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La défense par Trotsky du matérialisme dialectique

samedi 18 décembre 2021, par Robert Paris

La défense par Trotsky du matérialisme dialectique

Un autre élément de la lutte de 1939-1940 mérite l’attention : sa dimension explicitement théorique et philosophique. Burnham, un professeur de philosophie à l’Université de New York, se déclarait lui-même adversaire du matérialisme dialectique. Comme beaucoup d’autres qui s’opposaient au matérialisme du point de vue de l’idéalisme philosophique (en particulier sous sa forme néo-kantienne), Burnham répudiait le matérialisme défendu par Marx et Engels comme un simple produit désuet de la science du dix-neuvième siècle et de son respect excessif pour la théorie de l’évolution de Darwin. Quand à la dialectique, Burnham ridiculisait Hegel en le nommant « cet archi-embrouilleur de la pensée humaine, mort il y a un siècle ».[0] Dans sa réponse à Burnham, Trotsky donnait une description succincte tout à la fois de la dialectique marxiste et de la méthode théorique du professeur, expliquant la relation entre la conception pragmatique de Burnham et ses conclusions politiques :

« Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse, j’allais presque dire une saveur, qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’État ouvrier en général, mais tel État ouvrier, dans un pays arriéré encerclé par l’impérialisme etc. La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible an nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires. Hegel a écrit avant Darwin et Marx. Grâce à l’impulsion puissante donnée à la pensée par la révolution française, Hegel a anticipé en philosophie le mouvement général de la science. Mais précisément parce qu’il s’agissait d’une géniale anticipation, elle a pris chez Hegel un caractère idéaliste. Hegel opérait avec des ombres idéologiques, comme si elles étaient la réalité suprême. Marx a montré que le mouvement des ombres idéologiques ne fait que refléter le mouvement des corps matériels. Nous appelons notre dialectique matérialiste, parce que ses racines ne sont ni dans les cieux (ni dans les profondeurs de notre ’libre esprit’), mais dans la réalité-objective, dans la nature. La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse. A tous les degrés de cette échelle du développement, les changements quantitatifs sont devenus qualitatifs. Notre pensée, y compris dialectique, n’est qu’une des manifestations de la matière changeante. Il n’y a place, dans cette mécanique ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour l’âme immortelle, ni pour les normes éternelles du droit et de la morale. La dialectique de la pensée, procédant de la dialectique de la nature, a par conséquence un caractère entièrement matérialiste. » [1]

Shachtman affirmait que personne n’avait démontré « que l’accord ou le désaccord sur les doctrines les plus abstraites du matérialisme dialectique affecte nécessairement les questions politiques concrètes du présent ou de l’avenir ; or, les partis politiques, les programmes, les luttes sont fondés sur de telles questions concrètes ». Trotsky répondit : …Quels partis ? Quels programmes ? Quelles luttes ? Tous les partis, tous les programmes sont ici entassés ensemble. Or le parti du prolétariat est un parti totalement différent des autres. Il n’est pas du tout fondé sur « de telles questions concrètes ». Dans ses fondations mêmes il est diamétralement opposé aux partis des maquignons bourgeois et des rapetasseurs petits-bourgeois. Sa tâche c’est la préparation d’une révolution sociale et la régénération de l’humanité sur de nouveaux fondements matériels et moraux. Pour ne pas céder à la pression de l’opinion publique bourgeoise et à la répression policière, le révolutionnaire prolétarien et a fortiori un dirigeant a besoin d’une conception du monde claire, pénétrante et complète. C’est seulement sur la base d’une conception marxiste achevée que l’on peut aborder correctement les questions ’concrètes’. [2]

[50] Ibid. http://www.marxists.org/francais/tr...

[51] Ibid.

[52] Ibid. http://www.marxists.org/francais/tr...

WSWS

https://www.wsws.org/fr/special/lib...

Léon Trotsky

DEFENSE DU MARXISME

L’OPPOSITION PETITE-BOURGEOISE DANS LE SOCIALIST WORKERS PARTY

Il faut appeler les choses par leur nom. Maintenant que les positions des deux fractions en lutte sont clairement définies, on est contraint de dire que la minorité du Comité central dirige une tendance typiquement petite-bourgeoise. Comme tout groupement petit-bourgeois dans le mouvement socialiste, l’opposition actuelle se caractérise par les traits suivants : mépris de la théorie et tendance à l’éclectismes ; irrespect pour la tradition de sa propre organisation ; souci de l’"indépendance" individuelle aux dépens de celui de la vérité objective ; nervosité au lieu d’esprit de suite ; promptitude à passer d’une position à une autre ; incompréhension du centralisme démocratique et animosité envers lui ; enfin tendance à substituer à la discipline de parti les liens de groupe et les attachements personnels. Bien entendu, ces traits ne se manifestent pas avec une force égale chez tous les membres de l’opposition. Mais comme toujours, dans un groupe hétérogène, ce sont les éléments les plus éloignés du marxisme et de la politique prolétarienne qui donnent le ton. La lutte s’annonce longue et difficile. Dans cet article, je ne me propose certes pas d’épuiser la question mais d’en dégager les contours.

Scepticisme théorique et éclectisme.

Le numéro de janvier 1939 de New International [1] a publié l’article des camarades Burnham et Shachtman, "Les intellectuels en retraite". Cet article à côté de nombreuses idées justes et de caractérisations politiques exactes, souffre d’un défaut -pour ne pas dire d’un vice- essentiel : s’adressant à des adversaires qui se considèrent (sans raisons suffisantes) comme des représentants avant tout de la "théorie", l’article n’élevait volontairement pas la question à un niveau théorique. Il était indispensable d’expliquer pourquoi l’intelligentsia "radicale" des Etats-Unis accepte le marxisme sans la dialectique (la montre sans le ressort). Il est facile de percer ce secret. Nulle part la lutte de classe n’a été aussi décriée qu’au pays des "possibilités illimitées". Le refus d’admettre que les contradictions sociales sont l’élément moteur du développement a conduit, dans le royaume de la pensée théorique, à rejeter la dialectique, comme logique des contradictions. De même qu’en politique on a jugé possible de convaincre tout le monde de la justesse d’un programme donné à l’aide de quelques bons syllogismes et de transformer peu à peu la société par des mesures "rationnelles", de même, dans le domaine théorique, on a considéré comme prouvé que la logique d’Aristote, abaissée au niveau du bon sens, suffit à résoudre tous les problèmes. Le pragmatisme, mélange de rationalisme et d’empirisme, est devenu la philosophie nationale des Etats-Unis. La méthode théorique de Max Eastman [2] n’est pas fondamentalement différente de la méthode d’Henry Ford : tous deux observent la société vivante du point de vue de l’ingénieur (Eastman platoniquement). Historiquement, leur mépris actuel pour la dialectique s’explique tout simplement par le fait que les grands-pères et les arrière-grand-mères de Max Eastman et des autres n’avaient pas besoin de la dialectique pour conquérir des espaces et s’enrichir. Mais les temps ont changé et la philosophie pragmatique- comme le capitalisme américain- sont entrés dans une période de banqueroute. Les auteurs n’ont pas montré, ils n’ont pas voulu et n’ont pas pu montrer, ce lien interne entre la philosophie et le développement matériel de la société ; ils s’en expliquent ouvertement : "Les deux auteurs de cet article -écrivent-ils en parlant d’eux-mêmes- portent une appréciation radicalement différente sur la théorie du matérialisme dialectique : l’un d’eux en est partisan, l’autre la rejette... Une telle situation n’a rien d’anormal. Bien que, sans aucun doute, la théorie soit toujours liée, d’une manière ou d’une autre, à la pratique, ce lien n’est pas toujours direct et immédiat ; de plus, comme nous avons déjà eu l’occasion de le constater, les êtres humains agissent souvent avec inconséquence. Chacun des deux auteurs voit entre la "théorie philosophique" et la pratique de l’autre une inconséquence de ce type, qui pourrait, éventuellement, entraîner des divergences politiques concrètes. Mais ce n’est pas encore le cas et personne n’a encore pu prouver que l’accord ou le désaccord sur les propositions les plus abstraites du matérialisme dialectique affectent nécessairement les problèmes politiques concrets d’aujourd’hui, et c’est sur de tels problèmes que se fondent les partis politiques, les programmes, les luttes. Nous pouvons tous espérer que, poursuivant notre chemin et si nous en avons le loisir, l’accord pourra se faire aussi sur les questions les plus abstraites. Mais pour l’instant devant nous il y a la guerre, le fascisme, le chômage."

