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Quand Karl Marx et Friedrich Engels prévoyaient la première guerre mondiale

samedi 7 mai 2022, par Robert Paris

Introduction à la brochure de Sigismund Borkheim "À la mémoire des patriotards assassins allemands. 1806-1807"

F. Engels

15 décembre 1887

L’auteur de la brochure suivante, Sigismund Borkheim, est né le 29 mars 1825 à Glogau. Après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires à Berlin en 1844, il étudie successivement à Breslau, Greifswald et Berlin. En 1847, afin de remplir ses devoirs militaires, trop pauvre pour supporter les frais d’un an de service, il dut rejoindre l’artillerie à Glogau comme volontaire pour trois ans. Après la révolution de 1848, il participe aux réunions démocratiques et est donc passible de la cour martiale, à laquelle il échappe en s’enfuyant à Berlin. Il reste là, non repéré au départ, actif dans le mouvement et prend part directement à l’assaut de l’arsenal de Berlin [14 juin 1848]. Il échappe à la menace d’arrestation en s’enfuyant une nouvelle fois, vers la Suisse. Lorsque Struve organise sa marche de la liberté vers la Forêt-Noire à Baden en septembre 1848, Borkheim le rejoint, est capturé et reste emprisonné jusqu’à ce que la révolution badoise de mai 1849 libère les prisonniers.

Borkheim se rend alors à Karlsruhe pour offrir à la révolution ses services de soldat. Lorsque Johann Philipp Becker est nommé colonel-commandant de l’ensemble de l’armée populaire, il confie à Borkheim la formation d’une batterie, pour laquelle le gouvernement ne fournissait initialement que les canons sans servants. Les pièces ne sont pas encore en place lorsque le Mouvement du 6 juin éclate, et les éléments les plus déterminés cherchent à donner plus de vigueur au gouvernement provisoire amolli, et dont certains membres sont des traîtres avérés. Borkheim, avec Becker, a également participé à la manifestation, qui n’a eu cependant comme succès immédiat que le retrait de Becker de Karlsruhe avec toutes ses troupes libres et sa milice populaire et leur envoi sur le théâtre de la guerre sur le Neckar. Jusqu’à ce qu’on lui donne des chevaux pour ses canons, Borkheim ne peut pas suivre avec sa batterie. Quand il les reçoit finalement - parce que Herr Brentano, le chef du gouvernement, est maintenant pleinement intéressé à se débarrasser de cette batterie révolutionnaire - les Prussiens ont entretemps conquis le Palatinat, et la première action de la batterie de Borkheim est de prendre position au pont Knielinger, pour couvrir le transfert de l’armée du Palatinat sur le territoire de Bade.

Avec les troupes palatines et les troupes badoises toujours dans la région de Karlsruhe, la batterie de Borkheim avance alors en direction du nord. Elle entre en action le 21 juin près de Blankenloch et prend une part honorable aux mouvements près d’Ubstadt (25 juin). Lorsque l’armée est réorganisée pour le déploiement sur la Murg, Borkheim et ses canons sont affectés à la division Oborski et se distinguent dans les batailles de Kuppenheim.

Après le retrait de l’armée révolutionnaire sur le territoire suisse, Borkheim se rend à Genève. Là, il retrouve son ancien patron et ami J. Ph. Becker ainsi que quelques jeunes camarades de guerre qui, au milieu de la misère de la vie de réfugiés, se réunissent en une compagnie aussi gaie que possible. À l’automne de 1849, passant par là je connais avec eux quelques jours heureux. C’est cette même compagnie qui a atteint une renommée posthume hautement imméritée sous le nom de "Schwefelbande" [gang du soufre] grâce aux énormes mensonges de M. Karl Vogt.

