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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Face &#224; la mont&#233;e de la guerre mondiale due &#224; l'effondrement du capitalisme, faut-il &#234;tre pacifiste ?</title>
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		<dc:creator>Alex, Waraa</dc:creator>


		<dc:subject>Guerre War</dc:subject>
		<dc:subject>Palestine</dc:subject>
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		<dc:subject>Arm&#233;nie</dc:subject>
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		<dc:subject>Voix des Travailleurs</dc:subject>

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&lt;p&gt;Face &#224; la mont&#233;e de la guerre mondiale due &#224; l'effondrement du capitalisme, faut-il &#234;tre pacifiste ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Un nouvel &#233;pisode de guerre, entre Isra&#235;l et le groupe arm&#233; palestinien Hamas, ensanglante le Proche-Orient. Moins d'un mois apr&#232;s l'attaque de l'Azerba&#239;djan contre la population arm&#233;nienne du Haut-Karabagh. L'Azerba&#239;djan &#233;tait arm&#233;, en grande partie, par Isra&#235;l ! Cette pouss&#233;e de l'Azerba&#239;djan participe &#224; l'encerclement de la Russie et de l'Iran. L'expulsion d&#233;finitive d'Arm&#233;niens (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique150" rel="directory"&gt;16- EDITORIAUX DE LA VOIX DES TRAVAILLEURS&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot121" rel="tag"&gt;Palestine&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot246" rel="tag"&gt;Arm&#233;nie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot296" rel="tag"&gt;Imp&#233;rialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot321" rel="tag"&gt;Voix des Travailleurs&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Face &#224; la mont&#233;e de la guerre mondiale due &#224; l'effondrement du capitalisme, faut-il &#234;tre pacifiste ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un nouvel &#233;pisode de guerre, entre Isra&#235;l et le groupe arm&#233; palestinien Hamas, ensanglante le Proche-Orient. Moins d'un mois apr&#232;s l'attaque de l'Azerba&#239;djan contre la population arm&#233;nienne du Haut-Karabagh. L'Azerba&#239;djan &#233;tait arm&#233;, en grande partie, par Isra&#235;l ! Cette pouss&#233;e de l'Azerba&#239;djan participe &#224; l'encerclement de la Russie et de l'Iran. L'expulsion d&#233;finitive d'Arm&#233;niens &#034;chr&#233;tiens&#034; du Haut-Karabagh, par les &#034;musulmans&#034; Azeris avec la complicit&#233; des imp&#233;rialismes Europ&#233;ens et Nord-am&#233;ricains par l'interm&#233;diaire de leur alli&#233; ind&#233;fectible Isra&#235;l, du pilier de l'OTAN qu'est la Turquie, a &#233;t&#233; masqu&#233; en France derri&#232;re des &#034;protestations humanitaires&#034; du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des guerres, en Ukraine, au Niger, en Azerba&#239;djan, en Isra&#235;l , en Syrie, apparaissent de plus en plus comme des &#233;pisodes sur diff&#233;rents th&#233;&#226;tres d'une seule et m&#234;me guerre qui peut devenir ouvertement mondiale &#224; tout instant, puisqu'elles impliquent toutes les m&#234;mes puissances rivales : OTAN, France, Russie, Iran, USA, Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est le blocage du capitalisme mondial depuis 2008, les rivalit&#233;s entre puissances imp&#233;rialistes (USA contre Allemagne et Chine), bref des guerres de l'&#232;re imp&#233;rialiste du capitalisme auxquelles nous faisons face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Hamas parti bourgeois d'extr&#234;me-droite qui se cache derri&#232;re un discours religieux n'est qu'un outil politique pour maintenir la dictature de la bourgeoisie palestinienne contre les prol&#233;taires de la bande de Gaza. Les interpr&#233;tations nationalistes, religieuses, anti-terroristes, ou climatiques de ces guerres, n'&#233;clairent en rien les prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la compr&#233;hension des luttes des classes, et des politiques de l'imp&#233;rialisme qui nous permettront de comprendre et d'agir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est n&#233;cessaire, pour cela, de s'armer contre le programme que la bourgeoisie propose en permanence depuis 1914 &#224; la classe ouvri&#232;re face &#224; ces guerres, locales ou mondiales, inter-imp&#233;rialistes ou coloniales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conf&#233;rence anti-guerre de Kienthal, en 1916, organis&#233;e par des militant socialistes du mouvement ouvrier contre l'Union sacr&#233;e, approuva une r&#233;solution dont un des passages peut servir de base &#224; la r&#233;flexion des travailleurs conscients d'aujourd'hui :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Les projets tendant &#224; supprimer les dangers de guerre par la limitation g&#233;n&#233;rale des armements, par l'arbitrage obligatoire ne sont que pures utopies. Ils supposent au pr&#233;alable la reconnaissance des droits et une force mat&#233;rielle capable de pr&#233;valoir sur les int&#233;r&#234;ts antagonistes des Etats. Un tel droit et une telle autorit&#233; n'existent pas, et le d&#233;veloppement du capitalisme qui aggrave encore les antagonismes entre les bourgeoisies des diff&#233;rents pays ou de leurs coalitions, ne permet pas l'av&#232;nement d'un tel droit et d'une telle autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travailleurs doivent repousser les propositions fantaisistes du Pacifisme bourgeois ou socialiste. Les pacifistes remplacent les vieilles illusions par de nouvelles et cherchent &#224; mettre le prol&#233;tariat au service de ces illusions.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont ces nouvelles illusions du pacifisme bourgeois ou socialiste ? C'est directement ou par l'interm&#233;diaire des organisations politiques et syndicales ouvertement r&#233;formistes (PS, PC, LFI, CGT, CFDT, SUD), ou ex-r&#233;volutionnaires converties aux &#233;lections (LO, NPA) que la bourgeoisie s'exprime, fournissant &#224; ces organisations des institutions moulins &#224; paroles afin qu'ils d&#233;versent leur propagande sur les travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie vient d'ailleurs de fonder un nouveau &#034;Journal du dimanche&#034;, La Tribune, dont le premier num&#233;ro est sorti le jour du d&#233;clenchement de l'op&#233;ration du Hamas. Il suffit de l'ouvrir pour y trouver le programme bourgeois des r&#233;formistes : les diff&#233;rentes modalit&#233;s du pacifisme bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les syndicats d&#233;tournent les travailleurs des questions de politique &#233;trang&#232;re &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers la construction de la journ&#233;e internationale des travailleurs du 1er mai, l'internationalisme prol&#233;tarien marqua la naissance du mouvement ouvrier massif incarn&#233; par la II-&#232;me internationale (1889-1914). Le journal &lt;i&gt;La Tribune&lt;/i&gt; offre un encadr&#233; en premi&#232;re page, ainsi que deux pages int&#233;rieures &#224; mesdames. M. L&#233;on (CFDT) et S. Binet (CGT), cheffes des deux grandes conf&#233;d&#233;rations syndicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors que la une du journal est une large photo d'un palestinien se photographiant devant un char isra&#233;lien comme troph&#233;e, avec en titre &#034;La guerre qui sid&#232;re&#034;, les deux syndicalistes ne disent pas un mot dans ce m&#234;me journal, sur cette guerre qui fait la une de tous les media du monde, dont des millions de travailleurs discuteront dans les jours &#224; venir. Ce type d'&#233;v&#233;nement qui fa&#231;onne pour des mois, voire des ann&#233;es, la fa&#231;on dont la jeunesse, les travailleurs, vont voir le monde, est ignor&#233; par ces deux dirigeantes ! Elles sont dans la ligne du syndicalisme d&#233;fini par la r&#233;publique bourgeoise dans la loi de 1884 : les syndicats doivent d&#233;fendre les salaires et autres int&#233;r&#234;ts purement &#233;conomiques des travailleurs, mais s'abstenir de faire de la politique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le pacifisme renonce &#224; la lutte des classes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la Conf&#233;rence sociale du 16 octobre organis&#233;e par le pr&#233;sident Macron, que la CGT et la CFDT ont en ligne de mire. La manifestation qui la pr&#233;c&#233;dera le 13 octobre est le contraire le l'action directe, c'est-&#224;-dire d'une lutte classe contre classe contre le patronat. L'objectif des manifestations est comme toujours de faire pression sur les institutions bidons de la &lt;i&gt;R&#233;publique sociale&lt;/i&gt;, comme cette Conf&#233;rence sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type de pression que proposent les r&#233;formistes est bien illustr&#233; par S. Binet de la CGT dans ce num&#233;ro 1 de &lt;i&gt;La Tribune&lt;/i&gt; : elle ne s'oppose pas aux baisses de salaires que sont les &#034;exon&#233;rations de charge&#034;, elle s'adresse au gouvernement pour qu'il fasse &#034;jouer le jeu &#034; au patronat : &lt;i&gt;Il faut conditionner les 200 milliards d'euros d'aide publique dont b&#233;n&#233;ficient chaque ann&#233;e les entreprises&lt;/i&gt;. La CGT n'est pas pour supprimer ces 200 milliards pour les verser aux salari&#233;s auxquels ils appartiennent : la CGT va s'adresser &#224; Macron, l'homme de paille de la finance, pour que ces 200 milliards soient &#034;conditionn&#233;s&#034; ! Le nouveau journal bourgeois &lt;i&gt;La Tribune&lt;/i&gt; a bien raison, de son point de vue, d'avoir invit&#233; S. Binet cheffe de la CGT pour son num&#233;ro 1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces moulins &#224; paroles comme la Conf&#233;rence sociale, les organisations syndicales qui y participent, le NPA appelle &#224; les soutenir, faisant semblant s'y m&#234;ler &#034;la lutte&#034; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les directions syndicales appellent &#224; une journ&#233;e de mobilisation le 13 octobre, pour les salaires. C'est plus que n&#233;cessaire. Ce sera une occasion d'imposer notre pr&#233;sence et nos revendications :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 400 &#224; 500 euros d'augmentation de salaire pour toutes et tous ;&lt;br class='autobr' /&gt; pas un salaire, pension de retraite ou allocation au-dessous de 2000 euros net ;&lt;br class='autobr' /&gt; lorsque les prix augmentent, les salaires et pensions doivent automatiquement suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soyons nombreux en gr&#232;ve et en manifestation ce jour-l&#224;. Que la conf&#233;rence sociale commence un peu plus t&#244;t que pr&#233;vu&#8230; avec quelques millions d'invit&#233;s-surprise !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le NPA a h&#226;te que &#034;la conf&#233;rence sociale commence un peu plus t&#244;t&#034; ! et veut faire croire qu'une manifestation massive pourra influencer cette Conf&#233;rence, bien qu'on sorte d'un mouvement contre la r&#233;forme des retraites o&#249; de telles manifestations n'ont rien donn&#233;. De plus, on voit que le NPA se limite &#224; des revendications &#233;conomiques, conform&#233;ment au programme du syndicalisme bourgeois de 1884, n'y ajoutant aucun slogan sur la guerre, aucune revendication politique, ne serait-ce que l'abolition des imp&#244;ts indirects, comme les taxes sur les carburants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lutte Ouvri&#232;re d&#233;fend exactement le m&#234;me type de syndicalisme apolitique. Ainsi, alors que cette organisation &#233;crit justement &#224; propos de l'offensive du Hamas :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le Hamas a d&#233;clench&#233; une op&#233;ration militaire contre Isra&#235;l. Mais la guerre de colonisation faite au peuple palestinien est permanente. Elle est aggrav&#233;e par le gouvernement d'extr&#234;me droite d'Isra&#235;l qui promet que &#171; l'ennemi paiera un prix sans pr&#233;c&#233;dent &#187;, l'ennemi &#233;tant toute la population palestinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Isra&#233;liens payent le prix de la politique de terrorisme d'&#201;tat permanent d'Isra&#235;l : un peuple qui en opprime un autre ne peut pas &#234;tre un peuple libre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est la manifestation du 13 et la Conf&#233;rence sociale du 16 qui restent les seules perspectives, sans que le Niger, le Haut-Karabagh, la guerre en Isra&#235;l, la 3&#232;me guerre mondiale qui se pr&#233;pare ne fassent partie des questions centrales de toute manifestation ouvri&#232;re :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Macron a annonc&#233; la tenue d'une conf&#233;rence sociale le 16 octobre pour discuter des bas salaires avec les organisations syndicales. Rien de consistant ne sortira de ces nouvelles discussions. Pour ne donner aucune illusion aux travailleurs, le gouvernement a d&#233;j&#224; annonc&#233; que les th&#232;mes de la conf&#233;rence sociale seraient limit&#233;s aux &#171; minima conventionnels, classifications et d&#233;roul&#233;s de carri&#232;re &#187;, aux &#171; temps partiels et contrats courts &#187;, et enfin aux &#171; exon&#233;rations de cotisations, primes d'activit&#233; et tassement des r&#233;mun&#233;rations &#187;. S'il sera question des minima de branche qui, en raison de la hausse du smic, se retrouvent m&#233;caniquement en dessous de celui-ci, les salaires des millions de travailleurs ne seront m&#234;me pas abord&#233;s. Cela n'emp&#234;chera pas les organisations syndicales de participer &#224; ces simulacres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles que soient les limites de l'appel syndical &#224; la mobilisation du 13 octobre, les travailleurs r&#233;volt&#233;s par la guerre sociale que le patronat leur m&#232;ne, peuvent et doivent s'en servir, pour mettre en avant leurs propres revendications, et pour discuter de la n&#233;cessit&#233; d'en finir avec ce syst&#232;me capitaliste fauteur de mis&#232;re et de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Donc, d'apr&#232;s Lutte ouvri&#232;re (LO), la Conf&#233;rence sociale du 16 serait une &#034;mascarade&#034; &#224; laquelle participent les organisations syndicales, ce qui est bien vrai, mais la manifestation du 13 qui en est une au m&#234;me titre, ne l'est pas du tout pour LO ! C'est une copie de la position des deux NPAs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LO reconna&#238;t certes les &#034;limites&#034; de cette journ&#233;e du 13, mais ne pr&#233;cise pas aux travailleurs quelles sont ces &#034;limites&#034;, gardant l'air myst&#233;rieux d'un savant &#034;qui sait tout&#034; mais &#034;ne peux rien dire&#034;. Or les limites de cette journ&#233;e du 13 sont celles sp&#233;cifi&#233;es par la loi de 1884 sur les syndicats : ces syndicats peuvent d&#233;fendre les &#034;int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques des travailleurs&#034; (le slogan favori de LO vient donc lui-m&#234;me de cette loi !), mais ne doivent pas mettre en avant des revendications politiques. Les limites de la CGT et de la CFDT sont celles de la collaboration de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut &#234;tre le fait que des militants de LO sont en plein dans les &#233;lections professionnelles sur des listes CGT et CFDT explique les &#034;limites&#034; du programme de LO. Pour LO, cette mascarade que sera la manif du 13 octobre, les travailleurs &#034;peuvent et doivent s'en servir&#034; ! Mais pas s'en servir pour faire de la politique : LO ne souhaite pas mettre au centre de cette manifestation la guerre palestinienne, la question des troupes fran&#231;aises au Niger, au Tchad etc. C'est vaguement &#034;la guerre&#034; en g&#233;n&#233;ral, que LO d&#233;nonce dans son appel &#224; la manifestation du 13, un terme bien vague, typique du pacifisme bourgeois, qui d&#233;nonce toute guerre ... sauf celles organis&#233;es par son imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant les r&#233;volutionnaires ne d&#233;noncent pas toutes les guerres. Le capitalisme engendre une lutte de classe qui aboutira, nous le souhaitons, &#224; la dictature du prol&#233;tariat, qui est une guerre, la seule guerre juste : celle des opprim&#233;s pour mettre fin &#224; la division de la soci&#233;t&#233; en classes et &#224; toute oppression sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme est certes &#034;fauteur de guerre&#034; : fauteur des guerres imp&#233;rialistes que nous combattons, mais pour les transformer en guerre civile. Cette guerre civile, la r&#233;volution prol&#233;tarienne, nous ne la d&#233;plorons pas, nous la pr&#233;parons pour la gagner. Le capitalisme est &#034;fauteur&#034; de la guerre sociale menant &#224; une r&#233;volution socialiste, c'est le seul r&#244;le &#034;progressiste&#034; qui lui reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant que la CGT et la CFDT, autant que LFI, LO et le NPA encouragent les travailleurs &#224; ne pas s'occuper de politique &#233;trang&#232;re dans les gr&#232;ves ou manifestations. C'est une forme du pacifisme bourgeois : l'abstention, la passivit&#233; face aux guerres qui ont lieu ou se pr&#233;parent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Le pacifisme r&#233;formiste passe par les &#233;lections bourgeoises&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que certains media bourgeois se d&#233;chainent contre LFI et le NPA, les accusant de complicit&#233; avec le terrorisme, ces media font une publicit&#233; imm&#233;rit&#233;e &#224; ces partis, les d&#233;signant comme les organisations que doivent soutenir tous les travailleurs solidaires des palestiniens contre Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ces partis sont pacifistes face aux institutions de la bourgeoisie fran&#231;aise : ils appellent les travailleurs &#224; se &#034;rebeller&#034;, &#224; d&#233;fendre les palestiniens ... par les &#233;lections dans les instituions bourgeoises. Le NPA, concernant la guerre en Isra&#235;l, s'en remet aux institutions internationales comme l'ONU, &#224; de futurs gouvernements de la gauche bourgeoise :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le NPA ne se joint pas &#224; la litanie des appels &#224; la pr&#233;tendue &#8220;d&#233;sescalade&#8221;. En effet, la guerre contre les PalestinienNEs dure depuis 75 ans, et la gauche devrait se rappeler de la n&#233;cessaire solidarit&#233; avec les luttes de r&#233;sistances contre l'oppression et l'occupation. (...) Nous soutenons l'exigence de sanctions internationales contre les crimes de guerre et d'apartheid d'Isra&#235;l, celles-ci &#233;tant encore plus n&#233;cessaires aujourd'hui face &#224; la violence et la haine de la classe dirigeante actuelle en Isra&#235;l. Enfin nous rappelons que c'est bien l'absence de sanctions et plus g&#233;n&#233;ralement l'occupation, l'extension de la colonisation et l'apartheid, qui sont responsables de cette situation&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le NPA fait appel &#224; cette gauche gouvernementale, qui a particip&#233; &#224; tous les massacres coloniaux, y compris ceux des Palestiniens par la gauche travailliste en Israel ! La politique &#233;trang&#232;re du NPA, c'est celle du Cartel des gauches qui dans les ann&#233;es 20 &#233;crasa les Syriens et les Marocains, celle de L&#233;on Blum qui apr&#232;s avoir soutenu la boucherie imp&#233;rialiste en 1914 emprisonna en 1936 les Alg&#233;riens anti-coloniaux. Sans parler du g&#233;nocide de 1994 au Rwanda sous le pouvoir de Mitterrand et V&#233;drine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le pacifisme cherche la protection de son imp&#233;rialisme, au lieu de le combattre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une forme de pacifisme bourgeois qui ne peut exister que dans les m&#233;tropoles imp&#233;rialistes comme la France et Isra&#235;l est la protection propos&#233;e la bourgeoisie imp&#233;rialiste &#224; sa population : laissez nous massacrer les autres peuples, nous vous &#233;pargnerons. Mais cette politique d&#233;stabilise la domination d'un imp&#233;rialisme qui subit une d&#233;faite militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'op&#233;ration dite &#034;D&#233;luge d'Al-Aqsa&#034; lanc&#233;e samedi 7 octobre par le Hamas en est un exemple. &lt;i&gt;La Tribune&lt;/i&gt; &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;L'attaque a surpris tout le monde . Par son ampleur, sa violence et sa minutieuse pr&#233;paration qui a vu des commandos des Brigades Al-Qassam, la branche arm&#233;e du Hamas, franchir la fronti&#232;re depuis Gaza par terre. , par mer et par air. Le renseignement isra&#233;lien int&#233;rieur (Shin Beth) et ext&#233;rieur (Mossad) n'a rien vu venir&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduction : c'est un revers militaire, une d&#233;faite politique que subit cette base avanc&#233;e de l'imp&#233;rialisme US qu'est l'Etat d'Israel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitants d'Isra&#235;l ne font que subir ce que fait subir leur arm&#233;e quotidiennement aux Palestiniens : un peuple qui en opprime un autre ne peut &#234;tre un peuple libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;faite d'Isra&#235;l est analogue &#224; la d&#233;faite qu'a subi l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais au Mali, Niger, pays dont l'arm&#233;e fran&#231;aise a &#233;t&#233; chass&#233;e par les populations et gouvernements locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les centaines de morts Isra&#233;liens annonc&#233;s sont un manquement au pacte implicite que les bourgeoisies imp&#233;rialistes passent avec leur population : ne contestez pas notre tutelle politique, en &#233;change, soyez heureux d'&#234;tre des prot&#233;g&#233;s de l'imp&#233;rialisme pro-USA, comparez votre sort &#224; celui que nous r&#233;servons aux populations des pays domin&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
La population fran&#231;aise ne subit pas le m&#234;me sort que celles d'Afrique ou d'Ukraine, m&#234;me si la pauvret&#233; s'&#233;tend en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des plus gros mensonges politiques des r&#233;formistes en France est donc de nier l'existence de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais, emp&#234;chant ainsi la classe ouvri&#232;re de le combattre. Le PS depuis 1914, le PC depuis 1935, sont ouvertement patriotes et d&#233;fenseur du capitalisme fran&#231;ais, donc de sa section imp&#233;rialiste incarn&#233;e par les grands groupes industriels et financiers. Mais &#224; l'extr&#234;me-gauche &#233;lectoraliste (LO, les deux NPAs) on ne trouve aucune politique anti-imp&#233;rialiste. L'astuce de N. Arthaud est de pr&#233;tendre que &#034;nous sommes tous des travailleurs&#034;, en France ou en Afrique ; nous aurions donc les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts. Cette extr&#234;me-gauche nie la situation diff&#233;rente des deux types de pays : les pays imp&#233;rialistes oppresseurs, et les pays domin&#233;s par l'imp&#233;rialisme. N. Arthaud sous entend donc : que les travailleurs de France luttent contre la bourgeoisie fran&#231;aise, que les travailleurs maliens luttent contre la bourgeoise du Mali, et tout ira bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pire, cette extr&#234;me-gauche devenue &#233;lectoraliste, faute de d&#233;noncer l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais, se donne une dimension anti-imp&#233;rialiste en d&#233;non&#231;ant les imp&#233;rialismes rivaux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'aucun des ces partis d'extr&#234;me-gauche n'a &#233;crit noir sur blanc : troupes fran&#231;aises hors du Niger ! Imp&#233;rialisme fran&#231;ais hors de Mayotte !, LO et le NPA d&#233;noncent r&#233;guli&#232;rement la Russie, ennemi &#034;officiel&#034; des imp&#233;rialismes occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On lit par exemple dans le tract &#233;lectoral en vue des &#233;lections europ&#233;ennes de 2024, d'un des deux NPAs :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Troupes russes, hors d'Ukraine ! Le NPA d&#233;fendra le droit du peuple ukrainien &#224; disposer de son sort, par la fraternisation entre les peuples ukrainiens et russes contre Poutine et son syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Troupes fran&#231;aises hors du Niger et de Mayotte ! n'est pas un slogan du NPA !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces appels du NPA, qu'on retrouve chez LO, &#224; la fraternisation entre les soldats &#233;trangers, sans jamais appeler les soldats fran&#231;ais &#224; fraterniser avec ceux du Mali, du Niger contre les g&#233;n&#233;raux fran&#231;ais et maliens , contre le Pr&#233;sident Macron est un des poncifs du pacifisme bourgeois : appeler &#224; toutes les r&#233;volutions dans les arm&#233;e adverses, pas dans la notre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes patriotes comme L&#233;on Blum qui en 1914 entr&#232;rent au gouvernement saluaient toute r&#233;bellion de soldats dans l'arm&#233;e allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre les guerres imp&#233;rialistes en Afrique, en Palestine, en Ukraine, la seule r&#233;ponse est : dictature du prol&#233;tariat &#224; Paris, Kiev, Moscou, J&#233;rusalem et Gaza ! Pour le pouvoir des prol&#233;taires contre les dictatures bourgeoises des Macron, Poutine, Zelenski, du Hamas ou de Netanyahou.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Rosa Luxemburg et la question arm&#233;nienne</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article6437</link>
		<guid isPermaLink="true">https://matierevolution.fr/spip.php?article6437</guid>
		<dc:date>2022-03-06T23:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Rosa Luxemburg</dc:subject>
		<dc:subject>Turquie</dc:subject>
		<dc:subject>Arm&#233;nie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Rosa Luxembourg - La social-d&#233;mocratie et les luttes nationales en Turquie &lt;br class='autobr' /&gt;
I : La situation turque &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la presse du parti, on rencontre trop souvent la tentative de repr&#233;senter les &#233;v&#233;nements de Turquie comme un pur produit du jeu des intrigues diplomatiques, notamment du c&#244;t&#233; russe. [A] Pendant un temps, on pouvait m&#234;me rencontrer des voix dans la presse qui soutenaient que les outrages turcs &#233;taient principalement une invention, que les Bashi-Bazouks &#233;taient de v&#233;ritables mod&#232;les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot89" rel="tag"&gt;Rosa Luxemburg&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot116" rel="tag"&gt;Turquie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot246" rel="tag"&gt;Arm&#233;nie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Rosa Luxembourg - La social-d&#233;mocratie et les luttes nationales en Turquie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;I : La situation turque&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la presse du parti, on rencontre trop souvent la tentative de repr&#233;senter les &#233;v&#233;nements de Turquie comme un pur produit du jeu des intrigues diplomatiques, notamment du c&#244;t&#233; russe. [A] Pendant un temps, on pouvait m&#234;me rencontrer des voix dans la presse qui soutenaient que les outrages turcs &#233;taient principalement une invention, que les Bashi-Bazouks &#233;taient de v&#233;ritables mod&#232;les chr&#233;tiens, et que les r&#233;voltes des Arm&#233;niens &#233;taient l'&#339;uvre d'agents pay&#233;s. avec des roubles russes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui frappe surtout dans cette position, c'est qu'elle n'est en rien fondamentalement diff&#233;rente du point de vue bourgeois. Dans les deux cas, nous avons la r&#233;duction des grands ph&#233;nom&#232;nes sociaux &#224; divers &#171; agents &#187;, c'est-&#224;-dire aux actions d&#233;lib&#233;r&#233;es des bureaux diplomatiques. De la part des politiciens bourgeois, de tels points de vue ne sont, bien s&#251;r, pas surprenants : ces gens font effectivement l' histoire dans ce domaine, et donc le fil le plus mince d'une intrigue diplomatique a une grande importance pratique pour la position qu'ils prennent &#224; l'&#233;gard de court -int&#233;r&#234;ts &#224; terme. Mais pour la social-d&#233;mocratie, qui &#224; l'heure actuelle ne fait qu'&#233;lucider&#233;v&#233;nements de la sph&#232;re internationale, et qui se pr&#233;occupe avant tout de faire remonter les ph&#233;nom&#232;nes de la vie publique &#224; des causes mat&#233;rielles plus profondes, la m&#234;me politique appara&#238;t comme tout &#224; fait vaine. Au contraire, en politique &#233;trang&#232;re comme en politique int&#233;rieure, la social-d&#233;mocratie peut adopter sa propre position, qui dans les deux domaines doit &#234;tre d&#233;termin&#233;e par les m&#234;mes points de vue, &#224; savoir par les conditions sociales internes du ph&#233;nom&#232;ne en question, et par nos principes g&#233;n&#233;raux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors comment se pr&#233;sentent ces conditions au regard des luttes nationales en Turquie qui nous concernent ici ? Jusqu'&#224; r&#233;cemment dans une partie de la presse, la Turquie &#233;tait encore pr&#233;sent&#233;e comme un paradis o&#249; &#171; les diff&#233;rentes nationalit&#233;s coexistaient pacifiquement depuis des centaines d'ann&#233;es &#187;, &#171; poss&#233;daient l'autonomie la plus compl&#232;te &#187;, et o&#249; seule l'ing&#233;rence de la diplomatie europ&#233;enne avait cr&#233;&#233; artificiellement le m&#233;contentement , en persuadant les heureux peuples de Turquie qu'ils sont opprim&#233;s, et en m&#234;me temps en emp&#234;chant l'agneau innocent d'un sultan de mener &#224; bien ses &#171; r&#233;formes maintes fois accord&#233;es &#187;. (1)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces affirmations sont fond&#233;es sur une vaste ignorance des conditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'au d&#233;but du si&#232;cle pr&#233;sent, la Turquie &#233;tait un pays d'&#233;conomie de troc, dans lequel chaque nationalit&#233;, chaque province et chaque communaut&#233; vivait sa propre existence s&#233;par&#233;e, supportait patiemment les souffrances auxquelles elle &#233;tait habitu&#233;e et formait la v&#233;ritable base d'un despotisme oriental. Ces conditions, si oppressantes qu'elles fussent, se distinguaient pourtant par une grande stabilit&#233;, et pouvaient donc survivre longtemps sans provoquer de r&#233;bellion de la part des peuples assujettis. Depuis le d&#233;but du si&#232;cle, tout cela a consid&#233;rablement chang&#233;. Secou&#233;e par le conflit avec les &#201;tats forts et centralis&#233;s d'Europe, mais surtout menac&#233;e par la Russie, la Turquie s'est trouv&#233;e contrainte d'introduire des r&#233;formes int&#233;rieures, et cette n&#233;cessit&#233; a trouv&#233; son premier repr&#233;sentant en la personne de Mahmud II.[Sultan ottoman (1808-1839)]. Les r&#233;formes ont aboli le gouvernement f&#233;odal et ont introduit &#224; sa place une bureaucratie centralis&#233;e, une arm&#233;e permanente et un nouveau syst&#232;me financier. Les r&#233;formes modernes, comme toujours, impliquaient des co&#251;ts &#233;normes, et traduites dans le langage des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels de la population, elles &#233;quivalaient &#224; une augmentation colossale de l'imp&#244;t public. Des droits indirects &#233;lev&#233;s, per&#231;us sur chaque t&#234;te de b&#233;tail et chaque paille, des droits de douane, des droits de timbre et des taxes sur les spiritueux, une d&#238;me du gouvernement avec un suppl&#233;ment p&#233;riodique chaque trimestre, puis un imp&#244;t direct sur le revenu, qui s'&#233;levait &#224; 30 pour cent. dans les villes et 40 % &#224; la campagne, et avec elle un imp&#244;t tenant lieu de service militaire pour les chr&#233;tiens, et enfin des services plus obligatoires &#8212; c'est d&#233;sormais ainsi que le peuple doit payer les d&#233;penses de l'&#201;tat r&#233;form&#233;.Mais c'est seulement le syst&#232;me particulier de gouvernement qui existe en Turquie qui donne une id&#233;e vraie des charges qui sont support&#233;es. Dans un &#233;trange m&#233;lange de principes modernes et m&#233;di&#233;vaux, il se compose d'un nombre immense d'autorit&#233;s administratives, de cours et d'assembl&#233;es, qui sont li&#233;es &#224; la capitale de mani&#232;re extr&#234;mement centralis&#233;e dans leur conduite ; mais en m&#234;me temps, toutes les positions publiques sontde facto v&#233;nal, et ne sont pas pay&#233;s par le gouvernement central, mais sont principalement financ&#233;s par les revenus de la population locale - une sorte de b&#233;n&#233;fice bureaucratique. Ainsi le pacha peut s'envoler la province &#224; sa guise, pourvu qu'il envoie la plus grosse somme d'argent possible &#224; Istanbul ; ainsi le cadi (juge) est en vertu de sa charge financ&#233; par des exactions, puisqu'il doit lui-m&#234;me payer un tribut annuel &#224; Constantinople pour sa charge. Le plus important, cependant, est le syst&#232;me de taxation, qui, &#233;tant entre les mains d'un m&#252;lterim , un fermier fiscal, en comparaison de qui l'intendant g&#233;n&#233;ral de l' ancien r&#233;gime fran&#231;aisressemble au Bon Samaritain, se retrouve avec une absence totale de syst&#232;me et de r&#232;gles, et un arbitraire illimit&#233;. Et enfin, entre les mains de la bureaucratie, les services obligatoires sont devenus un moyen d'extorsion et d'exploitation effr&#233;n&#233;es du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident qu'un syst&#232;me de gouvernement ainsi constitu&#233; est fondamentalement diff&#233;rent du mod&#232;le europ&#233;en. Tandis que chez nous le gouvernement central escroque le peuple et maintient ainsi son administration, l&#224;-bas au contraire l'administration escroque le peuple de son propre chef et finance ainsi le gouvernement central. D&#232;s lors, en Turquie, l'administration appara&#238;t comme une classe particuli&#232;re et nombreuse de la population, qui en elle-m&#234;me repr&#233;sente directement un facteur &#233;conomique, et dont l'existence est financ&#233;e par le pillage professionnel du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, et en liaison avec les r&#233;formes, il en r&#233;sulta un changement dans les conditions de propri&#233;t&#233; fonci&#232;re des paysans chr&#233;tiens, l&#224; encore fortement en leur d&#233;faveur par rapport au propri&#233;taire foncier turc. Ce dernier, g&#233;n&#233;ralement un ancien seigneur f&#233;odal, a pu rendre sa charge h&#233;r&#233;ditaire, tout &#224; fait sur le mod&#232;le chr&#233;tien. Quand Spahiluk(la tenure f&#233;odale) fut abolie par la r&#233;forme, et les d&#238;mes qu'ils payaient jusqu'alors aux spahis furent redirig&#233;es vers le tr&#233;sor public, il chercha &#224; s'affirmer en tant que propri&#233;taire foncier ; en cons&#233;quence un nouvel imp&#244;t pour les paysans - la fermage - s'est d&#233;velopp&#233; &#224; c&#244;t&#233; des anciennes d&#238;mes, un imp&#244;t qui s'&#233;levait r&#233;guli&#232;rement &#224; un tiers du produit net apr&#232;s d&#233;duction de la d&#238;me. Pour le paysan chr&#233;tien, il ne restait souvent d'autre salut au milieu de toutes ces choses merveilleuses que de transf&#233;rer un petit lopin de terre per oblationem (comme don conditionnel) &#224; l'&#201;glise musulmane, puis de le r&#233;cup&#233;rer sous forme de fermage dont le loyer &#233;tait d&#251;, mais qui &#233;tait au moins exempt de d&#238;mes. Ainsi, &#224; la fin des ann&#233;es 1870, la main-morte en Turquie repr&#233;sentait plus de la moiti&#233; de toutes les propri&#233;t&#233;s fonci&#232;res cultivables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, les r&#233;formes s'accompagn&#232;rent d'une terrible d&#233;t&#233;rioration des conditions mat&#233;rielles de la population. Mais ce qui les rendait particuli&#232;rement insupportables, c'&#233;tait un &#233;l&#233;ment assez moderne qui s'&#233;tait m&#234;l&#233; &#224; la situation, &#224; savoir l' ins&#233;curit&#233; : le r&#233;gime fiscal irr&#233;gulier, les rapports fluctuants de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, mais surtout l' &#233;conomie mon&#233;taire r&#233;sultant de la transformation de l'imp&#244;t en nature en taxe sur l'argent et le d&#233;veloppement du commerce ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anciennes conditions s'&#233;taient d&#233;t&#233;rior&#233;es et leur stabilit&#233; avait disparu &#224; jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II. La d&#233;sint&#233;gration&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment de l'histoire de la Turquie dont nous avons parl&#233; dans notre article pr&#233;c&#233;dent rappelle, d'une certaine mani&#232;re, la Russie. Mais alors qu'il y a les r&#233;formes apr&#232;s la guerre de Crim&#233;e [B]cr&#233;&#233; &#224; la fois le d&#233;veloppement rapide du capitalisme et une base mat&#233;rielle pour les innovations administratives et financi&#232;res et pour le d&#233;veloppement ult&#233;rieur du militarisme, en Turquie une transformation &#233;conomique correspondant aux r&#233;formes modernes faisait totalement d&#233;faut. Toutes les tentatives de cr&#233;er une industrie indig&#232;ne en Turquie ont &#233;chou&#233;. Les quelques usines fond&#233;es par le gouvernement produisaient des marchandises de mauvaise qualit&#233; et ch&#232;res. L'absence des conditions pr&#233;alables les plus &#233;l&#233;mentaires de l'ordre bourgeois &#8212; la s&#233;curit&#233; des personnes et des biens, au moins l'&#233;galit&#233; formelle devant la loi, un droit civil s&#233;par&#233; du droit religieux, les moyens de communication modernes, etc. impossibilit&#233; absolue. La politique commerciale des &#201;tats europ&#233;ens envers la Turquie va dans le m&#234;me sens,exploiter son impuissance politique pour assurer un march&#233; non prot&#233;g&#233; &#224; ses propres industries. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, &#224; c&#244;t&#233; du commerce, l'usure a &#233;t&#233; la seule manifestation du capital domestique. Economiquement donc, la Turquie resta dans l'agriculture paysanne la plus primitive, dans laquelle, dans bien des cas, les rapports de propri&#233;t&#233; n'avaient m&#234;me pas &#233;limin&#233; leur caract&#232;re semi-f&#233;odal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair qu'une base mat&#233;rielle de l'&#233;conomie mon&#233;taire ainsi constitu&#233;e ne s'&#233;tait pas d&#233;velopp&#233;e parall&#232;lement aux formes de gouvernement et aux imp&#244;ts financiers qui lui &#233;taient associ&#233;s, qu'elle s'en &#233;tait aplatie et, comme elle ne pouvait se d&#233;velopper, elle s'orientait vers un processus de d&#233;sint&#233;gration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;sint&#233;gration de la Turquie est devenue flagrante &#224; deux extr&#234;mes &#224; la fois. D'une part, un d&#233;ficit permanent est apparu dans l'&#233;conomie paysanne. Cela a acquis une expression tangible dans l' usurier, qui &#233;tait devenu un &#233;l&#233;ment organique de la communaut&#233; villageoise, et a indiqu&#233; la suppuration interne des conditions comme un abc&#232;s. Les taux d'int&#233;r&#234;t mensuels de trois pour cent &#233;taient un ph&#233;nom&#232;ne permanent dans les villages turcs, et l'&#233;pilogue r&#233;gulier du drame muet du village &#233;tait la prol&#233;tarisation du paysan, sans qu'il y ait des formes de production disponibles dans le pays qui lui auraient permis d'&#234;tre absorb&#233;. dans une classe ouvri&#232;re moderne, avec pour r&#233;sultat qu'il a trop souvent sombr&#233; dans le lumpen-prol&#233;tariat. Ces ph&#233;nom&#232;nes sont en outre li&#233;s au d&#233;clin de l'agriculture, aux famines d&#233;vastatrices et &#224; la fi&#232;vre aphteuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, il y avait le d&#233;ficit de la tr&#233;sorerie de l'&#201;tat. Depuis 1854, la Turquie avait pris la route des emprunts &#233;trangers sans fin. Les usuriers de Londres et de Paris op&#233;raient dans la capitale tout comme les usuriers arm&#233;niens et grecs op&#233;raient dans les villages. Diriger est devenu de plus en plus difficile, et les gouvern&#233;s sont devenus de plus en plus insatisfaits. Faillite dans la capitale et banqueroute dans les villages ; les r&#233;volutions de palais &#224; Constantinople et les soul&#232;vements populaires dans les provinces &#8211; ce furent les r&#233;sultats ultimes du d&#233;clin interne. Il &#233;tait impossible de trouver une issue &#224; cette situation. Le rem&#232;de n'aurait pu &#234;tre atteint que par une transformation totale de la vie &#233;conomique et sociale, par une transition vers des formes de production capitalistes.Mais il n'existait pas et il n'existe ni la base d'une telle transformation ni une classe sociale qui pourrait se pr&#233;senter comme son repr&#233;sentant. Les &#171; r&#233;formes r&#233;p&#233;t&#233;es &#187; du sultan ne pouvaient &#233;videmment pas lever les difficult&#233;s, puisqu'elles n'&#233;taient n&#233;cessairement que de nouvelles innovations juridiques, qui laissaient la vie sociale et &#233;conomique intacte, et restaient souvent simplement sur le papier, puisqu'elles s'opposaient aux int&#233;r&#234;ts dominants. de l'officialit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Turquie ne peut pas se r&#233;g&#233;n&#233;rer dans son ensemble . D&#232;s le d&#233;part, il se composait de plusieurs terres diff&#233;rentes. La stabilit&#233; du mode de vie, le caract&#232;re autonome des provinces et des nationalit&#233;s avaient disparu. Mais aucun int&#233;r&#234;t mat&#233;riel, aucun d&#233;veloppement commun n'avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; qui p&#251;t leur donner une unit&#233; interne. Au contraire, la pression et la mis&#232;re de l'appartenance commune &#224; l'&#201;tat turc sont devenues de plus en plus grandes. Et ainsi il y avait une tendance naturelle pour les diverses nationalit&#233;s &#224; s'&#233;chapper de l'ensemble, et instinctivement &#224; chercher la voie d'un d&#233;veloppement social plus &#233;lev&#233; dans une existence autonome. Et c'est ainsi que fut prononc&#233;e la sentence historique contre la Turquie : elle &#233;tait au bord de la ruine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si tous les sujets du gouvernement ottoman en venaient &#224; conna&#238;tre la mis&#232;re d'un organisme &#233;tatique en d&#233;composition, et que les divers peuples musulmans &#8211; Druzes, Nazar&#233;ens, Kurdes et Arabes &#8211; se r&#233;voltaient &#233;galement contre le joug turc, la tendance s&#233;paratiste s'&#233;tendait surtout au terres. Ici, le conflit d'int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels co&#239;ncidait souvent avec les fronti&#232;res nationales. Le chr&#233;tien est priv&#233; de son droit, son serment est sans valeur contre un musulman, il ne peut pas porter les armes et, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, il ne peut occuper aucune fonction publique. Mais ce qui est encore plus important, en tant que paysan, il occupe souvent la terre d'un propri&#233;taire terrien musulman, et se fait aspirer par des fonctionnaires musulmans. Au niveau de la base, il y a donc fr&#233;quemment une lutte des classes&#8211; une lutte des petits paysans et fermiers avec la classe des propri&#233;taires terriens et des fonctionnaires, comme par exemple en Bosnie-Herz&#233;govine, o&#249; les conditions rappellent fortement l'Irlande. Ainsi l'opposition produite par la pression &#233;conomique et juridique a trouv&#233; ici une id&#233;ologie toute faite dans les conflits nationaux et religieux. Le m&#233;lange d'&#233;l&#233;ments religieux devait leur donner un caract&#232;re particuli&#232;rement grossier et sauvage. Et ainsi tous les &#233;l&#233;ments &#233;taient r&#233;unis pour cr&#233;er une lutte &#224; mort des nations chr&#233;tiennes avec la Turquie, la lutte des Grecs, des Bosniaques-Herz&#233;govines, des Serbes et des Bulgares. Et maintenant, la s&#233;quence a atteint les Arm&#233;niens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face aux conditions sociales que nous avons bri&#232;vement esquiss&#233;es ici, les pr&#233;tentions que les soul&#232;vements et les luttes nationales en Turquie ont &#233;t&#233; artificiellement produits par des agents du gouvernement russe ne semblent pas plus s&#233;rieuses que les pr&#233;tentions de la bourgeoisie que l'ensemble du travail moderne mouvement est l'&#339;uvre de quelques agitateurs sociaux-d&#233;mocrates. Certes, la dissolution de la Turquie n'avance pas uniquement par son propre &#233;lan. Certes, les mains tendres des cosaques russes ont rendu des services de sage-femme &#224; la naissance de la Gr&#232;ce, de la Serbie et de la Bulgarie, et le rouble russe est le metteur en sc&#232;ne permanent du drame historique de la mer Noire. Mais ici la diplomatie ne fait que jeter un b&#226;ton enflamm&#233; dans une mati&#232;re inflammable, dont les montagnes se sont accumul&#233;es au cours de si&#232;cles d'injustice et d'exploitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit ici d'un processus historique se d&#233;veloppant avec l'in&#233;luctabilit&#233; d'une loi de la nature. L'impossibilit&#233; du maintien de formes &#233;conomiques archa&#239;ques en Turquie face au syst&#232;me fiscal et &#224; l'&#233;conomie mon&#233;taire, et l'impossibilit&#233; de l'&#233;conomie mon&#233;taire se transformant en capitalisme, telle est la cl&#233; pour comprendre les &#233;v&#233;nements de la p&#233;ninsule balkanique. La base de l'existence du despotisme turc est sap&#233;e. Mais la base de son d&#233;veloppement en un &#201;tat moderne n'est pas en train d'&#234;tre cr&#233;&#233;e. Il doit donc p&#233;rir, non en tant que forme de gouvernement, mais en tant qu'&#201;tat ; non par la lutte des classes, mais par la lutte des nationalit&#233;s. Et ce qui se cr&#233;e ici n'est pas une Turquie r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e, mais une s&#233;rie de nouveaux &#201;tats, taill&#233;s dans la carcasse de la Turquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la situation. Maintenant, nous devons discuter de la position que la social-d&#233;mocratie doit prendre par rapport aux &#233;v&#233;nements turcs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III : Le point de vue de la social-d&#233;mocratie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, quelle peut &#234;tre la position de la social-d&#233;mocratie face aux &#233;v&#233;nements en Turquie ? En principe, la social-d&#233;mocratie se range toujours du c&#244;t&#233; des aspirations &#224; la libert&#233;. Les nations chr&#233;tiennes, en l'occurrence les Arm&#233;niens, veulent se lib&#233;rer du joug de la domination turque, et la social-d&#233;mocratie doit se d&#233;clarer sans r&#233;serve pour soutenir leur cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, en politique &#233;trang&#232;re &#8211; tout comme dans les questions int&#233;rieures &#8211; il ne faut pas voir les choses trop sch&#233;matiquement. La lutte nationale n'est pas toujours la forme appropri&#233;e pour la lutte pour la libert&#233;. Par exemple, la question nationale prend une forme diff&#233;rente en Pologne, en Alsace-Lorraine ou en Boh&#234;me. Dans tous ces cas, nous sommes confront&#233;s &#224; un processus directement oppos&#233; d'assimilation capitaliste des terres annex&#233;es aux terres dominantes, qui condamne les efforts s&#233;paratistes &#224; l'impuissance, et il est dans l'int&#233;r&#234;t du mouvement ouvrier de pr&#244;ner l'unit&#233; de forces, et non leur fragmentation dans les luttes nationales. Mais dans la question des r&#233;voltes en Turquie, la situation est diff&#233;rente : les terres chr&#233;tiennes ne sont li&#233;es &#224; la Turquie que par la force, elles n'ont pas de mouvement ouvrier, elles d&#233;clinent en vertu d'un d&#233;veloppement social naturel,ou plut&#244;t dissolution, et donc les aspirations &#224; la libert&#233; ne peuvent se faire sentir ici que dans une lutte nationale ; par cons&#233;quent, notre partisanerie ne peut et ne doit admettre aucun doute. Il ne nous appartient pas de formuler des revendications pratiques pour les Arm&#233;niens, ni de d&#233;terminer la forme politique &#224; laquelle il faut aspirer ici ; pour cela, les propres aspirations de l'Arm&#233;nie devraient &#234;tre prises en consid&#233;ration, ainsi que ses conditions internes et le contexte international. Pour nous, la question dans cette situation est avant tout le point de vue g&#233;n&#233;ral, et cela nous oblige &#224; nous tenirou de d&#233;terminer la forme politique &#224; laquelle il faut aspirer ici ; pour cela, les propres aspirations de l'Arm&#233;nie devraient &#234;tre prises en consid&#233;ration, ainsi que ses conditions internes et le contexte international. Pour nous, la question dans cette situation est avant tout le point de vue g&#233;n&#233;ral, et cela nous oblige &#224; nous tenirou de d&#233;terminer la forme politique &#224; laquelle il faut aspirer ici ; pour cela, les propres aspirations de l'Arm&#233;nie devraient &#234;tre prises en consid&#233;ration, ainsi que ses conditions internes et le contexte international. Pour nous, la question dans cette situation est avant tout le point de vue g&#233;n&#233;ral, et cela nous oblige &#224; nous tenirpour les insurg&#233;s et non contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qu'en est-il des int&#233;r&#234;ts pratiques de la social-d&#233;mocratie ? Ne tombons-nous pas en contradiction avec ceux-ci en adoptant la position de principe susmentionn&#233;e ? Nous pensons pouvoir prouver exactement le contraire en trois points.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, la lib&#233;ration des terres chr&#233;tiennes de la Turquie signifie un progr&#232;s dans la vie politique internationale. L'existence d'une position artificielle comme celle de la Turquie d'aujourd'hui, o&#249; convergent tant d'int&#233;r&#234;ts du monde capitaliste, a un effet contraignant et retardateur sur le d&#233;veloppement politique g&#233;n&#233;ral. La Question d'Orient, jointe &#224; celle d'Alsace-Lorraine, oblige les puissances europ&#233;ennes &#224; pr&#233;f&#233;rer poursuivre une politique de stratag&#232;mes et de tromperies, &#224; dissimuler leurs int&#233;r&#234;ts r&#233;els sous des noms trompeurs et &#224; chercher &#224; les atteindre par des subterfuges. Avec la lib&#233;ration des nations chr&#233;tiennes de la Turquie, la politique bourgeoise sera d&#233;pouill&#233;e de l'un de ses derniers lambeaux id&#233;alistes &#8212; la &#171; protection des chr&#233;tiens &#187; &#8212; et sera r&#233;duite &#224; son v&#233;ritable contenu, l'int&#233;r&#234;t nu pour le pillage.Ceci est tout aussi b&#233;n&#233;fique &#224; notre cause que la r&#233;duction de toutes sortes de programmes &#171; lib&#233;raux &#187; et &#171; &#233;clair&#233;s &#187; des partis bourgeois &#224; de pures et simples questions d'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, il r&#233;sulte des articles pr&#233;c&#233;dents que la s&#233;paration des terres chr&#233;tiennes de la Turquie est un ph&#233;nom&#232;ne progressif, un acte de d&#233;veloppement social, car cette s&#233;paration est le seul moyen par lequel les terres turques peuvent atteindre des formes sup&#233;rieures de vie sociale. Tant qu'une terre reste sous domination turque, il ne peut &#234;tre question de d&#233;veloppement capitaliste moderne. S&#233;par&#233;e de la Turquie, elle acquiert une forme europ&#233;enne d'institutions &#233;tatiques et bourgeoises et est progressivement entra&#238;n&#233;e dans le courant g&#233;n&#233;ral du d&#233;veloppement capitaliste. Ainsi, la Gr&#232;ce et la Roumanie ont fait des progr&#232;s remarquables depuis leur s&#233;paration de la Turquie. Il est vrai que tous les &#201;tats &#233;mergents sont des &#201;tats mineurs, mais il serait n&#233;anmoins erron&#233; de percevoir leur cr&#233;ation comme un processus de fragmentation politique. Car la Turquie elle-m&#234;me n'est pas une grande puissance au sens moderne du terme.Mais dans les pays &#224; d&#233;veloppement bourgeois, le terrain se pr&#233;pare aussi peu &#224; peu pour le mouvement ouvrier moderne &#8211; pour la social-d&#233;mocratie &#8211; comme c'est d&#233;j&#224; le cas en Roumanie, et dans une certaine mesure aussi en Bulgarie.(2) Ainsi est satisfait notre int&#233;r&#234;t international le plus &#233;lev&#233;, &#224; savoir que, dans la mesure du possible, le mouvement socialiste devrait prendre pied dans tous les pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;mement et enfin, le processus de dissolution de la Turquie est &#233;troitement li&#233; &#224; la question de la domination russe en Europe, et c'est le c&#339;ur du probl&#232;me. Lorsque m&#234;me notre presse prenait de temps en temps le parti de la Turquie, ce n'&#233;tait manifestement pas par cruaut&#233; inn&#233;e, ou par quelque pr&#233;f&#233;rence particuli&#232;re pour les partisans de la polygamie. De toute &#233;vidence, la base &#233;tait une opposition essentielle aux app&#233;tits de l'absolutisme russe, qui cherche la voie de la domination mondiale sur le cadavre de la Turquie, et veut utiliser ses nations chr&#233;tiennes comme un moyen pour son avance sur Constantinople. Mais &#224; notre avis, la bonne volont&#233; a &#233;t&#233; appliqu&#233;e de mani&#232;re tout &#224; fait erron&#233;e, et les mesures contre la Russie ont &#233;t&#233; recherch&#233;es dans une direction tout &#224; fait oppos&#233;e &#224; celle o&#249; elles se situent r&#233;ellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience pr&#233;c&#233;dente a d&#233;j&#224; montr&#233; que dans sa politique envers la p&#233;ninsule balkanique, la Russie a g&#233;n&#233;ralement atteint l'exact oppos&#233; de ce qu'elle s'effor&#231;ait de r&#233;aliser. Les peuples lib&#233;r&#233;s de la domination turque ont r&#233;guli&#232;rement rembours&#233; la bienveillance de la Russie par une &#171; ingratitude basse &#187;, c'est-&#224;-dire qu'ils ont carr&#233;ment rejet&#233; un &#233;change du joug russe contre le joug turc. Si inattendu que cela f&#251;t pour les diplomates russes, cette conduite des &#201;tats balkaniques &#233;tait loin d'&#234;tre surprenante. Entre eux et la Russie, il y a un conflit d'int&#233;r&#234;ts naturel, le m&#234;me conflit qu'il existe entre l'agneau et le loup, le chasseur et sa proie. La d&#233;pendance vis-&#224;-vis de la Turquie est le voile qui dissimule ce conflit d'int&#233;r&#234;ts, et lui permet m&#234;me d'appara&#238;tre superficiellement et temporairement comme une communaut&#233; d'int&#233;r&#234;ts. Les masses ne se livrent pas &#224; des r&#233;flexions complexes et lointaines.Puisque les soul&#232;vements nationaux en Turquie sont certainement des mouvements de masse, ils acceptent la premi&#232;re et la meilleure m&#233;thode qui correspond &#224; leurs int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats, m&#234;me si cette m&#233;thode est la vile diplomatie de la Russie. Mais d&#232;s que les cha&#238;nes entre les terres chr&#233;tiennes et la Turquie ont &#233;t&#233; bris&#233;es, la diplomatie russe montre aussi son vrai visage, comme pure bassesse, et la terre lib&#233;r&#233;e se retourne aussit&#244;t instinctivement contre la Russie. Si les nations subjugu&#233;es par la Turquie sont les alli&#233;es de la Russie, les nations lib&#233;r&#233;es de la Turquie deviennent autant d'ennemis naturels de la Russie. La politique actuelle de la Bulgarie &#224; l'&#233;gard de la Russie est en grande partie le r&#233;sultat de sonMais d&#232;s que les cha&#238;nes entre les terres chr&#233;tiennes et la Turquie ont &#233;t&#233; bris&#233;es, la diplomatie russe montre aussi son vrai visage, comme pure bassesse, et la terre lib&#233;r&#233;e se retourne aussit&#244;t instinctivement contre la Russie. Si les nations subjugu&#233;es par la Turquie sont les alli&#233;es de la Russie, les nations lib&#233;r&#233;es de la Turquie deviennent autant d'ennemis naturels de la Russie. La politique actuelle de la Bulgarie &#224; l'&#233;gard de la Russie est en grande partie le r&#233;sultat de sonMais d&#232;s que les cha&#238;nes entre les terres chr&#233;tiennes et la Turquie ont &#233;t&#233; bris&#233;es, la diplomatie russe montre aussi son vrai visage, comme pure bassesse, et la terre lib&#233;r&#233;e se retourne aussit&#244;t instinctivement contre la Russie. Si les nations subjugu&#233;es par la Turquie sont les alli&#233;es de la Russie, les nations lib&#233;r&#233;es de la Turquie deviennent autant d'ennemis naturels de la Russie. La politique actuelle de la Bulgarie &#224; l'&#233;gard de la Russie est en grande partie le r&#233;sultat de sonsemi- libert&#233;, cons&#233;quence de la cha&#238;ne qui la relie encore &#224; la Turquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais encore plus important est un autre r&#233;sultat produit dans ce processus. La lib&#233;ration des terres chr&#233;tiennes de la Turquie est fondamentalement consid&#233;r&#233;e comme &#233;tant &#233;galement une &#171; lib&#233;ration &#187; de la Turquie de ses sujets chr&#233;tiens. Ce sont pr&#233;cis&#233;ment ceux-ci qui servent de motif &#224; la diplomatie europ&#233;enne pour op&#233;rer en Turquie, et qui la confient inconditionnellement au c&#244;t&#233; russe. Ce sont d'ailleurs eux qui en cas de guerre rendent la Turquie incapable de r&#233;sister. Les chr&#233;tiens ne servent pas dans les forces arm&#233;es turques, mais sont toujours pr&#234;ts &#224; se soulever contre eux. Une guerre &#233;trang&#232;re pour la Turquie signifie donc toujours une seconde guerre &#224; l'int&#233;rieur, et donc une dispersion de ses forces militaires et une paralysie de ses mouvements. Lib&#233;r&#233;e de ce tourment chr&#233;tien, la Turquie adopterait sans aucun doute une position plus libre dans la politique internationale,et son territoire d'&#201;tat serait plus proportionnel &#224; ses forces d&#233;fensives ; mais surtout elle serait d&#233;barrass&#233;e de l'ennemi int&#233;rieur, alli&#233; naturel de tout agresseur ext&#233;rieur. Bref, le renoncement au pouvoir sur les chr&#233;tiens rend le gouvernement ottoman plus capable de r&#233;sistance, surtout vis-&#224;-vis de la Russie. Cela explique pourquoi la Russie est aujourd'huien faveur de l'int&#233;grit&#233; de la Turquie. Il est d&#233;sormais dans son int&#233;r&#234;t que la Turquie reste en possession du bacille qui provoquera sa d&#233;sorganisation - les nations chr&#233;tiennes - et que celles-ci restent donc sous le joug de la Turquie et d&#233;pendantes de la Russie, jusqu'&#224; ce qu'arrive un moment favorable pour qu'elle porte ses plans concernant Constantinople. Cela explique aussi pourquoi nous devons &#234;tre en faveur de la lib&#233;ration des chr&#233;tiens de Turquie, et non de l'int&#233;grit&#233; de ce pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; notre avis, nous devrions chercher le rem&#232;de contre l'avanc&#233;e de la r&#233;action russe dans les r&#233;sultats susmentionn&#233;s du processus de d&#233;sint&#233;gration turque, et non dans des observations sur &#171; si Salisbury [C] est l'homme de la situation &#187;, ou s'il est le homme pour montrer la porte aux Russes &#171; de retour en Turquie &#187;. Et cet aspect de la question est exceptionnellement important. La r&#233;action russe est un ennemi bien trop dangereux et bien trop s&#233;rieux pour que nous nous permettions le luxe de conjurer son poids de plomb avec des fl&#233;chettes en papier, tout en ignorant une arme s&#233;rieuse avec laquelle les circonstances nous offrent de la combattre. Aujourd'hui, d&#233;fendre l'int&#233;grit&#233; de la Turquie, c'est faire le jeu de la diplomatie russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginer en d&#233;tail des conjectures politiques lointaines est un fantasme. Mais il est loin d'&#234;tre impossible que la r&#233;sistance de la Turquie lib&#233;r&#233;e et des terres balkaniques lib&#233;r&#233;es puisse freiner l'avanc&#233;e russe pendant si longtemps que l'absolutisme russe ne vivrait pas pour voir la solution finale de la question de Constantinople et devrait mourir, au profit de les peuples, sans pouvoir participer au r&#232;glement de cette question d'int&#233;r&#234;t universel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi nos int&#233;r&#234;ts pratiques co&#239;ncident compl&#232;tement avec le point de vue de principe, et c'est pourquoi nous recommandons que les propositions suivantes soient adopt&#233;es pour la position actuelle de la social-d&#233;mocratie sur la question orientale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons accepter le processus de d&#233;sint&#233;gration de la Turquie comme un fait permanent, et ne pas nous mettre en t&#234;te qu'il pourrait ou devrait &#234;tre arr&#234;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons donner toute notre sympathie aux aspirations des nations chr&#233;tiennes &#224; l'autonomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons accueillir ces aspirations avant tout comme un moyen de lutter contre la Russie tsariste , et pr&#244;ner avec insistance leur ind&#233;pendance vis-&#224;-vis de la Russie, ainsi que de la Turquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un hasard si, dans les questions trait&#233;es ici, des consid&#233;rations pratiques ont conduit aux m&#234;mes conclusions que nos principes g&#233;n&#233;raux. Car les buts et les principes de la social-d&#233;mocratie d&#233;coulent d'un v&#233;ritable d&#233;veloppement social et se fondent sur lui ; c'est pourquoi, dans les processus historiques, il doit appara&#238;tre dans une large mesure que les &#233;v&#233;nements apportent enfin de l'eau au moulin social-d&#233;mocrate, et que nous pouvons d&#233;fendre au mieux nos int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats en maintenant une position de principe. Un examen plus approfondi des &#233;v&#233;nements nous rend donc toujours superflu de faire de certains diplomates les causes des grands mouvements populaires et de chercher les moyens de combattre ces diplomates dans d'autres diplomates. C'est juste de la politique de caf&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) &#192; l'heure actuelle, par contre, on dit que le sultan est responsable de tout. Ainsi la &#171; victime &#187; devient le bouc &#233;missaire . A partir des arguments suivants, les lecteurs seront convaincus que cela n'a rien &#224; voir avec la personne , mais avec les conditions . [ Note &#233;ditoriale dans S&#228;chsische Arbeiter-Zeitung ]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Les socialistes arm&#233;niens sont donc &#224; notre avis sur la mauvaise voie lorsqu'ils - comme dans Die Neue Zeit , Volume 14, n&#176;42 - pensent devoir justifier leurs aspirations s&#233;paratistes par un d&#233;veloppement capitaliste ostensible en Arm&#233;nie. Au contraire, la s&#233;paration d'avec la Turquie n'est ici que la condition pr&#233;alable &#224; la germination du capitalisme. Et bien s&#251;r, le capitalisme lui-m&#234;me est une condition pr&#233;alable du mouvement socialiste. &#192; notre avis, donc, les camarades arm&#233;niens doivent &#8211; &#8203;&#8203;pour paraphraser Lassalle &#8211; se pr&#233;occuper pour le moment d'une condition pr&#233;alable &#224; la condition pr&#233;alable du socialisme &#8211; une sorte de condition pr&#233;alable au carr&#233;. [ La note du Luxembourg ]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[A] Dans les ann&#233;es 1890, en particulier en Arm&#233;nie, en Cr&#232;te et en Mac&#233;doine, des r&#233;voltes ont constamment &#233;clat&#233; contre la domination &#233;trang&#232;re de la Turquie ; ceux-ci ont &#233;t&#233; brutalement &#233;cras&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[B] La d&#233;faite de la Russie dans la guerre de Crim&#233;e (1853-1856) avait tellement exacerb&#233; la situation politique int&#233;rieure que la classe dirigeante entre 1861 et 1870 dut introduire une s&#233;rie de r&#233;formes politiques, certainement incompl&#232;tes et contamin&#233;es par la gueule de bois f&#233;odale, mais qui a n&#233;anmoins encourag&#233; le d&#233;veloppement capitaliste en Russie. Les r&#233;formes les plus importantes concernaient l'abolition du servage en 1861, la formation d'organes ruraux et urbains d'autonomie en 1864, les changements dans l'administration de l'&#233;ducation populaire en 1863 et les changements dans la justice en 1864, ainsi que dans la censure en 1865. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[C] Robert Cecil, troisi&#232;me marquis de Salisbury (1830-1903), a &#233;t&#233; trois fois Premier ministre britannique et quatre fois ministre des Affaires &#233;trang&#232;res entre 1878 et 1902.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(octobre 1896)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Extrait de La crise de la social-d&#233;mocratie - 1915, de Rosa Luxemburg :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Turquie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Turquie devint le terrain d'op&#233;ration le plus important de l'imp&#233;rialisme allemand ; il eut pour promoteurs dans ce pays la Deutsche Bank avec ses entreprises gigantesques en Asie qui se trouvent au centre de la politique allemande pour l'Orient. Au cours des ann&#233;es 50 et 60, c'est surtout le capitalisme anglais qui entretenait des relations &#233;conomiques avec la Turquie d'Asie ; il achevait le chemin de fer de Smyrne et avait &#233;galement afferm&#233; le premier tron&#231;on de la ligne d'Anatolie jusqu'&#224; Ismid. En 1888, le capital allemand fait son apparition : Abdul Hamid lui confie l'exploitation du tron&#231;on construit par les Anglais et la construction du nouveau tron&#231;on entre Ismid et Angora avec des embranchements vers Scutari, BrussaKonnia et Kaisarile. La Deutsche Bank obtient en 1899 la concession et l'exploitation d'un port avec installation &#224; Haidar Pascha et la direction exclusive sur le commerce et les douanes dans le port. En 1901, le gouvernement turc lui confie la concession pour le grand chemin de fer de Bagdad au golfe Persique, et en 1907, la concession pour l'ass&#232;chement de la mer de Karaviran et l'irrigation de la plaine de Koma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; oeuvre civilisatrice &#187; grandiose et pacifique avait un revers : la ruine grandiose et &#171; pacifique &#187; de la paysannerie de l'Asie mineure. Les frais n&#233;cessaires &#224; ces entreprises colossales sont &#233;videmment avanc&#233;s par la Deutsche Bank selon un syst&#232;me de dette publique aux multiples ramifications ; l'&#201;tat turc devient &#224; tout jamais le d&#233;biteur de MM. Siemens, Gwinner, Helfferich, etc., comme c'&#233;tait d&#233;j&#224; le cas auparavant pour le capital anglais, fran&#231;ais et autrichien. Ce d&#233;biteur ne devait pas seulement se mettre &#224; pomper constamment d'&#233;normes sommes hors des caisses de l'&#201;tat pour payer les int&#233;r&#234;ts des emprunts, mais devait aussi produire une garantie pour les b&#233;n&#233;fices bruts du chemin de fer ainsi construit. Les moyens de transport et les m&#233;thodes de placement les plus modernes se greffent ici sur une situation &#233;conomique tout &#224; fait retardataire, et qui reste essentiellement fond&#233;e sur l'&#233;conomie naturelle, &#224; savoir sur l'&#233;conomie paysanne la plus primitive. Le trafic et les profits n&#233;cessaires pour le chemin de fer ne peuvent &#233;videmment pas provenir du sol aride de cette &#233;conomie qui, suc&#233;e sans scrupules jusqu'&#224; la moelle par le despotisme oriental depuis des si&#232;cles, produit &#224; peine quelques miettes pour la nourriture des paysans eux-m&#234;mes et de quoi payer des imp&#244;ts &#224; l'&#201;tat. En raison de la nature &#233;conomique et culturelle du pays, le commerce des marchandises et le transport des personnes sont tr&#232;s peu d&#233;velopp&#233;s et ne peuvent augmenter que tr&#232;s lentement. Afin de compenser ce qui manque pour former le profit capitaliste requis, l'&#201;tat accorde donc annuellement une &#171; garantie kilom&#233;trique &#187; aux soci&#233;t&#233;s de chemin de fer. C'est selon ce syst&#232;me que les lignes de la Turquie europ&#233;enne furent construites par le capitalisme autrichien et fran&#231;ais, et il fut &#233;galement appliqu&#233; pour les entreprises de la Deutsche Bank en Turquie d'Asie. En guise de gage et d'assurance que le suppl&#233;ment sera bien pay&#233;, le gouvernement turc a c&#233;d&#233; aux repr&#233;sentants du capitalisme europ&#233;en, le &#171; conseil d'administration de la dette publique &#187;, la source principale des revenus de l'&#201;tat turc : les d&#238;mes de toute une s&#233;rie de provinces. De 1893 &#224; 1910, le gouvernement turc a vers&#233; ainsi, pour la ligne d'Angora et le tron&#231;on Eskischehir-Konia, par exemple, un &#171; suppl&#233;ment &#187; d'environ 90 millions de francs. Les &#171; d&#238;mes &#187; mises en gage par l'&#201;tat turc &#224; ses cr&#233;anciers europ&#233;ens sont les imp&#244;ts paysans archa&#239;ques, en nature : en bl&#233;, en moutons, en soie, etc. Les d&#238;mes ne sont pas per&#231;ues directement, mais par l'interm&#233;diaire de fermiers, analogues aux fameux receveurs d'imp&#244;ts de la France de l'Ancien R&#233;gime : l'&#201;tat leur vend aux ench&#232;res, c'est-&#224;-dire au plus offrant et contre paiement comptant, le revenu probable de l'imp&#244;t de chaque vilayet (province). Si la d&#238;me d'un vilayet est acquise par des sp&#233;culateurs ou par un consortium, ceux-ci revendent la d&#238;me de chaque sandjak (district) &#224; d'autres sp&#233;culateurs, qui c&#232;dent &#224; leur tour leur part &#224; toute une s&#233;rie de petits agents. Comme chacun veut couvrir ses frais et empocher le plus de b&#233;n&#233;fice possible, la d&#238;me grossit comme une avalanche &#224; mesure qu'elle se rapproche du paysan. Si le fermier s'est tromp&#233; dans ses comptes, il cherche &#224; se d&#233;dommager aux d&#233;pens du paysan. Celui-ci attend avec impatience, presque toujours endett&#233;, le moment de pouvoir vendre sa r&#233;colte ; mais quand il a fauch&#233; ses bl&#233;s, il doit souvent attendre des semaines pour les battre, avant que le fermier ne daigne prendre la part qui lui revient. Le fermier qui, g&#233;n&#233;ralement, est en m&#234;me temps n&#233;gociant en bl&#233;s, profite de cette situation o&#249; le paysan craint que la moisson enti&#232;re ne se g&#226;te sur le champ, pour lui extorquer sa r&#233;colte au plus bas prix, et il sait s'assurer l'aide des fonctionnaires et sp&#233;cialement du muktar (gouverneur local) pour faire face aux plaintes &#233;ventuelles des m&#233;contents. Et si on ne parvient pas &#224; trouver un fermier, les d&#238;mes sont touch&#233;es directement en nature par le gouvernement, sont emmagasin&#233;es et c&#233;d&#233;es aux capitalistes et servent de compensation &#224; la dette. Voil&#224; comment fonctionne le m&#233;canisme interne de la &#171; r&#233;g&#233;n&#233;ration &#233;conomique de la Turquie &#187; effectu&#233;e par l'oeuvre civilisatrice du capital europ&#233;en !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces op&#233;rations permettent d'atteindre deux r&#233;sultats diff&#233;rents : d'une part, l'&#233;conomie paysanne de l'Asie mineure devient l'objet d'un processus bien organis&#233; de succion pour le plus grand bien du capital bancaire et industriel europ&#233;en et, en l'occurrence, surtout du capital allemand. Ainsi augmentent les &#171; sph&#232;res d'int&#233;r&#234;t &#187; de l'Allemagne en Turquie, ce qui fournit le point de d&#233;part &#224; une &#171; protection &#187; politique de la Turquie. En m&#234;me temps, l'appareil de succion n&#233;cessaire &#224; l'exploitation &#233;conomique de la paysannerie, &#224; savoir le gouvernement turc, devient l'instrument ob&#233;issant, le vassal de la politique ext&#233;rieure allemande. Depuis longtemps d&#233;j&#224;, les finances, la politique fiscale et les d&#233;penses de l'&#201;tat turc &#233;taient plac&#233;es sous contr&#244;le europ&#233;en. L'influence allemande, elle, s'est empar&#233;e tout sp&#233;cialement de la organisation militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela fait appara&#238;tre que l'imp&#233;rialisme allemand a int&#233;r&#234;t &#224; ce que la puissance de l'&#201;tat turc soit renforc&#233;e, pour que son effondrement n'intervienne pas trop t&#244;t. Une liquidation acc&#233;l&#233;r&#233;e de la Turquie conduirait &#224; son partage entre l'Angleterre, la Russie, l'Italie et la Gr&#232;ce entre autres, et, de ce fait, cette base unique en son genre pour les grandes op&#233;rations du capital allemand devrait dispara&#238;tre. En m&#234;me temps, il en r&#233;sulterait un surcro&#238;t de puissance extraordinaire pour la Russie et l'Angleterre tout comme pour les &#201;tats m&#233;diterran&#233;ens. Il s'agissait donc pour l'imp&#233;rialisme allemand de conserver l'appareil commode de l'Etat turc &#171; ind&#233;pendant &#187; et l'&#171; int&#233;gralit&#233; &#187; de la Turquie, assez longtemps pour que le pays soit d&#233;vor&#233; de l'int&#233;rieur par le capital allemand, comme cela s'&#233;tait pass&#233; auparavant pour l'&#201;gypte avec les Anglais et, r&#233;cemment encore, pour le Maroc avec les Fran&#231;ais, et qu'il tombe comme un fruit m&#251;r dans les mains de l'Allemagne. Le c&#233;l&#232;bre porte-parole de l'imp&#233;rialisme allemand, Paul Rohrbach, d&#233;clare par exemple, avec la plus grande franchise :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est dans la nature des choses que la Turquie, entour&#233;e de tous c&#244;t&#233;s de voisins pleins de convoitises, cherche un appui aupr&#232;s d'une puissance qui n'ait, autant que possible, aucun int&#233;r&#234;t territorial en Orient. Cette puissance, c'est l'Allemagne. De notre c&#244;t&#233;, nous subirions un grand dommage si la Turquie venait &#224; dispara&#238;tre. Si la Russie et l'Angleterre sont les h&#233;ritiers principaux des Turcs, il est clair que ces deux Etats en recevront un surcro&#238;t de puissance consid&#233;rable. Mais au cas o&#249; la Turquie serait partag&#233;e de telle sorte qu'un morceau important de son territoire nous &#233;choirait, cela repr&#233;senterait aussi pour nous des difficult&#233;s sans fin, car la Russie, l'Angleterre et, d'une certaine mani&#232;re &#233;galement la France et l'Italie, sont des voisins des possessions actuelles de la Turquie et sont &#224; m&#234;me de prendre possession de leur part et de la d&#233;fendre tant sur mer que sur terre. Quant &#224; nous, par contre, nous nous trouvons en dehors de toute communication avec l'Orient [...] Une Asie Mineure ou une M&#233;sopotamie allemandes : ce projet ne pourra devenir une r&#233;alit&#233; qu'&#224; une condition : c'est que la Russie et, du m&#234;me coup, la France, soient oblig&#233;es de renoncer &#224; leurs buts et &#224; leurs id&#233;aux actuels, c'est-&#224;-dire qu'au pr&#233;alable, l'issue de la guerre actuelle se soit d&#233;cid&#233;e dans le sens des int&#233;r&#234;ts allemands. &#187; (La Guerre et la politique allemande, p. 36.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne, qui jura solennellement le 8 novembre 1898, &#224; l'ombre du grand Saladin, de garantir et de prot&#233;ger le monde musulman et le drapeau vert du Proph&#232;te, mit donc tout son z&#232;le &#224; renforcer pendant dix ans le r&#233;gime du sultan sanglant Abdul Hamid, et apr&#232;s une courte p&#233;riode de disgr&#226;ce, elle poursuivit son oeuvre sous le r&#233;gime des Jeunes Turcs. En dehors des affaires lucratives de la Deutsche Bank, la mission allemande s'occupa principalement de la r&#233;organisation et de l'entra&#238;nement du militarisme turc. La modernisation de l'arm&#233;e cr&#233;ait naturellement de nouvelles charges qui retombaient sur le dos des paysans turcs, mais elle promettait &#233;galement de nouvelles affaires brillantes pour Krupp et pour la Deutsche Bank. En m&#234;me temps, le militarisme turc se pla&#231;ait sous la d&#233;pendance du militarisme prusso-allemand et devenait le point d'appui de la politique allemande en Asie mineure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la &#171; r&#233;g&#233;n&#233;ration &#187; de la Turquie entreprise par l'Allemagne n'&#233;tait qu'une tentative de r&#233;animation artificielle d'un cadavre, c'est ce qui appara&#238;t &#224; travers les p&#233;rip&#233;ties de la r&#233;volution turque. Tout d'abord, lorsque l'&#233;l&#233;ment id&#233;ologique &#233;tait pr&#233;dominant au sein des Jeunes Turcs, alors qu'ils concevaient des projets grandioses et se ber&#231;aient d'illusions en croyant pouvoir donner une nouvelle jeunesse &#224; la Turquie par un v&#233;ritable renouveau interne, leurs sympathies politiques se tournaient r&#233;solument vers l'Angleterre, en laquelle ils voyaient l'id&#233;al de l'&#201;tat lib&#233;ral moderne, tandis que l'Allemagne, qui depuis des ann&#233;es &#233;tait le protecteur officiel du r&#233;gime sacr&#233; du vieux sultan, faisait figure d'ennemi des Jeunes Turcs. La r&#233;volution de 1908 semblait marquer la faillite de la politique orientale de l'Allemagne, et en g&#233;n&#233;ral c'est ainsi qu'on l'interpr&#233;ta ; il semblait que la r&#233;vocation d'Abdul Hamid, c'&#233;tait aussi la r&#233;vocation de l'influence allemande. Cependant, une fois arriv&#233;s au pouvoir, les Jeunes Turcs d&#233;montr&#232;rent progressivement leur incapacit&#233; compl&#232;te &#224; r&#233;aliser une r&#233;forme &#233;conomique, sociale et nationale de grande envergure, leur caract&#232;re contre-r&#233;volutionnaire montrait de plus en plus le bout de l'oreille, et ils ne tard&#232;rent pas &#224; en revenir, tout naturellement, aux m&#233;thodes de domination ancestrales qui &#233;taient celles d'Abdul Hamid : organiser p&#233;riodiquement des bains de sang en dressant les uns contre les autres les peuples vassaux, et exploiter la paysannerie sans m&#233;nagements, &#224; la mode orientale, ces deux m&#233;thodes constituant les deux piliers de l'&#201;tat. Du m&#234;me coup, la &#171; Jeune Turquie &#187; eut &#224; nouveau comme souci essentiel de conserver artificiellement ce r&#233;gime de violence, et elle fut ainsi amen&#233;e dans le domaine de la politique ext&#233;rieure &#224; renouer avec les traditions d'Abdul Hamid, c'est-&#224;-dire &#224; en revenir &#224; l'alliance avec l'Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Compte tenu de la multiplicit&#233; des questions nationales qui &#233;cartelaient l'Etat turc : les questions arm&#233;nienne, kurde, syrienne, arabe, grecque (nagu&#232;re encore la question albanaise et la question mac&#233;donienne) ; de la naissance d'un capitalisme puissant et vigoureux dans les jeunes &#201;tats balkaniques voisins ; et surtout de la d&#233;sagr&#233;gation &#233;conomique que le capitalisme international et la diplomatie internationale avaient produite depuis des ann&#233;es en Turquie, tout le monde, et en premier lieu la social-d&#233;mocratie allemande, voyait bien qu'une r&#233;g&#233;n&#233;ration r&#233;elle de l'&#201;tat turc &#233;tait une op&#233;ration vou&#233;e &#224; l'&#233;chec. D&#233;j&#224; &#224; l'occasion du grand soul&#232;vement de Cr&#232;te en 1896, avait eu lieu dans la presse du parti allemand une discussion approfondie de la question d'Orient qui conduisit &#224; r&#233;viser le point de vue jadis d&#233;fendu par Marx du temps de la guerre de Crim&#233;e et &#224; rejeter d&#233;finitivement l'id&#233;e d'&#171; int&#233;grit&#233; de la Turquie &#187;, en tant qu'h&#233;ritage de la r&#233;action europ&#233;enne. Et c'&#233;tait bien une id&#233;e typiquement prussienne que de penser qu'il suffisait d'un chemin de fer strat&#233;gique susceptible d'amener une mobilisation rapide et de quelques instructeurs militaires &#233;nergiques pour rendre viable une baraque aussi vermoulue que l'Etat turc [1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;t&#233; 1912 d&#233;j&#224;, le r&#233;gime des Jeunes Turcs devait faire place &#224; la contre-r&#233;volution. Le premier acte de la &#171; r&#233;g&#233;n&#233;ration turque &#187; dans cette guerre fut, fait significatif, le coup d'&#201;tat, l'abolition de la Constitution, c'est-&#224;-dire aussi &#224; cet &#233;gard le retour formel au r&#233;gime d'Abdul Hamid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le militarisme turc, qui avait &#233;t&#233; form&#233; par l'Allemagne, fit d&#233;j&#224; lamentablement faillite au cours de la premi&#232;re guerre des Balkans. Et quant &#224; la guerre actuelle qui a entra&#238;n&#233; la Turquie dans son tourbillon sinistre en tant que &#171; prot&#233;g&#233;e &#187; de l'Allemagne, elle devra, quelle que soit son issue et avec une fatalit&#233; in&#233;luctable, poursuivre ou m&#234;me accomplir d&#233;finitivement la liquidation de l'Empire turc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La position de l'imp&#233;rialisme allemand en Orient, c'est-&#224;-dire, au premier chef, les int&#233;r&#234;ts de la Deutsche Bank, avait fait entrer l'Empire allemand en conflit avec tous les autres &#201;tats, et tout d'abord avec l'Angleterre. Non seulement celle-ci avait d&#251; laisser des entreprises anglaises c&#233;der la place &#224; leurs rivales allemandes en Anatolie et en M&#233;sopotamie, perdant ainsi de copieux b&#233;n&#233;fices, ce dont elle s'accommoda finalement, mais surtout la construction de lignes strat&#233;giques et le renforcement du militarisme turc sous l'influence de l'Allemagne se produisait &#224; l'un des points les plus sensibles pour l'Angleterre sur la carte politique mondiale : &#224; un croisement entre l'Asie centrale, la Perse et l'Inde, d'une part, et l'&#201;gypte, d'autre part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; L'Angleterre - &#233;crivait Rohrbach dans son livre le Chemin de fer de Bagdad - ne peut &#234;tre attaqu&#233;e sur terre et &#234;tre s&#233;v&#232;rement touch&#233;e qu'&#224; un seul endroit en dehors de l'Europe : en &#201;gypte. En perdant l'Egypte, l'Angleterre ne perdrait pas seulement la ma&#238;trise du canal de Suez et la communication avec l'Inde et l'Asie, mais elle perdrait vraisemblablement aussi ses possessions en Afrique centrale et orientale. La conqu&#234;te de l'&#201;gypte par une puissance musulmane comme la Turquie pourrait en outre susciter des r&#233;actions dangereuses dans les Indes chez les 60 millions de sujets musulmans de l'Angleterre, ainsi qu'en Afghanistan et en Perse. Mais la Turquie ne peut envisager de conqu&#233;rir l'&#201;gypte qu'&#224; plusieurs conditions : qu'elle dispose d'un r&#233;seau de chemin de fer complet en Asie Mineure et en Syrie ; qu'apr&#232;s avoir prolong&#233; la ligne d'Anatolie elle puisse parer &#224; une attaque de l'Angleterre sur la M&#233;sopotamie, qu'elle am&#233;liore son arm&#233;e et augmente ses effectifs ; et que sa situation &#233;conomique g&#233;n&#233;rale et ses finances fassent des progr&#232;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans son livre paru au d&#233;but de la guerre, la Guerre et la politique allemande, il dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Le chemin de fer de Bagdad &#233;tait tout d'abord destin&#233; &#224; mettre les points strat&#233;giques principaux de l'Empire turc en Asie Mineure en communication imm&#233;diate avec la Syrie et les provinces arros&#233;es par l'Euphrate et le Tigre. Naturellement, il &#233;tait &#224; pr&#233;voir que cette ligne de chemin de fer, rattach&#233;e aux lignes de Syrie et d'Arabie, qui sont en partie &#224; l'&#233;tat de projet, en partie en chantier ou d&#233;j&#224; achev&#233;es, permettrait d'amener des troupes turques, pr&#234;tes &#224; intervenir, en direction de l'&#201;gypte. Personne ne niera qu'en supposant une alliance entre l'Allemagne et la Turquie, et &#224; plusieurs autres conditions qu'il serait encore moins simple de r&#233;aliser que cette alliance, le chemin de fer de Bagdad repr&#233;senterait pour l'Allemagne une assurance-vie politique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les porte-parole mi-officieux de l'imp&#233;rialisme allemand exposaient donc ouvertement les projets et les intentions de celui-ci en Orient. Ils d&#233;finissaient les grandes lignes de la politique allemande : une tendance agressive qui compromettrait gravement l'&#233;quilibre qui avait exist&#233; jusqu'alors dans la politique mondiale, et un fer de lance visiblement dirig&#233; contre l'Angleterre. La politique orientale de l'Allemagne devenait ainsi la traduction dans les faits de la politique maritime inaugur&#233;e en 1899.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, en soutenant le principe de l'int&#233;grit&#233; de la Turquie, l'Allemagne entrait en conflit avec les &#201;tats balkaniques, dont l'histoire et l'essor int&#233;rieur s'identifiaient avec la liquidation de la Turquie d'Europe. Enfin, elle entra en conflit avec l'Italie, dont les app&#233;tits imp&#233;rialistes &#233;taient dirig&#233;s en premier lieu contre les possessions turques. A la conf&#233;rence marocaine d'Alg&#233;siras de 1905, l'Italie se trouvait d&#233;j&#224; aux c&#244;t&#233;s de l'Angleterre et de la France. Et six ans plus tard, l'exp&#233;dition tripolitaine de l'Italie qui faisait suite &#224; l'annexion de la Bosnie par l'Autriche, et qui donna le d&#233;part &#224; la premi&#232;re guerre des Balkans, c'&#233;tait d&#233;j&#224; le d&#233;fi de l'Italie, l'&#233;clatement de la Triple Alliance et l'isolement de la politique allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la deuxi&#232;me direction des efforts d'expansion de l'Allemagne, c'est &#224; l'ouest qu'elle se manifesta, dans l'affaire du Maroc. Nulle part ailleurs, l'&#233;loignement par rapport &#224; la politique de Bismarck ne fut aussi net. Comme on le sait, Bismarck favorisait d&#233;lib&#233;r&#233;ment les aspirations coloniales de la France &#224; seule fin de la d&#233;tourner des points chauds de la politique continentale et notamment de l'Alsace-Lorraine. La nouvelle orientation politique de l'Allemagne, tout au contraire, s'en prenait directement &#224; l'expansion coloniale de la France. Mais il y avait de sensibles diff&#233;rences entre la situation au Maroc et la situation en Turquie d'Asie. Il existait tr&#232;s peu d'int&#233;r&#234;ts capitalistes allemands v&#233;ritables au Maroc. Sans doute, au cours de la crise du Maroc, les imp&#233;rialistes allemands firent-ils grand bruit autour des revendications de la firme capitaliste Mannesmann de Remscheid, qui avait pr&#234;t&#233; de l'argent au sultan du Maroc et re&#231;u en &#233;change des concessions mini&#232;res, jusqu'&#224; en faire une affaire d'&#171; int&#233;r&#234;t vital pour la patrie &#187;. Mais du fait que chacun des deux groupes capitalistes concurrents au Maroc - aussi bien le groupe Mannesmann que la soci&#233;t&#233; Krupp-Schneider - pr&#233;sentaient un m&#233;lange tout &#224; fait international d'entrepreneurs allemands, fran&#231;ais et espagnols, on ne peut pas parler s&#233;rieusement et avec quelque succ&#232;s d'une &#171; sph&#232;re d'int&#233;r&#234;ts allemands &#187;. D'autant plus symptomatiques &#233;taient la r&#233;solution et l'&#233;nergie avec lesquels l'Empire allemand fit conna&#238;tre tout &#224; coup en 1905 sa pr&#233;tention &#224; collaborer au r&#232;glement de l'affaire du Maroc et protesta contre l'h&#233;g&#233;monie fran&#231;aise dans le pays. C'&#233;tait le premier accrochage avec la France sur le plan de la politique mondiale. En 1895 encore, l'Allemagne &#233;tait tomb&#233;e sur le dos du Japon victorieux, aux c&#244;t&#233;s de la France et de la Chine, pour l'emp&#234;cher d'exploiter sa victoire sur la Chine &#224; Chimonoseki. Cinq ans plus tard, elle entra, bras dessus bras dessous avec la France, dans la grande phalange internationale form&#233;e en vue de l'exp&#233;dition de pillage contre la Chine. Et maintenant, au Maroc, on assistait &#224; un changement radical dans les relations franco-allemandes. Par deux fois, au cours des sept ann&#233;es que dura la crise du Maroc, on fr&#244;la de justesse une guerre entre la France et l'Allemagne. Il ne s'agissait plus cette fois d'une &#171; revanche &#187; pour une quelconque rivalit&#233; continentale entre les deux &#201;tats. Ici c'&#233;tait un tout autre conflit qui prenait naissance, et qui provenait de ce que l'imp&#233;rialisme allemand chassait sur les terres de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais. En d&#233;finitive, au terme de cette crise, l'Allemagne accepta de se contenter du territoire congolais, et reconnut par l&#224; qu'elle ne poss&#233;dait pas d'int&#233;r&#234;ts &#224; d&#233;fendre au Maroc. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi l'escarmouche allemande au Maroc avait une signification politique lourde de cons&#233;quences. Du fait que ses buts et ses revendications exactes restaient ind&#233;termin&#233;s, la politique de l'Allemagne au Maroc trahissait ses app&#233;tits illimit&#233;s : on la voyait t&#226;tonnant &#224; la recherche d'une proie. Cette politique &#233;tait g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233;e comme une d&#233;claration de guerre imp&#233;rialiste &#224; la France. L'opposition entre les deux Etats apparaissait l&#224; en pleine lumi&#232;re. L&#224;-bas, un d&#233;veloppement industriel lent, une population stagnante, un &#201;tat de rentiers qui investit de pr&#233;f&#233;rence &#224; l'&#233;tranger et qui est encombr&#233; d'un grand empire colonial dont il ne parvient qu'&#224; grand-peine &#224; maintenir la coh&#233;sion ; de ce c&#244;t&#233;-ci, un capitalisme jeune et puissant qui s'installe au premier rang, qui court le monde pour y faire la chasse aux colonies. Il n'&#233;tait pas question pour l'imp&#233;rialisme allemand d'envisager la conqu&#234;te des colonies anglaises. D&#232;s lors, sa fringale d&#233;vorante ne pouvait se tourner, en dehors de la Turquie d'Asie que vers les possessions fran&#231;aises. Ces possessions permettaient &#233;galement de faire miroiter devant l'Italie la possibilit&#233; d'un d&#233;dommagement aux d&#233;pens de la France, au cas o&#249; elle se sentirait l&#233;s&#233;e par les app&#233;tits de conqu&#234;te de l'Allemagne dans les Balkans - et de la retenir ainsi au sein de la Triple Alliance en l'associant &#224; une entreprise commune. Il est clair que les pr&#233;tentions de l'Allemagne sur le Maroc devaient inqui&#233;ter l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais au plus haut point, si l'on songe qu'une fois &#233;tablie en n'importe quel point du Maroc, l'Allemagne aurait eu &#224; tout instant la possibilit&#233; de mettre le feu aux quatre coins de l'Empire fran&#231;ais d'Afrique du Nord en proc&#233;dant &#224; des livraisons d'armes, car la population de cette r&#233;gion vivait dans un &#233;tat de guerre chronique contre les conqu&#233;rants fran&#231;ais. Et si l'on aboutit &#224; un compromis, si l'Allemagne consentit finalement &#224; renoncer &#224; ses pr&#233;tentions, on n'avait fait qu'&#233;carter le danger imm&#233;diat alors que persistaient l'inqui&#233;tude g&#233;n&#233;rale de la France et l'antagonisme politique qui avait &#233;t&#233; ainsi cr&#233;&#233; [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique marocaine de l'Allemagne n'amenait pas seulement celle-ci en conflit avec la France, mais indirectement aussi avec l'Angleterre. Comme Gibraltar est le deuxi&#232;me carrefour le plus important de la politique mondiale de l'Angleterre, l'arriv&#233;e soudaine de l'imp&#233;rialisme allemand au Maroc, &#224; proximit&#233; imm&#233;diate de Gibraltar, avec les pr&#233;tentions qu'il manifestait et le style brutal de son action, devait appara&#238;tre aux Anglais comme une manifestation hostile &#224; leur &#233;gard. Sur le plan formel &#233;galement, la premi&#232;re note de protestation de l'Allemagne s'en prenait directement &#224; l'arrangement intervenu en 1904 entre la France et l'Angleterre au sujet du Maroc et de l'&#201;gypte, et les exigences allemandes tendaient nettement &#224; &#233;liminer l'Angleterre du r&#232;glement de l'affaire du Maroc. L'effet que cette prise de position devait in&#233;vitablement produire sur les rapports anglo-allemands ne pouvait &#234;tre un secret pour personne. Le correspondant &#224; Londres du Frankfurter Zeitung d&#233;peint clairement la situation ainsi cr&#233;&#233;e dans l'&#233;dition du 8 novembre 1911 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Voil&#224; le bilan : au total, un million de n&#232;gres au Congo, un amer d&#233;boire contre la &#034; perfide Albion &#034;. L'Allemagne dig&#233;rera son amertume. Mais qu'adviendrait-il de nos rapports avec l'Angleterre, qui ne peuvent absolument se poursuivre sans changements, mais qui, selon toute vraisemblance historique, doivent conduire soit &#224; une aggravation, soit m&#234;me &#224; la guerre, ou bien doivent rapidement s'am&#233;liorer... L'exp&#233;dition du Panther &#233;tait, comme un correspondant berlinois du Frankfurter Zeitung l'exprimait r&#233;cemment de fa&#231;on frappante, une bourrade qui devait montrer &#224; la France que l'Allemagne n'avait pas cess&#233; d'exister... Quant &#224; l'impression que cette estocade devait produire &#224; Londres, il est impossible que l'on ait jamais pu en douter un seul instant &#224; Berlin, et que l'on soit rest&#233; dans l'incertitude &#224; ce sujet ; du moins aucun correspondant ici n'a dout&#233; que l'Angleterre ne se porte &#233;nergiquement aux c&#244;t&#233;s de la France. Comment le Norddeutsche Allgemeine Zeitung peut-il encore s'accrocher &#224; ce clich&#233; selon lequel l'Allemagne aurait &#224; discuter &#034; uniquement avec la France&#034; ! Depuis quelque cent ans, la politique europ&#233;enne s'est d&#233;velopp&#233;e de telle sorte que, de plus en plus, les int&#233;r&#234;ts politiques sont enchev&#234;tr&#233;s les uns aux autres. Si un pays est dans une mauvaise passe, la nature des lois politiques dans lesquelles nous vivons veut que les uns se frottent les mains et que les autres se d&#233;solent. Lorsqu'il y a deux ans les Autrichiens eurent des d&#233;m&#234;l&#233;s avec la Russie &#224; propos de la Bosnie, l'Allemagne entra dans la lice &#034; en armes &#233;tincelantes &#034;, quoiqu'&#224; Vienne, comme on le d&#233;clara plus tard, on e&#251;t pr&#233;f&#233;r&#233; r&#233;gler l'affaire tout seul... Il n'est pas concevable que l'on ait pu croire &#224; Berlin que les Anglais, qui venaient &#224; peine de sortir d'une p&#233;riode de climat tout &#224; fait hostile &#224; l'Allemagne, auraient tout &#224; coup &#233;t&#233; d'avis que nos pourparlers avec la France ne les concernaient en rien. Il s'agissait en dernier ressort d'une question de puissance, car une bourrade, m&#234;me si elle peut para&#238;tre amicale, est une voie de fait, et personne ne peut dire si, peu de temps apr&#232;s, elle ne sera pas suivie d'un coup de poing sur la m&#226;choire. Depuis, la situation est devenue moins critique. Au moment o&#249; Lloyd George prit la parole, existait de mani&#232;re aigu&#235;, nous avons l&#224;-dessus des informations tr&#232;s pr&#233;cises, le danger d'une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre... Est-ce que - compte tenu de cette politique suivie depuis longtemps par sir Edward Grey et ses partisans, et dont nous ne discutons pas ici le bien-fond&#233; - on devait s'attendre de leur part &#224; une autre attitude sur la question du Maroc ? Il nous semble que si Berlin y a compt&#233;, c'est toute sa politique qui est du m&#234;me coup condamn&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la politique imp&#233;rialiste de l'Allemagne en Asie comme au Maroc avait cr&#233;&#233; un antagonisme violent entre l'Allemagne d'une part, l'Angleterre et la France de l'autre. O&#249; en &#233;taient les rapports entre l'Allemagne et la Russie ? Comment s'&#233;tait produit l'affrontement dans ce cas-ci ? Dans l'atmosph&#232;re de pogrom qui s'&#233;tait empar&#233;e de l'opinion publique allemande pendant les premiers mois de la guerre, on gobait n'importe quoi. On croyait que les femmes belges crevaient les yeux des bless&#233;s allemands, que les Cosaques mangeaient des bougies de st&#233;arine et qu'ils empoignaient les nourrissons par leurs petites jambes pour les mettre en pi&#232;ces - on croit aussi que les buts de la Russie en cette guerre consistent &#224; annexer l'Empire allemand, &#224; an&#233;antir la civilisation allemande et &#224; implanter l'absolutisme de la Warthe jusqu'au Rhin, et de Kiel &#224; Munich.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organe social-d&#233;mocrate Chemnitzer Volksstimme &#233;crivait le 2 ao&#251;t :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; En ce moment nous ressentons tous le devoir de lutter contre le r&#232;gne de knout russe avant tout. Les femmes et enfants allemands ne doivent pas devenir les victimes des bestialit&#233;s russes, l'Allemagne ne sera pas le butin des Cosaques. Car si le Triple Alliance l'emporte, ce ne sera pas un gouverneur fran&#231;ais ou un r&#233;publicain fran&#231;ais mais le tsar russe qui r&#232;gnera sur l'Allemagne. C'est pourquoi nous d&#233;fendons en ce moment toute la culture allemande et toute la libert&#233; allemande contre un ennemi barbare qui ne conna&#238;t pas de merci. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Fr&#228;nkische Tagespost s'&#233;criait le m&#234;me jour :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Nous ne voulons pas que les Cosaques, qui ont d&#233;j&#224; occup&#233; toutes les localit&#233;s frontali&#232;res, fassent irruption dans notre pays et apportent la ruine dans nos villes. La social-d&#233;mocratie n'a jamais cru aux intentions pacifiques du tsar russe, pas m&#234;me le jour o&#249; il a publi&#233; son manifeste de paix ; nous ne voulons pas que ce tsar, qui est d&#233;j&#224; le pire ennemi du peuple russe, commande &#224; un peuple de race allemande. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le K&#246;nigsberger Volkszeitung du 3 ao&#251;t &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Mais aucun de nous, qu'il soit astreint ou non au service militaire, ne peut en douter un seul instant : aussi longtemps que durera la guerre, le devoir de chacun est de faire tout ce qu'il peut pour maintenir loin de nos fronti&#232;res cet odieux r&#233;gime tsariste. Si le tsarisme remporte la victoire, des milliers de nos camarades seront envoy&#233;s dans les ge&#244;les horribles de la Russie. Sous le sceptre russe, le droit des peuples &#224; disposer d'eux-m&#234;mes est r&#233;duit &#224; n&#233;ant ; pas la moindre trace l&#224;-bas d'une presse social-d&#233;mocrate ; les syndicats sociaux-d&#233;mocrates et les r&#233;unions social-d&#233;mocrates sont interdits. Et c'est pourquoi, &#224; cette heure, aucun de nous n'aurait l'id&#233;e de se d&#233;sint&#233;resser de l'issue de la guerre ; au contraire, tout en maintenant notre opposition &#224; la guerre, nous voulons agir tous ensemble pour nous garder nous-m&#234;mes des atrocit&#233;s de ces canailles qui gouvernent la Russie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Examinons de plus pr&#232;s les rapports de la civilisation allemande avec le tsarisme russe, qui forment un chapitre entier dans l'attitude de la social-d&#233;mocratie au cours de cette guerre. Pour ce qui est du d&#233;sir que le tsar aurait d'annexer l'Empire allemand, on pourrait tout aussi bien admettre que la Russie envisageait d'annexer l'Europe ou m&#234;me la Lune. Dans la guerre actuelle, il ne s'agit d'une question d'existence, en tout et pour tout, que pour deux &#201;tats : la Belgique et la Serbie. Et les canons allemands furent dirig&#233;s contre eux parce qu'on criait de tous c&#244;t&#233;s que l'existence de l'Allemagne &#233;tait en jeu. Avec des fanatiques du meurtre rituel, toute discussion est &#233;videmment exclue. Toutefois, les gens qui prennent en consid&#233;ration non les instincts de la populace et les grands mots d&#233;magogiques et sublimes de la presse nationaliste provocatrice, mais plut&#244;t les points de vue politiques, ceux-l&#224; doivent comprendre que le tsarisme pouvait se fixer comme but aussi bien l'annexion de la Lune que celle de l'Allemagne. Ce sont de franches crapules qui dirigent la politique russe, mais pas des fous, et la politique de l'absolutisme a de toute fa&#231;on ceci en commun avec toute autre politique qu'elle se meut non dans les nuages, mais dans le monde des possibilit&#233;s r&#233;elles, dans un espace o&#249; les choses entrent rudement en contact. En ce qui concerne la crainte de voir nos camarades allemands arr&#234;t&#233;s et d&#233;port&#233;s &#224; vie en Sib&#233;rie, et de voir l'absolutisme russe s'introduire dans l'Empire allemand, les hommes politiques du tsar sanglant, malgr&#233; leur inf&#233;riorit&#233; intellectuelle, ont mieux compris le mat&#233;rialisme historique que les journalistes de notre parti : ces politiciens savent tr&#232;s bien qu'une forme de gouvernement donn&#233;e ne se laisse pas &#171; exporter &#187; &#224; volont&#233; n'importe o&#249;, mais que chaque forme de gouvernement correspond &#224; certaines conditions &#233;conomiques et sociales bien pr&#233;cises : ils savent, pour en avoir fait l'am&#232;re exp&#233;rience, que m&#234;me en Russie les conditions de leur domination ont presque fait leur temps ; ils savent enfin que le r&#232;gne de la r&#233;action se sert dans chaque pays de la forme qui lui convient, toute autre forme lui &#233;tant intol&#233;rable, et que la variante de l'absolutisme qui correspond aux rapports entre les classes et les partis que conna&#238;t l'Allemagne, c'est l'&#201;tat policier des Hohenzollern et le suffrage censitaire de la Prusse. En examinant froidement les choses, on voit qu'il n'existait de prime abord aucune raison de craindre que le tsarisme russe se serait vraiment senti oblig&#233; d'&#233;branler ces produits de la civilisation allemande, m&#234;me dans le cas improbable de sa victoire totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, c'&#233;tait sur un plan tout &#224; fait diff&#233;rent que la Russie et l'Allemagne entr&#232;rent en opposition. Ce n'est pas dans le domaine de la politique int&#233;rieure qu'ils s'affront&#232;rent, domaine o&#249;, au contraire, gr&#226;ce &#224; leurs tendances communes et &#224; leur affinit&#233; intime, une amiti&#233; ancienne et traditionnelle s'&#233;tait &#233;tablie depuis un si&#232;cle entre les deux &#201;tats, mais, en d&#233;pit de la solidarit&#233; de leur politique int&#233;rieure, dans le domaine de la politique ext&#233;rieure, sur les terrains de chasse de la politique mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme celui des &#201;tats occidentaux, l'imp&#233;rialisme russe est un tissu d'&#233;l&#233;ments de nature diff&#233;rente. Son fil le plus solide n'est pas constitu&#233;, comme en Allemagne ou en Angleterre, par l'expansion &#233;conomique d'un capital affam&#233; d'accumulation, mais par les int&#233;r&#234;ts politiques de l'&#201;tat. Il est vrai que l'industrie russe, ce qui est absolument caract&#233;ristique de la production capitaliste, en raison de l'inaptitude de son march&#233; int&#233;rieur, exporte depuis longtemps vers l'Orient, vers la Chine, la Perse, l'Asie centrale, et que le gouvernement tsariste cherche par tous les moyens &#224; favoriser cette exportation qui lui donne le fondement r&#234;v&#233; pour sa &#171; sph&#232;re d'int&#233;r&#234;ts &#187;. Mais ici, la politique de l'&#201;tat d&#233;tient le r&#244;le actif, elle n'est pas dirig&#233;e par les autres facteurs. Dans les tendances conqu&#233;rantes du r&#233;gime tsariste s'exprime, d'une part, l'expansion traditionnelle d'un Empire puissant dont la population comprend aujourd'hui 170 millions d'&#234;tres humains et qui, pour des raisons &#233;conomiques et strat&#233;giques, cherche &#224; obtenir le libre acc&#232;s des mers, de l'oc&#233;an Pacifique &#224; l'est, de la M&#233;diterran&#233;e au sud, et, d'autre part, intervient ce besoin vital de l'absolutisme : la n&#233;cessit&#233; sur le plan de la politique mondiale de garder une attitude qui impose le respect dans la comp&#233;tition g&#233;n&#233;rale des grands &#201;tats, pour obtenir du capitalisme &#233;tranger le cr&#233;dit financier sans lequel le tsarisme n'est absolument pas viable. A tout cela s'ajoute l'int&#233;r&#234;t dynastique qui, comme dans toutes les monarchies, en raison de l'opposition de plus en plus vive entre le r&#233;gime et la grande masse de la population, avait besoin de maintenir en permanence son prestige &#224; l'&#233;tranger, et d'y chercher une diversion aux difficult&#233;s int&#233;rieures : recette indispensable de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, les int&#233;r&#234;ts bourgeois modernes entrent toujours davantage en ligne de compte comme facteur de l'imp&#233;rialisme dans l'Empire des tsars. Le jeune capitalisme russe, qui sous le r&#233;gime absolutiste ne peut naturellement pas parvenir &#224; un &#233;panouissement complet et qui, en gros, ne peut quitter le stade du syst&#232;me primitif de vol, voit cependant s'ouvrir devant lui un avenir prodigieux dans les ressources naturelles immenses de cet Empire gigantesque. Il ne fait aucun doute que d&#232;s qu'elle sera d&#233;barrass&#233;e de l'absolutisme, la Russie deviendra rapidement - et &#224; supposer que la situation de la lutte des classes internationale lui en laisse encore le r&#233;pit - le premier &#201;tat capitaliste moderne. C'est parce qu'elle pressent cet avenir et qu'elle est, pour ainsi dire par avance, affam&#233;e d'accumulation, que la bourgeoisie russe est d&#233;vor&#233;e par une fi&#232;vre imp&#233;rialiste violente, et qu'elle manifeste avec ardeur ses pr&#233;tentions dans le partage du monde. Cette fi&#232;vre historique trouve en m&#234;me temps un soutien dans les tr&#232;s puissants int&#233;r&#234;ts actuels de la bourgeoisie russe. Tout d'abord dans les int&#233;r&#234;ts concrets de l'industrie des armements et de ses fournisseurs ; en Russie &#233;galement, l'industrie lourde fortement organis&#233;e en cartels joue un grand r&#244;le. En second lieu, l'opposition &#224; l'&#171; ennemi int&#233;rieur &#187;, au prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, a particuli&#232;rement renforc&#233; l'estime que la bourgeoisie porte au militarisme et &#224; l'action de diversion que repr&#233;sente l'&#233;vangile de la politique mondiale, et elle a ainsi rapproch&#233; la bourgeoisie du r&#233;gime contre-r&#233;volutionnaire. L'imp&#233;rialisme des milieux bourgeois de la Russie, et surtout des milieux lib&#233;raux, grandi &#224; vue d'oeil dans l'air orageux de la R&#233;volution et dans ce bapt&#234;me du feu, il a donn&#233; une physiognomie moderne &#224; la politique &#233;trang&#232;re traditionnelle de l'Empire des tsars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, le but principal de la politique traditionnelle du tsarisme aussi bien que des app&#233;tits modernes de la bourgeoisie russe, ce sont les Dardanelles, qui, selon le mot c&#233;l&#232;bre de Bismarck, donnent la cl&#233; des possessions russes sur la mer Noire. C'est en vue de ce but que la Russie a men&#233; depuis le XVIIIe si&#232;cle une s&#233;rie de guerres sanglantes contre la Turquie, qu'elle a entrepris de lib&#233;rer les Balkans et qu'au service de cette mission elle a entass&#233; des monceaux &#233;normes de cadavres &#224; Ismail, Navarin, Sinope, Sistrie et S&#233;bastopol, &#224; Plevna et &#224; Schipka. Tout cela, disait-on, pour d&#233;fendre les fr&#232;res slaves et les chr&#233;tiens contre les atrocit&#233;s des Turcs ; cette s&#233;duisante l&#233;gende de guerre joua aupr&#232;s des moujiks russes le m&#234;me r&#244;le que la &#171; d&#233;fense de la civilisation et de la libert&#233; allemandes contre les atrocit&#233;s russes &#187; elle joue maintenant aupr&#232;s de la social-d&#233;mocratie allemande. La bourgeoisie russe &#233;tait plus enthousiaste pour les perspectives sur la M&#233;diterran&#233;e que pour la mission civilisatrice en Mandchourie et en Mongolie. C'est pourquoi la guerre japonaise fut tr&#232;s critiqu&#233;e par la bourgeoisie lib&#233;rale qui la consid&#233;rait comme une aventure insens&#233;e, parce que, selon elle, la politique russe se d&#233;tournait de sa t&#226;che essentielle : les Balkans. Mais, d'une autre mani&#232;re encore, la guerre malheureuse contre le Japon a eu le m&#234;me effet. L'extension de la puissance russe en Asie orientale et en Asie centrale jusqu'au Tibet et vers la Perse devait inqui&#233;ter vivement la vigilance de l'imp&#233;rialisme anglais. Pr&#233;occup&#233;e pour son &#233;norme empire indien, l'Angleterre devait suivre l'avance russe en Asie avec une m&#233;fiance croissante. Et l'opposition anglo-russe en Asie fut effectivement l'opposition politique la plus forte de la conjoncture internationale au d&#233;but de ce si&#232;cle, et elle devrait tr&#232;s vraisemblablement devenir le noeud du futur d&#233;veloppement imp&#233;rialiste apr&#232;s la guerre actuelle. La d&#233;faite fracassante de la Russie en 1904 et l'&#233;clatement de la r&#233;volution modifi&#232;rent la situation. L'affaiblissement visible de l'empire des tsars eut comme cons&#233;quence d'amener une d&#233;tente dans ses rapports avec l'Angleterre, d&#233;tente qui conduisit m&#234;me &#224; un arrangement sur un blocage commun de la Perse en 1907, et qui permit des relations de bon voisinage en Asie centrale. Par l&#224;, la Russie se voyait avant tout interdire l'acc&#232;s &#224; de grandes entreprises en Asie et elle rassembla toute son &#233;nergie en vue de son vieil objectif : la politique des Balkans. C'est dans cette r&#233;gion que la Russie tsariste, apr&#232;s un si&#232;cle d'amiti&#233; solide et fid&#232;le avec la civilisation allemande, entra pour la premi&#232;re fois dans un conflit p&#233;nible avec elle. Le chemin des Dardanelles passe par le cadavre de la Turquie, mais l'Allemagne consid&#233;rait l'int&#233;grit&#233; de ce cadavre comme sa t&#226;che politique principale. Il est vrai que les principes de la politique russe dans les Balkans avaient d&#233;j&#224; chang&#233; plus d'une fois : irrit&#233;e de l'&#171; ingratitude &#187; des Slaves des Balkans qu'elle avait lib&#233;r&#233;s et qui cherchaient &#224; s'arracher &#224; leurs liens de vassalit&#233; vis-&#224;-vis de l'empire du tsar, la Russie avait, elle aussi, d&#233;fendu pendant tout un temps le programme de l'&#171; int&#233;grit&#233; &#187; de la Turquie, et pour elle aussi, il &#233;tait sous-entendu que le partage &#233;tait remis dans l'attente d'une &#233;poque plus favorable. Cependant, la liquidation finale de la Turquie a maintenant sa place dans les plans de la Russie tout comme dans la politique anglaise. Celle-ci, en vue de renforcer sa propre position dans les Indes et en &#201;gypte, s'efforce de r&#233;unir en un grand empire musulman sous le sceptre britannique les territoires qui s&#233;parent ces deux parties de son empire, &#224; savoir l'Arabie et la M&#233;sopotamie. Ainsi, l'imp&#233;rialisme russe, tout comme auparavant l'imp&#233;rialisme anglais, tomba en Orient sur l'imp&#233;rialisme allemand, lequel, se consid&#233;rant comme l'usufruitier attitr&#233; de la d&#233;composition de la Turquie, montait la garde sur le Bosphore [3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la politique russe dans les Balkans se heurtait encore plus directement &#224; l'Autriche qu'&#224; l'Allemagne. L'imp&#233;rialisme autrichien est le compl&#233;ment politique de l'imp&#233;rialisme allemand, son fr&#232;re siamois et son destin funeste tout &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne se retrouva isol&#233;e de tous c&#244;t&#233;s &#224; cause de sa politique mondiale, et son seul alli&#233; &#233;tait l'Autriche. Sans doute, l'alliance avec l'Autriche est-elle ancienne, c'est encore Bismarck qui l'a &#233;tablie en 1879, mais elle a chang&#233; enti&#232;rement de caract&#232;re depuis lors. De m&#234;me que l'opposition avec la France, cette alliance a pris un tout autre contenu au cours de l'&#233;volution des derni&#232;res d&#233;cennies. Bismarck songeait seulement &#224; d&#233;fendre les possessions acquises jusqu'en 1870 gr&#226;ce &#224; la guerre de 1864. La Triple Alliance qu'il avait conclue avait un caract&#232;re conservateur d'un bout &#224; l'autre : elle signifiait que l'Autriche devait renoncer d&#233;finitivement &#224; entrer dans la conf&#233;d&#233;ration allemande, elle repr&#233;sentait la cons&#233;cration de la situation cr&#233;&#233;e par Bismarck, la victoire de l'&#233;parpillement national de l'Allemagne et de l'h&#233;g&#233;monie militaire de la Grande Prusse. Les tendances de l'Autriche vers les Balkans d&#233;plaisaient &#224; Bismarck tout autant que les acquisitions de l'Allemagne en Afrique. Dans ses Pens&#233;es et souvenirs, il dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est naturel que les habitants du bassin du Danube aient des besoins et des projets qui d&#233;passent les fronti&#232;res actuelles de la monarchie : la constitution de l'empire allemand montre la voie par laquelle l'Autriche peut parvenir &#224; r&#233;concilier ses int&#233;r&#234;ts politiques et mat&#233;riels qui sont compris entre la fronti&#232;re orientale qui est de race roumaine et le golfe de Cattaro. Mais ce n'est pas le r&#244;le de l'Empire allemand que de pr&#234;ter main forte &#224; ses sujets pour r&#233;aliser les voeux qu'ils peuvent entretenir quant &#224; leurs rapports avec leurs voisins. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il l'avait exprim&#233; un jour avec force dans un mot c&#233;l&#232;bre, la Bosnie ne valait pas pour lui l'os d'un grenadier de Pom&#233;ranie. La meilleure preuve de ce que Bismarck ne pensait effectivement pas &#224; mettre la Triple Alliance au service des efforts d'expansion de l'Autriche, c'est le Trait&#233; de r&#233;assurance conclu en 1884 avec la Russie, et aux termes duquel, au cas o&#249; une guerre &#233;claterait entre la Russie et l'Autriche, l'Empire allemand ne se porterait en aucun cas aux c&#244;t&#233;s de l'Autriche, mais conserverait une &#171; neutralit&#233; bienveillante &#187;. Depuis que s'est accompli le virage de la politique allemande vers l'imp&#233;rialisme, ses relations avec l'Autriche se modifi&#232;rent &#233;galement. L'Autriche-Hongrie se trouve situ&#233;e entre l'Allemagne et les Balkans, donc sur le chemin de ce centre de la politique orientale de l'Allemagne. Avoir l'Autriche pour adversaire &#233;quivaudrait, en raison de l'isolement g&#233;n&#233;ral dans lequel s'est plac&#233;e la politique allemande, &#224; renoncer &#224; tous ses projets sur le plan de la politique mondiale. Dans le cas d'un affaiblissement ou m&#234;me de la ruine de l'Autriche-Hongrie, qui entra&#238;nerait aussit&#244;t une liquidation de la Turquie et un renforcement &#233;norme de la puissance de la Russie, des &#201;tats balkaniques et de l'Angleterre, l'Allemagne r&#233;aliserait sans doute son unification et renforcerait sa puissance, mais il faudrait sonner le glas de la politique imp&#233;rialiste de l'empire allemand [4].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sauvetage et la conservation de la monarchie habsbourgeoise devenait donc logiquement la t&#226;che accessoire de l'imp&#233;rialisme allemand, tout comme la conservation de la Turquie &#233;tait sa t&#226;che principale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence m&#234;me de l'Autriche repr&#233;sente cependant un &#233;tat permanent de guerre latente dans les Balkans. Depuis que le processus irr&#233;sistible de d&#233;composition de la Turquie a conduit &#224; la formation et &#224; la consolidation des &#201;tats balkaniques dans la proximit&#233; imm&#233;diate de l'Autriche, ce fut le d&#233;but d'une opposition entre l'&#201;tat habsbourgeois et ses jeunes voisins. Il est &#233;vident que la naissance &#224; ses c&#244;t&#233;s d'&#201;tats nationaux ind&#233;pendants et viables devait acc&#233;l&#233;rer la d&#233;composition de cette monarchie d&#233;j&#224; d&#233;labr&#233;e qui, &#233;tant elle-m&#234;me constitu&#233;e d'une mosaique de pi&#232;ces d&#233;tach&#233;es de ces m&#234;mes nationalit&#233;s, ne sait les diriger que sous la f&#233;rule des paragraphes dictatoriaux. La non-viabilit&#233; fonci&#232;re de l'Autriche se manifeste pr&#233;cis&#233;ment dans sa politique balkanique et tout sp&#233;cialement dans ses rapports avec la Serbie. En d&#233;pit de ses app&#233;tits imp&#233;rialistes qui se jetaient sans discernement tant&#244;t sur Salonique, tant&#244;t sur Durazzo, l'Autriche n'&#233;tait pas en &#233;tat d'annexer la Serbie le cas &#233;ch&#233;ant, m&#234;me si celle-ci n'avait pas recu un surcro&#238;t de force et d'&#233;tendue &#224; la suite des deux guerres balkaniques. En incorporant la Serbie, l'Autriche aurait nourri en son sein d'une mani&#232;re dangereuse l'une des plus turbulentes parmi les nationalit&#233;s slaves du sud qu'elle ne parvenait d&#233;j&#224; &#224; ma&#238;triser qu'&#224; grand-peine malgr&#233; le r&#233;gime brutal et stupide de sa r&#233;action [5].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Autriche ne pouvait cependant pas non plus tol&#233;rer le d&#233;veloppement normal autonome de la Serbie et en tirer profit par des relations &#233;conomiques normales. En effet, la monarchie habsbourgeoise n'est pas une organisation politique d'&#201;tat bourgeois, mais seulement un trust unissant par des liens assez l&#226;ches quelques coteries de parasites sociaux qui veulent se remplir les poches en exploitant au maximum les ressources du pouvoir tant que la monarchie tient encore debout. Pour favoriser les agriculteurs hongrois et pour maintenir artificiellement les produits agricoles &#224; un prix &#233;lev&#233;, l'Autriche interdit l'importation du b&#233;tail et des fruits &#224; la Serbie, privant ainsi ce pays paysan du d&#233;bouch&#233; principal de ses produits. Dans l'int&#233;r&#234;t des cartels industriels autrichiens, elle contraignit la Serbie &#224; obtenir &#224; l'est l'acc&#232;s de la mer Noire en concluant une alliance militaire avec la Bulgarie, et &#224; l'ouest l'acc&#232;s de la mer Adriatique en acqu&#233;rant un port en Albanie. La politique balkanique de l'Autriche visait donc uniquement &#224; &#233;trangler la Serbie. Mais en m&#234;me temps, elle visait &#224; emp&#234;cher tout rapprochement mutuel entre les &#201;tats balkaniques et &#224; entraver leur essor int&#233;rieur ; elle constituait &#224; elle seule un danger permanent. Tant&#244;t par l'annexion de la Serbie, tant&#244;t en manifestant ses pr&#233;tentions sur le sandjak de Novibazar et sur Salonique, tant&#244;t en revendiquant la c&#244;te albanaise, l'imp&#233;rialisme autrichien mena&#231;ait continuellement l'existence et les possibilit&#233;s de d&#233;veloppement des &#201;tats balkaniques. Conform&#233;ment aux tendances de l'Autriche et en raison de la concurrence de l'Italie, on allait m&#234;me cr&#233;er apr&#232;s la seconde guerre balkanique l'image d&#233;risoire d'une &#171; Albanie ind&#233;pendante &#187; sous un prince allemand qui, d&#232;s la premi&#232;re heure, ne fut rien d'autre que le jouet des intrigues des puissances imp&#233;rialistes rivales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Autriche ne pouvait cependant pas non plus tol&#233;rer le d&#233;veloppement normal autonome de la Serbie et en tirer profit par des relations &#233;conomiques normales. En effet, la monarchie habsbourgeoise n'est pas une organisation politique d'&#201;tat bourgeois, mais seulement un trust unissant par des liens assez l&#226;ches quelques coteries de parasites sociaux qui veulent se remplir les poches en exploitant au maximum les ressources du pouvoir tant que la monarchie tient encore debout. Pour favoriser les agriculteurs hongrois et pour maintenir artificiellement les produits agricoles &#224; un prix &#233;lev&#233;, l'Autriche interdit l'importation du b&#233;tail et des fruits &#224; la Serbie, privant ainsi ce pays paysan du d&#233;bouch&#233; principal de ses produits. Dans l'int&#233;r&#234;t des cartels industriels autrichiens, elle contraignit la Serbie &#224; obtenir &#224; l'est l'acc&#232;s de la mer Noire en concluant une alliance militaire avec la Bulgarie, et &#224; l'ouest l'acc&#232;s de la mer Adriatique en acqu&#233;rant un port en Albanie. La politique balkanique de l'Autriche visait donc uniquement &#224; &#233;trangler la Serbie. Mais en m&#234;me temps, elle visait &#224; emp&#234;cher tout rapprochement mutuel entre les &#201;tats balkaniques et &#224; entraver leur essor int&#233;rieur ; elle constituait &#224; elle seule un danger permanent. Tant&#244;t par l'annexion de la Serbie, tant&#244;t en manifestant ses pr&#233;tentions sur le sandjak de Novibazar et sur Salonique, tant&#244;t en revendiquant la c&#244;te albanaise, l'imp&#233;rialisme autrichien mena&#231;ait continuellement l'existence et les possibilit&#233;s de d&#233;veloppement des &#201;tats balkaniques. Conform&#233;ment aux tendances de l'Autriche et en raison de la concurrence de l'Italie, on allait m&#234;me cr&#233;er apr&#232;s la seconde guerre balkanique l'image d&#233;risoire d'une &#171; Albanie ind&#233;pendante &#187; sous un prince allemand qui, d&#232;s la premi&#232;re heure, ne fut rien d'autre que le jouet des intrigues des puissances imp&#233;rialistes rivales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, au cours des derni&#232;res d&#233;cennies, la politique imp&#233;rialiste de l'Autriche devint le carcan qui emp&#234;chait un d&#233;veloppement normal vers le progr&#232;s dans les Balkans, et elle conduisait tout naturellement &#224; ce dilemme in&#233;vitable : ou bien la monarchie habsbourgeoise, ou bien le d&#233;veloppement des &#201;tats balkaniques ! Les Balkans, qui s'&#233;taient &#233;mancip&#233;s de la souverainet&#233; turque, se voyaient confront&#233;s &#224; une nouvelle t&#226;che : se d&#233;barrasser de l'obstacle que repr&#233;sentait l'Autriche. Historiquement, la liquidation de l'Autriche-Hongrie n'est que la continuation du d&#233;membrement de la Turquie et est, comme lui, impos&#233;e par l'&#233;volution historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce dilemme ne laissait pas d'autre solution que la guerre, et m&#234;me la guerre mondiale. En effet, derri&#232;re la Serbie, on trouvait la Russie, qui ne pouvait renoncer &#224; son influence dans les Balkans et &#224; son r&#244;le de &#171; protecteur &#187; sans compromettre la totalit&#233; de son programme imp&#233;rialiste en Orient. Exactement &#224; l'oppos&#233; de la politique autrichienne, la politique russe avait pour objectif de r&#233;unir les &#201;tats balkaniques, sous protectorat russe &#233;videmment. La conf&#233;d&#233;ration balkanique, dont la victoire dans la guerre de 1912 avait presque enti&#232;rement liquid&#233; la Turquie d'Europe, &#233;tait l'oeuvre de la Russie, et il entrait dans les intentions de celle-ci qu'elle soit principalement dirig&#233;e contre l'Autriche. Sans doute la conf&#233;d&#233;ration se disloqua-t-elle d&#232;s la premi&#232;re guerre balkanique malgr&#233; tous les efforts de la Russie, mais la Serbie qui sortit victorieuse de cette guerre &#233;tait destin&#233;e &#224; devenir l'alli&#233;e de la Russie de la m&#234;me mani&#232;re que l'Autriche devenait son ennemi mortel. L'Allemagne, encha&#238;n&#233;e au destin de la monarchie habsbourgeoise, fut oblig&#233;e de donner son soutien &#224; sa politique archi-r&#233;actionnaire et ainsi d'entrer doublement en conflit avec la Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique balkanique de l'Autriche l'amena &#233;galement &#224; entrer en conflit avec l'Italie, qui s'int&#233;ressait vivement &#224; la fois &#224; la liquidation de l'Autriche et &#224; celle de la Turquie. L'imp&#233;rialisme italien trouve &#224; ses d&#233;sirs d'expansion le pr&#233;texte le plus proche et le plus commode, parce que le plus populaire, dans les possessions italiennes de l'Autriche et, dans le nouveau partage des Balkans, ses pr&#233;tentions visent surtout la c&#244;te albanaise de l'Adriatique qui fait face &#224; l'Italie. La Triple Alliance qui avait d&#233;j&#224; subi une rude &#233;preuve dans la guerre de Tripoli fut compl&#232;tement ravag&#233;e par la crise que connurent les Balkans depuis les deux guerres balkaniques, et ses deux puissances centrales &#233;taient en conflit avec le reste du monde. L'imp&#233;rialisme allemand, encha&#238;n&#233; &#224; deux cadavres en d&#233;composition, se dirigeait tout droit vers la guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce cheminement &#233;tait du reste tout &#224; fait conscient. C'est surtout l'Autriche qui donnait l'impulsion, elle qui courait depuis des ann&#233;es &#224; la catastrophe avec un fatal aveuglement. Sa clique dirigeante cl&#233;ricale et militaire, avec &#224; sa t&#234;te l'archiduc Fran&#231;ois-Ferdinand et l'homme de main de celui-ci, le baron von Chlumezki, &#233;tait bel et bien &#224; l'aff&#251;t d'un pr&#233;texte pour lancer les op&#233;rations. En 1909, pour d&#233;clencher dans les pays allemands la fureur guerri&#232;re qu'elle recherchait, elle fit fabriquer tout sp&#233;cialement par le professeur Friedmann les fameux documents qui d&#233;voilaient une conspiration diabolique aux multiples ramifications dirig&#233;e contre la monarchie habsbourgeoise, documents qui n'avaient qu'un seul d&#233;faut : ils &#233;taient faux de a &#224; z. Quelques ann&#233;es plus tard, se r&#233;pandit pendant des jours la nouvelle que le consul autrichien Prohaska avait subi un martyre atroce &#224; Uestub, ce qui devait faire l'effet d'une bombe, alors que pendant ce temps-l&#224;, Prohaska, qui se portait comme un charme, se promenait en sifflotant dans les rues de Uestub. Enfin, il y eut l'attentat de Sarajevo, enfin se produisit le crime r&#233;voltant et authentique que l'on attendait depuis si longtemps. &#171; Si un sacrifice a jamais eu un effet lib&#233;rateur et r&#233;dempteur, c'est bien celui-l&#224; &#187;, exultaient les porte-parole de l'imp&#233;rialisme allemand. Les imp&#233;rialistes autrichiens exultaient encore plus fort et d&#233;cid&#232;rent d'utiliser les cadavres des archiducs tant qu'ils &#233;taient encore frais [6]. Ils s'entendirent rapidement avec l'Allemagne, la guerre fut conclue et on exp&#233;dia le t&#233;l&#233;gramme qui allait mettre le feu aux poudres &#224; l'int&#233;rieur du monde capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'incident de Sarajevo n'avait fait que fournir le pr&#233;texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est des causes et des oppositions, tout &#233;tait d&#233;j&#224; m&#251;r pour la guerre depuis longtemps, la configuration que nous connaissons aujourd'hui &#233;tait d&#233;j&#224; pr&#234;te depuis dix ans. Chaque ann&#233;e qui s'&#233;coulait et chaque nouvel &#233;v&#233;nement politique qui s'est produit au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es rapprochaient un peu plus l'&#233;ch&#233;ance : la r&#233;volution turque, l'annexion de la Bosnie, la crise du Maroc, l'exp&#233;dition de Tripoli, les deux guerres des Balkans. C'est dans la perspective de cette guerre que furent propos&#233;s tous les projets de loi de ces derni&#232;res ann&#233;es : on se pr&#233;parait consciemment &#224; l'in&#233;vitable conflagration g&#233;n&#233;rale. Cinq fois au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es, il s'en est fallu d'un cheveu que la guerre n'ait &#233;clat&#233; : en &#233;t&#233; 1905, lorsque l'Allemagne fit conna&#238;tre pour la premi&#232;re fois ses pr&#233;tentions dans l'affaire du Maroc d'une mani&#232;re p&#233;remptoire ; en &#233;t&#233; 1908, apr&#232;s la rencontre des monarques &#224; Reval, lorsque l'Angleterre, la Russie et la France voulurent envoyer un ultimatum &#224; la Turquie &#224; cause de la question mac&#233;donienne, et que, pour d&#233;fendre la Turquie, l'Allemagne &#233;tait pr&#234;te &#224; se lancer dans une guerre qui ne fut emp&#234;ch&#233;e que par l'&#233;clatement soudain de la r&#233;volution turque [7] ; au d&#233;but de 1909, lorsque la Russie r&#233;pondit &#224; l'annexion de la Bosnie par une mobilisation, sur quoi l'Allemagne d&#233;clara en bonne forme qu'elle &#233;tait pr&#234;te &#224; entrer en guerre aux c&#244;t&#233;s de l'Autriche ; en &#233;t&#233; 1911, lorsque le Panther fut envoy&#233; &#224; Agadir, ce qui aurait in&#233;vitablement provoqu&#233; le d&#233;clenchement de la guerre, si l'Allemagne n'avait pas renonc&#233; &#224; r&#233;clamer sa part du Maroc et ne s'&#233;tait pas content&#233;e du Congo. Et enfin, au d&#233;but de l'ann&#233;e 1913, quand l'Allemagne, voyant que la Russie envisageait de p&#233;n&#233;trer en Arm&#233;nie, d&#233;clara pour la deuxi&#232;me fois en bonne forme qu'elle &#233;tait pr&#234;te &#224; faire la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que la guerre mondiale actuelle &#233;tait dans l'air depuis huit ans. Si, &#224; chaque fois, elle fut diff&#233;r&#233;e, c'est uniquement parce que l'une des parties impliqu&#233;es n'avait pas encore termin&#233; ses pr&#233;paratifs militaires. La guerre mondiale actuelle &#233;tait d&#233;j&#224; m&#251;re dans l'aventure du Panther en 1911 - sans le couple d'archiducs assassin&#233;s, sans les aviateurs fran&#231;ais au-dessus de Nuremberg, et sans l'invasion russe en Prusse orientale. L'Allemagne l'a simplement remise &#224; une date qui lui conviendrait mieux. Ici aussi, il suffit de lire l'explication na&#239;ve des imp&#233;rialistes allemands :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Du c&#244;t&#233; &#034;pan-germanique&#034;, on reproche &#224; la politique allemande de s'&#234;tre montr&#233;e trop faible durant la crise du Maroc en 1911 ; pour liquider cette id&#233;e fausse, il suffit de rappeler qu'au moment o&#249; nous avons envoy&#233; le Panther &#224; Agadir, l'am&#233;nagement du canal de la mer du Nord &#233;tait encore en chantier, que l'am&#233;nagement d'Helgoland en une grande place forte maritime n'&#233;tait pas encore termin&#233; et que les rapports de force entre notre flotte et la puissance navale anglaise en dreadnoughts et en armements auxiliaires nous &#233;taient nettement plus d&#233;favorables que trois ans apr&#232;s. Le