Que signifie ce stupéfiant raisonnement ? Puisque certains, à l’aide d’une mauvaise méthode, aboutissent parfois à des conclusions exacte, puisque certains, à l’aide d’une méthode juste, aboutissent souvent à des conclusions erronées, c’est que la méthode est sans importance. Un jour, si nous en avons le loisir, nous penserons à la méthode, mais pour l’instant nous n’avons pas la tête à ça. Imaginez un ouvrier qui se plaint à son contremaître d’avoir de mauvais outils et s’entend répondre que l’on peut faire du bon travail avec de mauvais outils et que beaucoup ne font que du gâchis avec de bons outils. Je crains que l’ouvrier, surtout s’il travaille aux pièces, ne fasse une réponse fort peu académique. L’ouvrier a à faire à des matériaux solides, qui lui opposent une résistance et le forcent à apprécier la qualité de ses outils ; alors que l’intellectuel petit-bourgeois utilise-hélas- comme outils des observations hâtives et des généralisations superficielles, jusqu’à ce que de grands événements lui assènent un bon coup sur la nuque.

Exiger de chaque membre du parti qu’il se livre à l’étude de la philosophie dialectique serait bien entendu pédant et abstrait. Mais l’ouvrier, qui est passé par l’école de la lutte de classe, est préparé par sa propre expérience à penser dialectiquement. Même ignorant du terme, il assimile facilement la méthode et ses conclusions. Il n’en est pas de même avec la petite-bourgeoisie. Il y a, il est vrai, des éléments petits-bourgeois qui, liés organiquement au prolétariat, passent sur ses positions sans révolution intérieure. Mais ce n’est qu’une faible minorité. Il en va tout autrement avec les petits-bourgeois de formation universitaire. Dès les bancs de l’école ils ont reçu leurs préjugés théoriques sous une forme définitive. Ayant assimilé toutes sortes de connaissances, utiles ou inutiles, sans le secours de la dialectique, ils s’imaginent pouvoir fort bien s’en passer toute leur vie. En réalité, ils ne se passent de la dialectique que dans la mesure où ils ne soumettent à aucune vérification théorique, ne fourbissent et n’affinent pas les instruments de leur pensée et ne sortent pas, pratiquement, du cercle étroit des relations de la vie quotidienne. Confrontés à de grands événements, ils sont facilement perdus et retombent dans les ornières de la petite-bourgeoisie. Faire fond sur l’inconséquence pour justifier un bloc théorique sans principes, c’est témoigner à charge contre soi même, comme marxiste.

L’inconséquence n’est pas le fait du hasard et en politique ce n’est absolument pas un trait individuel. L’inconséquence remplit habituellement une fonction sociale. Il y a des groupes sociaux qui ne peuvent être conséquents. Les éléments petits-bourgeois qui ne se sont pas complètement dépouillés de leurs vieilles tendances petites-bourgeoises sont systématiquement contraints de recourir à l’intérieur du parti ouvrier à des compromis théoriques avec leur propre conscience.

L’attitude du camarade Shachtman envers la méthode dialectique, telle qu’elle s’exprime dans l’argumentation citée plus haut, ne peut être qualifiée que de scepticisme éclectique. Il est clair que ce n’est pas à l’école de Marx que Shachtman a contracté cette attitude, mais chez les intellectuels petits-bourgeois, à qui tous les aspects du scepticisme vont comme un gant.

Mise en garde et confirmation.

Cet article m’a tellement surpris, que j’ai immédiatement écrit ce qui suit au camarade Shachtman : "Je viens de lire l’article que vous avez écrit avec Burnham sur les intellectuels. De nombreux passages sont excellents. Néanmoins, la partie qui concerne la dialectique représente le plus mauvais coup que vous, rédacteur de New International, puissiez porter à la théorie marxiste. Burnham dit : "Je ne reconnais pas la dialectique". C’est clair, chacun se le tient pour dit. Mais vous dites : "Je reconnais la dialectique, mais qu’importe, cela ne tire pas à conséquence". Relisez ce que vous avez écrit. Ce passage va désorienter les lecteurs de New International, c’est le plus précieux cadeau qu’on puisse faire à Eastman et ses pareils... Bien, nous en reparlerons publiquement !..."

J’ai écrit cette lettre le 20 janvier, plusieurs mois avant la discussion actuelle. J’ai reçu le 5 mars une réponse de Shachtman dont le sens général était qu’il ne comprenait pas pourquoi je faisais tout ce bruit. Le 9 mars je lui écrivais à nouveau ceci : "Je n’ai aucunement rejeté la possibilité d’un travail commun avec des adversaires de la dialectique, mais par contre j’ai trouvé déraisonnable d’écrire en commun avec eux des articles, dans lesquels la question de la dialectique joue, ou devrait jouer, un rôle essentiel. La polémique (avec les intellectuels petits-bourgeois) se développe sur deux plans, politique et théorique. Votre critique politique est juste. Votre critique théorique est insuffisante : elle s’arrête au moment où elle devrait passer à l’offensive. Il s’agit précisément de montrer que leurs erreurs (dans la mesure où il s’agit d’erreurs théoriques) sont le produit de leur incapacité et de leur répugnance à penser dialectiquement. Cette tâche pourrait être accomplie avec un très grand succès pédagogique. Au contraire, vous déclarez que la dialectique est une affaire personnelle et qu’on peut être un très brave type sans être dialecticien".

En se liant sur cette question avec l’anti-dialecticien Burnham, Shachtman s’est privé de la possibilité de montrer pourquoi Eastman, Hook [3] et bien d’autres ont commencé par mener une lutte philosophique contre la dialectique et ont fini par la lutte politique contre la révolution socialiste. C’est pourtant là le noeud de la question.

La discussion politique en cours a confirmé ma mise en garde beaucoup plus clairement que je ne pouvais l’espérer ou plutôt le craindre. Le scepticisme méthodologique de Shachtman a porté ses fruits malheureux sur la question de la nature de l’Etat soviétique. Déjà auparavant, Burnham construisait avec un parfait empirisme sur la base de ses impressions immédiates un Etat ni prolétarien ni bourgeois. liquidant en chemin la théorie de Marx sur l’Etat, organisation de la domination d’une classe. Shachtman a soudain pris sur cette question une position évasive : cette question, voyez-vous, mérite réflexion et puis la définition sociologique de l’U.R.S.S. n’a pas une importance directe et immédiate pour nos tâches politiques sur lesquelles Shachtman est pleinement d’accord avec Burnham. Que les lecteurs relisent une fois encore ce que nos deux amis ont écrit de la dialectique. Burnham rejette la dialectique, Shachtman l’admettrait bien, mais... le don providentiel de "l’inconséquence" leur permet à tous de se rejoindre dans leurs conclusions politiques. Dans les deux cas le rôle dirigeant appartient à Burnham. Leur commune position sur la nature de l’Etat soviétique reproduit, trait pour trait, leur position sur la dialectique. Ce n’est pas difficile à comprendre : lui a une méthode, le pragmatisme. Shachtman n’en a point. Il s’adapte à Burnham, sans endosser la responsabilité des conceptions anti-dialecticiennes de Burnham dans leur ensemble ; dans le domaine de la philosophie comme dans celui de la sociologie, il conclut un bloc offensif avec Burnham contre les conceptions marxistes. Dans les deux cas Burnham intervient comme un pragmatiste, Shachtman comme un éclectique. Cet exemple présente l’avantage inappréciable que, même pour des camarades sans aucune expérience dans le domaine théorique, le parfait parallélisme entre la conduite de Burnham et de Shachtman à deux niveaux différents de la réflexion et de plus sur des questions de la plus haute importance, saute de lui-même aux yeux. La méthode de pensée peut être dialectique ou vulgaire, consciente ou inconsciente, mais elle existe et se laisse reconnaître.

