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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Marx et Engels sur l'organisation des travailleurs</title>
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		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


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&lt;p&gt;1847 &lt;br class='autobr' /&gt;
Gr&#232;ves et regroupements de travailleurs &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tout mouvement &#224; la hausse des salaires ne peut avoir d'autre effet qu'une hausse du prix du bl&#233;, du vin, etc., c'est-&#224;-dire l'effet d'une disette. A quoi servent les salaires ? Il s'agit du prix de revient du ma&#239;s, etc. ; ils sont le prix int&#233;gral de tout. On peut aller encore plus loin : le salaire est la proportion des &#233;l&#233;ments composant la richesse et consomm&#233;s de mani&#232;re reproductive chaque jour par la masse des travailleurs. Or, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique83" rel="directory"&gt;6- L'organisation du prol&#233;tariat&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot49" rel="tag"&gt;Ouvriers Workers&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;1847&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Gr&#232;ves et regroupements de travailleurs&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout mouvement &#224; la hausse des salaires ne peut avoir d'autre effet qu'une hausse du prix du bl&#233;, du vin, etc., c'est-&#224;-dire l'effet d'une disette. A quoi servent les salaires ? Il s'agit du prix de revient du ma&#239;s, etc. ; ils sont le prix int&#233;gral de tout. On peut aller encore plus loin : le salaire est la proportion des &#233;l&#233;ments composant la richesse et consomm&#233;s de mani&#232;re reproductive chaque jour par la masse des travailleurs. Or, doubler les salaires... c'est attribuer &#224; chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire, et si la hausse ne s'&#233;tend qu'&#224; un petit nombre d'industries, elle am&#232;ne une perturbation g&#233;n&#233;rale des &#233;changes ; en un mot, une disette....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il est impossible, je le d&#233;clare, que des gr&#232;ves suivies d'augmentations de salaires n'aboutissent pas &#224; une hausse g&#233;n&#233;rale des prix : c'est aussi certain que deux et deux font quatre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Proudhon, Vol. I, p. 110 et 111)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nions toutes ces affirmations, sauf que deux et deux font quatre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, il n'y a pas de hausse g&#233;n&#233;rale des prix . Si le prix de tout double en m&#234;me temps que les salaires, il n'y a pas de changement de prix, le seul changement est celui des termes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, une hausse g&#233;n&#233;rale des salaires ne peut jamais produire une hausse plus ou moins g&#233;n&#233;rale du prix des marchandises. En fait, si chaque industrie employait le m&#234;me nombre de travailleurs par rapport au capital fixe ou aux instruments utilis&#233;s, une augmentation g&#233;n&#233;rale des salaires produirait une baisse g&#233;n&#233;rale des profits et le prix courant des marchandises ne subirait aucune modification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme le rapport entre le travail manuel et le capital fixe n'est pas le m&#234;me dans les diff&#233;rentes industries, toutes les industries qui emploient une masse relativement plus grande de capital et moins de travailleurs seront oblig&#233;es t&#244;t ou tard de baisser le prix de leurs marchandises. Dans le cas contraire, o&#249; le prix de leurs marchandises ne baisse pas, leur profit s'&#233;l&#232;vera au-dessus du taux commun des profits. Les machines ne sont pas des salari&#233;s. La hausse g&#233;n&#233;rale des salaires affectera donc moins les industries qui, par rapport aux autres, emploient plus de machines que de travailleurs. Mais comme la concurrence tend toujours &#224; niveler le taux des profits, les profits qui s'&#233;l&#232;vent au-dessus du taux moyen ne peuvent qu'&#234;tre transitoires. Ainsi, &#224; quelques fluctuations pr&#232;s, une hausse g&#233;n&#233;rale des salaires conduira, non comme le dit M. Proudhon, &#224; une hausse g&#233;n&#233;rale des prix, mais &#224; une baisse partielle, c'est-&#224;-dire une baisse du prix courant des marchandises fabriqu&#233;es. principalement &#224; l'aide de machines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La hausse et la baisse des profits et des salaires expriment simplement la proportion dans laquelle capitalistes et ouvriers se partagent le produit d'une journ&#233;e de travail, sans influencer dans la plupart des cas le prix du produit. Mais que &#171; des gr&#232;ves suivies d'augmentations de salaires aboutissent &#224; une hausse g&#233;n&#233;rale des prix, voire &#224; une disette &#187;, voil&#224; des notions qui ne peuvent fleurir que dans le cerveau d'un po&#232;te incompris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Angleterre, les gr&#232;ves ont r&#233;guli&#232;rement donn&#233; lieu &#224; l'invention et &#224; l'application de nouvelles machines. Les machines &#233;taient, peut-on dire, l'arme employ&#233;e par le capitaliste pour r&#233;primer la r&#233;volte du travail sp&#233;cialis&#233;. La mule autonome , la plus grande invention de l'industrie moderne, mit hors de combat les fileurs r&#233;volt&#233;s. Si les coalitions et les gr&#232;ves n'avaient d'autre effet que de faire r&#233;agir contre elles les efforts du g&#233;nie m&#233;canique, elles exerceraient encore une immense influence sur le d&#233;veloppement de l'industrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je trouve, continue M. Proudhon, dans un article publi&#233; par M. L&#233;on Faucher... septembre 1845, que depuis quelque temps les ouvriers britanniques ont perdu l'habitude de se regrouper, ce qui est assur&#233;ment un progr&#232;s pour lequel on ne peut mais f&#233;licitez-les : mais cette am&#233;lioration du moral des ouvriers vient surtout de leur &#233;ducation &#233;conomique. &#171; Ce n'est pas des fabricants, s'&#233;crie un ouvrier de filature lors d'une r&#233;union &#224; Bolton, que d&#233;pendent les salaires. Dans les p&#233;riodes de d&#233;pression, les ma&#238;tres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont la n&#233;cessit&#233; s'arme et, qu'ils le veuillent ou non, ils doivent porter des coups. Le principe r&#233;gulateur est la relation entre l'offre et la demande ; et les ma&#238;tres n'ont pas ce pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Bien jou&#233; !&#034; s'&#233;crie M. Proudhon. &#171; Ce sont des travailleurs bien form&#233;s, des travailleurs mod&#232;les, etc., etc., etc. Une telle pauvret&#233; n'existait pas en Grande-Bretagne ; il ne traversera pas la Manche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Proudhon, Vol. I, p. 261 et 262)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes les villes d'Angleterre, Bolton est celle o&#249; le radicalisme est le plus d&#233;velopp&#233;. Les ouvriers de Bolton sont connus pour &#234;tre les plus r&#233;volutionnaires de tous. A l'&#233;poque de la grande agitation en Angleterre pour l'abolition des Corn Laws, les fabricants anglais pensaient qu'ils ne pourraient faire face aux propri&#233;taires terriens qu'en mettant les ouvriers au premier plan. Mais comme les int&#233;r&#234;ts des ouvriers n'&#233;taient pas moins oppos&#233;s &#224; ceux des fabricants que les int&#233;r&#234;ts des fabricants ne l'&#233;taient &#224; ceux des propri&#233;taires fonciers, il &#233;tait naturel que les fabricants se trouvent mal dans les r&#233;unions ouvri&#232;res. Qu'ont fait les constructeurs ? Pour sauver les apparences, ils organis&#232;rent des r&#233;unions compos&#233;es en grande partie de contrema&#238;tres, du petit nombre d'ouvriers qui leur &#233;taient d&#233;vou&#233;s et des vrais amis du m&#233;tier . Lorsque, plus tard, les v&#233;ritables travailleurs ont tent&#233;, comme &#224; Bolton et &#224; Manchester, de prendre part &#224; ces fausses manifestations pour protester contre elles, on leur a interdit l'entr&#233;e au motif qu'il s'agissait d'une r&#233;union &#224; billet &#8211; une r&#233;union &#224; laquelle seules les personnes ayant les qualifications requises &#233;taient autoris&#233;es. les cartes d'entr&#233;e &#233;taient admises. Pourtant les affiches placard&#233;es sur les murs annon&#231;aient des r&#233;unions publiques. Chaque fois qu'une de ces r&#233;unions avait lieu, les journaux des constructeurs rendaient compte de mani&#232;re pompeuse et d&#233;taill&#233;e des discours prononc&#233;s. Il va sans dire que ce sont les contrema&#238;tres qui faisaient ces discours. Les journaux de Londres les reproduisent mot pour mot. M. Proudhon a le malheur de prendre des contrema&#238;tres pour de simples ouvriers, et il leur enjoint de ne pas traverser la Manche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si en 1844 et 1845 les gr&#232;ves retinrent moins l'attention qu'auparavant, c'est parce que 1844 et 1845 furent les deux premi&#232;res ann&#233;es de prosp&#233;rit&#233; que l'industrie britannique connut depuis 1837. N&#233;anmoins aucun des syndicats n'avait &#233;t&#233; dissous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutons maintenant les contrema&#238;tres de Bolton. Selon eux, les fabricants n'ont aucun contr&#244;le sur les salaires parce qu'ils n'ont aucun contr&#244;le sur le prix des produits, et ils n'ont aucun contr&#244;le sur le prix des produits parce qu'ils n'ont aucun contr&#244;le sur le march&#233; mondial. C'est pourquoi ils souhaitent qu'il soit entendu qu'il ne faut pas former de coalitions pour extorquer aux patrons une augmentation de salaire. M. Proudhon, au contraire, interdit les coalitions, de peur qu'elles ne soient suivies d'une hausse des salaires qui n'entra&#238;nerait une disette g&#233;n&#233;rale. Inutile de dire que sur un point il y a une entente cordiale entre les contrema&#238;tres et M. Proudhon : qu'une hausse des salaires &#233;quivaut &#224; une hausse du prix des produits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la crainte de la disette est-elle la v&#233;ritable cause de la rancune de M. Proudhon ? Non. Tout simplement, il est ennuy&#233; par les contrema&#238;tres de Bolton parce qu'ils d&#233;terminent la valeur par l'offre et la demande et ne tiennent pratiquement pas compte de la valeur constitu&#233;e , de la valeur pass&#233;e &#224; l'&#233;tat de constitution, de la constitution de la valeur, y compris l'&#233;changeabilit&#233; permanente et toutes les autres proportionnalit&#233;s de rapports et rapports de proportionnalit&#233;, avec la Providence &#224; leurs c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une gr&#232;ve ouvri&#232;re est ill&#233;gale, et ce n'est pas seulement le Code p&#233;nal qui le dit, c'est le syst&#232;me &#233;conomique, la n&#233;cessit&#233; de l'ordre &#233;tabli...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Que chaque ouvrier individuellement dispose librement de sa personne et de ses mains, cela peut &#234;tre tol&#233;r&#233;, mais que les ouvriers entreprennent par coalition de faire violence au monopole, c'est quelque chose que la soci&#233;t&#233; ne peut permettre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Vol. I, p. 334 et 335)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Proudhon veut faire passer un article du Code p&#233;nal comme une cons&#233;quence n&#233;cessaire et g&#233;n&#233;rale des rapports de production bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Angleterre, le regroupement est autoris&#233; par une loi du Parlement, et c'est le syst&#232;me &#233;conomique qui a contraint le Parlement &#224; accorder cette autorisation l&#233;gale. En 1825, lorsque, sous le ministre Huskisson, le Parlement dut modifier la loi pour la rendre de plus en plus conforme aux conditions r&#233;sultant de la libre concurrence, il dut n&#233;cessairement abolir toutes les lois interdisant les regroupements d'ouvriers. Plus l'industrie et la concurrence se d&#233;veloppent, plus il y a d'&#233;l&#233;ments qui provoquent et renforcent la combinaison, et d&#232;s que la combinaison devient un fait &#233;conomique, gagnant chaque jour en solidit&#233;, elle ne tardera pas &#224; devenir un fait juridique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi l'article du Code p&#233;nal prouve tout au plus que l'industrie moderne et la concurrence n'&#233;taient pas encore bien d&#233;velopp&#233;es sous l'Assembl&#233;e constituante et sous l'Empire. [1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;conomistes et socialistes [*1] sont d'accord sur un point : la condamnation de la combinaison . Seulement, ils ont des motifs diff&#233;rents pour justifier leur acte de condamnation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;conomistes disent aux travailleurs :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne combinez pas. Par la combinaison vous g&#234;nez le progr&#232;s r&#233;gulier de l'industrie, vous emp&#234;chez les fabricants d'ex&#233;cuter leurs commandes, vous perturbez le commerce et vous pr&#233;cipitez l'invasion des machines qui, en rendant votre travail en partie inutile, vous obligent &#224; accepter un salaire encore inf&#233;rieur. D'ailleurs, quoi que vous fassiez, votre salaire sera toujours d&#233;termin&#233; par le rapport des mains demand&#233;es aux mains fournies, et c'est un effort aussi ridicule que dangereux pour vous de vous r&#233;volter contre les lois &#233;ternelles de l'&#233;conomie politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes disent aux ouvriers :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne combinez pas, car de toute fa&#231;on, qu'y gagnerez-vous ? Une hausse des salaires ? Les &#233;conomistes vous prouveront bien clairement que les quelques gains que vous pourrez en tirer pendant quelques instants si vous r&#233;ussissez seront suivis d'une baisse permanente. D'habiles calculateurs vous prouveront qu'il vous faudrait des ann&#233;es pour r&#233;cup&#233;rer, par l'augmentation de vos salaires, les d&#233;penses occasionn&#233;es par l'organisation et l'entretien des combinaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous, socialistes, vous disons qu'en dehors de la question d'argent, vous continuerez n&#233;anmoins &#224; &#234;tre des ouvriers, et que les ma&#238;tres continueront &#224; &#234;tre les ma&#238;tres, comme avant. Donc pas de combinaison ! Pas de politique ! Car entrer en coalition, n'est-ce pas s'engager dans la politique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;conomistes veulent que les ouvriers restent dans la soci&#233;t&#233; telle qu'elle est constitu&#233;e et telle qu'elle a &#233;t&#233; sign&#233;e et scell&#233;e par eux dans leurs manuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes veulent que les ouvriers abandonnent l'ancienne soci&#233;t&#233; pour mieux pouvoir entrer dans la nouvelle soci&#233;t&#233; qu'ils leur ont pr&#233;par&#233;e avec tant de pr&#233;voyance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les deux, malgr&#233; les manuels et les utopies, la combinaison n'a pas encore cess&#233; un instant d'avancer et de cro&#238;tre avec le d&#233;veloppement et la croissance de l'industrie moderne. Elle est aujourd'hui parvenue &#224; un tel stade que le degr&#233; auquel la combinaison s'est d&#233;velopp&#233;e dans un pays donn&#233; marque clairement le rang qu'il occupe dans la hi&#233;rarchie du march&#233; mondial. L'Angleterre, dont l'industrie a atteint le plus haut degr&#233; de d&#233;veloppement, poss&#232;de les combinaisons les plus nombreuses et les mieux organis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Angleterre, on ne s'est pas arr&#234;t&#233; &#224; des combinaisons partielles qui n'ont d'autre objectif qu'une frappe passag&#232;re, et qui disparaissent avec elle. Des coalitions permanentes se sont constitu&#233;es, des syndicats , qui servent de remparts aux ouvriers dans leurs luttes contre le patronat. Et &#224; l'heure actuelle, tous ces syndicats locaux trouvent un point de ralliement dans la National Association of United Trades , dont le comit&#233; central est &#224; Londres et qui compte d&#233;j&#224; 80 000 membres. L'organisation de ces gr&#232;ves, coalitions et syndicats se poursuivit simultan&#233;ment avec les luttes politiques des ouvriers, qui constituent aujourd'hui un grand parti politique, sous le nom de Chartistes .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re tentative des travailleurs de s'associer entre eux se fait toujours sous forme de combinaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande industrie concentre en un m&#234;me lieu une foule de gens qui ne se connaissent pas. La concurrence divise leurs int&#233;r&#234;ts. Mais le maintien des salaires, cet int&#233;r&#234;t commun qu'ils ont contre leur patron, les unit dans une pens&#233;e commune de r&#233;sistance &#8211; de combinaison . Ainsi, la coalition a toujours un double objectif : mettre un terme &#224; la concurrence entre les travailleurs, afin qu'ils puissent poursuivre une concurrence g&#233;n&#233;rale avec le capitaliste. Si le premier but de la r&#233;sistance &#233;tait simplement le maintien des salaires, les coalitions, d'abord isol&#233;es, se constituent en groupes &#224; mesure que les capitalistes s'unissent &#224; leur tour en vue de la r&#233;pression, et face &#224; un capital toujours uni, le maintien de l'association. leur devient plus n&#233;cessaire que celui du salaire. C'est si vrai que les &#233;conomistes anglais s'&#233;tonnent de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie de leur salaire au profit d'associations qui, aux yeux de ces &#233;conomistes, sont &#233;tablies uniquement en faveur des salaires. Dans cette lutte &#8211; v&#233;ritable guerre civile &#8211; tous les &#233;l&#233;ments n&#233;cessaires &#224; une bataille &#224; venir s'unissent et se d&#233;veloppent. Une fois parvenue &#224; ce point, l'association prend un caract&#232;re politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions &#233;conomiques avaient d'abord transform&#233; la masse de la population du pays en travailleurs. La combinaison du capital a cr&#233;&#233; pour cette masse une situation commune, des int&#233;r&#234;ts communs. Cette masse est donc d&#233;j&#224; une classe contre le capital, mais pas encore pour elle-m&#234;me. Dans la lutte, dont nous n'avons not&#233; que quelques phases, cette masse s'unit et se constitue comme classe &#224; part. Les int&#233;r&#234;ts qu'elle d&#233;fend deviennent des int&#233;r&#234;ts de classe. Mais la lutte de classe contre classe est une lutte politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases &#224; distinguer : celle o&#249; elle s'est constitu&#233;e en classe sous le r&#233;gime de la f&#233;odalit&#233; et de la monarchie absolue, et celle o&#249;, d&#233;j&#224; constitu&#233;e en classe, elle a renvers&#233; la f&#233;odalit&#233; et la monarchie pour faire de la soci&#233;t&#233; une soci&#233;t&#233; bourgeoise. soci&#233;t&#233;. La premi&#232;re de ces phases fut la plus longue et n&#233;cessita les plus grands efforts. Cela aussi commen&#231;a par des coalitions partielles contre les seigneurs f&#233;odaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreuses recherches ont &#233;t&#233; men&#233;es pour retracer les diff&#233;rentes phases historiques par lesquelles la bourgeoisie est pass&#233;e, depuis la commune jusqu'&#224; sa constitution en classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lorsqu'il s'agit de faire une &#233;tude pr&#233;cise des gr&#232;ves, regroupements et autres formes sous lesquelles les prol&#233;taires r&#233;alisent sous nos yeux leur organisation en classe, les uns sont saisis d'une peur r&#233;elle et les autres affichent un d&#233;dain transcendantal .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une classe opprim&#233;e est la condition vitale de toute soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l'antagonisme des classes. L'&#233;mancipation de la classe opprim&#233;e implique donc n&#233;cessairement la cr&#233;ation d'une nouvelle soci&#233;t&#233;. Pour que la classe opprim&#233;e puisse s'&#233;manciper, il faut que les puissances productives d&#233;j&#224; acquises et les rapports sociaux existants ne puissent plus coexister. De tous les instruments de production, la plus grande puissance productive est la classe r&#233;volutionnaire elle-m&#234;me. L'organisation des &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires en classe suppose l'existence de toutes les forces productives qui pourraient &#234;tre engendr&#233;es au sein de l'ancienne soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie-t-il qu'apr&#232;s la chute de l'ancienne soci&#233;t&#233;, il y aura une nouvelle domination de classe aboutissant &#224; un nouveau pouvoir politique ? Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La condition de l'&#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re est l'abolition de toute classe, tout comme la condition de la lib&#233;ration du tiers-&#233;tat, de l'ordre bourgeois, &#233;tait l'abolition de tous les domaines et de tous les ordres. [*2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re, au cours de son d&#233;veloppement, substituera &#224; l'ancienne soci&#233;t&#233; civile une association qui exclura les classes et leurs antagonismes, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est pr&#233;cis&#233;ment l'expression officielle de la volont&#233; politique. antagonisme dans la soci&#233;t&#233; civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, l'antagonisme entre le prol&#233;tariat et la bourgeoisie est une lutte de classe contre classe, une lutte qui, port&#233;e &#224; sa plus haute expression, est une r&#233;volution totale. En effet, est-il surprenant qu'une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l' opposition des classes aboutisse &#224; la contradiction brutale , au choc des corps contre les corps, comme d&#233;nouement final ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit en m&#234;me temps social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est que dans un ordre de choses o&#249; il n'y aura plus de classes et d'antagonismes de classes que les &#233;volutions sociales cesseront d'&#234;tre des r&#233;volutions politiques . D'ici l&#224;, &#224; la veille de tout remaniement g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233;, le dernier mot des sciences sociales sera toujours :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le combat ou la mort ; la lutte sanguinaire ou le n&#233;ant. C'est ainsi que la question est invinciblement pos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Extrait du roman Jean Siska de George Sand :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Le combat ou la mort : lutte sanglante ou extinction. C'est ainsi que la question se pose inexorablement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes de bas de page&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Les lois alors en vigueur en France &#8211; la loi dite Le Chapelier adopt&#233;e en 1791 lors de la r&#233;volution par l'Assembl&#233;e constituante et le code p&#233;nal &#233;labor&#233; sous l'Empire napol&#233;onien &#8211; interdisaient aux ouvriers de se syndiquer ou de se rendre en gr&#232;ve. L'interdiction des syndicats a &#233;t&#233; abolie en France en 1884.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[*1] C'est-&#224;-dire les socialistes de l'&#233;poque : les fouri&#233;ristes en France, les owenistes en Angleterre. FE [&#8211; Note d'Engels sur l'&#233;dition allemande, 1885]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[*2] Domaines ici au sens historique des domaines de la f&#233;odalit&#233;, domaines aux privil&#232;ges d&#233;finis et limit&#233;s. La r&#233;volution de la bourgeoisie a aboli les domaines et leurs privil&#232;ges. La soci&#233;t&#233; bourgeoise ne conna&#238;t que des classes . Il &#233;tait donc absolument en contradiction avec l'histoire de d&#233;crire le prol&#233;tariat comme le &#171; quatri&#232;me pouvoir &#187;. [&#8211; Engels, &#233;dition allemande de 1885.]&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Discours du Comit&#233; central &#224; la Ligue communiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Londres, mars 1850&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fr&#232;res !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des deux ann&#233;es r&#233;volutionnaires de 1848-1849, la Ligue fit ses preuves de deux mani&#232;res. Premi&#232;rement, ses membres se sont partout impliqu&#233;s &#233;nergiquement dans le mouvement et se sont tenus aux premiers rangs de la seule classe r&#233;solument r&#233;volutionnaire, le prol&#233;tariat, dans la presse, sur les barricades et sur les champs de bataille. La Ligue a en outre fait ses preuves dans la mesure o&#249; sa compr&#233;hension du mouvement, telle qu'exprim&#233;e dans les circulaires publi&#233;es par les Congr&#232;s et le Comit&#233; central de 1847 et dans le Manifeste du Parti communiste , s'est r&#233;v&#233;l&#233;e la seule correcte, et les attentes exprim&#233;es dans ces documents ont &#233;t&#233; pleinement remplies. Ce message, autrefois propag&#233; en secret par la Ligue, est d&#233;sormais sur toutes les l&#232;vres et pr&#234;ch&#233; ouvertement sur le march&#233;. Mais dans le m&#234;me temps, l'organisation autrefois solide de la Ligue s'est consid&#233;rablement affaiblie. Un grand nombre de membres directement impliqu&#233;s dans le mouvement pensaient que le temps des soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes &#233;tait r&#233;volu et que la seule action publique suffisait. Les diff&#233;rents districts et communes ont laiss&#233; leurs liens avec le Comit&#233; central s'affaiblir et s'endormir progressivement. Ainsi, tandis que le parti d&#233;mocrate, le parti de la petite-bourgeoisie, s'organise de plus en plus en Allemagne, le parti ouvrier a perdu son seul point d'ancrage solide, restant organis&#233; au mieux dans des localit&#233;s individuelles pour des objectifs locaux ; au sein du mouvement g&#233;n&#233;ral, elle est par cons&#233;quent tomb&#233;e sous la domination et la direction compl&#232;tes des d&#233;mocrates petits-bourgeois. Cette situation ne peut pas durer ; l'ind&#233;pendance des travailleurs doit &#234;tre restaur&#233;e. Le Comit&#233; central reconnut cette n&#233;cessit&#233; et envoya donc un &#233;missaire, Joseph Moll, en Allemagne au cours de l'hiver 1848-1849 pour r&#233;organiser la Ligue. La mission de Moll n'a cependant pas produit d'effet durable, en partie parce que les ouvriers allemands de l'&#233;poque n'avaient pas assez d'exp&#233;rience et en partie parce qu'elle a &#233;t&#233; interrompue par l'insurrection de mai dernier. Moll lui-m&#234;me prit les armes, rejoignit l'arm&#233;e du Bade-Palatinat et tomba le 29 juin lors de la bataille de la Murg. La Ligue perdit en lui l'un des membres les plus anciens, les plus actifs et les plus fiables, qui avait particip&#233; &#224; tous les congr&#232;s et comit&#233;s centraux et qui avait auparavant men&#233; une s&#233;rie de missions avec beaucoup de succ&#232;s. Depuis la d&#233;faite des partis r&#233;volutionnaires allemand et fran&#231;ais en juillet 1849, presque tous les membres du Comit&#233; central se sont rassembl&#233;s &#224; Londres : ils ont reconstitu&#233; leurs effectifs avec de nouvelles forces r&#233;volutionnaires et ont entrepris de r&#233;organiser la Ligue avec un z&#232;le renouvel&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;organisation ne peut &#234;tre r&#233;alis&#233;e que par un &#233;missaire, et le Comit&#233; central consid&#232;re qu'il est tr&#232;s important d'envoyer cet &#233;missaire au moment m&#234;me o&#249; une nouvelle r&#233;volution est imminente, c'est-&#224;-dire lorsque le parti ouvrier doit entrer dans la bataille avec toute la force n&#233;cessaire. d'organisation, d'unit&#233; et d'ind&#233;pendance, afin qu'elle ne soit pas exploit&#233;e et prise en charge par la bourgeoisie comme en 1848.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vous avions d&#233;j&#224; dit en 1848, mes fr&#232;res, que la bourgeoisie lib&#233;rale allemande arriverait bient&#244;t au pouvoir et retournerait imm&#233;diatement son pouvoir nouvellement conquis contre les ouvriers. Vous avez vu comment cette pr&#233;vision s'est r&#233;alis&#233;e. C'est en effet la bourgeoisie qui a pris possession de l'autorit&#233; de l'&#201;tat &#224; la suite du mouvement de mars 1848 et a utilis&#233; ce pouvoir pour repousser les ouvriers, ses alli&#233;s dans la lutte, vers leur ancienne position d'oppression. Bien que la bourgeoisie n'ait pu y parvenir qu'en concluant une alliance avec le parti f&#233;odal vaincu en mars et qu'elle ait finalement d&#251; c&#233;der &#224; nouveau le pouvoir &#224; ce parti f&#233;odal absolutiste, elle s'est n&#233;anmoins assur&#233;e des conditions favorables. Compte tenu des difficult&#233;s financi&#232;res du gouvernement, ces conditions garantiraient qu'&#224; long terme le pouvoir retomberait entre ses mains et que tous ses int&#233;r&#234;ts seraient sauvegard&#233;s, s'il &#233;tait possible au mouvement r&#233;volutionnaire d'assumer d&#233;sormais ce qu'on appelle cours pacifique du d&#233;veloppement. Pour garantir son pouvoir, la bourgeoisie n'aurait m&#234;me pas besoin d'attiser la haine en prenant des mesures violentes contre le peuple, puisque toutes ces mesures violentes ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; mises en &#339;uvre par la contre-r&#233;volution f&#233;odale. Mais les &#233;v&#233;nements ne suivront pas ce cours pacifique. Au contraire, la r&#233;volution qui acc&#233;l&#233;rera le cours des &#233;v&#233;nements est imminente, qu'elle soit initi&#233;e par un soul&#232;vement ind&#233;pendant du prol&#233;tariat fran&#231;ais ou par une invasion de la Babel r&#233;volutionnaire par la Sainte-Alliance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le perfide que la bourgeoisie lib&#233;rale allemande a jou&#233; contre le peuple en 1848 sera assum&#233; dans la r&#233;volution &#224; venir par la petite bourgeoisie d&#233;mocratique, qui occupe d&#233;sormais dans l'opposition la m&#234;me position que la bourgeoisie lib&#233;rale d'avant 1848. Ce parti d&#233;mocratique, qui est bien plus dangereux pour les ouvriers que ne l'&#233;taient auparavant les lib&#233;raux, est compos&#233; de trois &#233;l&#233;ments : 1) Les &#233;l&#233;ments les plus progressistes de la grande bourgeoisie, qui poursuivent l'objectif du renversement imm&#233;diat et complet de la f&#233;odalit&#233; et de l'absolutisme. Cette fraction est repr&#233;sent&#233;e par l'ancien Berlin Vereinbarer, les r&#233;sistants aux imp&#244;ts ; 2) Le petit bourgeois constitutionnel-d&#233;mocrate, dont l'objectif principal lors du mouvement pr&#233;c&#233;dent &#233;tait la formation d'un Etat f&#233;d&#233;ral plus ou moins d&#233;mocratique ; c'est pour cela que leurs repr&#233;sentants, la gauche &#224; l'Assembl&#233;e de Francfort et plus tard au Parlement de Stuttgart, ont &#339;uvr&#233;, comme ils l'ont eux-m&#234;mes fait dans la campagne pour la Constitution du Reich ; 3) Les petits-bourgeois r&#233;publicains, dont l'id&#233;al est une r&#233;publique f&#233;d&#233;rale allemande semblable &#224; celle de la Suisse et qui se disent d&#233;sormais &#171; rouges &#187; et &#171; sociaux-d&#233;mocrates &#187; parce qu'ils nourrissent le pieux d&#233;sir d'abolir la pression exerc&#233;e par le grand capital sur le petit capital. , par la grande bourgeoisie sur la petite bourgeoisie. Les repr&#233;sentants de cette fraction &#233;taient les membres des congr&#232;s et comit&#233;s d&#233;mocratiques, les dirigeants des associations d&#233;mocratiques et les r&#233;dacteurs des journaux d&#233;mocratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s leur d&#233;faite, toutes ces fractions se pr&#233;tendent &#171; r&#233;publicaines &#187; ou &#171; rouges &#187;, tout comme aujourd'hui les membres de la petite bourgeoisie r&#233;publicaine en France se disent &#171; socialistes &#187;. L&#224; o&#249;, comme dans le Wurtemberg, en Bavi&#232;re, etc., ils trouvent encore une chance de parvenir &#224; leurs fins par la voie constitutionnelle, ils profitent de l'occasion pour conserver leurs anciennes phrases et prouver par leurs actes qu'ils n'ont pas chang&#233; le moins du monde. En outre, il va sans dire que le changement de nom de ce parti ne modifie en rien ses rapports avec les travailleurs, mais prouve simplement qu'il est d&#233;sormais oblig&#233; de former un front contre la bourgeoisie unie &#224; l'absolutisme et de rechercher le soutien du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti d&#233;mocrate petit-bourgeois en Allemagne est tr&#232;s puissant. Elle n'embrasse pas seulement la grande majorit&#233; de la classe moyenne urbaine, les petits commer&#231;ants industriels et les ma&#238;tres artisans ; il compte aussi parmi ses partisans les paysans et le prol&#233;tariat rural, dans la mesure o&#249; ce dernier n'a pas encore trouv&#233; d'appui parmi le prol&#233;tariat ind&#233;pendant des villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation du parti ouvrier r&#233;volutionnaire avec les d&#233;mocrates petits-bourgeois est la suivante : il coop&#232;re avec eux contre le parti qu'ils visent &#224; renverser ; il s'oppose &#224; eux partout o&#249; ils souhaitent assurer leur propre position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les petits-bourgeois d&#233;mocrates, loin de vouloir transformer la soci&#233;t&#233; enti&#232;re dans l'int&#233;r&#234;t des prol&#233;taires r&#233;volutionnaires, aspirent seulement &#224; un changement des conditions sociales qui rendra la soci&#233;t&#233; existante aussi tol&#233;rable et confortable que possible pour eux. Ils exigent donc avant tout une r&#233;duction des d&#233;penses publiques par une restriction de la bureaucratie et le transfert de la majeure partie de la charge fiscale vers les grands propri&#233;taires fonciers et la bourgeoisie. Ils exigent en outre la suppression de la pression exerc&#233;e par le grand capital sur le petit capital par la cr&#233;ation d'institutions publiques de cr&#233;dit et l'adoption de lois contre l'usure, gr&#226;ce auxquelles il leur serait possible, ainsi qu'aux paysans, de recevoir des avances de l'&#201;tat &#224; des conditions favorables. des capitalistes ; aussi, l'introduction de rapports de propri&#233;t&#233; bourgeoise sur la terre par l'abolition compl&#232;te de la f&#233;odalit&#233;. Pour r&#233;aliser tout cela, ils ont besoin d'une forme de gouvernement d&#233;mocratique, soit constitutionnelle, soit r&#233;publicaine, qui leur donnerait, ainsi qu'&#224; leurs alli&#233;s paysans, la majorit&#233; ; ils ont &#233;galement besoin d'un syst&#232;me d&#233;mocratique de gouvernement local qui leur donne un contr&#244;le direct sur la propri&#233;t&#233; municipale et sur une s&#233;rie de fonctions politiques actuellement aux mains des bureaucrates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La domination du capital et son accumulation rapide doivent &#234;tre encore contrecarr&#233;es, en partie par une r&#233;duction du droit de succession, et en partie par le transfert d'autant d'emplois que possible &#224; l'&#201;tat. En ce qui concerne les ouvriers, une chose est avant tout certaine : ils doivent rester des salari&#233;s comme avant. Cependant, les petits-bourgeois d&#233;mocrates veulent de meilleurs salaires et une meilleure s&#233;curit&#233; pour les travailleurs, et esp&#232;rent y parvenir par une extension de l'emploi public et par des mesures sociales ; en bref, ils esp&#232;rent soudoyer les ouvriers avec une aum&#244;ne plus ou moins d&#233;guis&#233;e et briser leur force r&#233;volutionnaire en rendant temporairement leur situation tol&#233;rable. Les revendications de la d&#233;mocratie petite-bourgeoise r&#233;sum&#233;es ici ne sont pas exprim&#233;es simultan&#233;ment par toutes ses sections et, dans leur totalit&#233;, elles sont l'objectif explicite d'un tr&#232;s petit nombre seulement de ses partisans. Plus certains individus ou fractions de la petite bourgeoisie avanceront, plus ils adopteront explicitement ces revendications, et les rares personnes qui reconnaissent leur propre programme dans ce qui a &#233;t&#233; mentionn&#233; ci-dessus pourraient bien croire qu'elles ont avanc&#233; le maximum qu'on peut exiger de la petite bourgeoisie. la r&#233;volution. Mais ces revendications ne peuvent en aucun cas satisfaire le parti du prol&#233;tariat. Tandis que les petits-bourgeois d&#233;mocrates veulent mettre un terme &#224; la r&#233;volution le plus rapidement possible, en atteignant tout au plus les objectifs d&#233;j&#224; mentionn&#233;s, il est de notre int&#233;r&#234;t et de notre t&#226;che de rendre la r&#233;volution permanente jusqu'&#224; ce que toutes les classes plus ou moins poss&#233;dantes aient &#233;t&#233; chass&#233;es du pouvoir. leurs positions dirigeantes, jusqu'&#224; ce que le prol&#233;tariat ait conquis le pouvoir d'&#201;tat et jusqu'&#224; ce que l'association des prol&#233;taires ait suffisamment progress&#233; &#8211; non seulement dans un pays mais dans tous les pays dirigeants du monde &#8211; pour que cesse la concurrence entre les prol&#233;taires de ces pays et au moins les forces d&#233;cisives de la production sont concentr&#233;es entre les mains des ouvriers. Notre pr&#233;occupation ne peut pas &#234;tre simplement de modifier la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, mais de l'abolir, non d'&#233;touffer les antagonismes de classe mais d'abolir les classes, non d'am&#233;liorer la soci&#233;t&#233; existante mais d'en fonder une nouvelle. Il ne fait aucun doute qu'au cours de la r&#233;volution allemande, les d&#233;mocrates petits-bourgeois acquerront pour le moment une influence pr&#233;dominante. La question est donc de savoir quelle doit &#234;tre l'attitude du prol&#233;tariat, et en particulier de la Ligue, &#224; son &#233;gard :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Tant que perdurent les conditions actuelles dans lesquelles les d&#233;mocrates petits-bourgeois sont &#233;galement opprim&#233;s ;&lt;br class='autobr' /&gt;
2) Dans la lutte r&#233;volutionnaire &#224; venir, qui les mettra dans une position dominante ;&lt;br class='autobr' /&gt;
3) Apr&#232;s cette lutte, pendant la p&#233;riode de pr&#233;dominance petite-bourgeoise sur les classes renvers&#233;es et sur le prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. En ce moment, alors que les petits-bourgeois d&#233;mocrates sont partout opprim&#233;s, ils pr&#234;chent au prol&#233;tariat l'unit&#233; g&#233;n&#233;rale et la r&#233;conciliation ; ils tendent la main de l'amiti&#233; et cherchent &#224; fonder un grand parti d'opposition qui embrasserait toutes les nuances de l'opinion d&#233;mocratique ; c'est-&#224;-dire qu'ils cherchent &#224; pi&#233;ger les ouvriers dans une organisation de parti dans laquelle pr&#233;valent des expressions sociales-d&#233;mocrates g&#233;n&#233;rales tandis que leurs int&#233;r&#234;ts particuliers sont cach&#233;s derri&#232;re eux et dans laquelle, dans le souci de pr&#233;server la paix, les revendications sp&#233;cifiques du prol&#233;tariat ne peuvent pas &#234;tre satisfaites. &#234;tre pr&#233;sent&#233;e. Une telle unit&#233; serait &#224; leur seul avantage et au d&#233;savantage total du prol&#233;tariat. Le prol&#233;tariat perdrait toute sa position ind&#233;pendante durement acquise et serait r&#233;duit une fois de plus &#224; un simple appendice de la d&#233;mocratie bourgeoise officielle. Il faut donc r&#233;sister de la mani&#232;re la plus d&#233;cisive &#224; cette unit&#233;. Au lieu de s'abaisser au rang d'un ch&#339;ur applaudissant, les ouvriers, et surtout la Ligue, doivent &#339;uvrer &#224; la cr&#233;ation d'une organisation ind&#233;pendante du parti ouvrier, &#224; la fois secr&#232;te et ouverte, et aux c&#244;t&#233;s des d&#233;mocrates officiels et de la Ligue. doit viser &#224; faire de chacune de ses communes un centre et un noyau d'associations ouvri&#232;res dans lequel la position et les int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat peuvent &#234;tre discut&#233;s sans influence bourgeoise. Les d&#233;mocrates de Breslau, qui m&#232;nent une campagne furieuse dans leur organe, la Neue Oder Zeitung, d&#233;montrent &#224; quel point les d&#233;mocrates bourgeois prennent au s&#233;rieux une alliance dans laquelle le prol&#233;tariat aurait un pouvoir et des droits &#233;gaux., contre les travailleurs organis&#233;s de mani&#232;re ind&#233;pendante, qu'ils appellent &#171; socialistes &#187;. Dans le cas d'une lutte contre un ennemi commun, une alliance sp&#233;ciale n'est pas n&#233;cessaire. D&#232;s qu'il faudra combattre directement un tel ennemi, les int&#233;r&#234;ts des deux parties co&#239;ncideront pour un moment et une association d'opportunit&#233;s momentan&#233;es surgira spontan&#233;ment dans le futur, comme cela s'est produit dans le pass&#233;. Il va sans dire que dans les conflits sanglants &#224; venir, comme dans tous les autres, ce seront les travailleurs, avec leur courage, leur d&#233;termination et leur abn&#233;gation, qui seront les principaux responsables de la victoire. Comme par le pass&#233;, ainsi dans la lutte &#224; venir &#233;galement, la petite bourgeoisie, en g&#233;n&#233;ral, h&#233;sitera le plus longtemps possible et restera craintive, ind&#233;cise et inactive ; mais lorsque la victoire sera certaine, il la revendiquera et appellera les ouvriers &#224; se comporter de mani&#232;re ordonn&#233;e, &#224; retourner au travail et &#224; pr&#233;venir les soi-disant exc&#232;s, et il exclura le prol&#233;tariat des fruits de la victoire. Il n'est pas au pouvoir des ouvriers d'emp&#234;cher les d&#233;mocrates petits-bourgeois de le faire ; mais il est en leur pouvoir de rendre aussi difficile que possible &#224; la petite bourgeoisie l'usage de son pouvoir contre le prol&#233;tariat arm&#233;, et de lui dicter des conditions telles que la domination des d&#233;mocrates bourgeois, d&#232;s le d&#233;but, portera en elle cela portera les germes de sa propre destruction, et son d&#233;placement ult&#233;rieur par le prol&#233;tariat sera consid&#233;rablement facilit&#233;. Surtout, pendant et imm&#233;diatement apr&#232;s la lutte, les ouvriers doivent, dans la mesure du possible, s'opposer aux tentatives de pacification bourgeoises et contraindre les d&#233;mocrates &#224; mettre &#224; ex&#233;cution leurs phrases terroristes. Ils doivent veiller &#224; ce que l'enthousiasme r&#233;volutionnaire imm&#233;diat ne soit pas soudainement r&#233;prim&#233; apr&#232;s la victoire. Au contraire, il faut la maintenir le plus longtemps possible. Loin de s'opposer aux soi-disant exc&#232;s &#8211; cas de vengeance populaire contre des individus d&#233;test&#233;s ou contre des b&#226;timents publics auxquels sont associ&#233;s des souvenirs haineux &#8211; le parti ouvrier doit non seulement tol&#233;rer ces actions mais doit m&#234;me leur donner une direction. Pendant et apr&#232;s la lutte, les ouvriers doivent &#224; chaque occasion pr&#233;senter leurs propres revendications contre celles des d&#233;mocrates bourgeois. Ils doivent exiger des garanties pour les travailleurs d&#232;s que la bourgeoisie d&#233;mocratique entreprendra de prendre le pouvoir. Ils doivent obtenir ces garanties par la force si n&#233;cessaire, et g&#233;n&#233;ralement s'assurer que les nouveaux dirigeants s'engagent &#224; faire toutes les concessions et promesses possibles &#8211; le moyen le plus s&#251;r de les compromettre. Ils doivent contr&#244;ler par tous les moyens et dans la mesure du possible l'euphorie victorieuse et l'enthousiasme pour la nouvelle situation qui suivent chaque bataille de rue r&#233;ussie, par une analyse froide et froide de la situation et par une m&#233;fiance non dissimul&#233;e &#224; l'&#233;gard du nouveau gouvernement. Aux c&#244;t&#233;s des nouveaux gouvernements officiels, ils doivent simultan&#233;ment &#233;tablir leurs propres gouvernements ouvriers r&#233;volutionnaires,soit sous la forme de comit&#233;s et de conseils ex&#233;cutifs locaux, soit par l'interm&#233;diaire de clubs ou de comit&#233;s ouvriers, de sorte que les gouvernements d&#233;mocratiques bourgeois non seulement perdent imm&#233;diatement le soutien des ouvriers, mais se retrouvent d&#232;s le d&#233;but surveill&#233;s et menac&#233;s par les autorit&#233;s derri&#232;re lesquelles se tiennent les travailleurs. toute la masse des ouvriers. En un mot, d&#232;s le moment de la victoire, la suspicion des ouvriers doit se porter non plus contre le parti r&#233;actionnaire vaincu, mais contre leur ancien alli&#233;, contre le parti qui entend exploiter pour lui-m&#234;me la victoire commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Pour pouvoir s'opposer avec force et menace &#224; ce parti, dont la trahison des travailleurs commencera d&#232;s la premi&#232;re heure de la victoire, les travailleurs doivent &#234;tre arm&#233;s et organis&#233;s. Il faut armer imm&#233;diatement tout le prol&#233;tariat de mousquets, de fusils, de canons et de munitions, et s'opposer &#224; la r&#233;surgence de la milice citoyenne &#224; l'ancienne, dirig&#233;e contre les ouvriers. L&#224; o&#249; la formation de cette milice ne peut &#234;tre emp&#234;ch&#233;e, les ouvriers doivent essayer de s'organiser de mani&#232;re ind&#233;pendante en tant que garde prol&#233;tarienne, avec des dirigeants &#233;lus et avec leur propre &#233;tat-major &#233;lu ; ils doivent essayer de se placer non sous les ordres de l'autorit&#233; de l'Etat mais sous les ordres des conseils locaux r&#233;volutionnaires constitu&#233;s par les ouvriers. L&#224; o&#249; les ouvriers sont employ&#233;s par l'Etat, ils doivent s'armer et s'organiser en corps sp&#233;ciaux avec des dirigeants &#233;lus, ou en tant que partie de la garde prol&#233;tarienne. Sous aucun pr&#233;texte, les armes et les munitions ne doivent &#234;tre restitu&#233;es ; toute tentative de d&#233;sarmer les travailleurs doit &#234;tre d&#233;jou&#233;e, par la force si n&#233;cessaire. La destruction de l'influence des d&#233;mocrates bourgeois sur les ouvriers et l'imposition de conditions qui compromettent le r&#232;gne de la d&#233;mocratie bourgeoise, qui est pour le moment in&#233;vitable, et le rendent aussi difficile que possible - tels sont les principaux points sur lesquels le prol&#233;tariat et c'est pourquoi la Ligue doit garder &#224; l'esprit pendant et apr&#232;s le soul&#232;vement prochain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. D&#232;s que les nouveaux gouvernements seront &#233;tablis, leur lutte contre les travailleurs commencera. Pour que les ouvriers puissent s'opposer par la force aux petits-bourgeois d&#233;mocrates, il est avant tout essentiel qu'ils soient organis&#233;s de mani&#232;re ind&#233;pendante et centralis&#233;s dans des clubs. D&#232;s que possible apr&#232;s le renversement des gouvernements actuels, le Comit&#233; central se rendra en Allemagne et convoquera imm&#233;diatement un congr&#232;s, lui soumettant les propositions n&#233;cessaires pour la centralisation des clubs ouvriers sous une direction &#233;tablie au centre du mouvement. op&#233;rations. L'organisation rapide de liaisons, au moins provinciales, entre les clubs ouvriers est une des conditions essentielles du renforcement et du d&#233;veloppement du parti ouvrier ; le r&#233;sultat imm&#233;diat du renversement des gouvernements existants sera l'&#233;lection d'un organe repr&#233;sentatif national. Ici, le prol&#233;tariat doit veiller : 1) &#224; ce que, par des pratiques agressives, les autorit&#233;s locales et les commissaires du gouvernement n'excluent, sous aucun pr&#233;texte que ce soit, une quelconque partie des travailleurs ; 2) que des candidats ouvriers sont nomm&#233;s partout en opposition aux candidats d&#233;mocrates bourgeois. Dans la mesure du possible, ils devraient &#234;tre membres de la Ligue et leur &#233;lection devrait se faire par tous les moyens possibles. M&#234;me l&#224; o&#249; il n'y a aucune chance d'&#234;tre &#233;lus, les travailleurs doivent pr&#233;senter leurs propres candidats pour pr&#233;server leur ind&#233;pendance, &#233;valuer leur propre force et porter leur position r&#233;volutionnaire et le point de vue de leur parti &#224; l'attention du public. Ils ne doivent pas se laisser &#233;garer par les phrases creuses des d&#233;mocrates, qui affirmeront que les candidats ouvriers diviseront le parti d&#233;mocrate et offriront aux forces de r&#233;action une chance de victoire. Tous ces discours signifient, en derni&#232;re analyse, que le prol&#233;tariat doit &#234;tre escroqu&#233;. Les progr&#232;s que fera le parti prol&#233;tarien en agissant ainsi de mani&#232;re ind&#233;pendante sont infiniment plus importants que les inconv&#233;nients r&#233;sultant de la pr&#233;sence de quelques r&#233;actionnaires dans le corps repr&#233;sentatif. Si les forces de la d&#233;mocratie entreprennent d&#232;s le d&#233;but une action terroriste d&#233;cisive contre la r&#233;action, l'influence r&#233;actionnaire dans les &#233;lections sera d&#233;j&#224; d&#233;truite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier point sur lequel les d&#233;mocrates bourgeois entreront en conflit avec les ouvriers sera l'abolition de la f&#233;odalit&#233;, car lors de la premi&#232;re r&#233;volution fran&#231;aise, la petite bourgeoisie voudra donner les terres f&#233;odales aux paysans comme propri&#233;t&#233; gratuite ; c'est-&#224;-dire qu'ils tenteront de perp&#233;tuer l'existence du prol&#233;tariat rural et de former une classe paysanne petite-bourgeoise qui sera soumise au m&#234;me cycle d'appauvrissement et d'endettement qui afflige encore le paysan fran&#231;ais. Les ouvriers doivent s'opposer &#224; ce projet &#224; la fois dans l'int&#233;r&#234;t du prol&#233;tariat rural et dans leur propre int&#233;r&#234;t. Ils doivent exiger que les propri&#233;t&#233;s f&#233;odales confisqu&#233;es restent propri&#233;t&#233; de l'&#201;tat et soient utilis&#233;es pour des colonies ouvri&#232;res, cultiv&#233;es collectivement par le prol&#233;tariat rural avec tous les avantages de la grande agriculture et o&#249; le principe de la propri&#233;t&#233; commune trouvera imm&#233;diatement une base solide au sein du groupe. du syst&#232;me fragile des relations de propri&#233;t&#233; bourgeoises. De m&#234;me que les d&#233;mocrates s'allient aux paysans, les ouvriers doivent s'allier au prol&#233;tariat rural.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit les d&#233;mocrates travailleront directement &#224; une r&#233;publique f&#233;d&#233;r&#233;e, soit du moins, s'ils ne peuvent &#233;viter la r&#233;publique une et indivisible, ils tenteront de paralyser le gouvernement central en accordant aux communes et aux provinces la plus grande autonomie et ind&#233;pendance possible. En opposition &#224; ce projet, les ouvriers doivent lutter non seulement pour une r&#233;publique allemande une et indivisible, mais aussi, au sein de cette r&#233;publique, pour une centralisation la plus d&#233;cisive du pouvoir entre les mains du pouvoir d'Etat. Ils ne doivent pas se laisser &#233;garer par des discours d&#233;mocratiques vides de sens sur la libert&#233; des communes, l'autonomie, etc. Dans un pays comme l'Allemagne, o&#249; tant de vestiges du Moyen &#194;ge doivent encore &#234;tre abolis, o&#249; tant de choses locales et Il faut briser l'obstination provinciale, on ne peut en aucun cas tol&#233;rer que chaque village, chaque ville et chaque province oppose de nouveaux obstacles &#224; l'activit&#233; r&#233;volutionnaire, qui ne peut se d&#233;velopper avec toute son efficacit&#233; qu'&#224; partir d'un point central. Une reprise de la situation actuelle, dans laquelle les Allemands doivent mener une lutte s&#233;par&#233;e dans chaque ville et province pour obtenir le m&#234;me degr&#233; de progr&#232;s, ne peut pas non plus &#234;tre tol&#233;r&#233;e. Surtout, on ne peut pas permettre &#224; un soi-disant syst&#232;me libre de gouvernement local de perp&#233;tuer une forme de propri&#233;t&#233; qui est plus arri&#233;r&#233;e que la propri&#233;t&#233; priv&#233;e moderne et qui se transforme partout et in&#233;vitablement en propri&#233;t&#233; priv&#233;e ; &#224; savoir la propri&#233;t&#233; communale, avec les conflits qui en r&#233;sultent entre les communaut&#233;s pauvres et riches. On ne peut pas non plus permettre &#224; ce soi-disant syst&#232;me libre de gouvernement local de perp&#233;tuer, &#224; c&#244;t&#233; du droit civil de l'&#201;tat, l'existence d'un droit civil communal avec ses pratiques acerbes dirig&#233;es contre les travailleurs. Comme en France en 1793, la t&#226;che du parti v&#233;ritablement r&#233;volutionnaire en Allemagne est de r&#233;aliser la centralisation la plus stricte. [Il faut rappeler aujourd'hui que ce passage repose sur un malentendu. A cette &#233;poque &#8211; gr&#226;ce aux falsificateurs bonapartistes et lib&#233;raux de l'histoire &#8211; il &#233;tait consid&#233;r&#233; comme acquis que l'appareil administratif centralis&#233; fran&#231;ais avait &#233;t&#233; introduit par la Grande R&#233;volution et surtout qu'il avait &#233;t&#233; utilis&#233; par la Convention comme une arme indispensable et d&#233;cisive. pour vaincre la r&#233;action royaliste et f&#233;d&#233;raliste et l'ennemi ext&#233;rieur. Mais on sait aujourd'hui que, tout au long de la r&#233;volution jusqu'au XVIII brumaire, toute l'administration des d&#233;partements, des arrondissements et des communesse composait d'autorit&#233;s &#233;lues par les constituants respectifs eux-m&#234;mes, et que ces autorit&#233;s agissaient en toute libert&#233; dans le cadre des lois g&#233;n&#233;rales de l'&#201;tat ; que pr&#233;cis&#233;ment ce gouvernement autonome provincial et local, semblable &#224; celui am&#233;ricain, est devenu le levier le plus puissant de la r&#233;volution et &#224; tel point que Napol&#233;on, imm&#233;diatement apr&#232;s son coup d'&#201;tat du XVIII brumaire, s'est empress&#233; de le remplacer par le une administration pr&#233;fectorale encore existante, qui fut donc d&#232;s le d&#233;but un pur instrument de r&#233;action. Mais pas plus que l'autonomie locale et provinciale n'est en contradiction avec la centralisation politique nationale, elle n'est n&#233;cessairement li&#233;e &#224; cet &#233;go&#239;sme cantonal ou communal born&#233; qui nous para&#238;t si r&#233;pugnant en Suisse et que tous les pays d'Allemagne du Sud En 1849, les r&#233;publicains f&#233;d&#233;raux voulaient &#233;tablir le pouvoir en Allemagne. &#8211; Note d'Engels sur l'&#233;dition de 1885.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu comment la prochaine pouss&#233;e am&#232;nera les d&#233;mocrates au pouvoir et comment ils seront contraints de proposer des mesures plus ou moins socialistes. on demandera quelles mesures les ouvriers doivent proposer en r&#233;ponse. Au d&#233;but, bien s&#251;r, les ouvriers ne peuvent proposer aucune mesure directement communiste. Mais les actions suivantes sont possibles :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Ils peuvent forcer les d&#233;mocrates &#224; s'introduire dans autant de domaines que possible de l'ordre social existant, afin de perturber son fonctionnement r&#233;gulier et de faire en sorte que les d&#233;mocrates petits-bourgeois se compromettent ; en outre, les travailleurs peuvent imposer la concentration du plus grand nombre possible de forces productives &#8211; moyens de transport, usines, chemins de fer, etc. &#8211; entre les mains de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Ils doivent pousser les propositions des d&#233;mocrates jusqu'&#224; leur extr&#234;me logique (les d&#233;mocrates agiront de toute fa&#231;on de mani&#232;re r&#233;formiste et non r&#233;volutionnaire) et transformer ces propositions en attaques directes contre la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Si, par exemple, la petite bourgeoisie propose l'achat des chemins de fer et des usines, les ouvriers doivent exiger que ces chemins de fer et ces usines soient simplement confisqu&#233;s par l'&#201;tat, sans compensation, comme propri&#233;t&#233; des r&#233;actionnaires. Si les d&#233;mocrates proposent un imp&#244;t proportionnel, alors les travailleurs doivent exiger un imp&#244;t progressif ; si les d&#233;mocrates eux-m&#234;mes proposent un imp&#244;t progressif mod&#233;r&#233;, alors les travailleurs doivent insister sur un imp&#244;t dont les taux augmentent si fortement qu'il ruine le grand capital ; si les d&#233;mocrates exigent la r&#233;gulation de la dette de l'&#201;tat, alors les travailleurs doivent exiger la faillite nationale. Les revendications des travailleurs devront donc &#234;tre ajust&#233;es en fonction des mesures et des concessions des d&#233;mocrates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que les ouvriers allemands ne puissent pas acc&#233;der au pouvoir et r&#233;aliser leurs int&#233;r&#234;ts de classe sans passer par un d&#233;veloppement r&#233;volutionnaire prolong&#233;, ils peuvent cette fois au moins &#234;tre s&#251;rs que le premier acte du drame r&#233;volutionnaire qui approche co&#239;ncidera avec la victoire directe de leur propre pays. classe en France et sera ainsi acc&#233;l&#233;r&#233;e. Mais ce sont eux qui doivent contribuer le plus &#224; leur victoire finale, en s'informant de leurs propres int&#233;r&#234;ts de classe, en prenant le plus t&#244;t possible leur position politique ind&#233;pendante, en ne se laissant pas induire en erreur par les phrases hypocrites de la petite bourgeoisie d&#233;mocratique et en les faisant douter. pendant un instant la n&#233;cessit&#233; d'un parti du prol&#233;tariat organis&#233; de mani&#232;re ind&#233;pendante. Leur cri de guerre doit &#234;tre : La R&#233;volution Permanente.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Discours du Comit&#233; central &#224; la Ligue communiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;juin 1850&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fr&#232;res !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans notre derni&#232;re circulaire, remise par l'&#233;missaire de la Ligue, nous avons discut&#233; de la position du parti ouvrier et, en particulier, de la Ligue, tant &#224; l'heure actuelle qu'en cas de r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectif principal de cette lettre est de pr&#233;senter un rapport sur l'&#233;tat de la Ligue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant un certain temps, &#224; la suite des d&#233;faites subies par le parti r&#233;volutionnaire l'&#233;t&#233; dernier, l'organisation de la Ligue s'est presque compl&#232;tement d&#233;sint&#233;gr&#233;e. Les membres les plus actifs de la Ligue impliqu&#233;s dans les diff&#233;rents mouvements sont dispers&#233;s, les contacts sont rompus et les adresses ne peuvent plus &#234;tre utilis&#233;es ; &#224; cause de cela et &#224; cause du danger d'ouverture des lettres, la correspondance devint temporairement impossible. Le Comit&#233; central a donc &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; une inactivit&#233; compl&#232;te jusque vers la fin de l'ann&#233;e derni&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mesure que les s&#233;quelles imm&#233;diates de nos d&#233;faites s'estompaient, il devint &#233;vident que le parti r&#233;volutionnaire avait besoin d'une organisation secr&#232;te forte dans toute l'Allemagne. La n&#233;cessit&#233; de cette organisation, qui conduisit le Comit&#233; central &#224; d&#233;cider d'envoyer un &#233;missaire en Allemagne et en Suisse, conduisit &#233;galement la commune de Cologne &#224; tenter d'organiser la Ligue en Allemagne m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but de l'ann&#233;e, plusieurs r&#233;fugi&#233;s plus ou moins connus des diff&#233;rents mouvements form&#232;rent en Suisse une organisation qui entendait renverser les gouvernements au moment opportun et tenir les hommes pr&#234;ts &#224; prendre la direction du mouvement et m&#234;me &#224; le gouvernement lui-m&#234;me. Cette association ne poss&#233;dait aucun caract&#232;re de parti particulier ; les &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;roclites qui le composaient rendaient cela impossible. Les membres &#233;taient des personnes de tous les groupes du mouvement, depuis les communistes r&#233;solus et m&#234;me les anciens membres de la Ligue jusqu'aux d&#233;mocrates petits-bourgeois les plus timides et aux anciens membres du gouvernement du Palatinat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux des carri&#233;ristes du Bade-Palatinat et des personnalit&#233;s de moindre ambition, si nombreux en Suisse &#224; cette &#233;poque, cette association repr&#233;sentait pour eux une occasion id&#233;ale de progresser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les instructions que cette association a envoy&#233;es &#224; ses agents &#8212; et que le Comit&#233; central a en sa possession &#8212; donnent tout aussi peu de raisons de se fier. L'absence d'un point de vue pr&#233;cis du parti et la tentative de rassembler tous les &#233;l&#233;ments d'opposition disponibles dans une association simul&#233;e ne sont que mal masqu&#233;es par une masse de questions d&#233;taill&#233;es concernant la situation industrielle, agricole, politique et militaire de chaque localit&#233;. Num&#233;riquement aussi, l'association &#233;tait extr&#234;mement faible ; d'apr&#232;s la liste compl&#232;te des membres que nous poss&#233;dons, la soci&#233;t&#233; enti&#232;re en Suisse comptait, au fa&#238;te de sa force, une trentaine de membres &#224; peine. Il est significatif que les travailleurs soient &#224; peine repr&#233;sent&#233;s parmi les membres. D&#232;s le d&#233;but, c'&#233;tait une arm&#233;e d'officiers et de sous-officiers sans aucun soldat. Parmi ses membres figurent A. Fries et Greiner du Palatinat, Korner d'Elberfeld, Sigel, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont envoy&#233; deux agents en Allemagne. Le premier agent, Bruhn, membre de la Ligue, r&#233;ussit, par de faux semblants, &#224; persuader certains membres de la Ligue et certaines communes d'adh&#233;rer pour le moment &#224; la nouvelle association, car ils croyaient qu'il s'agissait de la Ligue ressuscit&#233;e. Tout en rendant compte de la Ligue au Comit&#233; central suisse &#224; Zurich, il nous envoyait simultan&#233;ment des rapports sur l'association suisse. Il ne peut pas se contenter de son r&#244;le d'informateur, car alors qu'il correspondait encore avec nous, il a &#233;crit de pures calomnies aux habitants de Francfort, gagn&#233;s &#224; l'association suisse, et il leur a ordonn&#233; de ne conclure aucun accord. aucun contact avec Londres. Pour cela, il fut imm&#233;diatement expuls&#233; de la Ligue. Les affaires de Francfort furent r&#233;gl&#233;es par un &#233;missaire de la Ligue. On peut ajouter que les activit&#233;s de Bruhn au nom du Comit&#233; central suisse rest&#232;rent infructueuses. Le deuxi&#232;me agent, l'&#233;tudiant Schurz de Bonn, n'obtint aucun r&#233;sultat car, comme il l'&#233;crivait &#224; Zurich, il constatait que tous les gens utiles &#233;taient d&#233;j&#224; entre les mains de la Ligue. Il a ensuite quitt&#233; brutalement l'Allemagne et tra&#238;ne d&#233;sormais &#224; Bruxelles et &#224; Paris, o&#249; il est surveill&#233; par la Ligue. Le Comit&#233; central ne consid&#232;re pas cette nouvelle association comme un danger, d'autant plus qu'un membre tout &#224; fait fiable de la Ligue fait partie du comit&#233;, avec pour instruction d'observer et de rendre compte des actions et des projets de ces personnes, dans la mesure o&#249; ils op&#232;rent contre le Ligue. Par ailleurs, nous avons envoy&#233; un &#233;missaire en Suisse afin de recruter les personnes qui seront utiles &#224; la Ligue, avec l'aide dudit membre de la Ligue, et afin d'organiser la Ligue en Suisse en g&#233;n&#233;ral. Ces informations sont bas&#233;es sur des documents enti&#232;rement authentiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre tentative de m&#234;me nature avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; faite auparavant par Struve, Sigel et d'autres, au moment o&#249; ils unissaient leurs forces &#224; Gen&#232;ve. Ces gens n'eurent aucun scrupule &#224; affirmer sans ambages que l'association qu'ils tentaient de fonder &#233;tait la Ligue, ni &#224; utiliser les noms des membres de la Ligue pr&#233;cis&#233;ment &#224; cette fin. Bien s&#251;r, ils n'ont tromp&#233; personne avec ce mensonge. Leur tentative fut si infructueuse &#224; tous &#233;gards que les quelques membres de cette association avort&#233;e rest&#233;s en Suisse durent finalement adh&#233;rer &#224; l'organisation mentionn&#233;e pr&#233;c&#233;demment. Mais plus cette coterie devenait impuissante, plus elle se vantait de titres pr&#233;tentieux comme &#171; Comit&#233; central de la d&#233;mocratie europ&#233;enne &#187;, etc. Struve, avec quelques autres grands hommes d&#233;&#231;us, a poursuivi ces tentatives ici &#224; Londres. Des manifestes et des appels &#224; adh&#233;rer au &#171; Bureau central des r&#233;fugi&#233;s allemands &#187; et au &#171; Comit&#233; central de la d&#233;mocratie europ&#233;enne &#187; ont &#233;t&#233; envoy&#233;s dans toutes les r&#233;gions d'Allemagne, mais cette fois encore sans le moindre succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contacts que cette coterie pr&#233;tend avoir nou&#233;s avec des r&#233;volutionnaires fran&#231;ais et autres non-allemands n'existent pas. Toute leur activit&#233; se limite &#224; quelques petites intrigues parmi les r&#233;fugi&#233;s allemands ici &#224; Londres, qui n'affectent pas directement la Soci&#233;t&#233; des Nations et qui sont inoffensives et faciles &#224; surveiller. Toutes ces tentatives ont soit le m&#234;me objectif que la Ligue, &#224; savoir l'organisation r&#233;volutionnaire du parti ouvrier, auquel cas elles sapent la centralisation et la force du parti en le fragmentant et ont donc un caract&#232;re s&#233;paratiste r&#233;solument nuisible, soit sinon, ils ne peuvent servir qu'&#224; utiliser le parti ouvrier &#224; des fins qui lui sont &#233;trang&#232;res ou carr&#233;ment hostiles. Dans certaines circonstances, le parti ouvrier peut utiliser avec profit d'autres partis et groupes pour ses propres objectifs, mais il ne doit se subordonner &#224; aucun autre parti. Ceux qui &#233;taient au gouvernement lors du dernier mouvement et qui ont utilis&#233; leur position uniquement pour trahir le mouvement et &#233;craser le parti ouvrier s'il tentait d'agir de mani&#232;re ind&#233;pendante doivent &#224; tout prix &#234;tre tenus &#224; distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un rapport sur l'&#233;tat de la Ligue :&lt;br class='autobr' /&gt;
je. Belgique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation de la Ligue parmi les ouvriers belges, telle qu'elle existait en 1846 et 1847, a naturellement pris fin, puisque les principaux membres ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s en 1848 et condamn&#233;s &#224; mort, leur peine &#233;tant commu&#233;e en r&#233;clusion &#224; perp&#233;tuit&#233; avec travaux forc&#233;s. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, la Ligue en Belgique a perdu de sa force depuis la r&#233;volution de f&#233;vrier et depuis que la plupart des membres de l'Association des travailleurs allemands ont &#233;t&#233; chass&#233;s de Bruxelles. Les mesures polici&#232;res mises en place ont emp&#234;ch&#233; sa r&#233;organisation. N&#233;anmoins, une commune bruxelloise a pers&#233;v&#233;r&#233; jusqu'au bout ; il existe encore aujourd'hui et fonctionne au mieux de ses capacit&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
ii. Allemagne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette circulaire, le Comit&#233; central avait l'intention de pr&#233;senter un rapport sp&#233;cial sur la situation de la Soci&#233;t&#233; des Nations en Allemagne. Cependant, cette information ne peut pas &#234;tre faite &#224; l'heure actuelle, car la police prussienne enqu&#234;te actuellement sur un vaste r&#233;seau de contacts au sein du parti r&#233;volutionnaire. Cette circulaire, qui arrivera en toute s&#233;curit&#233; en Allemagne mais qui, bien entendu, pourra tomber ici et l&#224; entre les mains de la police lors de sa diffusion en Allemagne, doit donc &#234;tre r&#233;dig&#233;e de mani&#232;re &#224; ce que son contenu ne fournisse pas &#224; ces derni&#232;res des armes qui pourraient &#234;tre utilis&#233;es contre la Ligue. Le Comit&#233; central se bornera donc, pour l'heure, aux remarques suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Allemagne, la ligue a ses principaux centres &#224; Cologne, Francfort-sur-le-Main, Hanau, Mayence, Wiesbaden, Hambourg, Schwerin, Berlin, Breslau, Liegnitz, Glogau, Leipzig, Nuremberg, Munich, Bamberg, Wurzburg, Stuttgart et Baden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les villes suivantes ont &#233;t&#233; choisies comme districts centraux : Hambourg pour le Schleswig-Holstein ; Schwerin pour le Mecklembourg ; Breslau pour la Sil&#233;sie ; Leipzig pour la Saxe et Berlin ; Nuremberg pour la Bavi&#232;re, Cologne pour la Rh&#233;nanie et la Westphalie. Les communes de G&#246;ttingen, Stuttgart et Bruxelles resteront pour l'instant en contact direct avec le Comit&#233; central, jusqu'&#224; ce qu'elles soient parvenues &#224; &#233;largir leur influence dans la mesure n&#233;cessaire pour former de nouveaux districts centraux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;cision ne sera prise sur la position de la Ligue &#224; Bade qu'apr&#232;s r&#233;ception du rapport de l'&#233;missaire envoy&#233; l&#224;-bas et en Suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partout o&#249; existent des associations de paysans et d'ouvriers agricoles, comme dans le Schleswig-Holstein et le Mecklembourg, les membres de la Ligue ont r&#233;ussi &#224; exercer une influence directe sur elles et, dans certains cas, &#224; en obtenir un contr&#244;le total. Pour la plupart, les associations d'ouvriers et de travailleurs agricoles de Saxe, de Franconie, de Hesse et de Nassau sont &#233;galement sous la direction de la Ligue. Les membres les plus influents de la Fraternit&#233; ouvri&#232;re appartiennent &#233;galement &#224; la Ligue. Le Comit&#233; central veut faire remarquer &#224; toutes les communes et aux membres de la Ligue qu'il est de la plus haute importance de conqu&#233;rir partout une influence dans les associations ouvri&#232;res, sportives, paysannes et agricoles, etc. Il demande aux districts centraux et aux communes correspondant directement au Comit&#233; central de faire un rapport sp&#233;cial dans leurs lettres ult&#233;rieures sur ce qui a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; dans ce domaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;missaire en Allemagne, qui a re&#231;u un vote d'&#233;loge du Comit&#233; central pour son activit&#233;, n'a recrut&#233; partout dans la Ligue que les personnes les plus s&#251;res et a laiss&#233; l'expansion de la Ligue &#224; leurs connaissances locales les plus comp&#233;tentes. La possibilit&#233; de recruter des r&#233;volutionnaires convaincus d&#233;pendra de la situation locale. L&#224; o&#249; cela n'est pas possible, une deuxi&#232;me classe de membres de la Ligue doit &#234;tre cr&#233;&#233;e pour ceux qui sont fiables et qui font des r&#233;volutionnaires utiles mais qui ne comprennent pas encore toutes les implications communistes du mouvement actuel. Cette seconde classe, aupr&#232;s de laquelle l'association doit &#234;tre repr&#233;sent&#233;e comme une simple affaire locale ou r&#233;gionale, doit rester sous la direction continue des membres et des comit&#233;s actuels de la Ligue. Gr&#226;ce &#224; ces nouveaux contacts, l'influence de la Ligue sur les associations paysannes et sportives en particulier peut &#234;tre tr&#232;s fermement organis&#233;e. Les arrangements d&#233;taill&#233;s sont laiss&#233;s aux districts centraux ; le Comit&#233; central esp&#232;re &#233;galement recevoir le plus t&#244;t possible leurs rapports sur ces questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une commune a propos&#233; au Comit&#233; central de convoquer un congr&#232;s de la Ligue, en allemand m&#234;me. Les communes et les districts comprendront certainement que, dans les circonstances actuelles, m&#234;me les congr&#232;s r&#233;gionaux des districts centraux ne sont pas partout souhaitables et qu'un congr&#232;s g&#233;n&#233;ral de la Ligue est actuellement purement impossible. Toutefois, le Comit&#233; central convoquera un congr&#232;s de la Ligue communiste dans un lieu appropri&#233; d&#232;s que les circonstances le permettront. La Rh&#233;nanie et la Westphalie prussiennes ont r&#233;cemment re&#231;u la visite d'un &#233;missaire du district central de Cologne. Le rapport sur le r&#233;sultat de ce voyage n'est pas encore parvenu &#224; Cologne. Nous demandons &#224; tous les districts centraux d'envoyer des &#233;missaires similaires dans leurs r&#233;gions et de rendre compte de leurs succ&#232;s dans les plus brefs d&#233;lais. Signalons enfin qu'au Schleswig-Holstein, des contacts ont &#233;t&#233; &#233;tablis avec l'arm&#233;e : nous attendons toujours le rapport plus d&#233;taill&#233; sur l'influence que la Ligue peut esp&#233;rer y gagner.&lt;br class='autobr' /&gt;
iii. Suisse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport de l'&#233;missaire est toujours attendu. il ne sera donc pas possible de fournir des informations plus pr&#233;cises avant la prochaine circulaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
iv. France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contacts avec les ouvriers allemands de Besan&#231;on et d'autres localit&#233;s du Jura seront r&#233;tablis depuis la Suisse. A Paris Ewerbeck, le Ligueur qui &#233;tait jusqu'&#224; pr&#233;sent &#224; la t&#234;te de la commune, a annonc&#233; sa d&#233;mission de la Ligue, car il consid&#232;re que ses activit&#233;s litt&#233;raires sont plus importantes. Les contacts sont donc momentan&#233;ment interrompus et doivent &#234;tre repris avec une prudence particuli&#232;re, car les Parisiens ont enr&#244;l&#233; un grand nombre de personnes absolument inaptes &#224; la Ligue et qui y &#233;taient m&#234;me directement oppos&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
c.Angleterre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le district de Londres est le plus fort de toute la Ligue. Elle a acquis un cr&#233;dit particulier en couvrant &#224; elle seule les d&#233;penses de la Ligue pendant plusieurs ann&#233;es, notamment celles li&#233;es aux voyages des &#233;missaires de la Ligue. Elle a &#233;t&#233; r&#233;cemment renforc&#233;e par le recrutement de nouveaux &#233;l&#233;ments et elle continue de diriger ici l'Association &#233;ducative ouvri&#232;re allemande, ainsi que la section plus r&#233;solue des r&#233;fugi&#233;s allemands en Angleterre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; central est en contact avec les partis r&#233;solument r&#233;volutionnaires fran&#231;ais, anglais et hongrois par l'interm&#233;diaire de membres d&#233;l&#233;gu&#233;s &#224; cet effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De tous les partis impliqu&#233;s dans la r&#233;volution fran&#231;aise, c'est en particulier le v&#233;ritable parti prol&#233;tarien dirig&#233; par Blanqui qui nous a rejoint. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s de la soci&#233;t&#233; secr&#232;te blanquiste sont en contact r&#233;gulier et officiel avec les d&#233;l&#233;gu&#233;s de la Ligue, &#224; qui ils ont confi&#233; d'importants travaux pr&#233;paratoires &#224; la prochaine r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dirigeants de l'aile r&#233;volutionnaire des chartistes sont &#233;galement en contact r&#233;gulier et &#233;troit avec les d&#233;l&#233;gu&#233;s du Comit&#233; central. Leurs journaux sont mis &#224; notre disposition. La rupture entre ce parti ouvrier r&#233;volutionnaire et ind&#233;pendant et la faction dirig&#233;e par O'Connor, qui tend davantage vers une politique de r&#233;conciliation, a &#233;t&#233; consid&#233;rablement acc&#233;l&#233;r&#233;e par les d&#233;l&#233;gu&#233;s de la Ligue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; central est &#233;galement en contact avec la partie la plus progressiste des r&#233;fugi&#233;s hongrois. Ce parti est important car il comprend de nombreux excellents experts militaires, qui seraient &#224; la disposition de la Ligue en cas de r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; central demande aux districts centraux de diffuser cette lettre parmi leurs membres dans les plus brefs d&#233;lais et de soumettre prochainement leurs propres rapports. Il exhorte tous les membres de la Ligue &#224; l'activit&#233; la plus intense, surtout maintenant que la situation est devenue si critique qu'il ne faudra pas longtemps avant qu'une nouvelle r&#233;volution n'&#233;clate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1885&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fr&#233;d&#233;ric Engels&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sur l'histoire de la Ligue communiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Londres&lt;br class='autobr' /&gt;
, 8 octobre 1885&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la condamnation des communistes de Cologne en 1852, le rideau tombe sur la premi&#232;re p&#233;riode du mouvement ouvrier ind&#233;pendant allemand. Aujourd'hui, cette p&#233;riode est presque oubli&#233;e. Il dura pourtant de 1836 &#224; 1852 et, avec la propagation des travailleurs allemands &#224; l'&#233;tranger, le mouvement se d&#233;veloppa dans presque tous les pays civilis&#233;s. Et ce n'est pas tout. Le mouvement ouvrier international actuel est en substance une continuation directe du mouvement ouvrier allemand de l'&#233;poque, qui fut le premier mouvement ouvrier international de tous les temps et qui donna naissance &#224; nombre de ceux qui prirent un r&#244;le dirigeant dans son mouvement. Association internationale des travailleurs. Et les principes th&#233;oriques que la Ligue communiste avait inscrits sur sa banni&#232;re dans le Manifeste du Parti communiste de 1847 constituent aujourd'hui le lien international le plus fort de tout le mouvement prol&#233;tarien d'Europe et d'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; pr&#233;sent, il n'existe qu'une seule source pour une histoire coh&#233;rente de ce mouvement. Il s'agit du soi-disant Livre noir, Les Conspirations communistes du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle , de Wermuth et Stieber, Erline, en deux parties, 1853 et 1854. Cette compilation grossi&#232;re, h&#233;riss&#233;e de falsifications d&#233;lib&#233;r&#233;es, fabriqu&#233;e par deux des canailles de la police les plus m&#233;prisables. de notre si&#232;cle, sert encore aujourd'hui de source ultime pour tous les &#233;crits non communistes sur cette p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je puis donner ici n'est qu'une esquisse, et encore seulement en ce qui concerne la Soci&#233;t&#233; des Nations elle-m&#234;me ; seulement ce qui est absolument n&#233;cessaire pour comprendre les R&#233;v&#233;lations . J'esp&#232;re qu'un jour j'aurai l'occasion d'exploiter le riche mat&#233;riel rassembl&#233; par Marx et moi-m&#234;me sur l'histoire de cette p&#233;riode glorieuse de la jeunesse du mouvement ouvrier international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* En 1836, les &#233;l&#233;ments les plus extr&#233;mistes, principalement prol&#233;tariens, de la Ligue secr&#232;te d&#233;mocrate-r&#233;publicaine des hors-la-loi, fond&#233;e en 1834 par des r&#233;fugi&#233;s allemands &#224; Paris, se s&#233;par&#232;rent et form&#232;rent la nouvelle Ligue secr&#232;te des Justes. La Ligue m&#232;re, dans laquelle il ne restait que des &#233;l&#233;ments endormis &#224; la Jakobus Venedey, s'endormit bient&#244;t compl&#232;tement ; Lorsqu'en 1840 la police flairait quelques quartiers en Allemagne, elle n'&#233;tait plus que l'ombre d'elle-m&#234;me. La nouvelle Ligue, au contraire, se d&#233;veloppa relativement rapidement. &#192; l'origine, il s'agissait d'une exception allemande du communisme ouvrier fran&#231;ais, rappelant le babouvisme et prenant forme &#224; Paris &#224; peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me &#233;poque ; la communaut&#233; des biens &#233;tait exig&#233;e comme la cons&#233;quence n&#233;cessaire de &#171; l'&#233;galit&#233; &#187;. Les objectifs &#233;taient ceux des soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes parisiennes de l'&#233;poque : moiti&#233; association de propagande, moiti&#233; complot, Paris &#233;tant cependant toujours consid&#233;r&#233; comme le point central de l'action r&#233;volutionnaire, m&#234;me si la pr&#233;paration de putschs occasionnels en Allemagne n'&#233;tait nullement exclue. Mais comme Paris restait le champ de bataille d&#233;cisif, la Ligue n'&#233;tait alors en r&#233;alit&#233; que la branche allemande des soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes fran&#231;aises, notamment la Soci&#233;t&#233; des saisons dirig&#233;e par Blanqui et Barbes, avec laquelle &#233;taient entretenues des relations &#233;troites. Les Fran&#231;ais entrent en action le 12 mai 1839 ; les sections de la Ligue march&#232;rent avec eux et furent ainsi impliqu&#233;es dans la d&#233;faite commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les Allemands arr&#234;t&#233;s se trouvaient Karl Schapper et Heinrich Bauer ; Le gouvernement de Louis Philippe se contente de les expulser apr&#232;s un assez long emprisonnement. Tous deux sont all&#233;s &#224; Londres. Schapper &#233;tait originaire de Weilburg &#224; Nassau et, alors qu'il &#233;tudiait en foresterie &#224; Giessen en 1832, il &#233;tait membre de la conspiration organis&#233;e par Georg Buchner ; il participa &#224; la prise du commissariat de Francfort le 3 avril 1833, s'enfuit &#224; l'&#233;tranger et rejoignit en f&#233;vrier 1834 la marche de Mazzini sur la Savoie. De stature gigantesque, r&#233;solu et &#233;nergique, toujours pr&#234;t &#224; risquer l'existence et la vie civiles, il &#233;tait un mod&#232;le du r&#233;volutionnaire professionnel qui joua un r&#244;le important dans les ann&#233;es trente. Malgr&#233; une certaine lenteur de pens&#233;e, il n'&#233;tait en aucun cas incapable d'une compr&#233;hension th&#233;orique profonde, comme le prouve son &#233;volution de &#171; d&#233;magogue &#187; &#224; communiste, et il s'en tenait alors d'autant plus rigidement &#224; ce qu'il &#233;tait parvenu &#224; reconna&#238;tre. C'est pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison que sa passion r&#233;volutionnaire a parfois pris le dessus sur la compr&#233;hension, mais il s'est toujours rendu compte ensuite de son erreur et l'a ouvertement reconnu. Il &#233;tait pleinement un homme et ce qu'il a fait pour la fondation du mouvement ouvrier allemand ne sera pas oubli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heinrich Bauer, originaire de Franconie, &#233;tait cordonnier ; un petit gar&#231;on vif, alerte et plein d'esprit, dont le petit corps contenait cependant aussi beaucoup d'astuce et de d&#233;termination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; Londres, o&#249; Schapper, qui avait &#233;t&#233; compositeur &#224; Paris, tentait d&#233;sormais de gagner sa vie comme professeur de langues, ils se mirent tous deux &#224; l'&#339;uvre pour rassembler les fils bris&#233;s et firent de Londres le centre de la Ligue. Ils ont &#233;t&#233; rejoints ici, sinon d&#233;j&#224; plus t&#244;t &#224; Paris, par Joseph Moll, un horloger de Cologne, un Hercule de taille moyenne &#8211; combien de fois Schapper et lui ont-ils d&#233;fendu victorieusement l'entr&#233;e d'une salle contre des centaines d'adversaires qui se pr&#233;cipitaient ! &#8212; un homme qui &#233;tait au moins &#233;gal &#224; ses deux camarades en &#233;nergie et en d&#233;termination, et intellectuellement sup&#233;rieur &#224; tous deux. Non seulement il &#233;tait un diplomate n&#233;, comme le prouve le succ&#232;s de ses nombreux voyages dans le cadre de diverses missions ; il &#233;tait &#233;galement plus capable de perspicacit&#233; th&#233;orique. Je les ai connus tous les trois &#224; Londres en 1843. Ce furent les premiers prol&#233;taires r&#233;volutionnaires que j'ai rencontr&#233;s, et aussi &#233;loign&#233;s que soient nos points de vue &#224; cette &#233;poque - car j'admettais toujours, contre leur communisme &#233;galitaire et born&#233; [par &#233;galitaire Communisme Je comprends, comme je l'ai dit, seulement ce communisme qui se fonde exclusivement ou principalement sur la revendication de l'&#233;galit&#233;], qui fait du bien d'une arrogance philosophique tout aussi born&#233;e - je n'oublierai jamais la profonde impression que ces trois hommes r&#233;els m'ont fait , qui voulait alors seulement devenir un homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Londres, comme dans une moindre mesure en Suisse, ils b&#233;n&#233;ficiaient des libert&#233;s d'association et de r&#233;union. D&#232;s le 7 f&#233;vrier 1840, l'Association allemande pour l'&#233;ducation ouvri&#232;re, fonctionnant l&#233;galement et qui existe toujours, fut fond&#233;e. Cette Association servait &#224; la Ligue de terrain de recrutement pour de nouveaux membres, et comme, comme toujours, les communistes &#233;taient les membres les plus actifs et les plus intelligents de l'Association, il allait de soi que sa direction reposait enti&#232;rement entre les mains de la Ligue. La Ligue eut bient&#244;t plusieurs communaut&#233;s, ou, comme on les appelait encore alors, &#171; loges &#187;, &#224; Londres. Les m&#234;mes tactiques &#233;videntes ont &#233;t&#233; suivies en Suisse et ailleurs. L&#224; o&#249; des associations de travailleurs pouvaient &#234;tre fond&#233;es, elles &#233;taient utilis&#233;es de la m&#234;me mani&#232;re. L&#224; o&#249; cela &#233;tait interdit par la loi, on rejoignait des chorales, des clubs sportifs, etc. Les connexions &#233;taient dans une large mesure entretenues par les membres qui voyageaient continuellement d'avant en arri&#232;re ; ils servaient &#233;galement, lorsque cela &#233;tait n&#233;cessaire, d'&#233;missaires. Dans les deux cas, la Ligue obtint un vif soutien gr&#226;ce &#224; la sagesse des gouvernements qui, en recourant &#224; la d&#233;portation, transform&#232;rent en &#233;missaire tout ouvrier r&#233;pr&#233;hensible &#8212; et dans neuf cas sur dix, il &#233;tait membre de la Ligue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tendue de la diffusion de la Ligue restaur&#233;e &#233;tait consid&#233;rable. Notamment en Suisse, Weitling, August Becker (un homme tr&#232;s dou&#233; qui, cependant, comme tant d'Allemands, a connu un &#233;chec en raison d'une instabilit&#233; inn&#233;e de caract&#232;re) et d'autres ont cr&#233;&#233; une organisation forte plus ou moins attach&#233;e au syst&#232;me communiste de Weitling. Ce n'est pas le lieu de critiquer le communisme de Weitling. Mais en ce qui concerne sa signification en tant que premier mouvement th&#233;orique ind&#233;pendant du prol&#233;tariat allemand, je souscris encore aujourd'hui aux paroles de Marx dans le Vorwarts de Paris de 1844 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; O&#249; la bourgeoisie (allemande) &#8211; y compris ses philosophes et ses scribes &#233;rudits &#8211; pourrait-elle citer un ouvrage relatif &#224; l'&#233;mancipation de la bourgeoisie &#8211; son &#233;mancipation politique &#8211; comparable aux Garanties d'harmonie et de libert&#233; de Weitlings ? Si l'on compare la m&#233;diocrit&#233; terne et farfelue de la litt&#233;rature politique allemande avec ces d&#233;buts incommensurables et brillants des ouvriers allemands, si l'on compare ces gigantesques chaussures d'enfant du prol&#233;tariat avec les proportions naines des spectacles politiques &#233;puis&#233;s de la bourgeoisie, on Je dois proph&#233;tiser une silhouette d'athl&#232;te pour cette Cendrillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La figure de cet athl&#232;te se pr&#233;sente aujourd'hui &#224; nous, bien qu'elle soit encore loin d'&#234;tre pleinement d&#233;velopp&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreuses sections existaient &#233;galement en Allemagne ; dans la nature des choses, ils &#233;taient d'un caract&#232;re passager, mais ceux qui naissaient compensaient largement ceux qui disparaissaient. Ce n'est qu'au bout de sept ans, &#224; la fin de 1846, que la police d&#233;couvrit des traces de la Ligue &#224; Berlin (Mentel) et &#224; Magdebourg (Beck), sans pouvoir les suivre plus avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Paris, Weitling, qui s'y trouvait encore en 1840, rassembla &#233;galement les &#233;l&#233;ments &#233;pars avant de partir pour la Suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tailleurs constituaient la force centrale de la Ligue. Les tailleurs allemands &#233;taient partout : en Suisse, &#224; Londres, &#224; Paris. Dans cette derni&#232;re ville, l'allemand &#233;tait tellement la langue dominante dans ce commerce que j'y ai connu en 1846 un tailleur norv&#233;gien qui avait voyag&#233; directement par mer de Trondhjem en France et, en l'espace de dix-huit mois, n'avait presque pas appris un mot. de fran&#231;ais mais avait acquis une excellente connaissance de l'allemand. Deux des communaut&#233;s parisiennes en 1847 &#233;taient majoritairement compos&#233;es de tailleurs, une d'&#233;b&#233;nistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s que le centre de gravit&#233; se soit d&#233;plac&#233; de Paris vers Londres, un fait nouveau est apparu : d'allemande, la Ligue est progressivement devenue internationale . Dans la soci&#233;t&#233; ouvri&#232;re, on trouvait, outre les Allemands et les Suisses, des membres de toutes les nationalit&#233;s pour lesquelles l'allemand constituait le principal moyen de communication avec les &#233;trangers, notamment les Scandinaves, les Hollandais, les Hongrois, les Tch&#232;ques, les Slaves du Sud, mais aussi des Russes et des Alsaciens. En 1847, parmi les habitu&#233;s figurait un grenadier britannique de la Garde en uniforme. La soci&#233;t&#233; s'appela bient&#244;t Association d'&#233;ducation ouvri&#232;re communiste et les cartes de membres portaient l'inscription &#171; Tous les hommes sont fr&#232;res &#187;, dans au moins vingt langues, m&#234;me si ce n'&#233;tait pas sans erreurs ici et l&#224;. Comme l'Association ouverte, la Ligue secr&#232;te prit bient&#244;t un caract&#232;re plus international ; d'abord dans un sens restreint, pratiquement &#224; travers les diverses nationalit&#233;s de ses membres, th&#233;oriquement &#224; travers la prise de conscience que toute r&#233;volution pour &#234;tre victorieuse doit &#234;tre europ&#233;enne. On n'allait pas encore plus loin ; mais les fondations &#233;taient l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des liens &#233;troits furent entretenus avec les r&#233;volutionnaires fran&#231;ais par l'interm&#233;diaire des r&#233;fugi&#233;s londoniens, compagnons d'armes du 12 mai 1839. De m&#234;me avec les Polonais les plus radicaux. Les &#233;migr&#233;s polonais officiels, tout comme Mazzini, &#233;taient, bien entendu, des adversaires plut&#244;t que des alli&#233;s. Les chartistes anglais, en raison du caract&#232;re sp&#233;cifiquement anglais de leur mouvement, furent consid&#233;r&#233;s comme non r&#233;volutionnaires. Les dirigeants londoniens de la Ligue ne prirent contact avec eux que plus tard, par mon interm&#233;diaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres mani&#232;res &#233;galement, le caract&#232;re de la Ligue avait chang&#233; avec les &#233;v&#233;nements. M&#234;me si Paris &#233;tait encore &#8212; et &#224; cette &#233;poque &#224; juste titre &#8212; consid&#233;r&#233;e comme la ville m&#232;re de la r&#233;volution, on &#233;tait n&#233;anmoins sortie de l'&#233;tat de d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard des conspirateurs parisiens. La propagation de la Ligue a accru sa conscience de soi. On sentait que des racines s'enracinaient de plus en plus dans la classe ouvri&#232;re allemande et que ces travailleurs allemands &#233;taient historiquement appel&#233;s &#224; &#234;tre les porte-drapeaux des travailleurs du Nord et de l'Est de l'Europe. Il y avait en Weitling un th&#233;oricien communiste qui pouvait &#234;tre hardiment plac&#233; aux c&#244;t&#233;s de ses rivaux fran&#231;ais contemporains. Enfin, l'exp&#233;rience du 12 mai nous avait appris que pour l'instant il n'y avait rien &#224; gagner &#224; des tentatives de putsch . Et si l'on continuait &#224; expliquer chaque &#233;v&#233;nement comme le signe de l'approche de la temp&#234;te, si l'on conservait intactes les anciennes r&#232;gles semi-conspiratrices, c'&#233;tait principalement la faute du vieux d&#233;fi r&#233;volutionnaire, qui avait d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; se heurter aux sonneurs. des opinions qui gagnaient du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la doctrine sociale de la Ligue, si impr&#233;cise qu'elle f&#251;t, contenait un tr&#232;s grand d&#233;faut, mais qui avait ses racines dans les conditions elles-m&#234;mes. Les membres, dans la mesure o&#249; ils &#233;taient ouvriers, &#233;taient presque exclusivement des artisans. M&#234;me dans les grandes m&#233;tropoles, celui qui les exploitait n'&#233;tait g&#233;n&#233;ralement qu'un petit ma&#238;tre. L'exploitation &#224; grande &#233;chelle de la couture, ce qu'on appelle aujourd'hui la fabrication de v&#234;tements de confection, par la transformation de la couture artisanale en une industrie nationale travaillant pour un grand capitaliste, n'en &#233;tait alors qu'&#224; ses d&#233;buts, m&#234;me &#224; Londres. D'une part, l'exploitant de ces artisans &#233;tait un petit ma&#238;tre ; d'un autre c&#244;t&#233;, ils esp&#233;raient tous devenir eux-m&#234;mes de petits ma&#238;tres. En outre, une masse de notions h&#233;rit&#233;es des corporations s'accrochaient encore &#224; l'artisan allemand &#224; cette &#233;poque. Le plus grand honneur leur est d&#251;, dans la mesure o&#249; eux, qui n'&#233;taient pas encore eux-m&#234;mes des prol&#233;taires &#224; part enti&#232;re mais seulement un appendice de la petite bourgeoisie, un appendice qui passait dans le prol&#233;tariat moderne et qui ne s'opposait pas encore directement &#224; la bourgeoisie, c'est-&#224;-dire au grand capital, dans la mesure o&#249; ces artisans &#233;taient capables d'anticiper instinctivement leur d&#233;veloppement futur et de constituer, m&#234;me s'ils ne l'&#233;taient pas encore en pleine conscience, le parti du prol&#233;tariat. Mais il &#233;tait &#233;galement in&#233;vitable que leurs vieux pr&#233;jug&#233;s artisanaux soient pour eux une pierre d'achoppement &#224; chaque instant, lorsqu'il s'agissait de critiquer en d&#233;tail la soci&#233;t&#233; existante, c'est-&#224;-dire d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques. Et je ne crois pas qu'&#224; cette &#233;poque, dans toute la Soci&#233;t&#233; des Nations, un seul homme ait jamais lu un livre d'&#233;conomie politique. Mais cela importait peu ; pour l'instant, &#171; l'&#233;galit&#233; &#187;, la &#171; fraternit&#233; &#187; et la &#171; justice &#187; les aident &#224; surmonter tous les obstacles th&#233;oriques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; celui de la Ligue et de Weitling, un second communisme, essentiellement diff&#233;rent, se d&#233;veloppait. Lors de mon s&#233;jour &#224; Manchester, je me suis rendu compte de mani&#232;re tangible que les faits &#233;conomiques, qui jusqu'&#224; pr&#233;sent n'ont jou&#233; aucun r&#244;le ou seulement un r&#244;le m&#233;prisable dans l'&#233;criture de l'histoire, constituent, du moins dans le monde moderne, une force historique d&#233;cisive ; qu'ils constituent la base de l'origine des antagonismes de classe actuels ; que ces antagonismes de classes, dans les pays o&#249; ils se sont pleinement d&#233;velopp&#233;s gr&#226;ce &#224; la grande industrie, donc notamment en Angleterre, sont &#224; leur tour la base de la formation des partis politiques et des luttes de partis, et donc de toute l'histoire politique . Marx non seulement &#233;tait parvenu au m&#234;me point de vue, mais l'avait d&#233;j&#224; g&#233;n&#233;ralis&#233; dans le Deutsche-Franz&#246;sische Jahrb&#252;cher (1844) en ce sens que, d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, ce n'est pas du tout l'&#201;tat qui conditionne et r&#233;gule la soci&#233;t&#233; civile, mais la soci&#233;t&#233; civile qui conditionne et r&#233;gule l'&#201;tat et, par cons&#233;quent, cette politique et son histoire doivent s'expliquer &#224; partir des relations &#233;conomiques et de leur d&#233;veloppement, et non l'inverse. Lorsque j'ai rendu visite &#224; Marx &#224; Paris au cours de l'&#233;t&#233; 1844, notre accord complet dans tous les domaines th&#233;oriques est devenu &#233;vident et notre travail commun date de cette &#233;poque. Lorsque, au printemps 1845, nous nous retrouv&#226;mes &#224; Bruxelles, Marx avait d&#233;j&#224; pleinement d&#233;velopp&#233; sa th&#233;orie mat&#233;rialiste de l'histoire dans ses principales caract&#233;ristiques sur la base mentionn&#233;e ci-dessus et nous nous appliqu&#226;mes maintenant &#224; l'&#233;laboration d&#233;taill&#233;e du mode de pens&#233;e nouvellement acquis. perspectives dans les directions les plus diverses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;couverte, qui a r&#233;volutionn&#233; la science de l'histoire et, comme nous l'avons vu, est essentiellement l'&#339;uvre de Marx &#8212; d&#233;couverte dans laquelle je ne peux revendiquer pour moi qu'une part tr&#232;s insignifiante &#8212; &#233;tait cependant d'une importance imm&#233;diate pour les travailleurs contemporains. mouvement. Le communisme chez les Fran&#231;ais et les Allemands, le chartisme chez les Anglais n'apparaissent plus comme quelque chose de fortuit qui aurait tout aussi bien pu ne pas se produire. Ces mouvements se pr&#233;sentaient d&#233;sormais comme un mouvement de la classe opprim&#233;e moderne, le prol&#233;tariat, comme les formes plus ou moins d&#233;velopp&#233;es de sa lutte historiquement n&#233;cessaire contre la classe dirigeante, la bourgeoisie ; en tant que formes de la lutte des classes, mais qui se distinguent de toutes les luttes de classes ant&#233;rieures par cette seule chose : la classe opprim&#233;e actuelle, le prol&#233;tariat, ne peut pas parvenir &#224; son &#233;mancipation sans en m&#234;me temps &#233;manciper la soci&#233;t&#233; dans son ensemble de la division en classes et, par cons&#233;quent, , des luttes de classes. Et le communisme ne signifiait plus la cr&#233;ation, au moyen de l'imagination, d'une soci&#233;t&#233; id&#233;ale aussi parfaite que possible, mais la compr&#233;hension de la nature, des conditions et des objectifs g&#233;n&#233;raux qui en d&#233;coulaient, de la lutte men&#233;e par le prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, nous n'&#233;tions nullement d'avis que les nouveaux r&#233;sultats scientifiques devaient &#234;tre confi&#233;s, dans de grands volumes, exclusivement au monde &#171; savant &#187;. Bien au contraire. Nous &#233;tions tous deux d&#233;j&#224; profond&#233;ment impliqu&#233;s dans le mouvement politique et poss&#233;dons une certaine audience dans le monde instruit, notamment en Allemagne occidentale, ainsi que de nombreux contacts avec le prol&#233;tariat organis&#233;. Il &#233;tait de notre devoir de fournir une base scientifique &#224; notre vision, mais il &#233;tait tout aussi important pour nous de gagner &#224; notre conviction le prol&#233;tariat europ&#233;en et en premier lieu le prol&#233;tariat allemand. D&#232;s que nous &#233;tions devenus clairs dans notre esprit, nous nous sommes mis &#224; la t&#226;che. Nous avons fond&#233; une soci&#233;t&#233; ouvri&#232;re allemande &#224; Bruxelles et repris la Deutsche Br&#252;sseler Zeitung , qui nous a servi d'organe jusqu'&#224; la r&#233;volution de F&#233;vrier. Nous sommes rest&#233;s en contact avec la section r&#233;volutionnaire des chartistes anglais par l'interm&#233;diaire de Julian Harney, r&#233;dacteur en chef de l'organe central du mouvement, The Northern Star , auquel j'ai contribu&#233;. Nous sommes &#233;galement entr&#233;s dans une sorte de cartel avec les d&#233;mocrates bruxellois (Marx &#233;tait vice-pr&#233;sident de la Soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique) et avec les sociaux-d&#233;mocrates fran&#231;ais de la R&#233;forme , que je fournissais des nouvelles des mouvements anglais et allemand. Bref, nos relations avec les organisations radicales et prol&#233;tariennes et les organes de presse &#233;taient tout &#224; fait ce qu'on pouvait souhaiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos relations avec la Ligue des Justes &#233;taient les suivantes : L'existence de la Ligue nous &#233;tait &#233;videmment connue ; en 1843, Schapper m'avait propos&#233; d'y adh&#233;rer, ce que je refusais naturellement &#224; cette &#233;poque. Mais non seulement nous entretenions une correspondance continue avec les Londoniens, mais nous restions encore plus proches du Dr Ewerbeck, alors chef des communaut&#233;s parisiennes. Sans entrer dans les affaires int&#233;rieures de la Ligue, nous avons &#233;t&#233; inform&#233;s de tous les &#233;v&#233;nements importants. D'un autre c&#244;t&#233;, nous avons influenc&#233; les vues th&#233;oriques des membres les plus importants de la Ligue par la parole, par la lettre et par la presse. Nous avons &#233;galement r&#233;alis&#233; &#224; cet effet diverses circulaires lithographi&#233;es, que nous envoyions &#224; nos amis et correspondants dans le monde entier, &#224; des occasions particuli&#232;res, lorsqu'il s'agissait des affaires int&#233;rieures du Parti communiste en voie de formation. Dans ces cas-l&#224;, la Ligue elle-m&#234;me &#233;tait parfois mise en cause. Ainsi, un jeune &#233;tudiant westphalien, Hermann Kriege, parti en Am&#233;rique, s'y pr&#233;senta comme &#233;missaire de la Ligue et s'associa au fou Harro Harring dans le but d'utiliser la Ligue pour bouleverser l'Am&#233;rique du Sud. Il a fond&#233; un journal dans lequel, au nom de la Ligue, il pr&#234;chait un communisme extravagant d'amour r&#234;v&#233;, bas&#233; sur &#171; l'amour &#187; et d&#233;bordant d'amour. Contre cela nous avons lanc&#233; une circulaire qui n'a pas manqu&#233; de son effet. Kriege a disparu de la sc&#232;ne de la Ligue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, Weitling vint &#224; Bruxelles. Mais il n'&#233;tait plus le jeune compagnon tailleur na&#239;f qui, &#233;tonn&#233; par ses propres talents, essayait de clarifier dans son esprit &#224; quoi ressemblerait une soci&#233;t&#233; communiste. Il &#233;tait d&#233;sormais le grand homme, pers&#233;cut&#233; par les environs &#224; cause de sa sup&#233;riorit&#233;, qui flairait partout des rivaux, des ennemis secrets et des pi&#232;ges - le proph&#232;te, chass&#233; de pays en pays, qui portait toute faite la recette pour la r&#233;alisation du paradis sur terre. dans sa poche, et qui l'&#233;tait &#233;tait poss&#233;d&#233; par l'id&#233;e que tout le monde avait l'intention de le lui voler. Il s'&#233;tait d&#233;j&#224; brouill&#233; avec les membres de la Ligue &#224; Londres ; et &#224; Bruxelles, o&#249; Marx et sa femme l'accueillaient avec une patience presque surhumaine, il ne pouvait s'entendre avec personne non plus. Peu apr&#232;s, il se rendit en Am&#233;rique pour y essayer son r&#244;le de proph&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces circonstances contribu&#232;rent &#224; la r&#233;volution tranquille qui s'op&#233;rait dans la Ligue, et surtout parmi les dirigeants de Londres. L'insuffisance de la conception ant&#233;rieure du communisme, aussi bien le simple communisme &#233;galitaire fran&#231;ais que celle de Weitling, leur devint de plus en plus &#233;vidente. En remontant le communisme au christianisme primitif introduit par Weitling &#8212; si brillants soient certains passages de son &#201;vangile des pauvres p&#233;cheurs &#8212;, on avait abouti &#224; ce que le mouvement en Suisse soit en grande partie entre les mains, d'abord d'imb&#233;ciles comme Albrecht, puis d'exploiter de faux proph&#232;tes comme Kuhlmann. Le &#171; vrai socialisme &#187; &#233;voqu&#233; par quelques &#233;crivains litt&#233;raires &#8211; une traduction de la phras&#233;ologie socialiste fran&#231;aise en allemand h&#233;g&#233;lien corrompu et des r&#234;ves d'amour sentimentaux (voir la section sur l'allemand du &#171; vrai &#187; socialisme dans le Manifeste du Parti communiste &#8211; que Kriege et l'&#233;tude de la litt&#233;rature correspondante introduite dans la Ligue s'est vite av&#233;r&#233;e d&#233;go&#251;ter les vieux r&#233;volutionnaires de la Ligue, ne serait-ce qu'&#224; cause de sa faiblesse baveuse. Face au caract&#232;re intenable des vues th&#233;oriques ant&#233;rieures et aux aberrations pratiques qui en r&#233;sultaient, on s'est rendu compte davantage. et plus encore &#224; Londres que Marx et moi avions raison dans notre nouvelle th&#233;orie. Cette compr&#233;hension &#233;tait sans aucun doute favoris&#233;e par le fait que parmi les dirigeants londoniens se trouvaient d&#233;sormais deux hommes qui &#233;taient consid&#233;rablement sup&#233;rieurs &#224; ceux mentionn&#233;s pr&#233;c&#233;demment en termes de capacit&#233; de connaissances th&#233;oriques : le peintre miniature. Karl Pfander de Heilbronn et le tailleur Georg Eccarius de Thuringe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Note en bas de page d'Engels : Pfander est d&#233;c&#233;d&#233; il y a environ huit ans &#224; Londres. c'&#233;tait un homme d'une intelligence particuli&#232;rement fine, spirituel, ironique et dialectique. Eccarius, comme nous le savons, fut ensuite pendant de nombreuses ann&#233;es secr&#233;taire du Conseil g&#233;n&#233;ral de l'Association internationale des travailleurs, au sein duquel se trouvaient, entre autres, les anciens membres suivants de la Ligue : Eccarius, Pfander, Lessner, Lochner, Marx et moi. Eccarius se consacre ensuite exclusivement au mouvement syndical anglais.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de dire qu'au printemps 1847, Moll rendit visite &#224; Marx &#224; Bruxelles et imm&#233;diatement apr&#232;s &#224; moi &#224; Paris et nous invita &#224; plusieurs reprises, au nom de ses camarades, &#224; adh&#233;rer &#224; la Ligue. Il rapporta qu'ils &#233;taient autant convaincus de la justesse g&#233;n&#233;rale de notre fa&#231;on de voir les choses que de la n&#233;cessit&#233; de lib&#233;rer la Ligue des vieilles traditions et formes conspiratrices. Si nous entrions, nous aurions l'occasion d'exposer notre communisme critique devant un congr&#232;s de la Ligue dans un manifeste, qui serait ensuite publi&#233; comme manifeste de la Ligue ; nous pourrions &#233;galement contribuer, avec notre part, au remplacement de l'organisation obsol&#232;te de la Ligue par une organisation conforme aux temps et aux objectifs nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne doutions pas qu'une organisation au sein de la classe ouvri&#232;re allemande &#233;tait n&#233;cessaire, ne serait-ce qu'&#224; des fins de propagande, et que cette organisation, dans la mesure o&#249; elle n'aurait pas un caract&#232;re simplement local, ne pourrait &#234;tre qu'une organisation secr&#232;te, m&#234;me en dehors de l'Allemagne. Or, une telle organisation existait d&#233;j&#224;, sous la forme de la Ligue. Ce &#224; quoi nous nous opposions auparavant dans cette Ligue est d&#233;sormais consid&#233;r&#233; comme erron&#233; par les repr&#233;sentants de la Ligue eux-m&#234;mes ; nous f&#251;mes m&#234;me invit&#233;s &#224; collaborer aux travaux de r&#233;organisation. Pouvons-nous dire non ? Certainement pas. Nous sommes donc entr&#233;s dans la Ligue ; Marx a fond&#233; une communaut&#233; de la Ligue &#224; Bruxelles parmi nos amis proches, tandis que j'ai fr&#233;quent&#233; les trois communaut&#233;s de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de l'&#233;t&#233; 1847, eut lieu &#224; Londres le premier congr&#232;s de la Ligue, au cours duquel W. Wolff repr&#233;sentait les communaut&#233;s de Bruxelles et moi celle de Paris. Lors de ce congr&#232;s, la r&#233;organisation de la Ligue fut d'abord r&#233;alis&#233;e. Ce qui restait des vieux noms mystiques remontant &#224; la p&#233;riode conspiratrice &#233;tait d&#233;sormais aboli ; la Ligue se compose d&#233;sormais de communaut&#233;s, de cercles, de cercles dirigeants, d'un Comit&#233; central et d'un Congr&#232;s, et s'appelle d&#233;sormais la &#171; Ligue communiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prol&#233;tariat, l'abolition de l'ancienne soci&#233;t&#233; bourgeoise bas&#233;e sur les antagonismes de classes et la fondation d'une nouvelle soci&#233;t&#233; sans classes et sans propri&#233;t&#233; priv&#233;e&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; ainsi a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; le premier article. L'organisation elle-m&#234;me &#233;tait totalement d&#233;mocratique, avec des conseils d'administration &#233;lectifs et toujours r&#233;vocables. Cela seul a emp&#234;ch&#233; toute vell&#233;it&#233; de conspiration, qui exige une dictature, et la Soci&#233;t&#233; des Nations s'est transform&#233;e &#8211; du moins en temps de paix ordinaire &#8211; en une pure soci&#233;t&#233; de propagande. Ces nouvelles R&#232;gles furent soumises &#224; la discussion des communaut&#233;s &#8212; tant la proc&#233;dure &#233;tait d&#233;sormais d&#233;mocratique &#8212; puis de nouveau d&#233;battues au IIe Congr&#232;s et finalement adopt&#233;es par celui-ci le 8 d&#233;cembre 1847. On les retrouve r&#233;imprim&#233;es dans Wermuth et Stieber, vol.I, p.239, Annexe X.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Deuxi&#232;me Congr&#232;s a eu lieu fin novembre et d&#233;but d&#233;cembre de la m&#234;me ann&#233;e. Marx &#233;tait &#233;galement pr&#233;sent &#224; cette occasion et exposa la nouvelle th&#233;orie au cours d'un d&#233;bat assez long &#8211; le congr&#232;s dura au moins dix jours. Toutes les contradictions et tous les doutes ont finalement &#233;t&#233; lev&#233;s, les nouveaux principes fondamentaux ont &#233;t&#233; adopt&#233;s &#224; l'unanimit&#233; et Marx et moi avons &#233;t&#233; charg&#233;s de r&#233;diger le Manifeste. Cela a &#233;t&#233; fait imm&#233;diatement apr&#232;s. Quelques semaines avant la R&#233;volution de F&#233;vrier, il fut envoy&#233; &#224; Londres pour &#234;tre imprim&#233;. Depuis lors, il a fait le tour du monde, a &#233;t&#233; traduit dans presque toutes les langues et sert encore aujourd'hui dans de nombreux pays de guide pour le mouvement prol&#233;tarien. &#192; la place de l'ancienne devise de la Ligue, &#171; Tous les hommes sont fr&#232;res &#187;, est apparu le nouveau cri de guerre : &#171; Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! &#187; qui proclamait ouvertement le caract&#232;re international de la lutte. Dix-sept ans plus tard, ce cri de guerre r&#233;sonnait dans le monde entier comme le mot d'ordre de l'Association internationale des travailleurs, et aujourd'hui le prol&#233;tariat militant de tous les pays l'a inscrit dans son &#233;tendard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution de F&#233;vrier &#233;clate. Le Comit&#233; central de Londres, qui fonctionnait jusqu'&#224; pr&#233;sent, a imm&#233;diatement transf&#233;r&#233; ses pouvoirs au cercle dirigeant de Bruxelles. Mais cette d&#233;cision intervient &#224; un moment o&#249; un v&#233;ritable &#233;tat de si&#232;ge existait d&#233;j&#224; &#224; Bruxelles et o&#249; les Allemands notamment ne pouvaient plus se rassembler nulle part. Nous &#233;tions tous sur le point d'aller &#224; Paris, et le nouveau Comit&#233; central d&#233;cida donc de se dissoudre &#233;galement, de remettre tous ses pouvoirs &#224; Marx et de lui donner imm&#233;diatement le pouvoir de constituer un nouveau Comit&#233; central &#224; Paris. A peine les cinq personnes qui adopt&#232;rent cette d&#233;cision (3 mars 1848) furent-elles s&#233;par&#233;es, que la police p&#233;n&#233;tra de force dans la maison de Marx, l'arr&#234;ta et l'obligea &#224; partir le lendemain pour la France, l&#224; o&#249; il souhaitait se rendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Paris, nous nous sommes bient&#244;t tous retrouv&#233;s. L&#224;, le document suivant fut r&#233;dig&#233; et sign&#233; par tous les membres du nouveau Comit&#233; central. Il a &#233;t&#233; distribu&#233; dans toute l'Allemagne et beaucoup peuvent encore en tirer des le&#231;ons aujourd'hui :&lt;br class='autobr' /&gt;
