturellement, l’essor des for­mes nouvelles de l’Economie ; ces formes qui, nées au sein du capitalisme, n’ont fait, sous le régime de la dictature, que se développer, tout en se dépouillant de leur caractère d’antagonisme.

La vie économique de la période de dictature est divisée en deux parties. A côté du commu­nisme prolétarien subsistent les traces du système individualiste Ces dernières disparaissent lente­ment et font place au système communiste. C’est là le stade suprême de la dictature du prolétariat. Il n’y a plus alors ni prolétaires, ni bourgeois, il n’y a plus qu’une communauté d’hommes cultivés travaillant librement..

On suppose par là qu’avec la disparition de la propriété privée disparaît aussi l’idéologie cupide et égoïste corrélative à cette forme de propriété. La nécessité de la dictature du prolétariat ne finit pas avec la disparition de la propriété privée des moyens de production, mais seulement avec la disparition de l’idéologie capitaliste, cupidement égoïste. La dictature du prolétariat ne peut être remplacée par le socialisme que quand la trans­formation idéologique est terminée, c’est-à-dire quand la mentalité cupidement égoïste propre au capitalisme a également disparu. Cela demandera bien une génération.

En étudiant sans parti pris le développement de la dictature des Soviets en Hongrie, il apparaît, d’une façon générale que, dans les périodes révo­lutionnaires, il faut accorder à l’idéologie une im­portance bien plus grande que ne le croient un grand nombre de marxistes. Le péril, pour la du­rée du régime prolétarien, est bien moins dans la résistance active que font les classes dirigean­tes qui viennent d’être dépossédées et en qui s’ex­prime une juste compréhension de leurs intérêts de classe, que dans la résistance passive de lar­ges couches du prolétariat lui-même, lequel ne peut se dégager de l’idéologie étrangère que lui a imposée le système d’oppression intellectuelle de l’Etat capitaliste. Cette grande importance de l’idéologie et des agissements politiques qui en dérivent nous a amené, en traitant des problèmes économiques, à y incorporer sans cesse, comme des facteurs décisifs, la politique et l’idéologie. S’en tenir strictement aux faits purement écono­miques eût donné un tableau mieux défini, sans doute, mais plus éloigné du réel...

J’ai eu dans mon travail l’assistance de mes compagnons d’internement. Je dois notamment à Béla Kun et à Jules Lengyel nombre de précieuses indications ; qu’ils reçoivent l’expression de ma plus cordiale gratitude.

Karlstein, le 10 janvier 1920. Préface de la Deuxième Édition

Habent sua fata libelli... Les livres ont leur des­tinée. La destinée du mien a été d’être utilisé par la presse capitaliste et social-démocratique pour ses campagnes contre le bolchevisme. Des phrases détachées, recousues ensuite sous forme d’articles, ont fait le tour de cette presse-là, depuis le Právo lidu jusqu’au Temps, pour descendre encore jus­qu’aux plus misérables feuilles de choux de la presse allemande qui se sont donné pour objectif professionnel l’anéantissement des communistes.

Comment remédier à cela ? J’y ai longuement réfléchi ; j’ai relu mon ouvrage avec attention et, finalement, j’ai trouvé qu’il serait plus nuisible d’y changer, même une seule phrase, sous pré­texte qu’on pourrait s’en servir comme d’une arme contre le communisme. Ou bien faudrait-il que je dissimule à l’avant-garde du prolétariat le fait que la période initiale de la dictature est une époque de combats les plus durs ? Combat contre la bourgeoisie vaincue, mais qui se défend tou­jours opiniâtrement, et combat contre la mentalité vacillante ou hostile des paysans ; combat contre l’inexpérience du prolétariat dans le maniement de la puissance publique et, ce qui est encore plus grave, combat contre la mentalité bourgeoise, contre la « survivance de l’idéologie » au sein même du prolétariat victorieux ? Faudrait-il donc que je cache toutes les difficultés que nous avons rencontrées, afin de ne point intimider les tra­vailleurs avant la bataille ? Jamais de la vie ! Les ouvriers qui ne se font communistes que dans l’espoir d’une amélioration immédiate de leur si­tuation, laisseront en plan la dictature à la première difficulté venue. Nous l’avons bien vu en Hongrie ! La dictature a besoin d’une garde ou­vrière à l’épreuve des vicissitudes du sort, qui brave tous les obstacles et qui fasse bloc en un Parti Communiste fortement discipliné ! Des gens à qui l’on ne pourrait pas indiquer les difficultés qui viennent parce que cela leur enlèverait le courage de la lutte, ne sauraient être que l’enjeu, mais non les champions de la lutte des classes qu’exige la révolution...

Voici un an que mon livre est écrit. J’ai passé les cinq derniers mois en Russie à étudier les choses de ce pays. Si j’avais aujourd’hui à écrire ce livre, je pourrais déjà, sur plus d’un point, apporter une solution définitive à raison même de l’expérience acquise en Russie et dont, alors, je n’avais pas connaissance. Mais, même aujour­d’hui, je n’aurais à écrire rien d’essentiellement différent. Et je suis heureux do pouvoir noter que ce facteur psychique auquel j’attachais une importance particulière — la mentalité conservatrice des masses ouvrières, la survivance de l’idéologie en face du bouleversement des bases économiques, — a été également constaté par nos camarades russes les plus marquants. « La dictature du prolétariat, écrit Lénine, dans la Maladie infantile du Communisme, est la guerre la plus dure, la plus violente, la plus implacable, que la classe nouvelle mène contre le plus redoutable des enne­mis : la bourgeoisie..., dont la puissance ne ré­side pas seulement dans la puissance du capital international, dans la force et la solidité des ap­puis internationaux que possède la bourgeoisie, mais aussi dans la puissance de l’habitude... »

Trotsky (Terrorisme et Communisme) signale encore plus nettement ce fait de la survivance de l’idéologie ; « La structure sociale du peuple retarde beaucoup sur le développement de ses forces productives... La conscience des masses, de son côté, reste extrêmement en retard sur le dévelop­pement de l’état social ; la conscience des vieux partis socialistes retarde de toute une époque sur l’opinion des masses, et la conscience des vieux leaders parlementaires et trade-unionistes, laquelle est encore plus réactionnaire que la conscience de leur parti, représente un noyau rigide que jus­qu’à l’heure présente, l’Histoire n’a pu ni digérer, ni éliminer ».

