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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > La révolution russe, vue en 1920 par H. G. Wells

La révolution russe, vue en 1920 par H. G. Wells

vendredi 7 novembre 2008, par Robert Paris

H. G. Wells (1866-1946)

La Russie dans l’ombre

extraits

1920

Les chemins de fer sont arrivés à un état de délabrement extrême.

Les machines chauffées au bois s´usent rapidement. Les boulons d´éclisse sautent et ne sont point remplacés, les rails s´écartent souvent dangereusement, quand les trains passent les convois font un bruit de ferraille et ne circulent plus qu´à la vitesse maxima de 40 km/h.

D´ailleurs si les chemins de fer étaient en état de mieux fonctionner, Wrangel détient (ou détenait) tous les approvisionnements en vivres du Sud de la Russie.

Bientôt la pluie glaciale va tomber sur les 700 000 âmes qui habitent encore Petrograd. La neige suivra de près. Les nuits, déjà longues, deviendront plus longues encore ; la bonne lumière du jour décroît de plus en plus.

Certains diront : Cet amoncellement de misères, cette agonie de l´énergie d´un peuple est l´œuvre, précisément, du système bolchevique de gouvernement.

Pour ma part, je n´en crois rien.

Mais qu´on me permette de dire que la désolation de la Russie actuelle n´est nullement le résultat d´attaques contre un bon système social, battu en brèche par une force malfaisante mais manifeste, bien plutôt l´usure et l´effondrement d´un système qui était défectueux.

Ce n´est pas le communisme qui a construit ces villes monstrueuses ou la vie, toujours précaire, peut devenir à tout moment soudainement impossible par suite d´une crise quelconque. C´est le capitalisme qui les a édifiées.

Ce n´est pas le communisme qui a plongé dans les horreurs d´une guerre de six ans cet immense empire menacé de faillite, dont depuis longtemps le monde entier percevait les craquements sinistres. Cette guerre est née de l´impérialisme européen.

Ce n´est pas non plus le communisme qui, la grande guerre terminée, a continué à harceler sans relâche la Russie souffrante - mourante peut être - en soudoyant des bandes d´envahisseurs, des insurrections, et en lui infligeant ce honteux blocus de tortionnaire.

Le créancier français vindicatif, le journaliste anglais imbécile sont bien plus responsables du désordre et des souffrances russes que le plus farouche des communistes.

Ch. 3 La quintessence du bolchevisme

"Je me suis efforcé jusqu’ici de communiquer aux lecteurs l’impression que j’avais ressentie au spectacle de la vie russe à Petrograd et à Moscou.

C’est, je le répète, l’effondrement — l’effondrement sous le poids de six années de guerre, — d’un système politique social et économique semblable au nôtre, mais plus faible et plus pourri encore.

En 1917, le tsarisme, gouvernement d’une ânerie inconcevable, devint tout à fait impossible.

C’est alors que se produisit le grand éboulement — le premier, le plus important, celui qui devait entraîner tout le reste.

Le tsarisme avait désolé le pays, perdu le contrôle de son armée, la confiance de la population entière. Son système de police avait dégénéré en un régime de violence et de brigandage. Sa chute était inévitable.

Aucun autre gouvernement pourtant n’était prêt à se substituer au tsarisme, qui pendant des générations avait utilisé le meilleur de ses énergies à détruire toute possibilité d’un autre régime.

Il n’avait subsisté, justement, que parce que — si mauvais qu’il fût — il n’y avait rien à mettre à sa place.

Conséquence : la première révolution russe ne put que transformer la Russie en un vaste club d’orateurs et de discutailleurs.

Les forces libérales du pays, sans entraînement à l’action ou à la responsabilité, ne surent que discuter interminablement.

La Russie serait-elle une monarchie constitutionnelle ?... une république libérale ?... une république socialiste ?...

Au-dessus de la mêlée, Kerensky gesticulait, affectait les attitudes d’un libéralisme de dilettante.

Bientôt, à travers la confusion, se frayèrent passage des aventuriers ambigus, des hommes à poigne ou prétendus tels, les Monks, les Bonapartes russes.

Ce qui demeurait de l’ordre social s’effondrait chaque jour.

Dans les derniers mois de 1917, le meurtre et le vol étaient dans les rues de Petrograd et de Moscou des incidents aussi communs que l’accident d’automobile dans les rues de nos grandes villes. Encore y prêtait-on moins d’attention.

Sur le bateau de Reval, je fis connaissance d’un Américain qui avait autrefois dirigé les affaires de la American Harvester Company [moissonneuses], et avait vécu à Moscou pendant cette période de désordre absolu. Il racontait les agressions à main armée exécutées en plein jour dans les rues fréquentées, il disait les cadavres humains gisant pendant des heures dans le ruisseau — comme parfois chez nous on voit un chat ou un chien crevé — cependant que, sur le trottoir contigu, la foule allait, comme si rien n’était, à ses affaires.

Par le pays enfiévré et chaotique, vaguaient les représentants officiels de l’Angleterre et de la France, aveugles quant à la portée de l’immense tragédie, n’ayant qu’une idée en tête : la guerre, tarabustant, harcelant les Russes pour les retenir au combat et obtenir d’eux une nouvelle offensive contre l’Allemagne.

Toutefois, lorsque les Allemands firent leur énergique poussée vers Petrograd — à la fois par mer et au travers des provinces baltiques — l’Amirauté britannique, soit par lâcheté, soit par conséquence des intrigues royalistes, n’apporta aucun secours réel à la Russie. Sur ce point, le témoignage de lord Fisher est irréfutable.

Ce grand malheureux pays, malade à mourir, et comme en délire, s’en allait à la désintégration.

Dans toute la Russie et parmi tous les groupes de langue russe répandus à travers le monde, il n’y avait qu’une catégorie de Russes qui eussent en commun des idées générales sur ce qu’il y avait à faire, une foi et une volonté communes : c’étaient les adhérents au parti communiste.

Pendant que le reste de la Russie ou bien était apathique comme le milieu paysan, ou bien se dépensait en inutiles bavardages, ou bien s’adonnait à la violence ou se laissait paralyser par la peur, les communistes, eux, avaient la foi et étaient prêts à agir.

Numériquement, ils ne représentaient et ne représentent encore qu’une très faible partie de la population : il n’y a pas actuellement un pour cent des Russes qui soit communiste.

Le parti organisé ne compte certainement pas plus de 600.000 adhérents et ne dispose pas de beaucoup plus de 150.000 membres actifs.

Néanmoins, parce que dans ces jours terribles il fut la seule organisation apportant aux hommes des principes communs pour l’action, des formules communes et une confiance mutuelle, il fut en mesure de mettre la main et d’établir sa domination sur cet empire en miettes.

Le parti communiste était alors le seul lien qui pût — le parti communiste est encore aujourd’hui le seul lien qui puisse — maintenir la masse russe en solidarité administrative.

Ces aventuriers douteux qui ont désolé la Russie avec l’appui des puissances occidentales : Denikine, Koltchak, Wrangel et les autres, n’apportaient avec eux aucun principe directeur, ïls ne présentaient aucune garantie de sécurité autour de laquelle la confiance des hommes se pût cristalliser. Ce sont — essentiellement — des brigands.

Le parti communiste, quelque critique qu’on puisse lui opposer, personnifie une idée et on peut compter sur lui pour la défendre.

Il représente un élément moral supérieur à tout ce qui lui a été opposé jusqu’ici.

En autorisant les paysans à s’approprier les terres des grands propriétaires, en faisant la paix avec l’Allemagne, il s’est assuré l’appui passif de la masse rurale. Dans les grandes villes, grâce à un nombre effroyable d’exécutions, il a restauré l’ordre.

A une certaine période, quiconque était trouvé en possession d’une arme sans autorisation était fusillé.