Exigences du Parti communiste en Allemagne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'Allemagne tout enti&#232;re sera d&#233;clar&#233;e une seule r&#233;publique indivisible.&lt;br class='autobr' /&gt; Les repr&#233;sentants du peuple seront pay&#233;s de mani&#232;re &#224; ce que les travailleurs puissent eux aussi si&#233;ger au Parlement du peuple allemand.&lt;br class='autobr' /&gt; Armement universel du peuple.&lt;br class='autobr' /&gt; Les domaines des princes et autres domaines f&#233;odaux, toutes mines, carri&#232;res, etc., seront transform&#233;s en propri&#233;t&#233; de l'&#201;tat. Sur ces domaines, l'agriculture doit &#234;tre men&#233;e &#224; tr&#232;s grande &#233;chelle et avec les moyens scientifiques les plus modernes pour le b&#233;n&#233;fice de toute la soci&#233;t&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Les hypoth&#232;ques sur les propri&#233;t&#233;s paysannes seront d&#233;clar&#233;es propri&#233;t&#233; de l'&#201;tat ; les int&#233;r&#234;ts de ces hypoth&#232;ques seront pay&#233;s par les paysans &#224; l'&#201;tat.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans les districts o&#249; le fermage est d&#233;velopp&#233;, le fermage ou la redevance agricole sont vers&#233;s &#224; l'&#201;tat &#224; titre d'imp&#244;t.&lt;br class='autobr' /&gt; Tous les moyens de transport : chemin de fer, canaux, bateaux &#224; vapeur, routes, poste, etc., seront pris en charge par l'Etat. Ils doivent &#234;tre transform&#233;s en propri&#233;t&#233; de l'&#201;tat et mis gratuitement &#224; la disposition de la classe des non-poss&#233;dants.&lt;br class='autobr' /&gt; Limitation du droit de succession.&lt;br class='autobr' /&gt; Introduction d'une fiscalit&#233; progressive et graduelle et suppression des taxes sur les biens de consommation.&lt;br class='autobr' /&gt; Mise en place d'ateliers nationaux. L'&#201;tat doit garantir un revenu &#224; tous les travailleurs et subvenir aux besoins de ceux qui ne sont pas en mesure de travailler.&lt;br class='autobr' /&gt; Enseignement &#233;l&#233;mentaire universel et gratuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est dans l'int&#233;r&#234;t du prol&#233;tariat allemand, de la petite bourgeoisie et de la paysannerie d'&#339;uvrer avec toute l'&#233;nergie possible &#224; la mise en &#339;uvre des mesures ci-dessus. Car ce n'est que par leur &#233;ducation que les millions d'Allemands, qui jusqu'&#224; pr&#233;sent ont &#233;t&#233; exploit&#233;s par un petit nombre de personnes et que l'on s'efforce de maintenir dans une suj&#233;tion toujours plus grande, pourront obtenir leurs droits et le pouvoir qui leur sont dus en tant que producteurs d'&#233;nergie. toute richesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; : Karl Marx, Karl Schapper, H. Bauer, F. Engels, J. Moll, W. Wolff&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette &#233;poque, l'engouement pour les l&#233;gions r&#233;volutionnaires pr&#233;vaut &#224; Paris. Espagnols, Italiens, Belges, N&#233;erlandais, Polonais et Allemands se sont rassembl&#233;s en foule pour lib&#233;rer leurs patries respectives. La l&#233;gion allemande &#233;tait dirig&#233;e par Herwegh, Bornsted, Bornstein. Etant donn&#233; qu'au lendemain de la r&#233;volution tous les travailleurs &#233;trangers non seulement perdirent leur emploi mais furent en outre harcel&#233;s par le public, l'afflux dans ces l&#233;gions fut tr&#232;s grand. le nouveau gouvernement vit en eux un moyen de se d&#233;barrasser des travailleurs &#233;trangers et leur accorda l'&#233;tape du soldat , c'est-&#224;-dire un logement le long de leur ligne de marche et une indemnit&#233; de marche de 50 centimes par jour jusqu'&#224; la fronti&#232;re, apr&#232;s quoi l'&#233;loquent Lamartine , le ministre des Affaires &#233;trang&#232;res, si &#233;mu aux larmes, a rapidement trouv&#233; l'occasion de les trahir aupr&#232;s de leurs gouvernements respectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous sommes oppos&#233;s de la mani&#232;re la plus d&#233;cisive &#224; ce jeu avec la r&#233;volution. Mener une invasion, qui consistait &#224; importer par la force la r&#233;volution de l'ext&#233;rieur, au milieu de la fermentation qui se d&#233;roulait alors en Allemagne, signifiait saper la r&#233;volution en Allemagne elle-m&#234;me, renforcer les gouvernements et d&#233;livrer les l&#233;gionnaires - Lamartine le garantissait. &#8212; sans d&#233;fense entre les mains des troupes allemandes. Lorsque par la suite la r&#233;volution fut victorieuse &#224; Vienne et &#224; Berlin, la l&#233;gion devint encore plus inutile ; mais une fois commenc&#233;, le jeu continuait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons fond&#233; un club communiste allemand, dans lequel nous avons conseill&#233; aux ouvriers de se tenir &#224; l'&#233;cart de la l&#233;gion et de rentrer seuls chez eux et d'y travailler pour le mouvement. Notre vieil ami Flocon, qui si&#233;geait au Gouvernement Provisoire, obtint pour les ouvriers envoy&#233;s par nous les m&#234;mes facilit&#233;s de voyage que celles accord&#233;es aux l&#233;gionnaires. Nous renvoy&#226;mes ainsi en Allemagne trois ou quatre cents ouvriers, dont la grande majorit&#233; des membres de la Ligue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on pouvait facilement le pr&#233;voir, la Ligue se r&#233;v&#233;la &#234;tre un levier beaucoup trop faible face au mouvement populaire de masse qui venait d'&#233;clater. Les trois quarts des membres de la Ligue qui vivaient auparavant &#224; l'&#233;tranger ont chang&#233; de domicile et sont retourn&#233;s dans leur pays d'origine ; leurs communaut&#233;s pr&#233;c&#233;dentes furent ainsi en grande partie dissoutes et ils perdirent tout contact avec la Ligue. Une partie, la plus ambitieuse d'entre eux, n'essaya m&#234;me pas de reprendre ce contact, mais chacun commen&#231;a pour son propre compte un petit mouvement s&#233;par&#233; dans sa localit&#233;. Enfin, les conditions dans chaque petit &#201;tat, dans chaque province et dans chaque ville &#233;taient si diff&#233;rentes que la Ligue e&#251;t &#233;t&#233; incapable de donner autre chose que les directives les plus g&#233;n&#233;rales ; ces directives sont cependant beaucoup mieux diffus&#233;es par la presse. Bref, &#224; partir du moment o&#249; les causes qui avaient rendu n&#233;cessaire la Ligue secr&#232;te ont cess&#233; d'exister, la Ligue secr&#232;te comme telle a cess&#233; de signifier quoi que ce soit. Mais cela ne pouvait surtout pas surprendre ceux qui venaient de d&#233;pouiller cette m&#234;me Ligue secr&#232;te du dernier vestige de son caract&#232;re conspirateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il &#233;tait d&#233;sormais d&#233;montr&#233; que la Ligue avait &#233;t&#233; une excellente &#233;cole d'activit&#233; r&#233;volutionnaire. Sur le Rhin, o&#249; la Neue Rheinische Zeitung constituait un centre solide, &#224; Nassau, dans la Hesse rh&#233;nane, etc., partout les membres de la Ligue se tenaient &#224; la t&#234;te du mouvement d&#233;mocratique extr&#234;me. Ce fut le cas &#224; Hambourg. En Allemagne du Sud, la pr&#233;dominance de la d&#233;mocratie petite-bourgeoise faisait obstacle. &#192; Breslau, Wilhelm Wolff fut actif avec beaucoup de succ&#232;s jusqu'&#224; l'&#233;t&#233; 1848 ; en outre, il re&#231;ut un mandat sil&#233;sien en tant que repr&#233;sentant suppl&#233;ant au parlement de Francfort. Enfin, le compositeur Stephan Born, qui avait travaill&#233; &#224; Bruxelles et &#224; Paris comme membre actif de la Ligue, fonda &#224; Berlin une Confr&#233;rie ouvri&#232;re qui devint assez r&#233;pandue et exista jusqu'en 1850. Born, un jeune homme tr&#232;s talentueux, mais qui, &#233;tait un peu trop press&#233; de devenir un personnage politique, &#171; fraternis&#233; &#187; avec les plus divers ragtags et bobtails pour rassembler les foules, et n'&#233;tait pas du tout l'homme qui pouvait apporter l'unit&#233; dans les tendances oppos&#233;es, la lumi&#232;re dans les tendances oppos&#233;es. le chaos. Ainsi, dans les publications officielles de l'association, les opinions repr&#233;sent&#233;es dans le Manifeste du Parti communiste &#233;taient m&#234;l&#233;es de souvenirs et d'aspirations corporatives, de fragments de Louis Blanc et de Proudhon, de protectionnisme, etc. ; bref, ils voulaient plaire &#224; tout le monde [allen alles sein]. En particulier, les gr&#232;ves, les syndicats et les coop&#233;ratives de production se d&#233;clench&#232;rent et on oublia qu'il s'agissait avant tout de conqu&#233;rir d'abord, par des victoires politiques, le domaine dans lequel seul de telles choses pouvaient se r&#233;aliser de mani&#232;re durable. base. Lorsque, par la suite, les victoires de la r&#233;action firent comprendre aux dirigeants des Fr&#232;res musulmans la n&#233;cessit&#233; de prendre une part directe &#224; la lutte r&#233;volutionnaire, ils furent naturellement abandonn&#233;s par la masse confuse qu'ils s'&#233;taient group&#233;e autour d'eux. Born participa au soul&#232;vement de Dresde en mai 1849 et r&#233;ussit &#224; s'en sortir. Mais contrairement au grand mouvement politique du prol&#233;tariat, la Fraternit&#233; ouvri&#232;re s'est r&#233;v&#233;l&#233;e &#234;tre un pur Sonderbund [ligue s&#233;par&#233;e], qui n'existait dans une large mesure que sur le papier et jouait un r&#244;le tellement subordonn&#233; que la r&#233;action ne l'a pas trouv&#233;. il fallut le supprimer jusqu'en 1850, et ses branches survivantes jusqu'&#224; plusieurs ann&#233;es plus tard. Born, dont le vrai nom &#233;tait Buttermilk, n'est pas devenu un grand personnage politique mais un petit professeur suisse, qui ne traduit plus Marx dans le langage des corporations mais le doux Renan dans son propre allemand complet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 13 juin 1849, avec la d&#233;faite des insurrections de mai en Allemagne et la r&#233;pression de la r&#233;volution hongroise par les Russes, une grande p&#233;riode de la R&#233;volution de 1848 prit fin. Mais la victoire de la r&#233;action n'&#233;tait pas encore d&#233;finitive. Une r&#233;organisation des forces r&#233;volutionnaires dispers&#233;es &#233;tait n&#233;cessaire, et donc aussi de la Ligue. La situation interdisait encore, comme en 1848, toute organisation ouverte du prol&#233;tariat ; il fallut donc s'organiser &#224; nouveau en secret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'automne 1849, la plupart des membres des comit&#233;s centraux et congr&#232;s pr&#233;c&#233;dents se r&#233;unirent &#224; nouveau &#224; Londres. Les seuls qui manquaient encore &#233;taient Schapper, qui fut emprisonn&#233; &#224; Wiesbaden mais qui revint apr&#232;s son acquittement, au printemps 1850, et Moll, qui, apr&#232;s avoir accompli une s&#233;rie de missions et de voyages d'agitation des plus dangereux, recruta finalement des cavaliers &#224; cheval. artilleurs de l'artillerie du Palatinat au beau milieu de l'arm&#233;e prussienne dans la province du Rhin &#8212; rejoignirent la compagnie ouvri&#232;re de Besan&#231;on du corps de Willich et furent tu&#233;s d'une balle dans la t&#234;te lors de la rencontre &#224; la Murg devant le pont Rotenfels. D'un autre c&#244;t&#233;, Willich entra en sc&#232;ne. Willich &#233;tait un de ces communistes sentimentaux si r&#233;pandus en Allemagne occidentale depuis 1845 et qui, pour cette seule raison, se montraient instinctivement et furtivement hostiles &#224; notre tendance critique. Bien plus, il &#233;tait enti&#232;rement proph&#232;te, convaincu de sa mission personnelle de lib&#233;rateur pr&#233;destin&#233; du prol&#233;tariat allemand et, en tant que tel, pr&#233;tendant direct tant &#224; la dictature politique que militaire. Ainsi, au communisme chr&#233;tien primitif pr&#234;ch&#233; pr&#233;c&#233;demment par Weitling, s'est ajout&#233;e une sorte d'islam communiste. Cependant, la propagande de cette nouvelle religion se limita pour la premi&#232;re fois aux casernes de r&#233;fugi&#233;s sous le commandement de Willich.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Ligue fut donc r&#233;organis&#233;e ; L'adresse de mars 1850 fut publi&#233;e et Heinrich Bauer fut envoy&#233; comme &#233;missaire en Allemagne. L'Adresse, compos&#233;e par Marx et moi-m&#234;me, est encore int&#233;ressante aujourd'hui, car la d&#233;mocratie petite-bourgeoise est d&#233;j&#224; aujourd'hui le parti qui doit certainement &#234;tre le premier &#224; arriver au pouvoir en Allemagne comme sauveur de la soci&#233;t&#233; des ouvriers communistes &#224; l'occasion de le prochain bouleversement europ&#233;en est d&#233;sormais imminent (les r&#233;volutions europ&#233;ennes de 1815, 1830, 1848-1852, 1870 se sont produites &#224; des intervalles de 15 &#224; 18 ans au cours de notre si&#232;cle). Une grande partie de ce qui y est dit est donc toujours applicable aujourd'hui. La mission de Heinrich Bauer fut couronn&#233;e d'un plein succ&#232;s. Le fid&#232;le petit cordonnier &#233;tait un diplomate n&#233;. Il ramena dans l'organisation active les anciens membres de la Ligue, qui &#233;taient en partie &#224; la tra&#238;ne et en partie agissant pour leur propre compte, et en particulier aussi les dirigeants de l'&#233;poque de la Fraternit&#233; Ouvri&#232;re. La Ligue commen&#231;a &#224; jouer un r&#244;le dominant dans les associations ouvri&#232;res, paysannes et sportives dans une bien plus grande mesure qu'avant 1848, de sorte que le prochain discours trimestriel aux communaut&#233;s, en juin 1850, pouvait d&#233;j&#224; rapporter que l'&#233;tudiant Schurz de Bonn (plus tard ancien ministre am&#233;ricain), qui &#233;tait en tourn&#233;e en Allemagne dans l'int&#233;r&#234;t de la d&#233;mocratie petite-bourgeoise, &#171; avait d&#233;j&#224; trouv&#233; toutes les forces n&#233;cessaires entre les mains de la Ligue &#187;. La Ligue &#233;tait sans aucun doute la seule organisation r&#233;volutionnaire ayant une quelconque importance en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le but de cette organisation d&#233;pendait dans une large mesure de la r&#233;alisation ou non des perspectives d'un nouvel essor de la r&#233;volution. Et au cours de l'ann&#233;e 1850, cela devint de plus en plus improbable, voire impossible. La crise industrielle de 1847, qui avait ouvert la voie &#224; la R&#233;volution de 1848, avait &#233;t&#233; surmont&#233;e ; une nouvelle p&#233;riode de prosp&#233;rit&#233; industrielle sans pr&#233;c&#233;dent s'&#233;tait install&#233;e ; quiconque avait des yeux pour voir et s'en servait devait clairement se rendre compte que la temp&#234;te r&#233;volutionnaire de 1848 s'&#233;teignait peu &#224; peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Avec cette prosp&#233;rit&#233; g&#233;n&#233;rale, dans laquelle les forces productives de la soci&#233;t&#233; bourgeoise se d&#233;veloppent de mani&#232;re aussi luxuriante que possible dans les relations bourgeoises, on ne peut pas parler d'une v&#233;ritable r&#233;volution . Une telle r&#233;volution n'est possible que dans les p&#233;riodes o&#249; ces deux facteurs, les forces productives modernes et les formes productives bourgeoises, entrent en collision. Les diverses querelles dans lesquelles se livrent aujourd'hui et se compromettent les repr&#233;sentants des factions industrielles du parti de l'ordre continental, loin de fournir l'occasion de nouvelles r&#233;volutions, ne sont au contraire possibles que parce que la base des relations est momentan&#233;ment si s&#251;re. et, ce que la r&#233;action ne sait pas, c'est tellement bourgeois . De l&#224;, toutes les tentatives de la r&#233;action visant &#224; freiner le d&#233;veloppement bourgeois rebondiront aussi certainement que toute indignation morale et toutes les proclamations enthousiastes des d&#233;mocrates &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Marx et moi avons &#233;crit dans la &#171; Revue de mai &#224; octobre 1850 &#187; de la Neue Rheinische Zeitung , Politisch-okonomische Revue , n&#176; V et VI, Hambourg, 1850, p. 153.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette froide appr&#233;ciation de la situation &#233;tait cependant consid&#233;r&#233;e par beaucoup comme une h&#233;r&#233;sie, &#224; une &#233;poque o&#249; Ledru-Rollin, Louis Blanc, Mazzini, Kossuth et, parmi les petites lumi&#232;res allemandes, Ruge, Kinkel, Gogg et les autres se pressaient. &#224; Londres pour former les gouvernements provisoires du futur non seulement pour leurs patries respectives mais pour toute l'Europe, et alors qu'il ne restait plus qu'&#224; obtenir de l'Am&#233;rique l'argent n&#233;cessaire comme emprunt pour que la r&#233;volution r&#233;alise &#224; tout moment le La r&#233;volution europ&#233;enne et les diff&#233;rentes r&#233;publiques qui l'accompagnaient allaient de soi. Peut-on s'&#233;tonner qu'un homme comme Willich se soit laiss&#233; prendre &#224; cela, que Schapper, agissant selon son ancienne impulsion r&#233;volutionnaire, se soit lui aussi laiss&#233; tromper et que la majorit&#233; des ouvriers londoniens, eux-m&#234;mes en grande partie r&#233;fugi&#233;s, les aient suivis. dans le camp des artisans de la r&#233;volution bourgeois-d&#233;mocrates ? Il suffit de dire que la r&#233;serve que nous maintenions n'&#233;tait pas du go&#251;t de ces gens-l&#224; ; il s'agissait d'entrer dans le jeu de faire des r&#233;volutions. Nous avons cat&#233;goriquement refus&#233; de le faire. Une scission s'ensuit ; on peut en savoir plus &#224; ce sujet dans l' Apocalypse . Puis vint l'arrestation de Nothjung, suivie de celle de Haupt, &#224; Hambourg. Ce dernier est devenu tra&#238;tre en divulguant les noms du Comit&#233; central de Cologne et en &#233;tant d&#233;sign&#233; comme t&#233;moin principal au proc&#232;s ; mais ses proches ne souhaitaient pas &#234;tre ainsi d&#233;shonor&#233;s et l'envoy&#232;rent &#224; Rio de Janerio, o&#249; il s'&#233;tablit plus tard comme homme d'affaires et, en reconnaissance de ses services, fut nomm&#233; consul g&#233;n&#233;ral de Prusse puis d'Allemagne. Il est maintenant de nouveau en Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Note d'Engels : Schapper &#224; Londres &#224; la fin des ann&#233;es soixante. Willich a particip&#233; avec distinction &#224; la guerre civile am&#233;ricaine ; il est devenu g&#233;n&#233;ral de brigade et a re&#231;u une balle dans la poitrine lors de la bataille de Murfreesboro (Tennessee), mais s'est r&#233;tabli et est mort il y a une dizaine d'ann&#233;es en Am&#233;rique. Parmi les autres personnes mentionn&#233;es ci-dessus, je remarquerai seulement que Heinrich Bauer a &#233;t&#233; perdu en Australie et que Weitling et Ewerbeck sont morts en Am&#233;rique.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une meilleure compr&#233;hension des R&#233;v&#233;lations , je donne la liste des accus&#233;s de Cologne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) PG Roser, fabricant de cigares ; (2) Heinrich Burgers, d&#233;c&#233;d&#233; plus tard en tant que d&#233;put&#233; progressiste au Landtag ; (3) Peter Nothjung, tailleur, d&#233;c&#233;d&#233; il y a quelques ann&#233;es comme photographe &#224; Breslau ; (4) WJ Reiff ; (5) le Dr Hermann Becker, aujourd'hui bourgmestre en chef de Cologne et membre de la Chambre haute ; (6) le Dr Roland Daniels, m&#233;decin, d&#233;c&#233;d&#233; quelques ann&#233;es apr&#232;s le proc&#232;s des suites d'une tuberculose contract&#233;e en prison ; (7) Karl Otto, chimiste ; (8) Dr Abraham Jacoby, maintenant m&#233;decin &#224; New York ; (9) Dr IJ Klein, aujourd'hui m&#233;decin et conseiller municipal de Cologne ; (10) Ferdinand Freiligrath, qui se trouvait pourtant d&#233;j&#224; &#224; cette &#233;poque &#224; Londres ; (11) IL Ehrhard, commis ; (12) Friedrich Lessner, tailleur, actuellement &#224; Londres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un proc&#232;s public devant jury du 4 octobre au 12 novembre 1852, les personnes suivantes furent condamn&#233;es pour tentative de haute trahison : Roser, Burgers et Nothjung &#224; six ans, Reiff, Otto et Becker &#224; cinq ans et Lessner &#224; trois ans de prison. une forteresse ; Daniels, Klein, Jacoby et Ehrhard ont &#233;t&#233; acquitt&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le proc&#232;s de Cologne, la premi&#232;re p&#233;riode du mouvement ouvrier communiste allemand prend fin. Imm&#233;diatement apr&#232;s la sentence, nous avons dissous notre Ligue ; quelques mois plus tard, la ligue s&#233;par&#233;e Willich-Schapper trouva &#233;galement le repos &#233;ternel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Il y a toute une g&#233;n&#233;ration entre hier et aujourd'hui. A cette &#233;poque, l'Allemagne &#233;tait un pays d'artisanat et d'industrie domestique bas&#233;e sur le travail manuel ; c'est aujourd'hui un grand pays industriel en constante transformation industrielle. A cette &#233;poque, il fallait rechercher un &#224; un les travailleurs qui comprenaient leur situation de travailleurs et leur antagonisme historico-&#233;conomique envers le capital, car cet antagonisme lui-m&#234;me commen&#231;ait seulement &#224; se d&#233;velopper. Aujourd'hui, l'ensemble du prol&#233;tariat allemand doit &#234;tre soumis &#224; des lois d'exception, simplement pour ralentir un peu le processus de son d&#233;veloppement vers la pleine conscience de sa position de classe opprim&#233;e. A cette &#233;poque, les quelques personnes dont l'esprit avait p&#233;n&#233;tr&#233; jusqu'&#224; la r&#233;alisation du r&#244;le historique du prol&#233;tariat devaient se rassembler en secret, se rassembler clandestinement en petites communaut&#233;s de 3 &#224; 20 personnes. Aujourd'hui, le prol&#233;tariat allemand n'a plus besoin d'aucune organisation officielle, ni publique ni secr&#232;te. La simple interconnexion &#233;vidente de camarades de classe partageant les m&#234;mes id&#233;es suffit, sans aucune r&#232;gle, conseil, r&#233;solution ou autre forme tangible, &#224; &#233;branler l'ensemble de l'Empire allemand jusque dans ses fondations. Bismarck est l'arbitre de l'Europe au-del&#224; des fronti&#232;res de l'Allemagne, mais &#224; l'int&#233;rieur de celles-ci, la figure athl&#233;tique du prol&#233;tariat allemand, que Marx pr&#233;voyait d&#233;j&#224; en 1844, devient chaque jour plus mena&#231;ante, le g&#233;ant pour qui l'&#233;difice imp&#233;rial exigu con&#231;u pour s'adapter aux philistins est encore aujourd'hui. devenu inad&#233;quat et dont la stature puissante et les &#233;paules larges grandissent jusqu'au moment o&#249;, en se levant simplement de son si&#232;ge, il brisera toute la structure de la constitution imp&#233;riale en fragments. Et bien plus encore. Le mouvement international du prol&#233;tariat europ&#233;en et am&#233;ricain s'est tellement renforc&#233; que non seulement sa premi&#232;re forme &#233;troite &#8212; la Ligue secr&#232;te &#8212; mais m&#234;me sa seconde forme, infiniment plus large &#8212; l'Association internationale des travailleurs &#8212; est devenue pour lui une entrave, et que le simple sentiment de solidarit&#233; fond&#233; sur la compr&#233;hension de l'identit&#233; de position de classe suffit &#224; cr&#233;er et &#224; maintenir un seul et m&#234;me grand parti du prol&#233;tariat parmi les ouvriers de tous pays et de toutes langues. La doctrine que la Ligue a repr&#233;sent&#233;e de 1847 &#224; 1852, et qui &#224; cette &#233;poque pouvait &#234;tre trait&#233;e par les sages philistins en haussant les &#233;paules comme des hallucinations de compl&#232;tement fous, comme la doctrine secr&#232;te de quelques sectaires dispers&#233;s, a maintenant d'innombrables adeptes. dans tous les pays civilis&#233;s du monde, parmi les condamn&#233;s aux mines de Sib&#233;rie autant que parmi les chercheurs d'or de Californie ; et le fondateur de cette doctrine, l'homme le plus d&#233;test&#233; et le plus calomni&#233; de son temps, Karl Marx, &#233;tait, &#224; sa mort, le conseiller toujours recherch&#233; et toujours volontaire du prol&#233;tariat de l'ancien et du nouveau monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lire encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/marx/works/subject/organisation/index.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/marx/works/subject/organisation/index.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les sciences philosophiques selon Hegel</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article8146</link>
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		<dc:date>2026-07-31T22:20:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Dialectique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Traduction sommaire de l'Encyclop&#233;die des sciences philosophiques de Hegel &lt;br class='autobr' /&gt;
I. Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
&#167;1 &lt;br class='autobr' /&gt;
La philosophie manque d'un avantage dont jouissent les autres sciences. Elle ne peut pas, comme elles, fonder l'existence de ses objets sur les aveux naturels de la conscience, ni supposer que sa m&#233;thode de connaissance, soit pour commencer, soit pour continuer, soit d&#233;j&#224; accept&#233;e. Les objets de la philosophie, il est vrai, sont dans l'ensemble les m&#234;mes que ceux de la religion. Dans les deux (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique17" rel="directory"&gt;Annexes philosophiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot60" rel="tag"&gt;Dialectique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Traduction sommaire de l'Encyclop&#233;die des sciences philosophiques de Hegel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie manque d'un avantage dont jouissent les autres sciences. Elle ne peut pas, comme elles, fonder l'existence de ses objets sur les aveux naturels de la conscience, ni supposer que sa m&#233;thode de connaissance, soit pour commencer, soit pour continuer, soit d&#233;j&#224; accept&#233;e. Les objets de la philosophie, il est vrai, sont dans l'ensemble les m&#234;mes que ceux de la religion. Dans les deux cas, l'objet est la V&#233;rit&#233;, dans ce sens supr&#234;me o&#249; Dieu et Dieu seul est la V&#233;rit&#233;. Toutes deux traitent &#233;galement des mondes finis de la Nature et de l'Esprit humain, de leurs relations mutuelles et de leur v&#233;rit&#233; en Dieu.La philosophie peut donc, et m&#234;me doit, pr&#233;sumer une certaine connaissance de ses objets, et m&#234;me un certain int&#233;r&#234;t pour eux, ne serait-ce que pour la raison suivante : avec le temps, l'esprit se fait des images g&#233;n&#233;rales des objets, bien avant d'en avoir des notions , et c'est seulement par ces images mentales, et en y recourant, que l'esprit pensant s'&#233;l&#232;ve pour conna&#238;tre et comprendre en pensant .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avec l'essor de cette &#233;tude r&#233;fl&#233;chie des choses, il devient bient&#244;t &#233;vident que la pens&#233;e ne se contentera de rien d'autre que de montrer la n&#233;cessit&#233; de ses faits, de d&#233;montrer l'existence de ses objets, ainsi que leur nature et leurs qualit&#233;s. Notre connaissance originelle de ces choses se r&#233;v&#232;le ainsi inad&#233;quate. Nous ne pouvons rien supposer ni rien affirmer dogmatiquement ; nous ne pouvons pas non plus accepter les assertions et les suppositions des autres. Et pourtant, nous devons faire un commencement : et un commencement, en tant que premier et non d&#233;riv&#233;, fait une supposition, ou plut&#244;t est une supposition. Il semble qu'il soit impossible de faire un commencement du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;tude r&#233;fl&#233;chie des choses peut servir, d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, &#224; d&#233;crire la philosophie. Mais cette description est trop large. S'il est exact de dire que la pens&#233;e fait la distinction entre l'homme et les animaux inf&#233;rieurs, alors tout ce qui est humain est humain, pour la seule et simple raison qu'il est d&#251; &#224; l'op&#233;ration de la pens&#233;e.La philosophie, en revanche, est un mode de pens&#233;e particulier &#8211; un mode dans lequel la pens&#233;e devient connaissance, et la connaissance &#224; travers des notions.Aussi grande que soit l'identit&#233; et l'unit&#233; essentielle des deux modes de pens&#233;e, le mode philosophique finit par se distinguer de la pens&#233;e plus g&#233;n&#233;rale qui agit dans tout ce qui est humain, dans tout ce qui donne &#224; l'humanit&#233; son caract&#232;re distinctif. Et cette diff&#233;rence se rattache au fait queles ph&#233;nom&#232;nes de conscience strictement humains et induits par la pens&#233;e n'apparaissent pas &#224; l'origine sous la forme d'une pens&#233;e, mais sous la forme d'un sentiment, d'une perception ou d'une image mentale &#8212; tous ces aspects devant &#234;tre distingu&#233;s de la forme de pens&#233;e proprement dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s une vieille id&#233;e pr&#233;con&#231;ue, devenue une proposition triviale, c'est la pens&#233;e qui distingue l'homme de l'animal. Si triviale que puisse para&#238;tre cette vieille croyance, elle doit, chose &#233;trange, &#234;tre rappel&#233;e &#224; l'esprit en pr&#233;sence de certaines id&#233;es pr&#233;con&#231;ues de notre temps. Ces id&#233;es voudraient &#233;loigner &#224; tel point le sentiment et la pens&#233;e qu'elles en feraient des oppos&#233;s, et les repr&#233;senteraient comme si antagonistes que le sentiment, surtout le sentiment religieux, serait contamin&#233;, perverti et m&#234;me an&#233;anti par la pens&#233;e. Elles soutiennent aussi avec insistance que la religion et la pi&#233;t&#233; naissent et reposent sur autre chose que sur la pens&#233;e. Mais ceux qui font cette distinction oublient cependant que seul l'homme est capable de religion, et que les animaux n'ont pas plus de religion que de loi et de morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui insistent sur cette s&#233;paration de la religion et de la pens&#233;e ont g&#233;n&#233;ralement devant eux ce que l'on peut appeler la pens&#233;e apr&#232;s coup . Ils entendent par l&#224; la pens&#233;e &#171; r&#233;fl&#233;chie &#187;, qui a affaire aux pens&#233;es en tant que pens&#233;es et les am&#232;ne &#224; la conscience. La n&#233;gligence &#224; percevoir et &#224; garder &#224; l'esprit cette distinction que la philosophie &#233;tablit clairement &#224; l'&#233;gard de la pens&#233;e est la source des objections et des reproches les plus grossiers contre la philosophie. L'homme &#8212; et cela pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il est de sa nature de penser &#8212; est le seul &#234;tre qui poss&#232;de la loi, la religion et la morale. Dans ces domaines de la vie humaine, la pens&#233;e, sous le couvert du sentiment, de la foi ou de l'image g&#233;n&#233;rale, n'est donc pas rest&#233;e inactive : son action et ses productions y sont pr&#233;sentes et contenues. Mais c'est une chose d'avoir de tels sentiments et de telles images g&#233;n&#233;ralis&#233;es qui ont &#233;t&#233; model&#233;s et p&#233;n&#233;tr&#233;s par la pens&#233;e, et une autre chose d'avoir des pens&#233;es &#224; leur sujet. Les pens&#233;es auxquelles donne lieu la r&#233;flexion apr&#232;s coup sur ces modes de conscience sont ce qui est compris dans la r&#233;flexion, le raisonnement g&#233;n&#233;ral et autres, aussi bien que dans la philosophie elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oubli de cette distinction entre la pens&#233;e en g&#233;n&#233;ral et la pens&#233;e r&#233;flexive de la philosophie a conduit &#224; un autre malentendu, plus fr&#233;quent. On a souvent soutenu que la r&#233;flexion de ce genre &#233;tait la condition, ou m&#234;me le seul moyen, d'atteindre la conscience et la certitude de l'&#201;ternel et du Vrai. Par exemple, on a trait&#233; les preuves m&#233;taphysiques (aujourd'hui quelque peu d&#233;su&#232;tes) de l'existence de Dieu comme si la connaissance de ces preuves et la conviction de leur v&#233;rit&#233; &#233;taient le seul et essentiel moyen de produire la croyance et la conviction qu'il y a un Dieu. Une telle doctrine trouverait son &#233;quivalent si l'on disait qu'il est impossible de manger avant d'avoir acquis la connaissance des caract&#232;res chimiques, botaniques et zoologiques de nos aliments, et qu'il faut retarder la digestion jusqu'&#224; ce que l'on ait termin&#233; l'&#233;tude de l'anatomie et de la physiologie. S'il en &#233;tait ainsi, ces sciences dans leur domaine, comme la philosophie dans le sien, gagneraient beaucoup en utilit&#233; ; en fait, leur utilit&#233; s'&#233;l&#232;verait au point d'&#234;tre absolument et universellement indispensable. Ou plut&#244;t, au lieu d'&#234;tre indispensables, elles n'existeraient pas du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contenu , de quelque nature qu'il soit, qui occupe notre conscience, est ce qui constitue le caract&#232;re qualitatif de nos sentiments, perceptions, imaginations et id&#233;es, de nos buts et devoirs, de nos pens&#233;es et notions. De ce point de vue, le sentiment, la perception, etc., sont les formes prises par ces contenus. Les contenus restent un et les m&#234;mes, qu'ils soient sentis, vus, repr&#233;sent&#233;s ou voulus, et qu'ils soient simplement sentis ou ressentis avec un m&#233;lange de pens&#233;es, ou simplement pens&#233;s. Sous l'une quelconque de ces formes, ou dans le m&#233;lange de plusieurs, les contenus se confrontent &#224; la conscience ou en sont l' objet . Mais lorsqu'ils sont ainsi objets de conscience, les modes des diverses formes s'allient aux contenus, et chacune de leurs formes semble par cons&#233;quent donner naissance &#224; un objet sp&#233;cial. Ainsi, ce qui est au fond le m&#234;me peut appara&#238;tre comme un fait d'une autre sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les divers modes de sentiment, de perception, de d&#233;sir et de volont&#233;, dans la mesure o&#249; nous en avons conscience , sont en g&#233;n&#233;ral appel&#233;s id&#233;es (repr&#233;sentations mentales) : et l'on peut dire en gros que la philosophie met des pens&#233;es, des cat&#233;gories ou, en langage plus pr&#233;cis, des notions ad&#233;quates &#224; la place des images g&#233;n&#233;ralis&#233;es que nous appelons ordinairement id&#233;es. De telles impressions mentales peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme des m&#233;taphores de pens&#233;es et de notions. Mais avoir ces conceptions figuratives n'implique pas que nous appr&#233;cions leur signification intellectuelle, les pens&#233;es et les notions rationnelles auxquelles elles correspondent. Inversement, c'est une chose d'avoir des pens&#233;es et des notions intelligentes, et une autre chose de savoir &#224; quelles impressions, perceptions et sentiments elles correspondent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette diff&#233;rence expliquera dans une certaine mesure ce que les gens appellent l'inintelligibilit&#233; de la philosophie. Leur difficult&#233; r&#233;side en partie dans une incapacit&#233; - qui en elle-m&#234;me n'est rien d'autre qu'un manque d'habitude - &#224; penser de mani&#232;re abstraite, c'est-&#224;-dire dans une incapacit&#233; &#224; saisir des pens&#233;es pures et &#224; se mouvoir en elles. Dans notre &#233;tat d'esprit ordinaire, les pens&#233;es sont rev&#234;tues et ne font qu'un avec la mati&#232;re sensible ou spirituelle du moment ; et dans la r&#233;flexion, la m&#233;ditation et le raisonnement g&#233;n&#233;ral, nous introduisons un m&#233;lange de pens&#233;es dans les sentiments, les perceptions et les images mentales. (Ainsi, dans les propositions dont le sujet est d&#251; aux sens - par exemple &#171; Cette feuille est verte &#187; - nous avons des cat&#233;gories telles que l'&#234;tre et l'individualit&#233;.) Mais c'est une tout autre chose de faire des pens&#233;es pures et simples notre objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais leur plainte selon laquelle la philosophie est inintelligible est due &#224; une autre raison : c'est un d&#233;sir impatient d'avoir devant les yeux comme image mentale ce qui est dans l'esprit comme pens&#233;e ou notion. Quand on demande aux gens d'appr&#233;hender une notion, ils se plaignent souvent de ne pas savoir ce qu'ils doivent penser. Mais le fait est que dans une notion, il n'y a rien d'autre &#224; penser que la notion elle-m&#234;me. Ce que r&#233;v&#232;le cette expression, c'est un d&#233;sir ardent d'une image qui nous est d&#233;j&#224; famili&#232;re. L'esprit, priv&#233; de l'usage de ses id&#233;es famili&#232;res, sent le sol o&#249; il se tenait autrefois fermement et chez lui lui &#234;tre enlev&#233;, et, lorsqu'il est transport&#233; dans la r&#233;gion de la pens&#233;e pure, il ne sait plus o&#249; il se trouve dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une cons&#233;quence de cette faiblesse est que les auteurs, les pr&#233;dicateurs et les orateurs sont jug&#233;s plus intelligibles lorsqu'ils parlent de choses que leurs lecteurs ou leurs auditeurs connaissent d&#233;j&#224; par c&#339;ur &#8211; des choses que ces derniers connaissent et qui ne n&#233;cessitent aucune explication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe doit donc tenir compte des modes de pens&#233;e populaires et des objets de la religion. En traitant des modes ordinaires de pens&#233;e, il devra tout d'abord, comme nous l'avons vu, prouver et presque &#233;veiller la n&#233;cessit&#233; de sa m&#233;thode particuli&#232;re de connaissance. En traitant des objets de la religion et de la v&#233;rit&#233; dans son ensemble, il devra montrer que la philosophie est capable de les saisir par ses propres moyens ; et si une diff&#233;rence avec les conceptions religieuses se fait jour, il devra justifier les points sur lesquels elle s'&#233;carte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 5&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour donner au lecteur une explication pr&#233;liminaire de la distinction ainsi &#233;tablie, et pour lui faire voir en m&#234;me temps que la v&#233;ritable signification de notre conscience est conserv&#233;e, et m&#234;me pour la premi&#232;re fois mise dans sa juste lumi&#232;re, lorsqu'elle est traduite sous la forme de la pens&#233;e et de la notion de raison, il peut &#234;tre bon de rappeler une autre de ces vieilles croyances irraisonn&#233;es. Et c'est la conviction que pour parvenir &#224; la v&#233;rit&#233; d'un objet ou d'un &#233;v&#233;nement, m&#234;me des sentiments, des perceptions, des opinions et des id&#233;es mentales, nous devons le r&#233;fl&#233;chir. Or, en tout cas, r&#233;fl&#233;chir, c'est au moins transformer des sentiments, des id&#233;es ordinaires, etc. en pens&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nature a donn&#233; &#224; chacun la facult&#233; de penser. Mais la pens&#233;e est tout ce que la philosophie pr&#233;tend &#234;tre la forme propre de son m&#233;tier. Ainsi, la conception inad&#233;quate qui ignore la distinction &#233;tablie au &#167; 3 conduit &#224; une nouvelle illusion, l'inverse de la plainte mentionn&#233;e plus haut sur l'inintelligibilit&#233; de la philosophie. En d'autres termes, cette science doit souvent subir le m&#233;pris d'entendre parler, m&#234;me par des gens qui ne s'en sont jamais occup&#233;s, comme s'ils la connaissaient parfaitement. Sans pr&#233;paration autre que celle d'une &#233;ducation ordinaire, ils n'h&#233;sitent pas, surtout sous l'influence du sentiment religieux, &#224; philosopher et &#224; critiquer la philosophie. Tout le monde convient que pour conna&#238;tre une autre science, il faut l'avoir d'abord &#233;tudi&#233;e, et que c'est seulement en vertu de cette connaissance qu'on peut pr&#233;tendre porter un jugement sur elle. Tout le monde convient que pour fabriquer une chaussure, il faut avoir appris et pratiqu&#233; le m&#233;tier de cordonnier, bien que chacun ait un mod&#232;le dans son pied et poss&#232;de dans ses mains les dons naturels pour les op&#233;rations requises. Pour la philosophie seule, semble-t-il, une telle &#233;tude, un tel soin et une telle application ne sont nullement n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision confortable de ce qui est requis pour un philosophe a r&#233;cemment &#233;t&#233; corrobor&#233;e par la th&#233;orie de la connaissance imm&#233;diate ou intuitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pour la forme de la connaissance philosophique. Il n'est pas moins souhaitable, d'autre part, que la philosophie comprenne que son contenu n'est autre que l'actualit&#233; , ce noyau de v&#233;rit&#233; qui, produit et se produisant &#224; l'origine dans l'enceinte de la vie mentale, est devenu le monde , le monde int&#233;rieur et ext&#233;rieur de la conscience. Nous prenons d'abord conscience de ce contenu dans ce que nous appelons l'exp&#233;rience. Mais l'exp&#233;rience elle-m&#234;me, lorsqu'elle examine le vaste champ de l'existence int&#233;rieure et ext&#233;rieure, a assez de sens pour distinguer la simple apparence, qui est passag&#232;re et d&#233;nu&#233;e de sens, de ce qui en soi m&#233;rite vraiment le nom d'actualit&#233;. Comme c'est seulement par la forme que la philosophie se distingue des autres modes de connaissance de cette m&#234;me somme d'&#234;tre, elle doit n&#233;cessairement &#234;tre en harmonie avec l'actualit&#233; et l'exp&#233;rience. En fait, cette harmonie peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e au moins comme un moyen extrins&#232;que de v&#233;rifier la v&#233;rit&#233; d'une philosophie. De m&#234;me, on peut consid&#233;rer que le but supr&#234;me et final de la science philosophique est de r&#233;aliser, par la constatation de cette harmonie, une r&#233;conciliation de la raison consciente de soi avec la raison qui est dans le monde, en d'autres termes, avec la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la pr&#233;face de ma Philosophie du droit , p. xix, on trouve les propositions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est raisonnable est r&#233;el&lt;br class='autobr' /&gt;
et&lt;br class='autobr' /&gt;
ce qui est r&#233;el est raisonnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces simples affirmations ont donn&#233; lieu &#224; des expressions de surprise et d'hostilit&#233;, m&#234;me dans des milieux o&#249; l'on consid&#233;rerait comme une insulte l'absence de philosophie, et encore plus de religion. La religion, du moins, n'a pas besoin d'&#234;tre mise en &#233;vidence ; ses doctrines sur les gouvernements divins du monde confirment trop clairement ces propositions. Pour leur sens philosophique, nous devons pr&#233;supposer une intelligence suffisante pour savoir non seulement que Dieu est actuel, qu'il est l'actuel supr&#234;me, que lui seul est vraiment actuel ; mais aussi, en ce qui concerne la port&#233;e logique de la question, que l'existence est en partie une simple apparence et en partie seulement une r&#233;alit&#233;. Dans la vie courante, tout caprice de l'imagination, toute erreur, le mal et tout ce qui est de la nature du mal, ainsi que toute existence d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e et transitoire, quelle qu'elle soit, re&#231;oivent d'une mani&#232;re fortuite le nom d'actuel. Mais m&#234;me nos sentiments ordinaires suffisent &#224; interdire &#224; une existence fortuite (fortuite) d'obtenir le nom emphatique d'actuel ; car par fortuite nous entendons une existence qui n'a pas plus de valeur que celle d'une chose possible, qui pourrait aussi bien ne pas &#234;tre qu'&#234;tre. Quant au terme d'Actualit&#233;, ces critiques auraient d&#251; consid&#233;rer le sens dans lequel je l'emploie. Dans une Logique d&#233;taill&#233;e, j'ai trait&#233; entre autres choses de l'Actualit&#233;, et je l'ai distingu&#233;e avec pr&#233;cision non seulement du fortuit, qui, apr&#232;s tout, a une existence, mais m&#234;me des cat&#233;gories apparent&#233;es de l'existence et des autres modifications de l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'actualit&#233; du rationnel s'oppose l'id&#233;e populaire selon laquelle les id&#233;es et les id&#233;aux ne sont que des chim&#232;res et la philosophie un simple syst&#232;me de fantasmes. A cette id&#233;e s'oppose aussi l'id&#233;e tr&#232;s diff&#233;rente selon laquelle les id&#233;es et les id&#233;aux sont quelque chose de bien trop excellent pour avoir une r&#233;alit&#233;, ou bien quelque chose de trop impuissant pour la procurer par eux-m&#234;mes. Ce divorce entre id&#233;e et r&#233;alit&#233; est particuli&#232;rement cher &#224; l'entendement analytique qui consid&#232;re ses propres abstractions, tout r&#234;ves qu'elles soient, comme quelque chose de vrai et de r&#233;el, et qui se vante de l'imp&#233;ratif &#171; il faut &#187;, qu'il prend un plaisir particulier &#224; prescrire m&#234;me dans le domaine de la politique. Comme si le monde avait attendu qu'il apprenne comment il devrait &#234;tre, et qu'il ne l'&#233;tait pas ! Car, si tout &#233;tait comme il devrait &#234;tre, que deviendrait la sagesse pr&#233;coce de ce &#171; il faut &#187; ? Lorsque l'entendement tourne ce &#171; il faut &#187; contre des objets ext&#233;rieurs triviaux et transitoires, contre des r&#232;gles ou des conditions sociales, qui ont tr&#232;s probablement une grande importance relative pour un certain temps et des cercles particuliers, il peut souvent avoir raison. Dans un tel cas, l'observateur intelligent peut rencontrer bien des choses qui ne satisfont pas aux exigences g&#233;n&#233;rales du droit ; car qui n'est pas assez perspicace pour voir dans son propre environnement bien des choses qui sont loin d'&#234;tre ce qu'elles devraient &#234;tre ? Mais une telle perspicacit&#233; se trompe en pensant que, lorsqu'elle examine ces objets et prononce ce qu'ils devraient &#234;tre, elle traite de questions de science philosophique. L'objet de la philosophie est l'Id&#233;e, et l'Id&#233;e n'est pas impuissante au point d'avoir simplement le droit ou l'obligation d'exister sans exister r&#233;ellement. L'objet de la philosophie est une r&#233;alit&#233; dont ces objets, les r&#232;glements et les conditions sociales, ne sont que l'ext&#233;rieur superficiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 7&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la r&#233;flexion, la r&#233;flexion sur les choses, impliquent d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale le principe (et donc le commencement) de la philosophie. Et lorsque l'esprit de r&#233;flexion rena&#238;t dans son ind&#233;pendance dans les temps modernes, apr&#232;s l'&#233;poque de la R&#233;forme luth&#233;rienne, il ne se contente pas, comme &#224; ses d&#233;buts chez les Grecs, de rester &#224; l'&#233;cart, dans un monde qui lui est propre, mais il tourne aussit&#244;t ses &#233;nergies vers la mati&#232;re apparemment illimit&#233;e du monde ph&#233;nom&#233;nal. C'est ainsi que le nom de philosophie en est venu &#224; s'appliquer &#224; toutes les branches de la connaissance qui s'occupent de d&#233;terminer la norme et l'universel dans l'oc&#233;an des individualit&#233;s empiriques, ainsi que l'&#233;l&#233;ment n&#233;cessaire, ou les lois, que l'on trouve dans le d&#233;sordre apparent des masses infinies du hasard. Il appara&#238;t ainsi que la philosophie moderne tire ses mat&#233;riaux de nos propres observations et perceptions personnelles du monde ext&#233;rieur et int&#233;rieur, de la nature aussi bien que de l'esprit et du c&#339;ur de l'homme, lorsque tous deux se trouvent en pr&#233;sence imm&#233;diate de l'observateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce principe de l'exp&#233;rience comporte une condition indiciblement importante : pour accepter et croire un fait, il faut &#234;tre en contact avec lui ; ou, en termes plus exacts, il faut que nous trouvions le fait uni et combin&#233; &#224; la certitude de nous-m&#234;mes. Il faut &#234;tre en contact avec le sujet que nous &#233;tudions, soit par nos sens ext&#233;rieurs, soit par notre esprit plus profond et notre conscience intime de nous-m&#234;mes. Ce principe est le m&#234;me que celui qu'on a appel&#233; de nos jours la foi, la connaissance imm&#233;diate, la r&#233;v&#233;lation dans le monde ext&#233;rieur et, surtout, dans notre propre c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces sciences qui ont re&#231;u le nom de philosophie, nous les appelons sciences empiriques , parce qu'elles partent de l'exp&#233;rience. Mais les r&#233;sultats essentiels qu'elles visent et qu'elles fournissent sont des lois, des propositions g&#233;n&#233;rales, une th&#233;orie, c'est-&#224;-dire des pens&#233;es sur ce qui existe. C'est sur cette base que la physique newtonienne a &#233;t&#233; appel&#233;e philosophie naturelle. Hugo Grotius , en rassemblant et en comparant le comportement des &#201;tats les uns envers les autres tel qu'il est enregistr&#233; dans l'histoire, a r&#233;ussi, &#224; l'aide des m&#233;thodes ordinaires du raisonnement g&#233;n&#233;ral, &#224; &#233;tablir certains principes g&#233;n&#233;raux et &#224; &#233;tablir une th&#233;orie que l'on peut appeler la philosophie du droit international. En Angleterre, c'est encore la signification habituelle du terme philosophie. Newton continue d'&#234;tre c&#233;l&#233;br&#233; comme le plus grand des philosophes, et le nom est rest&#233; jusque dans les listes de prix des fabricants d'instruments. Tous les instruments, tels que le thermom&#232;tre et le barom&#232;tre, qui ne rentrent pas dans la cat&#233;gorie sp&#233;ciale des appareils magn&#233;tiques ou &#233;lectriques, sont appel&#233;s instruments philosophiques. C'est bien la pens&#233;e , et non pas un simple m&#233;lange de bois, de fer, etc., qui doit &#234;tre appel&#233;e l'instrument de la philosophie ! La science r&#233;cente de l'&#233;conomie politique, qui est connue en Allemagne sous le nom d'&#233;conomie rationnelle de l'&#201;tat ou d'&#233;conomie nationale intelligente, a particuli&#232;rement pris en Angleterre le nom de philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 8&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son domaine propre, cette connaissance empirique peut d'abord donner satisfaction, mais elle se r&#233;v&#232;le insuffisante de deux mani&#232;res. En premier lieu, il y a un autre cercle d'objets qu'elle n'embrasse pas. Ce sont la Libert&#233;, l'Esprit et Dieu. Ils appartiennent &#224; un autre domaine, non pas parce qu'on peut dire qu'ils n'ont rien &#224; voir avec l'exp&#233;rience, car bien qu'ils ne soient certainement pas des exp&#233;riences sensorielles, c'est une proposition tout &#224; fait identique que de dire que tout ce qui est dans la conscience est v&#233;cu. La v&#233;ritable raison pour laquelle on les assigne &#224; un autre domaine de la connaissance est que, par leur port&#233;e et leur contenu, ces objets se montrent manifestement infinis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe une vieille phrase souvent attribu&#233;e &#224; tort &#224; Aristote et cens&#233;e exprimer la teneur g&#233;n&#233;rale de sa philosophie : Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu : il n'y a rien dans la pens&#233;e qui n'ait &#233;t&#233; dans le sens et dans l'exp&#233;rience. Si la philosophie sp&#233;culative a refus&#233; d'admettre cette maxime, c'est seulement par malentendu. Mais elle affirmera &#224; l'inverse : Nihil est in sensu quod ! non fuerit in intellectu . Et cela peut &#234;tre pris en deux sens. Dans le sens g&#233;n&#233;ral, cela signifie que &#957;&#959;&#965;&#962; ou l'esprit (l'id&#233;e la plus profonde de &#957;&#959;&#965;&#962; dans la pens&#233;e moderne) est la cause du monde. Dans son sens sp&#233;cial (voir &#167; 2), cela affirme que le sentiment du droit, de la morale et de la religion est un sentiment (et par l&#224; une exp&#233;rience) d'une telle port&#233;e et d'un tel caract&#232;re qu'il ne peut na&#238;tre que de la pens&#233;e et reposer sur elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 9&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en second lieu, sous le rapport de la forme, la raison subjective d&#233;sire une satisfaction plus grande que celle que donne la connaissance empirique ; et cette forme est, au sens le plus large du terme, la n&#233;cessit&#233; (&#167; 1). La m&#233;thode de la science empirique pr&#233;sente deux d&#233;fauts.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le premier est que le principe universel ou g&#233;n&#233;ral qu'elle contient, le genre, etc., est, de lui-m&#234;me, ind&#233;termin&#233; et vague, et par cons&#233;quent ne se rattache pas de lui-m&#234;me aux particuliers ou aux d&#233;tails. L'un est ext&#233;rieur &#224; l'autre et accidentel ; il en est de m&#234;me des faits particuliers qui sont r&#233;unis : chacun est ext&#233;rieur aux autres et accidentel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le second d&#233;faut est que les commencements sont dans tous les cas des donn&#233;es et des postulats, qui ne sont ni expliqu&#233;s ni d&#233;duits. Sur ces deux points, la forme de n&#233;cessit&#233; n'obtient pas ce qui lui est d&#251;. C'est pourquoi la r&#233;flexion, chaque fois qu'elle s'efforce de rem&#233;dier &#224; ces d&#233;fauts, devient une pens&#233;e sp&#233;culative, la pens&#233;e propre &#224; la philosophie. En tant qu'esp&#232;ce de r&#233;flexion qui, tout en ayant une certaine communaut&#233; de nature avec la r&#233;flexion d&#233;j&#224; mentionn&#233;e, en est n&#233;anmoins diff&#233;rente, la pens&#233;e philosophique poss&#232;de ainsi, outre les formes communes, quelques formes qui lui sont propres, dont la Notion peut &#234;tre prise pour le type.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation de la science sp&#233;culative avec les autres sciences peut &#234;tre formul&#233;e de la mani&#232;re suivante. Elle ne n&#233;glige nullement les faits empiriques contenus dans les diverses sciences, mais les reconna&#238;t et les adopte ; elle appr&#233;cie et applique &#224; sa propre structure l'&#233;l&#233;ment universel de ces sciences, leurs lois et leurs classifications ; mais en outre, elle introduit et fait conna&#238;tre d'autres cat&#233;gories dans les cat&#233;gories de la science. La diff&#233;rence, envisag&#233;e sous cet angle, n'est qu'un changement de cat&#233;gories. La logique sp&#233;culative contient toute la logique et la m&#233;taphysique ant&#233;rieures : elle conserve les m&#234;mes formes de pens&#233;e, les m&#234;mes lois et les m&#234;mes objets, tout en les remodelant et en les &#233;largissant avec des cat&#233;gories plus larges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut distinguer de la notion au sens sp&#233;culatif ce qu'on appelle ordinairement une notion. La phrase selon laquelle aucune notion ne peut jamais comprendre l'infini, phrase qui a &#233;t&#233; r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; maintes reprises jusqu'&#224; devenir axiomatique, est fond&#233;e sur cette appr&#233;ciation &#233;troite de ce que l'on entend par notions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 10&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette pens&#233;e, qui se propose comme instrument de la connaissance philosophique, demande elle-m&#234;me une explication plus pouss&#233;e. Il faut comprendre en quoi elle poss&#232;de une n&#233;cessit&#233; ou une force, et quand elle pr&#233;tend &#234;tre &#224; la hauteur de la t&#226;che d'appr&#233;hender les objets absolus (Dieu, l'Esprit, la Libert&#233;), il faut justifier cette pr&#233;tention. Mais une telle explication est elle-m&#234;me une le&#231;on de philosophie et rel&#232;ve proprement de la science elle-m&#234;me. Une tentative pr&#233;liminaire pour clarifier les choses ne serait qu'antiphilosophique et consisterait en un tissu d'hypoth&#232;ses, d'affirmations et de pour et de contre inf&#233;rentiels, c'est-&#224;-dire de dogmatisme sans force, contre lequel on aurait &#233;galement le droit de faire un contre-dogmatisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des principales id&#233;es de la philosophie critique est de nous demander de nous arr&#234;ter avant de nous int&#233;resser &#224; Dieu ou &#224; l'&#234;tre v&#233;ritable des choses, et de consid&#233;rer d'abord la facult&#233; de conna&#238;tre et de voir si elle est &#224; la hauteur d'un tel effort. Il faut, dit Kant, conna&#238;tre l'instrument avant d'entreprendre le travail auquel il doit &#234;tre employ&#233; ; car si l'instrument est insuffisant, tous nos efforts seront vains. La plausibilit&#233; de cette suggestion lui a valu l'approbation et l'admiration de tous ; le r&#233;sultat en a &#233;t&#233; de soustraire la connaissance &#224; l'int&#233;r&#234;t qu'elle porte &#224; ses objets et &#224; son absorption dans leur &#233;tude, pour la ramener &#224; elle-m&#234;me, et de la ramener ainsi &#224; une question de forme. Si nous ne voulons pas &#234;tre tromp&#233;s par les mots, il est facile de voir &#224; quoi cela revient. Dans le cas d'autres instruments, nous pouvons essayer de les critiquer autrement qu'en nous adressant au travail sp&#233;cial auquel ils sont destin&#233;s. Mais l'examen de la connaissance ne peut se faire que par un acte de connaissance. Examiner ce qu'on appelle cet instrument, c'est le conna&#238;tre. Mais chercher &#224; conna&#238;tre avant de savoir est aussi absurde que la sage r&#233;solution de Scholastique de ne pas s'aventurer dans l'eau avant d'avoir appris &#224; nager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reinhold a vu la confusion qui r&#233;sulte de ce style de d&#233;part et a essay&#233; de se tirer d'affaire en commen&#231;ant par une &#233;tape hypoth&#233;tique et probl&#233;matique de la philosophie. Il a suppos&#233; ainsi qu'il serait possible, personne ne sait comment, de progresser jusqu'&#224; ce que nous nous trouvions, plus loin, arriv&#233;s &#224; la v&#233;rit&#233; premi&#232;re des v&#233;rit&#233;s. Si l'on examine de pr&#232;s sa m&#233;thode, on s'aper&#231;oit qu'elle est identique &#224; une pratique tr&#232;s courante. Elle part d'un substrat de faits exp&#233;rimentaux, ou d'une hypoth&#232;se provisoire qui a &#233;t&#233; introduite dans une d&#233;finition, et se met ensuite &#224; analyser ce point de d&#233;part. Nous pouvons d&#233;celer dans l'argumentation de Reinhold une perception de la v&#233;rit&#233;, selon laquelle la marche habituelle qui proc&#232;de par hypoth&#232;ses et anticipations ne vaut pas mieux qu'un mode de proc&#233;dure hypoth&#233;tique et probl&#233;matique. Mais cette perception ne change pas le caract&#232;re de cette m&#233;thode ; elle en fait seulement ressortir les imperfections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 11&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions particuli&#232;res qui font que la philosophie existe peuvent &#234;tre d&#233;crites ainsi. L'esprit, lorsqu'il est sensible ou perceptif, trouve son objet dans quelque chose de sensible ; lorsqu'il imagine, dans une image ; lorsqu'il veut, dans un but ou une fin. Mais contrairement &#224; ces formes d'existence et de ses objets, ou peut-&#234;tre seulement en distinction avec elles, l'esprit doit aussi satisfaire les d&#233;sirs de sa vie la plus haute et la plus intime. Ce moi le plus intime, c'est la pens&#233;e. Ainsi l'esprit fait de la pens&#233;e son objet. Dans le meilleur sens du terme, il vient &#224; lui-m&#234;me ; car la pens&#233;e est son principe et son moi le plus pur. Mais tandis qu'elle est ainsi occup&#233;e, la pens&#233;e s'emm&#234;le dans des contradictions, c'est-&#224;-dire se perd dans la non-identit&#233; dure et solide de ses pens&#233;es, et ainsi, au lieu de s'atteindre elle-m&#234;me, elle est saisie et retenue dans sa contrepartie. Ce r&#233;sultat, auquel conduit la pens&#233;e honn&#234;te mais &#233;troite, la simple compr&#233;hension, est combattu par le d&#233;sir plus &#233;lev&#233; dont nous avons parl&#233;. Ce d&#233;sir exprime la pers&#233;v&#233;rance de la pens&#233;e, qui reste fid&#232;le &#224; elle-m&#234;me, m&#234;me dans cette perte consciente de son repos et de son ind&#233;pendance natifs, &#171; afin de surmonter &#187; et d'&#233;laborer en elle-m&#234;me la solution de ses propres contradictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des principales le&#231;ons de la logique est de voir que la pens&#233;e est dialectique par sa nature m&#234;me et que, en tant qu'entendement, elle doit tomber dans la contradiction, c'est-&#224;-dire dans la n&#233;gation d'elle-m&#234;me. Lorsque la pens&#233;e n'a plus aucun espoir de parvenir par ses propres moyens &#224; r&#233;soudre la contradiction qu'elle a elle-m&#234;me provoqu&#233;e, elle revient aux solutions de la question avec lesquelles elle avait appris &#224; se calmer sous d'autres formes et d'autres modes. Malheureusement, le recul de la pens&#233;e l'a conduite, comme Platon l'a d&#233;j&#224; remarqu&#233; de son temps, &#224; une haine tr&#232;s injustifi&#233;e de la raison (misologie) ; et elle adopte alors contre ses propres efforts cette attitude hostile dont on voit un exemple dans la doctrine selon laquelle la connaissance &#171; imm&#233;diate &#187;, comme on l'appelle, est la forme exclusive sous laquelle nous devenons conscients de la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 12&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essor de la philosophie est d&#251; &#224; ce besoin de penser. Son point de d&#233;part est l'exp&#233;rience, qui comprend &#224; la fois notre conscience imm&#233;diate et les inductions qui en d&#233;coulent. &#201;veill&#233;e par cette excitation, la pens&#233;e se caract&#233;rise essentiellement par le fait qu'elle s'&#233;l&#232;ve au-dessus de l'&#233;tat naturel de l'esprit, au-dessus des sens et des inf&#233;rences des sens, pour devenir son &#233;l&#233;ment propre et non alt&#233;r&#233;, et qu'elle adopte d'abord une attitude distante et n&#233;gative &#224; l'&#233;gard du point d'o&#249; elle est partie. Gr&#226;ce &#224; cet &#233;tat d'antagonisme avec les ph&#233;nom&#232;nes des sens, sa premi&#232;re satisfaction se trouve en elle-m&#234;me, dans l'id&#233;e de l'essence universelle de ces ph&#233;nom&#232;nes : une id&#233;e (l'Absolu ou Dieu) plus ou moins abstraite. D'autre part, les sciences, fond&#233;es sur l'exp&#233;rience, exercent sur l'esprit une excitation qui lui permet de surmonter la forme sous laquelle se pr&#233;sentent leurs contenus vari&#233;s et d'&#233;lever ces contenus au rang de v&#233;rit&#233; n&#233;cessaire. Les faits scientifiques ont en effet l'aspect d'un vaste conglom&#233;rat, une chose se rapprochant d'une autre, comme si elles &#233;taient simplement donn&#233;es et pr&#233;sent&#233;es, c'est-&#224;-dire d&#233;pourvues de tout lien essentiel ou n&#233;cessaire. Par suite de cette excitation, la pens&#233;e est tir&#233;e de son universalit&#233; non r&#233;alis&#233;e et de sa satisfaction imaginaire ou simplement possible, et pouss&#233;e vers un d&#233;veloppement &#224; partir d'elle-m&#234;me. D'un c&#244;t&#233;, ce d&#233;veloppement signifie seulement que la pens&#233;e incorpore les contenus de la science, dans toute leur sp&#233;cialit&#233; de d&#233;tail telle qu'elle leur est soumise. De l'autre, il fait que ces contenus imitent l'action de la pens&#233;e cr&#233;atrice originelle et pr&#233;sentent l'aspect d'une &#233;volution libre d&#233;termin&#233;e par la seule logique du fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parlerons plus loin, express&#233;ment et avec plus de d&#233;tails, de la relation entre &#171; imm&#233;diatet&#233; &#187; et &#171; m&#233;diation &#187; dans la conscience. Il suffit de dire ici que, bien que les deux &#171; moments &#187; ou facteurs se pr&#233;sentent comme distincts, aucun d'eux ne peut &#234;tre absent, ni exister ind&#233;pendamment de l'autre. Ainsi, la connaissance de Dieu, comme de toute r&#233;alit&#233; suprasensible, est dans son v&#233;ritable caract&#232;re une exaltation au-dessus des sensations ou des perceptions : elle implique par cons&#233;quent une attitude n&#233;gative &#224; l'&#233;gard des donn&#233;es sensorielles initiales, et dans cette mesure implique une m&#233;diation. Car m&#233;dier, c'est prendre quelque chose comme commencement et passer &#224; une chose seconde ; de sorte que l'existence de cette seconde chose d&#233;pend de ce que nous y sommes parvenus &#224; partir de quelque chose d'autre qui lui est oppos&#233;. Malgr&#233; cela, la connaissance de Dieu n'est pas une simple suite, d&#233;pendante de la phase empirique de la conscience : en fait, son ind&#233;pendance est essentiellement assur&#233;e par cette n&#233;gation et cette exaltation. Sans doute, si nous attachons une importance injuste au fait de la m&#233;diation et le pr&#233;sentons comme impliquant un &#233;tat de conditionnement, on peut dire &#8211; ce qui n'a pas beaucoup de sens &#8211; que la philosophie est fille de l'exp&#233;rience et doit son origine &#224; un fait a posteriori . (En fait, penser est toujours la n&#233;gation de ce que nous avons imm&#233;diatement devant nous.) On peut cependant dire avec autant de v&#233;rit&#233; que nous devons manger aux moyens de nourriture, tant que nous ne pouvons pas manger sans eux. Si nous adoptons cette conception, manger est certainement pr&#233;sent&#233; comme ingrat : cela d&#233;vore ce &#224; quoi il se doit. Penser, selon cette conception de son action, est tout aussi ingrat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a aussi un aspect a priori de la pens&#233;e, o&#249;, par une m&#233;diation, non faite par quelque chose d'ext&#233;rieur, mais par une r&#233;flexion sur soi-m&#234;me, nous avons cette imm&#233;diatet&#233; qui est l'universalit&#233;, la complaisance de la pens&#233;e qui est si bien avec elle-m&#234;me qu'elle se sent indiff&#233;rente &#224; descendre dans les d&#233;tails, et par l&#224; m&#234;me &#224; d&#233;velopper sa propre nature. Il en est de m&#234;me de la religion, qui, qu'elle soit grossi&#232;re ou &#233;labor&#233;e, qu'elle soit rev&#234;tue d'une pr&#233;cision scientifique dans les d&#233;tails ou qu'elle se limite &#224; la simple foi du c&#339;ur, poss&#232;de, partout, la m&#234;me nature intense de contentement et de f&#233;licit&#233;. Mais si la pens&#233;e ne va jamais plus loin que l'universalit&#233; des Id&#233;es, comme ce fut n&#233;cessairement le cas dans les premi&#232;res philosophies (alors que les El&#233;ates n'all&#232;rent jamais au-del&#224; de l'&#202;tre, ou H&#233;raclite au-del&#224; du Devenir), elle est &#224; juste titre accus&#233;e de formalisme. M&#234;me dans une phase plus avanc&#233;e de la philosophie, nous pouvons souvent trouver une doctrine qui n'a ma&#238;tris&#233; que certaines propositions ou formules abstraites, telles que : &#171; Dans l'absolu tout est un &#187;.&#171; Sujet et objet sont identiques &#187; &#8212; et cela ne se r&#233;p&#232;te que dans les cas particuliers. Si l'on tient compte de cette premi&#232;re p&#233;riode de la pens&#233;e, de la p&#233;riode de la simple g&#233;n&#233;ralit&#233;, on peut dire sans risque de se tromper que l'exp&#233;rience est le v&#233;ritable auteur du d&#233;veloppement et du progr&#232;s de la philosophie. Car, premi&#232;rement, les sciences empiriques ne s'arr&#234;tent pas &#224; la simple observation des particularit&#233;s d'un ph&#233;nom&#232;ne. Gr&#226;ce &#224; la pens&#233;e, elles peuvent pr&#233;senter &#224; la philosophie des mat&#233;riaux pr&#233;par&#233;s pour elle, sous forme d'uniformit&#233;s g&#233;n&#233;rales, c'est-&#224;-dire de lois, et de classifications des ph&#233;nom&#232;nes. Lorsque cela est fait, les faits particuliers qu'ils contiennent sont pr&#234;ts &#224; &#234;tre re&#231;us par la philosophie. Deuxi&#232;mement, cela implique que la pens&#233;e elle-m&#234;me est oblig&#233;e de s'orienter vers ces v&#233;rit&#233;s concr&#232;tes et sp&#233;cifiques. L'accueil de ces mat&#233;riaux scientifiques dans la philosophie, maintenant que la pens&#233;e a supprim&#233; leur imm&#233;diatet&#233; et qu'elle a cess&#233; d'&#234;tre de simples donn&#233;es, constitue en m&#234;me temps un d&#233;veloppement de la pens&#233;e &#224; partir d'elle-m&#234;me. La philosophie doit donc son d&#233;veloppement aux sciences empiriques. En retour, elle conf&#232;re &#224; leur contenu ce qui leur est si vital, la libert&#233; de penser, en bref un caract&#232;re a priori . Ces contenus sont d&#233;sormais justifi&#233;s comme n&#233;cessaires et ne d&#233;pendent plus seulement de faits tels qu'ils ont &#233;t&#233; d&#233;couverts et v&#233;cus. Le fait v&#233;cu devient ainsi une illustration et une copie de l'activit&#233; originelle et enti&#232;rement autonome de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 13&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est, en termes exacts, l'origine et le d&#233;veloppement de la philosophie. Mais l'Histoire de la philosophie nous donne le m&#234;me processus d'un point de vue historique et ext&#233;rieur. Les &#233;tapes de l'&#233;volution de l'Id&#233;e semblent s'y succ&#233;der par hasard et ne pr&#233;senter qu'une s&#233;rie de principes diff&#233;rents et sans rapport entre eux, que les divers syst&#232;mes de philosophie mettent en &#339;uvre &#224; leur mani&#232;re. Mais il n'en est pas ainsi. Depuis des milliers d'ann&#233;es, le m&#234;me architecte dirige l'&#339;uvre : et cet architecte est l'unique esprit vivant dont la nature est de penser, de prendre conscience de ce qu'il est, et, en se pla&#231;ant ainsi devant lui comme objet, de s'&#233;lever en m&#234;me temps au-dessus de lui et d'atteindre ainsi un degr&#233; sup&#233;rieur de son &#234;tre. Les diff&#233;rents syst&#232;mes que pr&#233;sente l'histoire de la philosophie ne sont donc pas inconciliables avec l'unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire, ou bien qu'il s'agit d'une philosophie &#224; diff&#233;rents degr&#233;s de maturit&#233;, ou bien que le principe particulier qui est le fondement de chaque syst&#232;me n'est qu'une branche d'un seul et m&#234;me univers de pens&#233;e. En philosophie, la derni&#232;re naissance du temps est le r&#233;sultat de tous les syst&#232;mes qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;e, et doit inclure leurs principes ; et donc, si, pour d'autres raisons, elle m&#233;rite le titre de philosophie, elle sera le syst&#232;me le plus complet, le plus complet et le plus ad&#233;quat de tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle de tant de syst&#232;mes philosophiques si divers sugg&#232;re la n&#233;cessit&#233; de d&#233;finir plus exactement la relation entre l'universel et le particulier. Quand l'universel est r&#233;duit &#224; une simple forme et coordonn&#233; avec le particulier, comme s'il &#233;tait au m&#234;me niveau, il s'enfonce lui-m&#234;me dans un particulier. M&#234;me le bon sens dans les affaires courantes est au-dessus de l'absurdit&#233; qui consiste &#224; mettre un universel &#224; c&#244;t&#233; des particuliers. Quiconque d&#233;sire des fruits rejetterait-il les cerises, les poires et les raisins sous pr&#233;texte qu'ils sont des cerises, des poires ou des raisins et non des fruits ? Mais quand il s'agit de philosophie, l'excuse de beaucoup est que les philosophies sont si diff&#233;rentes, qu'aucune d'elles n'est la philosophie, que chacune n'est qu'une philosophie. Un tel argument est cens&#233; justifier n'importe quel m&#233;pris pour la philosophie. Et pourtant, les cerises sont aussi des fruits. Souvent aussi, un syst&#232;me dont le principe est l'universel est mis au m&#234;me niveau qu'un autre dont le principe est un particulier, et qu'il est mis au m&#234;me niveau que des th&#233;ories qui nient compl&#232;tement l'existence de la philosophie. On dit que de tels syst&#232;mes ne sont que des conceptions diff&#233;rentes de la philosophie. Avec une &#233;gale justice, la lumi&#232;re et l'obscurit&#233; pourraient &#234;tre qualifi&#233;es de diff&#233;rentes sortes de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 14&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#234;me &#233;volution de la pens&#233;e que celle que nous voyons dans l'histoire de la philosophie se retrouve dans le Syst&#232;me de la philosophie lui-m&#234;me. Ici, au lieu d'observer le processus, comme nous le faisons dans l'histoire, de l'ext&#233;rieur, nous voyons le mouvement de la pens&#233;e clairement d&#233;fini dans son milieu natif. La pens&#233;e, qui est authentique et autonome, doit &#234;tre intrins&#232;quement concr&#232;te ; elle doit &#234;tre une Id&#233;e ; et lorsqu'elle est consid&#233;r&#233;e dans toute son universalit&#233;, elle est l'Id&#233;e, ou l'Absolu. La science de cette Id&#233;e doit former un syst&#232;me. Car la v&#233;rit&#233; est concr&#232;te ; c'est-&#224;-dire qu'en m&#234;me temps qu'elle donne un lien et un principe d'unit&#233;, elle poss&#232;de aussi une source interne de d&#233;veloppement. La v&#233;rit&#233; n'est donc possible que comme univers ou totalit&#233; de la pens&#233;e ; et la libert&#233; de l'ensemble, ainsi que la n&#233;cessit&#233; des diverses subdivisions qu'elle implique, ne sont possibles que lorsque celles-ci sont distingu&#233;es et d&#233;finies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A moins d'&#234;tre un syst&#232;me, une philosophie n'est pas une production scientifique. La philosophie non syst&#233;matique ne peut &#234;tre cens&#233;e exprimer que les particularit&#233;s personnelles de l'esprit et ne repose sur aucun principe pour r&#233;guler son contenu. En dehors de leur interd&#233;pendance et de leur union organique, les v&#233;rit&#233;s de la philosophie sont sans valeur et doivent alors &#234;tre trait&#233;es comme des hypoth&#232;ses sans fondement ou des convictions personnelles. Pourtant, de nombreux trait&#233;s philosophiques se limitent &#224; une telle exposition des opinions et des sentiments de l'auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme syst&#232;me est souvent mal compris. Il ne d&#233;signe pas une philosophie dont le principe est &#233;troit et doit &#234;tre distingu&#233; des autres. Au contraire, une v&#233;ritable philosophie fait de tout principe particulier un principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 15&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacune des parties de la philosophie est un tout philosophique, un cercle arrondi et complet en lui-m&#234;me . Mais dans chacune de ces parties, l'Id&#233;e philosophique se trouve dans une sp&#233;cificit&#233; ou un milieu particulier. Le cercle singulier, parce qu'il est une totalit&#233; r&#233;elle, franchit les limites impos&#233;es par son milieu sp&#233;cial et donne naissance &#224; un cercle plus vaste. L'ensemble de la philosophie ressemble ainsi &#224; un cercle de cercles . L'Id&#233;e appara&#238;t dans chaque cercle singulier, mais en m&#234;me temps, l'Id&#233;e enti&#232;re est constitu&#233;e par le syst&#232;me de ces phases particuli&#232;res, et chacune est un membre n&#233;cessaire de l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 16&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la forme d'une encyclop&#233;die, la science n'a pas de place pour une exposition d&#233;taill&#233;e des d&#233;tails, et doit se limiter &#224; exposer le commencement des sciences sp&#233;ciales et les notions d'importance cardinale en elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de savoir dans quelle mesure les parties particuli&#232;res sont n&#233;cessaires pour constituer une branche particuli&#232;re de la connaissance est si ind&#233;termin&#233;e que, pour &#234;tre vraie, la partie ne doit pas &#234;tre un membre isol&#233;, mais elle doit &#234;tre elle-m&#234;me un tout organique. Le champ de la philosophie tout entier forme donc en r&#233;alit&#233; une science unique ; mais on peut aussi le consid&#233;rer comme un tout, compos&#233; de plusieurs sciences particuli&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas confondre l'encyclop&#233;die de la philosophie avec les encyclop&#233;dies ordinaires. Une encyclop&#233;die ordinaire ne pr&#233;tend &#234;tre qu'un agr&#233;gat de sciences, r&#233;gl&#233;es par aucun principe, et telles que l'exp&#233;rience les pr&#233;sente. Elle comprend m&#234;me parfois ce qui ne porte que le nom de sciences, alors qu'elles ne sont qu'une collection de bribes d'informations. Dans un tel agr&#233;gat, les diverses branches de la connaissance doivent leur place dans l'encyclop&#233;die &#224; des raisons extrins&#232;ques, et leur unit&#233; est donc artificielle : elles sont ordonn&#233;es , mais on ne peut pas dire qu'elles forment un syst&#232;me . Pour la m&#234;me raison, d'autant plus que les mat&#233;riaux &#224; combiner ne d&#233;pendent pas non plus d'une r&#232;gle ou d'un principe, l'arrangement est au mieux une exp&#233;rience, et pr&#233;sentera toujours des in&#233;galit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une encyclop&#233;die de la philosophie exclut trois sortes de sciences partielles. I. Elle exclut les simples agr&#233;gats de fragments d'information. La philologie, dans son aspect prima facie, appartient &#224; cette classe. II. Elle rejette les quasi-sciences, qui sont fond&#233;es sur un acte de volont&#233; arbitraire seul, comme l'h&#233;raldique. Les sciences de cette classe sont positives du d&#233;but &#224; la fin. III. Dans une autre classe de sciences, &#233;galement qualifi&#233;es de positives, mais qui ont une base rationnelle et un d&#233;but rationnel, la philosophie revendique ce constituant comme sien. Les traits positifs restent la propri&#233;t&#233; des sciences elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;l&#233;ment positif de la derni&#232;re classe de sciences est de nature diff&#233;rente. (1) Leur commencement, bien que rationnel au fond, c&#232;de &#224; l'influence du hasard, quand il s'agit de mettre en contact leur v&#233;rit&#233; universelle avec les faits r&#233;els et les ph&#233;nom&#232;nes singuliers de l'exp&#233;rience. Dans cette r&#233;gion du hasard et du changement, la notion ad&#233;quate de science doit c&#233;der la place aux raisons ou aux fondements de l'explication. Ainsi, par exemple, dans la science de la jurisprudence ou dans le syst&#232;me des imp&#244;ts directs et indirects, il est n&#233;cessaire de fixer avec pr&#233;cision et de fa&#231;on d&#233;finitive certains points qui d&#233;passent la comp&#233;tence des lignes absolues trac&#233;es par la notion pure. Une certaine latitude de fixation est donc laiss&#233;e ; chaque point peut &#234;tre d&#233;termin&#233; d'une mani&#232;re d'apr&#232;s un principe, d'une autre mani&#232;re d'apr&#232;s un autre, et n'admet aucune certitude d&#233;finitive. De m&#234;me, l'id&#233;e de nature, lorsqu'elle est morcel&#233;e en d&#233;tails, se dissipe en contingences. L'histoire naturelle, la g&#233;ographie et la m&#233;decine butent sur des descriptions d'existences, sur des esp&#232;ces et des distinctions qui ne sont pas d&#233;termin&#233;es par la raison, mais par le jeu et les incidents fortuits. L'histoire elle-m&#234;me tombe dans la m&#234;me cat&#233;gorie. L'id&#233;e est son essence et sa nature int&#233;rieure ; (ii) Ces sciences sont positives aussi parce qu'elles ne reconnaissent pas la nature finie de ce qu'elles affirment, et qu'elles ne montrent pas comment ces cat&#233;gories et toute leur sph&#232;re passent dans un domaine sup&#233;rieur. Elles supposent que leurs affirmations poss&#232;dent une autorit&#233; irr&#233;vocable. Ici, la faute r&#233;side dans la finitude de la forme, comme dans le cas pr&#233;c&#233;dent, elle r&#233;sidait dans la mati&#232;re. ( iii ) En cons&#233;quence imm&#233;diate de cela, les sciences sont positives en raison des bases insuffisantes sur lesquelles reposent leurs conclusions : fond&#233;es comme elles le sont sur des inf&#233;rences d&#233;tach&#233;es et fortuites, sur le sentiment, la foi et l'autorit&#233;, et, en g&#233;n&#233;ral, sur les r&#233;sultats de la perception int&#233;rieure et ext&#233;rieure. Sous cette rubrique, nous devons &#233;galement classer la philosophie qui se propose de construire sur l'anthropologie, les faits de conscience, le sens int&#233;rieur ou l'exp&#233;rience ext&#233;rieure. Il peut arriver, cependant, qu'empirique soit une &#233;pith&#232;te applicable seulement &#224; la forme de l'exposition scientifique, tandis que la sagacit&#233; intuitive a class&#233; ce qui n'est que des ph&#233;nom&#232;nes, selon la s&#233;quence essentielle de la notion. Dans un tel cas, les contrastes entre les ph&#233;nom&#232;nes vari&#233;s et nombreux r&#233;unis servent &#224; &#233;liminer les circonstances ext&#233;rieures et accidentelles de leurs conditions, et l'universel appara&#238;t ainsi clairement. Guid&#233;e par une telle intuition, la physique exp&#233;rimentale pr&#233;sentera la science rationnelle de la nature &#8212; comme l'histoire pr&#233;sentera la science des affaires et des actions humaines &#8212; dans une image ext&#233;rieure qui refl&#232;te la notion philosophique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 17&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que la philosophie, pour commencer son cheminement, ait d&#251;, comme les autres sciences, partir d'une pr&#233;supposition subjective. Les sciences postulent leurs objets respectifs, tels que l'espace, le nombre, etc., et l'on pourrait supposer que la philosophie doit aussi postuler l'existence de la pens&#233;e. Mais les deux cas ne sont pas exactement parall&#232;les. C'est par l'acte libre de la pens&#233;e qu'elle occupe un point de vue dans lequel elle est pour elle-m&#234;me, et se donne ainsi un objet de sa propre production. Et ce n'est pas tout. Le point de vue m&#234;me, qui n'est pris &#224; l'origine que sur la base de son propre t&#233;moignage, doit, au cours de la science, se transformer en un r&#233;sultat, le r&#233;sultat final dans lequel la philosophie retourne en elle-m&#234;me et atteint le point par lequel elle a commenc&#233;. De cette mani&#232;re, la philosophie pr&#233;sente l'apparence d'un cercle qui se ferme sur lui-m&#234;me et n'a pas de commencement, comme les autres sciences. Parler d'un commencement de la philosophie n'a de sens que par rapport &#224; celui qui se propose de commencer l'&#233;tude, et non par rapport &#224; la science en tant que science. On peut exprimer la m&#234;me chose ainsi. La notion de science, celle donc par laquelle nous partons, qui, par cela m&#234;me qu'elle est initiale, implique une s&#233;paration entre la pens&#233;e qui est notre objet et le sujet philosophant qui est comme ext&#233;rieur &#224; la premi&#232;re, doit &#234;tre saisie et comprise par la science elle-m&#234;me. C'est en somme l'unique but, l'unique action et le seul but de la philosophie : parvenir &#224; la notion de sa notion, et ainsi assurer son retour et sa satisfaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 18&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme toute la science, et seulement la science tout enti&#232;re, peut montrer ce qu'est l'Id&#233;e ou le syst&#232;me de la raison, il est impossible de donner d'une mani&#232;re pr&#233;liminaire une impression g&#233;n&#233;rale d'une philosophie. Une division de la philosophie en ses parties ne peut non plus &#234;tre intelligible qu'en rapport avec le syst&#232;me. Une division pr&#233;liminaire, comme la conception limit&#233;e dont elle provient, ne peut &#234;tre qu'une anticipation. Mais ici on suppose que l'Id&#233;e se r&#233;v&#232;le &#234;tre la pens&#233;e qui est compl&#232;tement identique &#224; elle-m&#234;me, et non pas identique simplement dans l'abstrait, mais aussi dans son action de se mettre en face d'elle-m&#234;me, de mani&#232;re &#224; acqu&#233;rir un &#234;tre propre, et pourtant d'&#234;tre en pleine possession d'elle-m&#234;me pendant qu'elle est dans cet autre. Ainsi la philosophie se subdivise en trois parties :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. La logique : science de l'Id&#233;e en et pour elle-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
II. La philosophie de la nature : science de l'Id&#233;e dans son alt&#233;rit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
III. La philosophie de l'esprit : science de l'Id&#233;e revenue &#224; elle-m&#234;me &#224; partir de cette alt&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons observ&#233; au &#167; 15, les diff&#233;rences entre les diverses sciences philosophiques ne sont que des aspects ou des sp&#233;cialisations de l'Id&#233;e ou du syst&#232;me de raison unique, qui, seul, se manifeste de la m&#234;me mani&#232;re dans ces diff&#233;rents milieux. Dans la nature, rien d'autre ne devrait &#234;tre discern&#233; que l'Id&#233;e ; mais l'Id&#233;e s'est ici d&#233;pouill&#233;e de son &#234;tre propre. Dans l'esprit, l'Id&#233;e a affirm&#233; un &#234;tre qui lui est propre et est en voie de devenir absolue. Toute forme d'expression de l'Id&#233;e est en m&#234;me temps un stade passager ou fugitif ; c'est pourquoi chacune de ces subdivisions doit non seulement conna&#238;tre son contenu comme un objet qui existe pour un certain temps, mais aussi expliquer en m&#234;me temps comment ce contenu passe dans son cercle sup&#233;rieur. Repr&#233;senter la relation entre elles comme une division conduit donc &#224; une conception erron&#233;e ; car elle coordonne les diff&#233;rentes parties ou sciences les unes &#224; c&#244;t&#233; des autres, comme si elles n'avaient pas de d&#233;veloppement inn&#233;, mais &#233;taient, comme autant d'esp&#232;ces, r&#233;ellement et radicalement distinctes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II : Notion pr&#233;liminaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Logique d&#233;riv&#233;e d'une &#233;tude de l'ensemble du syst&#232;me&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 19&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique est la science de l'Id&#233;e pure ; pure, c'est-&#224;-dire parce que l'Id&#233;e est dans le milieu abstrait de la Pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;finition, et les autres qui figurent dans ces esquisses introductives, d&#233;coulent d'un survol de l'ensemble du syst&#232;me, auquel elles font suite. La m&#234;me remarque s'applique &#224; toutes les notions pr&#233;liminaires, quelles qu'elles soient, concernant la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aurait pu d&#233;finir la logique comme la science de la pens&#233;e , de ses lois et de ses formes caract&#233;ristiques. Mais la pens&#233;e, en tant que pens&#233;e, ne constitue que le milieu g&#233;n&#233;ral, ou la circonstance qualifiante, qui rend l'Id&#233;e particuli&#232;rement logique. Si nous identifions l'Id&#233;e &#224; la pens&#233;e, il ne faut pas prendre la pens&#233;e au sens d'une m&#233;thode ou d'une forme, mais au sens de la totalit&#233; auto-d&#233;velopp&#233;e de ses lois et de ses termes particuliers. Ces lois sont l'&#339;uvre de la pens&#233;e elle-m&#234;me, et non un fait qu'elle d&#233;couvre et auquel elle doit se soumettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique est, sous diff&#233;rents points de vue, la science la plus difficile ou la plus facile. La logique est difficile parce qu'elle a affaire non pas &#224; des perceptions, ni, comme la g&#233;om&#233;trie, &#224; des repr&#233;sentations abstraites des sens, mais &#224; des abstractions pures ; et parce qu'elle exige une force et une facilit&#233; pour se retirer dans la pens&#233;e pure, pour s'y maintenir fermement et pour se mouvoir dans un tel &#233;l&#233;ment. La logique est facile parce que ses faits ne sont rien d'autre que notre propre pens&#233;e et ses formes ou termes familiers : et ceux-ci sont le comble de la simplicit&#233;, l'ABC de tout le reste. Ce sont aussi ceux que nous connaissons le mieux : tels que &#171; est &#187; et &#171; n'est pas &#187; ; qualit&#233; et grandeur ; &#234;tre en puissance et &#234;tre actuel ; un, plusieurs, etc. Mais une telle connaissance ne fait qu'ajouter aux difficult&#233;s de l'&#233;tude ; car si, d'un c&#244;t&#233;, nous pensons naturellement qu'il ne vaut pas la peine de nous occuper plus longtemps de choses si famili&#232;res, d'un autre c&#244;t&#233;, le probl&#232;me est de les conna&#238;tre d'une mani&#232;re nouvelle, tout &#224; fait oppos&#233;e &#224; celle par laquelle nous les connaissons d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utilit&#233; de la logique est une question qui concerne son influence sur l'&#233;tudiant et l'entra&#238;nement qu'elle peut lui donner pour d'autres objectifs. Cet entra&#238;nement logique consiste dans l'exercice de la pens&#233;e que l'&#233;tudiant doit accomplir (cette science est la pens&#233;e de la pens&#233;e) et dans le fait qu'il remplit sa t&#234;te de pens&#233;es, dans leur nature naturelle et sans m&#233;lange. Il est vrai que la logique, &#233;tant la forme absolue de la v&#233;rit&#233; et un autre nom pour la v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me, est quelque chose de plus que simplement utile. Cependant, si ce qui est le plus noble, le plus lib&#233;ral et le plus ind&#233;pendant est aussi le plus utile, la logique a quelque pr&#233;tention &#224; ce dernier caract&#232;re. Son utilit&#233; doit alors &#234;tre estim&#233;e &#224; un autre niveau que l'exercice de la pens&#233;e pour l'exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 19n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La premi&#232;re question est la suivante : quel est le but de notre science ? La r&#233;ponse la plus simple et la plus intelligible &#224; cette question est que la V&#233;rit&#233; est le but de la Logique. V&#233;rit&#233; est un mot noble, et la chose l'est encore plus. Tant que l'homme est sain de c&#339;ur et d'esprit, la recherche de la v&#233;rit&#233; doit &#233;veiller tout l'enthousiasme de sa nature. Mais vient imm&#233;diatement l'objection : sommes-nous capables de conna&#238;tre la v&#233;rit&#233; ? Il semble y avoir une disproportion entre des &#234;tres finis comme nous et la v&#233;rit&#233; qui est absolue, et l'on se demande s'il existe un pont entre le fini et l'infini. Dieu est la v&#233;rit&#233; : comment le conna&#238;trons-nous ? Une telle entreprise semble &#234;tre en contradiction avec les gr&#226;ces de l'humilit&#233;. D'autres qui demandent si nous pouvons conna&#238;tre la v&#233;rit&#233; ont un but diff&#233;rent. Ils veulent se justifier en vivant en se contentant de leurs objectifs mesquins et finis. Et une humilit&#233; de ce genre est une pauvre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le temps est r&#233;volu o&#249; l'on se demandait : &#171; Comment, moi, pauvre ver de terre, pourrais-je conna&#238;tre la v&#233;rit&#233; ? &#187; Et &#224; sa place, on trouve la vanit&#233; et la suffisance : on pr&#233;tend, sans aucun effort de sa part, respirer l'atmosph&#232;re m&#234;me de la v&#233;rit&#233;. On a flatt&#233; les jeunes en leur faisant croire qu'ils poss&#232;dent un droit naturel de naissance &#224; la v&#233;rit&#233; morale et religieuse. Et de la m&#234;me mani&#232;re, on d&#233;clare que les plus m&#251;rs sont enfonc&#233;s, p&#233;trifi&#233;s, ossifi&#233;s dans le mensonge. La jeunesse, disent ces professeurs, voit la vive lumi&#232;re de l'aube ; mais la g&#233;n&#233;ration plus &#226;g&#233;e g&#238;t dans le bourbier et la boue du jour ordinaire. Ils admettent que les sciences sp&#233;ciales sont quelque chose qu'il faut certainement cultiver, mais simplement comme moyen de satisfaire les besoins de la vie ext&#233;rieure. Dans tout cela, ce n'est pas l'humilit&#233; qui nous emp&#234;che de conna&#238;tre et d'&#233;tudier la v&#233;rit&#233;, mais la conviction que nous en sommes d&#233;j&#224; pleinement possesseurs. Et sans aucun doute, les jeunes portent avec eux les espoirs de leurs a&#238;n&#233;s ; c'est sur eux que repose le progr&#232;s du monde et de la science. Mais ces espoirs ne sont plac&#233;s dans les jeunes qu'&#224; la condition qu'au lieu de rester tels qu'ils sont, ils entreprennent le dur travail de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette modestie dans la recherche de la v&#233;rit&#233; a encore une autre facette : c'est l'indiff&#233;rence distingu&#233;e &#224; l'&#233;gard de la v&#233;rit&#233;, telle que nous la voyons dans la conversation de Pilate avec le Christ. Pilate demandait &#171; Qu'est-ce que la v&#233;rit&#233; ? &#187; avec l'air d'un homme qui a r&#233;gl&#233; ses comptes avec tout depuis longtemps et conclu que rien n'a d'importance particuli&#232;re &#8212; il entendait &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me chose que Salomon quand il dit : &#171; Tout est vanit&#233; &#187;. Dans ce cas, il ne reste que l'orgueil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La connaissance de la v&#233;rit&#233; rencontre un obstacle suppl&#233;mentaire dans la timidit&#233;. Un esprit paresseux trouve naturel de dire : &#171; Ne croyez pas que nous voulons &#234;tre s&#233;rieux dans notre philosophie. Nous serons heureux, entre autres, d'&#233;tudier la logique, mais il faut que la logique nous laisse tels que nous &#233;tions auparavant. &#187; Les gens ont le sentiment que si la pens&#233;e d&#233;passe le champ ordinaire de nos id&#233;es et de nos impressions, elle ne peut qu'&#234;tre sur la mauvaise voie. Ils semblent se confier &#224; une mer sur laquelle les vagues de la pens&#233;e les ballotteront de-ci de-l&#224;, jusqu'&#224; ce qu'ils atteignent enfin le banc de sable de cette sc&#232;ne temporelle, aussi compl&#232;tement pauvres qu'au moment o&#249; ils l'ont quitt&#233;e. Ce qui r&#233;sulte d'une telle vision, nous le voyons dans le monde. Il est possible, dans ces limites, d'acqu&#233;rir des connaissances vari&#233;es et de nombreuses r&#233;alisations, de devenir un ma&#238;tre de la routine officielle et d'&#234;tre form&#233; &#224; des fins sp&#233;ciales. Mais c'est tout autre chose d'&#233;duquer l'esprit pour la vie sup&#233;rieure et de consacrer nos &#233;nergies &#224; son service. De nos jours, on peut esp&#233;rer qu'un d&#233;sir de quelque chose de meilleur a surgi parmi les jeunes, de sorte qu'ils ne se contenteront plus de la simple paille du savoir ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Il est universellement admis que la pens&#233;e est l'objet de la logique. Mais notre appr&#233;ciation de la pens&#233;e peut &#234;tre tr&#232;s basse ou tr&#232;s &#233;lev&#233;e. D'un c&#244;t&#233;, les gens disent : &#171; Ce n'est qu'une pens&#233;e. &#187; Selon eux, la pens&#233;e est subjective , arbitraire et accidentelle, distincte de la chose elle-m&#234;me, du vrai et du r&#233;el . D'un autre c&#244;t&#233;, on peut faire une tr&#232;s haute appr&#233;ciation de la pens&#233;e, lorsque la pens&#233;e seule est consid&#233;r&#233;e comme suffisante pour atteindre la plus haute de toutes les choses, la nature de Dieu , dont les sens ne peuvent rien nous dire. Dieu est un esprit, dit-on, et doit &#234;tre ador&#233; en esprit et en v&#233;rit&#233;. Mais ce qui est simplement ressenti et sensible, nous l'admettons, n'est pas le spirituel ; son c&#339;ur des c&#339;urs est dans la pens&#233;e ; et seul l'esprit peut conna&#238;tre l'esprit. Et s'il est vrai que l'esprit peut se r&#233;duire &#224; un sentiment et &#224; des sens &#8211; comme c'est le cas en religion &#8211; le simple sentiment, en tant que mode de conscience, est une chose, et son contenu une autre. Le sentiment, en tant que sentiment, est la forme g&#233;n&#233;rale de la nature sensible que nous avons en commun avec les brutes. Cette forme, le sentiment, peut peut-&#234;tre saisir et s'approprier la v&#233;rit&#233; organique dans sa totalit&#233;, mais cette forme n'a aucune congruence r&#233;elle avec son contenu. La forme du sentiment est la forme la plus basse dans laquelle la v&#233;rit&#233; spirituelle puisse &#234;tre exprim&#233;e. Le monde des existences spirituelles, Dieu lui-m&#234;me, n'existe en v&#233;rit&#233; propre que dans la pens&#233;e et en tant que pens&#233;e. S'il en est ainsi, la pens&#233;e, loin d'&#234;tre une simple pens&#233;e, est le mode le plus &#233;lev&#233; et, en toute rigueur, le seul mode d'appr&#233;hension de l'&#233;ternel et de l'absolu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la pens&#233;e, comme de la science de la pens&#233;e, on peut se faire une opinion tr&#232;s haute ou tr&#232;s basse. On suppose que tout homme peut penser sans logique, comme il peut dig&#233;rer sans &#233;tudier la physiologie. S'il a &#233;tudi&#233; la logique, il pense ensuite comme il le faisait auparavant, peut-&#234;tre avec plus de m&#233;thode, mais sans gu&#232;re de changement. Si c'&#233;tait tout, et si la logique ne faisait que faire conna&#238;tre aux hommes l'action de la pens&#233;e comme facult&#233; de comparaison et de classification, elle ne produirait rien qui n'ait &#233;t&#233; fait aussi bien auparavant. Et en fait, la logique n'avait jusqu'ici aucune autre id&#233;e de son devoir que celle-l&#224;. Pourtant, il est honorable et int&#233;ressant pour l'homme d'&#234;tre bien inform&#233; sur la pens&#233;e, m&#234;me en tant que simple activit&#233; de l'esprit sujet. C'est en sachant ce qu'il est et ce qu'il fait que l'homme se distingue des brutes. Mais nous pouvons consid&#233;rer la pens&#233;e comme la plus haute, comme ce qui seul peut r&#233;ellement entrer en contact avec le supr&#234;me et le vrai. Dans ce cas, la logique en tant que science de la pens&#233;e occupe une place &#233;lev&#233;e. Si la Logique consid&#232;re la pens&#233;e dans son action et dans ses productions (et la pens&#233;e n'&#233;tant pas une &#233;nergie sans r&#233;sultat produit des pens&#233;es et la pens&#233;e particuli&#232;re requise), le th&#232;me de la Logique est en g&#233;n&#233;ral le monde suprasensible, et traiter de ce th&#232;me, c'est demeurer un moment dans ce monde. Les Math&#233;matiques s'occupent des abstractions du temps et de l'espace. Mais celles-ci sont toujours l'objet des sens, bien que le sensible soit abstrait et id&#233;alis&#233;. La Pens&#233;e fait m&#234;me ses adieux &#224; ce dernier sensible abstrait : elle affirme sa propre ind&#233;pendance native, renonce au domaine du sens externe et interne, et met de c&#244;t&#233; les int&#233;r&#234;ts et les inclinations de l'individu. Lorsque la Logique s'engage sur ce terrain, elle est une science plus &#233;lev&#233;e que nous avons l'habitude de supposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La n&#233;cessit&#233; de comprendre la logique dans un sens plus profond que celui de la simple science de la pens&#233;e est renforc&#233;e par les int&#233;r&#234;ts de la religion et de la politique, du droit et de la morale. Autrefois, les hommes ne voulaient pas nuire en pensant : ils pensaient librement et sans crainte. Ils pensaient &#224; Dieu, &#224; la nature et &#224; l'&#201;tat ; et ils &#233;taient s&#251;rs qu'on ne pouvait obtenir la connaissance de la v&#233;rit&#233; que par la pens&#233;e, et non par les sens ou par des id&#233;es ou des opinions fortuites. Mais tandis qu'ils pensaient ainsi, les principales ordonnances de la vie commenc&#232;rent &#224; &#234;tre s&#233;rieusement affect&#233;es par leurs conclusions. La pens&#233;e privait les institutions existantes de leur force. Les constitutions devinrent victimes de la pens&#233;e ; la religion fut assaillie par la pens&#233;e ; des croyances religieuses fermes qui avaient toujours &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;es comme des r&#233;v&#233;lations furent min&#233;es, et dans beaucoup d'esprits la vieille foi fut boulevers&#233;e. Les philosophes grecs, par exemple, devinrent les antagonistes de l'ancienne religion et d&#233;truisirent ses croyances. Les philosophes furent donc bannis ou mis &#224; mort, comme des r&#233;volutionnaires qui avaient subverti la religion et l'&#201;tat, deux choses ins&#233;parables. En bref, la pens&#233;e s'est impos&#233;e comme une puissance dans le monde r&#233;el et a exerc&#233; une influence &#233;norme. L'affaire a fini par attirer l'attention sur l'influence de la pens&#233;e, et ses pr&#233;tentions ont &#233;t&#233; soumises &#224; un examen plus rigoureux, par lequel le monde a d&#233;clar&#233; trouver que la pens&#233;e s'arrogeait trop et &#233;tait incapable d'accomplir ce qu'elle avait entrepris. Elle n'avait pas, disait-on, appris l'&#234;tre r&#233;el de Dieu, de la Nature et de l'Esprit. Elle n'avait pas appris ce qu'&#233;tait la v&#233;rit&#233;. Ce qu'elle avait fait, c'&#233;tait renverser la religion et l'&#201;tat. Il devenait donc urgent de justifier la pens&#233;e, en se r&#233;f&#233;rant aux r&#233;sultats qu'elle avait produits : et c'est cet examen de la nature de la pens&#233;e et cette justification qui, ces derniers temps, a constitu&#233; l'un des principaux probl&#232;mes de la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e consid&#233;r&#233;e comme une activit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167;20&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous prenons notre premi&#232;re impression de la pens&#233;e, nous trouvons en l'examinant d'abord (a) que, dans son acception subjective habituelle, la pens&#233;e est l'une des nombreuses activit&#233;s ou facult&#233;s de l'esprit, coordonn&#233;e avec d'autres telles que la sensation, la perception, l'imagination, le d&#233;sir, la volont&#233;, etc. Le produit de cette activit&#233;, la forme ou le caract&#232;re particulier de la pens&#233;e, est l'UNIVERSEL, ou, en g&#233;n&#233;ral, l'abstrait. La pens&#233;e, consid&#233;r&#233;e comme une activit&#233; , peut donc &#234;tre d&#233;crite comme l' universel actif , et, puisque l'acte, son produit, est encore une fois l'universel, peut &#234;tre appel&#233; l'universel auto-actualisant. La pens&#233;e con&#231;ue comme sujet (agent) est un penseur, et le sujet existant comme penseur est simplement d&#233;sign&#233; par le terme &#171; je &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinction entre le sens, la conception et la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les propositions qui rendent compte de la pens&#233;e dans cette section et dans les suivantes ne sont pas pr&#233;sent&#233;es comme des affirmations ou des opinions de ma part sur la question. Mais dans ces chapitres pr&#233;liminaires, toute d&#233;duction ou preuve serait impossible, et les affirmations peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme des preuves. En d'autres termes, tout homme, lorsqu'il pense et consid&#232;re ses pens&#233;es, d&#233;couvrira par l'exp&#233;rience de sa conscience qu'elles poss&#232;dent le caract&#232;re d'universalit&#233; aussi bien que les autres aspects de la pens&#233;e qui seront &#233;num&#233;r&#233;s plus loin. Nous supposons bien s&#251;r que ses pouvoirs d'attention et d'abstraction ont subi un entra&#238;nement pr&#233;alable, lui permettant d'observer correctement les preuves de sa conscience et de ses conceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette introduction a d&#233;j&#224; fait allusion &#224; la distinction entre Sens, Conception et Pens&#233;e. Comme cette distinction est d'une importance capitale pour comprendre la nature et les esp&#232;ces de la connaissance, il sera utile d'y attirer l'attention. Pour expliquer le Sens, la m&#233;thode la plus simple consiste certainement &#224; se r&#233;f&#233;rer &#224; sa source ext&#233;rieure, les organes des sens. Mais nommer l'organe ne sert pas beaucoup &#224; expliquer ce qu'il saisit. La v&#233;ritable distinction entre le Sens et la Pens&#233;e r&#233;side en ceci : le trait essentiel du sensible est l'individualit&#233; , et comme l'individu (qui, r&#233;duit &#224; ses termes les plus simples, est l'atome) est aussi membre d'un groupe, l'existence sensible pr&#233;sente un certain nombre d'unit&#233;s mutuellement exclusives &#8211; d'unit&#233;s, pour parler en termes plus d&#233;finis et plus abstraits, qui existent c&#244;te &#224; c&#244;te et apr&#232;s les autres. La conception ou la pens&#233;e par image fonctionne avec des mat&#233;riaux provenant de la m&#234;me source sensible. Mais ces mat&#233;riaux, une fois con&#231;us , sont express&#233;ment caract&#233;ris&#233;s comme &#233;tant en moi et donc mien ; et deuxi&#232;mement, comme universels ou simples, parce qu'ils ne se rapportent qu'&#224; soi. Le sens n'est pas la seule source de conception mat&#233;rialis&#233;e. Il y a des conceptions constitu&#233;es par des mat&#233;riaux &#233;manant de la pens&#233;e consciente, comme celles de la loi, de la morale, de la religion et m&#234;me de la pens&#233;e elle-m&#234;me, et il faut un certain effort pour d&#233;couvrir en quoi r&#233;side la diff&#233;rence entre de telles conceptions et des pens&#233;es ayant la m&#234;me port&#233;e. Car c'est une pens&#233;e dont une telle conception est le v&#233;hicule, et il ne manque pas la forme d'universalit&#233;, sans laquelle aucun contenu ne pourrait &#234;tre en moi, ni &#234;tre une conception du tout. Mais ici aussi, la particularit&#233; de la conception est, en g&#233;n&#233;ral, &#224; chercher dans l'individualisme ou l'isolement de son contenu. Il est vrai que, par exemple, la loi et les dispositions l&#233;gales n'existent pas dans un espace sensible, s'excluant mutuellement. Quant au temps, bien qu'ils apparaissent dans une certaine mesure successifs, leurs contenus eux-m&#234;mes ne sont pas con&#231;us comme affect&#233;s par le temps, ou comme transitoires et changeants en lui. Le d&#233;faut de la conception est plus profond. Ces id&#233;es, bien que poss&#233;dant implicitement l'unit&#233; organique de l'esprit, sont isol&#233;es &#231;&#224; et l&#224; sur le vaste terrain de la conception, avec sa g&#233;n&#233;ralit&#233; int&#233;rieure et abstraite. Ainsi, &#224; la d&#233;rive, chacun est simple, sans rapport entre eux : le Droit, le Devoir, Dieu. La conception dans ces circonstances se contente soit de d&#233;clarer que le Droit est le Droit, que Dieu est Dieu ; soit, &#224; un degr&#233; de culture plus &#233;lev&#233;, elle proc&#232;de &#224; l'&#233;nonciation des attributs : par exemple, Dieu est le Cr&#233;ateur du monde, omniscient, tout-puissant, etc. De cette mani&#232;re, plusieurs pr&#233;dicats isol&#233;s et simples sont li&#233;s entre eux ; mais malgr&#233; le lien fourni par leur sujet, les pr&#233;dicats ne d&#233;passent jamais la simple contigu&#239;t&#233;. En ce point, la Conception co&#239;ncide avec l'Entendement.:la seule distinction &#233;tant que ce dernier introduit des relations d'universel et de particulier , de cause &#224; effet, etc., et fournit ainsi une connexion n&#233;cessaire aux id&#233;es isol&#233;es de conception ; ce dernier les a laiss&#233;es c&#244;te &#224; c&#244;te dans ses espaces mentaux vagues, reli&#233;es seulement par un simple &#171; et &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence entre conception et pens&#233;e est d'une importance particuli&#232;re : on peut dire que la philosophie ne fait que transformer des conceptions en pens&#233;es, bien qu'elle op&#232;re la transformation ult&#233;rieure d'une simple pens&#233;e en notion. L'existence sensible a &#233;t&#233; caract&#233;ris&#233;e par les attributs d'individualit&#233; et d'exclusion mutuelle de ses membres. Il est bon de se rappeler que ces attributs m&#234;mes du sens sont des pens&#233;es et des termes g&#233;n&#233;raux. On montrera dans la Logique que la pens&#233;e (et l'universel) n'est pas un simple contraire du sens : elle ne laisse rien lui &#233;chapper, mais, d&#233;bordant son autre, elle est &#224; la fois cet autre et elle-m&#234;me. Or le langage est l'&#339;uvre de la pens&#233;e : et donc tout ce qui s'exprime dans le langage doit &#234;tre universel. Ce que je veux dire ou supposer est &#224; moi : cela m'appartient, &#224; cet individu particulier. Mais le langage n'exprime rien d'autre que l'universalit&#233; ; je ne peux donc pas dire ce que je veux simplement dire. Et l'indicible &#8211; le sentiment ou la sensation &#8211; loin d'&#234;tre la v&#233;rit&#233; la plus haute, est la plus insignifiante et la plus fausse. Si je dis &#171; l'individu &#187;, &#171; cet individu &#187;, &#171; ici &#187;, &#171; maintenant &#187;, tous ces termes sont universels. Tout et n'importe quoi est un individu, un &#171; ceci &#187;, et s'il est sens&#233;, il est ici et maintenant. De m&#234;me, quand je dis &#171; je &#187;, j'entends mon moi unique &#224; l'exclusion de tous les autres ; mais ce que je dis , c'est-&#224;-dire &#171; je &#187;, c'est tout simplement tout &#171; je &#187;, qui de la m&#234;me mani&#232;re exclut tous les autres de lui-m&#234;me. Dans une expression maladroite dont Kant se servait, il disait que je suis l'accompagnateur de toutes mes conceptions, aussi bien des sensations, des d&#233;sirs, des actions, etc. &#171; Je &#187; est par essence et par acte l'universel ; et cette association est une forme, bien qu'externe, de l'universalit&#233;. Tous les autres hommes ont en commun avec moi d'&#234;tre &#171; je &#187;, tout comme il est commun &#224; toutes mes sensations et &#224; toutes mes conceptions d'&#234;tre miennes. Mais &#171; je &#187;, dans l'abstrait, en tant que tel, n'est que l'acte de concentration sur soi ou de relation &#224; soi-m&#234;me, dans lequel nous faisons abstraction de toute conception et de tout sentiment, de tout &#233;tat d'esprit et de toute particularit&#233; de la nature, du talent et de l'exp&#233;rience. Dans cette mesure, &#171; je &#187; est l'existence d'une universalit&#233; enti&#232;rement abstraite , un principe de libert&#233; abstraite.C'est donc la pens&#233;e, consid&#233;r&#233;e comme sujet, qui est exprim&#233;e par le mot &#171; je &#187; ; et comme je suis &#224; la fois dans toutes mes sensations, mes conceptions et mes &#233;tats de conscience, la pens&#233;e est partout pr&#233;sente, et elle est une cat&#233;gorie qui traverse toutes ces modifications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;20n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re impression que nous avons quand nous employons le terme de &#171; pens&#233;e &#187; est celle d'une activit&#233; subjective, une parmi de nombreuses facult&#233;s semblables, telles que la m&#233;moire, l'imagination et la volont&#233;. Si la pens&#233;e n'&#233;tait qu'une activit&#233; de l'esprit sujet et si elle &#233;tait trait&#233;e sous cet aspect par la logique, la logique ressemblerait aux autres sciences en ce qu'elle poss&#232;derait un objet bien d&#233;fini. Il pourrait alors sembler arbitraire de consacrer une science sp&#233;ciale &#224; la pens&#233;e, tandis que la volont&#233;, l'imagination et les autres se verraient refuser le m&#234;me privil&#232;ge. Cependant, le choix d'une facult&#233; pourrait m&#234;me, dans cette optique, &#234;tre tr&#232;s bien fond&#233; sur une certaine autorit&#233; reconnue comme appartenant &#224; la pens&#233;e et sur sa pr&#233;tention &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme la vraie nature de l'homme, en quoi consiste sa distinction par rapport aux animaux. Il n'est pas non plus sans importance d'&#233;tudier la pens&#233;e m&#234;me en tant qu'&#233;nergie subjective. Une analyse d&#233;taill&#233;e de sa nature r&#233;v&#233;lerait des r&#232;gles et des lois dont la connaissance est tir&#233;e de l'exp&#233;rience. L'&#233;tude des lois de la pens&#233;e, de ce point de vue, a servi autrefois &#224; former le corps de la science logique. C'est Aristote qui en fut le fondateur. Il a r&#233;ussi &#224; attribuer &#224; la pens&#233;e ce qui lui appartient en propre. Notre pens&#233;e est extr&#234;mement concr&#232;te ; mais dans son contenu composite, il faut distinguer la partie qui appartient proprement &#224; la pens&#233;e, ou au mode abstrait de son action. Un lien spirituel subtil, consistant dans l'action de la pens&#233;e, est ce qui donne l'unit&#233; &#224; tous ces contenus, et c'est ce lien, la forme en tant que forme, qu'Aristote a not&#233; et d&#233;crit. Jusqu'&#224; nos jours, la logique d'Aristote continue d'&#234;tre le syst&#232;me re&#231;u. Elle a en effet &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e plus longuement, surtout par les travaux des scolastiques du moyen &#226;ge qui, sans y ajouter de mati&#232;re, se sont content&#233;s de peaufiner les d&#233;tails. Les modernes ont aussi laiss&#233; leur empreinte sur cette logique, en partie en omettant de nombreux points de doctrine logique dus &#224; Aristote et aux scolastiques, en partie en y ajoutant une quantit&#233; de mati&#232;re psychologique. Le but de la science est de se familiariser avec la proc&#233;dure de la pens&#233;e finie : et, si elle est adapt&#233;e &#224; son objet pr&#233;suppos&#233;, la science a le droit d'&#234;tre qualifi&#233;e de correcte. L'&#233;tude de cette logique formelle a sans aucun doute son utilit&#233;. Elle aiguise l'esprit, comme on dit, et nous apprend &#224; rassembler nos pens&#233;es et &#224; faire des abstractions, alors que dans la conscience commune nous avons affaire &#224; des conceptions sensuelles qui se croisent et se troublent les unes les autres. L'abstraction implique en outre la concentration de l'esprit sur un seul point, et induit ainsi l'habitude de pr&#234;ter attention &#224; notre moi int&#233;rieur. La connaissance des formes de la pens&#233;e finie peut &#234;tre un moyen d'entra&#238;ner l'esprit aux sciences empiriques, puisque leur m&#233;thode est r&#233;gl&#233;e par ces formes : et dans ce sens, la logique a &#233;t&#233; qualifi&#233;e d'instrumentale. Il est vrai que nous pouvons &#234;tre encore plus lib&#233;raux et dire : la logique doit &#234;tre &#233;tudi&#233;e non pour son utilit&#233;, mais pour elle-m&#234;me ; le sur-excellent ne doit pas &#234;tre recherch&#233; pour la simple utilit&#233;.En un sens, c'est tout &#224; fait vrai, mais on peut r&#233;pondre que le sur-excellent est aussi le plus utile, parce qu'il est le principe qui soutient tout et qui, ayant sa subsistance propre, peut servir de v&#233;hicule &#224; des fins particuli&#232;res qu'il favorise et assure. Ainsi, des fins particuli&#232;res, bien qu'elles n'aient pas le droit d'&#234;tre plac&#233;es en premier, sont n&#233;anmoins favoris&#233;es par la pr&#233;sence du bien supr&#234;me. La religion, par exemple, a une valeur absolue qui lui est propre ; pourtant, en m&#234;me temps, d'autres fins prosp&#232;rent et r&#233;ussissent &#224; sa suite. Comme le dit le Christ : &#171; Cherchez premi&#232;rement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront donn&#233;es par-dessus. &#187; On ne peut atteindre des fins particuli&#232;res qu'en obtenant ce qui est absolument et ce qui existe de plein droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e dans ses rapports avec les objets&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 21&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(b) La pens&#233;e a &#233;t&#233; d&#233;crite comme active. Nous allons maintenant consid&#233;rer en second lieu cette action dans ses rapports avec les objets, ou comme une r&#233;flexion sur quelque chose. Dans ce cas, l'universel ou le produit de son op&#233;ration contient la valeur de la chose, c'est l'essentiel, l'int&#233;rieur et le vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au &#167; 5, on cite la vieille croyance selon laquelle la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'une circonstance ou d'un &#233;v&#233;nement, la valeur ou l'essence intrins&#232;que, la chose dont tout d&#233;pend, n'est pas une donn&#233;e &#233;vidente de la conscience, ni ne co&#239;ncide avec la premi&#232;re apparition et impression de l'objet ; qu'au contraire, la r&#233;flexion est n&#233;cessaire pour d&#233;couvrir la constitution r&#233;elle de l' objet &#8212; et que par une telle r&#233;flexion elle sera &#233;tablie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les universaux appr&#233;hend&#233;s dans la r&#233;flexion&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 21n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chir est une le&#231;on que l'enfant doit apprendre. Une de ses premi&#232;res le&#231;ons est de joindre les adjectifs aux substantifs. Cela l'oblige &#224; faire attention et &#224; distinguer : il doit se souvenir d'une r&#232;gle et l'appliquer au cas particulier. Cette r&#232;gle n'est rien d'autre qu'un universel : et l'enfant doit voir que le particulier s'adapte &#224; cet universel. Dans la vie, nous avons des fins &#224; atteindre. Et &#224; cet &#233;gard, nous r&#233;fl&#233;chissons &#224; la meilleure fa&#231;on de les atteindre. La fin repr&#233;sente ici l'universel ou le principe directeur et nous avons des moyens et des instruments dont nous r&#233;glons l'action conform&#233;ment &#224; la fin. De la m&#234;me mani&#232;re, la r&#233;flexion est active dans les questions de conduite. R&#233;fl&#233;chir signifie ici se souvenir du droit, du devoir &#8211; l'universel qui sert de r&#232;gle fixe pour guider notre comportement dans le cas donn&#233;. Notre acte particulier doit impliquer et reconna&#238;tre la loi universelle. Nous trouvons la m&#234;me chose dans notre &#233;tude des ph&#233;nom&#232;nes naturels. Par exemple, nous observons le tonnerre et les &#233;clairs. Le ph&#233;nom&#232;ne est familier et nous le percevons souvent. Mais l'homme ne se contente pas de la simple connaissance, du fait tel qu'il appara&#238;t aux sens ; il voudrait aller au-del&#224; de la surface, savoir ce qu'il est et le comprendre. Cela l'am&#232;ne &#224; r&#233;fl&#233;chir : il cherche &#224; d&#233;couvrir la cause comme quelque chose de distinct du simple ph&#233;nom&#232;ne ; il essaie de conna&#238;tre l'int&#233;rieur dans sa distinction avec l'ext&#233;rieur. Le ph&#233;nom&#232;ne devient alors double, il se divise en int&#233;rieur et ext&#233;rieur, en force et sa manifestation, en cause et effet. Une fois de plus, nous trouvons l'int&#233;rieur ou la force identifi&#233;s &#224; l'universel et au permanent : non pas tel ou tel &#233;clair, telle ou telle plante, mais ce qui demeure le m&#234;me en eux tous. L'apparence sensible est individuelle et &#233;ph&#233;m&#232;re ; ce qui est permanent en elle se d&#233;couvre par la r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nature nous montre une infinit&#233; de formes et de ph&#233;nom&#232;nes particuliers. Dans cette diversit&#233;, nous sentons le besoin d'introduire l'unit&#233; : nous comparons donc et cherchons l'universel de chaque cas particulier. Les individus naissent et p&#233;rissent ; l'esp&#232;ce demeure et revient en eux tous, et son existence n'est visible que par la r&#233;flexion. Sous le m&#234;me titre tombent des lois telles que celles qui r&#232;glent le mouvement des astres. Aujourd'hui nous voyons les &#233;toiles ici, demain l&#224; ; et notre esprit trouve dans ce chaos quelque chose d'incongru, quelque chose auquel il ne peut croire, parce qu'il croit &#224; l'ordre et &#224; une loi simple, constante et universelle. Inspir&#233; par cette croyance, l'esprit a port&#233; sa r&#233;flexion sur les ph&#233;nom&#232;nes et a appris leurs lois. En d'autres termes, il a &#233;tabli que le mouvement des astres est conforme &#224; une loi universelle d'apr&#232;s laquelle tout changement de position peut &#234;tre connu et pr&#233;vu. Il en est de m&#234;me des influences qui se font sentir dans l'infinie complexit&#233; de la conduite humaine. L&#224; aussi l'homme a la croyance &#224; l'empire d'un principe g&#233;n&#233;ral. De tous ces exemples, on peut conclure que la r&#233;flexion est toujours &#224; la recherche de quelque chose de fixe et de permanent, de d&#233;fini en soi et de r&#233;gissant les particuliers. Cet universel, qui ne peut &#234;tre saisi par les sens, est consid&#233;r&#233; comme le vrai et l'essentiel. Ainsi, les devoirs et les droits sont essentiels en mati&#232;re de conduite ; et une action est vraie lorsqu'elle se conforme &#224; ces formules universelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En caract&#233;risant ainsi l'universel, nous prenons conscience de son antith&#232;se avec quelque chose d'autre. Ce quelque chose d'autre est l'imm&#233;diat, l'ext&#233;rieur et l'individuel, par opposition au m&#233;dium, &#224; l'int&#233;rieur et &#224; l'universel. L'universel n'existe pas ext&#233;rieurement &#224; l'&#339;il ext&#233;rieur en tant qu'universel. L'esp&#232;ce en tant qu'esp&#232;ce ne peut &#234;tre per&#231;ue : les lois des mouvements c&#233;lestes ne sont pas &#233;crites dans le ciel. L'universel ne se voit ni ne s'entend, son existence n'est que pour l'esprit. La religion nous conduit &#224; un universel qui embrasse tout le reste en lui-m&#234;me, &#224; un Absolu par lequel tout le reste est amen&#233; &#224; l'existence : et cet Absolu n'est pas un objet des sens, mais de l'esprit et de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation sujet-objet&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 22&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(c) Par l'acte de r&#233;flexion, quelque chose est modifi&#233; dans la mani&#232;re dont le fait &#233;tait pr&#233;sent&#233; &#224; l'origine dans la sensation, la perception ou la conception. Ainsi, il semble qu'une modification doit intervenir avant que la v&#233;ritable nature de l'objet puisse &#234;tre d&#233;couverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que la r&#233;flexion produit est un produit de notre pens&#233;e. Solon, par exemple, a tir&#233; de sa t&#234;te les lois qu'il a donn&#233;es aux Ath&#233;niens. C'est la moiti&#233; de la v&#233;rit&#233; ; mais il ne faut pas pour cela oublier que l'universel (dans le cas de Solon, les lois) est l'inverse m&#234;me de ce qui est purement subjectif, ni m&#233;conna&#238;tre qu'il est l'&#234;tre essentiel, vrai et objectif des choses. Pour d&#233;couvrir la v&#233;rit&#233; des choses, il ne suffit pas d'&#234;tre attentif, il faut faire appel &#224; nos propres facult&#233;s pour transformer ce qui est imm&#233;diatement devant nous. Or, &#224; premi&#232;re vue, cela semble une inversion de l'ordre naturel, propre &#224; contrecarrer le but m&#234;me auquel tend la connaissance. Mais la m&#233;thode n'est pas aussi irrationnelle qu'il y para&#238;t. De tout temps, on a cru que le seul moyen d'atteindre le substratum permanent &#233;tait de transmuter le ph&#233;nom&#232;ne donn&#233; au moyen de la r&#233;flexion. Dans les temps modernes, un doute a &#233;t&#233; &#233;mis pour la premi&#232;re fois sur ce point &#224; propos de la diff&#233;rence pr&#233;tendue entre les produits de notre pens&#233;e et les choses dans leur nature propre. Cette nature r&#233;elle des choses, dit-on, est tr&#232;s diff&#233;rente de ce que nous en faisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme kantien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le divorce entre la pens&#233;e et la chose est principalement l'&#339;uvre de la philosophie critique, et il va &#224; l'encontre de la conviction de tous les si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents selon laquelle leur accord &#233;tait une &#233;vidence. L'antith&#232;se entre les deux est la charni&#232;re sur laquelle tourne la philosophie moderne. Cependant, la croyance naturelle des hommes lui donne un d&#233;menti. Dans la vie courante, nous r&#233;fl&#233;chissons sans nous rappeler particuli&#232;rement que c'est ainsi que nous parvenons &#224; la v&#233;rit&#233;, et nous pensons sans h&#233;sitation, dans la ferme conviction que la pens&#233;e co&#239;ncide avec la chose. Et cette croyance est de la plus haute importance. Elle marque l'&#233;tat maladif de l'&#233;poque lorsque nous la voyons adopter la croyance d&#233;sesp&#233;r&#233;e que notre connaissance n'est que subjective et que nous ne pouvons aller au-del&#224; de cette subjectivit&#233;. Tandis que, bien comprise, la v&#233;rit&#233; est objective et devrait tellement r&#233;gler la conviction de chacun que la conviction de l'individu est consid&#233;r&#233;e comme fausse lorsqu'elle n'est pas d'accord avec cette r&#232;gle. Les opinions modernes, au contraire, accordent une grande valeur au simple fait d'&#234;tre convaincu, et soutiennent qu'&#234;tre convaincu est une bonne chose en soi, quelle que soit la charge de notre conviction &#8211; puisqu'il n'existe aucun crit&#232;re permettant de mesurer sa v&#233;racit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons dit plus haut que, selon la croyance ancienne, le droit caract&#233;ristique de l'esprit &#233;tait de conna&#238;tre la v&#233;rit&#233;. S'il en est ainsi, cela implique aussi que tout ce que nous connaissons de la nature ext&#233;rieure et int&#233;rieure, en un mot, le monde objectif, est en soi le m&#234;me que dans la pens&#233;e, et que penser, c'est faire ressortir la v&#233;rit&#233; de notre objet, quel qu'il soit. Le r&#244;le de la philosophie n'est que de faire appara&#238;tre dans la conscience explicite ce que le monde de tous les temps a cru de la pens&#233;e. La philosophie n'apporte donc rien de nouveau, et notre discussion actuelle nous a conduit &#224; une conclusion qui s'accorde avec la croyance naturelle de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pensez par vous-m&#234;me &#187; [note]&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 23&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d) La nature r&#233;elle de l'objet est r&#233;v&#233;l&#233;e par la r&#233;flexion ; mais il n'en est pas moins vrai que cet effort de pens&#233;e est mon acte. S'il en est ainsi, la nature r&#233;elle est un produit de mon esprit, en sa qualit&#233; de sujet pensant, engendr&#233; par moi dans ma simple universalit&#233;, recueillie par moi-m&#234;me et soustraite aux influences ext&#233;rieures, en un mot, dans ma Libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Penser par soi-m&#234;me &#187; est une expression que l'on emploie souvent comme si elle avait une signification particuli&#232;re. En fait, nul ne peut penser pour un autre, pas plus qu'il ne peut manger ou boire pour lui, et l'expression est un pl&#233;onasme. Penser, c'est en effet ipso facto &#234;tre libre, car la pens&#233;e en tant qu'action de l'universel est une relation abstraite de soi &#224; soi, o&#249;, &#233;tant chez nous-m&#234;mes et compl&#232;tement vides de notre subjectivit&#233;, notre conscience n'est, quant &#224; son contenu, que dans le fait et ses caract&#233;ristiques. Si l'on admet cela, et si l'on applique le terme d'humilit&#233; ou de modestie &#224; une attitude o&#249; notre subjectivit&#233; n'est pas autoris&#233;e &#224; intervenir par un acte ou une qualit&#233;, il est facile d'appr&#233;cier la question touchant l'humilit&#233; ou la modestie et l'orgueil de la philosophie. Car au point de vue du contenu, la pens&#233;e n'est vraie qu'&#224; mesure qu'elle s'enfonce dans les faits ; et, du point de vue de la forme, il ne s'agit pas d'un &#233;tat ou d'un acte priv&#233; ou particulier du sujet, mais plut&#244;t de cette attitude de conscience o&#249; le moi abstrait, lib&#233;r&#233; de toutes les limitations sp&#233;ciales auxquelles ses &#233;tats ou qualit&#233;s ordinaires sont soumis, se restreint &#224; cette action universelle dans laquelle il est identique &#224; tous les individus. Dans ces circonstances, la philosophie peut &#234;tre acquitt&#233;e de l'accusation d'orgueil. Et quand Aristote appelle l'esprit &#224; s'&#233;lever &#224; la dignit&#233; de cette attitude, la dignit&#233; qu'il recherche est obtenue en abandonnant toutes nos opinions et tous nos pr&#233;jug&#233;s individuels et en nous soumettant &#224; l'emprise du fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectivit&#233; de la pens&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 24&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces explications et ces pr&#233;cisions permettent de qualifier les pens&#233;es de pens&#233;es objectives , parmi lesquelles on peut &#233;galement inclure les formes qui sont plus particuli&#232;rement &#233;tudi&#233;es dans la logique commune, o&#249; elles sont g&#233;n&#233;ralement trait&#233;es comme des formes de pens&#233;e consciente seulement. La logique co&#239;ncide donc avec la m&#233;taphysique, la science des choses pos&#233;es et retenues dans des pens&#233;es , pens&#233;es reconnues capables d'exprimer la r&#233;alit&#233; essentielle des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exposition des rapports entre des formes telles que la notion, le jugement et le syllogisme et d'autres formes telles que la causalit&#233; est une affaire de la science elle-m&#234;me. Mais cela est &#233;vident &#224; l'avance. Si la pens&#233;e essaie de former une notion des choses, cette notion (ainsi que ses phases imm&#233;diates, le jugement et le syllogisme) ne peut &#234;tre compos&#233;e d'articles et de relations qui sont &#233;trangers et sans rapport avec les choses. La r&#233;flexion, comme nous l'avons dit plus haut, conduit &#224; l'universel des choses : cet universel est lui-m&#234;me l'un des facteurs constitutifs d'une notion. Dire que la Raison ou l'Entendement est dans le monde &#233;quivaut dans sa port&#233;e &#224; l'expression &#171; Pens&#233;e objective &#187;. Cette derni&#232;re expression a cependant l'inconv&#233;nient que la pens&#233;e se limite g&#233;n&#233;ralement &#224; exprimer ce qui appartient seulement &#224; l'esprit ou &#224; la conscience, tandis qu'objectif est un terme qui s'applique, du moins en premier lieu, seulement au non-mental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;24n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Parler de la pens&#233;e ou de la pens&#233;e objective comme du c&#339;ur et de l'&#226;me du monde, c'est peut-&#234;tre attribuer une conscience aux choses de la nature. Nous &#233;prouvons une certaine r&#233;pugnance &#224; faire de la pens&#233;e la fonction int&#233;rieure des choses, surtout quand nous parlons de la pens&#233;e comme marquant la divergence de l'homme par rapport &#224; la nature. Il serait donc n&#233;cessaire, si nous employons le terme de pens&#233;e, de parler de la nature comme du syst&#232;me de la pens&#233;e inconsciente ou, pour reprendre l'expression de Schelling, d'une intelligence p&#233;trifi&#233;e. Et pour &#233;viter toute m&#233;prise, il faudrait remplacer le terme ambigu de pens&#233;e par &#171; forme-pens&#233;e &#187; ou &#171; type de pens&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s ce qui pr&#233;c&#232;de, les principes de la logique doivent &#234;tre recherch&#233;s dans un syst&#232;me de types de pens&#233;e ou de cat&#233;gories fondamentales, dans lequel l'opposition entre subjectif et objectif, dans son sens habituel, dispara&#238;t. La signification ainsi attach&#233;e &#224; la pens&#233;e et &#224; ses formes caract&#233;ristiques peut &#234;tre illustr&#233;e par l'ancien dicton selon lequel &#171; le nous gouverne le monde &#187;, ou par notre propre expression selon laquelle &#171; la raison est dans le monde &#187;, ce qui signifie que la raison est l'&#226;me du monde qu'elle habite, son principe immanent, sa nature la plus propre et la plus int&#233;rieure, son universel. Une autre illustration est fournie par le fait que, lorsque nous parlons d'un animal d&#233;termin&#233;, nous disons qu'il est (un) animal. Or, l'animal en tant qu'animal ne peut &#234;tre montr&#233; ; on ne peut rien indiquer, sauf un animal sp&#233;cial. L'animal en tant qu'animal n'existe pas : il n'est que la nature universelle des animaux individuels, tandis que chaque animal existant est une chose d&#233;finie et particularis&#233;e plus concr&#232;tement. Mais &#234;tre un animal &#8212; la loi de genre qui est l'universel dans ce cas &#8212; est la propri&#233;t&#233; de l'animal particulier et constitue son essence d&#233;finie. Enlevez au chien son animalit&#233;, et il devient impossible de dire ce qu'il est. Toutes les choses ont une nature int&#233;rieure permanente, ainsi qu'une existence ext&#233;rieure. Elles vivent et meurent, naissent et passent ; mais leur partie essentielle et universelle est la nature ; et cela signifie bien plus que quelque chose de commun &#224; toutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la pens&#233;e est la substance constitutive des choses ext&#233;rieures, elle est aussi la substance universelle de ce qui est spirituel. Dans toute perception humaine, la pens&#233;e est pr&#233;sente ; de m&#234;me, dans tous les actes de conception et de souvenir, bref, dans toute activit&#233; mentale, dans le vouloir, le d&#233;sir, etc. Toutes ces facult&#233;s ne sont que des sp&#233;cialisations suppl&#233;mentaires de la pens&#233;e. Lorsqu'elle est pr&#233;sent&#233;e sous cet angle, la pens&#233;e joue un r&#244;le diff&#233;rent de celui qu'elle joue si nous parlons d'une facult&#233; de pens&#233;e, une parmi une foule d'autres facult&#233;s, telles que la perception, la conception et la volont&#233;, avec lesquelles elle se trouve au m&#234;me niveau. Lorsqu'elle est consid&#233;r&#233;e comme le v&#233;ritable universel de tout ce que la nature et l'esprit contiennent, elle &#233;tend son champ d'action bien au-del&#224; de tout cela et devient la base de tout. De ce point de vue, la pens&#233;e, dans son sens objectif de nous,1. Passons maintenant au sens subjectif du terme. Nous disons d'abord que l'homme est un &#234;tre qui pense, mais nous disons aussi que l'homme est un &#234;tre qui per&#231;oit et qui veut. L'homme est un penseur et il est universel, mais il n'est un penseur que parce qu'il sent sa propre universalit&#233;. L'animal aussi est par implication universel, mais l'universel n'est pas ressenti consciemment par lui comme &#233;tant universel : il ne sent que l'individuel. L'animal voit un objet singulier, par exemple sa nourriture, ou un homme. Pour l'animal tout cela ne va jamais au-del&#224; d'une chose individuelle. De m&#234;me, la sensation n'a &#224; voir avec rien d'autre qu'avec des choses singuli&#232;res, comme cette douleur ou ce go&#251;t sucr&#233;. La nature ne fait pas entrer son nous dans la conscience : c'est l'homme qui se double le premier pour &#234;tre un universel pour un universel. Cela se produit d'abord quand l'homme sait qu'il est &#171; je &#187;. Par le terme &#171; je &#187;, j'entends moi-m&#234;me, une personne unique et enti&#232;rement d&#233;termin&#233;e. Et pourtant je n'exprime rien de particulier &#224; moi-m&#234;me, car tout autre est un &#171; je &#187; ou un &#171; moi &#187;, et quand je m'appelle &#171; je &#187;, bien que je veuille sans aucun doute parler de moi-m&#234;me, j'exprime un universel complet. &#171; Je &#187; est donc un simple &#234;tre-pour-soi, dans lequel tout ce qui est particulier ou marqu&#233; est renonc&#233; et enfoui hors de vue ; c'est comme le point ultime et inanalysable de la conscience. On peut dire que &#171; je &#187; et la pens&#233;e sont la m&#234;me chose, ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, &#171; je &#187; est la pens&#233;e en tant que penseur. Ce que j'ai dans ma conscience est pour moi. &#171; Je &#187; est le vide ou le r&#233;ceptacle de tout et de n'importe quoi : pour lequel tout est et qui emmagasine tout en lui-m&#234;me. Chaque homme est un monde entier de conceptions qui gisent enfouies dans la nuit du &#171; moi &#187;. Il s'ensuit que le &#171; moi &#187; est l'universel dans lequel nous laissons de c&#244;t&#233; tout ce qui est particulier, et dans lequel en m&#234;me temps tous les particuliers ont une existence latente. En d'autres termes, ce n'est pas une simple universalit&#233;, rien de plus, mais l'universalit&#233; qui renferme tout. Nous employons commun&#233;ment le mot &#171; je &#187; sans y attacher beaucoup d'importance, et il n'est objet d'&#233;tude que pour l'analyse philosophique. Dans le &#171; moi &#187;, nous avons devant nous la pens&#233;e dans sa plus pure puret&#233;. Alors que l'animal ne peut pas dire &#171; je &#187;, l'homme le peut, car il est dans sa nature de penser. Or, dans le &#171; moi &#187;, il y a une vari&#233;t&#233; de contenus, provenant &#224; la fois de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur, et selon la nature de ces contenus, notre &#233;tat peut &#234;tre qualifi&#233; de perception, de conception ou de r&#233;miniscence. Mais dans tous ces contenus se trouve le &#171; je &#187;, ou bien en eux toute pens&#233;e est pr&#233;sente. L'homme pense donc toujours, m&#234;me dans ses perceptions : s'il observe quelque chose, il l'observe toujours comme un universel, il fixe un seul point qu'il met en relief, d&#233;tournant ainsi son attention des autres points, et le prend comme abstrait et universel, m&#234;me si l'universalit&#233; n'est que formelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de nos conceptions ordinaires, deux choses peuvent se produire. Ou bien le contenu est model&#233; par la pens&#233;e, mais non la forme ; ou bien la forme appartient &#224; la pens&#233;e et non le contenu. En utilisant des termes tels que col&#232;re, rose, espoir, par exemple, je parle de choses que j'ai apprises par la sensation, mais j'exprime ce contenu de mani&#232;re universelle, c'est-&#224;-dire sous la forme de la pens&#233;e. J'ai laiss&#233; de c&#244;t&#233; beaucoup de choses particuli&#232;res et j'ai donn&#233; le contenu dans sa g&#233;n&#233;ralit&#233; : mais le contenu reste n&#233;anmoins d&#233;riv&#233; des sens. D'un autre c&#244;t&#233;, lorsque je repr&#233;sente Dieu, le contenu est ind&#233;niablement un produit de la pure pens&#233;e, mais la forme conserve toujours les limitations sensuelles qu'elle poss&#232;de, telle que je la trouve imm&#233;diatement pr&#233;sente en moi. Dans ces images g&#233;n&#233;ralis&#233;es, le contenu n'est pas simplement sensible, comme c'est le cas lors d'une inspection visuelle ; mais soit le contenu est sensible et la forme appartient &#224; la pens&#233;e, soit vice versa. Dans le premier cas, la mati&#232;re nous est donn&#233;e et notre pens&#233;e fournit la forme ; dans le second cas, le contenu qui a sa source dans la pens&#233;e est transform&#233;, au moyen de la forme, en quelque chose de donn&#233;, qui parvient donc &#224; l'esprit de l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) La logique est l'&#233;tude de la pens&#233;e pure et simple, ou des formes-pens&#233;es pures. Au sens ordinaire du terme, par pens&#233;e nous nous repr&#233;sentons g&#233;n&#233;ralement quelque chose de plus que la pens&#233;e simple et sans m&#233;lange ; nous entendons une pens&#233;e dont la mati&#232;re est issue de l'exp&#233;rience. En logique, au contraire, une pens&#233;e ne comprend rien d'autre que ce qui d&#233;pend de la pens&#233;e et ce que la pens&#233;e a fait na&#238;tre. C'est dans ces conditions que les pens&#233;es sont des pens&#233;es pures. L'esprit est alors dans son &#233;l&#233;ment propre et donc libre ; car la libert&#233; signifie que l'autre chose avec laquelle vous traitez est un second moi, de sorte que vous ne quittez jamais votre propre terrain, mais que vous vous donnez la loi. Dans les impulsions ou les app&#233;tits, le d&#233;but vient de quelque chose d'autre, de quelque chose que nous sentons ext&#233;rieur. Dans ce cas, nous parlons alors de d&#233;pendance. Pour la libert&#233;, il est n&#233;cessaire que nous ne sentions aucune pr&#233;sence d'autre chose que nous-m&#234;mes. L'homme naturel, dont les mouvements ne suivent que la r&#232;gle de ses app&#233;tits, n'est pas son propre ma&#238;tre. Si volontaire qu'il soit, les &#233;l&#233;ments de sa volont&#233; et de son opinion ne lui appartiennent pas, et sa libert&#233; n'est que formelle. Mais quand nous pensons, nous renon&#231;ons &#224; notre &#234;tre &#233;go&#239;ste et particulier, nous nous enfon&#231;ons dans la chose, nous laissons la pens&#233;e suivre son cours, et si nous y ajoutons quelque chose de notre cru, nous pensons mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, d'apr&#232;s les remarques pr&#233;c&#233;dentes, nous consid&#233;rons la Logique comme le syst&#232;me des types purs de la pens&#233;e, nous trouvons que les autres sciences philosophiques, la Philosophie de la Nature et la Philosophie de l'Esprit, tiennent lieu, pour ainsi dire, de Logique appliqu&#233;e, et que la Logique est l'&#226;me qui les anime toutes deux. Leur probl&#232;me, dans ce cas, est seulement de reconna&#238;tre les formes logiques sous les formes qu'elles prennent dans la Nature et dans l'Esprit, formes qui ne sont qu'un mode particulier d'expression des formes de la pens&#233;e pure. Si nous prenons par exemple le syllogisme (non tel qu'il &#233;tait compris dans l'ancienne logique formelle, mais comme sa valeur r&#233;elle), nous trouverons qu'il exprime la loi que le particulier est le moyen terme qui fusionne ensemble les extr&#234;mes de l'universel et du singulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme syllogistique est une forme universelle de toutes choses. Tout ce qui existe est un particulier qui relie ensemble l'universel et le singulier. Mais la nature est faible et ne parvient pas &#224; montrer les formes logiques dans leur puret&#233;. On peut voir une aussi faible illustration du syllogisme dans l'aimant. Au milieu ou au point d'indiff&#233;rence d'un aimant, ses deux p&#244;les, quelle que soit leur distinction, sont r&#233;unis en un seul. La physique nous apprend aussi &#224; voir l'universel ou l'essence dans la nature : et la seule diff&#233;rence entre elle et la philosophie de la nature est que cette derni&#232;re nous pr&#233;sente &#224; l'esprit les formes ad&#233;quates de la notion dans le monde physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprendra maintenant que la logique est l'esprit qui anime toutes les sciences, et que ses cat&#233;gories constituent la hi&#233;rarchie spirituelle. Elles sont le c&#339;ur et le centre des choses, et pourtant elles sont toujours sur nos l&#232;vres, et, du moins en apparence, des objets parfaitement familiers. Mais les choses ainsi famili&#232;res sont g&#233;n&#233;ralement les plus &#233;trang&#232;res. L'&#234;tre, par exemple, est une cat&#233;gorie de la pens&#233;e pure, mais faire de &#171; est &#187; un objet d'investigation ne nous vient jamais &#224; l'esprit. L'imagination commune place l'Absolu bien loin, dans un monde au-del&#224;. L'Absolu est plut&#244;t directement devant nous, si pr&#233;sent que tant que nous pensons, nous devons, sans en avoir express&#233;ment conscience, le porter toujours avec nous et toujours l'utiliser. Le langage est le principal d&#233;positaire de ces types de pens&#233;e, et l'un des usages de l'instruction grammaticale que re&#231;oivent les enfants est de tourner inconsciemment leur attention vers les distinctions de pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit g&#233;n&#233;ralement que la logique ne s'occupe que des formes et qu'elle en tire la mati&#232;re d'ailleurs. Mais ce &#171; seulement &#187;, qui suppose que les pens&#233;es logiques ne sont rien en comparaison du reste des contenus, n'est pas le mot qu'il faut employer pour parler des formes qui sont le fondement absolument r&#233;el de tout. Tout le reste est plut&#244;t un &#171; seulement &#187; en comparaison de ces pens&#233;es. Faire de ces formes abstraites un probl&#232;me suppose chez le chercheur un niveau de culture plus &#233;lev&#233; que d'ordinaire ; et les &#233;tudier en elles-m&#234;mes et pour elles-m&#234;mes signifie en outre que ces types de pens&#233;e doivent &#234;tre d&#233;duits de la pens&#233;e elle-m&#234;me et que leur v&#233;rit&#233; ou leur r&#233;alit&#233; doit &#234;tre examin&#233;e &#224; la lumi&#232;re de leurs propres lois. Nous ne les prenons pas pour des donn&#233;es ext&#233;rieures, pour les d&#233;finir ensuite ou pour d&#233;montrer leur valeur et leur autorit&#233; en les comparant &#224; la forme qu'elles prennent dans notre esprit. Si nous agissions ainsi, nous proc&#233;derions par observation et par exp&#233;rience et dirions, par exemple, que nous employons habituellement le terme &#171; force &#187; dans tel cas et tel sens. Une telle d&#233;finition serait consid&#233;r&#233;e comme correcte si elle correspondait &#224; la conception de son objet pr&#233;sente dans notre &#233;tat d'esprit ordinaire. Le d&#233;faut de cette m&#233;thode empirique est qu'une notion n'est pas d&#233;finie telle qu'elle est en elle-m&#234;me et pour elle-m&#234;me, mais en fonction de quelque chose d'assum&#233;, qui est ensuite utilis&#233; comme crit&#232;re et norme de correction. Il n'est pas n&#233;cessaire d'appliquer un tel test : il suffit de laisser les formes-pens&#233;es suivre l'impulsion de leur propre vie organique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander si une cat&#233;gorie est vraie ou non, cela doit para&#238;tre &#233;trange &#224; l'esprit ordinaire : car une cat&#233;gorie ne devient vraie que lorsqu'elle s'applique &#224; un objet donn&#233;, et en dehors de cette application, il semblerait inutile de rechercher la v&#233;rit&#233;. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment autour de cette question que tout tourne. Il faut cependant d'abord bien comprendre ce que nous entendons par V&#233;rit&#233;. Dans la vie courante, la v&#233;rit&#233; signifie l'accord d'un objet avec notre conception de celui-ci. Nous pr&#233;supposons donc un objet auquel notre conception doit se conformer. Au sens philosophique du mot, par contre, la v&#233;rit&#233; peut &#234;tre d&#233;crite, en termes g&#233;n&#233;raux et abstraits, comme l'accord d'un contenu de pens&#233;e avec lui-m&#234;me. Cette signification est tout &#224; fait diff&#233;rente de celle donn&#233;e ci-dessus. En m&#234;me temps, la signification plus profonde et philosophique de la v&#233;rit&#233; peut &#234;tre partiellement retrac&#233;e m&#234;me dans l'usage ordinaire du langage. Ainsi, nous parlons d'un v&#233;ritable ami, c'est-&#224;-dire d'un ami dont la mani&#232;re de se comporter s'accorde avec la notion d'amiti&#233;. De la m&#234;me mani&#232;re, nous parlons d'une v&#233;ritable &#339;uvre d'art. Dans ce sens, faux signifie la m&#234;me chose que mauvais ou discordant avec lui-m&#234;me. En ce sens, un &#233;tat mauvais est un &#233;tat faux, et le mal et le mensonge consistent en la contradiction qui subsiste entre la fonction ou la notion et l'existence de l'objet. Nous pouvons nous faire une repr&#233;sentation correcte d'un tel objet mauvais, mais le sens de cette repr&#233;sentation est intrins&#232;quement faux. Nous pouvons avoir en t&#234;te de nombreuses exactitudes, qui sont en m&#234;me temps des mensonges. Dieu seul est l'harmonie parfaite de la notion et de la r&#233;alit&#233;. Toutes les choses finies renferment une fausset&#233; : elles ont une notion et une existence, mais leur existence ne r&#233;pond pas aux exigences de la notion. C'est pourquoi elles doivent p&#233;rir, et alors l'incompatibilit&#233; entre leur notion et leur existence devient manifeste.C'est dans l'esp&#232;ce que l'animal individuel a sa notion ; et l'esp&#232;ce se lib&#232;re de cette individualit&#233; par la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude de la v&#233;rit&#233;, ou, comme on l'explique ici, de la coh&#233;rence, constitue le v&#233;ritable probl&#232;me de la logique. Dans notre esprit quotidien, nous ne sommes jamais troubl&#233;s par des questions sur la v&#233;rit&#233; des formes de pens&#233;e. Nous pouvons aussi exprimer le probl&#232;me de la logique en disant qu'elle examine les formes de pens&#233;e en fonction de leur capacit&#233; &#224; contenir la v&#233;rit&#233;. Et la question se r&#233;sume &#224; ceci : quelles sont les formes de l'infini et quelles sont les formes du fini ? En g&#233;n&#233;ral, on ne soup&#231;onne pas les formes finies de la pens&#233;e ; on les laisse passer sans les remettre en question. Mais c'est de la conformit&#233; &#224; des cat&#233;gories finies dans la pens&#233;e et dans l'action que na&#238;t toute tromperie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La v&#233;rit&#233; peut &#234;tre &#233;tablie par plusieurs m&#233;thodes, mais chacune d'elles n'est qu'une forme. La premi&#232;re de ces m&#233;thodes est l'exp&#233;rience. Mais cette m&#233;thode n'est qu'une forme, elle n'a pas de valeur intrins&#232;que. Car dans l'exp&#233;rience, tout d&#233;pend de l'esprit avec lequel nous nous appuyons sur la r&#233;alit&#233;. Un grand esprit est grand dans son exp&#233;rience, et dans le jeu bigarr&#233; des ph&#233;nom&#232;nes il per&#231;oit imm&#233;diatement le point de signification r&#233;elle. L'id&#233;e est pr&#233;sente, sous une forme r&#233;elle, et non quelque chose qui se trouve au-del&#224; de la colline et au loin. Le g&#233;nie d'un Goethe, par exemple, qui regarde la nature ou l'histoire, fait de grandes exp&#233;riences, entrevoit le principe vivant et l'exprime.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une deuxi&#232;me m&#233;thode pour saisir la v&#233;rit&#233; est la r&#233;flexion, qui la d&#233;finit par des rapports intellectuels de condition et de condition. Mais dans ces deux modes, la v&#233;rit&#233; absolue n'a pas encore trouv&#233; sa forme appropri&#233;e. La m&#233;thode de connaissance la plus parfaite proc&#232;de sous la forme pure de la pens&#233;e, et l'homme est ici dans une attitude de libert&#233; totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la forme de la pens&#233;e soit la forme parfaite et qu'elle pr&#233;sente la v&#233;rit&#233; telle qu'elle est intrins&#232;quement et r&#233;ellement, c'est l&#224; le dogme g&#233;n&#233;ral de toute philosophie. Pour prouver ce dogme, il ne reste qu'&#224; d&#233;montrer que ces autres formes de connaissance sont finies. Le grand scepticisme de l'Antiquit&#233; a accompli cette t&#226;che en montrant les contradictions contenues dans chacune de ces formes. Ce scepticisme est all&#233; plus loin, il est vrai ; mais lorsqu'il s'est aventur&#233; &#224; attaquer les formes de la raison, il a commenc&#233; par insinuer sous elles quelque chose de fini sur lequel il pouvait s'appuyer. Toutes les formes de la pens&#233;e finie appara&#238;tront au cours du d&#233;veloppement logique, l'ordre dans lequel elles se pr&#233;senteront &#233;tant d&#233;termin&#233; par des lois n&#233;cessaires. Ici, dans l'introduction, on ne pouvait que les supposer, sans &#234;tre scientifique, comme quelque chose de donn&#233;. Dans la th&#233;orie de la logique elle-m&#234;me, ces formes appara&#238;tront non seulement sous leur c&#244;t&#233; n&#233;gatif, mais aussi sous leur c&#244;t&#233; positif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on compare les diff&#233;rentes formes de recherche de la v&#233;rit&#233;, la premi&#232;re, la connaissance imm&#233;diate, para&#238;t peut-&#234;tre la plus noble, la plus noble et la plus appropri&#233;e. Elle comprend tout ce que les moralistes appellent l'innocence, ainsi que le sentiment religieux, la confiance simple, l'amour, la fid&#233;lit&#233; et la foi naturelle. Les deux autres formes, la connaissance r&#233;flexive, la connaissance philosophique, doivent laisser derri&#232;re elles cette harmonie naturelle non recherch&#233;e. Et dans la mesure o&#249; elles ont cela en commun, les m&#233;thodes qui pr&#233;tendent saisir la v&#233;rit&#233; par la pens&#233;e peuvent naturellement &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme faisant partie int&#233;grante de l'orgueil qui conduit l'homme &#224; se fier &#224; ses propres capacit&#233;s pour conna&#238;tre la v&#233;rit&#233;. Une telle position implique une rupture totale et, vue sous cet angle, pourrait &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme la source de tout mal et de toute m&#233;chancet&#233;, la transgression originelle. Il semble donc que le seul moyen de se r&#233;concilier et de retrouver la paix soit de renoncer &#224; toute pr&#233;tention &#224; penser ou &#224; savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette rupture de l'unit&#233; naturelle n'a pas &#233;chapp&#233; &#224; l'attention des hommes, et les peuples, d&#232;s les temps les plus recul&#233;s, se sont demand&#233;s ce qui pouvait bien expliquer cette &#233;tonnante division de l'esprit contre lui-m&#234;me. Or, on ne trouve pas dans la nature une telle d&#233;sunion int&#233;rieure : les choses naturelles ne font rien de mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contes et all&#233;gories de la religion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;gende mosa&#239;que de la chute de l'homme a conserv&#233; une image ancienne repr&#233;sentant l'origine et les cons&#233;quences de cette d&#233;sunion. Les incidents de la l&#233;gende forment la base d'un article essentiel du credo, la doctrine du p&#233;ch&#233; originel de l'homme et de son besoin de secours qui en r&#233;sulte. Il serait peut-&#234;tre bon, au d&#233;but de la logique, d'examiner l'histoire qui traite de l'origine et des port&#233;es de la connaissance m&#234;me que la logique doit discuter. Car, bien que la philosophie ne doive pas se laisser intimider par la religion, ou accepter la position d'une existence soumise, elle ne peut se permettre de n&#233;gliger ces conceptions populaires. Les contes et les all&#233;gories de la religion, qui jouissent depuis des milliers d'ann&#233;es de la v&#233;n&#233;ration des nations, ne doivent pas &#234;tre mis de c&#244;t&#233; comme d&#233;suets, m&#234;me aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on examine de plus pr&#232;s l'histoire de la Chute, on d&#233;couvre, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit, qu'elle illustre les effets universels de la connaissance sur la vie spirituelle. Dans sa phase instinctive et naturelle, la vie spirituelle rev&#234;t le manteau de l'innocence et de la simplicit&#233; confiante ; mais l'essence m&#234;me de l'esprit implique l'absorption de cette condition imm&#233;diate dans quelque chose de plus &#233;lev&#233;. La vie spirituelle se distingue de la vie naturelle, et plus particuli&#232;rement de la vie animale, en ce qu'elle ne continue pas un simple courant de tendance, mais se divise en une autor&#233;alisation. Mais cette position de vie coup&#233;e doit &#224; son tour &#234;tre supprim&#233;e, et l'esprit doit, par son propre acte, gagner le chemin de la concorde. La concorde finale est alors spirituelle ; c'est-&#224;-dire que le principe de la restauration se trouve dans la pens&#233;e, et seulement dans la pens&#233;e. La main qui inflige la blessure est aussi la main qui la gu&#233;rit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre histoire nous raconte qu'Adam et Eve, les premiers &#234;tres humains, les types de l'humanit&#233;, furent plac&#233;s dans un jardin o&#249; poussaient un arbre de vie et un arbre de la connaissance du bien et du mal. Dieu, dit-on, leur avait interdit de manger du fruit de ce dernier arbre ; de l'arbre de vie, pour le moment, nous ne disons rien de plus. Ces paroles supposent &#233;videmment que l'homme n'est pas destin&#233; &#224; rechercher la connaissance et qu'il doit demeurer dans l'&#233;tat d'innocence. D'autres races m&#233;ditatives, on peut le remarquer, ont eu la m&#234;me croyance que l'&#233;tat primitif de l'humanit&#233; &#233;tait un &#233;tat d'innocence et d'harmonie. Or, tout cela est vrai dans une certaine mesure. La d&#233;sunion qui appara&#238;t dans toute l'humanit&#233; n'est pas un &#233;tat dans lequel il faut se reposer. Mais c'est une erreur de consid&#233;rer l'harmonie naturelle et imm&#233;diate comme l'&#233;tat correct. L'esprit n'est pas un simple instinct : au contraire, il implique essentiellement la tendance au raisonnement et &#224; la m&#233;ditation. L'innocence enfantine a sans doute quelque chose de fascinant et d'attrayant : mais seulement parce qu'elle nous rappelle ce que l'esprit doit conqu&#233;rir pour lui-m&#234;me. L'harmonie de l'enfance est un don de la nature : la seconde harmonie doit na&#238;tre du travail et de la culture de l'esprit. Aussi les paroles du Christ : &#171; Si vous ne devenez comme les petits enfants &#187;, etc., sont-elles bien loin de nous dire que nous devons toujours rester des enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous trouvons encore dans le r&#233;cit de Mo&#239;se que la cause qui a pouss&#233; l'homme &#224; quitter son unit&#233; naturelle est attribu&#233;e &#224; une sollicitation ext&#233;rieure. Le serpent &#233;tait le tentateur. Mais la v&#233;rit&#233; est que le pas vers l'opposition, l'&#233;veil de la conscience, r&#233;sulte de la nature m&#234;me de l'homme ; et la m&#234;me histoire se r&#233;p&#232;te chez tous les fils d'Adam. Le serpent repr&#233;sente la ressemblance avec Dieu comme consistant dans la connaissance du bien et du mal : et c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; cette connaissance que participe l'homme lorsqu'il rompt avec l'unit&#233; de son &#234;tre instinctif et mange du fruit d&#233;fendu. Le premier reflet de la conscience &#233;veill&#233;e chez les hommes leur a dit qu'ils &#233;taient nus. C'est un trait na&#239;f et profond. Car le sentiment de honte t&#233;moigne de la s&#233;paration de l'homme de sa vie naturelle et sensuelle. Les b&#234;tes n'en arrivent jamais &#224; cette s&#233;paration et n'&#233;prouvent aucune honte. Et c'est dans le sentiment humain de honte que nous devons chercher l'origine spirituelle et morale du v&#234;tement, aupr&#232;s duquel le besoin purement physique est une question secondaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite vient la mal&#233;diction, comme on l'appelle, que Dieu a prononc&#233;e sur l'homme. Le point saillant de cette mal&#233;diction porte principalement sur le contraste entre l'homme et la nature. L'homme doit travailler &#224; la sueur de son front, et la femme enfante dans la douleur. Quant au travail, s'il est le r&#233;sultat de la d&#233;sunion, il est aussi la victoire sur elle. Les b&#234;tes n'ont plus qu'&#224; se procurer les mat&#233;riaux n&#233;cessaires &#224; la satisfaction de leurs besoins ; l'homme, au contraire, ne peut satisfaire ses besoins qu'en produisant et en transformant lui-m&#234;me les moyens n&#233;cessaires. Ainsi, m&#234;me dans ces choses ext&#233;rieures, l'homme a affaire &#224; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire ne se termine pas avec l'expulsion du paradis. On nous dit encore que Dieu dit : &#171; Voici qu'Adam est devenu comme l'un de nous, pour conna&#238;tre le bien et le mal. &#187; On parle maintenant de la connaissance comme d'un &#234;tre divin, et non plus, comme auparavant, comme d'une chose mauvaise et interdite. Ces mots contiennent une r&#233;futation du discours oiseux selon lequel la philosophie ne concerne que la finitude de l'esprit. La philosophie est connaissance, et c'est par la connaissance que l'homme r&#233;alise pour la premi&#232;re fois sa vocation originelle, celle d'&#234;tre l'image de Dieu. Lorsque le r&#233;cit ajoute que Dieu a chass&#233; les hommes du jardin d'Eden pour les emp&#234;cher de manger de l'arbre de vie, cela signifie simplement que, du point de vue naturel, l'homme est certainement fini et mortel, mais infini dans la connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous connaissons tous le dogme th&#233;ologique selon lequel la nature de l'homme est mauvaise, entach&#233;e de ce qu'on appelle le p&#233;ch&#233; originel. Or, tout en acceptant ce dogme, nous devons renoncer &#224; l'id&#233;e selon laquelle le p&#233;ch&#233; originel r&#233;sulterait d'un acte accidentel du premier homme. Car la notion m&#234;me d'esprit suffit &#224; montrer que l'homme est mauvais par nature, et c'est une erreur de croire qu'il puisse jamais &#234;tre autre chose. Dans la mesure o&#249; l'homme est et agit comme une cr&#233;ature de la nature, tout son comportement est ce qu'il ne devrait pas &#234;tre. Pour l'esprit, c'est un devoir d'&#234;tre libre et de se r&#233;aliser par son propre acte. La nature n'est pour l'homme que le point de d&#233;part qu'il doit transformer. La doctrine th&#233;ologique du p&#233;ch&#233; originel est une v&#233;rit&#233; profonde ; mais les Lumi&#232;res modernes pr&#233;f&#232;rent croire que l'homme est naturellement bon et qu'il agit bien tant qu'il reste fid&#232;le &#224; la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'heure o&#249; l'homme quitte le chemin de l'&#234;tre purement naturel marque la diff&#233;rence entre lui, agent conscient de lui-m&#234;me, et le monde naturel. Mais ce schisme, bien qu'il constitue un &#233;l&#233;ment n&#233;cessaire de la notion m&#234;me d'esprit, n'est pas le but final de l'homme. C'est &#224; cet &#233;tat de rupture int&#233;rieure qu'appartient toute l'action finie de la pens&#233;e et de la volont&#233;. Dans cette sph&#232;re finie, l'homme poursuit ses propres fins et tire de lui-m&#234;me la mati&#232;re de sa conduite. Tant qu'il poursuit ces buts jusqu'au bout, tant que sa connaissance et sa volont&#233; se cherchent lui-m&#234;me, son moi &#233;troit en dehors de l'universel, il est mauvais ; et son mal est d'&#234;tre subjectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble qu'il y ait l&#224; un double mal, mais en r&#233;alit&#233;, les deux sont identiques. L'homme, en tant qu'esprit, n'est pas une cr&#233;ature de la nature, et lorsqu'il se comporte comme tel et suit les d&#233;sirs de l'app&#233;tit, il veut l'&#234;tre. La m&#233;chancet&#233; naturelle de l'homme est donc diff&#233;rente de la vie naturelle des animaux. On peut d&#233;finir plus exactement la vie purement naturelle en disant que l'homme naturel en tant que tel est un individu, car la nature est en toutes choses dans les liens de l'individualisme. Ainsi, lorsque l'homme veut &#234;tre une cr&#233;ature de la nature, il veut au m&#234;me degr&#233; &#234;tre simplement un individu. Mais contre cette action impulsive et app&#233;titive, due &#224; l'individualisme de la nature, intervient aussi la loi ou le principe g&#233;n&#233;ral. Cette loi peut &#234;tre soit une force ext&#233;rieure, soit avoir la forme d'une autorit&#233; divine. Tant qu'il demeure dans son &#233;tat naturel, l'homme est esclave de la loi. Il est vrai que parmi les instincts et les affections de l'homme, il y a des inclinations sociales ou bienveillantes, l'amour, la sympathie et d'autres qui vont au-del&#224; de son isolement &#233;go&#239;ste. Mais tant que ces tendances sont instinctives, leur universalit&#233; virtuelle de port&#233;e et de signification est alt&#233;r&#233;e par la forme subjective qui laisse toujours libre cours &#224; l'&#233;go&#239;sme et &#224; l'action al&#233;atoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les formations concr&#232;tes de la conscience&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 25&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression &#171; pens&#233;es objectives &#187; d&#233;signe la v&#233;rit&#233;, la v&#233;rit&#233; qui doit &#234;tre l' objet absolu de la philosophie et non pas seulement le but vers lequel elle tend. Mais cette expression m&#234;me ne peut manquer de sugg&#233;rer une opposition, de caract&#233;riser et d'appr&#233;cier ce qui est le motif principal de l'attitude philosophique actuelle et qui constitue le v&#233;ritable probl&#232;me de la v&#233;rit&#233; et de nos moyens de la d&#233;couvrir. Si les formes-pens&#233;es sont vici&#233;es par une antith&#232;se fixe, c'est-&#224;-dire si elles n'ont qu'un caract&#232;re fini, elles ne conviennent pas &#224; l'univers &#233;gocentrique de la v&#233;rit&#233;, et la v&#233;rit&#233; ne peut trouver dans la pens&#233;e aucun r&#233;ceptacle ad&#233;quat. Une telle pens&#233;e, qui ne peut produire que des cat&#233;gories limit&#233;es et partielles et proc&#233;der par leur moyen, est ce qu'on appelle au sens strict du mot l'entendement. La finitude de ces cat&#233;gories r&#233;side en outre dans deux points. D'abord, elles ne sont que subjectives, et l'antith&#232;se d'un objectif leur est attach&#233;e en permanence. Deuxi&#232;mement, elles ont toujours un contenu restreint et persistent ainsi en opposition les unes avec les autres et plus encore avec l' Absolu . Afin d'expliquer plus compl&#232;tement la position et la signification attribu&#233;es ici &#224; la logique, nous examinerons ensuite, en guise d'introduction, les attitudes dans lesquelles la pens&#233;e est cens&#233;e se tenir &#224; l'&#233;gard de l'objectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ma Ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit , qui fut &#224; ce titre, lors de sa publication, d&#233;sign&#233;e comme la premi&#232;re partie du Syst&#232;me philosophique, j'ai suivi la m&#233;thode consistant &#224; partir de la premi&#232;re et de la plus simple phase de l'esprit, la conscience imm&#233;diate, et &#224; montrer comment ce stade s'est progressivement et n&#233;cessairement d&#233;velopp&#233; jusqu'au point de vue philosophique, la n&#233;cessit&#233; de ce point de vue &#233;tant prouv&#233;e par le processus. Mais dans ces conditions, il &#233;tait impossible de limiter la recherche &#224; la seule forme de la conscience. En effet, le stade de la connaissance philosophique est le plus riche en mati&#232;re et en organisation, et c'est pourquoi, se pr&#233;sentant &#224; nous sous la forme d'un r&#233;sultat, il pr&#233;supposait l'existence des formations concr&#232;tes de la conscience, telles que la morale individuelle et sociale, l'art et la religion. Dans le d&#233;veloppement de la conscience, qui semble &#224; premi&#232;re vue limit&#233; au seul point de vue de la forme, se trouve donc en m&#234;me temps inclus le d&#233;veloppement de la mati&#232;re ou des objets dont il est question dans les branches sp&#233;ciales de la philosophie. Mais ce dernier processus doit, pour ainsi dire, se poursuivre derri&#232;re la conscience, puisque ces faits sont le noyau essentiel qui s'&#233;l&#232;ve jusqu'&#224; la conscience. L'expos&#233; est donc plus compliqu&#233;, car une grande partie de ce qui appartient en propre aux branches concr&#232;tes est tra&#238;n&#233;e pr&#233;matur&#233;ment dans l'introduction. L'aper&#231;u qui suit dans le pr&#233;sent ouvrage a encore plus l'inconv&#233;nient d'&#234;tre seulement historique et d&#233;ductive dans sa m&#233;thode. Mais il s'efforce surtout de montrer comment les questions que les hommes ont pos&#233;es, en dehors de l'&#233;cole, sur la nature de la connaissance, de la foi et autres questions du m&#234;me genre, questions qu'ils imaginent n'avoir aucun rapport avec la pens&#233;e abstraite, peuvent en r&#233;alit&#233; &#234;tre ramen&#233;es aux cat&#233;gories simples, qui sont d'abord &#233;claircies par la logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note. &#171; Pense par toi-m&#234;me &#187; &#233;tait le slogan des Lumi&#232;res selon Kant .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III. Premi&#232;re attitude de la pens&#233;e &#224; l'&#233;gard de l'objectivit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;26&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re de ces attitudes de pens&#233;e se manifeste dans la m&#233;thode qui ne doute pas et ne se rend pas compte de la contradiction de la pens&#233;e, ni de l'hostilit&#233; de la pens&#233;e envers elle-m&#234;me. Elle croit sans question que la r&#233;flexion est le moyen de d&#233;couvrir la v&#233;rit&#233; et de pr&#233;senter les objets &#224; l'esprit tels qu'ils sont r&#233;ellement. Et dans cette croyance, elle avance droit sur ses objets, prend les mat&#233;riaux fournis par les sens et la perception et les reproduit d'elle-m&#234;me comme des faits de pens&#233;e ; et alors, croyant que ce r&#233;sultat est la v&#233;rit&#233;, la m&#233;thode est satisfaite. La philosophie &#224; ses d&#233;buts, toutes les sciences, et m&#234;me l'action et le mouvement quotidiens de la conscience vivent dans cette foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 27&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mani&#232;re de penser n'a jamais reconnu l'opposition entre le subjectif et l'objectif , et rien n'emp&#234;che que ses &#233;nonc&#233;s aient un caract&#232;re v&#233;ritablement philosophique et sp&#233;culatif, bien qu'il soit tout aussi possible qu'ils ne d&#233;passent jamais les cat&#233;gories finies ou le stade o&#249; l'opposition n'est pas encore r&#233;solue. Dans la pr&#233;sente introduction, il s'agit surtout d'observer cette attitude de pens&#233;e dans sa forme extr&#234;me, et nous examinerons donc d'abord son second aspect, inf&#233;rieur, en tant que syst&#232;me philosophique. L'un des exemples les plus clairs et les plus proches de nous se trouve dans la m&#233;taphysique du pass&#233; telle qu'elle subsistait parmi nous avant la philosophie de Kant. Mais c'est seulement par rapport &#224; l'histoire de la philosophie que cette m&#233;taphysique peut &#234;tre dite appartenir au pass&#233; : la chose est toujours et partout pr&#233;sente, comme la vision que l'entendement abstrait se fait des objets de la raison. Et c'est l&#224; que r&#233;side le bien r&#233;el et imm&#233;diat, si l'on examine de plus pr&#232;s sa port&#233;e principale et son mode op&#233;ratoire .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 28&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;taphysique prenait les lois et les formes de la pens&#233;e pour les lois et les formes fondamentales des choses. Elle supposait que penser une chose &#233;tait le moyen de d&#233;couvrir son moi et sa nature v&#233;ritables : et dans cette mesure elle occupait un terrain plus &#233;lev&#233; que la philosophie critique qui lui succ&#233;da. Mais en premier lieu (1) ces termes de la pens&#233;e &#233;taient coup&#233;s de leur lien, de leur solidarit&#233; ; chacun &#233;tait consid&#233;r&#233; comme valable en soi et capable de servir de pr&#233;dicat de la v&#233;rit&#233;. C'&#233;tait l'hypoth&#232;se g&#233;n&#233;rale de cette m&#233;taphysique que la connaissance de l'Absolu s'obtenait en lui attribuant des pr&#233;dicats. Elle ne recherchait pas ce que signifiaient sp&#233;cialement les termes de l'entendement ni ce qu'ils valaient, ni ne testait la m&#233;thode qui caract&#233;rise l' Absolu par l'attribution de pr&#233;dicats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme exemples de tels pr&#233;dicats, on peut prendre : l'existence , dans la proposition : &#171; Dieu a une existence &#187; ; la finitude ou l'infinit&#233;, comme dans la question : &#171; Le monde est-il fini ou infini ? &#187; ; le simple et le complexe, dans la proposition : &#171; L'&#226;me est simple &#187; ou encore : &#171; La chose est une unit&#233;, un tout &#187;, etc. Personne n'a demand&#233; si de tels pr&#233;dicats avaient une v&#233;rit&#233; intrins&#232;que et ind&#233;pendante, ou si la forme propositionnelle pouvait &#234;tre une forme de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;taphysique du pass&#233; supposait, comme le font toujours les croyances simples, que la pens&#233;e saisit le moi m&#234;me des choses et que les choses, pour devenir ce qu'elles sont vraiment, ont besoin d'&#234;tre pens&#233;es. Car la nature et l'&#226;me humaine sont un v&#233;ritable Prot&#233;e dans leurs transformations perp&#233;tuelles ; et il vient bient&#244;t &#224; l'esprit de l'observateur que la premi&#232;re impression grossi&#232;re des choses n'est pas leur &#234;tre essentiel. C'est un point de vue tout &#224; fait contraire au r&#233;sultat auquel est arriv&#233;e la philosophie critique ; un r&#233;sultat dont on peut dire qu'elle a ordonn&#233; &#224; l'homme d'aller se nourrir de simples balles et de paille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut examiner de plus pr&#232;s la d&#233;marche de cette vieille m&#233;taphysique. En premier lieu, elle n'a jamais d&#233;pass&#233; le domaine de l'entendement analytique. Sans examen pr&#233;alable, elle a adopt&#233; les cat&#233;gories abstraites de la pens&#233;e et les a consid&#233;r&#233;es comme des pr&#233;dicats de la v&#233;rit&#233;. Mais en employant le terme de pens&#233;e, nous ne devons pas oublier la diff&#233;rence entre la pens&#233;e finie ou discursive et la pens&#233;e infinie et rationnelle. Les cat&#233;gories, telles qu'elles nous sont pr&#233;sent&#233;es &#224; premi&#232;re vue et de mani&#232;re isol&#233;e, sont des formes finies. Mais la v&#233;rit&#233; est toujours infinie et ne peut &#234;tre exprim&#233;e ou pr&#233;sent&#233;e &#224; la conscience en termes finis. L'expression &#171; pens&#233;e infinie &#187; peut susciter la surprise si nous adh&#233;rons &#224; la conception moderne selon laquelle la pens&#233;e est toujours limit&#233;e. Mais c'est, &#224; juste titre, l'essence m&#234;me de la pens&#233;e d'&#234;tre infinie. L'explication nominale de l'appellation de fini est qu'une chose a une fin, qu'elle n'existe que jusqu'&#224; un certain point, o&#249; elle entre en contact avec son autre et est limit&#233;e par lui. Le fini subsiste donc en r&#233;f&#233;rence &#224; son autre, qui est sa n&#233;gation et se pr&#233;sente comme sa limite. Or la pens&#233;e est toujours dans sa sph&#232;re propre, elle est en rapport avec elle-m&#234;me, elle est son propre objet. En ayant une pens&#233;e pour objet, je suis chez moi-m&#234;me. La puissance pensante, le &#171; je &#187;, est donc infinie, parce que, lorsqu'elle pense, elle est en rapport avec un objet qui est elle-m&#234;me. En g&#233;n&#233;ral, un objet signifie quelque chose d'autre, un n&#233;gatif qui m'est oppos&#233;. Mais dans le cas o&#249; la pens&#233;e se pense elle-m&#234;me, elle a un objet qui n'est en m&#234;me temps pas un objet : en d'autres termes, son objectivit&#233; est supprim&#233;e et transform&#233;e en id&#233;e. La pens&#233;e, en tant que pens&#233;e, n'implique donc, dans sa nature pure, aucune limite ; elle n'est finie que lorsqu'elle s'en tient &#224; des cat&#233;gories limit&#233;es, qu'elle croit ultimes. La pens&#233;e infinie ou sp&#233;culative, au contraire, tout en d&#233;finissant non moins, fait dispara&#238;tre ce d&#233;faut dans l'acte m&#234;me de limiter et de d&#233;finir. Et ainsi l'infini ne doit pas &#234;tre con&#231;u, comme le plus souvent, comme un lointain abstrait et lointain pour toujours et &#224; jamais, mais de la mani&#232;re simple indiqu&#233;e pr&#233;c&#233;demment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e de l'ancien syst&#232;me m&#233;taphysique &#233;tait finie . Tout son mode d'action &#233;tait r&#233;gl&#233; par des cat&#233;gories dont il croyait les limites fix&#233;es &#224; jamais et non sujettes &#224; aucune n&#233;gation ult&#233;rieure. Ainsi, une de ses questions &#233;tait : Dieu existe-t-il ? Cette question suppose que l'existence est un terme tout &#224; fait positif, une sorte de ne plus ultra . Nous verrons cependant plus loin que l'existence n'est nullement un terme purement positif, mais un terme trop bas pour l' Id&#233;e absolue et indigne de Dieu. Une seconde question dans ces syst&#232;mes m&#233;taphysiques &#233;tait : le monde est-il fini ou infini ? Les termes m&#234;mes de la question supposent que le fini est un contradictoire permanent de l'infini : et l'on voit bien que, lorsqu'ils sont ainsi oppos&#233;s, l'infini, qui devrait bien entendu &#234;tre le tout, n'appara&#238;t que comme un aspect unique et souffre de la restriction du fini. Mais un infini restreint n'est lui-m&#234;me qu'un fini. De la m&#234;me mani&#232;re, on se demandait si l'&#226;me &#233;tait simple ou compos&#233;e. En d'autres termes, la simplicit&#233; &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme une caract&#233;ristique ultime, exprimant une v&#233;rit&#233; enti&#232;re. Loin d'&#234;tre ainsi, la simplicit&#233; est l'expression d'une demi-v&#233;rit&#233;, aussi unilat&#233;rale et abstraite que l'existence &#8211; un terme de pens&#233;e qui, comme nous le verrons plus loin, est lui-m&#234;me faux et donc incapable de contenir la v&#233;rit&#233;. Si l'&#226;me est consid&#233;r&#233;e comme simplement et abstraitement simple, elle est caract&#233;ris&#233;e d'une mani&#232;re inad&#233;quate et finie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question essentielle de la m&#233;taphysique pr&#233;kantienne &#233;tait donc de savoir si l'on pouvait attribuer &#224; ses objets des pr&#233;dicats de ce genre. Or, ces pr&#233;dicats ne sont en fin de compte que des formules limit&#233;es de l'entendement qui, au lieu d'exprimer la v&#233;rit&#233;, imposent seulement une limite. Il faut remarquer que le trait principal de la m&#233;thode consiste &#224; &#171; assigner &#187; ou &#224; &#171; attribuer &#187; des pr&#233;dicats &#224; l'objet &#224; conna&#238;tre, par exemple &#224; Dieu. Or, l'attribution n'est rien d'autre qu'une r&#233;flexion ext&#233;rieure sur l'objet : les pr&#233;dicats qui permettent de d&#233;terminer l'objet sont fournis par la pens&#233;e imag&#233;e et appliqu&#233;s de mani&#232;re m&#233;canique. Or, pour que nous ayons une connaissance v&#233;ritable, l'objet doit se caract&#233;riser lui-m&#234;me et ne pas tirer ses pr&#233;dicats de l'ext&#233;rieur. M&#234;me si nous suivons la m&#233;thode de la pr&#233;dication, l'esprit ne peut s'emp&#234;cher de penser que de tels pr&#233;dicats ne suffisent pas &#224; &#233;puiser l'objet. De m&#234;me, les Orientaux ont raison d'appeler Dieu l'Un aux multiples noms ou l'Un aux myriades de noms. L'une apr&#232;s l'autre de ces cat&#233;gories finies laisse l'&#226;me insatisfaite, et le sage oriental est contraint de rechercher sans cesse de tels pr&#233;dicats. Il est vrai que les choses finies doivent &#234;tre caract&#233;ris&#233;es par des pr&#233;dicats finis, et c'est avec eux que l'entendement trouve le champ d'action qui lui convient. Lui-m&#234;me fini, il ne conna&#238;t que la nature du fini. Ainsi, lorsque j'appelle vol une action, j'ai caract&#233;ris&#233; l'action dans ses faits essentiels, et cette connaissance suffit au juge. De m&#234;me, les choses finies sont entre elles comme cause et effet, force et exercice, et lorsqu'elles sont appr&#233;hend&#233;es dans ces cat&#233;gories, elles sont connues dans leur finitude. Mais les objets de la raison ne peuvent &#234;tre d&#233;finis par ces pr&#233;dicats finis. Essayer de le faire &#233;tait le d&#233;faut de l'ancienne m&#233;taphysique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 29&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;dicats de ce genre, pris individuellement, n'ont qu'une port&#233;e limit&#233;e de signification, et personne ne peut s'emp&#234;cher de percevoir combien ils sont insuffisants et combien ils sont loin de la pl&#233;nitude de d&#233;tails que nous donne notre pens&#233;e imaginative, par exemple dans le cas de Dieu, de l'Esprit ou de la Nature. En outre, bien que le fait qu'ils soient tous des pr&#233;dicats d'un m&#234;me sujet leur conf&#232;re une certaine connexion, leurs significations diff&#233;rentes les s&#233;parent : et par cons&#233;quent chacun d'eux est introduit comme &#233;tranger par rapport aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Orientaux ont cherch&#233; &#224; rem&#233;dier au premier de ces d&#233;fauts, lorsque, par exemple, ils ont d&#233;fini Dieu en lui attribuant plusieurs noms ; mais ils ont toujours estim&#233; que le nombre des noms aurait d&#251; &#234;tre infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 30&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) En second lieu, les syst&#232;mes m&#233;taphysiques ont adopt&#233; un crit&#232;re erron&#233;. Leurs objets &#233;taient sans doute des totalit&#233;s qui appartiennent en elles-m&#234;mes &#224; la raison, c'est-&#224;-dire &#224; l'univers organis&#233; et syst&#233;matiquement d&#233;velopp&#233; de la pens&#233;e. Mais ces totalit&#233;s &#8212; Dieu, l'&#226;me, le monde &#8212; &#233;taient consid&#233;r&#233;es par le m&#233;taphysicien comme des sujets faits et pr&#234;ts &#224; servir de base &#224; une application des cat&#233;gories de l'entendement. Elles &#233;taient issues de la conception populaire. C'est pourquoi la conception populaire &#233;tait le seul canon pour d&#233;terminer si les pr&#233;dicats &#233;taient ou non ad&#233;quats et suffisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 31&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut supposer que les conceptions communes de Dieu, de l'&#226;me, du monde, donnent &#224; la pens&#233;e une base solide et stable. Ce n'est pas le cas en r&#233;alit&#233;. Outre qu'elles ont un caract&#232;re particulier et subjectif qui leur est attach&#233;, et laissent ainsi la place &#224; une grande vari&#233;t&#233; d'interpr&#233;tations, elles exigent elles-m&#234;mes avant tout une d&#233;finition ferme et stable par la pens&#233;e. On peut le constater dans chacune de ces propositions o&#249; le pr&#233;dicat, ou en philosophie la cat&#233;gorie, est n&#233;cessaire pour indiquer quel est le sujet, ou la conception par laquelle nous partons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une phrase comme &#171; Dieu est &#233;ternel &#187;, nous partons de la conception de Dieu, sans savoir encore ce qu'il est : nous le dire, c'est l'affaire du pr&#233;dicat. Ainsi, dans les principes de la logique, o&#249; les termes qui formulent le sujet sont ceux de la pens&#233;e seulement, il n'est pas seulement superflu de faire de ces cat&#233;gories des pr&#233;dicats de propositions dont Dieu, ou, plus vaguement encore, l'Absolu, est le sujet, mais cela aurait aussi l'inconv&#233;nient de sugg&#233;rer un autre canon que celui de la nature de la pens&#233;e. En outre, la forme propositionnelle (et &#224; la proposition il serait plus juste de substituer le jugement) n'est pas propre &#224; exprimer le concret &#8212; et le vrai est toujours concret &#8212; ou le sp&#233;culatif. Tout jugement est par sa forme unilat&#233;ral et, dans cette mesure, faux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;taphysique n'&#233;tait pas une pens&#233;e libre et objective. Au lieu de laisser l'objet exprimer librement et spontan&#233;ment ses propres caract&#233;ristiques, elle le supposait tout fait. Si quelqu'un veut savoir ce que signifie la libre pens&#233;e, il faut se reporter &#224; la philosophie grecque : car la scolastique, comme ces syst&#232;mes m&#233;taphysiques, en acceptait les faits et les acceptait comme un dogme issu de l'autorit&#233; de l'&#201;glise. Nous autres, modernes, avons &#233;t&#233; initi&#233;s par toute notre &#233;ducation &#224; des id&#233;es qu'il est extr&#234;mement difficile de d&#233;passer, en raison de leur port&#233;e consid&#233;rable. Mais les philosophes de l'Antiquit&#233; &#233;taient dans une situation diff&#233;rente. C'&#233;taient des hommes qui vivaient enti&#232;rement dans les perceptions des sens et qui, apr&#232;s avoir rejet&#233; la mythologie et ses fantaisies, ne pr&#233;supposaient rien d'autre que le ciel au-dessus et la terre autour. Dans ce milieu mat&#233;riel, non m&#233;taphysique, la pens&#233;e est libre et jouit de sa propre intimit&#233;, d&#233;barrass&#233;e de tout ce qui est mat&#233;riel et parfaitement &#224; l'aise. Ce sentiment que nous sommes tous &#224; nous-m&#234;mes est caract&#233;ristique de la libre pens&#233;e &#8212; de ce voyage &#224; l'air libre, o&#249; rien n'est au-dessous ou au-dessus de nous, et o&#249; nous nous tenons dans la solitude, avec nous-m&#234;mes seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 32&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) En troisi&#232;me lieu, ce syst&#232;me de m&#233;taphysique s'est transform&#233; en dogmatisme . Lorsque notre pens&#233;e ne s'&#233;tend jamais au-del&#224; de termes &#233;troits et rigides, nous sommes forc&#233;s de supposer que de deux assertions oppos&#233;es, telles que les propositions ci-dessus, l'une doit &#234;tre vraie et l'autre fausse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dogmatisme peut &#234;tre d&#233;crit de la mani&#232;re la plus simple comme le contraire du scepticisme. Les anciens sceptiques donnaient le nom de dogmatisme &#224; toute philosophie, quelle qu'elle soit, qui soutenait un syst&#232;me de doctrine d&#233;finie. Dans ce sens large, le scepticisme peut m&#234;me appliquer ce nom &#224; la philosophie proprement sp&#233;culative. Mais dans un sens plus &#233;troit, le dogmatisme consiste dans la t&#233;nacit&#233; qui trace une ligne dure et solide entre certains termes et d'autres qui leur sont oppos&#233;s. Nous pouvons le voir clairement dans le strict &#171; ou bien &#8212; ou bien &#187; : par exemple, le monde est fini ou bien infini ; mais il doit &#234;tre l'un des deux. Le contraire de cette rigidit&#233; est la caract&#233;ristique de toute v&#233;rit&#233; sp&#233;culative. L&#224;, aucune formule inad&#233;quate de ce genre n'est admise, et il est impossible qu'elle l'&#233;puise. Ces formules, la v&#233;rit&#233; sp&#233;culative les tient en union comme une totalit&#233;, alors que le dogmatisme les investit, dans leur isolement, d'un titre de fixit&#233; et de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrive souvent en philosophie que la demi-v&#233;rit&#233; se place &#224; c&#244;t&#233; de la v&#233;rit&#233; enti&#232;re et se donne pour elle-m&#234;me la position de quelque chose de permanent. Mais le fait est que la demi-v&#233;rit&#233;, au lieu d'&#234;tre un principe fixe ou auto-subsistant, n'est qu'un &#233;l&#233;ment absolu et inclus dans le tout. La m&#233;taphysique de l'entendement est dogmatique, parce qu'elle maintient les demi-v&#233;rit&#233;s dans leur isolement ; tandis que l'id&#233;alisme de la philosophie sp&#233;culative r&#233;alise le principe de totalit&#233; et montre qu'il peut d&#233;passer les formules inad&#233;quates de la pens&#233;e abstraite. Ainsi l'id&#233;alisme dirait : l'&#226;me n'est ni seulement finie, ni seulement infinie ; elle est en r&#233;alit&#233; l'une tout autant que l'autre, et par l&#224; m&#234;me ni l'une ni l'autre. En d'autres termes, de telles formules dans leur isolement sont inadmissibles et n'entrent en consid&#233;ration que comme &#233;l&#233;ments formateurs d'une notion plus vaste. Un tel id&#233;alisme se manifeste m&#234;me dans les phases ordinaires de la conscience. Ainsi nous disons des choses sensibles qu'elles sont changeantes : c'est-&#224;-dire qu'elles le sont , mais il est &#233;galement vrai qu'elles ne le sont pas. Nous nous montrons plus obstin&#233;s &#224; traiter des cat&#233;gories de l'entendement. Ce sont des termes que nous croyons un peu plus fermes, ou m&#234;me absolument fermes et rapides. Nous les consid&#233;rons comme s&#233;par&#233;s les uns des autres par un ab&#238;me infini, de sorte que des cat&#233;gories oppos&#233;es ne peuvent jamais se rencontrer. La bataille de la raison est la lutte pour briser la rigidit&#233; &#224; laquelle l'entendement a tout r&#233;duit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 33&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re partie de cette m&#233;taphysique, dans sa forme syst&#233;matique, est l'ontologie , ou la doctrine des caract&#233;ristiques abstraites de l'&#234;tre. La multitude de ces caract&#233;ristiques et les limites pos&#233;es &#224; leur applicabilit&#233; ne sont fond&#233;es sur aucun principe. Elles doivent donc &#234;tre &#233;num&#233;r&#233;es selon l'exp&#233;rience et les circonstances, et l'importance qui leur est attribu&#233;e ne repose que sur des conceptions sensuelles communes, sur des affirmations selon lesquelles des mots particuliers sont employ&#233;s dans un sens particulier, et peut-&#234;tre m&#234;me sur l'&#233;tymologie. Si l'exp&#233;rience d&#233;clare que la liste est compl&#232;te, et si l'usage du langage, par son accord, montre que l'analyse est correcte, le m&#233;taphysicien est satisfait ; et la v&#233;rit&#233; et la n&#233;cessit&#233; intrins&#232;ques et ind&#233;pendantes de ces caract&#233;ristiques ne sont jamais consid&#233;r&#233;es comme un sujet d'investigation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander si l'&#234;tre, l'existence, la finitude, la simplicit&#233;, la complexit&#233;, etc. sont des notions intrins&#232;quement et ind&#233;pendamment vraies, doit surprendre ceux qui croient qu'une question sur la v&#233;rit&#233; ne peut concerner que des propositions (si une notion est ou n'est pas avec v&#233;rit&#233; &#224; attribuer, comme on dit, &#224; un sujet), et que la fausset&#233; r&#233;side dans la contradiction qui existe entre le sujet de nos id&#233;es et la notion qu'on doit en pr&#233;diquer. Or, comme la notion est concr&#232;te, elle et chacun de ses caract&#232;res en g&#233;n&#233;ral sont essentiellement une unit&#233; ferm&#233;e en elle-m&#234;me de caract&#232;res distincts . Si donc la v&#233;rit&#233; n'&#233;tait rien d'autre que l'absence de contradiction , il faudrait d'abord examiner pour chaque notion si elle ne contient pas, prise individuellement, cette sorte de contradiction intrins&#232;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 34&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me branche du syst&#232;me m&#233;taphysique &#233;tait la psychologie rationnelle ou pneumatologie. Elle traitait de la nature m&#233;taphysique de l'&#226;me, c'est-&#224;-dire de l'esprit consid&#233;r&#233; comme une chose. Elle esp&#233;rait trouver l'immortalit&#233; dans une sph&#232;re domin&#233;e par les lois de la composition, du temps, du changement qualitatif et de l'augmentation ou de la diminution quantitative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nom de &#171; rationnelle &#187; donn&#233; &#224; cette esp&#232;ce de psychologie servait &#224; la mettre en contraste avec les modes empiriques d'observation des ph&#233;nom&#232;nes de l'&#226;me. La psychologie rationnelle envisageait l'&#226;me dans sa nature m&#233;taphysique et &#224; travers les cat&#233;gories fournies par la pens&#233;e abstraite. Les rationalistes s'effor&#231;aient de d&#233;terminer la nature int&#233;rieure de l'&#226;me telle qu'elle est en elle-m&#234;me et telle qu'elle est pour la pens&#233;e. En philosophie, on entend peu parler de l'&#226;me &#224; l'heure actuelle : le terme favori est maintenant celui d'esprit (mind). Les deux sont distincts, l'&#226;me &#233;tant en quelque sorte le terme moyen entre le corps et l'esprit, ou le lien entre les deux. L'esprit, en tant qu'&#226;me, est immerg&#233; dans la corpor&#233;it&#233;, et l'&#226;me est le principe animateur du corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;taphysique pr&#233;kantienne, disons-nous, consid&#233;rait l'&#226;me comme une chose. &#171; Chose &#187; est un mot tr&#232;s ambigu. Par chose, nous entendons d'abord une existence imm&#233;diate, quelque chose que nous repr&#233;sentons sous une forme sensible : et dans ce sens, le terme a &#233;t&#233; appliqu&#233; &#224; l'&#226;me. D'o&#249; la question du si&#232;ge de l'&#226;me. Bien entendu, si l'&#226;me a un si&#232;ge, il est dans l'espace et envisag&#233; de mani&#232;re sensible. De m&#234;me, si l'&#226;me est consid&#233;r&#233;e comme une chose, nous pouvons nous demander si elle est simple ou compos&#233;e. La question est importante car elle porte sur l'immortalit&#233; de l'&#226;me, qui est cens&#233;e d&#233;pendre de l'absence de composition. Mais le fait est que dans la simplicit&#233; abstraite nous avons une cat&#233;gorie qui correspond aussi peu &#224; la nature de l'&#226;me que celle de la composition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mot sur les rapports entre la psychologie rationnelle et la psychologie empirique. La premi&#232;re, parce qu'elle s'applique &#224; appliquer la pens&#233;e &#224; la connaissance de l'esprit et m&#234;me &#224; d&#233;montrer le r&#233;sultat de cette pens&#233;e, est la plus &#233;lev&#233;e ; la psychologie empirique, quant &#224; elle, part de la perception et ne fait que raconter et d&#233;crire ce que la perception fournit. Mais si nous voulons penser l'esprit, nous ne devons pas nous embarrasser de ses ph&#233;nom&#232;nes particuliers. L'esprit est essentiellement actif au m&#234;me sens que les scolastiques disaient que Dieu est &#171; l'actualit&#233; absolue &#187;. Mais si l'esprit est actif, il doit en quelque sorte s'exprimer lui-m&#234;me. Il est donc faux de consid&#233;rer l'esprit comme un ens sans processus , comme le faisait l'ancienne m&#233;taphysique qui s&#233;parait la vie int&#233;rieure de l'esprit sans processus de sa vie ext&#233;rieure. L'esprit, entre toutes choses, doit &#234;tre consid&#233;r&#233; dans sa r&#233;alit&#233; concr&#232;te, dans son &#233;nergie, et de telle mani&#232;re que ses manifestations apparaissent comme d&#233;termin&#233;es par sa force int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 35&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me branche de la m&#233;taphysique est la cosmologie. Les sujets qu'elle aborde sont le monde, sa contingence, sa n&#233;cessit&#233;, son &#233;ternit&#233;, sa limitation dans le temps et dans l'espace, les lois (seulement formelles) de ses changements, la libert&#233; de l'homme et l'origine du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces sujets, il appliquait ce que l'on croyait &#234;tre des contrastes profonds : tels que la contingence et la n&#233;cessit&#233; ; la n&#233;cessit&#233; &#233;ternelle et interne ; la cause efficiente et finale, ou la causalit&#233; en g&#233;n&#233;ral et le dessein ; l'essence ou la substance et le ph&#233;nom&#232;ne ; la forme et la mati&#232;re ; la libert&#233; et la n&#233;cessit&#233; ; le bonheur et la douleur ; le bien et le mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de la cosmologie ne comprenait pas seulement la nature, mais aussi l'esprit, dans sa complexit&#233; ext&#233;rieure, dans ses ph&#233;nom&#232;nes, c'est-&#224;-dire l'existence en g&#233;n&#233;ral ou la somme des choses finies. Mais cet objet, elle ne le consid&#233;rait pas comme un tout concret, mais seulement sous certains points de vue abstraits. Ainsi, les questions que la cosmologie tentait de r&#233;soudre &#233;taient les suivantes : le hasard ou la n&#233;cessit&#233; domine-t-il dans le monde ? Le monde est-il &#233;ternel ou cr&#233;&#233; ? L'un des principaux objectifs de cette &#233;tude &#233;tait donc d'&#233;tablir ce que l'on appelait des lois cosmologiques g&#233;n&#233;rales : par exemple, que la nature n'agit pas par &#224;-coups. Et par &#224;-coups ( saltus ), on entendait une diff&#233;rence qualitative ou une alt&#233;ration qualitative qui se manifeste sans aucun moyen d&#233;terminant ant&#233;rieur ; alors qu'au contraire, un changement graduel (de quantit&#233;) n'est &#233;videmment pas sans interm&#233;diaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne l'esprit tel qu'il se manifeste dans le monde, les questions que la cosmologie a principalement trait&#233;es portaient sur la libert&#233; de l'homme et sur l'origine du mal. Personne ne peut nier que ces questions soient de la plus haute importance. Mais pour y r&#233;pondre de mani&#232;re satisfaisante, il est n&#233;cessaire de ne pas pr&#233;tendre que les formules abstraites de l'entendement sont d&#233;finitives, ni de supposer que chacun des deux termes d'une antith&#232;se a une existence ind&#233;pendante ou peut &#234;tre trait&#233; isol&#233;ment comme une v&#233;rit&#233; compl&#232;te et autocentr&#233;e. Telle est cependant la position g&#233;n&#233;rale adopt&#233;e par les m&#233;taphysiciens avant Kant et qui appara&#238;t dans leurs discussions cosmologiques, qui pour cette raison n'ont pas pu atteindre leur but, &#224; savoir la compr&#233;hension des ph&#233;nom&#232;nes du monde. Observez comment ils proc&#232;dent &#224; la distinction entre la libert&#233; et la n&#233;cessit&#233;, dans l'application de ces cat&#233;gories &#224; la nature et &#224; l'esprit. Ils consid&#232;rent la nature comme soumise dans son fonctionnement &#224; la n&#233;cessit&#233; ; ils tiennent l'esprit pour libre. Il y a sans doute un fondement r&#233;el &#224; cette distinction dans le noyau m&#234;me de l'esprit. Mais libert&#233; et n&#233;cessit&#233;, oppos&#233;es de fa&#231;on abstraite, ne sont applicables que dans le monde fini auquel elles appartiennent en tant que telles. Une libert&#233; qui n'implique aucune n&#233;cessit&#233;, et une simple n&#233;cessit&#233; sans libert&#233;, sont des formules abstraites et donc fausses de la pens&#233;e. La libert&#233; n'est pas une ind&#233;termination vide : essentiellement concr&#232;te et invariablement autod&#233;termin&#233;e, elle est en m&#234;me temps n&#233;cessaire. La n&#233;cessit&#233;, dans l'acception ordinaire du terme en philosophie populaire, signifie une d&#233;termination venant de l'ext&#233;rieur seulement - comme dans la m&#233;canique finie, o&#249; un corps ne se meut que lorsqu'il est frapp&#233; par un autre corps, et se meut dans la direction qui lui est communiqu&#233;e par l'impact. Il s'agit l&#224; cependant d'une n&#233;cessit&#233; purement ext&#233;rieure, non de la v&#233;ritable n&#233;cessit&#233; int&#233;rieure qui est identique &#224; la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en est de m&#234;me pour le contraste entre le Bien et le Mal, contraste favori du monde moderne introspectif. Si nous consid&#233;rons le Mal comme poss&#233;dant une fixit&#233; propre, distincte du Bien, nous avons raison dans une certaine mesure : il y a une opposition entre les deux ; et ceux qui soutiennent le caract&#232;re apparent et relatif de cette opposition ne veulent pas dire que le Mal et le Bien dans l'Absolu ne font qu'un, ou, selon l'expression moderne, qu'une chose devient d'abord mauvaise &#224; partir de notre fa&#231;on de la consid&#233;rer. L'erreur survient lorsque nous prenons le Mal pour un positif permanent, au lieu de ce qu'il est en r&#233;alit&#233;, un n&#233;gatif qui, bien qu'il veuille s'affirmer, n'a pas de persistance r&#233;elle et n'est en fait que l'existence factice absolue de la n&#233;gativit&#233; en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 36&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quatri&#232;me branche de la m&#233;taphysique est la th&#233;ologie naturelle ou rationnelle. La notion de Dieu, ou Dieu en tant qu'&#234;tre possible, les preuves de son existence et ses propri&#233;t&#233;s constituent l'&#233;tude de cette branche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(a) Lorsque l'entendement discute ainsi de la D&#233;it&#233;, son but principal est de trouver quels pr&#233;dicats correspondent ou non au fait que nous avons dans notre imagination comme Dieu. Et ce faisant, il suppose que le contraste entre positif et n&#233;gatif est absolu ; et donc, &#224; la longue, il ne reste rien pour la notion telle que l'entend l'entendement, sinon l'abstraction vide de l'&#202;tre ind&#233;termin&#233;, de la simple r&#233;alit&#233; ou positivit&#233;, le produit sans vie du &#171; d&#233;isme &#187; moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) La m&#233;thode de d&#233;monstration employ&#233;e dans la connaissance finie doit toujours conduire &#224; une inversion de l'ordre v&#233;ritable. Elle exige en effet l'&#233;nonc&#233; d'une raison objective de l'existence de Dieu, qui acquiert ainsi l'apparence d'&#234;tre d&#233;riv&#233;e d'autre chose. Cette m&#233;thode de d&#233;monstration, guid&#233;e comme elle l'est par le canon de la simple identit&#233; analytique, est embarrass&#233;e par la difficult&#233; de passer du fini &#224; l'infini. Ou bien la finitude du monde existant, qui reste un fait comme auparavant, s'attache &#224; la notion de D&#233;it&#233;, et Dieu doit &#234;tre d&#233;fini comme la substance imm&#233;diate de ce monde &#8212; ce qui est le panth&#233;isme ; ou bien il reste un objet oppos&#233; au sujet, et par l&#224; m&#234;me fini &#8212; ce qui est le dualisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c) Les attributs de Dieu, qui devraient &#234;tre divers et pr&#233;cis, ont, &#224; proprement parler, sombr&#233; et disparu dans la notion abstraite de pure r&#233;alit&#233;, d' &#234;tre ind&#233;termin&#233; . Mais dans notre pens&#233;e mat&#233;rielle , le monde fini continue cependant d'avoir un &#234;tre r&#233;el, Dieu &#233;tant en quelque sorte son antith&#232;se : ainsi se pr&#233;sente l'image ult&#233;rieure des diff&#233;rents rapports de Dieu avec le monde. Ceux-ci, formul&#233;s comme des propri&#233;t&#233;s, doivent d'une part, en tant que rapports &#224; des circonstances finies, poss&#233;der eux-m&#234;mes un caract&#232;re fini (nous donnant des propri&#233;t&#233;s telles que la justice, la gr&#226;ce, la puissance, la sagesse, etc.) ; d'autre part, ils doivent &#234;tre infinis. Or, &#224; ce niveau de pens&#233;e, le seul moyen, et un moyen confus, de concilier ces exigences oppos&#233;es, &#233;tait d'exalter quantitativement les propri&#233;t&#233;s, de les transformer en ind&#233;termination, en sensus eminentior. Mais c'&#233;tait un exp&#233;dient qui d&#233;truisait r&#233;ellement la propri&#233;t&#233; et ne laissait qu'un simple nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectif de la vieille th&#233;ologie m&#233;taphysique &#233;tait de voir jusqu'o&#249; la raison seule pouvait aller dans la connaissance de Dieu. La connaissance de Dieu par la raison est certainement le plus grand probl&#232;me de la philosophie. Les premiers enseignements de la religion sont des conceptions figur&#233;es de Dieu. Ces conceptions, telles que les pr&#233;sente le Credo, nous sont transmises dans notre jeunesse. Elles sont les doctrines de notre religion, et dans la mesure o&#249; l'individu fonde sa foi sur ces doctrines et les sent vraies, il a tout ce dont il a besoin en tant que chr&#233;tien. Telle est la foi, et la science de cette foi est la th&#233;ologie. Mais tant que la th&#233;ologie ne sera pas quelque chose de plus qu'une simple &#233;num&#233;ration et compilation de ces doctrines ab extra, elle n'aura pas droit au titre de science. M&#234;me la m&#233;thode si en vogue aujourd'hui &#8211; le mode de traitement purement historique &#8211; qui rapporte par exemple ce qui a &#233;t&#233; dit par tel ou tel P&#232;re de l'&#201;glise &#8211; ne conf&#232;re pas &#224; la th&#233;ologie un caract&#232;re scientifique. Pour obtenir cela, nous devons passer &#224; la compr&#233;hension des faits par la pens&#233;e &#8211; ce qui est le travail de la philosophie. La v&#233;ritable th&#233;ologie est donc en m&#234;me temps une v&#233;ritable philosophie de la religion, comme elle le fut, pourrions-nous ajouter, au Moyen &#194;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et maintenant, examinons de plus pr&#232;s cette th&#233;ologie rationnelle. C'&#233;tait une science qui s'approchait de Dieu non par la raison, mais par l'entendement, et qui, dans sa mani&#232;re de penser, employait les termes sans avoir le moindre sentiment de leurs limites et de leurs liens r&#233;ciproques. La notion de Dieu &#233;tait le sujet de discussion, et pourtant le crit&#232;re de notre connaissance provenait d'une source &#233;trang&#232;re, la conception mat&#233;rialis&#233;e de Dieu. Or, la pens&#233;e doit &#234;tre libre dans ses mouvements. Il faut sans doute se rappeler que le r&#233;sultat de la pens&#233;e ind&#233;pendante s'accorde avec le sens de la religion chr&#233;tienne, car la religion chr&#233;tienne est une r&#233;v&#233;lation de la raison. Mais cette harmonie d&#233;passait les efforts de la th&#233;ologie rationnelle. Elle se proposait de d&#233;finir la conception figur&#233;e de Dieu en termes de pens&#233;e ; mais elle aboutissait &#224; une notion de Dieu qui &#233;tait ce que nous pouvons appeler l'abstrait de la positivit&#233; ou de la r&#233;alit&#233;, &#224; l'exclusion de toute n&#233;gation. Dieu &#233;tait donc d&#233;fini comme le plus r&#233;el de tous les &#234;tres. Mais chacun peut voir que cet &#234;tre le plus r&#233;el de tous, dans lequel la n&#233;gation n'entre pas, est tout le contraire de ce qu'il devrait &#234;tre et de ce que l'entendement suppose qu'il est. Au lieu d'&#234;tre riche et pleine au-del&#224; de toute mesure, elle est con&#231;ue de mani&#232;re si &#233;troite qu'elle est au contraire extr&#234;mement pauvre et tout &#224; fait vide. C'est avec raison que le c&#339;ur aspire &#224; un corps concret de v&#233;rit&#233; ; mais sans un caract&#232;re d&#233;fini, c'est-&#224;-dire sans une n&#233;gation contenue dans la notion, il ne peut y avoir qu'une abstraction. Quand la notion de Dieu n'est appr&#233;hend&#233;e que comme celle de l'&#234;tre abstrait ou le plus r&#233;el, Dieu est, pour ainsi dire, rel&#233;gu&#233; dans un autre monde au-del&#224; : et parler d'une connaissance de lui n'aurait aucun sens. L&#224; o&#249; il n'y a pas de qualit&#233; d&#233;finie, la connaissance est impossible. La simple lumi&#232;re n'est que t&#233;n&#232;bres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second probl&#232;me de la th&#233;ologie rationnelle &#233;tait de prouver l'existence de Dieu. Or, il faut remarquer &#224; ce propos que la d&#233;monstration, telle que l'entend l'entend, signifie la d&#233;pendance d'une v&#233;rit&#233; par rapport &#224; une autre. Dans de telles d&#233;monstrations, nous avons une pr&#233;supposition, quelque chose de ferme et de solide, d'o&#249; d&#233;coule quelque chose d'autre ; nous d&#233;montrons la d&#233;pendance d'une v&#233;rit&#233; &#224; partir d'un point de d&#233;part suppos&#233;. Si donc ce mode de d&#233;monstration s'applique &#224; l'existence de Dieu, cela ne peut signifier que l'&#234;tre de Dieu doit d&#233;pendre d'autres termes, qui constitueront alors le fondement de son &#234;tre. Il est &#233;vident que cela conduirait &#224; une certaine erreur : car Dieu doit &#234;tre simplement et uniquement le fondement de tout, et en ce sens ne d&#233;pendre d'aucun autre. Et la perception de ce danger a conduit certains &#224; dire dans les temps modernes que l'existence de Dieu n'est pas susceptible de preuve, mais doit &#234;tre saisie imm&#233;diatement ou intuitivement. Mais la raison, et m&#234;me le bon sens, donnent &#224; la d&#233;monstration un sens tout autre que celui de l'entendement. La d&#233;monstration de la raison part sans doute de quelque chose qui n'est pas Dieu. Mais, &#224; mesure qu'elle avance, elle ne laisse pas le point de d&#233;part comme un fait inexpliqu&#233;, ce qui &#233;tait le cas. Au contraire, elle montre ce point comme d&#233;riv&#233; et appel&#233; &#224; l'existence, et alors Dieu appara&#238;t comme premier, v&#233;ritablement imm&#233;diat et auto-subsistant, avec les moyens de d&#233;rivation envelopp&#233;s et absorb&#233;s en lui-m&#234;me. Ceux qui disent : &#171; Consid&#233;rez la nature, et la nature vous conduira &#224; Dieu ; vous trouverez une cause finale absolue &#187; ne veulent pas dire que Dieu est quelque chose de d&#233;riv&#233; : ils veulent dire que c'est nous qui passons d'un autre &#224; Dieu lui-m&#234;me ; et ainsi Dieu, bien que cons&#233;quence, est aussi le fondement absolu du pas initial. Le rapport des deux choses est invers&#233; ; et ce qui est venu comme cons&#233;quence &#233;tant montr&#233; comme ant&#233;c&#233;dent, l'ant&#233;c&#233;dent originel est r&#233;duit &#224; une cons&#233;quence. Il en est toujours ainsi, d'ailleurs, chaque fois que la raison d&#233;montre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, &#224; la lumi&#232;re de la pr&#233;sente discussion, nous jetons un coup d'&#339;il sur la m&#233;thode m&#233;taphysique dans son ensemble, nous trouvons que sa principale caract&#233;ristique a &#233;t&#233; de faire de l'identit&#233; abstraite son principe et de chercher &#224; saisir les objets de la raison par les cat&#233;gories abstraites et finies de l'entendement. Mais cet infini de l'entendement, cette essence pure, est encore finie : elle a exclu toute la vari&#233;t&#233; des choses particuli&#232;res, qui la limitent et la nient ainsi. Au lieu de gagner une identit&#233; concr&#232;te, cette m&#233;taphysique s'est attach&#233;e &#224; une identit&#233; abstraite. Son point fort &#233;tait de percevoir que la pens&#233;e seule constitue l'essence de tout ce qui est. Elle a puis&#233; ses mat&#233;riaux chez les philosophes ant&#233;rieurs, en particulier chez les scolastiques. Dans la philosophie sp&#233;culative, l'entendement constitue sans doute un stade, mais non un stade o&#249; nous devrions nous tenir toujours. Platon n'est pas un m&#233;taphysicien de ce type imparfait, encore moins Aristote, bien que l'on croie g&#233;n&#233;ralement le contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IV. Deuxi&#232;me attitude de la pens&#233;e &#224; l'&#233;gard de l'objectivit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
. PREMI&#200;RE. L'EMPIRISME&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 37&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, un double besoin commen&#231;a &#224; se faire sentir. D'une part, il fallait une mati&#232;re concr&#232;te, pour contrebalancer les th&#233;ories abstraites de l' entendement , qui ne peut, sans aide, passer de la g&#233;n&#233;ralit&#233; &#224; la sp&#233;cialisation et &#224; la d&#233;termination . D'autre part, il fallait quelque chose de fixe et de s&#251;r, de mani&#232;re &#224; exclure la possibilit&#233; de prouver n'importe quoi et n'importe quoi dans la sph&#232;re et selon la m&#233;thode des formules finies de la pens&#233;e. Telle fut la gen&#232;se de la philosophie empirique , qui abandonna la recherche de la v&#233;rit&#233; dans la pens&#233;e elle-m&#234;me, et alla la chercher dans l'exp&#233;rience , le pr&#233;sent ext&#233;rieur et int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essor de l'empirisme est d&#251; &#224; ce besoin de contenus concrets et d'une base solide, besoins que la m&#233;taphysique abstraite de l' entendement n'a pas su satisfaire. Or, par concr&#233;tude des contenus, on entend que nous devons conna&#238;tre les objets de la conscience comme intrins&#232;quement d&#233;termin&#233;s et comme l'unit&#233; de caract&#233;ristiques distinctes. Mais, comme nous l'avons d&#233;j&#224; vu, ce n'est nullement le cas de la m&#233;taphysique de l'entendement, si elle se conforme &#224; son principe. Avec la simple compr&#233;hension, la pens&#233;e se limite &#224; la forme d'un universel abstrait et ne peut jamais progresser vers la particularisation de cet universel. Nous voyons ainsi les m&#233;taphysiciens s'efforcer de faire ressortir par l'instrument de la pens&#233;e ce qui &#233;tait l'essence ou l'attribut fondamental de l'&#226;me. L'&#226;me, disaient-ils, est simple. La simplicit&#233; ainsi attribu&#233;e &#224; l'&#226;me signifiait une simplicit&#233; pure et compl&#232;te, d'o&#249; la diff&#233;rence est exclue : la diff&#233;rence, ou en d'autres termes la composition, &#233;tant faite l'attribut fondamental du corps, ou de la mati&#232;re en g&#233;n&#233;ral. Il est clair que dans cette simplicit&#233; &#233;troite, nous avons affaire &#224; une cat&#233;gorie tr&#232;s superficielle, tout &#224; fait incapable d'embrasser la richesse de l'&#226;me ou de l'esprit. Lorsqu'il apparut ainsi que la pens&#233;e m&#233;taphysique abstraite &#233;tait inad&#233;quate, on sentit qu'il fallait recourir &#224; la psychologie empirique. Il en fut de m&#234;me pour la physique rationnelle. Les expressions courantes &#233;taient, par exemple, que l'espace est infini, que la nature ne fait pas de saut, etc. De toute &#233;vidence, cette phras&#233;ologie &#233;tait totalement insatisfaisante en pr&#233;sence de la pl&#233;nitude et de la vie de la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 38&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une certaine mesure, cette source &#224; laquelle puise l'empirisme est commune &#224; la m&#233;taphysique. C'est dans nos conceptions mat&#233;rialis&#233;es, c'est-&#224;-dire dans des faits qui &#233;manent en premier lieu de l'exp&#233;rience, que la m&#233;taphysique trouve aussi la garantie de la justesse de ses d&#233;finitions (y compris ses hypoth&#232;ses initiales et son corps de doctrine plus d&#233;taill&#233;). Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, il faut remarquer que la sensation isol&#233;e n'est pas la m&#234;me chose que l'exp&#233;rience, et que l'&#233;cole empirique &#233;l&#232;ve les faits compris sous le terme de sensation, de sentiment et de perception au rang d'id&#233;es g&#233;n&#233;rales, de propositions ou de lois. Elle le fait cependant &#224; la r&#233;serve que ces principes g&#233;n&#233;raux (tels que la force) n'ont pas d'autre port&#233;e ni de validit&#233; propre que celle qui est tir&#233;e de l'impression sensible, et qu'aucun lien ne doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme l&#233;gitime, sauf ce qui peut &#234;tre d&#233;montr&#233; dans les ph&#233;nom&#232;nes. Et du c&#244;t&#233; subjectif, la connaissance empirique a son fondement stable dans le fait que dans une sensation la conscience est directement pr&#233;sente et certaine d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'empirisme est fond&#233; sur le grand principe selon lequel tout ce qui est vrai doit &#234;tre dans le monde r&#233;el et pr&#233;sent &#224; la sensation. Ce principe contredit ce &#171; devrait &#234;tre &#187; sur la base duquel la &#171; r&#233;flexion &#187; est suffisamment vaine pour m&#233;priser le pr&#233;sent r&#233;el et pour d&#233;signer une sc&#232;ne au-del&#224; de la sc&#232;ne, qui n'a lieu et n'existe que dans l'entendement de ceux qui en parlent. Tout comme l'empirisme, la philosophie (&#167; 7) ne reconna&#238;t que ce qui est, et n'a rien &#224; voir avec ce qui devrait simplement &#234;tre et ce qui est ainsi reconnu comme n'existant pas. Du c&#244;t&#233; subjectif, il convient &#233;galement de noter le pr&#233;cieux principe de libert&#233; qui est impliqu&#233; dans l'empirisme. Car la principale le&#231;on de l'empirisme est que l'homme doit voir par lui-m&#234;me et sentir qu'il est pr&#233;sent dans chaque fait de connaissance qu'il doit accepter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'empirisme, pouss&#233; jusqu'&#224; ses cons&#233;quences l&#233;gitimes, se limitant dans ses faits &#224; la sph&#232;re finie, nie le suprasensible en g&#233;n&#233;ral, ou du moins toute connaissance de celui-ci qui en d&#233;finirait la nature ; il ne laisse &#224; la pens&#233;e d'autre pouvoir que l'abstraction, l'universalit&#233; et l'identit&#233; formelles. Mais il y a une erreur fondamentale dans tout empirisme scientifique. Il emploie les cat&#233;gories m&#233;taphysiques de la mati&#232;re, de la force, celles de l'un, du multiple, de la g&#233;n&#233;ralit&#233;, de l'infini, etc., suivant les indications que lui donnent ces cat&#233;gories, il en tire des conclusions, et ce faisant, il pr&#233;suppose et applique la forme syllogistique . Et tout en ignorant qu'il contient de la m&#233;taphysique dans son usage, il utilise ces cat&#233;gories et leurs combinaisons dans un style tout &#224; fait irr&#233;fl&#233;chi et acritique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'empirisme nous a fait dire : &#171; Cessez de vagabonder dans des abstractions vides, gardez les yeux ouverts, saisissez l'homme et la nature tels qu'ils sont ici devant vous, profitez du moment pr&#233;sent. &#187; Personne ne peut nier qu'il y ait une bonne part de v&#233;rit&#233; dans ces paroles. Le monde quotidien, ce qui est ici et maintenant, &#233;tait un bon &#233;change contre l'autre monde futile, contre les mirages et les chim&#232;res de l'entendement abstrait. Et ainsi fut acquis un principe infini, cette base solide qui manquait tant &#224; la vieille m&#233;taphysique. Les principes finis sont le maximum que l'entendement puisse saisir, et ceux-ci &#233;tant essentiellement instables et chancelants, la structure qu'ils soutenaient doit s'effondrer avec fracas. L'instinct de la raison a toujours &#233;t&#233; de trouver un principe infini. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, le moment n'&#233;tait pas venu de le trouver dans la pens&#233;e. C'est pourquoi cet instinct s'est empar&#233; du pr&#233;sent, de l'Ici, de l'Ceci, o&#249; il y a sans doute une forme infinie implicite, mais pas dans l'existence r&#233;elle de cette forme. Le monde ext&#233;rieur est la v&#233;rit&#233;, il faudrait seulement le conna&#238;tre : car la v&#233;rit&#233; est actuelle et doit exister. Le principe infini, la v&#233;rit&#233; &#233;gocentrique, est donc dans le monde pour que la raison la d&#233;couvre : bien qu'elle existe sous une forme individuelle et sensible, et non dans sa v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, cette &#233;cole fait de la perception sensible la forme sous laquelle le fait doit &#234;tre appr&#233;hend&#233;, et c'est l&#224; le d&#233;faut de l'empirisme. La perception sensible en tant que telle est toujours individuelle , toujours transitoire : non pas que le processus de connaissance s'arr&#234;te &#224; la sensation, mais il va au contraire jusqu'&#224; d&#233;couvrir l' &#233;l&#233;ment universel et permanent de l'individu appr&#233;hend&#233; par les sens. C'est le processus qui conduit de la simple perception &#224; l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour former des exp&#233;riences, l'empirisme fait un usage particulier de la forme de l'analyse . Dans l'impression des sens, nous avons un concret de plusieurs &#233;l&#233;ments dont nous sommes cens&#233;s &#233;plucher les diff&#233;rents attributs un &#224; un, comme la peau d'un oignon. En d&#233;membrant ainsi la chose, on comprend que nous d&#233;sint&#233;grons et d&#233;composons ces attributs qui se sont coalis&#233;s, et que nous n'y ajoutons rien d'autre que notre propre acte de d&#233;sint&#233;gration. Or l'analyse est le processus qui m&#232;ne de l' imm&#233;diatet&#233; de la sensation &#224; la pens&#233;e : les attributs que l'objet analys&#233; contient en union acqui&#232;rent la forme de l'universalit&#233; en &#233;tant s&#233;par&#233;s. L'empirisme se trompe donc s'il suppose que, tout en analysant les objets, il les laisse tels qu'ils &#233;taient : il transforme en r&#233;alit&#233; le concret en quelque chose d'abstrait. Et par suite de ce changement, l'&#234;tre vivant est tu&#233; : la vie ne peut exister que dans le concret et l'un. Non que nous puissions nous passer de cette division, si notre intention est de comprendre. L'esprit lui-m&#234;me est une division inh&#233;rente. L'erreur consiste &#224; oublier qu'il ne s'agit l&#224; que de la moiti&#233; du processus et que l'essentiel est la r&#233;union de ce qui a &#233;t&#233; s&#233;par&#233;. Et c'est l&#224; o&#249; l'analyse ne d&#233;passe jamais le stade de la partition que les mots du po&#232;te sont vrais :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encheiresin Naturae n'a pas la chimie, mais il a&lt;br class='autobr' /&gt;
sa propre main, et il n'a rien &#224; voir&lt;br class='autobr' /&gt;
avec la Theile dans sa main,&lt;br class='autobr' /&gt;
il le dirige dans sa bande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse part du concret, et la possession de ce mat&#233;riel lui donne un avantage consid&#233;rable sur la pens&#233;e abstraite de l'ancienne m&#233;taphysique. Elle &#233;tablit les diff&#233;rences entre les choses, ce qui est tr&#232;s important ; mais ces diff&#233;rences ne sont en fin de compte que des attributs abstraits, c'est-&#224;-dire des pens&#233;es. Ces pens&#233;es, suppose-t-on, contiennent l'essence r&#233;elle des objets ; et ainsi, nous voyons r&#233;appara&#238;tre l'axiome de la m&#233;taphysique d'autrefois, selon lequel la v&#233;rit&#233; des choses r&#233;side dans la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comparons maintenant la th&#233;orie empirique &#224; la m&#233;taphysique quant &#224; leurs contenus respectifs. Nous voyons que cette derni&#232;re, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit, prend pour th&#232;me les objets universels de la raison, &#224; savoir Dieu, l'&#226;me et le monde ; et ces th&#232;mes, accept&#233;s d'apr&#232;s la conception populaire, c'&#233;tait le probl&#232;me de la philosophie de les r&#233;duire sous forme de pens&#233;es. Un autre exemple de la m&#234;me m&#233;thode est la philosophie scolastique, dont le th&#232;me pr&#233;suppos&#233; a &#233;t&#233; form&#233; par les dogmes de l'&#201;glise chr&#233;tienne ; elle a cherch&#233; &#224; en fixer le sens et &#224; leur donner un ordre syst&#233;matique par la pens&#233;e. Les faits sur lesquels se fonde l'empirisme sont d'une nature enti&#232;rement diff&#233;rente. Ce sont les faits sensibles de la nature et les faits de l'esprit fini. En d'autres termes, l'empirisme traite d'une mati&#232;re finie , et les anciens m&#233;taphysiciens avaient un infini, bien que, ajoutons-le, ils aient fini ce contenu infini par la forme finie de l'entendement. La m&#234;me finitude de forme se retrouve dans l'empirisme, mais ici les faits sont &#233;galement finis. Dans cette mesure, les deux modes de philosophie ont la m&#234;me m&#233;thode ; tous deux proc&#232;dent &#224; partir de donn&#233;es ou d'hypoth&#232;ses qu'ils acceptent comme ultimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, l'empirisme trouve la v&#233;rit&#233; dans le monde ext&#233;rieur et, m&#234;me s'il admet l'existence d'un monde suprasensible, il consid&#232;re que la connaissance de ce monde est impossible et nous enferme dans le domaine de la perception sensible. Cette doctrine, appliqu&#233;e syst&#233;matiquement, produit ce qu'on a appel&#233; plus tard le mat&#233;rialisme . Ce mat&#233;rialisme consid&#232;re la mati&#232;re , en tant que mati&#232;re, comme le v&#233;ritable monde objectif. Mais avec la mati&#232;re, nous sommes d'embl&#233;e introduits dans une abstraction qui, en tant que telle, ne peut &#234;tre per&#231;ue, et l'on peut soutenir qu'il n'y a pas de mati&#232;re, parce que, telle qu'elle existe, elle est toujours quelque chose de d&#233;fini et de concret. Pourtant, l'abstraction que nous appelons mati&#232;re est cens&#233;e &#234;tre &#224; la base de tout le monde sensible et exprime le monde sensible dans ses termes les plus simples comme une individualisation compl&#232;te, et donc un amas de points qui s'excluent mutuellement. Aussi longtemps que cette sph&#232;re sensible n'est et n'est pour l'empirisme qu'une simple donn&#233;e , nous avons une doctrine de servitude : car nous devenons libres lorsque nous ne sommes pas en face d'un monde absolument &#233;tranger, mais que nous d&#233;pendons d'un fait que nous sommes nous-m&#234;mes. D'ailleurs, conform&#233;ment au point de vue empirique, la raison et la d&#233;raison ne peuvent &#234;tre que subjectives : en d'autres termes, nous devons prendre ce qui est donn&#233; tel qu'il est, et nous n'avons pas le droit de nous demander si et dans quelle mesure il est rationnel par nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 39&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A propos de ce principe, on a observ&#233; avec raison que dans ce que nous appelons l'exp&#233;rience, par opposition &#224; la simple perception unique de faits isol&#233;s, il y a deux &#233;l&#233;ments. L'un est la mati&#232;re, infinie dans sa multiplicit&#233;, et telle qu'elle se pr&#233;sente, un simple ensemble de singuliers ; l'autre est la forme, les caract&#232;res de l'universalit&#233; et de la n&#233;cessit&#233;. La simple exp&#233;rience offre sans doute de nombreux cas, peut-&#234;tre innombrables, de perceptions semblables ; mais, apr&#232;s tout, aucune multitude, si grande soit-elle, ne peut &#234;tre la m&#234;me chose que l'universalit&#233;. De m&#234;me, la simple exp&#233;rience permet de percevoir des changements successifs et des objets juxtapos&#233;s ; mais elle ne pr&#233;sente aucun lien n&#233;cessaire. Si donc la perception doit maintenir sa pr&#233;tention &#224; &#234;tre la seule base de ce que les hommes tiennent pour la v&#233;rit&#233;, l'universalit&#233; et la n&#233;cessit&#233; apparaissent comme quelque chose d'ill&#233;gitime : elles deviennent un accident de notre esprit, une simple habitude, dont le contenu pourrait &#234;tre constitu&#233; autrement qu'il ne l'est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un corollaire important de cette th&#233;orie que, dans ce mode de traitement empirique, les principes et les lois juridiques et &#233;thiques, ainsi que les v&#233;rit&#233;s de la religion, sont pr&#233;sent&#233;s comme l'&#339;uvre du hasard et d&#233;pouill&#233;s de leur caract&#232;re objectif et de leur v&#233;rit&#233; int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme de Hume , qui a conduit &#224; cette conclusion, doit &#234;tre clairement distingu&#233; du scepticisme grec . Hume admet la v&#233;rit&#233; de l'&#233;l&#233;ment empirique, du sentiment et de la sensation, et se met &#224; contester les principes et les lois universels, parce qu'ils ne sont pas garantis par la perception sensible. Le scepticisme antique &#233;tait si loin de faire du sentiment et de la sensation le canon de la v&#233;rit&#233; qu'il s'est tourn&#233; en premier lieu contre les enseignements des sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Sur le scepticisme moderne compar&#233; &#224; l'ancien, voir Schelling et Hegel's Critical Journal of Philosophy )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IV. Deuxi&#232;me attitude de la pens&#233;e &#224; l'&#233;gard de l'objectivit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
DEUX. LA PHILOSOPHIE CRITIQUE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 40&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'empirisme , la philosophie critique part du principe que l'exp&#233;rience constitue le seul fondement des connaissances ; elle ne les consid&#232;re cependant pas comme des v&#233;rit&#233;s, mais seulement comme des connaissances de ph&#233;nom&#232;nes .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie critique part &#224; l'origine de la distinction des &#233;l&#233;ments pr&#233;sent&#233;s dans l'analyse de l'exp&#233;rience, &#224; savoir la mati&#232;re sensible et ses relations universelles. Prenant en compte la critique de Hume sur cette distinction , telle qu'expos&#233;e dans la section pr&#233;c&#233;dente , &#224; savoir que la sensation n'appr&#233;hende pas explicitement plus qu'un individu ou plus qu'un simple &#233;v&#233;nement, elle insiste en m&#234;me temps sur le fait que l'universalit&#233; et la n&#233;cessit&#233; sont consid&#233;r&#233;es comme remplissant une fonction &#233;galement essentielle dans la constitution de ce qu'on appelle l'exp&#233;rience. Cet &#233;l&#233;ment, ne provenant pas des faits empiriques en tant que tels, doit appartenir &#224; la spontan&#233;it&#233; de la pens&#233;e ; en d'autres termes, il est a priori . Les Cat&#233;gories ou Notions de l' Entendement constituent l' objectivit&#233; des connaissances exp&#233;rientielles. Dans tous les cas, elles impliquent une r&#233;f&#233;rence connective, et par cons&#233;quent, par leur moyen sont form&#233;s des jugements synth&#233;tiques a priori , c'est-&#224;-dire des connexions primaires et non d&#233;riv&#233;es d' oppos&#233;s .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme de Hume ne nie pas que les caract&#232;res d' universalit&#233; et de n&#233;cessit&#233; se trouvent dans la connaissance. Et m&#234;me chez Kant , ce fait reste apr&#232;s tout une pr&#233;supposition ; on peut dire, pour employer la phras&#233;ologie ordinaire des sciences, que Kant n'a fait que proposer une autre explication de ce fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 41&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie critique s'attache &#224; v&#233;rifier la valeur des cat&#233;gories employ&#233;es en m&#233;taphysique, ainsi que dans les autres sciences et dans la conception ordinaire. Mais elle ne s'int&#233;resse pas au contenu de ces cat&#233;gories, ni &#224; la relation exacte qu'elles entretiennent entre elles ; elle les consid&#232;re simplement comme affect&#233;es par le contraste entre le subjectif et l'objectif. Le contraste, tel que nous devons l'entendre ici, porte sur la distinction (voir &#167; pr&#233;c&#233;dent) des deux &#233;l&#233;ments de l'exp&#233;rience. Le nom d'objectivit&#233; est ici donn&#233; &#224; l'&#233;l&#233;ment d'universalit&#233; et de n&#233;cessit&#233;, c'est-&#224;-dire aux cat&#233;gories elles-m&#234;mes, ou &#224; ce qu'on appelle le constituant a priori . La philosophie critique a cependant &#233;largi le contraste de telle mani&#232;re que la subjectivit&#233; en vient &#224; embrasser l' ensemble de l'exp&#233;rience, y compris les deux &#233;l&#233;ments pr&#233;cit&#233;s ; et il ne reste de l'autre c&#244;t&#233; que la &#171; chose en soi &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les formes sp&#233;ciales de l' &#233;l&#233;ment a priori , c'est-&#224;-dire de la pens&#233;e, qui, malgr&#233; son objectivit&#233;, est consid&#233;r&#233;e comme un acte purement subjectif , se pr&#233;sentent comme suit dans un ordre syst&#233;matique qui, on peut le remarquer, est uniquement fond&#233; sur des bases psychologiques et historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Un pas tr&#232;s important a &#233;t&#233; franchi, sans aucun doute, lorsque les termes de la vieille m&#233;taphysique ont &#233;t&#233; examin&#233;s. Le simple penseur a poursuivi son chemin sans m&#233;fiance dans les cat&#233;gories qui s'offraient d'elles-m&#234;mes. Il ne lui est jamais venu &#224; l'id&#233;e de se demander dans quelle mesure ces cat&#233;gories avaient une valeur et une autorit&#233; propres. Si, comme on l'a dit, il est caract&#233;ristique de la libre pens&#233;e de ne laisser passer aucune hypoth&#232;se sans la remettre en question, les anciens m&#233;taphysiciens n'&#233;taient pas des libres penseurs. Ils acceptaient leurs cat&#233;gories telles qu'elles &#233;taient, sans plus de peine, comme une donn&#233;e a priori , non encore v&#233;rifi&#233;e par la r&#233;flexion. La philosophie critique a invers&#233; cette tendance. Kant s'est charg&#233; d'examiner dans quelle mesure les formes de pens&#233;e &#233;taient capables de conduire &#224; la connaissance de la v&#233;rit&#233;. Il a notamment exig&#233; une critique de la facult&#233; de connaissance comme pr&#233;alable &#224; son exercice. C'est une exigence l&#233;gitime, si elle signifie que les formes de pens&#233;e elles-m&#234;mes doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme un objet d'investigation. Malheureusement, on s'insinue bient&#244;t dans l'id&#233;e erron&#233;e selon laquelle on sait d&#233;j&#224; avant de savoir, l'erreur de ne pas entrer dans l'eau avant d'avoir appris &#224; nager . Il est vrai que les formes de pens&#233;e doivent &#234;tre soumises &#224; un examen avant d'&#234;tre utilis&#233;es : mais qu'est-ce que cet examen, sinon ipso facto une connaissance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit donc de combiner dans notre d&#233;marche d'investigation l'action des formes de pens&#233;e avec leur critique . Les formes de pens&#233;e doivent &#234;tre &#233;tudi&#233;es dans leur nature essentielle et dans leur d&#233;veloppement complet : elles sont &#224; la fois l'objet de la recherche et l'action de cet objet. Elles s'examinent donc elles-m&#234;mes : dans leur propre action, elles doivent d&#233;terminer leurs limites et signaler leurs d&#233;fauts. C'est cette action de la pens&#233;e que nous consid&#233;rerons plus loin sp&#233;cialement sous le nom de dialectique , et dont il suffit de remarquer d'embl&#233;e qu'au lieu de s'exercer sur les cat&#233;gories du dehors, elle est immanente &#224; leur propre action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons donc formuler ainsi le premier point de la philosophie de Kant : la pens&#233;e doit elle-m&#234;me examiner sa propre capacit&#233; de connaissance. Aujourd'hui, les hommes ont d&#233;pass&#233; Kant et sa philosophie : tout le monde veut aller plus loin. Mais il y a deux fa&#231;ons d'aller plus loin : en arri&#232;re et en avant. La lumi&#232;re de la critique montre bient&#244;t que beaucoup de nos essais modernes de philosophie ne sont que de simples r&#233;p&#233;titions de la vieille m&#233;thode m&#233;taphysique, une pens&#233;e sans fin et sans critique dans un sillon d&#233;termin&#233; par la tendance naturelle de l'esprit de chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) L'examen des cat&#233;gories par Kant souffre du grave d&#233;faut de les consid&#233;rer non pas de mani&#232;re absolue et pour elles-m&#234;mes, mais pour voir si elles sont subjectives ou objectives. Dans le langage de la vie courante, nous entendons par objectif ce qui existe en dehors de nous et nous parvient de l'ext&#233;rieur par la sensation. Ce que Kant a fait, c'est nier que les cat&#233;gories, telles que la cause et l'effet , soient, dans ce sens du mot, objectives, ou donn&#233;es dans la sensation, et soutenir au contraire qu'elles appartiennent &#224; notre propre pens&#233;e elle-m&#234;me, &#224; la spontan&#233;it&#233; de la pens&#233;e. Dans cette mesure donc, elles sont subjectives. Et pourtant, malgr&#233; cela, Kant donne le nom d'objectif &#224; ce qui est pens&#233;, &#224; l'universel et au n&#233;cessaire, tandis qu'il qualifie de subjectif tout ce qui est simplement ressenti. Cette disposition semble inverser l'emploi du mot mentionn&#233; en premier lieu et a valu &#224; Kant d'&#234;tre accus&#233; de confusion de langage. Mais l'accusation est injuste si l'on consid&#232;re plus &#233;troitement les faits. Le vulgaire croit que les objets de perception qui lui sont pr&#233;sent&#233;s, tels qu'un animal ou une &#233;toile isol&#233;e, sont des existences ind&#233;pendantes et permanentes, par rapport auxquelles les pens&#233;es sont sans substance et d&#233;pendent d'autre chose. En fait, les perceptions des sens sont le caract&#232;re proprement d&#233;pendant et secondaire, tandis que les pens&#233;es sont r&#233;ellement ind&#233;pendantes et primaires. C'est pourquoi Kant a donn&#233; le titre d'objectif au facteur intellectuel, &#224; l'universel et au n&#233;cessaire : et il avait parfaitement raison de le faire. Nos sensations , d'autre part, sont subjectives ; car les sensations manquent de stabilit&#233; dans leur nature propre, et ne sont pas moins fugaces et &#233;vanescentes que la pens&#233;e n'est permanente et auto-subsistante. Aujourd'hui, la ligne de distinction sp&#233;ciale &#233;tablie par Kant entre le subjectif et l'objectif est adopt&#233;e par la phras&#233;ologie du monde cultiv&#233;. Ainsi, la critique d'une &#339;uvre d'art devrait, dit-on, &#234;tre non pas subjective, mais objective &#8211; en d'autres termes, au lieu de partir du sentiment ou de l'humeur particuli&#232;re et accidentelle du moment, elle devrait garder en vue les points de vue g&#233;n&#233;raux que les lois de l'art &#233;tablissent. Dans la m&#234;me acception, nous pouvons distinguer dans toute d&#233;marche scientifique l'int&#233;r&#234;t objectif et l'int&#233;r&#234;t subjectif de la recherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'objectivit&#233; de la pens&#233;e, au sens de Kant, est elle aussi, dans une certaine mesure, subjective. Les pens&#233;es, selon Kant, bien que des cat&#233;gories universelles et n&#233;cessaires, ne sont que nos pens&#233;es, s&#233;par&#233;es par un ab&#238;me infranchissable de la chose, telle qu'elle existe en dehors de notre connaissance. Mais la v&#233;ritable objectivit&#233; de la pens&#233;e signifie que les pens&#233;es, loin d'&#234;tre simplement n&#244;tres, doivent en m&#234;me temps &#234;tre l'essence r&#233;elle des choses et de tout ce qui est pour nous un objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Objectif et subjectif sont des expressions courantes, dont l'emploi peut facilement conduire &#224; la confusion. Jusqu'ici, nous avons montr&#233; trois significations de l'objectivit&#233;. Premi&#232;rement, elle signifie ce qui a une existence ext&#233;rieure, &#224; la diff&#233;rence de ce qui est subjectif, ce qui est seulement suppos&#233;, r&#234;v&#233;, etc. Deuxi&#232;mement, elle a le sens que Kant lui donne d'universel et de n&#233;cessaire, par opposition &#224; l'&#233;l&#233;ment particulier, subjectif et occasionnel qui appartient &#224; nos sensations. Troisi&#232;mement, comme nous venons de l'expliquer, elle signifie l'essence de la chose existante, appr&#233;hend&#233;e par la pens&#233;e, par opposition &#224; ce qui n'est que notre pens&#233;e, et qui par cons&#233;quent est encore s&#233;par&#233; de la chose elle-m&#234;me, telle qu'elle existe dans une essence ind&#233;pendante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 42&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) La facult&#233; th&#233;orique . La connaissance en tant que connaissance. Le fondement sp&#233;cifique des cat&#233;gories, selon le syst&#232;me critique, r&#233;side dans l'identit&#233; premi&#232;re du &#171; je &#187; dans la pens&#233;e, ce que Kant appelle &#171; l'unit&#233; transcendantale de la conscience de soi &#187;. Les impressions du sentiment et de la perception sont, si nous consid&#233;rons leur contenu, une multiplicit&#233; ou un m&#233;lange d'&#233;l&#233;ments ; et cette multiplicit&#233; est &#233;galement manifeste dans leur forme. Car le sens se caract&#233;rise par une exclusion mutuelle de ses membres ; et cela sous deux aspects, &#224; savoir l'espace et le temps, qui, &#233;tant les formes, c'est-&#224;-dire le type universel de la perception, sont eux-m&#234;mes a priori . Mais cet ensemble, que donnent la sensation et la perception, doit &#234;tre r&#233;duit &#224; une identit&#233; ou &#224; une synth&#232;se premi&#232;re. Pour cela, le &#171; je &#187; le met en rapport avec lui-m&#234;me et l'unit l&#224; dans une conscience que Kant appelle &#171; pure aperception &#187;. Les modes sp&#233;cifiques par lesquels le moi se rapporte &#224; lui-m&#234;me la multiplicit&#233; du sens sont les purs concepts de l'entendement, les Cat&#233;gories.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant, on le sait, ne s'est pas donn&#233; beaucoup de peine pour d&#233;couvrir les cat&#233;gories. Le &#171; je &#187;, l'unit&#233; de la conscience de soi, &#233;tant tout &#224; fait abstrait et compl&#232;tement ind&#233;termin&#233; , la question se pose de savoir comment parvenir aux formes sp&#233;cialis&#233;es du &#171; je &#187;, les cat&#233;gories ? Heureusement, la logique commune nous offre une classification empirique des esp&#232;ces de jugement . Or, juger, c'est penser &#224; un objet d&#233;termin&#233;. C'est pourquoi les divers modes de jugement, tels qu'ils sont &#233;num&#233;r&#233;s sous nos yeux, nous fournissent les diverses cat&#233;gories de la pens&#233;e. C'est &#224; la philosophie de Fichte que revient le grand m&#233;rite d'avoir attir&#233; l'attention sur la n&#233;cessit&#233; de montrer la n&#233;cessit&#233; de ces cat&#233;gories et d'en donner une v&#233;ritable d&#233;duction . Fichte aurait d&#251; produire au moins un effet sur la m&#233;thode de la logique. On aurait pu s'attendre &#224; ce que les lois g&#233;n&#233;rales de la pens&#233;e, qui sont le fonds de commerce habituel des logiciens, ou la classification des notions, des jugements et des syllogismes, ne soient plus tir&#233;es de la simple observation et donc trait&#233;es seulement empiriquement, mais d&#233;duites de la pens&#233;e elle-m&#234;me. Si la pens&#233;e doit &#234;tre capable de prouver quoi que ce soit, si la logique doit insister sur la n&#233;cessit&#233; des preuves, et si elle se propose d'enseigner la th&#233;orie de la d&#233;monstration, son premier soin doit &#234;tre de donner raison de son propre sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Kant soutient donc que les cat&#233;gories ont leur source dans le &#171; Moi &#187; et que le &#171; Moi &#187; fournit par cons&#233;quent les caract&#232;res d'universalit&#233; et de n&#233;cessit&#233;. Si nous observons ce que nous avons devant nous, nous pouvons le d&#233;crire d'abord comme un ensemble ou une diversit&#233; : et dans les cat&#233;gories nous trouvons les points simples ou les unit&#233;s vers lesquels cet ensemble est amen&#233; &#224; converger. Le monde sensible est une sc&#232;ne d'exclusion mutuelle : son &#234;tre est hors de lui-m&#234;me. C'est l&#224; le caract&#232;re fondamental du sensible. &#171; Maintenant &#187; n'a de sens que par rapport &#224; un avant et un apr&#232;s. De m&#234;me, le rouge ne subsiste que par opposition au jaune et au bleu. Or, cet autre chose est hors du sensible ; celui-ci n'est qu'en tant qu'il n'est pas l'autre, et seulement en tant qu'il est. Mais la pens&#233;e, ou le &#171; Moi &#187;, occupe une position tout &#224; fait oppos&#233;e au sensible, avec ses exclusions mutuelles et son &#234;tre hors de lui-m&#234;me. Le &#171; Je &#187; est l'identit&#233; premi&#232;re, un avec lui-m&#234;me et tout &#224; fait chez lui en lui-m&#234;me. Le mot &#171; je &#187; exprime le simple fait de faire agir sur soi-m&#234;me : et tout ce qui est plac&#233; dans cette unit&#233; ou ce foyer est affect&#233; par elle et transform&#233; en elle. Le &#171; je &#187; est comme le creuset et le feu qui consument la pluralit&#233; l&#226;che du sens et la r&#233;duisent &#224; l'unit&#233;. C'est le processus que Kant appelle aperception pure, par opposition &#224; l'aperception commune, pour laquelle la pluralit&#233; qu'elle re&#231;oit est encore une pluralit&#233; ; alors que l'aperception pure est plut&#244;t un acte par lequel le &#171; je &#187; fait &#171; mienne &#187; les mat&#233;riaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception a au moins le m&#233;rite de rendre juste la nature de toute conscience. La tendance de tous les efforts de l'homme est de comprendre le monde, de se l'approprier et de le soumettre &#224; lui-m&#234;me : et pour cela, il faut que la r&#233;alit&#233; positive du monde soit comme &#233;cras&#233;e et broy&#233;e, c'est-&#224;-dire id&#233;alis&#233;e. Il faut en m&#234;me temps remarquer que ce n'est pas le simple acte de notre conscience personnelle qui introduit une unit&#233; absolue dans la diversit&#233; des sens. Cette identit&#233; est plut&#244;t elle-m&#234;me l'absolu. L'absolu est en quelque sorte assez bon pour laisser les choses individuelles jouir d'elles-m&#234;mes et les ram&#232;ne &#224; l'unit&#233; absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Des expressions comme &#171; unit&#233; transcendantale de la conscience de soi &#187; ont une apparence laide et sugg&#232;rent un monstre &#224; l'arri&#232;re-plan : mais leur signification n'est pas aussi absconse qu'il y para&#238;t. La signification du transcendantal chez Kant peut &#234;tre comprise par la mani&#232;re dont il le distingue du transcendantal. On peut dire que le transcendant est ce qui d&#233;passe les cat&#233;gories de l'entendement : un sens dans lequel le terme est employ&#233; pour la premi&#232;re fois en math&#233;matiques. Ainsi, en g&#233;om&#233;trie, on vous demande de concevoir la circonf&#233;rence d'un cercle comme form&#233;e d'un nombre infini de lignes droites infiniment petites. En d'autres termes, des caract&#233;ristiques que l'entendement tient pour totalement diff&#233;rentes, la ligne droite et la courbe, sont express&#233;ment investies d'identit&#233;. Un autre transcendant du m&#234;me genre est la conscience de soi qui est identique &#224; elle-m&#234;me et infinie en elle-m&#234;me, par opposition &#224; la conscience ordinaire qui tire sa forme et son ton de mat&#233;riaux finis. Cette unit&#233; de la conscience de soi, Kant l'appelle cependant transcendantale seulement ; et il voulait dire par l&#224; que l'unit&#233; n'&#233;tait que dans nos esprits et ne s'attachait pas aux objets en dehors de notre connaissance d'eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Consid&#233;rer les cat&#233;gories comme seulement subjectives, c'est-&#224;-dire comme une partie de nous-m&#234;mes, doit para&#238;tre tr&#232;s &#233;trange &#224; l'esprit naturel ; et il y a sans doute quelque chose de bizarre dans cela. Il est tout &#224; fait vrai cependant que les cat&#233;gories ne sont pas contenues dans la sensation telle qu'elle nous est donn&#233;e. Lorsque, par exemple, nous regardons un morceau de sucre, nous trouvons qu'il est dur, blanc, sucr&#233;, etc. Nous disons que toutes ces propri&#233;t&#233;s sont r&#233;unies dans un seul objet. Or, c'est cette unit&#233; qui ne se trouve pas dans la sensation. La m&#234;me chose se produit si nous concevons deux &#233;v&#233;nements comme &#233;tant en relation de cause &#224; effet. Les sens ne nous informent que de deux &#233;v&#233;nements distincts qui se succ&#232;dent dans le temps. Mais que l'un soit cause, l'autre effet &#8212; en d'autres termes, le lien causal entre les deux &#8212; n'est pas per&#231;u par les sens ; cela n'est &#233;vident que pour la pens&#233;e. Pourtant, bien que les cat&#233;gories, telles que l'unit&#233;, ou la cause et l'effet, soient strictement la propri&#233;t&#233; de la pens&#233;e, il ne s'ensuit nullement qu'elles doivent &#234;tre simplement les n&#244;tres et non pas aussi les caract&#233;ristiques des objets. Kant les limite cependant au sujet-esprit, et sa philosophie peut &#234;tre qualifi&#233;e d'id&#233;alisme subjectif : car il soutient que la forme et la mati&#232;re de la connaissance sont toutes deux fournies par l'Ego - ou sujet connaissant - la forme par notre intellectuel, la mati&#232;re par notre ego sensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au contenu de cet id&#233;alisme subjectif , il n'y a pas lieu d'en dire un mot. On pourrait peut-&#234;tre imaginer &#224; premi&#232;re vue que les objets perdraient leur r&#233;alit&#233; lorsque leur unit&#233; serait transf&#233;r&#233;e au sujet. Mais ni nous ni les objets n'aurions rien &#224; gagner du simple fait qu'ils poss&#232;dent l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentiel n'est pas de savoir si les choses existent, mais ce qu'elles sont et si leur contenu est vrai ou non. Il ne sert &#224; rien de dire que les choses existent. Ce qui existe cesse d'exister quand le temps passe. On pourrait aussi pr&#233;tendre que l'id&#233;alisme subjectif a tendance &#224; favoriser l'orgueil. Mais si le monde d'un homme est la somme de ses perceptions sensibles, il n'a aucune raison de se vanter d'un tel monde. Laissant donc de c&#244;t&#233; comme sans importance cette distinction entre subjectif et objectif, nous nous int&#233;ressons principalement &#224; savoir ce qu'est une chose, c'est-&#224;-dire son contenu, qui n'est pas plus objectif qu'il n'est subjectif. Si la simple existence suffit &#224; cr&#233;er l'objectivit&#233;, m&#234;me un crime est objectif : mais c'est une existence qui est au fond nulle, comme cela appara&#238;t clairement lorsque vient le jour du ch&#226;timent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 43&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cat&#233;gories peuvent &#234;tre envisag&#233;es sous deux aspects. D'une part, c'est par leur instrumentalit&#233; que la simple perception des sens s'&#233;l&#232;ve &#224; l'objectivit&#233; et &#224; l'exp&#233;rience. D'autre part, ces notions ne sont que des unit&#233;s dans notre conscience : elles sont par cons&#233;quent conditionn&#233;es par la mati&#232;re qui leur est donn&#233;e, et n'ayant rien en elles-m&#234;mes, elles ne peuvent &#234;tre appliqu&#233;es que dans le cadre de l'exp&#233;rience. Mais l'autre constituant de l'exp&#233;rience, les impressions du sentiment et de la perception, n'est pas moins subjectif que les cat&#233;gories.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile d'affirmer que les cat&#233;gories prises en elles-m&#234;mes sont vides, car elles ont un contenu, du moins dans la marque et la signification particuli&#232;res qu'elles poss&#232;dent. Bien entendu, le contenu des cat&#233;gories n'est pas perceptible par les sens, ni dans le temps et l'espace : mais c'est plut&#244;t un m&#233;rite qu'un d&#233;faut. On peut observer qu'un aper&#231;u de cette signification du contenu affecte notre pens&#233;e ordinaire. On dit par exemple qu'un livre ou un discours contient beaucoup de choses, qu'il est plein de contenu en proportion du plus grand nombre de pens&#233;es et de r&#233;sultats g&#233;n&#233;raux qu'on y trouve ; au contraire, on ne devrait jamais dire qu'un livre, par exemple un roman, contient beaucoup de choses parce qu'il contient un grand nombre d'incidents, de situations, etc. M&#234;me la voix populaire reconna&#238;t ainsi qu'il faut quelque chose de plus que les faits des sens pour qu'une &#339;uvre soit pleine de mati&#232;re. Et quel est ce besoin suppl&#233;mentaire sinon des pens&#233;es, ou en premier lieu des cat&#233;gories ? Il n'est pas tout &#224; fait faux de dire que les cat&#233;gories sont vides en elles-m&#234;mes, si l'on entend par l&#224; qu'elles et l'id&#233;e logique dont elles sont les membres ne constituent pas la philosophie tout enti&#232;re, mais conduisent n&#233;cessairement, par un progr&#232;s convenable, aux v&#233;ritables domaines de la nature et de l'esprit. Mais il ne faut pas se m&#233;prendre sur ce progr&#232;s. L'id&#233;e logique n'acquiert pas pour autant un contenu qui lui est &#233;tranger &#224; l'origine, mais se sp&#233;cialise et se d&#233;veloppe par son action propre dans la nature et l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 44&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'ensuit que les cat&#233;gories ne sont pas des termes appropri&#233;s pour exprimer l'Absolu &#8211; l'Absolu n'&#233;tant pas donn&#233; dans la perception &#8211; et l'Entendement, ou la connaissance au moyen des cat&#233;gories, est par cons&#233;quent incapable de conna&#238;tre les Choses-en-soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Chose en soi (et sous le mot &#171; chose &#187; on comprend m&#234;me l'Esprit et Dieu) exprime l'objet quand on laisse de c&#244;t&#233; tout ce que la conscience en fait, tous ses aspects &#233;motionnels et toutes les pens&#233;es sp&#233;cifiques &#224; son &#233;gard. Il est facile de voir ce qui reste : une abstraction compl&#232;te, un vide total, seulement d&#233;crit encore comme un &#171; autre monde &#187;, le n&#233;gatif de toute image, de tout sentiment et de toute pens&#233;e d&#233;finie. Il n'est pas besoin d'&#234;tre tr&#232;s p&#233;n&#233;trant pour voir que ce caput mortuum n'est encore qu'un produit de la pens&#233;e, tel qu'il en r&#233;sulte quand la pens&#233;e est pouss&#233;e jusqu'&#224; l'abstraction pure : qu'il est l'&#339;uvre du &#171; moi &#187; vide, qui fait de cette identit&#233; vide un objet . Le caract&#232;re n&#233;gatif que re&#231;oit cette identit&#233; abstraite en tant qu'objet est &#233;galement compt&#233; parmi les cat&#233;gories de Kant, et n'est pas moins familier que l'identit&#233; vide susmentionn&#233;e. On ne peut donc que s'&#233;tonner de la remarque perp&#233;tuelle selon laquelle nous ne connaissons pas la Chose en soi. Au contraire, il n'y a rien que nous puissions conna&#238;tre aussi facilement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 45&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la Raison , facult&#233; de l'Inconditionn&#233;, qui d&#233;couvre la nature conditionn&#233;e de la connaissance contenue dans l'exp&#233;rience. Ce qu'on appelle ainsi l'objet de la Raison, l' Infini ou l'Inconditionn&#233;, n'est rien d'autre que l'identit&#233; &#224; soi-m&#234;me, ou l'identit&#233; premi&#232;re de l'&#171; Ego &#187; dans la pens&#233;e (mentionn&#233;e au &#167; 42). La Raison elle-m&#234;me est le nom donn&#233; &#224; l'&#171; Ego &#187; abstrait ou &#224; la pens&#233;e, qui fait de cette pure identit&#233; son but ou son objet (cf. note du &#167; pr&#233;c&#233;dent). Or cette identit&#233;, n'ayant aucun attribut d&#233;fini, ne peut recevoir aucune lumi&#232;re des v&#233;rit&#233;s de l'exp&#233;rience, parce que celles-ci se r&#233;f&#232;rent toujours &#224; des faits d&#233;finis. Tel est le genre d'Inconditionn&#233; que l'on suppose &#234;tre la v&#233;rit&#233; absolue de la Raison, ce qu'on appelle l' Id&#233;e ; tandis que les connaissances de l'exp&#233;rience sont r&#233;duites au niveau de la fausset&#233; et d&#233;clar&#233;es apparences .