Quant aux problèmes que j’ai traités dans ce livre, je dois dire ceci : la dictature du prolétariat a, il est vrai, soulevé en Russie encore de nou­veaux problèmes (transports, concessions), mais tous l.es problèmes que j’examine sont d’une im­portance capitale, même pour la Russie proléta­rienne. Bien qu’il existe une énorme différence entre la petite Hongrie, avec sa dictature s’y éta­blissant pacifiquement, et la gigantesque Russie, toute bouleversée par la Révolution, le fait même de la dictature a, dans les deux pays, soulevé des problèmes absolument identiques et conduit à d’identiques tentatives de solutions. Je vais main­tenant essayer d’esquisser, très brièvement, ce que les derniers développements historiques compor­tent de matière nouvelle a ajouter à la matière de ce livre. J’espère, qu bout d’une année, être en mesure de donner, dans un ouvrage particulier, un exposé détaillé de l’économie et de la politique économique de la Russie.

La crise du capitalisme se poursuit sans chan­gement. Tous les efforts faits par les capitalistes pour amener les ouvriers à accroître leur rende­ment, n’ont qu’un succès temporaire. Une nou­velle vague de grèves balaie tout devant elle. La crise d’après-guerre du capitalisme européen est encore aggravée par la crise de surproduction qu’il y a en Amérique.

La crise des matières nécessaires à la vie est, en Russie, déjà résolue en partie. La bonne organisation de l’administration des vivres permet d’approvisionner comme il convient les grands centres industriels, — Pétrograd, Moscou, Ivanovo, Voznessensk, etc. Par contre, le pays souf­fre de la pénurie de produits manufacturés. La longue guerre civile a, naturellement, beaucoup contribué à ralentir le développement de l’écono­mie communiste et, par conséquent, à retarder la fin de la crise des matières nécessaires à la vie.

La question de la discipline du travail et de l’accroissement du rendement du travail est aujour­d’hui encore un des problèmes les plus importants et les plus ardemment discutés de la Russie, notamment en connexion avec la question du rôle des syndicats dans l’Etat prolétarien. La guerre, qui a retenu sur le front la majeure et la meil­leure fraction des membres du Parti Communiste, a retardé la solution définitive, qui est la trans­formation de l’idéologie, des masses ouvrières, l’avènement d’un esprit communiste correspondant aux fondements de l’économie communiste et l’a­vènement d’une nouvelle discipline du travail ba­sée sur cet esprit. Tout le reste : salaire à for­fait, normalisation du travail de l’ouvrier, primes en argent et en nature, militarisation du travail, etc, ne peut être que des mesures transitoires permettant de maintenir le niveau de la production pendant l’époque nécessaire à la transformation des idéologies. La rénovation idéologique est en marche. Ses progrès et tout le développement éco­nomique de la Russie dépendent désormais de ce­ci : le prolétariat international est-il assez fort et assez conscient de lui-même, en tant que classe, pour empêcher, d’abord, une nouvelle attaque mi­litaire des impérialistes contre la Russie des So­viets, mais aussi pour dégager, par la constitu­tion de républiques soviétistes, la Russie de l’iso­lement économique où elle se trouve, et pour lui assurer les avantages de la division du travail entre les nations ? A ce point de vue, l’établisse­ment en Allemagne d’une république des Soviets serait tout spécialement d’une importance décisive. Car l’Allemagne produit, précisément, les instruments dont la Russie a besoin, avant tout, pour l’exploitation de ses énormes richesses en matières premières et en denrées alimentaires, Locomotives, machines de toute espèce, tracteurs et machines agricoles pour la mise en valeur des immenses terrains qui restent en jachère, dyna­mos pour l’achèvement des gigantesques installa­tions électriques qui se trouvent en construction, produits chimiques et pharmaceutiques, ingénieurs et organisations que possède l’Allemagne, voilà ce qu’il faudrait à la Russie. Les statistiques du commerce extérieur d’avant-guerre montrent l’é­norme importance des transactions entre l’Alle­magne et la Russie. Réunies, la Russie et l’Alle­magne peuvent tenir tête au monde entier.

La question agraire en Russie a traversé, au cours de ces trois dernières années, diverses pha­ses : expropriation révolutionnaire des grands domaines fonciers par la collectivité de la popula­tion paysanne, nivellement des fortunes villageoi­ses, grâce à l’action du Comité des Pauvres du Village, incorporation de l’économie paysanne dans l’économie communiste par le système du contingentement des fournitures et par un grand développement du système du troc. Enfin, voici la dernière phase : standardisation de l’économie paysanne par la constitution d’un Office public des ensemencements, détermination pour toutes les plantes de l’étendue des superficies à cultiver, application obligatoire de certains perfectionne­ments agricoles sous la direction et avec l’assis­tance d’agronomes de l’Etat. A coté de cela se poursuit la reconstitution de la grande culture, sous forme de domaines nationaux et de syndicats de culture, formés entre les paysans et les com­munes (colonies agricoles avec travail et consom­mation communistes).

Toutes ces phases n’ont pas encore été parcou­rues par la totalité de la Russie ; et je crois que, dans les pays d’Europe où, comme en Allemagne, le prolétariat l’emporte numériquement, certaines d’entre elles peuvent être laissées de côté.

