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Manifestes de Trotsky contre la guerre impérialiste mondiale

vendredi 6 mai 2022, par Robert Paris

Voici quatre manifestes écrits par Trotsky, en 1915, 1916, 1919 et 1940, contre la guerre des impérialismes contre le prolétariat international.

Manifeste de la conférence de Zimmerwald, écrit par Trotsky en 1915

Prolétaires d’Europe !

Voici plus d’un an que dure la guerre ! Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, mutilés. L’Europe est devenue un gigantesque abattoir d’hommes. Toute la civilisation créée par le travail de plusieurs générations est vouée à l’anéantissement. La barbarie la plus sauvage triomphe aujourd’hui de tout ce qui, jusqu’à présent, faisait l’orgueil de l’humanité.

Quels que soient les responsables immédiats du déchaînement de cette guerre, une chose est certaine : la guerre qui a provoqué tout ce chaos est le produit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capitalistes de chaque nation de vivre de l’exploitation du travail humain et des richesses naturelles de l’univers. De telle sorte que les nations économiquement arriérées ou politiquement faibles tombent sous le joug des grandes puissances, lesquelles essaient, dans cette guerre, de remanier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs intérêts.

C’est ainsi que des peuples et des pays entiers comme la Belgique, la Pologne, les Etats balkaniques, l’Arménie, courent le risque d’être annexés, en totalité ou en partie, par le simple jeu des compensations.

Les mobiles de la guerre apparaissent dans toute leur nudité au fur et à mesure que les événements se développent. Morceau par morceau, tombe le voile par lequel a été cachée à la conscience des peuples la signification de cette catastrophe mondiale.

Les capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre, affirment que la guerre servira à la défense de la patrie, de la démocratie, à la libération des peuples opprimés. Ils mentent. La vérité est qu’en fait, ils ensevelissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nouvelles chaînes, de nouvelles charges, voilà ce qui résultera de cette guerre, et c’est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui devra les porter.

Accroissement du bien‑être, disait‑on, lors du déchaînement de la guerre.

Misère et privations, chômage et renchérissement de la vie, maladies, épidémies, tels en sont les vrais résultats. Pour des dizaines d’années, les dépenses de la guerre absorberont le meilleur des forces des peuples, compromettront la conquête des améliorations sociales et empêcheront tout progrès.

Faillite de la civilisation, dépression économique, réaction politique, voilà les bienfaits de cette terrible lutte des peuples.

La guerre révèle ainsi le caractère véritable du capitalisme moderne qui est incompatible, non seulement avec les intérêts des classes ouvrières et les exigences de l’évolution historique, mais aussi avec les conditions élémentaires d’existence de la communauté humaine.

Les institutions du régime capitaliste qui disposaient du sort des peuples : les gouvernements ‑ monarchiques ou républicains, ‑ la diplomatie secrète, les puissantes organisations patronales, les partis bourgeois, la presse capitaliste, l’Eglise : sur elles toutes pèse la responsabilité de cette guerre surgie d’un ordre social qui les nourrit, qu’elles défendent et qui ne sert que leurs intérêts. Ouvriers !

Vous, hier, exploités, dépossédés, méprisés, on vous a appelés frères et camarades quand il s’est agi de vous envoyer au massacre et à la mort. Et aujourd’hui que le militarisme vous a mutilés, déchirés, humiliés, écrasés, les classes dominantes réclament de vous l’abdication de vos intérêts, de votre idéal, en un mot une soumission d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la possibilité d’exprimer vos opinions, vos sentiments, vos souffrances. On vous interdit de formuler vos revendications et de les défendre. La presse jugulée, les libertés et les droits politiques foulés aux pieds : c’est le règne de la dictature militariste au poing de fer.

Nous ne pouvons plus ni ne devons rester inactifs devant cette situation qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pendant de longues années, le prolétariat socialiste a mené la lutte contre le militarisme ; avec une appréhension croissante, ses représentants se préoccupaient dans leurs congrès nationaux et internationaux des dangers de guerre que l’impérialisme faisait surgir, de plus en plus menaçants. A Stuttgart, à Copenhague, à Bâle, les congrès socialistes internationaux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat.

Mais, partis socialistes et organisations ouvrières de certains pays, tout en ayant contribué à l’élaboration de ces décisions, ont méconnu, dès le commencement de la guerre, les obligations qu’elles leur imposaient. Leurs représentants ont entraîné les travailleurs à abandonner la lutte de classe, seul moyen efficace de l’émancipation prolétarienne. Ils ont accordé aux classes dirigeantes les crédits de guerre ; ils se sont mis au service des gouvernements pour des besognes diverses ; ils ont essayé, par leur presse et par des émissaires, de gagner les neutres à la politique gouvernementale de leurs pays respectifs ; ils ont fourni aux gouvernements des ministres socialistes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de partager avec les classes dirigeantes les responsabilités actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, séparément, manquait à sa tâche, le représentant le plus haut des organisations socialistes de tous les pays, le Bureau socialiste international manquait à la sienne.

C’est à cause de ces faits que la classe ouvrière, qui n’avait pas cédé à l’affolement général ou qui avait su, depuis, s’en libérer, n’a pas encore trouvé, dans la seconde année du carnage des peuples, les moyens d’entreprendre, dans tous les pays, une lutte active et simultanée pour la paix dans cette situation intolérable, nous, représentants de partis socialistes, de syndicats, ou de minorités de ces organisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle‑même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fraternité des peuples, pour le socialisme.. Il faut entreprendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Mais une telle paix n’est possible qu’à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions partielles. Pas d’annexions, ni avouées ni masquées, pas plus qu’un assujettissement économique qui, en raison de la perte de l’autonomie politique qu’il entraîne, devient encore plus intolérable. Le droit des peuples de disposer d’eux‑mêmes doit être le fondement inébranlable dans l’ordre des rapports de nation à nation. Prolétaires !

Depuis que la guerre est déchaînée, vous avez mis toutes vos forces, tout votre courage, toute votre endurance au service des classes possédantes, pour vous entretuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socialisme, pour l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies.

C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays belligérants d’entreprendre cette lutte avec toute leur énergie. C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la barbarie sanguinaire.

Jamais, dans l’histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble ; son accomplissement doit être notre œuvre commune. Aucun sacrifice n’est trop grand, aucun fardeau trop lourd pour atteindre ce but : le rétablissement de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par‑dessus les frontières par‑dessus les champs de bataille, par‑dessus les campagnes et les villes dévastées : Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous !

Zimmerwald (Suisse), septembre 1915.

Projet de manifeste pour la Conférence de Kienthal, écrit par Trotsky en 1916

Cinq mois se sont écoulés depuis la Conférence de Zimmerwald où nous, socialistes d’Europe, avons lancé un cri d’indignation et d’appel. Cinq nouveaux mois de guerre ont passé, l’un après l’autre, sur l’humanité, et chacun de ces mois a vu les peuples acharnés à poursuivre leur propre extermination, leur propre ruine au milieu des carnages, supportant sans révolte l’œuvre hideuse d’un militarisme déchaîné qui ne peut plus être maîtrisé par les mains sanglantes des maîtres actuels des nations d’Europe. L’extermination automatique de la fleur des peuples a poursuivi sa voie durant ces longs mois. De nouveaux milliards, par dizaines, extraits de la richesse collective par des emprunts de guerre ont été engloutis, consacrés exclusivement à la destruction de vies humaines et des conquêtes de la civilisation.

Si le cerveau humain travaille encore dans ce cercle infernal, ce n’est plus pour perfectionner et inventer des engins d’extermination. Le problème qui préoccupe actuellement les dirigeants, les savants, les inventeurs de tous les pays, consiste à trouver le moyen d’anéantir des armées entières au moyen de gaz empoisonnés. Mais les porte‑parole des classes dirigeantes stupidement obstinées ou ivres de sang, ne cessent de répéter que la guerre doit être menée « jusqu’au bout », jusqu’à la victoire complète, jusqu’à ce que la guerre ait trouvé la solution de toutes les questions qui l’ont provoquée. Cependant, en fait, la solution définitive s’éloigne de plus en plus, les opérations militaires s’étendent sur de nouveaux fronts et sur de nouveaux territoires, et chaque nouveau développement a pour conséquence et pour caractéristique l’enchevêtrement de problèmes nouveaux en même temps qu’il ravive d’anciennes plaies.

Durant cette période, la Bulgarie est entrée en guerre malgré l’attitude courageuse de la jeune social‑démocratie bulgare. La Serbie et le Monténégro se sont trouvés dépouillés, sous la poussée des armées austro-allemandes, de la pitoyable indépendance que leur laissaient encore leurs propres dynasties criminelles et les exigences impérieuses des grandes nations belligérantes. La neutralité de la Grèce est violée par ceux‑là mêmes qui, dans un boniment de parade foraine, se posent en champions du Droit et en défenseurs des faibles. Le tsarisme se conduit en mai en Perse et y étend sa propre tyrannie, se dédommageant ainsi à l’Est de ses insuccès à l’Ouest. Enfin l’Angleterre, dont la bourgeoisie dénonçait le militarisme d’autant plus qu’elle cultivait le navalisme, s’est trouvée contrainte, par la logique de la guerre, d’imposer aux masses populaires le fardeau du service militaire obligatoire.

Telles sont les nouvelles conquêtes de la guerre qu’on persiste à qualifier de libératrice des deux côtés des tranchées.

Se résignant à ces crimes, et même y contribuant et les défendant les organisations centrales, socialistes et ouvrières, liées à leurs classes dirigeantes dès août 1914, sont tombées de plus en plus bas, au cours de ces cinq mois, dans l’abdication socialiste.

Leur rôle fut réduit exclusivement à transformer tout l’acquis politique et moral du socialisme obtenu au prix du sang des martyrs, efforts créateurs des hommes de pensée et des sacrifices héroïques des masses, en une arme de conservation de l’État bourgeois, de protection des classes dirigeantes ébranlées jusque dans leurs racines par leurs propres crimes. Dans l’histoire de l’humanité, qui avait déjà connu la soumission du christianisme, puis celle de la Réforme et ensuite celle de la démocratie aux intérêts des classes dirigeantes, il ne pouvait y avoir de trahison plus éclatante, de crime plus grand, de chute plus honteuse que cet asservissement du socialisme officiel à la bourgeoisie, à l’heure de son sanglant déclin.

Devant les prolétaires d’Europe, nous flétrissons cette union de violence bourgeoise et de la trahison socialiste comme une menace redoutable pour la cause du socialisme et pour les progrès de l’humanité. Nous flétrissons la politique des social‑patriotes qui, tout en aidant directement et indirectement leur gouvernement à écraser le socialisme révolutionnaire dans leur pays, approuvent et encouragent l’opposition dans les pays ennemis et s’efforcent, par la confusion corruptrice ainsi créée, de préserver leur réputation socialiste aux yeux des masses qui aujourd’hui s’éveillent.

Entre ceux qui sont restés sous le drapeau de la révolution sociale et les social‑patriotes, mercenaires prisonniers ou esclaves volontaires de l’impérialisme, se placent les partisans d’un armistice socialiste, sans principes et sans clairvoyance. Au nom de l’unité socialiste et ouvrière, ils demandent à la minorité de désarmer devant les social‑patriotes exactement comme ceux-­ci ont désarmé, au nom de l’union sacrée, devant nos ennemis de classe.

Quand le destin du socialisme est en jeu, nous ne pouvons ni ne voulons connaître un pareil armistice. Et si notre lutte intérieure met en danger l’unité des organisations socialistes, la responsabilité en retombe sur ceux qui, profitant de la désorganisation prolétarienne provoquée par la guerre, foulent aux pieds les principes fondamentaux du socialisme. La défense de la patrie, la défense nationale que les social‑patriotes invoquent sans cesse ne sont en réalité qu’un nœud coulant que la bourgeoisie (aidée par les social‑patriotes) a passé au cou de la classe ouvrière : il faut briser ce lien qui irait se resserrant sans cesse.

Le prolétariat ne peut pas ne pas aspirer à assurer l’indépendance des nations. Mais il doit le faire non en soutenant le militarisme capitaliste qui le ronge, mais par la lutte ouverte contre lui. Notre voie n’est pas la guerre au côté des gouvernants mais la révolution contre eux.

La garde social‑patriote de la bourgeoisie, craignant le mécontentement et la révolte du prolétariat, essaie maintenant, par l’intermédiaire de l’ancien Bureau socialiste international de préparer, derrière le dos des masses socialistes trompées, la reconstitution de rapports fictifs entre les partis socialistes officiels des pays belligérants. Une main rivée au char du militarisme nationaliste, les social‑patriotes se préparent à se tendre l’autre main et à joindre leurs efforts pour étouffer, au cœur des masses, la conscience socialiste désormais réveillée, par le moyen d’une mauvaise contrefaçon de la solidarité internationale. Nous mettons les ouvriers en garde contre cette politique hypocrite : une nouvelle Internationale ne pourra être édifiée que sur la base des principes inébranlables du socialisme révolutionnaire ; à sa création, ne pourront prendre part les alliés des gouvernants, les ministres, les députés domestiqués, les avocats de l’impérialisme, les agents de la diplomatie capitaliste, les fossoyeurs de la Deuxième Internationale.

Une lutte sans merci contre le nationalisme, le rejet définitif des crédits militaires indépendamment de la situation stratégique et diplo­matique du pays, la dénonciation impitoyable des mensonges de la défense nationale et de l’union sacrée, la mobilisation des prolétaires pour l’attaque révolutionnaire contre la société bourgeoise – telles sont les conditions nécessaires pour la création d’une véritable Inter­nationale socialiste. Cette politique, résolument socialiste et révolu­tionnaire, est la seule qui puisse assurer au prolétariat une influence à l’issue de la guerre, ainsi que sur les rapports internationaux qui s’établiront après le rétablissement de la paix.

Les social‑patriotes déclarent, du haut des tribunes parlementaires, qu’ils sont opposés aux annexions. Certains d’entre eux ajoutent qu’ils sont partisans du droit des nations à disposer d’elles‑mêmes. Mais ces belles phrases ne changent rien au fait certain que les social‑patriotes travaillent de toutes leurs forces à assurer la victoire à leur militarisme national, et, par conséquent, préparent inévitablement des annexions brutales : on ne peut pas lutter vraiment contre les annexions sans combattre leur instrument qui est le militarisme ; il est impossible de protéger l’indépendance des peuples tout en aidant le capitalisme armé à la détruire.

En projetant des annexions territoriales en Europe, en attentant à l’indépendance des nations à Belgrade et à Salonique, à Bruxelles et à Téhéran, les gouvernants des deux groupes antagonistes s’efforcent de préparer en même temps la division de l’Europe de demain en deux puissants blocs économiques, séparés par le fil barbelé des tarifs douaniers. Entre ces deux trusts d’États gigantesques éclatera, dès le lendemain de la conclusion de la paix, une bataille commerciale incessante et implacable. Cette perspective, aussi bien que les annexions, promet aux leurs d’Europe, épuisés par la guerre, une nouvelle aggravation de leurs conditions de vie, un renforcement du militarisme, de la dictature (les banques et des trusts, l’arrêt de la législation sociale et une réaction politique forcenée. La lutte contre les tranchées douanières qui ont pour effet d’accélérer la désorganisation de l’économie européenne ne peut être menée que simultanément avec la lutte contre les tranchées du militarisme. La lutte contre la tyrannie politique, contre les armées permanentes, contre la diplomatie secrète et pour la démocratisation de tous les États européens est la condition première de l’unification politique et économique de l’Europe. Ouvrières et ouvriers !

Si la guerre enfantée par l’impérialisme dévaste l’Europe, une paix conclue par les nationalistes actuellement au pouvoir ne pourra que renforcer et accroître l’hostilité entre les nations et être la cause de nouvelles catastrophes de plus en plus dévastatrices. Si nous n’avons pas su empêcher la guerre, nous sommes tenus de faire tous nos efforts pour imposer aux belligérants notre paix. A la puissance des dirigeants qui se nourrit de notre passivité et de notre soumission, nous devons opposer notre force à nous : la conscience révolutionnaire et la volonté de lutter sans merci. Nous vous appelons à cette tâche. Assez de patience ! Assez de silence ! Que la parole de colère et de révolte retentisse partout ! Que l’acte suive la parole !

Entendez‑vous ! Ouvrières et ouvriers d’Europe ! Si une faible partie seulement de ces sacrifices, de ces vies, de ce sang que la guerre exige avait été sciemment consentie à la cause du socialisme, l’Europe eut été tôt libérée du honteux régime d’oppression et d’exploitation, et nous aurions la certitude de voir nos fils entrer dans le royaume du travail et de la justice. Sachez donc trouver en vous la résolution de donner toutes vos forces et, s’il le faut, votre liberté et votre vie même pour le salut de l’humanité !

Luttez contre les absurdes et immenses sacrifices que la guerre exige sans répit et sans fin, contre le militarisme déchaîné, contre la barbarie et la lâcheté des dirigeants, luttez sans hésitation, sans trêve, de toutes vos forces ! A bas la guerre ! A bas les annexions ! les contributions de guerre ! Vive la liberté et l’indépendance des nations ! Vive l’union économique des peuples !

Vive la Révolution !

Vive le Socialisme !

Naché Slovo

Vie Ouvrière

Manifeste de l’Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier, écrit par Trotsky en 1919

Il y a soixante-douze ans, le parti communiste présenta au monde son programme sous forme d’un manifeste écrit par les plus grands prophètes de la Révolution prolétarienne, Karl Marx et Friedrich Engels. A cette époque déjà, le communisme, à peine entré dans sa lutte, était accablé sous les poursuites, les mensonges, la haine et les persécutions des classes possédantes qui devinaient justement en lui leur ennemi mortel. Pendant ces trois quarts de siècle, le développement du communisme a suivi des voies complexes, connaissant tour à tour les tempêtes de l’enthousiasme et les périodes de découragement, les succès et les durs échecs. Mais au fond le mouvement suivit la route tracée par le Manifeste du Parti communiste. L’heure de la lutte finale et décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les apôtres de la Révolution sociale. Mais elle est arrivée. Nous, communistes, représentants du prolétariat révolutionnaire des différents pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie, rassemblés à Moscou, capitale de la Russie soviétiste, nous nous sentons les héritiers et les continuateurs de l’œuvre dont le programme a été annoncé il y a soixante-douze ans.

Notre tâche est de généraliser l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière, de débarrasser le mouvement des mélanges impurs de l’opportunisme et du social-patriotisme, d’unir les forces de tous les partis vraiment révolutionnaires du prolétariat mondial et par là même de faciliter et de hâter la victoire de la Révolution communiste dans le monde entier.

Aujourd’hui que l’Europe est couverte de débris et de ruines fumantes, les plus coupables des incendiaires s’occupent à rechercher les responsables de la guerre. Ils sont suivis de leurs laquais, professeurs, parlementaires, journalistes, social-patriotes et autres soutiens politiques et bourgeoisie.

Au cours d’une longue série d’années, le socialisme a prédit l’inéluctabilité de la guerre impérialiste ; il en a vu les causes dans le désir insatiable du lucre et de la propriété des classes possédantes des deux concurrents principaux et en général de tous les pays capitalistes. Deux ans avant l’explosion, au congrès de Bâle, les chefs socialistes responsables de tous les pays dénonçaient l’impérialisme comme le fauteur de la guerre future. Ils menaçaient la bourgeoisie de déchaîner sur sa tête la Révolution sociale, vengeance du prolétariat contre les crimes du capitalisme.