Nous avons entendu, en janvier 1939, nos deux auteurs expliquer que "personne n’a encore pu prouver que l’accord ou le désaccord sur les enseignements les plus abstraits du matérialisme dialectique affectent nécessairement les problèmes politiques concrets d’aujourd’hui...". Personne n’a encore pu le prouver ! Quelques mois à peine ont passé, et Burnham et Shachtman ont eux-mêmes prouvé que leur position sur une "abstraction", comme le matérialisme dialectique, trouvait une exacte reproduction dans leur position sur l’Etat soviétique.

Il faut dire, il est vrai, qu’il y a une grande différence entre ces deux cas, mais de caractère politique et non théorique. Dans les deux cas Burnham et Shachtman font bloc sur la base, l’un du refus et l’autre d’une semi-acceptation, de la dialectique. Mais dans le premier cas le bloc dirigeait ses flèches contre les adversaires du parti prolétarien. Dans le second cas le bloc se trouvait conclu contre l’aile marxiste de leur parti. Pour ainsi dire le front des opérations avait changé ; mais l’arme restait la même.

Les gens, en vérité, sont souvent inconséquents. Cependant, la conscience humaine présente une certaine unité. La philosophie et la logique doivent s’appuyer sur cette unité de la conscience humaine et non sur ce qui manque à cette unité, c’est-à-dire sur l’inconséquence. Burnham peut bien ne pas reconnaître la dialectique, la dialectique, elle, reconnaît Burnham, c’est-à-dire étend jusqu’à lui le champ de son influence. Shachtman peut bien considérer que la dialectique est sans importance pour les conclusions politiques, dans les conclusions politiques de Shachtman nous trouvons les fruits amers de son dédain de la dialectique. Cet exemple devrait être cité dans tous les manuels de dialectique matérialiste.

L’année dernière j’ai reçu la visite d’un jeune Anglais, professeur d’économie politique, sympathisant de la Quatrième Internationale. Alors que nous discutions des voies et des moyens de réaliser le socialisme, il manifesta aussitôt des tendances à l’utilitarisme britannique, dans l’esprit de Keynes [4] et consort : "Il faut se fixer un but économique clair, choisir les moyens les plus rationnels pour le réaliser", etc. Je lui demandais : "Apparemment, vous êtes contre la dialectique ? ". Non sans surprise, il me répondit : "Oui, je n’y vois aucune utilité". "Cependant, lui rétorquai-je, la dialectique m’a permis, sur la base de vos quelques remarques sur des questions économiques, de déterminer immédiatement à quelle catégorie de pensée philosophique vous vous rattachez : c’est déjà là un inappréciable service rendu par la dialectique." Bien que je n’aie plus, depuis, entendu parler de mon visiteur, je suis pratiquement certain que ce professeur anti-dialecticien est aujourd’hui d’avis que l’U.R.S.S. n’est pas un Etat ouvrier, que la "défense inconditionnelle de l’U.R.S.S." est une position dépassée, que nos méthodes organisationnelles sont mauvaises, etc. Si, d’après la façon dont un individu aborde des questions pratiques particulières, on peut déterminer le type général de pensée auquel il se rattache, on peut aussi, connaissant son type général de pensée, prévoir approximativement comment ce même individu abordera telle ou telle question pratique. Telle est l’inestimable valeur éducative de la méthode de pensée dialectique.

L’ABC de la dialectique matérialiste.

Les sceptiques déliquescents du genre de Shachtman affirment que "personne ne sait" ce qu’est la dialectique. Et il y a des "marxistes" qui écoutent respectueusement Souvarine [5] et sont prêts à se mettre à son école. Et ces "marxistes" ne se cachent pas seulement dans Modern Monthly. Il y a aussi, hélas, un courant souvarinien [6] dans l’actuelle opposition du S.W.P. Il faut absolument mettre en garde les jeunes camarades : attention à la contagion de cette fièvre maligne ! La dialectique n’est ni une fiction ni une mystique mais la science des formes de notre pensée, quand cette pensée ne se limite pas aux soucis de la vie quotidienne mais tente d’appréhender des processus plus durables et plus complexes. La dialectique est à la logique formelle ce que, disons, les mathématiques supérieures sont aux mathématiques élémentaires.

Je vais tenter ici de cerner, sous la formé la plus dense possible, l’essentiel de la question. Dans la logique aristotélicienne le syllogisme simple part de A = A. Cette vérité est acceptée comme un axiome pour quantité d’actions pratiques humaines et pour des généralisations élémentaires. En réalité A n’est pas égal à A. C’est facile à démontrer ne fut-ce qu’en regardant ces deux lettres à la loupe : elles diffèrent sensiblement. Mais, dira-t-on, il ne s’agit pas de la grandeur et de la forme des lettres, c’est seulement le symbole de deux grandeurs égales, par exemple une livre de sucre. L’objection ne vaut rien : en réalité une livre de sucre n’est jamais égale à une livre de sucre : des balances plus précises décèlent toujours une différence. On objectera : pourtant une livre de sucre est égale à elle-même. C’est faux : tous les corps changent constamment de dimension de poids de couleurs etc., et ne sont jamais égaux a eux-mêmes. Le sophiste répliquera alors qu’une livre de sucre est égale a elle-même "à un instant donné". Sans même parler de la valeur pratique très douteuse d’un tel "axiome", il ne résiste pas non plus à la critique théorique. Comment en effet comprendre le mot "instant" ? S’il s’agit d’une infinitésimale fraction de temps, la livre de sucré subira inévitablement des changements pendant cet "instant". Ou bien l’instant n’est il qu’une pure abstraction mathématique, c’est-à-dire représente un temps nul ? Mais tout ce qui vit existe dans le temps ; l’existence n’est qu’un processus d’évolution ininterrompue ; le temps est donc l’élément fondamental de l’existence. Et l’axiome A=A signifie que tout corps est égal a lui même quand il ne change pas, c’est-à-dire quand il n’existe pas.

Au premier abord il peut sembler que ces "subtilités" ne sont d’aucune utilité. En réalité elles ont une importance décisive. L’axiome A=A est d’une part la source de tout notre savoir, de l’autre la source de toutes nos erreurs. On ne peut impunément manier l’axiome A=A que dans des limites déterminée. Quand la transformation qualitative de A est négligeable pour la tâche qui nous intéresse, alors nous pouvons admettre que A=A. C’est le cas par exemple du vendeur et de l’acheteur d’une livre de sucre. Ainsi considérons-nous la température du soleil. Ainsi considérions-nous récemment le pouvoir d’achat du dollar. Mais les changements quantitatifs, au-delà d’une certaine limite, deviennent qualitatifs. La livre de sucre arrosée d’eau ou d’essence cesse d’être une livre de sucre. Le dollar, sous l’action d’un président, cesse d’être un dollar. Dans tous les domaines de la connaissance, y compris la sociologie, une des tâches les plus importantes consiste à saisir à temps l’instant critique où la quantité se change en qualité. Tout ouvrier sait qu’il est impossible de faire des objets absolument identiques. Pour l’usinage des cônes de roulement à bille on admet un certain écart inévitable, mais qui doit rester dans certaines limites (c’est ce qu’on appelle la tolérance). Tant que l’on se tient dans les limites de la tolérance, les cônes sont considérés comme égaux (A=A). Si on les franchit, la quantité se transforme en qualité ; autrement dit le cône ne vaut rien ou est inutilisable.

Notre pensée scientifique n’est qu’une partie de notre activité pratique générale, y compris technique. Pour les concepts aussi il y a des "tolérances", établies non par la logique formelle, pour qui A=A, mais par la logique issue de l’axiome selon lequel tout change. Le "bon sens" se caractérise par le fait qu’il franchit systématiquement les normes de tolérance établies par la dialectique.