La solution du problème financier est parvenu à un stade avancé. Bien que la masse du papier monnaie en circulation augmente de jour en jour, bien que l’Etat jette sur le marché toujours de nouveaux milliards, l’élimination de l’argent est en pleine voie de réalisation. Dans la comptabi­lité des entreprises publiques, l’argent a complètement disparu. Les ouvriers reçoivent, depuis le 1er janvier 1920, tous les produits alimentaires sans payer. Il n’y a plus d’impôts. Les chemins de fer et les tramways transportent gratuitement mar­chandises et voyageurs. Il y a déjà un grand nom­bre de gens — tous ceux qui sont nourris et logés dans des institutions d’Etat, — qui, pendant des semaines, n’ont pas un centime entre les mains. L’économie communiste exclut complètement l’ar­gent du système des transactions ; le pouvoir d’achat de l’argent n’intéresse plus que les gens qui vivent, totalement ou en partie, en dehors du régime communiste. Le temps viendra bientôt où il sera tout à fait indifférent pour l’économie com­muniste de savoir quelle quantité de denrées res­tées en dehors du monopole de l’Etat les paysans sont disposés à donner, en échange de ces vignettes en couleur qu’est le papier-monnaie. L’élimination de la monnaie est déjà si avancée qu le calcul en argent de la valeur relative des richesses produites dans les entreprises étatistes est, à l’heure actuelle, devenu impossible. La Russie est sur le point de commencer pratiquement le cal­cul des valeurs en heures de travail2. Si l’on réussit dans un pays à instaurer la dictature sans provoquer une longue guerre, il sera possible, là aussi, — sans qu’il se produise la dévalorisation presque complète de l’argent qui a eu lieu en Russie, — d’aboutir à exclure l’argent de l’écono­mie communiste, c’est-à-dire à le remplacer par des bons représentatifs des heures de travail ef­fectuées.

Cependant, tout le cours des développements économiques dépend des progrès de la révolution mondiale. Plus il y a d’Etats déjà passés de la dic­tature de la bourgeoisie à celle du prolétariat, et plus facilement s’opérera le passage de l’économie capitaliste et individualiste à l’économie prolétarienne et communiste. Et ceux qui se désespèrent sur les difficultés économiques que rencontre la (…)3 Russie est le champion isolé qui, lui tout seul, lutte depuis trois ans contre tout l’univers capi­taliste pour l’affranchissement de l’humanité. La tâche imposée à la Russie a été trop lourde. Il est grand temps que la révolution internationale se propage pour mettre fin a l’isolement de la Russie.

Ce n’est pas seulement dans l’intérêt de la Rus­sie ; ce n’est pas même, en première ligne, dans son intérêt ; l’absence d’une aide internationale ne peut pas réduire le prolétariat russe à s’effondrer, comme cela a été le cas de la petite Hongrie des Conseils. Mais le danger, c’est que la Russie ne puisse plus jouer le rôle de moteur de la révo­lution internationale. Car, on ne doit pas le laisser ignorer : il y a en Russie des communistes qui, fatigués d’avoir si longtemps attendu la révolu­tion européenne, voudraient finalement s’appuyer sur la base d’un isolement de la Russie. Cela si­gnifierait : paix avec les impérialistes, échange régulier de marchandises avec les pays capitalis­as et concessions de diverses sortes ; abandon de la propagande à l’étranger, pour satisfaire cer­taines exigences des puissances impérialistes. De cette manière se créerait un nouveau type d’Etat, dans lequel, sur la substruction d’une vaste masse paysanne, la classe ouvrière exerce le pouvoir. Cet Etat échangerait l’excédent de ses denrées alimen­taires et de ses matières premières contre les pro­duits du monde capitaliste, et de cette façon il con­tribuerait indirectement à la consolidation de l’or­dre capitaliste. Cette tendance, qui désirerait sta­biliser l’Etat prolétarien de Russie et son écono­mie prolétarienne, en le laissant isolé au milieu du monde capitaliste, est, aujourd’hui, encore fai­ble et peu importante. Mais elle peut devenir forte, si la Russie prolétarienne reste encore isolée pen­dant longtemps. Il est certain que les pays capi­talistes pourraient vivre en relations de voisinage pacifique avec une Russie qui considérerait la ré­volution sociale dans les autres pays comme une affaire qui lui est étrangère, et qui accepterait de participer paisiblement à l’échange international des marchandises.

Je suis loin de croire qu’une pareille immobili­sation de la Russie révolutionnaire puisse arrêter la marche de la révolution mondiale ; mais elle la ralentirait. Il peut se faire que l’occasion extrêmement favorable qui est actuellement fournie par la période d’ébranlement du capitalisme soit manquée. Dans ce cas, la lutte des classes oscillera longtemps encore, sans résultat décisif, jus­qu’à la prochaine guerre générale entre les vain­queurs d’aujourd’hui : Amérique, Japon et Angle­terre...

Il y a péril en la demeure !

Moscou, 3 janvier 1921. Préface de l’Édition Française

Il peut sembler étonnant aujourd’hui, plus de deux ans après la chute de la République hon­groise des Conseils, de publier, en langue fran­çaise, un livre traitant spécialement des expérien­ces de ladite République. La dictature ouvrière a pris fin depuis longtemps, mais la Terreur Blan­che, toujours sévissante en Hongrie montre que, malgré sa courte durée, la République des Con­seils a profondément impressionné les classes dirigeantes de l’Europe occidentale. Nous disons les classes dirigeantes d’Europe, car il est évident que, sans l’appui bienveillant des classes diri­geantes de l’Europe occidentale, et avant tout de la France, le régime de la Terreur Blanche en Hongrie ne pourrait durer.