Le procédé était grossier et sanglant, mais il s’est trouvé efficace.

Pour conserver le pouvoir, le gouvernement communiste organisa des commissions extraordinaires disposant de pouvoirs illimités et écrasa toute opposition par la terreur rouge. Une grande partie des actes de cruauté et d’épouvanté imputables à cette terreur doivent être attribués au fait qu’elle fut exercée par des hommes à l’esprit étroit ; nombre de ces représentants agissaient dans un sentiment de haine sociale et dans la crainte d’une contre-révolution.

Du moins, si elle était fanatique, elle était honnête. Quelques actes individuels d’atrocité mis à part, ces hommes n’ont tué que pour des raisons déterminées, dans un but déterminé.

Leurs effusions de sang se distinguent des sottes boucheries sans but du régime Denikine, lequel, m’a-t-on assuré, se refusait même à reconnaître et à respecter la Croix-Rouge bolcheviste.

Aujourd’hui, je crois le gouvernement bolcheviste de Moscou aussi solide que n’importe quel autre gouvernement d’Europe.

De même, à ce que j’ai constaté, les rues des villes russes offrent autant de sécurité que celles de n’importe quelle ville d’Europe.

Donc, non seulement ce gouvernement s’est affirmé, s’est implanté et a réussi à rétablir l’ordre, mais — et cela grâce surtout au génie de cet ex-pacifiste : Trotsky — il a redonné à l’armée russe sa force combative.

C’est là, en tout cas, un résultat qu’il nous faut bien reconnaître comme tout à fait prodigieux.

Personnellement, j’ai eu peu de contact avec l’armée russe. Ce n’était pas l’armée russe que j’étais venu étudier.

Mais M. Vanderlip — le distingué financier américain, que j’ai rencontré à Moscou ou il était engagé en de très remarquables négociations avec Lénine — M.Vanderlip, lui, avait assisté à une revue où figuraient des milliers de soldats, et il manifestait une admiration enthousiaste pour leur allure et leur équipement.

Nous avons vu, mon fils et moi, un certain mbre de détachements partant pour le front, et aussi des bataillons de recrues qui rejoignaient leur corps. Il nous a semblé que moral de ces hommes était aussi bon que lui des troupes similaires de recrues anglaises qui partaient en 1917-18.

Et maintenant, qui sont ces bolchevistes qui ont sur la Russie une emprise si réelle ?

Si l’on en croit la fraction la plus sotte de a presse britannique, ils seraient les agents l’une mystérieuse conspiration raciale, d’une association secrète où juifs, francs-maçons et Allemands se mélangent de la façon la plus insensée. En réalité, rien ne fut jamais moins secret que les idées, les buts, les méthodes des bolchevistes. Rien ne ressemble moins à une société secrète que leur organisation.

Mais, dans nos pays, nous nous complaisons à une certaine façon de penser si étrangère aux idées générales que nous en sommes réduits à imaginer des complots pour expliquer les réactions les plus simples de l’esprit humain.

Un journalier s’agite-t-il parce qu’il trouve que le prix des souliers de ses enfants s’est accru d’une façon disproportionnée à son salaire de semaine ; proclame-t-il que lui et ses camarades sont volés et insuffisamment payés : immédiatement, les rédacteurs de nos grands journaux feront doctement remonter la cause du ressentiment de ce pauvre bougre à l’insidieuse propagande de quelque mafia de Kœnigsberg ou de Pékin.

Ils ne peuvent concevoir, sans cela, que de pareilles idées aient pu lui venir en tête.

Cette manie de la conspiration est si répandue que je me vois obligé d’affirmer ici que je n’en suis pas atteint. Les bolchevistes me paraissent être tout à fait les hommes qu’ils font profession d’être. Et je crois de mon devoir de les traiter comme des gens habituellement sincères.

Je ne partage leurs vues, ni n’approuve leurs procédés ; mais ceci est une autre affaire.

Les bolchevistes sont des socialistes marxistes.

Marx est mort à Londres, il y a environ quarante ans.

Depuis plus d’un demi-siècle, sa doctrine s’est propagée ; elle s’est répandue par toute la terre et groupe, dans presque tous les pays, des adhérents peu nombreux mais enthousiastes.

C’est là une conséquence naturelle des conditions économiques mondiales.

En tous lieux, dans la même phraséologie, cette doctrine exprime les mêmes idées bien circonscrites.

Elle constitue un culte, une fraternité internationale universelle.

Il n’est donc aucunement nécessaire de connaître le russe pour étudier les idées bolchevistes. On les trouve exposées dans la Plèbe de Londres ou le Liberator de New-York, exactement dans les mêmes termes dont se sert la Pravda [la Vérité] russe.

Ils disent tout de leurs doctrines et de leurs projets.

Les bolchevistes ne dissimulent rien.

Et c’est précisément ce que tous les disciples de Marx disent et croient que les bolchevistes essayent de mettre en pratique.

Ayant à parler de Marx, je le ferai sans déférence hypocrite.

Je l’ai toujours considéré comme un raseur de la pire espèce.

Son vaste ouvrage inachevé, Le Capital série de fastidieux volumes pleins d’irréalités aussi fantomatiques que La Bourgeoisie, Le Prolétariat, pleins de digressions secondaires et ennuyeuses, m’a toujours semblé d’une pédanterie monumentale.

Toutefois, avant mon dernier voyage en Russie, je ne nourrissais aucune hostilité active contre Marx. J’évitais ses livres et quand je rencontrais des marxistes, je m’en débarrassais toujours en leur demandant ce qu’ils entendaient précisément par prolétaires et quels sont les gens qui constituent le prolétariat.

Nul d’entre eux ne le savait.

Aucun marxiste ne le sait.

Un jour, chez Gorky, j’ai suivi une discussion entre Bokaiev et Chaliapine sur l’existence réelle d’un prolétariat russe qui se puisse distinguer des paysans. J’écoutais avec attention, car Bokaiev avait été chef de la Commission extraordinaire pour la dictature du prolétariat à Petrograd, et il était intéressant de noter les difficultés de son argumentation.

De même que, dans le jargon de certains économistes, on parle du « producteur », considéré comme une créature absolument distincte et différente du « consommateur », ainsi dans le jargon marxiste, on parle du « prolétaire » mis en opposition absolue avec quelque chose qu’on appelle le « Capital ».

Dans un récent numéro de La Plèbe, je vois imprimé en grandes lettres : « LA CLASSE DES TRAVAILLEURS ET LA CLASSE DES EMPLOYEURS N’ONT RIEN DE COMMUN ».

Or, appliquez la formule à un contremaître qui prend un train conduit par un mécanicien et un chauffeur ; il voyage, le contremaître, pour aller voir comment vont les travaux de la maison qu’il se fait bâtir par un entrepreneur.

Dans quelle catégorie le rangez-vous ? Parmi les employés ou parmi les employeurs ?

Tout cela est l’absurdité même.

Je dois avouer qu’en Russie la répulsion passive que j’entretenais pour feu le camarade Marx, s’est transformée en une hostilité très active.

Partout où nous allions, nous, nous heurtions à des bustes, à des portraits, à des statues de Marx !

Les deux tiers environ du visage de Marx sont en barbe — une barbe solennelle, laineuse qui, sans aucun doute, rendait tout exercice physique normal complètement impossible à son possesseur.

Ce n’est pas là la sorte de barbe qui pousse naturellement à un homme. Cela, c’est une barbe cultivée, une barbe chérie, thésaurisée pour pouvoir l’étendre patriarcalement sur le monde.

Dans sa ridicule abondance, elle rappelle exactement Das Kapital.

Quant à la partie humaine du visage, elle regarde par-dessus la barbe, à la façon d’un hibou, comme pour se rendre compte de l’impression produite sur le genre humain par cette broussaille.

