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Rosa Luxemburg (Thèse, 1898) - Le développement industriel de la Pologne : Conclusion

dimanche 23 novembre 2025

Dans sa Thèse remarquable, à notre connaissance jamais traduite en français (voir le début ici), Rosa Luxemburg "démontre" que le "développement des forces productives" rend utopique et réactionnaire toute restauration d’une Pologne indépendante. Lénine était d’accord avec RL sur ce point, mais en désaccord total lorsque RL en concluait qu’il fallait supprimer le slogan du droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes. Lénine avait raison sur ce point, mais sa décision de 1920 de faire entrer l’Armée rouge en Pologne fut une erreur de ce point de vue, voir à ce propos Ma vie. La discussion sur la question polonaise est loin d’être terminée !

Notre tâche est terminée. Nous pensons pouvoir conclure de ce qui précède que toutes les craintes pour l’avenir de l’industrie polonaise – dans la mesure où elles se rapportent au moins à la menace que fait peser le gouvernement russe – sont tout à fait infondées et ne représentent rien d’autre qu’une copie superficielle et sans esprit critique des querelles intestines entre les entrepreneurs de Łódź et ceux de Moscou. Si l’on examine la situation de plus près, on en arrive à la conclusion que non seulement la Pologne n’est pas sur le point de se séparer de la Russie sur le plan économique, mais que les tendances inhérentes à la nature même de la grande production capitaliste la lient chaque année davantage à la Russie sur le plan économique. C’est une loi immanente du mode de production capitaliste qu’il tend à relier progressivement les endroits les plus éloignés les uns des autres sur le plan matériel, à les rendre économiquement dépendants les uns des autres et, finalement, à transformer le monde entier en un seul mécanisme de production solidement intégré. Cette tendance est naturellement plus forte au sein d’un même État, à l’intérieur des mêmes frontières politiques et douanières. Le développement capitaliste de la Pologne et de la Russie a donné les mêmes résultats. Tant que les deux pays étaient principalement agricoles, c’est-à-dire jusqu’aux années 1860, ils sont restés économiquement étrangers l’un à l’autre et constituaient chacun un ensemble fermé avec des intérêts économiques particuliers. Cependant, depuis que la production industrielle a commencé à grande échelle ici et là, depuis que l’économie naturelle a cédé la place à l’économie monétaire, depuis que l’industrie est devenue un facteur déterminant dans la vie sociale des deux pays, l’isolement de leur existence matérielle s’estompe de plus en plus. Les échanges et la division du travail ont tissé mille liens entre la Russie et la Pologne, et les intérêts économiques multiples se sont tellement entremêlés que les économies polonaise et russe ne forment plus aujourd’hui qu’un mécanisme complexe.

Le processus décrit se reflète de manière très différente dans la conscience des différents acteurs de la vie publique polonaise. Le gouvernement russe y voit un outil au service de ses plans de domination, estimant ainsi avoir soumis la Pologne à jamais à son pouvoir discrétionnaire et avoir fondé un empire despotique millénaire. La bourgeoisie polonaise y voit le fondement de sa propre domination de classe dans le pays et une source inépuisable d’enrichissement ; elle se berce des plus doux rêves d’avenir à l’idée de l’Asie et croit pouvoir y bâtir un empire millénaire du capital. Enfin, les différents éléments nationalistes de la société polonaise considèrent l’ensemble du processus social comme un seul et même grand malheur national qui anéantit sans pitié leurs espoirs de reconstruction d’un État polonais indépendant. Ils sentent instinctivement la puissance des liens économiques que le capitalisme a créés entre la Pologne et la Russie, et, sans pouvoir réellement arrêter ce processus fatal, ils le renversent au moins dans leur imagination, s’accrochant désespérément à tout semblant et attendant du gouvernement russe lui-même qu’il détruise de ses propres mains le développement capitaliste détesté de la Pologne et rétablisse ainsi le nationalisme.

Nous pensons que le gouvernement russe, la bourgeoisie polonaise et les nationalistes polonais sont tous aveuglés dans la même mesure et que le processus de fusion capitaliste entre la Pologne et la Russie comporte encore un aspect dialectique important qu’ils négligent complètement. Ce processus engendre en effet en son sein même le moment où les intérêts du développement du capitalisme en Russie entreront en contradiction avec la forme absolue du gouvernement et où le pouvoir tsariste périra sous le poids de sa propre œuvre. Tôt ou tard, l’heure viendra où la bourgeoisie polonaise et russe, aujourd’hui si choyée par le gouvernement tsariste, se lassera de son avocat politique – l’absolutisme – et mettra le roi en échec. Mais le processus capitaliste avance inexorablement vers le moment où le développement des forces productives deviendra incompatible avec la domination du capital dans l’Empire russe et où l’économie marchande privée sera remplacée par un nouvel ordre social fondé sur une production coopérative planifiée. Les bourgeoisies polonaise et russe accélèrent ce moment en unissant leurs forces, car elles ne peuvent faire un pas en avant sans grossir et faire avancer les rangs de la classe ouvrière polonaise et russe. La fusion capitaliste de la Pologne et de la Russie produit comme résultat final ce qui est ignoré dans une égale mesure par le gouvernement russe, la bourgeoisie polonaise et les nationalistes polonais : l’union du prolétariat polonais et russe pour former le futur syndic lors de la faillite, d’abord du pouvoir tsariste russe, puis du pouvoir capitaliste polono-russe.

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