Maintenant, après une expérience de cinq ans, alors que l’histoire, ayant mis au jour les appétits rapaces de l’Allemagne, dévoile les agissements non moins criminels des Alliés, les socialistes officiels des pays de l’Entente, à la suite de leurs gouvernements, ne cessent de dénoncer dans le kaiser allemand déchu le grand coupable de la guerre. Bien plus, dans leur abjecte servilité, les social-patriotes allemands, qui, en août 1914, faisaient du livre blanc diplomatique du Hohenzollern l’évangile sacré des nations, accusent maintenant à leur tour cette monarchie allemande abattue, dont ils furent les fidèles serviteurs, d’être la cause principale de la guerre. Ils espèrent ainsi à la fois oublier le rôle qu’ils ont joué et gagner l’indulgence des vainqueurs. Mais à côté du rôle joué par les dynasties déchues des Romanov, des Hohenzollern, des Habsbourg et des cliques capitalistes de leurs pays, le rôle des classes dirigeantes de France, d’Angleterre, d’Italie et des Etats-Unis apparaît dans toute son ampleur criminelle à la lumière des événements accomplis et des révélations diplomatiques.

Jusqu’à l’explosion même de la guerre, la diplomatie anglaise ne leva point son masque mystérieux. Le gouvernement de la City craignait que s’il déclarait catégoriquement son dessein de participer à la guerre aux côtés de l’Entente, le gouvernement de Berlin ne reculât et qu’il n’y eût pas de guerre. C’est pourquoi l’on se conduisit de façon à faire espérer d’une part, à Berlin et à Vienne, la neutralité de l’Angleterre et à permettre, d’autre part, à Paris et à Pétrograd de compter fermement sur l’intervention.

Préparée par la marche de l’histoire pendant plusieurs dizaines d’années, la guerre fut déchaînée par une provocation directe et consciente de la Grande-Bretagne. Le gouvernement de ce pays avait fait le calcul de soutenir la Russie et la France exclusivement dans la mesure nécessaire pour les épuiser en épuisant l’Allemagne, son ennemie mortelle. Mais la puissance du système militaire allemand apparut trop dangereuse et imposa une intervention non plus apparente mais réelle de l’Angleterre.

Le rôle de spectateur souriant, auquel la Grande-Bretagne prétendait par tradition, revint aux Etats-Unis. Le gouvernement de Wilson accepta d’autant plus facilement le blocus anglais, qui diminuait les possibilités de spéculations de la Bourse américaine sur le sang européen, que les puissances de l’Entente dédommagèrent, par de gros bénéfices, la bourgeoisie américaine de cette violation du « droit international ». Cependant l’énorme supériorité militaire de l’Allemagne obligea à son tour le gouvernement de Washington à sortir de l’état de neutralité fictive à l’égard de l’Europe. Les Etats-Unis se chargèrent de la mission que l’Angleterre avait remplie dans les guerres passées et qu’elle avait essayé de remplir dans la dernière guerre, par rapport au continent : affaiblir un des camps en se servant de l’autre, et ne se mêler des opérations militaires que dans la mesure indispensable pour s’assurer tous les avantages de la situation. L’enjeu exposé de la loterie américaine n’était pas grand, mais il fut le dernier et par là lui assurait le gain.

Les contradictions du régime capitaliste se révélèrent à l’humanité à la suite de la guerre, sous forme de souffrances physiques : la faim, le froid, les maladies épidémiques et recrudescence de barbaries. Ainsi est jugée sans appel la vieille querelle académique des socialistes sur la théorie de la paupérisation et du passage progressif du capitalisme au socialisme. Les statisticiens et les pontifes de la théorie de l’arrondissement des angles avaient, pendant des dizaines d’années, recherché dans tous les coins du monde des faits réels ou imaginaires capables de démontrer le progrès du bien-être de certains groupes ou catégories de la classe ouvrière. La théorie de la paupérisation des masses était regardée comme enterrée sous les coups de sifflets méprisants des eunuques occupant les tribunes universitaires de la bourgeoisie et des mandarins de l’opportunisme socialiste. Maintenant ce n’est pas seulement la paupérisation sociale, mais un appauvrissement physiologique, biologique, qui se présente à nous dans toute sa réalité hideuse.

La catastrophe de la guerre impérialiste a balayé de fond en comble toutes les conquêtes des batailles syndicales et parlementaires. Et pourtant cette guerre est née des tendances internes du capitalisme dans la même mesure que les marchandages économiques ou les compromis parlementaires qu’elle a enterrés dans le sang et dans la boue.

Le capital financier, après avoir précipité l’humanité dans l’abîme de la guerre a subi lui-même durant cette guerre une modification catastrophique. L’état de dépendance dans lequel était placé le papier-monnaie vis-à-vis du fondement matériel de la production a été définitivement rompu. Perdant de plus en plus sa valeur de moyen et de régulateur de l’échange des produits dans le régime capitaliste, le papier-monnaie s’est transformé en instrument de réquisition de conquête et en général d’oppression militaire et économique.

La dépréciation totale des billets de banque marque la crise mortelle générale qui affecte la circulation des produits dans le régime capitaliste. Si la libre concurrence, comme régulateur de la production et de la répartition, fut remplacée dans les champs principaux de l’économie par le système des trusts et des monopoles, plusieurs dizaines d’années avant la guerre, le cours même de la guerre a arraché le rôle régulateur et directeur aux groupements économiques pour le transmettre directement au pouvoir militaire et gouvernemental. La répartition des matières premières, l’exploitation du naphte de Bakou ou de Roumanie, de la houille du Donetz, du froment d’Ukraine, l’utilisation des locomotives, des wagons et des automobiles d’Allemagne, l’approvisionnement en pain et en viande de l’Europe affamée, toutes ces questions fondamentales de la vie économique du monde ne sont plus réglées par la libre concurrence, ni même par des combinaisons de trusts ou de consortiums nationaux et internationaux. Elles sont tombées sous le joug de la tyrannie militaire pour lui servir de sauvegarde désormais. Si l’absolue sujétion du pouvoir politique au capital financier a conduit l’humanité à la boucherie impérialiste, cette boucherie a permis au capital financier non seulement de militariser jusqu’au bout l’Etat, mais de se militariser lui-même, de sorte qu’il ne peut plus remplir ses fonctions économiques essentielles que par le fer et par le sang.

Les opportunistes qui, avant la guerre, invitaient les ouvriers à modérer leurs revendications sous prétexte de passer lentement au socialisme, qui, pendant la guerre, l’ont obligé à renoncer à la lutte de classes au nom de l’union sacrée et de la défense nationale, exigent du prolétariat un nouveau sacrifice, cette fois afin de triompher des conséquences effroyables de la guerre. Si de tels prêches pouvaient influencer les masses ouvrières, le développement du capital se poursuivrait en sacrifiant de nombreuses générations, avec des formes nouvelles, encore plus concentrées et plus monstrueuses, avec la perspective fatale d’une nouvelle guerre mondiale. Par bonheur pour l’humanité, cela n’est pas possible.

L’étatisation de la vie économique, contre laquelle protestait tant le libéralisme capitaliste, est un fait accompli. Revenir, non point à la libre concurrence, mais seulement à la domination des trusts, syndicats et autres pieuvres capitalistes, est désormais impossible. La question est uniquement de savoir quel sera désormais celui qui prendra la production étatisée : l’Etat impérialiste ou l’Etat du prolétariat victorieux.

En d’autres termes, l’humanité travailleuse tout entière deviendra-t-elle l’esclave tributaire d’une clique mondiale triomphante qui, sous l’enseigne de la Ligue des Nations, au moyen d’une armée « internationale » et d’une flotte « internationale »pillera et étranglera les uns, entretiendra les autres, mais, toujours et partout, enchaînera le prolétariat, dans le but unique de maintenir sa propre domination ? Ou bien la classe ouvrière d’Europe et des pays les plus avancés des autres parties du monde s’emparera-t-elle de la vie économique, même désorganisée et détruite, afin d’assurer sa reconstruction sur des bases socialistes ?

Abréger l’époque de crise que nous traversons ne se peut que par les méthodes de la dictature du prolétariat, qui ne regarde pas le passé, qui ne compte ni avec les privilèges héréditaires, ni avec le droit de propriété, qui, ne considérant que la nécessité de sauver les masses affamées, mobilise pour cela tous les moyens et toutes les forces, décrète pour tout le monde l’obligation du travail, institue le régime de la discipline ouvrière, afin de ne pas seulement guérir, en quelques années, les plaies béantes faites par la guerre, mais encore d’élever l’humanité à une hauteur nouvelle et insoupçonnable.

L’état national, après avoir donné une impulsion vigoureuse au développement capitaliste, est devenu trop étroit pour l’expansion des forces productives. Ce phénomène a rendu plus difficile la situation des petits Etats encastrés au milieu des grandes puissances de l’Europe et du Monde. Ces petits Etats, nés à différentes époques comme des fragments des grands, comme la menue monnaie destinée à payer divers tributs, comme des tampons stratégiques, possèdent leurs dynasties, leurs castes dirigeantes, leurs prétention impérialistes, leurs filouteries diplomatiques. Leur indépendance illusoire a été basée, jusqu’à la guerre, exactement comme était basé l’équilibre européen sur l’antagonisme des deux camps impérialistes. La guerre a détruit cet équilibre. En donnant d’abord un immense avantage à l’Allemagne, la guerre a obligé les petits Etats à chercher leur salut dans la magnanimité du militarisme allemand. L’Allemagne ayant été vaincue, la bourgeoisie des petits Etats, de concert avec leurs « socialistes » patriotes, s’est retournée pour saluer l’impérialisme triomphant des Alliés, et dans des articles hypocrites de Wilson elle s’est employée à rechercher les garanties du maintien de son existence indépendante. En même temps, le nombre des petits Etats s’est accru : de la monarchie austro-hongroise, de l’empire des tsars se sont détachés de nouveaux Etats qui, aussitôt nés, se saisissent déjà les uns les autres à la gorge pour des questions de frontière. Les impérialistes Alliés, pendant ce temps, préparent des combinaisons de petites puissances, anciennes et nouvelles, afin de les enchaîner les unes les autres par une haine mutuelle et une faiblesse générale.

Ecrasant et violentant les peuples petits et faibles, les condamnant à la famine et à l’abaissement, de même que, peu de temps auparavant, les impérialistes des empires centraux, les impérialistes alliés ne cessent de parler du droit des nationalités, droits qu’ils foulent aux pieds en Europe et dans le monde entier.

Seule, la Révolution prolétarienne peut garantir aux petits peuples une existence libre, car elle libérera les forces productives de tous les pays des tenailles serrées par les Etats nationaux, en unissant les peuples dans une étroite collaboration économique, conformément à un plan économique commun. Seule, elle donnera aux peuples les plus faibles et les moins nombreux la possibilité d’administrer, avec une liberté et une indépendance absolue, leur culture nationale sans porter le moindre dommage à la vie économique unifiée et centralisée de l’Europe et du monde.

La dernière guerre, qui a été dans une large mesure une guerre pour la conquête des colonies, fut en même temps une guerre faite avec l’aide des colonies. Dans des proportions jusqu’alors inconnues les peuples coloniaux ont été entraînés dans la guerre européenne. Les Hindous, les Nègres, les Arabes, les Malgaches se sont battus sur la terre d’Europe, au nom de quoi ? Au nom de leurs droits de demeurer plus longtemps esclaves de l’Angleterre et de la France. Jamais encore le spectacle de la malhonnêteté de l’Etat capitaliste dans les colonies n’avait été aussi édifiant ; jamais le problème de l’esclavage colonial n’avait été posé avec une pareille acuité.

De là une série de révoltes ou de mouvements révolutionnaires dans toutes les colonies. En Europe même, l’Irlande a rappelé par des sanglants combats de rues qu’elle était encore et qu’elle avait conscience d’être un pays asservi. A Madagascar, en Annam, en d’autres lieux, les troupes de la république bourgeoise ont eu plus d’une fois, au cours de la guerre, à mater des insurrections d’esclaves coloniaux. Dans l’Inde, le mouvement révolutionnaire n’a pas cessé un seul jour. Il a abouti en ces derniers temps à des grèves ouvrières grandioses, auxquelles le gouvernement britannique a répondu en faisant intervenir à Bombay les automobiles blindées.

Ainsi la question coloniale est posée dans toute son ampleur non seulement sur le tapis vert du congrès des diplomates à Paris, mais dans les colonies mêmes.

Le programme de Wilson a pour but, dans l’interprétation la plus favorable, de changer l’étiquette de l’esclavage colonial. L’affranchissement des colonies n’est concevable que s’il s’accomplit en même temps que celui de la classe ouvrière des métropoles. Les ouvriers et les paysans non seulement de l’Annam, d’Algérie ou du Bengale, mais encore de perse et d’Arménie, ne pourront jouir d’une existence indépendante que le jour où les ouvriers d’Angleterre et de France, après avoir renversé Lloyd George et Clémenceau, prendront entre leurs mains le pouvoir gouvernemental. Dès a présent, dans les colonies les plus développées, la lutte n’est plus engagée seulement sous le seul étendard de l’affranchissement national, elle prend de suite un caractère social plus ou moins nettement accusé. Si l’Europe capitaliste a entraîné malgré elles les parties les plus arriérées du monde dans le tourbillon des relations capitalistes, l’Europe socialiste à son tour viendra secourir les colonies libérées avec sa technique, son organisation, son influence morale, afin de hâter leur passage à la vie économique régulièrement organisée par le socialisme.

Esclaves coloniaux d’Afrique et d’Asie ; l’heure de la dictature prolétarienne en Europe sonnera pour vous comme l’heure de votre délivrance.

Le monde bourgeois tout entier accuse les communistes d’anéantir la liberté et la démocratie politique. Cela est faux. En prenant le pouvoir, le prolétariat ne fait que manifester la complète impossibilité d’appliquer les méthodes de la démocratie bourgeoise et créer les conditions et les formes d’une démocratie ouvrière nouvelle, et plus élevée. Tout le cours du développement capitaliste, en particulier dans la dernière époque impérialiste, a sapé les bases de la démocratie politique, non seulement en divisant les nations en deux classes ennemies irréconciliables, mais encore en condamnant au dépérissement économique et à l’impuissance politique de multiples couches de la petite-bourgeoisie et du prolétariat au même titre que les éléments les plus déshérités de ce même prolétariat.

La classe ouvrière des pays où le développement historique l’a permis a utilisé le régime de la démocratie politique pour son organisation contre le capital. Il en sera de même à l’avenir dans le pays où ne sont pas encore réalisées les conditions préliminaires d’une révolution ouvrière. Mais les masses de la population intermédiaire, non seulement dans les villages, mais encore dans les villes, sont maintenues par le capitalisme loin en arrière, en retard de plusieurs époques sur le développement historique.

Le paysan de Bavière ou de Bade, encore étroitement attaché au clocher de son village, le petit vigneron français ruiné par la falsification des vins des gros capitalistes, le petit fermier américain obéré et trompé par les banquiers et les députés, toutes ces couches sociales, rejetées par le capitalisme loin de la grande route du développement historique, sont conviées sur le papier par le régime de la démocratie politique à participer au gouvernement de l’Etat. En réalité, dans les questions fondamentales dont dépend la destinée des nations, c’est une oligarchie financière qui gouverne dans les coulisses de la démocratie parlementaire. Il en fut ainsi naguère dans la question de la guerre. Il en est ainsi maintenant dans la question de la paix.

Dans la mesure où l’oligarchie financière se donne encore la peine de faire sanctionner ses actes de tyrannie par des votes parlementaires, l’Etat bourgeois se sert, pour atteindre les résultats désirés, de toutes les armes du mensonge, de la démagogie, de la persécution, de la calomnie, de la corruption, de la terreur, que les siècles passés d’esclavage ont mises à sa disposition et qu’ont multipliées les prodiges de la technique capitaliste.

Exiger du prolétariat que dans sa dernière lutte à mort contre le capital il observe pieusement les principes de la démocratie politique, cela équivaudrait à exiger d’un homme qui défend son existence et sa vie contre des brigands qu’il observe les règles artificielles et conventionnelles de la boxe française, instituées par son ennemi et que son ennemi n’observe pas.

Dans le domaine de la dévastation, où non seulement les moyens de production et de transport, mais encore les institutions de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat est obligé de créer un appareil à lui, qui serve avant tout à conserver la cohésion interne de la classe ouvrière elle-même et qui lui donne la faculté d’intervenir révolutionnairement dans le développement ultérieur de l’humanité. Cet appareil, ce sont les Soviets.

Les anciens partis, les anciennes organisations syndicales se sont manifestés en la personne de leurs chefs, incapables non seulement de décider, mais même de comprendre les problèmes posés par l’époque nouvelle. Le prolétariat a créé un nouveau type d’organisation large, englobant les masses ouvrières indépendamment de la profession et du degré de développement politique, un appareil souple, capable d’un perpétuel renouvellement, d’un perpétuel élargissement pouvant toujours entraîner dans son orbe des catégories nouvelles et embrasser les couches des travailleurs voisines du prolétariat de la ville et de la campagne. Cette organisation irremplaçable de la classe ouvrière se gouvernant elle-même, luttant et conquérant finalement le pouvoir politique, a été mise dans différents pays à l’épreuve de l’expérience ; elle constitue la conquête et l’arme la plus puissante du prolétariat de notre époque.

Dans tous les pays où les masses travailleuses vivent d’une vie consciente se forment aujourd’hui et se formeront des Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans. Fortifier les Soviets, élever leur autorité, les opposer à l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie, voilà quel est maintenant le but essentiel des ouvriers conscients et loyaux de tous les pays. Par le moyen des Soviets, la classe ouvrière peut échapper aux éléments de dissolution qui portent dans son sein les souffrances infernales de la guerre, de la famine, de la tyrannie des riches avec la trahison de ses anciens chefs. Par le moyen des Soviets, la classe ouvrière, de la manière la plus sûre et la plus facile, peut parvenir au pouvoir dans tous les pays où les Soviets réuniront autour d’eux la majorité des travailleurs. Par le moyen des Soviets, la classe ouvrière, maîtresse du pouvoir, gouvernera tous les domaines de la vie économique et morale du pays, comme cela se passe déjà en Russie.

La déblâcle de l’Etat impérialiste, depuis ses formes tsaristes jusqu’aux plus démocratiques, va de pair avec la déblâcle du système militaire impérialiste. Les armées de plusieurs millions d’hommes mobilisés par l’impérialisme n’ont pu tenir qu’aussi longtemps que le prolétariat acceptait le joug de la bourgeoisie. La destruction de l’unité nationale signifie la destruction inévitable des armées. C’est ce qui arriva d’abord en Russie, puis en Allemagne et en Autriche. C’est encore ce qu’il faut attendre dans les autres pays impérialistes . La révolte du paysan contre le propriétaire, de l’ouvrier contre le capitaliste, de tous les deux contre la bureaucratie monarchiste ou « démocratique » entraîne inévitablement la révolte des soldats contre les officiers, et ensuite une scission caractérisée entre les éléments prolétaires et bourgeois de l’armée elle-même. La guerre impérialiste opposant les nations aux nations s’est changée et se change de plus en plus en guerre civile opposant les classes aux classes.

Les lamentations du monde bourgeois sur la guerre civile et la terreur rouge constituent la plus monstrueuse hypocrisie qu’ait jamais enregistrée l’histoire des luttes politiques. Il n’y aurait pas de guerre civile si les coteries d’exploiteurs qui ont conduit l’humanité au bord de l’abîme ne s’opposaient pas à toute progression des travailleurs, n’organisaient pas des complots et des meurtres et ne sollicitaient pas le secours armé de l’étranger pour conserver ou restaurer leurs privilèges usurpés.

La guerre civile est imposée à la classe ouvrière par ses ennemis mortels. Si elle ne veut pas se suicider et renoncer à son avenir qui est l’avenir de toute l’humanité, la classe ouvrière ne peut pas éviter de répondre par des coups aux coups de ses agresseurs. Les partis communistes ne suscitent jamais artificiellement la guerre civile, s’efforcent d’en diminuer autant que possible la durée toutes les fois qu’elle surgit comme une nécessité inéluctable, de réduire au minimum le nombre des victimes, mais par-dessus tout d’assurer le triomphe du prolétariat. De là découle la nécessité de désarmer à temps la bourgeoisie, d’armer les ouvriers, de créer une armée communiste pour défendre le pouvoir du prolétariat et l’inviolabilité de sa construction socialiste. Telle est l’armée rouge de la Russie soviétiste qui a surgi et qui s’élève comme le rempart des conquêtes de la classe ouvrière contre toutes les attaques du dedans et du dehors. Une armée soviétiste est inséparable d’un Etat soviétiste.