Donc, les images — partout présentes — de ce système pileux, m’agaçaient de plus en plus.

Un désir finit par me ronger : voir le menton de Karl Marx sans poil !... Quelque jour, du moins — si je vis — je compte bien m’armer de ciseaux contre Das Kapital et en faire un petit volume que j’intitulerai : J’ai rasé Karl Marx.

Mais pour les marxistes, Karl Marx n’est après tout qu’une image et un symbole. Et c’est des marxistes et non de Marx que nous devons nous occuper pour l’instant.

Peu de marxistes se sont aventurés très avant dans Das Kapital. Le Marxiste est représenté par des gens de même sorte dans toutes les communautés modernes et j’avouerai que, par tempérament comme par l’effet des circonstances, j’ai pour lui une très vive sympathie. S’il adopte Marx pour prophète, c’est tout simplement qu’il pense que Marx a écrit sur la guerre de classes — une guerre implacable des « travailleurs » contre les « employeurs » et qu’il a prophétisé le triomphe des premiers, puis une dictature du monde par les masses libérées [dictature du prolétariat] et enfin l’âge d’or communiste surgissant de cette dictature.

La doctrine et la prophétie ont, dans tous les pays, exercé une extraordinaire attirance sur les jeunes gens, surtout sur les jeunes hommes d’énergie et d’imagination qui, au début de la vie, se sont vus, imparfaitement instruits, mal équipés, agrippés par l’esclavage salarié du système économique actuel.

Ceux-ci sentent, dans leur propre personne, l’injustice sociale, la négligence stupide, la colossale grossièreté de ce système. Ils comprennent qu’il les lèse et les sacrifie. Et ils se vouent à le détruire, à en émanciper le monde.

Pour faire de tels rebelles, point n’est besoin d’insidieuse propagande.

Ce sont les crimes de notre régime qui, leur donnant une demi-éducation pour les rendre ensuite esclaves, a créé le mouvement communiste partout où l’industrialisme s’est développé.

Marx n’eût-il jamais vécu, qu’il y aurait des marxistes tout de même.

A l’âge de quatorze ans j’étais un marxiste complet, sans avoir encore entendu prononcer le nom de Marx.

Mon éducation brusquement interrompue, j’avais été placé dans un détestable atelier où me brisait une existence de travail âpre et fastidieux.

On me faisait peiner si durement, si longuement, que toute aspiration vers le perfectionnement de moi-même semblait sans espoir. J’aurais mis le feu à la boutique si je n’avais été convaincu que le propriétaire ne l’avait assurée bien au delà de sa valeur.

J’ai revécu l’état d’esprit de ces mauvais jours dans une conversation que j’eus avec Zorin, un des chefs de la Commune du Nord. Zorin est un homme jeune encore, qui est revenu d’Amérique, où il avait travaillé comme manœuvre. Gai, sympathique, c’est l’un des orateurs les plus populaires du Soviet de Petrograd.

Nous échangions nos souvenirs et je pus me rendre, compte que le grief qui s’était le plus profondément ancré dans son esprit contre les États-Unis, était la discourtoisie brutale à laquelle il s’était heurté à un moment où il cherchait de l’ouvrage comme emballeur dans un des grands magasins de New-York.

Nous nous racontions l’un à l’autre des faits démontrant de quelle façon notre système social gaspille, brise, enrage souvent des hommes de droiture et de bonne volonté.

Et immédiatement entre nous, je sentis s’établir la sympathie d’une commune indignation.

C’est cette indignation des jeunes énergies brisées, mal utilisées, c’est cela bien plus que les théories économiques qui, à travers le monde, sert d’inspiration vivante et de lien au mouvement marxiste.

En somme, le marxisme n’est point dû aux doctrines de Marx, mais bien plutôt au fait que notre système économique est stupide, égoïste, gaspilleur et anarchique.

L’organisation communiste a muni les rebelles de certains apophtegmes et mots de passe : « Travailleurs du monde, unissez-vous !... », etc.

Elle a implanté en ses adeptes la notion d’une grande conspiration fomentée contre le bonheur de l’humanité par quelque corps mystérieux de méchants hommes appelés capitalistes.

Car, dans le monde à mentalité affaiblie où nous vivons, cette manie de la conspiration que je signalais tout à l’heure chez les partisans de l’ordre établi, trouve sa contrepartie chez les récalcitrants ; et il est difficile de convaincre un marxiste que les capitalistes ne sont au total qu’une masse confuse d’hommes à courtes vues et collectivement d’esprit mesquin.

Tous ces mécontents, tous ces déshérités, la propagande communiste les a groupés en une organisation mondiale de révolte — et d’espoir !— (espoir dont les aspirations sont loin d’ailleurs d’être précises).

Et cette organisation internationale a choisi Marx pour prophète et le rouge pour drapeau.

Et c’est ainsi que lorsque tout se mit à craquer en Russie, lorsque ne resta plus aucune solidarité, sauf entre quelques hommes travaillant ensemble à la réalisation de fins immédiates et égoïstes, on vit affluer d’Amérique et des pays de l’Ouest, venant rejoindre leurs camarades, un nombre considérable de jeunes gens et d’adolescents, pleins d’ardeur et d’enthousiasme.

Au contact de l’énergie occidentale, ces Russes, originellement peu pratiques, avaient tout de même acquis une certaine aptitude à mener le songe jusqu’à la réalisation.

Tous pensaient avec les mêmes phrases, tous avaient le courage des mêmes idées, Le gouvernement bolcheviste est à la fois le plus téméraire et le moins expérimenté de tous les gouvernements du monde.

En certaines matières, son incompétence est effarante. Sur presque toutes choses, son ignorance est profonde.

Contre les ruses diaboliques du capitalisme et les subtilités de la réaction, il nourrit des soupçons ridicules.

Il lui arrive même de prendre peur et il est alors cruel.

Mais il est essentiellement honnête. C’est assurément, à l’heure actuelle, le gouvernement dont l’esprit est le plus simple.

Cette candeur ressort bien d’une question qui, maintes et maintes fois, me fut posée pendant ma visite en Russie :

Quand la révolution sociale va-t-elle éclater en Angleterre ?

Oui, Lénine, Zinovieff, Zorin et bien d’autres, me posèrent — tout bonnement — cette question.

Parce que, dans les théories de Karl Marx, il n’avait jamais été entendu que c’est en Russie que la Révolution sociale dût tout d’abord éclater.

Et le fait que c’est là tout de même qu’elle s’est accomplie, perturbe tous les leaders du mouvement.

D’après Karl Marx, la révolution sociale devait se produire d’abord dans le pays où l’industrialisme était le plus ancien et le plus développé, avec une classe nombreuse, bien délimitée, des travailleurs pour la plupart sans propriétés (prolétariat).

Elle eût donc dû commencer en Angleterre, gagner la France et l’Allemagne. Puis fût venu le tour de l’Amérique et ainsi de suite.

Au lieu de cela, voici que c’est en Russie que le communisme arrive d’abord au pouvoir ; en Russie où n’existe, en réalité, aucune classe de travailleurs spécialisés ; en Russie, dont les usines ont jusqu’ici fonctionné avec des travailleurs paysans venant de leurs villages et y retournant ; en Russie, qui n’a à peu près aucun prolétariat qui puisse s’unir aux travailleurs du monde. Dans l’esprit de beaucoup de bolchevistes avec lesquels je me suis entretenu, j’ai clairement vu poindre l’amer soupçon de la réalité. Ils commencent à comprendre qu’ils ne se trouvent pas en présence de la révolution sociale promise, qu’en fait ils n’ont pas capturé un état, mais se sont embarqués sur une épave qui allait à la dérive.