Mais ce ne sont point ces raisons qui justifient la parution de notre livre. Ce qui donne à cet ouvrage une valeur historique, c’est que les expé­riences du gouvernement des Conseils hongrois, dans le domaine de l’organisation économique, re­présentent l’unique parallèle des expériences de la Russie Rouge. C’est seulement en mettant sur un même plan, pour les comparer, les expériences des deux pays qu’il est possible de voir ce qui est spécifiquement russe dans les événements présents de Russie et de juger quels sont les problèmes appelés à se répéter dans toute dictature, parce qu’appartenant à la dictature même et naissant avec elle. Car, bien que la République hongroise des Conseils n’ait duré que quatre mois et demi, elle permet cependant une comparaison, précisé­ment parce que, grâce à l’étendue restreinte de la Hongrie, maintes phases de son développement ont été parcourues plus vite qu’en Russie. Il va sans dire qu’il eût été préférable de recomposer entièrement le livre en prenant comme base les expériences russes. Mais le temps me manque et, de plus, j’ai l’intention d’écrire un livre traitant spécialement de l’administration et de l’économie de la Russie des Soviets. La difficulté en ceci est que tout y est toujours en évolution, alors que les expériences hongroises forment, hélas ! un tout achevé.

Maintenant, venons-en à la Russie. Dans la pré­face de la seconde édition de ce travail, j’ai ex­posé les traits principaux du développement de l’économie russe jusqu’en janvier 1921. Déjà, le lecteur y remarquera, assez clairement indiqué, le grand changement qui s’est opéré dans l’éco­nomie soviétique au cours de cette année. A ce sujet, nous sommes avant tout obligés d’appuyer sur le fait, que la chute de la République hongroise des Conseils et l’orientation nouvelle de l’écono­mie russe sont dues à une seule et même cause : l’isolement dans lequel ont été tenues les deux républiques soviétiques. L’isolement de la Hon­grie des Conseils a eu pour suite la chute com­plète du régime nouveau ; l’isolement de la Russie soviétique n’a pas conduit et ne pourra jamais conduire à la chute du gouvernement des Conseils, mais il a obligé les camarades russes à dévier de la ligne droite conduisant à l’établissement d’une économie communiste, et — ainsi que le dit Lé­nine — à faire plusieurs pas en arrière.

L’isolement de la Russie Rouge a permis aux contre-révolutionnaires, soutenus par les capitalis­tes de partout, de porter la guerre, renouvelée d’année en année, dans tout le pays ; il a contraint le prolétariat russe d’employer dans l’armée le meilleur de ses forces pour écraser le mouvement contre-révolutionnaire ; il a enlevé à la Russie la possibilité de profiter de la production économi­que mondiale, d’acheter à l’étranger les moyens de production que de tous temps elle s’y est pro­curés ; il a nourri sans cesse dans les rangs de la bourgeoisie l’espérance de pouvoir renverser, avec l’aide des capitalistes étrangers, le gouvernement prolétarien ; en un mot, il a empêché la marche de la reconstruction économique russe. Pendant ce temps, des changements se produisaient dans l’état des classes en Russie. Du prolétariat rural d’autrefois naquit, grâce au partage du sol — qui était dans les circonstances données le seul moyen d’intéresser les paysans pauvres au maintien de la dictature — la classe des paysans moyens qui, d’un sol à eux à l’aide des moyens de production leur appartenant par leur propre travail, tiraient leur subsistance

D’après la conception primitive du système éco­nomique russe, les paysans devaient livrer leur excédent entier de vivres pour l’alimentation de l’armée et de la population urbaine. Par contre, l’Etat avait à charge de les pourvoir de tous les objets industriels nécessaires, Pendant la guerre, le pouvoir des Soviets prit toutes les mesures pour que fût exécutée rigoureusement la première partie de ce programme. Mais, d’autre part, la guerre rendit impossible à la grande industrie toute nouvelle production et, par conséquent, ne permit point au nouveau régime de fournir aux paysans les objets industriels espérés. Le résul­tat de celte situation fut que rien ne poussait plus les millions et les millions de paysans russes à produire des vivres en excédent. Ce que j’ai ap­pelé dans mon livre eTendance au retour de l’éco­nomie primitive » s’affirma très fortement en Rus­sie : la superficie cultivée fut réduite ; les produits de la terre diminuèrent d’année en année ; les cultures spéciales à la Russie disparurent presque complètement. Et quand la guerre prit fin, les mil­lions de paysans russes manifestèrent clairement qu’ils n’étaient pas satisfaits de la politique éco­nomique poursuivie.

Le Parti Communiste russe, comme parti diri­geant du pays, avait à résoudre la question sui­vante : ou conserver pure l’idée communiste et perdre la puissance politique — car contre la vo­lonté unie des masses paysannes, la dictature du prolétariat, diminué et affaibli par la longue guerre soutenue et l’émigration, au village, n au­rait pu résister ; ou bien, comptant avec l’isole­ment dans lequel se trouvait le prolétariat russe, maintenir le pouvoir prolétarien d’une façon con­forme à la réalité de la situation. Nul doute que, dans l’intérêt de la révolution mondiale, il soit incomparablement plus avantageux pour le prolé­tariat d’un pays de 150 millions d’habitants de gar­der le pouvoir que de conserver dans sa pureté l’idée communiste en perdant ce pouvoir, acquis au prix de tant de difficultés, préparant par la même la voie à la réaction mondiale. Car les diri­geants de l’Internationale d’Amsterdam eux-mê­mes, qui avaient déversé dans le monde tant de calomnies sur la Russie des Soviets, n’en furent pas moins obligés de reconnaître, dans leur appel en faveur des victimes de la faim, que la chute de la République russe des Conseils aurait comme conséquence l’envahissement du monde par la réaction.