Ces plaisirs ne devaient cependant pas durer longtemps. Au cours de l’été 1850, le bras du sévère Conseil fédéral atteignit également l’inoffensif « gang du soufre », et la plupart de ces jeunes et joyeux gentilshommes durent quitter la Suisse parce qu’ils appartenaient aux classes de réfugiés expulsables. Borkheim alla à Paris, et plus tard à Strasbourg. Mais même là, il ne put pas rester. En février 1851, il est arrêté. Pendant trois mois, il fut traîné d’un endroit à l’autre, dans 25 prisons différentes, la plupart du temps enchaîné. Mais où qu’il aille, les républicains étaient prévenus à l’avance, allaient à la rencontre du détenu, lui fournissaient de la nourriture en abondance, bousculaient et soudoyaient les gendarmes et les fonctionnaires, et veillaient sur le transfert dans la mesure du possible. Il est finalement conduit à Calais et embarqué pour l’Angleterre.

A Londres, bien sûr, la misère des réfugiés était bien plus aiguë qu’à Genève ou même qu’en France, mais là aussi, sa résistance ne le quitta pas. À la recherche d’un emploi, coûte que coûte, il en trouva d’abord un dans une agence d’émigration de Liverpool où des employés allemands devaient servir d’interprètes aux nombreux émigrants allemands qui disaient adieu à leur ancienne patrie, qui avait été heureusement ramenée à la vie. En même temps, cependant, il chercha à s’impliquer dans d’autres d’affaires, avec succès puisqu’après le déclenchement de la guerre [de Crimée], il réussit, à Balaklava, à charger un vapeur avec toutes sortes de marchandises et à envoyer la cargaison en Crimée et à la vendre un bon prix, partie à l’administration de l’armée et partie aux officiers anglais. À son retour, il avait un bénéfice net de 15.000 £. (300.000 marks). Mais ce succès ne fit que l’inciter à de nouvelles spéculations. Il accepta un nouveau contrat avec le gouvernement britannique. Comme les négociations de paix étaient déjà en cours, le gouvernement stipulait dans le traité qu’il pouvait refuser d’accepter les marchandises si les pourparlers de paix étaient conclus à l’arrivée. Borkheim fut pris dans ce piège. Lorsqu’il arriva sur le Bosphore sur son bateau à vapeur, c’était la paix. Le capitaine du navire, qui n’avait traité que pour l’aller et qui pouvait désormais recevoir en abondance un fret intéressant pour le retour, exigea un déchargement immédiat, et comme Borkheim ne pouvait trouver dans le port encombré aucun emplacement pour sa cargaison abandonnée, le capitaine a tout fait décharger au beau milieu de la plage. Là, maintenant, assis avec ses boîtes, ses balles et ses tonneaux inutiles, Borkheim devait regarder, impuissant, la racaille de tous les coins de la Turquie et de toute l’Europe rassemblée au bord du Bosphore, qui pillait ses marchandises. Quand il revint en Angleterre comme un pauvre diable, les quinze mille livres avaient disparu. Mais pas sa résistance à la destruction. Il avait perdu son argent, mais avait acquis des connaissances commerciales et dans le monde des affaires. Il a découvert aussi à ce moment qu’il avait un nez œnologique extrêmement fin et il est devenu un représentant efficace de diverses maisons d’exportation de vin de Bordeaux.

En même temps, cependant, il était resté dans le mouvement politique autant qu’il le pouvait. Il avait connu W. Liebknecht à Karlsruhe et à Genève. Avec Marx, il a surmonté le scandale Vogt et, grâce à cela, je me suis retrouvé en contact avec lui. Sans être lié à un programme précis, Borkheim a toujours soutenu le parti de la révolution la plus extrême. Sa principale préoccupation politique était de combattre le fort soutien de la réaction européenne à l’absolutisme russe. Afin de mieux suivre les intrigues russes d’assujettissement des pays des Balkans et pour la domination indirecte de l’Europe occidentale, il apprit le russe et étudia la presse quotidienne russe et la littérature de l’émigration pendant des années. Il traduisit entre autres le pamphlet de Serno-Solovievitch : « Unsere Russischen Angelegenheiten » [Nos affaires russes], dans lequel l’hypocrisie venue du fond des cœurs - et développée plus tard par Bakounine - est fustigée : les réfugiés russes en Europe occidentale n’auraient pas répandu ce qu’ils connaissaient de vérité sur la Russie, mais plutôt une légende conventionnelle appropriée à leurs sentiments nationaux et panslaves. Il écrivit également de nombreux essais sur la Russie dans le « Zukunft » [Futur] de Berlin, le « Volksstaat » [État populaire], etc.