canal, l'&#238;le d'Helgoland et la puissance de notre flotte &#233;taient, comparativement &#224; ce qu'ils sont aujourd'hui, en 1914, soit fortement p&#233;rim&#233;s, soit absolument inaptes pour la guerre. D&#232;s lors, sachant que l'on rencontrerait un peu plus tard des chances de succ&#232;s bien plus favorables, vouloir provoquer une guerre d&#233;cisive aurait &#233;t&#233; une folie pure et simple [8]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait d'abord mettre la flotte allemande en &#233;tat et faire passer au Reichstag les projets de lois militaires. En &#233;t&#233; 1914, l'Allemagne se sentit pr&#233;par&#233;e pour la guerre, alors que la France en &#233;tait encore &#224; &#233;laborer p&#233;niblement le service militaire de trois ans, et alors que la Russie n'avait pas encore accompli son programme, ni pour la force navale ni pour l'arm&#233;e de terre. Le m&#234;me Rohrbach - qui n'est pas seulement le porte-parole le plus s&#233;rieux de l'imp&#233;rialisme allemand, mais, &#233;tant tr&#232;s proche des milieux dirigeants de la politique allemande, est presque leur voix officieuse - &#233;crit au sujet de la situation en 1914 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Quant &#224; nous, c'est-&#224;-dire l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, notre crainte essentielle &#233;tait que si la Russie adoptait pour quelque temps une attitude manifestement conciliante, nous aurions &#233;t&#233; moralement oblig&#233;s d'attendre jusqu'au moment o&#249; la France et la Russie auraient &#233;t&#233; r&#233;ellement pr&#234;tes. &#187; (loc. cit. p. 83)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit : la crainte essentielle en juillet 1914, c'&#233;tait que l'&#171; action de paix &#187; du gouvernement allemand puisse &#234;tre couronn&#233;e de succ&#232;s, et que la Russie et la Serbie puissent se laisser fl&#233;chir. Il s'agissait cette fois de les contraindre &#224; la guerre. Et cela r&#233;ussit. &#171; C'est avec une profonde douleur que nous voyons &#233;chouer nos efforts visant &#224; maintenir la paix mondiale &#187;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, lorsque les bataillons allemands p&#233;n&#233;tr&#232;rent en Belgique, lorsque le Reichstag fut plac&#233; devant le fait accompli de la guerre et de l'&#233;tat de si&#232;ge, il n'y avait pas de quoi &#234;tre frapp&#233; de stupeur, car ce n'&#233;tait pas une situation nouvelle et inou&#239;e, ce n'&#233;tait pas un &#233;v&#233;nement qui, compte tenu du contexte politique, pouvait surprendre la social-d&#233;mocratie allemande. La guerre mondiale d&#233;clar&#233;e officiellement le 4 ao&#251;t &#233;tait celle-l&#224; m&#234;me pour laquelle la politique imp&#233;rialiste allemande et internationale travaillait inlassablement depuis des dizaines d'ann&#233;es, celle-l&#224; m&#234;me dont, depuis dix ans, la social-d&#233;mocratie allemande, d'une mani&#232;re tout aussi inlassable, proph&#233;tisait l'approche presque chaque ann&#233;e, celle-l&#224; m&#234;me que les parlementaires, les journaux et les brochures sociales-d&#233;mocrates stigmatis&#232;rent &#224; de multiples reprises comme &#233;tant un crime frivole de l'imp&#233;rialisme, qui n'avait rien &#224; voir ni avec la civilisation ni avec les int&#233;r&#234;ts nationaux mais qui, bien au contraire, agissait &#224; l'encontre de ces deux principes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement : ce n'est pas l'&#171; existence et le d&#233;veloppement libre &#187; de l'Allemagne qui sont en jeu dans cette guerre, comme le dit la d&#233;claration du groupe parlementaire social-d&#233;mocrate, ce n'est pas la civilisation allemande, comme l'&#233;crit la presse sociale-d&#233;mocrate, mais ce sont bien plut&#244;t les profits actuels de la Deutsche Bank en Turquie d'Asie et les profits futurs des Mannesmann et Krupp au Maroc, c'est l'existence du r&#233;gime r&#233;actionnaire de l'Autriche, ce &#171; monceau de pourriture organis&#233;e qui s'appelle la monarchie habsbourgeoise &#187;, comme l'&#233;crivait le Vorw&#228;rts du 25 ao&#251;t 1914, ce sont les cochons et les pruneaux hongrois, c'est le paragraphe 14, ce sont les trompettes d'enfants et la civilisation de FriedmannProhasta, c'est le maintien de la domination turque des Bachibouzouks en Asie Mineure et de la contre-r&#233;volution dans les Balkans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande partie de la presse de notre parti &#233;tait profond&#233;ment choqu&#233;e de ce que les &#171; gens de couleur et les sauvages &#187;, les N&#232;gres, les Sikhs, les Maoris, &#233;taient pouss&#233;s &#224; la guerre par les adversaires de l'Allemagne. Or, ces peuples jouent &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me r&#244;le dans la guerre actuelle que les prol&#233;taires socialistes des &#201;tats europ&#233;ens. Et si on apprenait par les communiqu&#233;s de Reuter que les Maoris de Nouvelle-Z&#233;lande br&#251;laient d'envie de se faire massacrer pour le roi d'Angleterre, ils manifesteraient le m&#234;me discernement dans la conscience de leurs propres int&#233;r&#234;ts que celui dont a fait preuve le groupe parlementaire social-d&#233;mocrate en confondant le salut de la monarchie habsbourgeoise, de la Turquie et de la caisse de la Deutsche Bank avec l'existence et la libert&#233; du peuple allemand et de la civilisation allemande. Il est vrai qu'une grande diff&#233;rence les s&#233;pare malgr&#233; tout : il y a une g&#233;n&#233;ration, les Maoris pratiquaient encore le cannibalisme, et pas la th&#233;orie marxiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Le 3 d&#233;cembre 1912, apr&#232;s la premi&#232;re guerre balkanique, l'orateur du groupe social-d&#233;mocrate s'exprimait en ces termes au Reichstag : &#171; Hier, on a fait remarquer &#224; cette m&#234;me tribune que la politique orientale de l'Allemagne n'&#233;tait pas responsable de l'effondrement de la Turquie, que &#231;'avait &#233;t&#233; une bonne politique. M. le chancelier de l'Empire croyait que nous avions rendu bien de bons services &#224; la Turquie et M. Bassermann disait que nous avions amen&#233; la Turquie &#224; accomplir des r&#233;formes judicieuses. Sur ce dernier point, je ne suis au courant de rien (hilarit&#233; chez les sociaux-d&#233;mocrates) ; et derri&#232;re les bons services je voudrais mettre aussi un point d'interrogation. Pourquoi la Turquie s'est-elle effondr&#233;e ? Ce qui s'est effondr&#233; l&#224;-bas, c'est un r&#233;gime de junkers semblable &#224; celui que nous avons &#224; l'est de l'Elbe. (&#034; Tr&#232;s juste ! &#034; - sur les bancs sociaux-d&#233;mocrates. Rires &#224; droite) L'effondrement de la Turquie est un ph&#233;nom&#232;ne parall&#232;le &#224; l'effondrement du r&#233;gime des junkers mandchous en Chine. Pour les r&#233;gimes de junkers &#231;a a l'air d'aller de plus en plus mal partout. (Acclamations des sociaux-democrates : &#034;Tant mieux !&#034; ) Ils ne r&#233;pondent plus aux exigences du monde moderne. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je disais que la situation en Turquie ressemblait jusqu'&#224; un certain point &#224; celle que nous connaissons &#224; l'est de l'Elbe. Les Turcs sont une caste dirigeante de conqu&#233;rants, ils ne sont qu'une petite minorit&#233;. A c&#244;t&#233; des Turcs, on trouve encore les non-Turcs qui ont adopt&#233; la religion musulmane, mais les v&#233;ritables Turcs d'origine ne sont qu'une petite minorit&#233;, une caste guerri&#232;re, une caste qui, comme en Prusse, s'est empar&#233;e de tous les postes cl&#233;s, dans l'administration, dans la diplomatie et dans l'arm&#233;e ; une caste qui, vis-&#224;-vis des papans bulgares et serbes, a poursuivi la m&#234;me politique seigneuriale que nos spahis &#224; l'est de l'Elbe. (Hilarit&#233;.) Aussi longtemps que la Turquie avait une &#233;conomie naturelle, cela allait encore ; car alors, un tel r&#233;gime de seigneurs est encore supportable dans une certaine mesure, parce que le seigneur ne pousse pas encore tellement l'exploitation de ses manants ; s'il a de quoi bien manger, et de quoi bien vivre, il est content. Mais au moment o&#249; la Turquie, entrant en contact avec l'Europe, devint une &#233;conomie mon&#233;taire moderne, l'oppression des junkers turcs devint de plus en plus insupportable. La classe paysanne fut press&#233;e comme un citron, et une grande partie des paysans r&#233;duite &#224; la mendicit&#233; ; beaucoup se firent brigands. Voil&#224; ce que sont les Komitaschis ! (Rires &#224; droite) Les junkers turcs n'ont pas seulement fait la guerre contre l'ennemi ext&#233;rieur, non, en dessous de cette guerre contre l'ennemi ext&#233;rieur une r&#233;volution paysanne s'est accomplie en Turquie. Voil&#224; ce qui a rompu l'&#233;chine des Turcs et voil&#224; ce qui a provoqu&#233; l'effondrement de leur r&#233;gime de junkers ! Et on dit maintenant que le gouvernement allemand a rendu de bons services dans ce pays ! Mais les meilleurs services qu'il aurait pu rendre &#224; la Turquie, et aussi au r&#233;gime des junkers, il ne les a pas rendus ! Il aurait d&#251; leur conseiller d'accomplir les r&#233;formes qu'ils &#233;taient tenus de faire en vertu du protocole de Berlin : de lib&#233;rer v&#233;ritablement leurs paysans, comme la Bulgarie et la Serbie l'avaient fait. Mais comment une diplomatie allemande de junkers en aurait-elle &#233;t&#233; capable ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; [...] Les instructions que M. von Marschall recevait de Berlin ne pouvaient en tout cas l'amener &#224; rendre r&#233;ellement de bons services aux Jeunes Turcs. Ce qu'elles leur ont apport&#233; - je ne veux m&#234;me pas parler des choses militaires -, c'est un certain &#233;tat d'esprit qu'elles ont introduit dans le corps des officiers turcs : l'esprit de l'&#171; officier de garde &#233;l&#233;gant &#187; (hilarit&#233; chez, les sociaux-d&#233;mocrates), un esprit qui s'est av&#233;r&#233; si extraordinairement funeste pour l'arm&#233;e turque dans le combat. On raconte notamment qu'on a trouv&#233; des officiers morts qui portaient des chaussures laqu&#233;es. La pr&#233;tention de dominer la masse du peuple et la masse des soldats en toutes choses, cette morgue de l'officier, cette fa&#231;on de commander de haut, tout cela a pourri &#224; la racine les rapports de confiance au sein de l'arm&#233;e turque, et, d&#232;s lors, on peut donc comprendre que cet &#233;tat d'esprit ait contribu&#233; &#224; provoquer la d&#233;b&#226;cle de l'arm&#233;e turque. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Messieurs, nos avis divergent sur le point de savoir qui est responsable de l'effondrement de la Turquie. La transmission d'un certain esprit prussien n'est pas responsable &#224; lui seul de l'effondrement de la Turquie, bien s&#251;r que non, mais il y a contribu&#233;, il l'a pr&#233;cipit&#233;. L'effondrement lui-m&#234;me &#233;tait d&#251; fondamentalement &#224; des causes &#233;conomiques, comme je l'ai montr&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] La bruyante excitation entretenue depuis des ann&#233;es dans les milieux imp&#233;rialistes allemands autour de la question du Maroc n'&#233;tait pas faite pour calmer les appr&#233;hensions de la France. L'association pangermanique d&#233;fendait tout haut le programme d'annexion du Maroc, qu'elle consid&#233;rait naturellement comme une &#171; question vitale &#187; pour l'Allemagne, et elle diffusa un tract de la plume de son pr&#233;sident Heinrich Clatz sous le titre : L'Ouest du Maroc allemand ! Lorsque le professeur Schiemann chercha &#224; justifier l'arrangement conclu par le d&#233;partement des Affaires &#233;trang&#232;res et son renoncement au Maroc en invoquant les int&#233;r&#234;ts du commerce au Congo, le Post s'en prit &#224; lui de la mani&#232;re suivante :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; M. le professeur Schiedmann est russe de naissance, et peut-&#234;tre n'est-il pas m&#234;me de pure descendance allemande. D&#232;s lors, personne ne peut lui en vouloir s'il consid&#232;re d'un air froid et moqueur des questions qui piquent au plus vif la conscience nationale et la fiert&#233; que tout Allemand authentique porte en lui. Le jugement d'un &#233;tranger qui parle de ce qui est le battement de coeur patriotique et la palpitation douloureuse de l'&#226;me inqui&#232;te du peuple allemand comme s'il s'agissait d'une fantaisie politique passag&#232;re ou d'une aventure de conquistadores doit provoquer &#224; juste titre notre col&#232;re et notre m&#233;pris, d'autant plus que cet &#233;tranger jouit de l'hospitalit&#233; de l'&#201;tat prussien en tant que professeur &#224; l'Universit&#233; de Berlin. Que l'homme qui ose insulter ainsi les sentiments les plus sacr&#233;s du peuple allemand dans l'organe directeur du parti conservateur soit le ma&#238;tre et le conseiller de notre Kaiser en mati&#232;re politique, et qu'il soit consid&#233;r&#233;, &#224; tort ou &#224; raison, comme son porte parole, cela nous remplit d'une profonde tristesse. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Au mois de janvier 1908, l'homme politique lib&#233;ral russe Pierre Strouv&#233; &#233;crivait, d'apr&#232;s la presse allemande : &#171; Maintenant, il est temps de dire qu'il n'existe qu'un moyen pour cr&#233;er une grande Russie, c'est de concentrer toutes nos forces sur une seule r&#233;gion qui soit accessible &#224; la civilisation russe et o&#249; elle pourra exercer une influence r&#233;elle. Cette r&#233;gion, c'est tout le bassin de la mer Noire, c'est-&#224;-dire l'ensemble des pays europ&#233;ens et asiatiques riverains de la mer Noire. L&#224;, nous disposons d'une base r&#233;elle pour asseoir solidement notre souverainet&#233; &#233;conomique : des hommes, du charbon et du fer. C'est sur cette base r&#233;elle, et sur elle seulement, que, par un travail civilisateur infatigable soutenu de tous c&#244;t&#233;s par l'&#201;tat, on pourra &#233;difier une grande Russie &#233;conomiquement forte. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au d&#233;but de la guerre mondiale actuelle, le m&#234;me Strouv&#233; &#233;crivait, encore avant l'intervention de la Turquie :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Chez les politiciens allemands appara&#238;t une politique d'autonomie turque, dont l'id&#233;e ma&#238;tresse est le programme de l'&#233;gyptisation de la Turquie sous la sauvegarde de l'Allemagne. Le Bosphore et les Dardanelles devraient devenir un Suez allemand. Avant la guerre entre l'Italie et la Turquie qui d&#233;logea les Turcs de leurs positions en Afrique, et avant la guerre des Balkans, qui les chassa presque d'Europe, la t&#226;che suivante apparaissait d&#233;j&#224; clairement pour l'Allemagne : conserver la Turquie et maintenir son ind&#233;pendance dans l'int&#233;r&#234;t de la stabilit&#233; &#233;conomique et politique de l'Allemagne. Apr&#232;s les guerres que nous venons de mentionner, cette t&#226;che ne changea que dans la mesure o&#249; la faiblesse extr&#234;me de la Turquie s'&#233;tait montr&#233;e au grand jour ; dans ces conditions, une alliance devait d&#233;g&#233;n&#233;rer aussit&#244;t en un protectorat ou une tutelle qui devait finalement amener l'Empire ottoman au m&#234;me point que l'&#201;gypte. Or, il est absolument clair qu'une &#201;gypte allemande sur la mer Noire et la mer de Marmara serait tout &#224; fait intol&#233;rable pour la Russie. D&#232;s lors, il ne faut pas s'&#233;tonner que le gouvernement russe ait aussit&#244;t protest&#233; contre les d&#233;marches qui pr&#233;paraient une telle politique et notamment contre la mission du g&#233;n&#233;ral Liman von Sanders, qui devait non seulement r&#233;organiser l'arm&#233;e turque, mais m&#234;me commander un corps d'arm&#233;e &#224; Constantinople. La Russie obtint l&#224;-dessus des satisfactions formelles, mais, en r&#233;alit&#233;, la situation ne changea pas d'un pouce. Dans ces conditions, en d&#233;cembre 1913, une guerre &#233;tait imminente entre la Russie et l'Allemagne : l'exemple de la mission militaire Liman von Sanders avait r&#233;v&#233;l&#233; que la politique de l'Allemagne tendait &#224; l&#034;' &#233;gyptisation &#034; de la Turquie. Cette nouvelle direction de la politique allemande aurait suffi &#224; elle seule &#224; provoquer un conflit arm&#233; entre l'Allemagne et la Russie. Nous entrions donc en d&#233;cembre 1913 dans une &#233;poque de m&#251;rissement d'un conflit qui devait in&#233;vitablement prendre le caract&#232;re d'un conflit mondial. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Dans le tract imp&#233;rialiste Pourquoi la guerre allemande ?, nous lisons : &#171; La Russie avait d&#233;j&#224; &#233;prouv&#233; auparavant la tentation de nous offrir l'Autriche allemande, ces dix millions d'Allemands qui &#233;taient rest&#233;s en dehors de notre unification nationale en 1866 et en 1870-71. Si nous leur livrions la monarchie des Habsbourg, cette trahison pourrait recevoir salaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le K&#246;lnische Zeitung &#233;crivait apr&#232;s l'attentat de Sarajevo, c'est-&#224;-dire &#224; la veille de la guerre, alors qu'on ne connaissait pas encore le dessous des cartes de la politique allemande officielle : &#171; Celui qui n'est pas au courant de la situation posera la question : comment se fait-il que malgr&#233; les bienfaits qu'elle a prodigu&#233;s &#224; la Bosnie, non seulement l'Autriche n'est pas aim&#233;e dans ce pays, mais est m&#234;me carr&#233;ment d&#233;test&#233;e par les Serbes qui constituent 42 % de la population ? Seul quelqu'un qui conna&#238;t le peuple et la situation comprendra la r&#233;ponse &#224; cette question : un non-initi&#233;, surtout s'il est accoutum&#233; aux id&#233;es et aux r&#233;alit&#233;s europ&#233;ennes, l'&#233;coutera bouche-b&#233;e sans comprendre. Voici la r&#233;ponse noir sur blanc : l'administration de la Bosnie fut un g&#226;chis complet dans sa conception et dans ses principes fondamentaux et c'est l'ignorance absolument criminelle qui r&#232;gne encore en partie aujourd'hui, apr&#232;s plus d'une g&#233;n&#233;ration (depuis l'occupation) au sujet de la situation r&#233;elle de ce pays, qui en porte la responsabilit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Pourquoi la guerre allemande ? p. 21. L'organe de la clique de l'archiduc &#171; Grande-Autriche &#187; &#233;crivait semaine apr&#232;s semaine des articles incendiaires de ce style :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si on veut venger dignement la mort de l'archiduc h&#233;ritier Fran&#231;ois-Ferdinand en respectant ses volont&#233;s, alors il faut ex&#233;cuter aussi rapidement que possible le testament politique de cette victime innocente du d&#233;veloppement funeste de la situation au sud de l'Empire. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Cela fait d&#233;j&#224; dix ans que nous attendons d'&#234;tre enfin d&#233;livr&#233;s de toutes les tensions accablantes qui se font si cruellement sentir dans toute notre politique. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Nous savons que l'Autriche grandiose et nouvelle, la Grande-Autriche qui ira d&#233;livrer ses peuples dans l'all&#233;gresse, ne pourra na&#238;tre que par une guerre, et c'est pourquoi nous voulons la guerre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Nous voulons la guerre parce que nous sommes profond&#233;ment convaincus que seule une guerre nous permettra de r&#233;aliser d'une mani&#232;re radicale et soudaine notre id&#233;al d'une Grande-Autriche puissante o&#249;, dans l'&#233;clat lumineux d'un avenir sublime et joyeux, pourront s'&#233;panouir la pens&#233;e politique et les projets missionnaires de l'Autriche : apporter la libert&#233; et la civilisation aux peuples des Balkans. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Depuis la mort du grand homme dont la main puissante et l'&#233;nergie opini&#226;tre auraient fond&#233; la Grande-Autriche du jour au lendemain, la guerre reste notre seul espoir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est notre derni&#232;re carte, sur laquelle nous misons tout. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Peut-&#234;tre l'&#233;norme indignation que cet attentat a soulev&#233;e en Autriche et en Hongrie provoquera-t-elle une explosion contre la Serbie, et ult&#233;rieurement aussi contre la Russie. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; L'archiduc Fran&#231;ois-Ferdinand &#224; lui seul n'a pu que pr&#233;parer cet imp&#233;rialisme, il n'a pu l'accomplir. Il faut esp&#233;rer que sa mort aura &#233;t&#233; le sacrifice n&#233;cessaire qui provoquera l'embrasement imp&#233;rialiste de toute l'Autriche. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] &#171; Du c&#244;t&#233; de la politique allemande, on &#233;tait &#233;videmment inform&#233; de ce qui devait se passer, et aujourd'hui, on ne trahit plus un secret en disant que, comme d'autres flottes europ&#233;ennes, les forces navales de l'Allemagne se trouvaient alors sur le pied de guerre, pr&#234;tes &#224; intervenir imm&#233;diatement. &#187; (Rohrbach, La guerre et la politique allemande, p. 32.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Rohrbach, La Guerre et la politique allemande, p. 41.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&amp;q=article+rosa+luxemburg+question+arm&#233;nienne&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&amp;q=article+rosa+luxemburg+question+arm&#233;nienne&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/07/1896-la-question-d-orient-et-le-vorwarts.une-analyse-de-1896-de-rosa-luxemburg-a-propos-de-la-question-d-orient.inedit-en-francais.h&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/07/1896-la-question-d-orient-et-le-vorwarts.une-analyse-de-1896-de-rosa-luxemburg-a-propos-de-la-question-d-orient.inedit-en-francais.h&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L&#233;on Trotsky et la r&#233;volte arm&#233;nienne</title>
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		<dc:date>2021-04-28T22:23:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Arm&#233;nie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky, &#171; Andranik et ses troupes &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
19 juillet 1913 &lt;br class='autobr' /&gt;
Ils ne sont pas peu nombreux, dans le monde, ceux qui croient avoir un destin particulier, ceux qui r&#233;pugnent &#224; une vie tranquille suivant les voies trac&#233;es par l'habitude. Et pourtant, la vie est plus forte qu'eux. Ainsi, m&#234;me ces hommes, pris entre les bornes de la normalit&#233;, doivent s'adapter &#224; son flux monotone. Ils ont un travail, fondent une famille, se plaignent de rhumatismes et d&#233;p&#233;rissent peu &#224; peu. Ils renaissent quand (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot246" rel="tag"&gt;Arm&#233;nie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L&#233;on Trotsky, &#171; Andranik et ses troupes &#187;
&lt;p&gt;19 juillet 1913&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ils ne sont pas peu nombreux, dans le monde, ceux qui croient avoir un destin particulier, ceux qui r&#233;pugnent &#224; une vie tranquille suivant les voies trac&#233;es par l'habitude. Et pourtant, la vie est plus forte qu'eux. Ainsi, m&#234;me ces hommes, pris entre les bornes de la normalit&#233;, doivent s'adapter &#224; son flux monotone. Ils ont un travail, fondent une famille, se plaignent de rhumatismes et d&#233;p&#233;rissent peu &#224; peu. Ils renaissent quand l'histoire entre dans une nouvelle &#232;re de d&#233;sordres et de chaos et, au premier appel, ils chaussent leurs bottes et s'abandonnent au rythme irr&#233;gulier de celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la t&#234;te des troupes volontaires arm&#233;niennes qui se sont rassembl&#233;es &#224; Sofia, il y a Andranik, un h&#233;ros l&#233;gendaire, dont les actions sont c&#233;l&#233;br&#233;es par chansons. De taille moyenne, une casquette sur la t&#234;te, de grandes bottes, svelte, les cheveux gris, le visage couvert de rides, de fi&#232;res moustaches et le menton ras&#233;, Andranik a l'air d'un homme qui, apr&#232;s une longue pause de l'histoire, a fini par se retrouver.&lt;br class='autobr' /&gt;
Andranik a quarante-six ans, est n&#233; en Arm&#233;nie turque, et il &#233;tait menuisier de profession. En 1888, il commen&#231;a son activit&#233; de r&#233;volutionnaire dans le vilayet de Sivas et, en 1892, il s'unit au parti arm&#233;nien Dachnaktsoutioun. A l'&#233;poque de la guerre turco-russe, vers la fin des ann&#233;es soixante-dix du si&#232;cle dernier, l'id&#233;e d'une insurrection arm&#233;e contre la domination turque et kurde &#233;tait de plus en plus populaire en Arm&#233;nie turque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;volutionnaires pensaient &#233;galement que la r&#233;volte aurait d&#233;clench&#233; l'intervention des grandes puissances, avec la Russie au premier rang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les agents de la diplomatie de Saint-P&#233;tersbourg s'effor&#231;aient, &#224; cette &#233;poque, d'obtenir leur faveur et de les mettre &#224; leur service. Cette phase ne dura pas longtemps : c'est une tout autre politique qui fut men&#233;e d&#232;s le d&#233;but du r&#232;gne d'Alexandre III... La pens&#233;e poli&#172;tique d'Andranik se forgea au sein d'activit&#233;s de carbonaro et de diplomate.&lt;br class='autobr' /&gt;
En 1894, il y a eu un massacre d'Arm&#233;niens dans le district de Sasun. Une bande arm&#233;e, envoy&#233;e par le Dachnaktsoutioun, prit position dans la vall&#233;e de Mus, dans les montagnes qui surplombent Sasun. C'est l&#224; qu'Andranik re&#231;ut son bapt&#234;me du feu. Par la suite, de 1895 &#224; 1896, &#224; la t&#234;te d'un groupe de tchetniks arm&#233;niens, il d&#233;fendit les villages arm&#233;niens, s'occupa du transport des armes, les distribua aux habitants et se battit contre les Kurdes et contre de petits d&#233;tachements de troupes r&#233;guli&#232;res turques. Vers la moiti&#233; de 1897, il se rendit dans le Caucase, o&#249; il prit contact avec la direction de son parti. Il retourna en Arm&#233;nie, investi de pouvoirs tr&#232;s &#233;tendus et avec un consid&#233;rable &#233;quipement en armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1899, quelques-uns des meilleurs combattants tchetniks furent tu&#233;s, aussi Andranik re&#231;ut-il le commandement de toutes les organisations du district de Sasun, une zone du vilayet de Bitlis parmi les plus adapt&#233;es &#224; une guerre partisane. Il eut sous ses ordres trente-huit villages, qui &#233;taient parvenus &#224; une ind&#233;pendance presque totale et qui &#233;taient habit&#233;s par des paysans arm&#233;niens combattants. C'est l&#224; que s'est d&#233;roul&#233;e l'&#233;pop&#233;e d'Andranik.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1900, l'agha kurde B&#226;ara Khalil, au service des Turcs, tua un &#233;minent r&#233;volutionnaire arm&#233;nien, Serop, appel&#233; par la population Serop Pacha parce qu'il avait rendu Sasun presque enti&#232;re&#172;ment ind&#233;pendante. B&#226;ara Khalil re&#231;ut une m&#233;daille de la part du sultan en r&#233;compense de cet assassinat. Huit mois plus tard, Andranik vengea le chef arm&#233;nien. Avec sa bande, il se mit &#224; la poursuite de Khalil, le tua avec dix-sept autres Kurdes et il exhiba, comme un troph&#233;e, la m&#233;daille que Khalil avait re&#231;ue d'Abd&#252;l Ham&#238;d. La m&#233;daille du sultan est encore conserv&#233;e dans les archives du Dachnaktsoutioun, &#224; Gen&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andranik &#233;tait d&#233;sormais c&#233;l&#232;bre. Les Arm&#233;niens se mirent sous son commandement. Il &#233;tait devenu la terreur des Turcs et les forces arm&#233;es du sultan lui donn&#232;rent une chasse sans tr&#234;ve. Aguerri par de continuelles escarmouches, Andranik se retrouva encercl&#233;, en novembre 1901, avec quarante-sept tchetniks, dans le monast&#232;re des Ap&#244;tres, &#224; une heure de Mus. Un r&#233;giment entier de cinq bataillons, sous la conduite de Ferikh Pacha et d'Ali Pacha, assaillit le monast&#232;re, qui &#233;tait bien fortifi&#233;. Apr&#232;s de longues et infructueuses n&#233;gociations, auxquelles prirent part le clerg&#233; arm&#233;nien, le maire de la ville de Mus et quelques consuls &#233;trangers, Andranik d&#233;cida de prendre le large. Il endossa l'uniforme d'un sous-officier turc assassin&#233;, inspecta les corps de garde des Ottomans et, dans un excellent turc, ordonna de rester sur le qui-vive pendant qu'il indiquait &#224; ses hommes le chemin de la fuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'ouvrit alors une nouvelle phase d'escarmouches, de poursuites et d'attaques... &#8220;Je n'ai jamais attaqu&#233; la population turque pacifique. Je luttais contre les bey et l'administration turque.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des plus grandes actions d'Andranik eut lieu deux ans plus tard. Il avait trente-huit ans. Deux bataillons turcs, avec huit gros canons, l'avaient encercl&#233; dans les montagnes de Sasun durant le printemps 1904. Sous le commandement d&#8216;Andranik, il y avait 200 combattants arm&#233;s de fusils &#224; r&#233;p&#233;tition et 800 paysans avec des fusils &#224; pierres &#224; feu. Les n&#233;gociations se tra&#238;naient depuis deux semaines. Le 13 avril, commenc&#232;rent les bombardements des villages arm&#233;niens. Les partisans, r&#233;fugi&#233;s dans les montagnes, ne subirent aucun dommage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme il arrive souvent dans ces cas-l&#224;, le but principal de cette exp&#233;dition punitive &#233;tait de conduire la population paysanne au d&#233;sespoir et de susciter des sentiments hostiles envers les r&#233;volutionnaires, de fa&#231;on &#224; isoler les partisans et les rendre inoffensifs. Les combats dur&#232;rent huit jours sans interruption. Les Turcs perdirent des centaines d'hommes et leurs cadavres furent jet&#233;s dans le lac par les tchetniks. Les villages de la r&#233;gion de Sasun furent abandonn&#233;s par leurs habitants : pr&#232;s de quatre mille d'entre eux rejoignirent les tchetniks, tandis que les autres trouv&#232;rent refuge dans les villages du vilayet de Diyarbekir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andranik et ses hommes se retir&#232;rent, s'ouvrant la route en combattant ; ils rejoignirent le lac Van, s'empar&#232;rent de trois embarcations et point&#232;rent sur l'&#238;le de Akdamar, o&#249; il y avait un monast&#232;re ; trois jours plus tard, ils retravers&#232;rent le lac de nuit, sur les m&#234;mes bateaux, et d&#233;barqu&#232;rent &#224; Van. Un t&#233;l&#233;gramme arriva &#224; Constantinople, annon&#231;ant que la ville &#233;tait entre les mains d'Andranik. Le consul britannique se saisit de l'affaire. &#8220;Il serait pr&#233;f&#233;rable que vous vous en alliez, dit-il &#224; Andranik, il y a une guerre actuellement entre la Russie et le Japon, l'attention de l'Europe n'est pas sur vous, il n'y aura donc aucune intervention diplomatique. &#8221; Entre-temps, les massacres faisaient rage dans les villages arm&#233;niens. Andranik d&#233;cida d'abandonner l'Arm&#233;nie. Se d&#233;pla&#231;ant uniquement la nuit avec sa bande, il r&#233;ussit, apr&#232;s sept jours, &#224; entrer en Perse. De l&#224;, il se rendit dans le Caucase, puis en Russie, et enfin il rejoignit Vienne. Ensuite, il v&#233;cut quelque temps &#224; Gen&#232;ve, puis en Egypte et, enfin, il s'&#233;tablit &#224; Sofia. L&#224;, il fraternisa avec des r&#233;volutionnaires mac&#233;doniens qui lui &#233;taient proches sur le plan psychologique et sur les m&#233;thodes de lutte.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Je ne suis pas un nationaliste, dit-il pour justifier sa conduite, je ne reconnais qu'une seule nation : celle des opprim&#233;s.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vague d'id&#233;alisme qui submergea les masses bulgares, durant la phase initiale de la guerre, a trouv&#233; sa plus claire expression dans les troupes arm&#233;niennes. Des hommes de nationalit&#233;, de langue et de traditions diff&#233;rentes se sont r&#233;unis sous la banni&#232;re de la guerre bulgare. Ils en ont fait leur propre drapeau et ils luttent pour la libert&#233; d'autres qu'eux-m&#234;mes, mais contre un ennemi commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers la moiti&#233; du mois d'octobre, j'ai assist&#233; au d&#233;part de Sofia d'une compagnie de volontaires arm&#233;niens. Ils allaient grossir les rangs de la l&#233;gion mac&#233;donienne, celle-l&#224; m&#234;me qui deviendrait bient&#244;t tristement c&#233;l&#232;bre pour ses atrocit&#233;s. C'&#233;tait une splendide journ&#233;e d'automne balkanique. Le soleil &#233;tait haut, les nombreux bless&#233;s n'avaient pas encore d&#233;barqu&#233; dans la ville et la guerre conservait un air triomphal. Les volontaires partaient de l'&#233;cole sup&#233;rieure f&#233;minine, o&#249; ils avaient &#233;t&#233; cantonn&#233;s et form&#233;s au maniement des armes. Ils &#233;taient 230, la peau mate et les cheveux longs. Leur &#226;ge variait de dix-neuf &#224; quarante-cinq ans et ils avaient v&#233;cu des histoires diverses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un vieux combattant arm&#233;nien, qui habitait Sofia depuis longtemps et g&#233;rait un petit caf&#233; &#224; l'int&#233;rieur duquel il avait lou&#233; un angle &#224; un horloger, laissait derri&#232;re lui sa famille et son minuscule local pour suivre Andranik. Et voici un jeune homme de vingt-deux ans, dont quatorze v&#233;cus &#224; Londres. Apr&#232;s un massacre d'Arm&#233;niens, il avait &#233;t&#233; emmen&#233; et &#233;lev&#233; par un institut de bienfaisance de Londres. Il avait grandi en Angleterre, travaill&#233; comme conducteur et avait du mal &#224; s'exprimer dans sa langue maternelle. Mais les vagues souvenirs de son enfance, qui &#233;taient certainement bien enracin&#233;s dans son c&#339;ur, s'&#233;taient r&#233;veill&#233;s soudainement et avaient amen&#233; le conducteur londonien &#224; abandonner l'Angleterre et &#224; marcher, avec un sac &#224; dos, contre les Turcs. Cet Anglais n'a qu'une pr&#233;occupation : pouvoir se raser la barbe et les moustaches durant la campagne. A ses c&#244;t&#233;s, il y a un aubergiste sans famille. Il avait soigneusement g&#233;r&#233; sa petite affaire, &#233;pargnant chaque stotinka 1. Un beau jour, il a appel&#233; son employ&#233; et lui a dit : &#8220;Tu vas t'occuper de l'auberge jusqu'&#224; mon retour ; si je ne reviens pas, elle est &#224; toi.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette troupe, il y a des commis, des enseignants, des ouvriers, et surtout des cordonniers en provenance de la Roumanie. Il y a ceux qui sont arriv&#233;s l&#224; par hasard, et d'autres qui ne savent pas quoi faire d'eux-m&#234;mes. Il ne manque pas non plus &#224; l'appel ceux qui cherchent les ennuis. Le destin a r&#233;uni des r&#234;veurs et des aventuriers, des chevaliers errants et des querelleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les volontaires ont, en guise d'uniforme, leurs v&#234;tements de civil, qui ont &#233;t&#233; uniquement r&#233;ajust&#233;s. Beaucoup portent des bandes serr&#233;es autour des jambes, &#233;l&#233;gamment nou&#233;es sous le genou avec des lani&#232;res. Chacun porte un sac en coton et un capuchon sur le dos, une cartouchi&#232;re pendue sur le c&#244;t&#233; et, souvent, son propre pistolet. Les grands chapeaux en peau d'agneau, les cols et les ceintures sont fleuris. L'ensemble &#8212; le chapeau en peau d'agneau, les ceintures hautes, les capuchons, les sacs &#224; dos et les fleurs &#8212; donne &#224; la troupe un air de vacances, outre que militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La compagnie est sous les ordres d'un officier arm&#233;nien en uniforme. Elle l'appelle tout simplement &#8220;camarade Garegin&#034;. Celui-ci est un ancien &#233;tudiant de l'universit&#233; de Saint-P&#233;tersbourg, impli&#172;qu&#233; dans le c&#233;l&#232;bre proc&#232;s Lyzhin contre le Dachnaktsoutioun 2 et acquitt&#233; apr&#232;s trois ann&#233;es de prison. Puis, il &#233;tudia au coll&#232;ge militaire de Sofia et, avant la guerre, obtint le grade de sous-lieutenant dans l'arm&#233;e bulgare. Po&#232;te, orateur, combattant, Garegin est tr&#232;s p&#233;n&#233;tr&#233; de l'importance de sa mission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'&#226;me de la troupe est Andranik, magnifique dans son habit de campagne de couleur grise et avec son b&#233;ret karakul 3. Le manche d'une cravache, symbole d'une autorit&#233; bas&#233;e sur le prestige, soit de l'une de ses grandes bottes militaires. Un binocle et un pistolet Browning pendent sur ses hanches. Cadeau des femmes arm&#233;niennes du comit&#233; de la Croix-Rouge, un petit bouquet de fleurs, li&#233;es par un ruban sur lequel est &#233;crit &#8220;La libert&#233; ou la mort&#8221;, est accroch&#233; sur sa poitrine. Les &#233;pouses, les s&#339;urs et les filles des volontaires entourent les colonnes en marche de leurs &#233;poux, fr&#232;res et p&#232;res. La troupe d&#233;file dans un ordre parfait. Il est difficile de distinguer l'aubergiste du commis ou du g&#233;rant de caf&#233;. Garegin n'a pas pass&#233;, en vain, dix jours, &#224; raison de dix heures par jour, &#224; enseigner les secrets de l'entra&#238;nement. A force d'intimer des ordres et de sermonner, sa voix est devenue rauque et son regard f&#233;brile. Ses cheveux noirs aux reflets bleu&#226;tres s'&#233;chappent de son chapeau d'officier. Andranik marche en silence, &#224; la t&#234;te de la compagnie, d'un pas s&#251;r et l&#233;ger. Sa satisfaction appara&#238;t dans ses yeux brillants, ses moustaches pointues et m&#234;me dans son capuchon au n&#339;ud dor&#233;. Il se sent de nouveau sur la br&#232;che.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Vous ne me reconnaissez pas ? dit un volontaire &#224; un journaliste arm&#233;nien. A Constantinople, je vous pr&#233;parais le th&#233; &#224; la r&#233;daction du Azatamart&#8221; 4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trente militaires non combattants, portant des &#233;cuelles et des seaux en m&#233;tal, marchent dans les derniers rangs de la troupe. Sans fusil et sans ba&#239;onnette, arm&#233;s d'ustensiles de cuisine, ils feront toute la campagne en affrontant les m&#234;mes dangers et en subissant les m&#234;mes souffrances que les autres. La compagnie a quatre sous-officiers et quatre infirmiers. Ils seront rejoints en route par un m&#233;decin volontaire, lui aussi r&#233;fugi&#233; arm&#233;nien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils chantent une chanson sur Andranik :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Arrive le printemps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et avec le premier signe du printemps,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; r&#233;sonne le cri de guerre d'Andranik,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Des montagnes de Sasun,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il nous appelle au combat.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andranik marche en silence, son pas est plus s&#251;r qu'avant. On entend les notes claires et d&#233;licates de Yoring, le fifre arm&#233;nien des pasteurs. Au d&#233;but, le son est domin&#233; par les voix et les cris, mais, peu &#224; peu, il s'affirme et nous pouvons entendre la m&#233;lodie &#8220;Mon ami, je vais mourir&#8221;, qui serait &#233;galement l'hymne de la Turquie constitutionnelle. La chanson d'Andranik est reprise. Un Arm&#233;nien, grand et maigre, un farceur, le pitre de la compagnie, s'oublie dans le rythme des pas et de la musique. Il a les yeux entrouverts, son chapeau a gliss&#233; sur son gros nez en sueur, mais il ne le redresse pas. Agitant ses longs bras osseux, il chante la geste du h&#233;ros qui est dans les montagnes de Sasun et qui, au premier souffle printanier, appelle les soldats au combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On s'engage sur la grand-route qui m&#232;ne au pont et qui court entre des rang&#233;es d'arbres vers les collines. A droite, se dresse le mont Vitosa, li&#233; pour beaucoup des volontaires &#224; des &#233;v&#233;nements de leur parti. En 1904, Christofot Mikaeljan, un des fondateurs du Dachnaktsoutioun, &#233;tudiant de l'acad&#233;mie Petrovsk et militant du Narodnaja Vola, a trouv&#233; la mort sur le Vitosa, alors qu'il faisait des exp&#233;riences avec de la dynamite. Il &#233;tait mont&#233; sur la montagne pour pr&#233;parer un attentat contre Abd&#252;l Ham&#238;d. Par ailleurs, de 1905 &#224; 1906, c'est aussi l&#224; qu'avait &#233;t&#233; dress&#233; le camp d'entra&#238;nement militaire du parti o&#249; &#233;taient pr&#233;par&#233;s les chefs des forces partisanes arm&#233;niennes sous la direction d'un officier bulgare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment des adieux est arriv&#233;. D'officier, Garegin s'est transform&#233; en un orateur passionn&#233;. Il dit que les Arm&#233;niens ont toujours &#233;t&#233; jug&#233;s comme des &#234;tres sans caract&#232;re, l&#226;ches, comme une nation qui n'a pas le feu sacr&#233;, capable uniquement de se prosterner et d'amasser de l'argent. Toutefois, ces vingt-cinq derni&#232;res ann&#233;es ont d&#233;montr&#233; que les Arm&#233;niens savent aussi se battre et mourir pour la libert&#233;. Les femmes lancent des fleurs &#224; l'orateur. Les &#233;pouses et les enfants ne veulent pas se s&#233;parer de leurs proches, mais il faut partir. Un ordre est lanc&#233;, la troupe s'aligne et se met en marche en chantant. Andranik n'arrive plus &#224; se contenir, il saute par-dessus le foss&#233; qui court le long de la route et tire plusieurs coups de feu en l'air avec son Browning. De la troupe des volontaires, lui parvient un &#233;cho qui dure cinq minutes. Des centaines de mains sont lev&#233;es vers le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tirs de Browning, de Mauser et de Parabellum produisent un bruit sec et distinct, les bulldog 5 aboient sourde&#172;ment, comme des petits canons. Les mains qui empoignent les pistolets se l&#232;vent comme pour un serment : &#034;La libert&#233; ou la mort.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un petit chapitre de pur romantisme dans la terrible histoire des &#233;v&#233;nements balkaniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Centime. (Note de l'&#233;diteur.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Proc&#232;s intent&#233; contre 159 membres du parti Dachnaktsoutioun. men&#233; par le magistrat instructeur Lyzhin, qui tenta d'incriminer le plus grand nombre de personnes possible en accumulant le plus grand nombre de &#8220;preuves&#8221; et en falsifiant des actes et des t&#233;moignages. Sur les 159 accus&#233;s, 94 furent acquitt&#233;s et les autres condamn&#233;s aux travaux forc&#233;s ou &#224; l'exil (NDLR).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Karakul, caracul, astrakan : poil de la race ovine homonyme de couleur noire, marron ou grise. (Note de l'&#233;diteur.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 &#8220;La lutte pour la libert&#233;&#8221;. (Note de l'&#233;diteur.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Revolver de gros calibre &#224; canon court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3390&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire aussi&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article697&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire encore&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire enfin&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9da%C3%AFs_arm%C3%A9niens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pour conclure&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La grande hypocrisie face au g&#233;nocide des Arm&#233;niens</title>
