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Flottille pour Gaza : l’anti-impérialisme sans lutte de classe protège l’impérialisme français
L’anti-impérialisme social-chauvin et social-patriote des directions syndicales et des organisations pseudo-révolutionnaires sert à éviter toute lutte réelle contre l’impérialisme français, ici et là-bas
mardi 28 avril 2026, par
Le 4 avril 2026, plusieurs flottilles humanitaires ont pris la mer depuis Marseille en direction de Gaza. Portée par une large coalition — CGT, FSU, Solidaires, LFI, NPA-A, AFPS, UNEF, Confédération paysanne, UJFP, Révolution Permanente et bien d’autres —, cette initiative vise à briser le blocus israélien. Rassemblements, prises de parole, collectes de fonds, des dizaines de bateaux : l’opération est massive.
Nul ne peut nier la réalité du génocide à Gaza. Plus de 80 % des infrastructures détruites, l’aide humanitaire bloquée, la population qui meurt de faim et de manque de soins. La solidarité avec le peuple palestinien est un devoir élémentaire.
Mais la question politique est ailleurs : sur quelle base, avec quel programme, contre quel ennemi cette mobilisation se construit-elle ? Et surtout : que masque-t-elle ?
Pendant que les bateaux prennent la mer, les bombes pleuvent sur l’Iran
Au moment même où la flottille quitte Marseille, les États-Unis et Israël bombardent l’Iran. Israël poursuit l’annexion de fait du sud du Liban. Plus de 400 000 Libanais sont contraints de fuir. Les médias israéliens parlent ouvertement du « Grand Israël » — le territoire biblique incluant le Liban. Netanyahou, inculpé par la CPI, n’est arrêté par aucun État occidental.
Et la flottille ? Elle va à Gaza. Pas à Ormuz. Pas au Liban. Elle ne dénonce pas le déploiement de la marine française en Méditerranée orientale. Elle ne cible pas les bases militaires françaises au Moyen-Orient. Elle ne pose pas la question de la guerre impérialiste en cours — celle que mène la coalition américano-israélienne, avec la complicité active des puissances européennes, France en tête.
La question n’est pas : pourquoi se mobiliser pour Gaza ? La question est : pourquoi "uniquement" pour Gaza, et pourquoi "sous cette forme" ?
L’humanitaire n’est pas l’anti-impérialisme
Toutes les prises de parole convergent. L’appel officiel de la Campagne française parle de « faire prévaloir le droit et la justice sur la force brute ». Solidaires veut « ne pas rester spectateur face à une situation humanitaire dramatique ». La FSU s’inscrit dans « une démarche non violente ». Alma Dufour, députée LFI, dénonce Netanyahou comme « un criminel de guerre qu’aucun État occidental ne souhaite arrêter ». Même Révolution Permanente, qui emploie le vocabulaire anti-impérialiste, encadre l’action dans la solidarité humanitaire et l’appel aux dons.
Or, du point de vue du socialisme scientifique — de Lénine, de Trotsky, du Congrès de Bakou de 1920 —, l’anti-impérialisme ne se définit pas par la solidarité humanitaire avec les victimes de l’impérialisme, aussi légitime soit-elle humainement. Il se définit par la lutte contre son propre* impérialisme. Par le défaitisme révolutionnaire. Par la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Le critère n’est pas ce qu’on fait pour les Gazaouis là-bas, mais ce qu’on fait *contre* la bourgeoisie impérialiste ici.
C’est la chaîne transitoire qui sépare le réformisme de la révolution.
L’impérialisme français : le grand absent
Voilà le cœur du problème. Au moment où la flottille appareille :
– La France maintient ses accords de coopération militaire avec Israël.
– Les entreprises françaises de l’armement continuent de produire et d’exporter.
– La marine française est déployée en Méditerranée orientale.
– La France participe à l’architecture de l’OTAN qui couvre la guerre américano-israélienne contre l’Iran.
– Macron n’a pris aucune sanction contre Israël.