À l’été 1876, lors d’un voyage en Allemagne, à Badenweiler, il fut frappé par une attaque qui le laisse paralysé sur la moitié gauche de son corps pour le reste de sa vie. Il dût laisser tomber ses affaires. Quelques années plus tard, sa femme mourut. Comme il souffrait de problèmes pulmonaires, il dût déménager à Hastings, dans l’air marin doux de la côte sud anglaise. Ni la paralysie, ni la maladie, ni les moyens de subsistance rares et pas toujours sûrs ne purent briser son indestructible résilience mentale. Ses lettres étaient toujours pleines d’exubérance, et quand on allait le voir, il fallait rire avec lui. Sa lecture préférée était le « Social-démocrate » de Zurichois. Atteint d’une pneumonie, il est décédé le 16 décembre 1885.

Les « Patriotards assassins » sont parus dans le « Volksstaat » immédiatement après la guerre de France et peu après celle-ci en réimpression séparée. Ils se sont avérés être un antidote très efficace à la course à la victoire bien trop patriotique dans laquelle se délectait et se complaît encore l’Allemagne officielle et bourgeoise. En effet, il n’y avait pas de meilleur moyen de se désillusionner que de se remémorer le temps où la Prusse, désormais élevée au firmament, s’effondrait honteusement devant l’attaque de ces mêmes Français qui sont maintenant méprisés comme vaincus. Et ce moyen devait fonctionner d’autant plus puissamment que le récit de cette occurence fatale pouvait être tiré d’un livre dans lequel un général prussien - Eduard von Höpfner - également directeur de l’école de guerre générale, avait décrit ces temps de disgrâce d’après les documents officiels prussiens - et il faut le reconnaître - impartialement et sans maquillage. Une grande armée, comme toute autre grande organisation sociale, n’est jamais meilleure que lorsque, après une grande défaite, elle se retire en elle-même et se repent de ses péchés passés. Il en fut ainsi pour les Prussiens après Iéna, et encore à nouveau après 1850, quand ils n’ont pas subi une grande défaite, mais où leur décadence militaire complète fut rendue manifestement claire, à leurs yeux et aux yeux du monde entier, dans une série de campagnes plus petites - au Danemark et dans le sud de l’Allemagne - et pendant la première grande mobilisation de 1850. Eux-mêmes n’avaient échappé à une véritable défaite que par la disgrâce politique de Varsovie et d’Olmütz. Ils furent forcés de critiquer impitoyablement leur propre passé afin d’apprendre à progresser. Leur littérature militaire, qui avait produit une étoile de première grandeur en la personne de Clausewitz, mais qui depuis lors était descendue infiniment bas, s’éleva à nouveau par cette fatalité de l’examen de conscience. Et l’un des fruits de cet examen de conscience a été le livre de Höpfner, dont Borkheim a tiré la matière de sa brochure.

Encore aujourd’hui il faudra encore et encore, dans cette époque d’arrogance et de défaite, l’incompétence royale, la bêtise diplomatique prussienne piégée dans sa propre duplicité, la gueule de la noblesse de l’administration découverte plongée dans la lâche trahison, l’effondrement général du peuple, pour se souvenir de cet état aliéné basé sur le mensonge et la tromperie.