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		<dc:date>2014-09-21T01:02:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Turquie</dc:subject>
		<dc:subject>Arm&#233;nie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La grande hypocrisie face au g&#233;nocide des Arm&#233;niens &lt;br class='autobr' /&gt;
On le sait : le gouvernement turc n'admet pas l'existence d'un g&#233;nocide des Arm&#233;niens et encore moins de plusieurs g&#233;nocides. Mais le g&#233;nocide des Arm&#233;niens est l'objet de plus d'un mensonge : de plusieurs et de plusieurs tentatives d'effacement&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a la volont&#233; des h&#233;ritiers des g&#233;nocidaires, des classes dirigeantes turques, d'effacer de l'histoire ce crime de masse. Mais ce n'est pas tout&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a aussi la volont&#233; des h&#233;ritiers des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique77" rel="directory"&gt;1-2 R&#233;formisme, stalinisme et fascisme contre la r&#233;volution sociale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot116" rel="tag"&gt;Turquie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot246" rel="tag"&gt;Arm&#233;nie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;div class='spip_document_4413 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://matierevolution.fr/IMG/jpg/Morgenthau336.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://matierevolution.fr/IMG/jpg/Morgenthau336.jpg' width=&#034;1024&#034; height=&#034;699&#034; alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La grande hypocrisie face au g&#233;nocide des Arm&#233;niens&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On le sait : le gouvernement turc n'admet pas l'existence d'un g&#233;nocide des Arm&#233;niens et encore moins de plusieurs g&#233;nocides. Mais le g&#233;nocide des Arm&#233;niens est l'objet de plus d'un mensonge : de plusieurs et de plusieurs tentatives d'effacement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a la volont&#233; des h&#233;ritiers des g&#233;nocidaires, des classes dirigeantes turques, d'effacer de l'histoire ce crime de masse. Mais ce n'est pas tout&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi la volont&#233; des h&#233;ritiers des classes dirigeantes europ&#233;ennes de l'&#233;poque d'effacer leur propre responsabilit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi un effacement de la signification et des buts de ce g&#233;nocide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d'abord, il faut absolument pr&#233;ciser que les Arm&#233;niens n'ont pas &#233;t&#233; les seuls &#224; &#234;tre assassin&#233;s en masse. Exactement comme les Juifs n'avaient pas &#233;t&#233; les seuls ni les premiers &#224; &#234;tre assassin&#233;s dans les camps de la mort des nazis : les ouvriers, les militants socialistes et communistes, les syndicalistes, tous les opposants avaient commenc&#233; &#224; y &#234;tre tortur&#233;s et assassin&#233;s, bien avant les Juifs, les Tziganes ou les Russes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait plut&#244;t parler de g&#233;nocide arm&#233;nien, assyrien, chald&#233;en, syriaque, y&#233;zidi, grecque pontique, aram&#233;en, nabat&#233;en, kurde, etc&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le g&#233;nocide assyrien ou aram&#233;en / assyrien / chald&#233;en / syriaque (&#233;galement connu sous le nom Sayfo ou Seyfo) se r&#233;f&#232;re au meurtre en masse de la population &#171; assyrienne &#187; de l'Empire ottoman lors de la Premi&#232;re Guerre mondiale. La population assyrienne du nord de la M&#233;sopotamie (Tour Abdin, Hakkari, Van, Siirt, r&#233;gions du sud-est de l'actuelle Turquie et la r&#233;gion du nord-ouest de l'Iran, Urmiah) a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;e de force et massacr&#233;e par les forces ottomanes (turques) et les forces kurdes entre 1914 et 1920.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les estimations sur le nombre total de morts varient. Certains rapports citent le nombre de 270 000 morts, bien que les estimations r&#233;centes ont r&#233;vis&#233; ce chiffre au nombre plus r&#233;aliste de 500 000 &#224; 750 000 morts repr&#233;sentant environ 70 % de la population assyrienne de l'&#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le g&#233;nocide assyrien a eu lieu durant la m&#234;me p&#233;riode et dans le m&#234;me contexte que le g&#233;nocide arm&#233;nien et des Grecs pontiques. Toutefois, les &#233;tudes sur le g&#233;nocide assyrien sont relativement r&#233;centes notamment en raison du fait que la question du g&#233;nocide arm&#233;nien a occup&#233; longuement la sc&#232;ne principale des g&#233;nocides &#224; l'encontre des populations chr&#233;tiennes de l'Empire ottoman.&lt;br class='autobr' /&gt;
La population d'origine assyrienne a &#233;t&#233; ramen&#233;e de 20 millions &#224; trois millions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit donc pas d'une hostilit&#233; raciale des citoyens turcs ou de l'Empire ottoman (ou de la r&#233;publique turque) contre un seul des peuples opprim&#233;s de l'empire : les Arm&#233;niens et ne parler que du g&#233;nocide arm&#233;nien m&#232;ne &#224; en cacher les raisons sociales et politiques, exactement comme on cache les raisons sociales et politiques du massacre des Juifs par les nazis. Et, du m&#234;me coup, on cache la complicit&#233; des autres puissances face &#224; ces massacres et cette complicit&#233; cr&#232;ve pourtant les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cause des massacres, c'est le fait que les peuples se r&#233;voltaient tous contre la dictature de l'empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il flottait d&#233;j&#224;, avant m&#234;me qu'&#233;clate la premi&#232;re guerre mondiale, un parfum de r&#233;volution dans tout l'Empire Ottoman. Il y avait eu la guerre italo-ottomane lors de laquelle notre famille avait &#233;t&#233; contrainte de se r&#233;fugier &#224; Beyrouth car Isaac, notre grand-p&#232;re, &#233;tait consul italien &#224; Alep et sujet italien. Il y avait de multiples expressions de sentiments d'hostilit&#233; de toutes les nationalit&#233;s opprim&#233;es de l'empire qui &#233;tait attis&#233; par les grandes puissances comme l'Angleterre et la France contre l'empire. Les Anglais entretenaient m&#234;me une arm&#233;e arm&#233;nienne pour pr&#233;parer le conflit contre l'empire. Les peuples avaient flair&#233; leur lib&#233;ration et n'entendaient plus s'en laisser imposer par cette prison des peuples. Les Arm&#233;niens bougeaient. Les Kurdes bougeaient. Les Juifs &#233;taient touch&#233;s par l'aspiration &#224; la libert&#233;. Les Alaouites se rebellaient. Avant m&#234;me qu'&#233;clate la r&#233;volution russe, tout &#233;tait comme un baril de poudre pr&#234;t &#224; exploser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime ottoman &#233;tait d&#233;j&#224; menac&#233;, depuis 1900, de l'int&#233;rieur par la r&#233;volution bourgeoise jeune turque. Il n'avait pas eu la force d'&#233;craser cette r&#233;bellion. Les Jeunes-Turcs parviennent &#224; renverser le sultan en 1908 avec l'aide des mouvements minoritaires, et dirigent alors l'Empire ottoman. Comme l'empire, comme toutes les classes dirigeantes turques, les &#171; jeunes turcs &#187; se sentent menac&#233;s par la r&#233;volte des peuples et commencent &#224; les massacrer syst&#233;matiquement. Il faut dire que les grandes puissances laissent croire &#224; ces peuples qu'ils vont les soutenir militairement contre l'empire, ce qui ne sera pas vrai&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 15 septembre 1915, le ministre de l'int&#233;rieur Talaat Pacha envoie un t&#233;l&#233;gramme &#224; la direction du parti Jeunes-Turcs &#224; Alep : &#171; Le gouvernement a d&#233;cid&#233; de d&#233;truire tous les Arm&#233;niens r&#233;sidant en Turquie. Il faut mettre fin &#224; leur existence, aussi criminelles que soient les mesures &#224; prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'&#226;ge ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici &#187; ; puis, dans un second t&#233;l&#233;gramme : &#171; Il a &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;demment communiqu&#233; que le gouvernement a d&#233;cid&#233; d'exterminer enti&#232;rement les Arm&#233;niens habitant en Turquie. Ceux qui s'opposeront &#224; cet ordre ne pourront plus faire partie de l'administration. Sans &#233;gard pour les femmes, les enfants et les infirmes, si tragiques que puissent &#234;tre les moyens d'extermination, sans &#233;couter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin &#224; leur existence &#187;. L'&#233;loignement de nombre des victimes du front, lors des diff&#233;rentes phases des massacres, enl&#232;ve toute vraisemblance &#224; l'accusation de collaboration avec l'ennemi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les provinces orientales, l'op&#233;ration se d&#233;roule en tous lieux de la m&#234;me mani&#232;re. Les s&#233;quences suivantes se produisent syst&#233;matiquement dans les villes et les bourgs :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	perquisitions dans les maisons des notables civils et religieux ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	arrestation de ces notables ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	tortures pour leur faire avouer un pr&#233;tendu complot et des caches d'armes ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	d&#233;portation et ex&#233;cution des prisonniers &#224; proximit&#233; de la ville ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	publication d'un avis de d&#233;portation ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	s&#233;paration des hommes qui, li&#233;s par petits groupes, sont ex&#233;cut&#233;s dans les environs de la ville ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	&#233;vacuation de la totalit&#233; de la population arm&#233;nienne r&#233;partie en convois de femmes, d'enfants et de personnes &#226;g&#233;es qui quittent la ville &#224; intervalles r&#233;guliers, &#224; pied, avec un maigre bagage ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	enl&#232;vement dans le convoi de femmes et d'enfants conduits dans des foyers musulmans ;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	d&#233;cimation r&#233;guli&#232;re des convois par les gendarmes charg&#233;s de les escorter, des bandes kurdes ou des miliciens recrut&#233;s &#224; cette fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas parler de passivit&#233; en ce qui concerne l'attitude des autres grandes puissances face au g&#233;nocide mais de complicit&#233;, comme en ce qui concerne le massacre par les nazis des Juifs, des Tziganes, et avant, l'assassinat du mouvement ouvrier en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Ukraine, en Roumanie, etc&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me apr&#232;s la premi&#232;re guerre mondiale et le d&#233;pecement de l'empire ottoman, les grandes puissances occidentales ont &#233;t&#233; parfaitement complices des violences faites contre les Arm&#233;niens et Assyriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne n'a pas &#233;t&#233; la seule &#224; soutenir l'empire ottoman malgr&#233; ses massacres de masse. La France et l'Angleterre en ont fait autant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le trait&#233;, sign&#233; &#224; Lausanne le 24 juillet 1923 par les grandes puissances, revient sur le trait&#233; de S&#232;vres. L'Arm&#233;nie n'y est plus mentionn&#233;e. L'historien H.-L. Kieser commente :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pour les perdants aussi bien que pour les humanitaires internationaux, l'ombre de la conf&#233;rence &#233;tait &#233;crasante. Le trait&#233; acceptait tacitement les faits de guerre : le g&#233;nocide des Arm&#233;niens ottomans, le massacre d'Assyriens ottomans, la d&#233;portation de Kurdes ottomans (1915-1916) et l'expulsion des Ottomans gr&#233;co-orthodoxes (1914 et 1919-1922), commise au profit de la turquification de l'Anatolie. Le nouveau gouvernement d'Ankara cachait &#224; peine sa naissance au sein du parti Jeune-Turc, directement responsable des crimes perp&#233;tr&#233;s entre 1914-1918. Le trait&#233; compl&#233;tait les faits de guerre par un transfert de populations jusqu'alors inou&#239;, celui de Grecs musulmans (356 000) et d'Ottomans anatoliens de confession orthodoxe (290 000, avec ceux d&#233;j&#224; expuls&#233;s comptant environ un million et demi de personnes). Avec quatre g&#233;n&#233;rations de retard, on a tout r&#233;cemment commenc&#233; &#224; d&#233;plorer publiquement ce transfert, m&#234;me en Turquie. Pour ce qui est des crimes ant&#233;rieurs, le n&#233;gationnisme et l'apologie parfois grotesques, mais tacitement autoris&#233;s par le trait&#233;, pr&#233;valent toujours largement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis des d&#233;cennies, l'Europe n'ignorait rien des premiers massacres, d&#233;j&#224; d&#233;nonc&#233;s par Jaur&#232;s et Anatole France sur la place publique. Elle n'a rien ignor&#233; des deux g&#233;nocides et, si elle n'a pas boug&#233; le petit doigt, c'est en suivant toujours une seule r&#232;gle : les int&#233;r&#234;ts des classes dirigeantes. Ce dernier dictait de laisser massacrer des peuples livr&#233;s &#224; la vague r&#233;volutionnaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article697&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La suite&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LA FRANCE ETAIT PARFAITEMENT AU COURANT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; M. Louis Martin, S&#233;nateur du Var,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; M. de Margerie, Directeur des Affaires politiques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans lieu ni date.1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai l'honneur de vous envoyer ci-inclus une lettre sur l'Arm&#233;nie pour M. le Pr&#233;sident du Conseil. M. le Pr&#233;sident a pr&#233;f&#233;r&#233; cette proc&#233;dure &#224; celle de la question &#224; la Tribune, cette lettre et la r&#233;ponse devant &#234;tre ensuite communiqu&#233;es &#224; la presse, dans les termes dont nous conviendrons. J'ai voulu laisser &#224; M. le Pr&#233;sident, car notre conversation est d&#233;j&#224; ancienne, le temps de r&#233;gler d'autres questions urgentes avant mon retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sentiments distingu&#233;s et haute consid&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Archives du minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 888, folio 67).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Annexe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Louis Martin, S&#233;nateur du Var, &#224; M. Aristide Briand, Pr&#233;sident du Conseil,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ministre des Affaires &#233;trang&#232;res&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans lieu ni date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que les &#233;v&#233;nements les plus favorables &#224; la grande cause de la civilisation se produisent, diplomatiquement et politiquement, sur tous les fronts, les &#233;v&#233;nements les plus douloureux pour l'humanit&#233; continuent de se produire dans toutes les parties de l'Arm&#233;nie poss&#233;d&#233;es encore par les Turcs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les massacres d'Arm&#233;niens qui ont constitu&#233; si longtemps le fond de la politique hamidienne, et que l'Europe lib&#233;rale croyait avoir supprim&#233;s par le projet de r&#233;forme de 1913, ont redoubl&#233;. Sous la domination des Jeunes Turcs, depuis surtout la guerre actuelle, les souffrances de l'Arm&#233;nie ont &#233;t&#233; port&#233;es au comble : le sang arm&#233;nien a coul&#233; &#224; torrents ; jamais la barbarie n'avait atteint ce degr&#233; d'horreur. Les Jeunes Turcs, en leur d&#233;lire, ont jur&#233; l'extermination de ce peuple, d'une civilisation si ancienne, et poursuivent implacablement leur but.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Arm&#233;nie ne p&#233;rira point. La victoire des Alli&#233;s brisera le joug de fer sous lequel on veut l'an&#233;antir. Cette race, honneur de l'humanit&#233;, a produit, d&#232;s les premiers si&#232;cles, des historiens, des po&#232;tes, des litt&#233;rateurs illustres, donn&#233; &#224; Byzance quelques-uns de ses empereurs les plus remarquables et un grand nombre d'hommes d'&#233;tat et de g&#233;n&#233;raux fameux, &#224; la reine Tamara, la S&#233;miramis de la G&#233;orgie, ses plus grands capitaines, au tsar Alexandre II des hommes d'&#233;tat de premier ordre, tel Loris Melikov et de brillants g&#233;n&#233;raux comme Lazarev et Der-Ghou kassov, &#224; l'Egypte son grand r&#233;formateur Nubar pacha, au monde contemporain une foule d'hommes &#233;minents de tout ordre. Cette Arm&#233;nie po&#233;tique, berceau d'antiques et v&#233;n&#233;rables l&#233;gendes qui ont ravi les divers &#226;ges de l'humanit&#233;, qui fut pour les Crois&#233;s une alli&#233;e si utile, qui a manifest&#233; tant de fois, avec tant de force, sa vitalit&#233;, et dont le g&#233;nie a vaincu le temps et les pers&#233;cutions, resplendira encore au monde pendant de longs si&#232;cles. Mais nous ne saurions assister, impuissants et impassibles, aux sc&#232;nes abominables dont l'Arm&#233;nie turque est le th&#233;&#226;tre permanent et ses habitants les incessantes victimes, et qui ont fait de cette merveilleuse contr&#233;e un immense oc&#233;an d'horreurs, de sang et de larmes. Les Turcs ont pass&#233; par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Massacres sans nombre, ex&#233;cut&#233;s contre des populations paisibles et sans d&#233;fense, avec les plus horribles raffinements, accompagn&#233;s des plus ignobles attentats &#224; la dignit&#233; humaine : les femmes, les enfants vendus comme esclaves, les jeunes filles des meilleures familles parqu&#233;es dans des maisons et livr&#233;es pour quelques piastres &#224; la lubricit&#233; des amis et des clients de leurs bourreaux. Des populations enti&#232;res ont &#233;t&#233; arrach&#233;es par milliers aux hautes montagnes et aux douces vall&#233;es tapiss&#233;es d'ombre et de verdure de leur pays natal, transport&#233;es dans les d&#233;serts de la M&#233;sopotamie o&#249; la chaleur d&#233;passe parfois 60 degr&#233;s et, pouss&#233;es sous le fouet, comme des bestiaux, de localit&#233; en localit&#233;. D'apr&#232;s les plus r&#233;cents d&#233;tails donn&#233;s par le Temps qui reproduit le dernier rapport du Comit&#233; suisse de secours aux Arm&#233;niens, les femmes ont &#233;t&#233; s&#233;par&#233;es de leurs maris, les m&#232;res de leurs enfants : interdiction absolue de tout travail pour gagner leur vie ; &#224; part quelques distributions de pain noir, dans de rares localit&#233;s, obligation g&#233;n&#233;rale de vivre de mendicit&#233; ou des secours envoy&#233;s par les philanthropes d'Europe ou d'Am&#233;rique, mais la plupart du temps, au sein de cette d&#233;tresse sans nom et sans exemple dans l'histoire contemporaine, les malheureux Arm&#233;niens ext&#233;nu&#233;s par la faim ou les maladies tombaient chaque jour par centaines, tandis qu'&#224; c&#244;t&#233; d'eux, les survivants &#233;taient, aux termes m&#234;mes du dernier rapport du Comit&#233; am&#233;ricain de secours aux Arm&#233;niens, r&#233;duits &#224; manger les cadavres de leurs compagnons morts d'inanition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'emprunte au Journal de Gen&#232;ve, du 17 ao&#251;t 1916, les extraits suivants d'une lettre publi&#233;e par les Basler Nachrichten2 et adress&#233;e par quelques professeurs de l'&#233;cole allemande d'Alep de Syrie &#224; l'Office des Affaires &#233;trang&#232;res de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En pr&#233;sence, &#233;crivent-ils, des sc&#232;nes d'horreur qui se d&#233;roulent chaque jour sous nos yeux, &#224; c&#244;t&#233; de notre &#233;cole, notre travail d'instituteurs devient un d&#233;fi &#224; l'humanit&#233;... Des 2.000 &#224; 3.000 paysannes de la Haute-Arm&#233;nie amen&#233;es ici, en bonne sant&#233;, il reste 40 &#224; 50 squelettes. Les plus belles sont les victimes de la lubricit&#233; de leurs gardiens. Les laides succombent aux coups, &#224; la faim, &#224; la soif ; car &#233;tendues au bord de l'eau, elles n'ont pas la permission d'&#233;tancher leur soif. On d&#233;fend aux Europ&#233;ens de distribuer du pain aux affam&#233;es. On emporte chaque jour d'Alep plus de cent cadavres. Et tout cela se passe sous les yeux de hauts fonctionnaires turcs. 40 &#224; 50 fant&#244;mes squelettiques sont entass&#233;s dans la cour vis-&#224;-vis de notre &#233;cole. Ce sont des folles : elles ne savent plus manger ; quand on leur tend du pain, elles le jettent de c&#244;t&#233; avec indiff&#233;rence. Elles g&#233;missent en attendant la mort : &#171; Voil&#224;, disent les indig&#232;nes, Ta-&#226;-lim el Alman (l'enseignement des Allemands) &#187;... &#171; On peut s'attendre encore &#224; de plus horribles h&#233;catombes humaines d'apr&#232;s l'ordonnance publi&#233;e par Djemal pacha (il est interdit aux ing&#233;nieurs des chemins de fer de Bagdad de photographier les convois d'Arm&#233;niens ; les plaques utilis&#233;es doivent &#234;tre livr&#233;es dans les 24 heures sous peine de poursuite devant le conseil de guerre). C'est un aveu que les autorit&#233;s influentes craignent la lumi&#232;re, mais ne veulent point mettre fin &#224; ces sc&#232;nes d&#233;shonorantes pour l'humanit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui s'expriment ainsi, et leur t&#233;moignage n'en est que plus accablant, appartiennent, je le r&#233;p&#232;te, &#224; la nation qui gouverne souverainement l'Empire ottoman par la main sanglante des Jeunes Turcs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, &#171; il est maintenant &#233;tabli, dit le Comit&#233; suisse de secours aux Arm&#233;niens dans son dernier rapport, que la conduite des Turcs &#224; l'&#233;gard des Arm&#233;niens ne d&#233;pendait en aucune fa&#231;on des exigences de leur situation militaire, il ne s'agissait uniquement que de l'extermination de cette pauvre nation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc bien l&#224; un crime aussi injustifiable qu'il est inou&#239; dans l'histoire, et contre lequel doivent s'&#233;lever toutes les nations qui ont le sentiment de l'honneur de l'humanit&#233;. Laisser se consommer un pareil attentat sans faire tout le possible pour l'emp&#234;cher, c'est s'en rendre complice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement des &#233;tats-Unis a fini par obtenir, apr&#232;s combien d'efforts rest&#233;s vains, d'envoyer &#224; ces pers&#233;cut&#233;s, des secours en argent recueillis par souscription et distribu&#233;s par les consuls et missionnaires am&#233;ricains. Mais les vivres manquent dans le pays ; le gouvernement turc s'oppose &#233;nergiquement &#224; l'envoi, par les Am&#233;ricains, de missions compos&#233;es de neutres, venant, avec des v&#234;tements, des provisions et des rem&#232;des, ravitailler les malheureux Arm&#233;niens et leur cr&#233;er du travail. Et toujours l'angoissante menace de massacres possibles qui ne cessent en un endroit que pour recommencer, au moindre pr&#233;texte, en un autre endroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sympathies de la France, plus profondes que jamais, se sont d&#233;clar&#233;es par la voix de la presse, fid&#232;le organe de l'opinion publique et par la r&#233;cente et grandiose manifestation de la Sorbonne. J'ai l'enti&#232;re certitude de correspondre aux sentiments de votre c&#339;ur en vous demandant si vous ne croyez pas le moment venu de prononcer &#224; votre tour, comme chef du gouvernement et ministre des Affaires &#233;trang&#232;res, les paroles r&#233;confortantes qui iront annoncer aux Arm&#233;niens pers&#233;cut&#233;s, ainsi que l'a d&#233;j&#224; fait l'Angleterre, le jour prochain de leur lib&#233;ration et du ch&#226;timent de leurs bourreaux. Ces paroles seront d'autant plus puissantes dans votre bouche que vous les direz, Monsieur le Pr&#233;sident, avec tout le prestige de la grande nation que vous repr&#233;sentez et l'autorit&#233; personnelle que vous vous &#234;tes acquise en Europe. Vous avez fl&#233;tri les d&#233;portations des populations du Nord et de la Belgique, et le monde entier s'est &#233;mu. Qui sait si, lorsque votre voix se sera &#233;lev&#233;e de nouveau en faveur de ces autres victimes des barbares, les nations neutres, dont la plus puissante a d&#233;j&#224; manifest&#233; ses sentiments, ne jugeront pas l'heure arriv&#233;e de faire savoir au gouvernement turc qu'elles consid&#232;rent, elles aussi, le massacre syst&#233;matique d'un peuple opprim&#233;, par ses oppresseurs, comme l'opprobre de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1)&lt;br class='autobr' /&gt; Nous avons retenu la date de classement des archives : 12 septembre 1916.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2)&lt;br class='autobr' /&gt; Sur cette lettre, voir aussi ci-dessus le n&#176; 248 (annexe).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Archives du minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res, Guerre 1914-1918, &lt;br class='autobr' /&gt;
Turquie, tome 888, folios 68-71.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La num&#233;rotation et les notes sont d'Arthur Beylerian :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyl&#233;rian, Arthur. Les Grandes Puissances, l'Empire ottoman et les Arm&#233;niens dans les archives fran&#231;aises (1914-1918), recueil de documents, Paris, Publications de la Sorbonne, 1983.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.org/spip.php?article4408&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;D'autres &#233;l&#233;ments ici&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le g&#233;nocide des Arm&#233;niens</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article697</link>
		<guid isPermaLink="true">https://matierevolution.fr/spip.php?article697</guid>
		<dc:date>2008-09-23T18:30:10Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>Turquie</dc:subject>
		<dc:subject>Fascisme</dc:subject>
		<dc:subject>Arm&#233;nie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Jean-Marie Carzou, &#034;Arm&#233;nie 1915, un g&#233;nocide exemplaire&#034; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les massacres s'&#233;tendent : le 2 octobre, c'est &#224; Tr&#233;bizonde ; le 3 &#224; Ak-Hissar ; le 4 et le 5 &#224; Tr&#233;bizonde ; le 6 &#224; Erzeroum ; le 8 &#224; Tr&#233;bizonde ; le 14 &#224; Kighi ; le 16 &#224; Kighi et Hadjin ; le 21 &#224; Erzindjan ; le 23 &#224; Kighi et Marach ; le 25 et le 26 &#224; Gumuch-Han&#233;, Bitlis, Van ; le 27 et le 28 &#224; Ova, Baibourt, Chabin, Ourfa, Pa&#239;as ; le 29 &#224; Malatia et Kara-Hissar ; le 30 &#224; Erzeroum ; le 31 &#224; Mersine et Adana ; le 1er novembre &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique77" rel="directory"&gt;1-2 R&#233;formisme, stalinisme et fascisme contre la r&#233;volution sociale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot39" rel="tag"&gt;1917-1919&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot116" rel="tag"&gt;Turquie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot136" rel="tag"&gt;Fascisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot246" rel="tag"&gt;Arm&#233;nie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_2042 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://matierevolution.fr/local/cache-vignettes/L455xH717/dadrian-histoire-5053e.jpg?1780110734' width='455' height='717' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_2061 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://matierevolution.fr/local/cache-vignettes/L497xH680/Genocide-armenien-047-8b11d.jpg?1780110734' width='497' height='680' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jean-Marie Carzou, &#034;Arm&#233;nie 1915, un g&#233;nocide exemplaire&#034; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les massacres s'&#233;tendent : le 2 octobre, c'est &#224; Tr&#233;bizonde ; le 3 &#224; Ak-Hissar ; le 4 et le 5 &#224; Tr&#233;bizonde ; le 6 &#224; Erzeroum ; le 8 &#224; Tr&#233;bizonde ; le 14 &#224; Kighi ; le 16 &#224; Kighi et Hadjin ; le 21 &#224; Erzindjan ; le 23 &#224; Kighi et Marach ; le 25 et le 26 &#224; Gumuch-Han&#233;, Bitlis, Van ; le 27 et le 28 &#224; Ova, Baibourt, Chabin, Ourfa, Pa&#239;as ; le 29 &#224; Malatia et Kara-Hissar ; le 30 &#224; Erzeroum ; le 31 &#224; Mersine et Adana ; le 1er novembre &#224; Arabkir, Diarbekir, Charki ; le 3 &#224; Marach ; le 4 &#224; Malatia ; le 7 &#224; Mardin et Alexandrette ; le 8 &#224; Eghin ; le 10 &#224; Sassoun, Talory, Van, Kharpout, Pa&#239;as ; le 11 &#224; Pa&#239;as ; le 12 &#224; Sivas, Guru, Khavza ; le 13 &#224; Tchok-Merzemen ; le 15 &#224; Mouch, Tokat, Amassia, Marsivan, Aintab, Missis ; le 17 &#224; Aintab et Yenidj&#233;-Kal&#233; ; le 18 &#224; Marach et Yenidj&#233;-Kal&#233; ; le 19 &#224; Seert ; le 20 &#224; Antioche et Tchorun ; le 24 &#224; Tr&#233;bizonde ; le 25 &#224; Erzeroum ; le 26 &#224; Amassia ; le 27 et le 28 &#224; Passen et Diarbekir ; le 28 &#224; Zileh ; le 30 &#224; C&#233;sar&#233;e ; le 7 d&#233;cembre &#224; Samsoun ; le 10 &#224; Erzeroum ; le 13 &#224; Samsoun, Mersine, Adana, Tarsous ; le 14 et le 15 &#224; Aghdja-Guney ; le 20 &#224; Angora ; le 24 &#224; Akb&#232;s ; le 25 &#224; Biredjik ; le 28 &#224; Ourfa (2 500 Arm&#233;niens p&#233;rissent br&#251;l&#233;s vifs dans l'&#233;glise o&#249; ils se sont r&#233;fugi&#233;s) ; le 31 &#224; Diarbekir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Supr&#234;me mais facile habilet&#233;, le Sultan rejette toute la responsabilit&#233; des &#233;v&#233;nements sur ces petits groupes r&#233;volutionnaires dont l'existence r&#233;elle vient &#224; merveille justifier et purifier son action (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est vrai que, le 30 septembre, le parti Hentchak a organis&#233; &#224; Constantinople, selon ses propres termes, &#171; une manifestation tout &#224; fait pacifique pour exprimer [les] desiderata concernant les r&#233;formes &#224; introduire dans les provinces arm&#233;niennes19 &#187;, manifestation non seulement r&#233;prim&#233;e avec la plus grande sauvagerie, mais aussi excellent pr&#233;texte au d&#233;cha&#238;nement des massacres*. Les ambassadeurs remettent &#224; la Sublime Porte une note de protestation &#233;nergique, mais elle est &#171; verbale &#187; comme &#224; l'accoutum&#233;e et l'ann&#233;e 1895 peut donc s'achever sans qu'aucun gouvernement ait officiellement r&#233;agi. Satisfaites d'avoir obtenu du Sultan l'autorisation de faire stationner un deuxi&#232;me navire de guerre dans les D&#233;troits (mais l'Allemagne, fid&#232;le &#224; sa politique, refuse de b&#233;n&#233;ficier de ce privil&#232;ge), les Puissances laissent les projets de r&#233;forme s'&#233;vanouir et les massacres continuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant cette passivit&#233;, il ne reste plus &#224; ceux-l&#224; seuls qui ont encore l'espoir d'un progr&#232;s, ces r&#233;volutionnaires dont on a fait les boucs &#233;missaires, qu'&#224; relever le d&#233;fi de la violence pour secouer enfin cette terrible indiff&#233;rence morale des gouvernements. Par un acte &#233;tonnant : ils pr&#233;parent, organisent et ex&#233;cutent la prise de la Banque ottomane de Constantinople, juste symbole de cette complicit&#233; d'int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques et financiers qui vient d'affirmer sa pr&#233;dominance. Le 26 ao&#251;t 1896 &#224; 13 heures, apr&#232;s un engagement avec les gardiens, une trentaine de membres de la F.R.A. se rendent ma&#238;tres du b&#226;timent de la Banque ottomane. Ils font aussit&#244;t parvenir aux ambassadeurs une proclamation destin&#233;e &#224; attirer l'attention sur la question arm&#233;nienne et qui ne contient encore qu'une liste de r&#233;formes locales &#224; ex&#233;cuter sous contr&#244;le europ&#233;en ; puis, ils fixent leurs conditions pour lib&#233;rer le b&#226;timent et le personnel :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous ne sortirons pas d'ici avant deux jours. Nos exigences sont : &lt;br class='autobr' /&gt;
1 &#8212; Assurer la paix partout dans le pays par l'intervention internationale. &lt;br class='autobr' /&gt;
2 &#8212; Accepter les demandes repr&#233;sent&#233;es par le Comit&#233; Central de Constantinople de la F&#233;d&#233;ration R&#233;volutionnaire Arm&#233;nienne dite &#171; Dachnakzoutioun &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
3 &#8212; Ne pas se servir de force contre nous. &lt;br class='autobr' /&gt;
4 &#8212; Garantie compl&#232;te de la vie de tous ceux qui se trouvent ici dans la Banque, et de ceux qui ont pris part aux troubles de la ville. Le mobilier et le num&#233;raire de la Banque seront intacts jusqu'&#224; l'ex&#233;cution de nos demandes ; dans le cas contraire le num&#233;raire et tous les papiers d'affaires seront d&#233;truits, et nous autres, avec le personnel, trouverons la mort, sous les ruines de la Banque. Nous sommes oblig&#233;s de prendre ces mesures extr&#234;mes. C'est l'indiff&#233;rence criminelle de l'humanit&#233; qui nous a pouss&#233;s jusqu'&#224; ce point &#187;29... &lt;br class='autobr' /&gt;
A minuit, les n&#233;gociations reprennent avec le directeur adjoint de la Banque, M. Auboyneau, et des repr&#233;sentants de l'ambassade russe qui apportent aux terroristes une promesse d'amnistie garantie par les Puissances ; &#224; 3 heures du matin, ils quittent le b&#226;timent sous escorte pour &#234;tre transf&#233;r&#233;s &#224; bord du yacht de l'ambassadeur d'Angleterre. Ils sont ensuite conduits &#224; Marseille, o&#249; on les mettra en prison avant de les expulser vers l'Am&#233;rique du Sud ; pendant ce temps, le charg&#233; d'affaires fran&#231;ais &#233;crit au ministre que &#171; M. Auboyneau m&#233;rite les plus grands &#233;loges pour la conception tr&#232;s nette qu'il a eue de son devoir et pour l'&#233;nergie avec laquelle il a poursuivi, en face des Arm&#233;niens et du Sultan, le salut de son personnel et des caisses de la Banque19. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ce coup &#233;clatant les Arm&#233;niens ont enfin r&#233;veill&#233; l'Europe officielle ; mais le bilan est n&#233;gatif. A peine l'affaire est-elle r&#233;gl&#233;e qu'ont lieu, terrible r&#233;ponse, les trois jours d'horreur qui voient toutes les rues de Constantinople s'ensanglanter de milliers de victimes arm&#233;niennes d'une soudaine violence de la population musulmane &#8212; et l'on voit bien alors &#224; quel point tout a &#233;t&#233; pr&#233;m&#233;dit&#233;, organis&#233;, voulu, directement par le Sultan, assez ma&#238;tre aussi de sa haine pour ne pas aller plus loin. Il risquerait lui-m&#234;me trop.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de fait, les ambassadeurs remettent imm&#233;diatement plusieurs textes de protestation qui sont tout &#224; fait nets. C'est d'abord une note collective pr&#233;sent&#233;e le 27 ao&#251;t par le premier drogman de l'ambassade d'Autriche-Hongrie au nom des repr&#233;sentants des grandes puissances, c'est ensuite un t&#233;l&#233;gramme adress&#233; le 28 ao&#251;t &#224; midi par les repr&#233;sentants des grandes puissances &#171; &#224; Sa Majest&#233; Imp&#233;riale le Sultan au palais de Yldiz-Kiosk &#187;, c'est enfin le 2 septembre une nouvelle &#171; note verbale collective &#187; constatant que &#171; les bandes sauvages qui ont assomm&#233; les Arm&#233;niens et pill&#233; les maisons et les magasins o&#249; ils p&#233;n&#233;traient en pr&#233;tendant y chercher des agitateurs, n'&#233;taient point des ramassis accidentels de gens fanatis&#233;s, mais pr&#233;sentaient tous les indices d'une organisation sp&#233;ciale connue de certains agents de l'autorit&#233;, sinon dirig&#233;e par eux19. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps, le 31 ao&#251;t, les ambassadeurs n'ont pas illumin&#233; leur palais comme cela est de tradition pour l'anniversaire de l'av&#232;nement du Sultan, ils ont fait porter les f&#233;licitations officielles par les drogmans et le texte en est assez sec : &#171; Le premier drogman de l'Ambassade de France, en se pr&#233;sentant au palais imp&#233;rial pour offrir les compliments d'usage du charg&#233; d'affaires de France &#224; l'occasion de l'av&#232;nement au tr&#244;ne de Sa Majest&#233;, est charg&#233; d'exprimer en m&#234;me temps des regrets au sujet des &#233;v&#233;nements douloureux qui ont signal&#233; la vingti&#232;me ann&#233;e de son r&#232;gne19. &#187; Mais ils ne font rien de plus et le &#171; calme &#187; revient d&#232;s le d&#233;but de septembre. C'est que l'Europe a vu dans cette crise le risque r&#233;el d'un conflit militaire dont elle ne veut pas. Alors, on se r&#233;signe &#224; faire semblant de croire &#224; la loyaut&#233; des promesses du Sultan, on oublie qu'il ne sert &#224; rien, bien au contraire, d' &#171; exiger &#187; de lui des r&#233;formes si on ne pers&#233;v&#232;re pas, et l'on poursuit avec lui l'entreprise &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, pourtant, aux Arm&#233;niens comme aux Europ&#233;ens, deux ou trois &#233;v&#233;nements ont montr&#233;, dans le cours du massacre, qu'il &#233;tait possible de r&#233;sister et d'obtenir l'arr&#234;t des violences : par la force pour les uns, par la fermet&#233; pour les autres. A c&#244;t&#233; de la r&#233;signation, qui a continu&#233; le plus g&#233;n&#233;ralement de d&#233;finir leur conduite, les Arm&#233;niens ont eu quelques sursauts de r&#233;sistance : en 1896, &#224; Van, 800 hommes ont repouss&#233; pendant une semaine les attaques des Turcs et des Kurdes, mais ils sont ensuite massacr&#233;s hors de la ville ; en 1897, 300 autres Arm&#233;niens les vengeront aux d&#233;pens des m&#234;mes Kurdes dans l'exp&#233;dition de Khanassor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus int&#233;ressant encore, car il ne se limite pas &#224; une r&#233;action violente de sauvegarde, est le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements de Zeitoun. Le Sultan a cru cette fois pouvoir venir &#224; bout de cette v&#233;ritable citadelle du Taurus o&#249; se maintient intacte l'identit&#233; arm&#233;nienne. D&#232;s l'&#233;t&#233; 1895, au moment o&#249; l'on parle de r&#233;formes &#224; Constantinople, les Arm&#233;niens se pr&#233;parent &#224; l'affrontement qu'ils pressentent malgr&#233; le calme apparent (c'est-&#224;-dire toujours la violence quotidienne) des garnisons turques. Des membres du parti Hentchak sont venus organiser avec eux une v&#233;ritable insurrection pr&#233;ventive et, d&#232;s que l'annonce de la manifestation du 30 septembre et de sa r&#233;pression est parvenue dans la r&#233;gion, o&#249; elle a pour effet de rendre les Turcs plus mena&#231;ants, ils mettent sur pied un plan de combat qui comporte en outre, de fa&#231;on originale, l'&#233;tablissement d&#233;mocratique d'un gouvernement provisoire compos&#233; de deux assembl&#233;es et d'un Conseil de guerre, sorte de Commune dot&#233;e du drapeau rouge qui r&#233;ussit &#224; soutenir, outre de nombreux combats, un si&#232;ge en r&#232;gle par une arm&#233;e qui bombarde la ville. Malgr&#233; la famine, le froid, les &#233;pid&#233;mies, ils ne se sont pas encore rendus lorsque l'intervention europ&#233;enne permet enfin un armistice au d&#233;but de janvier, puis la cessation d&#233;finitive des hostilit&#233;s &#224; des conditions n&#233;goci&#233;es avec le Sultan et accept&#233;es le 10 f&#233;vrier 1896 : &#171; reddition des armes de guerre &#187;, &#171; amnistie g&#233;n&#233;rale &#187;, &#171; abandon &#187; par le gouvernement &#171; des arri&#233;r&#233;s d'imp&#244;ts &#187;, &#171; promesse de d&#233;gr&#232;vement pour l'imp&#244;t foncier &#187; ; enfin, deux mesures tr&#232;s significatives : &#171; expulsion du territoire de l'Empire de cinq membres des Comit&#233;s r&#233;volutionnaires venus de l'&#233;tranger &#187; et &#171; application des r&#233;formes contenues dans l'Acte g&#233;n&#233;ral &#187;19. Un gouverneur chr&#233;tien ne sera nomm&#233; que cinq mois plus tard, mais d&#232;s &#224; pr&#233;sent les Zeitouniotes ont &#233;vit&#233; le massacre : ainsi, m&#234;me si &#224; Constantinople les manifestations ont &#233;t&#233; source de plus de malheur, &#224; Zeitoun, la r&#233;sistance arm&#233;e donne la preuve qu'il est possible de chercher une issue au drame de l'oppression arm&#233;nienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que montre aussi l'intervention fran&#231;aise, la seule, &#224; Ismidt : les troupes turques ayant occup&#233; un monast&#232;re sous protection fran&#231;aise, le navire stationnaire est envoy&#233; sur place et les hommes en armes d&#233;livrent les moines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a dans ces faits importante mati&#232;re &#224; r&#233;flexion pour l'avenir, mais personne, ni chez les Arm&#233;niens, ni chez les Europ&#233;ens, n'en tire la le&#231;on. Il est vrai qu'alors, la pr&#233;sence active des r&#233;volutionnaires a permis de pratiquer l'amalgame habituel et de noyer la v&#233;rit&#233; d'une population &#233;cras&#233;e dans les scandales d'une &#171; insurrection &#187; qu'il est commode de fustiger. Dans sa &#171; paternelle douceur pour des sujets un moment &#233;gar&#233;s &#187;, Abdul Hamid pardonne &#224; tous et d&#233;cr&#232;te une amnistie g&#233;n&#233;rale, exception faite de ces &#171; bandits &#187; qui mettent en danger la s&#233;curit&#233; de la Turquie et du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les int&#233;r&#234;ts qui se renforcent, le pr&#233;texte r&#233;volutionnaire, la formidable capacit&#233; d'inertie de la machine gouvernementale turque (combien n'a-t-elle pas absorb&#233; de r&#233;formes, de protestations, d'ultimatums sans c&#233;der d'un pouce dans sa politique !), tout se ligue pour emp&#234;cher de savoir avec exactitude ce qui s'est pass&#233; durant tous ces massacres, ce qu'ils ont &#233;t&#233; r&#233;ellement : les t&#233;moignages sont suspects, les chiffres impossibles &#224; &#233;tablir et suspects encore. Pour tout ce qui vient des Arm&#233;niens, c'est &#233;vident : leur int&#233;r&#234;t est de gonfler leurs malheurs ; il en va de m&#234;me pour ceux qui les soutiennent, simples citoyens ou gouvernements, soucieux de leur mainmise sur l'Empire ottoman. Du c&#244;t&#233; des bourreaux, tout est discutable aussi, et pour la m&#234;me raison : les Turcs et leurs alli&#233;s n'ont que trop avantage &#224; rejeter la responsabilit&#233; sur autrui, &#224; sous-estimer les chiffres (et cela va jusqu'aux statistiques normales d'&#233;tat civil, dont on pourrait facilement d&#233;duire, si elles &#233;taient exactes, le nombre de victimes), &#224; diminuer les faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, o&#249; est la v&#233;rit&#233; ? Et peut-on m&#234;me esp&#233;rer la saisir ? Car tout est plus difficile que pour les atrocit&#233;s bulgares de 1876 et, pour un lecteur de mauvaise foi, personne n'est ici assez neutre. Nous voulons cependant tenter d'&#233;tablir une ligne au moins qui soit indiscutable : la chose est n&#233;cessaire pour l'Histoire et elle est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissant d'abord de c&#244;t&#233; tous les t&#233;moignages, voyons sur quoi s'appuie le tr&#232;s officiel rapport &#233;tabli par les agents des Puissances europ&#233;ennes &#224; la demande de leurs gouvernements. L'initiative en est assur&#233;ment ext&#233;rieure &#224; l'Empire, mais les int&#233;r&#234;ts des Puissances sont alors divergents sinon oppos&#233;s, l'Angleterre d'un c&#244;t&#233;, l'Allemagne, la Russie de l'autre ; de plus, justement soucieux d'&#233;viter toute critique, les auteurs de ce rapport n'ont voulu recenser que les faits survenus dans les localit&#233;s o&#249; se trouvaient leurs agents, rejetant tout ce qui pouvait passer pour rumeur, faux bruit, mensonge, etc. Et quand ils n'ont pas d'informations directes, ils ne disent rien. Enfin, ayant achev&#233; leur travail en janvier 1896, ils ne tiennent pas compte des informations, nombreuses, re&#231;ues apr&#232;s. Ce rapport constitue donc le bilan minimal des massacres, de par son incompl&#233;tude m&#234;me et par sa prudence &#8212; et en le transmettant &#224; Paris l'ambassadeur Cambon dit bien qu'il ne constitue &#171; qu'une parcelle de la v&#233;rit&#233; &#187;19. Il aboutit au chiffre de 28 000 morts, dont il est difficile d'imaginer dans ces conditions qu'il ait pu &#234;tre &#171; gonfl&#233; &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