La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, Etat ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement et de plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A, l’Etat ouvrier cesse d’être un Etat ouvrier.

Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse, j’allais presque dire une saveur, qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’Etat ouvrier en général, mais tel Etat ouvrier, dans un pays arriéré encerclé par l’impérialisme etc.

La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible an nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires.

Hegel a écrit avant Darwin et Marx. Grâce à l’impulsion puissante donnée à la pensée par la révolution française, Hegel a anticipé en philosophie le mouvement général de la science. Mais précisément parce qu’il s’agissait d’une géniale anticipation, elle a pris chez Hegel un caractère idéaliste. Hegel opérait avec des ombres idéologiques, comme si elles étaient la réalité suprême Marx a montré que le mouvement des ombres idéologiques ne fait que refléter le mouvement des corps matériels.

Nous appelons notre dialectique matérialiste, parce que ses racines ne sont ni dans les cieux (ni dans les profondeurs de notre "libre esprit"), mais dans la réalité-objective, dans la nature. La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse. A tous les degrés de cette échelle du développement, les changements quantitatifs sont devenus qualitatifs. Notre pensée, y compris dialectique, n’est qu’une des manifestations de la matière changeante. Il n’y a place, dans cette mécanique ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour l’âme immortelle, ni pour les normes éternelles du droit et de la morale. La dialectique de la pensée, procédant de la dialectique de la nature, a par conséquence un caractère entièrement matérialiste.

Le darwinisme, qui expliquait l’origine des espèces par la transformation de changements quantitatifs en changements qualitatif, a signifié le triomphe de la dialectique à l’échelle de toute la nature organique. Un autre grand triomphe fut la découverte de la table de poids atomiques des éléments chimiques, puis celle de la transformation des éléments les uns dans les autres.

A ces transformations (des espèces, des éléments, etc.) est étroitement liée la question de la classification, également importante dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales. Le système de Linné (18e siècle) , reposant sur l’immutabilité des espèces, se limitait à l’art de décrire et de classer les plantes selon leur aspect extérieur. La période infantile de la botanique est analogue à celle de la logique car les formes de notre pensée se développent, comme tout ce qui est vivant. Ce n’est qu’en rejetant délibérément l’idée de l’immutabilité des espèces, et par l’étude de l’histoire de l’évolution des plantes et de leur conformation, qu’on a pu jeter les bases d’une classification réellement scientifique.

Marx, qui à la différence de Darwin était un dialecticien conscient, a trouvé les bases d’une classification scientifique des sociétés humaines dans le développement des forces productives et la structure des rapports de propriété, qui constituent l’anatomie de la société. Le marxisme a substitué la classification matérialiste dialectique à la classification vulgaire, descriptive des sociétés et des Etats, qui, aujourd’hui encore, fleurit dans les chaires universitaires. Ce n’est qu’en utilisant la méthode de Marx qu’on peut définir correctement le concept d’Etat ouvrier et le moment de sa ruine.

Dans tout cela, nous le voyons. il n’y a rien de "métaphysique" ou de "scolastique" comme l’affirment les ignorants satisfaits d’eux-mêmes. La logique dialectique exprime les lois du mouvement de la pensée scientifique contemporaine. Au contraire, la lutte contre la dialectique matérialiste reflète un lointain passé, le conservatisme de la petite bourgeoisie, l’arrogance des mandarins universitaires et... un soupçon d’espoir en l’au-delà.

La nature de l’U.R.S.S.

La définition de l’U.R.S.S. donnée par le camarade Burnham, "un Etat ni ouvrier, ni bourgeois", est purement négative, arrachée de la chaîne du développement historique, suspendue en l’air ; elle ne renferme pas un grain de sociologie et constitue tout simplement la capitulation théorique du pragmatisme devant un phénomène historique contradictoire.

Si Burnham avait été matérialiste et dialecticien, il se serait posé les trois questions suivantes : 1) quelle est l’origine historique de l’U.R.S.S.? 2) quels changements a subis cet Etat au cours de son existence ? 3) ces changements sont-ils passés du stade quantitatif au stade qualitatif, c’est-à-dire ont-ils fondé la domination historiquement nécessaire d’une nouvelle classe exploiteuse ? Les réponses à ces questions auraient contraint Burnham à tirer l’unique conclusion possible : l’U.R.S.S. n’est pour l’instant qu’un Etat ouvrier dégénéré. La dialectique n’est pas la clé magique de tous les problèmes. Elle ne remplace pas l’analyse scientifique concrète. Mais elle oriente cette analyse dans la bonne voie, lui évite d’errer vainement dans le désert du subjectivisme et de la scolastique.

Bruno R. range le régime soviétique, comme le fascisme, dans la catégorie "collectivisme bureaucratique" parce que l’U.R.S.S., l’Italie et l’Allemagne sont gouvernées par la bureaucratie. Ici et là il y a des éléments de planification ; dans un cas la propriété privée est liquidée, dans l’autre elle est limitée, etc. Ainsi, sur la base de la relative similitude de certains signes extérieurs d’origine différente, d’un poids spécifique différent, d’une signification de classe différente, on établit l’identité de principe de deux régimes sociaux, exactement dans l’esprit des professeurs bourgeois qui établissent les catégories de "contrôle de l’économie" d’"Etat centralisé", sans du tout se soucier de la nature de classe de l’un et de l’autre.

Bruno R. et ceux qui partagent ses vues, même à moitié, comme Burnham, se cantonnent dans le cadre d’une classification sociale du niveau au mieux, de Linné, qui avait cependant l’excuse, rappelons-le, de vivre avant Hegel, avant Darwin et Marx.

Encore pires et plus dangereux, peut-être, sont les éclectiques qui déclarent que le caractère de classe de l’Etat soviétique "importe peu", et que nous définissons l’axe de notre politique en fonction du "caractère de la guerre". Comme si la guerre était d’une nature indépendante, suprasociale ; comme si le caractère de la guerre n’était pas déterminé par le caractère de la classe dirigeante, c’est-à-dire par le même facteur social, qui permet de déterminer également le caractère de l’Etat. Il est étonnant de voir avec quelle facilité certains camarades, sous le coup des événements, oublient l’ABC du marxisme ! Il n’est pas étonnant que les théoriciens de l’opposition, qui refusent de penser dialectiquement, capitulent lamentablement devant le caractère contradictoire de l’U.R.S.S. Pourtant la contradiction entre les fondements socialistes établis par la révolution et le caractère d’une caste, issue de la dégénérescence de la révolution, est non seulement un fait historique indiscutable, mais encore un élément moteur. C’est sur cette contradiction que nous nous appuyons dans notre lutte pour renverser la bureaucratie. Pendant ce temps quelques ultra-gauches en sont venus à émettre des absurdités du genre "pour renverser l’oligarchie bonapartiste, il faut sacrifier les fondements sociaux de l’U.R.S.S.". Il ne leur vient pas à l’esprit que l’U.R.S.S., moins les fondements sociaux issus de la révolution d’Octobre, ce serait aussi le fascisme.

Evolutionnisme et dialectique.

Le camarade Burnham va sans doute protester, alléguant que, comme évolutionniste, il ne s’intéresse pas moins que nous, dialecticiens, à l’origine des formes de société et d’Etat. Nous n’en disconvenons pas. Tout homme cultivé, depuis Darwin, se targue d’être "évolutionniste". Mais le véritable évolutionniste doit appliquer l’idée de l’évolution à ses propres formes de pensée. La logique élémentaire, fondée à l’époque où l’idée même d’évolution était à peu près inexistante, est évidemment insuffisante pour la connaissance des processus évolutifs. La logique de Hegel est la logique de l’évolution.

Mais il faut se rappeler que le concept même d’"évolution" est terriblement déformé et châtré par les professeurs d’université et les journalistes libéraux qui en font une espèce de "progrès" pacifique. Celui qui a compris que l’évolution procède au travers de la lutte de forces antagonistes que la lente accumulation des changements fait éclater à un moment donné la vieille enveloppe et mène à la catastrophe, à la révolution ; celui qui a appris enfin à appliquer les lois générales de l’évolution à la pensée elle-même, celui-là est un dialecticien, à la différence de l’évolutionniste vulgaire.