Je m’efforçai d’élargir en eux la notion de cette nouvelle et déconcertante découverte. Et je me plus à donner une petite conférence sur l´Absence d’une classe importante de prolétaires conscients dans les pays occidentaux. J’expliquai qu’en Angleterre il y a au moins 200 classes différentes et que la seule classe de prolétaires conscients qui m’y soit connue consiste en une petite cohorte (composée principalement de travailleurs écossais) que maintient groupée la poigne du nommé Mac Manus.

Les plus chères convictions des bolchevistes se heurtaient là à ma bonne foi manifeste.

Car ils s’attachent désespérément à cette croyance qu’il existe en Angleterre des centaines de mille de communistes convaincus, familiers avec l’évangile de Karl Marx, et qu’il y a chez nous une solidarité proléta-rienne, qui est à la veille de s’emparer du pouvoir et de proclamer la république des soviets britanniques.

Oui, c’est à cela, malgré trois années d’attente vaine, qu’ils accrochent leur espoir ! Mais leur foi faiblit.

Parmi les incidents les plus amusants suscités par cette étrange mentalité, on doit noter les gronderies fréquentes que le télégraphe sans fil de Moscou répand sur les travailleurs occidentaux parce qu’ils ne se comportent pas comme Marx dit qu’ils devraient se comporter ! Ils devraient être rouges et ils ne le sont pas : ils sont jaunes — jaunes, et voilà tout.

Ma conversation avec Zinovieff fut particulièrement curieuse. Zinovieff a de la voix, de la vivacité et une abondante chevelure bouclée d’un noir de jais. « Vous avez la guerre civile en Irlande, me dit-il.

— En fait, oui, répliquai-je.

— Qui considérez-vous comme prolétaires ? Les sinn-feiners ou les hommes de V.Ulster P. »

Et la conversation se poursuivit sur ce ton, Zinovieff s’évertuant à résoudre ce puzzle difficile : faire entrer la question irlandaise dans les formules de la guerre des classes.

D’ailleurs, il n’y parvint pas et nous en vînmes à parler des choses d’Asie.

Impatientés du retard que les prolétaires de l’Occident apportent à se lever et à prendre nettement position, Zinovieff, assisté par Bêla Kun et un certain nombre d’autres communistes notoires, fit récemment un pèlerinage à Bakou pour y soulever le prolétariat asiatique.

Il s’agissait de réveiller la classe des salariés esclaves et conscients de la Perse et du Turkestan !

Et jusque sous les tentes des steppes ils s’efforcèrent de découvrir les exploités d’usines et les prolétaires de taudis.

A Bakou, ils réunirent un congrès où se trouvaient groupés, en une agglomération merveilleuse, des noirs, des blancs, des bruns, des jaunes, — des prolétaires en costumes asiatiques et porteurs d’armes étonnantes.

Il y eut une belle assemblée où l’on jura haine éternelle au capitalisme et à l’impérialisme britannique. Il y eut un imposant cortège dans lequel, j’ai le regret de le dire, figuraient plusieurs batteries de canons britanniques que quelqu’un de nos bâtisseurs d’empire, pressé sans doute et peu soigneux, avait abandonnées derrière lui.

On exhuma, pour les enterrer solennellement à nouveau, treize victimes que ledit constructeur d’empire avait, paraît-il, exécutées sans jugement.

Enfin M. Lloyd George, M. Millerand et le Président Wilson furent brûlés en effigies.

Je m’efforçai d’obtenir de Zinovieff et de Zorin qu’ils m’éclairassent sur les buts réels poursuivis à ce congrès de Bakou. Franchement, je ne pense pas qu’ils les connaissent. Il me semble que, dans l’esprit des gouvernants bolchevistes, il n’y a eu là rien autre chose qu’un désir de rendre au gouvernement britannique, par l’intermédiaire de l’Inde et de la Mésopotamie, les coups qu’ils en avaient reçus par l’intermédiaire de Koltchak, Denikine, Wrangel et les Polonais.

Ce fut une courte offensive presque aussi maladroite et stupide que l’offensive à laquelle elle répondait.

Il est inconcevable qu’ils aient pu nourrir l’espoir d’établir une solidarité sociale quelconque avec la masse hétérogène qu’assembla ce congrès de Bakou,

Un des épisodes que l’on voit sur un film cinématographique reproduisant cette réunion de prolétaires est une danse exécutée par un gentleman du pays.

Vêtu d’une vareuse garnie de fourrure, de hautes bottes et d’un bonnet à poil, il danse, et c’est un cavalier seul d’une habileté, d’une rapidité merveilleuse.

Il exhibe soudain deux poignards qu’il place entre ses dents. Puis deux autres qu’ilmet en équilibre périlleux de chaque côté de son nez. Enfin, il place un cinquième coutelas sur son front.

Le tout sans cesser une seconde de gigoter énergiquement en mesure avec une musique qu’on devine orientale.

Les mains aux hanches, il se baisse et s’accroupit, envoie en avant et en arrière ses bottes agiles comme font les cosaques dans les ballets russes.

En même temps, il tourne lentement en rond en battant des mains.

J’ai rapporté ce film et présentement ce danseur repose dans mes archives, tout prêt à danser à nouveau si l’occasion se présente.

J’ai essayé de savoir s’il représente vraiment un spécimen de prolétaire asiatique. J’ai essayé de connaître au moins ce qu’il symbolisait exactement au congrès de Bakou. Je n’ai pu y parvenir. En tout cas, il occupe des mètres et des mètres du film commémoratif. Et je voudrais pouvoir les-susciter Karl Marx pour contempler, au-dessus de sa barbe, l’ahurissement solennel qui le frapperait à ce spectacle. J’espère que je n’offenserai pas le camarade Zorin, pour lequel j’ai une amitié réelle, si je lui confesse que je ne puis prendre très au sérieux ce congrès de Bakou. Ce fut une excursion, une parade, un pique-nique. Vouloir représenter cela comme une manifestation des prolétaires asiatiques est une absurdité.

Toutefois, si en elle-même, cette manifestation compte peu, elle est très importante en ceci qu’elle révèle un changement de tactique. Selon moi, elle marque une nouvelle orientation de la mentalité bolcheviste telle qu’elle est représentée par Zinovieff.

Aussi longtemps que les bolchevistes demeurèrent fermement convaincus de l’excellence de la formule marxiste, ils tournèrent leurs regards vers l’Occident, un peu surpris que la révolution sociale eût éclaté si loin à l’est du centre qui lui avait été prédéterminé.

Maintenant qu’ils commencent à se rendre compte que ce n’est pas du tout la révolution sociale prédite et attendue, mais un phénomène tout différent qui les a portés au pouvoir, ils s’efforcent de créer un nouveau système qui puisse cadrer mieux avec les faits.

La figure symbolique de la République russe est encore, dans l’idéal bolcheviste, un énorme travailleur d’Occident, porteur d’un lourd marteau ou d’une faucille.

Mais un temps peut venir — si l’Europe maintient un blocus suffisamment serré et rend ainsi toute résurrection de l’industrie impossible — où cette représentation plastique ne sera plus de mise et devra faire place à celle d’un nomade du Turkestan avec beaucoup de coutelas à la ceinture.

Il dépend de nous de rejeter ce qui reste de la Russie bolcheviste à la vie de la steppe et au brigandage à main armée.

Si nous aidons le baron Wrangel [1] à jeter bas le gouvernement pas très solide de Moscou, avec l’illusion qu’il serait possible alors d’établir des institutions représentatives ou une monarchie tempérée, nous risquons de nous trouver loin de compte.

Quiconque détruira la légalité et l’ordre maintenus présentement par Moscou, détruira en même temps, à mon sens, tout ce qui reste de légalité et d’ordre en Russie.