Pas un mot là-dessus dans les prises de parole. Pas un mot dans les communiqués. Alma Dufour dénonce Netanyahou — mais ne dit pas que l’État français est complice, et que LFI au pouvoir ne romprait pas les accords militaires. Solidaires envoie des camarades à bord — mais ne pose pas la question du retrait des forces françaises du Moyen-Orient. La FSU s’inscrit dans la campagne — sans un mot sur l’industrie d’armement française.
Le mécanisme est classique et le socialisme scientifique l’identifie précisément : dénoncer l’impérialisme lointain — israélien, américain — pour mieux taire la complicité de l’impérialisme national. C’est la structure même du social-chauvinisme. En 1914, les socialistes français dénonçaient le militarisme prussien pour justifier l’Union sacrée. En 2026, ces organisations dénoncent le colonialisme israélien pour éviter de poser la question de l’impérialisme français.
Gaza devient un paravent.
La CGT finance des bateaux — mais où est l’embargo ouvrier ?
La CGT Paris annonce fièrement le financement de deux bateaux, El Karma et Noor, avec une trentaine d’organisations — CGT Commerce, CGT Services publics, UD 78, UD Nord, Comité régional Nord-Pas-de-Calais, CGT Ferc Sup, SNJ-CGT.
Fort bien. Mais où est le mot d’ordre de refus de chargement d’armes dans les ports français ? Où est l’appel aux dockers de Marseille, du Havre, de Dunkerque, pour bloquer tout matériel militaire à destination d’Israël ou de la coalition ? Nulle part.
Financer un bateau, c’est une action caritative. Arrêter le chargement d’armes dans un port français, c’est une action de classe. La différence est la même qu’entre la Croix-Rouge et la Commune de Paris.
Et c’est là que la référence aux dockers de Gênes, invoquée par une militante CGT éducation de Marseille, devient l’aveu involontaire le plus révélateur de toute cette mobilisation. Elle cite le slogan : « Si on touche à la flottille, nous arrêterons tout. » C’est exactement le bon mot d’ordre. Sauf qu’il est invoqué comme référence rhétorique, pas comme programme d’action. Personne n’arrête rien. On collecte des fonds. On finance un bateau. Le coût : entre 15 000 et 30 000 euros par embarcation, plus 5 200 euros d’équipement.
L’embargo ouvrier dans un seul port français ne coûte rien en argent. Mais il coûte politiquement, parce qu’il pose l’affrontement direct avec la bourgeoisie française, avec l’État, avec les directions syndicales qui cogèrent l’appareil. C’est exactement ce que la bureaucratie syndicale refuse. La flottille humanitaire est le prix qu’elle paie pour ne pas mener cette lutte-là.
Un front interclassiste, pas un front unique ouvrier
La composition de la coalition est instructive. On y trouve des organisations syndicales (CGT, FSU, Solidaires, UNEF), des organisations politiques allant de LFI au NPA-A, des associations humanitaires et confessionnelles (Secours catholique, AFPS, MRAP). LFI n’est pas une organisation ouvrière. Le Secours catholique n’est pas une organisation de classe.
Ce front n’a rien à voir avec le front unique ouvrier tel que le concevaient les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste : unité d’action des organisations ouvrières sur des revendications précises, avec indépendance politique totale de chaque composante. Ici, le dénominateur commun est l’humanitaire et le droit international — le plus petit dénominateur politique possible.
Le « front anti-impérialiste » dont parle Révolution Permanente dans son reportage depuis l’Estaque est un front qui ne cible pas son propre impérialisme. Un front anti-impérialiste qui ne combat pas l’impérialisme français, c’est le contraire de ce que signifiait ce terme au Congrès de Bakou, chez Lénine, chez Trotsky.
Gaza comme nouvelle norme : de Gaza à l’Iran, une seule guerre impérialiste
Ces organisations sont incapables de penser ce qui se déroule sous nos yeux parce qu’elles refusent de le penser comme un tout. Or c’est un tout.
La dissolution de l’Union soviétique a levé toutes les contraintes que l’existence d’un contrepoids imposait à l’impérialisme. Depuis, la classe dirigeante mondiale a appris qu’il n’y a plus de limites. L’invasion de l’Irak en 1991, le bombardement de la Serbie en 1999, l’Afghanistan en 2001, l’Irak en 2003 avec Abou Ghraïb et les prisons secrètes de la CIA, la destruction de la Libye en 2011 — chaque étape a reculé la frontière de ce qui est permis.