L’éducation dialectique de la pensée est aussi nécessaire à une politique révolutionnaire que les gammes pour le pianiste, car elle nous contraint à aborder tous les problèmes en tant que processus et non en tant que catégories immuables. Cependant les évolutionnistes vulgaires, limitant leur reconnaissance de l’évolution à certains domaines, se contentent pour tout le reste des banalités du "bon sens".

Le libéral américain, qui a pris son parti de l’existence de l’U.R.S.S, ou plus exactement de la bureaucratie de Moscou, considère, ou au moins considérait jusqu’au pacte germano-soviétique, que le régime soviétique dans son ensemble est un "fait progressiste", que les traits négatifs de la bureaucratie ("certes, ils existent") seraient progressivement résorbés et qu’ainsi serait assuré un "progrès" pacifique et sans douleur.

Le radical petit-bourgeois vulgaire ressemble au "progressiste" libéral en ceci qu’il prend l’U.R.S.S. comme un tout, sans comprendre ses contradictions internes et leur dynamisme. Quand Staline a conclu une alliance avec Hitler, a envahi la Pologne, puis la Finlande, les radicaux vulgaires triomphaient : l’identité des méthodes du stalinisme et du fascisme était démontrée ! Ils se sont cependant trouvés en difficulté, quand le nouveau pouvoir a appelé la population à exproprier les propriétaires terriens et les capitalistes : ils n’avaient aucunement envisagé cette éventualité ! Cependant les mesures révolutionnaires sur le plan social, appliquées par des méthodes bureaucratiques et militaires, non seulement n’ont pas pris en défaut notre définition dialectique de l’U.R.S.S. comme Etat ouvrier dégénéré, mais au contraire lui ont donné la plus éclatante confirmation. Au lieu d’utiliser ce triomphe de l’analyse marxiste pour mener un travail persévérant d’agitation, les opposants petits-bourgeois se sont mis à crier avec une légèreté vraiment criminelle, que les événements avaient réfuté notre pronostic, que les vieux schémas n’avaient plus cours, qu’il fallait trouver des mots nouveaux. Quels mots ? Voilà ce qu’ils n’ont pas encore eux-mêmes décidé.

La défense de l’U.R.S.S.

Nous avons commencé par la philosophie, puis nous sommes passés à la sociologie. Il est apparu que dans ces deux domaines les deux dirigeants les plus en vue de l’opposition occupent une position anti-marxiste ou éclectique. Si nous en venons à la politique, plus précisément à la question de la défense de l’U.R.S.S., nous verrons que d’aussi grandes surprises nous y attendent.

L’opposition a brusquement découvert que la formule de notre programme "défense inconditionnelle de l’U.R.S.S." était "fumeuse, abstraite et dépassée". Malheureusement elle n’explique pas à quelles "conditions" précises elle entend désormais défendre les conquêtes de la révolution. Pour donner fût-ce une ombre de sens à ses nouvelles formules, l’opposition doit représenter les choses comme si, jusqu’à présent, nous avions "inconditionnellement" défendu la politique internationale du Kremlin, avec son Armée rouge et son Guépéou. C’est brouiller les choses et mettre tout sens dessus dessous ! En réalité il y a longtemps que nous ne défendons plus la politique du Kremlin, fût-ce conditionnellement, particulièrement depuis que nous avons ouvertement proclamé la nécessité d’abattre l’oligarchie du Kremlin par les voies insurrectionnelles. Une position fausse non seulement dénature les tâches présentes mais oblige aussi à représenter son propre passé sous un jour mensonger.

Dans l’article déjà cité de New International, Burnham et Shachtman nomment avec esprit un groupe d’intellectuels désenchantés "la ligue des espoirs abandonnés" et demandent avec insistance quelle serait la position de cette malheureuse ligue en cas de conflit entre un pays capitaliste et l’Union soviétique. "Nous saisissons cette occasion -écrivaient-ils- pour exiger de Hook, Eastman et Lyons qu’ils se prononcent sans équivoque sur la question de la défense de l’U.R.S.S., en cas d’attaque lancée par Hitler. le Japon ou, admettons, l’Angleterre..." Burnham et Shachtman ne mettaient en avant aucune "condition", ne définissaient aucune circonstance "concrète" et en même temps exigeaient une réponse "sans équivoque". "S’abstiendra-t-elle (la ligue des espoirs abandonnés) de prendre position ou se déclarera-t-elle neutre ? poursuivaient-ils. En un mot sera-t-elle pour la défense de l’U.R.S.S. contre l’agression impérialiste, indépendamment et en dépit du régime stalinien ?" (souligné par nous). Précieuse citation ! C’est précisément ce que dit notre programme. Burnham et Shachtman étaient en janvier 1939 pour la défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. et définissaient très justement ce que signifie défense inconditionnelle, c’est-à-dire "indépendamment et en dépit du régime stalinien". Et pourtant cet article a été écrit quand l’expérience de la révolution espagnole avait déjà, en fait, été tirée jusqu’au bout. Le camarade Cannon a trois fois raison quand il dit que le rôle du stalinisme en Espagne est infiniment plus criminel qu’en Pologne ou en Finlande. Dans le premier cas la bureaucratie, avec des méthodes de bourreau, a étranglé la révolution socialiste. Dans le second, par des méthodes militaires, elle a impulsé la révolution socialiste. Pourquoi donc Burnham et Shachtman se sont-ils aussi inopinément rapprochés des positions de la "Ligue des espoirs abandonnés" ? Pourquoi ? Nous ne pouvons considérer comme une explication les références archi-abstraites de Shachtman au "concret des événements". Cependant il n’est pas difficile de trouver une explication. La participation du Kremlin au camp républicain était soutenue par la démocratie bourgeoise du monde entier. L’activité de Staline en Pologne et en Finlande suscite une réprobation forcenée de cette même démocratie. En dépit de toutes ses formules tapageuses, l’opposition est le reflet, à l’intérieur du parti ouvrier, de l’humeur de la petite-bourgeoisie "de gauche". "Ces messieurs -écrivaient Burnham et Shachtman au sujet de la "Ligue des espoirs abandonnés"- tirent une grande fierté à la pensée qu’ils apportent un air soi-disant "frais", "nouveau", qu’ils "réévaluent une expérience nouvelle", qu’ils ne sont pas de ces "dogmatistes" ("conservateurs" ! L.T.) qui refusent de mettre en question leurs "positions fondamentales", etc. Comme ils se dupent eux-mêmes misérablement ! Aucun d’entre eux n’a mis en lumière des faits nouveaux, aucun n’a donné une interprétation nouvelle du présent ou du futur". Citation étonnante ! Ne faudrait-il pas ajouter un chapitre à l’article "Les intellectuels en retraite" ? Je propose ma collaboration à Shachtman...

Mais pourtant comment se fait-il que des gens de valeur, comme Burnham et Shachtman, indubitablement dévoués à la cause du prolétariat, soient si facilement effrayés par ces messieurs de la "Ligue des espoirs abandonnés", qui n’ont pourtant rien de terrifiant ? Sur le plan purement théorique la réponse réside dans la méthode erronée utilisée par Burnham et le mépris de la méthode chez Shachtman. Une méthode juste non seulement facilite l’obtention de résultats exacts mais, en liant chaque nouveau résultat au précédent par une chaîne continue, fixe ce résultat dans la mémoire. Si les conclusions politiques sont tirées empiriquement, à vue de nez, si l’inconséquence est de surcroît considérée comme une sorte de supériorité, alors le système politique marxiste cédera la place inévitablement à l’impressionnisme si caractéristique de l’intelligentsia petite-bourgeoise. Chaque nouveau tournant de la situation prend l’empiriste-impressionniste au dépourvu, le contraint à oublier ce qu’il a écrit la veille et suscite l’exigence de mots nouveaux, avant que se soient formées dans sa tête des pensées nouvelles.