A titre d'exemple, nous donnons, extrait de ce texte commun des six ambassadeurs, ce qui a trait au vilayet d'Erzeroum19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut essayer d'aller plus loin et se livrer non plus &#224; un d&#233;compte partiel &#224; peu pr&#232;s exact, mais &#224; une estimation g&#233;n&#233;rale, fond&#233;e, outre les m&#234;mes constats officiels, sur un ensemble d'observations regroup&#233;es &#224; partir de contacts et de t&#233;moignages. C'est ce travail qu'a effectu&#233; en 1896 m&#234;me un missionnaire allemand dont nous aurons l'occasion de reparler, Johannes Lepsius, bon connaisseur de la Turquie pour l'avoir parcourue depuis longtemps d&#233;j&#224; dans ses efforts d'&#233;vang&#233;lisation, lesquels se doubleront d&#233;sormais, devant l'horreur des massacres sur lesquels il a lui-m&#234;me enqu&#234;t&#233;, d'une action inlassable en faveur des victimes chr&#233;tiennes. Il arrive donc aux chiffres suivants : 88 243 Arm&#233;niens tu&#233;s, 1 293 musulmans tu&#233;s, 2 493 villages pill&#233;s et d&#233;truits, 568 &#233;glises et 77 couvents pill&#233;s et d&#233;truits, 646 villages convertis, 191 eccl&#233;siastiques tu&#233;s, 55 pr&#234;tres convertis, 328 &#233;glises converties en mosqu&#233;es, 546 000 personnes souffrant du d&#233;nuement et de la famine. Et il ajoute : &#171; Ces chiffres sont le r&#233;sultat de nos recherches personnelles ; ils ne correspondent point &#224; la r&#233;alit&#233; des faits, r&#233;alit&#233; bien plus &#233;pouvantable encore. Si l'on y ajoute les milliers de malheureux qui ont &#233;t&#233; &#233;gorg&#233;s dans les villages qui ne figurent pas dans ma liste, ceux qui ont succomb&#233; &#224; leurs blessures, &#224; la faim ou aux &#233;pid&#233;mies, ceux qui ont disparu dans leur fuite, et ceux qui ont &#233;t&#233; ensevelis sous la neige dans les montagnes, on arrivera &#224; la conviction que c'est fixer trop bas le chiffre des victimes des massacres arm&#233;niens que de l'&#233;valuer &#224; 100 00015. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les autorit&#233;s arm&#233;niennes enfin, en particulier le patriarcat de Constantinople qui reste malgr&#233; tout le si&#232;ge o&#249; bat le c&#339;ur arm&#233;nien, c'est &#224; un total de 300 000 morts que l'on devrait s'arr&#234;ter ; et c'est ce chiffre que l'on voit souvent repris dans les brochures ou les discours favorables aux Arm&#233;niens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, qu'il ait fait 100 000 ou 300 000 victimes, on ne saurait nier que le massacre a eu lieu. Le rapport des ambassadeurs comme celui de Lepsius ne se contentent pas en effet de donner des chiffres, il faut bien qu'ils s'appuient sur des r&#233;cits, des t&#233;moignages, des faits &#8212; et ils les acceptent en enqu&#234;teurs scrupuleux. En voici un exemple instructif : il s'agit du seul Europ&#233;en qui ait succomb&#233; dans toute cette p&#233;riode, un religieux d'origine italienne install&#233; pr&#232;s de Marach, le p&#232;re Salvatore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de ce meurtre est simple : le 16 novembre 1895, deux bataillons de troupes turques sous le commandement de Mazhar bey, colonel, investissent le village chr&#233;tien de Moudjouk-D&#233;ressi et le monast&#232;re qui se trouve aux environs. Durant l'assaut et le pillage, le p&#232;re Salvatore, membre de l'ordre des Franciscains de Terre Sainte et prieur du couvent, est bless&#233; &#224; la jambe ; le 22 novembre, la troupe quitte le village en emmenant ses &#171; prisonniers &#187; et emprunte vers Marach une route qui permet d'&#233;viter un passage &#233;troit o&#249; des insurg&#233;s pourraient lui tendre un guet-apens. A un moment donn&#233;, on s'arr&#234;te, le p&#232;re Salvatore est assassin&#233; et son cadavre br&#251;l&#233; par les soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle n'est re&#231;ue avec certitude &#224; Constantinople qu'en janvier 1896 ; l'ambassade de France, traditionnelle protectrice des chr&#233;tiens, entreprend alors une enqu&#234;te sur place et alerte la Sublime Porte. Le 20 mars, on est en possession des d&#233;tails exacts du meurtre (on a en effet cru d'abord que le p&#232;re Salvatore avait &#233;t&#233; tu&#233; pendant le pillage du couvent) et Paul Cambon r&#233;clame le ch&#226;timent des coupables. D&#233;but avril, se constitue donc une commission turque assist&#233;e de l'attach&#233; militaire de l'ambassade ; elle est sur place le 22 avril. Et les difficult&#233;s commencent : les membres turcs de la commission font tout pour emp&#234;cher la d&#233;couverte du lieu du crime et de ses traces comme pour fausser les t&#233;moignages ; malgr&#233; la certitude acquise par l'officier fran&#231;ais, le rapport de la commission reste secret et fin mai l'ambassadeur intervient pour obtenir l'arrestation et le proc&#232;s du coupable. En octobre, tout est encore en l'&#233;tat : le rapport de la premi&#232;re commission &#233;tant de complaisance, on a obtenu sur la base du rapport fran&#231;ais que si&#232;ge une seconde commission qui conclut &#224; &#171; l'impossibilit&#233; de trouver les coupables &#187;. En novembre, Mazhar bey est toujours en libert&#233; et ce n'est que le 19 qu'est constitu&#233; &#224; Marach le conseil de guerre qui doit le juger ; le 12 d&#233;cembre, le proc&#232;s commence enfin, mais en l'absence des repr&#233;sentants fran&#231;ais et italiens. Nouvelles protestations : le 20 d&#233;cembre, la pr&#233;sence des drogmans est admise &#171; en simples auditeurs &#187;, mais la Porte envisage simultan&#233;ment d'inclure le cas de Mazhar bey dans le projet d'amnistie en pr&#233;paration pour les jours suivants. Et le proc&#232;s continue, cependant que Mazhar bey reste en libert&#233; dans la ville ; d&#233;but janvier, proclamant la certitude de son acquittement, &#171; il se livre &#224; des acquisitions de meubles19 &#187;. Les drogmans quittent donc Marach le 5 janvier 1897. La semaine suivante, le gouvernement fran&#231;ais obtient l'incarc&#233;ration de l'accus&#233;, mais &#224; Alep o&#249; le gouvernement turc transf&#232;re le proc&#232;s aupr&#232;s d'un nouveau conseil de guerre ; peu apr&#232;s, l'ambassadeur re&#231;oit, &#224; sa note d'avril 1896, une r&#233;ponse qui nie et le meurtre et le pillage. Et le 25 janvier, d&#232;s la premi&#232;re s&#233;ance du nouveau proc&#232;s, le d&#233;l&#233;gu&#233; consulaire se retire : quatre des membres du conseil de guerre sont les m&#234;mes qu'&#224; Marach. La suite de l'histoire ne sera pas publi&#233;e... mais on peut au moins conclure de ce qui pr&#233;c&#232;de qu'en quatorze mois, il a &#233;t&#233; impossible d'obtenir le jugement d'un officier turc coupable de meurtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui &#233;clate de fa&#231;on lancinante dans tout le d&#233;roulement de ces massacres, c'est, en m&#234;me temps que le d&#233;cha&#238;nement racial d'une population, l'organisation syst&#233;matique et quasiment officielle, au niveau m&#234;me du gouvernement, de ce d&#233;cha&#238;nement : participation de la gendarmerie et de l'arm&#233;e aux massacres au point que, souvent, c'est au son du clairon qu'ils commencent et finissent ; d&#233;corations et promotions pour les officiers et les fonctionnaires qui se sont montr&#233;s les plus cruels &#8212; aucun ne sera puni ; latitude laiss&#233;e en permanence aux tribus kurdes de piller et tuer : l'absence de violences, dans les rares endroits o&#249; l'autorit&#233; s'est montr&#233;e ferme &#224; leur &#233;gard, en fournit une &#233;clatante preuve a contrario ; duplicit&#233; officielle &#224; l'&#233;gard des populations chr&#233;tiennes que l'autorit&#233; assure de sa protection et engage toujours &#224; rouvrir les magasins ; co&#239;ncidence des dates et, plus pr&#233;cis&#233;ment encore, de l'heure du d&#233;clenchement et de l'arr&#234;t de tous les massacres : on donne un d&#233;lai, apr&#232;s quoi il faut que tout cesse ; participation des officiels au butin, interdiction des secours m&#234;me d'origine &#233;trang&#232;re pour toutes les victimes de la ruine et de la famine, censure sur les nouvelles en provenance des provinces, obtention forc&#233;e de d&#233;clarations arm&#233;niennes blanchissant les Turcs, travestissement permanent des faits. Enfin, comme &#224; l'accoutum&#233;e, on arr&#234;te les victimes et les commissions d'enqu&#234;te sont seulement charg&#233;es d'&#233;tablir la liste des forfaits commis par les &#171; bandits arm&#233;niens &#187;. Mais comment ne pas remarquer que seuls les Arm&#233;niens ont &#233;t&#233; frapp&#233;s : quelques autres chr&#233;tiens l&#224; o&#249; la violence du fanatisme a d&#233;bord&#233; cette limite, quelques musulmans dont l'ambassade de France dit qu'une grande partie a &#233;t&#233; victime de querelles autour du butin, un seul Europ&#233;en. Il faut rappeler &#224; ce propos que les instructions officielles de l'&#233;poque stipulent toujours de ne pas inqui&#233;ter les &#233;trangers : autant dire que, pour le reste, on est libre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis on ne peut oublier dans la recherche objective des chiffres la r&#233;alit&#233; atroce, qui est pour tant de gens innocents et la mort et la ruine et le supplice et l'ignominie affreuse. Devant l'horreur qui d&#233;ferle, ceux-l&#224; n'ont pas eu besoin de preuves. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et pour imaginer ce que cela veut dire, retournons &#224; Sivas o&#249; le vice-consul de France et sa femme forment un couple charmant et courageux. M. Carlier n'h&#233;site pas &#224; faire le coup de feu lui-m&#234;me pour prot&#233;ger le consulat durant les massacres et il r&#233;pond &#224; l'ambassadeur qui lui demande des nouvelles : &#171; J'ai re&#231;u votre t&#233;l&#233;gramme. Votre Excellence peut &#234;tre assur&#233;e que je ferai l'impossible pour faire respecter le pavillon dont j'ai l'honneur d'avoir la garde. 500 Arm&#233;niens environ ont &#233;t&#233; tu&#233;s avant-hier19. &#187; Quant &#224; Mme Carlier, jeune femme tout occup&#233;e de son mari et de son b&#233;b&#233;, elle a tenu un journal dont l'int&#233;r&#234;t vient de la spontan&#233;it&#233; d'une plume vive qui ne s'embarrasse pas de fioritures. Elle trouve les Arm&#233;niens &#171; peu sympathiques &#187; et sales, et leurs chefs religieux &#171; l&#226;ches &#187;, mais elle raconte ce qu'elle a v&#233;cu pendant et apr&#232;s le massacre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 ao&#251;t 1895. Aujourd'hui, le cuisinier nous rapporte de m&#233;chants bruits. Il para&#238;t que du c&#244;t&#233; de Van, o&#249; nous n'avons pas de consul, on aurait &#233;gorg&#233; beaucoup de chr&#233;tiens. Est-ce vrai ? En Orient on exag&#232;re ; cependant il y a quelque chose dans l'air...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'apprends par hasard que les massacres ont commenc&#233; &#224; Erzeroum.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis bien inqui&#232;te... On ne peut pas s'imaginer l'&#233;nervement d'une pareille attente !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
A onze heures, nous apprenons que les deux &#233;v&#234;ques, gr&#233;gorien et catholique, ont r&#233;uni dans l'&#233;glise, pr&#232;s de nous, les principaux marchands, pour les inviter &#224; ouvrir leurs magasins, que ceux-ci n'avaient pas os&#233; ouvrir ce matin, tant il leur semble que le moment fatal est de plus en plus imminent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A midi pr&#233;cis, nous chiffrions une d&#233;p&#234;che, Maurice et moi, Jean jouait dans le bureau, au rez-de-chauss&#233;e, sur la cour, quand retentit le pas rapide de Panayoti, qui, ouvrant la porte, saute sur son fusil : &#171; Cette fois, &#231;a y est &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a tout tu&#233; dans le bazar. Pas un Arm&#233;nien n'a surv&#233;cu. Quelques-uns s'&#233;taient r&#233;fugi&#233;s dans un entrep&#244;t, mais la troupe a fait une sape par en dessous. Elle les tue en ce moment, &#224; coups de ba&#239;onnette : c'est pour cela qu'on n'entend plus de bruit. Les soldats repassent au bout de la rue charg&#233;s de butin, les mains en sang... &lt;br class='autobr' /&gt;
Toujours des coups de feu de plus en plus loin. Je vois passer des musulmans charg&#233;s de butin : des soieries superbes, des &#233;toffes broch&#233;es d'or. Maurice ordonne d'arr&#234;ter tous les pillards qui se permettront de passer devant le consulat fran&#231;ais. &#8212; Il arrivera ce qui arrivera, mais on ne nous manquera pas de respect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la soir&#233;e, Panayoti apprend que les S&#339;urs et les P&#232;res sont absolument sains et saufs. La populace continue &#224; piller surtout les maisons d&#233;sertes. Cette populace a commis des atrocit&#233;s. Comme elle n'avait pas d'armes, elle assommait ses victimes &#224; coups de matraque, de barre de fer, ou leur &#233;crasait la t&#234;te entre des pierres, ou encore allait les noyer dans la rivi&#232;re devant leurs femmes muettes de terreur. On a vu ainsi passer des Arm&#233;niens qui n'essayaient pas de se d&#233;fendre. On les d&#233;shabillait et on les mutilait horriblement avant de les tuer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'apprends qu'&#224; six heures, les muezzins, du haut des minarets, ont f&#233;licit&#233; le peuple d'avoir bien massacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mon mari rentre. Il para&#238;t qu'on tue encore, mais seulement dans les fermes &#233;loign&#233;es. Quant aux Missions, elles n'ont pas &#233;t&#233; forc&#233;es, mais les portes ont &#233;t&#233; cribl&#233;es de balles et de coups de hache. Les S&#339;urs ont recueilli beaucoup d'enfants et les P&#232;res un grand nombre d'hommes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, comme tous les boulangers ont &#233;t&#233; &#233;gorg&#233;s, on n'a plus de pain. Il faut en faire. Alors le cuisinier, moi, Lucie, retroussons nos manches et nous nous mettons &#224; p&#233;trir. C'est brisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
A neuf heures du matin, la fusillade recommence. Heureusement, c'est encore tr&#232;s loin ; soudain, tandis que la porte est ouverte, et que nos gardes sont dans la cour, leurs fusils rest&#233;s devant la maison, une bande hurlante arrive. Je tenais b&#233;b&#233;, je n'ai que le temps de le jeter sur le lit, de saisir une carabine et de tirer au hasard, en appelant. Aussit&#244;t nos soldats sortent et peuvent reprendre leurs fusils qu'on allait enlever, tandis que Maurice et le cawas font un feu roulant. Cette fois, plusieurs hommes tombent, leurs camarades les emportent tout sanglants. Ils s'&#233;loignent, affol&#233;s, en criant : &#171; N'allez pas au consulat, il y pleut du feu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La matin&#233;e se passe sur le qui-vive. Meurtres et pillages partout. Ce n'&#233;tait pas la troupe mais des montagnards du dehors. Il para&#238;t que les bords de la rivi&#232;re sont couverts de cadavres. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans certains endroits, les assassins jouent aux boules avec des t&#234;tes qu'ils se lancent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toute la ville sent une odeur de charnier ; on est oblig&#233; de fermer les fen&#234;tres. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'apprends que les S&#339;urs voudraient me voir. J'y pars, suivie des deux cawas. Aucun cadavre sur la route, mais du sang partout, poissant aux pieds, des d&#233;bris de cervelle, des cheveux. Partout des maisons saccag&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Panayoti me montre l'endroit o&#249;, le 12, quand il est pass&#233;, une voix, la voix d'un Turc, lui a cri&#233; tout &#224; coup : Jette-toi &#224; droite. Il a ob&#233;i, et une balle lui a ras&#233; l'oreille, une autre a d&#233;chir&#233; sa tunique. Il a vainement cherch&#233; &#224; savoir qui tirait. Sur la route, il a vu tuer sept ou huit Arm&#233;niens, comme des moutons, sans qu'ils aient tent&#233; de se d&#233;fendre, muets. Et pourtant ce sont de solides gaillards. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dimanche 17 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est navrant, que le sang ne cesse pas de couler ! Hier, 44 Arm&#233;niens ont &#233;t&#233; tu&#233;s sans bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le froid arrive, les meurtres diminuent. Hier on n'a tu&#233; que seize Arm&#233;niens. Un des r&#233;difs de garde a racont&#233; &#224; notre boy, Sa&#239;s, qu'&#224; Gurun, qui a &#233;t&#233; assailli, soi-disant par les Kurdes, ceux-ci n'&#233;taient que des soldats d&#233;guis&#233;s. &#8212; &#171; J'en sais quelque chose, j'en &#233;tais ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Les musulmans ont tr&#232;s peur ici des repr&#233;sailles. De temps en temps, le bruit court que les r&#233;giments russes du Caucase ont franchi la fronti&#232;re. &#8212; &#171; Madame, dans ce cas-l&#224;, me dit le lieutenant, qui n'est certes pas un m&#233;chant homme, nous serons impuissants &#224; vous d&#233;fendre. Tous les chr&#233;tiens, m&#234;me vous, m&#234;me votre joli b&#233;b&#233;, y passeront. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un boulanger grec a commenc&#233; &#224; cuire du pain. Cela nous soulage, car le p&#233;trissage devenait &#233;reintant, et notre pain ne valait rien. Jamais je n'ai trouv&#233; d'aussi bon pain que celui que je remange. A vrai dire, je croyais que je n'en mangerais plus... Et puis, de longtemps, la viande nous fera horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les villages, on massacre toujours. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Sivas, nous comptons 1 500 tu&#233;s, 300 magasins et 400 &#233;choppes enti&#232;rement d&#233;truits. La mis&#232;re des survivants est poignante. On voit des chiens passer ayant &#224; la gueule des d&#233;bris humains : ils ont &#233;t&#233; d&#233;terrer des cadavres dans les champs. Presque toutes les victimes sont des hommes, mais on a enlev&#233; et vendu plusieurs jeunes filles. &lt;br class='autobr' /&gt;
26 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cela va recommencer. Certains mettent de grands &#233;criteaux : cette maison appartient &#224; un musulman. Les sinistres turbans blancs, qu'arborent les Turcs quand ils ont, une fois, tu&#233; un giaour, reparaissent en masse. Tr&#232;s significatif ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Elle ferait bien de se presser, l'arm&#233;e anglaise ! dit Maurice. En attendant, je vais aller dire deux mots au vali, deux mots qui vaudront bien comme effet les jaquettes rouges. &#187; Et, en effet, cette alerte n'a aucune suite. Toutes les nuits, il y a des patrouilles de la troupe. &lt;br class='autobr' /&gt;
Maurice a renvoy&#233; sa garde. Il n'a conserv&#233; qu'un soldat, un bon gar&#231;on que b&#233;b&#233; a pris en amiti&#233;, qui scie le bois, et que Lucie charge de pr&#233;parer... la panade, lorsqu'elle est occup&#233;e ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la place du konak, &#224; deux pas du g&#233;n&#233;ral de division, en plein jour, trois Arm&#233;niens ont &#233;t&#233; assassin&#233;s. Il n'y a pas eu d'arrestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin des journaux fran&#231;ais nous arrivent, racontant les massacres. Voici ce qu'ils disent de Sivas : &#171; Les r&#233;volt&#233;s arm&#233;niens on attaqu&#233; tra&#238;treusement les Hamidi&#233;s. Ils ont &#233;t&#233; d&#233;faits. &#187; C'est tout !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 d&#233;cembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des crieurs officiels viennent dans les carrefours publier que d&#233;sormais quiconque tuera ou pillera sera pendu &#187;7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* - C'est d&#233;j&#224; ce qui s'&#233;tait pass&#233; en 1890 lors d'une premi&#232;re manifestation Hentchak. Les membres de ce parti tentent en effet dans ces ann&#233;es-l&#224; d'alerter l'opinion publique et, &#224; c&#244;t&#233; des actions violentes, ils multiplient dans les villes les placards, les appels aux Arm&#233;niens et aux musulmans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A peine le massacre achev&#233;, la question arm&#233;nienne dispara&#238;t &#224; nouveau, les projets de r&#233;formes rentrent dans les tiroirs, les m&#233;morandums sont oubli&#233;s : plus personne n'y pense et il ne se passera rien jusqu'en 1908. Et pourtant, cette fois, il ne s'est pas agi seulement de ces incidents locaux dont l'&#233;cho vague et lointain parvient constamment des provinces au travers des rapports et des rumeurs ; cette fois, les ambassadeurs eux-m&#234;mes ont pu voir, &#224; Constantinople, pendant trois jours, les pillages, les violences, les meurtres se commettre, spontan&#233;ment, syst&#233;matiquement aussi, sous leurs yeux. Et ils l'ont dit. Mais &#224; peine est-ce termin&#233; que chacun retourne &#224; ses occupations habituelles, et les Turcs, et les Arm&#233;niens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affaire a n&#233;anmoins port&#233; un coup tr&#232;s rude au prestige du Sultan et il n'y a pas assez de surnoms pour exprimer l'indignation europ&#233;enne : Sultan rouge, b&#234;te rouge, monstre de Yldiz-Kiosk, grand saigneur ; les grandes consciences lib&#233;rales se sont r&#233;volt&#233;es et fl&#233;trissent publiquement un homme qui a enfin lev&#233; le masque. Gladstone sort de sa retraite, Brand&#232;s, l'ami de Nietzsche, intervient ; en France m&#234;me, c'est l'intelligentsia au grand complet et sans distinction de parti : toutes opinions m&#234;l&#233;es, Jaur&#232;s, France, Clemenceau d&#233;noncent cette barbarie affreusement renouvel&#233;e des temps anciens. Cela n'emp&#234;che pas les publicistes turcophiles de poursuivre leur propagande et l'on continue de trouver dans la presse, dans les livres, dans les toasts des banquets l'&#233;loge du Sultan ; du c&#244;t&#233; turc, on va m&#234;me jusqu'&#224; ironiser sur ceux qui essaient de venir en aide aux victimes. Ainsi Youssouf Fehmi dit-il du p&#232;re Charmetant qui a publi&#233; une brochure sur les massacres : &#171; Il va nous reparler de cadavres, de tripes et de cervelles11. &#187; Mais c'est que ces questions humanitaires sont de trop peu de poids devant les enjeux politiques et &#233;conomiques et Abdul Hamid le sait bien, lui qui a su &#171; doser &#187; le massacre avec une parfaite conscience des seuils &#224; ne pas franchir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, tout continue et, d&#232;s le mois de d&#233;cembre 1896, les informations que transmet &#224; Paris l'ambassadeur de France confirment pour l'ensemble de l'Empire ce qu'il &#233;crit &#224; propos du vilayet de Van : &#171; Il est probable que... les r&#233;formes demeureront sans effet et que les abus qu'elles avaient pour but de corriger continueront &#224; peser cruellement sur les Arm&#233;niens. &#187; Ici ou l&#224;, en effet, on nomme quelques fonctionnaires chr&#233;tiens, &#171; mais on ne leur r&#233;serve que les bas emplois &#187; (Alep) ; quelques gendarmes chr&#233;tiens sont aussi nomm&#233;s, &#171; mais aucun d'eux ne pourra &#234;tre officier, d'apr&#232;s les ordres du vali &#187; (Beyrouth). A Angora, le vali avoue &#171; qu'aucune r&#233;forme ne pourra &#234;tre introduite &#187; ; et, partout, on constate que la population musulmane conserve ses armes. Il est vrai que l'ambassadeur avait d&#233;j&#224; signal&#233; en octobre l'adoption d'un emprunt forc&#233; d&#251; &#224; &#171; la n&#233;cessit&#233; d'armer tous les musulmans19 &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, pour les Arm&#233;niens de Russie, le temps privil&#233;gi&#233; s'ach&#232;ve. L'&#233;volution r&#233;actionnaire du r&#233;gime tsariste signifie en effet pour la population, et particuli&#232;rement pour les minorit&#233;s allog&#232;nes, une aggravation de la r&#233;pression polici&#232;re, une intensification de la russification sous toutes ses formes (enseignement du russe obligatoire, mise &#224; l'&#233;cart des &#233;lites locales). Les conditions de vie de ces sujets arm&#233;niens, pourtant chr&#233;tiens comme leur Empereur, sont donc de plus en plus semblables &#224; celles que connaissent leurs cousins de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re. A Tiflis, alors si&#232;ge du gouvernement g&#233;n&#233;ral du Caucase (o&#249; les Arm&#233;niens repr&#233;sentent 15 % de la population), le prince Dondoukov-Korsakov ou le prince Galitzine exercent la m&#234;me autorit&#233; nationaliste et soup&#231;onneuse que les valis du Sultan : comme eux, ils pourchassent, arr&#234;tent, r&#233;priment &#8212; et censurent ; comme eux, ils cr&#233;ent les causes d'affrontements, encourageant ici Tcherkesses et autres Tatars &#224; s'installer &#224; leur mani&#232;re sur les terres des chr&#233;tiens. Et en 1905 ont lieu &#224; Bakou de sanglants d&#233;ferlements de violence. Mais c'est que les dirigeants russes ont d&#233;couvert dans le r&#233;veil caucasien les dangereuses pr&#233;mices d'une r&#233;sistance nationaliste en contradiction absolue avec leur politique d'unification &#224; outrance autour du mod&#232;le grand-russe ; se refusant &#224; abandonner leur Eglise pour rejoindre l'orthodoxie moscovite, poursuivant in&#233;branlablement leur action de d&#233;fense de leur langue et de leur culture, les Arm&#233;niens doivent donc subir, outre les effets du despotisme g&#233;n&#233;ral de l'Empire russe, des vexations et une oppression sp&#233;cifiques destin&#233;es &#224; leur arracher de force le reniement de leur identit&#233;. A plusieurs reprises, en application &#233;troite d'une politique d&#233;cid&#233;e &#224; Saint-P&#233;tersbourg, le gouverneur tente de d&#233;truire l'&#233;difice juridique, religieux, scolaire de la communaut&#233; arm&#233;nienne : les &#233;coles sont ferm&#233;es en 1885, &#224; nouveau en 1897, les s&#233;minaires &#233;galement et les biblioth&#232;ques. Simultan&#233;ment, une tr&#232;s grande surveillance s'exerce sur les livres, les journaux, les soci&#233;t&#233;s de bienfaisance ; tout ce qui peut &#233;voquer l'Arm&#233;nie doit &#234;tre supprim&#233;, et le mot m&#234;me d'Arm&#233;nie. On refuse d'ailleurs aux Arm&#233;niens les emplois dans l'administration locale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout cela aboutit en 1903 &#224; un &#171; r&#232;glement &#187; par lequel le gouvernement russe cherche, en revenant sur la Constitution accord&#233;e en 1836, &#224; affaiblir le pouvoir et l'autonomie de l'Eglise arm&#233;nienne ; mais la tentative de confiscation de ses biens se heurte &#224; une vive r&#233;sistance de la population et le &#171; r&#232;glement &#187; sera annul&#233;, non sans avoir provoqu&#233; des flamb&#233;es de violence dont les Arm&#233;niens sont encore une fois les victimes. L'apparition et l'activit&#233; des partis r&#233;volutionnaires arm&#233;niens, ceux-l&#224; m&#234;mes qui agissent aussi en Turquie, aggravent &#233;videmment la situation. A c&#244;t&#233; des groupes marxistes qui voient le jour &#224; la m&#234;me &#233;poque, la F.R.A. d&#233;veloppe son champ d'action : elle a des adh&#233;rents paysans et ouvriers, elle participe &#224; l'assembl&#233;e r&#233;unie aupr&#232;s du Catholicos, elle est repr&#233;sent&#233;e &#224; la Douma de l'Empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'est d&#233;sormais trop dur pour &#233;viter ce qui est devenu le cauchemar du gouvernement russe : la r&#233;surrection par-del&#224; la fronti&#232;re d'une Arm&#233;nie unifi&#233;e, v&#233;ritable nation dot&#233;e d'une langue, d'une religion et d'un patrimoine propres &#8212; v&#233;ritable exemple aussi pour les autres minorit&#233;s de l'Empire. La collusion des int&#233;r&#234;ts favorise ainsi un rapprochement tacite avec le Sultan : la fronti&#232;re commune est ferm&#233;e, boucl&#233;e autant que faire se peut dans une zone difficile de montagnes, par une action simultan&#233;e des troupes turques et russes ; la communication entre les deux communaut&#233;s ne peut plus &#234;tre qu'ill&#233;gale, donc r&#233;duite et d'autant plus dangereuse que les coups de main des bandes r&#233;volutionnaires nourrissent le m&#233;canisme de la r&#233;pression &#8212; et c'est ainsi que dans l'&#233;t&#233; 1902 l'administration russe refoule impitoyablement des milliers de victimes cherchant &#224; retrouver chez l'Empereur chr&#233;tien le refuge traditionnel des opprim&#233;s. Mais il n'est plus question de laisser les Arm&#233;niens se pr&#233;occuper du sort de leurs compatriotes, ne serait-ce que pour les aider &#224; survivre aux terribles massacres que le Sultan a organis&#233;s de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re. M&#234;me si le Tsar reste officiellement soucieux du sort des chr&#233;tiens, les Arm&#233;niens se trouvent pris d&#233;sormais entre deux absolutismes &#233;galement n&#233;fastes au d&#233;veloppement de leurs aspirations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la population arm&#233;nienne de Turquie, d&#233;sormais condamn&#233;e &#224; chercher son salut &#224; l'int&#233;rieur de l'Empire et sans plus esp&#233;rer l'aide des Puissances, la vie a cependant repris comme avant les massacres, identique aussi bien dans les provinces d'Anatolie qu'en Cilicie ou a fortiori &#224; Constantinople. Et la r&#233;signation s&#233;culaire au malheur ou aux compromissions semblerait ensevelir &#224; nouveau dans l'acceptation des jours m&#234;me inacceptables les asp&#233;rit&#233;s de la question arm&#233;nienne, d&#233;sormais ressentie par les Puissances comme un obstacle &#224; leur politique d'&#233;quilibre et de profit, et ensevelir en m&#234;me temps la renaissance que cette question arm&#233;nienne paraissait exprimer, si ne se d&#233;veloppait alors, en marge de la communaut&#233; &#233;tablie, ce mouvement r&#233;volutionnaire dont nous avons vu il y a quelques ann&#233;es la naissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'occupation de la Banque ottomane est l'illustration &#233;clatante de cette nouvelle voie dans laquelle certains membres de l'&#233;lite arm&#233;nienne vont s'engager pour tenter de ranimer l'espoir de leur peuple ; mais certains seulement, car ils se heurteront au refus obstin&#233; des dirigeants, des notables, des paysans m&#234;me, d'accepter ce qui est un choix &#224; la fois national, politique et social. Leur action aura une influence d&#233;terminante sur le cours de l'histoire de l'Arm&#233;nie et sans elle rien n'e&#251;t &#233;t&#233; semblable. Nationalistes passionn&#233;s, intellectuels g&#233;n&#233;reux, ces hommes repr&#233;sentent pour l'Arm&#233;nie cette tendance qui, au XIXe si&#232;cle, a voulu partout reprendre le flambeau oubli&#233; de la libert&#233; et de l'ind&#233;pendance. La justification de leur attitude, ils la trouvent ais&#233;ment dans l'analyse de la situation que nous venons de d&#233;velopper : d&#233;sint&#233;r&#234;t des grandes puissances pour la question arm&#233;nienne, r&#233;signation &#8212; et parfois m&#234;me collaboration &#8212; de la communaut&#233;, accentuation du despotisme turc. Devant une situation aussi bloqu&#233;e de tous les c&#244;t&#233;s et &#224; la lumi&#232;re non seulement de l'&#233;chec des esp&#233;rances mais du renouvellement cruel de l'oppression, il ne reste que la voie r&#233;volutionnaire et un seul recours, la violence pour r&#233;pondre &#224; la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que, dans le rapport qu'elle adresse en juillet 1896 au Congr&#232;s international socialiste de Londres, la F.R.A. &#233;voque ses moyens d'action qui, &#171; en face de la force brutale &#187;, ne peuvent &#234;tre que &#171; r&#233;volutionnaires &#187; : &#171; Notre but, c'est l'affranchissement politique et &#233;conomique de l'Arm&#233;nie turque par une vaste insurrection r&#233;volutionnaire... Nous ne poursuivons pas la chim&#232;re de la r&#233;surrection de l'antique Arm&#233;nie politique, mais nous voulons les m&#234;mes libert&#233;s et les m&#234;mes droits pour toutes les populations de notre pays dans une F&#233;d&#233;ration libre et &#233;galitaire. Nous esp&#233;rons qu'un r&#233;gime politique meilleur seul peut &#233;liminer ces antagonismes inh&#233;rents de culture, de races et de religions, que le gouvernement actuel tend &#224; perp&#233;tuer pour conserver son existence. &#187; II n'y a chez ces &#171; r&#233;volutionnaires &#187; aucune revendication d'ind&#233;pendance : il s'agit d'assurer l'avenir du peuple arm&#233;nien dans le cadre de l'Etat turc. Et s'ils ont les yeux tourn&#233;s vers les socialistes europ&#233;ens, c'est parce qu'ils s'affirment eux-m&#234;mes &#171; socialistes scientifiques dans [leur] conception de l'&#233;volution de l'humanit&#233; &#187; et que, bien qu'ils sachent que les conditions &#233;conomiques de leurs provinces ne correspondent pas aux donn&#233;es europ&#233;ennes, seul le socialisme, tel que le comprend alors le mouvement international, peut permettre et la victoire sur un syst&#232;me de classe quasiment f&#233;odal, nourri de surcro&#238;t par l'expansion capitaliste, et l'&#233;dification s&#251;re d'une nation solide. Cons&#233;quents avec eux-m&#234;mes, ces hommes poursuivent leur effort de rapprochement avec les socialistes europ&#233;ens, envoyant des rapports et des d&#233;l&#233;gations aux congr&#232;s internationaux, &#233;voluant dans leurs propres congr&#232;s vers une socialisation de plus en plus nette de leurs th&#232;ses, encore qu'il ne s'agisse l&#224; que des aspects &#233;conomiques et sociaux de leur programme. Sur le plan politique, ils ne r&#233;clament encore en 1907 pour l'Arm&#233;nie turque qu' &#171; une libert&#233; politique et &#233;conomique bas&#233;e sur l'autonomie locale et les liens f&#233;d&#233;ratifs, tout en faisant partie de l'Empire ottoman &#187;. Ils sont install&#233;s &#224; Gen&#232;ve, o&#249; ils publient une revue intitul&#233;e Droschak (&#171; L'Etendard &#187;), en liaison avec tous les exil&#233;s qui luttent &#8212; et dans l'Encyclop&#233;die socialiste syndicale et coop&#233;rative de l'Internationale ouvri&#232;re parue en 1913, ils ont droit &#224; quelques pages pleines de sympathie. En 1907, bien qu'ils ne soient pas les repr&#233;sentants d'un Etat souverain, ils ont &#233;t&#233; admis comme membres de la IIe Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puisqu'il faut renoncer pour l'instant &#224; toute aide officielle, alors ils se tournent vers l'opinion publique des pays occidentaux qui seule a paru sensible &#224; leur cause. Et l'on voit autour de 1900 se multiplier les meetings, les congr&#232;s, les articles, les brochures, toutes fa&#231;ons de maintenir &#233;veill&#233;e une opinion dont ils esp&#232;rent qu'elle finira bien par constituer une force de pression sur les gouvernements. Dans cette guerre id&#233;ologique, c'est un formidable soutien, certes moral et id&#233;aliste, qu'ils re&#231;oivent de dizaines de personnalit&#233;s partout pr&#234;tes &#224; leur apporter leur concours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Arm&#233;niens eux-m&#234;mes participent aussi aux congr&#232;s mondiaux &#8212; Congr&#232;s universels de la Paix, Congr&#232;s de l'humanit&#233; &#8212; o&#249; l'on adopte r&#233;guli&#232;rement des r&#233;solutions &#233;nergiques qui fl&#233;trissent &#171; les actes de barbarie et de f&#233;rocit&#233; &#187;3 dont ils continuent d'&#234;tre les victimes. Ils envoient aussi une d&#233;l&#233;gation &#224; la IIe Conf&#233;rence de la Paix qui se tient &#224; La Haye en 1907 ; quand elle se pr&#233;sente pour rencontrer le r&#233;dacteur du Courrier de la Conf&#233;rence, celui-ci s'&#233;crie : &#171; Encore des squelettes ! enfin, qu'ils entrent ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simultan&#233;ment, et par-del&#224; les liens naturels qu'ils entretiennent avec leurs fr&#232;res d'Arm&#233;nie russe, les r&#233;volutionnaires arm&#233;niens entreprennent la grande r&#233;conciliation de tous les opprim&#233;s de l'Empire ottoman en une alliance socialiste r&#233;volutionnaire qui efface le souvenir pourtant proche des affrontements religieux et raciaux. En 1898, les Jeunes Turcs du Comit&#233; ottoman d'Union et de Progr&#232;s &#233;crivent dans le premier num&#233;ro du suppl&#233;ment anglais de leur journal The Osmanli : &#171; L'&#233;lite turque a souffert avec l'&#233;lite arm&#233;nienne de l'abominable cruaut&#233; de leur tyran commun, et quand il aura disparu, il n'existera en Turquie ni tyran ni esclave. Les populations sont m&#251;res pour les r&#233;formes auxquelles Midhat pacha a sacrifi&#233; sa vie ; une fois r&#233;alis&#233;es, Arm&#233;niens, Grecs, Juifs, Arabes et Turcs vivront dans la paix et la prosp&#233;rit&#233;. &#187; En 1906, la F.R.A. tire sur les presses arm&#233;niennes de Gen&#232;ve, et pour le compte du Comit&#233; des lib&#233;raux ottomans, un texte en turc intitul&#233; : &#171; Unissez-vous. Appel &#224; tous les peuples de Turquie. &#187; Tous ces efforts aboutissent, en d&#233;cembre 1907, &#224; la r&#233;union d'un Congr&#232;s des partis d'opposition de l'Empire ottoman, congr&#232;s v&#233;ritablement extraordinaire puisqu'on y trouve rassembl&#233;s Arm&#233;niens, Bulgares, Juifs d'Egypte, Arabes et Ottomans. C'est un &#233;v&#233;nement d'une port&#233;e consid&#233;rable. Quelques mois avant le putsch de Salonique, ils d&#233;finissent ainsi leurs objectifs dans cette d&#233;claration qui cl&#244;t leurs travaux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le Congr&#232;s est donc unanime pour reconna&#238;tre que tous les groupes d'opposition doivent d&#233;sormais recourir aux moyens r&#233;volutionnaires qui ont donn&#233; des r&#233;sultats encourageants, ainsi que le prouve l'action r&#233;volutionnaire en g&#233;n&#233;ral et l'action r&#233;cente des groupes mixtes, turcs et arm&#233;niens. Dans plusieurs villes des provinces asiatiques, les moyens r&#233;volutionnaires sont d'ailleurs impos&#233;s et justifi&#233;s par les violences m&#234;mes du pouvoir ; c'est le r&#233;gime actuel qui, par ses crimes, nous a pouss&#233;s &#224; la r&#233;volution. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Nous nous d&#233;clarons donc pr&#234;ts &#224; mener la lutte en acceptant et en recommandant les mesures suivantes : &lt;br class='autobr' /&gt;
1&#176; r&#233;sistance arm&#233;e aux actes du pouvoir ; &lt;br class='autobr' /&gt;
2&#176; r&#233;sistance non arm&#233;e par la gr&#232;ve politique et &#233;conomique ; la gr&#232;ve des fonctionnaires, de la police, etc. ; &lt;br class='autobr' /&gt;
3&#176; refus de l'imp&#244;t ; &lt;br class='autobr' /&gt;
4&#176; propagande dans l'arm&#233;e : les soldats seront invit&#233;s &#224; ne marcher ni contre la population, ni contre les r&#233;volutionnaires ; &lt;br class='autobr' /&gt;
5&#176; insurrection g&#233;n&#233;rale ; &lt;br class='autobr' /&gt;
6&#176; d'autres moyens d'action impos&#233;s par les circonstances. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;gime hamidien p&#233;rira dans un avenir prochain si tous ceux qui souffrent par lui ont, comme nous l'avons, la ferme volont&#233; de l'abattre. C'est une muraille croulante qu'il suffira de pousser d'un coup d'&#233;paule pour faire entrer &#224; flots, dans l'Empire d&#233;livr&#233;, la sainte lumi&#232;re de la libert&#233; et de la justice. &lt;br class='autobr' /&gt;
Vive la solidarit&#233; des nations jusqu'ici d&#233;sunies ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Vive l'union des forces r&#233;volutionnaires !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comit&#233; ottoman d'Union et de Progr&#232;s. Organes officiels : Choura&#239;-Ummel et Mechveret. F&#233;d&#233;ration R&#233;volutionnaire Arm&#233;nienne. Daschnaktzoutioun. Organe officiel : Droschak. Ligue ottomane d'initiative priv&#233;e de D&#233;centralisation et Constitution. Organe officiel : Teracqui. Comit&#233; Isra&#233;lite d'Egypte. Organe officiel : La Vara. R&#233;daction du Khilafet. Organe de propagande en arabe et turc (Londres). R&#233;daction du journal Armenia. Organe de propagande (Marseille). R&#233;daction du Razmig. Organe r&#233;volutionnaire (Pays balkaniques). R&#233;daction du Ha&#239;renik. Organe r&#233;volutionnaire (Am&#233;rique). Comit&#233; Ahdi-Osmani (Egypte). &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce combat pour une Turquie nouvelle, c'est la F.R.A. qui a pris cette position en fl&#232;che ; face aux r&#233;ticences du parti Hentchak (affaibli par des dissensions internes et sceptique quant aux voies r&#233;formistes), elle joue la carte de la r&#233;volution fraternelle. Quelques ann&#233;es avant le grand massacre d&#233;finitif, ses dirigeants s'en expliquent eux-m&#234;mes dans une interview publi&#233;e en premi&#232;re page de L'Humanit&#233; (direction politique : Jean Jaur&#232;s) en janvier 1908 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre la &#171; B&#234;te rouge &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Turcs, Arm&#233;niens, Mac&#233;doniens, Albanais et Arabes s'unissent contre Abdul Hamid en un Congr&#232;s secret... Un Congr&#232;s de tous les partis d'opposition de l'Empire ottoman vient de se tenir &#8212; en France &#8212; et il a scell&#233; le pacte d'entente d&#233;finitif entre tous les opprim&#233;s de l'Empire turc. C'est l&#224; un &#233;v&#233;nement politique de quelque envergure et nous avons &#233;t&#233; heureux de nous entretenir &#224; ce propos avec l'un des plus actifs congressistes, notre camarade arm&#233;nien Aknouni. Les renseignements qu'il nous a donn&#233;s montrent toute la port&#233;e de la D&#233;claration commune sign&#233;e par tous les congressistes, au nom de leurs organisations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant le Congr&#232;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Dans quelles conditions, demandons-nous &#224; Aknouni, l'entente s'est-elle r&#233;alis&#233;e, d'abord sur l'id&#233;e m&#234;me du Congr&#232;s ?