Gaza a instauré une nouvelle norme. C’est l’un des faits politiques les plus essentiels de notre époque. Depuis plus de deux ans, le monde assiste à la destruction méthodique d’un peuple entier, perpétrée avec le soutien inconditionnel des États-Unis et la complicité de toutes les puissances impérialistes. La leçon tirée par les cercles dirigeants n’a pas été que de tels crimes sont intolérables — mais qu’ils sont permis. Que tout acte, aussi monstrueux soit-il, peut être normalisé pourvu qu’il soit commis avec une force suffisante et soutenu par un appareil de propagande suffisamment effronté.
L’attaque contre l’Iran a donné à cette nouvelle norme son expression la plus complète et la plus terrible. Des mesures initialement appliquées à un territoire de 2,5 millions d’habitants sont désormais utilisées contre un pays de plus de 90 millions d’habitants. Près de 900 frappes en 12 heures le 28 février 2026. Plus de 11 000 cibles touchées dès le premier mois. Plus de 300 hôpitaux endommagés ou détruits. Des dizaines de milliers d’immeubles d’habitation en ruines. Une école primaire de filles à Minab : plus de 170 enfants tués.
Et face à ce déchaînement ? On nous propose une flottille humanitaire.
L’humanitaire désarme ceux qu’il prétend défendre
C’est ici que la politique de ces organisations cesse d’être simplement insuffisante pour devenir activement nuisible.
Face à un déchaînement de barbarie impérialiste de cette ampleur — Gaza, le Liban, l’Iran —, la réponse humanitaire ne protège personne. Elle ne sauvera pas les Gazaouis, elle ne stoppera pas les bombardements sur l’Iran, elle n’empêchera pas l’annexion du Liban. Mais surtout : elle désarme politiquement la classe ouvrière. Elle la transforme en spectatrice charitable de sa propre destruction à venir. Elle la prépare au rôle d’agneau conduit à l’abattoir.
Le parallèle historique s’impose : c’est la « non-intervention » du Front populaire en 1936. La France et l’Angleterre refusent d’armer les révolutionnaires espagnols — au nom de la paix, au nom de la non-ingérence, au nom de la prudence. Le résultat : Franco écrase la révolution, et trois ans plus tard la guerre mondiale éclate. La non-intervention n’a sauvé personne — elle a désarmé ceux qui auraient pu combattre le fascisme à temps.
Aujourd’hui, la logique est la même. L’humanitaire tient lieu de politique. On envoie du matériel médical au lieu de poser la question de l’armement des peuples opprimés. On collecte des fonds au lieu d’organiser l’embargo ouvrier. On affrète des bateaux au lieu de bloquer les ports. Et jamais — jamais — ces organisations ne posent la seule question qui pourrait réellement changer le rapport de forces : le renversement de l’impérialisme.
Et surtout : pas un mot sur le travail en direction des soldats. Pas un appel aux conscrits, aux militaires, aux marins de la flotte française déployée en Méditerranée orientale, pour qu’ils refusent d’être le fer de lance de cette barbarie. Pas un mot pour leur dire : organisez-vous, refusez de tirer sur des civils, retournez vos armes contre ceux qui vous envoient mourir pour les profits des marchands d’armes. Or c’est toute l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. La CGT d’avant 1914 faisait un travail systématique en direction de la troupe. Les bolcheviks ont construit la révolution d’Octobre en s’adressant aux soldats, en les organisant, en les gagnant au programme de la paix et du renversement du régime. C’est parce que les soldats ont fraternisé avec les ouvriers que la révolution a triomphé. Aujourd’hui, ces organisations qui se disent révolutionnaires ou anti-impérialistes refusent même d’envisager ce travail — parce qu’il exige la rupture avec l’État bourgeois, avec sa légalité, avec ses institutions. Exactement ce qu’elles refusent.