Un gouvernement quelconque d’aventuriers monarchistes balayerait d’une nouvelle traînée sanglante toute la Russie. Cette restauration n’aurait probablement d’autre résultat que celui de montrer comment peuvent se conduire des Russes bien nés lâchés sans contrainte sur la plèbe. Pendant un temps ce serait la terreur blanche, des pogroms effroyables, puis les discussions, la dissolution dans l’incommensurable étendue et dans l’incommensurable problème.

Après quoi l’Asie reprendrait partout le dessus.

L’antique et simple rythme du cavalier pillant le paysan et du paysan tendant des embûches au cavalier se rétablira de lui-même au travers des plaines, du Niémen au Dniester. Les villes d’aujourd’hui seront devenues des amas de ruines dans la solitude, les routes se rétréciront en pistes, les voies ferrées rouillées et pourries s’oblitéreront assez vite, le trafic par eau ira s’affaiblissant...

Ce congrès de Bakou avait profondément déprimé Maxime Gorky.

Il était obsédé par le cauchemar d’une Russie glissant... glissant vers l’Asie.

Peut-être me suis-je laissé impressionner quelque peu par son découragement".

Ch. 4 L’effort créateur en Russie

Dans mes précédents articles, je me suis efforcé de traduire mon impression du spectacle qu’offre la Russie. On y voit comment une civilisation moderne, qui était déjà désordonnée, a été complètement détraquée par la mauvaise administration, l’ignorance et la tension de six années de guerre.

J’ai montré la science et l’art se mourant d’inanition, j’ai dit la disparition de beaucoup de ce qui rend la vie facile et décente.

A Vienne, le bouleversement est tout aussi grave. De même qu’en Russie, on y a vu mourir de faim des savants comme feu le professeur Marguliès.

Si Londres avait eu à supporter quatre années de guerre de plus, on y aurait vu pareillement s’oblitérer la civilisation.

Nous n’aurions plus, à l’heure actuelle, de charbon pour nos grilles, de vivres à échanger contre nos tickets d’alimentation ; l’aspect des boutiques dans Bond Street serait tout aussi désolé qu’il l’est sur la Perspective Newsky.

Encore une fois, j’estime que le gouvernement bolcheviste de Russie n’est pas plus responsable du déchaînement de ces maux que de leur continuation.

Je me suis efforcé jusqu’ici de ramener à sa proportion véritable la part de tout ce qui revient au système soviétique de gouvernement.

Les bolchevistes, encore qu’ils représentent moins de cinq pour cent de la population, ont pu s’emparer du pouvoir en Russie et le retenir parce que, au milieu de l’immense effondrement, eux seuls ont une foi commune, des buts communs. Je ne partage pas leur foi, je me moque de Karl Marx, leur prophète, mais je comprends et, je respecte l’esprit qui les anime.

Malgré leurs fautes — et elles sont nombreuses — les communistes représentent maintenant la seule ossature autour de laquelle puisse se bâtir une renaissance russe.

La recivilisation du pays ne se pourra réaliser qu’avec, au point de départ, le concours du gouvernement des soviets.

La grande masse de la population russe est constituée par des paysans complètement illettrés, grossièrement matérialistes, indifférents à la politique.

Les Russes de la masse sont superstitieux : on les voit s’agenouiller dans tous les coins, constamment en train de se signer et de baiser leurs icônes (c’est à Moscou surtout que cette idolâtrie frappe sans répit l’observateur) ; ils sont superstitieux mais non pas religieux.

Ils n’ont d’autre compréhension politique, d’autre aspiration sociale que la satisfaction immédiate de leurs appétits divers.

Et, dans son ensemble, le système bolcheviste leur convient.

Le prêtre orthodoxe russe est très différent du prêtre catholique de l’Europe occidentale ; c’est le plus souvent le type achevé du paysan sale et illettré. Le pope est sans influence réelle sur les volontés ou les consciences de ses ouailles.

Il n’y a aucune force constructive dans le paysan russe, ni dans la religion orthodoxe.

Quant au reste de la population, on ne voit en Russie et hors de Russie qu’une confusion de Russes de tous les degrés de culture, mais sans idées politiques communes sans programme commun.

Ils ne sont capables de rien, sauf de mettre sur pied des aventures sans issue et de palabrer interminablement.

Les réfugiés russes qu’on rencontre en Angleterre et en France sont politiquement méprisables. Ils ressassent sans fin des anecdotes sur les horreurs bolchevistes. Les incendies de châteaux, les jacqueries paysannes, les vols et meurtres commis dans les villes par des soldats ivres, n’importe quel crime ordinaire dans une rue écartée : tout cela nous est présenté par les soins de ces gens comme des actes du gouvernement bolcheviste.

Mais interrogez-les sur le régime qu’ils désirent substituer au gouvernement des soviets, ils vous serviront des généralités éculées et stupides, la plupart du temps instantanément adaptées par votre interlocuteur à ce qu’il suppose être votre tendance, votre préférence particulière.

A moins toutefois qu’ils ne vous écœurent des louanges du surhomme à la mode — Denikine, Koltchak, Wrangel — qui va tout à l’heure — Dieu sait par quels moyens ! — remettre toutes choses en place.

Ceux-là ne méritent rien de mieux qu’un tsar. Ils sont mêmes incapables de s’entendre sur le tsar qu’ils désirent.

Les meilleurs, les plus intelligents des Russes, qui se trouvent actuellement en Russie, ont été amenés — par amour de la Russie — à coopérer, un peu à contrecœur, mais loyalement, avec le gouvernement bolcheviste.

Les bolchevistes eux-mêmes sont marxistes et communistes. Mais, ainsi que je l’ai expliqué, le contrôle qu’ils ont établi sur la Russie les place en contradiction absolue avec les théories de Karl Marx.

Une grande partie de leur énergie et de leur travail a été absorbée par la lutte très patriotique contre les raids, les invasions, le blocus et les persécutions de toute sorte, que nos gouvernements insensés ont suscités sans relâche contre ce pays si tragiquement aux prises avec toutes les difficultés.

Avec le peu qui leur reste de temps et d’énergie, ces hommes des soviets tâchent de garder la Russie vivante, d’organiser un semblant d’ordre social au milieu des ruines accumulées.

Ces bolchevistes, je l’ai déjà dit, sont des hommes extrêmement inexpérimentés — exilés intellectuels venant de Genève et de Hampstead, ou des travailleurs manuels presque illettrés venant des États-Unis.

Depuis le temps où l’islamisme naissant se trouva régner sur le Caire, Damas et la Mésopotamie, on ne vit jamais semblable gouvernement d’amateurs !

J’ai cru comprendre que nombre d’entre eux éprouvent de véritables épouvantes devant les tâches colossales qui se présentent à eux. Ce qui les a considérablement aidés —-et la Russie avec eux — c’est la familiarité avec les principes communistes.

Ainsi que les Anglais ont pu s’en rendre compte au temps où la guerre sous-marine semblait vouloir isoler l’Angleterre du reste du monde, une population urbaine et industrielle, lorsqu’elle se voit menacée de disette, doit organiser le contrôle collectif des denrées ou périr.

En Angleterre aussi, nous avons dû contrôler et rationner. En Angleterre aussi, nous avons dû mettre fin aux agissements des profiteurs par des lois répressives.

Ces communistes de Russie, dès leur prise du pouvoir, ont fait d’emblée et par principe, la chose qui s’impose en temps de bouleversement social, Contre toutes les habitudes et les traditions de la Russie, ils se mirent à contrôler et à rationner toutes choses, sans faiblesse, sans tergiversation.

Ils ont maintenant un système de rationnement qui, théoriquement, est sans conteste admirable, et qui, en pratique, fonctionne aussi bien que peuvent le permettre le tempérament russe et les conditions actuelles de la production et de la consommation en Russie.

Il est facile de marquer les défauts et les échecs ; mais il n’est point si aisé de montrer comment, dans cette immensité dénuée de ressources et démoralisée, on eût pu les éviter.