Conscient du caractère universel de leur cause, les ouvriers les plus avancés ont tendu, dès les premiers pas du mouvement socialiste organisé, vers une union internationale de ce mouvement. Les bases en furent posées en 1864 à Londres, par la première Internationale. La guerre franco-allemande, dont est née l’Allemagne des Hohenzollern, faucha la première internationale et en même temps donna la première Internationale des partis ouvriers nationaux. Dès 1889, ces partis se réunissaient en Congrès à Paris et créaient l’organisation de la IIe Internationale. Mais le centre de gravité du mouvement était placé entièrement à cette époque sur le terrain national dans le cadre des Etats nationaux, sur la base de l’industrie nationale, dans le domaine du parlementarisme national. Plusieurs dizaines d’années de travail, d’organisation et de réformes ont créé une génération de chefs dont la majorité acceptaient en paroles le programme de la révolution sociale, mais y ont renoncé en fait, se sont enfoncés dans le réformisme, dans une adaptation servile à la domination bourgeoise. Le caractère opportuniste des partis dirigeants de la IIe Internationale s’est clairement révélé et a conduit au plus immense krach de l’histoire mondiale au moment précis où le cours des événements historiques réclamait des partis de la classe ouvrière des méthodes révolutionnaires de lutte. Si la guerre de 1870 porta un coup à la Première Internationale en découvrant que derrière son programme social et révolutionnaire il n’y avait encore aucune force organisée des masses, la guerre de 1914 a tué la Deuxième internationale en montrant qu’au-dessus des organisations puissantes des masses ouvrières se tiennent des partis devenus les instruments dociles de la domination bourgeoise.

Ces remarques ne s’appliquent pas seulement aux social-patriotes qui sont passés nettement et ouvertement dans le camp de la bourgeoisie, qui sont devenus ses délégués préférés et ses agents de confiance, les bourreaux les plus sûrs de la classe ouvrière ; elles s’appliquent encore à la tendance centriste, indéterminée et inconsciente, qui tente de restaurer la IIe Internationale, c’est-à-dire de perpétuer l’étroitesse de vues, l’opportunisme, l’impuissance révolutionnaire de ses cercles dirigeants. Le parti indépendant en Allemagne, la majorité actuelle du parti socialiste en France, le parti ouvrier indépendant d’Angleterre et tous les autres groupes semblables essayent en fait de prendre la place qu’occupaient avant la guerre les anciens partis officiels de la IIe Internationale. Ils se présentent comme autrefois avec des idées de compromis et d’unité, paralysant par tous les moyens l’énergie du prolétariat, prolongeant la crise et multipliant par là les malheurs de l’Europe. La lutte contre le centre socialiste est la conclusion indispensable du succès de la lutte contre l’impérialisme.

Rejetant loin de nous toutes les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels caducs, nous, communistes, unis dans IIIe Internationale, nous nous reconnaissons les continuateurs directs des efforts et du martyre héroïque acceptés par une longue série de générations révolutionnaires, depuis Babeuf jusqu’à Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.

Si la première Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la deuxième Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la troisième Internationale est L’Internationale de l’action des masses, l’Internationale de la réalisation révolutionnaire.

La critique socialiste a suffisamment flagellé l’ordre bourgeois. La tâche du parti communiste international est de renverser cet ordre de choses et d’édifier à sa place le régime socialiste. Nous demandons aux ouvriers et ouvrières de tous les pays de s’unir sous l’étendard du communisme qui est déjà le drapeau des premières grandes victoires prolétaires de tous les pays ! Dans la lutte contre la barbarie impérialiste, contre la monarchie et les classes privilégiées, contre l’Etat bourgeois et la propriété bourgeoise, contre tous les aspects et toutes les formes de l’oppression des classes ou des nations, unissez-vous !

Sous le drapeau des Soviets ouvriers, de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir et la dictature du prolétariat, sous le drapeau de la IIIe Internationale, prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Manifeste de la IVe Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution impérialiste mondiale, écrit par Trotsky en 1940

Introduction

La conférence extraordinaire de la IV° Internationale, parti mondial de la révolution socialiste, se réunit à un tournant de la deuxième guerre impérialiste. La phase des tâtonnements, des préparatifs et de la relative inactivité militaire est tout à fait révolue. L’Allemagne a déchaîné toutes les furies de l’enfer dans une grande offensive à laquelle les Alliés ripostent de leur côté en employant toutes leurs forces de destruction. Désormais, la vie de l’Europe et de l’humanité tout entière sera déterminée pour longtemps par le cours de la guerre impérialiste et ses conséquences économiques et politiques.

La IV° Internationale considère que le moment est venu de donner ouvertement et clairement son point de vue sur cette guerre et ses participants, de dire comment elle juge la politique de guerre des différentes organisations ouvrières et, ce qui est le plus important, quelle est l’issue qui conduit à la paix, à la liberté et à l’abondance.

La IV° Internationale ne se tourne pas vers les gouvernements qui ont précipité les peuples dans ce massacre, ni vers les politiciens bourgeois responsables de ces gouvernements, ni vers la bureaucratie ouvrière qui soutient la bourgeoisie en guerre. La IV° Internationale n’a aucun lien avec les oppresseurs, les exploiteurs, les impérialistes. Elle est le parti mondial des travailleurs, des opprimés, des exploités. C’est à eux que ce manifeste s’adresse. ..

Notes

Manifeste adopté par la Conférence de la IV° Internationale de mai 1940, texte publié dans Socialist Appeal, 29 juin 1940, traduit de l’anglais, vérifié sur l’original russe avec la permission de la Houghton Library. La conférence extraordinaire (dite « d’alarme ») se tint en deux sessions séparées par une semaine, les 19 et 26 mai 1940. Les délégués munis de mandats étaient Cannon et Gordon, avec Morrow et Goldman comme suppléants, Munis, Alberto Gonzàlez (Abraham Golod), le Canadien Richardson, Colay, Jean van Heijenoort et Benjamin Suhl. Parmi les invités, Sara et Jack Weber, Harry Braverman et Bill Shoenfeld, Joe Hansen, l’Australien Nick Origlasso, Farrell Dobbs. La direction désignée (le C.E.I.) fut composée de Goldman, Cannon, Dobbs, Richardson, Origlasso, Munis, Schüssler, van Heijenoort, W. Held, Gordon et, bien entendu, Trotsky.

Les causes générales de la guerre actuelle

La technique est aujourd’hui infiniment plus puissante qu’à la fin de la guerre de 1914‑1918, alors que l’humanité s’est beaucoup appauvrie. Le niveau de vie a baissé dans un pays après l’autre. Au seuil de la guerre actuelle, l’agriculture se trouvait dans une situation pire qu’au début de la dernière guerre. Les pays agricoles sont ruinés. Dans les pays industriels, les classes moyennes sont économiquement ravagées et une sous‑classe permanente de chômeurs ‑ ces parias modernes - s’est constituée. Le marché intérieur a rétréci. L’exportation de capitaux a diminué. L’impérialisme a véritablement ébranlé le marché mondial, le faisant éclater en sphères dominées par des puissants pays. Avec l’énorme augmentation de la population de la terre, le commerce mondial de 109 états de notre planète a diminué presque d’un quart dans la décennie qui a précédé la guerre actuelle. Le volume du commerce extérieur de certains pays a été réduit à la moitié, le tiers ou le quart.

Les pays coloniaux souffrent de leurs propres crises internes et des crises de leurs métropoles. Des nations arriérées qui, hier encore, était à moitié libres, sont aujourd’hui réduites en esclavage (Abyssinie, Albanie, Chine [1]. Chaque pays impérialiste doit disposer de ses propres sources de matières premières, avant tout pour la guerre, c’est‑à‑dire, pour une nouvelle lutte pour les matières premières. Pour s’enrichir davantage, les capitalistes sont en train de détruire et de dévaster ce qui a été accumulé par le travail de plusieurs siècles.

Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. La question de l’admission d’une centaine de réfugiés supplémentaire devient un problème majeur pour une puissance mondiale comme les Etats-Unis [2]. A l’ère de l’aviation, du télégraphe, du téléphone, de la radio et de la télévision, les voyages d’un pays à un autre sont paralysés par les passeports et les visas. La période de la disparition du commerce mondial et du déclin du commerce national est en même temps celle d’une intensification monstrueuse du chauvinisme et particulièrement de l’antisémitisme. A l’époque de sa montée, le capitalisme a sorti le peuple juif du ghetto et en a fait l’instrument de son expansion commerciale. Aujourd’hui, la société capitaliste en déclin essaie de presser le peuple juif par tous ses pores : dix‑sept millions d’individus sur les deux milliards qui habitent la terre, c’est‑à-dire moins de 1 %, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres et des merveilles de la technique qui a conquis pour l’homme le ciel comme la terre, la bourgeoisie s’est arrangée pour faire de notre planète une abominable prison.

Notes

[1] Attaquée en mai 1936, l’Abyssinie avait été conquise en mai 1936 par l’armée italienne, de même que l’Albanie en avril 1939, alors qu’elles étaient jusque‑là des Etats indépendants reconnus. En mars 1938, les Japonais avaient installé à Nankin un gouvernement fantoche dirigé par l’ancien chef du Guomindang et rival de Tchiang Kai‑chek, Wang Jingwei : Tchiang s’était replié sur Tchoungking, et l’autorité de Wang s’étendait, sous la protection des troupes d’« occupation » à la plus grande partie de la Chine urbaine.

[2] Il y avait beaucoup de résistance aux Etats‑Unis à l’accueil des réfugiés européens fuyant devant l’avance allemande, et, avec l’armée, la Gestapo et les S.S. Au premier rang, nombre de Juifs. Beaucoup d’organisations faisaient campagne pour ce qu’on appelait « l’ouverture des portes », mais les visas arrivaient au compte‑gouttes en Europe.

Lénine et l’impérialisme

Le 1" novembre 1914, au début de la dernière guerre impérialiste, Lénine écrivait :

« L’impérialisme met en jeu le sort de la culture européenne. Après cette guerre, s’il ne se produit pas une série de révolutions, d’autres guerres suivront ‑ le conte de fées de « la der des ders » est un conte creux et pernicieux... » [4]

Travailleurs, rappelez‑vous cette prédiction ! La présente guerre ‑ la deuxième guerre impérialiste ‑ n’est pas un accident, ne résulte pas de la volonté de tel ou tel dictateur. Elle à été prédite depuis longtemps. Son origine dérive inexorablement des contradictions des intérêts capitalistes internationaux. Contrairement aux fables officielles destinées à droguer le peuple, la cause principale de la guerre comme des autres maux sociaux ‑ le chômage, le coût élevé de la vie, le fascisme, l’oppression coloniale ‑ est la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois qui repose sur ces fondements.

Avec le niveau actuel de technique et de qualification des travailleurs, il est parfaitement possible de créer des conditions adéquates pour le développement matériel et spirituel de l’humanité tout entière. Il faudrait seulement organiser la vie économique dans chaque pays et sur notre planète entière de façon juste, scientifiquement et rationnellement, conformément à un plan général. Aussi longtemps cependant que les principales forces productives de la société sont détenues par des trusts, c’est‑à‑dire des cliques capitalistes isolées et aussi longtemps que l’Etat national demeure un outil complaisant aux mains de ces cliques, la lutte pour les marchés, pour les sources de matières premières, pour la domination du monde, doit inévitablement assumer un caractère de plus en plus destructeur. Le pouvoir d’Etat et la domination de l’économie ne peuvent être arrachés des mains de ces cliques impérialistes rapaces que par la classe ouvrière révolutionnaire. C’est le sens de l’avertissement de Lénine disant que, sans « une série de révolutions victorieuses », une guerre impérialiste nouvelle se produirait inévitablement. Les différentes prédictions et promesses qui ont été faites ont été soumises à l’épreuve des événements. Le conte de fées de la « der des ders » s’est révélé un mensonge. La prédiction de Lénine est devenue la tragique vérité.

Notes

[1] Lénine, Œuvres, XXI, p. 34.

Les causes immédiates de la Guerre

La cause immédiate de la guerre actuelle est la rivalité entre les empires coloniaux anciens et riches, Grande‑Bretagne et France, et les pillards impérialistes en retard, Italie et Allemagne.

Le XIX° siècle a été l’ère de l’incontestable hégémonie de la plus ancienne puissance capitaliste la Grande‑Bretagne. De 1815 à 1914 ‑ il est vrai, non sans quelques explosions militaires isolées, « la Pax Britannica » a régné. La flotte britannique, la plus puissante du monde, jouait le rôle de gendarme des mers. Toutefois cette époque appartient au passé. Dès la fin du siècle dernier, l’Allemagne, armée de la technique moderne, a commencé à avancer vers la première place en Europe. De l’autre côté de l’Océan apparaissait un pays plus puissant encore, ancienne colonie britannique. La contradiction économique la plus importante de celles qui conduisirent à la guerre de 1914‑1918 était la rivalité entre la Grande‑Bretagne et l’Allemagne. Ouant aux Etats‑Unis, leur participation à la guerre était de caractère préventif ‑ on ne saurait permettre à l’Allemagne de soumettre le continent européen.

La défaite rejeta l’Allemagne dans une impuissance totale. Démembrée, entourée d’ennemis, réduite à la famine par les réparations, affaiblie par les convulsions de la guerre civile, elle apparut hors de course pour longtemps. Sur le continent européen, c’était la France qui jouait pour le moment les premier violon. Pour la victorieuse Angleterre, le bilan de la guerre, ne laissait en définitive qu’un lourd passif : indépendance grandissante des dominions, mouvements coloniaux pour l’indépendance, perte de l’hégémonie navale, diminution de l’importance de sa flotte du fait du développement de l’aviation.

Utilisant la force d’inertie, l’Angleterre a essayé encore de jouer le rôle dirigeant dans l’arène mondiale au cours des premières années après sa victoire. Ses conflits avec les Etats-Unis ont commencé à revêtir un caractère de toute évidence menaçant. Il pouvait même sembler que la prochaine guerre pouvait éclater entre les deux aspirants anglo‑saxons à la domination mondiale. L’Angleterre cependant s’est vite convaincue que son poids spécifique économique ne lui permettait pas de combattre contre le colosse de l’autre côté de l’Océan. L’accord de parité navale qu’elle conclut avec les Etats-Unis signifiait sa renonciation formelle à l’hégémonie navale, déjà perdue dans la réalité. La substitution au libre échange de barrières douanières signifiait l’aveu ouvert de la défaite de l’industrie britannique sur le marché mondial. Sa renonciation à la politique du « splendide isolement » amenait dans son sillage l’introduction du service militaire obligatoire. Ainsi les traditions les plus sacrées s’en allaient‑elles en poussière.

La France est également caractérisée par la disproportion entre son poids économique et sa position mondiale, mais sur une échelle réduite. Son hégémonie en Europe reposait sur une conjoncture temporaire, des circonstances créées par l’anéantissement de l’Allemagne et les combinaisons artificielles du traité de Versailles. Le nombre de ses habitants et les bases économiques de cette hégémonie étaient bien insuffisantes. Quand se dissipa l’hypnose de la victoire, les rapports de force réels apparurent à la surface. La France apparut bien plus faible qu’elle n’était apparue, non seulement à ses amis mais à ses ennemis. Cherchant une protection, elle devint en quelque sorte le dernier dominion de la Grande‑Bretagne.

La régénération de l’Allemagne sur la base d’une technique de premier ordre et de ses capacités d’organisation était inévitable. Elle se produisit plus tôt qu’on ne l’avait cru possible, dans une large mesure du fait du soutien de l’Allemagne par l’Angleterre contre l’U.R.S.S., contre les prétentions excessives de la France, et _de façon moins immédiate, contre les Etats-Unis. De telles combinaisons internationales s’étaient révélées fructueuses plus d’une fois dans le passé pour l’Angleterre capitaliste, aussi longtemps qu’elle était restée la puissance la plus forte. Mais à l’époque de sa sénilité, elle s’est montrée incapable de chasser les esprits qu’elle avait elle-même invoqués.

Armée d’une technique supérieure, d’une plus grande souplesse, et d’une capacité de production supérieure, l’Allemagne a une fois de plus essayé de chasser l’Angleterre de marchés très importants, particulièrement en Europe du Sud-Est et en Amérique latine. Contrairement au XIX° siècle, où la compétition entre les pays capitalistes se développa sur un marché mondial en expansion, l’arène économique de la lutte d’aujourd’hui est en train de se rétrécir au point qu’il ne reste plus aux impérialistes qu’à s’arracher les uns aux autres les débris du marché mondial.

L’initiative d’un nouveau partage du monde est revenue naturellement, comme en 1914, à l’impérialisme allemand. Surpris, le gouvernement britannique a d’abord essayé de payer le prix pour rester à l’écart de la guerre par des concessions aux dépens des autres (Autriche, Tchécoslovaquie [1]). Mais cette politique ne pouvait durer longtemps. L’ « amitié » avec la Grande‑Bretagne n’était pour Hitler qu’une brève phase tactique. Londres avait déjà donné à Hitler plus qu’il n’avait escompté obtenir. Les accords de Munich, au moyen desquels Chamberlain espérait sceller une amitié durable avec l’Allemagne, ont au contraire accéléré la rupture. Hitler ne pouvait rien attendre de plus de Londres ‑ une expansion ultérieure de l’Allemagne frapperait les lignes vitales de la Grande‑Bretagne elle‑même. Ainsi la « nouvelle ère de paix [2] »annoncée par Chamberlain en octobre 1938 a conduit en quelques mois à la plus terrible de toutes les guerres.

Notes

[1] L’Anschluss, c’est‑à‑dire le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, avait eu lieu en mars 1938, la Tchécoslovaquie, amputée en octobre 38 avait été dépecée en mars 39.

[2] La formule de Chamberlain suivant laquelle l’accord de Munich avait ouvert « une nouvelle ère de paix », avait déjà déclenché l’ironie de Trotsky (Œuvres, 19, pp. 144‑148).

Les Etats‑Unis

Alors qu’elle tentait de toutes ses forces dès les premiers mois de la guerre de s’emparer des positions laissées libres sur le marché mondial par l’Allemagne soumise au blocus, la Grande-Bretagne a été évincée du marché mondial, quasi automatiquement par les Etats‑Unis. Les deux tiers de l’or mondial sont concentrés dans les caves américaines. Le troisième tiers est en train d’y affluer. Le rôle de l’Angleterre comme banquier du monde appartient au passé. Et il n’en va pas mieux dans les autres domaines. Au moment où la marine militaire et la marine marchande de la Grande‑Bretagne subissent des pertes énormes, les chantiers navals américains construisent des bâtiments à une échelle colossale qui va assurer la prédominance de la flotte américaine sur les flottes britannique et japonaise. Les Etats‑Unis sont de toute évidence en train de se préparer à adopter le two powers standard (une flotte supérieure aux flottes additionnées des deux puissances suivantes). Le nouveau programme pour la flotte aérienne envisage d’assurer la supériorité des Etats‑Unis sur le reste du monde.