Le caractère du changement qui s’est opéré dans l’économie russe, on peut l’esquisser brièvement de la façon suivante : au lieu du monopole des vivres, l’établissement de l’impôt en nature. Celui-ci rend au paysan le stimulant qui le fera tra­vailler à l’élévation de sa production, car une fois l’impôt en nature versé, le travailleur de la terre peut disposer à sa guise de l’excédent de ses pro­duits. Pour le paysan, l’excédent de production n’a de signification que s’il peut en obtenir les arti­cles manufacturés dont il a besoin. Il était indis­pensable que ceci lui fût rendu possible. Et puis­que la grande industrie étatisée se trouvait mo­mentanément, à la suite de la guerre, à la suite du manque de vivres, de combustibles et de ma­chines autrefois importées, dans l’incapacité de produire les objets réclamés par le paysan, la li­berté de la petite industrie et du commerce local devait être rétablie.

Ce qui signifiait naturellement la possibilité d’une renaissance capitaliste. L’inauguration du système d’affermage des petites usines nationali­sées, qui eut lieu en même temps, fut dictée par les mêmes considérations. Il se trouva que l’éta­tisation fut poussée tellement loin qu’elle dépas­sait, par son étendue, les capacités d’organisation et d’administration d’un prolétariat affaibli par la guerre et la lutte contre-révolutionnaire L’immense superficie de la Russie, la défectuosité des moyens de communications et la difficulté d’entrer en rap­ports, la dissémination de la population, rendaient pénible l’organisation du système économique. La production locale était entravée par la centrali­sation exagérée.

Grâce à l’affermage des usines de petite importance, on arriva tout d’abord à ce résultat qu’il fut possible au paysan de se procurer sur le mar­ché libre les articles industriels dont il avait be­soin ; d’autre part, on put concentrer, sur les branches les plus importantes de la grande indus­trie, les forces d’organisation du prolétariat épar­pillées dans le pays entier. Simultanément, un esprit d’organisation plus souple se fit sentir dans les exploitations demeurées sous la dépendance directe de l’Etat, les liens du centralisme bureau­cratique se relâchèrent. Enfin, on essaya aussi d’obtenir des capitalistes de l’extérieur les instru­ments nécessaires au relèvement de la produc­tion : d’une part, sous la forme de concessions, par l’abandon à ces capitalistes de richesses na­turelles et d’entreprises ; d’autre part, sous la for­me de crédits d’Etat. Toute cette évolution fut pré­cipitée par les mauvaises récoltes de 1920 et sur­tout de 1921, dont la Russie eut tant à souffrir.

De cette façon, la Russie est aujourd’hui arrivée à un point que les social-démocrates se plaisent à désigner dans leur programme comme le point de départ de la transformation sociale. L’Etat pro­létarien reste en possession des branches de l’éco­nomie « mûres » pour la socialisation : les mines, l’industrie lourde, les grandes exploitations en gé­néral, les moyens de transport, les finances et le commerce extérieur.

Mais il importe de déclarer bien haut qu’il existe une différence absolue entre la politique d’un pro­létariat qui, en pleine possession du pouvoir, est amené, sous la pression des événements, à ré­duire, dans une certaine mesure, son programme d’étatisation et la politique qui consisterait à dé­buter par l’application d’une étatisation limitée. Les expériences des gouvernements social-démo­crates d’Allemagne, d’Autriche, de Tchéco-Slovaquie, de Hongrie ont clairement démontré que toute socialisation est impossible aussi longtemps que le pouvoir politique reste en possession de la classe capitaliste. Pour qu’une expropriation des moyens de production soit possible, il est indis­pensable avant tout d’arracher la puissance poli­tique des mains de la classe bourgeoise.

Aussi longtemps qu’elle détiendra le pouvoir, jamais la bourgeoisie ne traitera d’égal à égal avec le prolétariat. Si « mûre » pour l’expropria­tion que puisse être une branche économique, toujours la bourgeoisie s’opposera à cette expro­priation, si elle en a la force. C’est donc là pur bavardage, qui n’a rien de commun avec le marxisme historique, lorsque les social-démocra­tes soutiennent que le prolétariat russe aurait dû commencer où il est maintenant arrivé. Aucune expropriation ne peut être menée à bien, aucun socialisme n’est possible sans avoir au préalable brisé complètement toute résistance de la bour­geoisie sur le terrain politique.

Si donc le pouvoir de la bourgeoisie doit néces­sairement être brisé — ce qui signifie qu’il faut également nationaliser telles branches de l’écono­mie et telles exploitations qui eussent mieux fait, laissées aux mains des capitalistes — ceci ne veut pas dire qu’un abandon partiel de ces conquêtes soit inévitable. La Russie a été obligée d’adopter sa nouvelle politique uniquement à la suite de l’isolement dans lequel on l’a abandonnée. Si la Révolution mondiale avait fait de plus grands pas, si les ouvriers de l’Europe centrale et de l’Europe occidental eussent été, eux aussi, en mesure d’établir dans leur pays la dictature du prolétariat, jamais la Russie n’en serait venue là.

Car, alors, elle n’eût pas été obligée de faire la guerre des années durant ; elle ne se verrait pas contrainte, à l’heure actuelle encore, de laisser improductif le meilleur de ses forces en l’em­ployant à la constitution d’une armée de défense. Depuis longtemps, les éléments contre-révolutionnaires russes auraient perdu tout espoir d’arriver au renversement par la force du gouvernement des Soviets. Et celui-ci, depuis longtemps égale­ment, aurait pu recevoir des républiques indus­trielles de l’Europe occidentale les machines et les moyens de production indispensables au relève­ment de l’industrie russe et à l’approvisionnement, en objets manufacturés, de tous les paysans de Russie.