Pas seulement l’impérialisme israélien. Pas seulement l’impérialisme américain. Leur propre impérialisme — l’impérialisme français. Et s’ils étaient véritablement anti-impérialistes ici, ils pourraient s’adresser aux travailleurs américains et leur dire : renversez votre impérialisme. Ils pourraient s’adresser aux travailleurs israéliens et leur dire : renversez votre impérialisme. Mais pour tenir ce discours, il faut d’abord être crédible — il faut d’abord mener ce combat chez soi. Or ils en sont organiquement incapables, parce que ce combat exige la rupture avec la bourgeoisie, avec l’État, avec les institutions dans lesquelles ces directions sont intégrées.
Ce que poserait une approche véritablement anti-impérialiste
Depuis le cadre du socialisme scientifique, la question Gaza/Iran/Liban se pose autrement. L’ennemi principal est dans notre propre pays. Les revendications transitoires seraient :
– Embargo ouvrier sur les livraisons d’armes, par l’action directe des dockers et des travailleurs de l’armement — pas par une pétition, pas par un bateau humanitaire.
– Rupture immédiate des accords militaires franco-israéliens.
– Retrait des forces françaises du Moyen-Orient.
– Ouverture des livres de comptes des entreprises d’armement.
– Contrôle ouvrier sur la production militaire.
– Dénonciation de l’impérialisme français au nom du défaitisme révolutionnaire : la défaite de l’impérialisme est un moindre mal par rapport à sa victoire.
– Travail politique en direction des soldats et des marins : appel à l’organisation, au refus d’obéissance, à la fraternisation avec les peuples agressés — comme le faisaient la CGT révolutionnaire et les bolcheviks.
– Appel aux travailleurs de chaque pays impérialiste à combattre leur propre bourgeoisie, le seule internationalisme qui ne soit pas une phrase creuse.
Aucune de ces revendications ne figure dans les appels de la flottille. Aucune n’est posée par les organisations qui la composent. Et c’est logique : ces revendications exigent l’affrontement avec la bourgeoisie française, avec l’État, avec les directions syndicales. Exactement ce que refusent, chacun pour ses propres raisons, LFI, la bureaucratie CGT, les directions de Solidaires et de la FSU, le NPA-R et Révolution Permanente.
Conclusion : l’humanitaire prépare la défaite, la lutte de classe prépare la victoire
La solidarité avec le peuple palestinien ne passe pas par une flottille humanitaire. Elle passe par la lutte contre son propre impérialisme, dans son propre pays, sur ses propres lieux de travail. Chaque grève ouvrière en France qui affaiblit la capacité militaire de l’impérialisme français fait plus pour les Gazaouis, pour les Iraniens, pour les Libanais, que cent bateaux chargés de matériel médical.
Les militant·es qui montent sur ces bateaux sont courageux — ils risquent leur vie, et l’arraisonnement de la flottille d’octobre 2025 l’a démontré. Mais le courage individuel ne remplace pas la justesse politique. Et le courage mal orienté peut servir la cause adverse : quand l’énergie militante se dépense dans l’humanitaire au lieu de se concentrer sur la lutte de classe, c’est l’impérialisme qui en profite.
La barbarie impérialiste ne s’arrêtera pas avec du matériel médical et des bateaux de solidarité. Elle s’arrêtera quand la classe ouvrière, dans chaque pays impérialiste, se dressera contre sa propre bourgeoisie. Gaza a instauré la norme. L’Iran montre l’échelle. La prochaine cible peut être n’importe qui — y compris nous. Face à cette réalité, la question n’est plus : faut-il envoyer une flottille ? La question est : faut-il renverser l’impérialisme ? Et si la réponse est oui — alors tout le reste en découle. L’humanitaire sans lutte de classe ne protège personne. Il désarme les peuples et prépare leur défaite. Seul le défaitisme révolutionnaire — la lutte contre son propre impérialisme, dans chaque pays, par les travailleurs eux-mêmes — ouvre une issue.
C’est cette politique que défendaient Lénine et les bolcheviks. C’est cette politique que défendait l’Internationale communiste avant sa dégénérescence stalinienne. C’est cette politique que défendait Trotsky avant que la Quatrième Internationale ne dégénère. C’est cette politique qu’il faut reconstruire.