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant fut le premier &#224; marquer clairement la distinction entre la Raison et l'Entendement. L'objet de la premi&#232;re, selon lui, &#233;tait l'infini et l'inconditionn&#233;, celui de la seconde le fini et le conditionn&#233;. Kant rendit un service pr&#233;cieux en affirmant le caract&#232;re fini des connaissances de l'entendement fond&#233;es uniquement sur l'exp&#233;rience et en attribuant &#224; leur contenu le nom d'apparence. Mais son erreur fut de s'arr&#234;ter au point de vue purement n&#233;gatif et de limiter l'inconditionnalit&#233; de la Raison &#224; une identit&#233; abstraite sans aucune nuance de distinction. C'est d&#233;grader la Raison en une chose finie et conditionn&#233;e que de l'identifier &#224; un simple d&#233;passement du domaine fini et conditionn&#233; de l'entendement. L'infini r&#233;el, loin d'&#234;tre une simple transcendance du fini, implique toujours l'absorption du fini dans sa propre nature plus compl&#232;te. De la m&#234;me mani&#232;re, Kant rendit &#224; l'Id&#233;e sa dignit&#233; propre : la justifiant pour la Raison, comme une chose distincte des d&#233;terminations analytiques abstraites ou des conceptions purement sensibles qui s'attribuent habituellement le nom d'id&#233;es. Mais en ce qui concerne l'Id&#233;e &#233;galement, il n'a jamais d&#233;pass&#233; son aspect n&#233;gatif, celui de ce qui devrait &#234;tre mais n'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e selon laquelle les objets de la conscience imm&#233;diate , qui constituent le corps de l'exp&#233;rience, ne sont que de simples apparences (ph&#233;nom&#232;nes) est un autre r&#233;sultat important de la philosophie kantienne. Le sens commun, ce m&#233;lange de sens et d'entendement, croit que les objets dont il a connaissance sont ind&#233;pendants et autonomes ; et lorsqu'il devient &#233;vident qu'ils tendent vers l'autre et se limitent l'un l'autre, l'interd&#233;pendance de l'un par rapport &#224; l'autre est consid&#233;r&#233;e comme quelque chose d'&#233;tranger &#224; eux et &#224; leur v&#233;ritable nature. C'est tout le contraire qui est vrai. Les choses imm&#233;diatement connues ne sont que de simples apparences &#8211; en d'autres termes, le fondement de leur &#234;tre ne r&#233;side pas en elles-m&#234;mes mais dans quelque chose d'autre. Mais vient alors l'&#233;tape importante qui consiste &#224; d&#233;finir ce quelque chose d'autre. Selon Kant, les choses que nous connaissons ne sont pour nous que des apparences, et nous ne pouvons jamais conna&#238;tre leur nature essentielle , qui appartient &#224; un autre monde que nous ne pouvons approcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les esprits ordinaires ont sans doute critiqu&#233; cet id&#233;alisme subjectif, qui r&#233;duit les faits de la conscience &#224; un monde purement personnel, cr&#233;&#233; par nous seuls. En effet, la v&#233;rit&#233; est plut&#244;t la suivante : les choses dont nous avons une conscience directe sont de simples ph&#233;nom&#232;nes, non seulement pour nous, mais par leur nature m&#234;me ; et le v&#233;ritable et propre cas de ces choses, si finies soient-elles, est de fonder leur existence non pas sur elles-m&#234;mes, mais sur l'Id&#233;e divine universelle. Cette conception des choses est, il est vrai, aussi id&#233;aliste que celle de Kant ; mais, par opposition &#224; l'id&#233;alisme subjectif de la philosophie critique, elle devrait &#234;tre appel&#233;e id&#233;alisme absolu. Cependant, l'id&#233;alisme absolu, bien qu'il soit tr&#232;s en avance sur le r&#233;alisme vulgaire , n'est en aucune fa&#231;on limit&#233; &#224; la philosophie. Il est &#224; la base de toute religion ; car la religion aussi croit que le monde r&#233;el que nous voyons, la somme totale de l'existence, est cr&#233;&#233; et gouvern&#233; par Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 46&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne suffit pas de signaler l'existence de l'objet de la Raison. La curiosit&#233; nous pousse &#224; rechercher la connaissance de cette identit&#233;, de cette chose-en-soi vide. Or, la connaissance signifie une connaissance de l'objet telle qu'elle permette d'appr&#233;hender son objet sp&#233;cifique et particulier. Mais cet objet implique une interconnexion complexe dans l'objet lui-m&#234;me et fournit un fondement de connexion avec de nombreux autres objets. Dans le cas pr&#233;sent, pour exprimer la nature des traits de l'Infini ou de la Chose-en-soi, la Raison n'aurait rien d'autre que les cat&#233;gories : et dans tout effort pour les employer ainsi, la Raison devient sur&#233;levante ou &#171; transcendante &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici commence la seconde &#233;tape de la Critique de la Raison, qui, en tant qu'&#339;uvre ind&#233;pendante, a plus de valeur que la premi&#232;re. La premi&#232;re partie, comme nous l'avons expliqu&#233; plus haut, enseigne que les cat&#233;gories naissent de l'unit&#233; de la conscience de soi, que toute connaissance obtenue par leur moyen n'a rien d'objectif et que l'objectivit&#233; m&#234;me qu'elles revendiquent n'est que subjective. Dans cette mesure, la Critique kantienne pr&#233;sente ce type &#171; commun &#187; d'id&#233;alisme connu sous le nom d'id&#233;alisme subjectif. Elle ne pose aucune question sur le sens ou la port&#233;e des cat&#233;gories, mais consid&#232;re simplement la forme abstraite de la subjectivit&#233; et de l'objectivit&#233;, et cela m&#234;me d'une mani&#232;re si partielle que le premier aspect, celui de la subjectivit&#233;, est retenu comme terme final et purement affirmatif de la pens&#233;e. Dans la seconde partie, cependant, lorsque Kant examine l' application , comme on dit, que la Raison fait des cat&#233;gories pour conna&#238;tre ses objets, le contenu des cat&#233;gories, du moins sous certains points de vue, entre en discussion ; ou, du moins, l'occasion s'est pr&#233;sent&#233;e de discuter la question. Il vaut la peine de voir &#224; quelle d&#233;cision Kant parvient au sujet de la m&#233;taphysique, comme on appelle cette application des cat&#233;gories &#224; l'inconditionn&#233;. Nous exposerons ici bri&#232;vement et critiquerons sa m&#233;thode de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 47&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] La premi&#232;re des entit&#233;s inconditionn&#233;es que Kant examine est l' &#226;me (voir ci-dessus, &#167; 34). &#171; Dans ma conscience &#187;, dit-il, &#171; je trouve toujours que (1) je suis le sujet d&#233;terminant ; (2) je suis singulier ou abstraitement simple ; (3) je suis identique, ou un et le m&#234;me, dans toute la vari&#233;t&#233; de ce dont j'ai conscience ; (4) je me distingue en tant que pensant de toutes les choses ext&#233;rieures &#224; moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la m&#233;thode de l'ancienne m&#233;taphysique, comme le dit Kant &#224; juste titre, consistait &#224; substituer &#224; ces &#233;nonc&#233;s de l'exp&#233;rience les cat&#233;gories ou termes m&#233;taphysiques correspondants. Ainsi naissent ces quatre propositions nouvelles : a) l'&#226;me est une substance ; b) elle est une substance simple ; c) elle est num&#233;riquement identique aux diverses p&#233;riodes de l'existence ; d) elle est en relation avec l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant discute cette traduction et attire l'attention sur le paralogisme ou l'erreur consistant &#224; confondre une sorte de v&#233;rit&#233; avec une autre. Il souligne que les attributs empiriques ont ici &#233;t&#233; remplac&#233;s par des cat&#233;gories et montre que nous ne sommes pas autoris&#233;s &#224; raisonner des premi&#232;res aux secondes, ni &#224; mettre ces derni&#232;res &#224; la place des premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette critique ne fait &#233;videmment que r&#233;p&#233;ter l'observation de Hume (&#167; 39) selon laquelle les cat&#233;gories dans leur ensemble &#8211; les id&#233;es d'universalit&#233; et de n&#233;cessit&#233; &#8211; sont enti&#232;rement absentes de la sensation ; et que le fait empirique diff&#232;re, tant dans sa forme que dans son contenu, de sa formulation intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le fait purement empirique devait constituer les titres de la pens&#233;e, alors sans doute serait-il indispensable de pouvoir identifier pr&#233;cis&#233;ment l'&#171; id&#233;e &#187; dans l'&#171; impression &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour d&#233;montrer, dans sa critique de la psychologie m&#233;taphysique, que l'&#226;me ne peut &#234;tre d&#233;crite comme substantielle, simple, identique &#224; elle-m&#234;me, et comme conservant son ind&#233;pendance dans ses rapports avec le monde mat&#233;riel, Kant part d'un seul argument : les divers attributs de l'&#226;me que la conscience nous fait ressentir dans l'exp&#233;rience ne sont pas exactement les m&#234;mes attributs que ceux qui r&#233;sultent de l'action de la pens&#233;e sur elle. Or, nous avons vu plus haut que, selon Kant, toute connaissance, m&#234;me l'exp&#233;rience, consiste &#224; penser nos impressions, c'est-&#224;-dire &#224; transformer en cat&#233;gories intellectuelles les attributs qui appartiennent principalement &#224; la sensation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des r&#233;sultats positifs de la critique kantienne est sans aucun doute qu'elle a lib&#233;r&#233; la philosophie de l'esprit de la &#171; chose-&#226;me &#187;, des cat&#233;gories et, par cons&#233;quent, des questions sur la simplicit&#233;, la complexit&#233;, la mat&#233;rialit&#233;, etc. de l'&#226;me. Mais m&#234;me pour le sens commun des hommes ordinaires, le point de vue v&#233;ritable, celui qui fait le mieux ressortir l'inadmissibilit&#233; de ces formes, n'est pas qu'elles sont des pens&#233;es, mais que des pens&#233;es de ce genre ne peuvent pas et ne retiennent pas la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la pens&#233;e et le ph&#233;nom&#232;ne ne correspondent pas parfaitement, nous sommes au moins libres de choisir lequel des deux sera tenu pour d&#233;faillant. L'id&#233;alisme kantien, lorsqu'il touche au monde de la Raison, rejette la faute sur les pens&#233;es, affirmant que les pens&#233;es sont d&#233;fectueuses, car elles ne sont pas exactement adapt&#233;es aux sensations et &#224; un mode d'esprit enti&#232;rement limit&#233; au domaine de la sensation, dans lequel, en tant que tel, il n'y a aucune trace de la pr&#233;sence de ces pens&#233;es. Mais quant au contenu r&#233;el de la pens&#233;e, aucune question n'est soulev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 47n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paralogismes sont une esp&#232;ce de syllogismes mal fond&#233;s, dont le vice particulier consiste &#224; employer un seul et m&#234;me mot dans deux pr&#233;misses avec un sens diff&#233;rent. Selon Kant, la m&#233;thode adopt&#233;e par la psychologie rationnelle des anciens m&#233;taphysiciens, lorsqu'ils supposaient que les qualit&#233;s de l'&#226;me ph&#233;nom&#233;nale, telles qu'elles sont donn&#233;es dans l'exp&#233;rience, faisaient partie de sa propre essence r&#233;elle, se fondait sur un tel paralogisme. On ne peut pas non plus nier que des pr&#233;dicats tels que simplicit&#233;, permanence, etc., ne soient pas applicables &#224; l'&#226;me. Mais leur inaptitude ne tient pas au motif avanc&#233; par Kant, selon lequel la Raison, en les appliquant, d&#233;passerait les limites qui lui sont assign&#233;es. La vraie raison est que ce style de termes abstraits ne convient pas &#224; l'&#226;me, qui est bien plus qu'une simple chose simple ou immuable. Ainsi, par exemple, si l'&#226;me est une simple identit&#233;, elle est en m&#234;me temps active et &#233;tablit des distinctions dans sa propre nature. Mais tout ce qui est simplement ou abstraitement simple est aussi en tant que tel une simple chose morte. Dans sa pol&#233;mique contre la m&#233;taphysique du pass&#233;, Kant a &#233;cart&#233; ces pr&#233;dicats de l'&#226;me ou de l'esprit. Il a bien fait ; mais lorsqu'il en est venu &#224; exposer ses raisons, son &#233;chec est &#233;vident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 48&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] Le second objet inconditionn&#233; est le monde (&#167; 35). Dans sa tentative de comprendre la nature inconditionn&#233;e du monde, la raison tombe dans ce qu'on appelle des antinomies . En d'autres termes, elle soutient deux propositions oppos&#233;es sur le m&#234;me objet, et de telle mani&#232;re que chacune d'elles doit &#234;tre soutenue avec une &#233;gale n&#233;cessit&#233;. Il s'ensuit que le corps de fait cosmique, dont les &#233;nonc&#233;s sp&#233;cifiques se contredisent, ne peut &#234;tre une r&#233;alit&#233; auto-subsistante, mais seulement une apparence. L'explication propos&#233;e par Kant all&#232;gue que la contradiction n'affecte pas l'objet dans son essence propre, mais s'attache seulement &#224; la Raison qui cherche &#224; le comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette fa&#231;on, on a sugg&#233;r&#233; que la contradiction est occasionn&#233;e par le sujet lui-m&#234;me ou par la qualit&#233; intrins&#232;que des cat&#233;gories. Et proposer l'id&#233;e que la contradiction introduite dans le monde de la Raison par les cat&#233;gories de l'Entendement est in&#233;vitable et essentielle, c'&#233;tait faire l'un des pas les plus importants dans le progr&#232;s de la philosophie moderne. Mais plus la question ainsi soulev&#233;e &#233;tait importante, plus la solution &#233;tait triviale. Son seul motif &#233;tait un exc&#232;s de tendresse pour les choses du monde. La tache de la contradiction, semble-t-il, ne pouvait pas &#234;tre autoris&#233;e &#224; g&#226;cher l'essence du monde ; mais il ne pouvait y avoir aucune objection &#224; l'attacher &#224; la Raison pensante, &#224; l'essence de l'esprit. Personne ne se sentira probablement dispos&#233; &#224; nier que le monde ph&#233;nom&#233;nal pr&#233;sente des contradictions &#224; l'esprit observateur ; par &#171; ph&#233;nom&#233;nal &#187;, on entend le monde tel qu'il se pr&#233;sente aux sens et &#224; l'entendement, &#224; l'esprit subjectif. Mais si l'on compare l'essence du monde &#224; l'essence de l'esprit, il para&#238;t &#233;trange d'entendre avec quelle assurance et quelle tranquillit&#233; certains ont avanc&#233;, et d'autres ont r&#233;p&#233;t&#233;, ce modeste dogme selon lequel la pens&#233;e ou la raison, et non le monde, est le si&#232;ge de la contradiction. On ne peut &#233;chapper &#224; l'argumentation que l'on fait valoir que la raison ne tombe en contradiction qu'en appliquant les cat&#233;gories. Car cette application des cat&#233;gories est consid&#233;r&#233;e comme n&#233;cessaire, et la raison n'est pas cens&#233;e &#234;tre dot&#233;e d'autres formes que les cat&#233;gories pour la connaissance. Or, la connaissance est une pens&#233;e d&#233;terminante et d&#233;termin&#233;e : de sorte que si la raison n'est qu'une pens&#233;e vide et ind&#233;termin&#233;e, elle ne pense rien. Et si, en fin de compte, la raison se r&#233;duit &#224; une simple identit&#233; sans diversit&#233; (voir le &#167; suivant), elle finira aussi par obtenir une heureuse d&#233;livrance de la contradiction au prix d'un l&#233;ger sacrifice de toutes ses facettes et de tous ses contenus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi noter que l'une des raisons pour lesquelles Kant n'a &#233;num&#233;r&#233; que quatre antinomies fut son incapacit&#233; &#224; &#233;tudier plus &#224; fond l'antinomie . Ces quatre antinomies ont retenu son attention, car, comme on peut le voir dans sa discussion des soi-disant paralogismes de la raison, il a pris pour base de son argumentation la liste des cat&#233;gories. Utilisant ce qui est devenu par la suite une mode favorite, il a simplement plac&#233; l'objet sous une rubrique par ailleurs toute pr&#234;te, au lieu de d&#233;duire ses caract&#233;ristiques de sa notion. J'ai signal&#233; d'autres lacunes dans le traitement des antinomies, &#224; l'occasion, dans ma Science de la logique . Il suffira ici de dire que les antinomies ne se limitent pas aux quatre objets sp&#233;ciaux tir&#233;s de la cosmologie : elles apparaissent dans tous les objets de toute sorte, dans toutes les conceptions, notions et id&#233;es. En &#234;tre conscient et conna&#238;tre les objets dans cette propri&#233;t&#233; qui leur est propre est un &#233;l&#233;ment essentiel d'une th&#233;orie philosophique. Car la propri&#233;t&#233; ainsi indiqu&#233;e est ce que nous d&#233;crirons plus loin comme l' influence dialectique en logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principes de la philosophie m&#233;taphysique ont donn&#233; naissance &#224; la croyance que, lorsque la connaissance tombe dans les contradictions, c'est une simple aberration accidentelle, due &#224; une erreur subjective d'argumentation ou de d&#233;duction. Selon Kant, cependant, la pens&#233;e a une tendance naturelle &#224; aboutir &#224; des contradictions ou &#224; des antinomies, chaque fois qu'elle cherche &#224; saisir l'infini. Nous avons &#233;voqu&#233; dans la derni&#232;re partie du paragraphe ci-dessus l'importance philosophique des antinomies de la raison et montr&#233; comment la reconnaissance de leur existence a largement contribu&#233; &#224; se d&#233;barrasser du dogmatisme rigide de la m&#233;taphysique de l'entendement et &#224; attirer l'attention sur le mouvement dialectique de la pens&#233;e. Mais ici aussi, comme nous devons l'ajouter, Kant n'est jamais all&#233; au-del&#224; du r&#233;sultat n&#233;gatif que la chose en soi est inconnaissable, et n'a jamais p&#233;n&#233;tr&#233; jusqu'&#224; la d&#233;couverte de ce que les antinomies signifient r&#233;ellement et positivement. La signification vraie et positive des antinomies est la suivante : toute chose r&#233;elle implique une coexistence d'&#233;l&#233;ments oppos&#233;s. Par cons&#233;quent, conna&#238;tre, ou, en d'autres termes, comprendre un objet, c'est en avoir conscience comme d'une unit&#233; concr&#232;te de d&#233;terminations oppos&#233;es. La m&#233;taphysique ancienne, comme nous l'avons d&#233;j&#224; vu, lorsqu'elle &#233;tudiait les objets dont elle cherchait une connaissance m&#233;taphysique, proc&#233;dait en appliquant les cat&#233;gories abstraitement et &#224; l'exclusion de leurs contraires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant, au contraire, a essay&#233; de prouver que les affirmations issues de cette m&#233;thode pouvaient &#234;tre contredites par d'autres affirmations de m&#234;me port&#233;e et de m&#234;me n&#233;cessit&#233;. Dans l'&#233;num&#233;ration de ces antinomies, il a limit&#233; son champ d'action &#224; la cosmologie de l'ancien syst&#232;me m&#233;taphysique et a distingu&#233; dans sa discussion quatre antinomies, dont le nombre repose sur la liste des cat&#233;gories. La premi&#232;re antinomie porte sur la question de savoir si nous devons ou non penser que le monde est limit&#233; dans l'espace et le temps. La deuxi&#232;me antinomie nous aborde le dilemme suivant : la mati&#232;re doit &#234;tre con&#231;ue soit comme infiniment divisible, soit comme constitu&#233;e d'atomes. La troisi&#232;me antinomie porte sur l'antith&#232;se de la libert&#233; et de la n&#233;cessit&#233;, dans la mesure o&#249; elle est comprise dans la question de savoir si tout dans le monde doit &#234;tre suppos&#233; soumis &#224; la condition de causalit&#233;, ou si nous pouvons aussi supposer des &#234;tres libres, c'est-&#224;-dire des points initiaux absolus d'action, dans le monde. Enfin, la quatri&#232;me antinomie est le dilemme suivant : ou bien le monde dans son ensemble a une cause, ou bien il n'a pas de cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;thode suivie par Kant pour discuter ces antinomies est la suivante. Il met en opposition les deux propositions impliqu&#233;es dans le dilemme, comme th&#232;se et antith&#232;se, et cherche &#224; prouver l'une et l'autre, c'est-&#224;-dire qu'il essaie de montrer qu'elles d&#233;coulent in&#233;vitablement de la r&#233;flexion sur la question. Il proteste particuli&#232;rement contre l'accusation d'&#234;tre un plaideur sp&#233;cial et de fonder son raisonnement sur des illusions. Mais, &#224; vrai dire, les arguments que Kant propose pour sa th&#232;se et son antith&#232;se ne sont que de simples simulacres de d&#233;monstration. La chose &#224; prouver est invariablement impliqu&#233;e dans l'hypoth&#232;se &#224; partir de laquelle il part, et le caract&#232;re sp&#233;cieux de ses preuves n'est d&#251; qu'&#224; son mode de proc&#233;dure prolixe et apagogique. Pourtant, ce fut, et c'est encore, un grand exploit pour la philosophie critique d'exposer ces antinomies : car de cette mani&#232;re elle a donn&#233; une expression (au d&#233;but certainement subjective et inexpliqu&#233;e) &#224; l'unit&#233; r&#233;elle de ces cat&#233;gories que l'entendement maintient constamment s&#233;par&#233;es. La premi&#232;re des antinomies cosmologiques, par exemple, implique la reconnaissance de la doctrine selon laquelle l'espace et le temps pr&#233;sentent un aspect discret aussi bien que continu : alors que l'ancienne m&#233;taphysique, mettant l'accent exclusivement sur la continuit&#233;, avait &#233;t&#233; amen&#233;e &#224; consid&#233;rer le monde comme illimit&#233; dans l'espace et le temps. Il est tout &#224; fait exact de dire que nous pouvons aller au-del&#224; de tout espace d&#233;fini et de tout temps d&#233;fini : mais il n'est pas moins exact de dire que l'espace et le temps ne sont r&#233;els et actuels que lorsqu'ils sont d&#233;finis ou sp&#233;cialis&#233;s en &#171; ici &#187; et &#171; maintenant &#187; &#8212; une sp&#233;cialisation qui est impliqu&#233;e dans la notion m&#234;me d'eux. Les m&#234;mes observations s'appliquent aux autres antinomies. Prenons par exemple l'antinomie de la libert&#233; et de la n&#233;cessit&#233;. L'essentiel de cette antinomie est que la libert&#233; et la n&#233;cessit&#233; telles que les comprennent les penseurs abstraits ne sont pas ind&#233;pendamment r&#233;elles, comme ces penseurs le supposent, mais simplement des facteurs id&#233;aux (des moments) de la vraie libert&#233; et de la vraie n&#233;cessit&#233;, et qu'abstraire et isoler l'une ou l'autre conception revient &#224; la rendre fausse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 49&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] Le troisi&#232;me objet de la Raison est Dieu (&#167; 36) : lui aussi doit &#234;tre connu et d&#233;fini par la pens&#233;e. Mais, en comparaison d'une identit&#233; sans m&#233;lange, tout terme d&#233;finissant en tant que tel ne semble &#224; l'entendement qu'une limite et une n&#233;gation : toute r&#233;alit&#233; doit donc &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme illimit&#233;e, c'est-&#224;-dire ind&#233;finie. Ainsi, Dieu, lorsqu'il est d&#233;fini comme la somme de toutes les r&#233;alit&#233;s, le plus r&#233;el des &#234;tres, devient un simple abstrait . Et le seul terme sous lequel le plus r&#233;el des &#234;tres r&#233;els puisse &#234;tre d&#233;fini est celui de l'&#202;tre lui-m&#234;me, le comble de l'abstraction. Ce sont deux &#233;l&#233;ments, l'identit&#233; abstraite d'une part, dont il est ici question comme la notion ; et l'&#202;tre d'autre part, que la Raison cherche &#224; unifier. Et leur union est l' Id&#233;al de la Raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 50&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;aliser cette unification, deux voies ou deux formes sont admissibles. Ou bien on peut commencer par l'&#202;tre et aller jusqu'&#224; l' abstraction de la Pens&#233;e ; ou bien le mouvement peut commencer par l'abstraction et aboutir &#224; l'&#202;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous partirons d'abord de l'Etre. Or l'Etre, dans son aspect naturel, se pr&#233;sente &#224; la vue comme un Etre d'une infinie vari&#233;t&#233;, un Monde dans toute sa pl&#233;nitude. Et ce monde peut &#234;tre consid&#233;r&#233; de deux mani&#232;res : d'abord comme une collection d'innombrables faits sans rapport entre eux ; ensuite comme une collection d'innombrables faits en relation mutuelle, t&#233;moignant d'un dessein. Le premier aspect est soulign&#233; dans la preuve cosmologique, le second dans les preuves de la th&#233;ologie naturelle. Supposons maintenant que cette pl&#233;nitude de l'Etre passe sous l'action de la pens&#233;e. Elle est alors d&#233;barrass&#233;e de son isolement et de son incoh&#233;rence, et consid&#233;r&#233;e comme un Etre universel et absolument n&#233;cessaire, qui se d&#233;termine lui-m&#234;me et agit selon des buts ou des lois g&#233;n&#233;rales. Et cet Etre n&#233;cessaire et autod&#233;termin&#233;, diff&#233;rent de l'Etre du commencement, est Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La principale critique de Kant &#224; l'&#233;gard de ce processus est de le consid&#233;rer comme une syllogisation, c'est-&#224;-dire comme une transition. Les perceptions, et cet ensemble de perceptions que nous appelons le monde, ne pr&#233;sentent en l'&#233;tat aucune trace de cette universalit&#233; qu'elles re&#231;oivent ensuite de l'acte purificateur de la pens&#233;e. La conception empirique du monde ne donne donc aucune garantie &#224; l'id&#233;e d'universalit&#233;. Et ainsi toute tentative de la part de la pens&#233;e de s'&#233;lever de la conception empirique du monde &#224; Dieu est contrari&#233;e par l'argument de Hume (comme dans les paralogismes, &#167; 47), selon lequel nous n'avons pas le droit de penser les sensations, c'est-&#224;-dire d'en tirer l'universalit&#233; et la n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme est essentiellement un penseur : c'est pourquoi le bon sens, tout comme la philosophie, ne veulent pas renoncer &#224; leur droit de s'&#233;lever jusqu'&#224; Dieu &#224; partir de la vision empirique du monde. La seule base sur laquelle cette &#233;l&#233;vation est possible est l'&#233;tude r&#233;fl&#233;chie du monde, et non pas la simple attitude sensuelle, animale, de celui-ci. La pens&#233;e, et la pens&#233;e seule, a des yeux pour l'essence, la substance, la puissance universelle et le dessein ultime du monde. Et ce que les hommes appellent les preuves de l'existence de Dieu sont, bien comprises, des moyens de d&#233;crire et d'analyser le cours naturel de l'esprit, le cours de la pens&#233;e pensant les donn&#233;es des sens. L'&#233;l&#233;vation de la pens&#233;e au-del&#224; du monde des sens, son passage du fini &#224; l'infini, le saut dans le suprasensible qu'elle fait lorsqu'elle rompt la cha&#238;ne des sens, toute cette transition est pens&#233;e et rien que pens&#233;e. Dites qu'il ne doit pas y avoir de passage de ce genre, et vous dites qu'il ne doit pas y avoir de pens&#233;e. Et en v&#233;rit&#233;, les animaux ne font pas de telles transitions. Ils ne vont jamais au-del&#224; de la sensation et de la perception des sens, et par cons&#233;quent ils n'ont pas de religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral comme en particulier, il y a deux remarques &#224; faire sur la critique de cette exaltation de la pens&#233;e. La premi&#232;re remarque concerne la question de la forme. Lorsque l'exaltation se manifeste dans un processus syllogistique, sous la forme de ce que nous appelons les preuves de l'existence de Dieu, ces raisonnements ne peuvent que partir d'une sorte de th&#233;orie du monde, qui en fait un agr&#233;gat soit de faits contingents, soit de causes finales et de relations impliquant un dessein. Le penseur purement syllogistique peut consid&#233;rer ce point de d&#233;part comme une base solide et supposer qu'il reste toujours dans la m&#234;me lumi&#232;re empirique, laiss&#233; &#224; la fin tel qu'il &#233;tait au d&#233;but. Dans ce cas, la port&#233;e du commencement sur la conclusion &#224; laquelle il conduit a un aspect purement affirmatif, comme si nous ne faisions que raisonner d'une chose qui est et continue d' &#234;tre &#224; une autre chose qui est de la m&#234;me mani&#232;re. Mais la grande erreur est de restreindre nos notions de la nature de la pens&#233;e &#224; sa seule forme dans l'entendement. Penser le monde ph&#233;nom&#233;nal, c'est plut&#244;t remodeler sa forme et le transmuter en un monde universel. Ainsi, l'action de la pens&#233;e a aussi un effet n&#233;gatif sur sa base : et la mati&#232;re de la sensation, lorsqu'elle re&#231;oit le sceau de l'universalit&#233;, perd aussit&#244;t sa forme premi&#232;re et ph&#233;nom&#233;nale. Par l'enl&#232;vement et la n&#233;gation de l'enveloppe, le noyau au sein de la perception sensible est mis en lumi&#232;re (&#167;&#167; 13 et 23). Et c'est parce qu'elles n'expriment pas avec suffisamment d'importance les traits n&#233;gatifs impliqu&#233;s dans l'exaltation de l'esprit du monde &#224; Dieu que les preuves m&#233;taphysiques de l'existence d'un Dieu sont des interpr&#233;tations et des descriptions d&#233;fectueuses du processus. Si le monde n'est qu'une somme d'incidents, il s'ensuit qu'il est aussi d&#233;cidu et ph&#233;nom&#233;nal, in esse et posse null. Cette ascension de l'esprit signifie que l'&#234;tre que poss&#232;de le monde n'est qu'une apparence, pas un &#234;tre r&#233;el, pas une v&#233;rit&#233; absolue ; Cela signifie que, au-del&#224; de cette apparence, la v&#233;rit&#233; demeure en Dieu, de sorte que l'&#234;tre v&#233;ritable est un autre nom de Dieu. Le processus d'exaltation pourrait ainsi appara&#238;tre comme une transition et impliquer un moyen, mais il n'en est pas moins vrai que toute trace de transition et de moyen est absorb&#233;e ; car le monde, qui aurait pu sembler &#234;tre le moyen pour arriver &#224; Dieu, est expliqu&#233; comme une nullit&#233;. Si l'&#234;tre du monde n'est pas annul&#233;, le point d'appui de l'exaltation est perdu. De cette fa&#231;on, le moyen apparent dispara&#238;t, et le processus de d&#233;rivation est annul&#233; dans l'acte m&#234;me par lequel il proc&#232;de. C'est l'aspect affirmatif de cette relation, comme suppos&#233;e subsister entre deux choses, dont l'une est l'une et l'autre.Jacobi a en vue l'autre, comme il le fait surtout lorsqu'il s'attaque aux d&#233;monstrations de l'entendement. Il les bl&#226;me &#224; juste titre de chercher des conditions (c'est-&#224;-dire le monde) pour l'inconditionn&#233;, et il remarque que l'Infini ou Dieu doit, selon cette m&#233;thode, &#234;tre pr&#233;sent&#233; comme d&#233;pendant et d&#233;riv&#233;. Mais cette &#233;l&#233;vation, telle qu'elle se produit dans l'esprit, sert &#224; corriger cette apparence : en fait, elle n'a d'autre sens que de corriger cette apparence. Jacobi, cependant, n'a pas su reconna&#238;tre la nature authentique de la pens&#233;e essentielle, par laquelle elle annule la m&#233;diation dans l'acte m&#234;me de m&#233;diation ; et par cons&#233;quent, son objection, bien qu'elle soit contre l'entendement simplement &#171; r&#233;flexif &#187;, est fausse lorsqu'elle s'applique &#224; la pens&#233;e dans son ensemble, et en particulier &#224; la pens&#233;e raisonnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour expliquer ce que nous entendons par n&#233;gligence du facteur n&#233;gatif dans la pens&#233;e, nous pouvons nous r&#233;f&#233;rer, &#224; titre d'illustration, aux accusations de panth&#233;isme et d'ath&#233;isme port&#233;es contre les doctrines de Spinoza . La substance absolue de Spinoza est certainement en de&#231;&#224; de l'esprit absolu, et il est juste et appropri&#233; d'exiger que Dieu soit d&#233;fini comme esprit absolu. Mais lorsque la d&#233;finition de Spinoza est cens&#233;e identifier le monde &#224; Dieu, et confondre Dieu avec la nature et le monde fini, cela implique que le monde fini poss&#232;de une actualit&#233; authentique et une r&#233;alit&#233; affirmative. Si cette hypoth&#232;se est admise, bien s&#251;r, une union de Dieu avec le monde rend Dieu compl&#232;tement fini et le d&#233;grade &#224; la simple masse finie et adventive de l'existence. Mais il y a deux objections &#224; noter. En premier lieu, Spinoza ne d&#233;finit pas Dieu comme l'unit&#233; de Dieu avec le monde, mais comme l'union de la pens&#233;e avec l'&#233;tendue, c'est-&#224;-dire avec le monde mat&#233;riel. Deuxi&#232;mement, m&#234;me si nous acceptons cette affirmation populaire maladroite concernant cette unit&#233;, il n'en demeure pas moins vrai que le syst&#232;me de Spinoza n'&#233;tait pas l'ath&#233;isme mais l'acosmisme, d&#233;finissant le monde comme une apparence d&#233;pourvue de v&#233;ritable r&#233;alit&#233;. Une philosophie qui affirme que Dieu et Dieu seul existe ne doit pas &#234;tre stigmatis&#233;e comme ath&#233;e, alors que m&#234;me les nations qui adorent le singe, la vache ou les images de pierre et d'airain sont cr&#233;dit&#233;es d'une certaine religion. Mais dans l'&#233;tat actuel des choses, l'imagination des hommes ordinaires &#233;prouve une r&#233;ticence v&#233;h&#233;mente &#224; abandonner sa conviction la plus ch&#232;re, que cet agr&#233;gat de finitude, qu'elle appelle un monde, a une r&#233;alit&#233; r&#233;elle ; et soutenir qu'il n'y a pas de monde est une fa&#231;on de penser qu'ils sont pr&#234;ts &#224; croire impossible, ou du moins beaucoup moins possible que d'envisager l'id&#233;e qu'il n'y a pas de Dieu. La nature humaine, ce qui n'est pas &#224; son honneur, est plus dispos&#233;e &#224; croire qu'un syst&#232;me nie Dieu, qu'il nie le monde. Une n&#233;gation de Dieu semble tellement plus intelligible qu'une n&#233;gation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde remarque porte sur la critique des propositions mat&#233;rielles auxquelles conduit en premier lieu cette &#233;l&#233;vation de la pens&#233;e. Si ces propositions ont pour pr&#233;dicat des termes tels que substance du monde, son essence n&#233;cessaire, cause qui le r&#232;gle et le dirige selon un dessein, elles sont certainement inad&#233;quates pour exprimer ce que Dieu entend ou doit entendre. Pourtant, &#224; part l'astuce qui consiste &#224; adopter une conception populaire pr&#233;liminaire de Dieu et &#224; critiquer un r&#233;sultat selon cette norme suppos&#233;e, il est certain que ces caract&#233;ristiques ont une grande valeur et sont des facteurs n&#233;cessaires de l'id&#233;e de Dieu. Mais si nous voulons ainsi amener devant la pens&#233;e l'id&#233;e authentique de Dieu et donner sa vraie valeur et son expression &#224; la v&#233;rit&#233; centrale, nous devons nous garder de partir d'un niveau de faits subordonn&#233;. Parler des choses &#171; purement contingentes &#187; du monde est une description tr&#232;s inad&#233;quate des pr&#233;misses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les structures organiques et les preuves qu'elles fournissent de l'adaptation mutuelle appartiennent &#224; un domaine sup&#233;rieur, celui de la nature anim&#233;e. Mais m&#234;me sans tenir compte des imperfections que l'&#233;tude de la nature anim&#233;e et des autres aspects t&#233;l&#233;ologiques des choses existantes peut contracter &#224; cause de la petitesse des causes finales et des exemples pu&#233;rils de ces causes et de leurs cons&#233;quences, la nature simplement anim&#233;e est, au mieux, incapable de fournir la mati&#232;re n&#233;cessaire &#224; une expression v&#233;ridique de l'id&#233;e de Dieu. Dieu est plus que la vie : il est Esprit. Et donc, si la pens&#233;e de l'Absolu prend un point de d&#233;part pour son ascension et d&#233;sire prendre le point de d&#233;part le plus proche, le plus vrai et le plus ad&#233;quat, se trouvera dans la nature de l'esprit seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 51&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre voie d'unification par laquelle on peut r&#233;aliser l'id&#233;al de la Raison, c'est de partir de l' abstrait de la Pens&#233;e et de chercher &#224; la caract&#233;riser : pour cela, il n'y a que l'Etre qui soit disponible. C'est la m&#233;thode de la preuve ontologique. L'opposition, pr&#233;sent&#233;e ici d'un point de vue purement subjectif, se situe entre la Pens&#233;e et l'Etre ; tandis que dans la premi&#232;re voie de jonction, l'Etre est commun aux deux c&#244;t&#233;s de l'antith&#232;se, et le contraste n'est qu'entre son individualisation et son universalit&#233;. L'entendement r&#233;pond &#224; cette seconde voie par une objection implicitement identique &#224; celle qu'il a faite &#224; la premi&#232;re. Il nie que l'empirique implique l'universel ; il nie donc que l'universel implique la sp&#233;cialisation, qui dans ce cas est l'Etre. En d'autres termes, il dit : l'Etre ne peut &#234;tre d&#233;duit de la notion par aucune analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accueil et l'acceptation uniform&#233;ment favorables qui ont accompagn&#233; la critique de la preuve ontologique par Kant sont sans doute dus &#224; l'illustration qu'il a utilis&#233;e. Pour expliquer la diff&#233;rence entre la pens&#233;e et l'&#234;tre, il prend l'exemple de cent souverains, qui, pour ce qui est de la notion, sont la m&#234;me centaine, qu'ils soient r&#233;els ou seulement possibles, bien que la diff&#233;rence des deux cas soit tr&#232;s sensible dans leur effet sur la bourse d'un homme. Rien n'est plus &#233;vident que tout ce que nous pensons ou concevons seulement n'est pas pour cela actuel ; que la repr&#233;sentation mentale, et m&#234;me la compr&#233;hension notionnelle, sont toujours en de&#231;&#224; de l'&#234;tre. Pourtant, on ne peut pas injustement qualifier de barbarie dans le langage, le fait de donner le nom de notion &#224; des choses comme cent souverains. Et, en laissant cette erreur de c&#244;t&#233;, ceux qui opposent perp&#233;tuellement &#224; l'Id&#233;e philosophique la diff&#233;rence entre l'&#202;tre et la Pens&#233;e auraient pu admettre que les philosophes n'ignoraient pas enti&#232;rement ce fait. Peut-il y avoir une proposition plus banale que celle-l&#224; ? Mais enfin, il est bon de se rappeler, quand nous parlons de Dieu, que nous avons affaire &#224; un objet d'une autre nature que cent souverains, et diff&#233;rent de toute notion particuli&#232;re, repr&#233;sentation ou autre nom. C'est en effet cela et cela seul qui caract&#233;rise toute chose finie : son &#234;tre dans le temps et dans l'espace est en d&#233;saccord avec sa notion. Dieu, au contraire, doit express&#233;ment &#234;tre ce qui ne peut &#234;tre que &#171; pens&#233; comme existant &#187; ; sa notion implique l'&#234;tre. C'est cette unit&#233; de la notion et de l'&#234;tre qui constitue la notion de Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si c'&#233;tait tout cela, nous n'aurions qu'une expression formelle de la nature divine, qui ne d&#233;passerait pas r&#233;ellement la simple &#233;nonciation de la nature de la notion elle-m&#234;me. Et que la notion, dans ses termes les plus abstraits, renferme l'&#234;tre, c'est &#233;vident. Car la notion, quelle que soit par ailleurs sa d&#233;termination, est au moins un renvoi sur elle-m&#234;me, qui r&#233;sulte de la suppression de l'interm&#233;diaire, et qui est donc imm&#233;diat. Et qu'est-ce que ce renvoi &#224; soi, sinon l'&#234;tre ? Il serait certes &#233;trange que la notion, le plus intime de l'esprit, si m&#234;me l'&#171; Ego &#187;, ou surtout la totalit&#233; concr&#232;te que nous appelons Dieu, ne f&#251;t pas assez riche pour contenir une cat&#233;gorie aussi pauvre que l'&#234;tre, la plus pauvre et la plus abstraite de toutes. Car, si l'on consid&#232;re la pens&#233;e qu'elle contient, rien ne peut &#234;tre plus insignifiant que l'&#234;tre. Et pourtant il peut y avoir quelque chose de plus insignifiant encore que l'&#234;tre, ce qui &#224; premi&#232;re vue est peut-&#234;tre suppos&#233; &#234;tre , une existence ext&#233;rieure et sensible, comme celle du papier qui est devant moi. Mais personne ne propose ici de parler de l'existence sensible d'une chose limit&#233;e et p&#233;rissable. En outre, la petite restriction de la Critique selon laquelle &#171; la pens&#233;e et l'&#234;tre sont diff&#233;rents &#187; ne peut que g&#234;ner le cheminement de l'esprit humain de la pens&#233;e de Dieu &#224; la certitude qu'il est : elle ne peut pas l'enlever. C'est ce processus de transition, qui d&#233;pend de l'indissociabilit&#233; absolue de la pens&#233;e de Dieu et de son &#234;tre, qui a &#233;t&#233; justifi&#233; par la th&#233;orie de la foi ou de la connaissance imm&#233;diate &#8212; dont nous parlerons plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 52&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette fa&#231;on, la pens&#233;e, &#224; son plus haut degr&#233;, doit aller au-del&#224; pour avoir une certaine d&#233;termination ; et bien qu'on l'appelle constamment Raison, elle est une pens&#233;e purement abstraite. Et le r&#233;sultat de tout cela est que la Raison ne fournit rien au-del&#224; de l'unit&#233; formelle n&#233;cessaire pour simplifier et syst&#233;matiser les exp&#233;riences ; elle est un canon , non un organon , de la v&#233;rit&#233;, et ne peut fournir qu'une critique de la connaissance, non une doctrine de l'infini. Dans son analyse finale, cette critique se r&#233;sume dans l'affirmation que, &#224; proprement parler, la pens&#233;e n'est que l'unit&#233; ind&#233;termin&#233;e et l'action de cette unit&#233; ind&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant a sans aucun doute consid&#233;r&#233; la raison comme la facult&#233; de l'inconditionn&#233;. Mais si elle se r&#233;duit &#224; une identit&#233; abstraite, elle renonce implicitement &#224; son inconditionnalit&#233; et n'est en r&#233;alit&#233; qu'un entendement vide. Car la raison n'est inconditionn&#233;e que dans la mesure o&#249; son caract&#232;re et sa qualit&#233; ne sont pas dus &#224; un contenu &#233;tranger et &#233;tranger, seulement dans la mesure o&#249; elle se caract&#233;rise elle-m&#234;me et est ainsi ma&#238;tresse de son contenu. Kant explique cependant express&#233;ment que l'action de la raison consiste uniquement &#224; appliquer les cat&#233;gories pour syst&#233;matiser la mati&#232;re donn&#233;e par la perception, c'est-&#224;-dire &#224; la placer dans un ordre ext&#233;rieur, sous la conduite du principe de non-contradiction .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 53&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(b) Kant entend par Raison pratique une volont&#233; pensante, c'est-&#224;-dire une volont&#233; qui se d&#233;termine elle-m&#234;me selon des principes universels. Sa fonction est de donner des lois objectives et imp&#233;ratives de la libert&#233;, c'est-&#224;-dire des lois qui &#233;noncent ce qui doit arriver. La pr&#233;tention &#224; consid&#233;rer la pens&#233;e comme une activit&#233; qui se fait sentir objectivement, c'est-&#224;-dire comme une v&#233;ritable Raison, est justifi&#233;e par la possibilit&#233; suppos&#233;e de prouver la libert&#233; pratique par l'exp&#233;rience, c'est-&#224;-dire de la montrer dans le ph&#233;nom&#232;ne de la conscience de soi. Cette exp&#233;rience dans la conscience se heurte imm&#233;diatement &#224; tout ce que le n&#233;cessitariste produit &#224; partir d'une exp&#233;rience contraire, en particulier &#224; l'induction sceptique (utilis&#233;e entre autres par Hume) &#224; partir de la diversit&#233; infinie de ce que les hommes consid&#232;rent comme juste et comme devoir, c'est-&#224;-dire &#224; partir de la diversit&#233; apparente de ces pr&#233;tendues lois objectives de la libert&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 54&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est donc la loi que la raison pratique doit embrasser et &#224; laquelle elle doit ob&#233;ir, et qui doit servir de crit&#232;re dans son acte d'autod&#233;termination ? Il n'y a pas d'autre r&#232;gle que la m&#234;me identit&#233; abstraite d'entendement que pr&#233;c&#233;demment : il ne doit y avoir aucune contradiction dans l'acte d'autod&#233;termination. C'est pourquoi la raison pratique ne se d&#233;barrasse jamais du formalisme qui est pr&#233;sent&#233; comme le point culminant de la raison th&#233;orique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette Raison pratique ne limite pas le principe universel du Bien &#224; sa propre r&#233;gulation int&#233;rieure : elle devient pratique , au vrai sens du mot, lorsqu'elle exige que le Bien se manifeste dans le monde avec une objectivit&#233; ext&#233;rieure, et qu'elle exige que la pens&#233;e soit objective en tout et non pas seulement subjective. Nous parlerons plus loin de ce postulat de la Raison pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant a express&#233;ment d&#233;fendu la libre d&#233;termination de soi-m&#234;me, que le sp&#233;culatif refusait au sp&#233;culateur, en invoquant la raison pratique. Beaucoup d'esprits ont trouv&#233; ce c&#244;t&#233; particulier de la philosophie kantienne bienvenu, et cela pour de bonnes raisons. Pour bien appr&#233;cier ce que nous devons &#224; Kant en la mati&#232;re, il faut se repr&#233;senter la forme de la philosophie pratique, et en particulier de la &#171; philosophie morale &#187;, qui pr&#233;valait &#224; son &#233;poque. On peut la d&#233;crire en g&#233;n&#233;ral comme un syst&#232;me eud&#233;moniste qui, lorsqu'on lui demandait quelle devait &#234;tre la fin principale de l'homme, r&#233;pondait le bonheur. Et par bonheur, l'eud&#233;monisme entendait la satisfaction des app&#233;tits, des d&#233;sirs et des besoins priv&#233;s de l'homme, &#233;levant ainsi le contingent et le particulier au rang de principe de la volont&#233; et de son actualisation. A cet eud&#233;monisme, qui &#233;tait d&#233;pourvu de stabilit&#233; et de coh&#233;rence, et qui laissait la &#171; porte et le portail &#187; largement ouverts &#224; tous les caprices, Kant opposa la raison pratique, et souligna ainsi la n&#233;cessit&#233; d'un principe de volont&#233; qui devait &#234;tre universel et imposer &#224; tous la m&#234;me obligation. La raison th&#233;orique, comme nous l'avons montr&#233; dans les paragraphes pr&#233;c&#233;dents, est identifi&#233;e par Kant &#224; la facult&#233; n&#233;gative de l'infini ; et comme elle n'a pas de contenu positif propre, elle se limite &#224; la fonction de d&#233;couvrir la finitude de la connaissance exp&#233;rimentale. Au contraire, il a express&#233;ment accord&#233; &#224; la raison pratique une infinit&#233; positive, en attribuant &#224; la volont&#233; le pouvoir de se modifier elle-m&#234;me selon des modes universels, c'est-&#224;-dire par la pens&#233;e. La volont&#233; poss&#232;de sans aucun doute un tel pouvoir ; et il est bon de se rappeler que l'homme n'est libre qu'autant qu'il le poss&#232;de et s'en sert dans sa conduite. Mais la reconnaissance de l'existence de ce pouvoir ne suffit pas et ne sert pas &#224; nous dire quel est le contenu de la volont&#233; ou de la raison pratique. Par cons&#233;quent, dire qu'un homme doit faire du bien le contenu de sa volont&#233; pose la question de savoir quel est ce contenu et quels sont les moyens de d&#233;terminer ce qu'est le bien. On ne r&#233;sout pas la difficult&#233; par le principe selon lequel la volont&#233; doit &#234;tre coh&#233;rente avec elle-m&#234;me, ni par le pr&#233;cepte d'accomplir le devoir pour l'amour du devoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 55&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(c) Kant conf&#232;re &#224; la facult&#233; de jugement r&#233;flexif la fonction d'un entendement intuitif. En d'autres termes, alors que les particularit&#233;s apparaissaient jusqu'ici, en ce qui concerne l'identit&#233; universelle ou abstraite, fortuites et impossibles &#224; d&#233;duire d'elle, l'entendement intuitif saisit les particularit&#233;s comme model&#233;es et form&#233;es par l'universel lui-m&#234;me. L'exp&#233;rience pr&#233;sente de telles particularit&#233;s universalis&#233;es dans les produits de l'art et de la nature organique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le trait capital de la Critique du jugement de Kant est qu'il y donne une repr&#233;sentation et un nom, sinon m&#234;me une expression intellectuelle, &#224; l'Id&#233;e. Une telle repr&#233;sentation, comme une compr&#233;hension intuitive ou une adaptation int&#233;rieure, sugg&#232;re un universel qui est en m&#234;me temps appr&#233;hend&#233; comme une unit&#233; essentiellement concr&#232;te. C'est dans ces seuls apercus que la philosophie kantienne s'&#233;l&#232;ve &#224; la hauteur sp&#233;culative. Schiller et d'autres ont trouv&#233; dans l'id&#233;e de beaut&#233; artistique, o&#249; la pens&#233;e et la conception sensible se sont d&#233;velopp&#233;es ensemble pour ne faire qu'une, un moyen d'&#233;chapper &#224; la compr&#233;hension abstraite et s&#233;paratiste. D'autres ont trouv&#233; le m&#234;me soulagement dans la perception et la conscience de la vie et des &#234;tres vivants, que cette vie soit naturelle ou intellectuelle. L'&#339;uvre d'art, tout comme l'individu vivant, a, il faut le reconna&#238;tre, un contenu limit&#233;. Mais dans l'harmonie postul&#233;e de la nature (ou de la n&#233;cessit&#233;) et dans la libre finalit&#233; du monde con&#231;u comme r&#233;alis&#233;, Kant nous a pr&#233;sent&#233; l'Id&#233;e, qui comprend m&#234;me son contenu. Or, ce qu'on peut appeler la paresse de la pens&#233;e, lorsqu'elle s'occupe de l'Id&#233;e supr&#234;me, trouve dans le &#171; devoir &#234;tre &#187; un moyen trop facile de s'&#233;vader : au lieu de la r&#233;alisation effective de la fin ultime, elle s'attache avec acharnement &#224; la disjonction de la notion et de la r&#233;alit&#233;. Or, si la pens&#233;e ne veut pas penser l'id&#233;al r&#233;alis&#233;, les sens et l'intuition peuvent au moins le voir dans la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente des organismes vivants et du beau dans l'art. Et par cons&#233;quent, les remarques de Kant sur ces objets &#233;taient bien propres &#224; conduire l'esprit &#224; saisir et &#224; penser l'Id&#233;e concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 56&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes ainsi amen&#233;s &#224; concevoir entre l'universel de l'entendement et le particulier de la perception un rapport diff&#233;rent de celui sur lequel se fonde la th&#233;orie de la Raison th&#233;orique et pratique. Mais, s'il en est ainsi, il ne s'accompagne pas de la reconnaissance que le premier est le rapport v&#233;ritable et la v&#233;rit&#233; m&#234;me. Au lieu de cela, l'unit&#233; (de l'universel avec le particulier) n'est accept&#233;e que telle qu'elle existe dans les ph&#233;nom&#232;nes finis et n'est invoqu&#233;e que comme un fait d'exp&#233;rience. Une telle exp&#233;rience, d'abord personnelle seulement, peut provenir de deux sources. Elle peut provenir du G&#233;nie, la facult&#233; qui produit des &#171; id&#233;es esth&#233;tiques &#187;, c'est-&#224;-dire des pens&#233;es-images de l'imagination libre qui servent une id&#233;e et sugg&#232;rent des pens&#233;es, bien que leur contenu ne soit pas exprim&#233; sous une forme notionnelle et n'admette m&#234;me pas une telle expression. Elle peut aussi &#234;tre due au Go&#251;t, le sentiment de congruence entre le libre jeu de l'intuition ou de l'imagination et l'uniformit&#233; de l'entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 57&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principe par lequel la facult&#233; de jugement r&#233;flexive r&#232;gle et ordonne les produits de la nature anim&#233;e est d&#233;crit comme la Fin ou la cause finale, la notion en action, l'universel &#224; la fois d&#233;terminant et d&#233;termin&#233; en lui-m&#234;me. En m&#234;me temps, Kant prend soin d'&#233;carter la conception d'une adaptation externe ou finie, dans laquelle la Fin n'est qu'une forme adventice des moyens et de la mati&#232;re dans laquelle elle se r&#233;alise. Dans l'organisme vivant, au contraire, la cause finale est un principe modelant et une &#233;nergie immanente &#224; la mati&#232;re, et chaque membre est &#224; son tour un moyen aussi bien qu'une fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 58&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle Id&#233;e transforme &#233;videmment radicalement le rapport que l'entendement &#233;tablit entre les moyens et les fins, entre la subjectivit&#233; et l'objectivit&#233;. Et pourtant, face &#224; cette unification, la Fin ou le dessein est ensuite expliqu&#233; comme une cause qui existe et agit subjectivement, c'est-&#224;-dire comme notre seule id&#233;e : et la t&#233;l&#233;ologie est donc expliqu&#233;e comme un principe de critique purement personnel &#224; notre entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s que la philosophie critique eut &#233;tabli que la raison ne peut conna&#238;tre que les ph&#233;nom&#232;nes, la nature anim&#233;e aurait encore eu le choix entre deux modes de pens&#233;e &#233;galement subjectifs. M&#234;me selon l'explication de Kant lui-m&#234;me, il aurait &#233;t&#233; n&#233;cessaire d'admettre, dans le cas des productions naturelles, une connaissance qui ne se limite pas aux cat&#233;gories de qualit&#233;, de cause et d'effet, de composition, de constituants, etc. Le principe d'adaptation ou de dessein int&#233;rieur, s'il avait &#233;t&#233; respect&#233; et mis en pratique dans une application scientifique, aurait conduit &#224; une m&#233;thode d'observation de la nature diff&#233;rente et plus &#233;lev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 59&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous adoptons ce principe, l'Id&#233;e, une fois toutes les limitations enlev&#233;es, se pr&#233;senterait ainsi : l'universalit&#233; fa&#231;onn&#233;e par la Raison, et d&#233;crite comme la fin absolue et finale ou le Bien, se r&#233;aliserait dans le monde, et se r&#233;aliserait de plus au moyen d'une troisi&#232;me chose, la puissance qui propose cette fin en m&#234;me temps qu'elle la r&#233;alise, c'est-&#224;-dire Dieu. Ainsi, en Lui, qui est la v&#233;rit&#233; absolue, ces oppositions entre l'universel et l'individuel, le subjectif et l'objectif, se r&#233;solvent et s'expliquent comme n'&#233;tant ni auto-subsistantes ni vraies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 60&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, le bien, qui est ainsi pr&#233;sent&#233; comme la cause finale du monde, a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;crit comme notre bien, comme la loi morale de notre raison pratique. Cela &#233;tant, l'unit&#233; dont il s'agit ne va pas plus loin que de mettre l'&#233;tat du monde et le cours de ses &#233;v&#233;nements en harmonie avec nos normes morales. D'ailleurs, m&#234;me avec cette limitation, la cause finale, le bien, est une abstraction vague, et la m&#234;me vague s'attache &#224; ce qui doit &#234;tre le devoir. Mais cette harmonie se heurte en outre &#224; la renaissance et &#224; la r&#233;affirmation de l'antith&#232;se qu'elle avait annul&#233;e par son propre principe. L'harmonie est alors d&#233;crite comme purement subjective, quelque chose qui ne devrait &#234;tre que quelque chose, et qui en m&#234;me temps n'est pas un simple article de foi, poss&#233;dant une certitude subjective, mais sans v&#233;rit&#233;, sans cette objectivit&#233; qui est propre &#224; l'Id&#233;e. Cette contradiction peut sembler dissimul&#233;e en ajournant la r&#233;alisation de l'Id&#233;e &#224; un avenir, &#224; un temps o&#249; l'Id&#233;e sera aussi. Mais une condition sensible comme le temps est l'inverse d'une r&#233;conciliation de la discordance, et c'est l&#224; une condition de la nature des choses. et une progression infinie qui est l'image correspondante adopt&#233;e par l'entendement ne fait, &#224; premi&#232;re vue, que r&#233;p&#233;ter et rejouer la contradiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut encore faire une remarque g&#233;n&#233;rale sur le r&#233;sultat auquel la philosophie critique a abouti quant &#224; la nature de la connaissance, r&#233;sultat qui est devenu l'une des &#171; idoles &#187; ou des croyances axiomatiques courantes de notre &#233;poque. Dans tout syst&#232;me dualiste, et en particulier dans celui de Kant, le d&#233;faut fondamental se manifeste dans l'incoh&#233;rence qui consiste &#224; unifier &#224; un moment donn&#233; ce qui, un moment auparavant, avait &#233;t&#233; expliqu&#233; comme ind&#233;pendant et par cons&#233;quent incapable de s'unifier. Et alors, au moment m&#234;me o&#249; l'on pr&#233;tend que l'unification est la v&#233;rit&#233;, nous en arrivons soudain &#224; la doctrine selon laquelle les deux &#233;l&#233;ments, qui, dans leur v&#233;ritable &#233;tat d'unification, se sont vu refuser toute existence ind&#233;pendante, ne sont vrais et actuels que dans leur &#233;tat de s&#233;paration. Philosophier de ce genre n'a pas le peu de p&#233;n&#233;tration n&#233;cessaire pour d&#233;couvrir que ce m&#233;lange ne fait que mettre en &#233;vidence &#224; quel point chacun des deux termes est insatisfaisant. Et il &#233;choue simplement parce qu'il est incapable de rapprocher deux pens&#233;es. (Et, pour la forme, il n'y en a jamais plus de deux.) C'est une contradiction totale que de dire, d'une part, que l'entendement ne conna&#238;t que les ph&#233;nom&#232;nes, et, d'autre part, d'affirmer le caract&#232;re absolu de cette connaissance par des affirmations telles que : &#171; La connaissance ne peut aller plus loin &#187; ; &#171; Voil&#224; la limite naturelle et absolue de la connaissance humaine. &#187; Mais &#171; naturel &#187; n'est pas le bon mot ici. Les choses de la nature ne sont limit&#233;es et ne sont naturelles que dans la mesure o&#249; elles ne connaissent pas leur limite universelle, ou dans la mesure o&#249; leur mode ou leur qualit&#233; est une limite de notre point de vue, et non du leur. Personne ne sait, ni m&#234;me ne sent, qu'une chose est une limite ou un d&#233;faut, tant qu'il n'est pas en m&#234;me temps au-dessus et au-del&#224;. Les &#234;tres vivants, par exemple, poss&#232;dent le privil&#232;ge de la douleur, qui est refus&#233; &#224; l'inanim&#233; : m&#234;me chez les &#234;tres vivants, un mode ou une qualit&#233; unique passe au sentiment d'un n&#233;gatif. Car les &#234;tres vivants en tant que tels poss&#232;dent en eux une vitalit&#233; universelle, qui d&#233;passe et inclut le mode unique ; et ainsi, en se maintenant dans la n&#233;gation d'eux-m&#234;mes, ils sentent que la contradiction existe en eux. Mais la contradiction n'est en eux qu'autant qu'un seul et m&#234;me sujet renferme &#224; la fois l'universalit&#233; de leur sens de la vie et le mode individuel qui est en n&#233;gation avec elle. Cette illustration montrera comment une limite ou une imperfection dans la connaissance n'est appel&#233;e limite ou imperfection que lorsqu'elle est compar&#233;e &#224; l'id&#233;e actuellement pr&#233;sente de l'universel, d'un total et d'un parfait. Une tr&#232;s petite consid&#233;ration pourrait montrer qu'appeler une chose finie ou limit&#233;e prouve implicitement la pr&#233;sence m&#234;me de l'infini et de l'illimit&#233;, et que notre connaissance d'une limite ne peut exister que lorsque l'illimit&#233; est en de&#231;&#224; de la conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;sultat de la conception kantienne de la connaissance nous am&#232;ne &#224; une seconde remarque. La philosophie de Kant ne pouvait avoir aucune influence sur la m&#233;thode des sciences. Elle laisse les cat&#233;gories et la m&#233;thode de la connaissance ordinaire absolument intactes. Il peut arriver que, dans les premi&#232;res parties d'un ouvrage scientifique de cette &#233;poque, nous trouvions des propositions emprunt&#233;es &#224; la philosophie kantienne ; mais le cours du trait&#233; montre clairement que ces propositions n'&#233;taient qu'un ornement superflu, et que les quelques premi&#232;res pages auraient pu &#234;tre omises sans produire le moindre changement dans le contenu empirique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons ensuite comparer Kant &#224; la m&#233;taphysique de l'&#233;cole empirique. L'empirisme naturel, bien qu'il insiste sans conteste sur la perception sensible, admet n&#233;anmoins un monde suprasensible ou une r&#233;alit&#233; spirituelle, quelle que soit sa structure et sa constitution, et qu'elle d&#233;rive de l'intellect, de l'imagination, etc. En ce qui concerne la forme, les faits de ce monde suprasensible reposent sur l'autorit&#233; de l'esprit, de la m&#234;me mani&#232;re que les autres faits compris dans la connaissance empirique reposent sur l'autorit&#233; de la perception ext&#233;rieure. Mais lorsque l'empirisme devient r&#233;fl&#233;chi et logiquement coh&#233;rent, il tourne ses armes contre ce dualisme dans l'esp&#232;ce de fait ultime et la plus &#233;lev&#233;e ; il nie l'ind&#233;pendance du principe pensant et d'un monde spirituel qui se d&#233;veloppe dans la pens&#233;e. Le mat&#233;rialisme ou naturalisme est donc le syst&#232;me coh&#233;rent et complet de l'empirisme. En opposition directe &#224; un tel empirisme, Kant affirme le principe de la pens&#233;e et de la libert&#233;, et se rattache &#224; la premi&#232;re forme de doctrine empirique mentionn&#233;e, dont il ne s'est jamais &#233;cart&#233; des principes g&#233;n&#233;raux. Il y a aussi un dualisme dans sa philosophie. D'un c&#244;t&#233; se trouve le monde de la sensation et de l'entendement qui r&#233;fl&#233;chit sur lui. Ce monde, il est vrai, il le pr&#233;sente comme un monde d'apparences. Mais ce n'est l&#224; qu'un titre ou une description formelle ; car la source, les faits et les modes d'observation demeurent tout &#224; fait les m&#234;mes que dans l'empirisme. De l'autre c&#244;t&#233;, et ind&#233;pendamment, se trouve une pens&#233;e qui se comprend elle-m&#234;me, le principe de libert&#233;, que Kant a en commun avec la m&#233;taphysique ordinaire et r&#233;volue, mais vid&#233;e de tout ce qu'elle contenait, et sans qu'il puisse y infuser rien de nouveau. Car, dans la doctrine critique, la pens&#233;e, ou, comme on l'appelle l&#224;, la Raison, est d&#233;pouill&#233;e de toute forme sp&#233;cifique et ainsi priv&#233;e de toute autorit&#233;. Le principal effet de la philosophie kantienne a &#233;t&#233; de raviver la conscience de la Raison, ou l'int&#233;riorit&#233; absolue de la pens&#233;e. Son abstraction a en effet emp&#234;ch&#233; cette int&#233;riorit&#233; de se d&#233;velopper en quelque chose, ou de donner naissance &#224; des formes sp&#233;ciales, qu'il s'agisse de principes cognitifs ou de lois morales ; mais n&#233;anmoins elle refusa absolument d'accepter ou de tol&#233;rer quoi que ce soit qui poss&#233;d&#226;t le caract&#232;re d'une ext&#233;riorit&#233;. D&#233;sormais le principe de l'ind&#233;pendance de la Raison, ou de son autosubsistance absolue, est &#233;rig&#233; en principe g&#233;n&#233;ral de la philosophie, en m&#234;me temps qu'une conclusion acquise d'avance de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La philosophie critique a un grand m&#233;rite n&#233;gatif. Elle a fait comprendre que les cat&#233;gories de l'entendement ont une port&#233;e limit&#233;e et que tout processus cognitif confin&#233; dans leur cadre ne peut atteindre la v&#233;rit&#233;. Mais Kant n'a vu que la moiti&#233; de la v&#233;rit&#233;. Il a expliqu&#233; la nature finie des cat&#233;gories en disant qu'elles n'&#233;taient que subjectives, valables que pour notre pens&#233;e, dont la chose en soi &#233;tait s&#233;par&#233;e par un gouffre infranchissable. En fait, ce n'est pas parce qu'elles sont subjectives que les cat&#233;gories sont finies : elles sont finies par leur nature m&#234;me, et c'est par elles-m&#234;mes qu'il est n&#233;cessaire de montrer leur finitude. Kant cependant soutient que ce que nous pensons est faux, parce que c'est nous qui le pensons. Une autre lacune du syst&#232;me est qu'il ne donne qu'une description historique de la pens&#233;e et une simple &#233;num&#233;ration des facteurs de la conscience. L'&#233;num&#233;ration est dans l'ensemble correcte, mais pas un mot n'aborde la n&#233;cessit&#233; de ce qui est ainsi rassembl&#233; empiriquement. Les observations faites sur les diff&#233;rents stades de la conscience aboutissent &#224; la constatation sommaire que le contenu de tout ce que nous connaissons n'est qu'une apparence. Et comme il est vrai au moins que toute pens&#233;e finie s'int&#233;resse aux apparences, jusqu'ici la conclusion est justifi&#233;e. Mais ce stade de &#171; l'apparence &#187; &#8212; le monde ph&#233;nom&#233;nal &#8212; n'est pas le terme de la pens&#233;e : il existe une autre r&#233;gion, plus &#233;lev&#233;e. Mais cette r&#233;gion &#233;tait pour la philosophie kantienne un &#171; autre monde &#187; inaccessible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Le syst&#232;me kantien n'a pos&#233; que formellement le principe de la spontan&#233;it&#233; et de l'autod&#233;termination de la pens&#233;e. Kant n'a jamais approfondi la mani&#232;re et l'&#233;tendue de cette autod&#233;termination de la pens&#233;e. C'est Fichte qui a le premier remarqu&#233; cette lacune et qui, apr&#232;s avoir signal&#233; l'absence d'une d&#233;duction pour les cat&#233;gories, a essay&#233; d'y suppl&#233;er r&#233;ellement. Chez Fichte, le &#171; moi &#187; est le point de d&#233;part du d&#233;veloppement philosophique et le r&#233;sultat de son action est cens&#233; &#234;tre visible dans les cat&#233;gories. Mais chez Fichte, le &#171; moi &#187; n'est pas r&#233;ellement pr&#233;sent&#233; comme une &#233;nergie libre et spontan&#233;e ; il est cens&#233; recevoir sa premi&#232;re excitation par un choc ou une impulsion venant du dehors. On suppose que le &#171; moi &#187; r&#233;agira contre ce choc et que c'est seulement par cette r&#233;action qu'il prendra conscience de lui-m&#234;me. En attendant, la nature de l'impulsion reste &#233;trang&#232;re &#224; notre entendement et le &#171; moi &#187;, toujours confront&#233; &#224; quelque chose d'autre, est charg&#233; d'une condition. Fichte n'a donc jamais d&#233;pass&#233; la conclusion de Kant, selon laquelle seul le fini est connaissable, tandis que l'infini d&#233;passe le champ de la pens&#233;e. Ce que Kant appelle la chose en soi, Fichte l'appelle l'impulsion du dehors, cette abstraction de quelque chose d'autre que le &#171; moi &#187;, qui ne peut &#234;tre d&#233;crit ou d&#233;fini autrement que par le n&#233;gatif ou le non-Ego en g&#233;n&#233;ral. Le &#171; je &#187; est ainsi consid&#233;r&#233; comme &#233;tant en relation essentielle avec le non-moi, par lequel son acte d'autod&#233;termination s'&#233;veille d'abord. Et de cette mani&#232;re, le &#171; je &#187; n'est que l'acte continu de se lib&#233;rer de cette impulsion, sans jamais acqu&#233;rir une v&#233;ritable libert&#233;, car avec la cessation de l'impulsion, le &#171; je &#187;, dont l'&#234;tre est son action, cesserait aussi d'&#234;tre. Et le contenu produit par l'action du &#171; je &#187; ne diff&#232;re en rien du contenu ordinaire de l'exp&#233;rience, si ce n'est par cette remarque suppl&#233;mentaire que ce contenu n'est qu'apparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III. Attitude de la pens&#233;e face &#224; l'objectivit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CONNAISSANCE IMM&#201;DIATE OU INTUITIVE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 61&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on en croit la philosophie critique , la pens&#233;e est subjective et son mode ultime et invincible est l'universalit&#233; abstraite ou l'identit&#233; formelle . La pens&#233;e est ainsi oppos&#233;e &#224; la V&#233;rit&#233;, qui n'est pas une abstraction , mais une universalit&#233; concr&#232;te. Dans ce mode de pens&#233;e supr&#234;me, qui s'appelle Raison , les Cat&#233;gories sont laiss&#233;es de c&#244;t&#233;. La th&#233;orie extr&#234;me oppos&#233;e consid&#232;re la pens&#233;e comme un acte du seul particulier et, pour cette raison, la d&#233;clare incapable d'appr&#233;hender la V&#233;rit&#233; . C'est la th&#233;orie intuitive .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 62&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon cette th&#233;orie, la pens&#233;e, op&#233;ration priv&#233;e et particuli&#232;re, a toute sa port&#233;e et tout son produit dans les Cat&#233;gories. Mais ces Cat&#233;gories, telles qu'elles sont appr&#233;hend&#233;es par l'entendement, sont des v&#233;hicules limit&#233;s de la pens&#233;e, des formes du conditionn&#233;, du d&#233;pendant et du d&#233;riv&#233;. Une pens&#233;e limit&#233;e &#224; ces modes n'a aucun sens de l'Infini et du Vrai, et ne peut franchir le gouffre qui la s&#233;pare d'eux. (Cette restriction se rapporte aux preuves de l'existence de Dieu.) Ces modes ou cat&#233;gories inad&#233;quats sont aussi appel&#233;s notions : et avoir une notion d'un objet ne peut donc signifier, dans ce langage, que le saisir sous la forme d'&#234;tre conditionn&#233; et d&#233;riv&#233;. Par cons&#233;quent, si l'objet en question est le Vrai, l' Infini , l'Inconditionn&#233;, nous le transformons par nos notions en quelque chose de fini et de conditionn&#233; ; ainsi, au lieu d'appr&#233;hender la v&#233;rit&#233; par la pens&#233;e, nous l'avons pervertie en fausset&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est le seul argument simple avanc&#233; en faveur de la th&#232;se selon laquelle la connaissance de Dieu et de la v&#233;rit&#233; doit &#234;tre imm&#233;diate ou intuitive. A une &#233;poque ant&#233;rieure, toutes les sortes de conceptions anthropomorphiques, comme on les appelle, &#233;taient bannies de Dieu, comme &#233;tant finies et par cons&#233;quent indignes de l'infini ; et de cette fa&#231;on, Dieu avait &#233;t&#233; r&#233;duit &#224; un &#234;tre assez vide. Mais &#224; cette &#233;poque, les formes-pens&#233;es n'&#233;taient en g&#233;n&#233;ral pas consid&#233;r&#233;es comme relevant de l'anthropomorphisme. On croyait plut&#244;t que la pens&#233;e enlevait la finitude aux conceptions de l' Absolu , ce qui concordait avec la conviction de tous les temps mentionn&#233;e plus haut, selon laquelle la r&#233;flexion est la seule voie vers la v&#233;rit&#233;. Mais maintenant, enfin, les formes-pens&#233;es elles-m&#234;mes sont qualifi&#233;es d'anthropomorphiques, et la pens&#233;e elle-m&#234;me est d&#233;crite comme une simple facult&#233; d'Unitisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacobi a formul&#233; cette accusation de la mani&#232;re la plus claire dans le septi&#232;me suppl&#233;ment &#224; ses Lettres sur Spinoza , empruntant son argumentation aux &#339;uvres de Spinoza lui-m&#234;me et l'utilisant comme arme contre la connaissance en g&#233;n&#233;ral. Dans son attaque, la connaissance est consid&#233;r&#233;e comme signifiant la connaissance du fini seulement, un processus de pens&#233;e d'une condition d'une s&#233;rie &#224; une autre, chacune d'elles &#233;tant &#224; la fois conditionnelle et conditionn&#233;e. Selon une telle opinion, expliquer et obtenir la notion de quelque chose revient &#224; montrer qu'elle d&#233;rive de quelque chose d'autre. Tout ce que cette connaissance embrasse, par cons&#233;quent, est partiel, d&#233;pendant et fini, tandis que l'infini ou le vrai, c'est-&#224;-dire Dieu, se trouve en dehors de l'interconnexion m&#233;canique dans laquelle la connaissance est cens&#233;e &#234;tre confin&#233;e. Il est important d'observer que, tandis que Kant fait consister la nature finie des Cat&#233;gories principalement dans la circonstance formelle qu'elles sont subjectives, Jacobi discute les Cat&#233;gories dans leur caract&#232;re propre et d&#233;clare qu'elles sont finies dans leur signification m&#234;me. Ce que Jacobi avait surtout sous les yeux, lorsqu'il d&#233;crivait ainsi la science, c'&#233;taient les brillants succ&#232;s des sciences physiques ou &#171; exactes &#187; dans la d&#233;termination des forces et des lois naturelles. Ce n'est certainement pas sur le terrain fini occup&#233; par ces sciences que nous pouvons nous attendre &#224; rencontrer la pr&#233;sence int&#233;rieure de l'infini. Lalande avait raison lorsqu'il disait qu'il avait balay&#233; tout le ciel avec sa lunette et n'avait vu aucun Dieu (voir &#167; 60n ). Dans le domaine de la science physique, l'universel, qui est le r&#233;sultat final de l'analyse, n'est que l'agr&#233;gat ind&#233;termin&#233; &#8212; du fini ext&#233;rieur &#8212; en un mot, la Mati&#232;re : et Jacobi a bien vu qu'il n'y avait pas d'autre issue possible que de passer d'une clause explicative ou d'une loi &#224; une autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 63&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant tout ce temps, la doctrine selon laquelle la v&#233;rit&#233; existe pour l'esprit a &#233;t&#233; si fortement soutenue par Jacobi que seule la Raison est d&#233;clar&#233;e &#234;tre ce par quoi l'homme vit. Cette Raison est la connaissance de Dieu. Mais, &#233;tant donn&#233; que la connaissance d&#233;riv&#233;e est limit&#233;e &#224; l'&#233;tendue des faits finis, la Raison est une connaissance d&#233;riv&#233;e, ou la Foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Connaissance, foi, pens&#233;e, intuition sont les cat&#233;gories que nous rencontrons dans cette ligne de r&#233;flexion. Ces termes, que tout le monde suppose familiers, sont trop souvent utilis&#233;s de mani&#232;re arbitraire, sous la seule direction des conceptions et des distinctions de la psychologie, sans qu'on en examine la nature et la notion, ce qui est apr&#232;s tout la question principale. Ainsi, nous trouvons souvent la connaissance oppos&#233;e &#224; la foi, et en m&#234;me temps expliqu&#233;e comme une connaissance sous-d&#233;rivative ou intuitive &#8212; de sorte qu'elle doit &#234;tre au moins une sorte de connaissance. Et, en outre, c'est incontestablement un fait d'exp&#233;rience, premi&#232;rement, que ce que nous croyons est dans notre conscience &#8212; ce qui implique que nous le savons ; et deuxi&#232;mement, que cette croyance est une certitude dans notre conscience &#8212; ce qui implique que nous le savons.De plus, et surtout, nous trouvons la pens&#233;e oppos&#233;e &#224; la connaissance et &#224; la foi imm&#233;diates, et en particulier &#224; l'intuition. Mais si l'on qualifie cette intuition d'intellectuelle, il faut en r&#233;alit&#233; entendre l'intuition qui pense, &#224; moins que, dans une question sur la nature de Dieu, nous ne voulions interpr&#233;ter l'intellect comme d&#233;signant des images et des repr&#233;sentations de l'imagination. Le mot foi ou croyance, dans le dialecte de ce syst&#232;me, en vient &#224; &#234;tre employ&#233; m&#234;me en r&#233;f&#233;rence &#224; des objets communs qui sont pr&#233;sents aux sens. Nous croyons, dit Jacobi, que nous avons un corps &#8212; nous croyons &#224; l'existence des choses des sens. Mais si nous parlons de la foi dans le Vrai et l'&#201;ternel, et que nous disons que Dieu nous est donn&#233; et r&#233;v&#233;l&#233; dans la connaissance ou l'intuition imm&#233;diate, nous ne nous int&#233;ressons pas aux choses des sens, mais &#224; des objets qui sont propres &#224; notre esprit pensant, &#224; des v&#233;rit&#233;s d'une signification universelle inh&#233;rente. Et quand il s'agit du &#171; moi &#187; individuel, c'est-&#224;-dire de la personnalit&#233;, et non pas du &#171; moi &#187; de l'exp&#233;rience ou d'une personne priv&#233;e, il s'agit surtout de la personnalit&#233; de Dieu, c'est de la personnalit&#233; pure, d'une personnalit&#233; universelle par sa nature. Une telle personnalit&#233; est une pens&#233;e et ne rel&#232;ve que de la pens&#233;e. Bien plus. L'intuition pure et simple est tout &#224; fait la m&#234;me chose que la pens&#233;e pure et simple. L'intuition et la croyance d&#233;signent en premier lieu les conceptions d&#233;finies que nous attachons &#224; ces mots dans l'usage que nous en faisons habituellement ; et dans cette mesure, elles diff&#232;rent de la pens&#233;e sur certains points que presque tout le monde peut comprendre. Mais ici, elles sont prises dans un sens plus &#233;lev&#233; et doivent &#234;tre interpr&#233;t&#233;es comme signifiant une croyance en Dieu ou une intuition intellectuelle de Dieu ; en bref, nous devons mettre de c&#244;t&#233; tout ce qui distingue sp&#233;cialement la pens&#233;e d'une part de la croyance et de l'intuition d'autre part. Il est impossible &#224; quiconque de dire en quoi la croyance et l'intuition, lorsqu'elles sont transf&#233;r&#233;es &#224; ces r&#233;gions sup&#233;rieures, diff&#232;rent de la pens&#233;e. Et cependant, telles sont les distinctions st&#233;riles des mots avec lesquelles les hommes s'imaginent affirmer une v&#233;rit&#233; importante ; alors m&#234;me que les formules qu'ils soutiennent sont identiques &#224; celles qu'ils attaquent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de foi a l'avantage particulier de sugg&#233;rer la foi de la religion chr&#233;tienne ; il semble inclure la foi chr&#233;tienne, ou peut-&#234;tre m&#234;me co&#239;ncider avec elle ; et ainsi la philosophie de la foi a un aspect tout &#224; fait orthodoxe et chr&#233;tien, en vertu duquel elle se permet d'&#233;noncer ses dicta arbitraires avec plus de pr&#233;tention et d'autorit&#233;. Mais il ne faut pas se laisser tromper par l'apparence que procure subrepticement une similitude purement verbale. Les deux choses sont radicalement diff&#233;rentes. D'abord, la foi chr&#233;tienne comporte en elle une autorit&#233; de l'&#201;glise ; mais la foi de la philosophie de Jacobi n'a d'autre autorit&#233; que celle d'une r&#233;v&#233;lation personnelle. Deuxi&#232;mement, la foi chr&#233;tienne est un abondant corps de v&#233;rit&#233; objective, un syst&#232;me de connaissances et de doctrines. La port&#233;e de la foi philosophique est si ind&#233;finie que, tout en laissant une place &#224; la foi du chr&#233;tien, elle admet &#233;galement la croyance en la divinit&#233; du Dala&#239;-Lama, du b&#339;uf ou du singe, r&#233;duisant ainsi la D&#233;it&#233; &#224; ses termes les plus simples, &#224; un &#171; &#202;tre supr&#234;me &#187;. La foi elle-m&#234;me, prise dans ce sens pr&#233;tendument philosophique, n'est rien d'autre que l'abstrait sans substance de la connaissance imm&#233;diate, une cat&#233;gorie purement formelle applicable &#224; des faits tr&#232;s diff&#233;rents ; et elle ne doit jamais &#234;tre confondue ou identifi&#233;e avec la pl&#233;nitude spirituelle de la foi chr&#233;tienne, que nous consid&#233;rions cette foi dans le c&#339;ur du croyant et la pr&#233;sence du Saint-Esprit, ou dans le syst&#232;me de doctrine th&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce qu'on appelle ici la foi ou la connaissance imm&#233;diate, il faut aussi identifier l'inspiration, les r&#233;v&#233;lations du c&#339;ur, les v&#233;rit&#233;s implant&#233;es en l'homme par la nature, et aussi, en particulier, la saine raison ou le bon sens, comme on l'appelle. Toutes ces formes s'accordent &#224; adopter comme principe directeur l'imm&#233;diatet&#233;, ou la mani&#232;re &#233;vidente par laquelle un fait ou un ensemble de v&#233;rit&#233;s se pr&#233;sente &#224; la conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 64&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette connaissance imm&#233;diate consiste &#224; savoir que l'Infini, l'&#201;ternel, le Dieu qui est dans notre Id&#233;e, est r&#233;ellement : ou bien elle affirme que dans notre conscience est imm&#233;diatement et ins&#233;parablement li&#233;e &#224; cette id&#233;e la certitude de son &#234;tre actuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes ne songeraient pas &#224; contester ces maximes de la connaissance imm&#233;diate. Ils pourraient plut&#244;t trouver mati&#232;re &#224; se f&#233;liciter de ce que ces anciennes doctrines, qui expriment comme elles le font la teneur g&#233;n&#233;rale de l'enseignement philosophique, soient devenues, m&#234;me de cette mani&#232;re non philosophique, dans une certaine mesure des convictions universelles de l'&#233;poque. Ce qui est vraiment &#233;tonnant, c'est que l'on puisse supposer que ces principes &#233;taient oppos&#233;s &#224; la philosophie, &#224; savoir que tout ce qui est tenu pour vrai est immanent &#224; l'esprit et qu'il existe une v&#233;rit&#233; pour l'esprit (&#167; 63). D'un point de vue formel, il y a un int&#233;r&#234;t particulier &#224; la maxime selon laquelle l'&#234;tre de Dieu est imm&#233;diatement et ins&#233;parablement li&#233; &#224; la pens&#233;e de Dieu, que l'objectivit&#233; est li&#233;e &#224; la subjectivit&#233; que la pens&#233;e pr&#233;sente &#224; l'origine. Non contente de cela, la philosophie de la connaissance imm&#233;diate va jusqu'&#224; affirmer, dans sa conception unilat&#233;rale, que l'attribut d'existence, m&#234;me dans la perception, est aussi ins&#233;parablement li&#233; &#224; la conception que nous avons de notre propre corps et des choses ext&#233;rieures qu'&#224; la pens&#233;e de Dieu. Or, c'est l'effort de la philosophie de prouver cette unit&#233;, de montrer qu'elle est dans la nature m&#234;me de la pens&#233;e et de la subjectivit&#233; d'&#234;tre ins&#233;parable de l'&#234;tre et de l'objectivit&#233;. Dans ces conditions donc, quelle que soit l'appr&#233;ciation que l'on puisse porter sur le caract&#232;re de ces preuves, la philosophie doit en tout cas se r&#233;jouir de voir d&#233;montr&#233; et soutenu que ses maximes sont des faits de conscience, et donc en harmonie avec l'exp&#233;rience. La diff&#233;rence entre la philosophie et les affirmations de la connaissance imm&#233;diate r&#233;side plut&#244;t dans l'attitude exclusive que la connaissance imm&#233;diate adopte lorsqu'elle s'oppose &#224; la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant c'est comme une v&#233;rit&#233; &#233;vidente ou imm&#233;diate que le cogito ergo sum de Descartes , la maxime sur laquelle on peut dire que tout l'int&#233;r&#234;t de la philosophie moderne est bas&#233;, a &#233;t&#233; &#233;nonc&#233; pour la premi&#232;re fois par son auteur. Celui qui appelle cela un syllogisme ne doit pas en savoir plus sur un syllogisme sinon que le mot &#171; ergo &#187; [&#171; donc &#187;] y appara&#238;t. O&#249; chercher le moyen terme ? Et un moyen terme est un point beaucoup plus essentiel d'un syllogisme que le mot &#171; ergo &#187;. Si nous essayons de justifier le nom en appelant la combinaison d'id&#233;es chez Descartes un syllogisme &#171; imm&#233;diat &#187;, cette vari&#233;t&#233; superflue de syllogisme n'est qu'un simple nom pour une synth&#232;se absolument imm&#233;diate de termes distincts de la pens&#233;e. Cela &#233;tant, la synth&#232;se de l'&#234;tre avec nos id&#233;es, telle qu'elle est &#233;nonc&#233;e dans la maxime de la connaissance imm&#233;diate , n'a ni plus ni moins droit au titre de syllogisme que l' axiome de Descartes. J'emprunte &#224; la Dissertation sur la philosophie cart&#233;sienne de Hotho (publi&#233;e en 1826) la citation dans laquelle Descartes lui-m&#234;me d&#233;clare distinctement que la maxime cogito, ergo sum n'est pas un syllogisme. Les passages sont Respons. ad II Object. ; De Methodo iv ; Ep. i. 118. Du premier passage, je cite les mots les plus imm&#233;diatement pertinents. Descartes dit : &#171; Que nous soyons des &#234;tres pensants est prima quaedam notio quae ex nullo syllogismo concluditur &#187; (une certaine notion premi&#232;re, qui ne se d&#233;duit d'aucun syllogisme) ; et continue : &#171; neque cum quis dicit : Ego cogito, ergo sum sive existo, existentiam ex cogitatione per syllogismum deducit &#187; (et quand on dit : je pense, donc je suis ou j'existe, on ne d&#233;duit pas l'existence de la pens&#233;e au moyen d'un syllogisme). Descartes savait ce que cela impliquait dans un syllogisme, et il ajoute donc que, pour que la maxime puisse &#234;tre d&#233;duite par syllogisme, il faudrait y ajouter la pr&#233;misse majeure : &#171; Illud omne quod cogitate, est sive existit &#187; (Tout ce qui pense, est ou existe). Bien entendu, remarque-t-il, cette pr&#233;misse majeure elle-m&#234;me doit &#234;tre d&#233;duite de l'&#233;nonc&#233; primitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage de Descartes sur la maxime que le &#171; je &#187; qui pense doit aussi &#234;tre en m&#234;me temps, son affirmation que cette connexion est donn&#233;e et impliqu&#233;e dans la simple perception de la conscience, que cette connexion est la premi&#232;re absolue, le principe, la plus certaine et la plus &#233;vidente de toutes choses, de sorte qu'aucun scepticisme ne peut &#234;tre con&#231;u assez monstrueux pour ne pas l'admettre, tout ce langage est si vivant et si distinct, que les d&#233;clarations modernes de Jacobi et d'autres sur cette connexion imm&#233;diate ne peuvent passer que pour des r&#233;p&#233;titions inutiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 65&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie dont nous parlons n'est pas satisfaite lorsqu'elle a montr&#233; que la connaissance m&#233;diate prise s&#233;par&#233;ment est un v&#233;hicule ad&#233;quat de la v&#233;rit&#233;. Sa doctrine distinctive est que seule la connaissance imm&#233;diate, &#224; l'exclusion totale de la m&#233;diation, peut avoir un contenu qui soit vrai. Cette exclusivit&#233; suffit &#224; montrer que la th&#233;orie est une rechute dans l' entendement m&#233;taphysique , avec ses mots d'ordre &#171; ou bien-ou bien &#187;. Et donc en r&#233;alit&#233; une rechute dans l'habitude de la m&#233;diation ext&#233;rieure, dont l'essentiel consiste &#224; s'accrocher &#224; ces cat&#233;gories &#233;troites et unilat&#233;rales du fini, dont elle s'imaginait &#224; tort avoir d&#233;finitivement abandonn&#233;. Mais ce point, nous ne l'examinerons pas en d&#233;tail ici. Une connaissance exclusivement imm&#233;diate est affirm&#233;e comme un fait seulement, et dans la pr&#233;sente introduction nous ne pouvons l'&#233;tudier que de ce point de vue ext&#233;rieur. La signification r&#233;elle d'une telle connaissance sera expliqu&#233;e lorsque nous en arriverons &#224; la question logique de l'opposition entre le m&#233;diate et l'imm&#233;diat. Mais il est caract&#233;ristique de la th&#233;orie qui nous occupe de ne pas examiner la nature du fait, c'est-&#224;-dire sa notion, mais de ne pas examiner la nature du fait, c'est-&#224;-dire sa notion. car un tel examen serait lui-m&#234;me un pas vers la m&#233;diation et m&#234;me vers la connaissance. La v&#233;ritable discussion sur le terrain logique doit donc &#234;tre diff&#233;r&#233;e jusqu'&#224; ce que nous arrivions au domaine propre de la logique elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble de la deuxi&#232;me partie de la Logique, la Doctrine de l'&#202;tre Essentiel , est une discussion de l'unit&#233; intrins&#232;que et auto-affirmative de l'imm&#233;diatet&#233; et de la m&#233;diation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 66&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas lieu d'aller plus loin : la connaissance imm&#233;diate doit &#234;tre accept&#233;e comme un fait . Dans ces conditions, l'examen se dirige vers le champ de l'exp&#233;rience , vers un ph&#233;nom&#232;ne psychologique . S'il en est ainsi, il nous suffit de constater, comme l'exp&#233;rience la plus courante, que des v&#233;rit&#233;s dont nous savons bien qu'elles r&#233;sultent de trains de pens&#233;es compliqu&#233;s et hautement m&#233;diatis&#233;s se pr&#233;sentent imm&#233;diatement et sans effort &#224; l'esprit de tout homme familiaris&#233; avec le sujet. Le math&#233;maticien, comme quiconque ma&#238;trise une science particuli&#232;re, affronte tout probl&#232;me avec des solutions toutes faites qui pr&#233;supposent les analyses les plus compliqu&#233;es ; et tout homme instruit a un certain nombre de vues g&#233;n&#233;rales et de maximes qu'il peut rassembler sans difficult&#233;, mais qui ne peuvent provenir que d'une r&#233;flexion fr&#233;quente et d'une longue exp&#233;rience. La facilit&#233; avec laquelle nous acqu&#233;rons une sorte de connaissance, d'art ou d'expertise technique consiste &#224; avoir la connaissance particuli&#232;re ou le genre d'action pr&#233;sent &#224; notre esprit dans tout cas qui se produit, pourrait-on dire, imm&#233;diatement dans nos membres m&#234;mes, dans une activit&#233; sortante. Dans tous ces cas, l'imm&#233;diatet&#233; de la connaissance est si loin d'exclure la m&#233;diation, que les deux choses sont li&#233;es &#8211; la connaissance imm&#233;diate &#233;tant en r&#233;alit&#233; le produit et le r&#233;sultat de la connaissance m&#233;diatis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas moins &#233;vident que l'existence imm&#233;diate est li&#233;e &#224; sa m&#233;diation. La semence et les parents sont des existences imm&#233;diates et initiales par rapport &#224; la prog&#233;niture qu'ils engendrent. Mais la semence et les parents, bien qu'ils existent et soient par cons&#233;quent imm&#233;diats, sont n&#233;anmoins engendr&#233;s &#224; leur tour ; et l'enfant, sans pr&#233;judice de la m&#233;diation de son existence, est imm&#233;diat parce qu'il est. Le fait que je sois &#224; Berlin, ma pr&#233;sence imm&#233;diate ici, est m&#233;diatis&#233;e par le fait que j'ai fait le voyage jusqu'ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 67&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut observer une chose &#224; propos de la connaissance imm&#233;diate de Dieu, des principes juridiques et &#233;thiques (y compris sous le terme de connaissance imm&#233;diate ce que l'on appelle instinct, id&#233;es implant&#233;es ou inn&#233;es, sens commun, raison naturelle, ou toute autre forme que nous donnons, en bref, &#224; la spontan&#233;it&#233; originelle). C'est une question d'exp&#233;rience g&#233;n&#233;rale que l'&#233;ducation ou le d&#233;veloppement sont n&#233;cessaires pour faire &#233;merger dans la conscience ce qui y est contenu. Il en &#233;tait de m&#234;me pour la r&#233;miniscence platonicienne ; et le rite chr&#233;tien du bapt&#234;me, bien qu'il soit un sacrement, implique l'obligation suppl&#233;mentaire d'une &#233;ducation chr&#233;tienne. Bref, la religion et la morale, si elles soient foi ou connaissance imm&#233;diate, sont toujours conditionn&#233;es de tous c&#244;t&#233;s par le processus m&#233;diateur que l'on appelle d&#233;veloppement, &#233;ducation, formation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partisans de la doctrine des id&#233;es inn&#233;es, tout comme ses adversaires, ont toujours &#233;t&#233; coupables de la m&#234;me exclusivit&#233; et de la m&#234;me &#233;troitesse que celle que nous avons relev&#233;e ici. Ils ont trac&#233; une ligne de d&#233;marcation nette entre l'union essentielle et imm&#233;diate (comme on peut la d&#233;crire) de certains principes universels avec l'&#226;me, et une autre union qui doit &#234;tre r&#233;alis&#233;e de fa&#231;on ext&#233;rieure et par le canal d' objets et de conceptions donn&#233;s . Une objection, emprunt&#233;e &#224; l'exp&#233;rience, a &#233;t&#233; soulev&#233;e contre la doctrine des id&#233;es inn&#233;es. Tous les hommes, a-t-on dit, doivent avoir ces id&#233;es ; ils doivent avoir, par exemple, la maxime de contradiction pr&#233;sente dans l'esprit &#8211; ils doivent en &#234;tre conscients ; car cette maxime et d'autres semblables ont &#233;t&#233; incluses dans la classe des id&#233;es inn&#233;es. L'objection peut &#234;tre imput&#233;e &#224; une conception erron&#233;e ; car les principes en question, bien qu'inn&#233;s, n'ont pas besoin pour autant d'avoir la forme d'id&#233;es ou de conceptions de quelque chose dont nous sommes conscients. Cependant, l'objection contredit compl&#232;tement la th&#233;orie grossi&#232;re de la connaissance imm&#233;diate, qui maintient express&#233;ment ses formules en tant qu'elles sont dans la conscience. Un autre point m&#233;rite d'&#234;tre soulign&#233;. On peut supposer que l'&#233;cole intuitive admette que le cas sp&#233;cial de la foi religieuse implique un compl&#233;ment par une &#233;ducation et un d&#233;veloppement chr&#233;tiens ou religieux. Dans ce cas, elle agit de fa&#231;on capricieuse lorsqu'elle veut ignorer cette admission en parlant de la foi, ou elle trahit une insouciance de ne pas savoir que, une fois admise la n&#233;cessit&#233; de l'&#233;ducation, la m&#233;diation est d&#233;clar&#233;e indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;miniscence des id&#233;es dont parle Platon revient &#224; dire que les id&#233;es existent implicitement dans l'homme, au lieu d'&#234;tre, comme le pr&#233;tendent les sophistes, une importation &#233;trang&#232;re dans son esprit. Mais concevoir la connaissance comme r&#233;miniscence n'emp&#234;che pas, ni ne rejette comme inutile, le d&#233;veloppement de ce qui est implicitement dans l'homme ; d&#233;veloppement qui est un autre mot pour la m&#233;diation. Il en va de m&#234;me des id&#233;es inn&#233;es que nous trouvons chez Descartes et les philosophes &#233;cossais. Ces id&#233;es ne sont que potentielles au premier chef, et doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme une sorte de simple capacit&#233; chez l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 68&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de ces exp&#233;riences, l'appel se porte sur quelque chose qui se r&#233;v&#232;le li&#233; &#224; la conscience imm&#233;diate. M&#234;me si cette combinaison est d'abord consid&#233;r&#233;e comme une connexion externe et empirique, le fait qu'elle soit constante montre, m&#234;me pour l'observation empirique, qu'elle est essentielle et ins&#233;parable. Mais, de plus, si cette conscience imm&#233;diate, telle qu'elle se manifeste dans l'exp&#233;rience, est prise s&#233;par&#233;ment, dans la mesure o&#249; elle est une conscience de Dieu et de la nature divine, l'&#233;tat d'esprit qu'elle implique est g&#233;n&#233;ralement d&#233;crit comme une exaltation au-dessus du fini, au-dessus des sens, au-dessus des d&#233;sirs et des affections instinctifs du c&#339;ur naturel ; exaltation qui se prolonge et se termine par la foi en Dieu et en un ordre divin. Il est donc &#233;vident que, bien que la foi puisse &#234;tre une connaissance et une certitude imm&#233;diates, elle implique &#233;galement l'interposition de ce processus comme son ant&#233;c&#233;dent et sa condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d&#233;j&#224; observ&#233; que les pr&#233;tendues preuves de l'existence de Dieu, qui partent de l'existence finie, expriment cette exaltation. Dans cette optique, elles ne sont pas des inventions d'une r&#233;flexion trop subtile, mais le canal n&#233;cessaire et naturel par lequel court le mouvement de l'esprit ; il se peut cependant que, dans leur forme ordinaire, ces preuves n'aient pas leur expression correcte et ad&#233;quate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 69&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le passage ( &#167; 64 ) de l'Id&#233;e subjective &#224; l'&#234;tre qui constitue le sujet principal de la doctrine de la connaissance imm&#233;diate. On y affirme qu'il existe entre notre Id&#233;e et l'&#234;tre une relation premi&#232;re et &#233;vidente. Or, ce point central de transition, ind&#233;pendamment de toute relation qui se manifeste dans l'exp&#233;rience, implique clairement une m&#233;diation. Et cette m&#233;diation n'est pas d'un genre imparfait ou irr&#233;el, dans la mesure o&#249; elle se produit avec et &#224; travers quelque chose d'ext&#233;rieur, mais une m&#233;diation qui comprend &#224; la fois l'ant&#233;c&#233;dent et la conclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 70&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car cette th&#233;orie affirme que la v&#233;rit&#233; ne r&#233;side ni dans l'Id&#233;e en tant que pens&#233;e purement subjective, ni dans le simple &#234;tre en soi, que le simple &#234;tre en soi , un &#234;tre qui n'appartient pas &#224; l'Id&#233;e, est l'&#234;tre sensible et fini du monde. Or tout cela ne fait qu'affirmer, sans d&#233;monstration, que l'Id&#233;e n'a de v&#233;rit&#233; que par l'&#234;tre, et que l'&#234;tre n'a de v&#233;rit&#233; que par l'Id&#233;e. La maxime de la connaissance imm&#233;diate rejette une imm&#233;diatet&#233; ind&#233;finie et vide (et telle est l'&#234;tre abstrait, ou l'unit&#233; pure prise en soi), et affirme &#224; sa place l'unit&#233; de l'Id&#233;e avec l'&#234;tre. Et elle agit avec raison. Mais il serait stupide de ne pas voir que l'unit&#233; de termes ou de modes distincts n'est pas simplement une unit&#233; purement imm&#233;diate, c'est-&#224;-dire une unit&#233; vide et ind&#233;termin&#233;e, mais que &#8212; avec la m&#234;me insistance &#8212; l'un des termes est montr&#233; comme n'ayant de v&#233;rit&#233; que par l'interm&#233;diaire de l'autre &#8212; ou, si l'on pr&#233;f&#232;re l'expression, que l'un des termes n'est m&#233;diatis&#233; &#224; la v&#233;rit&#233; que par l'interm&#233;diaire de l'autre. Que la qualit&#233; de m&#233;diation soit impliqu&#233;e dans l'imm&#233;diatet&#233; m&#234;me de l'intuition est ainsi d&#233;montr&#233; comme un fait contre lequel l'entendement, conform&#233;ment &#224; la maxime fondamentale de la connaissance imm&#233;diate selon laquelle l'&#233;vidence de la conscience est infaillible, ne peut rien objecter. Seul l'entendement abstrait ordinaire consid&#232;re les termes de m&#233;diation et d'imm&#233;diatet&#233;, chacun en soi de mani&#232;re absolue, comme repr&#233;sentant une ligne de distinction inflexible, et se charge ainsi de la t&#226;che d&#233;sesp&#233;r&#233;e de les concilier. La difficult&#233;, comme nous l'avons montr&#233;, n'existe pas dans le fait, et elle dispara&#238;t dans la notion sp&#233;culative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 71&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unicit&#233; de l'&#233;cole intuitive a certaines caract&#233;ristiques que nous allons maintenant souligner dans leurs traits principaux, apr&#232;s avoir expos&#233; le principe fondamental. Le premier de ces corollaires est le suivant : comme le crit&#232;re de la v&#233;rit&#233; ne r&#233;side pas dans la nature du contenu, mais dans le simple fait de la conscience, toute pr&#233;tendue v&#233;rit&#233; n'a d'autre base que la certitude subjective et l'affirmation que nous d&#233;couvrons un certain fait dans notre conscience. Ce que je d&#233;couvre dans ma conscience est ainsi exag&#233;r&#233; et transform&#233; en un fait de la conscience de tous, et m&#234;me pr&#233;sent&#233; comme la nature m&#234;me de la conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les pr&#233;tendues preuves de l'existence de Dieu , il y avait le consensus gentium , auquel on fait appel d&#232;s Cic&#233;ron. Le consensus gentium est une autorit&#233; de poids, et le passage est facile et naturel de la constatation qu'un certain fait se trouve dans la conscience de chacun &#224; la conclusion qu'il est un &#233;l&#233;ment n&#233;cessaire de la nature m&#234;me de la conscience. Dans cette cat&#233;gorie d'accord g&#233;n&#233;ral se trouvait latente la perception profonde, qui n'&#233;chappe pas &#224; l'esprit le moins cultiv&#233;, que la conscience de l'individu est en m&#234;me temps particuli&#232;re et accidentelle. Mais si l'on n'examine pas la nature m&#234;me de cette conscience, en la d&#233;pouillant de ses &#233;l&#233;ments particuliers et accidentels, et si l'on ne d&#233;couvre pas, par l'op&#233;ration p&#233;nible de la r&#233;flexion, l'universel dans son int&#233;gralit&#233; et sa puret&#233;, ce n'est qu'un accord unanime sur un point donn&#233; qui peut autoriser une pr&#233;somption d&#233;cente que ce point fait partie de la nature m&#234;me de la conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, si la pens&#233;e s'obstine &#224; reconna&#238;tre la n&#233;cessit&#233; de ce qui est pr&#233;sent&#233; comme un fait g&#233;n&#233;ral, le consensus gentium ne suffit certainement pas. Pourtant, m&#234;me en admettant que l'universalit&#233; du fait constitue une preuve satisfaisante, il s'est av&#233;r&#233; impossible d'&#233;tablir la croyance en Dieu sur un tel argument, car l'exp&#233;rience montre qu'il existe des individus et des nations qui n'ont pas une telle foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour juger dans quelle mesure l'exp&#233;rience nous montre des cas plus ou moins nombreux d'ath&#233;isme ou de croyance en Dieu, il importe de savoir si la simple conception g&#233;n&#233;rale de la divinit&#233; suffit ou s'il faut une connaissance plus pr&#233;cise de Dieu. Le monde chr&#233;tien refuserait certainement le titre de Dieu aux idoles des Hindous et des Chinois, aux f&#233;tiches des Africains et m&#234;me aux dieux de la Gr&#232;ce. S'il en &#233;tait ainsi, celui qui croit &#224; ces idoles ne serait pas un croyant en Dieu. Si l'on pr&#233;tendait, au contraire, qu'une telle croyance aux idoles implique une sorte de croyance en Dieu, comme l'esp&#232;ce implique le genre, alors l'idol&#226;trie ne serait pas simplement une croyance en une idole, mais une croyance en Dieu. Les Ath&#233;niens &#233;taient d'un avis oppos&#233;. Les po&#232;tes et les philosophes qui expliquaient que Zeus &#233;tait un nuage et soutenaient qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, &#233;taient trait&#233;s d'ath&#233;es &#224; Ath&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le danger de ces questions r&#233;side dans le fait de consid&#233;rer ce que l'esprit peut faire d'un objet, et non ce qu'est r&#233;ellement et explicitement cet objet. Si nous oublions de faire cette distinction, les perceptions les plus communes des sens humains seront de nature religieuse : car chaque perception de ce genre, et en fait chaque acte de l'esprit, contient implicitement le principe qui, une fois purifi&#233; et d&#233;velopp&#233;, s'&#233;l&#232;ve jusqu'&#224; la religion. Mais &#234;tre capable de religion est une chose, l'avoir en est une autre. Et la religion, pourtant implicite, n'est qu'une capacit&#233; ou une possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans les temps modernes, les voyageurs ont rencontr&#233; des tribus (comme les capitaines Ross et Parry ont rencontr&#233; les Esquimaux) qui, nous disent-ils, n'ont m&#234;me pas ce petit minimum de religion que poss&#232;dent les sorciers africains, les go&#232;tes d'H&#233;rodote. D'autre part, un Anglais qui passa les premiers mois du dernier Jubil&#233; &#224; Rome, dit, dans son r&#233;cit des Romains modernes, que les gens du commun sont des bigots, tandis que ceux qui savent lire et &#233;crire sont des ath&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accusation d'ath&#233;isme est rarement entendue de nos jours : principalement parce que les faits et les exigences de la religion sont r&#233;duits au minimum. (Voir &#167; 73.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y a rien de plus court et de plus commode que d'affirmer simplement que nous d&#233;couvrons un fait dans notre conscience et que nous sommes certains qu'il est vrai ; et de d&#233;clarer que cette certitude, au lieu de provenir uniquement de notre constitution mentale particuli&#232;re, appartient &#224; la nature m&#234;me de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 72&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second corollaire qui r&#233;sulte de la consid&#233;ration de l'imm&#233;diatet&#233; de la conscience comme crit&#232;re de v&#233;rit&#233;, c'est que toute superstition ou idol&#226;trie est reconnue comme v&#233;rit&#233; et que l'on pr&#233;pare l'apologie de tout contenu de la volont&#233;, si mauvais et immoral soit-il. C'est parce qu'il y croit, et non par le raisonnement et le syllogisme de ce qu'on appelle la connaissance m&#233;diate, que l'Hindou trouve Dieu dans la vache, le singe, le brahmane ou le lama. Mais les d&#233;sirs et les affections naturels portent et d&#233;posent spontan&#233;ment leurs int&#233;r&#234;ts dans la conscience, o&#249; aussi les buts immoraux s'installent naturellement : le caract&#232;re bon ou mauvais exprimerait ainsi l' &#234;tre d&#233;fini de la volont&#233;, qui serait connu, et cela le plus imm&#233;diatement, dans les int&#233;r&#234;ts et les buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 73&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;mement et enfin, la conscience imm&#233;diate de Dieu ne va pas plus loin que de nous dire qu'il est : nous dire ce qu'il est serait un acte de connaissance, impliquant une m&#233;diation. Ainsi, Dieu en tant qu'objet de la religion est express&#233;ment r&#233;duit &#224; l'ind&#233;termin&#233; suprasensible, &#224; Dieu en g&#233;n&#233;ral : et la signification de la religion est r&#233;duite au minimum.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il &#233;tait vraiment n&#233;cessaire de reconqu&#233;rir et de garantir la simple croyance qu'il existe un Dieu, ou m&#234;me de le cr&#233;er, nous pourrions bien nous &#233;tonner de la pauvret&#233; de l'&#233;poque qui peut voir un gain dans la plus petite pitance de conscience religieuse, et qui dans son &#233;glise est tomb&#233;e si bas qu'elle se prosterne sur l'autel qui se dressait autrefois &#224; Ath&#232;nes, d&#233;di&#233; au &#171; Dieu inconnu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 74&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous reste &#224; indiquer bri&#232;vement la nature g&#233;n&#233;rale de la forme d'imm&#233;diatet&#233;. En effet, c'est l'unilat&#233;ralit&#233; essentielle de la cat&#233;gorie qui rend unilat&#233;ral et donc fini tout ce qui lui est soumis. D'une part, elle ne fait de l'universel qu'une abstraction ext&#233;rieure aux particuliers, et de Dieu un &#234;tre sans qualit&#233; d&#233;termin&#233;e. Or, Dieu ne peut &#234;tre appel&#233; esprit que lorsqu'on sait qu'il est &#224; la fois le commencement et la fin, ainsi que le milieu, dans le processus de m&#233;diation. Sans cette union des &#233;l&#233;ments, il n'est ni concret, ni vivant, ni esprit. Ainsi, la connaissance de Dieu comme esprit implique n&#233;cessairement une m&#233;diation. D'autre part, la forme d'imm&#233;diatet&#233; conf&#232;re au particulier le caract&#232;re d'un &#234;tre ind&#233;pendant ou autocentr&#233;. Mais de tels pr&#233;dicats contredisent l'essence m&#234;me du particulier, qui doit &#234;tre rapport&#233; &#224; quelque chose d'autre en dehors. Ils conf&#232;rent ainsi au fini le caract&#232;re d'un absolu. Mais la forme de l'imm&#233;diatet&#233; est en outre tout &#224; fait abstraite : elle n'a pas de pr&#233;f&#233;rence pour un contenu plut&#244;t que pour un autre, mais elle est &#233;galement susceptible de tous : elle peut aussi bien sanctionner l'idol&#226;trie et l'immoralit&#233; que l'inverse. C'est seulement quand nous discernons que le contenu &#8212; le particulier &#8212; n'est pas auto-subsistant, mais qu'il d&#233;rive de quelque chose d'autre, que sa finitude et sa fausset&#233; se r&#233;v&#232;lent sous leur v&#233;ritable jour. Un tel discernement, o&#249; le contenu que nous discernons porte en lui le fondement de sa nature d&#233;pendante, est une connaissance qui implique une m&#233;diation. Le seul contenu qui puisse &#234;tre tenu pour vrai est celui qui n'est pas m&#233;diatis&#233; par quelque chose d'autre, qui n'est pas limit&#233; par d'autres choses ; ou, autrement dit, il est m&#233;diatis&#233; par lui-m&#234;me, o&#249; la m&#233;diation et la r&#233;f&#233;rence imm&#233;diate &#224; soi co&#239;ncident. L'entendement qui se croit lib&#233;r&#233; de la connaissance finie, l'identit&#233; des m&#233;taphysiciens analytiques et des vieux &#171; rationalistes &#187;, reprend brusquement comme principe et crit&#232;re de v&#233;rit&#233; cette imm&#233;diatet&#233; qui, en tant que r&#233;f&#233;rence abstraite &#224; soi, est la m&#234;me chose que l'identit&#233; abstraite. La pens&#233;e abstraite (la forme scientifique utilis&#233;e par la m&#233;taphysique &#171; r&#233;flexive &#187;) et l'intuition abstraite (la forme utilis&#233;e par la connaissance imm&#233;diate) sont une seule et m&#234;me chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition st&#233;r&#233;otyp&#233;e entre la forme de l'imm&#233;diatet&#233; et celle de la m&#233;diation donne &#224; la premi&#232;re une demi-mesure et une insuffisance qui affectent tout contenu qui lui est soumis. L'imm&#233;diatet&#233; signifie en somme une r&#233;f&#233;rence abstraite &#224; soi, c'est-&#224;-dire une identit&#233; abstraite ou une universalit&#233; abstraite. Par cons&#233;quent, l'universel essentiel et r&#233;el, pris dans sa seule imm&#233;diatet&#233;, n'est qu'un universel abstrait ; et de ce point de vue, Dieu est con&#231;u comme un &#234;tre enti&#232;rement d&#233;pourvu de qualit&#233; d&#233;termin&#233;e. Appeler Dieu esprit n'est alors qu'une phrase : car la conscience et la conscience de soi qu'implique l'esprit sont impossibles sans une distinction de lui-m&#234;me et d'autre chose, c'est-&#224;-dire sans m&#233;diation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 75&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous &#233;tait impossible de critiquer cette troisi&#232;me attitude que la pens&#233;e a &#233;t&#233; amen&#233;e &#224; prendre &#224; l'&#233;gard de la v&#233;rit&#233; objective, autrement que ce qui est naturellement indiqu&#233; et admis dans la doctrine elle-m&#234;me. La th&#233;orie affirme que la connaissance imm&#233;diate est un fait. Il a &#233;t&#233; d&#233;montr&#233; qu'il est faux en effet de dire qu'il y a une connaissance imm&#233;diate, une connaissance sans m&#233;diation, soit par autre chose, soit en elle-m&#234;me. Il a &#233;t&#233; &#233;galement d&#233;montr&#233; qu'il est faux en effet de dire que la pens&#233;e ne progresse que par des cat&#233;gories finies et conditionn&#233;es, qui sont toujours m&#233;diatis&#233;es par autre chose, et d'oublier que dans l'acte m&#234;me de m&#233;diation, la m&#233;diation elle-m&#234;me s'&#233;vanouit. Et pour montrer qu'il y a en fait une connaissance qui ne progresse ni par imm&#233;diatet&#233; pure, ni par m&#233;diation pure, nous pouvons citer l'exemple de la logique et de toute la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 76&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous consid&#233;rons les maximes de la connaissance imm&#233;diate en relation avec la m&#233;taphysique acritique du pass&#233; dont nous sommes partis, nous constaterons par cette comparaison le caract&#232;re r&#233;actionnaire de l'&#233;cole de Jacobi. Sa doctrine est un retour au point de d&#233;part moderne de cette m&#233;taphysique dans la philosophie cart&#233;sienne. Jacobi et Descartes soutiennent tous deux les trois points suivants :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La simple ins&#233;parabilit&#233; de la pens&#233;e et de l'&#234;tre du penseur. Cogito, ergo sum est la m&#234;me doctrine que celle selon laquelle l'&#234;tre, la r&#233;alit&#233; et l'existence du &#171; Moi &#187; me sont imm&#233;diatement r&#233;v&#233;l&#233;s dans la conscience. (Descartes, en effet, prend soin de pr&#233;ciser que par pens&#233;e il entend la conscience en g&#233;n&#233;ral. Princip. Phil. i . 9.) Cette ins&#233;parabilit&#233; est la connaissance absolument premi&#232;re et la plus certaine, non m&#233;diatis&#233;e ou d&#233;montr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) L'ins&#233;parabilit&#233; de l'existence de la conception de Dieu : la premi&#232;re est n&#233;cessairement impliqu&#233;e dans la seconde, ou la conception ne peut jamais &#234;tre sans l'attribut de l'existence, qui est ainsi n&#233;cessaire et &#233;ternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Descartes, Principes Phil. I, 15 : &#171; Le lecteur sera plus dispos&#233; &#224; croire qu'il existe un &#234;tre supr&#234;mement parfait, s'il remarque que, pour rien d'autre, on ne trouve en lui une id&#233;e dans laquelle il remarque que l'existence n&#233;cessaire est contenue de la m&#234;me mani&#232;re. Il verra que cette id&#233;e pr&#233;sente une nature vraie et immuable, nature qui ne peut pas ne pas exister, puisque l'existence n&#233;cessaire est contenue en elle. &#187; Une remarque qui suit imm&#233;diatement et qui ressemble &#224; une m&#233;diation ou &#224; une d&#233;monstration ne porte pas r&#233;ellement atteinte au principe originel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Spinoza, nous rencontrons la m&#234;me affirmation que l'essence ou la conception abstraite de Dieu implique l'existence. La premi&#232;re des d&#233;finitions de Spinoza, celle de la Causa sui , explique qu'elle est &#171; ce dont l'essence enveloppe l'existence, ou ce dont la nature ne peut &#234;tre con&#231;ue que comme existant &#187;. L'ins&#233;parabilit&#233; de la notion d'avec l'&#234;tre est le point principal et l'hypoth&#232;se fondamentale de son syst&#232;me. Mais quelle notion est ainsi ins&#233;parable de l'&#234;tre ? Non pas la notion des choses finies, car elles sont ainsi constitu&#233;es pour avoir une existence contingente et une existence cr&#233;&#233;e. La onzi&#232;me proposition de Spinoza, qui suit avec une preuve que Dieu existe n&#233;cessairement, et la vingti&#232;me, qui montre que l'existence de Dieu et son essence sont une seule et m&#234;me chose, sont vraiment superflues, et la preuve est plus dans la forme que dans la r&#233;alit&#233;. Dire que Dieu est la Substance, la seule Substance, et que, comme la Substance est Causa sui , Dieu existe donc n&#233;cessairement, c'est simplement dire que Dieu est ce dont la notion et l'&#234;tre sont ins&#233;parables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La conscience imm&#233;diate de l'existence des choses ext&#233;rieures. On n'entend par l&#224; rien d'autre que la conscience sensible. Avoir une telle connaissance est la plus l&#233;g&#232;re de toutes les connaissances, et la seule chose qui vaille la peine d'&#234;tre connue, c'est que cette connaissance imm&#233;diate de l'existence des choses ext&#233;rieures est une erreur et une illusion, que le monde sensible en tant que tel est absolument d&#233;pourvu de v&#233;rit&#233;, que l'existence de ces choses ext&#233;rieures est accidentelle et passe comme une apparence, et que leur nature m&#234;me est de n'avoir qu'une existence s&#233;parable de leur essence et de leur notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 77&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe cependant une distinction entre les deux points de vue :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La philosophie cart&#233;sienne, &#224; partir de ces postulats non prouv&#233;s, qu'elle tient pour ind&#233;montrables, s'est &#233;tendue &#224; des d&#233;tails de plus en plus &#233;tendus de la connaissance, et a ainsi donn&#233; naissance aux sciences des temps modernes. La th&#233;orie moderne (de Jacobi), au contraire (&#167; 62), est arriv&#233;e &#224; une conclusion intrins&#232;quement tr&#232;s importante, &#224; savoir que la connaissance, proc&#233;dant comme elle doit le faire par des m&#233;diations finies, ne peut conna&#238;tre que le fini et n'incarner jamais la v&#233;rit&#233; ; et elle voudrait que la conscience de Dieu n'aille pas plus loin que la croyance tr&#232;s abstraite que nous avons mentionn&#233;e ci-dessus, que Dieu existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anselme dit au contraire : &#171; Il me semble que c'est de la n&#233;gligence que de ne pas s'efforcer de comprendre ce que nous croyons, une fois confirm&#233;s dans la foi. &#187; [ Tractat. Cur Deus Homo ? ] Ces paroles d'Anselme, en rapport avec les v&#233;rit&#233;s concr&#232;tes de la doctrine chr&#233;tienne, posent un probl&#232;me de recherche bien plus difficile que celui que pose la foi moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) La doctrine moderne, d'une part, ne change rien &#224; la m&#233;thode cart&#233;sienne de la connaissance scientifique habituelle et conduit sur le m&#234;me plan les sciences exp&#233;rimentales et finies qui en sont issues. Mais, d'autre part, quand il s'agit de la science qui a pour objet l'infini, elle abandonne cette m&#233;thode et, comme elle n'en conna&#238;t pas d'autre, elle rejette toutes les m&#233;thodes. Elle s'abandonne aux fantaisies et aux assertions les plus folles, &#224; une pr&#233;tention morale et &#224; une arrogance sentimentale, ou &#224; un dogmatisme t&#233;m&#233;raire et &#224; un d&#233;sir d'argumentation qui s'expriment le plus bruyamment contre la philosophie et les doctrines philosophiques. La philosophie, bien entendu, ne tol&#232;re pas les assertions ou les pr&#233;tentions pures et dures et freine le libre jeu de la bascule argumentative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 78&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc rejeter l'opposition entre une imm&#233;diatet&#233; ind&#233;pendante dans les contenus ou les faits de la conscience et une m&#233;diation &#233;galement ind&#233;pendante, suppos&#233;e incompatible avec la premi&#232;re. L'incompatibilit&#233; n'est qu'une simple supposition, une assertion arbitraire. De m&#234;me, toutes les autres suppositions et postulats doivent &#234;tre abandonn&#233;s &#224; l'entr&#233;e de la philosophie, qu'ils soient issus de l'intellect ou de l'imagination. Car la philosophie est la science dans laquelle toute proposition de ce genre doit d'abord &#234;tre examin&#233;e et son sens et ses oppositions doivent &#234;tre d&#233;termin&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme, &#233;rig&#233; en science n&#233;gative et appliqu&#233; syst&#233;matiquement &#224; toutes les formes de connaissance, pourrait sembler une introduction appropri&#233;e, car il montrerait la nullit&#233; de telles hypoth&#232;ses. Mais une introduction sceptique serait non seulement une d&#233;marche ingrate, mais aussi inutile ; et cela parce que la dialectique , comme nous le montrerons bient&#244;t, est elle-m&#234;me un &#233;l&#233;ment essentiel de la science affirmative .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme, d'ailleurs, ne pouvait saisir que les formes finies telles que l'exp&#233;rience les lui sugg&#233;rait, en les prenant pour donn&#233;es, au lieu de les d&#233;duire scientifiquement. Exiger un tel scepticisme, c'est exiger que la science soit pr&#233;c&#233;d&#233;e d'un doute universel, ou d'une absence totale de pr&#233;supposition. A proprement parler, dans la r&#233;solution qui veut la pens&#233;e pure , cette exigence est accomplie par la libert&#233; qui, faisant abstraction de tout, saisit son abstraction pure, la simplicit&#233; de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VI. Logique d&#233;finie et divis&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 79&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la forme, la doctrine logique a trois c&#244;t&#233;s : [a] le c&#244;t&#233; abstrait, ou celui de l'entendement ; [b] le c&#244;t&#233; dialectique, ou celui de la raison n&#233;gative ; [c] le c&#244;t&#233; sp&#233;culatif, ou celui de la raison positive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois aspects ne constituent pas trois parties de la logique, mais sont des stades ou des &#171; moments &#187; de toute entit&#233; logique, c'est-&#224;-dire de toute notion et de toute v&#233;rit&#233; quelles qu'elles soient. On peut les placer tous sous le premier stade, celui de la compr&#233;hension, et les maintenir ainsi isol&#233;s les uns des autres ; mais ce serait en donner une conception inad&#233;quate. L'&#233;nonc&#233; des lignes de partage et des aspects caract&#233;ristiques de la logique n'est ici qu'historique et anticipatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 80&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] La pens&#233;e, en tant qu'entendement , s'en tient &#224; la fixit&#233; des caract&#232;res et &#224; leur distinction les uns des autres : elle traite chaque abstrait limit&#233; comme ayant une subsistance et un &#234;tre qui lui sont propres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'usage que nous faisons du terme de pens&#233;e et m&#234;me de notion, nous n'avons souvent devant les yeux que l'op&#233;ration de l'entendement. Et sans doute la pens&#233;e est avant tout un exercice de l'entendement ; seulement elle va plus loin, et la notion n'est pas seulement une fonction de l'entendement. L'acte de l'entendement peut &#234;tre d&#233;crit en g&#233;n&#233;ral comme l'acte d'investir son objet de la forme de l'universalit&#233;. Mais cet universel est un universel abstrait, c'est-&#224;-dire que son opposition au particulier est si rigoureusement maintenue qu'il est en m&#234;me temps r&#233;duit au caract&#232;re de particulier. Dans cette attitude s&#233;paratrice et abstraite envers ses objets, l'entendement est l'inverse de la perception et de la sensation imm&#233;diates, qui, en tant que telles, restent compl&#232;tement dans leur sph&#232;re d'action native dans le concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en faisant r&#233;f&#233;rence &#224; cette opposition de l'entendement &#224; la sensation ou au sentiment que nous devons expliquer les critiques fr&#233;quentes adress&#233;es &#224; la pens&#233;e, qui serait dure et &#233;troite et conduirait, si elle &#233;tait d&#233;velopp&#233;e de mani&#232;re coh&#233;rente, &#224; des r&#233;sultats ruineux et pernicieux. La r&#233;ponse &#224; ces accusations, dans la mesure o&#249; elles sont justifi&#233;es par les faits, est qu'elles ne touchent pas &#224; la pens&#233;e en g&#233;n&#233;ral, certainement pas &#224; la pens&#233;e de la Raison, mais seulement &#224; l'exercice de l'entendement. Il faut cependant ajouter que le m&#233;rite et les droits de l'entendement seul doivent &#234;tre reconnus sans h&#233;sitation. Et ce m&#233;rite r&#233;side dans le fait qu'en dehors de l'entendement, il n'y a ni fixit&#233; ni exactitude dans le domaine de la th&#233;orie ou de la pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en th&#233;orie, la connaissance commence par appr&#233;hender les objets existants dans leurs diff&#233;rences sp&#233;cifiques. Dans l'&#233;tude de la nature, par exemple, nous distinguons les mati&#232;res, les forces, les genres, etc., et nous st&#233;r&#233;otypons chacun dans son isolement. La pens&#233;e agit ici dans sa capacit&#233; analytique, o&#249; son canon est l'identit&#233;, une simple r&#233;f&#233;rence de chaque attribut &#224; lui-m&#234;me. C'est sous la conduite de la m&#234;me identit&#233; que le processus de la connaissance s'effectue d'une v&#233;rit&#233; scientifique &#224; une autre. Ainsi, par exemple, en math&#233;matiques, la grandeur est le trait qui, &#224; l'exclusion de tout autre, d&#233;termine notre progression. Ainsi, en g&#233;om&#233;trie, nous comparons une figure &#224; une autre, de mani&#232;re &#224; faire ressortir leur identit&#233;. De m&#234;me, dans d'autres domaines de la connaissance, comme la jurisprudence, la progression est avant tout r&#233;gl&#233;e par l'identit&#233;. Dans ce domaine, nous argumentons d'une loi ou d'un pr&#233;c&#233;dent sp&#233;cifique &#224; un autre : et qu'est-ce que cela, sinon proc&#233;der sur la base du principe d'identit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la compr&#233;hension est aussi indispensable dans la pratique que dans la th&#233;orie. Le caract&#232;re est essentiel dans la conduite, et un homme de caract&#232;re est un homme compr&#233;hensif, qui, dans cette capacit&#233;, a des objectifs pr&#233;cis en vue et les poursuit sans d&#233;vier. L'homme qui veut faire quelque chose de grand doit apprendre, comme le dit Goethe, &#224; se limiter. L'homme qui, au contraire, veut tout faire, ne fait en r&#233;alit&#233; rien et &#233;choue. Il y a une foule de choses int&#233;ressantes dans le monde : la po&#233;sie espagnole, la chimie, la politique et la musique sont toutes tr&#232;s int&#233;ressantes, et si quelqu'un s'y int&#233;resse, nous n'avons pas &#224; lui trouver &#224; redire. Mais pour qu'une personne dans une situation donn&#233;e puisse accomplir quelque chose, elle doit s'en tenir &#224; un point pr&#233;cis et ne pas disperser ses forces dans plusieurs directions. Dans toute profession aussi, l'important est de la poursuivre avec compr&#233;hension. Ainsi, le juge doit s'en tenir &#224; la loi et rendre son verdict en accord avec elle, sans se laisser d&#233;courager par aucun motif ou un autre, sans se permettre d'excuses et sans regarder &#224; gauche ou &#224; droite. La compr&#233;hension, elle aussi, est toujours un &#233;l&#233;ment d'une formation approfondie. L'intellect exerc&#233; ne se contente pas d'impressions troubles et ind&#233;finies, mais saisit les objets dans leur caract&#232;re fixe ; tandis que l'homme inculte h&#233;site, et il lui faut souvent beaucoup de peine pour s'entendre avec lui sur la question en discussion et pour l'amener &#224; fixer son regard sur le point pr&#233;cis en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; expliqu&#233; que le principe logique en g&#233;n&#233;ral, loin d'&#234;tre une simple action subjective de notre esprit, est plut&#244;t l'universel m&#234;me, qui en tant que tel est aussi objectif. Cette doctrine est illustr&#233;e par le cas de l'entendement, la premi&#232;re forme des v&#233;rit&#233;s logiques. L'entendement dans ce sens plus large correspond &#224; ce que nous appelons la bont&#233; de Dieu, dans la mesure o&#249; cela signifie que les choses finies existent et subsistent. Dans la nature, par exemple, nous reconnaissons la bont&#233; de Dieu dans le fait que les diverses classes ou esp&#232;ces d'animaux et de plantes sont pourvues de tout ce dont elles ont besoin pour leur conservation et leur bien-&#234;tre. L'homme n'est pas non plus except&#233;, car, &#224; la fois en tant qu'individu et en tant que nation, il poss&#232;de en partie, dans les circonstances donn&#233;es du climat, de la qualit&#233; et des produits du sol, et en partie dans ses parties naturelles ou ses talents, tout ce qui est n&#233;cessaire &#224; son entretien et &#224; son d&#233;veloppement. Sous cette forme, l'entendement est visible dans tous les domaines du monde objectif ; et aucun objet de ce monde ne peut jamais &#234;tre enti&#232;rement parfait s'il ne donne pas pleinement satisfaction aux canons de l'entendement. Un &#201;tat, par exemple, est imparfait tant qu'il n'est pas parvenu &#224; une nette diff&#233;renciation des ordres et des vocations, et tant que les fonctions de la politique et du gouvernement, qui sont diff&#233;rentes en principe, ne se sont pas dot&#233;es d'organes sp&#233;ciaux, de m&#234;me que nous voyons, par exemple, l'organisme animal d&#233;velopp&#233; pourvu d'organes s&#233;par&#233;s pour les fonctions de sensation, de mouvement, de digestion, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion qui pr&#233;c&#232;de peut servir &#224; montrer que la compr&#233;hension est indispensable m&#234;me dans les domaines et les r&#233;gions d'action que l'imagination populaire consid&#232;re comme les plus &#233;loign&#233;s d'elle, et que plus la compr&#233;hension y est absente, plus l'imperfection en r&#233;sulte. Cela est particuli&#232;rement vrai pour l'art, la religion et la philosophie. Dans l'art, par exemple, la compr&#233;hension est visible l&#224; o&#249; les formes de beaut&#233;, qui diff&#232;rent en principe, sont maintenues distinctes et expos&#233;es dans leur puret&#233;. Il en va de m&#234;me pour les &#339;uvres d'art isol&#233;es. Il fait partie de la beaut&#233; et de la perfection d'un po&#232;me dramatique que les caract&#232;res des diff&#233;rents personnages soient fid&#232;lement et fid&#232;lement pr&#233;serv&#233;s, et que les diff&#233;rents objectifs et int&#233;r&#234;ts en jeu soient clairement et r&#233;solument expos&#233;s. Ou encore, prenons le domaine de la religion. La sup&#233;riorit&#233; de la mythologie grecque sur la mythologie nordique (en dehors d'autres diff&#233;rences de sujet et de conception) consiste principalement en ceci : dans la premi&#232;re, les dieux individuels sont fa&#231;onn&#233;s sous des formes aux contours nets comme ceux d'une sculpture, tandis que dans la seconde, les figures se fondent vaguement et vaguement les unes dans les autres. Enfin vient la philosophie. Il n'y a pas lieu de faire une remarque particuli&#232;re, apr&#232;s ce qui vient d'&#234;tre dit, sur le fait que la philosophie ne peut jamais se passer de l'entendement. Sa premi&#232;re exigence est que chaque pens&#233;e soit saisie dans toute sa pr&#233;cision, et que rien ne reste vague et ind&#233;fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ajoute g&#233;n&#233;ralement que l'entendement ne doit pas aller trop loin. Ce qui est vrai dans la mesure o&#249; l'entendement n'est pas un ultime, mais au contraire fini, et constitu&#233; de telle mani&#232;re que lorsqu'il est pouss&#233; &#224; l'extr&#234;me, il tourne &#224; son contraire. La mode de la jeunesse est de se pr&#233;cipiter dans les abstractions, mais l'homme qui a appris &#224; conna&#238;tre la vie &#233;vite le &#171; ou bien &#8211; ou bien &#187; abstrait et s'en tient au concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 81&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] Au stade dialectique, ces caract&#233;risations ou formules finies se remplacent elles-m&#234;mes et passent dans leurs oppos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Mais lorsque le principe dialectique est employ&#233; par l'entendement s&#233;par&#233;ment et ind&#233;pendamment &#8212; notamment comme on le voit dans son application aux th&#233;ories philosophiques &#8212; la dialectique devient scepticisme ; dans lequel le r&#233;sultat qui d&#233;coule de son action est pr&#233;sent&#233; comme une simple n&#233;gation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) On a coutume de consid&#233;rer la dialectique comme un art fortuit qui, par pure imprudence, introduit la confusion et une simple apparence de contradiction dans des notions d&#233;termin&#233;es. Et dans cette optique, l'apparence est le n&#233;ant, tandis que la vraie r&#233;alit&#233; est cens&#233;e appartenir aux dicta originels de l'entendement. Souvent, en effet, la dialectique n'est rien d'autre qu'un basculement subjectif d'arguments pour et contre , o&#249; l'absence de pens&#233;e s&#233;rieuse est masqu&#233;e par la subtilit&#233; qui donne naissance &#224; de tels arguments. Mais dans son caract&#232;re v&#233;ritable et propre, la dialectique est la nature et l'essence m&#234;mes de tout ce qui est pr&#233;diqu&#233; par la simple compr&#233;hension - la loi des choses et du fini dans son ensemble. La dialectique est diff&#233;rente de la &#171; r&#233;flexion &#187;. En premier lieu, la r&#233;flexion est ce mouvement au-del&#224; du pr&#233;dicat isol&#233; d'une chose qui lui donne une certaine r&#233;f&#233;rence et fait ressortir sa relativit&#233;, tout en lui laissant par ailleurs sa validit&#233; isol&#233;e. Mais par dialectique, on entend la tendance int&#233;rieure vers l'ext&#233;rieur, par laquelle l'unilat&#233;ralit&#233; et la limitation des pr&#233;dicats de l'entendement sont vues sous leur v&#233;ritable jour et montr&#233;es comme leur n&#233;gation. Car &#234;tre fini, c'est se supprimer soi-m&#234;me et se mettre de c&#244;t&#233;. Ainsi compris, le principe dialectique constitue la vie et l'&#226;me du progr&#232;s scientifique, la dynamique qui seule donne au corps de la science un lien immanent et une n&#233;cessit&#233; ; en un mot, il appara&#238;t comme constituant l'&#233;l&#233;vation r&#233;elle et vraie, par opposition &#224; l'externe, au-dessus du fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...La logique d&#233;finie et divis&#233;e plus en d&#233;tail&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note sur le &#167; 81&lt;br class='autobr' /&gt;