Cependant, la puissance industrielle, financière et militaire des Etats‑Unis, la première puissance capitaliste dans le monde, n’assure nullement l’épanouissement de la vie économique américaine, mais, au contraire, donne à la crise de son système social un caractère particulièrement pernicieux et convulsif. On ne peut trouver d’emploi ni aux milliards de dollars ni aux millions de chômeurs ! Dans les thèses de la IV° Internationale, La Guerre et la IV° Internationale, publiées il y a six ans, il avait été prédit :

« Le capitalisme des Etats‑Unis se heurte aux mêmes problèmes qui ont poussé l’Allemagne en 1914 sur le chemin de la guerre. Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l’Allemagne, il s’agit d’ " organiser " l’Europe. Les Etats‑Unis doivent " organiser " le monde. L’histoire est en train de conduire l’humanité à l’éruption volcanique de l’impérialisme américain [1] . »

La politique du New Deal et du Good Neighbour [2] ont été les ultimes tentatives d’ajourner l’explosion en remédiant à la crise sociale par des concessions et des accords. Après la faillite de cette politique qui a gaspillé des dizaines de milliards de dollars, il ne restait à l’impérialisme américain qu’à recourir à la méthode du « coup de poing ». Sous un prétexte ou un autre, un mot d’ordre ou un autre, les Etats‑Unis vont intervenir dans ce choc gigantesque pour préserver leur domination mondiale. On ignore encore le moment et le lieu de cette lutte entre le capitalisme américain et ses ennemis ‑ et peut-être Washington même ne le sait pas encore. La guerre contre le Japon serait une lutte pour « l’espace vital » dans l’océan Pacifique. La guerre dans l’Atlantique, même si elle était dans l’immédiat dirigée contre l’Allemagne, serait une lutte pour l’héritage de la Grande‑Bretagne.

La possibilité d’une victoire de l’Allemagne sur les Alliés plane comme un cauchemar sur Washington. Avec comme base le continent européen et les ressources de leurs colonies, avec toutes les usines et les chantiers navals d’Europe à sa disposition, l’Allemagne ‑ surtout alliée au Japon en Orient - constituerait un danger mortel pour l’impérialisme américain. Les batailles de Titans qui se déroulent aujourd’hui sur les champs de bataille européens sont, en ce sens, des épisodes préparatoires dans la lutte entre l’Allemagne et l’Amérique. La France et l’Angleterre ne sont que des bastions du capitalisme américain de l’autre côté de l’Atlantique. Si la frontière de l’Angleterre est sur le Rhin comme l’a assuré l’un des premiers ministres britanniques, les impérialistes américains peuvent de leur côté dire que la frontière des Etats‑Unis est sur la Tamise. Dans sa préparation fébrile de l’opinion publique à la guerre qui vient, Washington ne lésine pas sur sa noble indignation à propos du sort de la Finlande, du Danemark, de la Norvège, de la Hollande, de la Belgique [3]... Avec l’occupation du Danemark, la question du Groenland a surgi de façon inattendue, ce dernier étant « géologiquement » un fragment de l’hémisphère occidental et contenant, par un heureux hasard, des dépôts de cryolithe indispensables à la production de l’aluminium [4]. Et Washington ne perd pas non plus de vue la Chine asservie, les Philippines abandonnées, les Indes néerlandaises orphelines et les routes maritimes. C’est ainsi que des sympathies philanthropiques pour les nations opprimées et même des considérations de géologie conduisent les Etats‑Unis à la guerre.

Les forces armées américaines cependant ne peuvent intervenir avec succès qu’aussi longtemps qu’il leur reste avec les îles Britanniques et la France de solides bases d’appui. Si la France était occupée, si les troupes allemandes apparaissaient sur la Tamise, le rapport des forces changerait dramatiquement au détriment des Etats‑Unis. Ces considérations contraignent Washington à accélérer tous les rythmes mais aussi à se poser la question de savoir si le moment opportun n’a pas été manqué ?

Contre la position officielle de la Maison‑Blanche sedéclenchent les bruyantes protestations de l’isolationnisme américain qui est une autre variété du même impérialisme [5]. La fraction des capitalistes dont les intérêts sont liés d’abord au continent américain, à l’Australie et à l’Extrême‑Orient calcule qu’en cas de défaite des Alliés, les Etats‑Unis acquerraient automatiquement à leur profit un monopole non seulement de l’Amérique latine, mais aussi du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle‑Zélande. Quant à la Chine, aux Indes néerlandaises et à l’Orient en général, c’est la conviction de toute la classe dirigeante des Etats‑Unis que la guerre contre le Japon est en tout cas inévitable dans l’avenir proche. Sous le couvert de l’isolationnisme et du pacifisme, une fraction influente de la bourgeoisie est en train d’élaborer un programme d’expansion continentale américaine et de se préparer à la lutte contre le Japon La guerre contre l’Allemagne pour la domination mondiale, selon ce plan, n’est que différée. Quant aux petits-bourgeois pacifistes à la Norman Thomas [6] et ses confrères, ce ne sont que des enfants de chœur dans l’un des deux clans impérialistes.

Notre lutte contre l’intervention des Etats‑Unis dans la guerre n’a rien de commun avec l’isolationnisme et le pacifisme. Nous disons ouvertement aux ouvriers que le gouvernement impérialiste ne peut pas ne pas entraîner ce pays dans la guerre. Les discussions au sein de la classe dirigeante ne tournent qu’autour de la question de quand entrer dans la guerre et contre qui tirer le premier coup. Compter sur la possibilité de garder les Etats‑Unis dans la neutralité au moyen d’articles de journaux et de résolutions pacifistes, c’est comme essayer d’arrêter la marée avec un balai. La lutte véritable contre la guerre signifie la lutte de classe contre l’impérialisme et une dénonciation impitoyable du pacifisme petit‑bourgeois. Seule la révolution peut empêcher la bourgeoisie américaine d’intervenir dans la deuxième guerre impérialiste ou de commencer la troisième guerre impérialiste. Toutes les autres méthodes ne sont que charlatanisme ou stupidité ou un mélange des deux.

Notes

[1]Œuvres, 4, p. 52.

[2] Le New Deal (Nouvelle Donne) désigne la politique de relance de l’économie par la consommation (grands travaux, salaires, etc.) adoptée par Roosevelt à l’intérieur et celle du Good Neighbour (le Bon Voisin) désigne la politique de relations pacifiques avec les autres Etats d’Amérique, en rupture avec la politique du Big Stick (Gros bâton) de ses précédesseurs sur le Nouveau Continent.

[3]Il s’agit de pays récemment attaqués ou occupés.

[4] Les gisements de cryolithe du Groenland étaient importants pour la construction aéronautique, grosse consommatrice d’aluminium. La question fut posée sous la forme de l’intégration du Groenland au continent, donc sur la validité d’une application à ce pays de la « doctrine Monroe ». Le 12 avril, devant la presse, le président Roosevelt reconnaissait qu’il s’agissait d’une « hypothèse » à retenir, bien qu’un peu prématurée. Pour le moment les E.‑U. se contentaient d’installer un consulat et d’envoyer une « aide humanitaire » au Groenland, colonie du Danemark, métropole occupée.

[5] On sait que la doctrine Monroe se résume officiellement par la formule a L’Amérique aux Américains » ‑ que ses critiques traduisent « Le continent américain aux Yankees » ‑ et qu’elle constituait l’un des points de départ de l’isolationnisme.

[6] Norman Thomas (1884‑1968), ancien pasteur, était le chef du parti socialiste et le plus connu des porte‑drapeau du courant pacifiste.

La Défense de « la Patrie »

Il y a presque un siècle, quand l’Etat national constituait encore un facteur relativement progressiste, le Manifeste communiste proclamait que les prolétaires n’avaient pas de patrie. Leur seul but était la création d’une patrie des travail­ leurs englobant le monde entier. Vers la fin du XIX° siècle, l’Etat bourgeois avec ses armées et ses barrières douanières est devenu le plus grand frein au développement des forces productives qui exigent une arène plus vaste. Un socialiste qui se prononce aujourd’hui pour la défense de la « patrie » joue le même rôle réactionnaire que les paysans de Vendée qui se précipitèrent à la défense du régime féodal, c’est‑à‑dire de leurs propres chaînes [1].

Dans les dernières années et même les derniers mois, le monde étonné a observé avec quelle facilité les Etats étaient effacés de la carte du monde : Autriche, Tchécoslovaquie, Albanie, Pologne, Danemark, Norvège, Hollande, Belgique [2] ... La carte politique a été redessinée avec une rapidité sans égale à aucune époque, sauf celle des guerres napoléoniennes [3]. A cette époque, il s’agissait alors d’Etats féodaux surannés qui devaient faire place à l’Etat national bourgeois. Aujourd’hui, il s’agit d’Etats bourgeois surannés qui doivent céder la place à la fédération socialiste des peuples. Comme toujours la chaîne se brise à son maillon le plus faible. La lutte des bandits impérialistes laisse aussi peu de place à de petits Etats indépendants que la concurrence féroce des trusts et cartels aux petits industriels et commerçants indépendants.

Du fait de sa position stratégique, l’Allemagne estime plus payant d’attaquer ses ennemis principaux à travers les petits pays neutres [4]. La France et la Grande‑Bretagne, au contraire, estiment plus profitable de se couvrir de la neutralité des petits Etats et de laisser l’Allemagne les pousser par les coups qu’elle leur porte dans le camp des Alliés des « démocraties ». Le fond de la question n’est pas modifié par cette différence dans les méthodes stratégiques. Les petits satellites sont réduits en poussière dans les meules des grands pays impérialistes. La « défense » des grandes patries exige la destruction d’une dizaine de petites et moyennes.

Même cependant en ce qui concerne les grands Etats, ce qui est en jeu pour la bourgeoisie, ce n’est pas du tout la question de la défense de la patrie, mais celle de la défense des marchés, des concessions étrangères, des sources de matières premières et des sphères d’influence. La bourgeoisie ne défend jamais la patrie pour la patrie. Elle défend la propriété privée, les privilèges, les profits. Chaque fois que ces valeurs sacrées sont menacées, la bourgeoisie prend tout de suite le chemin du défaitisme. Ce fut la voie de la bourgeoisie russe dont les fils, au lendemain de la révolution d’Octobre, combattirent et sont une fois de plus prêts à combattre dans toute armée du monde contre leur propre ancienne patrie. Pour sauver son capital, la bourgeoisie espagnole s’est tournée vers Mussolini [5] et Hitler pour en recevoir une aide militaire contre son propre peuple [6]. La bourgeoisie norvégienne a aidé l’invasion de la Norvège par Hitler. Il en a toujours été et en sera toujours ainsi.

Le patriotisme officiel n’est qu’un masque des intérêts des exploiteurs. Les ouvriers conscients rejettent ce masque avec mépris. Ils ne défendent pas la patrie bourgeoise, mais les intérêts des travailleurs et des opprimés de leur propre pays et du monde entier. Les thèses de la IV° Internationale affirment :

« Contre le mot d’ordre réactionnaire de la défense nationale, il faut lancer celui de la destruction révolutionnaire de l’Etat national. A la maison de fous de l’Europe capitaliste il faut opposer le programme des Etats‑Unis socialistes d’Europe comme étape sur la route vers les Etats-Unis socialistes du monde [7]. »

Notes

[1] La guerre de Vendée se déclencha en 1793 sous la forme d’une insurrection contre la conscription encouragée par l’activité du clergé fidèle à la monarchie ; écrasée, elle se prolongea tout de même sous la forme d’une guérilla jusqu’en 1796. Les Vendéens étaient dans leur majorité des paysans pauvres qui acceptaient l’autorité des prêtres et des nobles.

[2] L’Autriche avait été rayée de la carte en 1936, la Tchécoslovaquie et la Pologne en 1939, les autres en 1940.

[3] Allusion aux guerres du premier Empire qui conduisirent Napoléon jusqu’à Moscou après Madrid et Vienne.

[4] L’offensive allemande du début de mai avait commencé par le viol de la neutralité de la Belgique et des Pays‑Bas de façon à tourner les lignes françaises et attaquer du Nord.

[5] Dès 1934, Mussolini, qui avait déjà à son service le chef de la Phalange José Antonio Primo de Rivera, avait également conclu un accord par lequel il soutenait matériellement les monarchistes et les généraux conspirateurs.

[6] L’aide aux « nationalistes » fut plus massive de la part des Italiens, mais l’Allemagne envoya des techniciens, des chars, des avions (Légion Condor).

[7] Œuvres, 4, p. 55. La citation n’est pas textuelle.

La « Lutte pour la Démocratie »

Le mot d’ordre de guerre pour la démocratie contre le fascisme n’est pas moins mensonger. Comme si les ouvriers avaient oublié que le gouvernement britannique a aidé Hitler et ses bourreaux à prendre le pouvoir [1] ! Les démocraties impérialistes sont en réalité les plus grandes aristocraties de l’histoire. Angleterre, France, Hollande et Belgique reposent sur l’asservissement des peuples coloniaux. La démocratie des Etats‑Unis repose sur la confiscation de l’immense richesse d’un continent entier. Tous les efforts de ces « démocraties » sont orientés vers la préservation de leur position privilégiée. Une importante partie du fardeau de la guerre est reportée par les démocraties impérialistes sur leurs colonies. Les esclaves sont obligés de fournir du sang et de l’or pour assurer à leurs maîtres la possibilité de demeurer des esclavagistes. Les petites démocraties capitalistes sans colonies sont des satellites des grands empires et glanent une partie de leurs profits coloniaux. Les classes dirigeantes de ces Etats sont prêtes à renoncer à la démocratie à tout moment pour conserver leurs privilèges.

Dans le cas de la minuscule Norvège [2], le mécanisme interne de la démocratie décadente s’est une fois de plus manifesté sous les yeux du monde entier. La bourgeoisie norvégienne a utilisé simultanément son gouvernement social-démocrate [3] et les policiers, juges et officiers fascistes[4]. Au premier choc sérieux, les têtes des démocrates ont été balayées et la bureaucratie fasciste, qui a su immédiatement trouver avec Hitler un langage commun, est devenue maîtresse de la maison. Avec diverses variantes nationales, cette même expérience s’était antérieurement déroulée en Italie, Allemagne, Autriche, Pologne, Tchécoslovaquie et un certain nombre d’autres Etats. Dans un moment de danger, la bourgeoisie a toujours été capable de dépouiller de ses atours démocratiques le véritable appareil de domination en tant qu’instrument direct du capital financier. Seul un aveugle sans espoir peut croire que les généraux et amiraux français font la guerre au fascisme [5] !

La guerre n’a pas arrêté le processus de transformation des démocraties en dictatures réactionnaires, mais au contraire, mène sous nos yeux ce processus à son terme.

Dans chaque pays comme sur l’arène mondiale, la guerre a tout de suite renforcé les groupes et institutions les plus réactionnaires. Les états-majors généraux, ces repaires de conspiration bonapartiste, les antres cruelles de la police, les bandes de patriotes stipendiés, les Eglises de toutes confessions sont tout de suite poussées au premier plan. La Curie pontificale, foyer de l’obscurantisme et de la haine entre les hommes, est aujourd’hui courtisée de tous côtés, particulièrement par le président protestant Roosevelt [6]. Le déclin matériel et spirituel entraîne toujours dans son sillage l’oppression et une exigence accrue d’opium religieux [7].

Cherchant à se procurer les avantages d’un régime totaliilaire, les démocraties impérialistes commencent à assurer leur propre défense en redoublant leur offensive contre la classe ouvrière et la persécution des organisations révolutionnaires. Le danger de guerre et maintenant la guerre elle-même sont utilisés par elles d’abord et avant tout pour écraser les ennemis de l’intérieur. La bourgeoisie suit toujours et sans hésiter la règle : « L’ennemi principal est dans notre propre pays [8]. »

Comme c’est toujours le cas, c’est le plus faible qui souffre le plus. Les plus faibles dans l’actuel carnage des peuples, ce sont les innombrables réfugiés de tous pays, parmi lesquels les exilés révolutionnaires. Le patriotisme bourgeois se manifeste avant tout par la brutalité avec laquelle il traite les étrangers sans défense. Avant qu’aient été construits les camps de concentration pour prisonniers de guerre, toutes les démocraties avaient construit des camps de concentration pour les exilés révolutionnaires [9]. Les gouvernements du monde entier, particulièrement celui de l’U.R.S.S., ont écrit le chapitre le plus noir de notre époque par la façon dont ils ont traité les réfugiés, les exilés, les apatrides [10]. Nous envoyons nos salutations les plus chaleureuses à nos frères emprisonnés et persécutés et leur disons de ne pas perdre courage. C’est des prisons des capitalistes et de leurs camps de concentration que sortiront la majorité des dirigeants de l’Europe et du monde de demain.

Notes

[1] Il y avait, de façon générale, accord pour considérer que les milieux dirigeants britanniques ‑ la grande presse notamment ‑ avaient favorisé l’ascension de Hitler.

[2] La résistance s’affaiblissait en Norvège, où la campagne allemande ne dura pas deux mois.

[3] Comme à l’époque de l’internement de Trotsky, le premier ministre norvégien, Johann Nygardsvold appartenait au parti ouvrier, le D.N.A. (que Trotsky appelle N.A.P. ‑ ses initiales allemandes).

[4] Trotsky avait eu comme geôliers ou censeurs de hauts fonctionnaires norvégiens qui étaient aussi des fascistes notoires, collaborateurs de Quisling comme Jonas Lie ou Konstad.

[5] Qui Trotsky peut‑il viser ? Personne en particulier. Mais les noms de Main, Weygand et Darlan s’imposent.

[6] Franklin D. Roosevelt (1882‑1945) avait été élu, alors qu’il était candidat démocrate, président des Etats‑Unis en 1932. Il avait des contacts avec le Vatican sur la question de l’entrée en guerre de l’Italie.

[7] Allusion à la célèbre phrase de Marx selon laquelle « la religion est l’opium du peuple ».

[8] La formule avait été lancée pendant la guerre par l’Allemand Kart Liebknecht et elle constituait le dénominateur commun des positions diverses des internationalistes socialistes.

[9] L’aspect le plus spectaculaire fut peut-être l’accueil des réfugiés d’Espagne et en particulier des volontaires internationaux dans les camps du Sud‑Ouest de la France.

[10] La liste serait interminable des réfugiés étrangers en U.R.S.S. liquidés pendant la Ejovtchina.

Les Mots d’ordre de guerre des nazis

Les mots d’ordre officiels de Hitler ne résistent pas en général à l’examen. La lutte pour l’ « unification nationale » a depuis longtemps été démasquée comme un mensonge, car Hitler est en train de transformer un Etat national en un Etat multinational, piétinant la liberté et l’unité d’autres peuples. La lutte pour « un espace vital » n’est rien qu’un camouflage de l’expansion impérialiste, c’est‑à‑dire de la politique d’annexion et de pillage. La justification raciale de cette expansion est un mensonge : le national‑socialisme modifie ses sympathies et antipathies raciales en accord avec ses considérations stratégiques. Peut-être un élément quelque peu plus stable de la propagande fasciste est‑il l’anti‑sémitisme, auquel Hitler a donné une forme zoologique, découvrant le véritable langage de la « race » et du « sang » dans l’aboiement du chien et le grognement du porc. Ce n’est pas pour rien qu’Engels a appelé l’anti‑sémitisme « le socialisme des imbéciles [1] » ! L’unique trait du fascisme qui ne soit pas une imposture, c’est sa volonté de puissance, de conquête, de pillage. Le fascisme est une distillation chimiquement pure de la culture de l’impérialisme.

Les gouvernements démocratiques qui en leur temps ont salué Hitler comme un champion de la croisade contre le bolchevisme, en font maintenant une sorte de Satan surgi à la surprise générale des profondeurs de l’enfer et qui viole la sainteté des traités, des frontières, des règles et des règlements. S’il n’y avait pas Hitler, le monde capitaliste fleurirait comme un jardin Quel mensonge misérable ! Cet épileptique allemand, avec une machine à calculer dans le crâne et un pouvoir illimité entre les mains, n’est pas tombé du ciel ni surgi de l’enfer : il s’est rien d’autre qu’une personnification de toutes les forces destructives de l’impérialisme. Exactement comme Gengis Khan et Tamerlan [2] apparurent aux peuples pasteurs plus faibles comme les fléaux destructeurs de Dieu, alors qu’en Mité ils ne faisaient qu’exprimer le besoin de toutes les tribus de pasteurs de plus de terres à pâturage et de pillages des régions habitées, de même Hitler, ébranlant jusqu’à leurs fondations les puissances coloniales, ne fait que donner une expression plus achevée à la volonté de pouvoir impérialiste. Par l’intermédiaire de Hitler, le capitalisme mondial, poussé au désespoir par sa propre impasse, a commencé à s’enfoncer dans les flancs une dague aiguisée.