&lt;br /&gt;&#8212; En avril 1905, notre organisation, le Droschak, tenait son congr&#232;s &#224; Vienne. Elle d&#233;cidait de se mettre en rapport officiel avec les deux principales organisations ottomanes, le groupe &#171; Union et Progr&#232;s &#187; dont les organes sont le Choura&#239;-Ummel et le Mechveret, et le militant le plus connu, le Dr Ahmed-Riza, et la &#171; Ligue ottomane d'initiative et de d&#233;centralisation &#187; qui a pour organe le Teracqui et dont le repr&#233;sentant le plus &#233;minent est le prince Sabaheddine... &lt;br class='autobr' /&gt;
Tous contre Hamid
&lt;br /&gt;&#8212; En dehors de ces groupements turcs et arm&#233;niens, d'autres nationalit&#233;s de l'empire ont-elles particip&#233; au Congr&#232;s ? &lt;br /&gt;&#8212; Oui. Nous avions en outre les repr&#233;sentants du &#171; Comit&#233; des isra&#233;lites &#187;, r&#233;fugi&#233;s en Egypte, et son organe La Vara, des d&#233;l&#233;gu&#233;s des groupements arabes et leur organe le Khilafet, qui para&#238;t &#224; Londres ; les mandataires des 50 000 sujets ottomans des Etats-Unis - &#224; savoir 30 000 Arm&#233;niens, 10 000 Turcs, et 10 000 Bulgares, et leur organe Ha&#239;renik. En outre, d'autres adh&#233;sions sont certaines. Les comit&#233;s r&#233;volutionnaires mac&#233;doniens &#233;taient depuis longtemps d'accord avec le Droschak, leur adh&#233;sion est donc assur&#233;e. De m&#234;me, les Albanais et leurs groupes vont adh&#233;rer. Quant aux Kurdes, ils manquent malheureusement de groupements politiques, mais nous sommes en rapport avec beaucoup des leurs et l&#224; aussi, nous avons bon espoir... &lt;br /&gt;&#8212; Comment expliquez-vous ce mouvement si consid&#233;rable qui, en d&#233;pit de toutes les haines et de tous les malentendus du pass&#233;, unit contre le sanguinaire h&#244;te de Yldiz-Kiosk, m&#234;me des chr&#233;tiens arm&#233;niens ou mac&#233;doniens et des musulmans, Jeunes Turcs aux tendances patriotiques ottomanes exalt&#233;es ? &lt;br /&gt;&#8212; Tous sentent que la Turquie est au bord de l'ab&#238;me, que sa ruine est imminente. Quoique oppos&#233;s au s&#233;paratisme, Arm&#233;niens, Arabes et Mac&#233;doniens finiraient par y &#234;tre accul&#233;s, si la situation ne se modifiait pas incessamment. C'est ce que les Jeunes Turcs ont compris. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le programme commun
&lt;br /&gt;&#8212; Sur quelle base avez-vous r&#233;alis&#233; l'union ? &lt;br /&gt;&#8212; Sur un programme imm&#233;diat et des moyens d'action, nettement sp&#233;cifi&#233;s comme un minimum commun. &lt;br /&gt;&#8212; Ce programme ? &lt;br /&gt;&#8212; D'abord et avant tout, l'abdication du sultan Abdul Hamid &#8212; d'une fa&#231;on ou d'une autre. Ensuite le changement radical du r&#233;gime actuel, enfin l'institution d'un r&#233;gime repr&#233;sentatif, avec un Parlement. &lt;br /&gt;&#8212; Et vos moyens d'action ? &lt;br /&gt;&#8212; C'est par l&#224; aussi que ce Congr&#232;s est v&#233;ritablement une date. Nous avons pleinement r&#233;alis&#233; l'entente sur les moyens r&#233;volutionnaires !... &lt;br class='autobr' /&gt;
Moyens d'action
&lt;br /&gt;&#8212; M&#234;me avec les Jeunes Turcs du Mechveret ?
&lt;br /&gt;&#8212; Absolument. Tous ont compris que les moyens devaient &#234;tre dict&#233;s par les circonstances et l'exp&#233;rience de trente ans est l&#224; qui montre l'impuissance des m&#233;thodes pacifiques... &lt;br class='autobr' /&gt;
La pens&#233;e nouvelle
&lt;br /&gt;&#8212; Les s&#233;ances qui furent pr&#233;sid&#233;es tour &#224; tour par le prince Sabaheddine, par le camarade Mamoulian du Droschak arm&#233;nien et M. Ahmed-Riza &#233;taient empreintes de la plus chaude cordialit&#233;. Le prince Sabaheddine pronon&#231;a un discours vibrant et Mamoulian d&#233;clara qu'en pr&#233;sence de l'ardeur manifest&#233;e par le Congr&#232;s, il n'&#233;tait pas douteux que si chacun faisait son devoir, nous pouvons nous donner rendez-vous dans dix-huit mois &#224; Constantinople. Un turc albanais a fait alors un appel &#233;loquent pour que nous d&#233;truisions la &#171; Bastille ottomane &#187; qu'est Yldiz-Kiosk. &lt;br class='autobr' /&gt;
La fin des haines nationales
&lt;br /&gt;&#8212; Quels que soient les r&#233;sultats imm&#233;diats obtenus, le seul fait de l'union de races si oppos&#233;es jusqu'ici est alors un fait remarquable. &lt;br /&gt;&#8212; C'est incontestablement ce qui doit le plus int&#233;resser nos amis d'Europe. Une pens&#233;e nouvelle p&#233;n&#232;tre l'Empire ottoman. Elle fait cesser les luttes ethniques et se d&#233;veloppe en un admirable internationalisme, unissant vingt races pour former une nation ottomane, largement d&#233;centralis&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
La victoire des d&#233;mocrates persans a une &#233;norme influence sur tout le pays. Le Turc qui se consid&#232;re comme sup&#233;rieur au Persan ne con&#231;oit pas pourquoi il n'aurait pas lui aussi un r&#233;gime de libert&#233;s politiques. D&#233;j&#224; Turcs et Arm&#233;niens ont form&#233; ensemble des bandes d'insurg&#233;s. Les h&#233;ro&#239;ques Fedai dont vous publiez les portraits appartenaient &#224; l'une de ces bandes*.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Turquie m&#234;me, les partis r&#233;volutionnaires agissent aussi, pour lutter contre l'oppression, rendre coup pour coup, cr&#233;er par la force des armes un peu de cette protection que personne ne leur accorde ; pour convaincre aussi la communaut&#233; de la justesse de leurs vues, et obtenir son appui et sa complicit&#233;. Mais, m&#234;me s'ils n'ont plus d'autre solution &#224; adopter, les Arm&#233;niens de Turquie refusent en tout cas la violence : &#224; la lutte incertaine pour la lib&#233;ration, ils pr&#233;f&#232;rent le confort relatif de cette s&#233;curit&#233; pr&#233;caire &#224; laquelle ils sont habitu&#233;s. Le foss&#233; id&#233;ologique et social est encore trop grand et les paysans comme les notables se d&#233;solidarisent constamment de ces poign&#233;es d'intellectuels et d'agitateurs politiques dont la violence ou le socialisme les effraient &#233;galement. Comme la g&#233;n&#233;ration populiste en Russie, ils sont coup&#233;s des campagnes et, hormis quelques exploits punitifs, ne rencontrent que la trahison ou l'aide forc&#233;e ; face aux bourgeois de Constantinople, les choses sont encore plus simples : il y a antagonisme de classes et les notables, patriarche en t&#234;te, n'h&#233;sitent pas &#224; d&#233;noncer les risques de telles entreprises et &#224; rappeler leur all&#233;geance au Sultan. C'est ce qui explique que nombre d'attentats visent des personnalit&#233;s arm&#233;niennes auxquelles on reproche leur &#171; collaboration &#187;. Des deux c&#244;t&#233;s, il y a donc coupure sociale : notables turcs et arm&#233;niens contre r&#233;volutionnaires turcs et arm&#233;niens. Mais qu'ils soient notables ou r&#233;volutionnaires, les Arm&#233;niens partagent la m&#234;me illusion : &#224; peine la r&#233;volution aboutie, la vraie coupure religieuse et raciale r&#233;appara&#238;t rapidement et c'est elle qui l'emportera dans le d&#233;clenchement et le d&#233;roulement du g&#233;nocide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Des milliers de jeunes gens, Turcs, Grecs, Arm&#233;niens, Bulgares, etc., forment aujourd'hui, dans l'Empire ottoman, une &#233;lite intellectuelle et morale dont il devient de plus en plus difficile au Sultan de comprimer les aspirations vers la science et la libert&#233;. Les pers&#233;cutions dont cette &#233;lite est l'objet ont, elles-m&#234;mes, puissamment contribu&#233; &#224; d&#233;velopper et &#224; &#233;tendre son influence. Les lib&#233;raux de Constantinople qu'Abdul Hamid a exil&#233;s dans les divers points des provinces y ont introduit leurs habitudes de critique des actes de l'autocratie et leur temp&#233;rament de r&#233;volt&#233;s. Sous leur impulsion, l'Arm&#233;nie est aujourd'hui presque tout enti&#232;re en insurrection contre le Sultan. On chasse les fonctionnaires des villes ; on entra&#238;ne les soldats et les officiers eux-m&#234;mes dans la r&#233;bellion ; on y r&#233;clame &#224; grands cris la Constitution qu'Abdul Hamid croyait avoir enterr&#233;e dans le cimeti&#232;re de Ta&#239;f avec le cadavre d&#233;capit&#233; de Midhat ; et, d&#233;j&#224;, les grandes lignes de la Constitution que sollicite le peuple sont trac&#233;es par les fils de ceux qui pr&#233;par&#232;rent celle de 187621. &#187; Ces lignes destin&#233;es &#224; la pr&#233;face d'une biographie de Midhat par son fils datent de mai 1908 ; et, dans leur exag&#233;ration m&#234;me, elles t&#233;moignent de l'effervescence qui r&#232;gne durant les derniers mois de l'autocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Coup&#233; de la r&#233;alit&#233; dans son palais de Yldiz-Kiosk, Abdul Hamid n'a pas pris conscience des graves menaces que font in&#233;luctablement peser &#224; terme sur son pouvoir la d&#233;gradation administrative et &#233;conomique de l'Empire, l'accroissement de la pr&#233;sence et des exigences &#233;trang&#232;res, le m&#233;contentement d'une opposition certes bannie et peu nombreuse mais dont l'&#233;cho grandit en Turquie m&#234;me, en particulier parmi les militaires de tous grades. Les participants du Congr&#232;s des partis d'opposition s'&#233;taient donn&#233;, &#224; Paris, en d&#233;cembre 1907, dix-huit mois pour &#234;tre &#224; Constantinople. Sept mois vont suffire, m&#234;me s'il en faudra encore neuf pour aboutir &#224; l'abdication du Sultan. Car c'est une r&#233;volution en deux temps qui s'engage en juillet 1908. Elle commence par un putsch militaire &#224; Salonique : r&#233;unis autour de Enver et de Niazi, qui s'est illustr&#233; dans la guerre contre la Gr&#232;ce, quelques officiers se sont en effet lanc&#233;s dans l'aventure d'une conspiration. Ces officiers sont nationalistes, et il s'agit pour eux de sauver l'Empire : puisque Abdul Hamid para&#238;t incapable de r&#233;sister &#224; la pression &#233;trang&#232;re que la r&#233;cente rencontre de Nicolas II et d'Edouard VII rend plus mena&#231;ante, ils prendront le relais. Inertie du Sultan aveugl&#233;, faiblesse de la r&#233;sistance militaire loyaliste, chance ou r&#233;solution des mutins, toujours est-il que l'op&#233;ration r&#233;ussit : Enver et Niazi lancent un appel &#224; l'arm&#233;e et au pays pour demander le r&#233;tablissement de la Constitution de 1876 ; en deux semaines le mouvement s'amplifie et Abdul Hamid se trouve devant la menace d'une guerre civile en Mac&#233;doine. Dans l'arm&#233;e, les d&#233;fections se multiplient. Il se voit isol&#233; et c&#232;de donc : le 24 juillet, il fait proclamer le r&#233;tablissement de la Constitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette premi&#232;re victoire dont le seul but est d'imposer au Sultan un gouvernement national capable de sauver l'Empire ram&#232;ne en m&#234;me temps &#224; Constantinople tous ceux qui, de leur exil &#224; Paris ou Gen&#232;ve, ont engag&#233; la lutte pour le renouveau de la Turquie : intellectuels et hommes politiques turcs (avec, &#224; leur t&#234;te, Ahmed Riza, grand admirateur d'Auguste Comte), r&#233;volutionnaires arm&#233;niens, etc., tous ceux qu'a r&#233;unis le Congr&#232;s de 1907 et qui, avant m&#234;me cette date, avaient commenc&#233; d'unir leurs efforts. Et c'est dans le droit fil de cette unanimit&#233; que, lorsqu'il appara&#238;t que le Sultan a c&#233;d&#233; aux exigences des rebelles, la r&#233;ussite du putsch s'accompagne d'une stup&#233;fiante et exaltante fraternisation de toutes les couches sociales et de toutes les populations. A Constantinople, l'explosion de joie qui fait descendre les habitants dans les rues entra&#238;ne d'innombrables sc&#232;nes o&#249; l'on voit Turcs et Arm&#233;niens, musulmans et chr&#233;tiens, se m&#234;ler pour applaudir aux premiers pas du nouveau r&#233;gime. Les haines, les craintes, les heurts si souvent sanglants et horribles, tout est oubli&#233; dans cette aurore d'une Turquie nouvelle et r&#233;concili&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout para&#238;t ainsi avoir en quelques jours brusquement chang&#233;. La Constitution de 1876, objectif essentiel des officiers rebelles, est enfin appliqu&#233;e et du m&#234;me coup son inspirateur Midhat r&#233;habilit&#233; trente ans apr&#232;s. Abdul Hamid renonce &#224; ses espions, change de ministres, accepte la convocation du Parlement le 17 d&#233;cembre et se rend &#224; la premi&#232;re et solennelle s&#233;ance de cette Assembl&#233;e qui symbolise, malgr&#233; la pr&#233;cipitation avec laquelle elle a &#233;t&#233; convoqu&#233;e, le renouveau d'une politique lib&#233;rale en m&#234;me temps que la r&#233;g&#233;n&#233;ration de l'Empire. Tout manifeste ainsi dans ces premiers mois, avec l'instauration s&#233;rieuse d'un r&#233;gime constitutionnel et lib&#233;ral &#224; l'occidentale, la r&#233;insertion des chr&#233;tiens dans la communaut&#233; nationale. C'est la fin du cauchemar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein du groupe qui a d&#233;clench&#233; la r&#233;volution, certains auraient voulu obtenir imm&#233;diatement l'abdication d'Abdul Hamid : ils craignent en effet une contre-r&#233;volution. Et les &#233;v&#233;nements vont leur donner raison : en avril 1909, apr&#232;s un hiver difficile (ambigu&#239;t&#233; des r&#233;formes politiques, probl&#232;mes &#233;conomiques, affrontements avec les grandes puissances qui renouvellent partout leur pression), Abdul Hamid engage une action par laquelle il entend annuler tout ce qu'on l'a forc&#233; d'accepter. Et peut-&#234;tre la grande vague de violence populaire et religieuse qui d&#233;ferle alors sur l'Empire est-elle plus spontan&#233;e, le simple effet d'une allergie traditionaliste &#224; un bouleversement qui est dans son essence la&#239;que, ath&#233;e, moderniste et &#233;galitaire. Toujours est-il que, durant quinze jours, les manifestations s'encha&#238;nent partout, multiples, violentes, et que, derri&#232;re le fanatisme m&#233;di&#233;val d'une r&#233;action islamisante, c'est d'une v&#233;ritable contre-r&#233;volution qu'il s'agit, probablement anim&#233;e par l'Association mahom&#233;tane qui rassemble depuis quelques mois en secret tous ceux que la tournure prise par les &#233;v&#233;nements a heurt&#233;s et m&#233;content&#233;s. E&#251;t-elle abouti qu'Abdul Hamid retrouvait intact le pouvoir despotique qu'il s'&#233;tait assur&#233; sur l'Empire. Les nouveaux gouvernants passent alors un moment difficile et ils sont vis&#233;s tout autant que les chr&#233;tiens. L'&#233;lite arm&#233;nienne ne semble pas d'ailleurs les tenir pour responsables de ce sursaut r&#233;actionnaire, puisqu'elle continue de les soutenir, allant jusqu'&#224; cacher certains d'entre eux pendant les jours les plus critiques. Et quand l'&#233;meute permet &#224; Abdul Hamid d'imposer la d&#233;mission des Jeunes Turcs et de remettre en place un minist&#232;re loyaliste, le comit&#233; Daschnaktsoutioun s'associe, avec les autres comit&#233;s nationaux, aux comit&#233;s ottomans (qui font alors taire leurs divisions entre &#171; jeunes turcs &#187; alors consid&#233;r&#233;s comme plus nationalistes et &#171; lib&#233;raux &#187;) pour boycotter les s&#233;ances du Parlement et lancer un appel &#224; &#171; l'union ottomane &#187;. Enfin, les troupes de Mac&#233;doine arrivent &#224; Constantinople et la tentative de contre-r&#233;volution &#233;choue : Abdul Hamid est destitu&#233;, son fr&#232;re cadet lui succ&#232;de et la r&#233;volution jeune turque triomphe d&#233;finitivement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la violence s'est encore une fois exerc&#233;e de fa&#231;on pr&#233;pond&#233;rante &#224; l'&#233;gard des chr&#233;tiens et les Arm&#233;niens eux-m&#234;mes sont victimes d'un nouveau et vrai massacre &#224; Adana. Il appara&#238;t l&#224; clairement que les vieux antagonismes de race et de religion n'ont pas disparu du jour au lendemain, dissip&#233;s dans la fraternisation de la nouvelle Turquie, et il y a pour le moins clivage entre ce qui reste pour le moment le credo &#233;galitaire et constitutionnaliste du nouveau gouvernement (unir chr&#233;tiens et musulmans) et les pulsions fondamentales qui continuent d'agiter la masse populaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les choses ont &#233;t&#233; en effet horriblement nettes : c'est probablement 20 000 morts qui s'accumulent en quinze jours dans les rues de la ville et sur l'ensemble du vilayet, &#224; Sis, &#224; Tarsous, ailleurs encore. Un officier russe t&#233;moigne aussit&#244;t de ce qu'il a vu &#224; Adana m&#234;me : &#171; La vision des quartiers d&#233;truits ne supporte pas la description : les trois quarts de la ville n'existent plus, sont intacts seulement les quartiers musulmans. Le long du fleuve Sihoun, le reste de la ville (5 &#224; 6 000 maisons) ressemble &#224; un amoncellement de gravats ; &#231;&#224; et l&#224; des murs br&#251;l&#233;s aux fen&#234;tres arrach&#233;es, les plafonds et les sols se confondent. Dans cette partie de la ville r&#232;gne un silence de mort, on ne voit que des chats affam&#233;s, des chiens ou des corbeaux, parfois un malheureux Arm&#233;nien cherche dans les ruines de sa maison les restes de ce qu'il poss&#232;de24... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1907 d&#233;j&#224;, les Arm&#233;niens avaient d&#251; protester &#233;nergiquement contre une tentative de &#171; complot &#187; mont&#233;e contre eux par les autorit&#233;s locales pour servir de pr&#233;texte au d&#233;clenchement du massacre. Il a lieu finalement le 14 avril, au lendemain de l'&#233;meute anticonstitutionnelle de Constantinople ; il dure toute la semaine, reprend encore le 25 et les jours suivants &#8212; et c'est le tableau habituel : assassinats, viols, pillages, incendies, participation de la troupe et d'une partie des autorit&#233;s officielles comme en t&#233;moigne un rapport de l'ambassade russe : &#171; ... les troupes turques qui se trouvent &#224; Adana et les notables musulmans du lieu ne cessent d'entretenir des rapports haineux avec les chr&#233;tiens. L'&#233;tat de si&#232;ge, institu&#233; dans cette ville, concerne principalement les chr&#233;tiens. Les pouvoirs locaux manifestent une certaine indulgence &#224; l'&#233;gard des coupables des massacres des chr&#233;tiens et s'efforcent d'en faire retomber la responsabilit&#233; sur ces derniers24... &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ministre fran&#231;ais des Affaires &#233;trang&#232;res le confirmera &#224; Paris devant la Chambre des d&#233;put&#233;s : &#171; Il est arriv&#233; malheureusement que des troupes qui avaient &#233;t&#233; envoy&#233;es pour pr&#233;venir et r&#233;primer les attentats y ont, au contraire, particip&#233;. Le fait est exact1. &#187; Et, quand le d&#233;cha&#238;nement fanatique s'apaise provisoirement, tout continue de ressembler &#224; ce que nous connaissons : personne n'est puni, et l'on fait passer en jugement quelques Arm&#233;niens pr&#233;sent&#233;s comme &#171; rebelles &#187; ; bien que ce soit un des chefs jeunes turcs, Talaat, qui pr&#233;side le comit&#233; qui r&#233;partit les secours rassembl&#233;s en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (car l'opinion publique, dans le monde, s'est violemment &#233;mue devant le renouvellement d'atrocit&#233;s que l'on croyait &#224; jamais disparues avec l'ancien r&#233;gime), des dizaines de milliers de personnes restent expos&#233;es &#224; la famine et &#224; la mis&#232;re, ayant perdu tous leurs biens ; enfin, il est encore une fois impossible de conna&#238;tre avec exactitude le nombre des victimes. Un fait est &#224; cet &#233;gard tout &#224; fait significatif : la Chambre ottomane, apr&#232;s avoir vu dans les Arm&#233;niens les agresseurs (puisque les premi&#232;res d&#233;p&#234;ches officielles signalent que les victimes sont en majorit&#233; musulmanes), d&#233;cide en juin de confier une enqu&#234;te sur les &#233;v&#233;nements &#224; deux de ses membres : un Arm&#233;nien, Babikian, et un Turc, Youssouf Kemal ; au d&#233;but d'ao&#251;t ils rentrent &#224; Constantinople avec des statistiques totalement divergentes : 620 morts musulmans pour Babikian et 1 197 pour Kemal ; 18 660 Arm&#233;niens pour Babikian et 5 153 pour Kemal. Babikian meurt deux jours apr&#232;s, et les rapports sont enterr&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
En tout &#233;tat de cause, la responsabilit&#233; turque est &#224; l'&#233;vidence engag&#233;e et tous les t&#233;moignages &#233;trangers en font foi ; mais les hommes politiques arm&#233;niens h&#233;sitent &#224; croire que leurs coll&#232;gues jeunes turcs du gouvernement ont tremp&#233; dans l'affaire et, bien qu'ils sachent n'avoir plus le choix qu'entre &#171; le massacre ou la Russie27 &#187;, ne veulent entendre que les &#233;loges qu'Enver et Chevket d&#233;cernent, lors de l'enterrement des soldats qui ont pay&#233; de leur vie la reprise de Constantinople en avril, &#224; la fraternit&#233; agissante des musulmans, des chr&#233;tiens et des juifs. L&#233;galistes jusqu'au bout, les dirigeants arm&#233;niens acceptent la th&#232;se de l'accident et poursuivent le jeu parlementaire ; ils sont d'ailleurs membres de plusieurs des organismes du nouveau syst&#232;me, d&#233;put&#233;s, ministres, etc. Et c'est ainsi qu'ils exprimeront au Parlement, dans les journaux, pas autrement, leur pr&#233;occupation devant la d&#233;gradation de la situation de leurs compatriotes. Ils portent cependant un jugement lucide sur &#171; la Turquie nouvelle &#187;, comme en fait foi le rapport pr&#233;sent&#233; en 1910 au Congr&#232;s socialiste international de Copenhague par le parti Daschnak : &#171; Inutile de le dire, ce parlementarisme ottoman laisse beaucoup &#224; d&#233;sirer. C'est la pr&#233;dominance de l'&#233;l&#233;ment turc, c'est presque la dictature d'un Comit&#233;. Certes, le r&#233;gime actuel est toujours une d&#233;livrance, apr&#232;s l'enfer hamidien ; un grand souffle de libert&#233; passe sur ces r&#233;gions t&#233;n&#233;breuses, o&#249; nagu&#232;re le sang coulait &#224; flots. Mais au point de vue de la r&#233;forme fondamentale, l'&#339;uvre de ce nouveau r&#233;gime est pour l'instant insignifiante. Les nationalit&#233;s non turques ne sont reconnues par la loi que comme des &#171; communaut&#233;s religieuses &#187;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t pourtant de plus en plus nettement que la fraternisation n'aura &#233;t&#233; qu'un feu de paille, une illusion encore. Et ce ne sont pas les signaux d'alarme qui manquent. Par-del&#224; toutes les manifestations o&#249; s'unissent les diverses communaut&#233;s, il y a d'abord le fait que le pouvoir r&#233;el est tout entier concentr&#233; entre les mains de ce petit groupe qui a pris de Salonique la direction des op&#233;rations. Ils sont maintenant &#224; Constantinople et l'&#233;quipe qu'ils forment a sa propre existence en dehors des partis et du gouvernement : c'est le &#171; Comit&#233; &#187;, d&#233;nomination simplifi&#233;e &#224; partir du nom que s'&#233;taient donn&#233; en commun les deux groupes de Paris et de Salonique de &#171; Comit&#233; Union et Progr&#232;s &#187;. Elle servira bien vite &#224; indiquer dans sa bri&#232;vet&#233; allusive la toute-puissance d'une &#233;quipe dont on ne conna&#238;t pas bien la liste, qui n'a pas de chef avou&#233; et qui se r&#233;unit toujours en secret avant d'imposer ses vues. Qui sont-ils ? Officiers ou politiques, ils sont turcs &#224; 95 %, et il n'y a parmi eux, dans ce groupe qui contr&#244;le toutes les d&#233;cisions, qu'un ou deux non-Turcs, qui sont juifs (Djavid bey). Cette proportion correspond d'ailleurs &#224; celle que l'on trouve au Parlement : 216 musulmans sur 262 d&#233;put&#233;s (et 10 Arm&#233;niens). &lt;br class='autobr' /&gt;
Parmi les membres de ce Comit&#233;, et principalement chez les officiers, se fait jour d&#232;s &#224; pr&#233;sent une tendance ultra-nationaliste qui d&#233;borde largement les premiers objectifs officiels de la r&#233;volution. Pour eux, il s'agira essentiellement de &#171; turquifier &#187; l'ensemble de la population et des institutions ; retrouvant ainsi les motivations de la politique tsariste, ils croient que le salut de l'Empire ne peut passer que par cette unification de tous les caract&#232;res de l'Etat. A cet effet, diverses lois vont accentuer la centralisation du pouvoir, limiter les pr&#233;rogatives des communaut&#233;s nationales, interdire m&#234;me qu'une association porte le nom de l'ethnie qui la cr&#233;e. L'article 4 de la loi sur les associations vot&#233;e en ao&#251;t 1909 stipule en effet : &#171; La constitution d'associations politiques sur la base ou sous la d&#233;nomination de nationalit&#233; est interdite. &#187; Quoiqu'il ne soit point encore question d'&#233;limination physique des minorit&#233;s allog&#232;nes, cette tendance peut inqui&#233;ter par son outrance et la d&#233;termination qu'elle implique. Visant aussi bien les Arabes que les chr&#233;tiens, l'id&#233;e du devenir turc de l'Empire sera ainsi d&#233;velopp&#233;e publiquement au Parlement ; elle nourrit certainement d&#233;j&#224; les r&#233;unions secr&#232;tes du Comit&#233; et appara&#238;t clairement lors du congr&#232;s qu'il tient en 1910.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que le nouveau gouvernement doit faire face &#224; de nombreux probl&#232;mes. Sur le plan &#233;conomique, il a fallu contracter de nouveaux emprunts, car, malgr&#233; l'aide apport&#233;e par quelques experts &#233;trangers, la situation est catastrophique ; et il n'est pas question d'arr&#234;ter la grande entreprise du chemin de fer de Bagdad, ni de retourner &#224; la banqueroute. Bien que la pr&#233;sence allemande ait &#233;t&#233; un moment &#233;clips&#233;e pendant les &#233;v&#233;nements de 1908-1909, ce sont des banques allemandes et autrichiennes qui, d&#232;s 1910, fournissent l'argent n&#233;cessaire. Mais la France reste la puissance qui investit le plus en Turquie et, en 1914 encore, elle signe avec le gouvernement des Jeunes Turcs des accords financiers et &#233;conomiques. La Russie, l'Angleterre, l'Italie en font autant : la pression europ&#233;enne n'a rien perdu de sa force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le spectre du partage r&#244;de toujours. Car, sans vouloir attendre la consolidation du nouveau r&#233;gime, et prouvant par l&#224; une fois de plus combien &#233;taient illusoires les beaux discours sur le sort des chr&#233;tiens et l'aide &#224; une Turquie r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e, les grandes puissances ont relanc&#233; d&#232;s 1908 leur politique d'expansion. C'est d'abord, tout de suite, l'Autriche-Hongrie qui, unilat&#233;ralement, et sans consulter personne (sauf l'Allemagne bien &#233;videmment), d&#233;cide en octobre 1908 d'annexer la Bosnie-Herz&#233;govine, dont le congr&#232;s de Berlin lui avait confi&#233; l'administration. Bien qu'elle re&#231;oive une indemnit&#233; financi&#232;re &#224; titre de compensation, la Turquie est finalement oblig&#233;e d'accepter cette d&#233;cision. Simultan&#233;ment, la Bulgarie a proclam&#233; son ind&#233;pendance compl&#232;te et le prince Ferdinand devient roi. Un peu plus tard, l'Italie se met &#224; son tour sur les rangs : elle n'a pas encore obtenu grand-chose, il lui faut la Libye, alors Tripolitaine ; c'est donc la guerre, une mutilation encore : en octobre 1911, apr&#232;s un ultimatum au gouvernement turc, les Italiens d&#233;barquent &#224; Tripoli et &#224; Benghazi et prononcent l'annexion du territoire ; mais, comme la lutte se prolonge du c&#244;t&#233; du d&#233;sert, ils ouvrent un autre front directement sur la mer Eg&#233;e, occupant Rhodes et les &#238;les voisines apr&#232;s avoir bombard&#233; Beyrouth, se pr&#233;sentant devant les Dardanelles. Simultan&#233;ment les Etats balkaniques d&#233;clenchent une guerre contre la Turquie, profitant de ses difficult&#233;s avec l'Italie pour tenter de lui &#244;ter enfin ses derni&#232;res possessions d'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre 1912, la Turquie se trouve donc prise entre deux feux, oblig&#233;e de c&#233;der &#224; l'Italie, en m&#234;me temps qu'elle doit subir une guerre o&#249;, face &#224; la Serbie, &#224; la Bulgarie, au Mont&#233;n&#233;gro et &#224; la Gr&#232;ce, elle va d'abord tout perdre &#224; la suite de d&#233;faites militaires que l'on n'attendait pas ; mais les vainqueurs ne sont pas satisfaits des pr&#233;liminaires de paix de mai 1913 et rentrent en conflit entre eux. Au trait&#233; d&#233;finitif d'ao&#251;t &#224; Bucarest, les Turcs auront pu au moins sauver Andrinople, courte t&#234;te de pont qui leur reste seule du c&#244;t&#233; de l'Europe o&#249; ils ont d&#251; abandonner l'Albanie et la Mac&#233;doine, et la Cr&#232;te aussi. Dans ce sursaut qui leur a permis en d&#233;finitive d'annuler une partie de l'effet de leurs premi&#232;res d&#233;faites, les Turcs manifestent l'&#233;nergie qu'ils vont mettre dor&#233;navant dans la lutte pour la survie. Devant une voracit&#233; cynique que rien n'arr&#234;te (car, d&#233;j&#224;, les Puissances discutent du partage de la Turquie d'Asie), comment les nouveaux dirigeants turcs, p&#233;tris d'un nationalisme ardent, ne se verraient-ils pas renforc&#233;s dans l'id&#233;e que les Turcs seuls pourront sauver la Turquie ? Il ne leur est pas tr&#232;s difficile d'imaginer ce qui va se passer si rien ne fait obstacle &#224; tant d'invasions : il ne reste plus grand-chose &#224; leur enlever &#8212; ce dernier &#238;lot en Europe, la Palestine et la Syrie, l'Arm&#233;nie bien s&#251;r &#8212;, et c'en sera fait de la Turquie. C'est-&#224;-dire exactement ce qu'ils ont voulu &#233;viter en prenant le pouvoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
La consolidation du gouvernement jeune turc apr&#232;s l'&#233;chec d'Abdul Hamid ne manque pas non plus d'&#233;pisodes r&#233;v&#233;lateurs. Le Comit&#233; entend bien, en effet, conserver et accro&#238;tre l'autorit&#233; qu'il s'est acquise lors du putsch ; c'est lui qui d&#233;termine les &#233;lections, prend les d&#233;cisions, renverse et nomme les ministres, faisant peser sur le pays entier un pouvoir qui devient peu &#224; peu aussi oppressant que celui de l'ancien Sultan. C'est donc autour de lui que se d&#233;veloppent les conflits et les luttes de tendances &#8212; en son sein, entre des clans aux ambitions rivales, au-dehors aussi avec la formation de groupes &#171; lib&#233;raux &#187; anim&#233;s par certains de ceux qui ont contribu&#233; au renversement d'Abdul Hamid (le prince Sabaheddine, Ahmed Riza et d'autres), dans l'arm&#233;e enfin o&#249; d'autres officiers r&#234;vent eux aussi d'&#234;tre les chefs supr&#234;mes. Avec une habilet&#233; remarquable, les principaux responsables du Comit&#233;, qui repr&#233;sentent la tendance la plus dure, turquifiante et pro-allemande, alternent les mesures d'apaisement et les contre-attaques d&#233;cisives. C'est ainsi qu'au congr&#232;s du parti en 1910, ils cherchent &#224; &#171; r&#233;cup&#233;rer &#187; l'opposition en adoptant les mesures qu'elle propose ; et &#224; plusieurs reprises, en particulier en juillet 1912, ils acceptent apparemment de s'&#233;carter... &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais, simultan&#233;ment, on assassine les journalistes d'opposition les plus en vue, l'&#233;tat de si&#232;ge reste contin&#251;ment en vigueur (sous pr&#233;texte de r&#233;voltes que la politique de turquification a suscit&#233;es, non seulement en Albanie et en Mac&#233;doine, mais aussi au Y&#233;men et en Syrie) et les lois d'inspiration lib&#233;rale ne sont pas appliqu&#233;es. Enfin, en janvier 1913, apr&#232;s les premi&#232;res d&#233;faites devant les forces balkaniques et au moment o&#249; les Puissances envoient au gouvernement turc une note comminatoire lui enjoignant d'accepter la cession d'Andrinople, le Comit&#233; reprend d&#233;finitivement le pouvoir &#224; la faveur d'un v&#233;ritable coup d'Etat : Chevket devient grand vizir et Enver (h&#233;ros de la deuxi&#232;me guerre balkanique, car c'est lui qui reprend Andrinople), Talaat et Djemal sont tout-puissants. Ils le seront bien davantage apr&#232;s l'assassinat de Chevket en juin, qui fournit le pr&#233;texte &#224; une concentration totale des responsabilit&#233;s de l'Etat entre leurs mains, d&#233;sormais doubl&#233;e d'une constante r&#233;pression contre toutes les formes d'opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Constantinople m&#234;me, ils manifestent le d&#233;sir d'un modernisme de bon aloi : la Turquie nouvelle doit pr&#233;senter le visage d'un pays lib&#233;r&#233; de tous ses caract&#232;res archa&#239;ques. Et il est vrai que, dans son obsession des complots et du modernisme, Abdul Hamid avait emp&#234;ch&#233; sa capitale de b&#233;n&#233;ficier du t&#233;l&#233;phone ou de l'&#233;clairage &#233;lectrique. En quelques ann&#233;es, un gros effort va &#234;tre fait pour rattraper ce retard ; de plus, on harmonise la d&#233;finition de l'heure avec le syst&#232;me europ&#233;en, on modernise la voirie, la protection contre les incendies, les postes. C'est dans le m&#234;me esprit que le gouvernement d&#233;cide l'&#233;limination des chiens. La ville de Constantinople &#233;tait en effet c&#233;l&#232;bre par le nombre de chiens qui y vivaient aupr&#232;s des hommes, chiens d'un type sp&#233;cial &#171; qui participait &#224; la fois du chien d'Occident, du loup et du chacal &#187;, v&#233;ritable population parall&#232;le forte de 60 000 &#224; 80 000 individus. Cette communaut&#233; s'&#233;tait v&#233;ritablement organis&#233;e en bandes pr&#233;cises aux territoires bien d&#233;finis ; nantie de chefs et de coutumes, elle partage la rue avec les habitants, vivant aupr&#232;s d'eux, selon leurs habitudes, habile &#224; tirer sa nourriture du vol, des poubelles ou des largesses. Ils sont donc tr&#232;s li&#233;s avec les concierges, les portefaix, les Europ&#233;ens aussi parfois, quoique cette race ne fraye jamais avec les chiens &#171; domestiques &#187; de leurs &#233;pouses. Ils font partie de la vie quotidienne, mais, au moment de la r&#233;volution, ils apparaissent comme le symbole de l'ancien r&#233;gime, et l'id&#233;e vient aux nouveaux dirigeants de montrer, en les faisant dispara&#238;tre, que Constantinople va devenir enfin une ville moderne &#224; l'occidentale. Mahmoud II le R&#233;formateur avait d'ailleurs d&#233;j&#224; tent&#233; une op&#233;ration du m&#234;me ordre, mais cette fois la d&#233;cision est irr&#233;vocable. Le docteur Remlinger, alors directeur de l'Institut Pasteur de Constantinople, aurait voulu s'opposer, par affection pour &#171; ces bonnes et braves petites b&#234;tes &#187;, &#224; une telle mesure et il le dit lui-m&#234;me dans un article publi&#233; en juillet 1932 dans le Mercure de France auquel nous empruntons le r&#233;cit de l'&#233;v&#233;nement : &#171; Je compris vite que la d&#233;cision gouvernementale &#233;tait irr&#233;vocable, qu'essayer de la combattre &#233;tait s'exposer &#224; d'injurieux soup&#231;ons et se compromettre inutilement. Je me demandai par contre s'il n'existait pas, pour d&#233;caniser la ville, un moyen plus discret et moins barbare que la d&#233;portation dans une &#238;le d&#233;serte. Avec sa peau, ses poils, ses os, sa graisse, ses muscles, ses mati&#232;res albumino&#239;des en g&#233;n&#233;ral, son intestin m&#234;me, la valeur marchande d'un chien de rue &#233;tait de 3 &#224; 4 francs. Il y avait en ville de 60 000 &#224; 80 000 chiens. Ils repr&#233;sentaient donc un capital de 200 &#224; 300 000 francs. N'&#233;tait-il pas possible de confier, apr&#232;s adjudication, la d&#233;canisation &#224; un concessionnaire qui, en diff&#233;rents points de la banlieue, installerait des clos d'&#233;quarrissage &#233;conomiques ? Ceux-ci comprendraient une chambre herm&#233;tique communiquant avec la canalisation du gaz et un atelier de d&#233;pe&#231;age comprenant tout ce qui &#233;tait n&#233;cessaire pour le traitement des produits utilisables de l'animal. Les chiens seraient appr&#233;hend&#233;s la nuit discr&#232;tement et transport&#233;s &#224; pied d'oeuvre dans des voitures du mod&#232;le des fourri&#232;res europ&#233;ennes. Dix clos d'&#233;quarrissage pourraient chacun traiter par jour une centaine de chiens. En deux mois la d&#233;canisation &#233;tait termin&#233;e et l'op&#233;ration procurait &#224; la ville un b&#233;n&#233;fice qui &#233;tait affect&#233; &#224; des &#339;uvres de bienfaisance. &#187; Mais le gouvernement rejette son rapport au Conseil d'Hygi&#232;ne et choisit la mani&#232;re forte traditionnelle. On commence donc par d&#233;truire les port&#233;es en entassant les chiots dans des sacs que l'on vide en pleine mer. On passe ensuite aux chiens adultes. Accompagn&#233;s de soldats et d'agents de police, des auxiliaires irr&#233;guliers parcourent les rues pour s'emparer des chiens et les enfermer dans des cages, capture souvent difficile et toujours cruelle. En quinze jours, au milieu des hurlements, tous les chiens sont donc rassembl&#233;s et on proc&#232;de &#224; leur d&#233;portation sur un &#238;lot rocheux de la mer de Marmara o&#249; on les abandonne sans aucune nourriture : des hurlements bien plus atroces retentissent alors pendant plusieurs semaines, puis le silence revient. Il n'y a plus de chiens &#224; Constantinople.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les six ann&#233;es qui s&#233;parent presque jour pour jour le d&#233;but du g&#233;nocide du triomphe d&#233;finitif de la r&#233;volution jeune turque, les Arm&#233;niens continuent de soutenir loyalement le nouveau r&#233;gime. Et pourtant ces six ann&#233;es-l&#224; passent tr&#232;s lentement. Partout, dans la vie quotidienne des provinces et des villes, tout recommence comme avant. Certes, les chr&#233;tiens gardent encore le statut qui vient de les r&#233;unir aux musulmans comme d'identiques sujets du Sultan (depuis 1910, ils sont soumis comme eux et avec eux au service militaire), mais rien n'a &#233;t&#233; entam&#233; en profondeur. &#171; Avec la proclamation de la Constitution, rien n'a fondamentalement chang&#233; en Turquie &#224; part le gouvernement central24 &#187; : le musulman retrouve ce comportement de m&#233;pris et d'abus qu'il n'a jamais extirp&#233; de lui-m&#234;me, le chr&#233;tien, et particuli&#232;rement l'Arm&#233;nien, sa r&#233;signation au d&#233;roulement injuste des jours. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le Patriarcat de Constantinople n'a d'ailleurs jamais cess&#233; de protester aupr&#232;s du gouvernement contre les diverses exactions dont les Arm&#233;niens continuent comme avant d'&#234;tre les victimes. Et ann&#233;e apr&#232;s ann&#233;e, en 1908 m&#234;me, puis en 1909, 1910, etc... il dresse la liste des meurtres, des rapts, des usurpations de biens. A Erzeroum, en 1912, les diplomates russes constatent : &#171; La situation de ce peuple, au milieu de musulmans haineux et fanatiques, est effectivement tr&#232;s effrayante : &#224; chaque instant ils craignent non seulement pour leurs biens mais aussi pour leur vie, car les bruits qui courent au sujet des pogroms ne cessent jamais24. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Quoi d'&#233;tonnant alors &#224; ce que toutes les autres pi&#232;ces de l'engrenage se remettent en place ? Puisque les conditions de vie des populations chr&#233;tiennes, et particuli&#232;rement arm&#233;niennes, sont redevenues intol&#233;rables, les grandes puissances, &#224; l'instigation cette fois de la Russie, d&#233;cident en 1913 de remettre sur le chantier la question des r&#233;formes dans les provinces arm&#233;niennes. Il faut bien s&#251;r plusieurs mois de constante navette entre ambassades et gouvernements pour aboutir &#224; un projet qui, tout en apportant une solution satisfaisante au probl&#232;me pos&#233;, permette en m&#234;me temps, et c'est bien plus important, de dissiper les soup&#231;ons des partenaires europ&#233;ens de la Russie, de vaincre aussi les h&#233;sitations de l'Allemagne. Peu d&#233;sireuse, en un moment crucial pour le succ&#232;s de sa strat&#233;gie globale, de risquer la position qu'elle a conquise &#224; Constantinople en indisposant le gouvernement turc, l'Allemagne saura lui faire valoir qu'elle n'est entr&#233;e dans l'affaire que pour prot&#233;ger ses int&#233;r&#234;ts ; et, de fait, l'ambassadeur allemand intervient pour faire adopter un texte de compromis assez &#233;loign&#233; des propositions russes initiales. Ce texte pr&#233;voit n&#233;anmoins un statut particulier pour les six vilayets arm&#233;niens (plus celui, voisin, de Tr&#233;bizonde), annonce des garanties et un contr&#244;le enfin r&#233;els ; et comme, au m&#234;me moment, c'est une v&#233;ritable d&#233;l&#233;gation arm&#233;nienne qui s'est constitu&#233;e &#224; Constantinople m&#234;me aupr&#232;s du Patriarcat, il est s&#251;r que les conditions d'un r&#232;glement s&#233;rieux et r&#233;el, non plus formel mais bien destin&#233; &#224; &#234;tre appliqu&#233;, sont pour la premi&#232;re fois r&#233;unies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Turcs ont d'abord r&#233;agi comme d'habitude et le changement de r&#233;gime, d'hommes, d'option politique est sans cons&#233;quence : devant l'intervention europ&#233;enne, ils fabriquent leur propre plan de r&#233;formes &#8212; l'habituel pare-feu, pr&#233;c&#233;d&#233; en mars 1913 d'une nouvelle loi sur les vilayets, &#233;tendue de plus cette fois &#224; l'ensemble de l'Empire et particuli&#232;rement de la Turquie d'Asie ; dans cette relance o&#249; se manifeste toujours la &#171; bienveillance &#187; du Sultan appara&#238;t l'&#233;vident d&#233;sir d'&#233;viter qu'un sort particulier soit fait aux Arm&#233;niens : en proposant l'extension g&#233;n&#233;ralis&#233;e des r&#233;formes, les Turcs sont non seulement s&#251;rs de vider de sa r&#233;alit&#233; le projet europ&#233;en, mais aussi de noyer dans la masse une notion ethnique qui les g&#234;ne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais voil&#224; qu'effectivement, rien ne se passe plus comme avant : les Europ&#233;ens ne se contentent pas de la r&#233;ponse turque, ils insistent et ne c&#232;dent pas sur les caract&#233;ristiques essentielles de leur projet : pour l'Arm&#233;nie, de vraies r&#233;formes, un contr&#244;le. Le gouvernement turc se voit donc contraint pour la premi&#232;re fois de signer, en f&#233;vrier 1914, un texte d'administration int&#233;rieure qui a quelques chances d'&#234;tre appliqu&#233;. Ce texte, que l'on trouvera en annexe, comporte en outre un certain nombre de mesures r&#233;ellement favorables &#224; l'&#233;tablissement pour les populations arm&#233;niennes de conditions de vie normales : facult&#233; pour les populations d'utiliser leur langue dans l'&#233;ducation et la justice, contr&#244;le des r&#233;giments hamidi&#233;, participation &#233;galitaire des chr&#233;tiens et des musulmans aux diff&#233;rents organismes repr&#233;sentatifs (y compris la gendarmerie et la police), contr&#244;le par des inspecteurs g&#233;n&#233;raux &#233;trangers de toute l'administration des vilayets de l'Anatolie orientale. Et, bien que leurs pouvoirs soient encore consid&#233;rablement rogn&#233;s par rapport au texte officiel de l'accord, les inspecteurs sont nomm&#233;s : un Hollandais, Westenenk, et un Norv&#233;gien, Hoff ; et ils vont se rendre sur place pour commencer leur travail. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le consul Anders, lui-m&#234;me en tourn&#233;e d'inspection pour le compte de l'ambassade allemande, d&#233;crit ce qu'est au m&#234;me moment la situation des populations arm&#233;niennes d'Anatolie : &#171; Le mutessarif &#233;tait absent lorsque je suis arriv&#233;. Son rempla&#231;ant, le procureur g&#233;n&#233;ral, m'a r&#233;serv&#233; un accueil des plus chaleureux. Bien qu'il m'ait laiss&#233; entendre que la situation g&#233;n&#233;rale dans le sandjak de Mouch &#233;tait calme pour le moment, je changeai bient&#244;t d'avis apr&#232;s la visite de l'archev&#234;que arm&#233;nien Ners&#232;s Garikian et du chef daschnak, Rouben Effendi. Tous deux tiennent le calme actuel pour une accalmie avant la temp&#234;te et se sont montr&#233;s tr&#232;s pessimistes. A leur avis, si les chefs kurdes sont intimid&#233;s par la rigueur de la cour martiale de Bitlis, ce n'est que pour peu de temps : le projet de r&#233;formes contrecarre trop leurs int&#233;r&#234;ts pour qu'ils ne tentent pas d'opposer la plus grande r&#233;sistance &#224; ces nouvelles dispositions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'archev&#234;que arm&#233;nien me d&#233;crivit tr&#232;s longuement la situation des paysans dans le caza de Modikan. Leur &#233;tat de d&#233;pendance s'est aggrav&#233; au point que les Derebeys se vendent mutuellement des villages entiers, avec leurs habitants &#8212; comme au temps du servage en Russie d&#233;crit par Gogol &#8212;, chaque habitant valant en moyenne entre cinq et quinze livres turques*. Les Chegolis, une branche issue des Balliklis, qui poss&#232;dent trente villages, ont ainsi r&#233;cemment achet&#233; &#224; un Derebey le village arm&#233;nien de Pichenk. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Lors de l'insurrection des Arm&#233;niens de Sassoun en 1894, les paysans arm&#233;niens des villages de Tavorik et de Chiankichoub dans la r&#233;gion de Chatakh ont chass&#233; les Kurdes venus pr&#233;lever les imp&#244;ts de servage. De m&#234;me, avec l'aide du gouvernement constitutionnel, vingt-cinq villages se sont lib&#233;r&#233;s en 1908 dans la r&#233;gion de Pzank. Par contre, dans le caza de Modikan r&#232;gne encore la situation patriarcale d'antan. Les paysans sont tenus de fournir certaines livraisons aux beys. Aussi la mis&#232;re des serfs arm&#233;niens et kurdes doit &#234;tre effrayante. Le caza entier ne compte qu'une seule &#233;cole arm&#233;nienne, dans le village de Chisek. A Chinist, une &#233;cole arm&#233;nienne devait s'ouvrir avec le soutien de Boghos Nubar pacha, mais, devant les menaces des Kurdes, les professeurs eurent vite fait de prendre la fuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il est fait &#233;tat actuellement d'une plainte des habitants des villages de Chinist, Pachnavank et Lordenzor, &#224; qui les Balliklis r&#233;clament respectivement 2 300, 1 500 et 800 livres turques, pour une dette insignifiante contract&#233;e soixante ans auparavant par les a&#239;eux des paysans actuels. L'&#233;v&#234;que d'ici a fait un rapport au patriarcat, mais le gouvernement nie cet &#233;tat de fait. Le bureau de presse a &#233;galement d&#233;menti les informations de l'&#233;v&#234;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le mode de recouvrement de l'imp&#244;t sur les moutons est tr&#232;s particulier. Peu avant l'apparition des tahsildars (percepteurs), les Kurdes Balliklis ont amen&#233; trois cents moutons dans le village arm&#233;nien de Chuit, et ils ont &#233;t&#233; pris en compte, malgr&#233; les protestations des habitants. Comme les paysans se refusent &#224; payer l'exc&#233;dent d'imp&#244;t, environ vingt livres turques, leurs vaches et leurs b&#339;ufs sont vendus de force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si le vol des moutons et les luttes de terrain engendrent ainsi une tension entre Kurdes et Arm&#233;niens, l'&#233;v&#234;que reconna&#238;t toutefois que les plaintes relatives aux atteintes &#224; l'existence et &#224; l'honneur sont devenues plus rares ces derniers mois. Derni&#232;rement, quatre ou cinq Arm&#233;niens seulement ont &#233;t&#233; assassin&#233;s par les Kurdes Bedrik (tribu de Moussi). Dans certains cas d'enl&#232;vements de jeunes filles, il a &#233;t&#233; impossible d'&#233;tablir que celles-ci n'avaient pas suivi volontairement leurs ravisseurs. Le chef daschnak Rouben craint des troubles pour bient&#244;t car, jusqu'&#224; pr&#233;sent, chacune des tentatives des grandes puissances visant &#224; mettre sur pied un programme de r&#233;formes a &#233;t&#233; suivie de massacres. Les Kurdes paraissent extr&#234;mement m&#233;contents du gouvernement, qu'ils ne consid&#232;rent pas comme &#233;tant purement islamique puisqu'il a fait ex&#233;cuter leur chef religieux Scheich Seyid, qu'ils v&#233;n&#233;raient comme un proph&#232;te. D'apr&#232;s Rouben, les Derebeys s'appr&#234;tent &#224; d&#233;fendre &#233;nergiquement leurs pr&#233;rogatives menac&#233;es. Rouben se plaint aussi de la grande partialit&#233; des tribunaux et de ce que les gendarmes n'ex&#233;cutent pas les ordres du gouvernement lorsqu'ils sont en faveur des Arm&#233;niens et au d&#233;triment des Kurdes. Les Kurdes ne respectent nullement les gendarmes, mais seulement les soldats16. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous sommes en juillet 1914... Les bruits de guerre accaparent l'attention de l'Europe et les Turcs en tirent rapidement avantage : ils d&#233;cident unilat&#233;ralement l'arr&#234;t du processus de r&#233;formes engag&#233; &#224; la suite de l'accord de f&#233;vrier et renvoient les deux inspecteurs. Djemal explique ainsi dans ses M&#233;moires cette d&#233;cision qui sera officialis&#233;e par un d&#233;cret de d&#233;cembre : &#171; Pr&#233;voyant qu'il lui serait impossible de s'occuper de r&#233;formes internes pendant de longues et p&#233;nibles ann&#233;es de guerre, le gouvernement ottoman a consid&#233;r&#233; qu'il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de prolonger le mandat des deux inspecteurs &#233;trangers qu'il avait affect&#233;s aux provinces orientales de l'Anatolie. &#187; Mais il ajoute plus loin : &#171; Dans la question de la r&#233;forme arm&#233;nienne nous d&#233;sirions nous lib&#233;rer de l'accord que la pression russe nous avait impos&#233;9. &#187; M. Hoff n'aura donc pass&#233; que quelques semaines &#224; Van, mais c'est encore trop pour un gouvernement qui a fait de son ind&#233;pendance nationaliste la seule finalit&#233; de tous ses actes. Et il est d'ores et d&#233;j&#224; clair que sa r&#233;action &#224; l'&#233;gard des Arm&#233;niens sera &#224; la mesure d'une intervention europ&#233;enne qui s'est montr&#233;e cette fois r&#233;solue. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Constantinople, les &#233;v&#233;nements d'Europe sont suivis avec une extr&#234;me attention, car l'on se doute bien que, dans cette guerre mondiale, le secteur d'Asie jouera lui aussi un r&#244;le d&#233;terminant : et le p&#233;trole de Bakou, la navigation dans les D&#233;troits, le contr&#244;le du Moyen-Orient, du golfe Persique au canal de Suez, donnent &#224; l'alliance turque une importance nouvelle. Aussi, depuis plus de deux ans d&#233;j&#224;, l'Allemagne a-t-elle consacr&#233; toute son &#233;nergie &#224; s'assurer d&#233;finitivement une influence pr&#233;pond&#233;rante aupr&#232;s du gouvernement jeune turc. D&#232;s ce moment-l&#224;, l'objectif final de sa politique, obtenir l'entr&#233;e en guerre &#224; ses c&#244;t&#233;s de l'Empire, est favoris&#233; par le triomphe de la fraction ultra-nationaliste du Comit&#233; Union et Progr&#232;s : Talaat, Djemal, Enver sont devenus les vrais responsables de la politique turque, l'un comme ministre de l'Int&#233;rieur, l'autre comme ministre de la Marine et le dernier comme ministre de la Guerre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces trois hommes farouchement &#233;pris de turquification ne peuvent que se rencontrer avec les adeptes d'un pangermanisme triomphaliste et l'action du baron Wangenheim, alors ambassadeur allemand &#224; Constantinople, homme &#233;nergique, r&#233;aliste et efficace, va jouer un r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant dans ce rapprochement assur&#233;ment provisoire mais terriblement d&#233;terminant. &lt;br class='autobr' /&gt;
La Turquie entre donc en guerre aux c&#244;t&#233;s de l'Allemagne en octobre 1914. Le bombardement par la flotte turque des ports russes de la mer Noire marque la fin d'une p&#233;riode de neutralit&#233; pendant laquelle, n&#233;anmoins, plusieurs faits ont manifest&#233; clairement de quel c&#244;t&#233; pencherait la Turquie : trait&#233; germano-turc le 2 ao&#251;t, refus de renvoyer la mission militaire allemande, fermeture des D&#233;troits &#224; la navigation commerciale &#8212; ce qui g&#234;ne la Russie pour ses approvisionnements ; enfin, et surtout, les croiseurs allemands, le Goebben et le Breslau, sont autoris&#233;s &#224; naviguer en mer Noire gr&#226;ce &#224; une soi-disant cession &#224; la Turquie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Parall&#232;lement, la turquification du pays est en marche &#8212; et demeure l'objectif essentiel du gouvernement, comme le reconna&#238;tra plus tard Djemal : &#171; Notre seul espoir &#233;tait de nous lib&#233;rer, &#224; la faveur de la guerre mondiale, de toutes les conventions qui repr&#233;sentaient autant d'atteintes &#224; notre ind&#233;pendance... Tout comme c'&#233;tait notre objectif principal d'annuler les Capitulations et le statut du Liban9. &#187; Et, en septembre 1914, le gouvernement d&#233;cide en effet l'abrogation de toutes les Capitulations ; c'est exactement ce qu'il avait envisag&#233; en janvier 1913 au cours des n&#233;gociations pour le r&#232;glement de la guerre balkanique. Toutes les mesures prises dans cette p&#233;riode montrent que, pour les Turcs, la guerre ne se joue que sur le plan int&#233;rieur et dans un climat vivement x&#233;nophobe : limitation des activit&#233;s des missions &#233;trang&#232;res (en particulier pour l'enseignement), expulsion des r&#233;sidents &#233;trangers. En novembre, la proclamation de la Guerre Sainte vient couronner &#171; ce que l'on pourrait appeler la prise de possession du pays par ses propres enfants, qui avaient &#233;t&#233; trop longtemps priv&#233;s de leurs droits &#187;**. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; la fin d'octobre 1914, au moment du bombardement des ports russes, qu'en m&#234;me temps que ses coll&#232;gues non-musulmans le dernier membre arm&#233;nien du gouvernement turc, Oskan Mardikian, ministre des Postes, a donn&#233; sa d&#233;mission. Mais ses compatriotes continuent de si&#233;ger comme d&#233;put&#233;s &#224; la Chambre et, si le Congr&#232;s de la F.R.A. r&#233;uni &#224; Erzeroum en ao&#251;t 1914 refuse de lancer aux Arm&#233;niens de Russie un appel &#224; l'insurrection contre le gouvernement tsariste, c'est uniquement par un loyalisme envers l'Etat dont ils sont les sujets auquel les Arm&#233;niens restent in&#233;branlablement attach&#233;s des deux c&#244;t&#233;s de la fronti&#232;re. L'&#233;lite de la nation refusera donc jusqu'au bout de croire au danger qui la menace et elle continuera jusqu'au bout de mettre sa confiance et son espoir dans une collaboration obstin&#233;e avec ce Comit&#233; jeune turc dont le programme, au moment de la r&#233;volution accomplie ensemble, autorisait certes &#224; penser que les collectivit&#233;s nationales seraient associ&#233;es au d&#233;veloppement de l'Empire. Mais le nationalisme turc exclut d&#233;sormais toute id&#233;e de f&#233;d&#233;ralisme et le traitement inflig&#233; en 1913 et 1914 &#224; la population grecque, en Thrace d'abord apr&#232;s la reprise d'Andrinople, puis &#224; Smyrne et dans toute l'Asie mineure, montre quelle politique le gouvernement entend appliquer &#224; l'&#233;gard des minorit&#233;s allog&#232;nes. La population arm&#233;nienne, alors estim&#233;e par son patriarcat &#224; 2 100 000 personnes, continue &#224; Constantinople, en Cilicie, dans les vilayets d'Anatolie, partout, &#224; mener cette vie laborieuse et traditionnelle dont nous connaissons les difficult&#233;s quotidiennes. Paysans, artisans, commer&#231;ants, hommes et femmes, tous continuent de travailler, sujets fid&#232;les d'un Sultan dont ils acceptent l'autorit&#233;, seulement charg&#233;s de l'espoir que leurs dol&#233;ances aboutiront &#224; leur donner la paix aux c&#244;t&#233;s des autres membres de la communaut&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette population qui subit &#224; partir du 24 avril 1915 le premier g&#233;nocide du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 24 avril 1915 : une rafle&lt;br class='autobr' /&gt;
Le 24 avril 1915, le gouvernement turc proc&#232;de dans la nuit &#224; l'arrestation de toutes les personnalit&#233;s arm&#233;niennes intellectuelles et politiques de Constantinople : 500 ou 600 pour les uns, 200 pour les autres, certainement au moins 235, chiffre retenu et publi&#233; plus tard par le gouvernement turc lui-m&#234;me. Ces hommes sont d'abord jet&#233;s en prison, puis d&#233;port&#233;s ; &#171; bien entendu, dit Talaat devant un diplomate allemand, parmi les d&#233;port&#233;s beaucoup sont tout &#224; fait innocents16 &#187;. Bien peu survivront &#224; l'&#233;t&#233;. Cette rafle ouvre pour les Arm&#233;niens une p&#233;riode de d&#233;portations syst&#233;matiques qui tend finalement, &#224; partir des provinces o&#249; la guerre se d&#233;roule, &#224; l'&#233;limination compl&#232;te de l'&#233;l&#233;ment arm&#233;nien du territoire turc. En deux ans, plus d'un million de personnes trouvent la mort dans des conditions horribles de barbarie, histoire inimaginable en un temps d'id&#233;alisme encore triomphant. Ainsi se trouve achev&#233; le processus qui avait fait venir au jour la question arm&#233;nienne dans les ann&#233;es 1880 : les 100 000 morts des grands massacres de 1895, les supplices quotidiens, tout cela aboutit, &#224; l'ombre de la Grande Guerre, &#224; cette extermination si visible dans les statistiques de la jeune R&#233;publique turque o&#249; l'on ne signale en 1927, parmi les minorit&#233;s vivant en Turquie, que 64 000 Arm&#233;niens. O&#249; sont donc pass&#233;s tous les autres ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant que se d&#233;clenche le g&#233;nocide, bien des signes ont encore montr&#233;, et de loin, qu'il n'&#233;tait plus temps de croire &#224; l'union des peuples de Turquie. La seule succession chronologique de quelques d&#233;p&#234;ches de l'ambassade russe est &#224; cet &#233;gard amplement r&#233;v&#233;latrice : &lt;br class='autobr' /&gt;
20 d&#233;cembre 1913 : &#171; Les manifestations arm&#233;niennes &#224; l'occasion des &#233;lections au Parlement dans la ville d'Erzeroum ont d&#233;clench&#233; une nouvelle vague de haine chez les musulmans, donnant lieu &#224; des r&#233;unions secr&#232;tes dans toutes les maisons des Unionistes. Le club unioniste, sous la pr&#233;sidence du commissaire Ahmed Hilmi bey, m&#232;ne une campagne active antiarm&#233;nienne... Tout indique une intense pr&#233;paration de troubles. Parmi les Arm&#233;niens, certains craignent que l'Allemagne ne cherche &#224; escamoter les r&#233;formes par des troubles ; d'autres, qu'on cherche &#224; instaurer le d&#233;sordre lors de la mise en application des lois &#233;labor&#233;es par les Puissances. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
11 janvier 1914 : &#171; Non seulement des r&#233;unions secr&#232;tes ont lieu partout &#224; Erzeroum, mais on commence &#224; parler ouvertement de massacre d'Arm&#233;niens. Sur ordre du mollah, les musulmans se mettent &#224; porter sur la t&#234;te des turbans blancs. Selon les bruits qui courent, tout est pr&#234;t pour le massacre, on n'attend plus que le signal de la capitale... &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
20 septembre 1914 : &#171; Le 18 septembre, de grandes man&#339;uvres ont commenc&#233; le long de la fronti&#232;re russe. Les musulmans re&#231;oivent des armes en vue d'un massacre imminent d'Arm&#233;niens. En raison de l'abrogation des Capitulations, ils seront m&#234;me poursuivis dans les locaux du consulat o&#249; ils se cacheront. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
11 octobre 1914 : &#171; Les autorit&#233;s de Bayazid ne cessent de distribuer des armes &#224; des bandes de brigands. Les Arm&#233;niens apeur&#233;s partent en Russie, craignant le massacre qu'ils attendent de jour en jour24. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Autre signe de la d&#233;gradation de la situation, la mobilisation &#224; laquelle proc&#232;de d&#232;s le mois d'ao&#251;t le gouvernement : elle vise tous les hommes valides de vingt &#224; quarante-cinq ans &#8212; chr&#233;tiens comme musulmans &#8212; et elle s'accompagne d'une r&#233;quisition officielle sur l'ensemble du territoire de tout ce qui est n&#233;cessaire au bon fonctionnement de l'intendance : b&#234;tes de somme, approvisionnements, fournitures, v&#234;tements, etc. Le processus est normal, mais il vise de fait toutes les possessions des chr&#233;tiens, et particuli&#232;rement des Arm&#233;niens que l'on d&#233;pouille syst&#233;matiquement. Les fonctionnaires charg&#233;s de l'op&#233;ration ne se cachent d'ailleurs pas, puisqu'ils s'emparent aussi bien de v&#234;tements de femmes ou d'objets de consommation courante sans rapport avec les besoins militaires &#8212; et on les retrouve un peu plus tard dans d'autres vitrines de commer&#231;ants.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un t&#233;moignage allemand le confirme clairement : &#171; Vers la fin d'octobre 1914, d&#232;s le d&#233;but de la guerre turque, les fonctionnaires turcs commenc&#232;rent &#224; enlever aux Arm&#233;niens tout ce dont ils avaient besoin pour la guerre. Leurs biens, leur argent, tout fut confisqu&#233;. Plus tard, chaque Turc &#233;tait libre d'aller dans un magasin arm&#233;nien et d'y prendre ce dont il avait besoin, ou qu'il d&#233;sirait avoir. Le dixi&#232;me environ &#233;tait peut-&#234;tre n&#233;cessaire pour les besoins de la guerre, quant au reste, c'&#233;tait simplement du vol31. &#187; Quoique cela soit p&#233;nible, on peut penser qu'il ne s'agit l&#224; que de l'habituel comportement &#224; l'&#233;gard des chr&#233;tiens, dont nous avons bien vu que la r&#233;volution ne l'avait qu'&#224; peine, et pour un court moment, frein&#233; ; et les Arm&#233;niens le prennent bien ainsi, qui subissent avec une r&#233;signation &#233;galement habituelle ce nouvel avatar de leurs rapports avec l'&#233;l&#233;ment musulman. De la m&#234;me fa&#231;on, la proclamation en novembre du Djihad n'a eu pour effet &#224; Constantinople qu'une grande manifestation musulmane qui se termine par le bris de toutes les vitres d'un grand h&#244;tel de la ville : Tokatlian, propri&#233;t&#233; d'un Arm&#233;nien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les mois d'hiver qui suivent voient le d&#233;but assez lent des op&#233;rations militaires : du fait de son entr&#233;e en guerre aux c&#244;t&#233;s de l'Allemagne, la Turquie se trouve &#224; la fin de 1914 engag&#233;e sur plusieurs fronts face aux Puissances de l'Entente. Contre l'Angleterre : dans le golfe Persique (Bassorah), et sur le canal de Suez o&#249; Djemal sera arr&#234;t&#233; dans l'exp&#233;dition vers l'Egypte qu'il tente &#224; partir de la Syrie, o&#249; il s'est install&#233; &#224; la t&#234;te de la IVe arm&#233;e. Contre la Russie, l'ennemie traditionnelle, sur deux fronts &#233;galement : en Perse, dans la r&#233;gion de Tabriz que les deux camps convoitent ; et au Caucase, o&#249;, apr&#232;s avoir stopp&#233; l'offensive russe, les troupes turques ne parviennent pas &#224; progresser. Elles vont m&#234;me subir l&#224;, en janvier 1915, une d&#233;faite assez lourde pour permettre bient&#244;t une nouvelle offensive russe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour la population arm&#233;nienne, les &#233;v&#233;nements qui suivent pendant ce temps la mobilisation et les r&#233;quisitions sont encore plus inqui&#233;tants. Par un d&#233;cret du d&#233;but de 1915, le gouvernement a en effet d&#233;cid&#233; de retirer tous les soldats arm&#233;niens des troupes arm&#233;es pour les verser dans des corps annexes de travailleurs, o&#249; ils sont affect&#233;s &#224; des t&#226;ches diverses : construction de routes, fortifications, chemins de fer, transports &#224; dos d'homme, etc. En r&#233;alit&#233;, le but vis&#233; est de leur retirer les armes dont ils pourraient disposer en tant que soldats. Parall&#232;lement, et dans tout le pays, on demande officiellement &#224; leurs compatriotes, c'est-&#224;-dire &#224; tous ceux qui sont rest&#233;s chez eux, de rendre les armes qui peuvent &#234;tre en leur possession : c'est exactement le proc&#233;d&#233; utilis&#233; &#224; la veille des massacres de 1895 &#8212; et sa mise &#224; ex&#233;cution s'accompagne des m&#234;mes violences : perquisitions, arrestations, etc. Et comme en 1895, les Arm&#233;niens en viennent &#224; racheter &#224; leurs voisins des armes qu'ils pourront donner aux enqu&#234;teurs*... Rien ne saurait mieux prouver leur calme et leur &#233;ternelle soumission &#224; l'autorit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et pourtant, si le gouvernement cherche ainsi &#224; les d&#233;sarmer, ce ne peut &#234;tre que pour deux raisons : ou bien il craint une insurrection arm&#233;nienne et il veut donc s'assurer qu'il ne court aucun risque de ce c&#244;t&#233;. Mais, de retour d'une inspection sur le front du Caucase, Enver a publiquement fait &#233;tat, en f&#233;vrier 1915, de l'excellent comportement des soldats arm&#233;niens, dans une d&#233;claration reproduite par l'Osmanischer Lloyd, journal de Constantinople en langue allemande. R&#233;pondant &#224; une lettre de l'&#233;v&#234;que de Konia, il dit : &#171; Je profite de cette occasion pour vous dire que les soldats arm&#233;niens de l'arm&#233;e ottomane ont rempli scrupuleusement tous leurs devoirs sur le champ de guerre, ce dont je puis t&#233;moigner personnellement. Je vous prie d'exprimer toute ma satisfaction et ma reconnaissance au peuple arm&#233;nien dont le parfait d&#233;vouement au gouvernement imp&#233;rial ottoman est bien connu16. &#187; Ou bien, c'est qu'il se pr&#233;pare, lui, &#224; une action d'envergure contre la population arm&#233;nienne et qu'il veut &#234;tre par avance assur&#233; de ne rencontrer aucune r&#233;sistance : d&#233;j&#224; les hommes valides de vingt &#224; quarante-cinq ans ont &#233;t&#233; retir&#233;s de leurs foyers et ils sont rassembl&#233;s dans des bataillons sans armes loin de leurs provinces d'origine ; avec la confiscation des armes sur place, il ne reste donc dans les villes et les villages que des femmes, des enfants, des vieillards sans aucun moyen de d&#233;fense.&lt;br class='autobr' /&gt;
En f&#233;vrier &#233;galement, c'est l&#224;-dessus que met l'accent une note adress&#233;e &#224; Talaat, toujours ministre de l'Int&#233;rieur, par un d&#233;put&#233; arm&#233;nien de Van, Dertzakian-Vramian, qui est de surcro&#238;t membre du Comit&#233; Union et Progr&#232;s (il sera lui aussi assassin&#233;) : &#171; II est ind&#233;niable que les relations entre le gouvernement et la nation arm&#233;nienne sont devenues anormales au cours des derniers mois. Le gouvernement n'y fait aucune attention et les efforts d&#233;ploy&#233;s, apr&#232;s les tristes &#233;v&#233;nements de Gavache et de Gardjikan, en vue de les &#171; am&#233;liorer &#187;, ont &#233;chou&#233;. Depuis mon arriv&#233;e &#224; Van, j'ai expos&#233; &#224; plusieurs reprises, de vive voix, ainsi que par &#233;crit, aux autorit&#233;s locales, les mesures qui seraient n&#233;cessaires pour am&#233;liorer cette situation. Mes convictions s'&#233;tant trouv&#233;es confirm&#233;es depuis par de nombreux arguments, je prends la libert&#233; d'attirer l'attention du gouvernement central sur les questions suivantes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les causes de cette situation anormale sont au nombre de quatre, d&#233;coulent l'une de l'autre, et s'expliquent l'une par l'autre. Savoir : 1&#176; Le d&#233;sarmement des soldats et des gendarmes arm&#233;niens. 2&#176; La r&#233;apparition d'&#233;v&#233;nements de nature &#224; menacer l'existence de la nation arm&#233;nienne. 3&#176; La question des d&#233;serteurs arm&#233;niens. 4&#176; La d&#233;claration de &#171; Djihad &#187;, qui explique les d&#233;sertions d'Arm&#233;niens, survenues apr&#232;s la mobilisation g&#233;n&#233;rale, d&#233;sertions qui ont trois raisons, &#224; la fois sociales et religieuses : a &#8212; Les Arm&#233;niens au-dessus de vingt-quatre ans ne connaissaient pas le maniement des armes. b &#8212; Ils n'&#233;taient pas habitu&#233;s aux privations impos&#233;es dans l'arm&#233;e apr&#232;s la d&#233;claration de la guerre. c &#8212; Leurs besoins religieux &#233;taient n&#233;glig&#233;s dans l'arm&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Si on prend en consid&#233;ration, en temps voulu, les causes qui provoquent les d&#233;sertions, on pourra, par des mesures appropri&#233;es, emp&#234;cher graduellement ces d&#233;sertions. Au lieu de cela, la m&#233;fiance regrettable du gouvernement vis-&#224;-vis des Arm&#233;niens d'une part, et, d'autre part, les &#233;v&#233;nements mena&#231;ant l'existence de ceux-ci, donnent une apparence politique mauvaise &#224; la question de la d&#233;sertion. Ainsi : 1&#176; Le d&#233;sarmement des soldats et des gendarmes arm&#233;niens, en cr&#233;ant une m&#233;fiance politique autour de la nation arm&#233;nienne, a provoqu&#233; une tension dans les relations entre les Arm&#233;niens et les Turcs. 2&#176; En d&#233;sarmant les Arm&#233;niens on les a r&#233;duits pour ainsi dire au r&#244;le de b&#234;tes de somme, et on a bless&#233; ainsi gri&#232;vement leur amour-propre national. 3&#176; Les Arm&#233;niens d&#233;sarm&#233;s ayant &#233;t&#233; mis sous la surveillance de musulmans arm&#233;s, ou bien &#233;tant oblig&#233;s de circuler parmi eux, voyaient leur vie expos&#233;e &#224; de s&#233;rieux dangers. Ainsi, le bruit court avec persistance que des centaines de soldats arm&#233;niens ont &#233;t&#233; noy&#233;s, fusill&#233;s ou poignard&#233;s dans l'arm&#233;e, surtout aux environs d'Erzeroum et de la fronti&#232;re persane. 4&#176; Les Arm&#233;niens d&#233;sarm&#233;s ont &#233;t&#233; expuls&#233;s de leur pays et d&#233;port&#233;s dans des localit&#233;s inconnues. 5&#176; Sous le pr&#233;texte de former une milice, des Kurdes et des Turcs, entre seize et soixante ans, ont &#233;t&#233; arm&#233;s et nomm&#233;s agents de police ou gendarmes, et transform&#233;s ainsi en un pouvoir ex&#233;cutif vis-&#224;-vis des Arm&#233;niens. 6&#176; Lesdits miliciens ont ravag&#233; les villages arm&#233;niens... 7&#176; Des brigands connus comme Mehmed-Emin et Moussa-Kassim bey ont &#233;t&#233; graci&#233;s et autoris&#233;s &#224; revenir dans leur village ou dans des villages arm&#233;niens. 8&#176; Par suite de la d&#233;sertion de nombreux Kurdes, un grand nombre de villages, surtout dans les montagnes, ont &#233;t&#233; envahis par des d&#233;serteurs kurdes. 9&#176; Des r&#233;giments Hamidi&#233;s ont &#233;t&#233; camp&#233;s dans les villages arm&#233;niens et y ont commis de nombreux m&#233;faits... 10&#176; Les Arm&#233;niens de Bachkal&#233; et ceux des villages des environs ont &#233;t&#233; massacr&#233;s. (Ceci a &#233;t&#233; confirm&#233; malgr&#233; les d&#233;mentis officiels.)&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Telles sont les causes qui am&#232;nent les Arm&#233;niens &#224; &#233;tudier la question de d&#233;fendre leur honneur, leurs vies et leurs biens, tandis que le gouvernement a fait conna&#238;tre officiellement sa m&#233;fiance envers eux en les mettant dans une situation critique envers leurs voisins arm&#233;s et &#224; demi-sauvages. Etant donn&#233; que cette d&#233;fense de l'honneur, de la vie et des biens, est un droit naturel et sacr&#233;, le gouvernement poursuit une politique n&#233;faste en gardant les Arm&#233;niens d&#233;sarm&#233;s sous les drapeaux. Non seulement, en effet, la patrie ne profite pas du service de ceux-ci, mais, en les gardant, le gouvernement expose leurs familles sans d&#233;fense &#224; de r&#233;els dangers, car elles sont constamment &#224; la merci des caprices sanguinaires de leurs voisins arm&#233;s et &#224; demi-sauvages. Il est &#233;vident qu'il serait injuste d'employer le terme de d&#233;sertion pour les Arm&#233;niens &#224; qui on a repris leurs armes &#8212; qui, pour un soldat, &#233;quivalent &#224; la vie &#8212; et du moment que les musulmans, eux-m&#234;mes, d&#233;sertent en d&#233;pit de la d&#233;claration de &#171; Djihad &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Etant donn&#233; les raisons politiques, religieuses et sociales expos&#233;es ci-dessus... je prends la libert&#233; d'attirer l'attention la plus s&#233;rieuse du gouvernement sur les propositions que voici : 1&#176; Ne maintenir sous les armes que les Arm&#233;niens &#226;g&#233;s de vingt et un &#224; vingt-cinq ans, qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; exerc&#233;s dans l'arm&#233;e. 2&#176; Garder les Arm&#233;niens dans le rayon de leur pays et dans la gendarmerie jusqu'au r&#233;tablissement complet de la confiance r&#233;ciproque entre le gouvernement et les Arm&#233;niens. 3&#176; Percevoir une taxe d'exon&#233;ration mod&#233;r&#233;e et seulement pour la dur&#233;e de la guerre actuelle sur les Arm&#233;niens au-dessus de vingt-quatre ans (non exerc&#233;s). 4&#176; Punir, suivant les dispositions les plus s&#233;v&#232;res de la loi, les meurtriers de Bachkal&#233;, d'Akhorik et de Khouz&#233;rik. 5&#176; Mettre en vigueur, le plus t&#244;t possible, les r&#232;glements des garde-villages admis sous Tahsim bey. 6&#176; Permettre aux Arm&#233;niens le port d'armes jusqu'au d&#233;sarmement des Kurdes sauvages. 7&#176; N'octroyer aucune fonction de la force publique aux miliciens et ne pas les autoriser &#224; s&#233;journer dans les villages arm&#233;niens et ne les armer qu'&#224; leur arriv&#233;e au quartier g&#233;n&#233;ral. 8&#176; Indemniser les sinistr&#233;s arm&#233;niens. 9&#176; Rechercher et restituer les biens des &#233;glises arm&#233;niennes pill&#233;es. 10&#176; Rendre &#224; leurs familles les jeunes filles et les femmes enlev&#233;es, et rendre au sein de leur &#233;glise les Arm&#233;niens convertis par force et par crainte &#224; l'islamisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mes propositions sus-mentionn&#233;es ont pour but de mettre fin &#224; la situation anormale actuelle, d'assurer aux Arm&#233;niens leur existence, et de r&#233;tablir leur confiance envers le gouvernement, car les mesures tr&#232;s s&#233;v&#232;res prises sans n&#233;cessit&#233; par les autorit&#233;s locales rappellent les temps des ann&#233;es 1895-1896.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je m'empresse donc de vous prier d'accueillir favorablement et de faire approuver par Irad&#233; Imp&#233;rial et Viziriel, les revendications minimes de la nation arm&#233;nienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On pourrait, &#224; cet effet, convoquer les patriarches arm&#233;niens &#224; Constantinople35. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il est d&#233;j&#224; trop tard sur le plan politique. Les dirigeants du Comit&#233; ont reni&#233; leurs amiti&#233;s arm&#233;niennes et la vieille complicit&#233; des r&#233;volutionnaires n'est plus : apr&#232;s la d&#233;mission d'Oskan en octobre 1914, Couyoumdjian, gouverneur du Liban depuis f&#233;vrier 1912, a &#233;t&#233; d&#233;mis de ses fonctions &#224; la fin de l'ann&#233;e ; et en juillet 1915, il n'y aura plus d'Arm&#233;niens dans les corps de fonctionnaires de l'Etat. D&#232;s &#224; pr&#233;sent, les principaux chefs du parti Dachnak sont pratiquement assign&#233;s &#224; r&#233;sidence &#224; Constantinople et leur journal Azadamard est supprim&#233; le 31 mars. Tout est pr&#234;t pour la rafle du 24 avril. D&#232;s le 21, des arrestations identiques ont commenc&#233; dans les villes de province o&#249; elles touchent les notables arm&#233;niens par centaines ; ces arrestations se poursuivront durant plusieurs semaines, et pourtant certains chefs de la communaut&#233; veulent esp&#233;rer encore... Krikor Zohrab, un de ceux qui ont cru &#224; la Turquie nouvelle, un de ceux qui ont tout fait pour la construire avec le Comit&#233;, lui-m&#234;me arr&#234;t&#233; un peu plus tard, &#233;crit &#224; sa femme, d'Alep o&#249; il est gard&#233; depuis vingt-deux jours, deux lettres bouleversantes, toutes deux du 15 juillet. Voici la deuxi&#232;me :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Jeudi soir.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mon &#226;me ador&#233;e, on nous avait dit que nous devions partir samedi, et j'avais pr&#233;par&#233; deux lettres pour toi. On nous dit maintenant que nous allons partir vendredi, c'est-&#224;-dire demain matin. Il para&#238;t que le train partira demain. Que pouvons-nous faire ? Il en sera ainsi.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Apr&#232;s avoir montr&#233; la lettre ci-jointe &#224; Halil bey et pris son avis, toi et tes filles, allez voir ensemble Talaat, chez lui ou &#224; son bureau. Si vous allez &#224; son bureau, il vaudrait mieux que Halil bey soit l&#224; aussi. Donne-lui la lettre et supplie-le. S'il te donne la promesse ferme de sauver ton mari, adresse-moi le t&#233;l&#233;gramme suivant : &#171; Nous sommes tous en parfaite sant&#233;, sois toi aussi tranquille**. &#187; Ici, j'ai &#233;crit une lettre &#224; Talaat par l'interm&#233;diaire du vali Bekir Sami bey. Je ne sais pas s'il l'a re&#231;ue ou non, il devait la recevoir avant la tienne. Je vous embrasse encore. Priez.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; J'ai mis mon testament dans cette lettre. Ne soyez pas &#233;mues. K. Z.*** &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il sera assassin&#233; comme les autres, ainsi que le rapporte d&#232;s le 27 juillet le consul allemand &#224; Alep : &#171; Les c&#233;l&#232;bres d&#233;put&#233;s Zohrab et Vartk&#232;s, expuls&#233;s de Constantinople, sont rest&#233;s quelque temps &#224; Alep. Ils savaient qu'ils allaient mourir si l'ordre du gouvernement de les d&#233;porter &#224; Diarbekir &#233;tait ex&#233;cut&#233;... Ce que racontent les gendarmes qui les accompagnaient et qui sont revenus ici, &#224; savoir qu'ils ont rencontr&#233; des bandits qui, par hasard, ont tu&#233; justement les deux d&#233;put&#233;s, ne laisse subsister aucun doute : le gouvernement les a fait assassiner entre Ourfa et Diarbekir16. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Les dirigeants jeunes turcs ont bien fait de profiter de la guerre mondiale : elle leur a permis de r&#233;aliser un g&#233;nocide sans &#234;tre g&#234;n&#233;s par les interventions &#233;trang&#232;res. Mais ils n'ont pu n&#233;anmoins &#233;viter que cela se sache. Certes, les circonstances ont emp&#234;ch&#233; la formation de commissions d'enqu&#234;te, limit&#233; la diffusion des t&#233;moignages ; mais enfin, il y en a eu. Car le gouvernement a eu beau &#233;tablir la censure sur les nouvelles relatives &#224; la d&#233;portation, encourager la dissimulation m&#234;me physique de ses actes, interdire l'acc&#232;s de ces r&#233;gions aux enqu&#234;teurs &#233;trangers, il n'a pas pu emp&#234;cher les &#233;trangers qui &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224; de voir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et ils ont vu. Ils ont vu ce long, cet interminable, cet inimaginable d&#233;fil&#233; de la mort, d&#233;roul&#233; entre les chemins de fer aux wagons remplis de vivants affam&#233;s et l'Euphrate aux eaux rouges faisant flotter les cadavres, depuis les villes paisibles soudain envahies d'horreur jusqu'aux camps et aux d&#233;serts o&#249; s'&#233;panouit la barbarie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.org/spip.php?article4408&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire la suite : la grande hypocrisie face au massacre des Arm&#233;niens&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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