C’est pourquoi il y a un pur non-sens, auquel s’ajoute parfois la malveillance, dans le reproche fait aux camarades russes d’avoir consenti à des concessions que leur dictait la situation.

Un reproche, on pourrait l’adresser — si cela avait, en somme, une signification historique — au prolétariat de l’Europe centrale et occidentale ; celui d’avoir fait montre d’indolence dans la con­tinuation de la révolution prolétarienne.

Dans ces conditions, un devoir concret se dé­gage pour le prolétariat français en particulier. Toutes les tentatives d’invasion criminelles diri­gées contre la Russie des Soviets par les divers généraux contre-révolutionnaires et aussi par la Pologne furent financées par des capitalistes fran­çais. Les gouvernements bourgeois de France ap­provisionnèrent d’armes, de munitions et d’ins­truments de guerre de toutes sortes les Koltchak, Denikine, Wrangel, ainsi que la Pologne. Les pro­létaires français ont forgé des armes avec les­quelles on a combattu les prolétaires russes : des cheminots français ont transporté ces instruments de meurtre ; des officiers français ont commandé les armées blanches : la France a été et reste le soutien le plus solide de toutes les entreprises guerrières dirigées contre la République russe des Soviets. Au prolétariat français incombe le devoir minimum d’empêcher sa propre bourgeoisie d’or­ganiser toute nouvelle lutte contre la Russie sovié­tique.

Le prolétariat français a pour le moins le devoir négatif de veiller a ce que, pendant la période présente de contre-révolutionnarisme, la Russie jouisse d’une pause de respiration en vue de son relèvement économique. Aucune arme ne doit plus être forgée contre la République des Soviets ; au­cun transport d’instruments de meurtre ne doit plus être effectué ; aucun argent français ne doit plus être donné aux gardes-blancs. Nous disons devoir minimum : car le devoir positif du prolé­tariat français serait, de renverser sa propre bourgeoisie et ensuite de déchaîner la révolution sociale sur tout le Continent.

La France, est aujourd’hui la citadelle de la réaction européenne. L’effondrement de son régime est la voie ouverte à la révolution prolétarienne de toute l’Europe, Comme jadis, le prolétariat fran­çais a la possibilité de jouer un rôle prépondérant dans le développement révolutionnaire de l’Hu­manité : mais il lui faut une volonté opiniâtre et un courage prêt à tous les sacrifices.

Moscou, le 15 mars 1922.

Professeur Eugène VARGA.

Notes

1 Tel est le sens exact de la notion de « dictature du prolétariat », et non pas, comme Kautsky le donne à croire, « une politique d’oppression... qui se libère... des liens législatifs qu’elle a elle-même créés... un état d’arbitraire qui, de par sa nature même ne peut être exercé que par un très petit groupe... ou par un seul individu... » C’est là la définition de la tyrannie, de la dictature en général, mais non pas celle de la dic­tature du prolétariat — qui est la forme transitoire d’Etat dans laquelle domine seul, politiquement par­iant, le prolétariat en tant que classe, de même que la démocratie bourgeoise est la forme d’Etat où la bourgeoisie possède la domination exclusive. La « dictature du prolétariat » ne signifie pas « se libérer des liens législatifs par soi-même créés ». Au contraire, plus toutes les lois sont strictement observées, plus l’exercice de la dictature a de fermeté et plus est courte la période pendant laquelle elle est une nécessité historique. (Note de Varga)

2 De très intéressants travaux préliminaires sont systématiquement poursuivis sur ce terrain-là. Des travaux scientifiques du à H. Strumilin, Fritzmann et autres ont assez bien éclairé le côté théorique de la question. (Note de Varga)

3 Passage manquant (note de la MIA).


Le surimpérialisme et la loi du développement inégal du capitalisme Jenö Varga

La formation des cartels internationaux, l’accord anglo-germano-français de Locarno, l’entrée de l’Allemagne dans la S.D.N, ont donné une nouvelle vigueur à l’idéologie du surimpérialismc au sein de la social-démocratie. La théorie des opportunistes sur la possibilité d’un capitalisme pacifique dans le stade actuel de l’impérialisme, c’est-à-dire sur la possibilité d’une compensation systématique des contradictions entre les différents trusts de capitalisme d’Etat, réussit à prendre aux yeux des ouvriers une lueur de vraisemblance. Quoique les phrases pacifistes de la S. D. N. soient démenties de jour en jour par l’accroissement formidable des armements, je crois nécessaire de nous opposer avec plus de force à cette idéologie sur le terrain de la théorie et de la propagande. La base de cette lutte nous est fournie par le livre de Lénine sur l’impérialisme. Une des pensées principales de ce livre, c’est précisément que les guerres sont inévitables dans la période de l’impérialisme 1.

Le caractère inévitable des guerres dans la période actuelle, Lénine le motive par la nécessité pour les différentes bourgeoisies nationales, et éventuellement pour les trusts de capitalisme d’Etat, de s’assujettir des territoires toujours plus grands en vue du monopole de leur exploitation. Certes, le globe a été déjà partagé au début du xxème siècle entre les puissances impérialistes, mais ce partage n’est pas définitif.

Le trait caractéristique de cette période, c’est le partage définitif du globe, définitif non en ce sens qu’un nouveau partage est impossible, de nouveaux partages étant au contraire possibles et inévitables, mais en ce sens que la politique coloniale des pays capitalistes a terminé la conquête des territoires inoccupés sur notre planète. Pour la première fois le monde est complètement partagé, si bien qu’à l’avenir les territoires ne pourront que passer d’un possesseur à un autre, mais la question de l’occupation de pays encore libres ne peut plus se poser 2.

Les partages successifs du globe s’effectuent d’après le principe de la corrélation des forces.