Les bouchers de la seconde guerre impérialiste ne réussiront pas à faire de Hitler le bouc émissaire de leurs propres péchés.

C’est devant le tribunal du prolétariat que tous les gouvernements actuels auront à répondre. Hitler ne fera rien de plus que d’occuper la première place parmi les criminels sur le banc des accusés.

Notes

[1] Cette même formule est très souvent attribuée à Bebel.

[2] Gengis Khan (1162‑1227), khan des Mongols en 1206, conquit le Nord de la Chine et de l’Inde, la Corée, l’Iran, l’Iraq et une partie de la Russie. Tamerlan, forme dégradée de Timur Lang (1336‑1405), descendant de Gengis Khan, parti du Turkestan, conquit la Perse, l’Asie centrale, envahit Russie, Inde et Asie Mineure et battit les Turcs.

La prépondérance allemande

Quelle que soit l’issue de la guerre, la prépondérance allemande s’est déjà clairement manifestée. Incontestablement, Hitler ne possède aucune « arme nouvelle ». Mais la perfection de toutes les armes diverses qui existent et une combinaison bien coordonnée de ces armes ‑ sur la base d’une industrie plus hautement rationalisée ‑ donne un poids énorme à l’impérialisme allemand. Sa dynamique militaire est étroitement liée aux traits spécifiques d’un Etat totalitaire, unité de volonté, concentration de l’initiative, secret de la préparation, soudaineté de l’exécution. En outre, la paix de Versailles a rendu aux Alliés un mauvais service. Après quinze ans de désarmement allemand, Hitler a été obligé de bâtir une armée à partir de rien et, de ce fait, son armée est libre de toute routine et n’a à trainer avec elle aucune technique ni aucun équipement démodés. L’entraînement technique des troupes est inspiré par les idées nouvelles basées sur le dernier mot de la technique. Apparemment, seuls les Etats‑Unis sont destinés à dépasser la machine allemande à tuer. La faiblesse de la France et de la Grande‑Bretagne n’était pas inattendue. Les thèses de la IV° Internationale, en 1934, assuraient : « L’effondrement de la S.D.N. est indissolublement lié au début de celui de l’hégémonie française sur le continent européen. » Ce document programmatique déclare plus loin : « L’Angleterre dominatrice a moins de succès encore dans ses desseins », que la bourgeoisie britannique est « terrifiée par la désintégration de son Empire, par le mouvement révolutionnaire en Inde, l’instabilité de ses positions en Chine [1] ». La puissance de la IV° Internationale réside en ce que son programme est capable de subir victorieusement l’épreuve des grands événements.

L’industrie de l’Angleterre et de la France, du fait du flux assuré des super‑profits coloniaux, a été longtemps derrière à la fois pour la technique et l’organisation. De plus, la prétendue « défense de la démocratie » par les partis socialistes et les syndicats a créé une situation politique très privilégiée pour les bourgeoisies française et britannique. Les privilèges engendrent toujours paresse et stagnation. Si l’Allemagne révèle aujourd’hui sa colossale prépondérance sur la France et l’Angleterre, la part du lion dans la responsabilité de cette situation revient aux défenseurs social‑patriotes de la démocratie qui ont empêché le prolétariat d’arracher à temps à l’atrophie France et Angleterre par une révolution socialiste.

Notes

[1] Œuvres, 4, pp. 49‑50.

« Le Programme de Paix »

En échange de l’asservissement des peuples, Hitler promet d’établir en Europe pour des siècles une « Paix allemande ». Mirage creux ! La « Paix britannique » après la victoire sur Napoléon [1] ne pouvait durer un siècle ‑ et pas mille ans ‑ que parce que la Grande‑Bretagne était le pionnier de la technique nouvelle et d’un système progressiste de production. Indépendamment de la puissance de son industrie, l’Allemagne actuelle, comme ses ennemis, est le porte‑drapeau d’un système social condamné. La victoire de Hitler ne signifierait en réalité pas la paix, mais le commencement d’une nouvelle série de heurts sanglants à l’échelle mondiale. En renversant l’Empire britannique, en réduisant la France au statut de la Bohême‑Moravie [2], en se basant sur le continent européen et ses colonies, l’Allemagne deviendrait indubitablement la première puissance du Monde. A ses côtés, l’Italie pourrait au mieux ‑ et pas pour longtemps ‑ prendre le contrôle du bassin méditerranéen. Mais être la première puissance ne signifie pas être la seule. La lutte pour « l’espace vital » ne ferait qu’entrer dans une phase nouvelle.

L’ « ordre nouveau » que le Japon se prépare à établir, en s’appuyant sur la victoire allemande, a comme perspective l’extension de la domination japonaise sur la plus grande partie du continent asiatique. L’Union soviétique se trouverait elle-même coincée entre une Europe germanisée et une Asie japonisée. Les trois Amériques, comme l’Australie et la Nouvelle‑Zélande, reviendraient aux Etats-­Unis. Si l’on prend en compte en outre l’empire italien provincial, le monde serait temporairement divisé en cinq « espaces vitaux ». Mais l’impérialisme, par sa nature même, abhorre la division du pouvoir. Pour avoir les mains libres contre l’Amérique, Hitler devrait régler dans le sang ses comptes avec ses amis de la veille, Staline et Mussolini, et les Etats‑Unis ne resteraient pas des observateurs désintéressés dans cette nouvelle lutte. La troisième guerre impérialiste serait conduite non par des Etats nationaux, ni par des empires de type ancien, mais par des continents entiers... La victoire de Hitler dans la guerre actuelle ne signifierait donc pas un millier d’années de « paix allemande », mais un chaos sanglant pour des décennies sinon des siècles.

Mais une victoire des Alliés n’aurait pas des conséquences beaucoup plus brillantes. La France victorieuse ne pourrait rétablir sa position comme grande puissance qu’en démembrant l’Allemagne, en restaurant les Habsbourg, en balkanisant l’Europe. La Grande‑Bretagne ne pourrait jouer un rôle dirigeant dans les affaires européennes qu’en refourbissant son jeu entre les contradictions entre Allemagne et France d’une part, Europe et Amérique de l’autre. Cela signifierait une édition nouvelle et dix fois pire de la paix de Versailles avec des effets infiniment plus pernicieux sur l’organisme affaibli de l’Europe. Il faut ajouter qu’une victoire alliée sans l’aide américaine est improbable, et que les Etats-Unis demanderaient sans doute pour leur aide un prix plus élevé que lors de la dernière guerre. L’Europe avilie et épuisée ‑ l’objet de la philanthropie de Herbert Hoover [3] ‑ deviendrait le débiteur failli de son sauveur d’outre‑Atlantique.

Finalement, si l’on accepte la variante la moins probable, à savoir la conclusion de la paix entre adversaires épuisés conformément à la formule pacifiste « Ni vainqueurs ni vaincus », cela signifierait la réapparition du chaos antérieur, reposant cette fois sur des ruines sanglantes, l’épuisement, l’amertume. En peu de temps, tous les vieux antagonismes remonteraient à la surface avec une violence explosive et éclateraient en nouvelles convulsions internationales.

La promesse des Alliés de créer une fédération européenne démocratique cette fois est le plus grossier de tous les mensonges pacifistes. L’Etat n’est pas une abstraction, mais un instrument du capitalisme monopoleur. Tant que les trusts et les banques ne sont pas expropriés au bénéfice du peuple, la lutte entre les Etats est aussi inévitable que la lutte entre les trusts eux-mêmes. Une renonciation volontaire, de la part de l’Etat le plus puissant, à l’avantage que lui vaut sa force, est une utopie aussi ridicule que la division volontaire des parts du capital entre les trusts. Tant que subsiste la propriété capitaliste, une « fédération » démocratique ne serait qu’une répétition en pire de la S.D.N. avec tous ses vices et moins ses illusions.

C’est en vain que les maîtres impérialistes de la destinée essaient de ressusciter un programme de salut qui a été complètement discrédité par l’expérience des dernières décennies. C’est en vain que leurs valets petits‑bourgeois réchauffent les panacées pacifistes depuis longtemps changées en leurs caricatures. Les ouvriers avancés ne seront pas dupes. La paix ne sera pas conclue par les forces qui font la guerre actuellement. Les ouvriers et les soldats dicteront leur propre programme de paix !

Notes

[1] L’Angleterre avait été l’âme des coalitions successives contre Napoléon, et c’est à elle qu’il se rendit, par elle qu’il fut exilé.

[2] Le démembrement de la Tchécoslovaquie avait donné naissance à une Slovaquie « indépendante » et un « protectorat » de Bohéme‑Moravie, dirigés et gouvernés par des fonctionnaires allemands.

[3] Herbert C. Hoover (1874‑1964) avait dirigé au lendemain de la première guerre l’organisation des « secours »américains qui avait servi de point d’appui à la contre‑offensive contre la révolution. Il avait été plus tard président des Etats‑Unis.

Défense de l’U.R.S.S.

L’alliance de Staline avec Hitler qui fut le lever de rideau de la guerre mondiale et conduisit tout droit à l’asservissement du peuple polonais, était le résultat de la faiblesse de l’U.R.S.S. et de la panique du Kremlin face à l’Allemagne. La responsabilité de cette faiblesse ne repose sur nul autre que le même Kremlin : sa politique intérieure, qui a ouvert un abîme entre la caste dirigeante et le peuple ; sa politique extérieure, qui a sacrifié les Intérêts de la révolution mondiale aux intérêts de la clique stalinienne.

La mainmise sur la Pologne orientale ‑ gage de l’alliance avec Hitler, et garantie contre Hitler ‑ a été accompagnée de la nationalisation de la propriété semi‑féodale et capitaliste en Ukraine et en Biélorussie occidentales. Sans cela, l’U.R.S.S. n’aurait pas pu incorporer à l’U.R.S.S. les territoires occupés. La révolution d’Octobre étranglée et profanée faisait ainsi savoir qu’elle vivait encore.

En Finlande, le Kremlin n’a pas réussi à accomplir un bouleversement social semblable. La mobilisation impérialiste de l’opinion publique mondiale « pour la défense de la Finlande », la menace d’une intervention directe de l’Angleterre et de la France, l’impatience de Hitler qui voulait s’emparer du Danemark et de la Norvège avant que les troupes britanniques et françaises soient apparues sur la terre scandinave ‑ tout cela a obligé le Kremlin à renoncer à la soviétisation de la Finlande et à se borner à mettre la main sur les positions stratégiques indispensables.

L’invasion de la Finlande a incontestablement soulevé dans la population soviétique une condamnation profonde. Les ouvriers avancés comprenaient cependant que les crimes de l’oligarchie du Kremlin n’enlevaient pas de l’ordre du jour la question de l’existence de l’U.R.S.S. Sa défaite dans la guerre mondiale signifierait non seulement le renversement de la bureaucratie totalitaire, mais la liquidation des nouvelles formes de propriété, l’effondrement de la première expérience d’économie planifiée et la transformation de tout le pays en colonie, c’est­-à‑dire la remise à l’impérialisme de ressources naturelles colossales qui lui donneraient un répit jusqu’à la troisième guerre mondiale. Ni les peuples de l’U.R.S.S. ni la classe ouvrière mondiale dans son ensemble ne tiennent à un tel résultat.

La résistance de la Finlande à l’U.R.S.S., malgré son héroïsme, n’a pas plus été une action de défense nationale indépendante que la résistance ultérieure de la Norvège à l’Allemagne. Le gouvernement d’Helsinki lui-même l’a compris quand il a décidé de capituler devant l’U.R.S.S. plutôt que de transformer la Finlande en base militaire pour la France et l’Angleterre. Notre pleine reconnaissance du droit de chaque nation à disposer d’elle‑même n’altère pas le fait qu’au cours de la guerre actuelle, ce droit ne pèse pas plus qu’une plume. Il nous faut déterminer la ligne fondamentale de notre position en accord avec des facteurs fondamentaux et pas de dixième ordre. Les thèses de la IV° Internationale disent :

« Le concept de défense nationale, surtout quand il coïncide avec l’idée de la défense de la démocratie, peut très facilement abuser des ouvriers des pays petits et neutres (Suisse, partiellement Belgique ou pays scandinaves) Seul un petit bourgeois sans espoir sorti d’un misérable village suisse comme Robert Grimm [1] peut penser sérieusement que la guerre mondiale dans laquelle il est entraîné se mène pour la défense de l’indépendance de la Suisse [2]. »

Ces paroles prennent aujourd’hui une signification particulière. Ces petit-bourgeois qui croient que c’est à partir d’épisodes tactiques comme l’invasion de l’Armée rouge en Finlande qu’on peut déterminer la stratégie prolétarienne par rapport à la défense de l’U.R.S.S. ne sont en rien supérieurs au social‑patriote suisse Robert Grimm.

La campagne lancée par la bourgeoisie mondiale sur la guerre soviéto-­finnoise a été extrêmement éloquente dans son unanimité et sa furie. Ni la perfidie ni la violence du Kremlin mouvant n’avaient soulevé l’indignation de la bourgeoisie, car toute l’histoire de la politique mondiale est écrite en termes de perfidie et de violence. Sa crainte et son indignation ont été provoquées par la perspective d’un bouleversement social en Finlande sur le modèle de celui qu’avait réalisé l’Armée rouge en Pologne orientale. Il s’agissait d’une menace contre la propriété capitaliste. La campagne anti‑soviétique, qui avait un caractère de classe du début à la fin, a révélé une fois de plus que l’U.R.S.S., en vertu de fondements sociaux établis par la révolution d’Octobre, dont l’existence de la bureaucratie dépend en dernière analyse, demeure encore un Etat ouvrier qui épouvante la bourgeoisie du monde entier. Des accords épisodique entre la bourgeoisie et l’U.R.S.S. n’altèrent pas le fait qu’ « à une échelle historique, l’antagonisme entre l’impérialisme mondial et l’Union soviétique est infiniment plus profond ceux qui opposent entre eux les différents pays capitalistes ».

Nombre de radicaux petit-bourgeois, qui, hier encore, considéraient l’Union soviétique comme un axe pour grouper les forces « démocratiques » contre le fascisme, ont découvert soudain, maintenant que leurs patries à eux ont été menacées par Hitler, que Moscou, qui n’est pas venu à leur aide, suit une politique impérialiste et qu’il n’existe aucune différence entre U.R.S.S. et les pays fascistes.

« Mensonge ! », va répondre tout ouvrier ayant une conscience de classe ‑ « Il existe une différence ! ». La bourgeoisie apprécie cette différence sociale mieux et plus profondément que les girouettes radicales. Assurément, la nationalisation des moyens de production dans un pays, et un pays arriéré comme celui-là, n’assure pas encore la construction du socialisme. Mais elle est susceptible de renforcer les conditions favorables au socialisme, à savoir le développement planifié des forces productives. Tourner le dos à la nationalisation des moyens de production sous prétexte qu’elle n’assure pas en elle même le bien-être des masses équivaut à condamner à la destruction une fondation de granit sous prétexte qu’il est impossible de vivre sans murs ni toits. L’ouvrier qui a une conscience de classe sait qu’une lutte victorieuse pour une émancipation totale est impensable sans la défense d’une conquête aussi colossale que l’économie planifiée contre la restauration des rapports capitalistes. Ceux qui ne peuvent pas défendre les anciennes positions n’en prendront jamais de nouvelles.

La IV° Internationale ne peut défendre l’U.R.S.S. que par les méthodes de la lutte de classe révolutionnaire. Enseigner aux ouvriers à bien comprendre le caractère de classe de l’Etat impérialiste, colonial, ouvrier et les relations réciproques entre les classes ainsi que leurs contradictions internes, dans chacune d’entre elles, permet aux ouvriers de tirer des conclusions pratiques de toute situation donnée. Tout en menant une lutte inlassable contre l’oligarchie de Moscou, la IV° Internationale rejette catégoriquement toute politique qui aiderait l’impérialisme contre l’U.R.S.S.

La défense de l’U.R.S.S. coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne mondiale. Nous rejetons carrément la théorie du socialisme dans un seul pays, qui est née du cerveau du stalinisme ignorant et réactionnaire. Seule la révolution mondiale peut sauver l’U.R.S.S. pour le socialisme. Mais la révolution mondiale apporte avec elle l’élimination inévitable de l’oligarchie du Kremlin.

Notes

[1] Robert Grimm (1881‑1958), socialiste suisse, pacifiste pendant la guerre, l’une des cibles de l’ironie de Trotsky depuis l’époque de Zimmerwald et Kienthal.

[2] Œuvres, 4, p. 59. La traduction a été revue légèrement.

Pour le renversement révolutionnaire de la clique bonapartiste du Kremlin

Après avoir pendant cinq ans léché les bottes des « démocraties », le Kremlin a révélé son cynique mépris pour le prolétariat mondial en concluant une alliance avec Hitler et en l’aidant à étrangler le peuple polonais, il a fait le fanfaron, avec un chauvinisme honteux à la veille de l’invasion de la Finlande et a étalé une incapacité militaire non moins honteuse dans la lutte qui a suivi. Il a bruyamment promis d’ « émanciper » le peuple finnois des capitalistes, puis a capitulé lâchement devant Hitler : telle a été la performance du régime stalinien aux heures critiques de son histoire.

Les procès de Moscou avaient déjà révélé que l’oligarchie totalitaire était devenue un obstacle absolu sur la voie du développement du pays. Le niveau toujours plus élevé des besoins de plus en plus complexes de la vie économique ne peut plus supporter son étranglement par la bureaucratie. La bande des parasites n’est pourtant pas prête à faire des concessions. En luttant pour sa position, elle détruit ce qu’il y a de meilleur dans le pays. Il ne faudrait pas penser que le peuple qui a fait trois révolutions en douze ans est soudain devenu stupide. Il est réprimé et désorienté, mais il observe et il pense. La bureaucratie lui rappelle chaque jour son existence par sa domination arbitraire, son oppression, sa rapacité et sa soif sanglante de vengeance. Les ouvriers et les kolkhoziens mourant à moitié de faim murmurent avec haine au sujet des caprices dispendieux du commissaires cruels. Pour le 60° anniversaire de Staline, les ouvriers de l’Oural ont été obligés de travailler pendant un an et demi à un portrait gigantesque du « père des peuples » détesté, fait de pierres précieuses ‑ une entreprise digne du Perse Xerxès ou de l’Egyptienne Cléopâtre [1] . Un régime capable de se laisser aller à de telles abominations ne peut que provoquer la haine des masses.

La politique étrangère correspond à la politique intérieure. Si le gouvernement du Kremlin avait réellement exprimé les intérêts de l’Etat ouvrier, si l’Internationale communiste avait servi la cause de la révolution, les masses populaires de la petite Finlande auraient inévitablement été attirées par l’U.R.S.S. et l’invasion de l’Armée rouge, ou bien n’aurait pas été nécessaire du tout ou aurait été acceptée d’emblée par le peuple finnois comme un acte révolutionnaire d’émancipation. En réalité toute là politique antérieure du Kremlin éloignait de l’U.R.S.S. les ouvriers et paysans finnois. Alors que Hitler avait pu compter sur l’aide de ce qu’on appelait « la cinquième colonne » dans les pays neutres qu’il envahissait, Staline ne trouva aucun soutien d’aucune sorte en Finlande en dépit de la tradition de l’insurrection de 1918 et de la longue existence du parti communiste finnois [2]. Dans ces conditions, l’invasion de l’Armée rouge assumait le caractère d’une violence militaire directe et ouverte. La responsabilité de cette violence retombe intégralement et sans partage sur l’oligarchie de Moscou.