(1) Dialectique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est de la plus haute importance de bien comprendre et de comprendre la nature de la dialectique . Partout o&#249; il y a du mouvement, partout o&#249; il y a de la vie, partout o&#249; quelque chose se produit dans le monde r&#233;el, la dialectique est &#224; l'&#339;uvre. Elle est aussi l'&#226;me de toute connaissance v&#233;ritablement scientifique. Dans la fa&#231;on populaire de voir les choses, le refus de se laisser enfermer dans les enseignements abstraits de la compr&#233;hension appara&#238;t comme une &#233;quit&#233; qui, selon le proverbe : &#171; Vivre et laisser vivre &#187;, exige que chacun ait son tour ; nous admettons l'un, mais nous admettons aussi l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si nous regardons de plus pr&#232;s, nous voyons que les limitations du fini ne viennent pas seulement de l'ext&#233;rieur ; que sa propre nature est la cause de son abrogation et que, par son propre acte, il passe dans son homologue. Nous disons, par exemple, que l'homme est mortel et nous semblons penser que la cause de sa mort ne r&#233;side que dans des circonstances ext&#233;rieures ; de sorte que si cette fa&#231;on de voir &#233;tait correcte, l'homme aurait deux propri&#233;t&#233;s sp&#233;ciales, la vitalit&#233; et &#8211; aussi &#8211; la mortalit&#233;. Mais la v&#233;ritable vision des choses est que la vie en tant que vie implique le germe de la mort, et que le fini, &#233;tant radicalement contradictoire avec lui-m&#234;me, implique sa propre suppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas non plus confondre la dialectique avec la simple sophistique . L'essence de la sophistique consiste &#224; donner autorit&#233; &#224; un principe partiel et abstrait, isol&#233;ment, en fonction de l'int&#233;r&#234;t et de la situation particuli&#232;re de l'individu &#224; un moment donn&#233;. Par exemple, le souci de mon existence et le fait que je poss&#232;de les moyens d'existence sont un motif essentiel de conduite, mais si je mets exclusivement l'accent sur cette consid&#233;ration ou ce motif de mon bien-&#234;tre et en tire la conclusion que je peux voler ou trahir mon pays, nous sommes dans un cas de sophistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, il est essentiel que je sois subjectivement libre, c'est-&#224;-dire que j'aie une id&#233;e claire de ce que je fais et la conviction que c'est bien. Mais si je plaide sur ce seul principe, je tombe dans la sophistique, qui renverserait tous les principes de la morale. La dialectique est tout &#224; fait diff&#233;rente de cette sorte de plaidoirie partisane ; son but est d'&#233;tudier les choses dans leur &#234;tre et leur mouvement propres et de d&#233;montrer ainsi la finitude des cat&#233;gories partielles de l'entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut ajouter que la dialectique n'est pas une nouveaut&#233; en philosophie. Platon est consid&#233;r&#233; par les anciens comme l'inventeur de la dialectique, et ce nom lui vient du fait que la philosophie platonicienne a donn&#233; &#224; la dialectique la forme scientifique libre, et donc objective. Socrate, comme on peut s'y attendre d'apr&#232;s le caract&#232;re g&#233;n&#233;ral de sa philosophie, a l'&#233;l&#233;ment dialectique sous une forme essentiellement subjective, celle de l'ironie. Il utilisait la dialectique d'abord contre la conscience ordinaire, puis surtout contre les sophistes. Dans ses conversations, il simulait le d&#233;sir d'une connaissance plus claire du sujet en discussion, et apr&#232;s avoir pos&#233; toutes sortes de questions dans ce but, il amenait ses interlocuteurs &#224; des propos contraires &#224; ceux que leurs premi&#232;res impressions avaient jug&#233;s corrects.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, par exemple, les sophistes pr&#233;tendaient &#234;tre des ma&#238;tres, Socrate, par une s&#233;rie de questions, for&#231;ait le sophiste Protagoras &#224; avouer que toute connaissance n'est que souvenir. Dans ses dialogues plus strictement scientifiques, Platon emploie la m&#233;thode dialectique pour montrer la finitude de tous les termes fixes et fermes de l'entendement. Ainsi, dans le Parm&#233;nide, il d&#233;duit le multiple de l'unique. C'est dans ce grand style que Platon traite la dialectique. Dans les temps modernes, c'est Kant , plus que tout autre, qui ressuscita le nom de dialectique et lui rendit sa place d'honneur. Il le fit, comme nous l'avons vu, en &#233;laborant les antinomies de la raison. Le probl&#232;me de ces antinomies n'est pas un simple travail subjectif oscillant entre un ensemble de fondements et un autre ; il sert en r&#233;alit&#233; &#224; montrer que toute proposition abstraite de l'entendement, prise exactement telle qu'elle est donn&#233;e, tourne naturellement vers son contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si r&#233;ticente que soit l'entendement &#224; admettre l'action de la dialectique, il ne faut pas supposer que la reconnaissance de son existence soit r&#233;serv&#233;e au philosophe. Il serait plus juste de dire que la dialectique exprime une loi qui se fait sentir dans tous les autres degr&#233;s de conscience et dans l'exp&#233;rience g&#233;n&#233;rale. Tout ce qui nous entoure peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un exemple de dialectique. Nous savons que tout ce qui est fini , au lieu d'&#234;tre stable et ultime, est plut&#244;t changeant et transitoire ; et c'est exactement ce que nous entendons par cette dialectique du fini, par laquelle le fini, en tant qu'implicitement autre que ce qu'il est, est forc&#233; de d&#233;passer son &#234;tre imm&#233;diat ou naturel pour se transformer soudainement en son contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; identifi&#233; (&#167; 80) l'entendement avec ce qu'implique l'id&#233;e populaire de la bont&#233; de Dieu ; nous pouvons maintenant remarquer que la dialectique, dans la m&#234;me signification objective, r&#233;pond par son principe &#224; l'id&#233;e de sa puissance. Toutes choses, disons-nous, c'est-&#224;-dire le monde fini en tant que tel, sont condamn&#233;es ; en disant cela, nous avons une vision de la dialectique comme puissance universelle et irr&#233;sistible devant laquelle rien ne peut r&#233;sister, si s&#251;r et si stable qu'il se croie. La cat&#233;gorie de puissance n'&#233;puise pas, il est vrai, la profondeur de la nature divine de la notion de Dieu ; mais elle forme certainement un &#233;l&#233;ment vital de toute conscience religieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre cette objectivit&#233; g&#233;n&#233;rale de la dialectique, nous trouvons des traces de sa pr&#233;sence dans chacune des provinces et des phases particuli&#232;res du monde naturel et spirituel. Prenons comme exemple le mouvement des corps c&#233;lestes. A cet instant, la plan&#232;te se trouve &#224; tel endroit, mais implicitement, c'est la possibilit&#233; d'&#234;tre &#224; un autre endroit ; et cette possibilit&#233; d'&#234;tre autrement, la plan&#232;te la fait na&#238;tre en se d&#233;pla&#231;ant. De m&#234;me, les &#233;l&#233;ments &#171; physiques &#187; se r&#233;v&#232;lent dialectiques. Le processus de l'action m&#233;t&#233;orologique est la manifestation de leur dialectique. C'est la m&#234;me dynamique qui est &#224; la base de tout processus naturel et qui, pour ainsi dire, force la nature &#224; sortir d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour illustrer la pr&#233;sence de la dialectique dans le monde spirituel, sp&#233;cialement dans les domaines du droit et de la morale, il suffit de rappeler comment l'exp&#233;rience g&#233;n&#233;rale nous montre l'extr&#234;me d'un &#233;tat ou d'une action qui se transforme brusquement en son contraire : dialectique que l'on retrouve sous bien des aspects dans les proverbes courants. Le summum jus summa injuria , qui signifie que pousser un droit abstrait &#224; son extr&#233;mit&#233;, c'est commettre une injustice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vie politique, comme chacun sait, l'extr&#234;me anarchie et l'extr&#234;me despotisme se succ&#232;dent naturellement. La dialectique dans le domaine de l'&#233;thique individuelle se manifeste dans les adages bien connus : &#171; L'orgueil pr&#233;c&#232;de la chute &#187; ; &#171; Trop d'esprit se trompe &#187;. M&#234;me le sentiment, aussi bien corporel que mental, a sa dialectique. Chacun sait comment les extr&#234;mes de la douleur et du plaisir se rencontrent : le c&#339;ur d&#233;bordant de joie cherche son soulagement dans les larmes, et la m&#233;lancolie la plus profonde trahit parfois sa pr&#233;sence par un sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note sur le &#167; 81&lt;br class='autobr' /&gt;
(2) Scepticisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scepticisme ne doit pas &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une simple doctrine du doute. Il serait plus juste de dire que le sceptique n'a aucun doute sur son point, qui est le n&#233;ant de toute existence finie. Celui qui ne fait que douter s'accroche encore &#224; l'espoir que son doute peut &#234;tre r&#233;solu et que l'une ou l'autre des opinions d&#233;finies entre lesquelles il h&#233;site se r&#233;v&#233;lera solide et vraie. Le scepticisme proprement dit est tout autre chose : c'est un d&#233;sespoir complet &#224; l'&#233;gard de tout ce que l'entendement consid&#232;re comme stable, et le sentiment qu'il fait na&#238;tre est un sentiment de calme ininterrompu et de repos int&#233;rieur. Tel est du moins le noble scepticisme de l'Antiquit&#233;, surtout tel qu'il se manifeste dans les &#233;crits de Sextus Empiricus, lorsqu'il fut syst&#233;matis&#233; dans les derniers temps de Rome comme un compl&#233;ment aux syst&#232;mes dogmatiques des sto&#239;ciens et des &#233;picuriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre genre, et &#224; distinguer strictement de celui-ci, est le scepticisme moderne, d&#233;j&#224; mentionn&#233; (&#167; 39), qui a pr&#233;c&#233;d&#233; en partie la philosophie critique et en est en partie issu. Ce scepticisme post&#233;rieur consistait uniquement &#224; nier la v&#233;rit&#233; et la certitude du suprasensible, et &#224; indiquer que nous devons nous en tenir aux faits des sens et des sensations imm&#233;diates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On parle encore aujourd'hui du scepticisme comme de l'ennemi irr&#233;sistible de toute connaissance positive et donc de la philosophie, dans la mesure o&#249; celle-ci s'occupe de connaissance positive. Mais ces affirmations sont erron&#233;es. Seule la pens&#233;e finie de l'entendement abstrait doit craindre le scepticisme, car elle ne peut lui r&#233;sister. La philosophie inclut le principe sceptique comme une fonction subordonn&#233;e qui lui est propre, sous la forme de la dialectique. Mais, contrairement au simple scepticisme, la philosophie ne se contente pas du r&#233;sultat purement n&#233;gatif de la dialectique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sceptique se m&#233;prend sur la valeur de son r&#233;sultat lorsqu'il le consid&#232;re comme une simple n&#233;gation. Car le n&#233;gatif qui se pr&#233;sente comme r&#233;sultat de la dialectique est, parce qu'il est un r&#233;sultat, en m&#234;me temps positif : il contient ce dont il r&#233;sulte, absorb&#233; en lui-m&#234;me et int&#233;gr&#233; &#224; sa propre nature. Or, ainsi con&#231;u, le stade dialectique pr&#233;sente les traits qui caract&#233;risent le troisi&#232;me degr&#233; de la v&#233;rit&#233; logique, la forme sp&#233;culative ou forme de la raison positive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 82&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] Le stade sp&#233;culatif, ou stade de la Raison positive, appr&#233;hende l'unit&#233; des termes (propositions) dans leur opposition - l'affirmative, qui est impliqu&#233;e dans leur d&#233;sint&#233;gration et dans leur transition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Le r&#233;sultat de la dialectique est positif, parce qu'il a un contenu d&#233;fini, ou parce que son r&#233;sultat n'est pas un rien vide et abstrait, mais la n&#233;gation de certaines propositions sp&#233;cifiques qui sont contenues dans le r&#233;sultat - pour la raison m&#234;me qu'il est un r&#233;sultant et non un rien imm&#233;diat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Il s'ensuit que le r&#233;sultat &#171; raisonnable &#187;, bien qu'il ne soit qu'une pens&#233;e et une abstraction, n'en est pas moins un r&#233;sultat concret, puisqu'il n'est pas une simple unit&#233; formelle, mais une unit&#233; de propositions distinctes. Les abstractions nues ou les pens&#233;es formelles ne sont donc pas l'affaire de la philosophie, qui n'a affaire qu'&#224; des pens&#233;es concr&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La logique de la simple compr&#233;hension est impliqu&#233;e dans la logique sp&#233;culative et peut en &#234;tre extraite &#224; volont&#233; par le simple fait d'omettre l'&#233;l&#233;ment dialectique et &#171; raisonnable &#187;. Lorsque cela est fait, elle devient ce qu'est la logique commune, une collection descriptive de formes-pens&#233;es et de r&#232;gles diverses qui, bien que finies, sont consid&#233;r&#233;es comme quelque chose d'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous consid&#233;rons seulement ce qu'il contient, et non comment il le contient, le v&#233;ritable monde de la raison, loin d'&#234;tre la propri&#233;t&#233; exclusive de la philosophie, est le droit de tout &#234;tre humain, quel que soit son degr&#233; de culture ou de d&#233;veloppement mental ; ce qui justifierait le titre antique d'&#234;tre rationnel de l'homme. Le mode g&#233;n&#233;ral par lequel l'exp&#233;rience nous fait d'abord prendre conscience de l'ordre raisonnable des choses est la croyance accept&#233;e et irraisonn&#233;e ; et le caract&#232;re du rationnel, comme nous l'avons d&#233;j&#224; not&#233; (&#167; 45), est d'&#234;tre inconditionn&#233;, autonome et donc autod&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, l'homme prend conscience de l'ordre raisonnable des choses surtout lorsqu'il conna&#238;t Dieu et sait qu'il est enti&#232;rement d&#233;termin&#233; par lui-m&#234;me. De m&#234;me, la conscience qu'un citoyen a de son pays et de ses lois est une perception du monde rationnel, tant qu'il les consid&#232;re comme des pouvoirs inconditionn&#233;s et &#233;galement universels, auxquels il doit soumettre sa volont&#233; individuelle. Et dans le m&#234;me sens, la connaissance et la volont&#233; de l'enfant sont rationnelles, lorsqu'il conna&#238;t la volont&#233; de ses parents et la veut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, pour transformer ces r&#233;alit&#233;s rationnelles (bien s&#251;r positivement rationnelles) en principes sp&#233;culatifs, il suffit de les penser . L'expression &#171; sp&#233;culation &#187; dans la vie courante est souvent employ&#233;e dans un sens tr&#232;s vague et en m&#234;me temps secondaire, comme lorsqu'on parle de sp&#233;culation matrimoniale ou commerciale. Par l&#224;, nous entendons seulement deux choses : premi&#232;rement, que ce qui constitue l'objet de cette sp&#233;culation doit &#234;tre d&#233;pass&#233; et laiss&#233; derri&#232;re nous ; deuxi&#232;mement, que l'objet de cette sp&#233;culation, bien qu'il ne soit en premier lieu que subjectif, ne doit pas le rester, mais &#234;tre r&#233;alis&#233; ou traduit en objectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous avons dit plus haut au sujet de l'Id&#233;e peut s'appliquer &#224; l'usage courant du terme de sp&#233;culation ; et nous pouvons ajouter que les gens qui se classent parmi les lettr&#233;s parlent express&#233;ment de la sp&#233;culation, m&#234;me comme s'il s'agissait d'une chose purement subjective. Une certaine th&#233;orie de certaines conditions et circonstances de la nature ou de l'esprit peut &#234;tre, disent ces gens, tr&#232;s belle et tr&#232;s juste comme mati&#232;re de sp&#233;culation, mais elle contredit l'exp&#233;rience et rien de pareil n'est admissible dans la r&#233;alit&#233;. A cela il faut r&#233;pondre que le sp&#233;culatif n'est, dans sa v&#233;ritable signification, ni pr&#233;liminaire ni m&#234;me d&#233;finitivement, quelque chose de purement subjectif ; qu'au contraire, il s'&#233;l&#232;ve express&#233;ment au-dessus des oppositions telles que celle du subjectif et de l'objectif, que l'entendement ne peut surmonter, et, les absorbant en lui-m&#234;me, il fait preuve de sa nature concr&#232;te et universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une proposition unilat&#233;rale ne peut donc jamais exprimer une v&#233;rit&#233; sp&#233;culative. Si nous disons, par exemple, que l'absolu est l'unit&#233; du subjectif et de l'objectif, nous avons sans doute raison, mais nous sommes unilat&#233;ralistes dans la mesure o&#249; nous &#233;non&#231;ons seulement l'unit&#233; et mettons l'accent sur elle, oubliant qu'en r&#233;alit&#233; le subjectif et l'objectif ne sont pas seulement identiques, mais aussi distincts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi remarquer que la v&#233;rit&#233; sp&#233;culative a &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me signification que ce qu'on appelait autrefois mysticisme, en rapport particulier avec l'exp&#233;rience et les doctrines religieuses. Le terme mysticisme est aujourd'hui utilis&#233; en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale pour d&#233;signer ce qui est myst&#233;rieux et incompr&#233;hensible ; et &#224; mesure que la culture g&#233;n&#233;rale et la fa&#231;on de penser varient, l'&#233;pith&#232;te est appliqu&#233;e par une classe pour d&#233;signer le r&#233;el et le vrai, par une autre pour nommer tout ce qui touche &#224; la superstition et &#224; la tromperie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous remarquons tout d'abord que le mysticisme n'est myst&#233;rieux que pour l'entendement, qui est r&#233;gi par le principe d'identit&#233; abstraite ; tandis que le mysticisme, en tant que synonyme de sp&#233;culatif, est l'unit&#233; concr&#232;te de propositions que l'entendement n'admet que s&#233;par&#233;es et oppos&#233;es. Et si ceux qui reconnaissent le mysticisme comme la v&#233;rit&#233; supr&#234;me se contentent de le laisser dans son myst&#232;re originel, leur conduite ne fait que prouver que pour eux aussi, comme pour leurs adversaires, penser signifie identification abstraite, et que par cons&#233;quent, &#224; leur avis, la v&#233;rit&#233; ne peut &#234;tre conquise qu'en renon&#231;ant &#224; la pens&#233;e, ou, comme on le dit souvent, en capturant la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, comme nous l'avons vu, la pens&#233;e abstraite de l'entendement est si loin d'&#234;tre d&#233;finitive ou stable qu'elle a une tendance perp&#233;tuelle &#224; se dissoudre elle-m&#234;me et &#224; basculer dans son contraire. La raison, au contraire, consiste simplement &#224; embrasser en elle ces contraires comme des &#233;l&#233;ments insubstantiels. Ainsi, le monde de la raison peut &#234;tre &#233;galement qualifi&#233; de mystique, non pas parce que la pens&#233;e ne peut &#224; la fois l'atteindre et le comprendre, mais simplement parce qu'il se situe au-del&#224; du champ de l'entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Subdivision de la logique&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167;83&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique est subdivis&#233;e en trois parties :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. La doctrine de l'&#234;tre .&lt;br class='autobr' /&gt;
II. La doctrine de l'essence .&lt;br class='autobr' /&gt;
III. La doctrine de la notion et de l'id&#233;e .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est-&#224;-dire la th&#233;orie de la pens&#233;e en :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. son imm&#233;diatet&#233; , la notion implicite et en germe,&lt;br class='autobr' /&gt;
II. sa r&#233;flexion et sa m&#233;diation , l'&#234;tre-pour-soi et la manifestation de la notion,&lt;br class='autobr' /&gt;
III. son retour en soi, et son maintien d&#233;velopp&#233; par soi-m&#234;me - la notion en et pour soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La division de la logique que nous venons de donner, ainsi que toute la discussion pr&#233;c&#233;dente sur la nature de la pens&#233;e, sont anticipatoires ; et sa justification ou sa preuve ne peut r&#233;sulter que d'une &#233;tude d&#233;taill&#233;e de la pens&#233;e elle-m&#234;me. Car prouver en philosophie signifie montrer comment le sujet par lui-m&#234;me et &#224; partir de lui-m&#234;me se fait ce qu'il est. La relation dans laquelle ces trois degr&#233;s principaux de la pens&#233;e, ou de l'Id&#233;e logique, se trouvent les uns par rapport aux autres doit &#234;tre con&#231;ue de la mani&#232;re suivante. La v&#233;rit&#233; ne vient qu'avec la notion ; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, la notion est la v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre et de l'essence, qui, maintenues s&#233;par&#233;ment dans leur isolement, ne peuvent que &#234;tre fausses, la premi&#232;re parce qu'elle est exclusivement imm&#233;diate, la seconde parce qu'elle est exclusivement m&#233;diate. Pourquoi alors, pourrait-on demander, commencer par le faux et non pas imm&#233;diatement par le vrai ? A quoi nous r&#233;pondons que la v&#233;rit&#233;, pour m&#233;riter ce nom, doit authentifier sa propre v&#233;rit&#233; : cette authentification, ici dans le domaine de la logique, est donn&#233;e lorsque la notion se d&#233;montre comme &#233;tant ce qui est m&#233;diatis&#233; par et avec elle-m&#234;me, et donc en m&#234;me temps comme &#233;tant vraiment imm&#233;diate. Cette relation entre les trois stades de l'Id&#233;e logique appara&#238;t sous une forme r&#233;elle et concr&#232;te ainsi : Dieu, qui est la v&#233;rit&#233;, n'est connu de nous dans sa v&#233;rit&#233;, c'est-&#224;-dire comme esprit absolu, que dans la mesure o&#249; nous reconnaissons en m&#234;me temps que le monde qu'il a cr&#233;&#233;, la nature et l'esprit fini, sont, dans leur diff&#233;rence avec Dieu, faux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VII. &#202;TRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 84&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#234;tre n'est que la notion implicite : ses formes particuli&#232;res ont le pr&#233;dicat &#171; est &#187; ; quand on les distingue, elles sont chacune une &#171; autre &#187; ; et la forme que prend en elles la dialectique, c'est-&#224;-dire leur sp&#233;cialisation ult&#233;rieure, passe &#224; une autre. Cette d&#233;termination ult&#233;rieure, ou sp&#233;cialisation, est &#224; la fois une mise en avant et par l&#224; un d&#233;gagement de la notion implicite dans l'&#234;tre ; et en m&#234;me temps le retrait de l'&#234;tre vers l'int&#233;rieur, son enfoncement plus profond en lui-m&#234;me. Ainsi l'explicitation de la notion dans la sph&#232;re de l'&#234;tre fait deux choses : elle fait ressortir la totalit&#233; de l'&#234;tre, et elle abolit l' imm&#233;diatet&#233; de l'&#234;tre, ou la forme de l'&#234;tre en tant que telle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 85&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#202;tre lui-m&#234;me et les sous-cat&#233;gories sp&#233;ciales qui en d&#233;coulent, ainsi que celles de la logique en g&#233;n&#233;ral, peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des d&#233;finitions de l' Absolu , ou des d&#233;finitions m&#233;taphysiques de Dieu : du moins la premi&#232;re et la troisi&#232;me cat&#233;gorie de chaque triade peuvent l'&#234;tre : la premi&#232;re, o&#249; la forme-pens&#233;e de la triade est formul&#233;e dans sa simplicit&#233;, et la troisi&#232;me, &#233;tant le retour de la diff&#233;renciation &#224; une simple auto-r&#233;f&#233;rence. Car une d&#233;finition m&#233;taphysique de Dieu est l'expression de sa nature dans les pens&#233;es en tant que telles : et la logique embrasse toutes les pens&#233;es tant qu'elles persistent dans la forme-pens&#233;e. La seconde sous-cat&#233;gorie de chaque triade, o&#249; le degr&#233; de la pens&#233;e est dans sa diff&#233;renciation, donne, d'autre part, une d&#233;finition du fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objection &#224; la forme de la d&#233;finition est qu'elle implique quelque chose dans l'esprit sur lequel ces pr&#233;dicats peuvent se fixer. Ainsi, m&#234;me l'Absolu (bien qu'il pr&#233;tende exprimer Dieu dans le style et le caract&#232;re de la pens&#233;e), en comparaison de son pr&#233;dicat (qui exprime r&#233;ellement et distinctement dans la pens&#233;e ce que le sujet n'exprime pas), n'est encore qu'une pens&#233;e inchoative, le sujet ind&#233;termin&#233; des pr&#233;dicats &#224; venir. La pens&#233;e, qui est ici la seule question importante, n'est contenue que dans le pr&#233;dicat : et par cons&#233;quent la forme propositionnelle, comme ledit sujet, c'est-&#224;-dire l'Absolu, n'est qu'une pure superfluit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quantit&#233;, qualit&#233; et mesure&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacune des trois sph&#232;res de l'id&#233;e logique se r&#233;v&#232;le &#234;tre un ensemble syst&#233;matique de termes de pens&#233;e et une phase de l'Absolu. Tel est le cas de l'&#202;tre, qui contient les trois degr&#233;s de qualit&#233;, de quantit&#233; et de mesure .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qualit&#233; est d'abord le caract&#232;re identique &#224; l'&#234;tre : si identique qu'une chose cesse d'&#234;tre ce qu'elle est, si elle perd sa qualit&#233;. La quantit&#233;, au contraire, est le caract&#232;re ext&#233;rieur &#224; l'&#234;tre, et n'affecte en rien l'&#234;tre. Ainsi, par exemple, une maison reste ce qu'elle est, qu'elle soit plus grande ou plus petite ; et le rouge reste rouge, qu'il soit plus clair ou plus fonc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mesure, troisi&#232;me degr&#233; de l'&#234;tre, qui est l'unit&#233; des deux premiers, est une quantit&#233; qualitative. Toutes les choses ont leur mesure : c'est-&#224;-dire que les termes quantitatifs de leur existence, qu'elles soient telles ou telles, n'ont pas d'importance dans certaines limites ; mais lorsque ces limites sont d&#233;pass&#233;es d'un plus ou d'un moins suppl&#233;mentaire, les choses cessent d'&#234;tre ce qu'elles &#233;taient. De la mesure d&#233;coule le passage &#224; la seconde subdivision de l'id&#233;e, l'Essence .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trois formes de l'&#234;tre dont il est question ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elles sont les premi&#232;res, sont aussi les plus pauvres, c'est-&#224;-dire les plus abstraites . La conscience imm&#233;diate (sensible), dans la mesure o&#249; elle comporte en m&#234;me temps un &#233;l&#233;ment intellectuel, est surtout restreinte aux cat&#233;gories abstraites de qualit&#233; et de quantit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conscience sensible est, dans l'estimation ordinaire, la plus concr&#232;te et par cons&#233;quent aussi la plus riche ; mais cela n'est vrai que pour ce qui est des mat&#233;riaux, tandis que, par rapport &#224; la pens&#233;e qu'elle contient, elle est r&#233;ellement la plus pauvre et la plus abstraite.&lt;br class='autobr' /&gt;
A. QUALIT&#201;&lt;br class='autobr' /&gt;
(a) &#202;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#202;tre pur&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 86&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#202;tre pur fait le commencement : parce qu'il est d'un c&#244;t&#233; pure pens&#233;e , et de l'autre imm&#233;diatet&#233; m&#234;me, simple et ind&#233;termin&#233;e ; et le premier commencement ne peut &#234;tre m&#233;diatis&#233; par rien, ni &#234;tre davantage d&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les doutes et les avertissements que l'on pourrait formuler contre le fait de commencer la science par un &#234;tre abstrait et vide dispara&#238;tront si l'on ne per&#231;oit que ce qu'implique naturellement un commencement. On peut d&#233;finir l'&#234;tre par &#171; je = je &#187;, par &#171; indiff&#233;rence absolue &#187; ou par &#171; identit&#233; &#187;, etc. Lorsqu'il est n&#233;cessaire de commencer soit par ce qui est absolument certain, c'est-&#224;-dire par la certitude de soi-m&#234;me, soit par une d&#233;finition ou une intuition de la v&#233;rit&#233; absolue , ces formes et d'autres de ce genre peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme devant &#234;tre les premi&#232;res. Mais chacune de ces formes contient une m&#233;diation et ne peut donc &#234;tre la premi&#232;re v&#233;ritable : car toute m&#233;diation implique un progr&#232;s effectu&#233; d'une premi&#232;re &#224; une seconde et proc&#233;dant de quelque chose de diff&#233;rent. Si je = je, ou m&#234;me l'intuition intellectuelle, ne signifient en r&#233;alit&#233; rien de plus que la premi&#232;re, ils sont dans cette simple imm&#233;diatet&#233; identiques &#224; l'&#234;tre ; tandis qu'inversement, l'&#234;tre pur, s'il n'est plus abstrait mais qu'il contient en lui une m&#233;diation, est pure pens&#233;e ou intuition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous &#233;non&#231;ons l'Etre comme un pr&#233;dicat de l'Absolu, nous obtenons la premi&#232;re d&#233;finition de ce dernier. L'Absolu est l'Etre. C'est (dans la pens&#233;e) la d&#233;finition absolument initiale, la plus abstraite et la plus restreinte. C'est la d&#233;finition donn&#233;e par les El&#233;ates , mais c'est en m&#234;me temps la d&#233;finition bien connue de Dieu comme somme de toutes les r&#233;alit&#233;s. Cela signifie, en bref, que nous devons mettre de c&#244;t&#233; cette limitation qui est dans chaque r&#233;alit&#233;, de sorte que Dieu ne soit que le r&#233;el dans toute r&#233;alit&#233; , le superlativement r&#233;el. Ou, si nous rejetons la r&#233;alit&#233;, comme impliquant une r&#233;flexion, nous obtenons une affirmation plus imm&#233;diate ou irr&#233;fl&#233;chie de la m&#234;me chose, lorsque Jacobi dit que le Dieu de Spinoza est le principium de l'&#234;tre dans toute existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Quand la pens&#233;e doit commencer , nous n'avons rien d'autre que la pens&#233;e dans sa plus pure ind&#233;termination : car nous ne pouvons d&#233;terminer que s'il y a &#224; la fois l'un et l'autre : et au commencement il n'y en a pas encore d'autre. L'ind&#233;termin&#233;, tel que nous l'avons, est le vide avec lequel nous commen&#231;ons, non pas une absence de traits atteinte par l'abstraction, non pas l'&#233;limination de tout caract&#232;re, mais l'absence de traits originelle qui pr&#233;c&#232;de tout caract&#232;re d&#233;fini et qui est le tout premier de tous. Et c'est cela que nous appelons l'&#202;tre. Il ne doit pas &#234;tre senti, ou per&#231;u par les sens, ou repr&#233;sent&#233; par l'imagination : il n'est que et simplement pens&#233;, et en tant que tel il constitue le commencement. L'essence est &#233;galement ind&#233;termin&#233;e, mais dans un autre sens : elle a travers&#233; le processus de m&#233;diation et contient implicitement la d&#233;termination qu'elle a absorb&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Dans l' histoire de la philosophie, les diff&#233;rentes &#233;tapes de l'Id&#233;e logique prennent la forme de syst&#232;mes successifs, chacun fond&#233; sur une d&#233;finition particuli&#232;re de l'Absolu. De m&#234;me que l'Id&#233;e logique se d&#233;ploie dans un processus allant de l'abstrait au concret, de m&#234;me dans l'histoire de la philosophie, les syst&#232;mes les plus anciens sont les plus abstraits et donc en m&#234;me temps les plus pauvres. La relation entre les syst&#232;mes philosophiques ant&#233;rieurs et post&#233;rieurs ressemble beaucoup &#224; la relation entre les &#233;tapes correspondantes de l' Id&#233;e logique : en d'autres termes, les premiers sont conserv&#233;s dans les derniers, mais subordonn&#233;s et submerg&#233;s. Tel est le v&#233;ritable sens d'un ph&#233;nom&#232;ne tr&#232;s mal compris dans l'histoire de la philosophie : la r&#233;futation d'un syst&#232;me par un autre , d'un syst&#232;me ant&#233;rieur par un syst&#232;me post&#233;rieur. Le plus souvent, la r&#233;futation est prise dans un sens purement n&#233;gatif, signifiant que le syst&#232;me r&#233;fut&#233; a cess&#233; de compter pour quelque chose, a &#233;t&#233; mis de c&#244;t&#233; et est fini. S'il en &#233;tait ainsi, l'histoire de la philosophie serait, de toutes les &#233;tudes, la plus triste, car elle montre la r&#233;futation de tous les syst&#232;mes que le temps a fait na&#238;tre. Or, bien qu'il soit admis que toute philosophie a &#233;t&#233; r&#233;fut&#233;e, il faut affirmer au m&#234;me degr&#233; qu'aucune philosophie n'a &#233;t&#233; r&#233;fut&#233;e, et m&#234;me qu'aucune ne peut l'&#234;tre. Et cela pour deux raisons. En effet, toute philosophie digne de ce nom incarne toujours l'Id&#233;e ; et en second lieu, tout syst&#232;me repr&#233;sente un facteur particulier ou un stade particulier dans l'&#233;volution de l'Id&#233;e. La r&#233;futation d'une philosophie signifie donc seulement que ses barri&#232;res sont franchies et que son principe particulier est r&#233;duit &#224; un facteur dans le principe plus complet qui suit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'histoire de la philosophie, dans son sens v&#233;ritable, ne traite pas d'un pass&#233;, mais d'un pr&#233;sent &#233;ternel et v&#233;ritable ; et, dans ses r&#233;sultats, elle ressemble non pas &#224; un mus&#233;e des aberrations de l'intellect humain, mais &#224; un panth&#233;on de figures divines. Ces figures de dieux sont les diff&#233;rentes &#233;tapes de l'Id&#233;e, telles qu'elles se pr&#233;sentent l'une apr&#232;s l'autre dans le d&#233;veloppement dialectique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appartient &#224; l' historien de la philosophie de montrer plus pr&#233;cis&#233;ment dans quelle mesure l' &#233;volution graduelle de son th&#232;me co&#239;ncide avec le d&#233;veloppement dialectique de l'Id&#233;e logique pure ou s'en &#233;carte. Il suffit de dire ici que la logique commence l&#224; o&#249; commence l' histoire proprement dite de la philosophie. La philosophie a commenc&#233; dans l' &#233;cole &#233;l&#233;atique , surtout avec Parm&#233;nide. Parm&#233;nide, qui con&#231;oit l'absolu comme l'&#202;tre, dit que &#171; l'&#202;tre seul est et le Rien n'est pas &#187;. Tel &#233;tait le v&#233;ritable point de d&#233;part de la philosophie, qui est toujours la connaissance par la pens&#233;e : et ici, pour la premi&#232;re fois, nous trouvons la pens&#233;e pure saisie et transform&#233;e en objet &#224; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes ont pens&#233; d&#232;s le commencement (c'est seulement ainsi qu'ils se sont distingu&#233;s des animaux). Mais il a fallu des milliers d'ann&#233;es pour qu'ils parviennent &#224; saisir la pens&#233;e dans sa puret&#233; et &#224; la voir dans ce qu'elle a de v&#233;ritablement objectif. Les El&#233;ates sont c&#233;l&#233;br&#233;s comme des penseurs audacieux. Mais cette admiration nominale est souvent accompagn&#233;e de la remarque qu'ils ont d&#233;pass&#233; les bornes, en faisant de l'Etre seul la v&#233;rit&#233;, et en niant la v&#233;rit&#233; de tout autre objet de la conscience. Il faut aller plus loin que l'Etre, il est vrai ; et pourtant il est absurde de parler des autres contenus de notre conscience comme d'une sorte d'ext&#233;rieur et d'&#224; c&#244;t&#233; de l'Etre, ou de dire qu'il y a d'autres choses, en plus de l'Etre. La v&#233;rit&#233; est plut&#244;t la suivante : l'Etre, en tant qu'Etre, n'est rien de fixe ni d'ultime : il c&#232;de &#224; la dialectique et s'enfonce dans son contraire, qui, pris aussi imm&#233;diatement, est le N&#233;ant. Apr&#232;s tout, l'Etre est la pure Pens&#233;e ; Quoi que vous puissiez faire d'autre avec quoi vous commencez (le Je = Je, l'indiff&#233;rence absolue ou Dieu lui-m&#234;me), vous commencez avec une figure de conception mat&#233;rialis&#233;e, non avec un produit de la pens&#233;e ; et que, dans la mesure o&#249; son contenu de pens&#233;e est concern&#233;, un tel commencement n'est que l'&#202;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 87&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce simple &#202;tre, en tant qu'il est simple abstraction, est donc l'absolument n&#233;gatif : qui, sous un aspect &#233;galement imm&#233;diat, n'est que le N&#233;ant .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) De l&#224; est tir&#233;e la seconde d&#233;finition de l'Absolu : l'Absolu est le N&#233;ant. En fait, cette d&#233;finition est implicite lorsqu'on dit que la chose en soi est l'ind&#233;termin&#233;, absolument sans forme et donc sans contenu , ou lorsqu'on dit que Dieu n'est que l'&#202;tre supr&#234;me et rien de plus ; car c'est en r&#233;alit&#233; d&#233;clarer qu'il est la m&#234;me n&#233;gativit&#233; que ci-dessus. Le N&#233;ant dont les bouddhistes font le principe universel, ainsi que le but et la finalit&#233; de toute chose, est la m&#234;me abstraction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Si l'opposition dans la pens&#233;e s'&#233;nonce dans cette imm&#233;diatet&#233; comme l'&#202;tre et le N&#233;ant, le choc de sa nullit&#233; est trop grand pour ne pas stimuler la tentative de fixer l'&#202;tre et de le garantir contre le passage au N&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce but, la r&#233;flexion a recours au moyen de d&#233;couvrir un pr&#233;dicat fixe de l'Etre, pour le distinguer du N&#233;ant. Ainsi, nous trouvons l'Etre identifi&#233; &#224; ce qui persiste au milieu de tous les changements, &#224; la mati&#232;re susceptible d'innombrables d&#233;terminations, ou m&#234;me, sans r&#233;flexion, &#224; une existence unique, &#224; un objet quelconque des sens ou de l'esprit. Mais toute caract&#233;risation additionnelle et plus concr&#232;te fait perdre &#224; l'Etre l'int&#233;grit&#233; et la simplicit&#233; qu'il avait au d&#233;part. C'est seulement dans et en vertu de cette simple g&#233;n&#233;ralit&#233; qu'il est Rien, quelque chose d'inexprimable, dont la distinction avec le N&#233;ant n'est qu'une simple intention ou signification .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de comprendre que ces commencements ne sont que des abstractions vides, aussi vides l'une que l'autre. L'instinct qui nous pousse &#224; attacher une importance d&#233;termin&#233;e &#224; l'&#202;tre , ou aux deux, est la n&#233;cessit&#233; m&#234;me qui conduit au mouvement en avant de l'&#202;tre et du N&#233;ant, et leur donne une signification vraie ou concr&#232;te . Ce progr&#232;s est la d&#233;duction logique et le mouvement de la pens&#233;e qui se manifestent dans la suite. La r&#233;flexion qui trouve une connotation plus profonde &#224; l'&#202;tre et au N&#233;ant n'est rien d'autre que la pens&#233;e logique, &#224; travers laquelle cette connotation se d&#233;veloppe, non pas, cependant, d'une mani&#232;re accidentelle, mais d'une mani&#232;re n&#233;cessaire .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute signification dans laquelle ils apparaissent ensuite n'est donc qu'une sp&#233;cification plus pr&#233;cise et une d&#233;finition plus vraie de l'Absolu. Et lorsque cela est fait, l'&#202;tre et le N&#233;ant purement abstraits sont remplac&#233;s par un concret dans lequel ces deux &#233;l&#233;ments forment une partie organique. La forme supr&#234;me du N&#233;ant en tant que principe s&#233;par&#233; serait la Libert&#233; : mais la Libert&#233; est la n&#233;gativit&#233; &#224; ce stade o&#249; elle s'enfonce, absorb&#233;e par elle-m&#234;me, dans une intensit&#233; supr&#234;me, et est elle-m&#234;me une affirmation, et m&#234;me une affirmation absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinction entre l'&#202;tre et le N&#233;ant n'est d'abord qu'implicite et non encore r&#233;ellement &#233;tablie : il faut seulement les distinguer. Une distinction implique bien entendu deux choses, et que l'une d'elles poss&#232;de un attribut qui ne se trouve pas dans l'autre. Or, l'&#202;tre est une absence absolue d'attributs, et donc le N&#233;ant. La distinction entre les deux n'est donc qu'intentionnelle ; c'est une distinction tout &#224; fait nominale, qui n'est en m&#234;me temps pas une distinction. Dans tous les autres cas de diff&#233;rence, il y a un point commun qui comprend les deux choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Supposons par exemple que nous parlions de deux esp&#232;ces diff&#233;rentes : le genre forme un terrain commun entre les deux. Mais dans le cas de l'&#234;tre et du n&#233;ant, la distinction est sans fondement : il ne peut donc y avoir de distinction, les deux d&#233;terminations &#233;tant la m&#234;me absence de fond. Si l'on r&#233;pond que l'&#234;tre et le n&#233;ant sont tous deux des pens&#233;es, de sorte que la pens&#233;e peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un terrain commun, l'objecteur oublie que l'&#234;tre n'est pas une pens&#233;e particuli&#232;re ou d&#233;finie, et que par cons&#233;quent, &#233;tant tout &#224; fait ind&#233;termin&#233;, il est une pens&#233;e qui ne se distingue pas du n&#233;ant. Il est aussi naturel que nous nous repr&#233;sentions l'&#234;tre comme une richesse absolue, et le n&#233;ant comme une pauvret&#233; absolue. Mais si, en consid&#233;rant le monde entier, nous pouvons seulement dire que tout est et rien de plus, nous n&#233;gligeons toute particularit&#233; et, au lieu de la pl&#233;nitude absolue, nous avons le vide absolu. La m&#234;me critique s'applique &#224; ceux qui d&#233;finissent Dieu comme un &#234;tre pur, et non comme un &#234;tre pur. une d&#233;finition qui n'est pas meilleure du tout que celle des bouddhistes, qui consid&#232;rent Dieu comme n&#233;ant et qui, de ce principe, tirent la conclusion suppl&#233;mentaire que l'auto-annihilation est le moyen par lequel l'homme devient Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devenir&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 88&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le n&#233;ant, s'il est ainsi imm&#233;diat et &#233;gal &#224; lui-m&#234;me , est aussi r&#233;ciproquement le m&#234;me que l'&#234;tre. La v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre et du n&#233;ant est donc l'unit&#233; des deux : et cette unit&#233; est le devenir .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La proposition selon laquelle l'&#202;tre et le Rien sont la m&#234;me chose para&#238;t si paradoxale &#224; l'imagination ou &#224; l'entendement qu'elle est peut-&#234;tre prise pour une plaisanterie. Et c'est en effet une des choses les plus difficiles que la pens&#233;e puisse s'attendre &#224; faire : car l'&#202;tre et le Rien pr&#233;sentent le contraste fondamental dans toute son imm&#233;diatet&#233;, c'est-&#224;-dire sans que l'un des termes soit investi d'un attribut qui impliquerait sa connexion avec l'autre. Cet attribut, cependant, comme le paragraphe ci-dessus le montre, est implicite en eux &#8211; l'attribut qui est exactement le m&#234;me dans les deux. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, la d&#233;duction de leur unit&#233; est compl&#232;tement analytique : en fait, tout le progr&#232;s de la philosophie dans chaque cas, s'il s'agit d'un progr&#232;s m&#233;thodique, c'est-&#224;-dire n&#233;cessaire, ne fait qu'expliciter ce qui est implicite dans une notion. Il est cependant aussi juste de dire que l'&#202;tre et le Rien sont tout &#224; fait diff&#233;rents que d'affirmer leur unit&#233;. L'un n'est pas ce qu'est l'autre. Mais comme la distinction n'a pas encore pris de forme d&#233;finie (l'&#202;tre et le N&#233;ant sont encore l'imm&#233;diat), elle est, au sens o&#249; ils l'ont, quelque chose d'indicible, que nous voulons simplement dire .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Il n'est pas n&#233;cessaire de faire de grandes d&#233;penses d'esprit pour se moquer de la maxime selon laquelle l'&#202;tre et le Rien sont la m&#234;me chose, ou plut&#244;t pour produire des absurdit&#233;s qui, affirme-t-on &#224; tort, sont les cons&#233;quences et les illustrations de cette maxime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#234;tre et le n&#233;ant sont identiques, disent ces objecteurs, il s'ensuit que cela ne fait aucune diff&#233;rence que ma maison, ma propri&#233;t&#233;, l'air que je respire, cette ville, le soleil, la loi, l'esprit, Dieu soient ou ne soient pas. Or, dans certains de ces cas, les objecteurs invoquent des fins priv&#233;es, l'utilit&#233; d'une chose pour moi, et se demandent ensuite si cela m'est &#233;gal que la chose existe ou non. D'ailleurs, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'enseignement de la philosophie qui lib&#232;re l'homme de la multitude infinie de fins et d'intentions finies, en le rendant si insensible &#224; elles que leur existence ou leur non-existence lui est indiff&#233;rente. Mais il ne faut jamais oublier que, si l'on mentionne une chose substantielle, on cr&#233;e par l&#224; un lien avec d'autres existences et d'autres fins qui, par hypoth&#232;se, valent la peine d'&#234;tre : et c'est de cette hypoth&#232;se que d&#233;pend la question de savoir si l'&#234;tre et le non-&#234;tre d'un sujet d&#233;termin&#233; sont la m&#234;me chose ou non. Une distinction substantielle se substitue alors secr&#232;tement &#224; la distinction vide de l'&#234;tre et du n&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans d'autres cas, ce sont des existences pratiquement absolues, des id&#233;es et des buts vitaux qui sont plac&#233;s sous la simple cat&#233;gorie d'&#234;tre ou de non-&#234;tre. Mais il n'y a rien d'autre &#224; dire de ces objets concrets que de dire qu'ils sont ou ne sont pas. Des abstractions st&#233;riles, comme l'&#234;tre et le n&#233;ant, cat&#233;gories initiales qui sont pour cette raison les plus rares que l'on puisse trouver, ne suffisent absolument pas &#224; rendre compte de la nature de ces objets. La v&#233;rit&#233; substantielle est quelque chose de bien au-dessus de ces abstractions et de leurs oppositions. Et chaque fois qu'une existence concr&#232;te est d&#233;guis&#233;e sous le nom d'&#234;tre et de non-&#234;tre, l'esprit vide commet l'erreur habituelle de parler et d'avoir en t&#234;te une image d'autre chose que ce dont il s'agit : et ici il s'agit d'&#234;tre et de n&#233;ant abstraits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) On dira peut-&#234;tre que personne ne peut se faire une id&#233;e de l'unit&#233; de l'&#202;tre et du N&#233;ant. Quant &#224; cela, la notion de l'unit&#233; est &#233;nonc&#233;e dans la section pr&#233;c&#233;dente, et c'est tout : saisissez-la, et vous aurez compris cette unit&#233;. Ce que l'objecteur entend r&#233;ellement par compr&#233;hension &#8211; par notion &#8211; est plus que ce que son langage implique proprement : il lui faut un &#233;tat d'esprit plus riche et plus complexe, une conception imag&#233;e qui propose la notion comme un cas concret et plus familier aux op&#233;rations ordinaires de la pens&#233;e. Et tant que l'incompr&#233;hensibilit&#233; signifie seulement le manque d'habitude &#224; l'effort n&#233;cessaire pour saisir une pens&#233;e abstraite, libre de tout m&#233;lange sensible, et pour saisir une v&#233;rit&#233; sp&#233;culative, la r&#233;ponse &#224; la critique est que la connaissance philosophique est sans doute distincte en nature du mode de connaissance le mieux connu dans la vie courante, aussi bien que de celui qui r&#232;gne dans les autres sciences. Mais si n'avoir aucune notion signifie simplement que nous ne pouvons pas nous repr&#233;senter en imagination l'unit&#233; de l'&#202;tre et du N&#233;ant, la d&#233;claration est loin d'&#234;tre vraie ; Car chacun a mille fa&#231;ons de se repr&#233;senter cette unit&#233;. Dire que nous n'en avons pas, c'est simplement vouloir dire que nous ne reconnaissons pas la notion en question dans aucune de ces images et que nous ne nous rendons pas compte qu'elles en sont l'exemple. L'exemple le plus &#233;vident est le devenir. Chacun a une id&#233;e mentale du devenir et admet m&#234;me qu'il s'agit d' une id&#233;e unique ; il admettra en outre que, lorsqu'on l'analyse, il renferme l'attribut d'&#234;tre et aussi ce qui est le contraire de l'&#234;tre, &#224; savoir le n&#233;ant ; et que ces deux attributs sont indivisibles dans une seule id&#233;e : de sorte que le devenir est l'unit&#233; de l'&#234;tre et du n&#233;ant. Un autre exemple assez &#233;vident est le commencement. Dans son commencement, la chose n'est pas encore, mais elle est plus que rien, car son &#234;tre est d&#233;j&#224; au commencement. Le commencement est lui-m&#234;me un cas de devenir ; seul le premier terme est employ&#233; en vue d'un d&#233;veloppement ult&#233;rieur. Si l'on adoptait la logique &#224; la m&#233;thode la plus ordinaire des sciences, on pourrait partir de la repr&#233;sentation d'un Commencement comme pens&#233; abstraitement, ou du Commencement comme tel, et ensuite analyser cette repr&#233;sentation ; et peut-&#234;tre les gens admettraient-ils plus volontiers, &#224; la suite de cette analyse, que l'&#202;tre et le N&#233;ant se pr&#233;sentent comme indivisibles dans l'unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Il reste &#224; noter que des expressions telles que &#171; l'&#202;tre et le Rien sont la m&#234;me chose &#187; ou &#171; l'unit&#233; de l'&#202;tre et du Rien &#187; &#8212; comme toutes les autres unit&#233;s de ce genre, celle du sujet et de l'objet, et d'autres encore &#8212; donnent lieu &#224; des objections raisonnables. Elles d&#233;forment les faits, en donnant une importance exclusive &#224; l'unit&#233;, et en laissant la diff&#233;rence qui existe indubitablement en elle (parce que c'est l'&#202;tre et le Rien, par exemple, dont l'unit&#233; est d&#233;clar&#233;e) sans aucune mention ou remarque expresse. Il semble donc que la diversit&#233; ait &#233;t&#233; ind&#251;ment &#233;cart&#233;e et n&#233;glig&#233;e. Le fait est qu'aucun principe sp&#233;culatif ne peut &#234;tre correctement exprim&#233; par une telle forme propositionnelle, car l'unit&#233; doit &#234;tre con&#231;ue dans la diversit&#233;, qui est en m&#234;me temps pr&#233;sente et explicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Devenir &#187; est la v&#233;ritable expression de la r&#233;sultante de &#171; &#234;tre &#187; et de &#171; ne pas &#234;tre &#187; ; c'est l'unit&#233; des deux ; mais ce n'est pas seulement l'unit&#233;, c'est aussi l'inqui&#233;tude inh&#233;rente, l'unit&#233; qui n'est pas une simple r&#233;f&#233;rence &#224; soi et donc sans mouvement, mais qui, par la diversit&#233; de l'&#202;tre et du Rien qui est en elle, est en guerre en elle-m&#234;me. L'&#202;tre d&#233;termin&#233;, au contraire, est cette unit&#233;, ou le Devenir sous cette forme d'unit&#233; : donc tout ce qui &#171; est l&#224; et ainsi &#187; est unilat&#233;ral et fini. L'opposition entre les deux facteurs semble avoir disparu ; elle n'est qu'impliqu&#233;e dans l'unit&#233;, elle n'y est pas explicitement pos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5) La maxime du devenir, selon laquelle l'&#234;tre est le passage au n&#233;ant et le n&#233;ant le passage &#224; l'&#234;tre, est contredite par la maxime du panth&#233;isme, doctrine de l'&#233;ternit&#233; de la mati&#232;re, selon laquelle du n&#233;ant ne vient rien et que quelque chose ne peut na&#238;tre que de quelque chose. Les anciens voyaient clairement que la maxime : &#171; Du n&#233;ant ne vient rien, de quelque chose quelque chose &#187; abolit en r&#233;alit&#233; le devenir : car ce dont il vient et ce qu'il devient sont une seule et m&#234;me chose. Ainsi expliqu&#233;e, la proposition est la maxime de l'identit&#233; abstraite telle que la soutient l'entendement. Il ne peut donc que para&#238;tre &#233;trange d'entendre de nos jours enseigner tranquillement des maximes telles que &#171; Du n&#233;ant ne vient rien, de quelque chose na&#238;t quelque chose &#187;, sans que le professeur se rende compte le moins du monde qu'elles sont la base du panth&#233;isme, et m&#234;me sans savoir que les anciens ont &#233;puis&#233; tout ce qu'il y a &#224; dire &#224; ce sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le devenir est la premi&#232;re pens&#233;e concr&#232;te, et par cons&#233;quent la premi&#232;re notion, tandis que l'&#202;tre et le N&#233;ant sont des abstractions vides. La notion d'&#202;tre dont nous parlons parfois doit donc signifier le devenir, et non le simple point de l'&#202;tre, qui est le N&#233;ant vide, pas plus que le N&#233;ant, qui est l'&#202;tre vide. Dans l'&#202;tre donc nous avons le Rien, et dans le Rien l'&#202;tre ; mais cet &#202;tre qui ne se perd pas dans le N&#233;ant est le devenir. Il ne faut pas non plus omettre cette distinction, tout en soulignant l'unit&#233; du devenir ; sans cette distinction nous reviendrions &#224; l'&#202;tre abstrait. Le devenir n'est que l'&#233;nonc&#233; explicite de ce qu'est l'&#202;tre dans sa v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entend souvent dire que la pens&#233;e s'oppose &#224; l'&#234;tre. Or, face &#224; une telle affirmation, il faut d'abord se demander ce qu'on entend par &#234;tre. Si nous entendons l'&#234;tre tel qu'il est d&#233;fini par la r&#233;flexion, nous ne pouvons en dire que ce qui est absolument identique et affirmatif. Et si nous consid&#233;rons ensuite la pens&#233;e, il ne nous &#233;chappe pas que la pens&#233;e est aussi au moins ce qui est absolument identique &#224; elle-m&#234;me. L'&#234;tre comme la pens&#233;e ont donc tous deux le m&#234;me attribut. Cette identit&#233; de l'&#234;tre et de la pens&#233;e ne doit cependant pas &#234;tre prise dans un sens concret, comme si nous pouvions dire qu'une pierre, dans la mesure o&#249; elle a de l'&#234;tre, est la m&#234;me chose qu'un homme pensant. Une chose concr&#232;te est toujours tr&#232;s diff&#233;rente de la cat&#233;gorie abstraite en tant que telle. Et dans le cas de l'&#234;tre, nous ne parlons de rien de concret, car l'&#234;tre est le tout abstrait. Jusque-l&#224; donc, la question de l' &#234;tre de Dieu &#8212; un &#234;tre qui est en lui-m&#234;me concret au-dessus de toute mesure &#8212; n'a que peu d'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que premier terme concret de la pens&#233;e, le Devenir est le premier v&#233;hicule ad&#233;quat de la v&#233;rit&#233;. Dans l'histoire de la philosophie, ce stade de l'Id&#233;e logique trouve son analogue dans le syst&#232;me d' H&#233;raclite .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand H&#233;raclite dit &#171; Tout coule &#187;, il &#233;nonce le devenir comme le trait fondamental de toute existence, alors que les El&#233;ates, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, ne voyaient que la v&#233;rit&#233; dans l'&#234;tre, l'&#234;tre rigide et sans processus. Jetant un coup d'&#339;il au principe des El&#233;ates, H&#233;raclite poursuit en disant : &#171; L'&#234;tre n'est rien d'autre que le non-&#234;tre &#187; ; une affirmation qui exprime la n&#233;gativit&#233; de l'&#234;tre abstrait et son identit&#233; avec le non-&#234;tre, telle qu'elle est explicit&#233;e dans le devenir ; les deux abstractions &#233;tant &#233;galement intenables. On peut consid&#233;rer cela comme un exemple de la r&#233;futation r&#233;elle d'un syst&#232;me par un autre. R&#233;futer une philosophie , c'est montrer le mouvement dialectique dans son principe, et ainsi la r&#233;duire &#224; un membre constitutif d'une forme concr&#232;te sup&#233;rieure de l'Id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le devenir, pris dans son meilleur sens, est un terme extr&#234;mement pauvre : il a besoin de s'approfondir et de prendre du poids. Nous trouvons une telle force approfondie dans la vie, par exemple. La vie est un devenir, mais cela ne suffit pas &#224; &#233;puiser la notion de vie. Une forme encore plus &#233;lev&#233;e se trouve dans l'esprit. Ici aussi se trouve le devenir, mais plus riche et plus intense que le simple devenir logique. Les &#233;l&#233;ments dont l'unit&#233; constitue l'esprit ne sont pas les simples abstractions de l'&#234;tre et du n&#233;ant, mais le syst&#232;me de l'id&#233;e logique et de la nature.&lt;br class='autobr' /&gt;
(b) &#202;tre d&#233;termin&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 89&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Devenir, l'&#202;tre qui est un avec le N&#233;ant et le N&#233;ant qui est un avec l'&#202;tre ne sont que des facteurs &#233;vanouissants ; ils sont et ils ne sont pas. Ainsi, par sa contradiction inh&#233;rente, le Devenir s'effondre dans l'unit&#233; dans laquelle les deux &#233;l&#233;ments sont absorb&#233;s. Ce r&#233;sultat est donc l'&#202;tre d&#233;termin&#233; (&#202;tre l&#224; et ainsi).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce premier exemple, il faut se rappeler une fois pour toutes que la seule fa&#231;on d'assurer une croissance et un progr&#232;s dans la connaissance est de s'en tenir fermement &#224; la v&#233;rit&#233; des r&#233;sultats. Il n'y a absolument rien dans lequel nous ne puissions ni ne devions signaler des contradictions ou des attributs oppos&#233;s ; et l'abstraction faite par la compr&#233;hension signifie donc une insistance forc&#233;e sur un seul aspect et un effort r&#233;el pour obscurcir et supprimer toute conscience de l'autre attribut qui est impliqu&#233;. Chaque fois qu'une telle contradiction est d&#233;couverte dans un objet ou une notion, la conclusion habituelle est donc : cet objet n'est donc rien .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi Z&#233;non , qui le premier a montr&#233; la contradiction inh&#233;rente au mouvement, a conclu qu'il n'y a pas de mouvement ; et les anciens, qui ont reconnu l'origine et la mort, les deux esp&#232;ces du devenir, comme des cat&#233;gories fausses, ont employ&#233; l'expression que l'Un ou l'Absolu ne na&#238;t ni ne p&#233;rit. Une telle dialectique ne consid&#232;re que le c&#244;t&#233; n&#233;gatif de son r&#233;sultat, et ne voit pas ce qui est en m&#234;me temps r&#233;ellement pr&#233;sent, le r&#233;sultat d&#233;fini, dans le cas pr&#233;sent un pur n&#233;ant, mais un n&#233;ant qui renferme l'&#234;tre, et, de m&#234;me, un &#234;tre qui renferme le n&#233;ant. L'&#234;tre d&#233;termin&#233; est donc (1) l'unit&#233; de l'&#234;tre et du n&#233;ant, dans laquelle nous nous d&#233;barrassons de l'imm&#233;diatet&#233; de ces d&#233;terminations, et leur contradiction dispara&#238;t dans leur connexion mutuelle, unit&#233; dans laquelle ils ne sont que des &#233;l&#233;ments constitutifs. Et (2) puisque le r&#233;sultat est l'abolition de la contradiction, elle vient sous la forme d'une simple unit&#233; avec elle-m&#234;me : c'est-&#224;-dire qu'elle est aussi l'&#202;tre avec la n&#233;gation ou la d&#233;terminit&#233; : elle est le Devenir express&#233;ment mis sous la forme d'un de ses &#233;l&#233;ments, &#224; savoir l'&#202;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me notre conception ordinaire du devenir implique que quelque chose en d&#233;coule et que le devenir a donc un r&#233;sultat. Mais cette conception soul&#232;ve la question : comment le devenir ne reste-t-il pas un simple devenir, mais a-t-il un r&#233;sultat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse &#224; cette question d&#233;coule de ce que le devenir a d&#233;j&#224; montr&#233;. Le devenir contient toujours l'&#234;tre et le n&#233;ant, de telle mani&#232;re que ces deux &#233;l&#233;ments se transforment sans cesse l'un en l'autre et s'annulent r&#233;ciproquement. Ainsi le devenir se tient devant nous dans une inqui&#233;tude totale, mais il ne peut se maintenir dans cette inqui&#233;tude abstraite : car puisque l'&#234;tre et le n&#233;ant disparaissent dans le devenir (et c'est l&#224; la notion m&#234;me du devenir), celui-ci doit aussi dispara&#238;tre. Le devenir est comme un feu qui s'&#233;teint en lui-m&#234;me lorsqu'il consume sa mati&#232;re. Le r&#233;sultat de ce processus n'est cependant pas un n&#233;ant vide, mais un &#234;tre identique &#224; la n&#233;gation, ce que nous appelons l'&#234;tre d&#233;termin&#233; (&#234;tre alors et l&#224;) : ce qui signifie &#233;videmment avant tout qu'il est devenu .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qualit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 90&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] L'&#202;tre d&#233;termin&#233; est un &#202;tre dot&#233; d'un caract&#232;re ou d'un mode &#8212; qui est simplement ; et ce caract&#232;re imm&#233;diat est la Qualit&#233; . Et en tant que refl&#233;t&#233; en lui-m&#234;me dans son caract&#232;re ou son mode, l'&#202;tre d&#233;termin&#233; est un quelque chose, en tant qu'existant. Les cat&#233;gories qui r&#233;sultent d'une analyse plus approfondie de l'&#202;tre d&#233;termin&#233; ne doivent &#234;tre mentionn&#233;es que bri&#232;vement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qualit&#233; peut &#234;tre d&#233;crite comme le mode d&#233;termin&#233;, imm&#233;diat et identique &#224; l'&#234;tre, par opposition &#224; la quantit&#233; (&#224; venir ult&#233;rieurement), qui, bien qu'&#233;tant un mode de l'&#234;tre, n'est plus imm&#233;diatement identique &#224; l'&#234;tre, mais un mode indiff&#233;rent et ext&#233;rieur &#224; lui. Une chose est ce qu'elle est en vertu de sa qualit&#233;, et perdant sa qualit&#233; elle cesse d'&#234;tre ce qu'elle est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qualit&#233;, en outre, n'est qu'une cat&#233;gorie du fini, et c'est pour cette raison qu'elle a sa place dans la nature , et non dans le monde de l'esprit. Ainsi, par exemple, dans la nature , ce qu'on appelle les corps &#233;l&#233;mentaires, l'oxyg&#232;ne, l'azote, etc., doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des qualit&#233;s existantes. Mais dans le domaine de l'esprit, la qualit&#233; n'appara&#238;t que d'une mani&#232;re subordonn&#233;e, et non comme si sa qualit&#233; pouvait &#233;puiser un aspect particulier de l'esprit. Si, par exemple, nous consid&#233;rons l'esprit subjectif, qui constitue l'objet de la psychologie, nous pouvons d&#233;crire ce qu'on appelle le caract&#232;re (moral et mental) comme &#233;tant, dans le langage logique, identique &#224; la qualit&#233;. Cela ne signifie cependant pas que le caract&#232;re soit un mode d'&#234;tre qui impr&#232;gne l'&#226;me et lui soit imm&#233;diatement identique, comme c'est le cas dans le monde naturel pour les corps &#233;l&#233;mentaires mentionn&#233;s plus haut. Cependant, une manifestation plus distincte de la qualit&#233; en tant que telle, m&#234;me dans l'esprit, se trouve dans le cas d'&#233;tats d'abrutissement ou de morbidit&#233;, en particulier dans les &#233;tats de passion et lorsque la passion atteint le d&#233;r&#232;glement. L'&#233;tat d'esprit d'une personne d&#233;rang&#233;e, constitu&#233; d'une masse de jalousie, de peur, etc., peut &#234;tre convenablement d&#233;crit comme une Qualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;alit&#233;, &#202;tre-pour-autrui et &#202;tre-pour-soi&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 91&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Qualit&#233;, en tant que d&#233;terminisme qui est , en contraste avec la N&#233;gation qui est impliqu&#233;e en elle mais qui s'en distingue, est la R&#233;alit&#233; . La N&#233;gation n'est plus un n&#233;ant abstrait, mais, en tant qu'&#234;tre d&#233;termin&#233; et quelque chose, elle n'est qu'une forme de cet &#234;tre &#8212; elle est en tant qu'Autre. Puisque cette alt&#233;rit&#233;, bien que d&#233;termination de la Qualit&#233; elle-m&#234;me, en est d'abord distincte, la Qualit&#233; est l'&#202;tre-pour-un-autre &#8212; une expansion du simple point de l'&#202;tre d&#233;termin&#233;, ou du Quelque chose. L'&#202;tre comme tel de la Qualit&#233;, en contraste avec cette r&#233;f&#233;rence &#224; quelque chose d'autre, est l'&#202;tre-pour-soi .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fondement de toute d&#233;termination est la n&#233;gation. L'observateur irr&#233;fl&#233;chi suppose que les choses d&#233;termin&#233;es ne sont que positives et les place sous la forme de l'&#234;tre. Mais l'&#234;tre n'est pas la fin de l'affaire : c'est, comme nous l'avons d&#233;j&#224; vu, un vide et une instabilit&#233; complets. Cependant, si l'on confond ainsi l'&#234;tre abstrait avec l'&#234;tre modifi&#233; et d&#233;termin&#233;, on comprend que, bien que l'&#234;tre d&#233;termin&#233; contienne un &#233;l&#233;ment de n&#233;gation, cet &#233;l&#233;ment est d'abord comme envelopp&#233;, et ne vient au premier plan et ne re&#231;oit son d&#251; que dans l'&#234;tre-pour-soi. Si nous consid&#233;rons ensuite l'&#234;tre d&#233;termin&#233; comme une d&#233;termination qui est , nous obtenons ainsi ce qu'on appelle la R&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parlons par exemple de la r&#233;alit&#233; d'un projet ou d'un but, ce qui signifie qu'ils ne sont plus int&#233;rieurs et subjectifs, mais qu'ils sont pass&#233;s &#224; l'&#234;tre-l&#224;-et-alors. Dans le m&#234;me sens, le corps peut &#234;tre appel&#233; la r&#233;alit&#233; de l'&#226;me, la loi la r&#233;alit&#233; de la libert&#233;, et le monde tout entier la r&#233;alit&#233; de l'id&#233;e divine. Le mot &#171; r&#233;alit&#233; &#187; est cependant employ&#233; dans une autre acception pour signifier que quelque chose se comporte conform&#233;ment &#224; sa caract&#233;ristique ou &#224; sa notion essentielle. Par exemple, nous utilisons l'expression : ceci est une occupation r&#233;elle ; ceci est un homme r&#233;el. Ici, le terme ne signifie pas seulement une existence ext&#233;rieure et imm&#233;diate, mais plut&#244;t qu'une existence quelconque s'accorde avec sa notion. En ce sens, ajoutons-nous, la r&#233;alit&#233; n'est pas distincte de l'id&#233;alit&#233; que nous allons d'abord conna&#238;tre sous la forme de l'&#202;tre-pour-soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 92&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] L'&#234;tre, s'il &#233;tait tenu &#224; l'&#233;cart de son mode d&#233;termin&#233;, comme c'est le cas dans l'&#234;tre par soi (l'&#234;tre implicite), ne serait que l'abstraction vacante de l'&#234;tre. Dans l'&#234;tre (d&#233;termin&#233; ici et maintenant), la d&#233;termination est une avec l'&#234;tre ; mais en m&#234;me temps, lorsqu'elle est explicitement faite n&#233;gation, elle est une limite , une barri&#232;re. L'alt&#233;rit&#233; n'est donc pas quelque chose d'indiff&#233;rent et d'ext&#233;rieur &#224; lui, mais une fonction qui lui est propre. Elle est en quelque sorte, par sa qualit&#233;, d'abord finie , ensuite modifiable ; de sorte que la finitude et la variabilit&#233; appartiennent &#224; son &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#234;tre-l&#224;-et-alors, la n&#233;gation est encore directement une avec l'&#234;tre, et cette n&#233;gation est ce que nous appelons une limite. Une chose n'est ce qu'elle est que dans et par sa limite. Nous ne pouvons donc pas consid&#233;rer la limite comme seulement ext&#233;rieure &#224; l'&#234;tre qui est l&#224;-bas. Elle traverse au contraire toute cette existence. La conception de la limite comme une simple caract&#233;ristique ext&#233;rieure de l'&#234;tre-l&#224;-et-alors provient d'une confusion entre limite quantitative et limite qualitative. Nous parlons ici avant tout de la limite qualitative. Si nous observons par exemple un terrain de trois hectares, cette circonstance est sa limite quantitative. Mais le terrain peut aussi &#234;tre une prairie, et non un bois ou un &#233;tang. C'est l&#224; sa limite qualitative. L'homme, s'il veut &#234;tre actuel, doit &#234;tre l&#224;-bas et alors, et pour cela il doit se fixer une limite. Les hommes qui sont trop exigeants envers le fini n'atteignent jamais l'actualit&#233;, mais s'attardent dans l'abstraction et leur lumi&#232;re s'&#233;teint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous regardons de plus pr&#232;s ce qu'implique une limite, nous voyons qu'elle renferme en elle-m&#234;me une contradiction, et qu'elle manifeste ainsi sa nature dialectique. D'un c&#244;t&#233;, la limite fait la r&#233;alit&#233; d'une chose ; de l'autre, elle en est la n&#233;gation. Mais, de nouveau, la limite, en tant que n&#233;gation de quelque chose, n'est pas un rien abstrait, mais un rien qui est &#8212; ce que nous appelons un &#171; autre &#187;. &#201;tant donn&#233; quelque chose, un autre surgit pour nous : nous savons qu'il n'y a pas seulement quelque chose, mais aussi un autre. De plus, l'autre n'est pas d'une nature telle que nous puissions penser quelque chose en dehors de lui ; un quelque chose est implicitement l'autre de lui-m&#234;me, et le quelque chose voit sa limite devenir objective pour lui dans l'autre. Si nous demandons maintenant quelle est la diff&#233;rence entre quelque chose et un autre, il se trouve qu'ils sont identiques : cette identit&#233; est exprim&#233;e en latin par le couple aliad-aliud . L'autre, en tant qu'oppos&#233; au quelque chose, est lui-m&#234;me un quelque chose, et nous disons donc quelque autre, ou quelque chose d'autre ; et ainsi, d'autre part, le premier quelque chose, oppos&#233; &#224; l'autre, qui est aussi d&#233;fini comme quelque chose, est lui-m&#234;me un autre. Quand nous disons &#171; autre chose &#187;, notre premi&#232;re impression est que quelque chose pris s&#233;par&#233;ment n'est que quelque chose, et que la qualit&#233; d'&#234;tre autre ne lui est attach&#233;e que par des consid&#233;rations ext&#233;rieures. Ainsi nous supposons que la lune, &#233;tant autre chose que le soleil, pourrait tr&#232;s bien exister sans le soleil. Mais en r&#233;alit&#233; la lune, en tant que quelque chose, a son autre implicite en elle. Platon dit : Dieu a fait le monde de la nature de l'&#171; un &#187; et de l'&#171; autre &#187; ( ton eterou ) ; les ayant r&#233;unis, il en a form&#233; un troisi&#232;me, qui est de la nature de l'&#171; un &#187; et de l'&#171; autre &#187;. Dans ces mots, nous avons en termes g&#233;n&#233;raux une d&#233;claration de la nature du fini, qui, en tant que quelque chose, ne rencontre pas la nature de l'autre comme s'il n'avait aucune affinit&#233; avec elle, mais, &#233;tant implicitement l'autre de lui-m&#234;me, subit ainsi une alt&#233;ration. L'alt&#233;ration manifeste ainsi la contradiction inh&#233;rente &#224; l'&#234;tre d&#233;termin&#233; et qui le force &#224; sortir de ses propres limites. Pour la conception mat&#233;rialis&#233;e, l'existence a le caract&#232;re de quelque chose de purement positif et demeurant tranquillement dans ses propres limites ; bien que nous sachions aussi, il est vrai, que tout ce qui est fini (comme l'existence) est sujet au changement. Une telle variabilit&#233; de l'existence est pour l'&#339;il superficiel une simple possibilit&#233;, dont la r&#233;alisation n'est pas une cons&#233;quence de sa nature propre.Mais le fait est que la mutabilit&#233; r&#233;side dans la notion d'existence, et le changement n'est que la manifestation de ce qu'il est implicitement. Les vivants meurent, simplement parce qu'en tant que vivants ils portent en eux le germe de la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 93&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose devient un autre ; cet autre est lui-m&#234;me quelque chose ; donc il devient &#233;galement un autre, et ainsi &#224; l'infini .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 94&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet infini est l'infini faux ou n&#233;gatif : il n'est que la n&#233;gation d'un fini : mais le fini se rel&#232;ve toujours tel qu'il &#233;tait, et il n'est jamais &#233;limin&#233; ni absorb&#233;. En d'autres termes, cet infini n'exprime que l' &#233;limination qui doit &#234;tre faite du fini. La progression vers l'infini ne va jamais plus loin que l'&#233;nonc&#233; de la contradiction qui existe dans le fini, &#224; savoir qu'il est un peu aussi bien qu'un peu autre chose. Elle &#233;tablit par une it&#233;ration sans fin l'alternance de ces deux termes, dont chacun appelle l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous laissons se s&#233;parer quelque chose et quelque chose, les &#233;l&#233;ments de l'&#234;tre d&#233;termin&#233;, il en r&#233;sulte que quelque chose devient autre, et cet autre est lui-m&#234;me quelque chose, qui alors change comme tel, et ainsi de suite &#224; l'infini. Ce r&#233;sultat para&#238;t &#224; la r&#233;flexion superficielle quelque chose de tr&#232;s grand, le plus grand possible. Mais une telle progression vers l'infini n'est pas le v&#233;ritable infini. Celui-ci consiste &#224; &#234;tre &#224; l'aise avec soi-m&#234;me dans son autre, ou, si l'on &#233;nonce cela comme un processus, &#224; se retrouver dans son autre. Il faut beaucoup comprendre correctement la notion d'infini et ne pas s'arr&#234;ter &#224; l'infini erron&#233; d'une progression sans fin. Quand on parle par exemple du temps et de l'espace comme infinis, c'est d'abord &#224; la progression infinie que nos pens&#233;es s'attachent. Nous disons : tant&#244;t, tant&#244;t, et nous allons sans cesse en avant et en arri&#232;re au-del&#224; de cette limite. Il en est de m&#234;me de l'espace, dont l'infinit&#233; a fait l'objet de d&#233;clamations st&#233;riles chez les astronomes dou&#233;s pour l'&#233;dification. En essayant de contempler un tel infini, notre pens&#233;e, nous dit-on g&#233;n&#233;ralement, doit s'&#233;puiser. Il est vrai que nous devons abandonner cette contemplation sans fin, non pas parce que l'occupation est trop sublime, mais parce qu'elle est trop ennuyeuse. Il est ennuyeux de s'&#233;tendre sur la contemplation de cette progression infinie, car la m&#234;me chose se r&#233;p&#232;te sans cesse. Nous posons une limite, puis nous la d&#233;passons, puis nous avons une autre limite, et ainsi de suite &#224; l'infini. Tout cela n'est qu'une alternance superficielle, qui ne quitte jamais la r&#233;gion du fini. Supposer qu'en sortant et en p&#233;n&#233;trant dans cet infini nous nous lib&#233;rons du fini, c'est en v&#233;rit&#233; rechercher la lib&#233;ration qui vient par la fuite. Mais l'homme qui fuit n'est pas encore libre : en fuyant, il est encore conditionn&#233; par ce qu'il fuit. Si l'on dit aussi que l'infini est inaccessible, la d&#233;claration est vraie, mais seulement parce qu'&#224; l'id&#233;e d'infinit&#233; a &#233;t&#233; attach&#233;e la circonstance d'&#234;tre simplement et uniquement n&#233;gative. La philosophie n'a rien &#224; voir avec des choses aussi vides et d'un autre monde. Ce &#224; quoi la philosophie a affaire, c'est toujours quelque chose de concret et de pr&#233;sent au sens le plus &#233;lev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie a sans doute &#233;t&#233; quelquefois charg&#233;e de r&#233;pondre &#224; la question de savoir comment l'infini se r&#233;sout &#224; sortir de lui-m&#234;me. Cette question, qui repose sur l'hypoth&#232;se d'une opposition rigide entre le fini et l'infini, peut &#234;tre r&#233;solue en disant que cette opposition est fausse et qu'en r&#233;alit&#233; l'infini sort &#233;ternellement de lui-m&#234;me et pourtant ne sort pas de lui-m&#234;me. Si nous disons en outre que l'infini est le non-fini, nous avons en r&#233;alit&#233; exprim&#233; virtuellement la v&#233;rit&#233; : car, comme le fini lui-m&#234;me est le premier n&#233;gatif, le non-fini est le n&#233;gatif de cette n&#233;gation, la n&#233;gation qui est identique &#224; elle-m&#234;me et donc en m&#234;me temps une affirmation vraie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'infini de la r&#233;flexion dont il est ici question n'est qu'une tentative pour atteindre l'infini v&#233;ritable, un mis&#233;rable ni-un-ni-un-autre. C'est en g&#233;n&#233;ral le point de vue qui a &#233;t&#233; mis en avant ces derniers temps en Allemagne. Le fini, nous dit cette th&#233;orie, doit &#234;tre absorb&#233; ; l'infini ne doit pas &#234;tre seulement n&#233;gatif, mais aussi positif. Ce &#171; devoir &#234;tre &#187; trahit l'incapacit&#233; de r&#233;aliser r&#233;ellement une pr&#233;tention qui est en m&#234;me temps reconnue comme juste. Ce stade n'a jamais &#233;t&#233; d&#233;pass&#233; par les syst&#232;mes de Kant et de Fichte, en ce qui concerne la morale. Le plus haut point auquel nous conduit cette voie n'est que le postulat d'une approximation sans fin de la loi de la Raison, postulat qui a &#233;t&#233; fait un argument en faveur de l'immortalit&#233; de l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 95&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] Ce que nous avons maintenant en r&#233;alit&#233;, c'est que quelque chose devient un autre, et que l'autre devient g&#233;n&#233;ralement un autre. Ainsi, par rapport &#224; un autre, quelque chose est virtuellement un autre contre lui ; et comme ce qui passe dans est tout &#224; fait la m&#234;me chose que ce qui passe, puisque tous deux ont un seul et m&#234;me attribut, &#224; savoir &#234;tre un autre, il s'ensuit que quelque chose, dans son passage dans un autre, ne fait que se joindre &#224; lui-m&#234;me. &#202;tre ainsi en relation avec soi-m&#234;me dans le passage et dans l'autre, c'est l'Infini v&#233;ritable. Ou bien, sous un aspect n&#233;gatif : ce qui est chang&#233; est l'autre, il devient l'autre de l'autre. Ainsi l'&#234;tre, mais comme n&#233;gation de la n&#233;gation, est r&#233;tabli : il est maintenant l'&#234;tre-pour-soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dualisme, en opposant le fini &#224; l'infini, ne remarque pas cette simple circonstance que l'infini n'est que l'un des deux et se r&#233;duit &#224; un particulier dont le fini forme l'autre particulier. Un tel infini, qui n'est qu'un particulier, est contigu au fini qui lui fait une limite et une barri&#232;re : il n'est pas ce qu'il devrait &#234;tre, c'est-&#224;-dire l'infini, mais il est seulement fini. Dans de telles circonstances, o&#249; le fini est d'un c&#244;t&#233; et l'infini de l'autre, ce monde-ci comme fini et l'autre comme infini, une &#233;gale dignit&#233; de permanence et d'ind&#233;pendance est attribu&#233;e au fini et &#224; l'infini. L'&#234;tre du fini devient un &#234;tre absolu, et par ce dualisme il acquiert ind&#233;pendance et stabilit&#233;. Touch&#233;, pour ainsi dire, par l'infini, il serait an&#233;anti. Mais il ne doit pas &#234;tre touch&#233; par l'infini. Il doit y avoir un ab&#238;me, un gouffre infranchissable entre les deux, l'infini demeurant de l'autre c&#244;t&#233; et le fini de l'autre c&#244;t&#233;. Ceux qui attribuent au fini cette inflexibilit&#233; par rapport &#224; l'infini ne sont pas, comme ils le croient, bien au-dessus de la m&#233;taphysique : ils sont encore au niveau de la m&#233;taphysique la plus ordinaire de l'entendement. Car il se passe ici la m&#234;me chose que dans la progression infinie. On admet d'abord que le fini n'a pas d'actualit&#233; propre, pas d'&#234;tre absolu, pas de racine et de d&#233;veloppement propres, mais qu'il n'est qu'un &#234;tre passager. Mais on oublie aussit&#244;t cela ; le fini, devenu simple pendant de l'infini, enti&#232;rement s&#233;par&#233; de lui et sauv&#233; de l'an&#233;antissement, est con&#231;u comme persistant dans son ind&#233;pendance. Tandis que la pens&#233;e s'imagine ainsi &#233;lev&#233;e &#224; l'infini, elle rencontre le sort oppos&#233; : elle arrive &#224; un infini qui n'est qu'un fini, et le fini qu'elle a laiss&#233; derri&#232;re elle doit toujours &#234;tre conserv&#233; et transform&#233; en absolu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cet examen (avec lequel il serait bon de comparer le Phil&#232;be de Platon ), qui tend &#224; montrer la nullit&#233; de la distinction que fait l'entendement entre le fini et l'infini, on peut tomber dans l'affirmation que l'infini et le fini sont donc un, et que l'infini v&#233;ritable, la v&#233;rit&#233;, doit &#234;tre d&#233;fini et &#233;nonc&#233; comme l'unit&#233; du fini et de l'infini. Une telle affirmation serait juste dans une certaine mesure ; mais elle est aussi sujette &#224; perversion et &#224; fausset&#233; que l'unit&#233; de l'&#202;tre et du Rien que nous avons d&#233;j&#224; signal&#233;e. D'ailleurs, on peut tr&#232;s justement lui reprocher de r&#233;duire l'infini &#224; la finitude et de faire un infini fini. Car, en ce qui concerne l'expression, le fini semble laiss&#233; &#224; sa place ; il n'est pas express&#233;ment dit qu'il doit &#234;tre absorb&#233;. Si nous r&#233;fl&#233;chissons que le fini, identifi&#233; &#224; l'infini, ne peut certainement pas rester ce qu'il &#233;tait en dehors de cette unit&#233;, et qu'il subira au moins un changement dans ses caract&#233;ristiques (comme un alcali, combin&#233; &#224; un acide, perd certaines de ses propri&#233;t&#233;s), nous devons voir que le m&#234;me sort attend l'infini, qui, en tant que n&#233;gatif, verra de son c&#244;t&#233; son tranchant s'effacer, pour ainsi dire, de l'autre c&#244;t&#233;. Et c'est ce qui se passe r&#233;ellement avec l'infini abstrait unilat&#233;ral de l'entendement. Mais l'infini v&#233;ritable n'est pas seulement dans la position de l'acide unilat&#233;ral, et ne se perd donc pas. La n&#233;gation de la n&#233;gation n'est pas une neutralisation : l'infini est l'affirmatif, et c'est seulement le fini qui est absorb&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'Etre-pour-soi entre la cat&#233;gorie de l'Id&#233;alit&#233;. L'Etre-l&#224;-et-alors, saisi d'abord dans son &#234;tre ou son affirmation, a une r&#233;alit&#233; (&#167; 91) ; et ainsi la finitude elle-m&#234;me est d'abord dans la cat&#233;gorie de la r&#233;alit&#233;. Mais la v&#233;rit&#233; du fini est plut&#244;t son id&#233;alit&#233;. De m&#234;me, l'infini de l'entendement, qui est coordonn&#233; avec le fini, n'est lui-m&#234;me qu'un des deux finis, non une v&#233;rit&#233; totale, mais un &#233;l&#233;ment non substantiel. Cette id&#233;alit&#233; du fini est la maxime principale de la philosophie ; et c'est pourquoi toute philosophie authentique est id&#233;alisme. Mais tout d&#233;pend de ne pas prendre pour infini ce qui, dans les termes m&#234;mes de sa caract&#233;risation, est en m&#234;me temps fait particulier et fini. C'est pourquoi nous avons accord&#233; une plus grande attention &#224; cette distinction. La notion fondamentale de la philosophie, l'infini v&#233;ritable, en d&#233;pend. Cette distinction est &#233;claircie par les r&#233;flexions simples et pour cette raison insignifiantes en apparence, mais incontestables, contenues dans le premier paragraphe de cette section.&lt;br class='autobr' /&gt;
(c) &#202;tre-pour-soi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 96&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] L'&#234;tre-pour-soi, comme r&#233;f&#233;rence &#224; soi-m&#234;me, est l'imm&#233;diatet&#233;, et comme r&#233;f&#233;rence du n&#233;gatif &#224; soi-m&#234;me, est un auto-subsistant, l'Un. Cette unit&#233;, &#233;tant sans distinction en elle-m&#234;me, exclut ainsi l'autre d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etre pour soi, &#234;tre un, est une Qualit&#233; achev&#233;e, et comme telle contient l'&#202;tre abstrait et l'&#202;tre modifi&#233; comme &#233;l&#233;ments non substantiels. En tant qu'&#202;tre simple, l'Un est simple autor&#233;f&#233;rence ; en tant qu'&#202;tre modifi&#233;, il est d&#233;termin&#233; : mais la d&#233;termination n'est pas ici une d&#233;termination finie &#8212; quelque chose qui se distingue d'une autre &#8212; mais infinie, parce qu'elle contient une distinction absorb&#233;e et annul&#233;e en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple le plus &#233;vident de l'&#234;tre-pour-soi se trouve dans le &#171; je &#187;. Nous nous connaissons comme des &#234;tres, distincts d'abord des autres &#234;tres et ayant certains rapports avec eux. Mais nous connaissons aussi cette expansion de l'existence (dans ces rapports) r&#233;duite, pour ainsi dire, &#224; un point sous la forme simple de l'&#234;tre-pour-soi. Quand nous disons &#171; je &#187;, nous exprimons cette r&#233;f&#233;rence &#224; soi qui est infinie et en m&#234;me temps n&#233;gative. On peut dire que l'homme se distingue du monde animal et par l&#224; m&#234;me de notre nature tout enti&#232;re, en se connaissant lui-m&#234;me comme &#171; je &#187; : ce qui revient &#224; dire que les choses naturelles n'atteignent jamais le libre &#234;tre-pour-soi, mais, limit&#233;es &#224; l'&#234;tre-l&#224;-et-alors, elles sont toujours et seulement &#234;tre pour un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#234;tre-pour-soi peut &#234;tre qualifi&#233; d'id&#233;alit&#233;, de m&#234;me que l'&#234;tre-l&#224;-et-alors a &#233;t&#233; qualifi&#233; de r&#233;alit&#233;. On dit qu'&#224; c&#244;t&#233; de la r&#233;alit&#233; il y a aussi une id&#233;alit&#233;. Ainsi les deux cat&#233;gories sont mises sur un pied d'&#233;galit&#233; et parall&#232;les. A proprement parler, l'id&#233;alit&#233; n'est pas quelque chose en dehors et &#224; c&#244;t&#233; de la r&#233;alit&#233; : la notion d'id&#233;alit&#233; consiste simplement en ce qu'elle est la v&#233;rit&#233; de la r&#233;alit&#233;. C'est-&#224;-dire que lorsque la r&#233;alit&#233; est explicitement pos&#233;e comme ce qu'elle est implicitement, elle appara&#238;t imm&#233;diatement comme id&#233;alit&#233;. L'id&#233;alit&#233; n'a donc pas re&#231;u sa juste valeur, si l'on admet que la r&#233;alit&#233; n'est pas tout en tout, mais qu'il faut reconna&#238;tre une id&#233;alit&#233; en dehors d'elle. Une telle id&#233;alit&#233;, ext&#233;rieure &#224; la r&#233;alit&#233; ou m&#234;me au-del&#224;, ne serait qu'un nom vide de sens. L'id&#233;alit&#233; n'a de sens que lorsqu'elle est l'id&#233;alit&#233; de quelque chose : mais ce quelque chose n'est pas un simple ceci ou cela ind&#233;fini, mais une existence caract&#233;ris&#233;e comme r&#233;alit&#233;, qui, si elle est maintenue isol&#233;e, ne poss&#232;de aucune v&#233;rit&#233;. La distinction entre la nature et l'esprit n'est pas mal comprise, quand la premi&#232;re est ramen&#233;e &#224; la r&#233;alit&#233;, et la seconde si solide et si compl&#232;te qu'elle subsiste m&#234;me sans l'esprit : c'est dans l'esprit qu'elle atteint en quelque sorte son but et sa v&#233;rit&#233;. De m&#234;me, l'esprit, de son c&#244;t&#233;, n'est pas seulement un monde au-del&#224; de la nature et rien de plus : il n'est r&#233;ellement et de fa&#231;on parfaitement &#233;vidente qu'il est esprit que lorsqu'il renferme la nature absorb&#233;e en elle-m&#234;me. A ce propos, il faut remarquer le double sens du mot allemand aufheben (mettre de c&#244;t&#233;, mettre de c&#244;t&#233;). Nous entendons par l&#224; : 1) effacer, ou annuler : ainsi disons-nous qu'une loi ou un r&#232;glement est mis de c&#244;t&#233; ; 2) conserver, ou pr&#233;server : c'est dans ce sens que nous l'utilisons quand nous disons : quelque chose est bien mis de c&#244;t&#233;. Ce double emploi du langage, qui donne au m&#234;me mot un sens positif et un sens n&#233;gatif, n'est pas un hasard et ne donne pas lieu de reprocher au langage d'&#234;tre source de confusion. Il faut plut&#244;t y reconna&#238;tre l'esprit sp&#233;culatif de notre langage qui s'&#233;l&#232;ve au-dessus du simple &#171; ou bien ou bien &#187; de l'entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 97&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] Le rapport du n&#233;gatif &#224; lui-m&#234;me est un rapport n&#233;gatif, et donc une distinction de l'Un par rapport &#224; lui-m&#234;me, la r&#233;pulsion de l'Un ; c'est-&#224;-dire qu'il produit plusieurs Uns. En ce qui concerne l'imm&#233;diatet&#233; des existants par eux-m&#234;mes, ces Plusieurs sont : et la r&#233;pulsion de chacun d'eux devient dans cette mesure leur r&#233;pulsion les uns contre les autres en tant qu'unit&#233;s existantes &#8212; en d'autres termes, leur exclusion r&#233;ciproque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque fois que nous parlons de l'Un, le Multiple nous vient g&#233;n&#233;ralement &#224; l'esprit en m&#234;me temps. D'o&#249; vient donc le Multiple ? La conscience qui se repr&#233;sente le Multiple comme une donn&#233;e premi&#232;re et qui consid&#232;re l'Un comme un seul parmi le Multiple ne peut r&#233;pondre &#224; cette question. Mais la notion philosophique enseigne au contraire que l'Un forme la pr&#233;supposition du Multiple : et dans la pens&#233;e de l'Un il est implicite qu'il se fait explicitement Multiple. L'unit&#233; auto-existante n'est pas, comme l'&#202;tre, d&#233;pourvue de toute r&#233;f&#233;rence connective : elle est une r&#233;f&#233;rence, comme l'&#233;tait l'&#202;tre-l&#224;-et-alors, non pas cependant une r&#233;f&#233;rence qui se relie quelque peu &#224; un autre, mais en tant qu'unit&#233; de l'un et de l'autre, elle est une connexion avec elle-m&#234;me, et cette connexion, notons-le, est une connexion n&#233;gative. Par l&#224; l'Un manifeste une incompatibilit&#233; totale avec lui-m&#234;me, une r&#233;pulsion envers lui-m&#234;me : et ce qui se fait explicitement &#234;tre, c'est le Multiple. Nous pouvons d&#233;signer ce c&#244;t&#233; du processus de l'&#202;tre-pour-soi par le terme figur&#233; de R&#233;pulsion. R&#233;pulsion est un terme employ&#233; &#224; l'origine dans l'&#233;tude de la mati&#232;re, pour signifier que la mati&#232;re, en tant que Nombreux, dans chacun de ces nombreux &#233;l&#233;ments, se comporte comme exclusive de tous les autres. Il serait cependant erron&#233; de consid&#233;rer le processus de r&#233;pulsion comme si l'Un &#233;tait le r&#233;pulsif et le Nombreux le repouss&#233;. L'Un, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, n'est qu'une auto-exclusion et une mise en sc&#232;ne explicite de lui-m&#234;me comme le Nombreux. Cependant, chacun des Nombreux est lui-m&#234;me un Un, et en vertu de son comportement, cette r&#233;pulsion totale se transforme d'un seul coup en son contraire : l'Attraction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attraction et r&#233;pulsion&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 98&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] Mais les multiples sont uns comme les autres : chacun est Un, ou m&#234;me l'un des multiples ; ils sont par cons&#233;quent un et le m&#234;me. Ou bien, quand nous &#233;tudions tout ce que recouvre la r&#233;pulsion , nous voyons qu'en tant qu'attitude n&#233;gative de multiples Uns les uns envers les autres, elle est tout aussi essentiellement une relation de connexion entre eux ; et comme ceux auxquels l'Un est li&#233; dans son acte de r&#233;pulsion sont des Uns, il est en eux mis en relation avec lui-m&#234;me. La r&#233;pulsion a donc un droit &#233;gal &#224; &#234;tre appel&#233;e Attraction ; et l'Un exclusif, ou l'&#202;tre-pour-soi, se supprime lui-m&#234;me. Le caract&#232;re qualitatif, qui dans l'Un ou l'unit&#233; a atteint le point extr&#234;me de sa caract&#233;risation, est ainsi pass&#233; dans la d&#233;terminit&#233; (qualit&#233;) supprim&#233;e, c'est-&#224;-dire dans l'&#202;tre comme Quantit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie des Atomistes est la doctrine dans laquelle l'Absolu est formul&#233; comme Etre-pour-soi, comme Un et plusieurs. Et c'est la r&#233;pulsion, qui se manifeste dans la notion de l'Un, qui est suppos&#233;e &#234;tre la force fondamentale de ces atomes. Mais au lieu de l'attraction, c'est le hasard, c'est-&#224;-dire la simple inintelligence, qui est cens&#233;e les r&#233;unir. Tant que l'Un est fix&#233; comme un, il est certainement impossible de consid&#233;rer sa rencontre avec les autres comme autre chose qu'ext&#233;rieure et m&#233;canique. Le Vide, qui est suppos&#233; comme le principe compl&#233;mentaire des atomes, n'est que r&#233;pulsion et rien d'autre, pr&#233;sent&#233; sous l'image du n&#233;ant existant entre les atomes. L'atomisme moderne &#8212; et la physique est toujours en principe atomiste &#8212; a abandonn&#233; les atomes au point de fonder sa foi sur les mol&#233;cules ou les particules. Ce faisant, la science s'est rapproch&#233;e de la conception sensible, au prix de perdre la pr&#233;cision de la pens&#233;e. Mettre une force attractive &#224; c&#244;t&#233; d'une force r&#233;pulsive, comme l'ont fait les modernes, donne certainement de la pl&#233;nitude au contraste ; et la d&#233;couverte de cette force naturelle, comme on l'appelle, a &#233;t&#233; une source de beaucoup d'orgueil. Mais l'implication mutuelle des deux, qui fait ce qu'elles ont de vrai et de concret, devrait &#234;tre arrach&#233;e &#224; l'obscurit&#233; et &#224; la confusion o&#249; elles &#233;taient laiss&#233;es m&#234;me dans les Rudiments m&#233;taphysiques de la science naturelle de Kant. Dans les temps modernes, l'importance de la th&#233;orie atomique est encore plus &#233;vidente dans la science politique que dans la science physique. Selon elle, la volont&#233; des individus en tant que telle est le principe cr&#233;ateur de l'&#201;tat ; la force d'attraction, ce sont les besoins et les inclinations particuli&#232;res des individus ; et l'Universel, ou l'&#201;tat lui-m&#234;me, est le lien ext&#233;rieur d'un pacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La philosophie atomique constitue une &#233;tape essentielle dans l'&#233;volution historique de l'Id&#233;e. Le principe de ce syst&#232;me peut &#234;tre d&#233;crit comme l'&#202;tre-pour-soi sous la forme du Multiple. Aujourd'hui, les naturalistes soucieux d'&#233;viter la m&#233;taphysique se tournent vers l'atomisme. Mais il n'est pas possible d'&#233;chapper &#224; la m&#233;taphysique et de cesser de ramener la nature &#224; des termes de pens&#233;e en se jetant dans les bras de l'atomisme. L'atome, en fait, est lui-m&#234;me une pens&#233;e ; et par cons&#233;quent la th&#233;orie qui consid&#232;re la mati&#232;re comme constitu&#233;e d'atomes est une th&#233;orie m&#233;taphysique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Newton a express&#233;ment mis en garde les physiciens contre la m&#233;taphysique , il est vrai, mais il faut le dire, il n'a en aucune fa&#231;on tenu compte de son propre avertissement. Les seuls qui soient de v&#233;ritables physiciens sont les animaux : eux seuls ne pensent pas, alors que l'homme est un &#234;tre pensant et un m&#233;taphysicien n&#233;. La v&#233;ritable question n'est pas de savoir si nous appliquerons la m&#233;taphysique, mais si notre m&#233;taphysique est de la bonne sorte, c'est-&#224;-dire si, au lieu de l'Id&#233;e logique concr&#232;te, nous n'adoptons pas des formes de pens&#233;e unilat&#233;rales, rigidement fix&#233;es par l'entendement, et si nous n'en faisons pas la base de notre travail th&#233;orique aussi bien que pratique. C'est sur ce terrain que l'on peut objecter &#224; la philosophie atomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anciens atomistes consid&#233;raient le monde comme un tout, comme le font souvent leurs successeurs aujourd'hui. Le hasard leur a assign&#233; la t&#226;che de rassembler les atomes qui flottent dans le vide. Mais, apr&#232;s tout, le lien qui unit les multiples atomes les uns aux autres n'est en aucun cas un simple hasard : comme nous l'avons d&#233;j&#224; fait remarquer, ce lien est fond&#233; sur leur nature m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Kant que nous devons la th&#233;orie achev&#233;e de la mati&#232;re comme unit&#233; de la r&#233;pulsion et de l'attraction. Cette th&#233;orie est correcte dans la mesure o&#249; elle reconna&#238;t l'attraction comme l'autre des deux &#233;l&#233;ments impliqu&#233;s dans la notion d'&#234;tre-pour-soi : un &#233;l&#233;ment non moins essentiel que la r&#233;pulsion pour constituer la mati&#232;re. Cependant, cette construction dynamique de la mati&#232;re, comme on l'appelle, a le d&#233;faut de tenir pour acquis, au lieu de les d&#233;duire, l'attraction et la r&#233;pulsion. Si elles avaient &#233;t&#233; d&#233;duites, nous aurions alors vu le comment et le pourquoi d'une unit&#233; qui est simplement affirm&#233;e. Kant ... [insiste sur le fait que] la mati&#232;re doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme consistant uniquement dans leur unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les physiciens allemands ont accept&#233; pendant un certain temps cette pure dynamique. Mais malgr&#233; cela, la plupart de ces physiciens modernes ont trouv&#233; plus commode de revenir au point de vue atomique et, malgr&#233; les avertissements de K&#228;stner, l'un d'eux, ont commenc&#233; &#224; consid&#233;rer la mati&#232;re comme constitu&#233;e de particules infinit&#233;simales, appel&#233;es &#171; atomes &#187;, lesquelles doivent ensuite &#234;tre mises en relation les unes avec les autres par le jeu de forces qui leur sont attach&#233;es, attractives, r&#233;pulsives ou autres. Cela aussi est de la m&#233;taphysique, et une m&#233;taphysique contre laquelle, en raison de son absence totale d'intelligence, il y aurait suffisamment de raisons de se garder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quantit&#233; et qualit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) La transition de la qualit&#233; &#224; la quantit&#233;, indiqu&#233;e dans le paragraphe qui nous occupe, ne se rencontre pas dans notre fa&#231;on de penser ordinaire, qui consid&#232;re que chacune de ces cat&#233;gories existe ind&#233;pendamment l'une de l'autre. Nous avons l'habitude de dire que les choses ne sont pas seulement d&#233;finies qualitativement, mais aussi quantitativement ; mais d'o&#249; viennent ces cat&#233;gories et comment elles sont li&#233;es les unes aux autres, ce ne sont l&#224; que des questions que nous examinerons plus en d&#233;tail. Le fait est que la quantit&#233; signifie simplement la qualit&#233; remplac&#233;e et absorb&#233;e : et c'est par la dialectique de la qualit&#233; examin&#233;e ici que s'effectue ce remplacement.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, nous avons eu l'&#202;tre : comme v&#233;rit&#233; de l'&#202;tre, est venu le Devenir, qui a form&#233; le passage vers l'&#202;tre d&#233;termin&#233; ; et nous avons d&#233;couvert que la v&#233;rit&#233; de cela &#233;tait l'Alt&#233;ration. Et dans son r&#233;sultat, l'Alt&#233;ration s'est r&#233;v&#233;l&#233;e &#234;tre l'&#202;tre-pour-soi ; enfin, dans les deux c&#244;t&#233;s du processus, la R&#233;pulsion et l'Attraction, on a clairement vu que la R&#233;pulsion et l'Attraction s'annulaient elles-m&#234;mes, et par l&#224; m&#234;me annulaient la Qualit&#233; dans la totalit&#233; de ses stades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette qualit&#233; d&#233;pass&#233;e et absorb&#233;e n'est ni un n&#233;ant abstrait, ni un &#234;tre tout aussi abstrait et sans traits distinctifs : elle n'est qu'un &#234;tre indiff&#233;rent &#224; la d&#233;termination ou au caract&#232;re. Cet aspect de l'&#234;tre est aussi ce qui appara&#238;t comme quantit&#233; dans nos conceptions ordinaires. Nous observons les choses, tout d'abord en ayant en vue leur qualit&#233;, que nous consid&#233;rons comme le caract&#232;re identique &#224; l'&#234;tre de la chose. Si nous consid&#233;rons ensuite leur quantit&#233;, nous obtenons la conception d'un caract&#232;re ou d'un mode indiff&#233;rent et ext&#233;rieur, de telle sorte qu'une chose reste ce qu'elle est, bien que sa quantit&#233; soit modifi&#233;e et que la chose devienne plus ou moins grande.&lt;br class='autobr' /&gt;
B. QUANTIT&#201;&lt;br class='autobr' /&gt;
C. MESURE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 107&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mesure est le quantum qualitatif, en premier lieu en tant qu'imm&#233;diat &#8212; un quantum auquel un &#234;tre d&#233;termin&#233; ou une qualit&#233; est attach&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mesure, o&#249; qualit&#233; et quantit&#233; ne font qu'un, est donc la perfection de l'&#202;tre. L'&#202;tre, tel que nous le saisissons d'abord, est quelque chose de compl&#232;tement abstrait et sans caract&#232;re ; mais c'est l'essence m&#234;me de l'&#202;tre de se caract&#233;riser lui-m&#234;me, et sa caract&#233;risation compl&#232;te est atteinte dans la mesure. La mesure, comme les autres stades de l'&#202;tre, peut servir de d&#233;finition de l'Absolu ; Dieu, a-t-on dit, est la mesure de toutes choses. C'est cette id&#233;e qui constitue la note de fond de nombreux hymnes h&#233;breux anciens, dans lesquels la glorification de Dieu tend principalement &#224; montrer qu'il a assign&#233; &#224; chaque chose ses limites : &#224; la mer et &#224; la terre ferme, aux rivi&#232;res et aux montagnes, ainsi qu'aux diff&#233;rentes esp&#232;ces de plantes et d'animaux. Dans le sens religieux des Grecs, la divinit&#233; de la mesure, en particulier en ce qui concerne l'&#233;thique sociale, &#233;tait repr&#233;sent&#233;e par N&#233;m&#233;sis. Cette conception implique une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale selon laquelle tous les &#234;tres humains, les richesses, les honneurs et le pouvoir, ainsi que la joie et la douleur, ont leur mesure d&#233;finie, dont la transgression entra&#238;ne la ruine et la destruction. Dans le monde des objets aussi, il y a la mesure. Nous voyons en premier lieu des &#234;tres dans la nature dont la mesure constitue la structure essentielle. C'est le cas, par exemple, du syst&#232;me solaire, que l'on peut d&#233;crire comme le royaume des mesures libres. Lorsque nous passons ensuite &#224; l'&#233;tude de la nature inorganique, la mesure passe pour ainsi dire &#224; l'arri&#232;re-plan ; du moins, nous trouvons souvent que les caract&#233;ristiques quantitatives et qualitatives sont indiff&#233;rentes les unes aux autres. Ainsi, la qualit&#233; d'un rocher ou d'une rivi&#232;re n'est pas li&#233;e &#224; une grandeur d&#233;finie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais m&#234;me ces objets, lorsqu'on les examine de pr&#232;s, ne sont pas tout &#224; fait d&#233;mesur&#233;s : l'eau d'une rivi&#232;re et les constituants isol&#233;s d'une roche, lorsqu'on les analyse chimiquement, se r&#233;v&#232;lent &#234;tre des qualit&#233;s conditionn&#233;es par les rapports quantitatifs entre les mati&#232;res qu'ils contiennent. Dans la nature organique, cependant, la mesure s'&#233;l&#232;ve de nouveau jusqu'&#224; la perception imm&#233;diate. Les diff&#233;rentes esp&#232;ces de plantes et d'animaux, dans leur ensemble comme dans leurs parties, ont une certaine mesure ; il convient cependant de remarquer que les formes les plus imparfaites, celles qui s'&#233;loignent le moins de la nature inorganique, se distinguent en partie des formes sup&#233;rieures par la plus grande ind&#233;termination de leur mesure. Ainsi, parmi les fossiles, nous trouvons des ammonites discernables seulement au microscope, et d'autres aussi grosses qu'une roue de charrette. La m&#234;me impr&#233;cision de mesure appara&#238;t chez plusieurs plantes qui se trouvent &#224; un niveau de d&#233;veloppement organique peu &#233;lev&#233;, par exemple les foug&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 108&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; la qualit&#233; et la quantit&#233; ne sont qu'imm&#233;diatement unies , dans cette mesure leur diff&#233;rence se pr&#233;sente d'une mani&#232;re &#233;galement imm&#233;diate. Deux cas sont alors possibles. Ou bien le quantum ou la mesure sp&#233;cifique est un quantum nu, et l'&#234;tre d&#233;fini (l&#224; et alors) est susceptible d'une augmentation ou d'une diminution, sans que la mesure (qui est dans cette mesure une r&#232;gle ) soit pour autant compl&#232;tement &#233;cart&#233;e. Ou bien la modification du quantum est aussi une modification de la qualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'identit&#233; entre quantit&#233; et qualit&#233;, qui se trouve dans la mesure, n'est d'abord qu'implicite et n'est pas encore explicitement r&#233;alis&#233;e. En d'autres termes, ces deux cat&#233;gories, qui s'unissent dans la mesure, revendiquent chacune une autorit&#233; ind&#233;pendante. D'une part, les caract&#232;res quantitatifs de l'existence peuvent &#234;tre modifi&#233;s sans que sa qualit&#233; en soit affect&#233;e. D'autre part, cette augmentation et cette diminution, si insignifiantes soient-elles, ont leur limite, au-del&#224; de laquelle la qualit&#233; subit un changement. Ainsi, la temp&#233;rature de l'eau est, en premier lieu, un point sans cons&#233;quence pour sa liquidit&#233; ; cependant, avec l'augmentation ou la diminution de la temp&#233;rature de l'eau liquide, il arrive un point o&#249; cet &#233;tat de coh&#233;sion subit un changement qualitatif, et l'eau se transforme en vapeur ou en glace. Un changement quantitatif se produit, apparemment sans autre signification ; mais il y a quelque chose qui se cache derri&#232;re, et un changement de quantit&#233; apparemment innocent agit comme une sorte de pi&#232;ge pour saisir la qualit&#233;. L'antinomie de la mesure que cela implique a &#233;t&#233; illustr&#233;e sous plus d'un aspect chez les Grecs. On a demand&#233;, par exemple, si un seul grain de bl&#233; fait un tas de bl&#233;, ou si un seul poil de la queue du cheval fait une queue chauve. Au premier abord, sans doute, en consid&#233;rant la nature de la quantit&#233; comme un caract&#232;re indiff&#233;rent et ext&#233;rieur de l'&#234;tre, nous sommes dispos&#233;s &#224; r&#233;pondre &#224; ces questions par la n&#233;gative. Et pourtant, il faut bien l'admettre, cette augmentation et cette diminution indiff&#233;rentes ont leur limite : on arrive enfin &#224; un point o&#249; un seul grain de bl&#233; suppl&#233;mentaire fait un tas de bl&#233;, et la queue chauve se produit si l'on continue &#224; arracher des poils isol&#233;s. Ces exemples trouvent un parall&#232;le dans l'histoire du paysan qui, tandis que son &#226;ne marchait gaiement, ajoutait once apr&#232;s once &#224; sa charge, jusqu'&#224; ce qu'il finisse par s'effondrer sous le fardeau insupportable. Ce serait une erreur de traiter ces exemples comme des futilit&#233;s p&#233;dantesques ; ils concernent en r&#233;alit&#233; des pens&#233;es, dont la connaissance est d'une grande importance dans la vie pratique, surtout dans la morale. Ainsi, en mati&#232;re de d&#233;penses, il existe une certaine latitude dans laquelle un plus ou un moins n'a pas d'importance ; mais lorsque la mesure impos&#233;e par les circonstances particuli&#232;res du cas sp&#233;cial est d&#233;pass&#233;e d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre, la nature qualitative de la mesure (comme dans les exemples ci-dessus de la diff&#233;rence de temp&#233;rature de l'eau) se fait sentir, et une conduite qui, un instant auparavant, &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme une bonne &#233;conomie, se transforme en avarice ou en prodigalit&#233;. Les m&#234;mes principes peuvent &#234;tre appliqu&#233;s en politique, lorsque la constitution d'un &#201;tat doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme ind&#233;pendante, tout autant que comme d&#233;pendante, de l'&#233;tendue de son territoire, du nombre de ses habitants et d'autres points quantitatifs du m&#234;me genre. Si nous consid&#233;rons, par exemple, un &#201;tat ayant un territoire de dix mille milles carr&#233;s et une population de quatre millions d'habitants, nous devrions, sans h&#233;siter,Il faut admettre que quelques milles carr&#233;s de terre ou quelques milliers d'habitants de plus ou de moins ne sauraient exercer aucune influence essentielle sur le caract&#232;re de sa constitution. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, il ne faut pas oublier que, par l'accroissement ou la diminution continue d'un &#201;tat, on arrive enfin &#224; un point o&#249;, ind&#233;pendamment de toutes autres circonstances, ce seul changement quantitatif entra&#238;ne n&#233;cessairement un changement dans la qualit&#233; de la constitution. La constitution d'un petit canton suisse ne convient pas &#224; un grand royaume ; de m&#234;me la constitution de la r&#233;publique romaine ne convenait pas lorsqu'elle &#233;tait transf&#233;r&#233;e aux petites villes imp&#233;riales de Germanie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 109&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cas, lorsque la mesure, par sa nature quantitative, d&#233;passe son caract&#232;re qualitatif, nous rencontrons ce qui est d'abord une absence de mesure, le sans mesure. Mais comme le second rapport quantitatif, qui est sans mesure par rapport au premier, n'en est pas moins qualitatif, le sans mesure est aussi une mesure. Ces deux passages, de la qualit&#233; au quantum, et de ce dernier &#224; la qualit&#233;, peuvent &#234;tre repr&#233;sent&#233;s sous l'image d'une progression infinie, comme l'auto-abrogation et la restauration de la mesure dans le sans mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quantit&#233;, comme nous l'avons vu, n'est pas seulement susceptible de variation, c'est-&#224;-dire d'augmentation ou de diminution : elle tend naturellement et n&#233;cessairement &#224; se d&#233;passer elle-m&#234;me. Cette tendance se maintient m&#234;me dans la mesure. Mais si la quantit&#233; pr&#233;sente dans la mesure d&#233;passe une certaine limite, la qualit&#233; qui lui correspond est &#233;galement suspendue. Ce n'est cependant pas une n&#233;gation de la qualit&#233; tout &#224; fait, mais seulement de cette qualit&#233; d&#233;termin&#233;e, dont la place est aussit&#244;t prise par une autre. Ce processus de mesure, qui appara&#238;t alternativement comme un simple changement de quantit&#233;, puis comme une r&#233;version soudaine de la quantit&#233; en qualit&#233;, peut &#234;tre envisag&#233; sous la figure d'une ligne nodale (nou&#233;e). Nous trouvons de telles lignes dans la nature sous des formes diverses. Nous avons d&#233;j&#224; fait allusion aux &#233;tats d'agr&#233;gation qualitativement diff&#233;rents que pr&#233;sente l'eau lorsque la temp&#233;rature augmente ou diminue. Le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne se pr&#233;sente dans les diff&#233;rents degr&#233;s d'oxydation des m&#233;taux. La diff&#233;rence des notes de musique peut m&#234;me &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un exemple de ce qui se produit dans le processus de mesure, la r&#233;version de ce qui est d'abord purement quantitatif en une modification qualitative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 110&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passe ici, c'est que l'imm&#233;diatet&#233; qui s'attache encore &#224; la mesure en tant que telle est &#233;cart&#233;e. Dans la mesure, la qualit&#233; et la quantit&#233; elles-m&#234;mes sont d'abord imm&#233;diates, et la mesure n'est que leur identit&#233; &#171; relative &#187;. Mais la mesure se montre absorb&#233;e et d&#233;pass&#233;e dans l'incommensurable : pourtant l'incommensurable, bien qu'il soit la n&#233;gation de la mesure, est lui-m&#234;me une unit&#233; de quantit&#233; et de qualit&#233;. Ainsi, dans l'incommensurable, la mesure ne se rencontre encore qu'avec elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 111&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu des facteurs plus abstraits, l'&#202;tre et le N&#233;ant, l'un et l'autre, etc., l'Infini, qui est l'affirmation comme n&#233;gation de la n&#233;gation, trouve maintenant ses facteurs dans la qualit&#233; et la quantit&#233;. Celles-ci ( a ) ont d'abord pass&#233; de la qualit&#233; &#224; la quantit&#233; (&#167; 98), et la quantit&#233; &#224; la qualit&#233; (&#167; 105), et se pr&#233;sentent ainsi toutes deux comme des n&#233;gations. ( b ) Mais dans leur unit&#233;, c'est-&#224;-dire dans leur mesure, elles sont originairement distinctes, et l'une n'est que par l'interm&#233;diaire de l'autre. Et ( g ) apr&#232;s que l'imm&#233;diatet&#233; de cette unit&#233; s'est r&#233;v&#233;l&#233;e s'annuler elle-m&#234;me, l'unit&#233; est explicitement pos&#233;e comme ce qu'elle est implicitement, simple rapport &#224; soi, qui contient en elle l'&#234;tre et toutes ses formes absorb&#233;es. L'&#202;tre ou l'imm&#233;diatet&#233;, qui par sa n&#233;gation est une m&#233;diation avec soi et une r&#233;f&#233;rence &#224; soi, qui par cons&#233;quent est aussi une m&#233;diation qui s'annule en r&#233;f&#233;rence &#224; soi, ou l'imm&#233;diatet&#233;, est l'Essence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus de mesure, au lieu d'&#234;tre seulement l'infini erron&#233; d'une progression sans fin, sous la forme d'un retour toujours renaissant de la qualit&#233; &#224; la quantit&#233; et de la quantit&#233; &#224; la qualit&#233;, est aussi un v&#233;ritable infini de co&#239;ncidence avec soi-m&#234;me dans l'autre. Dans la mesure, qualit&#233; et quantit&#233; se font face originellement, comme l'une et l'autre. Mais la qualit&#233; est implicitement quantit&#233; et inversement la quantit&#233; est implicitement qualit&#233;. Dans le processus de mesure, donc, ces deux choses passent l'une dans l'autre : chacune d'elles devient ce qu'elle &#233;tait d&#233;j&#224; implicitement : et nous obtenons ainsi l'&#202;tre mis en suspens et absorb&#233;, avec ses diverses caract&#233;ristiques ni&#233;es. Un tel &#202;tre est l'Essence. La mesure est implicitement l'Essence ; et son processus consiste &#224; r&#233;aliser implicitement ce qu'elle est. La conscience ordinaire con&#231;oit les choses comme &#233;tant, et les &#233;tudie en qualit&#233;, quantit&#233; et mesure. Mais ces caract&#233;ristiques imm&#233;diates se r&#233;v&#232;lent bient&#244;t non fixes mais transitoires ; et l'Essence est le r&#233;sultat de leur dialectique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le domaine de l'Essence, une cat&#233;gorie ne passe pas dans une autre , mais renvoie simplement &#224; une autre. Dans l'Etre, la forme de r&#233;f&#233;rence est due uniquement &#224; notre r&#233;flexion sur ce qui se passe : mais c'est la caract&#233;ristique sp&#233;ciale et propre de l'Essence. Dans le domaine de l'Etre, quand quelque chose devient autre, le quelque chose a disparu. Il n'en est pas de m&#234;me dans l'Essence : il n'y a pas d'autre v&#233;ritable, mais seulement diversit&#233;, r&#233;f&#233;rence de l'un &#224; son autre. Le passage de l'Essence n'est donc pas en m&#234;me temps un passage : car dans le passage du diff&#233;rent au diff&#233;rent, le diff&#233;rent ne dispara&#238;t pas : les diff&#233;rents termes restent dans leur rapport. Quand nous parlons d'Etre et de N&#233;ant, l'Etre est ind&#233;pendant, le N&#233;ant aussi. Il en est autrement du Positif et du N&#233;gatif . Sans doute, ceux-ci poss&#232;dent la caract&#233;ristique d'Etre et de N&#233;ant. Mais le Positif en lui-m&#234;me n'a pas de sens ; il est tout entier en rapport avec le n&#233;gatif. Et il en est de m&#234;me du n&#233;gatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le domaine de l'Etre, la r&#233;f&#233;rence d'un terme &#224; un autre n'est qu'implicite ; dans l'Essence, au contraire, elle est explicite. Et c'est l&#224; en g&#233;n&#233;ral la distinction entre les formes de l'Etre et de l'Essence : dans l'Etre tout est imm&#233;diat , dans l'Essence tout est relatif .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VIII. ESSENCE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 112&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les termes de l'Essence ne sont que de simples couples de corr&#233;latifs, et pourtant ils ne se refl&#232;tent pas absolument en eux-m&#234;mes : c'est pourquoi, dans l'Essence, l'unit&#233; r&#233;elle de la notion n'est pas encore r&#233;alis&#233;e, mais seulement postul&#233;e par r&#233;flexion. L'Essence, qui est l'Etre entrant en m&#233;diation avec lui-m&#234;me par la n&#233;gativit&#233; de lui-m&#234;me, n'est relation &#224; soi-m&#234;me que dans la mesure o&#249; elle est relation &#224; un Autre, cet Autre se pr&#233;sentant cependant d'abord non pas comme quelque chose qui est , mais comme postul&#233; et hypoth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#202;tre n'a pas disparu : mais, premi&#232;rement, l'Essence, en tant que simple rapport &#224; soi-m&#234;me, est l'&#202;tre, et deuxi&#232;mement, en ce qui concerne son caract&#232;re unilat&#233;ral d' imm&#233;diatet&#233; , l'&#202;tre est d&#233;pos&#233; &#224; un simple n&#233;gatif, &#224; une lumi&#232;re apparente ou r&#233;fl&#233;chie &#8211; l'Essence est donc l'&#202;tre r&#233;fl&#233;chissant ainsi la lumi&#232;re en lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Absolu est l'Essence. C'est la m&#234;me d&#233;finition que la pr&#233;c&#233;dente, selon laquelle l'Absolu est l'Etre, en tant que l'Etre est aussi simple rapport &#224; soi-m&#234;me. Mais elle est en m&#234;me temps plus &#233;lev&#233;e, car l'Essence est l'Etre entr&#233; en soi-m&#234;me : c'est-&#224;-dire que le simple rapport &#224; soi (dans l'Etre) est express&#233;ment pos&#233; comme n&#233;gation du n&#233;gatif, c'est-&#224;-dire comme auto-m&#233;diation immanente. Malheureusement, quand l'Absolu est d&#233;fini comme l'Essence, la n&#233;gativit&#233; que cela implique est souvent interpr&#233;t&#233;e comme signifiant seulement le retrait de tous les pr&#233;dicats d&#233;termin&#233;s. Cette action n&#233;gative de retrait ou d'abstraction tombe ainsi en dehors de l'Essence &#8211; qui est ainsi laiss&#233;e comme un simple r&#233;sultat en dehors de ses pr&#233;misses &#8211; le caput mortuum de l'abstraction. Mais comme cette n&#233;gativit&#233;, au lieu d'&#234;tre ext&#233;rieure &#224; l'Etre, est sa propre dialectique, la v&#233;rit&#233; de ce dernier, &#224; savoir l'Essence, sera l'Etre en tant que retir&#233; en lui-m&#234;me &#8211; l'Etre immanent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;flexion , ou lumi&#232;re projet&#233;e en elle-m&#234;me, constitue la distinction entre l'Essence et l'&#202;tre imm&#233;diat, et est la caract&#233;ristique particuli&#232;re de l'Essence elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute mention de l'Essence implique que nous la distinguons de l'Etre : celui-ci est imm&#233;diat et, compar&#233; &#224; l'Essence, nous le consid&#233;rons comme une simple apparence. Mais cette apparence n'est pas un n&#233;ant absolu ni un rien du tout, mais un Etre d&#233;pass&#233; et mis de c&#244;t&#233;. Le point de vue donn&#233; par l'Essence est, en g&#233;n&#233;ral, le point de vue de la &#171; R&#233;flexion &#187; . Ce mot &#171; Le terme &#171; r&#233;flexion &#187; s'applique &#224; l'origine au fait qu'un rayon lumineux qui frappe en ligne droite la surface d'un miroir est renvoy&#233; par celui-ci. Dans ce ph&#233;nom&#232;ne, nous avons deux choses : d'abord un fait imm&#233;diat qui est, et ensuite la phase d&#233;l&#233;gu&#233;e, d&#233;riv&#233;e ou transmise de ce fait. Quelque chose de ce genre se produit lorsque nous r&#233;fl&#233;chissons ou pensons &#224; un objet : car ici nous voulons conna&#238;tre l'objet, non pas dans son imm&#233;diatet&#233;, mais comme d&#233;riv&#233; ou m&#233;diatis&#233;.Le probl&#232;me ou le but de la philosophie est souvent repr&#233;sent&#233; comme la recherche de l'essence des choses : une expression qui signifie seulement que les choses, au lieu d'&#234;tre laiss&#233;es dans leur imm&#233;diatet&#233;, doivent &#234;tre montr&#233;es comme &#233;tant m&#233;diatis&#233;es par, ou fond&#233;es sur, quelque chose d'autre. L'&#234;tre imm&#233;diat des choses est ainsi con&#231;u sous l'image d'une &#233;corce ou d'un rideau derri&#232;re lequel l'Essence est cach&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout, dit-on, a une essence, c'est-&#224;-dire que les choses ne sont pas ce qu'elles se montrent imm&#233;diatement. Il y a bien plus &#224; faire que de passer d'une qualit&#233; &#224; une autre, et de passer du qualitatif au quantitatif, et vice versa : il y a une permanence dans les choses, et cette permanence est en premier lieu leur essence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne les autres significations et emplois de la cat&#233;gorie d'essence, nous pouvons remarquer que dans le verbe auxiliaire allemand sein (&#234;tre), le pass&#233; est exprim&#233; par le terme pour essence (wesen ) : nous d&#233;signons l'&#234;tre pass&#233; par gewesen . Cette anomalie de langage implique dans une certaine mesure une perception correcte de la relation entre l'&#234;tre et l'essence. Nous pouvons certainement consid&#233;rer l'essence comme l'&#234;tre pass&#233;, tout en nous rappelant cependant que le pass&#233; n'est pas enti&#232;rement ni&#233;, mais seulement mis de c&#244;t&#233; et donc en m&#234;me temps pr&#233;serv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dire que C&#233;sar &#233;tait en Gaule, c'est nier seulement l'imm&#233;diatet&#233; de l'&#233;v&#233;nement, mais pas son s&#233;jour en Gaule dans son ensemble. Ce s&#233;jour est pr&#233;cis&#233;ment ce qui constitue la port&#233;e de la proposition, dans laquelle il est cependant pr&#233;sent&#233; comme termin&#233; et disparu. Wesen dans la vie ordinaire ne signifie souvent qu'un ensemble ou un agr&#233;gat : Zeitungswesen (la presse), Postwesen (la poste), Steuerwesen (le revenu). Tout ce que ces termes signifient, c'est que les choses en question ne doivent pas &#234;tre prises individuellement, dans leur imm&#233;diatet&#233;, mais comme un complexe, et peut-&#234;tre aussi, en plus, dans leurs diverses port&#233;es. Cet usage du terme n'est pas tr&#232;s diff&#233;rent dans ses implications du n&#244;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On parle aussi d'essences finies, comme l'homme. Mais le terme m&#234;me d'essence implique que nous avons fait un pas au-del&#224; de la finitude, et le titre appliqu&#233; &#224; l'homme est jusqu'ici inexact. On ajoute souvent qu'il y a une essence supr&#234;me (l'&#202;tre) : par l&#224; on entend Dieu. On peut faire deux remarques &#224; ce sujet. En premier lieu, l'expression &#171; il y a &#187; ne sugg&#232;re qu'un fini : par exemple, quand nous disons qu'il y a tant de plan&#232;tes, ou qu'il y a des plantes de telle constitution et des plantes de telle autre constitution, nous parlons alors de quelque chose qui a d'autres choses au-del&#224; et &#224; c&#244;t&#233; de lui. Mais Dieu, l'absolument infini, n'est pas quelque chose qui soit en dehors de Dieu et &#224; c&#244;t&#233; duquel il y ait d'autres essences. Tout ce qui est en dehors de Dieu, s'il est s&#233;par&#233; de lui, n'a aucune essentialit&#233; : dans son isolement, il devient une simple apparence, sans support ni essence propre. Mais, en second lieu, c'est une mauvaise fa&#231;on de parler que d'appeler Dieu l' essence supr&#234;me ou supr&#234;me. La cat&#233;gorie de quantit&#233; que l'expression emploie a sa place propre dans le cadre du fini. Quand nous appelons une montagne la plus haute de la terre, nous avons la vision d'autres hautes montagnes &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Il en est de m&#234;me quand nous appelons quelqu'un le plus riche ou le plus savant de son pays. Mais Dieu, loin d'&#234;tre un Etre, m&#234;me le plus &#233;lev&#233;, est l' Etre. Cette d&#233;finition, bien qu'une telle repr&#233;sentation de Dieu soit une &#233;tape importante et n&#233;cessaire dans la croissance de la conscience religieuse, n'&#233;puise en aucune fa&#231;on la profondeur de l'id&#233;e chr&#233;tienne ordinaire de Dieu. Si nous consid&#233;rons Dieu comme l'Essence seulement, et rien de plus, nous ne le connaissons que comme la Puissance universelle et irr&#233;sistible, en d'autres termes, comme le Seigneur. Or, la crainte du Seigneur est sans doute le commencement, mais seulement le commencement, de la sagesse. Consid&#233;rer Dieu sous cet angle, comme le Seigneur, et le Seigneur seul, est particuli&#232;rement caract&#233;ristique du juda&#239;sme et aussi du mahom&#233;tisme. Le d&#233;faut de ces religions r&#233;side dans leur faible reconnaissance du fini, que ce soit en tant que choses naturelles ou en tant que phases finies de l'esprit, c'est le propre des religions pa&#239;ennes et (comme elles le sont aussi pour cette raison) polyth&#233;istes de maintenir intact. Une autre affirmation assez courante est que Dieu, en tant qu'&#202;tre supr&#234;me, ne peut &#234;tre connu. Telle est la position adopt&#233;e par les &#171; Lumi&#232;res &#187; modernes et l'entendement abstrait, qui se contentent de dire qu'il y a un &#234;tre supr&#234;me, et laissent l&#224; le sujet. Parler ainsi et consid&#233;rer Dieu simplement comme l'&#202;tre supr&#234;me de l'autre monde implique que nous regardions le monde qui nous est pr&#233;sent&#233; dans son imm&#233;diatet&#233; comme quelque chose de permanent et de positif, et que nous oublions que l'&#202;tre v&#233;ritable n'est que le d&#233;passement de tout ce qui est imm&#233;diat. Si Dieu est l'&#202;tre suprasensible abstrait, en dehors duquel se trouvent donc toute diff&#233;rence et tout caract&#232;re sp&#233;cifique, il n'est qu'un simple nom, un simple caput mortuum.de la compr&#233;hension abstraite. La v&#233;ritable connaissance de Dieu commence lorsque nous savons que les choses, telles qu'elles sont imm&#233;diatement, n'ont pas de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne d'autres sujets que Dieu, la cat&#233;gorie d'Essence est souvent sujette &#224; un usage abstrait, par lequel, dans l'&#233;tude d'une chose, son Essence est consid&#233;r&#233;e comme quelque chose qui n'est pas affect&#233; par son incarnation ph&#233;nom&#233;nale d&#233;finie et qui subsiste ind&#233;pendamment de celle-ci. Ainsi, nous disons, par exemple, des hommes que l'important n'est pas ce qu'ils font ou comment ils se comportent, mais ce qu'ils sont. Cela est exact, si cela signifie que la conduite d'un homme doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e, non pas dans son imm&#233;diatet&#233;, mais seulement telle qu'elle est expliqu&#233;e par son moi int&#233;rieur et comme une r&#233;v&#233;lation de ce moi int&#233;rieur. Il faut n&#233;anmoins se rappeler que le seul moyen par lequel l'Essence et le moi int&#233;rieur peuvent &#234;tre v&#233;rifi&#233;s est leur apparition dans la r&#233;alit&#233; ext&#233;rieure ; alors que l'appel que les hommes font &#224; la vie essentielle, en tant que distincte des faits mat&#233;riels de la conduite, est g&#233;n&#233;ralement motiv&#233; par le d&#233;sir d'affirmer leur propre subjectivit&#233; et d'&#233;chapper &#224; un jugement absolu et objectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 113&lt;br class='autobr' /&gt;