La bourgeoisie philistine allemande (qui comprend également la noblesse et les princes) est peut-être encore plus outrecuidante et chauvine qu’à l’époque ; l’action diplomatique se démasque beaucoup plus, mais elle garde toujours sa vieille duplicité ; la noblesse a suffisamment progressé, à la fois naturellement et artificiellement, pour imposer à peu près partout l’ancienne règle des officiers dans l’armée, et l’État s’éloigne de plus en plus des intérêts des grandes masses populaires pour se transformer en un consortium d’agriculteurs, d’agents de change et de grands industriels exploitant le peuple. Bien entendu, si la guerre revenait, l’armée prussienne-allemande, ne serait-ce que parce qu’elle est un modèle d’organisation pour toutes les autres, aurait encore des avantages significatifs sur ses adversaires comme sur ses alliés ; mais plus jamais comme lors des deux dernières guerres. L’unité du commandement suprême, par exemple, telle qu’elle existait à cette époque, grâce à des circonstances heureuses particulières, et l’obéissance inconditionnelle correspondante des sous-commandants, n’auront plus guère cours. Les provisions de l’armée sur le terrain peuvent rapidement manquer dramatiquement, épuisées par le mécénat d’affaires qui règne désormais entre la noblesse agraire et militaire - dont l’adjudant impérial - et les grossistes boursiers. L’Allemagne aura des alliés, mais ils l’abandonneront à la première occasion.

Et enfin, il n’y aura plus pour la Prusse-Allemagne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et, à la vérité, une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence encore jamais vues. Huit à dix millions de soldats s’entr’égorgeront ; ce faisant, ils dévoreront toute l’Europe comme jamais encore ne le fit encore une nuée de sauterelles. Ce sera les dévastations de la guerre de Trente ans, condensées en trois ou quatre années et répandues sur tout le continent : la famine, les épidémies, la férocité générale, tant des armées que des masses populaires, provoquée par l’âpreté du besoin, la désespérante confusion de fonctionnement du mécanisme artificiel régissant notre commerce, notre industrie et notre crédit ; et enfin la banqueroute générale. L’effondrement des vieux États et de leur sagesse politique routinière sera tel que les couronnes rouleront par douzaines sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser. Il est absolument impossible de prévoir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions nécessaires à la victoire finale de la classe ouvrière.

Telle est la perspective si la course aux armements poussée à l’extrême porte à la fin ses fruits inévitables. Voilà, Messieurs les princes et les hommes d’État, où votre sagesse a mené la vieille Europe. Et s’il ne vous reste rien d’autre à faire que d’ouvrir cette dernière grande sarabande guerrière, ce n’est pas pour nous déplaire. La guerre va peut-être nous rejeter momentanément en arrière, elle pourra nous enlever maintes positions déjà conquises. Mais, si vous déchaînez des forces que vous ne pourrez ensuite plus maîtriser, quelque tour que prennent les choses, à la fin de la tragédie vous ne serez plus qu’une ruine et la victoire du prolétariat sera déjà acquise, ou, au moins, inévitable.