La guerre est le révélateur d’un régime. Comme conséquence de la première période de la guerre, la position internationale de l’U.R.S.S., en dépit de succès trompe-l’œil a de toute évidence empiré. La politique étrangère du Kremlin a repoussé de l’U.R.S.S. de larges cercles de la classe ouvrière mondiale et des peuples opprimés. Les bases stratégiques de soutien prises par Moscou constitueront un facteur de troisième ordre dans le conflit des forces mondiales. Dans l’intervalle, l’Allemagne a acquis la partie la plus importante et la plus industrialisée de la Pologne et une frontière commune avec l’U.R.S.S., c’est‑à‑dire une porte vers l’Est. A travers la Scandinavie, l’Allemagne domine la mer Baltique, transformant la Baltique en une bouteille fermement scellée. La Finlande ulcérée tombe sous le contrôle direct de Hitler. Au lieu d’Etats neutres faibles, l’U.R.S.S. affronte maintenant une Allemagne puissante, de l’autre côté de sa frontière de Leningrad. La faiblesse de l’Armée rouge décapitée par Staline a été démontrée au monde entier. Les tendances nationalistes centrifuges à l’intérieur de l’U.R.S.S. se sont intensifiées. Le prestige de la direction du Kremlin a décru. L’Allemagne à l’Ouest, le Japon à l’Est sont aujourd’hui infiniment plus confiants qu’auparavant, avant l’aventure finnoise du Kremlin.

Dans son maigre arsenal, Staline ne pouvait trouver qu’une seule et unique réponse à l’avertissement menaçant des événements : il a remplacé Vorochilov par un néant plus vide encore, Timochenko [4]. Comme toujours en pareil cas, le but de la manœuvre est de détourner la colère du peuple et de l’armée du principal responsable criminel de ses malheurs et de mettre à la tête de l’armée un individu dont la fiabilité est garantie par son insignifiance. Le Kremlin s’est une fois de plus manifesté comme le principal repaire du défaitisme. C’est seulement en détruisant ce repaire que la sécurité de l’U.R.S.S. peut être protégée.

La préparation du renversement révolutionnaire de la caste dirigeante de Moscou est l’une des tâches principales de la IV° Internationale. Elle n’est ni simple ni facile. Elle exige de l’héroïsme et des sacrifices. Cependant, l’époque de grandes convulsions dans laquelle est entrée l’humanité portera à l’oligarchie du Kremlin coup sur coup, brisera son appareil totalitaire, suscitera la confiance en elles des masses ouvrières et facilitera ainsi la formation d’une section soviétique de la IV° Internationale. Les événements vont oeuvrer en notre faveur si nous sommes capables de les y aider.

Notes

[1] Allusion au souverain perse Xerxès (Khsaryasha) I° (486‑465 av. J.C.), envahisseur de la Grèce, battu à Salamine, célèbre pour son faste, et à la reine d’Egypte Cleopatra (69‑30) qui vécut avec César puis Marc‑Antoine.

[2] C’est en janvier 1918 qu’avait été proclamé un gouvernement soviétique de Finlande, chassé après une féroce guerre civile par les forces de Mannerheim, aidé par l’Allemagne. Le P.C. finnois avait été créé au cours d’une conférence en U.R.S.S. en août 1918.

[3] Semion K. Timochenko (1895‑1970), cavalier, lié à Staline pendant la guerre civile, lui devait son avancement.

Les Peuples coloniaux dans la guerre

Par le simple fait qu’elle crée d’énormes difficultés et dangers pour les centres impérialistes des métropoles, la guerre a ouvert de larges possibilités aux peuples opprimés. Le grondement du canon en Europe annonce l’approche de l’heure de leur libération.

Si un programme de transformation sociale pacifique est utopique pour les pays capitalistes avancés, alors le programme de libération pacifique des colonies est doublement utopique. D’un autre côté, les derniers des pays arriérés demi‑libres ont été réduits en esclavage sous nos yeux (Ethiopie, Albanie, Chine ... ). Toute la guerre actuelle est une guerre pour les colonies. Certains leur font la chasse, d’autres en détiennent qu’ils refusent d’abandonner. Aucun des deux camps n’a la moindre intention de les libérer de son plein gré. Les centres métropolitains décadents sont forcés de pressurer le plus possi­ble leurs colonies et de leur donner en échange le moins possible. Seule une lutte révolutionnaire directe et ouverte des peuples asservis peut ouvrir la route de leur émancipation.

Dans les pays coloniaux et semi‑coloniaux, la lutte pour un Etat national indépendant et par conséquent la « défense de la patrie » est différente en principe de celle des pays impérialistes. Le prolétariat révolutionnaire du monde entier soutient inconditionnellement la lutte de la Chine ou de l’Inde pour l’indépendance nationale, car dans cette lutte, en « arrachant les peuples à l’asiatisme, au régionalisme, à la soumission à l’étranger, ils portent des coups sévères aux Etats impéria­listes. » (La IV° Internationale et la Guerre)

En même temps, la IV° Internationale sait d’avance et avertit ouvertement les nations arriérées que leurs Etats indépendants tardivement constitués ne peuvent plus longtemps compter sur un développement démocratique indépendant. Encerclée par le capitalisme décadent et empêtrée dans les contradictions impérialistes, l’indépendance d’un Etat arriéré sera inévitablement à moitié fictive et son régime politique, sous l’influence des contradictions de classe internationales et de la pression extérieure, tombera obligatoirement dans une dictature contre le peuple ‑ tel est le régime du Parti du Peuple en Turquie, du Guomindang en Chine ; demain, celui de Gandhi sera le même en Inde [42]. La lutte pour l’indépendance nationale des colonies n’est, du point de vue du prolétariat révolutionnaire, qu’une étape transitoire sur la route qui va plonger les pays arriérés dans la révolution socialiste internationale.

La IV° Internationale ne dresse pas de cloison étanche entre pays arriérés et avancés, révolution démocratique et socialiste. Elle les combine et les subordonne à la lutte mondiale des opprimés contre les oppresseurs. De même que l’unique force authentiquement révolutionnaire de notre époque est le prolétariat international, de même le seul programme véritable pour la liquidation de toute oppression, sociale ou nationale, est celui de la révolution permanente.

Notes

[1] Le Parti du Peuple, parti nationaliste turc, avait été fondé par Mustapha Kemal et dirigé après sa mort par Ismet Inonu, le Guomindang fondé par Sun Yat‑sen était le parti de Tchiang Kai‑chek, et le Congrès national indien de Gandhi le parti nationaliste en Inde.

La grande leçon de la Chine

La tragique expérience de la Chine est une grande leçon pour les peuples opprimés. La révolution chinoise de 1925‑1927 avait toutes les chances de vaincre. Une Chine unifiée et transformée aurait constitué à cette époque un puissant bastion de liberté en Extrême‑Orient. Tout le destin de l’Asie et d’une certaine façon du monde entier aurait été différent. Mais le Kremlin, manquant de confiance dans les masses chinoises et recherchant l’amitié des généraux, a utilisé tout son poids pour subordonner le prolétariat chinois à la bourgeoisie et a ainsi aidé Tchiang Kaï-chek à écraser la révolution chinoise [1]. Déçue, divisée et affaiblie, la Chine était grand ouverte à l’invasion japonaise.

Comme tout régime condamné, l’oligarchie stalinienne est déjà incapable d’apprendre les leçons de l’histoire. Au début de la guerre sino‑japonaise, le Kremlin rangea de nouveau le parti communiste sous l’autorité de Tchiang Kaï-chek, écrasant dans l’œuf l’initiative révolutionnaire du prolétariat chinois. Cette guerre, qui approche maintenant de son troisième anniversaire [2], aurait pu depuis longtemps se terminer par une catastrophe pour le Japon si la Chine l’avait menée comme une authentique guerre du peuple basée sur une révolution agraire embrasant les soldats japonais de sa propre flamme. Mais la bourgeoisie chinoise craint ses propres masses en armes plus que ses violeurs japonais. Si Tchiang Kaï-chek, le sinistre bourreau de la révolution chinoise est obligé par les circonstances de faire la guerre, son programme reste basé, comme avant, sur l’oppression de ses propres ouvriers et les compromis avec l’impérialisme.

La guerre en Extrême‑Orient sera de plus en plus liée à la guerre impérialiste mondiale. Le peuple chinois n’arrachera l’indépendance que sous la direction du prolétariat jeune et prêt au sacrifice dont l’indispensable confiance en lui ressuscitera à la faveur de la révolution mondiale naissante. Il saura indiquer une ligne de marche ferme. Le cours des événements met à l’ordre du jour le développement de notre section chinoise en un puissant parti révolutionnaire.

Notes

[1] Tchiang Kaï‑chek (en fait Jiang Jieshih) (1887‑1975) officier nationaliste, chef de l’armée après la mort de Sun Yat‑sen avait détruit par la répression et la violence le P.C. et les syndicats chinois. L’I.C. avait fait entrer les militants du P.C.C. dans le Guomindang.

[1] Les premiers incidents avaient eu lieu en juillet 1937.

Tâches de la révolution en Inde

Dès les tout premières semaines de la guerre, les masses indiennes ont exercé une pression grandissante obligeant les dirigeants nationaux « opportunistes » à parler un langage inhabituel. Mais malheur au peuple indien s’il fait confiance à ces paroles ronflantes ! Sous le masque du mot d’ordre d’indépendance nationale, Gandhi s’est déjà hâté de proclamer son refus de créer des difficultés à la Grande‑Bretagne pendant la sévère crise actuelle [1]. Comme si les opprimés, où et quand que ce soit, avaient jamais pu se libérer sauf en exploitant les difficultés de leurs oppresseurs !

La répugnance « morale » de Gandhi pour la violence reflète la peur de la bourgeoisie indienne devant ses propres masses. Elle a d’excellentes raisons de présumer que l’impérialisme britannique va l’entraîner aussi dans le désastre. Londres, pour sa part, prévient qu’au moindre signe de désobéissance, elle appliquera « toutes les mesures nécessaires », y compris, bien sûr, cette aviation qui fait si cruellement défaut sur le front Ouest. Il existe une nette division du travail entre la bourgeoisie coloniale et le gouvernement britannique : Gandhi a besoin des menaces de Chamberlain et de Churchill [2] pour mieux arriver à paralyser le mouvement révolutionnaire.

Dans le proche avenir, l’antagonisme entre les masses indiennes et la bourgeoisie promet de s’aggraver au fur et à mesure que la guerre impérialiste deviendra de plus en plus une gigantesque entreprise commerciale pour la bourgeoisie indienne. En ouvrant un marché exceptionnellement favorable pour les matières premières, elle peut promouvoir rapidement l’industrie indienne. Si la destruction complète de l’Empire britannique coupe le cordon ombilical qui relie le capital indien à la City de Londres, la bourgeoisie nationale recherchera vite un nouveau patron à Wall Street. Les intérêts matériels de la bourgeoisie déterminent sa politique avec la force des lois de la gravitation.

Tant que le mouvement de libération est contrôlé par la classe exploiteuse, il est incapable de sortir de l’impasse. Le seul moyen de garder l’Inde soudée est la révolution agraire sous le drapeau de l’indépendance nationale. Une révolution dirigée par le prolétariat sera dirigée non seulement contre la domination britannique, mais aussi contre les princes indiens, les concessions étrangères, la couche supérieure de la bourgeoisie nationale et les dirigeants du Congrès national aussi bien que ceux de la Ligue musulmane [3]. C’est la tâche urgente de la IV° Internationale que de créer en Inde une section stable et puissante.

La politique traîtresse de collaboration de classe à travers laquelle le Kremlin, au cours des cinq dernières années, a aidé les gouvernements capitalistes à préparer la guerre, a été brutalement liquidée par la bourgeoisie, dès qu’elle n’a plus eu besoin d’un déguisement pacifiste. Mais, dans les pays coloniaux et semi‑coloniaux ‑ non seulement en Chine et en Inde, mais en Amérique latine ‑, la fraude du « Front populaire » continue à paralyser encore les masses ouvrières, en faisant de la chair à canon pour la bourgeoisie « progressiste » et créant ainsi une base politique indigène pour l’impérialisme.

Notes

[1] Mohandas Gandhi (1869‑1948) assurait qu’il serait immoral de faire des difficultés à quelqu’un qui se bat pour sa vie.

[2] Winston Churchill (1874‑1965), aristocrate, dirigeant conservateur britannique, caractérisé par sa haine de la révolution et sa méfiance de l’Allemagne, lord de l’amirauté du gouvernement Chamberlain en septembre 1939, était devenu Premier Ministre le 10 mai 1940. Arthur Neville Chamberlain (1869‑1940), d’une famille d’industriels conservateurs avait été Premier Ministre du 26 mai 1937 au 10 mai 1940. Il avait vainement tenté d’apaiser Hitler et de le tourner vers l’Est ; notamment lors des accords de Munich.

[3] Le Congrès national indien, animé à l’époque par des hommes aussi différents, voire opposés, que Gandhi, Nehru et Chandra Bose, était le parti nationaliste indien dont le caractère « hindou » s’était accentué avec la création ‑ appuyée par les Britanniques ‑ de la Ligue Musulmane de M. A. Jinnah.

L’Avenir de l’Amérique latine

La monstrueuse croissance des armements aux Etats‑Unis prépare à une solution violente des contradictions complexes dans l’hémisphère occidental et devrait bientôt poser brutalement la question de la destinée des pays latino‑américains. L’intermède de la politique de « bon voisinage » touche à son terme. Roosevelt ou son successeur sortira bientôt le poing de fer du gant de velours. Les thèses de la IV° Internationale déclarent :

« L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud ne pourront s’arracher à l’arriération et à l’esclavage qu’en unissant leurs Etats dans une fédération puissante. Mais ce n’est pas la tardive bourgeoisie sud-­américaine, agence vénale de l’impérialisme étranger, qui sera appelée à résoudre cette tâche, mais le jeune prolétariat sud‑américain, dirigeant choisi par les masses opprimées. Le mot d’ordre, dans la lutte contre la violence et les intrigues de l’impérialisme mondial et contre la sanglante besogne des cliques indigènes compradores est donc : Etats‑Unis soviétiques de l’Amérique centrale et du Sud [48]. »

Ecrites il y a six ans, ces lignes ont maintenant revêtu une actualité particulièrement brûlante.

C’est seulement sous sa propre direction révolutionnaire que le prolétariat des colonies et des semi‑colonies pourra réaliser une collaboration invincible avec le prolétariat des Métropoles et la classe ouvrière dans son ensemble. C’est seulement cette collaboration qui peut conduire les peuples opprimés à leur émancipation complète et définitive, par le renversement de l’impérialisme dans le monde entier. Une victoire du prolétariat international délivrera les pays coloniaux de la longue et pénible étape de développement capitaliste en leur ouvrant la possibilité d’arriver au socialisme la main dans la main avec le prolétariat des pays avancés.

La perspective de la révolution permanente ne signifie en aucun cas que les pays arriérés doivent attendre le signal des pays avancés, ou que les peuples coloniaux doivent attendre patiemment que le prolétariat des métropoles les libère. L’aide arrive à celui qui s’aide lui-même. Les ouvriers doivent développer la lutte révolutionnaire dans tous les pays, coloniaux ou impérialistes, où il existe des conditions favorables et ainsi faire un exemple pour les travailleurs des autres pays. Seules l’initiative et l’activité, la résolution et le courage peuvent réellement matérialiser le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous ! »

Notes

[1] Œuvres, 4, pp. 56‑57.

La Responsabilité des dirigeants ouvriers traîtres dans la guerre

La victoire de la révolution espagnole aurait pu ouvrir une ère de renversements révolutionnaires dans toute l’Europe et empêcher ainsi la guerre actuelle. Mais cette héroïque révolution, qui contenait en elle toutes les possibilités de vaincre, a été étouffée dans les embrassades de la Il° et de la Ill° Internationales, avec la coopération active des anarchistes. Le prolétariat a été appauvri par cette perte d’un autre grand espoir et enrichi des leçons d’une autre monstrueuse trahison.

Le puissant mouvement du prolétariat français en juin 1936 a révélé des conditions exceptionnellement favorables pour la conquête révolutionnaire du pouvoir. Une république soviétique française aurait immédiatement conquis l’hégémonie révolutionnaire sur l’Europe, provoqué des répercussions révolutionnaires dans tous les pays, ébranlé les régimes totalitaires et ainsi sauvé l’humanité du carnage impérialiste actuel avec ses innombrables victimes.

Mais la politique profondément basse, couarde et traîtresse de Léon Blum et de Léon Jouhaux [1], activement soutenue par la section française de l’I.C., a conduit à l’effondrement d’un des mouvements les plus prometteurs de la dernière décennie.

L’étranglement de la révolution espagnole et le sabotage de l’offensive prolétarienne en France ‑ ces deux événements tragiques ‑ ont pris place à la veille de la guerre actuelle. La bourgeoisie s’est convaincue qu’avec de tels « dirigeants ouvriers », à sa disposition, elle pouvait faire ce qu’elle voulait, y compris un nouveau massacre des peuples. Les dirigeants de la II° Internationale ont empêché le prolétariat de renverser la bourgeoisie à la fin de la première guerre impérialiste. Les dirigeants des Il° et Ill° Internationales ont aidé la bourgeoisie à déchaîner une deuxième guerre internationale. Qu’elle devienne leur tombeau politique !

Notes

[1] Léon Blum (1872‑1950) était le maître à penser de la S.F.I.O., le leader de ceux des socialistes qui étaient pour la guerre contre l’Allemagne. Léon Jouhaux (1879‑1954) était secrétaire de la C.G.T. depuis 1909.

La II° Internationale

La guerre de 1914‑1918 a scindé la Il° Internationale, d’un coup, en deux camps séparés par des tranchées. Chaque parti sociaI‑démocrate défendait sa patrie. Ce n’est que plusieurs années après la guerre que les frères ennemis traîtres se réconcilièrent et proclamèrent l’amnistie mutuelle.

Aujourd’hui la situation de la Il° Internationale est tout à fait différente, ‑ en surface. Toutes ses sections sans exception sont d’un même côté des lignes militaires, dans le camp des Alliés : certains parce qu’ils sont des partis de pays démocratiques, d’autres parce que ce sont des émigrés de pays belligérants ou neutres. La social‑démocratie allemande, qui a suivi une politique chauvine méprisable pendant la première guerre impérialiste sous le drapeau des Hohenzollern, est aujourd’hui un parti du « défaitisme » au service de la France et de l’Angleterre. Il serait sans excuses de croire que ces laquais au cœur endurci soient devenus des révolutionnaires. Il existe des explications plus simples. L’Allemagne de Guillaume Il [1] offrait aux réformistes des possibilités suffisantes de sinécures personnelles dans les organismes parlementaires, les municipalités, les syndicats et autres postes. La défense de l’Allemagne impériale était la défense d’une auge bien pleine dans laquelle la bureaucratie ouvrière conservatrice enfouissait son groin. « La social-démocratie ne demeure patriote que tant que le régime politique lui assure profits et privilèges », avertissions‑nous dans nos thèses il y a six ans. Les mencheviks et les narodniks russes qui étaient patriotes même sous le tsar ‑ quand ils avaient leur propre fraction à la Douma, leurs propres journaux, leurs propres permanents syndicaux, et espéraient continuer à progresser dans cette voie ‑ maintenant qu’ils ont perdu tout cela, ont une position défaitiste par rapport à l’U.R.S.S.

En conséquence, « l’unanimité » actuelle de la Il° Internationale s’explique par le fait que toutes ses sections espèrent que les Alliés vont sauver leurs postes et leurs revenus dans la bureaucratie ouvrière des pays démocratiques et restaurer ces postes et ces revenus dans les pays totalitaires. La social-démocratie ne va pas au‑delà de rêves éveillés impuissants sur le patronage de la bourgeoisie « démocratique ». Ces invalides politiques sont totalement incapables de lutter même quand c’est de leurs propres intérêts qu’il s’agit.