Les capitalistes partagent le monde, non par scélératesse, mais parce que le degré de concentration actuel les y oblige s’ils veulent obtenir des bénéfices, et ils le partagent proportionnellement « aux capitaux », « aux forces en présence », car il ne peut y avoir d’autre système de partage en régime de production marchande et de capitalisme 3.

La théorie du surimpérialisme part d’une fixation définitive des rapports de forces établie par les accords internationaux. La S.D.N. doit servir d’instrument à cette réglementation internationale des forces et rendre ainsi superflues des guerres impérialistes. En face de cette possibilité, Lénine établit la loi du développement inégal du capitalisme suivant laquelle se modifient nécessairement les rapports des forces et, comme le partage du monde sous l’impérialisme ne peut avoir lieu que selon la corrélation des forces, des tentatives pour un nouveau partage et, par conséquent, des guerres impérialistes, sont inévitables.

Les inégalités et saccades dans le développement des entreprises, industries et pays divers sont inévitables en régime capitaliste 4.

Lénine répète et motive cette formule à plusieurs reprises, sans faire, autant que nous le sachions, un exposé systématique des effets économiques. L’histoire du capitalisme nous démontre en effet que son développement s’est effectué de façon inégale. Mais les champions du surimpérialisme pourraient établir la thèse que c’est précisément l’organisation internationale du capitalisme dans le domaine économique par la création de cartels internationaux, dans le domaine politique par le système de la S. D. N., qui écartera l’inégalité du développement capitaliste et, du même coup, enlèvera toute base au déplacement des forces et à la nécessité des guerres en vue d’un nouveau partage du monde. Afin de répondre à cette objection, il convient, en rassemblant les observations de Lénine, de constater l’inégalité du développement du capitalisme, non seulement, comme c’est fréquemment le cas, de façon exclusivement empirique au moyen de l’histoire, mais en développant plus systématiquement les causes de cette loi et en montrant comment ces causes agiront à l’avenir.

Dans l’Impérialisme de Lénine nous trouvons en plusieurs endroits de quoi motiver suffisamment cette loi du point de vue économique. Lénine part de l’idée que le développement du capitalisme dans des pays jeunes, c’est-à-dire dans des pays qui viennent d’être conquis au régime de production capitaliste, suit toujours une marche plus rapide que dans les pays qui sont capitalistes depuis longtemps et qui, de ce fait, manifestent déjà des tendances à la décomposition, tendances provenant, d’une part, de la naissance d’une couche de rentiers et, d’autre part, de la naissance d’une aristocratie ouvrière « embourgeoisée ».

Malgré le nivellement relatif du monde, l’égalisation progressive des conditions économiques qui, au cours de ces dernières décades, se sont manifestés dans les différents pays sous la pression de la grande industrie, de l’échange et du capital financier, il n’en subsiste pas moins des différences importantes entre les six grandes puissances. On voit de jeunes Etats capitalistes (Amérique, Allemagne, Japon) progresser avec une extrême rapidité, alors que d’anciens pays capitalistes (France, Angleterre) se développent beaucoup plus lentement 5.

Dans un autre passage, Lénine indique la situation spéciale des pays arriérés comme une cause de développement plus rapide.

Dans ces pays arriérés, les bénéfices sont habituellement élevés, car il y a peu de capitaux, le prix de la terre est relativement minime, les salaires sont bas, les matières premières bon marché 6.

Naturellement, le caractère plus ou moins récent du développement capitaliste dans un pays est un facteur important de l’inégalité du développement capitaliste et, par suite, des regroupements de forces dans les différents pays capitalistes. Mais nous croyons qu’outre ce facteur important du laps de temps nécessaire au développement capitaliste, il peut surgir également des différences dans la marche du développement entre des Etats dont le développement capitaliste aurait, à un moment donné, même âge et même force. Ainsi on réduit à néant l’argumentation des théoriciens surimpérialistes, disant que les pays impérialistes décisifs, - réunis dans la S.D.N., liés économiquement par des cartels internationaux, obligent le développement des pays capitalistes plus jeunes à suivre une marche régulière, ce qui pourrait éliminer les déplacements dei forces par saccades. C’est pourquoi nous croyons utile d’indiquer d’autres facteurs économiques, en dehors de la différence d’âge des pays capitalistes, pour motiver le développement inégal.

Le Capital de Marx ne montre pas d’une façon purement économique la loi du développement inégal du capitalisme. Marx part de la totalité des phénomènes. Dans sa théorie économique du capitalisme, il pose comme prémisse l’existence d’un capitalisme mondial unifié. Dans le système marxiste, les mouvements particuliers, conditionnés par la différence entre les capitalismes nationaux, feraient partie de la doctrine sur la concurrence, que Marx n’a pas pu achever. Le développement économique inégal, à supposer qu’il y ait un marché mondial capitaliste, signifie que différentes entreprises et, éventuellement, différents pays, pour des raisons quelconques, pourraient produire à meilleur marché que leurs concurrents et s’assurer ainsi un développement économique plus rapide. Par la suite, nous ne parlerons que des facteurs d’une production nationale à meilleur marché et non des facteurs qui jouent dans la concurrence entre différentes entreprises d’une même industrie.

Si l’on considère les conditions de concurrence à l’échelle nationale et si l’on suppose que dans les pays qui se concurrencent on travaille, à un moment donné, dans les différentes industries avec la même technique (supposition qui naturellement n’est juste que conditionnellement, car la technique se révolutionne continuellement), on trouve que les frais de production dans l’industrie proprement dite (abstraction faite de l’usure du capital fixe considéré comme étant la même) peuvent être réduits à deux facteurs essentiels de grandeur variable : frais de salaires et frais de matières premières 7. Lorsque nous parlons des frais de salaires, il ne s’agit pas de leur montant, mais de la somme des frais de salaires qui incombent à l’unité de produits. Les dépenses pour les matières premières varient selon les conditions naturelles, à égalité de salaire pour l’a même dépense de force de travail et à technique égale. Pour les minéraux, entrent en ligne de compte la richesse des couches, la profondeur des mines, etc. ; pour l’agriculture, les conditions climatériques, la fertilité naturelle du sol, etc. Dans les dépenses pour les matières premières, il ne faut pas comprendre les frais de transports. Une matière première transformée ou non qui, selon le siège de l’entreprise, exige des frais de transports plus ou moins élevés pour pouvoir parvenir au consommateur représente une matière première plus chère au point de vue économique.