L’état des choses est présentement tel en Russie qu’en supposant les bolchevistes renversés et un autre gouvernement mis à leur place, ce gouvernement, quel qu’il soit, devrait aujourd’hui maintenir par tous les moyens le système de rationnement organisé par les bolchevistes (en supprimant peut-être quelques vagues expériences politiques) et continuer comme eux à punir et à fusiller les profiteurs.

Donc, dans cet état de siège et de famine les bolchevistes, se basant sur les principes, ont fait dès l’abord ce que tout autre gouvernement eût été amené à faire sous la pression des circonstances.

De même, mis en face de difficultés gigantesques, ils s’évertuèrent tout de suite à rétablir — parmi les ruines et malgré les ruines — à rebâtir la Russie nouvelle. Nous pouvons discuter leurs principes et leurs méthodes, nous pouvons qualifier leurs plans d’utopies, nous pouvons tourner en ridicule ou redouter l’œuvre qu’ils poursuivent : il est faux de dire qu’à l’heure présente aucun effort de création ne se manifeste en Russie.

Une certaine fraction, parmi les bolchevistes, est composée de rustauds à mentalité fruste, de doctrinaires, d’hommes inéducables, de fanatiques qui croient que la destruction du capitalisme, la suppression de la monnaie et du commerce, la disparition de toutes les inégalités sociales suffiront à amener le millenium.

Le millenium dans ces conditions serait morose.

Il est des bolchevistes crétins qui interdiraient illico l’enseignement de la chimie dans les écoles si on ne leur garantissait qu’il s’agit bien d’une chimie « prolétarienne », et qui supprimeraient, comme art réactionnaire, tout dessin décoratif qui n’aurait pas comme motif les lettres R. S. F. S. R. (République soviétique Fédérale Socialiste Russe.)

J’ai déjà parlé des études hébraïques qu’on avait supprimées parce que réactionnaires.

Dans le temps où je ’me trouvais avec Maxime Gorky, je le voyais engagé dans de perpétuelles et violentes discussions avec des fonctionnaires extrémistes qui, dans la littérature du passé, ne trouvaient d’acceptable que celle qui incite à la révolte.

Mais dans ce nouveau monde russe se trouvaient aussi nombre d’esprits libéraux, des intelligences qui, si l’occasion leur en était donnée, s’appliqueraient à construire et probablement construiraient bien.

Parmi ces esprits constructeurs., je voudrais citer quelques noms.

En premier lieu, celui de Lénine lui-même qui, depuis son retour d’exil, s’est merveilleusement développé et qui a, tout récemment, écrit des études subtiles et fortes contre les extravagances de ses propres extrémistes.

Trotsky n’a jamais été extrémiste. Ses talents d’organisateur sont de premier ordre.

Lunacharsky, le ministre de l’Éducation.

Rikoff, chef du département de l’Économie populaire.

Mme Lilna, placée à la tête du ministère de l’Enfance.

Enfin, Krassine, chef de la délégation commerciale à Londres.

Ce sont là les noms qui se présentent à moi, mais il est bien entendu qu’ils n’épuisent pas la liste de ceux qui, dans le gouvernement bolcheviste, se sont montrés de véritables hommes d’État.

Dès maintenant, malgré le blocus, malgré la guerre civile et étrangère, ces hommes ont des réalisations à leur actif.

Ce n’est pas assez de dire qu’ils travaillent à faire revivre un pays, si complètement dépourvu de matériel et de certaines matières premières essentielles que les lecteurs anglais, français ou américains peuvent difficilement concevoir une pénurie si lamentable.

Il faut ajouter qu’ils ne disposent, pour leurs œuvres, que d’un personnel extraordinairement incapable.

La Russie d’aujourd’hui a encore plus besoin, si possible, de contremaîtres, de directeurs, de chefs d’atelier et de chefs d’équipe que de nourriture ou de médicaments.

Dans les bureaux du gouvernement russe, le travail ordinaire est lamentablement exécuté. La négligence et l’incurie y sont indescriptibles. Tout le monde semble travailler dans une pagaille de papiers épars et de bouts de cigarettes. Mais à cela, aucune contre-révolution ne pourrait rien changer. C’est un état de choses qui est inhérent à la situation actuelle de la Russie.

Si, par un désastreux accident, un aventurier militaire du type Youdenitch ou Denikine, arrivait un de ces jours à dominer là-bas, son succès n’aurait d’autres résultats c’est très certain, que d’ajouter au désordre général présent les scandales de l’ivrognerie, de la vénalité et l’ignominie effrontée des maîtresses largement et publiquement entretenues.

Quoi qu’on puisse dire, en effet, contre les chefs bolchevistes, il est indéniable que la grande majorité d’entre eux mène une vie non seulement laborieuse mais puritaine — la vie des ascètes.

La mauvaise organisation générale de l’administration russe fut cause que je ne pus arriver à rencontrer Lunacharsky.

Pour avoir une conversation d’une heure et demie avec Lénine, je dus dépenser environ 80 heures de mon existence en démarches, coups de téléphone, attentes — et autant pour m’entretenir avec Tchicherine.

A la façon dont allaient les choses et en tenant compte des intermittences du service de bateaux entre Rêvai et Stockholm, j’aurais dû, pour voir Lunacharsky, passer au moins une semaine de plus en Russie.

L’organisation tout entière de ma visite à Moscou fut agencée avec un désordre particulièrement agaçant.

Un matelot, porteur d’une bouilloire d’argent, qui n’arrivait pas à se retrouver dans les rues de Moscou, fut chargé de m’y piloter cependant qu’un Américain, qui ne parlait ni ne comprenait assez le russe pour téléphoner convenablement, était chargé de fixer mes divers rendez-vous.

Bien que longtemps à l’avance, j’eusse entendu, à Petrograd, Gorky prendre par téléphone toutes dispositions pour préparer mon entrevue avec Lénine, les autorités de Moscou, lorsque j’y arrivai déclarèrent qu’elles n’avaient reçu aucun avis de ma visite.

Plus tard, lorsqu’il fut question pour moi de rentrer à Petrograd, on me fit prendre un train omnibus qui mit 22 heures au lieu de 14 que prend l’express pour faire le trajet !

De pareils détails peuvent sembler d’importance secondaire. Mais si l’on veut bien se rappeler que la Russie faisait de son mieux pour me donner l’impression de sa force et du bon ordre qui y régnait, ces petites choses sont extrêmement significatives.

Dans ce fameux train de retour, lorsque j’eus compris que c’était un omnibus et que l’express était parti trois heures auparavant, pendant que nous arpentions le hall clé la Maison des Invités, nos bagages ficelés, et sans que personne vînt nous chercher et nous avertir, le feu sacré se saisit de moi et se manifesta par de rudes paroles.

Je parlai à mon matelot comme un matelot parle à un matelot et ne lui laissai rien ignorer de mon opinion sur les méthodes russes.

Il écouta avec respect ma diatribe. Puis, quand enfin je me tus, il répliqua simplement :

Vous savez, c’est le blocus...

Et ces mots aussi marquent bien l’affaissement général que l’on constate chez les Russes.

Si je ne pus rencontrer personnellement Lunacharsky, il me fut donné de prendre contact avec son œuvre. La matière première sur laquelle travaille l’éducateur, c’est l’être humain, et celle-là, du moins, ne fait pas encore défaut en Russie. A cet égard, Lunaeharsky est mieux servi que la plupart de ses collègues.

Malgré mes idées préconçues et ma défiance du début, je fus bientôt contraint d’avouer que, étant données les énormes difficultés, l’œuvre d’éducation des bolchevistes m’a donné l’impression d’être étonnamment bonne.

Tout d’abord, mon enquête sur l’effort scolaire marcha fort mal.