La guerre soviéto-finlandaise.

La résolution de l’opposition sur la guerre soviéto-finlandaise est un document qu’auraient pu signer, à quelques réserves près, les bordiguistes [7], Vereecken [8], Sneevliet [9], Fenner Brockway [10], Marceau Pivert [11] et leurs semblables, mais en aucun cas des bolcheviks-léninistes. Partant exclusivement des caractères de la bureaucratie soviétique et du fait de "l’invasion", la résolution est vide de tout contenu social. Elle place la Finlande et l’U.R.S.S. sur le même plan, "condamne et rejette les deux gouvernements et leurs armées". Sentant cependant que quelque chose n’allait pas, ils ajoutent soudain dans la résolution, sans aucun lien avec le reste au texte : "dans l’application (!) d’une telle perspective, les partisans de la Quatrième Internationale prendront bien entendu (ce "bien entendu" est une pure merveille) en considération (!) les circonstances concrètes : la situation militaire, la disposition des masses et également (!) la différence des rapports économiques en Finlande et en Russie". Chaque mot est une perle. Pour nos amateurs de "concret" les circonstances "concrètes" sont la situation de guerre, la disposition des masses et -en troisième lieu !- la différence des régimes économiques. Il n’est pas dit dans la résolution comment seront précisément "prises en considération" ces trois circonstances "concrètes". Si l’opposition dans cette guerre condamne également les deux gouvernements et leurs armées, comment "tiendra-t-elle compte" de la différence de situation militaire et de régime social ? Il est décidément impossible d’y rien comprendre !

Pour mieux châtier les staliniens de leurs incontestables crimes, la résolution, à la suite des démocrates petits-bourgeois de toutes nuances, ne souffle mot de ce que l’Armée rouge en Finlande exproprie les propriétaires terriens et introduit le contrôle ouvrier, préparant ainsi l’expropriation des capitalistes.

Demain les staliniens étrangleront les ouvriers finlandais. Mais aujourd’hui ils donnent, ils sont contraints de donner une formidable impulsion à la lutte de classe sous sa forme la plus aiguë. Les chefs de l’opposition fondent leur politique non sur le processus "concret", tel qu’il se développe en Finlande, mais sur des abstractions démocratiques et de nobles sentiments.

La guerre soviéto-finlandaise commence déjà, visiblement, à se prolonger par une guerre civile, où l’Armée rouge -pour l’instant- est dans le même camp que les petits paysans et les ouvriers, tandis que l’armée finlandaise bénéficie du soutien des classes possédantes, de la bureaucratie ouvrière conservatrice et des impérialistes anglo-saxons. Les espoirs qu’éveille l’Armée rouge chez les masses pauvres finlandaises ne seront, en l’absence de révolution internationale, qu’une illusion ; la collaboration de l’Armée rouge avec les masses exploitées sera temporaire ; le Kremlin peut très vite se retourner contre les ouvriers et les paysans finlandais. Nous savons tout cela d’avance et nous le disons ouvertement, en guise d’avertissement. Mais pourtant, dans cette guerre civile "concrète", qui se déroule en Finlande, quelle place "concrète" doivent prendre les partisans de la Quatrième Internationale ? Si en Espagne ils se sont battus dans le camp républicain, alors que les staliniens étouffaient la révolution socialiste, à plus forte raison doivent-ils, en Finlande, se trouver dans le camp ou les staliniens sont forcés de soutenir l’expropriation des capitalistes.

Nos novateurs cachent sous de grands mots les failles de leur position. Ils qualifient "d’impérialiste" la politique de l’U.R.S.S. en Finlande. Quel enrichissement pour la science ! A dater de ce jour l’impérialisme sera à la fois la politique extérieure du capital financier et une politique d’expropriation du capital financier. Voilà qui doit singulièrement éclairer la conscience de classe des travailleurs. Mais en même temps Mais en même temps -s’écriera, disons, notre bouillant camarade Shachtman- le Kremlin soutient la politique de capital financier en Allemagne ! Cette objection consiste à remplacer une question par une autre, à dissoudre le concret dans l’abstrait (erreur habituellement de la pensée vulgaire). Si demain Hitler est obligé de fournir des armes aux Indiens révoltés, les travailleurs révolutionnaires allemands devront-ils s’opposer à cette action concrète par la grève ou le sabotage ? Au contraire ils devront s’efforcer de faire parvenir (au plus tôt) les armes aux insurgés. Espérons que c’est clair, même pour Shachtman. Mais cet exemple est purement hypothétique. Il nous est utile pour montrer que même un gouvernement fasciste, instrument du capital financier, peut, dans des circonstances données, être contraint de soutenir pour un temps un mouvement révolutionnaire de libération nationale (pour mieux l’étrangler demain). Hitler ne se résoudra en aucun cas à soutenir la révolution prolétarienne, disons, en France. Quant au Kremlin, il est aujourd’hui obligé -ce n’est plus une hypothèse mais une réalité- de faire appel au mouvement révolutionnaire social en Finlande (pour tenter demain de l’étrangler politiquement). Recouvrir ce mouvement révolutionnaire social donné du terme apocalyptique d’impérialiste, pour la seule raison qu’il est suscité, mutilé et en même temps étouffé par le Kremlin, c’est s’administrer à soi-même la preuve de son indigence théorique et politique. Il faut ajouter que l’extension de la notion d’impérialisme n’a même pas l’attrait de la nouveauté. Aujourd’hui, non seulement les "démocrates" mais la bourgeoisie des pays démocratiques qualifient la politique soviétique d’impérialiste. Le but de la bourgeoisie est évident : escamoter la contradiction sociale entre l’expansion capitaliste et l’expansion soviétique, dissimuler le problème de la propriété et par là même apporter son aide au véritable impérialisme. Quel est le but de Shachtman et des autres ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Leur modernisme lexical ne les mène objectivement qu’à s’éloigner du vocabulaire marxiste de la Quatrième Internationale et à se rapprocher du vocabulaire des démocrates. Cette constance confirme -hélas- une fois de plus l’extrême sensibilité de l’opposition à la pression de l’opinion publique petite-bourgeoise.

"Les questions d’organisation"

Dans les rangs de l’opposition on entend de plus en plus souvent des voix s’écrier : "la question russe n’a pas, par elle-même, d’importance décisive ; la tâche essentielle est de changer le régime du parti". Changer le régime du parti, cela signifie changer sa direction ou plus exactement éliminer des postes de direction Cannon et ses collaborateurs les plus proches. Ces voix sincères font valoir que les tendances à lutter contre la "fraction de Cannon" ont précédé ces "événements concrets" sur lesquels s’appuient Shachtman et les autres pour expliquer leur changement d’attitude. En même temps ces voix rappellent l’existence antérieure de toute une série de groupuscules d’opposition, formés sur les motifs les plus divers, mais qui, quand le terrain a commencé à manquer sous leurs pas, ont concentré toute leur attention sur les problèmes dit "d’organisation". Ainsi en a-t-il été avec Molinier [12], Sneevliet, Vereecken et bien d’autres. Si désagréables que soient ces précédents, on ne peut les passer sous silence.

Il serait pourtant faux de croire à une simple manoeuvre de la lutte fractionnelle dans ce déplacement de l’attention sur les "problèmes d’organisation". Non, l’opposition ressent effectivement -quoique confusément- que ce n’est pas tant la "question" russe qui fait problème, qu’une approche générale des questions politiques et, parmi elles, des méthodes de construction du parti. Et c’est vrai, en un certain sens.