Londres, 15 décembre 1887

Friedrich Engels

Quand Karl Marx et Friedrich Engels prévoyaient la première guerre mondiale

Marx a exposé, dès la fin de la guerre franco-allemande de 1870, qu’une nouvelle guerre opposant la France alliée à la Russie d’un côté et l’Allemagne de l’autre en découlait nécessairement et que cette guerre serait cette fois mondiale. Engels a expliqué ensuite dans de multiples articles et courriers que la perspective de la guerre mondiale se couplait avec la montée du mouvement ouvrier et des révolutions (révolutions sociales comme révolutions des nationalités contre les empires). Marx écrit ainsi : « Quiconque n’est pas complètement abruti par les criailleries du moment ou n’a pas intérêt à duper le peuple allemand, doit reconnaître que la guerre de 1870 porte tout aussi nécessairement dans son sein une guerre entre l’Allemagne et la Russie alliée à la France que la guerre de 1870 est elle-même née de celle de 1866. Je dis fatalement, sauf dans le cas peu probable où une révolution éclaterait auparavant en Russie. » (lettre de fin août 1870 au comité social-démocrate de Brunswick) On remarquera dans ce courrier comme dans les textes qui suivent que Marx et Engels, loin de prédire que la révolution européenne allait débuter forcément dans les pays les plus développés d’Europe comme on leur prête à tort, ont parfaitement analysé le rôle révolutionnaire de la situation en Russie. Engels affirmait déjà, début 1886, concernant la perspective de guerre européenne, que : « La guerre, si elle éclate, ne sera menée que dans le but d’empêcher la révolution… Une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence encore jamais vues. Huit à dix millions de soldats s’entrégorgeront ; ce faisant, ils dévoreront toutes l’Europe comme jamais ne le fit encore une nuée de sauterelles. » Engels reprend plus en détails ces idées dans une lettre à Lafargue repoduite par le journal Le Socialiste, organe du Parti ouvrier, le 6 novembre 1886, article réédité ensuite en Amérique par le journal Der Socialist et le journal Sozial-demokrat ainsi que la Revista Socialista en Roumanie en décembre 1886 : « Sous Napoléon III, la rive gauche du Rhin avait servi à détourner vers l’extérieur les passions révolutionnaires ; de même, le gouvernement russe montra au peuple inquiet et remuant la conquête de Constantinople, la « délivrance » des Slaves opprimés par les Turcs, et leur réunion en une grande fédération sous la présidence de la Russie… Le chauvinisme grandissait de jour en jour et devenait menaçant pour le gouvernement russe… Le chauvinisme slavophile est plus puissant que le tsar, il faut qu’il cède par peur d’une révolution, les slavophiles s’allieraient aux constitutionnels, aux nihilistes, enfin à tous les mécontents. La détresse financière complique la situation. Personne ne veut plus prêter à ce gouvernement qui a déjà emprunté 1 milliard 750.000 francs à Londres et qui menace la paix européenne… La révolution en Russie changerait immédiatement la situation en Allemagne : elle détruirait d’un coup cette foi aveugle en la toute-puissance de Bismarck, qui lui assure le concours des classes dirigeantes ; elle murirait la révolution en Allemagne… Pour se sauver de la révolution, le pauvre tsar est obligé de faire un nouveau pas en avant. Mais chaque pas devient plus dangereux ; car il ne se fait qu’au risque d’une guerre européenne, ce que la diplomatie russe a toujours cherché à éviter. Il est certain que, s’il y a intervention directe du gouvernement russe en Bulgarie et qu’elle amène des complications ultérieures, il arrivera un moment où l’hostilité des intérêts russes et autrichiens éclatera ouvertement. Il sera alors impossible de localiser la guerre ; elle deviendra générale… Il est plus que probable que, si la guerre éclate entre la Russie et l’Autriche, l’Allemagne viendra au secours de cette dernière pour empêcher son complet écrasement… Afin d’échapper à une révolution en Russie, il faut au tsar Constantinople ; Bismarck hésite, il voudrait le moyen d’éviter l’une et l’autre éventualité. Et la France ? Les Français patriotes, qui depuis seize ans rêvent de revanche, croient qu’il n’y a rien de plus naturel que de saisir l’occasion qui peut-être s’offrira. Mais, pour notre parti, la question n’est pas aussi simple ; elle ne l’est pas même pour messieurs les chauvins. Une guerre de revanche, faite avec l’alliance et sous l’égide de la Russie, pourrait amener une révolution ou une contre-révolution en France… La force qui, en Europe, pousse à une guerre est grande… Une guerre générale nous rejetterait en arrière… La révolution en Russie et en France serait