C’est en Scandinavie que c’est apparu le plus clairement, dans ces pays qui apparaissaient comme le sanctuaire le plus sûr de la Il° Internationale et qui, tous trois, étaient gouvernés pendant nombre d’années par la sobre, réaliste, réformiste et pacifiste social‑démocratie. Le socialisme était ce que ces messieurs appelaient la démocratie royale conservatrice, plus l’Eglise d’Etat, plus les chiches réformes sociales rendues possibles pour un temps par la limitation des dépenses militaires. Soutenus par la S.D.N. et protégés par le bouclier de la « neutralité », les gouvernements scandinaves misaient sur des générations de développement tranquille et pacifique. Mais les maîtres impérialistes n’ont accordé aucune attention à leurs calculs. Il leur a fallu, esquiver les coups du destin. Quand l’U.R.S.S. envahit la Finlande, les trois gouvernements scandinaves se sont proclamés neutres par rapport à la Finlande. Quand l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège [2], la Suède proclama sa neutralité par rapport aux deux victimes de cette agression. Le Danemark trouva même moyen de se proclamer neutre par rapport à lui-même. La Norvège, sous la gueule des canons de son gardien l’Angleterre, a été la seule à esquisser quelques gestes symboliques d’autodéfense. Ces héros sont tout à fait prêts à vivre aux dépens de la patrie démocratique, mais se sentent peu enclins à mourir pour elle. La guerre qu’ils n’avaient pas prévue a renversé au passage leurs espoirs d’une évolution pacifique sous le Roi et Dieu. Le paradis scandinave, dernier refuge des espoirs de la Il° Internationale est devenu un minuscule secteur de l’enfer impérialiste général.

Les opportunistes social‑démocrates ne connaissent qu’une seule politique ‑ celle de l’adaptation passive. Dans les conditions du capitalisme décadent il ne leur reste qu’à livrer une position après l’autre, à réduire leur programme déjà misérable, diminuer leurs revendications et même y renoncer totalement, battre en retraite toujours plus loin jusqu’à ce qu’ils n’aient plus qu’un seul endroit où reculer, un trou de rat. Mais, même de là, la main impitoyable de l’impérialisme les tire par la queue. Telle est la brève histoire de la Il° Internationale. La guerre actuelle est pour elle une seconde mort ‑ définitive cette fois, on peut le penser.

Notes

[1] Guillaume Il de Hohenzollern (1859‑1941) roi de Prusse, empereur d’Allemagne, abdiqua en novembre 1918.

[2] Le 9 avril, par une attaque simultanée contre les ports, la Wehrmacht avait occupé le Danemark et pris position en Norvège.

La III° Internationale

La politique de la III° Internationale ‑ un mélange d’opportunisme grossier et d’aventurisme débridé ‑ exerce sur la classe ouvrière une influence plus démoralisante encore si possible que la politique de sa sœur aînée la II°Internationale. Le parti révolutionnaire construit toute sa politique sur la conscience de classe des ouvriers ; la III° Internationale ne se préoccupe que de contaminer et d’empoisonner la conscience de classe.

La propagande officielle de chacun des camps belligérants dénonce parfois très justement les crimes du camp opposé. Goebbels dit pas mal de choses vraies sur la violence britannique en Inde. La presse anglaise et française dit beaucoup de choses pénétrantes sur la politique étrangère de Hitler et de Staline. Néanmoins, cette propagande unilatérale constitue en elle-même le pire poison chauvin. Les demi‑vérités sont le type de mensonge le plus dangereux.

Toute la propagande actuelle de l’I.C. appartient à cette catégorie. Après cinq années de honteux léchage de bottes des démocraties, quand l’ensemble du « communisme » a été réduit à un monotone réquisitoire contre les agresseurs fascistes, l’I.C. a découvert tout d’un coup à l’automne de 1939 l’impérialisme criminel des démocraties occidentales. Demi‑tour à gauche ! A partir de ce moment, pas un seul mot de condamnation de la destruction de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, la mainmise sur le Danemark et la Norvège ni les actes répugnants de bestialité infligés par les bandes de Hitler aux peuples juif et polonais ! Hitler était devenu un végétarien épris de paix, constamment provoqué par les impérialistes occidentaux. L’alliance anglo‑française était présentée par la presse de l’I.C. comme « le bloc impérialiste contre le peuple allemand ». Goebbels [1] lui-même n’aurait rien cuisiné de meilleur ! Le parti communiste allemand en émigration brûlait de la flamme de l’amour de sa patrie. Et comme la patrie allemande n’avait pas cessé d’être fasciste, il se trouva que le parti communiste allemand avait... une position social‑fasciste [2]. Le temps était enfin venu où la théorie de Staline sur le social‑fascisme prenait chair et sang.

A première vue, la conduite des sections française et anglaise de l’Internationale communiste est apparue diamétralement opposée. Contrairement aux Allemands, elles étaient obligées d’attaquer leur propre gouvernement. Mais ce défaitisme soudain n’était pas de l’internationalisme, mais une variété déformée de patriotisme... ces messieurs considèrent que leur patrie est le Kremlin duquel dépend leur bien-être. Beaucoup de staliniens français se sont comportés avec un indéniable courage sous la persécution. Mais le contenu politique de ce courage a été souillé par le fait qu’ils enjolivaient la politique rapace du camp ennemi. Que doivent en penser les ouvriers français ?

Les internationalistes révolutionnaires ont toujours été décrits par la réaction comme les agents d’un ennemi étranger. L’I.C. a créé une situation pour ses sections française et anglaise qui fait qu’elle a fourni les bases même d’une telle accusation, poussant ainsi, de force, les ouvriers dans le camp patriotique ou les condamnant à la confusion et la passivité.

La politique du Kremlin est simple : il a vendu l’Internationale à Hitler en même temps que du pétrole et du manganèse. Mais la servilité de chien avec laquelle ces gens ont accepté d’être vendus atteste de façon irréfutable la corruption interne de L’I.C.

Ni principes, ni honneur, ni conscience : il ne reste de tout cela aux agents du Kremlin... qu’une échine souple. Mais des gens à l’échine souple n’ont encore jamais conduit de révolution.

L’amitié de Staline avec Hitler ne durera pas toujours ni même longtemps. Avant que ce manifeste ait atteint les masses, il est possible que la politique extérieure du Kremlin ait réalisé un nouveau tournant. En ce cas, le caractère de la propagande de l’I.C. changerait également. Si le Kremlin se rapproche des démocraties, l’I.C. exhumera une fois de plus de son magasin d’accessoires le Livre brun [3] sur les crimes du national‑socia­lisme. Mais cela ne veut pas dire que cette propagande aura un caractère révolutionnaire. En changeant d’étiquette elle demeu­rera aussi servile qu’auparavant. Une politique révolutionnaire exige que l’on dise avant tout aux masses la vérité. Mais I’I.C. ment systématiquement. Nous nous tournons vers les travail­leurs du monde et leurs disons : « Ne croyez pas les menteurs ! »

Notes

[1] Le Dr Joseph Goebbels (1897‑1945) était le ministre de la propagande de Hitler.

[2] Trotsky fait ici allusion à l’époque où, dans une frénésie de division, les sections de I’I.C. accusaient les partis social‑démocrates de « se fasciser » et ne parlaient plus de « social‑démocratie » mais de « social‑fascisme ».

[3] Le communiste allemand Münzenberg et ses camarades avaient composé un « Livre brun » en 1934 sur l’incendie du Reichstag, le procès de Leipzig, etc.

La Social‑démocratie et les Staliniens dans les colonies

Des partis liés aux exploiteurs et intéressés par les privilèges sont organiquement incapables de faire une politique honnête à l’égard des couches les plus exploitées des travailleurs et des les opprimés. La physionomie de la II° et de la III° Internationale est ainsi éclairée d’une clarté particulière par leur attitude à l’égard des colonies.

Agissant en qualité d’avocat pour les esclavagistes et d’actionnaire dans les profits de l’esclavage, la II° Internationale n’a dans les colonies aucune section, si l’on ne tient pas compte de groupes accidentels de fonctionnaires coloniaux, particulière­ment de francs‑maçons français et, de façon générale, de carriéristes « de gauche » qui vivent sur le dos de la population indigène. Ayant renoncé opportunément à l’idée non‑patriotique de dresser la population coloniale contre la « patrie démocratique », la II° Internationale s’est acquis la prérogative de fournir à la bourgeoisie des ministres des colonies, c’est‑à-dire des surveillants d’esclaves (Sidney Webb, Marius Moutet [1] et autres).

En peu de temps, la III° Internationale qui a commencé par un courageux appel révolutionnaire à tous les peuples opprimés s’est complètement prostituée sur la question coloniale. Il n’y a pas si longtemps, quelques années, quand Moscou vit s’ouvrir la possibilité d’une alliance avec les démocraties occidentales, le Comintern lança les mots d’ordre d’émancipation nationale non seulement pour l’Abyssinie et l’Albanie, mais aussi pour l’Autriche. Mais, pour les colonies de la Grande‑Bretagne et de la France, il se limita à souhaiter des réformes « raisonnables ». A cette époque, l’I.C. défendait les Indiens non contre la Grande-Bretagne mais contre des attaques possibles du Japon, et Tunis contre les griffes de Mussolini [2]. Maintenant la situation a changé d’un seul coup. Indépendance complète pour l’Inde, l’Egypte, Alger !... Dimitrov n’acceptera rien de moins. Les Arabes et les Nègres ont retrouvé une fois de plus en Staline leur meilleur ami pour ne pas parler, bien entendu, de Hitler et de Mussolini. La section allemande de l’I.C., avec l’impudence caractéristique de sa bande de parasites, défend la Pologne et la Tchécoslovaquie contre les complots de l’impérialisme britannique. Ces gens sont capables de tout et prêts à tout ! Avec un nouveau changement d’orientation du Kremlin à l’égard des démocraties occidentales, ils solliciteront de nouveau respectueusement les démocraties occidentales de bien vouloir octroyer des réformes libérales aux colonies.

Contrairement à la II° Internationale, le Comintern, du fait de sa grande tradition, exerce une indiscutable influence dans les colonies. Mais sa base sociale a changé en conformité avec son évolution politique. En ce moment, dans les pays de nature coloniale, l’I.C. repose sur la couche qui est la base traditionnelle de la Il° Internationale dans les centres des métropoles. Les miettes qui tombent de ses super‑profits ont permis à l’impérialisme de créer un semblant d’aristocratie ouvrière indigène dans les pays coloniaux et semi­-coloniaux. Insignifiante si on la compare avec son modèle des centres des métropoles, elle émerge cependant dans le contexte de pauvreté générale et maintient solidement sa prise sur ses privilèges. La bureaucratie ouvrière et l’aristocratie ouvrière des pays coloniaux et semi-coloniaux, avec les fonctionnaires publics d’Etat, fournissent aux « amis » du Kremlin des recrues particulièrement serviles. Amérique latine, l’un des représentants les plus répugnants ce type est l’avocat mexicain Lombardo Toledano dont le Kremlin a récompensé les services confidentiels en l’élevant au poste décoratif de président de la confédération des travailleurs d’Amérique latine [3].

En posant sans détours les questions de classes, la guerre les prestidigitateurs et les girouettes dans une situation de plus en plus difficile que des bolcheviks authentiques doivent utiliser pour chasser définitivement la III° Internationale des pays coloniaux.

[1] Marius Moutet (1876‑1948) avait été ministre des colonies dans le premier gouvernement Blum Front populaire ; il était député socialiste de la Drôme.

[2] Cette politique qui ne faisait plus de la puissance coloniale l’adversaire n°1 devait coûter plus cher aux différents P.C. que celle de la période suivante, contrairement à ce qu’une optique un peu trop « eurocentriste » fait parfois dire à certains.

[3] C’est en septembre 1938 que s’était tenu à Mexico en présence de John L. Lewis et Léon Jouhaux un congrès qui avait fondé la C.T.A.L. (Confederacion de Trabajadores de América Latina) dont Lombardo Toledano était le secrétaire général. Vicente Lombardo Toledano (1893‑1968), avocat et professeur de droit, leader de la C.T.M., était, au compte de Moscou, le chef d’orchestre de la grande campagne de calomnie contre Trotsky.

Centrisme et Anarchisme

Parce qu’elle met à l’épreuve tout ce qui existe et balaie tout ce qui est pourri, la guerre représente un danger mortel pour les Internationales qui se survivent. Une partie considérable de la bureaucratie de l’I.C., surtout dans le cas d’un revirement de l’U.R.S.S., se tournera sans aucun doute vers sa propre patrie impérialiste. Les travailleurs, au contraire, iront de plus en plus à gauche. Dans ces conditions, scissions et ruptures sont inévitables. Nombre de symptômes indiquent également la possibilité d’une rupture de la « gauche » de la II° Internationale. Des groupements centristes d’origine diverses vont fusionner, rompre, créer de nouveaux « fronts », de nouveaux « camps », etc. Notre époque manifestera cependant que le centrisme lui est intolérable. Le rôle pathétique et tragique joué dans la révolution espagnole par le P.O.U.M., la plus sérieuse et la plus honnête des organisations centristes, restera toujours dans la mémoire du prolétariat avancé comme un terrible avertissement [1].

Mais l’histoire aime à se répéter. La possibilité n’est pas exclue de nouvelles tentatives pour construire une organisation internationale sur le modèle de l’Internationale 2 1/2 [2], cette fois une Internationale 3 1/4. De telles initiatives ne méritent qu’on s’y attache qu’en tant que reflets des processus bien plus profonds qui se produisent dans les masses laborieuses. Mais on peut dire d’avance en toute certitude que les « fronts », « camps » et « Internationales » centristes, manquant de fondements théoriques, de tradition révolutionnaire ou de programme achevé, n’auront qu’un caractère éphémère. Nous les aiderons en critiquant impitoyablement leur indécision et leur pusillanimité.

Cette esquisse de la banqueroute des vieilles organisations ouvrières ne serait pas complète si nous ne mentionnions pas l’anarchisme. Son déclin constitue le phénomène le plus incontestable de notre époque. Même avant la première guerre impérialiste, les anarcho‑syndicalistes français ont réussi a devenir les pires opportunistes et les serviteurs directs de la bourgeoisie. Au cours de la dernière guerre, la plupart des dirigeants anarchistes internationaux sont devenus patriotes [3]. Au plus chaud de la guerre civile en Espagne, les anarchistes ont pris des postes de ministres de la bourgeoisie [4]. Les phraseurs anarchistes nient l’Etat aussi longtemps qu’il n’a pas besoin d’eux. A l’heure du danger, comme les social‑démocrates, ils se font les agents de la classe capitaliste.

Les anarchistes sont entrés dans la guerre actuelle sans un programme, sans une seule idée et avec un drapeau sali par leur trahison du prolétariat espagnol. Ils sont aujourd’hui incapables d’introduire dans les rangs des ouvriers autre chose que la démoralisation patriotique parfumée de lamentations humanitaires. En cherchant un rapprochement avec les ouvriers anarchistes qui sont réellement préparés à se battre pour les intérêts de leur classe, nous exigerons en même temps qu’ils rompent complètement avec ceux de leurs dirigeants qui, dans la guerre comme la révolution, servent de garçons de course à la bourgeoisie.

[1] Sur le P.O.U.M. (Partido Obrero de Unificaciôn Marxista) cette appréciation nuance un peu la sévérité des critiques que l’on retrouvera notamment dans les volumes 10 à 20 des Œuvres.

[2] Tel était le surnom que les communistes avaient donné, au début des années 20, à l’Union des partis socialistes qui réunissait, autour des social-démocrates autrichiens, les partis qui ne voulaient être membres ni de la Il° ni de la III° Internationales.

[3] Parmi ceux qui furent accusés de s’être ralliés à la guerre, mentionnons le Français Sébastien Faure et le Russe Kropotkine.

[4] Les anarchistes déléguèrent quatre ministres dans le gouvernement Largo Caballero, puis participèrent plus tard à un gouvernement Negrin.

Les Syndicats et la Guerre

Tandis que les magnats du capitalisme de monopole sont au-dessus des organes officiels du pouvoir d’Etat et les contrôlent de leur hauteur, les dirigeants syndicaux opportunistes courent après le marchepied du pouvoir d’Etat et constituent pour lui un soutien dans les masses populaires. Il est impossible de réaliser cette sale besogne tant qu’il existe une démocratie à l’intérieur des syndicats. Le régime intérieur des syndicats, suivant le modèle du régime des Etats bourgeois, devient de plus en plus autoritaire. En temps de guerre, la bureaucratie syndicale devient définitivement la police militaire de l’état-major général de l’armée dans la classe ouvrière.

Mais aucun zèle ne la sauvera. La guerre apporte mort et destruction aux syndicats réformistes actuels. Ceux des syndicalistes qui sont encore jeunes sont mobilisés pour le massacre. Ils sont remplacés par des jeunes, des femmes et des vieux, c’est‑à-dire les moins capables de résister. Tous les pays sortiront de la guerre tellement ruinés que le niveau de vie des ouvriers sera rejeté en arrière d’une centaine d’années. Les syndicats réformistes ne sont possibles que sous le régime de la démocratie bourgeoise. Mais la première vaincue de cette guerre sera cette démocratie profondément corrompue. Dans sa chute définitive, elle entraînera avec elle toutes les organisations sur lesquelles elle s’était appuyée. Il n’y aura pas de place pour des syndicats réformistes. La réaction capitaliste va les détruire impitoyablement. Il faut tout de suite avertir les ouvriers de cette perspective et suffisamment fort pour que tout le monde l’entende.

Une époque nouvelle exige des méthodes nouvelles. Des méthodes nouvelles exigent des dirigeants nouveaux. Il n’est possible de sauver les syndicats que d’une seule manière : en les transformant en des organisations de combat qui se fixeront pour but la victoire sur l’anarchie capitaliste et le banditisme impérialiste. Les syndicats joueront un rôle important dans la construction de l’économie socialiste, mais la condition préliminaire pour cela est le renversement de la classe capitaliste et la nationalisation des moyens de production. Les syndicats ne peuvent éviter d’être ensevelis sous les ruines de la guerre que s’ils prennent la route de la révolution socialiste.

La IV° Internationale

L’avant‑garde prolétarienne est l’ennemie irréconciliable de la guerre impérialiste. Mais elle n’a pas peur de cette guerre. Elle accepte la bataille sur le terrain choisi par la classe ennemie. Elle y entre drapeaux déployés.

La IV° Internationale est l’unique organisation qui ait correctement prédit le cours général des événements mondiaux, qui a indiqué d’avance le caractère inévitable d’une nouvelle catastrophe impérialiste, qui a dénoncé les fraudes pacifistes des démocrates bourgeois et des aventuriers petits‑bourgeois de l’école stalinienne, qui a combattu contre la collaboration de classe baptisée « Fronts populaires », qui a cloué au pilori le rôle traître du Comintern et des anarchistes en Espagne, qui a critiqué sans merci les illusions centristes du P.O.U.M. [1]. qui a continué à tremper ses cadres inlassablement dans l’esprit de la lutte de classe révolutionnaire. Notre politique dans la guerre n’est que la poursuite sous forme concentrée de notre politique dans la paix.

La IV° Internationale bâtit son programme sur les fondements théoriques de granit du marxisme. Elle rejette le méprisable éclectisme qui domine maintenant les rangs de la bureaucratie ouvrière officielle des différents camps et qui sert très souvent de masque à sa capitulation devant la démocratie bourgeoise. Notre programme est formulé dans une série de documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux mot : dictature du prolétariat.

Notes

[1] C’est en fait Trotsky qui mena la critique de gauche du P.O.U.M.