Dans les pages qui précèdent, nous nous sommes efforcés de démontrer que ce n’est pas seulement la "question russe" qui est en cause, mais toute la méthode de pensée de l’opposition et que cette méthode a ses racines sociales. L’opposition est sous l’emprise des humeurs et des tendances de la petite bourgeoisie. C’est là le coeur du problème. Nous avons très clairement vu l’influence idéologique d’une autre classe dans les cas de Burnham (pragmatisme) et de Shachtman (éclectisme). Nous n’avons pas pris en exemple d’autres dirigeants, comme le camarade Abern, parce qu’en règle générale il ne participe pas aux discussions de fond. se limitant au domaine des "problèmes d’organisation". Cela ne signifie pourtant pas qu’Abern soit sans importance. Au contraire, dans un certain sens, on peut dire que Burnham et Shachtman interviennent comme des dilettantes de l’opposition, alors qu’Abern en est un indiscutable spécialiste. Abern, et lui seul, a son groupe traditionnel, né de l’ancien parti communiste, qui s’est soudé dans la première période de l’existence indépendante de "l’opposition de gauche". Tous ceux qui ont des motifs divers de critique et de mécontentement se joignent à ce groupe. Toute lutte de fraction sérieuse dans le parti est toujours, en dernière analyse, une réfraction de la lutte de classe. La fraction majoritaire a établi dès le début la dépendance idéologique de l’opposition par rapport à la démocratie bourgeoise. Au contraire l’opposition, précisément en raison de son caractère petit-bourgeois, n’a même pas tenté de chercher les racines sociales du camp adverse.

L’opposition a engagé une dure lutte de fraction qui paralyse le parti à un moment extrêmement critique. Pour qu’une telle lutte de fraction soit justifiée, et non impitoyablement condamnée, il faudrait des raisons très graves et très profondes. Pour un marxiste de telles raisons ne peuvent avoir qu’un caractère de classe. Avant d’engager une lutte acharnée, les dirigeants de l’opposition sont tenus de se poser la question de quelle classe non prolétarienne la majorité du Comité central subit-elle l’influence ? Mais il n’est pas question pour l’opposition de tenter une appréciation de classe des divergences. Il s’agit de "conservatisme", "d’erreurs", de "mauvaises méthodes", etc., de lacunes philosophiques, intellectuelles, techniques. L’opposition ne s’intéresse pas à la nature de classe de la fraction adverse, pas plus qu’elle ne s’intéresse à la nature de classe de l’U.R.S.S. Ce seul fait suffit à dévoiler le caractère petit-bourgeois de l’opposition, coloré d’une teinture de pédantisme académique et d’émotivité journalistique. Quelles sont précisément les classes ou couches dont la pression s’est reflétée dans la lutte de fraction. Pour le comprendre, il faut refaire l’historique de cette lutte. Les membres de l’opposition, qui affirment qu’il n’y a "rien de commun" entre l’actuelle lutte de fraction et celle d’hier, manifestent un fois de plus leur attitude superficielle envers la vie du parti. Le noyau central de l’opposition est le même que celui qui, il y a trois ans, s’est formé autour de Muste et Spector. Le noyau central de la majorité, le même qui s’était groupé autour de Cannon. Parmi les dirigeants, seuls Shachtman et Burnham ont changé de camp. Mais ces oscillations individuelles, si significatives soient-elles, ne modifient pas la configuration générale des deux groupes. Je ne m’étendrai pourtant pas sur l’évolution historique de la lutte de fraction, je renvoie le lecteur à l’article excellent à tous égards de Jo Hansen : "Méthodes d’organisation et principes politiques". Si l’on fait abstraction de tout ce qui est fortuit, personnel ou épisodique, si l’on réduit la lutte actuelle aux types politiques fondamentaux, il est indiscutable que la lutte la plus conséquente est celle du camarade Abern contre le camarade Cannon. Abern représente dans cette lutte un groupe propagandiste, petit-bourgeois par sa composition, uni par des liens personnels anciens, et qui a un caractère presque familial. Cannon représente le parti prolétarien en formation. Le droit historique dans cette lutte est entièrement du côté de Cannon. Quand les représentants de l’opposition poussent de hauts cris "la direction a fait faillite", "les pronostics n’ont pas été vérifiés", "les événements nous ont pris au dépourvu", "il faut changer de mots d’ordre" -tout cela sans faire le moindre effort pour réfléchir sérieusement à la question- ils agissent, si l’on va au fond des choses, comme des défaitistes du parti. Cette triste conduite s’explique par l’irritation et la peur du vieux groupe propagandiste, face aux tâches et aux rapports nouveaux dans le parti. Le sentimentalisme des liens personnels ne veut pas faire place au sens du devoir et de la discipline. La tâche à laquelle le parti est confronté consiste à rompre les vieux liens de groupe et à intégrer dans le parti prolétarien les meilleurs éléments du passé propagandiste. Il s’agit d’inspirer un esprit de parti tel que personne n’ose déclarer : "Il ne s’agit pas tant de la question russe, mais nous nous sentons mieux, plus à l’aise sous la direction d’Abern que sous celle de Cannon". Pour moi, ce n’est pas d’hier que j’en suis venu à cette conclusion. J’ai dû l’exprimer des dizaines et des centaines de fois dans mes conversations avec des camarades du groupe Abern et invariablement je soulignai la composition petite-bourgeoise de ce groupe. Avec insistance, j’ai de multiples fois proposé de ramener à la qualité de stagiaires ces compagnons de route petits-bourgeois, incapables de recruter des ouvriers pour le parti. Les lettres personnelles, les conversations et les mises en garde n’ont servi à rien, comme l’ont montré les événements ultérieurs : on apprend rarement de l’expérience d’autrui. L’antagonisme de deux couches du parti et de deux époques de son développement s’est extériorisé et a pris le caractère d’une lutte de fraction acharnée. Il ne reste rien d’autre à faire que d’exprimer clairement et distinctement son avis devant tout le parti américain et toute l’Internationale. "L’amitié, c’est l’amitié mais le service c’est le service" dit un proverbe russe. On peut poser ici une question : si l’opposition est un courant petit-bourgeois, l’unité future du parti n’est-elle pas impossible ? Car comment concilier un courant petit-bourgeois et un courant prolétarien ? Poser ainsi la question, c’est porter un jugement unilatéral, anti-dialectique et par conséquent faux. Dans cette discussion l’opposition a clairement manifesté ses traits petits-bourgeois. Cela ne signifie pas que ce soient les seuls. La majeure partie des membres de l’opposition est profondément dévouée à la cause du prolétariat et capable d’apprendre. Quand le parti se renforcera de milliers d’ouvriers, même un fractionniste professionnel pourra se rééduquer dans l’esprit de la discipline prolétarienne. Il faut leur en laisser le temps. Voilà pourquoi la proposition du camarade Cannon de laisser la discussion libre de toute menace de scission exclusion etc., était tout à fait juste et opportune.

Il n’en est pas moins certain que si le parti dans son ensemble prenait le chemin de l’opposition, il pourrait connaître une débâcle totale. L’opposition en temps que telle n’est pas capable de donner au parti une direction marxiste. La majorité de l’actuel Comité central exprime d’une façon infiniment plus conséquente, plus sérieuse, plus profonde, les tâches prolétariennes du parti que la minorité. C’est précisément pourquoi la majorité n’a pas, ne peut avoir intérêt à mener la lutte jusqu’à la scission : les idées justes triompheront. Mais les éléments sains de l’opposition ne peuvent pas non plus souhaiter la scission : l’expérience du passé a trop clairement montré que tous les groupes improvisés, qui rompaient avec la Quatrième Internationale, consacraient par là-même leur propre décomposition et leur perte. Voilà pourquoi on peut attendre sans crainte aucune le prochain congrès du parti. Il rejettera les nouveautés anti-marxistes de l’opposition et assurera l’unité du parti. Le 15 décembre 1939.


Notes

[1] Le grand article de Burnham et Shachtman, "Les intellectuels en retraite", constitue l’ensemble du numéro de janvier 1939 de New International. Sous le titre, un long sous-titre précise les fins de l’article : "une analyse politique de l’évolution qui mène les intellectuels anti-staliniens du marxisme au réformisme. Une critique de Sydney Hook, Max Eastman, Eugène Lyons, Benjamin Stolberg, Charles Yale Harrisson et autres critiques du bolchevisme : "Où en sont-ils et où vont-ils ?" A cette liste indiquée dans le sous-titre, le début de l’article ajoutait : James Rorty, Edmund Wilson, Philip Rahr, James Farrel, Georges S. County, Ferdinand Lundberg.