Identit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auto-relation dans l'Essence est la forme de l'Identit&#233; ou de la r&#233;flexion en soi, qui a ici pris la place de l'imm&#233;diatet&#233; de l'&#202;tre. Elles sont toutes deux la m&#234;me abstraction : l'auto-relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inintelligence des sens, qui consiste &#224; prendre pour &#202;tre tout ce qui est limit&#233; et fini, se transforme en obstination de l'entendement, qui consid&#232;re le fini comme identique &#224; lui-m&#234;me , et non comme intrins&#232;quement contradictoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inessentiel&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 114&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette identit&#233;, telle qu'elle descend de l'Etre, appara&#238;t d'abord charg&#233;e seulement des caract&#232;res de l'Etre et rapport&#233;e &#224; l'Etre comme &#224; quelque chose d'ext&#233;rieur. Cet Etre ext&#233;rieur, pris s&#233;par&#233;ment de l'Etre v&#233;ritable (de l'Essence), est appel&#233; l' Inessentiel . Mais c'est une erreur. Parce que l'Essence est l'Etre-en-soi, elle n'est essentielle que dans la mesure o&#249; elle a en elle-m&#234;me son n&#233;gatif, c'est-&#224;-dire sa r&#233;f&#233;rence &#224; un autre, ou sa m&#233;diation. Par cons&#233;quent, elle a l'Inessentiel comme son propre semblant (reflet) en elle-m&#234;me. Mais dans le semblant ou la m&#233;diation, il y a distinction : et puisque ce qui est distingu&#233; (en tant que distingu&#233; de l'identit&#233; d'o&#249; il surgit et dans laquelle il n'est pas, ou r&#233;side en tant qu'apparent) re&#231;oit lui-m&#234;me la forme de l'identit&#233;, l' apparence n'est pas encore sur le mode de l'Etre, ou de l'imm&#233;diatet&#233; &#224; soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sph&#232;re de l'Essence se r&#233;v&#232;le ainsi &#234;tre une combinaison encore imparfaite d'imm&#233;diatet&#233; et de m&#233;diation. En elle, chaque terme est express&#233;ment investi du caract&#232;re d'auto-relation, alors qu'en m&#234;me temps on est contraint de le d&#233;passer. Elle a l'Etre - l'Etre r&#233;fl&#233;chi, un &#234;tre dans lequel un autre appara&#238;t et qui appara&#238;t dans un autre. C'est donc aussi la sph&#232;re dans laquelle la contradiction , encore implicite dans la sph&#232;re de l'Etre, s'explicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme cette notion unique est le principe commun qui sous-tend toute la logique, on retrouve dans le d&#233;veloppement de l'Essence les m&#234;mes attributs ou termes que dans le d&#233;veloppement de l'Etre, mais sous une forme r&#233;flexive. Au lieu de l'Etre et du N&#233;ant, nous avons maintenant les formes du Positif et du N&#233;gatif ; le premier d'abord comme Identit&#233; correspondant &#224; l'Etre pur et sans contraste, le second se d&#233;veloppant (se manifestant en lui-m&#234;me) comme Diff&#233;rence . De m&#234;me, nous avons l'Etre repr&#233;sent&#233; par le Fondement de l'Etre d&#233;termin&#233; : qui se manifeste, lorsqu'il est r&#233;fl&#233;chi sur le Fondement, comme Existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de l'essence est la branche la plus difficile de la logique. Elle comprend les cat&#233;gories de la m&#233;taphysique et des sciences en g&#233;n&#233;ral. Ce sont les produits de l'entendement r&#233;fl&#233;chi qui, tout en admettant que les diff&#233;rences ont un fondement propre et en affirmant express&#233;ment en m&#234;me temps leur relativit&#233; , combine n&#233;anmoins les deux &#233;nonc&#233;s, c&#244;te &#224; c&#244;te ou l'un apr&#232;s l'autre, par un &#171; aussi &#187;, sans r&#233;unir ces pens&#233;es en une seule, ni les unifier dans la notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement du&lt;br class='autobr' /&gt;
terrain de r&#233;flexion &#8211; L'existence &#8211; La chose&lt;br class='autobr' /&gt;
A. L'ESSENCE COMME BASE DE L'EXISTENCE&lt;br class='autobr' /&gt;
(a) Le principe pur ou les cat&#233;gories de la r&#233;flexion&lt;br class='autobr' /&gt;
[a] Identit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 115&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Essence s'illumine en elle-m&#234;me ou n'est qu'un simple reflet : elle n'est donc qu'une relation &#224; soi, non pas comme imm&#233;diate mais comme r&#233;fl&#233;chie. Et cette relation r&#233;flexe est l'identit&#233; &#224; soi .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette identit&#233; devient une identit&#233; de forme seulement, ou de l'entendement, si on la tient fermement et fermement &#224; l'&#233;cart de la diff&#233;rence. Ou plut&#244;t, l'abstraction est l'imposition de cette identit&#233; de forme , la transformation de quelque chose d'intrins&#232;quement concret en cette forme de simplicit&#233; &#233;l&#233;mentaire. Et cela peut se faire de deux mani&#232;res. Ou bien on peut n&#233;gliger une partie des multiples traits qui se trouvent dans la chose concr&#232;te (par ce qu'on appelle l'analyse ) et n'en choisir qu'un seul ; ou bien, n&#233;gligeant leur vari&#233;t&#233;, on peut concentrer le caract&#232;re multiple en un seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous associons l'Identit&#233; &#224; l' Absolu , en faisant de l'Absolu le sujet d'une proposition, nous obtenons : L'Absolu est ce qui est identique &#224; lui-m&#234;me. Aussi vraie que soit cette proposition, il est douteux qu'elle soit entendue dans sa v&#233;rit&#233; : et c'est pourquoi elle est au moins imparfaite dans l'expression. Car on ne sait pas si elle signifie l'Identit&#233; abstraite de l'entendement - abstraite, c'est-&#224;-dire parce qu'elle est en contraste avec les autres caract&#233;ristiques de l'Essence - ou l'Identit&#233; qui est intrins&#232;quement concr&#232;te . Dans ce dernier cas, comme on le verra, la v&#233;ritable identit&#233; se d&#233;couvre d'abord dans le Fondement, et, avec une v&#233;rit&#233; plus &#233;lev&#233;e, dans la Notion. M&#234;me le mot Absolu est souvent utilis&#233; pour signifier plus qu'abstrait. L'espace absolu et le temps absolu, par exemple, sont une autre fa&#231;on de dire l'espace abstrait et le temps abstrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on prend les principes de l'Essence comme principes essentiels de la pens&#233;e, ils deviennent des pr&#233;dicats d'un sujet pr&#233;suppos&#233; qui, parce qu'ils sont essentiels, est &#171; tout &#187;. Les propositions qui en r&#233;sultent ont &#233;t&#233; formul&#233;es comme des lois universelles de la pens&#233;e. Ainsi la premi&#232;re d'entre elles, la maxime d'Identit&#233;, se lit : Tout est identique &#224; soi-m&#234;me, A = A ; et n&#233;gativement, A ne peut &#234;tre en m&#234;me temps A et Non-A . Cette maxime, au lieu d'&#234;tre une v&#233;ritable loi de la pens&#233;e, n'est rien d'autre que la loi de l'entendement abstrait. La forme propositionnelle elle-m&#234;me la contredit : car une proposition promet toujours une distinction entre sujet et pr&#233;dicat, tandis que la proposition actuelle ne remplit pas ce que sa forme exige. Mais la loi est particuli&#232;rement &#233;cart&#233;e par les lois suivantes, dites lois de la pens&#233;e , qui font des lois de son contraire. On affirme que la maxime d'Identit&#233;, bien qu'elle ne puisse &#234;tre prouv&#233;e, r&#232;gle la marche de toute conscience, et que l'exp&#233;rience montre qu'elle est accept&#233;e d&#232;s que ses termes sont saisis. &#192; cette pr&#233;tendue exp&#233;rience des livres de logique peut s'opposer l'exp&#233;rience universelle qu'aucun esprit ne pense, ne forme de conceptions, ne parle conform&#233;ment &#224; cette loi, et qu'aucune existence, de quelque nature que ce soit, ne s'y conforme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;nonc&#233;s du genre de cette pr&#233;tendue loi (une plan&#232;te est une plan&#232;te, le magn&#233;tisme est le magn&#233;tisme, l'esprit est l'esprit) sont, &#224; juste titre, r&#233;put&#233;s absurdes. C'est certainement une question d'exp&#233;rience g&#233;n&#233;rale. La logique qui propose s&#233;rieusement de telles lois et le monde scolastique dans lequel elles sont seules valables ont depuis longtemps &#233;t&#233; discr&#233;dit&#233;s par le bon sens pratique aussi bien que par la philosophie de la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'identit&#233; est d'abord la r&#233;p&#233;tition de ce que nous avions auparavant comme Etre, mais comme devenu , par d&#233;passement de son caract&#232;re d'imm&#233;diatet&#233;. C'est donc l'Etre comme Id&#233;alit&#233;. Il importe de bien comprendre le vrai sens de l'Identit&#233; ; et, pour cela, il faut surtout se garder de la prendre pour une identit&#233; abstraite, &#224; l'exclusion de toute Diff&#233;rence. C'est la pierre de touche qui distingue toute mauvaise philosophie de ce qui m&#233;rite seul le nom de philosophie. L'identit&#233; dans sa v&#233;rit&#233;, comme Id&#233;alit&#233; de ce qui est imm&#233;diatement, est une cat&#233;gorie &#233;lev&#233;e pour nos modes d'esprit religieux aussi bien que pour toutes les autres formes de pens&#233;e et d'activit&#233; mentale. La vraie connaissance de Dieu, pourrait-on dire, commence lorsque nous le connaissons comme identit&#233; - comme identit&#233; absolue. Conna&#238;tre tant de choses, c'est voir toute la puissance et toute la gloire du monde s'effondrer en pr&#233;sence de Dieu, et subsister seulement comme le reflet de sa puissance et de sa gloire. De m&#234;me, l'identit&#233;, en tant que conscience de soi, est ce qui distingue l'homme de la nature, et particuli&#232;rement des animaux qui ne parviennent jamais &#224; se comprendre eux-m&#234;mes comme &#171; moi &#187;, c'est-&#224;-dire comme une unit&#233; pure et autonome. De m&#234;me, en ce qui concerne la pens&#233;e, il ne faut pas confondre la v&#233;ritable identit&#233;, qui contient l'&#234;tre et ses caract&#233;ristiques id&#233;alement transfigur&#233;es en elle, avec une identit&#233; abstraite, une identit&#233; de forme nue. Toutes les accusations d'&#233;troitesse, de duret&#233;, d'absurdit&#233;, que l'on adresse si souvent &#224; la pens&#233;e du point de vue du sentiment et de la perception imm&#233;diate, reposent sur la supposition perverse que la pens&#233;e n'agit que comme une facult&#233; d'identification abstraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique formelle elle-m&#234;me confirme cette hypoth&#232;se en &#233;non&#231;ant la loi supr&#234;me de la pens&#233;e (appel&#233;e ainsi) dont nous avons parl&#233; plus haut. Si la pens&#233;e n'&#233;tait rien de plus qu'une identit&#233; abstraite, nous ne pourrions que reconna&#238;tre qu'elle est une entreprise des plus futiles et des plus fastidieuses. Sans doute la notion, et l'id&#233;e aussi, sont identiques &#224; elles-m&#234;mes : mais identiques seulement dans la mesure o&#249; elles impliquent en m&#234;me temps une distinction.&lt;br class='autobr' /&gt;
[b] Diff&#233;rence&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 116&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essence n'est qu'identit&#233; et reflet en elle-m&#234;me, seulement en tant qu'elle est n&#233;gativit&#233; en rapport avec elle-m&#234;me, et par l&#224; m&#234;me r&#233;pulsion envers elle-m&#234;me. Elle contient donc essentiellement la caract&#233;ristique de la diff&#233;rence .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Autre-&#234;tre n'est plus ici qualitatif, prenant la forme du caract&#232;re ou de la limite. Il est d&#233;sormais dans l'essence, dans l'essence auto-relativiste, et donc la n&#233;gation est en m&#234;me temps une relation &#8211; est, en bref, Distinction, Relativit&#233;, M&#233;diation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander &#171; comment l'identit&#233; devient-elle diff&#233;rente &#187; suppose que l'identit&#233;, en tant que simple identit&#233; abstraite, est quelque chose d'elle-m&#234;me, et la diff&#233;rence quelque chose d'autre, &#233;galement ind&#233;pendant. Cette supposition rend impossible la r&#233;ponse &#224; cette question. Si l'on consid&#232;re l'identit&#233; comme diff&#233;rente de la diff&#233;rence, on n'a alors que diff&#233;rence ; et par cons&#233;quent, on ne peut pas d&#233;montrer le progr&#232;s vers la diff&#233;rence, car celui qui demande le comment du progr&#232;s implique par l&#224; que pour lui le point de d&#233;part n'existe pas. La question pos&#233;e alors n'a &#233;videmment aucun sens, et celui qui la pose peut se voir demander ce qu'il entend par identit&#233; ; on verrait alors qu'il n'y attache aucune id&#233;e du tout, et que l'identit&#233; est pour lui un nom vide. Comme nous l'avons vu, l'identit&#233; est d'ailleurs indubitablement une n&#233;gation, non pas un n&#233;ant abstrait et vide, mais la n&#233;gation de l'&#234;tre et de ses caract&#233;ristiques. De ce fait, l'identit&#233; est en m&#234;me temps un rapport &#224; soi-m&#234;me, et qui plus est un rapport &#224; soi-m&#234;me n&#233;gatif ; en d'autres termes, elle &#233;tablit une distinction entre elle et elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Diversit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 117&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence est d'abord (1) une diff&#233;rence imm&#233;diate, c'est-&#224;-dire la diversit&#233; ou la vari&#233;t&#233;. Dans la diversit&#233;, les diff&#233;rentes choses sont chacune individuellement ce qu'elles sont, et ne sont pas affect&#233;es par la relation dans laquelle elles se trouvent les unes par rapport aux autres. Cette relation leur est donc ext&#233;rieure. En cons&#233;quence, les diverses choses &#233;tant ainsi indiff&#233;rentes &#224; la diff&#233;rence qui existe entre elles, elle tombe en dehors d'elles dans une troisi&#232;me chose, l'agent de la comparaison. Cette diff&#233;rence ext&#233;rieure, en tant qu'identit&#233; des objets en rapport, est la ressemblance ; en tant que non-identit&#233; de ces objets, elle est la dissemblance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cart que l'entendement permet de s&#233;parer ces caract&#233;ristiques est si grand que, bien que la comparaison ait un seul et m&#234;me substrat pour la ressemblance et la dissemblance, qui sont expliqu&#233;es comme &#233;tant des aspects et des points de vue diff&#233;rents en elle, la ressemblance en elle-m&#234;me est le premier des &#233;l&#233;ments seuls, &#224; savoir l'identit&#233;, et la dissemblance en elle-m&#234;me est la diff&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversit&#233;, comme l'identit&#233;, s'est transform&#233;e en maxime : &#171; Tout est divers ou diff&#233;rent &#187; ou &#171; Il n'y a pas deux choses compl&#232;tement semblables l'une &#224; l'autre &#187;. Ici, tout est plac&#233; sous un pr&#233;dicat, qui est l'inverse de l'identit&#233; qui lui est attribu&#233;e dans la premi&#232;re maxime : et donc sous une loi qui contredit la premi&#232;re. Il y a cependant une explication. Comme la diversit&#233; est suppos&#233;e due uniquement &#224; des circonstances ext&#233;rieures, toute chose prise en soi est cens&#233;e et comprise comme &#233;tant toujours identique &#224; elle-m&#234;me, de sorte que la seconde loi n'a pas besoin d'interf&#233;rer avec la premi&#232;re. Mais, dans ce cas, la vari&#233;t&#233; n'appartient pas &#224; la chose ou au tout en question : elle ne constitue aucune caract&#233;ristique intrins&#232;que du sujet : et la seconde maxime, sous cette apparence, ne peut pas du tout &#234;tre &#233;nonc&#233;e. Si, au contraire, la chose elle-m&#234;me est, comme le dit la maxime, diverse, elle doit l'&#234;tre en vertu de son caract&#232;re propre : mais dans ce cas, c'est la diff&#233;rence sp&#233;cifique, et non la vari&#233;t&#233; en tant que telle, qui est vis&#233;e. Et c'est le sens de la maxime de Leibniz .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'intelligence se met &#224; &#233;tudier l'identit&#233;, elle l'a d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233;e et elle ne consid&#232;re la diff&#233;rence que sous la forme de la simple vari&#233;t&#233;. Si nous suivons la loi dite de l'identit&#233; et disons : la mer est la mer, l'air est l'air, la lune est la lune, ces objets ne se rapportent pas les uns aux autres. Ce n'est donc pas l'identit&#233; qui est en jeu, mais la diff&#233;rence. Mais nous ne nous arr&#234;tons pas l&#224;, nous ne consid&#233;rons pas les choses simplement comme diff&#233;rentes. Nous les comparons les unes aux autres et d&#233;couvrons alors les traits de ressemblance et de dissemblance. Le travail des sciences finies consiste en grande partie dans l'application de ces cat&#233;gories, et l'expression &#171; traitement scientifique &#187; ne signifie g&#233;n&#233;ralement rien de plus que la m&#233;thode qui a pour but la comparaison des objets examin&#233;s. Cette m&#233;thode a sans aucun doute conduit &#224; des r&#233;sultats importants ; nous pouvons notamment mentionner les grands progr&#232;s des temps modernes dans le domaine de l'anatomie compar&#233;e et de la linguistique compar&#233;e. Mais il serait exag&#233;r&#233; de supposer que la m&#233;thode comparative puisse &#234;tre utilis&#233;e avec le m&#234;me succ&#232;s dans toutes les branches de la connaissance. Et il faut le souligner, la simple comparaison ne saurait jamais satisfaire en d&#233;finitive aux exigences de la science. Ses r&#233;sultats sont certes indispensables, mais ils ne constituent encore que des pr&#233;liminaires &#224; une connaissance v&#233;ritablement intelligente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la fonction de la comparaison est de r&#233;duire les diff&#233;rences existantes &#224; l'identit&#233;, la science qui remplit le mieux ce but est la math&#233;matique. La raison en est que la diff&#233;rence quantitative n'est que la diff&#233;rence tout &#224; fait ext&#233;rieure. Ainsi, en g&#233;om&#233;trie, un triangle et un quadrilat&#232;re, figures qualitativement diff&#233;rentes, voient cette diff&#233;rence qualitative s'effacer par abstraction et sont &#233;galis&#233;es l'une &#224; l'autre en grandeur. Il r&#233;sulte de ce qui a &#233;t&#233; dit pr&#233;c&#233;demment sur la simple identit&#233; de l'entendement que, comme on l'a &#233;galement fait remarquer (p. 99), ni la philosophie ni les sciences empiriques n'ont &#224; envier cette sup&#233;riorit&#233; des math&#233;matiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On raconte que lorsque Leibniz exposait la maxime de la vari&#233;t&#233; , les cavaliers et les dames de la cour, se promenant dans le jardin, s'efforc&#232;rent de d&#233;couvrir deux feuilles indiscernables l'une de l'autre, afin de r&#233;futer la loi &#233;nonc&#233;e par le philosophe. Leur artifice &#233;tait sans conteste une m&#233;thode commode pour traiter de la m&#233;taphysique, et qui n'a pas cess&#233; d'&#234;tre &#224; la mode. N&#233;anmoins, en ce qui concerne le principe de Leibniz, il faut entendre par diff&#233;rence non pas seulement une diversit&#233; ext&#233;rieure et indiff&#233;rente, mais une diff&#233;rence essentielle. La nature m&#234;me des choses implique donc qu'elles doivent &#234;tre diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ressemblance et dissemblance&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 118&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ressemblance n'est qu'une identit&#233; de choses qui ne sont pas identiques, qui ne sont pas identiques entre elles ; et la dissemblance est une relation de choses semblables. Les deux ne se trouvent donc pas sur des aspects ou des points de vue diff&#233;rents de la chose, sans aucune affinit&#233; mutuelle, mais l'une jette la lumi&#232;re sur l'autre. La vari&#233;t&#233; devient ainsi une diff&#233;rence r&#233;flexive ou une diff&#233;rence (distinction) implicite et essentielle, une diff&#233;rence d&#233;termin&#233;e ou sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Diff&#233;rence et identit&#233; dans les sciences naturelles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que les choses simplement diff&#233;rentes se montrent indiff&#233;rentes l'une &#224; l'autre, la ressemblance et la dissemblance, au contraire, sont deux caract&#232;res qui sont en relation compl&#232;tement r&#233;ciproque. Ce passage de la simple vari&#233;t&#233; &#224; l'opposition se manifeste dans nos actes de pens&#233;e ordinaires lorsque nous admettons que la comparaison n'a de sens que dans l'hypoth&#232;se d'une diff&#233;rence existante, et que, d'autre part, nous ne pouvons distinguer que dans l'hypoth&#232;se d'une similitude existante. Par cons&#233;quent, si le probl&#232;me est de d&#233;couvrir une diff&#233;rence, nous n'attribuons pas une grande habilet&#233; &#224; l'homme qui ne distingue que les objets dont la diff&#233;rence est palpable, par exemple une plume et un chameau ; et de m&#234;me, cela n'implique pas une facult&#233; de comparaison tr&#232;s avanc&#233;e lorsque les objets compar&#233;s, par exemple un h&#234;tre et un ch&#234;ne, un temple et une &#233;glise, sont proches parents. En bref, dans le cas de diff&#233;rence, nous aimons voir l'identit&#233;, et dans le cas d'identit&#233;, nous aimons voir la diff&#233;rence. Dans le domaine des sciences empiriques, cependant, l'une de ces deux cat&#233;gories est souvent admise &#224; faire dispara&#238;tre l'autre de la vue et de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me scientifique consiste tant&#244;t &#224; r&#233;duire &#224; l'identit&#233; les diff&#233;rences existantes, tant&#244;t &#224; d&#233;couvrir de nouvelles diff&#233;rences, avec la m&#234;me partialit&#233;. C'est ce que nous voyons surtout dans la science physique. Le probl&#232;me consiste, d'abord, &#224; rechercher sans cesse de nouveaux &#171; &#233;l&#233;ments &#187;, de nouvelles forces, de nouveaux genres et de nouvelles esp&#232;ces. Ou bien, dans une autre direction, &#224; d&#233;montrer que tous les corps jusqu'ici consid&#233;r&#233;s comme simples sont compos&#233;s : et les physiciens et les chimistes modernes sourient des anciens qui se contentaient de quatre &#233;l&#233;ments, et ceux-ci n'&#233;taient pas simples. D'autre part, et d'un autre c&#244;t&#233;, la question principale est celle de l'identit&#233; pure et simple. Ainsi, l'&#233;lectricit&#233; et l'affinit&#233; chimique sont consid&#233;r&#233;es comme une seule et m&#234;me chose, et m&#234;me les processus organiques de digestion et d'assimilation sont consid&#233;r&#233;s comme une simple op&#233;ration chimique. La philosophie moderne a souvent &#233;t&#233; surnomm&#233;e la philosophie de l'identit&#233; . Mais, comme on l'a d&#233;j&#224; remarqu&#233; (p. 103, note), c'est pr&#233;cis&#233;ment la philosophie, et en particulier la logique sp&#233;culative, qui met &#224; nu le n&#233;ant de l'identit&#233; abstraite, indiff&#233;renci&#233;e, connue de l'entendement : bien qu'elle exhorte aussi sans aucun doute ses disciples &#224; ne pas s'en tenir &#224; la simple diversit&#233;, mais &#224; rechercher l'int&#233;rieur de toute existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 119&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence implicite est la diff&#233;rence essentielle, le positif et le n&#233;gatif : et cela se passe ainsi. Le positif est l'identique rapport &#224; soi-m&#234;me de telle mani&#232;re qu'il n'est pas le n&#233;gatif, et le n&#233;gatif est le diff&#233;rent par lui-m&#234;me de telle mani&#232;re qu'il n'est pas le positif. Ainsi l'un a une existence propre dans la mesure o&#249; il n'est pas l'autre. L'un se rend visible dans l'autre et n'est qu'autant que cet autre est. La diff&#233;rence essentielle est donc l'opposition , selon laquelle le diff&#233;rent n'est confront&#233; &#224; aucun autre, mais &#224; son autre. C'est-&#224;-dire que l'un et l'autre (positif et n&#233;gatif) ne sont marqu&#233;s d'une caract&#233;ristique propre que dans leur rapport &#224; l'autre : l'un ne se refl&#232;te en lui-m&#234;me que comme il se refl&#232;te dans l'autre. Et ainsi de l'autre. L'un et l'autre sont ainsi l'autre propre de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence implicite ou essentielle donne la maxime : &#171; Tout est essentiellement distinct &#187; ; ou, comme on l'a dit aussi : &#171; De deux pr&#233;dicats oppos&#233;s, un seul peut &#234;tre assign&#233; &#224; quelque chose, et il n'y en a pas de troisi&#232;me possible &#187;. Cette maxime du contraste ou de l'opposition contredit de la mani&#232;re la plus expresse la maxime de l'identit&#233; : l'une dit qu'une chose ne doit &#234;tre qu'une relation &#224; elle-m&#234;me, l'autre dit qu'elle doit &#234;tre un oppos&#233;, une relation &#224; son autre. L'inintelligence native de l'abstraction se trahit en mettant en regard deux maximes contraires comme celles-ci, comme des lois, sans m&#234;me les comparer. La maxime du tiers exclu est la maxime de l'entendement d&#233;fini, qui voudrait &#233;viter la contradiction, mais qui, ce faisant, y tombe. A doit &#234;tre ou +A ou -A, dit-elle. Elle d&#233;clare virtuellement dans ces mots un troisi&#232;me A qui n'est ni + ni -, et qui en m&#234;me temps est pourtant investi des caract&#232;res + et -.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si + W signifie 6 milles &#224; l'ouest et -W signifie 6 milles &#224; l'est, et si + et - s'annulent, les 6 milles de chemin ou d'espace restent ce qu'ils &#233;taient avec et sans le contraste. M&#234;me le simple plus et le moins du nombre ou de la direction abstraite ont, si l'on veut, z&#233;ro pour troisi&#232;me : mais il ne faut pas nier que le contraste vide que l'entendement institue entre le plus et le moins n'est pas sans valeur dans des abstractions telles que le nombre, la direction, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la doctrine des concepts contradictoires, une notion est, par exemple, bleue (car dans cette doctrine, m&#234;me l'image sensible g&#233;n&#233;ralis&#233;e d'une couleur est appel&#233;e notion) et l'autre non bleue. Cette autre ne serait alors pas une affirmative, par exemple jaune, mais serait simplement maintenue au niveau du n&#233;gatif abstrait. Que le n&#233;gatif dans sa propre nature soit tout autant positif (voir le &#167; suivant) est impliqu&#233; dans le fait de dire que ce qui est oppos&#233; &#224; un autre est son autre. L'inanit&#233; de l'opposition entre ce que l'on appelle des notions contradictoires est pleinement d&#233;montr&#233;e dans ce que nous pouvons appeler la formule grandiose d'une loi g&#233;n&#233;rale, selon laquelle tout a l'un et non l'autre de tous les pr&#233;dicats qui sont en telle opposition. De cette fa&#231;on, l'esprit est ou blanc ou non blanc, jaune ou non jaune, etc., &#224; l'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a oubli&#233; que l'Identit&#233; et l'Opposition sont elles-m&#234;mes oppos&#233;es, et la maxime d' Opposition a m&#234;me &#233;t&#233; prise pour celle d'Identit&#233;, sous la forme du principe de Contradiction . Une notion qui ne poss&#232;de ni l'une ni l'autre de deux caract&#233;ristiques mutuellement contradictoires, par exemple un cercle quadrangulaire, est tenue pour logiquement fausse. Or, bien qu'un cercle &#224; angles multiples et un arc rectiligne ne contredisent pas moins cette maxime, les g&#233;om&#232;tres n'h&#233;sitent jamais &#224; traiter le cercle comme un polygone &#224; c&#244;t&#233;s rectilignes. Mais tout ce qui ressemble &#224; un cercle (c'est-&#224;-dire son simple caract&#232;re ou sa d&#233;finition nominale) n'est toujours pas une notion. Dans la notion de cercle, le centre et la circonf&#233;rence sont &#233;galement essentiels ; les deux caract&#233;ristiques lui appartiennent ; et pourtant le centre et la circonf&#233;rence sont oppos&#233;s et contradictoires l'un &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de polarit&#233;, si dominante en physique, contient implicitement la d&#233;finition la plus correcte de l'opposition. Mais la physique, dans sa th&#233;orie des lois de la pens&#233;e, adh&#232;re &#224; la logique ordinaire ; elle pourrait donc bien &#234;tre horrifi&#233;e si jamais elle devait &#233;laborer la notion de polarit&#233; et parvenir aux pens&#233;es qu'elle implique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Avec le positif, nous revenons &#224; l'identit&#233;, mais dans sa v&#233;rit&#233; sup&#233;rieure en tant qu'auto-relation identique, et en m&#234;me temps avec la remarque qu'elle n'est pas le n&#233;gatif. Le n&#233;gatif en soi est le m&#234;me que la diff&#233;rence elle-m&#234;me. L'identique en tant que tel est avant tout ce qui n'est pas encore caract&#233;ris&#233; : le positif, au contraire, est ce qui est identique &#224; soi-m&#234;me , mais avec la marque de l'antith&#232;se &#224; un autre. Et le n&#233;gatif est la diff&#233;rence en tant que telle, caract&#233;ris&#233;e comme n'&#233;tant pas l'identit&#233;. C'est la diff&#233;rence de la diff&#233;rence en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le positif et le n&#233;gatif sont cens&#233;s exprimer une diff&#233;rence absolue. Mais les deux sont au fond les m&#234;mes : le nom de l'un pourrait &#234;tre transf&#233;r&#233; &#224; l'autre. Ainsi, par exemple, les dettes et les actifs ne sont pas deux esp&#232;ces particuli&#232;res de biens auto-subsistants. Ce qui est n&#233;gatif pour le d&#233;biteur est positif pour le cr&#233;ancier. Un chemin vers l'est est aussi un chemin vers l'ouest. Le positif et le n&#233;gatif sont donc intrins&#232;quement conditionn&#233;s l'un par l'autre et ne sont que l'un par rapport &#224; l'autre. Le p&#244;le nord de l'aimant ne peut &#234;tre sans le p&#244;le sud, et vice versa. Si nous coupons un aimant en deux, nous n'avons pas un p&#244;le nord dans un morceau et un p&#244;le sud dans l'autre. De m&#234;me, en &#233;lectricit&#233;, le positif et le n&#233;gatif ne sont pas deux fluides divers et ind&#233;pendants. Dans l'opposition, le diff&#233;rent n'est pas confront&#233; &#224; un autre, mais &#224; son autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous consid&#233;rons g&#233;n&#233;ralement les choses comme ind&#233;pendantes les unes des autres. Ainsi disons-nous : je suis un homme, et autour de moi il y a de l'air, de l'eau, des animaux et toutes sortes de choses. Tout est ainsi mis en dehors de tout autre chose. Mais le but de la philosophie est de bannir l'indiff&#233;rence et de constater la n&#233;cessit&#233; des choses. Par l&#224;, on voit l'autre se dresser contre l' autre. Ainsi, par exemple, la nature inorganique ne doit pas &#234;tre consid&#233;r&#233;e simplement comme autre chose que la nature organique, mais comme son contraire n&#233;cessaire. Les deux sont en rapport essentiel l'une avec l'autre, et l'une des deux n'est qu'autant qu'elle exclut l'autre de la nature et se rapporte ainsi &#224; elle. De m&#234;me, la nature n'est pas sans esprit, ni l'esprit sans nature. Un pas important est franchi lorsque nous cessons de dire en pensant : bien entendu, il est aussi possible qu'il y ait autre chose. Pendant que nous parlons, nous sommes encore entach&#233;s de contingence : et toute vraie pens&#233;e, nous l'avons d&#233;j&#224; dit, est une pens&#233;e de la n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la physique moderne, l'opposition, observ&#233;e pour la premi&#232;re fois dans le magn&#233;tisme sous la forme de polarit&#233;, est aujourd'hui consid&#233;r&#233;e comme une loi universelle qui s'&#233;tend &#224; toute la nature. Ce serait un v&#233;ritable progr&#232;s scientifique si l'on prenait soin en m&#234;me temps de ne pas laisser la simple vari&#233;t&#233; devenir sans explication une cat&#233;gorie valable, &#224; c&#244;t&#233; de l'opposition. Ainsi, tant&#244;t les couleurs sont consid&#233;r&#233;es comme &#233;tant en opposition polaire les unes avec les autres, et appel&#233;es couleurs compl&#233;mentaires ; tant&#244;t elles sont consid&#233;r&#233;es dans leur diff&#233;rence indiff&#233;rente et purement quantitative de rouge, jaune, vert, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Au lieu de parler selon la maxime du &#171; tiers exclu &#187; (qui est la maxime de l'entendement abstrait), nous devrions plut&#244;t dire : tout est oppos&#233;. Ni dans le ciel ni sur la terre, ni dans le monde de l'esprit ni dans celui de la nature, il n'existe nulle part un &#171; ou bien &#187; aussi abstrait que celui que soutient l'entendement. Tout ce qui existe est concret, avec en lui-m&#234;me une diff&#233;rence et une opposition. La finitude des choses r&#233;sidera alors dans le manque de correspondance entre leur &#234;tre imm&#233;diat et ce qu'elles sont essentiellement. Ainsi, dans la nature inorganique, l'acide est implicitement en m&#234;me temps la base : en d'autres termes, son seul &#234;tre consiste dans sa relation &#224; son autre. Par cons&#233;quent, l'acide n'est pas non plus quelque chose qui persiste tranquillement dans le contraste : il s'efforce toujours de r&#233;aliser ce qu'il est en puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contradiction est le principe moteur m&#234;me du monde : et il est ridicule de dire que la contradiction est impensable. La seule chose correcte dans cette affirmation est que la contradiction n'est pas la fin de l'affaire, mais s'annule elle-m&#234;me. Mais la contradiction, une fois annul&#233;e, ne laisse pas subsister l'identit&#233; abstraite ; car celle-ci n'est elle-m&#234;me qu'un c&#244;t&#233; de la contrari&#233;t&#233;. Le r&#233;sultat imm&#233;diat de l'opposition (lorsqu'elle est r&#233;alis&#233;e comme contradiction) est le Fondement, qui contient l'identit&#233; aussi bien que la diff&#233;rence remplac&#233;e et d&#233;pos&#233;e en &#233;l&#233;ments dans la notion plus compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 120&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contradiction a donc deux formes. Le positif est le diff&#233;rent, qui est entendu comme ind&#233;pendant, et qui pourtant n'est pas indiff&#233;rent &#224; son rapport &#224; l'autre. Le n&#233;gatif doit &#234;tre, non moins ind&#233;pendamment, n&#233;gatif, se rapportant &#224; lui-m&#234;me, subsistant &#224; lui-m&#234;me, et pourtant, en m&#234;me temps que n&#233;gatif, il doit avoir en tout point son rapport &#224; lui-m&#234;me, c'est-&#224;-dire son positif, seulement dans l'autre. Le positif et le n&#233;gatif sont donc tous deux une contradiction explicite ; tous deux sont en puissance le m&#234;me. Tous deux le sont aussi en r&#233;alit&#233;, car l'un est l'abrogation de l'autre et de lui-m&#234;me. Ainsi ils tombent &#224; terre . Ou bien, comme on le voit, la diff&#233;rence essentielle, en tant que diff&#233;rence, n'est que la diff&#233;rence de lui par rapport &#224; lui-m&#234;me, et contient ainsi l'identique : de sorte que la diff&#233;rence essentielle et actuelle comprend aussi bien l'identit&#233; que l'&#234;tre lui-m&#234;me. En tant que diff&#233;rence se rapportant &#224; lui-m&#234;me, elle est &#233;galement virtuellement &#233;nonc&#233;e comme l' identique &#224; soi-m&#234;me . Et l'oppos&#233; est en g&#233;n&#233;ral ce qui comprend l'un et son autre, lui-m&#234;me et son contraire. L'immanence de l'essence ainsi d&#233;finie est le Fond.&lt;br class='autobr' /&gt;
[c] Le sol&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 121&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Fondement est l' unit&#233; de l'identit&#233; et de la diff&#233;rence, la v&#233;rit&#233; de ce que la diff&#233;rence et l'identit&#233; ont fini par &#234;tre &#8211; la r&#233;flexion sur soi, qui est &#233;galement une r&#233;flexion sur l'autre, et vice-versa. C'est l'essence exprim&#233;e explicitement comme une totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maxime du Fond est la suivante : &#171; Chaque chose a son Fond suffisant &#187;, c'est-&#224;-dire que la v&#233;ritable essentialit&#233; d'une chose n'est pas de la pr&#233;dire comme identique &#224; elle-m&#234;me, ou comme diff&#233;rente (diverse), ou simplement positive, ou simplement n&#233;gative, mais comme ayant son &#234;tre dans un autre, qui, &#233;tant le m&#234;me &#224; lui-m&#234;me, est son essence. Et dans cette mesure, l'essence n'est pas une r&#233;flexion abstraite sur soi, mais sur un autre. Le Fond est l'essence dans sa propre int&#233;riorit&#233; ; l'essence est intrins&#232;quement un Fond ; et elle n'est un Fond que lorsqu'elle est le Fond de quelque chose, d'un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se garder, quand on dit que le fondement est l'unit&#233; de l'identit&#233; et de la diff&#233;rence, d'entendre par cette unit&#233; une identit&#233; abstraite. Autrement, on ne ferait que changer le nom, tout en continuant &#224; croire que l'identit&#233; (de l'entendement) d&#233;j&#224; vue est fausse. Pour &#233;viter cette m&#233;prise, on peut dire que le fondement, outre qu'il est l'unit&#233;, est aussi la diff&#233;rence de l'identit&#233; et de la diff&#233;rence. Dans ce cas, dans le fondement qui promettait d'abord de remplacer la contradiction, une nouvelle contradiction semble surgir. C'est pourtant une contradiction qui, loin de persister tranquillement en elle-m&#234;me, en est plut&#244;t l'expulsion hors d'elle-m&#234;me. Le fondement n'est fondement que dans la mesure o&#249; il fournit un fondement ; mais le r&#233;sultat qui en r&#233;sulte ainsi n'est que lui-m&#234;me. C'est l&#224; son formalisme. Le fondement et ce qui est fond&#233; sont un seul et m&#234;me contenu : la diff&#233;rence entre les deux est la simple diff&#233;rence de forme qui s&#233;pare la simple relation &#224; soi-m&#234;me, d'une part, de la m&#233;diation ou de la d&#233;rivation, d'autre part. La recherche des fondements des choses s'inscrit dans le point de vue adopt&#233; par la r&#233;flexion, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit (&#167; 112n). Nous voulons voir la chose comme double, d'abord dans son imm&#233;diatet&#233;, et ensuite dans son fondement, l&#224; o&#249; elle n'est plus imm&#233;diate. C'est l&#224; le sens &#233;vident de la loi de la base suffisante : les choses doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;es essentiellement comme m&#233;diatis&#233;es. La mani&#232;re dont la logique formelle &#233;tablit cette loi donne un mauvais exemple aux autres sciences. La logique formelle demande &#224; ces sciences de ne pas accepter leur objet tel qu'il est imm&#233;diatement donn&#233; ; et pourtant elle-m&#234;me pose une loi de la pens&#233;e sans la d&#233;duire, c'est-&#224;-dire sans montrer sa m&#233;diation. Avec la m&#234;me justice que le logicien soutient que notre facult&#233; de penser est constitu&#233;e de telle sorte que nous devons demander le fondement de toute chose, le physicien pourrait-il r&#233;pondre, lorsqu'on lui demanderait pourquoi un homme qui tombe dans l'eau se noie, que l'homme se trouve constitu&#233; de telle sorte qu'il ne peut pas vivre sous l'eau, et qu'il ne peut pas vivre sous l'eau. ou le juriste, lorsqu'on lui demande pourquoi un criminel est puni, r&#233;pond que la soci&#233;t&#233; civile est constitu&#233;e de telle mani&#232;re que les crimes ne peuvent rester impunis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la logique est dispens&#233;e de donner un fondement &#224; la loi de la base suffisante, elle pourrait au moins expliquer ce qu'il faut entendre par une base. L'explication courante, qui d&#233;crit la base comme ce qui a une cons&#233;quence, semble &#224; premi&#232;re vue plus claire et plus intelligible que la d&#233;finition pr&#233;c&#233;dente en termes logiques. Mais si vous demandez quelle est la cons&#233;quence, on vous r&#233;pond que c'est ce qui a une base ; et il devient &#233;vident que l'explication n'est intelligible que parce qu'elle suppose ce qui, dans notre cas, a &#233;t&#233; atteint comme la fin d'un mouvement ant&#233;rieur de la pens&#233;e. Et c'est l&#224; le v&#233;ritable r&#244;le de la logique : montrer que ces pens&#233;es, qui, telles qu'elles sont habituellement employ&#233;es, flottent simplement devant la conscience sans &#234;tre comprises ni d&#233;montr&#233;es, sont en r&#233;alit&#233; des degr&#233;s dans l'autod&#233;termination de la pens&#233;e. Ce n'est en aucun cas qu'elles sont comprises et d&#233;montr&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vie courante, et il en est de m&#234;me dans les sciences finies, cette forme r&#233;flexive est souvent employ&#233;e comme une clef pour d&#233;couvrir le secret de la condition r&#233;elle des objets d'investigation. Tant que nous nous occupons de ce que l'on peut appeler les besoins domestiques de la connaissance, rien ne peut &#234;tre oppos&#233; &#224; cette m&#233;thode d'&#233;tude. Mais elle ne peut jamais donner de satisfaction d&#233;finitive, ni en th&#233;orie ni en pratique. Et la raison pour laquelle elle &#233;choue est que le fondement n'a pas encore de contenu propre d&#233;fini ; de sorte que consid&#233;rer quelque chose comme reposant sur un fondement ne fait que donner la diff&#233;rence formelle de m&#233;diation au lieu d'imm&#233;diatet&#233;. Nous voyons un ph&#233;nom&#232;ne &#233;lectrique, par exemple, et nous demandons son fondement (ou sa raison) : on nous dit que l'&#233;lectricit&#233; est le fondement de ce ph&#233;nom&#232;ne. Qu'est-ce que cela sinon le m&#234;me contenu que nous avions imm&#233;diatement devant nous, mais traduit sous la forme de l'int&#233;riorit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le motif n'est pas seulement une simple identit&#233;, mais aussi une diff&#233;rence : il est donc possible d'invoquer des motifs divers pour une m&#234;me somme de faits. Cette diversit&#233; de motifs, suivant la logique de la diff&#233;rence, aboutit &#224; l'opposition des motifs pour et contre . Dans toute action, comme un vol, il y a un ensemble de faits dans lequel on peut distinguer plusieurs aspects. Le vol a viol&#233; les droits de propri&#233;t&#233; ; il a donn&#233; au voleur n&#233;cessiteux les moyens de satisfaire ses besoins ; il est possible aussi que l'homme &#224; qui le vol a &#233;t&#233; fait ait abus&#233; de son bien. La violation de propri&#233;t&#233; est incontestablement le point de vue d&#233;cisif devant lequel les autres doivent c&#233;der ; mais la simple loi du motif ne peut r&#233;soudre cette question. En effet, la loi est g&#233;n&#233;ralement interpr&#233;t&#233;e comme parlant d'un motif suffisant, et non d'un motif quelconque ; et l'on pourrait donc supposer, dans l'action en question, que, bien que d'autres points de vue que la violation de propri&#233;t&#233; puissent &#234;tre retenus comme motifs, ils ne seraient pas des motifs suffisants. Mais ici se pr&#233;sente un dilemme. Si nous employons l'expression &#171; raison suffisante &#187;, l'&#233;pith&#232;te est soit inutile, soit de nature &#224; nous faire d&#233;passer la simple cat&#233;gorie de raison. Le pr&#233;dicat est inutile et tautologique s'il ne fait &#233;tat que de la possibilit&#233; de donner une raison ou une raison : car une raison n'est une raison que dans la mesure o&#249; elle poss&#232;de cette possibilit&#233;. Si un soldat fuit la bataille pour sauver sa vie, sa conduite est certainement une violation du devoir ; mais on ne peut pas dire que la raison qui l'a conduit &#224; agir ainsi &#233;tait insuffisante, sinon il serait rest&#233; &#224; son poste. Il faut encore dire ceci : d'un c&#244;t&#233;, n'importe quelle raison suffit ; de l'autre, aucune raison ne suffit comme simple raison, car, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit, elle est encore d&#233;pourvue d'un contenu objectivement et intrins&#232;quement d&#233;termin&#233;, et n'est donc pas auto-active et productive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un contenu ainsi d&#233;termin&#233; objectivement et intrins&#232;quement, et donc agissant par lui-m&#234;me, nous appara&#238;tra d&#233;sormais sous le nom de notion : et c'est la notion que Leibniz avait en vue lorsqu'il parlait de la base suffisante et pr&#233;conisait l'&#233;tude des choses sous son point de vue. Ses remarques &#233;taient d'abord dirig&#233;es contre cette m&#233;thode purement m&#233;canique de concevoir les choses, si en vogue aujourd'hui encore, m&#233;thode qu'il d&#233;clare &#224; juste titre insuffisante. Nous pouvons voir un exemple de cette th&#233;orie m&#233;canique de l'investigation lorsque le processus organique de la circulation du sang est ramen&#233; &#224; la simple contraction du c&#339;ur ; ou lorsque certaines th&#233;ories du droit p&#233;nal expliquent que le but de la punition r&#233;side dans le fait de dissuader les gens de commettre un crime, de rendre le criminel inoffensif, ou dans d'autres raisons &#233;trang&#232;res du m&#234;me genre. Il serait injuste envers Leibniz de supposer qu'il se soit content&#233; d'une loi aussi pauvre que la base formelle. La m&#233;thode d'investigation qu'il a inaugur&#233;e est l'inverse m&#234;me d'un formalisme qui se contente de simples bases, l&#224; o&#249; l'on cherche une connaissance compl&#232;te et concr&#232;te. Des consid&#233;rations dans ce sens ont conduit Leibniz &#224; opposer causae efficientes et causae finales , et &#224; insister sur la place des causes finales comme conception &#224; laquelle doivent aboutir les efficientes. Si l'on adopte cette distinction, la lumi&#232;re, la chaleur et l'humidit&#233; seraient les causae efficientes , et non la causa finalis de la croissance des plantes ; la cause finalis est la notion m&#234;me de la plante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sophistes se contentent de simples fondements, surtout en mati&#232;re de droit et de morale. La sophistique, telle que nous la concevons habituellement, est une m&#233;thode d'investigation qui vise &#224; d&#233;former ce qui est juste et vrai, et &#224; pr&#233;senter les choses sous un faux jour. Telle n'est cependant pas la tendance propre ou premi&#232;re de la sophistique : son point de vue n'est autre que celui du raisonnement. Les sophistes sont apparus &#224; une &#233;poque o&#249; les Grecs commen&#231;aient &#224; se m&#233;contenter de la simple autorit&#233; et de la tradition et ressentaient le besoin d'une justification intellectuelle de ce qu'ils devaient accepter comme obligatoire. Les sophistes ont satisfait &#224; ce desideratum en enseignant &#224; leurs compatriotes &#224; rechercher les diff&#233;rents points de vue sous lesquels les choses peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es : ces points de vue sont les m&#234;mes que les fondements. Mais le fondement, comme nous l'avons vu, n'a pas de principes essentiels et objectifs qui lui soient propres, et il est aussi facile de d&#233;couvrir les fondements de ce qui est mauvais et immoral que de ce qui est moral et juste. Il appartient donc &#224; l'observateur de d&#233;cider quels points doivent avoir le plus de poids. La d&#233;cision dans de telles circonstances est dict&#233;e par ses opinions et ses sentiments personnels. Ainsi, le fondement objectif de ce qui aurait d&#251; &#234;tre une obligation absolue et essentielle, accept&#233;e par tous, a &#233;t&#233; sap&#233; : et la sophistique, par cette action destructrice, s'est m&#233;rit&#233;e &#224; juste titre la mauvaise r&#233;putation mentionn&#233;e plus haut. Socrate, comme nous le savons tous, a affront&#233; les sophistes sur tous les points, non pas en r&#233;affirmant simplement l'autorit&#233; et la tradition contre leurs argumentations, mais en montrant dialectiquement combien les simples fondements &#233;taient intenables, et en justifiant les obligations de justice et de bont&#233; en r&#233;tablissant l'universel ou la notion de volont&#233;. De nos jours, une telle m&#233;thode d'argumentation n'est pas tout &#224; fait d&#233;mod&#233;e. Et ce n'est pas seulement le cas dans la discussion de questions profanes. On la retrouve m&#234;me dans les sermons, comme ceux o&#249; sont expos&#233;s tous les motifs possibles de gratitude envers Dieu. Socrate et Platon n'auraient pas h&#233;sit&#233; &#224; appliquer le nom de sophistique &#224; de telles plaidoiries. Car la sophistique n'a rien &#224; voir avec ce qu'on enseigne : il se peut bien que ce soit vrai. La sophistique consiste dans la circonstance formelle de l'enseigner par des arguments qui sont aussi bien utilisables pour l'attaque que pour la d&#233;fense. Dans une &#233;poque aussi riche en r&#233;flexions et aussi consacr&#233;e au raisonnement que la n&#244;tre, il faut &#234;tre bien pauvre celui qui ne peut pas avancer un bon argument pour tout, m&#234;me pour ce qui est le pire et le plus d&#233;prav&#233;. Tout ce qui s'est corrompu dans le monde a eu un bon argument pour se corrompre. Un appel aux arguments fait d'abord penser &#224; battre en retraite ; mais lorsque l'exp&#233;rience lui a appris le v&#233;ritable &#233;tat des choses, il se ferme les oreilles et refuse de se laisser abuser davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Existence&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 122&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essence, telle qu'elle appara&#238;t au premier abord, a pour caract&#233;ristique principale la manifestation en elle-m&#234;me et l'interm&#233;diation en elle-m&#234;me. Mais lorsqu'elle a achev&#233; le cercle de l'interm&#233;diation, son unit&#233; avec elle-m&#234;me est explicitement pos&#233;e comme l'auto-annulation de la diff&#233;rence, et donc de l'interm&#233;diation. Nous revenons donc une fois de plus &#224; l'imm&#233;diatet&#233; ou &#224; l'&#234;tre - mais &#224; l'&#234;tre en tant qu'il est interm&#233;di&#233; par l'annulation de l'interm&#233;diation. Et cet &#234;tre est l'existence .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fondement n'est pas encore d&#233;termin&#233; par des principes objectifs qui lui sont propres, il n'est pas non plus une fin ou une cause finale : il n'est donc ni actif, ni productif. Une existence ne proc&#232;de que du fondement. Le fondement d&#233;termin&#233; est donc une affaire formelle : c'est-&#224;-dire que n'importe quel point peut convenir, pourvu qu'il soit express&#233;ment pos&#233; comme relation &#224; soi-m&#234;me, comme affirmation, en corr&#233;lation avec l'existence imm&#233;diate qui en d&#233;pend. Si c'est un fondement, c'est un bon fondement : car le terme &#171; bon &#187; est employ&#233; abstraitement comme &#233;quivalent &#224; affirmatif ; et tout point (ou trait) est bon qui peut d'une mani&#232;re ou d'une autre &#234;tre &#233;nonc&#233; comme manifestement affirmatif. Il arrive donc qu'un fondement puisse &#234;tre trouv&#233; et invoqu&#233; pour tout : et un bon fondement (par exemple un bon motif d'action) peut effectuer quelque chose ou non, il peut avoir une cons&#233;quence ou non. Il devient un motif (au sens strict) et effectue quelque chose, par exemple par sa r&#233;ception dans une volont&#233; ; c'est l&#224; et l&#224; seulement qu'il devient actif et devient une cause.&lt;br class='autobr' /&gt;
(b) Existence&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 123&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence est l'unit&#233; imm&#233;diate de la r&#233;flexion en soi et de la r&#233;flexion en autrui. Il en r&#233;sulte que l'existence est la multitude ind&#233;finie d'existants r&#233;fl&#233;chis en eux-m&#234;mes, qui en m&#234;me temps s'&#233;clairent &#233;galement les uns les autres, qui sont en somme corr&#233;latifs et forment un monde de d&#233;pendance r&#233;ciproque et d'interconnexion infinie entre les bases et les cons&#233;quences. Les bases sont elles-m&#234;mes des existences, et les existants sont de m&#234;me, sous bien des aspects, des bases aussi bien que des cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression &#171; existence &#187; (qui d&#233;rive de existere ) sugg&#232;re le fait d'avoir proc&#233;d&#233; de quelque chose. L'existence est l'&#234;tre qui a proc&#233;d&#233; du fondement et qui a r&#233;tabli son existence en annulant son interm&#233;diaire. L'essence, en tant qu'&#234;tre mis de c&#244;t&#233; et absorb&#233;, s'est pr&#233;sent&#233;e originellement devant nous comme resplendissante ou se manifestant en soi, et les cat&#233;gories de ce reflet sont l'identit&#233;, la diff&#233;rence et le fondement. Ce dernier est l'unit&#233; de l'identit&#233; et de la diff&#233;rence ; et parce qu'il les unifie, il doit en m&#234;me temps se distinguer de lui-m&#234;me. Mais ce qui se distingue ainsi du fondement n'est pas une simple diff&#233;rence, tout comme le fondement lui-m&#234;me est une identit&#233; abstraite. Le fondement op&#232;re sa propre suspension : et lorsqu'il est suspendu, le r&#233;sultat de sa n&#233;gation est l'existence. Issue du fondement, l'existence contient en elle le fondement ; le fondement ne reste pas, pour ainsi dire, derri&#232;re l'existence, mais, par sa nature m&#234;me, se d&#233;passe et se traduit en existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela se manifeste m&#234;me dans notre fa&#231;on de penser ordinaire, lorsque nous consid&#233;rons le fondement d'une chose, non comme quelque chose d'abstraitement int&#233;rieur, mais comme un existant lui-m&#234;me. Par exemple, l'&#233;clair qui a mis le feu &#224; une maison serait consid&#233;r&#233; comme le fondement de l'incendie ; ou les m&#339;urs et les conditions de vie d'une nation seraient consid&#233;r&#233;es comme le fondement de sa constitution. Tel est en effet l'aspect ordinaire sous lequel le monde existant appara&#238;t originellement &#224; la r&#233;flexion &#8211; une foule ind&#233;finie d'existants qui, se r&#233;fl&#233;chissant simultan&#233;ment sur eux-m&#234;mes et les uns sur les autres, sont en relation r&#233;ciproque comme fondement et cons&#233;quence. Dans ce jeu bigarr&#233; du monde, si l'on peut ainsi appeler la somme des existants, on ne trouve nulle part de base solide : tout porte un aspect de relativit&#233;, conditionn&#233; par et conditionnant quelque chose d'autre. L'entendement r&#233;fl&#233;chi se donne pour t&#226;che de d&#233;couvrir et de suivre ces connexions qui s'&#233;tendent dans toutes les directions : mais la question touchant un dessein ultime reste jusqu'ici sans r&#233;ponse, et donc le d&#233;sir de la raison vers la connaissance passe avec le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de l'Id&#233;e logique au-del&#224; de cette position de simple relativit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chose en soi&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 124&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion sur un autre de l'existant est cependant ins&#233;parable de la r&#233;flexion sur soi : le fondement est leur unit&#233;, d'o&#249; l'existence est issue. L'existant inclut donc la relativit&#233;, et a de son c&#244;t&#233; ses multiples interconnexions avec d'autres existants : il se r&#233;fl&#233;chit sur lui-m&#234;me comme son fondement. L'existant ainsi d&#233;crit est une Chose .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; chose en soi &#187; (ou chose abstraite), si c&#233;l&#232;bre dans la philosophie de Kant , se montre ici dans sa gen&#232;se . Elle appara&#238;t comme la r&#233;flexion abstraite sur soi, &#224; laquelle on s'attache tant, &#224; l'exclusion de la r&#233;flexion dans les autres choses et de toute pr&#233;dication de diff&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chose en soi est donc le substrat vide de ces pr&#233;dicats de relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si conna&#238;tre signifie comprendre un objet dans son caract&#232;re concret, alors la chose en soi, qui n'est rien d'autre que la chose tout &#224; fait abstraite et ind&#233;termin&#233;e en g&#233;n&#233;ral, doit certainement &#234;tre aussi inconnaissable qu'on le pr&#233;tend. Mais avec autant de raison que nous parlons de la chose en soi, nous pourrions parler de la qualit&#233; en soi ou de la quantit&#233; en soi, et de n'importe quelle autre cat&#233;gorie. L'expression servirait alors &#224; signifier que ces cat&#233;gories sont prises dans leur imm&#233;diatet&#233; abstraite, ind&#233;pendamment de leur d&#233;veloppement et de leur caract&#232;re int&#233;rieur. Ce n'est donc qu'un caprice de l'entendement que d'attacher le qualificatif &#171; en soi &#187; &#224; la seule chose . Mais cet &#171; en soi &#187; s'applique aussi bien aux faits du monde mental qu'au monde naturel : comme nous parlons de l'&#233;lectricit&#233; ou d'une plante en soi, ainsi nous parlons de l'homme ou de l'&#201;tat en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cet &#171; en soi &#187; dans ces objets, nous devons entendre ce qu'ils sont au sens strict et propre. Cet usage est sujet aux m&#234;mes critiques que l'expression &#171; chose en soi &#187;. Car si nous nous en tenons au simple &#171; en soi &#187; d'un objet, nous l'appr&#233;hendons non pas dans sa v&#233;rit&#233;, mais sous la forme inad&#233;quate d'une simple abstraction. Ainsi, l'homme, en lui-m&#234;me, est l'enfant. Et ce que l'enfant doit faire, c'est sortir de cet &#171; en soi &#187; abstrait et non d&#233;velopp&#233; et devenir &#171; pour lui-m&#234;me &#187; ce qu'il n'est d'abord que &#171; en soi &#187; : un &#234;tre libre et raisonnable. De m&#234;me, l'&#201;tat en soi est l'&#201;tat encore immature et patriarcal, o&#249; les diverses fonctions politiques, latentes dans la notion d'&#201;tat, n'ont pas re&#231;u la pleine constitution logique qu'exige la logique des principes politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me sens, le germe peut &#234;tre appel&#233; la plante en soi. Ces exemples peuvent montrer l'erreur qui consiste &#224; supposer que la &#171; chose en soi &#187; des choses est quelque chose d'inaccessible &#224; notre connaissance. Toutes les choses sont originellement en soi, mais ce n'est pas la fin de l'affaire. De m&#234;me que le germe, en tant que plante en soi, signifie l'auto-d&#233;veloppement, de m&#234;me la chose en g&#233;n&#233;ral d&#233;passe son en-soi (la r&#233;flexion abstraite sur soi) pour se manifester plus loin comme une r&#233;flexion sur d'autres choses. C'est en ce sens qu'elle a des propri&#233;t&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
(c) La Chose&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propri&#233;t&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 125&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] La chose est la totalit&#233;, le d&#233;veloppement dans l'unit&#233; explicite des cat&#233;gories du fondement et de l'existence. Du c&#244;t&#233; de l'un de ses facteurs, &#224; savoir la r&#233;flexion sur d'autres choses, elle a en elle les diff&#233;rences en vertu desquelles elle est une chose caract&#233;ris&#233;e et concr&#232;te. Ces caract&#232;res sont diff&#233;rents les uns des autres ; ils ont leur r&#233;flexion en soi non pas de leur propre c&#244;t&#233;, mais du c&#244;t&#233; de la chose. Ce sont des propri&#233;t&#233;s de la chose : et leur relation &#224; la chose est exprim&#233;e par le mot &#171; avoir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que terme de relation, &#171; avoir &#187; remplace &#171; &#234;tre &#187;. Il est vrai que quelque chose a aussi des qualit&#233;s de son c&#244;t&#233; : mais ce transfert de &#171; l'avoir &#187; dans la sph&#232;re de l'&#234;tre est inexact, car le caract&#232;re comme qualit&#233; est directement un avec le quelque chose, et le quelque chose cesse d'&#234;tre quand il perd sa qualit&#233;. Mais la chose est r&#233;flexion-en-soi : car elle est une identit&#233; qui est aussi distincte de la diff&#233;rence, c'est-&#224;-dire de ses attributs. Dans de nombreuses langues, &#171; avoir &#187; est employ&#233; pour d&#233;signer le temps pass&#233;. Et avec raison : car le pass&#233; est un &#234;tre absorb&#233;, ou suspendu, et l'esprit est son reflet-en-soi ; dans l'esprit seulement il continue &#224; subsister, mais l'esprit distinguant de lui-m&#234;me cet &#234;tre en lui qui a &#233;t&#233; absorb&#233; ou suspendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la chose, tous les caract&#232;res de la r&#233;flexion se retrouvent comme existants. Ainsi, dans son aspect initial, comme chose par soi, la chose est la m&#234;me ou identique. Mais l'identit&#233;, comme on l'a montr&#233;, ne se trouve pas sans diff&#233;rence : ainsi les propri&#233;t&#233;s que poss&#232;de la chose sont la diff&#233;rence existante sous la forme de la diversit&#233;. Dans le cas de la diversit&#233; de la vari&#233;t&#233;, chaque membre diff&#233;rent manifestait une indiff&#233;rence &#224; l'&#233;gard de tous les autres, et ils n'avaient entre eux aucun autre rapport que celui qui leur &#233;tait donn&#233; par une comparaison ext&#233;rieure &#224; eux. Mais maintenant, dans la chose, nous avons un lien qui maintient les diverses propri&#233;t&#233;s en union. Il ne faut pas non plus confondre propri&#233;t&#233; et qualit&#233;. Sans doute, disons-nous aussi qu'une chose a des qualit&#233;s. Mais la phras&#233;ologie est d&#233;plac&#233;e : &#171; avoir &#187; fait allusion &#224; une ind&#233;pendance, &#233;trang&#232;re au &#171; quelque chose &#187;, qui est pourtant directement identique &#224; sa qualit&#233;. Elle n'est en quelque sorte ce qu'elle est que par sa qualit&#233; : tandis que, bien que la chose n'existe en effet qu'en tant qu'elle a ses propri&#233;t&#233;s, elle n'est pas confin&#233;e dans telle ou telle propri&#233;t&#233; d&#233;finie, et peut donc la perdre, sans cesser d'&#234;tre ce qu'elle est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Questions&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 126&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] Mais m&#234;me dans le fond, la r&#233;flexion sur quelque chose d'autre est directement convertible en r&#233;flexion sur soi. Et donc les propri&#233;t&#233;s ne sont pas seulement diff&#233;rentes les unes des autres ; elles sont aussi identiques &#224; elles-m&#234;mes, ind&#233;pendantes et lib&#233;r&#233;es de leur attachement &#224; la chose. Pourtant, comme elles sont les caract&#232;res de la chose distingu&#233;s les uns des autres (comme r&#233;fl&#233;chis en soi), elles ne sont pas elles-m&#234;mes des choses, si les choses sont concr&#232;tes ; mais seulement des existences r&#233;fl&#233;chies en elles-m&#234;mes comme caract&#232;res abstraits. Elles sont ce qu'on appelle des Mati&#232;res .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne donne pas non plus le nom de choses &#224; des mati&#232;res telles que les mati&#232;res magn&#233;tiques et &#233;lectriques. Ce sont des qualit&#233;s propres, un &#202;tre r&#233;fl&#233;chi, Un avec leur &#202;tre, c'est le caract&#232;re qui a atteint l'imm&#233;diatet&#233;, l'existence : ce sont des &#171; entit&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;lever les propri&#233;t&#233;s d'une chose &#224; la position ind&#233;pendante des mati&#232;res ou des mat&#233;riaux qui la composent, c'est proc&#233;der d'apr&#232;s la notion de chose, et c'est pour cette raison que l'exp&#233;rience le fait aussi. Cependant, la pens&#233;e et l'exp&#233;rience s'opposent &#224; ce que l'on conclue du fait que certaines propri&#233;t&#233;s d'une chose, telles que la couleur ou l'odeur, peuvent &#234;tre repr&#233;sent&#233;es comme des mati&#232;res colorantes ou odorantes particuli&#232;res, que nous sommes alors au bout de l'enqu&#234;te et qu'il ne faut rien de plus pour p&#233;n&#233;trer le v&#233;ritable secret des choses que de les d&#233;sint&#233;grer en leurs mati&#232;res composantes. Cette d&#233;sint&#233;gration en mati&#232;res ind&#233;pendantes est proprement limit&#233;e &#224; la nature inorganique. Le chimiste a donc raison lorsqu'il analyse, par exemple, le sel commun ou le gypse en ses &#233;l&#233;ments et d&#233;couvre que le premier est compos&#233; d'acide muriatique et de soude, le second d'acide sulfurique et de calcium. De m&#234;me, le g&#233;ologue a raison de consid&#233;rer le granite comme un compos&#233; de quartz, de feldspath et de mica. Ces mati&#232;res qui composent la chose sont elles-m&#234;mes en partie des choses, qui peuvent &#234;tre ramen&#233;es de cette fa&#231;on &#224; des mati&#232;res plus abstraites. L'acide sulfurique, par exemple, est un compos&#233; de soufre et d'oxyg&#232;ne. De telles mati&#232;res ou corps peuvent en fait &#234;tre pr&#233;sent&#233;s comme subsistant par eux-m&#234;mes ; mais nous trouvons fr&#233;quemment d'autres propri&#233;t&#233;s des choses, qui manquent enti&#232;rement de cette autosubsistance, consid&#233;r&#233;es aussi comme des mati&#232;res particuli&#232;res. Ainsi, nous entendons parler des mati&#232;res caloriques, &#233;lectriques ou magn&#233;tiques. De telles mati&#232;res sont au mieux des inventions de l'entendement. Et nous voyons ici le proc&#233;d&#233; habituel de la r&#233;flexion abstraite de l'entendement. Adoptant capricieusement des cat&#233;gories particuli&#232;res, dont la valeur d&#233;pend enti&#232;rement de leur place dans l'&#233;volution graduelle de l'id&#233;e logique, elle les emploie dans les pr&#233;tendus int&#233;r&#234;ts de l'explication, mais en face d'une perception et d'une exp&#233;rience claires et sans pr&#233;jug&#233;s, de mani&#232;re &#224; faire remonter &#224; elles tout objet &#233;tudi&#233;. Et ce n'est pas tout. La th&#233;orie, qui fait consister les choses en mati&#232;res ind&#233;pendantes, est souvent appliqu&#233;e dans un domaine o&#249; elle n'a ni sens ni force. Car m&#234;me dans les limites de la nature, partout o&#249; il y a de la vie organique, cette cat&#233;gorie est &#233;videmment insuffisante. On peut dire qu'un animal est compos&#233; d'os, de muscles, de nerfs, etc. ; mais nous employons ici &#233;videmment le mot &#171; consister &#187; dans un sens tout diff&#233;rent de celui que nous avons employ&#233; lorsque nous avons parl&#233; du morceau de granit comme &#233;tant compos&#233; des &#233;l&#233;ments ci-dessus mentionn&#233;s. Les &#233;l&#233;ments du granit sont tout &#224; fait indiff&#233;rents &#224; leur combinaison : ils pourraient tout aussi bien subsister sans elle. Les diff&#233;rentes parties et les diff&#233;rents membres d'un corps organique, au contraire, ne subsistent que dans leur union : ils cessent d'exister comme tels lorsqu'ils sont s&#233;par&#233;s les uns des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 127&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la mati&#232;re est la simple r&#233;flexion abstraite ou ind&#233;termin&#233;e dans quelque chose d'autre, ou r&#233;flexion en soi en m&#234;me temps que d&#233;termin&#233;e ; c'est donc la chose qui est alors la subsistance de la chose. Par ce moyen, la chose a de la part des mati&#232;res sa r&#233;flexion en soi (inverse du &#167; 125) ; elle ne subsiste pas de sa part, mais consiste en les mati&#232;res, et n'est qu'une association superficielle entre elles, une combinaison ext&#233;rieure de celles-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formulaire&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 128&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] La mati&#232;re , &#233;tant l'unit&#233; imm&#233;diate de l'existence avec elle-m&#234;me, est &#233;galement indiff&#233;rente &#224; l'&#233;gard du caract&#232;re sp&#233;cifique. C'est pourquoi les nombreuses mati&#232;res diverses se fondent en une seule mati&#232;re, ou en une existence sous la caract&#233;ristique r&#233;fl&#233;chissante de l'identit&#233;. En opposition &#224; cette mati&#232;re unique, ces propri&#233;t&#233;s distinctes et leur relation ext&#233;rieure qu'elles entretiennent les unes avec les autres dans la chose, constituent la forme - la cat&#233;gorie r&#233;fl&#233;chissante de la diff&#233;rence, mais une diff&#233;rence qui existe et qui est une totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette Mati&#232;re sans traits distinctifs est aussi la m&#234;me que l'&#233;tait la Chose en soi : seulement cette derni&#232;re est intrins&#232;quement tout &#224; fait abstraite, tandis que la premi&#232;re implique essentiellement une relation &#224; quelque chose d'autre, et en premier lieu &#224; la Forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diverses mati&#232;res qui composent une chose sont en puissance les unes aux autres. Ainsi nous obtenons une mati&#232;re en g&#233;n&#233;ral, &#224; laquelle la diff&#233;rence est express&#233;ment attach&#233;e ext&#233;rieurement et comme forme pure. Cette th&#233;orie qui consid&#232;re que toutes les choses ont une seule et m&#234;me mati&#232;re au fond et ne diff&#232;rent ext&#233;rieurement que par la forme, est tr&#232;s en vogue dans l'entendement r&#233;fl&#233;chi. La mati&#232;re est alors consid&#233;r&#233;e comme ind&#233;termin&#233;e par nature, mais susceptible de toute d&#233;termination ; en m&#234;me temps elle est parfaitement permanente et demeure la m&#234;me au milieu de tous les changements et de toutes les alt&#233;rations. Et dans les choses finies au moins cette indiff&#233;rence de la mati&#232;re &#224; l'&#233;gard de toute forme d&#233;termin&#233;e se manifeste certainement. Par exemple, il importe peu &#224; un bloc de marbre qu'il re&#231;oive la forme de telle ou telle statue ou m&#234;me celle d'un pilier. Il faut cependant remarquer qu'un bloc de marbre ne peut ignorer la forme que relativement, c'est-&#224;-dire par rapport au sculpteur : il n'est en aucun cas purement informe. Le min&#233;ralogiste consid&#232;re donc le marbre, relativement informe, comme une formation rocheuse particuli&#232;re, diff&#233;rente d'autres formations tout aussi particuli&#232;res, telles que le gr&#232;s ou le porphyre. C'est pourquoi nous disons que c'est une abstraction de l'entendement qui isole la mati&#232;re dans une certaine informe naturelle. Car &#224; proprement parler, la pens&#233;e de la mati&#232;re comprend partout le principe de la forme, et par cons&#233;quent aucune mati&#232;re informe n'appara&#238;t nulle part, m&#234;me dans l'exp&#233;rience, comme existante. Pourtant, la conception de la mati&#232;re comme originelle et pr&#233;existante, et comme naturellement informe, est tr&#232;s ancienne ; elle nous rencontre d&#233;j&#224; chez les Grecs, d'abord sous la forme mythique du Chaos, qui est cens&#233; repr&#233;senter le substrat informe du monde existant. Une telle conception doit n&#233;cessairement tendre &#224; faire de Dieu non pas le Cr&#233;ateur du monde, mais un simple fa&#231;onneur du monde ou un d&#233;miurge. Une compr&#233;hension plus approfondie de la nature r&#233;v&#232;le que Dieu a cr&#233;&#233; le monde &#224; partir de rien. Et cela nous apprend deux choses. D'une part, elle &#233;nonce que la mati&#232;re en tant que telle n'a pas de subsistance ind&#233;pendante, et d'autre part que la forme ne survient pas du dehors sur la mati&#232;re, mais qu'en tant que totalit&#233; elle renferme en elle-m&#234;me le principe de la mati&#232;re. Cette forme libre et infinie se pr&#233;sentera d&#233;sormais &#224; nous comme notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 129&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la Chose subit une rupture en Mati&#232;re et Forme. Chacune d'elles est la totalit&#233; de la chos&#233;it&#233; et subsiste pour elle-m&#234;me. Mais la Mati&#232;re, qui est cens&#233;e &#234;tre l'existence positive et ind&#233;termin&#233;e, contient en tant qu'existence la r&#233;flexion sur une autre, tout autant qu'elle contient l'&#234;tre clos sur lui-m&#234;me. Par cons&#233;quent, en tant qu'unissant ces caract&#232;res, elle est elle-m&#234;me la totalit&#233; de la Forme. Mais la Forme, &#233;tant un tout complet de caract&#232;res, implique ipso facto la r&#233;flexion sur soi ; en d'autres termes, en tant que Forme qui se rapporte &#224; elle-m&#234;me, elle a la fonction m&#234;me attribu&#233;e &#224; la Mati&#232;re. Les deux sont au fond la m&#234;me chose. Investissez-les de cette unit&#233;, et vous aurez le rapport de la Mati&#232;re et de la Forme, qui ne sont pas moins distinctes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie des &#171; mati&#232;res &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 130&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Chose, &#233;tant cette totalit&#233;, est une contradiction. Du c&#244;t&#233; de son unit&#233; n&#233;gative, elle est Forme dans laquelle la Mati&#232;re est d&#233;termin&#233;e et d&#233;pos&#233;e au rang des propri&#233;t&#233;s (&#167; 125). En m&#234;me temps, elle est constitu&#233;e de Mati&#232;res qui, dans la r&#233;flexion-de-la-chose-en-soi, sont aussi ind&#233;pendantes qu'elles sont en m&#234;me temps ni&#233;es. Ainsi la chose est l'existence essentielle, en sorte qu'elle est une existence qui se suspend ou s'absorbe en elle-m&#234;me. En d'autres termes, la chose est une Apparence ou un Ph&#233;nom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;gation des diverses mati&#232;res, qui est affirm&#233;e dans la chose non moins que leur existence ind&#233;pendante, se pr&#233;sente en physique sous la forme de porosit&#233; . Chacune des diverses mati&#232;res (mati&#232;re color&#233;e, mati&#232;re odorante et, si l'on en croit certains, m&#234;me la mati&#232;re sonore &#8211; sans exclure la mati&#232;re calorique, &#233;lectrique, etc.) est &#233;galement ni&#233;e : et dans cette n&#233;gation de leurs pores, ou comme p&#233;n&#233;trant entre eux, nous trouvons les nombreuses autres mati&#232;res ind&#233;pendantes, qui, &#233;tant &#233;galement poreuses, font place &#224; leur tour &#224; l'existence des autres. Les pores ne sont pas des faits empiriques ; ce sont des inventions de l'entendement, qui s'en sert pour repr&#233;senter l'&#233;l&#233;ment de n&#233;gation dans les mati&#232;res ind&#233;pendantes. L'&#233;laboration ult&#233;rieure des contradictions est masqu&#233;e par l'imbroglio n&#233;buleux dans lequel toutes les mati&#232;res sont ind&#233;pendantes et toutes non moins ni&#233;es les unes dans les autres. Si les facult&#233;s ou les activit&#233;s sont pareillement hypostas&#233;es dans l'esprit, leur unit&#233; vivante se transforme &#233;galement en l'imbroglio d'une action de l'une sur les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pores (je n'entends pas ici les pores d'un corps organique, comme ceux du bois ou de la peau, mais ceux des mati&#232;res dites &#171; colorantes &#187;, caloriques, m&#233;talliques, cristallines, etc.) ne peuvent &#234;tre v&#233;rifi&#233;s par l'observation. De m&#234;me, la mati&#232;re elle-m&#234;me, et d'ailleurs la forme, qui est s&#233;par&#233;e de la mati&#232;re, que ce soit la chose en tant que compos&#233;e de mati&#232;res ou la conception selon laquelle la chose elle-m&#234;me subsiste et n'a que des propri&#233;t&#233;s, tout cela est le produit de l'entendement r&#233;fl&#233;chi qui, tout en observant et en pr&#233;tendant n'enregistrer que ce qu'il observe, cr&#233;e plut&#244;t une m&#233;taphysique h&#233;riss&#233;e de contradictions dont il n'a pas conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B. APPARENCE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monde de l'apparence &#8212; Contenu et forme &#8212; Relation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 131&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L' Essence doit appara&#238;tre ou briller. Son &#233;clat ou son reflet en elle est sa suspension et sa traduction dans l'imm&#233;diatet&#233;, qui, en tant que r&#233;flexion en soi, est mati&#232;re ou subsistance, est aussi forme, r&#233;flexion sur quelque chose d'autre, une subsistance qui se met &#224; part. Montrer ou briller est la caract&#233;ristique par laquelle l'essence se distingue de l'&#202;tre , par laquelle elle est essence, c'est-&#224;-dire la nature.et c'est cette manifestation qui, lorsqu'elle se d&#233;veloppe, se montre et est l'Apparence. L'essence n'est donc pas quelque chose au-del&#224; ou derri&#232;re l'apparence, mais &#8212; pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est l'essence qui existe &#8212; l'existence est Apparence (Rayonnage).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence exprim&#233;e explicitement dans sa contradiction est l'apparence. Mais l'apparence (le fait de se montrer) ne doit pas &#234;tre confondue avec une simple apparence (le fait de briller). L'apparence est la v&#233;rit&#233; prochaine de l'&#234;tre ou de l'imm&#233;diatet&#233;. L'imm&#233;diat, au lieu d'&#234;tre, comme nous le supposons, quelque chose d'ind&#233;pendant, reposant sur lui-m&#234;me, n'est qu'une simple apparence, et comme tel il se r&#233;sume ou se r&#233;sume sous la simplicit&#233; de l'essence immanente. L'essence est, en premier lieu, la somme de l'apparence elle-m&#234;me, rayonnant en elle-m&#234;me (int&#233;rieurement) ; mais, loin de demeurer dans cette int&#233;riorit&#233;, elle vient comme un fondement vers l'existence ; et cette existence, fond&#233;e non pas en elle-m&#234;me, mais sur quelque chose d'autre, n'est qu'apparence. Dans notre imagination, nous combinons ordinairement avec le terme d'apparence ou de ph&#233;nom&#232;ne la conception d'un ensemble ind&#233;fini de choses existantes, dont l'&#234;tre est purement relatif et qui, par cons&#233;quent, ne reposent pas sur un fondement propre, mais ne sont consid&#233;r&#233;es que comme des &#233;tapes passag&#232;res. Mais cette conception implique tout autant que l'essence ne se tient pas derri&#232;re ou au-del&#224; de l'apparence. Elle est plut&#244;t, pourrions-nous dire, la bont&#233; infinie qui laisse libre cours &#224; sa propre apparence dans l'imm&#233;diatet&#233; et lui accorde gracieusement la joie d'exister. L'apparence ainsi cr&#233;&#233;e ne se tient pas sur ses pieds et n'a pas son &#234;tre en elle-m&#234;me mais dans quelque chose d'autre. Dieu qui est l'essence, lorsqu'il pr&#234;te existence aux &#233;tapes passag&#232;res de sa propre apparence en lui-m&#234;me, peut &#234;tre d&#233;crit comme la bont&#233; qui cr&#233;e le monde ; mais il est aussi la puissance au-dessus de lui, et la justice qui manifeste le caract&#232;re purement ph&#233;nom&#233;nal du contenu de ce monde existant, chaque fois qu'il essaie d'exister en toute ind&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparence est &#224; tous &#233;gards un degr&#233; tr&#232;s important de l'id&#233;e logique. On peut dire que la philosophie se distingue de la conscience ordinaire en ce qu'elle voit le caract&#232;re purement ph&#233;nom&#233;nal de ce que cette derni&#232;re suppose avoir un &#234;tre auto-subsistant. Cependant, il faut bien saisir la signification de l'apparence, sinon des erreurs surgiront. Dire que quelque chose n'est qu'une simple apparence peut &#234;tre mal interpr&#233;t&#233; comme signifiant que, par rapport &#224; ce qui est purement ph&#233;nom&#233;nal, il y a plus de v&#233;rit&#233; dans l'imm&#233;diat, dans ce qui est . Or, en fait, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparence est sup&#233;rieure &#224; l'&#234;tre, elle est une cat&#233;gorie plus riche parce qu'elle r&#233;unit les deux &#233;l&#233;ments de la r&#233;flexion sur soi et de la r&#233;flexion sur autrui, tandis que l'&#234;tre (ou l'imm&#233;diatet&#233;) n'est encore qu'une absence de relation et ne repose apparemment que sur lui-m&#234;me. Pourtant, dire que quelque chose n'est qu'une apparence sugg&#232;re un v&#233;ritable d&#233;faut, qui consiste en ce que l'apparence est toujours divis&#233;e contre elle-m&#234;me et sans stabilit&#233; intrins&#232;que. Au-del&#224; et au-dessus de la simple apparence vient en premier lieu l'Actualit&#233; , le troisi&#232;me degr&#233; de l'Essence, dont nous parlerons plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'histoire de la philosophie moderne, Kant a le m&#233;rite d'avoir le premier r&#233;habilit&#233; cette distinction entre le mode de pens&#233;e commun et le mode de pens&#233;e philosophique. Il s'est cependant arr&#234;t&#233; &#224; mi-chemin lorsqu'il a attach&#233; &#224; l'Apparence une signification subjective seulement et a plac&#233; l'essence abstraite immobile en dehors d'elle comme la chose en soi hors de port&#233;e de notre connaissance .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il est de la nature m&#234;me du monde des objets imm&#233;diats d'&#234;tre seulement apparence. Sachant qu'il en est ainsi, nous connaissons en m&#234;me temps l'essence qui, loin de rester derri&#232;re ou au-del&#224; de l'apparence, manifeste plut&#244;t sa propre essentialit&#233; en d&#233;posant le monde &#224; une simple apparence. On ne peut gu&#232;re contester &#224; l'homme ordinaire qui, dans son d&#233;sir de totalit&#233;, ne peut accepter la doctrine de l'id&#233;alisme subjectif , que nous ne nous int&#233;ressons qu'aux ph&#233;nom&#232;nes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme ordinaire, dans son d&#233;sir de sauver l' objectivit&#233; de la connaissance, peut tout naturellement revenir &#224; l'imm&#233;diatet&#233; abstraite et soutenir que cette imm&#233;diatet&#233; est vraie et actuelle. Dans un petit ouvrage publi&#233; sous le titre Rapport clair comme le jour au grand public sur la nature propre de la philosophie la plus r&#233;cente : tentative pour forcer le lecteur &#224; comprendre , Fichte examine l'opposition entre l'id&#233;alisme subjectif et la conscience imm&#233;diate sous une forme populaire, sous la forme d'un dialogue entre l'auteur et le lecteur, et s'efforce de prouver que la vision de l'id&#233;aliste subjectif est juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dialogue, le lecteur se plaint &#224; l'auteur de ne pas s'&#234;tre mis du tout &#224; la place de l'id&#233;aliste et de ne pouvoir se consoler en pensant que les choses qui l'entourent ne sont pas des choses r&#233;elles mais de simples apparences. On ne peut gu&#232;re reprocher au lecteur de se sentir enferm&#233; dans un cercle infranchissable de conceptions purement subjectives. Mais, en dehors de cette conception subjective de l'apparence, nous avons toutes les raisons de nous r&#233;jouir que les choses qui nous entourent soient des apparences et non des existences stables et ind&#233;pendantes ; car dans ce cas, nous mourrions bient&#244;t de faim, tant corporellement que mentalement.&lt;br class='autobr' /&gt;
(a) Le monde des apparences&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 132&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparent ou le ph&#233;nom&#233;nal existe de telle mani&#232;re que sa subsistance est ipso facto suspendue et n'est qu'un stade de la forme elle-m&#234;me. La forme embrasse en elle la mati&#232;re ou la subsistance comme une de ses caract&#233;ristiques. De cette mani&#232;re, le ph&#233;nom&#233;nal a son fondement dans cette forme comme son essence, sa r&#233;flexion en soi en contraste avec son imm&#233;diatet&#233;, mais, ce faisant, il ne l'a que sous un autre aspect de la forme. Ce fondement n'est pas moins ph&#233;nom&#233;nal que lui-m&#234;me, et le ph&#233;nom&#232;ne passe donc &#224; une m&#233;diation sans fin de la subsistance au moyen de la forme, et donc &#233;galement par la non-subsistance. Cette m&#233;diation sans fin est en m&#234;me temps une unit&#233; de relation &#224; soi-m&#234;me ; et l'existence se d&#233;veloppe en une totalit&#233;, en un monde de ph&#233;nom&#232;nes &#8212; de finitude r&#233;fl&#233;chie.&lt;br class='autobr' /&gt;
(b) Contenu et forme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 133&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En dehors les uns des autres, comme le sont les ph&#233;nom&#232;nes de ce monde ph&#233;nom&#233;nal, ils forment une totalit&#233; et sont enti&#232;rement contenus dans leur relation &#224; eux-m&#234;mes. De cette fa&#231;on, la relation &#224; eux-m&#234;mes du ph&#233;nom&#232;ne est compl&#232;tement sp&#233;cifi&#233;e, il a la forme en lui-m&#234;me et, parce qu'il est dans cette identit&#233;, il l'a comme subsistance essentielle. Il en r&#233;sulte que la forme est le contenu et que dans sa phase se trouve la loi du ph&#233;nom&#232;ne . Lorsque la forme, au contraire, ne se refl&#232;te pas dans le soi, elle &#233;quivaut au n&#233;gatif du ph&#233;nom&#232;ne, &#224; ce qui n'est pas ind&#233;pendant et changeant : et cette sorte de forme est la forme indiff&#233;rente ou ext&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point essentiel &#224; retenir &#224; propos de l'opposition de la forme et du contenu est que le contenu n'est pas sans forme, mais qu'il a la forme en lui-m&#234;me, tout autant que la forme lui est ext&#233;rieure. Il y a donc un d&#233;doublement de la forme. Tant&#244;t elle se refl&#232;te en elle-m&#234;me, et alors elle est identique au contenu. Tant&#244;t elle ne se refl&#232;te pas en elle-m&#234;me, et alors elle est une existence ext&#233;rieure qui n'affecte en rien le contenu. Nous sommes ici en pr&#233;sence, implicitement, de la corr&#233;lation absolue du contenu et de la forme, c'est-&#224;-dire de leur r&#233;pulsion r&#233;ciproque, de sorte que le contenu n'est rien d'autre que la r&#233;pulsion de la forme en contenu, et la forme rien d'autre que la r&#233;pulsion du contenu en forme. Cette r&#233;pulsion mutuelle est l'une des lois les plus importantes de la pens&#233;e. Mais elle n'est pas explicitement mise en &#233;vidence avant les Relations de substance et de causalit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme et le contenu sont deux termes fr&#233;quemment employ&#233;s par l'entendement r&#233;fl&#233;chi, surtout lorsqu'il a l'habitude de consid&#233;rer le contenu comme essentiel et ind&#233;pendant, la forme au contraire comme inessentielle et d&#233;pendante. Il faut remarquer en revanche que tous deux sont en fait &#233;galement essentiels ; et que, s'il est aussi rare de trouver un contenu informe qu'une mati&#232;re informe , les deux (contenu et mati&#232;re) se distinguent par le fait que la mati&#232;re, bien que implicitement non d&#233;pourvue de forme, manifeste n&#233;anmoins dans son existence un m&#233;pris de la forme, tandis que le contenu, en tant que tel, n'est ce qu'il est que parce que la forme m&#251;rie y est incluse. Pourtant, la forme souffre toujours de l'ext&#233;riorit&#233;. Dans un livre, par exemple, elle n'a certainement aucun rapport avec le contenu, qu'il soit &#233;crit ou imprim&#233;, reli&#233; en papier ou en cuir. Cela n'implique cependant pas le moins du monde que, mis &#224; part une forme indiff&#233;rente et ext&#233;rieure, le contenu du livre soit lui-m&#234;me informe. Il y a sans doute assez de livres qui, m&#234;me par leur contenu, peuvent &#234;tre qualifi&#233;s d'informes. Mais l'absence de forme est ici la m&#234;me chose que la mauvaise forme, et signifie le d&#233;faut de la forme appropri&#233;e, et non l'absence de toute forme. Cette forme appropri&#233;e est si loin d'&#234;tre indiff&#233;rente au contenu qu'elle est plut&#244;t le contenu lui-m&#234;me. Une &#339;uvre d'art qui manque de la forme appropri&#233;e n'est pour cette raison m&#234;me pas une &#339;uvre d'art v&#233;ritable et c'est une mauvaise fa&#231;on d'excuser un artiste que de dire que le contenu de ses &#339;uvres est bon et m&#234;me excellent, bien qu'elles manquent de la forme appropri&#233;e. Les v&#233;ritables &#339;uvres d'art sont celles o&#249; le contenu et la forme pr&#233;sentent une identit&#233; parfaite. Le contenu de l'Iliade, pourrait-on dire, est la guerre de Troie, et surtout la col&#232;re d'Achille. En cela nous avons tout, et pourtant tr&#232;s peu apr&#232;s tout ; car l'Iliade est devenue une Iliade par la forme po&#233;tique dans laquelle ce contenu est model&#233;. On peut &#233;galement dire que le contenu de Rom&#233;o et Juliette est la ruine de deux amants &#224; cause de la discorde entre leurs familles : mais il faut quelque chose de plus pour rendre la trag&#233;die immortelle de Shakespeare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne le rapport entre la forme et le contenu dans le domaine scientifique, il faut rappeler la diff&#233;rence qui existe entre la philosophie et les autres sciences. Celles-ci sont finies , parce que leur mode de pens&#233;e, en tant qu'acte purement formel, tire son contenu de l'ext&#233;rieur. Leur contenu n'est donc pas connu comme fa&#231;onn&#233; de l'int&#233;rieur par les pens&#233;es qui le fondent, et la forme et le contenu ne se p&#233;n&#232;trent pas compl&#232;tement. Cette s&#233;paration dispara&#238;t en philosophie et justifie ainsi son titre de connaissance infinie. Pourtant, la pens&#233;e philosophique elle-m&#234;me est souvent consid&#233;r&#233;e comme un acte purement formel ; et il est particuli&#232;rement &#233;vident que la logique, qui ne traite que de pens&#233;es en tant que pens&#233;es, n'est que formelle. Et si le contenu ne signifie rien de plus que ce qui est palpable et &#233;vident pour les sens, toute philosophie et en particulier la logique doivent &#234;tre reconnues d'embl&#233;e comme d&#233;pourvues de contenu, c'est-&#224;-dire de contenu perceptible par les sens. Cependant, m&#234;me les formes ordinaires de pens&#233;e et l'usage commun du langage ne limitent en rien l'appellation de contenu &#224; ce qui est per&#231;u par les sens, ou &#224; ce qui a un &#234;tre dans le lieu et dans le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre sans contenu, comme chacun sait, n'est pas un livre aux pages vides, mais un livre dont le contenu vaut mieux que rien. Une analyse plus approfondie nous am&#232;nera &#224; constater que par ce qu'on appelle contenu, un esprit cultiv&#233; n'entend rien d'autre que la pr&#233;sence et la puissance de la pens&#233;e. Mais c'est admettre que les pens&#233;es ne sont pas des formes vides sans affinit&#233; avec leur contenu, et que dans d'autres domaines comme dans l'art, la v&#233;rit&#233; et la valeur du contenu d&#233;pendent essentiellement de ce que le contenu se montre identique &#224; la forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 134&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'existence imm&#233;diate est un caract&#232;re de la subsistance elle-m&#234;me aussi bien que de la forme : elle est par cons&#233;quent ext&#233;rieure au caract&#232;re du contenu ; mais cette ext&#233;riorit&#233; que le contenu poss&#232;de par le facteur de sa subsistance lui est &#233;galement essentielle. Ainsi formul&#233; explicitement, le ph&#233;nom&#232;ne est relativit&#233; ou corr&#233;lation : une seule et m&#234;me chose, &#224; savoir le contenu ou la forme d&#233;velopp&#233;e, est consid&#233;r&#233;e comme l'ext&#233;riorit&#233; et l'antith&#232;se d'existences ind&#233;pendantes et comme leur r&#233;duction &#224; un rapport d'identit&#233; dans lequel seule l'identification fait que les deux choses distingu&#233;es sont ce qu'elles sont.&lt;br class='autobr' /&gt;
(c) Relation ou corr&#233;lation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 135&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] La relation imm&#233;diate est celle du Tout et des Parties . Le contenu est le Tout et consiste en les parties (la forme), sa contrepartie. Les parties sont diverses les unes des autres. Ce sont elles qui poss&#232;dent un &#234;tre ind&#233;pendant. Mais elles ne sont parties que lorsqu'elles sont identifi&#233;es par leur relation les unes aux autres ; ou, dans la mesure o&#249; elles constituent le Tout, lorsqu'elles sont prises ensemble. Mais cet &#171; ensemble &#187; est la contrepartie et la n&#233;gation de la partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La corr&#233;lation essentielle est la phase sp&#233;cifique et absolument universelle dans laquelle les choses apparaissent. Tout ce qui existe est en corr&#233;lation, et cette corr&#233;lation est la v&#233;ritable nature de toute existence. L'&#234;tre ainsi existant n'a pas d'&#234;tre propre, mais seulement dans quelque chose d'autre : mais dans cet autre il est rapport &#224; soi-m&#234;me ; et la corr&#233;lation est l'unit&#233; du rapport &#224; soi-m&#234;me et du rapport aux autres. Le rapport du tout et des parties est faux dans la mesure o&#249; la notion et la r&#233;alit&#233; du rapport ne sont pas en harmonie. La notion du tout doit contenir des parties ; mais si le tout est pris et fait ce que sa notion implique, c'est-&#224;-dire s'il est divis&#233;, il cesse aussit&#244;t d'&#234;tre un tout. Il y a sans doute des choses qui correspondent &#224; ce rapport ; mais c'est pr&#233;cis&#233;ment pour cela qu'elles sont des existences basses et fausses. Il faut cependant se rappeler ce que signifie &#171; faux &#187;. Quand il appara&#238;t dans une discussion philosophique, le terme &#171; faux &#187; ne signifie pas que la chose &#224; laquelle il s'applique est inexistante. Un mauvais &#233;tat ou un corps malade peuvent tout de m&#234;me exister ; mais ces choses sont fausses, parce que leur notion et leur r&#233;alit&#233; sont en d&#233;saccord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation du tout et des parties, en tant que relation imm&#233;diate, est facile &#224; comprendre et c'est pourquoi elle est souvent satisfaisante quand il s'agit de relations plus profondes. Les membres et les organes d'un corps organique, par exemple, ne sont pas de simples parties de celui-ci : ce n'est que dans leur unit&#233; qu'ils sont ce qu'ils sont, et ils sont incontestablement affect&#233;s par cette unit&#233;, comme ils l'affectent &#224; leur tour. Ces membres et ces organes ne deviennent de simples parties que lorsqu'ils passent entre les mains d'un anatomiste, dont l'occupation, rappelons-le, ne se limite pas au corps vivant, mais au cadavre. Non que cette analyse soit ill&#233;gitime : nous voulons seulement dire que la relation externe et m&#233;canique du tout et des parties ne nous suffit pas si nous voulons &#233;tudier la vie organique dans sa v&#233;rit&#233;. Et s'il en est ainsi dans la vie organique, il en est bien davantage ainsi lorsque nous appliquons cette relation &#224; l'esprit et aux formations du monde spirituel. Les psychologues ne parlent pas express&#233;ment de parties de l'&#226;me ou de l'esprit, mais la mani&#232;re dont l'entendement analytique traite ce sujet est en grande partie fond&#233;e sur l'analogie de cette relation finie. C'est du moins le cas lorsque les diff&#233;rentes formes d'activit&#233; mentale sont &#233;num&#233;r&#233;es et d&#233;crites simplement dans leur isolement les unes apr&#232;s les autres, sous le nom de facult&#233;s et de pouvoirs dits sp&#233;ciaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force et son expression&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 136&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] L'un et le m&#234;me de cette corr&#233;lation (le rapport &#224; soi qui s'y trouve) est donc imm&#233;diatement un rapport &#224; soi n&#233;gatif. La corr&#233;lation est en bref le processus m&#233;diateur par lequel l'un et le m&#234;me est d'abord indiff&#233;rent &#224; la diff&#233;rence, et ensuite le rapport &#224; soi n&#233;gatif qui se repousse comme r&#233;flexion-en-soi &#224; la diff&#233;rence et s'investit (comme r&#233;flexion-en-autre chose) d'existence, tandis qu'il ram&#232;ne inversement ce reflet-en-autre &#224; la relation &#224; soi et &#224; l'indiff&#233;rence. C'est ainsi que se produit la corr&#233;lation de la force et de son expression ( &#196;u&#223;erung ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation entre le tout et la partie est la relation imm&#233;diate et donc inintelligente (m&#233;canique) &#8212; une r&#233;pulsion de l'identit&#233; &#224; soi-m&#234;me dans la simple vari&#233;t&#233; . Ainsi, nous passons du tout aux parties, et des parties au tout : dans l'un, nous oublions son opposition &#224; l'autre, tandis que chacun pour son propre compte, tant&#244;t le tout, tant&#244;t les parties, est consid&#233;r&#233; comme une existence ind&#233;pendante. En d'autres termes, lorsque l'on d&#233;clare que les parties subsistent dans le tout, et que le tout est constitu&#233; des parties, nous avons l'un des membres de la relation &#224; diff&#233;rents moments consid&#233;r&#233; comme subsistant en permanence, tandis que l'autre est non essentiel. Dans sa forme superficielle, le lien m&#233;canique consiste en ce que les parties sont ind&#233;pendantes les unes des autres et du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette relation peut &#234;tre adopt&#233;e pour la progression &#224; l'infini, dans le cas de la divisibilit&#233; de la mati&#232;re : et alors elle devient une alternance inintelligente avec les deux c&#244;t&#233;s. Une chose est prise &#224; un moment donn&#233; comme un tout : puis on passe &#224; la sp&#233;cification des parties : cette sp&#233;cification est oubli&#233;e, et ce qui &#233;tait une partie est consid&#233;r&#233; comme un tout ; alors la sp&#233;cification de la partie revient, et ainsi de suite &#224; jamais. Mais si l'on prend cet infini comme le n&#233;gatif qu'il est, c'est l'&#233;l&#233;ment n&#233;gatif en rapport avec lui-m&#234;me dans la corr&#233;lation &#8212; la Force, le tout identique &#224; lui-m&#234;me , ou l'immanence &#8212; qui pourtant d&#233;passe cette immanence et s'exprime ; et inversement l'expression qui s'&#233;vanouit et retourne &#224; la Force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; cette infinit&#233;, la force est aussi finie : car le contenu, ou l'un et le m&#234;me de la force et de son produit, n'est d'abord cette identit&#233; que pour l'observateur : les deux c&#244;t&#233;s du rapport ne sont pas encore, chacun pour son compte, l'identit&#233; concr&#232;te de ce m&#234;me et unique, pas encore la totalit&#233;. Ils sont donc diff&#233;rents l'un pour l'autre, et le rapport est fini. La force exige donc une sollicitation ext&#233;rieure : elle agit en aveugle ; et &#224; cause de cette imperfection de la forme, le contenu est aussi limit&#233; et accidentel. Il n'est pas encore v&#233;ritablement identique &#224; la forme : il n'est pas encore comme notion et comme fin, c'est-&#224;-dire qu'il n'est pas intrins&#232;quement et effectivement d&#233;termin&#233;. Cette diff&#233;rence est tr&#232;s vitale, mais difficile &#224; saisir : elle prendra une formulation plus claire quand nous arriverons au Dessein. Si on la n&#233;glige, elle conduit &#224; la confusion de concevoir Dieu comme Force, confusion dont souffre particuli&#232;rement le Dieu de Herder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit souvent que la nature de la force elle-m&#234;me est inconnue et que l'on ne saisit que sa manifestation. Mais, en premier lieu, on peut r&#233;pondre que chaque article de la signification de la force est le m&#234;me que ce qui est sp&#233;cifi&#233; dans l'expression, et l'explication d'un ph&#233;nom&#232;ne par une force n'est qu'une simple tautologie. Ce qui est cens&#233; rester inconnu n'est donc en r&#233;alit&#233; que la forme vide de la r&#233;flexion sur soi, par laquelle seule la force se distingue de l'expression, et cette forme aussi est quelque chose de familier. C'est une forme qui n'ajoute rien au contenu et &#224; la loi, qui doivent &#234;tre d&#233;couverts &#224; partir du seul ph&#233;nom&#232;ne. Une autre assurance est toujours donn&#233;e : parler de forces n'implique aucune th&#233;orie sur leur nature ; et cela &#233;tant, on ne voit pas pourquoi la forme de force a &#233;t&#233; introduite dans les sciences. En second lieu, la nature de la force est indubitablement inconnue : nous n'avons toujours aucune n&#233;cessit&#233; de lier et de relier son contenu en lui-m&#234;me, comme nous n'avons aucune n&#233;cessit&#233; dans le contenu, en tant qu'il est express&#233;ment limit&#233; et qu'il doit donc son caract&#232;re &#224; quelque chose d'ext&#233;rieur &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Compar&#233; au rapport imm&#233;diat du tout et des parties, le rapport entre la force et son action peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme infini. En lui se r&#233;alise l'identit&#233; des deux parties qui, dans le premier rapport, n'existait que pour l'observateur. Le tout, bien que nous puissions voir qu'il est compos&#233; de parties, cesse d'&#234;tre un tout quand il est divis&#233; ; tandis que la force ne se montre force que lorsqu'elle s'exerce et, dans son exercice, ne revient qu'&#224; elle-m&#234;me. L'exercice n'est que force une fois de plus. Pourtant, &#224; y regarder de plus pr&#232;s, ce rapport m&#234;me appara&#238;t fini, et fini en vertu de cette m&#233;diation : de m&#234;me, inversement, le rapport du tout et des parties est &#233;videmment fini en vertu de son imm&#233;diatet&#233;. La premi&#232;re et la plus simple preuve de la finitude du rapport m&#233;diatis&#233; de la force et de son exercice est que chaque force est conditionn&#233;e et a besoin d'autre chose qu'elle-m&#234;me pour subsister. Par exemple, le fer est un v&#233;hicule sp&#233;cial de la force magn&#233;tique, comme on le sait, dont les autres propri&#233;t&#233;s, telles que sa couleur, son poids sp&#233;cifique ou sa relation aux acides, sont ind&#233;pendantes de cette connexion avec le magn&#233;tisme. On observe la m&#234;me chose pour toutes les autres forces, qui, d'un bout &#224; l'autre, se trouvent conditionn&#233;es et transmises par autre chose qu'elles-m&#234;mes. Une autre preuve de la nature finie de la force est qu'elle a besoin d'&#234;tre sollicit&#233;e avant de pouvoir se manifester. Ce par quoi la force est sollicit&#233;e est elle-m&#234;me une autre expression de la force, qui ne peut se manifester sans sollicitation similaire. Cela nous conduit soit &#224; une r&#233;p&#233;tition de la progression infinie, soit &#224; une r&#233;ciprocit&#233; de sollicitation et d'&#234;tre sollicit&#233;. Dans les deux cas, nous n'avons pas de commencement absolu du mouvement. La force n'est pas encore, comme la cause finale, intrins&#232;quement autod&#233;termin&#233;e : le contenu lui est donn&#233; comme d&#233;termin&#233;, et la force, lorsqu'elle s'exerce, est, selon l'expression, aveugle dans son fonctionnement. Cette expression implique la distinction entre la manifestation abstraite de la force et l'action t&#233;l&#233;ologique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) L'affirmation souvent r&#233;p&#233;t&#233;e, que c'est l'exercice de la force et non la force elle-m&#234;me qui est susceptible d'&#234;tre connu, doit &#234;tre rejet&#233;e comme sans fondement. L'essence m&#234;me de la force est de se manifester, et ainsi, dans la totalit&#233; de la manifestation, con&#231;ue comme une loi, nous d&#233;couvrons en m&#234;me temps la force elle-m&#234;me. Et cependant, cette affirmation que la force en elle-m&#234;me est inconnaissable trahit un pressentiment bien fond&#233; que ce rapport est fini. Les diverses manifestations d'une force nous apparaissent d'abord sous une multiplicit&#233; ind&#233;finie, et dans leur isolement, semblent accidentelles ; mais, en r&#233;duisant cette multiplicit&#233; &#224; son unit&#233; int&#233;rieure, que nous appelons force, nous voyons que ce qui est apparemment contingent est n&#233;cessaire, en reconnaissant la loi qui la r&#233;git. Mais les diff&#233;rentes forces elles-m&#234;mes sont &#224; nouveau une multiplicit&#233;, et dans leur simple juxtaposition, elles semblent contingentes. C'est pourquoi, en physique empirique, nous parlons des forces de gravit&#233;, de magn&#233;tisme, d'&#233;lectricit&#233;, etc., et en psychologie des forces de m&#233;moire, d'imagination, de volont&#233; et de toutes les autres facult&#233;s. Cette multiplicit&#233; suscite &#224; nouveau le d&#233;sir de conna&#238;tre ces diff&#233;rentes forces comme un tout unique, d&#233;sir qui ne serait pas apais&#233; m&#234;me si l'on ramenait les diff&#233;rentes forces &#224; une force primaire commune. Une telle force primaire ne serait en r&#233;alit&#233; qu'une abstraction vide, sans plus de contenu que la chose abstraite en soi. De plus, la corr&#233;lation entre force et manifestation est essentiellement une corr&#233;lation m&#233;diatis&#233;e (de d&#233;pendance r&#233;ciproque ), et il faut donc contredire la notion de force pour la consid&#233;rer comme primaire ou reposant sur elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est le cas de la nature de la force. Bien que nous puissions accepter de consid&#233;rer le monde comme une manifestation des forces divines, nous devrions objecter &#224; ce que Dieu lui-m&#234;me soit consid&#233;r&#233; comme une simple force. Car la force est apr&#232;s tout une cat&#233;gorie subordonn&#233;e et finie. Lors de la pr&#233;tendue renaissance des sciences, lorsque des mesures furent prises pour relier les ph&#233;nom&#232;nes individuels de la nature aux forces sous-jacentes, l'&#201;glise qualifia cette entreprise d'impie. L'argument de l'&#201;glise &#233;tait le suivant : si ce sont les forces de la gravitation, de la v&#233;g&#233;tation, etc., qui provoquent les mouvements des corps c&#233;lestes, la croissance des plantes, etc., il ne reste plus rien pour la providence divine, et Dieu se r&#233;duit au niveau d'un observateur tranquille, observant ce jeu de forces. Les sp&#233;cialistes de la nature, il est vrai, et Newton plus que d'autres, lorsqu'ils employ&#232;rent la cat&#233;gorie r&#233;flexive de la force pour expliquer les ph&#233;nom&#232;nes naturels, ont express&#233;ment plaid&#233; que l'honneur de Dieu, en tant que Cr&#233;ateur et Gouverneur du monde, ne serait pas ainsi port&#233; atteinte. Mais le r&#233;sultat logique de cette explication par les forces est que l'entendement inf&#233;rentiel proc&#232;de &#224; fixer chacune de ces forces et &#224; les maintenir dans leur finitude comme ultime. Et, en contraste avec ce monde d&#233;-infinitis&#233; de forces et de mati&#232;res ind&#233;pendantes, les seuls termes dans lesquels il est encore possible de d&#233;crire Dieu le pr&#233;senteront dans l'infinit&#233; abstraite d'un &#202;tre supr&#234;me inconnaissable dans un autre monde lointain. Telle est pr&#233;cis&#233;ment la position du mat&#233;rialisme et de la &#171; libre pens&#233;e &#187; moderne, dont la th&#233;ologie ignore ce qu'est Dieu et se limite au simple fait queDans cette dispute, l'Eglise et l'esprit religieux ont donc, dans une certaine mesure, raison. Les formes finies de l'entendement ne remplissent certes pas les conditions d'une connaissance de la nature ou des formations du monde de l'esprit telles qu'elles sont r&#233;ellement. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, il est impossible de n&#233;gliger le droit formel qui, en premier lieu, donne aux sciences empiriques le droit de revendiquer le droit de la pens&#233;e &#224; conna&#238;tre le monde existant dans toute la particularit&#233; de son contenu, et de chercher quelque chose de plus que la simple affirmation d'une foi abstraite selon laquelle Dieu a cr&#233;&#233; et gouverne le monde. Lorsque notre conscience religieuse, s'appuyant sur l'autorit&#233; de l'Eglise, nous enseigne que Dieu a cr&#233;&#233; le monde par sa volont&#233; toute-puissante, qu'il guide les astres dans leur course et accorde &#224; toutes ses cr&#233;atures leur existence et leur bien-&#234;tre, la question du pourquoi reste sans r&#233;ponse. Or, c'est la r&#233;ponse &#224; cette question qui constitue la t&#226;che commune de la science empirique et de la philosophie. Lorsque la religion refuse de reconna&#238;tre ce probl&#232;me, ou le droit de le poser, et invoque l'imp&#233;n&#233;trable v&#233;rit&#233; des d&#233;crets de Dieu, elle adopte le m&#234;me terrain agnostique que celui de la simple Lumi&#232;re. Un tel appel n'est rien de plus qu'un dogmatisme arbitraire, qui contrevient au commandement expr&#232;s du christianisme de conna&#238;tre Dieu en esprit et en v&#233;rit&#233;, et qui est motiv&#233; par une humilit&#233; qui n'est pas chr&#233;tienne, mais qui na&#238;t d'une bigoterie ostentatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 137&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force est un tout qui, dans son rapport &#224; soi-m&#234;me, est un rapport n&#233;gatif &#224; soi-m&#234;me ; et comme tel tout, elle se repousse sans cesse d'elle-m&#234;me et se met en avant. Mais comme cette r&#233;flexion dans un autre (qui correspond &#224; la distinction des parties du tout) est &#233;galement une r&#233;flexion dans soi-m&#234;me, cette &#233;mission est le moyen par lequel la force qui retourne &#224; elle-m&#234;me est comme force. L'acte m&#234;me d'&#233;mission met donc en suspens la diversit&#233; des deux c&#244;t&#233;s qui se trouve dans cette corr&#233;lation, et &#233;nonce express&#233;ment l'identit&#233; qui constitue virtuellement leur contenu. La v&#233;rit&#233; de la force et de la parole est donc cette relation dans laquelle les deux c&#244;t&#233;s ne se distinguent que comme ext&#233;rieur et int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 138&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] L' int&#233;rieur est le fondement, quand il se pr&#233;sente comme la simple forme d'un c&#244;t&#233; de l'apparence et de la corr&#233;lation &#8212; la forme vide de la r&#233;flexion en soi. En contrepartie se trouve l' ext&#233;rieur &#8212; l'existence &#8212; aussi comme forme de l'autre c&#244;t&#233; de la corr&#233;lation, avec la caract&#233;ristique vide de la r&#233;flexion en quelque chose d'autre. Mais l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur sont identifi&#233;s : et leur identit&#233; est l'identit&#233; port&#233;e &#224; la pl&#233;nitude dans le contenu, cette unit&#233; de la r&#233;flexion en soi et de la r&#233;flexion en autrui qui a &#233;t&#233; forc&#233;e d'appara&#238;tre dans le mouvement de la force. Tous deux sont la m&#234;me identit&#233; unique, et cette unit&#233; en fait le contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 139&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu donc, l'ext&#233;rieur est le m&#234;me contenu que l'int&#233;rieur. Ce qui est &#224; l'int&#233;rieur se trouve aussi &#224; l'ext&#233;rieur, et vice versa. L'apparence ne montre rien qui ne soit dans l'essence, et dans l'essence il n'y a rien que ce qui est manifest&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 140&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur, comme termes formels, sont aussi r&#233;ciproquement oppos&#233;s, et cela de fa&#231;on absolue. L'un est l'abstraction de l'identit&#233; avec le moi, l'autre la simple multiplicit&#233; ou r&#233;alit&#233;. Mais en tant que stades d'une m&#234;me forme, ils sont essentiellement identiques, de sorte que tout ce qui est d'abord explicitement plac&#233; dans une seule abstraction, est aussi clairement et &#224; un certain stade dans l'autre. Par cons&#233;quent, ce qui n'est qu'int&#233;rieur n'est aussi qu'ext&#233;rieur : et ce qui n'est qu'ext&#233;rieur n'est d'abord qu'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une erreur de r&#233;flexion courante que de consid&#233;rer l'essence comme &#233;tant seulement l'int&#233;rieur. Si l'on prend les choses ainsi, cette mani&#232;re de voir est purement ext&#233;rieure, et cette sorte d'essence est une abstraction ext&#233;rieure vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ins Innere der Natur&lt;br class='autobr' /&gt;
Dringt kein erschaffner Geist,&lt;br class='autobr' /&gt;
Zu gl&#252;cklich wenn er nur&lt;br class='autobr' /&gt;