A peine arrivé à Petrograd, je demandai à visiter une école. Deux jours après mon arrivée, on m’en fit visiter une qui m’impressionna très défavorablement.

Elle était parfaitement bien aménagée pourtant — beaucoup mieux qu’une école primaire anglaise ordinaire — et les enfants étaient vifs et intelligents. Mais notre visite ayant eu lieu pendant la récréation, je ne pus assister à aucune leçon. Au surplus, la tenue des bambins indiquait une discipline plutôt relâchée.

Je me persuadai immédiatement qu’on m’avait probablement amené dans une école choisie et spécialement préparée pour moi et que c’était là tout ce que Petrograd avait de mieux.

Par malheur, et comme pour donner corps à ma méfiance, le guide spécial qui était avec nous se mit à interroger les élèves sur la littérature anglaise et leur demanda de citer les écrivains anglais qu’ils préféraient.

Un nom dominait tous les autres : le mien.

De vagues personnalités de second plan comme Milton, Dickens, Shakespeare, étaient de temps à autre citées après le colosse littéraire H. G. Wells — mais peu souvent en somme.

L’interrogation se poursuivant, ces enfants indiquèrent les titres de peut-être une douzaine de mes ouvrages !

Je me déclarai entièrement satisfait de ce que j’avais vu et entendu. J’ajoutai que je ne désirais pas en voir ni en entendre davantage. Que pouvais-je, en effet, demander de plus ?

Et je quittai l’école, essayant de sourire mais y arrivant avec difficulté, furieux contre mes guides.

Mais, trois jours après, je décidai, tout à coup, un matin, de décommander tous mes rendez-vous. Et sans donner le temps de rien préparer, j’insistai pour être immédiatement conduit à une autre école — n’importe laquelle — dans le voisinage.

Convaincu qu’on avait truqué ma première visite, je m’imaginais que je ne pouvais manquer de voir un établissement évidemment très défectueux.

Tout au contraire, celui-là était beaucoup mieux que le premier.

Les locaux et l’aménagement y étaient supérieurs, la discipline des élèves plus exacte et les leçons auxquelles j’assistai paraissaient être données suivant des méthodes excellentes.

La plupart des maîtres étaient des femmes d’un certain âge, qui me parurent être tout à fait à la hauteur de leur tâche.

Pour faire mes observations, je profitai d’une leçon de géométrie élémentaire, car, au tableau noir, les figures parlent une langue que tout le monde comprend. Je vis également nombre de dessins et divers modelages exécutés par les élèves et qui étaient bien faits.

L’école était pourvue de nombreux tableaux ; je remarquai notamment des séries bien conçues de paysages destinés à l’enseignement de la géographie.

Les appareils de chimie et de physique étaient nombreux, et évidemment utilisés avec intelligence.

J’assistai également à la confection d’un repas qui allait suivre la classe — car, dans la Russie des soviets, les enfants mangent à l’école. La nourriture était bien préparée, très supérieure aux rations qu’ailleurs nous avions vu servir aux adultes.

Tout cela était beaucoup plus satisfaisant que ce qu’il m’avait été donné de voir précédemment.

Avant de quitter les lieux, quelques questions posées aux élèves éclaircirent mes idées quant à la vogue extraordinaire de H. G. Wells parmi la jeunesse de Russie.

Pas un de ces enfants n’avait entendu parler du monsieur !... Pas un seul de ses livres ne figurait à la bibliothèque de l’école !

Ce qui acheva de me convaincre que je venais bien de visiter une école comme les autres écoles.

Je m’en rends compte maintenant : en me conduisant à l’autre établissement, on n’avait pas eu l’intention — comme dans le premier mouvement d’irritation je l’avais supposé — de me tromper sur l’état réel du travail scolaire dans le pays. Seulement, j’y avais été précédé par l’intrigue amicale d’un ami de lettres, M. Chukowsky, le critique, qui, affectueusement préoccupé de me faire sentir qu’on m’aimait en Russie, avait un peu perdu de vue que la mission d’étude que je m’étais donnée était pour moi chose sérieuse.

Des enquêtes ultérieures et la confrontation de mes observations avec celles d’autres visiteurs de la Russie — en particulier celles du docteur Staden Guest qui, lui aussi, fit plusieurs visites inopinées dans les écoles de Moscou — m’ont convaincu que la Russie des soviets, aux prises avec de gigantesques difficultés, a fait et fait encore de très grands efforts pour l’instruction publique.

En dépit des obstacles nés de la situation générale, les écoles sont dans les villes, en nombre et en qualité, absolument supérieures à celles du régime tsariste.

Comme toujours, le paysan, hélas ! Reste à peu près en dehors de ce mouvement.

Les écoles que j’ai vues correspondent aux bonnes écoles primaires supérieures d’Angleterre.

Elles sont ouvertes à tous et on tend de plus en plus à rendre l’instruction obligatoire.

Naturellement, la Russie se heurte, dans ces questions encore, à des difficultés spéciales.

Nombre d’écoles manquent de maîtres.

De plus, il est difficile dans le grand désarroi d’assurer l’assiduité des élèves récalcitrants.

Beaucoup d’entre eux préfèrent négliger la classe pour s’en aller trafiquer, vendre cejai ou cela, par les rues. Une grande partie du commerce illicite en Russie est faite par des enfants. Ils sont plus difficiles à prendre sui le fait que les adultes et bénéficient généralement d’ailleurs de l’impunité, car le communisme russe n’admet guère le châtiment pour les enfants.

L’enfant russe est, si on le compare aux autres enfants des régions septentrionales, remarquablement précoce.

Dans un pays aussi démoralisé, la coéducation des jeunes gens des deux sexes jusqu’à quinze ou seize ans a eu de sérieux inconvénients. Mon attention fut appelée sur ce point par une visite que firent à Gorky, qu’ils venaient consulter à ce sujet, l’ancien président de la Commission extraordinaire de Petrograd, et son collègue Zatulky.

Ils discutèrent franchement cette question en ma présence et leur conversation me fut tout entière traduite au fur et à mesure.

Les autorités bolchevistes ont, sur la situation morale de la jeunesse de Petrograd, réuni et publié des chiffres particulièrement frappants et scandaleux.

Je ne sais jusqu’à quel point on les pourrait comparer avec les chiffres anglais — si toutefois il en existe — concernant la situation de certains districts néfastes aux jeunes gens comme par exemple le quartier du East End à Londres ou la situation de certaines villes remarquables par le paupérisme ouvrier comme Reading.

Je ne sais pas davantage ce que représentent ces récentes statistiques russes par rapport aux statistiques de l’ancien régime tsariste.

De même je ne veux pas disserter sur le point de savoir si ces phénomènes observés chez les enfants et adolescents de Russie sont ou non la conséquence pour ainsi dire mécanique des privations et des promiscuités subies dans une ambiance de désespoir et en tout cas de découragement constant. Mais il n’est pas douteux que, dans les villes russes, concurremment avec l’effort pour développer l’éducation populaire et la stimulation intellectuelle de la jeunesse, on observe, chez les adolescents des deux sexes, une tendance très marquée à s’affranchir de toute discipline et de tout frein, notamment en ce qui concerne les questions sexuelles.

Et cela dans le temps même où les adultes font preuve au contraire d’une sobriété exemplaire et s’astreignent à un décorum de puritanisme raide et intransigeant.

Cette fièvre hectique morale de la jeunesse assombrit le tableau que présente l’éducation en Russie. J’estime qu’on doit principalement la considérer comme un des aspects de l’effondrement social général.

Toutes les nations d’Europe ont observé que la guerre marchait de pair avec un relâchement de la moralité.