[2] Max EASTMAN, journaliste américain, mort en 1971. Fut d’abord sympathisant de la révolution russe et de l’Opposition de gauche. Publia en 1925 un ouvrage sur La jeunesse de Trotsky, puis un ouvrage sur les mois qui ont suivi la mort de Lénine. En 1926, il publia aux Etats-Unis, sans en avertir les dirigeants de l’opposition de gauche, qui durent le désavouer par la bouche de Trotsky, l’ensemble des textes désignés depuis lors sous le sigle de "Testament de Lénine". Max Eastman s’éloigna peu à peu de l’Opposition de gauche et comme un certain nombre d’intellectuels, journalistes ou universitaires qui avaient un moment sympathisé avec la Révolution d’Octobre et, par la suite, avec l’opposition de gauche (Sydney Hook, B. D. Wolfe, James Burnham, etc.), rompirent finalement tout lien avec le mouvement ouvrier et se rangèrent sous les bannières de la réaction.

[3] Sidney Hook, professeur, milita quelques années dans le mouvement ouvrier avant de retourner à ses travaux universitaires et de devenir un réactionnaire convaincu. Il appartint d’abord à la direction de l’organisation de A. J. Muste, l’Américan Workers Party, qui fusionna avec la Ligue Communiste d’Amérique. Trotskyste ainsi l’espace d’un printemps, il rompit au bout de quelques mois pour abandonner toute activité militante.

[4] John Keynes (1883-1946) économiste britannique qui élabora une théorie de la régulation du capitalisme par l’intervention de l’Etat dispensateur des crédits, par l’orientation de ces crédits et par la stimulation de la consommation. Le keynesisme a, dans l’entre deux guerres fleuri en Grande-Bretagne et aux U.S.A., constituant une véritable école économique.

[5] Boris Souvarine, né en 1893. Membre du Comité directeur du Parti communiste en 1921 et délégué du P.C.F. au Comité exécutif de l’Internationale communiste. Membre de la gauche. Soutient l’opposition de gauche en 1924. Exclu en juillet de la même année, fonde le cercle Marx-Lénine. Rompt avec le bolchévisme et avec Trotsky en 1929. Auteur de Staline (1935) où il définit ainsi l’U.R.S.S. : "La propriété des moyens de production en U.R.S.S. est collective. Mais l’appropriation du profit y a un caractère privé indubitable et c’est cela qui importe. (...) "L’expropriation des expropriateurs" a conduit à une sorte de féodalité bureaucratique sous laquelle le prolétariat et le paysannat avilis par le fonctionnariat et le mandarinat ont été réduits à une espèce de servage ; et si le mode de production n’est pas exactement capitaliste, notion d’ailleurs indéfinissable, c’est qu’il mérite plutôt le nom d’esclavagiste pour la majorité des parias soviétiques. (B. Souvarine, Staline, Paris, Plon, 1935, p. 612). Il ajoute bien entendu : "Des thèses particulières de Trotsky rien n’a résisté à l’épreuve. (Idem, p. 614.)

Dans "Moralistes et Sycophantes contre le marxisme" (9 juin 1939, publié à la fin de Leur morale et La nôtre, Paris, J.-J. Pauvert, 1966) Trotsky écrit sous le sous-titre "Souvarine le sycophante" : "Ex-pacifiste, ex-communiste, ex-trotskyste, ex-communiste-démocrate, ex-marxiste, ex-Souvarine pourrait-on dire." p. 119)

[6] Par "courant souvarinien" dans le S.W.P., Trotsky vise essentiellement le militant noir Johnson, lié personnellement à B. Souvarine. Trotsky reprochait à Jonhson de dissimuler ses rapports avec cet anti-trotskyste virulent. Johnson partira avec la minorité qui fondera le Workers Party en avril 1940, puis, lors de la seconde période de discussion de fusion entre S.W.P. et W.P. en 1947, il rejoindra les rangs du S.W.P. qu’il abandonnera peu après.

[7] Bordiguisme. Courant ultra-gauche du mouvement communiste, doit son nom à Amedeo Bordiga (1889-1970) dirigeant de l’aile gauche du Parti communiste italien. Opposé à la lutte parlementaire, à la stratégie du Front unique, puis à la politique de Staline il fut exclu en 1930 du P.C. italien, et fonda un groupe oppositionnel, Prometeo, qui eut des ramifications dans divers pays, dont la France. Le bordiguisme affirme "qu’il n’y a rien à sauver dans la réalisation historique russe" parce que "les conquêtes et objectifs finaux de la Révolution d’Octobre furent intégralement liquidés" [Le Prolétaire, octobre 1967]. Bref, "Le pouvoir prolétarien russe, isolé par la défaite de la révolution internationale a capitulé devant les classes non prolétariennes de la société russe : voila pourquoi il a "dégénéré" c’est-à-dire accepté des fonctions nationales non pas socialistes, mais capitalistes.

[8] Georges Vereecken (né en 1896), militant belge, au Sat. Intern. de l’O.G. et de la L.C.I., s’opposa à l’entrée dans la social-démocratie, signa en 1935 la lettre pour la IVe Internationale avec le groupe Spartakus puis fonda le Parti socialiste révolutionnaire qu’il quitta en 1937. Critiqua le Bureau de Londres et polémiqua avec Trotsky sur le P.O.U.M. Clandestin pendant la guerre, rejoint ensuite la IVe Internationale qu’il quitta en même temps que Michel Pablo.

[9] Henryk Sneevliet (1883-1942) (pseudonyme dans l’Internationale communiste : Maring). Militant socialiste, puis communiste hollandais. L’un des fondateurs du P.C. hollandais qu’il quitte en 1927. Fonde en 1929 le parti socialiste révolutionnaire de Hollande (R.S.P.) qui signe en 1933 la déclaration des "quatre" organisations pour la IVe Internationale. Dirigeant ensuite du parti issu de la fusion entre le R.S.P. et un parti social-démocrate de gauche hollandais (l’O.S.P.) qui donne le R.S.A.P. Elu député. Président d’une Union syndicale minoritaire et "rouge". Rompt avec la Quatrième Internationale en 1937 et se solidarise avec les organisations rassemblées autour du Bureau de Londres. Fusillé par les nazis en 1942.

[10] Fenner Brockway, devenu depuis Lord de la Couronne, était l’un des dirigeants de l’Independent Labour Party, parti social-démocrate de gauche, membre du regroupement centriste international, dit Bureau de Londres.

[11] Marceau Pivert (1895-1958), fondateur de la tendance Gauche Révolutionnaire en 1935 dont une partie, exclue de la S.F.I.O. en 1938, constitua le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan. Après la guerre Marceau Pivert réintégrera les rangs de la S.F.I.O. Les positions de Fenner Brockway de l’I.L.P. et celles de Marceau Pivert du P.S.O.P., organisations membres du Bureau de Londres sont sans aucun doute exprimées correctement par ce passage de Juin 36 (Journal du P.S.O.P.) de novembre 1939, n°67 : "La stalinisation marque un progrès dialectique par rapport aux formes d’exploitation du capitalisme privé, elle est cependant en ses conséquences économiques, sociales et culturelles, plus apparentée au national-socialisme qu’au socialisme, tel que nous le défendons ici. La stalinisation est la forme essentiellement bureaucratique du capitalisme d’Etat."

[12] Raymond Molinier fut un des cofondateurs du journal de l’Opposition de gauche, La Vérité, en 1929, de la Ligue communiste, son organisation française, et du G.B.L. Exclu en décembre 1935, fonde La Commune et les "Groupes d’action révolutionnaire", groupes larges rassemblant tous ceux qui sont d’accord sur quatre points minimum. Tenu à l’écart de la réunification au sein du P.O.I., fonde en 1936 le P.C.I. et dirige la revue La Vérité, en opposition à l’orientation de la Quatrième Internationale dont il dénonce les organisations comme des "groupes sans principes". Non admis dans le P.S.O.P.

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