En ce qui concerne les dépenses pour les salaires, elles sont en général moindres dans les pays dont le développement capitaliste est à ses débuts. La valeur de la force de travail est inférieure en raison du niveau inférieur d’existence du prolétariat. Comme cela est en corrélation étroite avec le caractère récent du système capitaliste, ce n’est que la question des dépenses pour les matières premières qui nécessite des explications spéciales.

Lénine a particulièrement insisté sur la tendance des pays impérialistes à se procurer des monopoles pour des matières premières importantes. Mais, d’autre part, il y a ce fait décisif pour le développement inégal du capitalisme crue, grâce aux progrès de la technique, il y a différentes matières premières qui, tour à tour, jouent un rôle décisif dans la vie économique. Transporté dans le domaine de la concurrence internationale, cela veut dire que les progrès de la technique peuvent satisfaire les mêmes ou de nouveaux besoins du marché mondial à des prix inférieurs, car ils permettent d’utiliser de nouvelles matières premières et du même coup aussi la valeur économique du monopole de certaines de ces matières. Une matière première qui était sans valeur du point de vue économique à un certain moment de la technique prend une valeur particulière du fait qu’une nouvelle technique en a fait la base d’une production à meilleur marché. Cela signifie que même si le monde, à un moment donné, était dominé par un petit groupe d’Etats impérialistes à développement égal, hypothèse irréalisable, les progrès de la technique provoqueraient nécessairement de l’inégalité et des saccades dans le développement, par suite de l’existence accidentelle de matières premières dans ces pays, abstraction faite du caractère plus ou moins récent du développement capitaliste.

En effet, nous pouvons constater, même de nos jours, comment des modifications de technique provoquent des modifications par saccades dans le développement économique de différents pays. Le développement par saccades de l’industrie de l’Italie du Nord est basé sur la découverte technique de la transmission des courants électriques à haute tension, sans laquelle l’exploitation des forces hydrauliques (il s’agit ici d’une matière première remplaçant un carburant) aurait été impossible. Le processus de liquéfaction du lignite, actuellement au premier plan en Allemagne, l’existence de mines de lignite, produit qui était précédemment un succédané secondaire de l’anthracite, peuvent devenir le point de départ d’un nouveau développement saccadé du capitalisme dans des pays riches en lignite. L’histoire du développement du capitalisme et de ses saccades peut s’expliquer en grande partie par cette corrélation entre la technique et la matière première, outre la différence de la marche et du caractère plus ou moins récent des différents pays capitalistes. Une nouvelle technique permettant l’usage d’une nouvelle matière première peut satisfaire des besoins à meilleur marché que l’ancienne technique. La propriété de nouvelles matières premières devient un facteur important pour la concurrence internationale entre les trusts de capitalisme d’Etat et entraîne un déplacement par saccades des rapports de leurs forces économiques d’Etat. La loi du développement inégal et saccadé, du capitalisme n’est donc pas un hasard historique ; elle s’applique non seulement au passé, mais aussi à l’avenir et peut être considérée comme une loi essentielle et bien fondée du régime de production capitaliste. Cette loi gardera sa valeur tant qu’il y aura des progrès techniques.

Dans l’Impérialisme, Lénine avait déjà signalé la différence d’importance des matières premières, selon les progrès de la technique :

Le capital financier ne s’intéresse pas uniquement aux sources de matières premières déjà connues. Il se préoccupe aussi des sources possibles de matières premières, car le développement technique actuel est extrêmement rapide, et les terres aujourd’hui infécondes peuvent demain être mises en valeur par de nouveaux procédés... Il en est de même pour la prospection du sous-sol, les nouveaux procédés d’utilisation des matériaux, etc. D’où la tendance inévitable du capital financier à élargir son territoire économique... Le capital financier cherche par tous les moyens à mettre la main sur le plus de terres possibles, quelles qu’elles soient et où qu’elles soient, espérant y découvrir des matières premières et craignant de se laisser dépasser dans cette lutte pour le partage des derniers lambeaux du monde ou le repartage des territoires appropriés 8.

Nous croyons nécessaire, dans la période actuelle de renaissance de l’idéologie du surimpérialisme, de considérer sous toutes ses faces économiques la thèse de l’inéluctabilité dés guerres impérialistes, thèse dont Lénine a fait l’axe de sa définition de l’impérialisme, et de l’opposer par la propagande à la théorie du surimpérialisme.

E. VARGA.

Notes

1 1 « Ces résultats démontrent que tant que dure cette base économique tant que subsiste la propriété privée des moyens de production, des guerres impérialistes sont inévitables. » (p. 10 de l’édition allemande de la Bibliothèque marxiste tome I).

2 N. LÉNINE : L’impérialisme, dernière étape du capitalisme, p. 63.

3 Ibid, p. 61.

4 Ibid, p. 49.

5 N. LÉNINE : L’impérialisme, dernière étape du capitalisme, p. 67.

6 Ibid, p. 50

7 Ce problème fut étudié à fond par M.[Alfred] Weber, dans son livre : Du siège des industries (C. Mohr, Tubingen). C’est un des rares livres de valeur de l’économie nationale bourgeoise des dernières décades.

8 N. Lénine, L’impérialisme, dernière étape du capitalisme, p. 69.

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