Mais la Révolution, en chassant des écoles nombre de vieux maîtres expérimentés, en remettant en discussion toutes les idées acceptées comme base de la morale, a, sans aucun doute, contribué à accroître dans des proportions qu’il est encore difficile d’apprécier, l’excessif désordre dont, en ces matières, souffre la Russie d aujourd’hui.

Mis en présence du problème des foyers affamés et disloqués au milieu du chaos social, les dirigeants bolchevistes créent des institutions nationales pour y abriter les enfants des villes,

Ils ont organisé l´école-pension et, dans les agglomérations urbaines tout au moins, les enfants habitent des pensionnats comme, en Angleterre, les enfants des classes riches.

Tout près de cette seconde école russe que j’ai visitée s’élèvent deux grands bâtiments réservés à l’habitation, l’un pour les élèves filles, l’autre pour les élèves garçons.

Et là, du moins, il est possible de les astreindre à une certaine discipline au point de vue de l’hygiène et de la morale.

Cette façon de procéder, non seulement me paraît en conformité avec la doctrine communiste, mais imposée par les conditions très spéciales de la crise russe.

Des villes entières sont en voie de désagrégation miséreuse ; le gouvernement bolcheviste a été amené à jouer le rôle d’un bon Samaritain gigantesque.

Nous inspectâmes, certain jour, une sorte de maison d’asile, où sont conduits les enfants que leurs parents ne peuvent, en raison des conditions actuelles, tenir propres et convenablement vêtus, ou nourrir suffisamment.

Cette maison d’asile est installée dans l’ancien Hôtel de l’Europe qui, sous le régime défunt, vit défiler d’innombrables parties fines.

Tout en haut, on y voit encore le toit à vélum qui couvrait le jardin d’été où se faisait entendre autrefois un fameux quatuor d’instruments à cordes.

En montant l’escalier, nous passâmes une porte sur la glace dépolie de laquelle se lisait encore en lettres d’or cette indication : « SALON DE COIFFURE DES DAMES ».

Plus haut, des mains dorées sur plaque de marbre noir pointent l’index pour guider vers le RESTAURANT, aboli par l’ordre nouveau en même temps que toute la haute noce de Petrograd.

Les enfants qu’on amène passent d’abord par une section sanitaire et sont examinés au point de vue des maladies infectieuses et pour assurer leur propreté corporelle. Les neuf dizièmes de ces nouveaux venus portent en effet des désagréables parasites.

Ils passent alors dans une autre section, où ils subissent une autre quarantaine, toute morale celle-là. On les observe au point de vue des mauvaises habitudes et des inclinations fâcheuses. C’est dans cette section de filtrage que sont généralement reconnus les quelques enfants dont il importe d’éviter le contact et l’exemple aux autres. Ils sont envoyés dans l’une quelconque des institutions qui ont été créées pour les anormaux.

Quant aux autres, ils feront désormais partie des pupilles nationaux et sont répartis dans les pensionnats d’État.

Nous pouvons certes observer ici en pleine activité la destruction de la famille.

Le vaste filet bolcheviste passe dans toutes les parties du monde social et réunit des enfants de toutes les origines imaginables.

Les parents, toutefois, ont, dans des limites raisonnables, libre accès auprès de leurs enfants pendant le jour, mais ils n’ont que peu ou pas de contrôle sur leur éducation, leur habillement et tout ce qui fait leur occupation et leur souci habituel.

Nous avons visité des enfants à tous les stades de cette éducation nationale. Ils nous ont donné l’impression d’enfants en parfaite santé, bien traités et satisfaits.

En vérité, pour veiller sur cette jeunesse, se sont trouvés de très braves gens.

Des hommes et des femmes en grand nombre politiquement suspects, ou même ouvertement opposés au régime actuel —mais néanmoins pleins du désir d’être utiles à leur pays — ont trouvé en ces institutions un endroit où ils peuvent, en toute conscience et de bon coeur, dépenser leur activité bénévole.

Mon interprète, ainsi que la dame qui nous fit visiter la maison d’asile avaient souvent dîné ou soupe gaîment à l’Hôtel de l’Europe dans les jours de splendeur de la civilisation capitaliste et se connaissaient l’une l’autre parfaitement.

Notre aimable guide était maintenant vêtue sans la moindre prétention ; elle avait la chevelure coupée court ; ses manières étaient graves.

Son mari — un blanc — servait avec les Polonais. Elle avait deux de ses propres enfants dans l’institution et servait de mère à des douzaines d’autres petites créatures.

Manifestement elle était très fière de l’œuvre réalisée dans son institution. Et elle prit la peine de me déclarer que la vie qu’elle menait — oui, en cette ville dé misère, sous la menace de la famine proche ! — l’intéressait davantage, était plus satisfaisante pour elle à tous égards que son ancienne existence.

Je ne puis ici m’étendre davantage sur l’effort national d’enseignement et d’éducation, tel qu’il nous a été donné d’en observer le fonctionnement en Russie.

A peine trouverai-je la place de dire quelques mots de la Maison de repos pour travailleurs de Kamenni Ostrof.

C’est une institution qui m’a donné à la fois l’impression d’être quelque chose de très bien et de quelque peu absurde.

C’est dans cette Maison de repos qu’on envoie les travailleurs passer tour à tour deux ou trois semaines, afin qu’ils puissent faire connaissance avec la vie d’aisance et de raffinement et y prendre un certain goût.

L’établissement occupe une très belle maison de campagne, avec de superbes jardins, une orangerie et des communs.

Les repas y sont servis sur des tables couvertes de blanches nappes, parsemées de fleurs, etc., etc.

Tout l´ effort du travailleur doit tendre à s’adapter à cet élégant milieu : cela fait partie de son éducation civique.

Il lui arrive de s’oublier, et, après s’être récuré la gorge à grand bruit, suivant la bonne vieille méthode des paysans-ouvriers de là-bas, d’expectorer sans discrétion n’importe où. On m’affirme qu’en ce cas, un garçon bien stylé vient tout aussitôt tracer à la craie, sur le tapis ou le parquet, un cercle autour de la souillure et oblige le délinquant à nettoyer la place.

L’avenue qui conduit à ce singulier établissement est décorée dans le style futuriste.

A la porte d’entrée, se dresse une imposante statue de travailleur s’appuyant sur son marteau. Cette statue a été faite en gypse, qu’on a prélevé sur les réserves des services de chirurgie des hôpitaux de Petrograd.

Peut-être, à tout prendre, cette idée de civiliser rapidement les travailleurs en les plongeant brusquement dans un bain de beauté et de bien-être n’est-elle pas, en soi, si ridicule...

J’avoue que je trouve parfois assez difficile d’apprécier avec certitude la portée des méthodes, des procédés, du travail général des bolchevistes.

Voici, par exemple, tous ces efforts créateurs, toutes ces institutions originales dans le domaine de l’éducation. Certaines de ces tentatives me semblent admirables, d’autres ridicules. Du moins, et sans conteste, constituent-elles du travail honnête et propre. Ces œuvres sont bonnes à voir comme des oasis dans l’immensité des décombres et de la misère.

Dans le bouillonnement d’un monde qui se liquéfie peut-être pour se resolidifier en d’autres formes, qui peut dire exactement ce que ces tentatives créatrices peuvent représenter de force, quelles possibilités elles recèlent ?

Qui peut dire quels encouragements, quels perfectionnements recevraient ces premiers efforts, quelles forces prendraient ces essais tâtonnants, si la Russie pouvait obtenir quelque répit de la guerre civile et de la guerre étrangère, de la famine et de la misère ?

C’est de cette Russie recréée, de cette Russie fabuleuse qui peut être la Russie de demain, que j’avais hâte de m"entretenir lorsque je me rendis au Kremlin, pour y converser avec Lénine.

Cette conversation, je la relaterai dans mon prochain article.

Note

[1] Ces lignes étaient écrites avant la déroute de Wrangel.

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