De &#228;ussere Schaale weisst.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il aurait mieux fallu dire que si l'on d&#233;crit l'essence de la nature comme la partie int&#233;rieure, celui qui la d&#233;crit ainsi ne conna&#238;t que son enveloppe ext&#233;rieure. Dans l'&#234;tre en tant que tout, ou m&#234;me dans la simple perception sensible, la notion n'est d'abord qu'une chose int&#233;rieure, et pour cette raison m&#234;me, elle est quelque chose d'ext&#233;rieur &#224; l'&#234;tre, une pens&#233;e et un &#234;tre subjectifs, d&#233;pourvus de v&#233;rit&#233;. Dans la nature comme dans l'esprit, tant que la notion, le dessein ou la loi sont d'abord la capacit&#233; int&#233;rieure, de simples possibilit&#233;s, ils ne sont d'abord qu'une nature ext&#233;rieure, inorganique, la connaissance d'une tierce personne, d'une force &#233;trang&#232;re, etc. Tel un homme est ext&#233;rieurement, c'est-&#224;-dire dans ses actions (non, bien entendu, dans son apparence purement corporelle), tel il est int&#233;rieurement ; et si sa vertu, sa moralit&#233;, etc. ne sont qu'int&#233;rieurement siennes, c'est-&#224;-dire si elles n'existent que dans ses intentions et ses sentiments, et si ses actes ext&#233;rieurs ne sont pas identiques &#224; eux, une moiti&#233; de lui est aussi creuse et vide que l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation entre l'Ext&#233;rieur et l'Int&#233;rieur unit les deux relations qui la pr&#233;c&#232;dent et, en m&#234;me temps, met en suspens la simple relativit&#233; et la ph&#233;nom&#233;nalit&#233; en g&#233;n&#233;ral. Pourtant, tant que la compr&#233;hension maintient l'Int&#233;rieur et l'Ext&#233;rieur fix&#233;s dans leur s&#233;paration, ils sont des formes vides, l'un aussi nul que l'autre. Non seulement dans l'&#233;tude de la nature, mais aussi dans celle du monde spirituel, il faut beaucoup appr&#233;cier la relation entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur, et surtout &#233;viter l'id&#233;e fausse selon laquelle le premier est le seul point essentiel autour duquel tout tourne, tandis que le second est inessentiel et trivial. Nous commettons cette erreur lorsque, comme on le fait souvent, la diff&#233;rence entre la nature et l'esprit est ramen&#233;e &#224; la diff&#233;rence abstraite entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur. Quant &#224; la nature, elle est certainement ext&#233;rieure dans le grossier, non seulement &#224; l'esprit, mais m&#234;me &#224; lui-m&#234;me. Mais l'appeler ext&#233;rieure &#171; dans le grossier &#187; ne signifie pas qu'il s'agit d'une ext&#233;riorit&#233; abstraite, car une telle chose n'existe pas. Cela signifie plut&#244;t que l'id&#233;e qui forme le contenu commun de la nature et de l'esprit se trouve dans la nature seulement comme ext&#233;rieure et, pour cette raison m&#234;me, seulement int&#233;rieure. L'entendement abstrait, avec son &#171; ou bien ou bien &#187;, peut lutter contre cette conception de la nature. On la retrouve n&#233;anmoins de toute &#233;vidence dans nos autres modes de conscience, en particulier dans la religion. La religion nous enseigne que la nature, tout comme le monde spirituel, est une r&#233;v&#233;lation de Dieu ; mais avec cette distinction que, si la nature n'arrive jamais jusqu'&#224; &#234;tre consciente de son essence divine, cette conscience est le probl&#232;me expr&#232;s de l'esprit, qui, en la mati&#232;re, est encore fini. Ceux qui consid&#232;rent l'essence de la nature comme une simple int&#233;riorit&#233;, et par cons&#233;quent inaccessible &#224; nous, adoptent la m&#234;me ligne de conduite que cette ancienne croyance qui consid&#233;rait Dieu comme envieux et jaloux, croyance que Platon et Aristote ont d&#233;j&#224; prononc&#233;e. Tout ce que Dieu est, il le communique et le r&#233;v&#232;le ; et il le fait d'abord dans et par la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout objet est en effet d&#233;fectueux et imparfait lorsqu'il n'est qu'int&#233;rieur et donc en m&#234;me temps qu'ext&#233;rieur, ou (ce qui revient au m&#234;me) lorsqu'il n'est qu'ext&#233;rieur et donc qu'int&#233;rieur. Par exemple, un enfant, pris grossi&#232;rement en tant qu'&#234;tre humain, est sans doute un &#234;tre raisonnable ; mais la raison de l'enfant en tant qu'enfant est d'abord purement int&#233;rieure, sous la forme de ses capacit&#233;s naturelles ou de sa vocation, etc. Cette pure int&#233;riorit&#233; a en m&#234;me temps pour l'enfant la forme purement ext&#233;rieure, sous la forme de la volont&#233; de ses parents, des connaissances de ses ma&#238;tres et de tout le monde de la raison qui l'entoure. L'&#233;ducation et l'instruction d'un enfant visent &#224; le rendre r&#233;ellement et pour lui-m&#234;me ce qu'il n'est d'abord que virtuellement et donc pour les autres, c'est-&#224;-dire pour ses amis adultes. La raison, qui n'existe d'abord chez l'enfant que comme une possibilit&#233; int&#233;rieure, se r&#233;alise par l'&#233;ducation ; et inversement, l'enfant prend conscience par ce moyen que la bont&#233;, la religion et la science, qu'il avait d'abord consid&#233;r&#233;es comme une autorit&#233; ext&#233;rieure, sont sa propre nature. Il en est de m&#234;me pour l'enfant, qui, contrairement &#224; sa v&#233;ritable destin&#233;e, reste dans l'esclavage de l'homme naturel, son intelligence et sa volont&#233;. Ainsi, le criminel voit dans la peine qu'il doit subir un acte de violence ext&#233;rieure, alors qu'en r&#233;alit&#233; la peine n'est que la manifestation de sa propre volont&#233; criminelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui vient d'&#234;tre dit nous apprend ce qu'il faut penser d'un homme qui, lorsqu'on le bl&#226;me pour ses d&#233;fauts, ou peut-&#234;tre pour ses actes r&#233;pr&#233;hensibles, fait appel aux intentions et aux sentiments (profess&#233;s) excellents de son moi int&#233;rieur qu'il distingue de ces d&#233;fauts. Il peut certainement y avoir des cas particuliers o&#249; la malveillance des circonstances ext&#233;rieures contrecarre des projets bien intentionn&#233;s et perturbe l'ex&#233;cution des plans les mieux con&#231;us. Mais en g&#233;n&#233;ral, m&#234;me dans ce cas, l'unit&#233; essentielle entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur est maintenue. Nous sommes donc fond&#233;s &#224; dire qu'un homme est ce qu'il fait ; et la vanit&#233; mensong&#232;re qui se console avec le sentiment de l'excellence int&#233;rieure peut &#234;tre confront&#233;e aux paroles de l'&#201;vangile : &#171; C'est &#224; leurs fruits que vous les reconna&#238;trez. &#187; Cette grande maxime s'applique avant tout au point de vue moral et religieux, mais elle est &#233;galement valable en ce qui concerne les performances artistiques et scientifiques. L'&#339;il per&#231;ant d'un ma&#238;tre qui aper&#231;oit chez son &#233;l&#232;ve des signes &#233;vidents de talent, peut le conduire &#224; affirmer qu'il a en lui un Rapha&#235;l ou un Mozart, et le r&#233;sultat montrera &#224; quel point cette opinion est fond&#233;e. Mais si un peintre ou un po&#232;te se flatte de penser que sa t&#234;te est pleine de hautes id&#233;es, sa consolation est bien mince ; et s'il veut &#234;tre jug&#233; non sur ses &#339;uvres r&#233;elles mais sur ses projets, nous pouvons sans risque rejeter ses pr&#233;tentions comme sans fondement et sans intention. Mais le cas inverse se pr&#233;sente aussi. En jugeant des hommes qui ont accompli quelque chose de grand et de bon, nous faisons souvent une fausse distinction entre ce qui est int&#233;rieur et ce qui est ext&#233;rieur. Tout ce qu'ils ont accompli, disons-nous, n'est qu'ext&#233;rieur ; int&#233;rieurement, ils agissaient pour un motif tout autre, par exemple pour satisfaire leur vanit&#233; ou une autre passion indigne. C'est l'esprit d'envie. Incapable de faire de grandes actions par elle-m&#234;me, l'envie s'efforce de d&#233;pr&#233;cier la grandeur et de la ramener &#224; son niveau. Rappelons-nous plut&#244;t la belle expression de Goethe : il n'y a pas d'autre rem&#232;de que l'amour contre les grandes sup&#233;riorit&#233;s des autres. On peut chercher &#224; &#244;ter aux grandes actions des hommes leur grandeur en insinuant l'hypocrisie ; mais s'il est possible que les hommes dissimulent et d&#233;guisent beaucoup de choses, ils ne peuvent cacher tout leur &#234;tre int&#233;rieur, qui se trahit infailliblement dans le decursus vitae. Il est vrai, m&#234;me ici, qu'un homme n'est rien d'autre que la suite de ses actions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire que l'on appelle &#171; pragmatique &#187; a souvent p&#233;ch&#233; dans les temps modernes en traitant les grands personnages historiques, et en d&#233;figurant et en ternissant la v&#233;ritable conception que l'on s'en fait par cette s&#233;paration fallacieuse de l'ext&#233;rieur et de l'int&#233;rieur. Non content de raconter sans fard les grands actes accomplis par les h&#233;ros de l'histoire du monde et de reconna&#238;tre que leur &#234;tre int&#233;rieur correspond &#224; la port&#233;e de leurs actes, l'historien pragmatique se croit justifi&#233; et m&#234;me oblig&#233; de rechercher les pr&#233;tendus motifs secrets qui se cachent derri&#232;re les faits r&#233;v&#233;l&#233;s. L'historien, dans ce cas, est cens&#233; &#233;crire avec plus de profondeur &#224; mesure qu'il r&#233;ussit &#224; arracher l'aur&#233;ole de tout ce qui a &#233;t&#233; tenu jusqu'ici pour grand et glorieux, et &#224; le rabaisser, en ce qui concerne son origine et sa signification propre, au niveau de la vulgaire m&#233;diocrit&#233;. Pour faciliter ces recherches pragmatiques en histoire, on recommande habituellement l'&#233;tude de la psychologie, qui est cens&#233;e nous faire conna&#238;tre les v&#233;ritables mobiles des actions humaines. Or, la psychologie dont il s'agit n'est que cette petite connaissance des hommes qui d&#233;tourne son regard de l'essentiel et du permanent de la nature humaine pour fixer son regard sur les traits accidentels et particuliers qui se manifestent dans les instincts et les passions isol&#233;s. Une psychologie pragmatique devrait au moins laisser &#224; l'historien qui &#233;tudie les mobiles des grandes actions le choix entre les int&#233;r&#234;ts &#171; substantiels &#187; du patriotisme, de la justice, de la v&#233;rit&#233; religieuse, etc., d'une part, et les int&#233;r&#234;ts subjectifs et &#171; formels &#187; de la vanit&#233;, de l'ambition, de l'avarice, etc., d'autre part. Ce sont ces derniers, cependant, que le pragmatiste doit consid&#233;rer comme r&#233;ellement efficaces, sinon l'hypoth&#232;se d'une opposition entre l'int&#233;rieur (la disposition de l'agent) et l'ext&#233;rieur (le sens de l'action) tomberait &#224; l'eau. Mais l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur ont en r&#233;alit&#233; le m&#234;me contenu, et c'est ce qui est le plus important. et la doctrine juste est l'exact oppos&#233; de cette juridicit&#233; p&#233;dante. Si les h&#233;ros de l'histoire n'avaient &#233;t&#233; mus que par des int&#233;r&#234;ts subjectifs et formels, ils n'auraient jamais accompli ce qu'ils ont accompli. Et si nous tenons compte de l'unit&#233; entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur, nous devons reconna&#238;tre que les grands hommes ont voulu ce qu'ils ont fait et ont fait ce qu'ils ont voulu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 141&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les abstractions vides, par lesquelles le contenu unique et identique se prolonge n&#233;cessairement dans les deux corr&#233;latifs, se suspendent dans la transition imm&#233;diate de l'un dans l'autre. Le contenu lui-m&#234;me n'est rien d'autre que leur identit&#233; (&#167; 138) : et ces abstractions sont l'apparence de l'essence, pos&#233;e comme apparence. Par la manifestation de la force, l'int&#233;rieur est mis &#224; l'existence : mais cette mise &#224; l'existence est la m&#233;diation par des abstractions vides. En soi, le processus interm&#233;diaire s'&#233;vanouit dans l'imm&#233;diatet&#233;, dans laquelle l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur sont absolument identiques et leur diff&#233;rence n'est distinctement que suppos&#233;e et impos&#233;e. Cette identit&#233; est l'Actualit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. ACTUALIT&#201;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Substantialit&#233; - Causalit&#233; - R&#233;ciprocit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 142&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actualit&#233; est l'unit&#233; devenue imm&#233;diate de l'essence avec l'existence , ou de l'int&#233;rieur avec l'ext&#233;rieur. L'&#233;nonc&#233; de l'actuel est l'actuel lui-m&#234;me : de sorte que dans cet &#233;nonc&#233; il reste tout aussi essentiel, et n'est essentiel qu'autant qu'il est existence ext&#233;rieure imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233; l'&#202;tre et l'Existence comme formes de l'imm&#233;diat. L'&#202;tre est en g&#233;n&#233;ral imm&#233;diatet&#233; non r&#233;fl&#233;chie et transition vers un autre. L'Existence est unit&#233; imm&#233;diate de l'&#202;tre et de la r&#233;flexion : d'o&#249; l'apparence ; elle vient du sol et tombe au sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, cette unit&#233; est pos&#233;e explicitement et les deux c&#244;t&#233;s de la relation sont identifi&#233;s. L'actuel est donc exempt de transition et son ext&#233;riorit&#233; est son &#233;nergie. Dans cette &#233;nergie, il se refl&#232;te en lui-m&#234;me : son existence n'est que la manifestation de lui-m&#234;me, non d'un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Existe mais n'est pas r&#233;el&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actualit&#233; et la pens&#233;e (ou l'id&#233;e) sont souvent oppos&#233;es de fa&#231;on absurde. Combien de fois entendons-nous des gens dire que, bien qu'aucune objection ne puisse &#234;tre oppos&#233;e &#224; la v&#233;rit&#233; et &#224; la justesse d'une certaine pens&#233;e, il n'y a rien de tel &#224; voir dans la r&#233;alit&#233; , ou qu'elle ne peut &#234;tre r&#233;ellement mise en pratique ! Ceux qui emploient un tel langage ne font que prouver qu'ils n'ont pas bien saisi la nature de la pens&#233;e ou de l'actualit&#233;. La pens&#233;e dans un tel cas est, d'une part, le synonyme d'une conception subjective , d'un plan, d'une intention ou autre chose du m&#234;me genre, tout comme l'actualit&#233; est, d'autre part, synonyme d'existence ext&#233;rieure et sensible. Tout cela est tr&#232;s bien dans la vie courante, o&#249; l'on tol&#232;re une grande laxit&#233; dans les cat&#233;gories et les noms qui leur sont donn&#233;s ; et il peut bien s&#251;r arriver que, par exemple, le plan ou la soi-disant id&#233;e d'une certaine m&#233;thode de pens&#233;e soit consid&#233;r&#233; comme tel.L'imp&#244;t est bon et recommandable dans l'abstrait, mais rien de tel ne se trouve dans la r&#233;alit&#233;, et ne pourrait &#234;tre appliqu&#233; dans les conditions donn&#233;es. Mais lorsque l'entendement abstrait s'empare de ces cat&#233;gories et exag&#232;re la distinction qu'elles impliquent jusqu'&#224; en faire une ligne de contraste nette et ferme, lorsqu'il nous dit que dans ce monde r&#233;el nous devons nous d&#233;barrasser des id&#233;es, il est n&#233;cessaire de protester &#233;nergiquement contre ces doctrines, au nom de la science et de la saine raison. Car d'une part, les id&#233;es ne sont pas confin&#233;es &#224; notre t&#234;te, et l'id&#233;e, dans son ensemble, n'est pas si faible qu'elle laisse &#224; notre volont&#233; la question de son actualisation ou de sa non-actualisation. L'id&#233;e est plut&#244;t l'absolument actif aussi bien que l'actuel.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;el est r&#233;el&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, la r&#233;alit&#233; n'est pas aussi mauvaise et irrationnelle que le pensent les r&#233;formateurs aveugles, maladroits et confus. La r&#233;alit&#233;, en tant que distincte de la simple apparence et pr&#233;sentant avant tout une unit&#233; de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur, est si loin d'&#234;tre en contradiction avec la raison qu'elle est plut&#244;t parfaitement raisonnable, et tout ce qui n'est pas raisonnable doit pour cette raison m&#234;me cesser d'&#234;tre consid&#233;r&#233; comme r&#233;el. On peut retrouver la m&#234;me opinion dans les usages du langage cultiv&#233;, qui refuse de donner le nom de r&#233;alit&#233;.un vrai po&#232;te ou un vrai homme d'&#201;tat &#224; un po&#232;te ou &#224; un homme d'&#201;tat qui ne peut rien faire de vraiment m&#233;ritoire ou de raisonnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette conception vulgaire de la r&#233;alit&#233;, qui prend pour ce qui est palpable et imm&#233;diatement &#233;vident pour les sens, il faut chercher la cause d'un pr&#233;jug&#233; r&#233;pandu sur la relation de la philosophie d' Aristote &#224; celle de Platon. L'opinion populaire fait la diff&#233;rence suivante : tandis que Platon reconna&#238;t l'id&#233;e et seulement l'id&#233;e comme v&#233;rit&#233;, Aristote, rejetant l'id&#233;e, s'en tient &#224; la r&#233;alit&#233;, et doit pour cela &#234;tre consid&#233;r&#233; comme le fondateur et le chef de l'empirisme. On peut remarquer &#224; ce propos que ce n'est pas la r&#233;alit&#233; vulgaire de ce qui est imm&#233;diatement &#224; port&#233;e de main, mais l'id&#233;e comme r&#233;alit&#233;. O&#249; donc se situe la controverse d'Aristote contre Platon ? Cela r&#233;side en ceci : Aristote appelle l'id&#233;e platonicienne une simple dynamis , et &#233;tablit, en opposition &#224; Platon, que l'id&#233;e, que tous deux reconnaissent &#233;galement comme la seule v&#233;rit&#233;, doit &#234;tre essentiellement consid&#233;r&#233;e comme une energeia , en d'autres termes, comme l'int&#233;rieur qui est tout &#224; fait au premier plan, ou comme l'unit&#233; de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur, ou comme l'actualit&#233;, au sens emphatique donn&#233; ici au mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;alit&#233; est concr&#232;te&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 143&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une cat&#233;gorie concr&#232;te comme l'Actualit&#233; inclut les caract&#233;ristiques pr&#233;cit&#233;es et leur diff&#233;rence, et en est donc aussi le d&#233;veloppement, de telle mani&#232;re que, comme elle les poss&#232;de, elles sont en m&#234;me temps clairement comprises comme une d&#233;monstration, &#224; assumer ou &#224; imposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Possibilit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[a] Envisag&#233;e comme identit&#233; en g&#233;n&#233;ral, l'Actualit&#233; est avant tout Possibilit&#233; &#8211; la r&#233;flexion en soi qui, par opposition &#224; l'unit&#233; concr&#232;te de l'actuel, est prise et transform&#233;e en une essentialit&#233; abstraite et inessentielle. La possibilit&#233; est ce qui est essentiel &#224; la r&#233;alit&#233;, mais de telle mani&#232;re qu'elle n'est en m&#234;me temps qu'une possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement la port&#233;e de la possibilit&#233; qui a incit&#233; Kant &#224; la consid&#233;rer, avec la n&#233;cessit&#233; et l'actualit&#233;, comme des modalit&#233;s, &#171; car ces cat&#233;gories n'augmentent en rien la notion comme objet, mais expriment seulement sa relation avec la facult&#233; de conna&#238;tre &#187;. En effet, la possibilit&#233; est en r&#233;alit&#233; la simple abstraction de la r&#233;flexion sur soi, ce qu'on appelait autrefois l'int&#233;rieur, seulement qu'on entend aujourd'hui par l&#224; l'int&#233;rieur ext&#233;rieur, tir&#233; de la r&#233;alit&#233; et ayant l'&#234;tre d'une simple supposition, et qu'on ne la suppose donc que comme une simple modalit&#233;, une abstraction qui est courte et qui, en termes plus concrets, n'appartient qu'&#224; la pens&#233;e subjective. Il en est autrement de l'actualit&#233; et de la n&#233;cessit&#233; . Elles ne sont rien d'autre qu'une simple esp&#232;ce et un mode pour autre chose : en fait, c'est tout le contraire. Si on les suppose, c'est comme le concret, mais pas seulement comme des suppositions, mais comme un tout intrins&#232;quement complet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La possibilit&#233; &#233;tant d'abord la simple forme de l'identit&#233; avec soi-m&#234;me (par rapport au concret actuel), la r&#232;gle qui s'applique &#224; elle est simplement qu'une chose ne doit pas &#234;tre contradictoire avec elle-m&#234;me. Ainsi tout est possible, car un acte d'abstraction peut donner &#224; tout contenu cette forme d'identit&#233;. Mais tout est aussi impossible que possible. Dans tout contenu - qui est et doit &#234;tre concret - la particularit&#233; de sa nature peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une contrari&#233;t&#233; sp&#233;cialis&#233;e et par l&#224; m&#234;me comme une contradiction. Rien n'est donc plus d&#233;nu&#233; de sens que de parler de cette possibilit&#233; et de cette impossibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En philosophie en particulier, il ne faut jamais dire que &#171; c'est possible &#187;, ou &#171; il y a encore une autre possibilit&#233; &#187;, ou, pour adopter une autre phras&#233;ologie, &#171; c'est concevable &#187;. La m&#234;me consid&#233;ration devrait mettre en garde l'historien contre l'emploi d'une cat&#233;gorie dont on a maintenant expliqu&#233; qu'elle &#233;tait fausse en soi : mais la subtilit&#233; de l'entendement vide trouve son plaisir principal dans l'ing&#233;niosit&#233; fantastique de sugg&#233;rer des possibilit&#233;s et des tas de possibilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Possible et r&#233;el&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre pens&#233;e-image est d'abord dispos&#233;e &#224; voir dans la possibilit&#233; la cat&#233;gorie la plus riche et la plus large, et dans la r&#233;alit&#233; la cat&#233;gorie la plus pauvre et la plus &#233;troite. Tout est possible, dit-on, mais tout ce qui est possible n'est pas pour autant actuel. En r&#233;alit&#233;, si nous les consid&#233;rons comme des pens&#233;es, l'actualit&#233; est d'autant plus large que c'est la pens&#233;e concr&#232;te qui renferme la possibilit&#233; comme un &#233;l&#233;ment abstrait. Et cette sup&#233;riorit&#233; s'exprime dans une certaine mesure dans notre fa&#231;on de penser ordinaire, lorsque nous parlons du possible, par opposition &#224; l'actuel, comme &#233;tant seulement possible. On dit souvent que la possibilit&#233; consiste dans le fait qu'une chose est pensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Penser &#187; signifie seulement concevoir un contenu sous la forme d'une identit&#233; abstraite. Or, tout contenu peut &#234;tre plac&#233; sous cette forme, puisqu'il n'est rien demand&#233; d'autre que de le s&#233;parer de la relation dans laquelle il se trouve. Par cons&#233;quent, tout contenu, si absurde et insens&#233; soit-il, peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme possible. Il est possible que la lune tombe sur la terre cette nuit, car la lune est un corps s&#233;par&#233; de la terre et peut aussi bien tomber sur elle qu'une pierre lanc&#233;e en l'air. Dans ce langage sur les possibilit&#233;s, c'est principalement la loi de la raison suffisante qui est manipul&#233;e dans le style d&#233;j&#224; expliqu&#233;. Tout, dit-on, est possible, pourvu que l'on puisse &#233;tablir une base. Moins un homme est instruit, ou en d'autres termes, moins il conna&#238;t la connexion sp&#233;cifique des objets sur lesquels il dirige ses observations, plus grande est sa tendance &#224; se lancer dans toutes sortes de possibilit&#233;s vides. On trouve un exemple de cette habitude dans la sph&#232;re politique chez le politicien de cabaret. Dans la vie pratique aussi, il n'est pas rare de voir la mauvaise volont&#233; et la paresse se glisser derri&#232;re la cat&#233;gorie du possible pour &#233;chapper &#224; des obligations d&#233;termin&#233;es. On peut y appliquer les m&#234;mes remarques que celles qui ont &#233;t&#233; faites &#224; propos de la loi de la raison suffisante. Les hommes raisonnables et pratiques refusent de se laisser imposer par le possible, pour la simple raison que c'est seulement possible. Ils s'en tiennent &#224; l'actuel (sans entendre par ce mot simplement ce qui est imm&#233;diatement pr&#233;sent et pr&#233;sent). De nombreux proverbes de la vie courante expriment le m&#234;me m&#233;pris pour ce qui est abstraitement possible. &#171; Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout est possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a en effet autant de raisons de consid&#233;rer tout comme impossible que comme possible : car tout contenu (un contenu est toujours concret) comporte non seulement des propri&#233;t&#233;s diverses, mais m&#234;me oppos&#233;es. Rien n'est plus impossible, par exemple, que le fait que je sois : car &#171; je &#187; est en m&#234;me temps simple rapport &#224; soi-m&#234;me et, comme il est indubitable, rapport &#224; quelque chose d'autre. On peut constater la m&#234;me chose dans tous les autres faits du monde naturel ou spirituel. La mati&#232;re, peut-on dire, est impossible : car elle est l'unit&#233; de l'attraction et de la r&#233;pulsion. Il en est de m&#234;me de la vie, de la loi, de la libert&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, c'est l'entendement vide qui hante ces formes vides : et le r&#244;le de la philosophie en la mati&#232;re est de montrer combien elles sont nulles et d&#233;nu&#233;es de sens.Qu'une chose soit possible ou impossible d&#233;pend enti&#232;rement de l'objet, c'est-&#224;-dire de la somme totale des &#233;l&#233;ments en acte qui, &#224; mesure qu'elle se d&#233;voile, se r&#233;v&#232;le &#234;tre la n&#233;cessit&#233; .&lt;br class='autobr' /&gt;
&#174;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 144&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[b] Contingence (accidents). Mais l'Actuel, dans sa distinction avec la possibilit&#233; (qui est r&#233;flexion-en-soi), n'est que le concret ext&#233;rieur, l'imm&#233;diat non essentiel. En d'autres termes, dans la mesure o&#249; l'actuel est d'abord la simple unit&#233; simplement imm&#233;diate de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur, il est &#233;videmment fait ext&#233;rieur non essentiel, et donc en m&#234;me temps simplement int&#233;rieur, abstraction de la r&#233;flexion-en-soi. C'est pourquoi il est lui-m&#234;me caract&#233;ris&#233; comme un simple possible. Lorsqu'il est ainsi &#233;valu&#233; au titre d'une simple possibilit&#233;, l'actuel est un Contingent ou un Accidentel, et, inversement, la possibilit&#233; est un simple Accident lui-m&#234;me ou un Hasard .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Possibilit&#233; et &#233;ventualit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 145&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La possibilit&#233; et la contingence sont les deux facteurs de l'Actualit&#233;, l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur, consid&#233;r&#233;s comme de simples formes qui constituent l'ext&#233;riorit&#233; de l'actuel. Elles ont leur r&#233;flexion en soi sur le corps du fait actuel, ou contenu, avec sa d&#233;finition intrins&#232;que qui donne la base essentielle de leur caract&#233;risation. La finitude du contingent et du possible r&#233;side donc, comme nous le voyons maintenant, dans la distinction entre la d&#233;termination de la forme et le contenu : et, par cons&#233;quent, c'est du contenu seul que d&#233;pend la question de savoir si quelque chose est contingent et possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libre volont&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la possibilit&#233; est le simple int&#233;rieur de l'actualit&#233;, elle est par l&#224; m&#234;me une simple actualit&#233; ext&#233;rieure , c'est-&#224;-dire une contingence. Le contingent, en gros, est ce qui a pour fondement son &#234;tre non pas en soi, mais en quelque chose d'autre. C'est sous cet aspect que l'actualit&#233; se pr&#233;sente d'abord &#224; la conscience, et que l'on confond souvent avec l'actualit&#233; elle-m&#234;me. Mais le contingent n'est qu'un c&#244;t&#233; de l'actuel, celui de la r&#233;flexion sur quelque chose d'autre. Il est l'actuel dans la signification de quelque chose de simplement possible. C'est pourquoi nous consid&#233;rons le contingent comme ce qui peut &#234;tre ou ne pas &#234;tre, ce qui peut &#234;tre d'une mani&#232;re ou d'une autre, dont l'&#234;tre ou le non-&#234;tre, et dont l'&#234;tre de telle ou telle mani&#232;re ou d'une autre ne d&#233;pend pas de lui-m&#234;me, mais de quelque chose d'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surmonter cette contingence est, en gros, le probl&#232;me de la science d'une part ; de m&#234;me que dans le domaine de la pratique , de l'autre, le but de l'action est de s'&#233;lever au-dessus de la contingence de la volont&#233; ou du caprice. Il est pourtant arriv&#233; souvent, surtout dans les temps modernes, que la contingence ait &#233;t&#233; exag&#233;r&#233;ment &#233;lev&#233;e et qu'on lui ait attach&#233;, tant dans la nature que dans le monde de l'esprit, une valeur &#224; laquelle elle n'a aucun droit. Souvent, la nature , pour prendre la premi&#232;re, a &#233;t&#233; admir&#233;e surtout pour la richesse et la vari&#233;t&#233; de ses structures. Mais, &#224; part ce qu'elle contient de l' Id&#233;e , cette richesse ne satisfait aucun des int&#233;r&#234;ts sup&#233;rieurs de la Raison, et sa grande vari&#233;t&#233; de structures, organiques et inorganiques, ne nous offre que le spectacle d'une contingence se perdant dans le vague. En tout cas, la sc&#232;ne en damier pr&#233;sent&#233;e par les diff&#233;rentes vari&#233;t&#233;s d'animaux et de plantes, conditionn&#233;e comme elle l'est par des circonstances ext&#233;rieures - les changements complexes de configuration et de regroupement des nuages, etc. - ne devrait pas &#234;tre class&#233;e plus haut que la m&#234;mefantaisies fortuites de l'esprit qui s'abandonne &#224; ses propres caprices.L'&#233;merveillement avec lequel de tels ph&#233;nom&#232;nes sont accueillis est un &#233;tat d'esprit des plus abstraits, &#224; partir duquel on devrait progresser vers une vision plus approfondie de l'harmonie int&#233;rieure et de l'uniformit&#233; de la nature .&lt;br class='autobr' /&gt;
&#174;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est particuli&#232;rement important de bien &#233;valuer la contingence de la volont&#233; . La libert&#233; de la volont&#233; est une expression qui signifie souvent le libre choix, ou la volont&#233; sous forme de contingence. La libert&#233; de choix, ou la capacit&#233; de se d&#233;terminer dans un sens ou dans un autre, est sans aucun doute un &#233;l&#233;ment essentiel de la volont&#233; (qui est libre dans sa notion m&#234;me) ; mais au lieu d'&#234;tre la libert&#233; elle-m&#234;me, elle n'est en premier lieu qu'une libert&#233; formelle. La volont&#233; v&#233;ritablement libre, qui comprend le libre choix comme suspendu, a conscience que son contenu est intrins&#232;quement ferme et stable, et sait en m&#234;me temps qu'il lui appartient enti&#232;rement. Au contraire, une volont&#233; qui reste sur la voie de l'option, m&#234;me si elle d&#233;cide en faveur de ce qui est juste et vrai, est toujours hant&#233;e par l'id&#233;e qu'elle aurait pu, si elle l'avait voulu, d&#233;cider en faveur de la voie inverse. A y regarder de plus pr&#232;s, le libre choix appara&#238;t comme une contradiction, dans la mesure o&#249; sa forme et son contenu sont en opposition. La mati&#232;re du choix est donn&#233;e et connue comme un contenu qui ne d&#233;pend pas de la volont&#233; elle-m&#234;me, mais de circonstances ext&#233;rieures. Par rapport &#224; un tel contenu donn&#233;, la libert&#233; ne r&#233;side que dans la forme du choix, laquelle, n'&#233;tant qu'une libert&#233; de forme, ne peut par cons&#233;quent &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une libert&#233; que par supposition. A l'analyse finale, on verra que la m&#234;me ext&#233;riorit&#233; des circonstances sur laquelle se fonde le contenu que la volont&#233; trouve &#224; sa port&#233;e peut seule expliquer que la volont&#233; se prononce pour l'une et non pour l'autre des deux alternatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que la contingence, comme on l'a montr&#233;, ne soit qu'un aspect de l'actualit&#233; tout enti&#232;re, et qu'il ne faille donc pas la confondre avec l'actualit&#233; tout enti&#232;re, et donc avec l'actualit&#233; elle-m&#234;me, elle n'a pas moins que les autres formes de l'id&#233;e sa fonction dans le monde des objets. Cela se voit d'abord dans la nature. A la surface de la nature, pour ainsi dire, le hasard s'&#233;tend sans entrave, et il faut simplement reconna&#238;tre la contingence, sans la pr&#233;tention parfois erron&#233;e attribu&#233;e &#224; la philosophie, en cherchant &#224; la trouver dans un &#171; ne peut &#234;tre que comme cela et non autrement &#187;. La contingence n'est pas moins visible dans le monde de l'esprit. La volont&#233;, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, inclut la contingence sous la forme d'option ou de libre choix, mais seulement comme un &#233;l&#233;ment &#233;vanouissant et abrog&#233;. En ce qui concerne l'esprit et ses &#339;uvres, comme dans le cas de la nature, il faut se garder de se laisser tromper par une recherche bien intentionn&#233;e de la connaissance rationnelle , au point de vouloir d&#233;montrer la n&#233;cessit&#233; de ph&#233;nom&#232;nes marqu&#233;s par une contingence d&#233;termin&#233;e, ou, comme on dit, de les interpr&#233;ter a priori . Ainsi, dans le langage (bien qu'il soit en quelque sorte le corps de la pens&#233;e), le hasard joue toujours incontestablement un r&#244;le d&#233;cisif ; et il en est de m&#234;me pour les cr&#233;ations de la loi, de l'art, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me de la science, et surtout de la philosophie, consiste sans aucun doute &#224; mettre en &#233;vidence la n&#233;cessit&#233; cach&#233;e sous l'apparence de la contingence. Cela ne signifie pas pour autant que le contingent rel&#232;ve uniquement de notre conception subjective et doive &#234;tre purement et simplement mis de c&#244;t&#233; si nous voulons parvenir &#224; la v&#233;rit&#233;. Toutes les recherches scientifiques qui poursuivent exclusivement cette tendance s'exposent &#224; l'accusation de pure jonglerie et de pr&#233;cisionnisme excessif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Article&lt;br class='autobr' /&gt;
146&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A y regarder de plus pr&#232;s, voici ce que signifie le c&#244;t&#233; ext&#233;rieur de l'actualit&#233;. La contingence, qui est l'actualit&#233; dans son imm&#233;diatet&#233;, n'est l'identique &#224; soi-m&#234;me qu'en tant que supposition, qui n'est pas plus t&#244;t faite qu'elle est r&#233;voqu&#233;e et laisse subsister une ext&#233;riorit&#233; existante. Ainsi, la contingence ext&#233;rieure est quelque chose de pr&#233;suppos&#233;, dont l'existence imm&#233;diate est en m&#234;me temps une possibilit&#233;, et a vocation &#224; &#234;tre suspendue, &#224; &#234;tre la possibilit&#233; d'autre chose. Or cette possibilit&#233; est la Condition .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contingent, en tant qu'actualit&#233; imm&#233;diate, est en m&#234;me temps la possibilit&#233; d'autre chose, non plus la possibilit&#233; abstraite que nous avions au d&#233;but, mais la possibilit&#233; qui est . Et une possibilit&#233; existante est une condition. Par condition d'une chose, nous entendons d'abord une existence, en bref un imm&#233;diat, et ensuite la vocation de cet imm&#233;diat &#224; &#234;tre suspendu et &#224; servir &#224; l'actualisation d'autre chose. L'actualit&#233; imm&#233;diate n'est en g&#233;n&#233;ral jamais comme telle ce qu'elle devrait &#234;tre ; c'est une actualit&#233; finie avec un d&#233;faut inh&#233;rent, et sa vocation est d'&#234;tre consomm&#233;e. Mais l'autre aspect de l'actualit&#233; est son essentialit&#233;. C'est d'abord l'int&#233;rieur qui, en tant que simple possibilit&#233;, n'est pas moins destin&#233; &#224; &#234;tre suspendu. La possibilit&#233; ainsi suspendue est l'&#233;mergence d'une nouvelle actualit&#233;, dont l'actualit&#233; imm&#233;diate premi&#232;re &#233;tait la pr&#233;supposition. Nous voyons ici l'alternance impliqu&#233;e dans la notion d'une condition. Les conditions d'une chose semblent &#224; premi&#232;re vue n'impliquer aucune partialit&#233;. Mais en r&#233;alit&#233;, une telle actualit&#233; imm&#233;diate renferme en elle le germe d'autre chose. Cette autre chose n'est d'abord qu'une possibilit&#233;, mais la forme de possibilit&#233; est bient&#244;t suspendue et traduite en actualit&#233;. Cette nouvelle actualit&#233; qui en r&#233;sulte est l'int&#233;rieur m&#234;me de l'actualit&#233; imm&#233;diate qui l'&#233;puise. Ainsi na&#238;t une toute autre forme des choses, et pourtant elle n'est pas une autre : car l'actualit&#233; premi&#232;re n'est que pos&#233;e comme ce qu'elle &#233;tait en essence. Les conditions sacrifi&#233;es, qui tombent &#224; terre et s'&#233;puisent, ne font que s'unir &#224; elles-m&#234;mes dans l'autre actualit&#233;. Tel est en g&#233;n&#233;ral le processus de l'actualit&#233;. L'actualit&#233; n'est pas un simple cas d'&#234;tre imm&#233;diat, mais, en tant qu'&#234;tre essentiel, une suspension de sa propre imm&#233;diatet&#233; et par l&#224; m&#234;me une m&#233;diation de soi-m&#234;me avec soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Possibilit&#233; r&#233;elle&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 147&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[c] Lorsque cette ext&#233;riorit&#233; (de l'actualit&#233;) se d&#233;veloppe ainsi en un cercle des deux cat&#233;gories de possibilit&#233; et d'actualit&#233; imm&#233;diate, montrant l'interm&#233;diation de l'une par l'autre, elle est ce qu'on appelle la Possibilit&#233; R&#233;elle . En tant que tel cercle, elle est en outre la totalit&#233;, et donc le contenu, le fait ou l'affaire r&#233;el dans sa d&#233;finition globale. De m&#234;me, si nous consid&#233;rons la distinction entre les deux caract&#233;ristiques dans cette unit&#233;, elle r&#233;alise la totalit&#233; concr&#232;te de la forme, l'auto-traduction imm&#233;diate de l'int&#233;rieur vers l'ext&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur vers l'int&#233;rieur. Ce mouvement autonome de la forme est l'Activit&#233; , qui met en &#339;uvre le fait ou l'affaire comme un fondement r&#233;el qui est auto-suspendu &#224; l'actualit&#233;, et met en &#339;uvre l'actualit&#233; contingente, les conditions, c'est-&#224;-dire qu'elle est leur r&#233;flexion en soi et leur auto-suspension &#224; une autre actualit&#233; du fait r&#233;el. Si toutes les conditions sont r&#233;unies, le fait (l'&#233;v&#233;nement) doit &#234;tre actuel ; et le fait lui-m&#234;me est une des conditions : n'&#233;tant d'abord qu'int&#233;rieur, il n'est en fait lui-m&#234;me que pr&#233;suppos&#233;.L'actualit&#233; d&#233;velopp&#233;e, comme l'alternance co&#239;ncidente de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur, l'alternance de leurs mouvements oppos&#233;s combin&#233;s en un seul mouvement, est la N&#233;cessit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;cessit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; a &#233;t&#233; d&#233;finie, &#224; juste titre, comme l'union de la possibilit&#233; et de l'actualit&#233;. Cette fa&#231;on de s'exprimer donne cependant une description superficielle et donc inintelligible de la notion tr&#232;s difficile de n&#233;cessit&#233;. Elle est difficile parce qu'elle est la notion elle-m&#234;me, seulement parce que ses stades ou facteurs sont encore des actualit&#233;s, qui ne doivent pourtant &#234;tre consid&#233;r&#233;es que comme des formes, en voie d'effondrement et transitoires. Dans les deux paragraphes suivants, il convient donc de donner une exposition plus d&#233;taill&#233;e des facteurs qui constituent la n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;cessit&#233; aveugle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on dit qu'une chose est n&#233;cessaire, la premi&#232;re question que nous posons est : pourquoi ? Tout ce qui est n&#233;cessaire nous est donc pr&#233;sent&#233; comme quelque chose qui r&#233;sulte d'une supposition, qui r&#233;sulte de certains ant&#233;c&#233;dents. Mais si nous nous en tenons &#224; la simple d&#233;rivation &#224; partir d'ant&#233;c&#233;dents, nous n'avons pas une id&#233;e compl&#232;te de ce que signifie la n&#233;cessit&#233;. Ce qui est simplement d&#233;riv&#233; est ce qu'il est, non par lui-m&#234;me, mais par quelque chose d'autre : et de ce fait, il est lui aussi simplement contingent. Ce qui est n&#233;cessaire, au contraire, il faudrait que nous soyons ce qu'il est par lui-m&#234;me : et ainsi, bien que d&#233;riv&#233;, il doit contenir en lui-m&#234;me l'ant&#233;c&#233;dent dont il d&#233;rive comme un &#233;l&#233;ment &#233;vanouissant. C'est pourquoi nous disons de ce qui est n&#233;cessaire : &#171; il est &#187;. Nous le tenons donc pour une simple relation &#224; soi-m&#234;me, dans laquelle toute d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard d'autre chose est supprim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit souvent que la n&#233;cessit&#233; est aveugle. Si cela signifie que dans le processus de la n&#233;cessit&#233;, la fin ou la cause finale n'est pas pr&#233;sente explicitement et ouvertement, cette affirmation est juste. Le processus de la n&#233;cessit&#233; commence par l'existence de circonstances &#233;parses qui ne semblent avoir aucun rapport entre elles et aucune relation entre elles. Ces circonstances sont une r&#233;alit&#233; imm&#233;diate qui s'effondre et de cette n&#233;gation na&#238;t une r&#233;alit&#233; nouvelle. Nous avons ici un contenu qui se double formellement, une fois comme contenu du fait final r&#233;alis&#233;, une fois comme contenu des circonstances &#233;parses qui apparaissent comme positives et se font d'abord sentir sous ce caract&#232;re. Ce dernier contenu est en lui-m&#234;me nul et se transforme en cons&#233;quence en son n&#233;gatif , devenant ainsi le contenu du fait r&#233;alis&#233;. Les circonstances imm&#233;diates tombent &#224; terre comme conditions, mais restent en m&#234;me temps comme contenu de la r&#233;alit&#233; ultime. De telles circonstances et conditions est r&#233;sult&#233;, comme nous le disons, tout autre chose, et c'est pourquoi nous appelons ce processus de la n&#233;cessit&#233; aveugle. Si, au contraire, nous consid&#233;rons l'action t&#233;l&#233;ologique, nous avons dans la fin de l'action un contenu d&#233;j&#224; connu d'avance. Cette activit&#233; n'est donc pas aveugle mais voyante. Dire que le monde est gouvern&#233; par la Providence implique que le dessein, en tant que ce qui a &#233;t&#233; absolument pr&#233;d&#233;termin&#233;, est le principe actif, de sorte que le r&#233;sultat correspond &#224; ce qui a &#233;t&#233; connu et voulu d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie qui consid&#232;re le monde comme d&#233;termin&#233; par la n&#233;cessit&#233; et la croyance en une providence divine ne sont pas des points de vue qui s'excluent mutuellement. Nous verrons plus loin que le principe intellectuel qui sous-tend l'id&#233;e de la providence divine est la notion. Mais la notion est la v&#233;rit&#233; de la n&#233;cessit&#233;, qu'elle contient en elle-m&#234;me en suspension, de m&#234;me que, r&#233;ciproquement, la n&#233;cessit&#233; est la notion implicite.La n&#233;cessit&#233; n'est aveugle qu'aussi longtemps qu'elle n'est pas comprise . Rien n'est donc plus faux que l'accusation de fatalisme aveugle port&#233;e contre la philosophie de l'histoire, quand elle se donne pour probl&#232;me de comprendre la n&#233;cessit&#233; de tout &#233;v&#233;nement. La philosophie de l'histoire bien comprise prend le rang d'une Th&#233;odic&#233;e ; et ceux qui croient honorer la divine Providence en excluant la n&#233;cessit&#233; de son champ d'application la d&#233;gradent en r&#233;alit&#233; par cette exclusivit&#233; jusqu'&#224; un caprice aveugle et irrationnel. Dans le langage simple de l'esprit religieux qui parle des d&#233;crets &#233;ternels et immuables de Dieu, on sous-entend une reconnaissance expresse que la n&#233;cessit&#233; fait partie de l'essence de Dieu. Dans sa diff&#233;rence avec Dieu, l'homme, avec son opinion et sa volont&#233; particuli&#232;res, suit l'appel du caprice et de l'arbitraire, et se trouve ainsi souvent dans une situation de d&#233;lire.Ses actes se r&#233;v&#232;lent tout autres que ce qu'il avait voulu et voulu . Mais Dieu sait ce qu'il veut, cela n'est d&#233;termin&#233; dans sa volont&#233; &#233;ternelle ni par hasard, ni du dedans ni du dehors, et ce qu'il veut, il l'accomplit aussi, irr&#233;sistiblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; nous donne un point de vue qui influe consid&#233;rablement sur nos sentiments et notre comportement. Lorsque nous consid&#233;rons les &#233;v&#233;nements comme n&#233;cessaires, notre situation semble &#224; premi&#232;re vue d&#233;pourvue de toute libert&#233;. Dans la croyance des anciens, comme nous le savons, la n&#233;cessit&#233; figurait comme le destin. Le point de vue moderne, au contraire, est celui de la consolation. Et la consolation signifie que si nous renon&#231;ons &#224; nos objectifs et &#224; nos int&#233;r&#234;ts, nous le faisons uniquement dans l'espoir d'obtenir une compensation. Le destin, au contraire, ne laisse aucune place &#224; la consolation. Mais un examen attentif du sentiment antique &#224; l'&#233;gard du destin ne r&#233;v&#232;le en aucun cas un sentiment d'asservissement &#224; son pouvoir. Au contraire, c'est le contraire. Cela appara&#238;t clairement si nous nous rappelons que le sentiment d'asservissement na&#238;t de l'incapacit&#233; &#224; surmonter l'antith&#232;se et de la vision de ce qui est et de ce qui arrive comme contradictoire avec ce qui devrait &#234;tre et arriver. Dans l'esprit antique, le sentiment &#233;tait plut&#244;t du genre suivant : parce qu'une chose est telle, elle est, et telle qu'elle est, telle doit &#234;tre. Ici, il n'y a pas de contraste, et par cons&#233;quent pas de sentiment de servitude, pas de douleur, pas de tristesse. Il est vrai, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit, que cette attitude envers le destin est d&#233;nu&#233;e de consolation. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, c'est une disposition d'esprit qui n'a pas besoin de consolation tant que la subjectivit&#233; personnelle n'a pas acquis sa signification infinie. C'est sur ce point qu'il faut insister particuli&#232;rement en comparant le sentiment antique avec celui du monde moderne et chr&#233;tien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par subjectivit&#233; , nous ne pouvons entendre en premier lieu que la subjectivit&#233; naturelle et finie, avec son contenu contingent et arbitraire d'int&#233;r&#234;ts et d'inclinations priv&#233;es, bref tout ce que nous appelons personne par opposition &#224; chose, en prenant le mot chose au sens emphatique (nous employons l'expression (correcte) selon laquelle il s'agit de choses et non de personnes). Dans ce sens de subjectivit&#233;, nous ne pouvons nous emp&#234;cher d'admirer la r&#233;signation tranquille des anciens &#224; la destin&#233;e, et de sentir que c'est l&#224; une disposition d'esprit bien plus &#233;lev&#233;e et plus noble que celle des modernes, qui poursuivent obstin&#233;ment leurs buts subjectifs et, lorsqu'ils se trouvent contraints de renoncer &#224; l'espoir de les atteindre, se consolent en esp&#233;rant une r&#233;compense sous une autre forme. Mais le terme de subjectivit&#233; ne doit pas se limiter &#224; la seule forme mauvaise et finie de subjectivit&#233;, qui s'oppose &#224; la chose (au fait). Dans sa v&#233;rit&#233;, la subjectivit&#233; est immanente au fait, et en tant que subjectivit&#233;, la v&#233;rit&#233; m&#234;me du fait est donc infinie. Dans ce sens, la doctrine de la consolation acquiert une signification plus nouvelle et plus &#233;lev&#233;e. C'est dans ce sens que la religion chr&#233;tienne doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme la religion de la consolation, et m&#234;me de la consolation absolue. Le christianisme, nous le savons, enseigne que Dieu veut que tous les hommes soient sauv&#233;s. Cette doctrine d&#233;clare que la subjectivit&#233; a une valeur infinie. Et la force consolatrice du christianisme r&#233;side pr&#233;cis&#233;ment dans le fait que Dieu lui-m&#234;me y est connu comme la subjectivit&#233; absolue, de sorte que, dans la mesure o&#249; la subjectivit&#233; comporte un &#233;l&#233;ment de particularit&#233;, notre personnalit&#233; particuli&#232;re est &#233;galement reconnue non seulement comme quelque chose &#224; annuler purement et simplement, mais en m&#234;me temps comme quelque chose &#224; pr&#233;server. Les dieux du monde antique &#233;taient, il est vrai, consid&#233;r&#233;s eux aussi comme des personnes ; mais la personnalit&#233; d'un Zeus et d'un Apollon n'est pas une personnalit&#233; r&#233;elle : elle n'est qu'une figure dans l'esprit. En d'autres termes, ces dieux ne sont que de simples personnifications qui, &#233;tant telles, ne se connaissent pas elles-m&#234;mes et sont seulement connues. On trouve une preuve de ce d&#233;faut et de cette impuissance des anciens dieux dans les croyances religieuses de l'Antiquit&#233;. Dans les croyances antiques, non seulement les hommes, mais aussi les dieux &#233;taient repr&#233;sent&#233;s comme soumis &#224; la destin&#233;e, destin&#233;e que nous devons concevoir comme une n&#233;cessit&#233; non d&#233;voil&#233;e, et donc comme quelque chose de totalement impersonnel, d&#233;sint&#233;ress&#233; et aveugle. D'autre part, le Dieu chr&#233;tien n'est pas seulement un Dieu connu, mais aussi un Dieu qui se conna&#238;t lui-m&#234;me ; il est une personnalit&#233; qui n'est pas seulement figur&#233;e dans notre esprit, mais qui est absolument r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une discussion plus approfondie des points &#233;voqu&#233;s ici, il faut se reporter &#224; la Philosophie de la religion. Mais nous pouvons noter en passant combien il est important pour tout homme de faire face &#224; tout ce qui lui arrive avec l'esprit du vieux proverbe qui d&#233;crit chaque homme comme l'architecte de sa propre fortune. Cela signifie que l'homme n'a que lui-m&#234;me l'usufruit de tout. L'autre fa&#231;on de proc&#233;der serait de rejeter la faute de tout ce que nous subissons sur les autres, sur des circonstances d&#233;favorables, etc. Et c'est l&#224; un nouvel exemple du langage de l'absence de libert&#233;, et en m&#234;me temps de la source du m&#233;contentement. Si l'homme voyait, au contraire, que tout ce qui lui arrive n'est que le r&#233;sultat de lui-m&#234;me et qu'il ne porte que sa propre faute, il serait libre et, dans tout ce qui lui arrive, aurait la conscience de n'avoir subi aucun tort. Un homme qui vit en d&#233;saccord avec lui-m&#234;me et avec son sort commet beaucoup de perversit&#233;s et de mauvaises choses, uniquement parce qu'il croit &#224; tort qu'il est l&#233;s&#233; par les autres. Il ne fait aucun doute que le hasard joue aussi un r&#244;le important dans ce qui nous arrive. Mais le hasard a sa racine dans l'homme &#171; naturel &#187;. Mais tant que l'homme a conscience d'&#234;tre libre, l'harmonie de son &#226;me et la paix de son esprit ne sont pas d&#233;truites par les d&#233;sagr&#233;ments qui lui arrivent. C'est donc leur conception de la n&#233;cessit&#233; qui est &#224; la base du m&#233;contentement des hommes et qui d&#233;termine ainsi leur destin&#233;e elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus de n&#233;cessit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 148&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les trois &#233;l&#233;ments du processus de n&#233;cessit&#233;, la Condition, le Fait et l'Activit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a. La condition est [a] ce qui est pr&#233;suppos&#233; ou pr&#233;-&#233;nonc&#233;, c'est-&#224;-dire non seulement ce qui est suppos&#233; ou &#233;nonc&#233;, et donc seulement corr&#233;latif au fait, mais aussi ant&#233;rieur, et donc ind&#233;pendant, circonstance contingente et ext&#233;rieure qui existe sans &#233;gard au fait. Cependant, tout en &#233;tant ainsi contingent, ce terme pr&#233;suppos&#233; ou pr&#233;-&#233;nonc&#233;, par rapport au fait qui est la totalit&#233;, est un cercle complet de conditions. [b] Les conditions sont passives et servent de mat&#233;riaux au fait, dans le contenu duquel elles entrent ainsi. Elles sont &#233;galement intrins&#232;quement conformes &#224; ce contenu, et contiennent d&#233;j&#224; toute sa caract&#233;ristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b. Le fait est aussi [a] quelque chose de pr&#233;suppos&#233; ou d'ant&#233;rioris&#233;, c'est-&#224;-dire qu'il n'est d'abord et comme suppos&#233; qu'int&#233;rieur et possible, et aussi, &#233;tant ant&#233;rieur, comme contenu ind&#233;pendant de lui-m&#234;me. [b] En usant les conditions, il re&#231;oit son existence ext&#233;rieure, la r&#233;alisation des articles de son contenu, qui correspondent r&#233;ciproquement aux conditions, de sorte que, tout en se pr&#233;sentant comme faits &#224; partir de celles-ci, il proc&#232;de aussi d'elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c. L'activit&#233; a de m&#234;me [a] une existence propre et ind&#233;pendante (comme homme, comme caract&#232;re), et en m&#234;me temps elle n'est possible que l&#224; o&#249; existent les conditions et le fait. [b] C'est le mouvement qui traduit les conditions en fait, et celui-ci en celui-l&#224; comme c&#244;t&#233; de l'existence, ou plut&#244;t le mouvement qui d&#233;duit le fait des conditions dans lesquelles il est potentiellement pr&#233;sent, et qui donne l'existence au fait en abolissant l'existence poss&#233;d&#233;e par les conditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; ces trois &#233;l&#233;ments se pr&#233;sentent les uns aux autres sous la forme d'existences ind&#233;pendantes, ce processus a l'aspect d'une n&#233;cessit&#233; ext&#233;rieure. La n&#233;cessit&#233; ext&#233;rieure a un contenu limit&#233; pour son fait. Car le fait est ce tout, dans sa phase d'unit&#233;. Mais comme dans sa forme ce tout est ext&#233;rieur &#224; lui-m&#234;me, il s'ext&#233;riorise lui-m&#234;me dans son propre moi et dans son contenu, et cette ext&#233;riorit&#233;, attach&#233;e au fait, est une limite de son contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cercle des circonstances&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 149&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; est donc en puissance l'essence unique, identique &#224; elle-m&#234;me, mais non pleine de contenu, dont les diff&#233;rences prennent la forme de r&#233;alit&#233;s ind&#233;pendantes dans la lumi&#232;re r&#233;fl&#233;chie. Cette m&#234;me chose est en m&#234;me temps, comme forme absolue, l'activit&#233; qui r&#233;duit &#224; la d&#233;pendance et m&#233;diatise &#224; l'imm&#233;diatet&#233;. Tout ce qui est n&#233;cessaire est par un autre, qui se d&#233;compose en un fondement m&#233;diateur (le fait et l'activit&#233;) et une actualit&#233; imm&#233;diate, ou circonstance accidentelle, qui est en m&#234;me temps une condition. Le n&#233;cessaire, &#233;tant par un autre, n'est pas en soi et pour soi : hypoth&#233;tique, il est un simple r&#233;sultat d'une supposition. Mais cette m&#233;diation est tout aussi imm&#233;diate que l'abrogation de soi-m&#234;me. Le fondement et la condition contingente sont traduits en imm&#233;diatet&#233;, par laquelle cette d&#233;pendance est maintenant &#233;lev&#233;e &#224; l'actualit&#233;, et le fait s'est ferm&#233; avec lui-m&#234;me. Dans ce retour &#224; soi, le n&#233;cessaire est simplement et positivement , comme actualit&#233; inconditionn&#233;e. Le n&#233;cessaire est ainsi, m&#233;diatis&#233; par un cercle de circonstances : il est ainsi, parce que les circonstances sont ainsi, et en m&#234;me temps il est ainsi, sans m&#233;diation : il est ainsi, parce qu'il est.&lt;br class='autobr' /&gt;
(a) La relation de substantialit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 150&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le n&#233;cessaire est en soi une corr&#233;lation absolue d'&#233;l&#233;ments, c'est-&#224;-dire le processus d&#233;velopp&#233; (dans les paragraphes pr&#233;c&#233;dents), dans lequel la corr&#233;lation se suspend aussi &#224; l'identit&#233; absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa forme imm&#233;diate, c'est le rapport de la substance et de l'accident. L'identit&#233; absolue de ce rapport est la substance en tant que telle, qui, en tant que n&#233;cessit&#233;, donne le n&#233;gatif &#224; cette forme d'int&#233;riorit&#233; et se rev&#234;t ainsi d'actualit&#233;, mais qui donne aussi le n&#233;gatif &#224; cette chose ext&#233;rieure. Dans cette n&#233;gativit&#233;, l'actuel, en tant qu'imm&#233;diat, n'est qu'un accident qui, par cette simple possibilit&#233;, passe dans une autre actualit&#233;. Ce passage est l'identit&#233; de la substance, consid&#233;r&#233;e comme activit&#233; formelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Article 151 du R&#232;glement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La substance est donc la totalit&#233; des accidents , se r&#233;v&#233;lant en eux comme leur n&#233;gativit&#233; absolue (c'est-&#224;-dire comme puissance absolue) et en m&#234;me temps comme la richesse de tout contenu. Mais ce contenu n'est rien d'autre que cette r&#233;v&#233;lation m&#234;me, car le caract&#232;re (se refl&#233;tant en lui-m&#234;me pour faire du contenu) n'est qu'un stade passager de la forme qui passe dans la puissance de la substance. La substantialit&#233; est l'activit&#233; formelle absolue et la puissance de la n&#233;cessit&#233; : tout contenu n'est qu'un &#233;l&#233;ment &#233;vanouissant qui n'appartient qu'&#224; cette position o&#249; se produit une r&#233;pulsion absolue de la forme et du contenu l'un dans l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'histoire de la philosophie, nous rencontrons la substance comme principe du syst&#232;me de Spinoza . Depuis l'&#233;poque de Spinoza, la signification et la valeur de cette philosophie tant vant&#233;e et non moins d&#233;cri&#233;e ont suscit&#233; de nombreux malentendus et de nombreuses discussions. L'ath&#233;isme et, en outre, le panth&#233;isme du syst&#232;me ont constitu&#233; le motif d'accusation le plus courant. Ces cris naissent de la conception spinoziste de Dieu comme substance, et substance seulement.Ce que nous devons penser de cette accusation r&#233;sulte en premier lieu de la place que prend la substance dans le syst&#232;me de l'id&#233;e logique. Bien qu'elle soit un stade essentiel dans l'&#233;volution de l'id&#233;e , la substance n'est pas la m&#234;me chose que l'id&#233;e absolue, mais l'id&#233;e sous la forme encore limit&#233;e de la n&#233;cessit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que Dieu est la n&#233;cessit&#233;, ou, comme on peut le dire aussi, qu'il est la Chose absolue ; mais il n'en est pas moins la Personne absolue. Mais qu'il soit la Personne absolue, c'est un point que la philosophie de Spinoza n'a jamais atteint ; et de ce c&#244;t&#233;, elle est en de&#231;&#224; de la v&#233;ritable notion de Dieu qui forme le contenu de la conscience religieuse du christianisme. Spinoza &#233;tait juif de descendance ; et c'est en g&#233;n&#233;ral la mani&#232;re orientale de voir les choses, selon laquelle la nature du monde fini semble fragile et transitoire, qui a trouv&#233; son expression intellectuelle dans son syst&#232;me. Cette conception orientale de l'unit&#233; de la substance donne certainement la base de tout d&#233;veloppement ult&#233;rieur r&#233;el. Mais elle n'est pas l'id&#233;e finale. Elle est marqu&#233;e par l'absence du principe du monde occidental, le principe d'individualit&#233;, qui est apparu pour la premi&#232;re fois sous une forme philosophique, en m&#234;me temps que Spinoza, dans la Monadologie de Leibniz .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224;, nous revenons au pr&#233;tendu ath&#233;isme de Spinoza. Cette accusation se r&#233;v&#232;le sans fondement si nous nous rappelons que son syst&#232;me, au lieu de nier Dieu, reconna&#238;t plut&#244;t que lui seul existe r&#233;ellement. On ne peut pas non plus soutenir que le Dieu de Spinoza, bien qu'il soit d&#233;crit comme le seul vrai, n'est pas le vrai Dieu, et donc ne vaut pas Dieu. Si cette accusation &#233;tait juste, elle prouverait seulement que tous les autres syst&#232;mes, o&#249; la sp&#233;culation n'a pas d&#233;pass&#233; un stade subalterne de l'id&#233;e &#8212; les Juifs et les musulmans qui ne connaissent Dieu que comme Seigneur &#8212; et m&#234;me les nombreux chr&#233;tiens pour qui Dieu n'est que l'&#234;tre le plus &#233;lev&#233;, l'inconnaissable et le transcendant, sont tout aussi ath&#233;es que Spinoza. Le pr&#233;tendu ath&#233;isme de Spinoza n'est qu'une exag&#233;ration du fait qu'il prive le principe de diff&#233;rence ou de finitude de ce qui lui est d&#251;. C'est pourquoi son syst&#232;me, qui soutient qu'il n'y a pas de monde &#224; proprement parler, en tout cas que le monde n'a pas d'&#234;tre positif, devrait plut&#244;t &#234;tre appel&#233; acosmisme. Ces consid&#233;rations montreront aussi ce qu'il faut dire de l'accusation de panth&#233;isme. Si le panth&#233;isme signifie, comme c'est souvent le cas, la doctrine qui consid&#232;re les choses finies dans leur finitude et dans leur complexe comme Dieu, nous devons absoudre le syst&#232;me de Spinoza du crime de panth&#233;isme. Car dans ce syst&#232;me, les choses finies et le monde dans son ensemble sont d&#233;ni&#233;s de toute v&#233;rit&#233;. D'autre part, la philosophie qui est l'acosmisme est pour cette raison certainement panth&#233;iste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;faut que l'on reconna&#238;t au contenu se r&#233;v&#232;le en m&#234;me temps &#234;tre un d&#233;faut de forme. Spinoza place la substance &#224; la t&#234;te de son syst&#232;me et la d&#233;finit comme l'unit&#233; de la pens&#233;e et de l'&#233;tendue, sans montrer comment il arrive &#224; cette distinction ni comment il la ram&#232;ne &#224; l'unit&#233; de la substance. La suite du traitement du sujet se d&#233;roule selon ce qu'on appelle la m&#233;thode math&#233;matique. On pose d'abord des d&#233;finitions et des axiomes, puis une s&#233;rie de th&#233;or&#232;mes, qui sont d&#233;montr&#233;s par une r&#233;duction analytique &#224; ces postulats non prouv&#233;s. Bien que le syst&#232;me de Spinoza, et m&#234;me ceux qui rejettent compl&#232;tement son contenu et ses r&#233;sultats, soient lou&#233;s pour la stricte s&#233;quence de sa m&#233;thode, un tel &#233;loge sans r&#233;serve de la forme est aussi peu justifi&#233; qu'un rejet sans r&#233;serve du contenu. Le d&#233;faut du contenu est que la forme ne lui est pas connue comme immanente et ne s'en approche donc que comme une forme ext&#233;rieure et subjective. Telle que Spinoza l'admet intuitivement sans m&#233;diation pr&#233;alable de la dialectique, la Substance, en tant que puissance n&#233;gative universelle, est comme un ab&#238;me t&#233;n&#233;breux et informe qui engloutit tout contenu d&#233;fini comme radicalement nul, et ne produit rien d'elle-m&#234;me qui ait une subsistance positive propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 152&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au stade o&#249; la substance, en tant que puissance absolue, est la puissance qui se rapporte &#224; elle-m&#234;me (elle-m&#234;me une possibilit&#233; purement int&#233;rieure), qui se d&#233;termine ainsi &#224; l'accidentalit&#233; &#8212; puissance dont se distingue l'ext&#233;riorit&#233; qu'elle cr&#233;e ainsi &#8212; la n&#233;cessit&#233; est une corr&#233;lation proprement dite, de m&#234;me que dans la premi&#232;re forme de n&#233;cessit&#233; elle est substance. C'est la corr&#233;lation de la Causalit&#233; .&lt;br class='autobr' /&gt;
(b) La relation de causalit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 153&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La substance est cause , dans la mesure o&#249; elle se r&#233;fl&#233;chit en soi contre son passage dans l'accidentalit&#233; et se pr&#233;sente ainsi comme le fait premier , mais elle n'en suspend pas moins cette r&#233;flexion en soi (sa simple possibilit&#233;), se pose comme le n&#233;gatif d'elle-m&#234;me, et produit ainsi un effet , une actualit&#233; qui, bien que jusqu'ici suppos&#233;e seulement comme une s&#233;quence, est en m&#234;me temps n&#233;cessaire par le processus qui l'effectue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que fait premier, la cause est qualifi&#233;e d'ind&#233;pendance absolue et de subsistance maintenue en face de l'effet ; mais dans la n&#233;cessit&#233;, dont l'identit&#233; constitue cette primaut&#233; m&#234;me, elle passe tout enti&#232;re dans l'effet. Dans la mesure o&#249; nous pouvons parler d'un contenu d&#233;termin&#233;, il n'y a pas de contenu qui ne soit dans la cause. Cette identit&#233; est en effet le contenu absolu lui-m&#234;me ; mais elle n'en est pas moins aussi la caract&#233;ristique formelle. La primaut&#233; de la cause est suspendue dans l'effet, dans lequel la cause se fait &#234;tre d&#233;pendante. Mais la cause ne dispara&#238;t pas pour autant et ne laisse que l'effet &#234;tre actuel. Car cette d&#233;pendance est &#233;galement suspendue directement, et est plut&#244;t le reflet de la cause en elle-m&#234;me, sa primaut&#233; ; en un mot, c'est dans l'effet que la cause devient d'abord actuelle et cause. La cause est donc dans sa pleine v&#233;rit&#233; causa sui . Jacobi, s'en tenant &#224; la conception partielle de la m&#233;diation (dans ses Lettres sur Spinoza ), a trait&#233; la causa sui (et l' effectus sui est le m&#234;me), qui est la v&#233;rit&#233; absolue de la cause, comme un simple formalisme. Il a aussi fait la remarque que Dieu doit &#234;tre d&#233;fini non comme le fondement des choses, mais essentiellement comme cause. Une consid&#233;ration plus approfondie de la nature de la cause aurait montr&#233; que Jacobi n'obtenait pas par ce moyen ce qu'il voulait. M&#234;me dans la cause finie et sa conception, nous pouvons voir cette identit&#233; entre cause et effet du point de vue du contenu. La pluie (la cause) et l'humide (l'effet) sont la m&#234;me eau existante. Du point de vue de la forme, la cause (la pluie) se dissipe ou se perd dans l'effet (l'humide) : mais dans ce cas, le r&#233;sultat ne peut plus &#234;tre d&#233;crit comme un effet ; car sans la cause il n'est rien, et il ne nous resterait que l'humide sans rapport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'acception commune de la relation causale, la cause est finie dans la mesure o&#249; son contenu l'est (comme c'est le cas pour la substance finie) et dans la mesure o&#249; la cause et l'effet sont con&#231;us comme deux existences ind&#233;pendantes, ce qu'ils ne sont cependant que si nous laissons de c&#244;t&#233; la relation causale. Dans le domaine fini, nous ne nous &#233;loignons jamais de la diff&#233;rence des caract&#233;ristiques formelles dans leur relation ; c'est pourquoi nous renversons la situation et d&#233;finissons la cause aussi comme quelque chose de d&#233;pendant ou comme un effet. Celle-ci a &#224; son tour une autre cause, et ainsi se d&#233;veloppe un progr&#232;s des effets aux causes &#224; l'infini . Il y a aussi un progr&#232;s descendant : l'effet, consid&#233;r&#233; dans son identit&#233; avec la cause, est lui-m&#234;me d&#233;fini comme une cause, et en m&#234;me temps comme une autre cause, qui a &#224; son tour d'autres effets, et ainsi de suite &#224; l'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'entendement se dresse contre l'id&#233;e de substance, mais il est aussi prompt &#224; utiliser la relation de cause &#224; effet. Chaque fois qu'il se propose de consid&#233;rer comme n&#233;cessaire une somme de faits, c'est surtout &#224; la relation de causalit&#233; que l'entendement r&#233;fl&#233;chi s'efforce de la ramener. Or, bien que cette relation appartienne sans aucun doute &#224; la n&#233;cessit&#233;, elle ne constitue qu'un aspect du processus de cette cat&#233;gorie. Ce processus exige &#233;galement la suspension de la m&#233;diation impliqu&#233;e par la causalit&#233; et son exposition comme simple auto-relation. Si nous nous en tenons &#224; la causalit&#233; en tant que telle, nous ne l'avons pas dans sa v&#233;rit&#233;. Une telle causalit&#233; est simplement finie, et sa finitude consiste &#224; ne pas assimiler la distinction entre cause et effet. Mais ces deux termes, s'ils sont distincts, sont aussi identiques. M&#234;me dans la conscience ordinaire, cette identit&#233; peut se trouver. Nous disons qu'une cause est cause seulement lorsqu'elle a un effet, et vice versa. La cause et l'effet sont donc tous deux un seul et m&#234;me contenu : et la diff&#233;rence entre eux est principalement que l'un pose et l'autre pose. Mais cette diff&#233;rence formelle se suspend encore, parce que la cause n'est pas seulement cause d'autre chose, mais aussi cause d'elle-m&#234;me, tandis que l'effet n'est pas seulement effet d'autre chose, mais aussi effet de lui-m&#234;me. C'est donc en cela que consiste la finitude des choses. Tandis que la cause et l'effet sont identiques dans leur mouvement, les deux formes se pr&#233;sentent s&#233;par&#233;es, de sorte que, bien que la cause soit aussi effet, et l'effet aussi cause, la cause n'est pas effet dans le m&#234;me rapport qu'elle est effet. Cela donne encore le progr&#232;s infini, sous la forme d'une s&#233;rie infinie de causes, qui se manifeste en m&#234;me temps qu'une s&#233;rie infinie d'effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Action et r&#233;action&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 154&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet diff&#232;re de la cause. L'effet en tant que tel a une existence d&#233;pendante de la seconde. Mais cette d&#233;pendance est aussi r&#233;flexion sur soi et imm&#233;diatet&#233; : et l'action de la cause, en tant qu'elle constitue l'effet, est en m&#234;me temps la pr&#233;constitution de l'effet, tant que l'effet est s&#233;par&#233; de la cause. Il existe d&#233;j&#224; une autre substance sur laquelle l'effet a lieu. En tant qu'imm&#233;diate, cette substance n'est pas une n&#233;gativit&#233; auto-r&#233;f&#233;renc&#233;e et active, mais passive. Mais elle est une substance, et donc elle est aussi active : elle suspend donc l'imm&#233;diatet&#233; avec laquelle elle a &#233;t&#233; initialement propos&#233;e et l'effet qui y a &#233;t&#233; mis : elle r&#233;agit, c'est-&#224;-dire suspend l'activit&#233; de la premi&#232;re substance. Mais cette premi&#232;re substance aussi met de c&#244;t&#233; de la m&#234;me mani&#232;re sa propre imm&#233;diatet&#233; ou l'effet qui y est mis ; elle suspend ainsi l'activit&#233; de l'autre substance et r&#233;agit. De cette mani&#232;re, la causalit&#233; passe dans le rapport d' action et de r&#233;action , ou de r&#233;ciprocit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la r&#233;ciprocit&#233; , bien que la causalit&#233; ne soit pas encore rev&#234;tue de sa v&#233;ritable caract&#233;ristique, le mouvement rectiligne des causes aux effets et des effets aux causes se courbe et revient en lui-m&#234;me, et ainsi le progr&#232;s &#224; l'infini des causes et des effets est, en tant que progr&#232;s, r&#233;ellement et v&#233;ritablement suspendu. Cette courbure, qui transforme le progr&#232;s infini en un rapport ferm&#233; sur lui-m&#234;me, refl&#232;te ici comme toujours clairement que dans la r&#233;p&#233;tition d&#233;nu&#233;e de sens ci-dessus, il n'y a qu'une seule et m&#234;me chose, &#224; savoir une cause et une autre, et leur liaison l'une avec l'autre. La r&#233;ciprocit&#233;, qui est le d&#233;veloppement de ce rapport, ne distingue elle-m&#234;me que tour &#224; tour, non pas des causes, mais des facteurs de causalit&#233;, dans chacun desquels, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'ils sont ins&#233;parables (en vertu du principe de l'identit&#233; selon lequel la cause est cause dans l'effet et vice versa), l'autre facteur est &#233;galement suppos&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
(c) R&#233;ciprocit&#233;, ou action et r&#233;action&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 155&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les caract&#232;res qui, dans l'action r&#233;ciproque, sont distincts, sont en puissance les m&#234;mes. L'un des deux c&#244;t&#233;s est cause, il est premier, actif, passif, etc., tout comme l'autre. De m&#234;me, la pr&#233;supposition d'un autre c&#244;t&#233; et l'action qui s'exerce sur lui, la primaut&#233; imm&#233;diate et la d&#233;pendance produite par l'alternance, sont une seule et m&#234;me chose des deux c&#244;t&#233;s. La cause suppos&#233;e premi&#232;re est, en raison de son imm&#233;diatet&#233;, passive, d&#233;pendante et effet. La distinction des causes dites deux est donc nulle : et &#224; proprement parler, il n'y a qu'une seule cause qui, tout en se suspendant (comme substance) dans son effet, ne s'&#233;l&#232;ve aussi dans cette op&#233;ration qu'&#224; une existence ind&#233;pendante comme cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 156&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette unit&#233; de la double cause est aussi [b] actuelle. Toute cette alternance est proprement la cause en acte de se constituer et dans cette constitution r&#233;side son &#234;tre. La nullit&#233; des distinctions n'est pas seulement potentielle, ou un reflet de la n&#244;tre (&#167; 155). L'action r&#233;ciproque signifie seulement que chaque caract&#233;ristique que nous imposons doit aussi &#234;tre suspendue et invers&#233;e en son contraire, et que de cette fa&#231;on la nullit&#233; essentielle des &#171; moments &#187; est explicitement &#233;nonc&#233;e. Un effet est introduit dans la primaut&#233; ; en d'autres termes, la primaut&#233; est abolie : l'action d'une cause devient r&#233;action et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'action r&#233;ciproque r&#233;alise la relation causale dans son d&#233;veloppement complet. C'est donc dans cette relation que la r&#233;flexion se r&#233;fugie ordinairement quand grandit la conviction que les choses ne peuvent plus &#234;tre &#233;tudi&#233;es d'une mani&#232;re satisfaisante au point de vue causal, &#224; cause du progr&#232;s infini dont nous avons d&#233;j&#224; parl&#233;. Ainsi, dans la recherche historique, on peut se demander, sous une premi&#232;re forme, si le caract&#232;re et les m&#339;urs d'une nation sont la cause de sa constitution et de ses lois, ou s'ils n'en sont pas plut&#244;t l'effet. Puis, comme deuxi&#232;me degr&#233;, le caract&#232;re et les m&#339;urs d'une part, la constitution et les lois d'autre part, sont con&#231;us selon le principe de r&#233;ciprocit&#233; : et dans ce cas, la cause, dans le m&#234;me rapport qu'elle est cause, sera en m&#234;me temps un effet, et vice versa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#234;me chose se produit dans l'&#233;tude de la nature, et en particulier des organismes vivants. On y voit les organes et les fonctions sexuelles se trouver dans une relation de r&#233;ciprocit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ciprocit&#233; est sans aucun doute la v&#233;rit&#233; prochaine de la relation de cause &#224; effet et se situe pour ainsi dire au seuil de la notion ; mais &#224; ce titre, si nous voulons une id&#233;e parfaitement globale, nous ne devons pas nous contenter d'appliquer cette relation. Si nous nous en tenons &#224; l'&#233;tude d'un contenu donn&#233; sous l'angle de la r&#233;ciprocit&#233;, nous adoptons une attitude qui laisse les choses compl&#232;tement incompr&#233;hensibles. Nous nous retrouvons avec un fait sec et l'appel &#224; la m&#233;diation, qui est le motif principal de l'application de la relation de causalit&#233;, reste sans r&#233;ponse. Et si nous examinons de plus pr&#232;s l'insatisfaction ressentie dans l'application de la relation de r&#233;ciprocit&#233;, nous verrons qu'elle consiste dans le fait que cette relation, au lieu d'&#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un &#233;quivalent de la notion, doit d'abord &#234;tre connue et comprise dans sa nature propre. Et pour comprendre la relation d'action, nous ne devons pas laisser les deux parties se reposer dans leur &#233;tat de simples faits donn&#233;s, mais les reconna&#238;tre, comme cela a &#233;t&#233; montr&#233; dans les deux paragraphes pr&#233;c&#233;dents, pour des facteurs d'un troisi&#232;me et sup&#233;rieur, qui est la notion et rien d'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est sans doute vrai, dans un certain sens, de consid&#233;rer les m&#339;urs des Spartiates comme la cause de leur constitution et inversement comme la cause de leurs m&#339;urs. Mais comme nous n'avons compris ni les m&#339;urs ni la constitution de la nation, le r&#233;sultat de telles r&#233;flexions ne peut jamais &#234;tre d&#233;finitif ni satisfaisant. Le point satisfaisant ne sera atteint que lorsque ces deux aspects particuliers de la vie et de l'histoire spartiates, ainsi que tous les autres, seront reconnus comme fond&#233;s sur cette notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;cessit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 157&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette pure r&#233;ciprocit&#233; avec soi-m&#234;me est donc la N&#233;cessit&#233; d&#233;voil&#233;e ou r&#233;alis&#233;e. Le lien de la n&#233;cessit&#233; en tant que n&#233;cessit&#233; est identit&#233;, en tant qu'elle est encore int&#233;rieure et cach&#233;e, parce qu'elle est identit&#233; des choses consid&#233;r&#233;es comme actuelles, bien que leur autosubsistance soit n&#233;cessairement une n&#233;cessit&#233;. La circulation de la substance par la causalit&#233; et la r&#233;ciprocit&#233; ne fait donc qu'exprimer ou affirmer express&#233;ment que l'autosubsistance est l'infini rapport n&#233;gatif &#224; soi-m&#234;me &#8212; un rapport n&#233;gatif en g&#233;n&#233;ral, car en lui l'acte de distinguer et d'interm&#233;dier devient une primaut&#233; des choses actuelles ind&#233;pendantes les unes des autres &#8212; et l'infini rapport &#224; soi-m&#234;me , parce que leur ind&#233;pendance ne r&#233;side que dans leur identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libert&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 158&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; de la n&#233;cessit&#233; est donc la Libert&#233; : et la v&#233;rit&#233; de la substance est la Notion - une ind&#233;pendance qui, bien que se r&#233;pulsant elle-m&#234;me en &#233;l&#233;ments ind&#233;pendants distincts, est pourtant dans cette r&#233;pulsion identique &#224; elle-m&#234;me, et dans le mouvement de r&#233;ciprocit&#233; toujours chez elle et en contact seulement avec elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libert&#233; et n&#233;cessit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; est souvent qualifi&#233;e de dure, et &#224; juste titre, si l'on s'en tient &#224; la n&#233;cessit&#233; en tant que telle, c'est-&#224;-dire &#224; sa forme imm&#233;diate. Il s'agit ici d'abord d'un &#233;tat ou d'un fait, en g&#233;n&#233;ral, qui poss&#232;de une existence ind&#233;pendante ; et la n&#233;cessit&#233; implique avant tout qu'un autre fait tombe sur un tel fait, qui l'abaisse. C'est l&#224; ce qu'il y a de dur et de triste dans la n&#233;cessit&#233; imm&#233;diate ou abstraite. L'identit&#233; des deux choses, que la n&#233;cessit&#233; pr&#233;sente comme li&#233;es l'une &#224; l'autre et donc priv&#233;es de leur ind&#233;pendance, n'est d'abord qu'int&#233;rieure, et n'a donc aucune existence pour ceux qui sont sous le joug de la n&#233;cessit&#233;. La libert&#233; aussi, de ce point de vue, n'est qu'abstraite, et ne se conserve qu'en renon&#231;ant &#224; tout ce que nous sommes et &#224; tout ce que nous avons imm&#233;diatement. Mais, comme nous l'avons d&#233;j&#224; vu, le processus de la n&#233;cessit&#233; est dirig&#233; de telle mani&#232;re qu'il surmonte l'ext&#233;riorit&#233; rigide qu'il avait d'abord et r&#233;v&#232;le sa nature int&#233;rieure. Il appara&#238;t alors que les membres, li&#233;s entre eux, ne sont pas r&#233;ellement &#233;trangers les uns aux autres, mais seulement des &#233;l&#233;ments d'un tout, chacun d'eux &#233;tant, dans sa connexion avec l'autre, comme chez lui et se combinant avec lui-m&#234;me. De cette fa&#231;on, la n&#233;cessit&#233; se transfigure en libert&#233;, non pas la libert&#233; qui consiste en une n&#233;gation abstraite, mais la libert&#233; concr&#232;te et positive. De l&#224; nous pouvons apprendre quelle erreur c'est que de consid&#233;rer la libert&#233; et la n&#233;cessit&#233; comme s'excluant mutuellement. La n&#233;cessit&#233;, en effet, en tant que n&#233;cessit&#233;, est loin d'&#234;tre la libert&#233; : cependant la libert&#233; pr&#233;suppose la n&#233;cessit&#233; et la contient comme un &#233;l&#233;ment insubstantiel en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme de bien sait que la teneur de sa conduite est essentiellement obligatoire et n&#233;cessaire. Mais cette conscience est si loin de r&#233;duire sa libert&#233; que, sans elle, la libert&#233; r&#233;elle et raisonnable ne pourrait &#234;tre distingu&#233;e du choix arbitraire, libert&#233; qui n'a aucune r&#233;alit&#233; et n'est que potentielle. Un criminel, lorsqu'il est puni, peut consid&#233;rer sa peine comme une restriction de sa libert&#233;. En r&#233;alit&#233;, la peine n'est pas une contrainte &#233;trang&#232;re &#224; laquelle il est soumis, mais la manifestation de son propre acte. En bref, l'homme est le plus ind&#233;pendant lorsqu'il se sait d&#233;termin&#233; par l'id&#233;e absolue. C'est cette phase de l'esprit et de la conduite que Spinoza a appel&#233; Amor intellectualis Dei .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;159&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la Notion est la v&#233;rit&#233; de l'&#202;tre et de l'Essence, dans la mesure o&#249; le rayonnement ou l'apparat de l'auto-r&#233;flexion est lui-m&#234;me en m&#234;me temps imm&#233;diatet&#233; ind&#233;pendante, et cet &#234;tre d'une actualit&#233; diff&#233;rente n'est imm&#233;diatement qu'un rayonnement ou un apparat sur lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion s'est pr&#233;sent&#233;e comme v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre et comme base de la r&#233;gression de l'un et de l'autre. Inversement, elle s'est d&#233;velopp&#233;e &#224; partir de l'&#234;tre comme base. Le premier aspect de la progression peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une concentration de l'&#234;tre dans sa profondeur, r&#233;v&#233;lant ainsi sa nature int&#233;rieure ; le second aspect comme une &#233;mergence du plus parfait &#224; partir du moins parfait. Si l'on consid&#232;re ce d&#233;veloppement uniquement sous ce dernier aspect, il porte pr&#233;judice &#224; la m&#233;thode philosophique. Le sens particulier que rev&#234;tent ici ces pens&#233;es superficielles sur le plus imparfait et le plus parfait est de marquer la distinction entre l'&#234;tre, en tant qu'unit&#233; imm&#233;diate avec lui-m&#234;me, et la notion, en tant que libre m&#233;diation avec elle-m&#234;me. Puisque l'&#234;tre a montr&#233; qu'il est un &#233;l&#233;ment de la notion, celle-ci s'est ainsi pr&#233;sent&#233;e comme la v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre. En tant que reflet de l'&#234;tre en lui-m&#234;me et en tant qu'absorption de la m&#233;diation, la notion est la pr&#233;supposition de l'imm&#233;diat, pr&#233;supposition qui est identique au retour &#224; soi ; et dans cette identit&#233; r&#233;sident la libert&#233; et la notion. Si donc l'&#233;l&#233;ment partiel est appel&#233; imparfait, alors la notion, ou le parfait, est certainement un d&#233;veloppement de l'imparfait, car sa nature m&#234;me est de suspendre ainsi sa pr&#233;supposition. En m&#234;me temps, c'est la notion seule qui, en se supposant elle-m&#234;me, fait sa pr&#233;supposition, comme on l'a montr&#233; dans la causalit&#233; en g&#233;n&#233;ral et dans l'action r&#233;ciproque en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en ce qui concerne l'&#234;tre et l'essence, la notion se d&#233;finit comme l'essence ramen&#233;e &#224; la simple imm&#233;diatet&#233; de l'&#234;tre, l'&#233;clat ou la manifestation de l'essence ayant par l&#224; m&#234;me actualit&#233;, et son actualit&#233; &#233;tant en m&#234;me temps une libre illumination ou manifestation en elle-m&#234;me. De cette mani&#232;re, la notion a l'&#234;tre comme simple rapport &#224; elle-m&#234;me, ou comme imm&#233;diatet&#233; de son unit&#233; immanente. L'&#234;tre est une cat&#233;gorie si pauvre qu'elle est la moindre chose qu'on puisse montrer dans la notion. Le passage de la n&#233;cessit&#233; &#224; la libert&#233;, ou de l'actualit&#233; &#224; la notion, est le plus dur, parce qu'il propose que l'actualit&#233; ind&#233;pendante soit pens&#233;e comme ayant toute sa substantialit&#233; dans le d&#233;passement et l'identit&#233; avec l'autre actualit&#233; ind&#233;pendante. La notion aussi est extr&#234;mement dure, parce qu'elle est elle-m&#234;me pr&#233;cis&#233;ment cette identit&#233;. Mais la substance r&#233;elle en tant que telle, la cause, qui dans son exclusivit&#233; r&#233;siste &#224; toute invasion, est ipso facto soumise &#224; la n&#233;cessit&#233; ou au destin de passer &#224; la d&#233;pendance : et c'est plut&#244;t dans cette soumission que r&#233;side la principale duret&#233;. Penser la n&#233;cessit&#233;, au contraire, tend plut&#244;t &#224; fondre cette duret&#233;. Car penser signifie que, dans l'autre, on se retrouve soi-m&#234;me. Cela signifie une lib&#233;ration qui n'est pas une fuite de l'abstraction, mais consiste en ce que l'actuel s'avoit non pas comme autre chose, mais comme son &#234;tre et sa cr&#233;ation propres, dans l'autre actualit&#233; &#224; laquelle il est li&#233; par la force de la n&#233;cessit&#233;. En tant qu'existant sous une forme individuelle, cette lib&#233;ration s'appelle Moi ; en tant que d&#233;velopp&#233;e dans sa totalit&#233;, elle est Esprit libre ; en tant que sentiment, elle est Amour ; en tant que jouissance, elle est B&#233;atitude. La grande vision de la substance chez Spinoza n'est qu'une lib&#233;ration potentielle de l'exclusivit&#233; finie et de l'&#233;go&#239;sme ; mais la notion elle-m&#234;me r&#233;alise pour elle-m&#234;me &#224; la fois la puissance de la n&#233;cessit&#233; et la libert&#233; actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand, comme maintenant, la notion est appel&#233;e v&#233;rit&#233; de l'Etre et de l'Essence, il faut s'attendre &#224; ce qu'on nous demande pourquoi nous ne commen&#231;ons pas par la notion. La r&#233;ponse est que, lorsque notre but est la connaissance par la pens&#233;e, nous ne pouvons pas commencer par la v&#233;rit&#233;, car la v&#233;rit&#233;, lorsqu'elle constitue le commencement, doit reposer sur une simple assertion. La v&#233;rit&#233;, lorsqu'elle est pens&#233;e, doit en tant que telle se v&#233;rifier elle-m&#234;me par la pens&#233;e. Si la notion &#233;tait plac&#233;e &#224; la t&#234;te de la logique et d&#233;finie, tout &#224; fait correctement quant au contenu, comme l'unit&#233; de l'Etre et de l'Essence, la question suivante se poserait : que devons-nous penser sous les termes d'Etre et d'Essence, et comment ces termes en viennent-ils &#224; &#234;tre englob&#233;s dans l'unit&#233; de la notion ? Mais si nous r&#233;pondions &#224; ces questions, alors notre d&#233;part par la notion ne serait que nominal. Le v&#233;ritable d&#233;part se ferait avec l'&#202;tre, comme nous l'avons fait ici : avec cette diff&#233;rence que les caract&#233;ristiques de l'&#202;tre aussi bien que celles de l'Essence devraient &#234;tre accept&#233;es sans critique &#224; partir de la conception figurative, alors que nous avons observ&#233; l'&#202;tre et l'Essence dans leur propre d&#233;veloppement dialectique et appris comment ils se perdent dans l'unit&#233; de la notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IX Le concept&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 160&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Notion est le principe de la libert&#233;, la puissance de la substance r&#233;alis&#233;e en elle-m&#234;me. C'est un tout syst&#233;matique, dans lequel chacune de ses fonctions constitutives est la totalit&#233; m&#234;me de la Notion, et est indissolublement un avec elle. Ainsi, dans son identit&#233; propre, elle a une d&#233;termination originale et compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion se situe dans la position de l'id&#233;alisme absolu . La philosophie est une connaissance par notions, car elle voit que ce qui, &#224; d'autres degr&#233;s de conscience, est tenu pour ayant l'&#234;tre et &#233;tant naturellement ou imm&#233;diatement ind&#233;pendant, n'est qu'un stade constitutif de l'Id&#233;e. Dans la logique de l'entendement, la notion est g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233;e comme une simple forme de pens&#233;e et trait&#233;e comme une conception g&#233;n&#233;rale. C'est &#224; cette conception inf&#233;rieure de la notion que se r&#233;f&#232;re l'affirmation, si souvent avanc&#233;e au nom du c&#339;ur et du sentiment, selon laquelle les notions en tant que telles sont quelque chose de mort, de vide et d'abstrait. Le cas est en r&#233;alit&#233; tout &#224; fait inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion est au contraire le principe de toute vie, et poss&#232;de ainsi en m&#234;me temps un caract&#232;re de concr&#233;tude absolue . Qu'il en soit ainsi r&#233;sulte de tout le mouvement logique jusqu'ici, et il n'est pas n&#233;cessaire de le d&#233;montrer ici. L'opposition entre la forme et le contenu , dont on se sert ainsi pour critiquer la notion lorsqu'on la pr&#233;tend purement formelle, a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;pass&#233;e, dialectiquement ou par elle-m&#234;me, comme toutes les autres oppositions soutenues par la r&#233;flexion. La notion, en somme, est ce qui contient toutes les cat&#233;gories ant&#233;rieures de la pens&#233;e qui se sont fondues en elle. C'est bien une forme, mais une forme infinie et cr&#233;atrice qui renferme, mais d&#233;gage en m&#234;me temps d'elle-m&#234;me, la pl&#233;nitude de tout contenu. De m&#234;me la notion peut, si l'on veut, &#234;tre appel&#233;e abstraite, si le nom concret est restreint aux faits concrets des sens ou de la perception imm&#233;diate. Car la notion n'est pas palpable au toucher, et quand nous nous y attaquons, l'ou&#239;e et la vue doivent nous faire d&#233;faut. Et pourtant, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, la notion est un vrai concret ; parce qu'il implique l'&#202;tre et l'Essence, et la richesse totale de ces deux sph&#232;res avec elles, fusionn&#233;es dans l'unit&#233; de la pens&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, comme nous l'avons dit plus haut, les diff&#233;rentes &#233;tapes de l'id&#233;e logique doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme une s&#233;rie de d&#233;finitions de l'Absolu , la d&#233;finition qui en r&#233;sulte pour nous est que l'Absolu est la Notion. Cela n&#233;cessite cependant une appr&#233;ciation plus &#233;lev&#233;e de la notion que celle que l'on trouve dans la logique conceptualiste formelle, o&#249; la notion n'est qu'une simple forme de notre pens&#233;e subjective, sans contenu original propre. Mais si la logique sp&#233;culative attache ainsi au terme notion un sens si diff&#233;rent de celui qu'on lui donne habituellement, on peut se demander pourquoi le m&#234;me mot est employ&#233; dans deux acceptions contraires, donnant ainsi lieu &#224; confusion et &#224; malentendu. La r&#233;ponse est que, si grand que soit l'intervalle entre la notion sp&#233;culative et la notion de logique formelle , un examen plus approfondi montre que le sens profond n'est pas aussi &#233;tranger aux usages g&#233;n&#233;raux du langage qu'il le semble &#224; premi&#232;re vue. Nous parlons de la d&#233;duction d'un contenu de la notion, par exemple des dispositions sp&#233;cifiques du droit de propri&#233;t&#233; de la notion de propri&#233;t&#233; ; et ainsi nous parlons de nouveau de faire remonter ces d&#233;tails mat&#233;riels &#224; la notion. Nous reconnaissons ainsi que la notion n'est pas une simple forme sans contenu propre : car si elle l'&#233;tait, il n'y aurait dans un cas rien &#224; d&#233;duire d'une telle forme, et dans l'autre cas, ramener un corps de fait donn&#233; &#224; la forme vide de la notion ne ferait que d&#233;rober au fait son caract&#232;re sp&#233;cifique, sans le faire comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;veloppement&lt;br class='autobr' /&gt;
&#167; 161&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement en avant de la notion n'est plus ni un passage ni une r&#233;flexion sur quelque chose d'autre, mais un d&#233;veloppement . Car dans la notion, les &#233;l&#233;ments distingu&#233;s sont sans plus de c&#233;r&#233;monie d&#233;clar&#233;s identiques entre eux et avec le tout, et le caract&#232;re sp&#233;cifique de chacun est un &#234;tre libre de la notion enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage &#224; autre chose est le processus dialectique dans le domaine de l'&#234;tre : la r&#233;flexion (mettre en lumi&#232;re autre chose), dans le domaine de l'essence . Le mouvement de la notion est le d&#233;veloppement : par lequel n'est explicit&#233; que ce qui est d&#233;j&#224; implicitement pr&#233;sent. Dans le monde de la nature, c'est la vie organique qui correspond au degr&#233; de la notion. Ainsi, par exemple, la plante se d&#233;veloppe &#224; partir de son germe. Le germe englobe virtuellement la plante enti&#232;re, mais ne le fait qu'id&#233;alement ou en pens&#233;e : et ce serait donc une erreur de consid&#233;rer le d&#233;veloppement de la racine, de la tige, des feuilles et des autres diff&#233;rentes parties de la plante comme signifiant qu'elles sont r&#233;ellement pr&#233;sentes, mais sous une forme tr&#232;s infime, dans le germe. C'est ce qu'on appelle l'hypoth&#232;se de la &#171; bo&#238;te dans la bo&#238;te &#187;, th&#233;orie qui commet l'erreur de supposer une existence r&#233;elle de ce qui se trouve d'abord seulement comme un postulat de la pens&#233;e achev&#233;e. La v&#233;rit&#233; de l'hypoth&#232;se, d'autre part, r&#233;side dans le fait qu'elle per&#231;oit que dans le processus de d&#233;veloppement la notion reste en elle-m&#234;me et ne donne lieu qu'&#224; des modifications de forme, sans rien ajouter au contenu. C'est cette nature de la notion, cette manifestation d'elle-m&#234;me dans son processus de d&#233;veloppement en tant que soi-m&#234;me, qui est principalement en vue chez ceux qui parlent d'id&#233;es inn&#233;es ou qui, comme Platon, d&#233;crivent tout apprentissage comme une simple r&#233;miniscence. Bien entendu, cela ne signifie pas que tout ce qui est incorpor&#233; dans un esprit, apr&#232;s que cet esprit a &#233;t&#233; form&#233; par des instructions, &#233;tait pr&#233;sent dans cet esprit auparavant, sous sa forme d&#233;finitivement d&#233;velopp&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement de la notion est en quelque sorte &#224; consid&#233;rer comme un simple plan : l'Autre qu'il suscite n'est pas en r&#233;alit&#233; un Autre. Ou, comme l'exprime l'enseignement du christianisme : Dieu n'a pas seulement cr&#233;&#233; un Monde qui se pr&#233;sente &#224; lui comme un Autre ; il a aussi de toute &#233;ternit&#233; engendr&#233; un Fils dans lequel lui, Esprit, se sent chez lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 162&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La doctrine de la notion est divis&#233;e en trois parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La premi&#232;re est la doctrine de la notion subjective ou formelle .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) La seconde est la doctrine de la notion investie du caract&#232;re d'imm&#233;diatet&#233;, ou d' Objectivit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La troisi&#232;me est la doctrine de l' Id&#233;e , du sujet-objet , de l'unit&#233; de la notion et de l'objectivit&#233;, de la v&#233;rit&#233; absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Logique commune ne traite que des questions qui nous sont pr&#233;sent&#233;es ici comme une partie de la troisi&#232;me partie de l'ensemble du syst&#232;me, avec les pr&#233;tendues lois de la pens&#233;e que nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233;es ; et dans la Logique appliqu&#233;e, elle ajoute quelques &#233;l&#233;ments sur la connaissance. Elle y ajoute des &#233;l&#233;ments psychologiques, m&#233;taphysiques et empiriques de toutes sortes , qui ont &#233;t&#233; introduits parce que, en fin de compte, ces formes de pens&#233;e ne pouvaient pas &#234;tre amen&#233;es &#224; faire tout ce qu'on attendait d'elles. Mais avec ces ajouts, la science a perdu son unit&#233; de but. Il y a encore une circonstance contraire &#224; la Logique commune : ces formes, qui appartiennent au moins au domaine propre de la Logique, sont cens&#233;es &#234;tre des cat&#233;gories de la pens&#233;e consciente seulement, de la pens&#233;e aussi sous la forme de l'entendement, et non de la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cat&#233;gories logiques pr&#233;c&#233;dentes, celles de l'Etre et de l'Essence, ne sont pas, il est vrai, de simples modes ou entit&#233;s logiques : il est prouv&#233; qu'elles sont des notions dans leur transition ou leur &#233;l&#233;ment dialectique, et dans leur retour &#224; elles-m&#234;mes et &#224; la totalit&#233;. Mais ce ne sont que des notions sous une forme modifi&#233;e (cf. &#167;&#167; 84 et 112 ), des notions rudimentaires ou, ce qui revient au m&#234;me, des notions pour nous. Le terme antith&#233;tique dans lequel chaque cat&#233;gorie passe, ou dans lequel elle brille, produisant ainsi une corr&#233;lation, n'est pas caract&#233;ris&#233; comme particulier. Le troisi&#232;me, dans lequel elles retournent &#224; l'unit&#233;, n'est pas caract&#233;ris&#233; comme sujet ou individu ; il n'est pas non plus explicitement d&#233;clar&#233; que la cat&#233;gorie est identique dans son antith&#232;se, c'est-&#224;-dire que sa libert&#233; n'est pas express&#233;ment affirm&#233;e : et tout cela parce que la cat&#233;gorie n'est pas l'universalit&#233;. Ce qui passe g&#233;n&#233;ralement sous le nom de notion est un mode de compr&#233;hension, ou m&#234;me une simple repr&#233;sentation g&#233;n&#233;rale, et donc, en bref, un mode fini de pens&#233;e (cf. &#167; 62 ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique de la notion est g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233;e comme une science de la forme seulement, et elle ne traite que de la forme de la notion, du jugement et du syllogisme en tant que forme, sans toucher le moins du monde &#224; la question de savoir si quelque chose est vrai. La r&#233;ponse &#224; cette question ne d&#233;pend que du contenu. Si les formes logiques de la notion &#233;taient r&#233;ellement des r&#233;ceptacles morts et inertes de conceptions et de pens&#233;es, sans se soucier de ce qu'elles contiennent, la connaissance de ces formes serait une vaine curiosit&#233; dont la v&#233;rit&#233; pourrait se passer. Au contraire, elles sont r&#233;ellement, en tant que formes de la notion, l'esprit vital du monde actuel . Ce qui est vrai du monde actuel n'est vrai que par ces formes, par elles et en elles. Mais jusqu'&#224; pr&#233;sent, la v&#233;rit&#233; de ces formes n'a jamais &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e ni examin&#233;e pour elles-m&#234;mes, pas plus que leur n&#233;cessaire interconnexion&lt;br class='autobr' /&gt;
.&lt;br class='autobr' /&gt;
A. LA NOTION SUBJECTIVE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;veloppement de la notion subjective&lt;br class='autobr' /&gt;
Notion - Jugement - Syllogisme&lt;br class='autobr' /&gt;
(a) La notion en tant que notion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 163&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Notion en tant que Notion contient les trois &#171; moments &#187; ou parties fonctionnelles suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La premi&#232;re est l'universalit&#233; &#8212; ce qui signifie qu'elle est en libre &#233;galit&#233; avec elle-m&#234;me dans son caract&#232;re sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) La seconde est la Particularit&#233; , c'est-&#224;-dire le caract&#232;re sp&#233;cifique dans lequel l'universel continue sereinement &#233;gal &#224; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) La troisi&#232;me est l'individualit&#233; &#8212; c'est-&#224;-dire la r&#233;flexion en soi des caract&#232;res sp&#233;cifiques de l'universalit&#233; et de la particularit&#233; ; cette unit&#233; n&#233;gative du soi a une d&#233;termination compl&#232;te et originale, sans aucune perte de son identit&#233; propre ou de son universalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'individuel et l'actuel sont la m&#234;me chose : seul le premier est issu de la notion et se pr&#233;sente ainsi express&#233;ment comme une identit&#233; n&#233;gative avec lui-m&#234;me en tant qu'universel. L'actuel, parce qu'il n'est d'abord qu'une unit&#233; potentielle ou imm&#233;diate d'essence ou d'existence, peut avoir un effet ; mais l'individualit&#233; de la notion est la source m&#234;me de l'effectivit&#233;, effective non plus comme la cause, avec l'apparence d'effectuer autre chose, mais effective par elle-m&#234;me. Mais l'individualit&#233; ne doit pas &#234;tre entendue comme l'individuel imm&#233;diat ou naturel, comme quand nous parlons de choses individuelles ou d'hommes individuels : car cette forme particuli&#232;re de l'individualit&#233; n'appara&#238;t qu'au moment du jugement. Chaque fonction et chaque &#171; moment &#187; de la notion sont eux-m&#234;mes la notion enti&#232;re ( &#167; 160 ) ; mais l'individuel ou le sujet est la notion express&#233;ment pos&#233;e comme totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La notion est g&#233;n&#233;ralement associ&#233;e dans notre esprit &#224; une g&#233;n&#233;ralit&#233; abstraite, et c'est pourquoi on la qualifie souvent de conception g&#233;n&#233;rale. C'est pourquoi nous parlons des notions de couleur, de plante, d'animal, etc. On suppose qu'elles sont obtenues en n&#233;gligeant les traits particuliers qui distinguent les diff&#233;rentes couleurs, plantes et animaux les uns des autres, et en conservant ceux qui leur sont communs. C'est l&#224; l'aspect de la notion qui est familier &#224; l'entendement ; et le sentiment a raison de stigmatiser des notions creuses et vides comme de simples fant&#244;mes et ombres. Mais l'universel de la notion n'est pas une simple somme de traits communs &#224; plusieurs choses, confront&#233;s &#224; un particulier qui jouit d'une existence propre. Il se particularise ou se sp&#233;cifie lui-m&#234;me, et se trouve parfaitement &#224; l'aise dans son antith&#232;se. Pour le bien de la connaissance et de notre conduite pratique, il est de la plus haute importance que l'universel r&#233;el ne soit pas confondu avec ce qui est simplement commun. Toutes les accusations que les partisans du sentiment portent contre la pens&#233;e, et sp&#233;cialement contre la pens&#233;e philosophique, et l'affirmation r&#233;it&#233;r&#233;e qu'il est dangereux de pousser la pens&#233;e jusqu'&#224; ce qu'ils appellent des trop grandes extr&#233;mit&#233;s, proviennent de la confusion de ces deux choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'universel dans son sens v&#233;ritable et global est une pens&#233;e qui, comme on le sait, a mis des milliers d'ann&#233;es &#224; p&#233;n&#233;trer dans la conscience des hommes. Cette pens&#233;e n'a &#233;t&#233; pleinement reconnue qu'&#224; l'&#233;poque du christianisme. Les Grecs, si avanc&#233;s sous d'autres rapports, ne connaissaient ni Dieu ni m&#234;me l'homme dans leur v&#233;ritable universalit&#233;. Les dieux des Grecs n'&#233;taient que des puissances particuli&#232;res de l'esprit ; et le Dieu universel, le Dieu de toutes les nations, &#233;tait pour les Ath&#233;niens un Dieu encore cach&#233;. Ils croyaient de la m&#234;me mani&#232;re qu'un ab&#238;me absolu les s&#233;parait des barbares. L'homme en tant qu'homme n'&#233;tait pas alors reconnu comme ayant une valeur infinie et des droits infinis. On s'est demand&#233; pourquoi l'esclavage a disparu de l'Europe moderne. On a invoqu&#233; une circonstance particuli&#232;re apr&#232;s l'autre pour expliquer ce ph&#233;nom&#232;ne. Mais la v&#233;ritable raison pour laquelle il n'y a plus d'esclaves dans l'Europe chr&#233;tienne se trouve dans le principe m&#234;me du christianisme, la religion de la libert&#233; absolue. C'est seulement dans la chr&#233;tient&#233; que l'homme est respect&#233; en tant qu'homme, dans son infinit&#233; et son universalit&#233;. Ce qui manque &#224; l'esclave, c'est la reconnaissance qu'il est une personne : et le principe de la personnalit&#233; est l'universalit&#233;. Le ma&#238;tre ne consid&#232;re pas son esclave comme une personne, mais comme un &#234;tre sans &#233;go&#239;sme. L'esclave n'est pas lui-m&#234;me consid&#233;r&#233; comme un &#171; je &#187; &#8212; son &#171; je &#187; est son ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinction, dont il a &#233;t&#233; question plus haut, entre ce qui est simplement commun et ce qui est v&#233;ritablement universel, est exprim&#233;e de fa&#231;on frappante par Rousseau dans son c&#233;l&#232;bre Contrat social , lorsqu'il dit que les lois d'un &#201;tat doivent na&#238;tre de la volont&#233; g&#233;n&#233;rale , mais qu'elles ne doivent pas pour autant &#234;tre la volont&#233; de tous . Rousseau aurait apport&#233; une contribution plus solide &#224; la th&#233;orie de l'&#201;tat s'il avait toujours gard&#233; cette distinction &#224; l'esprit. La volont&#233; g&#233;n&#233;rale est la notion de la volont&#233;, et les lois sont les clauses sp&#233;ciales de cette volont&#233; et fond&#233;es sur la notion de celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Nous ajoutons une remarque sur l'origine et la formation des notions, comme le dit habituellement la Logique de l'entendement. Ce n'est pas nous qui forgeons les notions. La notion n'est pas du tout quelque chose qui a son origine. Sans doute la notion n'est pas un simple &#234;tre, ni l'imm&#233;diat : elle implique une m&#233;diation , mais la m&#233;diation r&#233;side en elle-m&#234;me. En d'autres termes, la notion est ce qui est m&#233;diatis&#233; par elle-m&#234;me et avec elle-m&#234;me. C'est une erreur de croire que les objets qui forment le contenu de nos id&#233;es mentales viennent en premier et que notre action subjective intervient ensuite et, par l'op&#233;ration d'abstraction mentionn&#233;e ci-dessus et en colliguant les points communs que poss&#232;dent les objets, forme des notions de ces objets. Au contraire, la notion est la premi&#232;re v&#233;ritable ; et les choses sont ce qu'elles sont par l'action de la notion, immanente en elles et se r&#233;v&#233;lant en elles. Dans le langage religieux, nous exprimons cela en disant que Dieu a cr&#233;&#233; le monde &#224; partir de rien. En d'autres termes, le monde et les choses finies sont issus de la pl&#233;nitude des pens&#233;es divines et des d&#233;crets divins. Ainsi la religion reconna&#238;t la pens&#233;e et (plus exactement) la notion comme la forme infinie, ou l'activit&#233; cr&#233;atrice libre, qui peut se r&#233;aliser sans l'aide d'une mati&#232;re qui existe en dehors d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 164&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion est concr&#232;te &#224; l'extr&#234;me, car l'unit&#233; n&#233;gative avec elle-m&#234;me, en tant que caract&#233;risation pure et enti&#232;re, qui est l'individualit&#233;, est pr&#233;cis&#233;ment ce qui constitue son auto-relation, son universalit&#233;. Les fonctions ou &#171; moments &#187; de la notion sont dans cette mesure indissolubles. Les cat&#233;gories de la &#171; r&#233;flexion &#187; sont cens&#233;es &#234;tre appr&#233;hend&#233;es s&#233;par&#233;ment et accept&#233;es s&#233;par&#233;ment comme courantes, &#224; part leurs contraires. Mais dans la notion, o&#249; leur identit&#233; est express&#233;ment assum&#233;e, chacune de ses fonctions ne peut &#234;tre imm&#233;diatement appr&#233;hend&#233;e qu'&#224; partir et avec les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'universalit&#233;, la particularit&#233; et l'individualit&#233; sont, prises dans l'abstrait, identiques &#224; l'identit&#233;, &#224; la diff&#233;rence et au fondement. Mais l'universel est l'identique &#224; soi-m&#234;me, avec la r&#233;serve expresse qu'il contient &#224; la fois le particulier et l'individuel. De m&#234;me, le particulier est le caract&#232;re diff&#233;rent ou sp&#233;cifique, mais avec la r&#233;serve qu'il est en lui-m&#234;me universel et qu'il est en tant qu'individu. De m&#234;me, l'individuel doit &#234;tre compris comme un sujet ou substrat, qui renferme en lui-m&#234;me le genre et l'esp&#232;ce et poss&#232;de une existence substantielle. Telle est l'ins&#233;parabilit&#233; explicite ou r&#233;alis&#233;e des fonctions de la notion dans leur diff&#233;rence ( &#167; 160 ) &#8212; ce qu'on peut appeler la clart&#233; de la notion, dans laquelle chaque distinction ne cause ni obscurit&#233; ni interruption, mais est tout aussi transparente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne reproche pas plus souvent &#224; la notion que d'&#234;tre abstraite . Certes, elle est abstraite, si par abstrait elle signifie que le milieu dans lequel elle existe est la pens&#233;e en g&#233;n&#233;ral et non la chose sensible dans sa concr&#233;tude empirique. Elle est abstraite aussi parce que la notion est en de&#231;&#224; de l'id&#233;e. Dans cette mesure, la notion subjective est encore formelle. Cela ne veut pas dire cependant qu'elle doive avoir ou recevoir un contenu autre que le sien. Elle est elle-m&#234;me la forme absolue, et donc tout caract&#232;re sp&#233;cifique, mais tel que ce caract&#232;re l'est dans sa v&#233;rit&#233;. Bien qu'elle soit abstraite, elle est donc le concret, le concret tout entier, le sujet en tant que tel. Le concret absolu, c'est l'esprit (voir la fin du &#167; 159 ) &#8212; la notion, lorsqu'elle existe comme notion, se distingue de son objectivit&#233;, qui, malgr&#233; cette distinction, reste la sienne propre. Tout le reste du concret, si riche soit-il, n'est pas aussi intens&#233;ment identique &#224; lui-m&#234;me et n'est donc pas aussi concret de sa part &#8212; surtout ce que l'on suppose commun&#233;ment &#234;tre concret, mais n'est qu'un amas maintenu en place par une influence ext&#233;rieure. Ce qu'on appelle notions, et en fait des notions sp&#233;cifiques, telles que l'homme, la maison, l'animal, etc., ne sont que des d&#233;notations et des repr&#233;sentations abstraites. Ces abstractions ne retiennent de toutes les fonctions de la notion que celle d'universalit&#233; ; elles laissent de c&#244;t&#233; la particularit&#233; et l'individualit&#233; et n'ont aucun d&#233;veloppement dans ces directions. Ce faisant, elles passent tout simplement &#224; c&#244;t&#233; de la notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 165&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'&#233;l&#233;ment d'individualit&#233; qui diff&#233;rencie d'abord explicitement les &#233;l&#233;ments de la notion. L'individualit&#233; est la r&#233;flexion n&#233;gative de la notion en elle-m&#234;me, et c'est ainsi d'abord sa libre diff&#233;renciation comme premi&#232;re n&#233;gation, par laquelle le caract&#232;re sp&#233;cifique de la notion est r&#233;alis&#233;, mais sous la forme de particularit&#233;. C'est-&#224;-dire que les diff&#233;rents &#233;l&#233;ments ne sont d'abord qualifi&#233;s que comme les divers &#233;l&#233;ments de la notion, et, deuxi&#232;mement, leur identit&#233; n'est pas moins explicitement affirm&#233;e, l'un &#233;tant dit &#234;tre l'autre. Cette particularit&#233; r&#233;alis&#233;e de la notion est le jugement .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classification ordinaire des notions , claires, distinctes et ad&#233;quates, ne fait pas partie de la notion ; elle appartient &#224; la psychologie. En fait, les notions sont ici synonymes de repr&#233;sentations mentales ; une notion claire est une repr&#233;sentation simple et abstraite ; une notion distincte est celle o&#249;, en plus de la simplicit&#233;, il y a une &#171; marque &#187; ou un caract&#232;re soulign&#233; comme signe pour la connaissance subjective. Il n'y a pas de marque plus frappante du formalisme et de la d&#233;cadence de la logique que la cat&#233;gorie favorite de la &#171; marque &#187;. La notion ad&#233;quate se rapproche davantage de la notion proprement dite, ou m&#234;me de l'Id&#233;e : mais apr&#232;s tout, elle n'exprime que la circonstance formelle qu'une notion ou une repr&#233;sentation s'accorde avec son objet, c'est-&#224;-dire avec une chose ext&#233;rieure. La division en notions dites subordonn&#233;es et coordonn&#233;es implique une distinction m&#233;canique entre l'universel et le particulier qui ne permet qu'une simple corr&#233;lation entre eux dans une comparaison externe. De m&#234;me, l'&#233;num&#233;ration des notions contraires et contradictoires, affirmatives et n&#233;gatives, etc., n'est qu'un glanage al&#233;atoire de formes logiques qui appartiennent en propre &#224; la sph&#232;re de l'Etre ou de l'Essence (o&#249; elles ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; examin&#233;es) et qui n'ont rien &#224; voir avec le caract&#232;re notionnel sp&#233;cifique en tant que tel. Les v&#233;ritables distinctions de la notion, universelle, particuli&#232;re et individuelle, peuvent aussi &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme des esp&#232;ces de la notion, mais seulement si elles sont s&#233;par&#233;es les unes des autres par une r&#233;flexion ext&#233;rieure. La diff&#233;renciation et la sp&#233;cification immanentes de la notion apparaissent dans le jugement : car juger, c'est sp&#233;cifier la notion.&lt;br class='autobr' /&gt;
(b) Le jugement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 166&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Jugement est la notion dans sa particularit&#233;, comme une connexion qui est aussi une distinction de ses fonctions, qui sont pos&#233;es comme ind&#233;pendantes et pourtant comme identiques &#224; elles-m&#234;mes et non pas entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re impression que l'on a du Jugement est l'ind&#233;pendance des deux extr&#234;mes, le sujet et le pr&#233;dicat. Le premier est pour nous une chose ou un terme en soi , et le pr&#233;dicat un terme g&#233;n&#233;ral ext&#233;rieur au sujet en question et quelque part dans notre t&#234;te. Il s'agit ensuite de combiner le second avec le premier, et de former ainsi un Jugement. La copule &#171; est &#187; &#233;nonce cependant le pr&#233;dicat du sujet, et ainsi la subsomption subjective externe est &#224; nouveau mise en suspens, et le Jugement est consid&#233;r&#233; comme une d&#233;termination de l'objet lui-m&#234;me. Le sens &#233;tymologique du Jugement ( Urtheil ) en allemand est plus profond, comme s'il d&#233;clarait l'unit&#233; de la notion comme premi&#232;re, et sa distinction comme la partition originelle. Et c'est bien ce qu'est r&#233;ellement le Jugement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses termes abstraits, un jugement peut &#234;tre exprim&#233; par la proposition : &#171; L'individuel est l'universel &#187;. Ce sont les termes sous lesquels le sujet et le pr&#233;dicat se confrontent d'abord, lorsque les fonctions de la notion sont prises dans leur caract&#232;re imm&#233;diat ou leur premi&#232;re abstraction. (Des propositions telles que &#171; Le particulier est l'universel &#187; et &#171; L'individuel est le particulier &#187; appartiennent &#224; la sp&#233;cialisation ult&#233;rieure du jugement.) Il y a un &#233;trange manque d'observation dans les livres de logique que dans aucun d'eux le fait n'est &#233;nonc&#233; que dans chaque jugement il y a encore une affirmation faite comme &#171; L'individuel est l'universel &#187; ou encore plus pr&#233;cis&#233;ment &#171; Le sujet est le pr&#233;dicat &#187; (par exemple Dieu est esprit absolu). Il y a sans doute aussi une distinction entre des termes comme &#171; individuel &#187; et &#171; universel &#187;, &#171; sujet &#187; et &#171; pr&#233;dicat &#187; : mais c'est n&#233;anmoins un fait universel que chaque jugement les &#233;nonce comme identiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La copule &#171; est &#187; d&#233;coule de la nature de la notion, qui est d'&#234;tre identique &#224; elle-m&#234;me, m&#234;me en se s&#233;parant de ce qui lui est propre. L'individuel et l'universel sont ses constituants, et par cons&#233;quent des caract&#232;res qui ne peuvent &#234;tre isol&#233;s. Les cat&#233;gories ant&#233;rieures (de la r&#233;flexion) dans leurs corr&#233;lations se r&#233;f&#232;rent aussi les unes aux autres : mais leur interconnexion n'est que &#171; avoir &#187; et non &#171; &#234;tre &#187;, c'est-&#224;-dire que ce n'est pas l'identit&#233; qui se r&#233;alise comme identit&#233; ou universalit&#233;. Dans le jugement, on voit donc pour la premi&#232;re fois la v&#233;ritable particularit&#233; de la notion : elle est la sp&#233;cialit&#233; ou la distinction de celle-ci, sans pour autant perdre l'universalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jugements sont g&#233;n&#233;ralement consid&#233;r&#233;s comme des combinaisons de notions et, de plus, de notions h&#233;t&#233;rog&#232;nes. Cette th&#233;orie du jugement est correcte dans la mesure o&#249; elle implique que c'est la notion qui constitue la pr&#233;supposition du jugement et qui, dans le jugement, appara&#238;t sous la forme de diff&#233;rence. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, il est faux de parler de notions de nature diff&#233;rente. La notion, bien que concr&#232;te, est n&#233;anmoins une notion par essence, et les fonctions qu'elle contient ne sont pas des esp&#232;ces diff&#233;rentes de la notion. Il est &#233;galement faux de parler d'une combinaison des deux parties du jugement, si nous entendons par le terme de combinaison l'existence ind&#233;pendante des membres qui se combinent en dehors de la combinaison. La m&#234;me conception ext&#233;rieure de leur nature appara&#238;t avec plus de force lorsque les jugements sont d&#233;crits comme produits par l'attribution d'un pr&#233;dicat au sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage consid&#232;re le sujet comme existant par lui-m&#234;me &#224; l'ext&#233;rieur, et le pr&#233;dicat comme se trouvant quelque part dans notre t&#234;te. Mais une telle conception de la relation entre sujet et pr&#233;dicat est imm&#233;diatement contredite par la copule &#171; est &#187;. En disant &#171; cette rose est rouge &#187; ou &#171; ce tableau est beau &#187;, nous d&#233;clarons que ce n'est pas nous qui, de l'ext&#233;rieur, attribuons la beaut&#233; au tableau ou la rougeur &#224; la rose, mais que ces caract&#233;ristiques sont propres &#224; ces objets. Un autre d&#233;faut de la mani&#232;re dont la logique formelle con&#231;oit le jugement est qu'elle le fait appara&#238;tre comme quelque chose de simplement contingent, et qu'elle n'offre aucune preuve du passage de la notion au jugement. Car la notion ne reste pas immobile, comme le suppose l'entendement. Elle est plut&#244;t une forme infinie, d'une activit&#233; sans limite, comme le punctum saliens de toute vitalit&#233;, et par l&#224; m&#234;me auto-diff&#233;renciante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette rupture de la notion dans la diff&#233;rence de ses fonctions constitutives &#8212; rupture impos&#233;e par l'acte natif de la notion &#8212; est le jugement. Un jugement signifie donc la particularisation de la notion. Sans doute la notion est implicitement le particulier. Mais dans la notion comme notion le particulier n'est pas encore explicite, et reste encore en unit&#233; transparente avec l'universel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, par exemple, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233; ( &#167; 160n ), le germe d'une plante contient ses &#233;l&#233;ments particuliers, tels que racines, branches, feuilles, etc. : mais ces d&#233;tails n'existent d'abord que potentiellement et ne se r&#233;alisent qu'au moment o&#249; le germe se d&#233;voile. Cette r&#233;v&#233;lation est en quelque sorte le jugement de la plante. Cette illustration peut aussi servir &#224; montrer que ni la notion ni le jugement ne se trouvent simplement dans notre t&#234;te, ni ne sont simplement formul&#233;s par nous. La notion est le c&#339;ur m&#234;me des choses et les rend ce qu'elles sont. Former une notion d'un objet signifie donc prendre conscience de sa notion : et lorsque nous proc&#233;dons &#224; une critique ou &#224; un jugement de l'objet, nous n'accomplissons pas un acte subjectif et nous nous contentons d'attribuer tel ou tel pr&#233;dicat &#224; l'objet. Nous observons, au contraire, l'objet dans le caract&#232;re sp&#233;cifique impos&#233; par sa notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 167&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jugement est g&#233;n&#233;ralement pris dans un sens subjectif, comme une op&#233;ration et une forme qui se produisent simplement dans la pens&#233;e consciente. Cette distinction n'existe cependant pas dans le sens purement universel selon lequel toutes choses sont un jugement. C'est-&#224;-dire que ce sont des individus qui sont en eux-m&#234;mes une universalit&#233; ou une nature int&#233;rieure, un universel qui est individualis&#233;. Leur universalit&#233; et leur individualit&#233; sont distinctes, mais l'une est en m&#234;me temps identique &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation du jugement, selon laquelle il est suppos&#233; purement subjectif, comme si nous attribuions un pr&#233;dicat &#224; un sujet, est contredite par l'expression r&#233;solument objective du jugement. La rose est rouge, l'or est un m&#233;tal. Ce n'est pas par nous que quelque chose leur est d'abord attribu&#233;. Mais un jugement se distingue d'une proposition. Celle-ci contient une affirmation sur le sujet, qui ne lui est pas li&#233;e dans un rapport universel, mais exprime une action particuli&#232;re, un &#233;tat, etc. Ainsi, &#171; C&#233;sar est n&#233; &#224; Rome en telle ann&#233;e, a fait la guerre en Gaule pendant dix ans, a franchi le Rubicon, etc. &#187;, sont des propositions, mais non des jugements. Il est &#233;galement absurde de pr&#233;tendre que des affirmations telles que &#171; J'ai bien dormi cette nuit &#187; ou &#171; Pr&#233;sentez les armes ! &#187; puissent prendre la forme d'un jugement. &#171; Une voiture passe &#187; ne devrait &#234;tre un jugement, et au mieux subjectif, que s'il &#233;tait douteux que l'objet qui passe soit une voiture ou que ce soit elle et non plut&#244;t le point d'observation qui soit en mouvement : bref, seulement si l'on d&#233;sirait pr&#233;ciser une conception qui manquait encore de sp&#233;cification appropri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 168&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jugement est une expression de la finitude. Les choses, de son point de vue, sont dites finies, parce qu'elles sont un jugement, parce que leur &#234;tre d&#233;fini et leur nature universelle (leur corps et leur &#226;me), bien qu'unis en effet (sinon les choses ne seraient rien), sont n&#233;anmoins des &#233;l&#233;ments de la constitution qui sont d&#233;j&#224; diff&#233;rents et aussi en tout cas s&#233;parables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 169&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les termes abstraits du jugement &#171; l'individuel est l'universel &#187; pr&#233;sentent le sujet (comme &#233;tant n&#233;gativement li&#233; &#224; lui-m&#234;me) comme ce qui est imm&#233;diatement concret, tandis que le pr&#233;dicat est ce qui est abstrait, ind&#233;termin&#233;, en un mot, l'universel. Mais les deux &#233;l&#233;ments sont li&#233;s entre eux par un &#171; est &#187; : ainsi le pr&#233;dicat (dans son universalit&#233;) doit aussi contenir la sp&#233;cialit&#233; du sujet, doit, en un mot, avoir une particularit&#233; : ainsi se r&#233;alise l'identit&#233; entre sujet et pr&#233;dicat ; laquelle, n'&#233;tant ainsi pas affect&#233;e par cette diff&#233;rence de forme, est le contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le pr&#233;dicat qui donne d'abord au sujet, qui jusqu'alors n'&#233;tait en soi qu'une simple repr&#233;sentation mentale ou un nom vide, son caract&#232;re et son contenu sp&#233;cifiques. Dans des jugements tels que &#171; Dieu est la plus r&#233;elle de toutes les choses &#187; ou &#171; L'Absolu est l'identique &#224; lui-m&#234;me &#187;, Dieu et l'Absolu ne sont que des noms ; ce qu'ils sont, nous l'apprenons seulement dans le pr&#233;dicat. Ce que le sujet peut &#234;tre par ailleurs, en tant que chose concr&#232;te, n'a rien &#224; voir avec ce jugement. ( Cf. &#167; 31. )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;finir le sujet comme ce dont on dit quelque chose et le pr&#233;dicat comme ce qu'on en dit est une simple bagatelle. Cela ne nous renseigne pas sur la distinction entre les deux. Du point de vue de la pens&#233;e, le sujet est d'abord l'individuel et le pr&#233;dicat l'universel. A mesure que le jugement se d&#233;veloppe, le sujet cesse d'&#234;tre simplement l'individuel imm&#233;diat et le pr&#233;dicat simplement l'universel abstrait : le premier acquiert les significations suppl&#233;mentaires de particulier et d'universel, le second celles de particulier et d'individuel. Ainsi, bien que les m&#234;mes noms soient donn&#233;s aux deux termes du jugement, leur signification passe par une s&#233;rie de changements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 170&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entrons maintenant plus en d&#233;tail dans la sp&#233;cialit&#233; du sujet et du pr&#233;dicat. Le sujet comme auto-relation n&#233;gative (&#167;&#167; 163, 166) est le substrat stable dans lequel le pr&#233;dicat a sa subsistance et o&#249; il est id&#233;alement pr&#233;sent. Le pr&#233;dicat, comme on dit, est inh&#233;rent au sujet. De plus, comme le sujet est en g&#233;n&#233;ral et imm&#233;diatement concret, la connotation sp&#233;cifique du pr&#233;dicat n'est qu'un des nombreux caract&#232;res du sujet. Ainsi le sujet est plus ample et plus large que le pr&#233;dicat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inversement, le pr&#233;dicat en tant qu'universel est auto-subsistant, et indiff&#233;rent que ce sujet le soit ou non. Le pr&#233;dicat d&#233;borde le sujet, le subsume sous lui-m&#234;me : et par cons&#233;quent, de son c&#244;t&#233;, il est plus large que le sujet. Le contenu sp&#233;cifique du pr&#233;dicat ( &#167; 19 ) constitue &#224; lui seul l'identit&#233; des deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Jugement (suite) - Le Syllogisme&lt;br class='autobr' /&gt;