Notre Programme est fondé sur le bolchévisme

La IV° Internationale se tient totalement et sans réserves sur les fondements de la tradition révolutionnaire du bolchevisme et de ses méthodes organisationnelles. Laissons les petits-bourgeois extrémistes se plaindre du centralisme. Un ouvrier qui a participé ne fût‑ce qu’une seule fois à une grève, sait qu’aucune lutte n’est possible sans discipline ni ferme direction. Toute notre époque est pénétrée de l’esprit du centralisme. Le capitalisme monopoleur a porté la centralisation économique à son ultime limite. Le centralisme d’Etat sous couvert de fascisme a pris un caractère totalitaire. Les démocraties tentent de plus en plus de copier son modèle. La bureaucratie syndicale défend âprement son puissant appareil. La II° et la III° Internationale se servent ouvertement de l’appareil d’Etat pour combattre la révolution. Dans ces conditions, la garantie élémentaire du succès est d’opposer le centralisme révolutionnaire au centralisme de la réaction. Il est indispensable d’avoir une organisation d’avant‑garde prolétarienne soudée par une discipline de fer, une authentique sélection de révolutionnaires trempés prêts à se sacrifier et inspirés par une volonté invincible. Préparer systématiquement et sans relâche l’offensive et quand l’heure est arrivée, frapper pour jeter toute la classe sur le champ de bataille sans hésiter ‑ seul un parti centralisé, qui n’hésite pas lui‑même, est capable de l’apprendre aux ouvriers.

Des sceptiques superficiels se plaisent à souligner que le bolchevique a dégénéré en bureaucratisme. Comme si le cours tout entier de l’histoire dépendait de la structure d’un parti ! En fait, c’est le destin du parti qui dépend du cours de la lutte des classes. Mais en tout cas, le parti bolchevique a été l’unique parti qui ait prouvé dans l’action sa capacité à accomplir la révolution prolétarienne. C’est précisément d’un tel parti qu’a besoin maintenant le prolétariat international. Si le régime bourgeois sort de cette guerre impuni, tous les partis révolutionnaires dégénèreront. Si la révolution prolétarienne l’emporte, les conditions qui provoquent la dégénérescence disparaîtront.

Les conditions de réaction triomphante, de désillusion et de fatigue des masses, dans une atmosphère politique empoisonnée par la décomposition pernicieuse des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, au milieu des difficultés et obstacles accumulés, le développement de la IV° Internationale a forcément procédé lentement. Des tentatives isolées et au premier abord plus amples et plus prometteuses pour l’unification de la gauche ont été plus d’une fois entreprises par des centristes qui méprisaient nos efforts. Toutes ces tentatives prétentieuses, cependant, se sont réduites en poussière avant même que les masses aient eu le temps de se souvenir de leur nom. Seule la IV° Internationale, avec obstination, persistance et un succès grandissant, continue à nager contre le courant.

Nous avons subi l’épreuve

Ce qui caractérise une organisation révolutionnaire authentique, c’est avant tout le sérieux avec lequel elle élabore et éprouve sa ligne politique à chaque tournant nouveau des événements. Le centralisme est fécondé par la démocratie.

En pleine guerre, nos sections discutent passionnément toutes les questions de la politique prolétarienne, testant les méthodes et écartant au passage les éléments instables qui nous ont rejoints seulement à cause de leur opposition à la Il° et à la III° Internationales. La séparation d’avec des compagnons de route indignes de confiance est un faux frais inévitable dans la formation d’un authentique parti révolutionnaire.

L’écrasante majorité de nos camarades dans différents pays a soutenu victorieusement la première épreuve de la guerre. Ce fait est d’une signification inestimable pour l’avenir de la IV° Internationale. Chaque membre de base de notre organisation n’est pas seulement autorisé mais tenu de se considérer à partir de maintenant comme un officier de l’armée révolutionnaire qui sera constituée dans le feu des événements. L’entrée des masses sur l’arène révolutionnaire va révéler tout de suite l’insignifiance des programmes opportuniste pacifiste et centriste. Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus.

Les hommes politiques de la grande bourgeoisie sont de loin mieux à même de se retrouver avec le rôle de la IV° Internationale que nos petits-bourgeois pédants. A la veille de la rupture des relations diplomatiques, l’ambassadeur français Coulondre [1] et Hitler, cherchant, au cours de leur dernière entrevue, à se faire peur l’un à l’autre, se sont retrouvés d’accord sur le fait que « le seul vrai vainqueur » serait la IV° Internationale [2]. Lors du déclenchement des hostilités contre la Pologne, la grande presse de France, Danemark et autres pays, a publié des dépêches disant que, dans les quartiers ouvriers de Berlin étaient apparues des affiches sur les murs : « A bas Staline ! Vive Trotsky ! » Cela signifie : « A Bas la III° Internationale ! Vive la IV° Internationale ! ». Quand une manifestation a été organisée par les plus résolus des ouvriers et des étudiants pour l’anniversaire de l’indépendance nationale [3], le « Protecteur », le baron von Neurath [4] a publié une déclaration officielle reportant la responsabilité de cette manifestation sur les « trotskystes » tchèques. La correspondance de Prague parue dans le journal éditté par Beneš [5], l’ancien président de la république tchèque confirme le fait que les ouvriers tchèques sont en train de devenir « trotskystes ». Pour le moment, ce ne sont que des symptômes. Mais ils indiquent sans qu’on puisse se tromper le sens du développement.

La nouvelle génération d’ouvriers que la guerre va pousser sur la route de la révolution se rangera à sa place sous notre drapeau.

Notes

[1] Robert Coulondre (1885-1959) était ambassadeur de France à Berlin lors de la déclaration de guerre.

[2] En fait, le nom de « IV° Internationale » n’avait pas été prononcé, seulement celui de « Trotsky » dont on comprend la réserve.

[3] L’anniversaire de la naissance de la Tchécoslovaquie est le 28 octobre (commémoration de 1918).

[4] Le baron Konstantin von Neurath (1873-1956), diplomate de carrière et nazi, était « protecteur » de Bohême-Moravie depuis 1939.

[5] Eduard Beneš (1884-1948), président de la République tchécoslovaque avait démissionné après Munich et se trouvait en émigration à Londres.

La Révolution prolétarienne

Les conditions fondamentales pour la victoire de la révolution prolétarienne ont été établies par l’expérience historique et sur le plan théorique :

1. L’impasse bourgeoise et la confusion de la classe dominante qui en résulte,

2. le vif mécontentement et l’aspiration à des changements décisifs dans les rangs de la petite bourgeoisie sans le soutien de laquelle la grande bourgeoisie ne peut pas se maintenir,

3. La conscience du caractère intolérable de la situation et le fait qu’on soit, dans les rangs du prolétariat, prêts à des actions révolutionnaires,

4. Un programme clair et une direction ferme de l’avant‑garde prolétarienne ‑ telles sont les quatre conditions pour la victoire de la révolution prolétarienne.

La principale raison des défaites de nombreuses révolutions a sa racine dans le fait que ces quatre conditions n’atteignent que rarement le nécessaire degré de maturité au même moment. En histoire, la guerre est souvent la mère de la révolution précisément parce qu’elle secoue jusque dans leurs fondations des régimes totalement surannés, affaiblit la classe dirigeante, et hâte la montée de l’agitation révolutionnaire dans les classes opprimées.

Déjà, la désorientation de la bourgeoisie, les inquiétudes et le mécontentement des classes populaires sont intenses, non seulement dans les pays belligérants, mais aussi dans les pays neutres : ces phénomènes s’intensifieront avec chaque mois de guerre. Au cours des vingt dernières années, c’est vrai, le prolétariat a subi une défaite après l’autre, chacune plus grave que la précédente, a perdu ses illusions dans ses vieux partis et abordé la guerre incontestablement dans un état d’esprit dépressif. On ne devrait cependant pas surestimer la stabilité ou la capacité de durer de tels sentiments. Les événements les ont fait apparaître ; les événements les feront disparaître.

La guerre comme la révolution est faite d’abord et avant tout par la plus jeune génération. Des millions de jeunes, incapables d’accéder à l’industrie, ont commencé leur vie comme chômeurs et sont ainsi restés à l’écart de la vie politique. Aujourd’hui, ils sont en train de trouver leur place, ou bien ils la trouveront demain : l’Etat les organise en régiments, et pour cette raison même, ouvre la possibilité de leur unification révolutionnaire. Sans aucun doute, la guerre secouera aussi l’apathie des générations plus anciennes.

Le Problème de la Direction

Reste la question de la direction. Est‑ce que la révolution ne va pas être trahie cette fois aussi dans la mesure où il y a deux Internationales au service de l’impérialisme alors que les éléments authentiquement révolutionnaires constituent une petite minorité ? En d’autres termes, allons‑nous réussir à préparer à temps un parti capable de diriger la révolution prolétarienne ? Pour répondre correctement à cette question, il faut bien la poser. Naturellement, tel ou tel soulèvement peut et même doit se terminer par une défaite due à l’absence de maturité de la direction révolutionnaire. Mais il ne s’agit pas d’un soulèvement unique. Il s’agit d’une époque révolutionnaire entière.

Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour des longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. C’est là‑dessus que doit se fonder un jeune parti révolutionnaire. L’histoire lui donnera suffisamment d’occasions et de possibilités de s’éprouver lui-même, d’accumuler de l’expérience et de mûrir. Plus vite les rangs de l’avant-garde fusionneront, plus l’époque des convulsions sanglantes sera raccourcie, moins notre planète aura à supporter de destructions. Mais le grand problème historique ne sera en aucun cas résolu jusqu’à ce qu’un parti révolutionnaire prenne la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il faut faire le travail d’éduquer et d’organiser l’avant‑garde prolétarienne avec une énergie décu­plée. C’est précisément en cela que réside la tâche de la IV° Internationale.

La plus grosse erreur est commise par ceux qui, cherchant à justifier des conclusions pessimistes, font simplement référence aux tristes conséquences de la dernière guerre. En premier lieu, la dernière guerre a donné naissance à la révolution d’Octobre sur les leçons de laquelle vit le mouvement ouvrier du monde entier. En second lieu, les conditions de la guerre actuelle diffèrent profondément des conditions de 1914. La position économique des Etats impérialistes, y compris les Etats‑Unis, est infiniment pire aujourd’hui et le pouvoir de destruction de la guerre infiniment plus grand que ce n’était le cas il y a un quart de siècle. Il y a donc assez de raisons pour attendre cette fois une réaction bien plus rapide et bien plus décisive de la part des l’armée.

L’expérience de la première guerre n’est pas sans avoir profondément affecté les masses. La II° Internationale a tiré sa force des Illusions démocratiques et pacifistes presque intactes des masses. Les ouvriers espéraient sérieusement que la guerre de 1914 serait la dernière des guerres. Les soldats se sont fait tuer pour épargner à leurs enfants un nouveau massacre. Ce n’est qu’à cause de cet espoir que les hommes ont pu supporter la guerre pendant plus de quatre années. Aujourd’hui, il ne reste presque rien des illusions démocratiques et pacifistes. Les peuples souffrent de la guerre actuelle sans plus y croire, sans en attendre plus que de nouvelles chaînes. Cela s’applique aussi aux Etats totalitaires. La vieille génération ouvrière, qui a porté sur ses épaules le fardeau de la première guerre impérialiste et oublié ses leçons, est loin encore d’être éliminée de l’arène. La génération suivante, qui a fait ses classes pendant la dernière guerre, entend encore résonner dans ses oreilles les faux mots d’ordre de patriotisme et de pacifisme. L’inestimable expérience politique de ces couches qui sont maintenant écrasées par le poids de la machine de guerre se révèlera dans toute sa force quand la guerre obligera les masses laborieuses à se prononcer ouvertement contre leurs gouvernements.

Socialisme ou Esclavage

Nos thèses, La Guerre et la IV° Internationale disent que « le fait qu’apparaisse la nature profondément réactionnaire, putréfiée et pillarde, du capitalisme moderne, la destruction de la démocratie, du réformisme et du pacifisme, le besoin ardent et brûlant du prolétariat d’échapper au désastre imminent mettent à l’ordre du jour la révolution internationale avec une force renouvelée [1] »

Il n’est plus question aujourd’hui, comme au XIX° d’assurer simplement un développement plus rapide et plus sain de la vie économique : il s’agit aujourd’hui de sauver l’humanité du suicide. C’est précisément l’acuité du problème historique qui coupe complètement l’herbe sous les pieds des partis opportunistes. Le parti de la révolution, au contraire, trouve une source de puissance inépuisable dans la conscience du fait qu’il accomplit une inexorable nécessité historique.

En outre, il est inadmissible de mettre sur le même plan l’avant‑garde révolutionnaire actuelle et ces internationalistes isolés qui ont élevé leur voix au début de la dernière guerre. Seul le parti russe des bolcheviks représentait une force révolutionnaire à cette époque. Mais même lui, dans son écrasante majorité, n’arriva pas, sauf pour le petit groupe en émigration autour de Lénine, à secouer l’étroitesse nationale et à s’élever à la perspective de la révolution mondiale [2].

La IV° Internationale, numériquement et surtout dans sa préparation, possède des avantages infinis sur ses prédécesseurs au début de la dernière guerre. La IV° Internationale est l’héritière directe du bolchevisme dans son plein épanouissement. La IV° Internationale a absorbé la tradition de la révolution d’Octobre et a transmuté en théorie l’expérience de la période historique la plus riche entre les deux guerres impérialistes. Elle a foi en elle-même et en son avenir.

La guerre, répétons‑le une fois de plus, accélère énormément le développement politique. Ces grandes tâches qui, hier encore, nous semblaient à des années, voire des décennies de nous, peuvent surgir directement devant nous dans les deux ou trois années qui viennent et même avant. Les programmes qui reposent sur les conditions habituelles de temps de paix vont rester inévitablement suspendus en l’air. D’un autre côté, le programme de la IV° Internationale de revendications transitoires, qui semblait si « irréel » à des hommes politiques à courte vue, va révéler sa pleine signification dans le procès de mobilisation des masses pour la conquête du pouvoir d’Etat.

Au début de la nouvelle révolution, les opportunistes vont tenter une fois de plus, comme ils l’ont fait il y a un quart de siècle, d’imprégner les ouvriers de l’idée qu’il est impossible de construire le socialisme sur des ruines et la dévastation. Comme si le prolétariat était libre de choisir ! Il faut construire sur les fondations que nous donne l’histoire. La révolution russe a démonntré que la domination des ouvriers pouvait sortir un pays très arriéré de la plus profonde pauvreté. D’autant plus grands sont les miracles qui s’ouvrent devant le prolétariat des pays avancés. La guerre détruit les structures, les chemins de fer, les usines, les mines, mais elle ne peut détruire la technique, la science, les qualifications professionnelles. Après avoir créé son propre Etat, organisé correctement ses propres rangs, amené au travail les forces qualifiées héritées du régime bourgeois, et après avoir organisé la production conformément à un plan unifié, le prolétariat va non seulement restaurer en quelques années tout ce qui a été détruit par la guerre, mais créer aussi les conditions de la plus grande floraison culturelle sur le fondements de la solidarité.

Notes

[1] Œuvres,4, p. 49.

[2] Trotsky considérait qu’il y avait eu, autour de Lénine, une véritable « mutation » du bolchevisme à cette époque et un aspect nouveau « ouvert » du bolchevisme. Cf. n° 17, p. 23, à propos du ralliement de Rakovsky au bolchevisme

Que faire ?

Ce manifeste est adopté par la conférence extraordinaire de la IV° Internationale à un moment où, après avoir submergé la Hollande et la Belgique et écrasé la résistance initiale des troupes alliées, les armées allemandes sont en train de rouler, comme une marée de feu, en direction de Paris et de la Manche. A Berlin, on s’empresse de célébrer la victoire. Dans le camp des Alliés, c’est l’inquiétude, proche de la panique. Nous n’avons ici ni la possibilité ni le besoin de nous engager dans des spéculations stratégiques sur les prochaines étapes de la guerre. L’énorme supériorité militaire de Hitler marque de toute façon de son sceau la physionomie politique de la terre entière.

« Mais la classe ouvrière n’est‑elle pas obligée, dans les conditions actuelles, d’aider les démocraties dans la lutte contre le fascisme allemand ? » C’est ainsi que la question est posée par de larges cercles petits‑bourgeois pour lesquels le prolétariat n’est jamais qu’un outil auxiliaire de telle ou telle fraction de la bourgeoisie. Nous rejetons avec indignation cette politique. Naturellement, il existe une différence entre les régimes politiques bourgeois dans la société bourgeoise, exactement comme il existe une différence de confort entre les wagons de classes différentes dans un train. Mais quand le train plonge dans un abîme, la distinction entre la démocratie décadente et le fascisme meurtrier disparaît devant l’effondrement de l’ensemble du système capitaliste.

Par ses victoires et ses actes pleins de bestialité, Hitler a provoqué la haine aiguë des ouvriers dans le monde entier. Mais entre la haine légitime que lui vouent les ouvriers et l’aide apportée à ses ennemis plus faibles mais non moins réactionnaires il y a un gouffre infranchissable. La victoire des impérialistes de Grande‑Bretagne et de France ne serait pas moins effrayante pour le sort ultime de l’humanité que celle de Hitler et Mussolini. La démocratie bourgeoise ne peut pas être sauvée. En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger, les ouvriers ne feraient qu’accélérer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche que pose l’histoire n’est pas de soutenir une partie du système impérialiste contre une autre mais d’en finir avec le système dans son ensemble.

Les Ouvriers doivent apprendre les arts militaires

La militarisation des masses s’intensifie chaque jour davantage. Nous rejetons la grotesque prétention d’en finir avec la militarisation par des protestations pacifiques creuses. Toutes les grandes questions seront tranchées les armes à la main au cours de la prochaine période. Les ouvriers ne doivent pas avoir peur des armes ; au contraire, ils doivent apprendre à s’en servir. Les révolutionnaires ne se séparent pas plus du peuple pendant la guerre qu’en période de paix. Un bolchevik s’efforce de devenir non seulement le meilleur syndicaliste, mais aussi le meilleur soldat.

Nous ne voulons pas permettre à la bourgeoisie de mener des soldats qui n’ont pas été entraînés ou l’ont été à moitié à la dernière heure sur le champ de bataille. Nous réclamons que l’Etat fournisse tout de suite aux ouvriers et aux chômeurs la possibilité d’apprendre à manipuler le fusil, la grenade à main, la mitrailleuse, le canon, l’avion, le sous‑marin et les autres instruments de guerre. Des écoles militaires spéciales sont nécessaires en relation étroite avec les syndicats de sorte que les ouvriers puissent devenir des spécialistes qualifiés de l’art militaire, capables d’occuper des postes de commandement.

Ce n’est pas notre guerre

En même temps nous n’oublions pas un instant que cette n’est pas notre guerre. Contrairement à la Il° et la III° Internationales, la IV° Internationale construit sa politique non sur les fortunes militaires des Etats capitalistes mais sur la transformation de la guerre impérialiste en une guerre d’ouvriers contre les capitalistes, pour le renversement des classes dirigeantes de tous les pays, la révolution socialiste mondiale. Les changements des lignes de front, la destruction des capitales nationales ne représentent de ce point de vue que des épisodes sur la route pour la construction de la société moderne.

Indépendamment du cours de la guerre, nous remplirons notre tâche fondamentale : nous expliquons aux ouvriers que leurs intérêts et ceux du capitalisme assoiffé de sang sont irréconciliables. Nous mobilisons les travailleurs contre l’impérialisme. Nous propageons l’unité des travailleurs dans tous les pays belligérants et neutres ; nous appelons à la fraternisation des ouvriers et des soldats dans chaque pays, et des soldats avec les soldats de l’autre côté de la ligne du front. Nous mobilisons les femmes et les jeunes contre la guerre. Nous menons un travail constant, persistant, inlassable de préparation à la révolution ‑ dans les usines, les ateliers, dans les villages, dans les casernes, au front et dans la flotte.

Tel est notre programme. Prolétaires du monde, il n’y a pas d’autre issue que de vous unir sous le drapeau de la IV° Internationale !

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