retardée : notre parti subirait le sort de la Commune de 1871. Sans doute, les événements finiraient par tourner en notre faveur ; mais quelle perte de temps, quels sacrifices, quels nouveaux obstacles à surmonter !... Cette guerre qui nous menace jetterait dix millions de soldats sur le champ de bataille… Si guerre il y a, elle ne se fera que dans le but d’empêcher la révolution ; en Russie, pour prévenir l’action commune de tous les mécontents, slavophiles, constitutionnalistes, nihilistes, paysans ; en Allemagne, pour maintenir Bismarck ; en France, pour refouler le mouvement victorieux des socialistes et pour rétablir la monarchie. » Les courriers d’Engels continuent ce type d’analyse. Par exemple, le 13 septembre 1886, Engels écrit à Bebel : « Pour Bismarck et l’Empereur, l’alternative est la suivante : d’une part, résister à la Russie et avoir alors la perspective d’une alliance franco-russe et d’une guerre mondiale, ou la certitude d’une révolution russe grâce à l’alliance des panslavistes et des nihilistes ; d’autre part, céder à la Russie, autrement dit trahir l’Autriche… En tout cas, l’antagonisme entre l’Autriche et la Russie s’est aiguisé dans les Balkans, au point que la guerre semble plus vraisemblable que la paix. Et ici, il n’y a plus de localisation possible de la guerre… Bref, il y aura un chaos et la seule certitude est : boucherie et massacre d’une ampleur sans précédent dans l’histoire ; épuisement de toute l’Europe à un degré inouï jusqu’ici, enfin effondrement de tout le vieux système… La meilleure solution serait la révolution russe, que l’on ne peut escompter qu’après de très lourdes défaites de l’armée russe. Ce qui est certain, c’est que la guerre aurait pour premier effet de rejeter notre mouvement à l’arrière-plan dans toute l’Europe, voire le disloquerait totalement dans de nombreux pays, attiserait le chauvinisme et la haine entre les peuples, et parmi les nombreuses possibilités négatives nous assurerait seulement d’avoir à recommencer après la guerre par le commencement, bien que le terrain lui-même serait alors bien plus favorable qu’aujourd’hui. » Le 23 octobre 1886, il rajoutait, dans une lettre à Bebel : « Les Russes ont dit à Bismarck, et il sait que c’est vrai, que « Nous avons besoin de grands succès du côté de Constantinople ou bien, alors, c’est la révolution »… Or ce que Bismarck redoute le plus, c’est une révolution russe, car la chute du tsarisme russe entraîne avec elle celle du règne prusso-bismarckien. Et c’est pour cela qu’il met tout en œuvre pour empêcher l’effondrement de la Russie – malgré l’Autriche, malgré l’indignation des bourgeois allemands, malgré que Bismarck sache qu’il enterre lui aussi en fin de compte son système… Nul ne peut prévoir quel sera le regroupement des combattants : avec qui l’un s’alliera et contre qui il s’alliera. Il est clair que l’issue finale sera la révolution. Mais avec quels sacrifices ! Avec quelle déperdition des forces – et après combien de tourments et de zigzags ! (…) Qu’il y ait la guerre ou la paix, l’hégémonie allemande est anéantie depuis quelques mois, et l’on redevient le laquais servile de la Russie. Or, ce n’était que cette satisfaction chauvine, à savoir être l’arbitre de l’Europe, qui cimentait tout le système politique allemand. La crainte du prolétariat fait certainement le reste… » Insistons, durant toutes les années 1880, Engels répète que « La Russie est à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire en Europe. »

Pour quelle raison, la guerre mondiale ? Engels reliait la nécessité, pour les classes dirigeantes, de la guerre mondiale et la montée en force du prolétariat. Parlant du développement du mouvement ouvrier, présenté comme une armée qui préparait l’affrontement avec la bourgeoisie mondiale ou la guerre mondiale, Engels écrivait : « Nous menons une guerre de siège contre notre ennemi, et tant que nos tranchées ne cessent de progresser et de resserrer l’étau, tout va bien. Nous sommes maintenant tout près du second parallèle, où nous dresserons nos batteries démontables et pourrons bientôt faire taire l’artillerie adverse. Or, nous sommes déjà assez avancés pour que les assiégés ne puissent être dégagés momentanément de ce blocus que par une guerre mondiale. »

(Lettre d’Engels à H. Schlüter, où il reprend des arguments de son article « La future guerre mondiale et la révolution » – 19/03/1887)

La première guerre mondiale en Europe n’était nullement une surprise pour Marx, Engels et les révolutionnaires marxistes qui estimaient que le monde entrait dans l’ère des révolutions et des contre-révolutions !

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