Transition vers l'objet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 193&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; r&#233;alisation &#187; de la Notion &#8212; r&#233;alisation o&#249; l'universel est cette totalit&#233; une repli&#233;e sur elle-m&#234;me (dont les diff&#233;rents membres ne sont pas moins le tout, et qui s'est donn&#233; un caract&#232;re d'unit&#233; &#171; imm&#233;diate &#187; en fusionnant la m&#233;diation ) &#8212; cette r&#233;alisation de la Notion est l' Objet .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce passage du sujet , de la notion en g&#233;n&#233;ral, et sp&#233;cialement du syllogisme, &#224; l'objet, peut para&#238;tre &#233;trange &#224; premi&#232;re vue , surtout si nous ne consid&#233;rons que le syllogisme de l'entendement et si nous supposons que la syllogisation n'est qu'un acte de conscience, ... si notre conception habituelle de ce qu'on appelle un &#171; objet &#187; correspond approximativement &#224; l'objet tel qu'il est d&#233;crit ici. Par &#171; objet &#187;, on entend commun&#233;ment non pas un &#234;tre abstrait, ou simplement une chose existante, ou une quelconque sorte d'actualit&#233;, mais quelque chose d'ind&#233;pendant, de concret et d'auto-complet , cette compl&#233;tude &#233;tant la totalit&#233; de la notion. Que l'objet soit aussi un objet pour nous et qu'il soit ext&#233;rieur &#224; quelque chose d'autre, on le verra plus pr&#233;cis&#233;ment quand il se mettra en contraste avec le subjectif. A pr&#233;sent, en tant que ce dans quoi la notion est pass&#233;e par sa m&#233;diation, il n'est qu'un objet imm&#233;diat et rien de plus, de m&#234;me que la notion ne peut &#234;tre d&#233;crite comme subjective avant le contraste ult&#233;rieur avec l'objectivit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, l'Objet en g&#233;n&#233;ral est l'unique total, en lui-m&#234;me encore ind&#233;termin&#233;, le Monde Objectif dans son ensemble, Dieu, l'Objet Absolu. Mais l'objet a aussi une diff&#233;rence qui lui est attach&#233;e : il se d&#233;compose en morceaux, ind&#233;finis dans leur multiplicit&#233; (constituant un monde objectif) ; et chacune de ces parties individualis&#233;es est aussi un objet, une existence intrins&#232;quement concr&#232;te, compl&#232;te et ind&#233;pendante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectivit&#233; a &#233;t&#233; compar&#233;e &#224; l'&#234;tre, &#224; l'existence et &#224; la r&#233;alit&#233; ; de m&#234;me, le passage &#224; l'existence et &#224; la r&#233;alit&#233; (non &#224; l'&#234;tre, car c'est l'imm&#233;diat, premier et tout &#224; fait abstrait) peut &#234;tre compar&#233; au passage &#224; l'objectivit&#233;. Le fondement d'o&#249; proc&#232;de l'existence et la corr&#233;lation r&#233;flexive qui se fond dans la r&#233;alit&#233; ne sont rien d'autre que la notion encore imparfaitement r&#233;alis&#233;e. Ils n'en sont que des aspects abstraits : le fondement &#233;tant son unit&#233; purement n&#233;e de l'essence, et la corr&#233;lation seulement la connexion de c&#244;t&#233;s r&#233;els qui sont cens&#233;s n'avoir qu'un &#234;tre auto-r&#233;fl&#233;chi. La notion est l'unit&#233; des deux ; et l'objet n'est pas une simple unit&#233; semblable &#224; l'essence, mais une unit&#233; intrins&#232;quement universelle, qui contient non seulement des distinctions r&#233;elles, mais les contient en elle-m&#234;me comme des totalit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que toutes ces transitions ont un but autre que celui de montrer simplement la connexion indissoluble entre la notion ou la pens&#233;e et l'&#234;tre. On a souvent remarqu&#233; que l'&#234;tre n'est rien d'autre qu'une simple relation &#224; soi-m&#234;me, et cette petite cat&#233;gorie est certainement impliqu&#233;e dans la notion, ou m&#234;me dans la pens&#233;e. Mais le but de ces transitions n'est pas d'accepter des caract&#233;ristiques ou des cat&#233;gories comme seulement implicites - faute qui g&#226;che m&#234;me l'argument ontologique de l'existence de Dieu, quand on affirme que l'&#234;tre est une r&#233;alit&#233; parmi d'autres. Ce que fait une telle transition, c'est de prendre la notion, telle qu'elle devrait &#234;tre caract&#233;ris&#233;e en soi , comme une notion avec laquelle cette abstraction lointaine de l'&#234;tre, ou m&#234;me de l'objectivit&#233;, n'a encore rien &#224; voir, et de consid&#233;rer son caract&#232;re sp&#233;cifique en tant que caract&#232;re notionnel seulement, pour voir quand et si elle passe dans une forme qui est diff&#233;rente du caract&#232;re tel qu'il appartient &#224; la notion et tel qu'il appara&#238;t en elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'objet, produit de cette transition, est mis en rapport avec la notion qui, en ce qui concerne sa forme sp&#233;ciale, s'est &#233;vanouie en lui, on peut donner une expression correcte du r&#233;sultat en disant que la notion (ou, si l'on pr&#233;f&#232;re, la subjectivit&#233;) et l'objet sont implicitement la m&#234;me chose. Mais il est &#233;galement correct de dire qu'ils sont diff&#233;rents. En bref, les deux modes d'expression sont &#233;galement corrects et incorrects. Le v&#233;ritable &#233;tat des choses ne peut &#234;tre pr&#233;sent&#233; par aucune expression de ce genre. L'implicite est une abstraction, plus partielle encore et plus inad&#233;quate que la notion elle-m&#234;me, dont l'insuffisance est en somme suspendue &#224; l'objet avec son insuffisance oppos&#233;e. Par cons&#233;quent, cette implicitation doit aussi, par sa n&#233;gation, se donner le caract&#232;re d'explicite. Comme dans tous les cas, l'identit&#233; sp&#233;culative n'est pas la trivialit&#233; mentionn&#233;e plus haut d'une identit&#233; implicite du sujet et de l'objet. Cela a &#233;t&#233; dit assez souvent. On ne saurait pourtant trop le r&#233;p&#233;ter, si l'on voulait vraiment mettre un terme &#224; l'id&#233;e re&#231;ue, vici&#233;e et purement malveillante, &#224; l'&#233;gard de cette identit&#233; &#8211; dont on ne peut pourtant raisonnablement attendre rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on consid&#232;re cette unit&#233; d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, et si l'on ne s'oppose pas &#224; la forme unilat&#233;rale de son implication, on la trouve comme la pr&#233;supposition bien connue de la preuve ontologique de l'existence de Dieu. Elle y appara&#238;t comme la perfection supr&#234;me. Anselme, chez qui appara&#238;t pour la premi&#232;re fois la suggestion notable de cette preuve, s'est sans doute limit&#233; &#224; la question de savoir si un certain contenu se trouvait uniquement dans notre pens&#233;e. Voici en quelques mots ce qu'il dit : &#171; Certes, ce qui ne peut &#234;tre pens&#233; de plus grand que ce qui est, ne peut &#234;tre dans l'intellect seul. Car m&#234;me s'il est dans l'intellect seul, on peut aussi le penser comme existant en fait : et cela est plus grand. Si donc ce qui ne peut &#234;tre pens&#233; de plus grand que ce qui est, se trouve dans l'intellect seul, alors ce qui est plus grand que tout ce qui est pensable, peut &#234;tre d&#233;pass&#233; par la pens&#233;e. Mais cela est certainement impossible. &#187; Cette m&#234;me unit&#233; a re&#231;u une expression plus objective chez Descartes, Spinoza et d'autres, tandis que la th&#233;orie de la certitude imm&#233;diate ou de la foi la pr&#233;sente, au contraire, sous un aspect quelque peu subjectif comme Anselme. Ces intuitionnistes soutiennent que dans notre conscience l'attribut d'&#234;tre est indissolublement associ&#233; &#224; la conception de Dieu. La th&#233;orie de la foi place m&#234;me la conception des choses ext&#233;rieures finies sous le m&#234;me lien indissociable entre la conscience et l'&#234;tre de ces choses, en supposant que la perception les pr&#233;sente conjointes &#224; l'attribut d'existence : et en disant cela, elle a sans doute raison. Il serait cependant tout &#224; fait absurde de supposer que l'association dans la conscience entre l'existence et notre conception des choses finies soit de la m&#234;me nature que l'association entre l'existence et la conception de Dieu. Agir ainsi serait oublier que les choses finies sont changeantes et transitoires, c'est-&#224;-dire que l'existence leur est associ&#233;e pour un temps, mais que cette association n'est ni &#233;ternelle ni ins&#233;parable. En employant la phras&#233;ologie des cat&#233;gories qui nous occupent, nous pouvons dire que dire qu'une chose est finie signifie que son existence objective n'est pas en harmonie avec la pens&#233;e qu'on en a, avec sa vocation universelle, son genre et sa fin. Anselme, par cons&#233;quent, n&#233;gligeant toute conjonction de ce genre qui se produit dans les choses finies, a d&#233;clar&#233; avec raison que seul est parfait celui qui existe non seulement sur un mode subjectif, mais aussi sur un mode objectif. Il ne sert &#224; rien de faire des discours contre la preuve ontologique, comme on l'appelle, et contre la d&#233;finition qu'Anselme donne ainsi du parfait. L'argument est latent dans tout esprit non sophistiqu&#233;, et il revient dans toute philosophie, m&#234;me contre son gr&#233; et &#224; son insu - comme on peut le voir dans la th&#233;orie de la croyance imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le v&#233;ritable d&#233;faut de l'argumentation d'Anselme est celui qu'on peut imputer &#224; Descartes et &#224; Spinoza, ainsi qu'&#224; la th&#233;orie de la connaissance imm&#233;diate. Il est le suivant : cette unit&#233; qui est &#233;nonc&#233;e comme la perfection supr&#234;me ou, peut-&#234;tre subjectivement, comme la vraie connaissance, est pr&#233;suppos&#233;e, c'est-&#224;-dire qu'elle n'est admise qu'en puissance. Cette identit&#233;, si abstraite qu'elle paraisse ainsi, entre les deux cat&#233;gories peut &#234;tre &#224; la fois contrari&#233;e et contrari&#233;e par leur diversit&#233; ; et c'est pr&#233;cis&#233;ment la r&#233;ponse donn&#233;e &#224; Anselme il y a longtemps. En bref, la conception et l'existence du fini sont oppos&#233;es &#224; l'infini ; car, comme nous l'avons d&#233;j&#224; remarqu&#233;, le fini poss&#232;de une objectivit&#233; telle qu'elle est &#224; la fois incompatible avec la fin ou le but, son essence et sa notion, et diff&#233;rente de celle-ci. Ou bien le fini est une conception telle et d'une telle mani&#232;re subjective qu'elle n'implique pas l'existence. On ne peut surmonter cette objection et cette antith&#232;se qu'en montrant que le fini est faux et que ces cat&#233;gories, dans leur s&#233;paration, sont inad&#233;quates et nulles. Leur identit&#233; appara&#238;t ainsi comme une identit&#233; dans laquelle ils passent spontan&#233;ment et dans laquelle ils se r&#233;concilient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Doctrine du concept&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant-propos&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1277&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette partie de la Logique, qui contient la Doctrine de la Notion et constitue la troisi&#232;me partie de l'ensemble, est &#233;galement publi&#233;e sous le titre particulier de Syst&#232;me de Logique Subjective, pour la commodit&#233; des amis de cette science qui sont habitu&#233;s &#224; s'int&#233;resser davantage aux questions trait&#233;es ici et comprises dans le domaine de la logique commun&#233;ment appel&#233;e, qu'aux autres sujets logiques trait&#233;s dans les deux premi&#232;res parties. Pour ces premi&#232;res parties, je pourrais r&#233;clamer l'indulgence des critiques impartiales en raison du peu d'&#233;tudes pr&#233;liminaires dans ce domaine qui auraient pu me fournir un appui, un mat&#233;riau et un fil conducteur. Pour la pr&#233;sente partie, je peux r&#233;clamer leur indulgence plut&#244;t pour la raison oppos&#233;e : car la Logique de la Notion, une mati&#232;re toute pr&#234;te et solidifi&#233;e, on peut dire ossifi&#233;e, est d&#233;j&#224; &#224; port&#233;e de main, et le probl&#232;me est de rendre cette mati&#232;re fluide et de rallumer la spontan&#233;it&#233; de la Notion dans cette mati&#232;re morte. Si la construction d'une nouvelle ville dans un terrain vague s'accompagne de difficult&#233;s, les mat&#233;riaux ne manquent pas ; mais l'abondance des mat&#233;riaux pr&#233;sente d'autant plus d'obstacles d'un autre genre lorsqu'il s'agit de remodeler une ville ancienne, solidement b&#226;tie, et maintenue en possession et en occupation continue. Il faut, entre autres choses, se r&#233;soudre &#224; ne faire aucun usage de beaucoup de mat&#233;riaux jusqu'ici hautement estim&#233;s .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1278&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, on peut invoquer la grandeur du sujet pour justifier l'ex&#233;cution imparfaite. Car quel sujet de connaissance peut-il avoir de plus sublime que la v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me ? Mais on peut se demander si ce n'est pas justement ce sujet qui m&#233;rite une excuse, si l'on se rappelle le sens dans lequel Pilate posa la question : Qu'est-ce que la v&#233;rit&#233; ? Selon les mots du po&#232;te : &#171; Avec l'air d'un courtisan, l'aveugle mais souriant condamne la cause de l'&#226;me sinc&#232;re. &#187; La question de Pilate porte en elle le sens, qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un &#233;l&#233;ment des bonnes mani&#232;res, et rappelle en m&#234;me temps que le but de la recherche de la v&#233;rit&#233; est, comme chacun le sait, quelque chose d'abandonn&#233; et de mis de c&#244;t&#233; depuis longtemps, et que m&#234;me les philosophes et les logiciens professionnels reconnaissent que la v&#233;rit&#233; est inaccessible. Mais si la question que la religion pose sur la valeur des choses, des id&#233;es et des actes, question qui a le m&#234;me sens dans sa port&#233;e, fait &#224; nouveau valoir ses droits de nos jours, la philosophie doit esp&#233;rer qu'elle ne sera plus si &#233;trange si elle aussi, dans son domaine imm&#233;diat, affirme &#224; nouveau son v&#233;ritable but et, apr&#232;s avoir rechut&#233; dans la mani&#232;re et la m&#233;thode des autres sciences et leur renonciation &#224; la pr&#233;tention &#224; la v&#233;rit&#233;, s'efforce de s'&#233;lever &#224; nouveau vers ce but. Il n'est pas permis, &#224; proprement parler, de pr&#233;senter des excuses &#224; cet &#233;gard ; mais quant &#224; l'ex&#233;cution, je puis m'excuser en invoquant le fait que mes fonctions officielles et d'autres circonstances personnelles ne m'ont permis que de travailler pendant des heures dispers&#233;es &#224; une science qui exige et m&#233;rite un effort sans distraction et sans partage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nuremberg, 21 juillet 1816&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion en g&#233;n&#233;ral&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1279&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas plus dire d'embl&#233;e quelle est la nature de la notion que celle de n'importe quel autre objet. Il semblerait peut-&#234;tre que pour dire la notion d'un objet, il faille pr&#233;supposer l'&#233;l&#233;ment logique, et que par cons&#233;quent celui-ci ne puisse avoir autre chose pour pr&#233;supposation ni &#234;tre d&#233;duit, de m&#234;me qu'en g&#233;om&#233;trie les propositions logiques appliqu&#233;es &#224; la grandeur et employ&#233;es dans cette science sont pos&#233;es sous forme d' axiomes , de d&#233;terminations de la connaissance qui n'ont pas &#233;t&#233; et ne peuvent &#234;tre d&#233;duites . Or, s'il est vrai que la notion doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e non seulement comme une pr&#233;supposition subjective, mais comme le fondement absolu , elle ne peut l'&#234;tre qu'autant qu'elle s'est faite elle-m&#234;me fondement. L'imm&#233;diatet&#233; abstraite est sans doute une premi&#232;re ; mais en tant qu'elle est abstraite, elle est au contraire m&#233;diatis&#233;e, et donc, pour qu'elle soit saisie dans sa v&#233;rit&#233;, il faut d'abord chercher son fondement. Ce fondement, bien qu'imm&#233;diat, doit donc s'&#234;tre fait imm&#233;diat par la suppression de la m&#233;diation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1280&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous cet aspect, la Notion doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e en premier lieu simplement comme la troisi&#232;me de l' &#234;tre et de l'essence , de l' imm&#233;diat et de la r&#233;flexion . L'&#234;tre et l'essence sont jusqu'ici les moments de son devenir ; mais c'est leur fondement et leur v&#233;rit&#233; comme identit&#233; dans laquelle ils sont plong&#233;s et contenus. Ils y sont contenus parce qu'elle est leur r&#233;sultat , mais non plus comme &#234;tre et essence . Cette d&#233;termination, ils ne la poss&#232;dent qu'autant qu'ils ne se sont pas retir&#233;s dans cette leur unit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1281&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique objective , qui traite de l'&#234;tre et de l'essence, constitue donc proprement l' exposition g&#233;n&#233;tique de la Notion . Plus pr&#233;cis&#233;ment, la substance est d&#233;j&#224; essence r&#233;elle , ou essence en tant qu'elle est unie &#224; l'&#234;tre et entr&#233;e dans l'actualit&#233;. Par cons&#233;quent, la Notion a pour pr&#233;suppos&#233; imm&#233;diat la substance ; ce qui est implicite dans la substance se manifeste dans la Notion. Ainsi le mouvement dialectique de la substance par la causalit&#233; et la r&#233;ciprocit&#233; est la gen&#232;se imm&#233;diate de la Notion , l'exposition du processus de son devenir . Mais la signification de son devenir, comme de tout devenir, est qu'il est le reflet du transitoire dans son fondement et que l' autre d'abord apparentdans lequel la premi&#232;re est pass&#233;e constitue sa v&#233;rit&#233; .Ainsi la Notion est la v&#233;rit&#233; de la substance ; et puisque la substance a la n&#233;cessit&#233; pour mode sp&#233;cifique de relation, la libert&#233; se r&#233;v&#232;le comme la v&#233;rit&#233; de la n&#233;cessit&#233; et comme le mode de relation propre &#224; la Notion .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1282&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;termination progressive de la substance, n&#233;cessit&#233;e par sa nature propre, est la position de ce qui est en soi et pour soi. Or, la Notion est cette unit&#233; absolue de l'&#234;tre et de la r&#233;flexion, dans laquelle l'&#234;tre n'est en soi et pour soi qu'autant qu'il n'est pas moins r&#233;flexion ou positivit&#233; , et la positivit&#233; n'est pas moins &#234;tre qu'en soi et pour soi . Ce r&#233;sultat abstrait est mis en lumi&#232;re par l'exposition de sa gen&#232;se concr&#232;te ; cette exposition contient la nature de la Notion dont elle a d&#251; pr&#233;c&#233;der le traitement. Les moments principaux de cette exposition (qui a &#233;t&#233; donn&#233;e en d&#233;tail dans le deuxi&#232;me livre de la Logique objective) ne peuvent donc &#234;tre ici que bri&#232;vement r&#233;sum&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1283&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La substance est l' absolu , l'actualit&#233; qui est en soi et pour soi, en soi comme simple identit&#233; de possibilit&#233; et d'actualit&#233;, essence absolue contenant en elle toute actualit&#233; et toute possibilit&#233; ; et pour soi, cette identit&#233; &#233;tant puissance absolue ou n&#233;gativit&#233; purement auto-r&#233;f&#233;renc&#233;e . Le mouvement de substantialit&#233; pos&#233; par ces moments consiste en les &#233;tapes suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1284&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La substance, comme puissance absolue ou n&#233;gativit&#233; auto-r&#233;f&#233;rente, se diff&#233;rencie en un rapport dans lequel ce qui n'&#233;tait au d&#233;but que de simples moments, sont des substances et des pr&#233;suppos&#233;s originels. Leur rapport sp&#233;cifique est celui d'une substance passive , de l'imm&#233;diatet&#233; originelle de la simple int&#233;riorit&#233; ou en-soi qui, impuissante &#224; se poser, n'est qu'une position originelle , et d'une substance active, la n&#233;gativit&#233; auto-r&#233;f&#233;rente qui, comme telle, s'est pos&#233;e sous la forme d'un autre et se rapporte &#224; cet autre. Cet autre n'est que la substance passive que la substance active, par sa propre puissance originelle, s'est pr&#233;suppos&#233;e comme condition. Cette pr&#233;suppos&#233; doit &#234;tre entendue en ce sens que le mouvement de la substance elle-m&#234;me se pr&#233;sente d'abord sous la forme d'un des moments de sa notion, l' en-soi , et que la d&#233;termination d'une des substances en rapport est aussi la d&#233;termination de ce rapport lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1285&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. L'autre moment est l'&#234;tre-pour-soi , c'est-&#224;-dire que la puissance se pose comme n&#233;gativit&#233; auto-r&#233;f&#233;rente , supprimant ainsi ce qui &#233;tait suppos&#233; . La substance active est la cause ; elle agit , c'est-&#224;-dire qu'elle pose maintenant , alors qu'auparavant elle ne faisait que supposer ; de sorte que (a) &#224; la puissance s'ajoute maintenant l' illusion de la puissance, &#224; la positivit&#233; l' illusion de la positivit&#233;. Ce qui &#233;tait originel dans la pr&#233;supposition devient dans la causalit&#233;, par le rapport &#224; un autre , ce qu'il est en soi ; la cause produit un effet, et cela aussi dans une autre substance ; elle est maintenant puissance par rapport &#224; un autre et appara&#238;t ainsi comme cause, mais elle n'est cause qu'en vertu de cette apparition . (b) L'effet entre dans la substance passive, ce qui fait qu'il appara&#238;t maintenant aussi comme positivit&#233; , mais il n'est substance passive qu'en tant que telle positivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1286&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Mais il y a encore plus que cette apparence , &#224; savoir : a) la cause agit sur la substance passive et change sa d&#233;termination ; mais c'est l&#224; la positivit&#233;, il n'y a rien d'autre &#224; changer en elle ; mais l'autre d&#233;termination qu'elle re&#231;oit est la causalit&#233; ; la substance passive devient donc cause, puissance et activit&#233; ; b) l'effet est pos&#233; en elle par la cause ; mais ce qui est pos&#233; par la cause, c'est la cause elle-m&#234;me qui, en agissant, est identique &#224; elle-m&#234;me ; c'est elle qui se met &#224; la place de la substance passive. De m&#234;me, &#224; l'&#233;gard de la substance active, a) l'action est la traduction de la cause en effet, en l'autre de la cause, en positivit&#233; ; et b) la cause se r&#233;v&#232;le dans l'effet comme ce qu'elle est ; l'effet est identique &#224; la cause, n'est pas un autre ; ainsi la cause en agissant r&#233;v&#232;le l'&#234;tre pos&#233; comme ce qu'est essentiellement la cause. Chacun des deux c&#244;t&#233;s devient donc, dans son rapport identique et n&#233;gatif &#224; l'autre, l' oppos&#233; de lui-m&#234;me, de sorte que l'autre, et donc chacun aussi, reste identique &#224; lui-m&#234;me . Mais le rapport identique et le rapport n&#233;gatif sont tous deux un et le m&#234;me ; la substance n'est identique &#224; elle-m&#234;me que dans son oppos&#233;, et c'est l&#224; l'identit&#233; absolue des substances pos&#233;es comme dualit&#233;. La substance active, par l'acte de se poser comme oppos&#233; &#224; elle-m&#234;me, acte qui est en m&#234;me temps la suppression de son alt&#233;rit&#233; pr&#233;suppos&#233;e , de la substance passive, se manifeste comme cause ou substantialit&#233; originaire. Inversement, par l'acte d'agir, l'&#234;tre pos&#233; se manifeste comme pos&#233;, le n&#233;gatif comme n&#233;gatif, et donc la substance passive comme n&#233;gativit&#233; auto-r&#233;f&#233;renc&#233;e , la cause rencontrant dans cet autre simplement et uniquement son propre soi. Par cette pose donc, l' originativit&#233; pr&#233;suppos&#233;e ou implicite devient explicite ou pour soi ; mais cet &#234;tre qui est en et pour soi n'est tel qu'autant que cette pose est &#233;galement une suppression de ce qui &#233;tait pr&#233;suppos&#233; ; En d'autres termes, la substance absolue est retourn&#233;e &#224; elle-m&#234;me et n'est devenue absolue que par et dans sa positivit&#233; . Cette r&#233;ciprocit&#233; est donc l'apparence qui se supprime &#224; nouveau, la r&#233;v&#233;lation que l' &#234;tre illusoire de la causalit&#233; dans lequel la cause appara&#238;t comme cause, est un &#234;tre illusoire . Cette r&#233;flexion infinie en soi, &#224; savoir que l'&#234;tre n'est en soi et pour soi que dans la mesure o&#249; il est pos&#233;, est la consommation de la substance.. Mais cette consommation n'est plus la substance elle-m&#234;me, mais quelque chose de plus &#233;lev&#233;, la Notion , le sujet . Le passage du rapport de substantialit&#233; se fait par sa propre n&#233;cessit&#233; immanente et n'est rien d'autre que la manifestation de lui-m&#234;me, que la Notion est sa v&#233;rit&#233;, et que la libert&#233; est la v&#233;rit&#233; de la n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1287&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;j&#224; mentionn&#233; dans le deuxi&#232;me livre de la Logique objective que la philosophie qui adopte le point de vue de la substance et s'arr&#234;te l&#224; est le syst&#232;me de Spinoza. J'y ai aussi indiqu&#233; le d&#233;faut de ce syst&#232;me quant &#224; la forme et &#224; la mati&#232;re. Mais la r&#233;futation du syst&#232;me est une autre affaire. A propos de la r&#233;futation d'un syst&#232;me philosophique, j'ai aussi fait ailleurs l'observation g&#233;n&#233;rale queIl faut se d&#233;barrasser de l'id&#233;e erron&#233;e selon laquelle le syst&#232;me serait enti&#232;rement faux , comme si le syst&#232;me vrai ne s'opposait qu'au faux. Le contexte m&#234;me dans lequel le syst&#232;me de Spinoza est mentionn&#233; ici fournit le point de vue v&#233;ritable du syst&#232;me et la question de savoir s'il est vrai ou faux. Le rapport de substance r&#233;sulte de la nature de l'essence ; ce rapport et son exposition comme totalit&#233; d&#233;velopp&#233;e dans un syst&#232;me sont donc un point de vue n&#233;cessaire adopt&#233; par l'absolu. Un tel point de vue ne doit donc pas &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une opinion, une mani&#232;re subjective et arbitraire de penser d'un individu, comme une aberration de la sp&#233;culation ; au contraire, la pens&#233;e sp&#233;culative se trouve n&#233;cessairement dans ce point de vue au cours de son d&#233;veloppement et dans cette mesure le syst&#232;me est parfaitement vrai ; mais ce n'est pas le point de vue le plus &#233;lev&#233; . Cela ne signifie pas pour autant que le syst&#232;me puisse &#234;tre consid&#233;r&#233; comme faux , comme devant &#234;tre r&#233;fut&#233; et susceptible d'&#234;tre r&#233;fut&#233; ; au contraire, la seule chose qu'il puisse consid&#233;rer comme fausse est sa pr&#233;tention &#224; &#234;tre le point de vue le plus &#233;lev&#233;. Le syst&#232;me v&#233;ritable ne peut donc pas avoir avec lui le rapport d'&#234;tre simplement oppos&#233; &#224; lui ; car s'il en &#233;tait ainsi, le syst&#232;me, en tant que contraire, serait lui-m&#234;me unilat&#233;ral. Au contraire, le syst&#232;me v&#233;ritable, en tant que sup&#233;rieur, doit contenir en lui-m&#234;me le syst&#232;me subordonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1288&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, la r&#233;futation ne doit pas venir de l'ext&#233;rieur, c'est-&#224;-dire qu'elle ne doit pas provenir d'hypoth&#232;ses ext&#233;rieures au syst&#232;me en question et incompatibles avec lui. Le syst&#232;me doit seulement refuser de reconna&#238;tre ces hypoth&#232;ses ; le d&#233;faut n'est un d&#233;faut que pour celui qui part des exigences et des demandes fond&#233;es sur ces hypoth&#232;ses .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, on a dit que pour quiconque ne suppose pas comme un fait &#233;tabli la libert&#233; et l'autosubsistance du sujet conscient de lui-m&#234;me, il ne peut y avoir de r&#233;futation du spinozisme. D'ailleurs, un point de vue aussi &#233;lev&#233; et aussi riche en soi que le rapport de substance, loin d'ignorer ces pr&#233;suppos&#233;s, les contient m&#234;me : un des attributs de la substance de Spinoza est la pens&#233;e. Au contraire, le spinozisme sait r&#233;soudre et assimiler les d&#233;terminations dans lesquelles ces pr&#233;suppos&#233;s lui sont en conflit, de sorte qu'elles apparaissent dans le syst&#232;me, mais dans les modifications qui lui sont propres. Le nerf de la r&#233;futation ext&#233;rieure consiste donc uniquement &#224; s'accrocher obstin&#233;ment aux antith&#232;ses de ces pr&#233;suppos&#233;s, par exemple &#224; l'autosubsistance absolue de l'individu pensant contre la forme de la pens&#233;e pos&#233;e dans la substance absolue comme identique &#224; l'&#233;tendue. La v&#233;ritable r&#233;futation doit p&#233;n&#233;trer le bastion de l'adversaire et le rencontrer sur son propre terrain ; on ne tire aucun avantage de l'attaquer ailleurs et de le vaincre l&#224; o&#249; il n'est pas. La seule r&#233;futation possible du spinozisme consiste donc d'abord &#224; reconna&#238;tre son point de vue comme essentiel et n&#233;cessaire, et ensuite &#224; &#233;lever ce point de vue au point sup&#233;rieur par sa propre dialectique immanente. Le rapport de la substance, consid&#233;r&#233; simplement et uniquement dans sa nature intrins&#232;que, conduit &#224; son contraire, &#224; la Notion. L'expos&#233; de la substance (contenu dans le dernier livre) qui conduit &#224; la Notion est donc la seule et v&#233;ritable r&#233;futation du spinozisme. C'est le d&#233;voilement de la substance, et c'est l&#224; la gen&#232;se de la Notion, dont les principaux moments ont &#233;t&#233; r&#233;unis plus haut. L' unit&#233; de la substance est son rapport de n&#233;cessit&#233; ; mais cette unit&#233; n'est qu'une n&#233;cessit&#233; int&#233;rieure ; en se posant par le moment de la n&#233;gativit&#233; absolue, elle devient une identit&#233; manifest&#233;e ou pos&#233;e, et par l&#224; la libert&#233; qui est l'identit&#233; de la Notion. La Notion, la totalit&#233; r&#233;sultant du rapport r&#233;ciproque, est l'unit&#233; des deux substances qui se trouvent dans ce rapport ; mais dans cette unit&#233; elles sont maintenant libres, car elles ne poss&#232;dent plus leur identit&#233; comme quelque chose d'aveugle, c'est-&#224;-dire comme quelque chose de simplement int&#233;rieur ; au contraire, les substances ont maintenant essentiellement le statut d'un &#234;tre illusoire, d'&#234;tre des moments de r&#233;flexion, par lesquels chacune n'est pas moins imm&#233;diatement unie &#224; son autre ou &#224; sa positivit&#233; et chacunecontient sa position en lui-m&#234;me, et par cons&#233;quent est pos&#233; dans son autre comme simplement et uniquement identique &#224; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1289&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la Notion, nous sommes donc entr&#233;s dans le domaine de la libert&#233;. La libert&#233; appartient &#224; la Notion, parce que l'identit&#233; qui, en tant que d&#233;termin&#233;e de fa&#231;on absolue, constitue la n&#233;cessit&#233; de la substance, est maintenant elle aussi abolie ou est une positivit&#233;, et cette positivit&#233; en tant qu'auto-reli&#233;e n'est que cette identit&#233;. L'opacit&#233; mutuelle des substances en relation causale a disparu et est devenue une clart&#233; auto-transparente, car l'originalit&#233; de leur auto-subsistance est pass&#233;e &#224; une positivit&#233; ; la substance originelle est originale en ce qu'elle n'est que la cause d'elle-m&#234;me, et c'est l&#224; une substance &#233;lev&#233;e &#224; la libert&#233; de la Notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1290&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela nous donne d'embl&#233;e une d&#233;termination plus pr&#233;cise de la notion m&#233;diatement. Parce que l'&#234;tre en soi et pour soi est imm&#233;diatement une positivit&#233;, la notion dans son simple rapport &#224; soi-m&#234;me est une d&#233;termination absolue qui, cependant, en tant que purement li&#233;e &#224; soi-m&#234;me, n'est pas moins imm&#233;diatement une identit&#233; simple. Mais ce rapport &#224; soi de la d&#233;termination comme union de soi avec soi-m&#234;me est &#233;galement la n&#233;gation de la d&#233;termination, et la notion comme cette &#233;galit&#233; avec soi-m&#234;me est l' universel. Mais cette identit&#233; a &#233;galement la d&#233;termination de la n&#233;gativit&#233; ; c'est la n&#233;gation ou la d&#233;termination qui est li&#233;e &#224; soi-m&#234;me ; ainsi la notion est l' individuel. Chacun d'eux, l'universel et l'individuel, est la totalit&#233;, chacun contient en soi la d&#233;termination de l'autre et donc ces totalit&#233;s sont une et une seulement, de m&#234;me que cette unit&#233; est la diff&#233;renciation d'elle-m&#234;me dans la libre illusion de cette dualit&#233; - d'une dualit&#233; qui, dans la diff&#233;rence de l'individuel et de l'universel, appara&#238;t comme une opposition compl&#232;te, mais une opposition si enti&#232;rement illusoire qu'en pensant et en &#233;non&#231;ant l'un, l'autre aussi est imm&#233;diatement pens&#233; et &#233;nonc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1291&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui pr&#233;c&#232;de doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la Notion de la Notion . Il peut sembler qu'elle diff&#232;re de ce qu'on entend ailleurs par &#171; notion &#187; et dans ce cas, on pourrait nous demander d'indiquer comment ce que nous avons trouv&#233; ici comme &#233;tant la Notion est contenu dans d'autres conceptions ou explications. D'une part, cependant, il ne peut &#234;tre question d'une confirmation bas&#233;e sur l' autorit&#233; de l'entendement ordinaire du terme ; dans la science de la Notion, son contenu et son caract&#232;re ne peuvent &#234;tre garantis que par la d&#233;duction immanente qui contient sa gen&#232;se et qui se trouve d&#233;j&#224; derri&#232;re nous. D'autre part, la Notion telle qu'elle est d&#233;duite ici doit,On peut certes reconna&#238;tre en principe ce qu'on pr&#233;sente ailleurs comme le concept de la Notion. Mais il n'est pas si facile de d&#233;couvrir ce que d'autres ont dit de la nature de la Notion. Car, dans l'ensemble, ils ne s'occupent pas du tout de la question, pr&#233;supposant que quiconque emploie ce mot sait automatiquement ce qu'il signifie. On aurait pu se sentir d'autant plus soulag&#233; derni&#232;rement de la n&#233;cessit&#233; de s'occuper de la Notion que, de m&#234;me qu'il fut un temps de mode de dire tout le mal de l'imagination, puis de la m&#233;moire, de m&#234;me il est devenu depuis quelque temps en philosophie une habitude, qui existe encore dans une certaine mesure, de calomnier de toute sorte la Notion, ce qui est supr&#234;me dans la pens&#233;e, tandis que l'incompr&#233;hensible et l'incompr&#233;hension sont au contraire consid&#233;r&#233;s comme le sommet de la science et de la morale. Je me bornerai ici &#224; une remarque qui pourra aider &#224; saisir les notions ici d&#233;velopp&#233;es et &#224; mieux s'y rep&#233;rer. L'id&#233;e, lorsqu'elle s'est d&#233;velopp&#233;e en une existence concr&#232;te et libre, n'est autre que le Je ou la pure conscience de soi. Il est vrai que j'ai des id&#233;es, c'est-&#224;-dire des id&#233;es d&#233;termin&#233;es ; mais le Je est l'id&#233;e pure elle-m&#234;me qui, en tant qu'id&#233;e, est venue &#224; l'existence. Quand donc il est question des d&#233;terminations fondamentales qui constituent la nature du Je, nous pouvons supposer qu'il s'agit de quelque chose de familier, c'est-&#224;-dire d'un lieu commun de notre pens&#233;e ordinaire. Mais le Je est d'abord cette pure unit&#233; qui se rapporte &#224; elle-m&#234;me, et il n'est pas ainsi imm&#233;diatement, mais seulement en faisant abstraction de toute d&#233;termination et de tout contenu et en se retirant dans la libert&#233; de l'&#233;galit&#233; sans restriction avec elle-m&#234;me. En tant que telle, elle est l'universalit&#233; ; une unit&#233; qui n'est unit&#233; avec elle-m&#234;me que par son attitude n&#233;gative , qui appara&#238;t comme un processus d'abstraction et qui contient par cons&#233;quent toute d&#233;termination dissoute en elle. Deuxi&#232;mement , le Moi, en tant que n&#233;gativit&#233; li&#233;e &#224; soi, n'est pas moins imm&#233;diatement individualit&#233; ou absolument d&#233;termin&#233;, s'opposant &#224; tout ce qui est autre et l'excluant &#8212; personnalit&#233; individuelle. Cette universalit&#233; absolue , qui est aussi imm&#233;diatement individualisation absolue et &#234;tre absolument d&#233;termin&#233;, qui est une pure positivit&#233; et qui n'est cet &#234;tre absolument d&#233;termin&#233; que par son unit&#233; avec la positivit&#233;, voil&#224; ce qui constitue la nature du Moi &#8212; aussi bien que de la Notion ; ni l'un ni l'autre ne peuvent &#234;tre v&#233;ritablement compris si les deux moments indiqu&#233;s ne sont pas saisis en m&#234;me temps dans leur abstraction et aussi dans leur parfaite unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1292&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle au sens ordinaire de l' entendement que poss&#232;de le Je , on entend par l&#224; une facult&#233; ou une propri&#233;t&#233; qui se trouve dans le m&#234;me rapport au Je que la propri&#233;t&#233; d'une chose se trouve dans le m&#234;me rapport &#224; la chose elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire dans un substrat ind&#233;termin&#233; qui n'est pas le fondement v&#233;ritable et le d&#233;terminant de sa propri&#233;t&#233;. Selon cette conception, je poss&#232;de des notions et la Notion, de m&#234;me que je poss&#232;de aussi un manteau, une couleur et d'autres propri&#233;t&#233;s ext&#233;rieures .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1293&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant a d&#233;pass&#233; ce rapport ext&#233;rieur de l'entendement, comme facult&#233; de notions et de la notion elle-m&#234;me, au moi. C'est une des id&#233;es les plus profondes et les plus vraies que l'on puisse trouver dans la Critique de la raison pure que l'unit&#233; qui constitue la nature de la notion soit reconnue comme l' unit&#233; synth&#233;tique originelle de l'aperception , comme unit&#233; du je pense ou de la conscience de soi. Cette proposition constitue ce qu'on appelle la d&#233;duction transcendentale des cat&#233;gories ; mais elle a toujours &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e comme l'une des parties les plus difficiles de la philosophie kantienne, sans doute pour la seule raison qu'elle exige que nous allions au-del&#224; de la simple repr&#233;sentation du rapport dans lequel le moi se trouve &#224; l' entendement , ou les notions &#224; une chose et &#224; ses propri&#233;t&#233;s et accidents, et que nous allions jusqu'&#224; la pens&#233;e de ce rapport. Un objet , dit Kant, est ce dans la notion duquel la diversit&#233; d'une intuition donn&#233;e est unifi&#233;e . Mais toute unification des repr&#233;sentations exige l' unit&#233; de la conscience dans la synth&#232;se de celles-ci. C'est donc cette unit&#233; de conscience qui seule constitue la liaison des repr&#233;sentations avec l'objet et par l&#224; leur validit&#233; objective , et sur laquelle repose m&#234;me la possibilit&#233; de l'entendement . Kant distingue cette unit&#233; de l' unit&#233; subjective de la conscience, de l'unit&#233; de repr&#233;sentation par laquelle je prends conscience d'une pluralit&#233; comme simultan&#233;e ou successive , ceci d&#233;pendant de conditions empiriques.D'autre part, les principes de la d&#233;termination objective des notions ne peuvent &#234;tre d&#233;duits que du principe de l' unit&#233; transcendantale de l'aperception . Par les cat&#233;gories qui sont ces d&#233;terminations objectives, la diversit&#233; des repr&#233;sentations donn&#233;es est d&#233;termin&#233;e de telle sorte qu'elle est amen&#233;e dans l' unit&#233; de la conscience .Selon cette exposition, l'unit&#233; de la notion est celle par laquelle quelque chose n'est pas un simple mode de sentiment , une intuition , ou m&#234;me une simple repr&#233;sentation , mais est un objet , et cette unit&#233; objective est l'unit&#233; de l'ego avec lui-m&#234;me.En fait, la compr&#233;hension d'un objet ne consiste en rien d'autre que le fait que le moi le fasse sien , le p&#233;n&#232;tre et le fasse entrer dans sa forme propre , c'est-&#224;-dire dans l' universalit&#233; qui est imm&#233;diatement une d&#233;termination , ou dans une d&#233;termination qui est imm&#233;diatement une universalit&#233;. Tel qu'il est pressenti ou m&#234;me dans la conception ordinaire, l'objet est encore quelque chose d'ext&#233;rieur et d'&#233;tranger . Lorsqu'il est compris, l'&#234;tre-en-et-pour-soi qu'il poss&#232;de dans l'intuition et la pens&#233;e imag&#233;e se transforme en une positivit&#233; ; le je en pensant qu'il le p&#233;n&#232;tre .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1294&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est seulement en tant qu'il est dans la pens&#233;e que l'objet est vraiment en soi et pour soi ; dans l'intuition ou la conception ordinaire, il n'est qu'une apparence . La pens&#233;e supprime l' imm&#233;diatet&#233; &#224; laquelle l'objet nous fait face d'abord et transforme ainsi l'objet en une positivit&#233; ; mais cette positivit&#233; est son &#234;tre-en-soi-et-pour-soi , ou son objectivit&#233; .L'objet a donc son objectivit&#233; dans la Notion , et c'est l&#224; l' unit&#233; de la conscience de soi dans laquelle il a &#233;t&#233; re&#231;u ; par cons&#233;quent son objectivit&#233;, ou la Notion, n'est elle-m&#234;me autre que la nature de la conscience de soi, n'a d'autres moments ni d'autres d&#233;terminations que le Je lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1295&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, un principe cardinal de la philosophie kantienne nous autorise &#224; nous r&#233;f&#233;rer &#224; la nature du Je pour savoir ce qu'est la Notion . Mais, inversement, il est n&#233;cessaire pour cela d'avoir saisi la Notion du Je telle qu'elle a &#233;t&#233; expos&#233;e plus haut. Si nous nous en tenons &#224; la simple repr&#233;sentation du Je telle qu'elle flotte devant notre conscience ordinaire, alors le Je n'est que la simple chose , appel&#233;e aussi &#226;me , dans laquelle la Notion est inh&#233;rente comme possession ou propri&#233;t&#233;. Cette repr&#233;sentation qui ne cherche &#224; comprendre ni le Je ni la Notion ne peut servir &#224; faciliter ou &#224; rapprocher la compr&#233;hension de la Notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1296&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expos&#233; kantien cit&#233; plus haut contient deux autres traits qui concernent la Notion et qui n&#233;cessitent quelques observations suppl&#233;mentaires. En premier lieu, le stade de l'entendement est cens&#233; &#234;tre pr&#233;c&#233;d&#233; par les stades du sentiment et de l'intuition , et c'est une proposition essentielle de la philosophie transcendantale kantienne que sans intuition les notions sont vides et ne valent que comme relations de la diversit&#233; donn&#233;e par l'intuition. En second lieu, la Notion a &#233;t&#233; d&#233;clar&#233;e &#234;tre l' &#233;l&#233;ment objectif de la connaissance, et comme telle, la v&#233;rit&#233; . Mais d'un autre c&#244;t&#233;, la Notion est consid&#233;r&#233;e comme quelque chose de purement subjectif dont on ne peut extraire la r&#233;alit&#233; , ce qui doit &#234;tre compris comme objectivit&#233;, puisque la r&#233;alit&#233; est oppos&#233;e &#224; la subjectivit&#233; ; et, en g&#233;n&#233;ral, la Notion et l'&#233;l&#233;ment logique sont d&#233;clar&#233;s comme quelque chose de purement formel qui, puisqu'il fait abstraction du contenu, ne contient pas de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1297&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, en ce qui concerne le rapport de l'entendement ou de la notion aux degr&#233;s qu'il suppose , la forme de ces degr&#233;s est d&#233;termin&#233;e par la science particuli&#232;re consid&#233;r&#233;e. Dans notre science, la logique pure , ces degr&#233;s sont l'&#234;tre et l'essence . En psychologie, les degr&#233;s ant&#233;rieurs sont le sentiment et l'intuition , puis l'id&#233;ation en g&#233;n&#233;ral. Dans la ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit, qui est la doctrine de la conscience, l'ascension vers l'entendement se fait par les degr&#233;s de la conscience sensible , puis de la perception . Kant ne suppose que le sentiment et l'intuition. &#192; quel point cette &#233;chelle de degr&#233;s est incompl&#232;te, on le voit par le fait qu'il ajoute lui-m&#234;me en appendice &#224; la logique transcendantale ou doctrine de l'entendement un trait&#233; sur les concepts de r&#233;flexion, sph&#232;re situ&#233;e entre l'intuition et l' entendement ou l'&#234;tre et la notion .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1298&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne ces stades, il faut d'abord remarquer que les formes d'intuition, d'id&#233;ation, etc., appartiennent &#224; l' esprit conscient de lui-m&#234;me, qui, en tant que tel, n'entre pas dans le champ de la logique. Il est vrai que les pures d&#233;terminations de l'&#234;tre, de l'essence et de la notion constituent le plan de base et la structure int&#233;rieure simple des formes de l'esprit ; l'esprit en tant qu'intuition et aussi en tant que conscience sensible est dans la forme de l'&#234;tre imm&#233;diat ; de m&#234;me l'esprit en tant qu'id&#233;ation et perception est pass&#233; de l'&#234;tre au stade de l'essence ou de la r&#233;flexion. Mais ces formes concr&#232;tes int&#233;ressent aussi peu la logique que les formes concr&#232;tes que prennent les cat&#233;gories logiques de la nature, qui seraient l'espace et le temps, puis l'espace et le temps remplis d'eux-m&#234;mes par un contenu de nature inorganique , et enfin la nature organique .&#174;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1299&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, ici aussi, la Notion ne doit pas &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme l'acte de l'entendement conscient de soi, ni comme l' entendement subjectif , mais comme la Notion dans son caract&#232;re absolu propre, qui constitue un stade de la nature aussi bien que de l' esprit . La vie, ou la nature organique, est le stade de la nature o&#249; la Notion appara&#238;t , mais comme aveugle, comme inconsciente d'elle-m&#234;me et comme irr&#233;fl&#233;chie ; la Notion consciente de soi et pensante appartient uniquement &#224; l'esprit. Mais la forme logique de la Notion est ind&#233;pendante de ses formes non spirituelles, et aussi de ses formes spirituelles. La pr&#233;monition n&#233;cessaire &#224; ce sujet a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; donn&#233;e dans l'Introduction. C'est un point qui ne doit pas attendre d'&#234;tre &#233;tabli dans la logique elle-m&#234;me, mais doit &#234;tre &#233;clairci avant que cette science ne soit commenc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1300&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, quelles que soient les formes des stades qui pr&#233;c&#232;dent la Notion, nous en arrivons en second lieu au rapport dans lequel la Notion est pens&#233;e &#224; ces formes . La conception de ce rapport, aussi bien dans la psychologie ordinaire que dans la philosophie transcendentale kantienne, est que la mati&#232;re empirique , la diversit&#233; de l'intuition et de la repr&#233;sentation, existe d'abord pour son propre compte , puis que l'entendement s'en approche , y apporte l'unit&#233; et l'&#233;l&#232;ve par abstraction &#224; la forme de l'universalit&#233; . L'entendement est ainsi une forme intrins&#232;quement vide qui, d'une part, obtient une r&#233;alit&#233; par le contenu donn&#233; en question et, d'autre part, fait abstraction de ce contenu, c'est-&#224;-dire le laisse tomber comme quelque chose d'inutile, mais d'inutile seulement pour la Notion. Dans ces deux actions, la Notion n'est pas le facteur ind&#233;pendant, l'&#233;l&#233;ment essentiel et vrai de la mati&#232;re donn&#233;e ant&#233;rieure ; au contraire, c'est la mati&#232;re qui est consid&#233;r&#233;e comme la r&#233;alit&#233; absolue, qui ne peut &#234;tre extraite de la Notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1301&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien admettre que la notion en tant que telle n'est pas encore achev&#233;e, mais doit s'&#233;lever jusqu'&#224; l' id&#233;e qui seule est l'unit&#233; de la notion et de la r&#233;alit&#233;, et il faut montrer plus loin que cela est le r&#233;sultat spontan&#233; de la nature m&#234;me de la notion . En effet, la r&#233;alit&#233; que la notion se donne &#224; elle-m&#234;me ne doit pas &#234;tre re&#231;ue par elle comme quelque chose d'ext&#233;rieur, mais doit, conform&#233;ment aux exigences de la science, &#234;tre d&#233;duite de la notion elle-m&#234;me. Mais la v&#233;rit&#233; est que ce n'est pas la mati&#232;re donn&#233;e par l'intuition et la repr&#233;sentation qui doit &#234;tre justifi&#233;e comme le r&#233;el par opposition &#224; la notion. On dit souvent : &#171; Ce n'est qu'une notion &#187;, en opposant la notion non seulement &#224; l'id&#233;e, mais &#224; la r&#233;alit&#233; sensible, spatiale et temporelle, palpable, comme quelque chose de plus excellent que la notion ; et alors l' abstrait est tenu pour moins important que le concret, parce qu'il manque tellement de ce genre de mat&#233;riau. Dans cette optique, abstraire signifie choisir dans l'objet concret, pour nos besoins subjectifs, telle ou telle marque, sans pour autant diminuer la valeur et le statut des nombreuses autres propri&#233;t&#233;s et caract&#233;ristiques laiss&#233;es de c&#244;t&#233; ; au contraire, celles-ci, en tant que r&#233;elles , conservent leur validit&#233; tout &#224; fait intacte, seulement elles sont laiss&#233;es l&#224;, de l'autre c&#244;t&#233; ; ainsi, c'est seulement l' incapacit&#233; de l'entendement &#224; assimiler une telle richesse qui le contraint &#224; se contenter de l'abstraction appauvrie. Or, consid&#233;rer la mati&#232;re donn&#233;e de l'intuition et la diversit&#233; de la repr&#233;sentation comme le r&#233;el , par opposition &#224; la pens&#233;e , &#224; la notion, est une opinion dont l'abandon n'est pas seulement une condition de la philosophie, mais est d&#233;j&#224; pr&#233;suppos&#233; par la religion ; &#034;En effet, comment la religion peut-elle &#234;tre n&#233;cessaire, comment la religion peut-elle avoir un sens, si les ph&#233;nom&#232;nes passagers et superficiels du monde des choses sensibles sont encore tenus pour la v&#233;rit&#233; ? Mais la philosophie donne une id&#233;e raisonn&#233;e de l'&#233;tat v&#233;ritable des choses en ce qui concerne la r&#233;alit&#233; de l'&#234;tre sensible ; elle admet les stades du sentiment et de l'intuition comme pr&#233;alables &#224; l'entendement, en tant qu'ils sont des conditions de sa gen&#232;se, mais seulement en ce sens qu'elle est conditionn&#233;e par leur r&#233;alit&#233; .La pens&#233;e abstraite ne doit donc pas &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une simple mise de c&#244;t&#233; de la mati&#232;re sensible, dont la r&#233;alit&#233; n'est pas pour autant alt&#233;r&#233;e ; elle est plut&#244;t la suppression et la r&#233;duction de cette mati&#232;re en tant que simple apparence ph&#233;nom&#233;nale &#224; l' essentiel , qui ne se manifeste que dans la Notion . &#174;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1302&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, si ce qui est repris dans la Notion &#224; partir du ph&#233;nom&#232;ne concret doit servir seulement de marque ou de signe , il peut certainement s'agir de n'importe quelle d&#233;termination particuli&#232;re sensible al&#233;atoire de l'objet, choisie parmi les autres sur la base d'un int&#233;r&#234;t ext&#233;rieur al&#233;atoire et de m&#234;me nature que les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1303&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; un malentendu capital qui pr&#233;vaut : celui de consid&#233;rer comme v&#233;rit&#233; le principe naturel ou le commencement qui constitue le point de d&#233;part de l' &#233;volution naturelle ou de l' histoire de l'individu en devenir, et comme premier dans la notion . Or, dans l'ordre de la nature, l'intuition ou l'&#234;tre sont incontestablement premiers ou sont la condition de la notion, mais ils ne sont pas pour autant absolument inconditionn&#233;s ; au contraire, leur r&#233;alit&#233; est supprim&#233;e dans la notion et avec elle aussi l'illusion qu'ils avaient d'&#234;tre la r&#233;alit&#233; conditionnelle. Lorsqu'il s'agit non pas de v&#233;rit&#233; mais simplement d' histoire , comme dans la pens&#233;e picturale et ph&#233;nom&#233;nale, il n'est pas n&#233;cessaire de dire plus loin que nous commen&#231;ons par des sentiments et des intuitions et que de leur multiplicit&#233; l'entendement extrait une universalit&#233; ou une abstraction et a naturellement besoin pour cela du substrat de sentiments et d'intuitions qui, dans ce processus d'abstraction, reste pour &#234;tre repr&#233;sent&#233; dans la m&#234;me r&#233;alit&#233; compl&#232;te avec laquelle il s'est pr&#233;sent&#233; au d&#233;part.Mais la philosophie n'est pas cens&#233;e &#234;tre un r&#233;cit d'&#233;v&#233;nements, mais une connaissance de ce qui est vrai en eux et, en outre, sur la base de cette connaissance, comprendre ce qui, dans le r&#233;cit, appara&#238;t comme un simple &#233;v&#233;nement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1304&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la conception superficielle de ce qu'est la notion laisse toute diversit&#233; en dehors de la notion et n'attribue &#224; celle-ci que la forme de l'universalit&#233; abstraite ou de l'identit&#233; vide de la r&#233;flexion, on peut imm&#233;diatement faire appel &#224; ce fait que, ind&#233;pendamment de la conception que nous avons ici expos&#233;e, l'&#233;nonc&#233; ou la d&#233;finition d'une notion comprend express&#233;ment non seulement le genre, qui est lui-m&#234;me &#224; proprement parler plus qu'une universalit&#233; purement abstraite, mais aussi la d&#233;termination sp&#233;cifique. Si l'on veut seulement r&#233;fl&#233;chir attentivement &#224; la signification de ce fait, on verra que la diff&#233;renciation doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un moment &#233;galement essentiel de la notion. Kant a introduit cette consid&#233;ration par la pens&#233;e extr&#234;mement importante qu'il existe des jugements synth&#233;tiques a priori. Cette synth&#232;se originelle de l'aperception est l'un des principes les plus profonds du d&#233;veloppement sp&#233;culatif ; elle contient le d&#233;but d'une v&#233;ritable compr&#233;hension de la nature de la notion et s'oppose compl&#232;tement &#224; cette identit&#233; vide ou &#224; cette universalit&#233; abstraite qui n'est pas en elle-m&#234;me une synth&#232;se. Le d&#233;veloppement ult&#233;rieur, cependant, ne tient pas la promesse du d&#233;but. L'expression m&#234;me de synth&#232;se &#233;voque ais&#233;ment la conception d'une unit&#233; ext&#233;rieure et d'une simple combinaison d'entit&#233;s intrins&#232;quement s&#233;par&#233;es. Mais la philosophie kantienne n'a pas d&#233;pass&#233; le r&#233;flexe psychologique de la Notion et en est revenue &#224; l'affirmation selon laquelle la Notion est conditionn&#233;e en permanence par une multiplicit&#233; d' intuitions. Elle a d&#233;clar&#233; que la connaissance et l'exp&#233;rience intellectuelles sont un contenu ph&#233;nom&#233;nal , non pas parce que les cat&#233;gories elles-m&#234;mes sont seulement finies, mais, en vertu d'un id&#233;alisme psychologique, parce qu'elles ne sont que des d&#233;terminations issues de la conscience de soi. C'est aussi dans cette optique que la Notion sans la multiplicit&#233; de l'intuition est d&#233;clar&#233;e vide et d&#233;pourvue de contenu, bien qu'elle soit une synth&#232;se a priori ; en tant que telle, elle contient certainement en elle-m&#234;me la d&#233;termination et la diff&#233;rence. De plus, comme la d&#233;termination est celle de la Notion et donc la d&#233;termination absolue, l'individualit&#233;, la Notion est le fondement et la source de toute d&#233;termination et de toute multiplicit&#233; finies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1305&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La position purement formelle de la Notion en tant qu'entendement est pleinement confirm&#233;e par l'expos&#233; kantien de ce qu'est la raison. Dans la raison, le stade le plus &#233;lev&#233; de la pens&#233;e, on aurait d&#251; s'attendre &#224; ce que la Notion perde le conditionnement dans lequel elle appara&#238;t encore au stade de l'entendement et atteigne la v&#233;rit&#233; parfaite. Mais cette attente est d&#233;&#231;ue. Car Kant d&#233;finit le rapport de la raison aux cat&#233;gories comme purement dialectique et, en effet, il prend le r&#233;sultat de cette dialectique comme le n&#233;ant infini , rien que cela et rien de plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1306&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, l'unit&#233; infinie de la raison est elle aussi encore priv&#233;e de la synth&#232;se, et avec elle du commencement mentionn&#233; plus haut d'une Notion sp&#233;culative, vraiment infinie ; la raison devient l' unit&#233; famili&#232;re, toute formelle, simplement r&#233;gulatrice de l'emploi syst&#233;matique de l'entendement .On d&#233;clare abusif le fait de consid&#233;rer la logique, qui n'est qu'un canon de jugement , comme un organon de production d' id&#233;es objectives . Les notions de la raison, dans lesquelles nous ne pouvions pas ne pas pressentir une puissance sup&#233;rieure et une signification plus profonde, n'ont plus le caract&#232;re constitutif des cat&#233;gories, ce ne sont que des id&#233;es ; nous sommes bien libres de les utiliser, mais par ces entit&#233;s intelligibles dans lesquelles toute v&#233;rit&#233; devrait &#234;tre pleinement r&#233;v&#233;l&#233;e, nous ne devons entendre que des hypoth&#232;ses , et leur attribuer une v&#233;rit&#233; absolue serait le comble du caprice et de la t&#233;m&#233;rit&#233;, car elles n'apparaissent dans aucune exp&#233;rience . Aurait-on jamais pens&#233; que la philosophie refuserait la v&#233;rit&#233; aux entit&#233;s intelligibles parce qu'elles manquent de la mati&#232;re spatiale et temporelle du monde sensible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1307&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela se rattache directement la question du point de vue sous lequel il faut consid&#233;rer la notion et le caract&#232;re de la logique en g&#233;n&#233;ral, question sur laquelle la philosophie kantienne soutient la m&#234;me opinion que celle qui est commun&#233;ment admise : c'est-&#224;-dire dans quel rapport la notion et la science de la notion se situent-elles par rapport &#224; la v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me ? Nous avons d&#233;j&#224; cit&#233; la d&#233;duction kantienne des cat&#233;gories selon laquelle, selon elle, l'objet, en tant que ce dans quoi la diversit&#233; de l'intuition est unifi&#233;e , n'est cette unit&#233; que par l'unit&#233; de la conscience de soi . Ici donc, lal'objectivit&#233; de la pens&#233;e est sp&#233;cifiquement &#233;nonc&#233;e,une identit&#233; de la Notion et de la chose , qui est la v&#233;rit&#233; . De m&#234;me, on admet commun&#233;ment que lorsque la pens&#233;e s'approprie un objet donn&#233;, celui-ci subit par l&#224; une alt&#233;ration et se change de quelque chose de sensible en quelque chose de pens&#233; ; et cependant que non seulement la nature essentielle de l'objet n'est pas affect&#233;e par cette alt&#233;ration, mais que c'est seulement dans sa Notion qu'il est dans sa v&#233;rit&#233;, tandis que dans l'imm&#233;diatet&#233; o&#249; il est donn&#233; il n'est qu'apparence et contingence ; que la connaissance qui comprend vraiment l'objet est la connaissance de lui tel qu'il est en et pour lui-m&#234;me , et que la Notion est son objectivit&#233; m&#234;me.&#174;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1308&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, on soutient &#233;galement que nous ne pouvons pas conna&#238;tre les choses telles qu'elles sont en elles-m&#234;mes et que la v&#233;rit&#233; est inaccessible aux facult&#233;s cognitives de la raison ; que la v&#233;rit&#233; pr&#233;cit&#233;e qui consiste dans l'unit&#233; de l'objet et de la notion n'est en fin de compte que l'apparence, et cette fois encore, parce que le contenu n'est que la diversit&#233; de l'intuition. Nous avons d&#233;j&#224; fait remarquer &#224; ce propos que c'est pr&#233;cis&#233;ment dans la notion que cette diversit&#233;, en tant qu'elle appartient &#224; l'intuition par opposition &#224; la notion, est supprim&#233;e et que par elle l'objet est r&#233;duit &#224; sa nature essentielle non contingente. Celle-ci entre dans la sph&#232;re de l'apparence et c'est pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison que l'apparence n'est pas d&#233;pourvue d'&#234;tre essentiel, mais qu'elle est une manifestation de l'essence. Or, la manifestation compl&#232;tement lib&#233;r&#233;e de l'essence est la notion .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1309&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces propositions que nous rappelons ici au lecteur ne sont pas des assertions dogmatiques, car elles sont le r&#233;sultat de l'&#233;volution immanente de l'essence . Le point de vue actuel auquel cette &#233;volution a conduit est que la forme de l' absolu qui est sup&#233;rieure &#224; l'&#234;tre et &#224; l'essence est la Notion . Consid&#233;r&#233;e sous cet angle, la Notion a subjugu&#233; l'&#234;tre et l'essence, qui comprennent aussi, &#224; d'autres points de d&#233;part, le sentiment, l'intuition et la repr&#233;sentation, et qui &#233;taient apparus comme ses conditions pr&#233;alables, et s'est r&#233;v&#233;l&#233;e &#234;tre leur fondement inconditionnel . Reste maintenant le second aspect auquel est consacr&#233; ce troisi&#232;me livre de la Logique , &#224; savoir l'exposition de la mani&#232;re dont la Notion construit en elle et &#224; partir d'elle-m&#234;me la r&#233;alit&#233; qui s'est &#233;vanouie en elle. On a donc admis sans d&#233;tour que la connaissance qui s'arr&#234;te &#224; la Notion en tant que telle est encore incompl&#232;te et n'est parvenue jusqu'ici qu'&#224; la v&#233;rit&#233; abstraite . Mais son incompl&#233;tude ne r&#233;side pas dans le manque de cette r&#233;alit&#233; pr&#233;sum&#233;e donn&#233;e par le sentiment et l'intuition, mais dans le fait que la Notion ne s'est pas encore donn&#233;e une r&#233;alit&#233; propre , une r&#233;alit&#233; produite par ses propres moyens. L'absoluit&#233; d&#233;montr&#233;e de la Notion par rapport &#224; la mati&#232;re de l'exp&#233;rience et, plus exactement, aux cat&#233;gories et aux concepts de la r&#233;flexion, consiste en ceci que cette mati&#232;re, telle qu'elle appara&#238;t en dehors et avant la Notion, n'a pas de v&#233;rit&#233; ; elle n'a cette v&#233;rit&#233; que dans son id&#233;alit&#233; ou son identit&#233; avec la Notion. La d&#233;rivation du r&#233;el &#224; partir d'elle, si nous voulons l'appeler d&#233;rivation, consiste en premier lieu essentiellement en ceci que la Notion, dans son abstraction formelle, se r&#233;v&#232;le incompl&#232;te et passe par sa propre dialectique immanente dans la r&#233;alit&#233; ; mais elle ne retombe pas sur une r&#233;alit&#233; toute faite qui lui fait face et ne se r&#233;fugie pas dans quelque chose qui s'est r&#233;v&#233;l&#233; &#234;tre l'&#233;l&#233;ment inessentiel de l'Apparence parce qu'ayant cherch&#233; autour d'elle quelque chose de meilleur, elle ne l'a pas trouv&#233; ; au contraire, elle produit la r&#233;alit&#233; par ses propres moyens.On restera toujours &#233;tonn&#233; de voir comment la philosophie kantienne a reconnu le rapport de la pens&#233;e &#224; la r&#233;alit&#233; sensible, au-del&#224; duquel elle ne s'est pas avanc&#233;e, comme seulement un rapport relatif de simple apparence, et a parfaitement reconnu et &#233;nonc&#233; une unit&#233; sup&#233;rieure des deux dans l'Id&#233;e en g&#233;n&#233;ral et, par exemple, dans l'Id&#233;e d'un entendement intuitif, et pourtant s'est arr&#234;t&#233;e net &#224; ce rapport relatif et &#224; l'affirmation que la Notion est et reste compl&#232;tement s&#233;par&#233;e de la r&#233;alit&#233;, affirmant ainsi comme v&#233;rit&#233; ce qu'elle d&#233;clarait &#234;tre une connaissance finie, et d&#233;non&#231;ant comme une extravagance injustifi&#233;e et un produit de la pens&#233;e ce qu'elle reconnaissait comme v&#233;rit&#233; et dont elle &#233;tablissait la notion sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1310&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etant donn&#233; que c'est principalement la logique et non la science en g&#233;n&#233;ral dont nous nous occupons ici de la relation &#224; la v&#233;rit&#233;, il faut en outre admettre que la logique en tant que La science formelle ne peut et ne doit pas contenir cette r&#233;alit&#233; qui est le contenu des autres parties de la philosophie, &#224; savoir les sciences philosophiques de la nature et de l'esprit. Ces sciences concr&#232;tes se pr&#233;sentent certes sous une forme d'Id&#233;e plus r&#233;elle que la logique ; mais ce n'est pas en revenant &#224; la r&#233;alit&#233; abandonn&#233;e par la conscience qui s'est &#233;lev&#233;e au-dessus de son mode d'apparence au niveau de la science, ni en revenant &#224; l'emploi de formes telles que les cat&#233;gories et les concepts de r&#233;flexion, dont la logique a d&#233;montr&#233; la finitude et la fausset&#233;.La logique, au contraire, montre l'&#233;l&#233;vation de l' Id&#233;e &#224; un niveau d'o&#249; elle devient cr&#233;atrice de la nature et passe &#224; la forme d'une imm&#233;diatet&#233; concr&#232;te dont la Notion, cependant, brise de nouveau cette forme pour se r&#233;aliser comme esprit concret . A l'oppos&#233; de ces sciences concr&#232;tes (bien que celles-ci aient et conservent comme principe formateur int&#233;rieur cet &#233;l&#233;ment logique, ou la Notion, qui leur avait servi d'arch&#233;type), la logique est bien entendu une science formelle ; mais elle est la science de la forme absolue qui est en elle-m&#234;me une totalit&#233; et contient l' Id&#233;e pure de la v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me . Cette forme absolue a en elle-m&#234;me son contenu ou sa r&#233;alit&#233; ; la Notion, n'&#233;tant pas une identit&#233; triviale et vide, poss&#232;de dans son moment de n&#233;gativit&#233; ou de d&#233;termination absolue les d&#233;terminations diff&#233;renci&#233;es ; le contenu est simplement et uniquement ces d&#233;terminations de la forme absolue et rien d'autre qu'un contenu pos&#233; par la forme absolue elle-m&#234;me et par cons&#233;quent aussi ad&#233;quat &#224; elle.C'est pourquoi cette forme est d'une nature tout autre que celle que l'on donne ordinairement &#224; la forme logique. Elle est d&#233;j&#224; v&#233;rit&#233; en elle-m&#234;me , puisque ce contenu est ad&#233;quat &#224; sa forme, ou la r&#233;alit&#233; &#224; sa Notion ; et elle est pure v&#233;rit&#233; parce que les d&#233;terminations du contenu n'ont pas encore la forme d'une alt&#233;rit&#233; absolue ou d'une imm&#233;diatet&#233; absolue.Lorsque Kant, &#224; propos de la logique, en vient &#224; discuter la vieille et c&#233;l&#232;bre question : qu'est-ce que la v&#233;rit&#233; ? il pr&#233;sente d'abord au lecteur comme une trivialit&#233; l'explication du terme comme accord de la connaissance avec son objet, d&#233;finition d'une grande valeur, voire d'une valeur supr&#234;me. Si nous nous souvenons de cette d&#233;finition en relation avec l'affirmation fondamentale de l'id&#233;alisme transcendantal, selon laquelleSi la raison, en tant que cognitive, est incapable d'appr&#233;hender les choses en soi , que la r&#233;alit&#233; se trouve absolument en dehors de la Notion, alors il est &#233;vident qu'une telle raison qui est incapable de se mettre en accord avec son objet, les choses en soi, et les choses en soi qui ne sont pas en accord avec la Notion de la raison, la Notion qui ne s'accorde pas avec la r&#233;alit&#233;, et une r&#233;alit&#233; qui ne s'accorde pas avec la Notion, sont des conceptions fausses . Si Kant avait consid&#233;r&#233; l'id&#233;e d'un entendement intuitif &#224; la lumi&#232;re de la d&#233;finition ci-dessus de la v&#233;rit&#233;, il aurait trait&#233; l'id&#233;e qui exprime l'accord requis, non pas comme une invention de la pens&#233;e, mais plut&#244;t comme la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1311&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce que nous avons besoin de savoir, dit Kant, c'est un crit&#232;re universel et s&#251;r de toute connaissance quelle qu'elle soit ; ce crit&#232;re serait valable pour toutes les connaissances sans distinction d'objets ; mais comme avec un tel crit&#232;re on ferait abstraction de tout contenu de la connaissance ( rapport &#224; son objet) et que la v&#233;rit&#233; concerne pr&#233;cis&#233;ment ce contenu, il serait tout &#224; fait impossible et absurde de demander une marque de la v&#233;rit&#233; de ce contenu des connaissances. &#187; Ici, la conception habituelle de la fonction formelle de la logique est exprim&#233;e de mani&#232;re tr&#232;s nette et l'argumentation pr&#233;sent&#233;e a un air tr&#232;s convaincant. Mais il faut d'abord remarquer qu'il arrive habituellement &#224; un tel raisonnement formel qu'il oublie dans son discours le point m&#234;me sur lequel il a fond&#233; son argumentation et dont il parle. On pr&#233;tend qu'il serait absurde de demander le crit&#232;re de la v&#233;rit&#233; du contenu de la connaissance ; mais selon la d&#233;finition, ce n'est pas le contenu qui constitue la v&#233;rit&#233;, mais l'accord du contenu avec la Notion. Un contenu tel qu'il est ici question, sans la Notion , est quelque chose sans notion, et par cons&#233;quent sans &#234;tre essentiel ; certes, nous ne pouvons pas demander le crit&#232;re de la v&#233;rit&#233; d'un tel contenu, mais pour la raison tout &#224; fait oppos&#233;e ; non pas, c'est-&#224;-dire, parce que le contenu, en tant que chose sans notion, n'est pas l'accord requis, mais simplement parce qu'il ne peut &#234;tre rien de plus qu'une simple opinion sans v&#233;rit&#233;.Laissons de c&#244;t&#233; le contenu qui cause ici la confusion, la confusion dans laquelle tombe le formalisme chaque fois qu'il se propose d'expliquer quelque chose et qui lui fait dire le contraire de ce qu'il entend, et arr&#234;tons-nous &#224; la vision abstraite selon laquelle la logique n'est que formelle et, en fait, fait abstraction de tout contenu ; nous avons alors une connaissance unilat&#233;rale qui ne doit contenir aucun objet, une forme vide, vierge, qui n'est donc plus un accord pour un objet.L'accord requiert essentiellement deux termes, alors qu'il est v&#233;rit&#233;. Dans la synth&#232;se a priori de la Notion, Kant poss&#233;dait un principe sup&#233;rieur dans lequel une dualit&#233; dans une unit&#233; pouvait &#234;tre connue, donc une connaissance de ce qui est requis pour la v&#233;rit&#233; ; mais la mati&#232;re sensible, la multiplicit&#233; de l'intuition, &#233;tait trop forte pour lui et il ne pouvait s'en &#233;loigner pour consid&#233;rer la Notion et les cat&#233;gories en et pour elles-m&#234;mes et pour elles-m&#234;mes , et pour une m&#233;thode sp&#233;culative de philosopher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1312&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique &#233;tant la science de la forme absolue, cette science formelle, pour &#234;tre vraie , doit poss&#233;der en elle-m&#234;me un contenu ad&#233;quat &#224; sa forme ; et ce d'autant plus que l'&#233;l&#233;ment formel de la logique est la forme pure, et donc la v&#233;rit&#233; de la logique doit &#234;tre la forme pure.la pure v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me.Il faut donc consid&#233;rer cette science formelle comme poss&#233;dant des d&#233;terminations et un contenu plus riches, et comme ayant une influence sur le concret infiniment plus puissante qu'on ne le suppose habituellement . Les lois de la logique en elles-m&#234;mes (sans compter les ajouts h&#233;t&#233;rog&#232;nes de la logique appliqu&#233;e et du reste du mat&#233;riel psychologique et anthropologique) se limitent ordinairement, en dehors de la loi de contradiction, &#224; quelques maigres propositions concernant la transformation des jugements et les formes des syllogismes. M&#234;me ici, les formes qui se pr&#233;sentent &#224; nous, ainsi que leurs modifications ult&#233;rieures, ne sont que reprises en quelque sorte historiquement, et ne sont pas soumises &#224; la critique pour d&#233;terminer si elles sont vraies en elles-m&#234;mes et pour elles-m&#234;mes . Ainsi, par exemple, la forme du jugement positif est accept&#233;e comme quelque chose de parfaitement correct en soi, la question de savoir si un tel jugement est vrai ne d&#233;pendant que de son contenu. Que cette forme soit en elle-m&#234;me une forme de v&#233;rit&#233;, que la proposition qu'elle &#233;nonce, l' individuelle , soit un universel , ne soit pas intrins&#232;quement dialectique, c'est une question que personne ne songe &#224; examiner.On admet imm&#233;diatement que ce jugement est de lui-m&#234;me susceptible de contenir la v&#233;rit&#233;, et que la proposition &#233;nonc&#233;e par tout jugement positif est vraie, bien qu'il soit imm&#233;diatement &#233;vident qu'il lui manque ce que requiert la d&#233;finition de la v&#233;rit&#233;, &#224; savoir la concordance de la notion et de son objet. Si l'on prend pour notion le pr&#233;dicat, qui est ici l'universel, et pour objet le sujet, qui est l'individuel, alors l'un ne s'accorde pas avec l'autre. Mais si l' universel abstrait qu'est le pr&#233;dicat ne suffit pas &#224; constituer une notion, car une notion implique certainement quelque chose de plus, et si un tel sujet n'est pas encore beaucoup plus qu'un sujet grammatical, comment le jugement pourrait-il contenir la v&#233;rit&#233;, puisque ou bien sa notion et son objet ne s'accordent pas, ou bien il lui manque &#224; la fois la notion et l'objet ? Au contraire, il est impossible et absurde de vouloir saisir la v&#233;rit&#233; sous des formes telles que le jugement positif et le jugement en g&#233;n&#233;ral. De m&#234;me que la philosophie kantienne n'a pas consid&#233;r&#233; les cat&#233;gories en elles-m&#234;mes et pour elles-m&#234;mes, mais les a d&#233;clar&#233;es d&#233;terminations finies incapables de contenir la v&#233;rit&#233;, sous le faux pr&#233;texte qu'elles sont des formes subjectives de la conscience de soi, encore moins a-t-elle soumis &#224; la critique les formes de la Notion qui sont le contenu de la logique ordinaire ; au contraire, elle en a adopt&#233; une partie, &#224; savoir les fonctions du jugement, pour la d&#233;termination des cat&#233;gories et les a accept&#233;es comme des pr&#233;suppositions valables.M&#234;me si nous ne devions voir dans les formes logiques que des fonctions formelles de la pens&#233;e, elles m&#233;riteraient pour cela m&#234;me d'&#234;tre examin&#233;es pour voir dans quelle mesure, par elles-m&#234;mes, elles correspondent &#224; la v&#233;rit&#233; . Une logique qui ne s'acquitte pas de cette t&#226;che peut tout au plus pr&#233;tendre &#224; la valeur d'une histoire naturelle descriptive des ph&#233;nom&#232;nes de la pens&#233;e tels qu'ils se produisent. C'est un m&#233;rite infini d'Aristote, qui doit nous remplir de la plus haute admiration pour les pouvoirs de ce g&#233;nie, d'avoir &#233;t&#233; le premier &#224; entreprendre cette description. Il faut cependant aller plus loin et v&#233;rifier &#224; la fois la connexion syst&#233;matique de ces formes et leur valeur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Division&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1313&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'examen pr&#233;c&#233;dent de la Notion montre qu'elle est l'unit&#233; de l'&#234;tre et de l'essence. L'essence est la premi&#232;re n&#233;gation de l'&#234;tre, qui est ainsi devenu &#234;tre illusoire ; la Notion est la seconde n&#233;gation ou la n&#233;gation de cette n&#233;gation, et est donc &#224; nouveau l'&#234;tre , mais l'&#234;tre qui est r&#233;tabli comme m&#233;diation et n&#233;gativit&#233; infinies de l'&#234;tre en lui-m&#234;me. Par cons&#233;quent, l'&#234;tre et l'essence dans la Notion n'ont plus la m&#234;me d&#233;termination qu'ils avaient en tant qu'&#234;tre et essence, et ne sont pas non plus simplement dans une unit&#233; telle que chacun ait un &#234;tre illusoire dans l'autre. La Notion ne se diff&#233;rencie donc pas en ces d&#233;terminations. Elle est la v&#233;rit&#233; du rapport de substance dans lequel l'&#234;tre et l'essence r&#233;alisent l'un par l'autre l'accomplissement de leur autosubsistance et de leur d&#233;termination. La v&#233;rit&#233; de la substantialit&#233; s'est av&#233;r&#233;e &#234;tre l' identit&#233; substantielle qui n'est pas moins une positionnalit&#233; et qui n'est qu'en tant que telle une identit&#233; substantielle. La positionnalit&#233; est un &#234;tre et une diff&#233;renciation d&#233;termin&#233;s ; par cons&#233;quent, dans la Notion, l'&#234;tre-en-et-pour-soi a atteint une r&#233;alit&#233; vraie et ad&#233;quate, car la positivit&#233; est elle-m&#234;me l'&#234;tre-en-et-pour-soi. Cette positivit&#233; constitue la diff&#233;rence de la Notion en elle-m&#234;me ; parce que la positivit&#233; est imm&#233;diatement l'&#234;tre-en-et-pour-soi, les diff&#233;rents moments de la Notion sont eux-m&#234;mes la Notion enti&#232;re, universelle dans leur d&#233;terminit&#233; et identique &#224; leur n&#233;gation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1314&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; donc la notion m&#234;me de la notion. Mais elle n'est encore que sa notion, ou bien cette notion n'est elle- m&#234;me que la notion. Parce qu'elle est &#224; la fois &#234;tre-en-et-pour-soi et aussi positivit&#233;, ou substance absolue qui manifeste la n&#233;cessit&#233; des substances distinctes comme identit&#233;, cette identit&#233; doit elle-m&#234;me poser ce qu'elle est. Les moments du mouvement du rapport de substantialit&#233; par lesquels la notion est venue &#224; l'existence et la r&#233;alit&#233; ainsi manifest&#233;e ne sont encore qu'en transition dans la notion ; cette r&#233;alit&#233; n'a pas encore la d&#233;termination d'&#234;tre la d&#233;termination propre de la notion, auto-&#233;volu&#233;e ; elle est tomb&#233;e dans la sph&#232;re de la n&#233;cessit&#233; ; mais la d&#233;termination propre de la notion ne peut &#234;tre que le r&#233;sultat de sa libre d&#233;termination, d'un &#234;tre d&#233;termin&#233; dans lequel la notion est identique &#224; elle-m&#234;me, ses moments &#233;tant aussi des notions et pos&#233;s par la notion elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1315&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but donc la Notion n'est qu'en elle-m&#234;me ou implicitement la v&#233;rit&#233; ; parce qu'elle n'est que quelque chose d'int&#233;rieur, elle n'est &#233;galement qu'ext&#233;rieure .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est d'abord un simple imm&#233;diat et, sous cette forme, ses moments ont la forme de d&#233;terminations imm&#233;diates et fixes. Elle appara&#238;t comme la notion d&#233;termin&#233;e, comme la sph&#232;re de la simple compr&#233;hension. Comme cette forme d'imm&#233;diatet&#233; est encore inad&#233;quate &#224; la nature de la notion, car celle-ci est libre, n'&#233;tant en rapport qu'avec elle-m&#234;me, elle est une forme ext&#233;rieure dans laquelle la notion ne peut pas &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un &#234;tre-en-et-pour-soi, mais seulement comme quelque chose de pos&#233; ou de subjectif . La notion sous la forme d'imm&#233;diatet&#233; constitue le point de vue pour lequel la notion est une pens&#233;e subjective, une r&#233;flexion ext&#233;rieure &#224; l'objet. Ce stade constitue donc la subjectivit&#233;, ou la notion formelle. Son ext&#233;riorit&#233; se manifeste dans l' &#234;tre fixe de ses d&#233;terminations, dont chacune appara&#238;t ind&#233;pendamment comme quelque chose d'isol&#233;, de qualitatif, qui n'est reli&#233; qu'ext&#233;rieurement &#224; son autre. Mais l' identit&#233; de la Notion, qui est pr&#233;cis&#233;ment leur essence int&#233;rieure ou subjective , les met dialectiquement en mouvement, de sorte que leur s&#233;paration dispara&#238;t et avec elle la s&#233;paration de la Notion d'avec l'objet, et qu'&#233;merge comme leur v&#233;rit&#233; la totalit&#233; qui est la Notion objective .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1316&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, la notion dans son objectivit&#233; est le sujet en soi et pour soi. Par sa d&#233;termination n&#233;cessaire et progressive, la notion formelle se fait son sujet et se lib&#232;re ainsi du rapport de subjectivit&#233; et d'ext&#233;riorit&#233; &#224; l'objet. Ou, inversement, l'objectivit&#233; est la notion r&#233;elle qui a &#233;merg&#233; de son int&#233;riorit&#233; et est pass&#233;e &#224; l'&#234;tre d&#233;termin&#233;. Dans cette identit&#233; avec l'objet, la notion a donc un &#234;tre d&#233;termin&#233; libre qui lui est propre. Mais cette libert&#233; n'est encore qu'une libert&#233; imm&#233;diate, pas encore n&#233;gative . En tant qu'une avec l'objet, la notion est immerg&#233;e en lui ; ses moments distincts sont des existences objectives dans lesquelles elle n'est elle-m&#234;me que l' int&#233;rieur. En tant qu'&#226;me de la r&#233;alit&#233; objective, elle doit se donner la forme de subjectivit&#233; qui lui appartenait imm&#233;diatement en tant que notion formelle, mais elle doit se donner la forme de subjectivit&#233; qui lui appartenait imm&#233;diatement en tant que notion formelle. ainsi, sous la forme de la Notion libre, forme qui lui manquait encore dans l'objectivit&#233;, elle s'oppose &#224; cette objectivit&#233; et fait ainsi de l'identit&#233; avec elle qu'elle poss&#232;de en et pour elle-m&#234;me comme Notion objective , une identit&#233; pos&#233;e &#233;galement .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1317&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette r&#233;alisation o&#249; elle a la forme de la libert&#233; m&#234;me dans son objectivit&#233;, la Notion ad&#233;quate est l' Id&#233;e. La Raison, qui est la sph&#232;re de l'Id&#233;e, est la v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e par elle-m&#234;me dans laquelle la Notion poss&#232;de la r&#233;alisation qui lui est enti&#232;rement ad&#233;quate et est libre, dans la mesure o&#249; elle conna&#238;t son monde objectif dans sa subjectivit&#233; et sa subjectivit&#233; dans son monde objectif.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La conception marxiste du droit</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article8242</link>
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		<dc:date>2026-07-18T22:07:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Engels</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le &#034;droit &#233;gal&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
Le socialisme de juristes &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/engels/works/1886/12/fe18861200.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
La critique de La philosophie du droit de Hegel &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;bats sur la loi relative au vol de bois &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1842/11/vol_de_bois.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la question de la d&#233;mocratie (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique82" rel="directory"&gt;5- La formation de la conscience de classe&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le &#034;droit &#233;gal&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le socialisme de juristes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/engels/works/1886/12/fe18861200.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/engels/works/1886/12/fe18861200.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique de La philosophie du droit de Hegel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;bats sur la loi relative au vol de bois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1842/11/vol_de_bois.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1842/11/vol_de_bois.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la question de la d&#233;mocratie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6373&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6373&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5351&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5351&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2165&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2165&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quel droit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4493&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4493&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple : le plaidoyer de Karl Marx au proc&#232;s contre le Comit&#233; d'arrondissement des d&#233;mocrates [1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs les jur&#233;s !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le proc&#232;s en cours avait &#233;t&#233; intent&#233; avant le 5 d&#233;cembre, je comprendrais l'accusation du minist&#232;re public. Maintenant, apr&#232;s le 5 d&#233;cembre, je ne comprends pas comment ce minist&#232;re peut encore invoquer contre nous des lois que la Couronne elle-m&#234;me a foul&#233;es aux pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur quoi le minist&#232;re public a-t-il fond&#233; sa critique de l'Assembl&#233;e nationale, sa critique de la d&#233;cision de refus des imp&#244;ts ? Sur les lois des 6 et 8 avril 1848. Et qu'a fait le gouvernement lorsque le 5 d&#233;cembre il a despotiquement octroy&#233; une Constitution et impos&#233; au pays une nouvelle loi &#233;lectorale ? Il a mis en lambeaux les lois des 6 et 8 avril 1848. Pour les partisans du gouvernement ces lois n'existent plus ; existeraient-elles encore pour ses adversaires ? Le 5 d&#233;cembre, le gouvernement s'est plac&#233; sur un terrain r&#233;volutionnaire, &#224; savoir, un terrain contre-r&#233;volutionnaire. Il n'a plus devant lui que des r&#233;volutionnaires ou des complices. Il a transform&#233; lui-m&#234;me en insurg&#233;s la masse des citoyens se mouvant sur le terrain des lois en vigueur et d&#233;fendant la loi existante face &#224; la violation de la loi. Avant le 5 d&#233;cembre, on pouvait avoir des opinions diff&#233;rentes sur le transfert et la dissolution de l'Assembl&#233;e nationale, sur l'&#233;tat de si&#232;ge &#224; Berlin. Apr&#232;s le 5 d&#233;cembre, il est incontestable que ces mesures devaient introduire la contre-r&#233;volution et qu'en cons&#233;quence, tous les moyens &#233;taient bons contre une fraction qui ne reconnaissait m&#234;me plus les conditions dans lesquelles elle constituait un gouvernement qui, par cons&#233;quent, ne pouvait pas davantage constituer un gouvernement reconnu par le pays. Messieurs ! La Couronne pouvait au moins sauver l'apparence de l&#233;galit&#233; ; elle a d&#233;daign&#233; de le faire. Elle pouvait disperser l'Assembl&#233;e nationale et faire dire au minist&#232;re devant le pays : &#171; Nous avons risqu&#233; un coup d'&#201;tat, la situation nous y a contraints. Nous nous sommes plac&#233;s formellement en dehors de la loi, mais il y a des moments de crise o&#249; l'existence de l'&#201;tat lui-m&#234;me est en jeu. &#192; de pareils moments, il n'y a qu'une loi inviolable, l'existence de l'&#201;tat. Quand nous avons dissous l'Assembl&#233;e, il n'y avait pas de Constitution. Nous ne pouvions donc pas violer la Constitution. En revanche, il existe deux lois organiques, les lois des 6 et 8 avril 1848. En effet, il n'existe &#224; vrai dire qu'une seule et unique loi organique, la loi &#233;lectorale. Nous sommons le pays de proc&#233;der selon cette loi &#224; de nouvelles &#233;lections. Nous, minist&#232;re responsable, nous nous pr&#233;senterons &#224; cette assembl&#233;e issue de ce scrutin. Cette assembl&#233;e, nous l'esp&#233;rons, reconna&#238;tra dans le coup d'&#201;tat l'action salvatrice impos&#233;e par la n&#233;cessit&#233; des circonstances. Elle sanctionnera a posteriori ce coup d'&#201;tat. Elle d&#233;clarera que nous avons viol&#233; une formule l&#233;gale pour sauver la patrie. Qu'elle d&#233;cide de notre sort ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le minist&#232;re avait agi ainsi, il pourrait, avec quelque vraisemblance, nous envoyer devant votre tribunal. La Couronne aurait sauv&#233; l'apparence de l&#233;galit&#233;. Elle ne l'a pas pu, elle ne l'a pas voulu .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux de la Couronne, la r&#233;volution de mars &#233;tait un fait brutal. Un fait brutal ne peut &#234;tre effac&#233; que par un autre fait brutal. En annulant les nouvelles &#233;lections en vertu de la loi d'avril 1848, le minist&#232;re a reni&#233; sa responsabilit&#233;, il a r&#233;cus&#233; le tribunal m&#234;me devant qui il &#233;tait responsable. C'est ainsi que, d'embl&#233;e, il a fait de l'appel de l'Assembl&#233;e nationale au peuple une pure illusion, une fiction, une tromperie. Lorsque le minist&#232;re a cr&#233;&#233; une premi&#232;re Chambre censitaire, faisant partie int&#233;grante de l'Assembl&#233;e l&#233;gislative, il a d&#233;chir&#233; les lois organiques, il a abandonn&#233; le terrain juridique, il a falsifi&#233; le scrutin populaire, il a coup&#233; court &#224; tout jugement qu'aurait pu prononcer le peuple sur &#171; l'action salvatrice &#187; de la Couronne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est donc impossible de nier le fait ; aucun historien &#224; venir ne le niera : la Couronne a fait une r&#233;volution, elle a fait fi de la situation juridique existante, elle ne peut pas en appeler aux lois qu'elle a elle-m&#234;me abolies si honteusement. Quand on r&#233;ussit une r&#233;volution, on peut pendre ses adver&#173;saires, on ne peut pas les condamner. On peut les &#233;carter du chemin comme des ennemis vaincus, on ne peut pas les juger comme criminels. La r&#233;volution ou la contre-r&#233;volution une fois accomplies, on ne peut pas utiliser les lois abolies contre les d&#233;fenseurs de ces lois. C'est un l&#226;che simulacre de l&#233;galit&#233; que votre sentence, Messieurs, ne sanctionnera pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous ai dit, Messieurs, que le gouvernement avait fauss&#233; le jugement du peuple sur &#171; l'action salvatrice &#187; de la Couronne. Et pourtant le peuple a d&#233;j&#224; tranch&#233; en faveur de l'Assembl&#233;e nationale, contre la Couronne. Les &#233;lections &#224; la seconde Chambre sont les seules l&#233;gales parce qu'elles sont les seules &#224; s'&#234;tre d&#233;roul&#233;es en vertu de la loi du 8 avril 1848. Et presque tous ceux qui ont refus&#233; l'imp&#244;t ont &#233;t&#233; r&#233;&#233;lus &#224; la seconde Chambre, certains deux et trois fois. Mon co-accus&#233; lui-m&#234;me, Schneider II, est d&#233;put&#233; de Cologne. Le peuple a donc en fait d&#233;j&#224; tranch&#233; la question de savoir si l'Assembl&#233;e nationale avait le droit ou non de d&#233;cider le refus de l'imp&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans parler de cette sentence supr&#234;me, vous m'accorderez tous, Messieurs, qu'on ne peut ici rien imputer &#224; crime au sens ordinaire du terme, qu'il n'y a aucun conflit avec la loi qui soit de votre ressort. La force publique est normalement charg&#233;e de l'ex&#233;cution des lois existantes. Est criminel quiconque enfreint la loi ou s'oppose par la violence &#224; la force publique dans l'exercice de ses fonctions. Dans notre cas un pouvoir public a enfreint la loi ; l'autre - peu importe lequel - l'a soutenue. La lutte entre deux pouvoirs publics n'est ni du ressort du droit priv&#233;, ni de celui du droit criminel. La question de savoir qui, de la Couronne ou de l'Assembl&#233;e nationale avait raison, est une question d'histoire. Tous les jurys, tous les tribunaux de Prusse r&#233;unis ne peuvent la trancher. Une seule puissance la r&#233;soudra, l'histoire. C'est pourquoi je ne comprends pas comment on a pu, sur la base du Code p&#233;nal, nous placer au banc des accus&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il s'agisse ici d'une lutte entre deux forces, et que dans ce cas, seule la force puisse d&#233;cider, voil&#224;, Messieurs, ce que la presse r&#233;volutionnaire et la presse contre-r&#233;volutionnaire ont &#233;galement &#233;nonc&#233;. Un organe du gouvernement lui-m&#234;me l'a proclam&#233; peu avant l'issue de la lutte. La Neue preussische Zeitung, l'organe de l'actuel minist&#232;re, l'avait bien reconnu. Quelques jours avant la crise, il d&#233;clarait &#224; peu pr&#232;s ceci : il ne s'agit plus maintenant de droit mais de force, et l'on verra que la vieille royaut&#233; de droit divin a encore le pouvoir. La Neue preussische Zeitung avait exactement compris la situation. Force contre force. La victoire devait trancher entre les deux. La contre-r&#233;volution a vaincu, mais seul le premier acte du drame est termin&#233;. En Angleterre, la lutte a dur&#233; plus de vingt ans. Charles I&#176; fut vainqueur &#224; plusieurs reprises, il a quand m&#234;me fini par monter sur l'&#233;chafaud. Et qui vous garantit, Messieurs, que le minist&#232;re actuel, que ces fonctionnaires qui s'en sont fait et s'en font l'instrument, ne seront pas un jour condamn&#233;s pour haute trahison par la Chambre actuelle ou par celles qui lui succ&#233;deront ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ! Le minist&#232;re public a tent&#233; de fonder son accusation sur les lois des 6 et 8 avril. Je n'ai pu faire autrement que de vous d&#233;montrer que ces lois justement nous relaxaient. Mais je ne vous cache pas que je n'ai jamais reconnu ces lois, que je ne les reconna&#238;trai jamais. Elles n'ont jamais eu de valeur pour les d&#233;put&#233;s issus du scrutin populaire ; elles pouvaient encore moins tracer la voie &#224; la r&#233;volution de mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment sont n&#233;es les lois des 6 et 8 avril ? De l'entente du gouvernement avec la Di&#232;te unifi&#233;e. On voulait ainsi renouer avec l'ancien &#233;tat de choses et escamoter la r&#233;volution qui avait justement supprim&#233; cet &#233;tat de choses. Des hommes comme Camphausen et autres tenaient beaucoup &#224; sauver l'apparence d'un progr&#232;s l&#233;gal. Et comment ont-ils sauv&#233; cette apparence ? Par une s&#233;rie de contradictions flagrantes et absurdes. Placez-vous un moment, Messieurs, au point de vue de l'ancienne l&#233;gislation ! La simple existence du minist&#232;re Camphausen, d'un minist&#232;re responsable, d'un minist&#232;re sans carri&#232;re administrative n'&#233;tait-elle pas une ill&#233;galit&#233; ? La situation de Camphausen, du premier ministre responsable, &#233;tait ill&#233;gale. Ce fonctionnaire qui n'a pas d'existence l&#233;gale, convoque la Di&#232;te unifi&#233;e pour lui faire d&#233;cr&#233;ter des lois, alors que cette m&#234;me Di&#232;te n'&#233;tait pas habilit&#233;e l&#233;galement &#224; les d&#233;cr&#233;ter. Et on appelait progr&#232;s, d&#233;fense du terrain juridique, ce jeu formel qui se contredisait et se d&#233;truisait lui-m&#234;me !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ne nous occupons plus de la forme, Messieurs ! Qu'&#233;tait la Di&#232;te unifi&#233;e ? L'&#233;manation de conditions sociales anciennes et d&#233;cadentes. La r&#233;volution avait justement &#233;clat&#233; contre ces conditions. Et l'on soumet aux repr&#233;sentants de la soci&#233;t&#233; vaincue des lois organiques qui doivent reconna&#238;tre, r&#233;gler, organiser la r&#233;volution qui s'est produite contre cette vieille soci&#233;t&#233; ? Quelle contradiction inepte ! La Di&#232;te a &#233;t&#233; renvers&#233;e avec la vieille royaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette occasion, Messieurs, regardons, les yeux dans les yeux, ce qu'on appelle le terrain juridique. Je suis d'autant plus oblig&#233; de m'&#233;tendre sur ce point que nous passons &#224; juste titre pour des ennemis du terrain juridique et que ces lois des 6 et 8 avril ne doivent leur existence qu'&#224; une reconnaissance formelle du terrain juridique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Di&#232;te repr&#233;sentait surtout la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. La grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re constituait r&#233;ellement la base de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale et moyen&#226;geuse. La soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne, notre soci&#233;t&#233;, repose en revanche sur le commerce et l'industrie. La propri&#233;t&#233; fonci&#232;re elle-m&#234;me a perdu ses anciennes conditions d'existence, elle a &#233;t&#233; plac&#233;e sous la d&#233;pendance du commerce et de l'industrie. De ce fait l'agriculture est &#224; l'heure actuelle pratiqu&#233;e industriellement et les anciens seigneurs f&#233;odaux sont tomb&#233;s au rang de fabricants de b&#233;tail, de laine, de bl&#233;, de betteraves, d'eau de vie, etc. ; au rang de gens qui n&#233;gocient des produits industriels comme tout commer&#231;ant ! Ils ont beau tenir &#224; leurs anciens pr&#233;jug&#233;s, ils ne s'en transforment pas moins pratiquement en bourgeois produisant le plus possible et au minimum de frais possible, achetant au meilleur march&#233;, et vendant au plus offrant. Le mode de vie, de production, d'acquisition de ces Messieurs, fait appara&#238;tre le mensonge des chim&#232;res ambitieuses qui leur ont &#233;t&#233; transmises. La propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, &#233;l&#233;ment social dominant, sous-entend un mode de production et de transport moyen&#226;geux. La Di&#232;te unifi&#233;e repr&#233;sentait ce mode de production et de transport moyen&#226;geux qui avait cess&#233; depuis longtemps d'exister et dont les repr&#233;sentants, bien que tenant beaucoup &#224; leurs anciens privil&#232;ges, jouissent des avantages de la soci&#233;t&#233; nouvelle et les exploitent. La soci&#233;t&#233; bourgeoise, soci&#233;t&#233; nouvelle, reposant sur de tout autres bases, sur un mode de production transform&#233;, dut &#233;galement s'emparer du pouvoir politique ; il lui fallut l'arracher des mains qui repr&#233;sentaient les int&#233;r&#234;ts de la soci&#233;t&#233; en train de sombrer, un pouvoir politique dont toute l'organisation &#233;tait issue de rapports sociaux et mat&#233;riels enti&#232;rement diff&#233;rents. Voil&#224; le pourquoi de la r&#233;volution. La r&#233;volution &#233;tait de ce fait autant dirig&#233;e contre la royaut&#233; absolue, expression politique supr&#234;me de l'ancienne soci&#233;t&#233;, que contre la repr&#233;sentation par ordres qui traduisait une organisation sociale depuis longtemps an&#233;antie par l'industrie moderne, ou repr&#233;sentait tout au plus les ruines encore arrogantes d'ordres refoul&#233;s &#224; l'arri&#232;re-plan, d&#233;pass&#233;s de jour en jour par la soci&#233;t&#233; bourgeoise et en compl&#232;te d&#233;sagr&#233;gation. Comment peut-on avoir eu l'id&#233;e de faire dicter des lois par la Di&#232;te unifi&#233;e repr&#233;sentante de l'ancienne soci&#233;t&#233;, &#224; la soci&#233;t&#233; nouvelle ayant acquis des droits gr&#226;ce &#224; la r&#233;volution ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soi-disant pour maintenir le terrain juridique. Mais, Messieurs, que comprenez-vous par : maintenir le terrain juridique ? Maintenir des lois d'une p&#233;riode sociale pass&#233;e, des lois faites par les repr&#233;sentants d'int&#233;r&#234;ts sociaux disparus ou en train de dispara&#238;tre, donner par cons&#233;quent force de loi &#224; ces int&#233;r&#234;ts en contradiction avec les besoins de tous. Or la soci&#233;t&#233; ne repose pas sur la loi. C'est une illusion de juristes. C'est au contraire la loi qui repose sur la soci&#233;t&#233;, qui doit &#234;tre l'expression de ses int&#233;r&#234;ts et des besoins communs issus chaque fois du mode de production mat&#233;riel contre l'arbitraire individuel. Voici le Code Napol&#233;on, je l'ai &#224; la main, il n'a pas engendr&#233; la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne. Bien au contraire, la soci&#233;t&#233; bourgeoise, n&#233;e au XVIII&#176; si&#232;cle, trouve dans ce Code son expression l&#233;gale. D&#232;s qu'il ne correspondra plus aux rapports sociaux, il ne sera plus qu'un tas de papier. Vous &#234;tes aussi peu en mesure de faire des anciennes lois la base de la nouvelle &#233;volution sociale que ces lois anciennes l'ont &#233;t&#233; de faire l'ancienne situation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles sont n&#233;es de cette ancienne situation, elles doivent dispara&#238;tre avec elle. Elles se transforment n&#233;cessairement avec le d&#233;veloppement des conditions d'existence. Maintenir les lois anciennes en d&#233;pit des revendications et des besoins nouveaux de l'&#233;volution sociale n'est au fond rien d'autre que maintenir hypocritement des int&#233;r&#234;ts particuliers inactuels contre des int&#233;r&#234;ts g&#233;n&#233;raux actuels. Maintenir le terrain juridique c'est vouloir faire de ces int&#233;r&#234;ts particuliers des int&#233;r&#234;ts dominants alors qu'ils ne dominent plus, c'est vouloir imposer &#224; la soci&#233;t&#233; des lois qui sont condamn&#233;es par les conditions d'existence de cette soci&#233;t&#233;, par son mode d'acqui&#173;sition, son trafic, sa production mat&#233;rielle elle-m&#234;me ; c'est vouloir maintenir dans leurs fonctions des l&#233;gislateurs qui ne poursuivent plus que des int&#233;r&#234;ts particuliers, c'est abuser du pouvoir de l'&#201;tat pour subordonner, par la force, les int&#233;r&#234;ts de la majorit&#233; &#224; ceux de la minorit&#233;. C'est donc entrer &#224; chaque instant en contradiction avec les besoins pr&#233;sents, c'est paralyser le trafic, l'industrie, c'est pr&#233;parer des crises sociales qui &#233;clatent sous forme de r&#233;volutions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; le vrai sens de l'attachement au terrain juridique ; c'est sur ces mots de terrain juridique qui reposent soit sur une tromperie consciente, soit sur une illusion inconsciente que l'on s'est appuy&#233; pour convoquer la Di&#232;te unifi&#233;e, qu'on lui a fait fabriquer des lois organiques pour l'Assembl&#233;e nationale, rendue n&#233;cessaire et engendr&#233;e par la r&#233;volution. Et c'est d'apr&#232;s ces lois que l'on veut juger l'Assembl&#233;e nationale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Assembl&#233;e nationale repr&#233;sentait la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne, face &#224; la soci&#233;t&#233; f&#233;odale repr&#233;sent&#233;e par la Di&#232;te unifi&#233;e. Elle &#233;tait &#233;lue par le peuple pour &#233;tablir, en toute ind&#233;pendance, une Constitution qui corresponde aux conditions d'existence entr&#233;es en conflit avec l'organisation politique et les lois d'alors. Elle &#233;tait de prime abord souveraine et constituante. Si elle condescendait toutefois &#224; adopter le point de vue des ententistes, c'&#233;tait par politesse purement formelle &#224; l'&#233;gard de la Couronne, par pur c&#233;r&#233;monial. Je n'ai pas ici &#224; examiner si l'Assembl&#233;e avait le droit vis-&#224;-vis du peuple d'adopter le point de vue des ententistes. &#192; leur avis, la bonne volont&#233; des deux parties devait &#233;viter le heurt avec la Couronne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qu'il y a de certain, c'est que les lois des 6 et 8 avril, issues de l'entente avec la Di&#232;te unifi&#233;e, &#233;taient formellement sans valeur. Elles n'ont mat&#233;riellement pas d'autre signification que de prononcer et de fixer les conditions dans lesquelles l'Assembl&#233;e nationale pouvait &#234;tre l'expression v&#233;ritable de la souverainet&#233; populaire. La l&#233;gislation de la Di&#232;te unifi&#233;e n'&#233;tait qu'un moyen formel &#233;vitant &#224; la Couronne l'humiliation de proclamer : je suis vaincue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, Messieurs, je passe &#224; l'examen approfondi de l'expos&#233; du minist&#232;re public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le minist&#232;re public a dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; La Couronne a ali&#233;n&#233; une partie du pouvoir qu'elle d&#233;tenait en totalit&#233;. M&#234;me dans la vie courante mon acte de renonciation ne va pas au-del&#224; des termes pr&#233;cis par lesquels je renonce. Or la loi du 8 avril ne conc&#232;de pas &#224; l'Assembl&#233;e nationale le droit de refuser des imp&#244;ts, pas plus qu'elle ne fixe n&#233;cessairement Berlin pour r&#233;sidence &#224; l'Assembl&#233;e nationale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ! La Couronne avait en main un pouvoir bris&#233; ; elle se dessaisit du pouvoir pour en sauver les miettes. Vous vous rappelez, Messieurs, comment le roi, peu apr&#232;s son accession au tr&#244;ne, avait donn&#233; sa parole d'honneur &#224; K&#339;nigberg et &#224; Berlin, de ne pas conc&#233;der de Constitution. Vous vous rappelez comment, en 1847, &#224; la s&#233;ance d'ouverture de la Di&#232;te unifi&#233;e, le roi jura ses grands dieux de ne tol&#233;rer aucun chiffon de papier entre lui et son peuple. Apr&#232;s les &#233;v&#233;nements de mars 1848, le roi s'est lui-m&#234;me proclam&#233; constitutionnel dans le cadre de la Constitution octroy&#233;e. Il a gliss&#233; entre lui et son peuple cette babiole abstraite d'origine fran&#231;aise, ce chiffon de papier. Le minist&#232;re public osera-t-il pr&#233;tendre que c'est volontairement que le roi a donn&#233; un d&#233;menti aussi flagrant &#224; ses affirmations solennelles, que c'est volontairement qu'il s'est rendu coupable devant toute l'Europe de cette insupportable incons&#233;quence : approuver l'entente ou la Constitution ! Le roi a fait les concessions auxquelles il a &#233;t&#233; contraint par la r&#233;volution. Ni plus, ni moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;taphore populaire du minist&#232;re public ne prouve malheureusement rien. Certes ! Si je renonce, je ne renonce &#224; rien de plus qu'&#224; ce &#224; quoi je renonce express&#233;ment. Si je vous fais un don, ce serait vraiment impudent de votre part de vouloir obtenir de moi d'autres avantages sur la base de ma donation. Or, apr&#232;s la r&#233;volution, c'&#233;tait justement le peuple qui donnait, et la Couronne qui recevait, et il va de soi qu'il faut interpr&#233;ter le don au sens du donateur et non au sens du b&#233;n&#233;ficiaire, au sens du peuple et non au sens de la Couronne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir absolu de la Couronne &#233;tait bris&#233;. Le peuple avait vaincu. Tous deux ont conclu un armistice et le peuple fut dup&#233;. Qu'il ait &#233;t&#233; bern&#233;, Messieurs, le minist&#232;re public lui-m&#234;me a pris la peine de vous le d&#233;montrer en d&#233;tail. Pour disputer &#224; l'Assembl&#233;e nationale le droit de refuser les imp&#244;ts, le minist&#232;re public vous a expliqu&#233; en long et en large que si dans la loi du 6 avril 1848 on pouvait trouver quelque chose de ce genre, il n'en &#233;tait pas de m&#234;me en tout cas dans la loi du 8 avril 1848. On a donc utilis&#233; cet intervalle pour retirer deux jours plus tard aux repr&#233;sentants du peuple les droits qu'on leur avait conc&#233;d&#233;s deux jours plus t&#244;t. Le minist&#232;re public pouvait-il compromettre avec plus d'&#233;clat la loyaut&#233; de la Couronne, pouvait-il prouver plus irr&#233;futablement qu'on voulait duper le peuple ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le minist&#232;re public dit encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Le droit de transf&#233;rer et d'ajourner l'Assembl&#233;e nationale est une &#233;manation du pouvoir ex&#233;cutif ; il est reconnu dans tous les pays constitutionnels. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne le droit du pouvoir ex&#233;cutif de transf&#233;rer les Chambres l&#233;gislatives, je somme le minist&#232;re public de citer une seule loi, un seul exemple &#224; l'appui de cette affirmation. En Angleterre par exemple, le roi pourrait, suivant un antique droit historique, convoquer le Parlement o&#249; bon lui semble. Il n'existe aucune loi o&#249; la r&#233;sidence l&#233;gale du Parlement serait &#233;tablie &#224; Londres. Vous savez Messieurs, qu'en g&#233;n&#233;ral en Angleterre les plus grandes libert&#233;s comme par exemple la libert&#233; de la presse sont sanctionn&#233;es par le droit coutumier et non par le droit &#233;crit. Mais qu'un minist&#232;re anglais ait l'id&#233;e de transf&#233;rer le Parlement de Londres &#224; Windsor ou &#224; Richmond - il suffit d'en parler pour en voir l'impossibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes ! Dans les pays constitutionnels, la Couronne a le droit d'ajourner les Chambres. Mais n'oubliez pas que d'autre part dans toutes les Constitutions, il est pr&#233;cis&#233; pour combien de temps les Chambres peuvent &#234;tre ajourn&#233;es et apr&#232;s quel d&#233;lai elles doivent &#234;tre convoqu&#233;es &#224; nouveau. En Prusse, il n'y avait pas de Constitution, il a d'abord fallu la faire ; il n'y avait aucun terme l&#233;gal &#224; la convocation de la Chambre ajourn&#233;e ; la Couronne n'avait donc aucun droit d'ajourner la Chambre. Sinon la Couronne pouvait ajourner la Chambre pour dix jours, pour dix ans, pour l'&#233;ternit&#233;. Quelles garanties avait-on que les Chambres puissent jamais &#234;tre convoqu&#233;es ou si&#233;ger ? C'&#233;tait confier au bon plaisir de la Couronne la coexistence avec les Chambres, le pouvoir l&#233;gislatif &#233;tait devenu une fiction, si m&#234;me il peut &#234;tre question ici de pouvoir l&#233;gislatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ! Cet exemple vous montre o&#249; cela m&#232;ne de vouloir mesurer le conflit entre la Couronne prussienne et l'Assembl&#233;e nationale prussienne &#224; l'aune des pays constitutionnels. Cela m&#232;ne &#224; l'affirmation de la royaut&#233; absolue. D'une part, on revendique pour la Couronne les droits d'un pouvoir ex&#233;cutif constitutionnel, d'autre part, il n'existe aucune loi, aucun us, aucune institution organique qui lui impose les limitations du pouvoir ex&#233;cutif constitutionnel. On exige de la repr&#233;sentation populaire qu'elle joue le r&#244;le d'une Chambre constitutionnelle, face &#224; un roi absolu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il n&#233;cessaire de d&#233;velopper longuement pour voir que dans le cas pr&#233;sent aucun pouvoir ex&#233;cutif ne se dressait en face du pouvoir l&#233;gislatif, que la s&#233;paration constitutionnelle des pouvoirs ne peut s'appliquer &#224; l'Assembl&#233;e nationale prussienne et &#224; la Couronne prussienne ? Faites abstraction de la r&#233;volution, tenez-vous-en &#224; la th&#233;orie officielle de l'entente. Selon cette tb&#233;orie elle-m&#234;me, deux pouvoirs souverains se dressaient face &#224; face. Aucun doute ! L'un de ces deux pouvoirs devait d&#233;truire l'autre. Deux pouvoirs souverains ne peuvent fonctionner conjointement et simultan&#233;ment dans un m&#234;me &#201;tat. C'est un non-sens comme la quadrature du cercle [2] . Il a fallu que la force mat&#233;rielle tranche entre les deux souverainet&#233;s. Mais nous, nous n'avons pas &#224; examiner si l'entente est possible ou non. Bref ! Deux puissances sont entr&#233;es en contact pour conclure un accord. Camphausen lui-m&#234;me consid&#233;rait comme improbable que l'accord ne se f&#238;t pas. De la tribune, il attira l'attention des ententistes sur le danger qui mena&#231;ait le pays si l'on ne parvenait pas &#224; un compromis. Ce danger existait d&#233;j&#224; &#224; l'origine des premiers rapports de l'Assembl&#233;e nationale ententiste et de la Couronne, et l'on veut, apr&#232;s coup, rendre l'Assembl&#233;e nationale responsable de ce danger en reniant cette situation premi&#232;re, en transformant l'Assembl&#233;e nationale en Chambre constitu&#173;tionnelle. On veut r&#233;soudre la difficult&#233; en en faisant abstraction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois vous avoir prouv&#233;, Messieurs, que la Couronne n'avait le droit, ni de transf&#233;rer, ni d'ajourner l'Assembl&#233;e ententiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le minist&#232;re public ne s'est pas content&#233; d'examiner si la Couronne &#233;tait en droit de transf&#233;rer l'Assembl&#233;e nationale, il cherche &#224; prouver que ce transfert &#233;tait opportun. &#171; N'aurait-il pas &#233;t&#233; opportun &#187;, s'&#233;crie-t-il &#171; que l'Assembl&#233;e nationale ait obtemp&#233;r&#233; et soit all&#233;e &#224; Brandebourg ? &#187; Le minist&#232;re public trouve un fondement &#224; cette opportunit&#233; dans la situation de la Chambre elle-m&#234;me, soutenant que la Chambre n'&#233;tait pas libre &#224; Berlin, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intention de la Couronne n'&#233;clate-t-elle pas au grand jour &#224; l'occasion de ce transfert ? N'a-t-elle pas d&#233;pouill&#233; de tout faux-semblant tous les motifs all&#233;gu&#233;s officiellement de ce transfert ? Il ne s'agissait pas de la libert&#233; de d&#233;lib&#233;ration, mais de renvoyer l'Assembl&#233;e dans ses foyers et d'octroyer une Constitution, ou bien, en convoquant des repr&#233;sentants dociles, de cr&#233;er un semblant de repr&#233;sentation. Lorsque contre toute attente, il se trouva &#224; Brandebourg un nombre suffisant de d&#233;put&#233;s, alors on renon&#231;a &#224; tout simulacre, et l'on d&#233;clara dissoute l'Assembl&#233;e nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, il va de soi que la Couronne n'avait pas le droit de d&#233;clarer l'Assembl&#233;e nationale libre ou non. Personne d'autre que l'Assembl&#233;e nationale elle-m&#234;me ne pouvait d&#233;cider si elle jouissait ou non de l'indispensable libert&#233; de d&#233;lib&#233;ration. Rien de plus commode pour la Couronne que de d&#233;clarer que l'Assembl&#233;e nationale n'est pas libre, qu'elle est irresponsable, et de l'interdire chaque fois que celle-ci prendrait un d&#233;cret qui ne lui plairait pas !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le minist&#232;re public a parl&#233; aussi du devoir qu'aurait le gouvernement de d&#233;fendre la dignit&#233; de l'Assembl&#233;e nationale contre le terrorisme de la population berlinoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet argument prend l'allure d'une satire du gouvernement. Je ne parlerai pas de l'attitude &#224; l'encontre des personnes, ces personnes &#233;tant, quoi qu'il en soit, les repr&#233;sentants &#233;lus du peuple. On a cherch&#233; &#224; les humilier de toutes les fa&#231;ons, ou les a poursuivies de la mani&#232;re la plus inf&#226;me, on a en quelque sorte, d&#233;clench&#233; contre elles une chasse infernale. Laissons les personnes. Comment a-t-on conserv&#233; la dignit&#233; des travaux de l'Assembl&#233;e nationale ? Ses archives ont &#233;t&#233; livr&#233;es &#224; la soldatesque qui a transform&#233; les documents des commissions, les messages royaux, les projets de loi, les travaux pr&#233;alables, en papier &#224; allumer le feu, en combustible pour chauffer le po&#234;le, on les a pi&#233;tin&#233;s !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'a m&#234;me pas observ&#233; les formes d'une saisie l&#233;gale, on s'est empar&#233; des archives, sans en faire l'inventaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On projetait d'an&#233;antir ces travaux qui avaient co&#251;t&#233; si cher au peuple, pour mieux calomnier l'Assembl&#233;e nationale, pour rayer du monde des plans de r&#233;forme si d&#233;test&#233;s du gouvernement et des aristocrates. Et apr&#232;s tout cela n'est-il pas vraiment ridicule de pr&#233;tendre que par un d&#233;licat souci de la dignit&#233; de l'Assembl&#233;e nationale le gouvernement l'a transf&#233;r&#233;e de Berlin &#224; Brandebourg ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en viens maintenant &#224; l'expos&#233; du minist&#232;re public sur la valeur formelle du d&#233;cret de refus des imp&#244;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour donner &#224; ce d&#233;cret la valeur d'un d&#233;cret en bonne et due forme, dit le minist&#232;re, l'Assembl&#233;e devait le soumettre &#224; la sanction de la Couronne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ! La Couronne ne s'opposait pas en personne &#224; l'Assembl&#233;e, elle s'y opposait par le truchement du minist&#232;re Brandenburg. L'Assembl&#233;e aurait donc d&#251; s'entendre avec le minist&#232;re Brandenburg pour proclamer ce minist&#232;re coupable de haute trahison et lui refuser les imp&#244;ts. C'est cette absurdit&#233; que r&#233;clame l'accusation publique ! Que signifie cette exigence, sinon que l'Assembl&#233;e nationale devait se d&#233;cider &#224; se soumettre sans conditions &#224; chaque volont&#233; du minist&#232;re Brandenburg ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;cret de refus des imp&#244;ts n'&#233;tait pas non plus valable dans sa forme - dit le minist&#232;re public - puisque c'est &#224; la seconde lecture qu'un projet peut prendre force de loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, on ne respecte pas les formes essentielles auxquelles on &#233;tait astreint vis-&#224;-vis de l'Assembl&#233;e nationale, d'autre part, on exige de l'Assembl&#233;e nationale qu'elle observe des formalit&#233;s les plus d&#233;nu&#233;es d'importance. Rien de plus simple. Un projet d&#233;plaisant &#224; la Couronne passe en premi&#232;re lecture ; on emp&#234;che la seconde lecture manu militari, la loi est et reste sans valeur, la seconde lecture n'ayant pas eu lieu. Le minist&#232;re public n&#233;glige la situation exceptionnelle dans laquelle les repr&#233;sentants du peuple ont pris ce d&#233;cret, dans la salle des s&#233;ances, sous la menace des ba&#239;onnettes. Le gouvernement perp&#232;tre coup de force sur coup de force. Il viole sans m&#233;nagement les lois les plus fondamentales - l'habeas corpus [3] , la loi sur la milice civique [4] ; il introduit arbitrairement un despotisme militaire sans limites sous l'&#233;tiquette de l'&#233;tat de si&#232;ge. Il envoie au diable les repr&#233;sentants du peuple. Et tandis que d'un c&#244;t&#233; on viole sans vergogne toutes les lois, on exige de l'autre l'observance la plus stricte m&#234;me d'un r&#232;glement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais, Messieurs, si c'est falsification volontaire - je suis bien loin de pr&#234;ter une telle intention au minist&#232;re public - ou ignorance quand il dit : &#171; L'Assembl&#233;e nationale n'a pas voulu de conciliation, elle n'a pas cherch&#233; de concilialion. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le peuple fait quelque reproche &#224; l'Assembl&#233;e nationale, c'est celui de sa fr&#233;n&#233;sie de conciliation. Si des membres de cette Assembl&#233;e elle-m&#234;me se repentent, ce sera de leur manie d'entente. C'est cette manie d'entente qui, peu &#224; peu, a d&#233;tourn&#233; d'elle le peuple, qui lui a fait perdre ses positions, qui l'a finalement expos&#233;e aux attaques de la Couronne, sans avoir une nation derri&#232;re elle. Lorsqu'enfin elle a voulu affirmer sa volont&#233;, elle s'est retrouv&#233;e isol&#233;e, impuissante, justement parce qu'elle n'a pas su manifester et affirmer sa volont&#233; au bon moment. Elle a montr&#233; d'abord cette manie d'entente lorsqu'elle a reni&#233; la r&#233;volution et approuv&#233; la th&#233;orie de l'entente, lorsqu'elle s'est abaiss&#233;e, elle qui &#233;tait une Assembl&#233;e nationale r&#233;volutionnaire, jusqu'&#224; devenir une soci&#233;t&#233; &#233;quivoque d'ententistes. Elle a pouss&#233; &#224; l'extr&#234;me sa tendance &#224; la conciliation lorsqu'elle a donn&#233; &#224; Pfuel son plein accord, alors qu'il faisait seulement semblant de reconna&#238;tre l'ordre du jour &#224; l'arm&#233;e de Stein. La proclamation de cet ordre du jour elle-m&#234;me avait l'allure d'une farce, alors que celui-ci ne pouvait &#234;tre rien d'autre qu'un &#233;cho bouffon &#224; l'ordre du jour de Wrangel. Et pourtant, au lieu de passer &#224; la suite, l'Assembl&#233;e saisit &#224; deux mains la traduction qu'en pr&#233;sentait le minist&#232;re Pfuel, qui l'affaiblissait et la vidait compl&#232;tement de son contenu. Pour &#233;viter tout conflit s&#233;rieux avec la Couronne, elle tint pour une manifestation r&#233;elle la p&#226;le apparence de manifestation contre la vieille arm&#233;e r&#233;actionnaire. Elle fit semblant de prendre au s&#233;rieux pour la v&#233;ritable solution du conflit, ce qui n'en &#233;tait qu'une apparence. Voil&#224; &#224; quel point cette Assembl&#233;e que le minist&#232;re public pr&#233;sente comme &#233;tant toujours &#224; l'aff&#251;t de querelles, &#233;tait bien peu belliqueuse et toujours pr&#234;te &#224; la conciliation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dois-je indiquer encore un sympt&#244;me de la nature avide de conciliation de cette Chambre ? Rappelez-vous, Messieurs, l'entente de l'Assembl&#233;e nationale et de Pfuel sur la loi suspendant le rachat [5] . Si l'Assembl&#233;e n'avait pas su &#233;craser l'ennemi dans l'arm&#233;e il s'agissait alors de gagner l'amiti&#233; de la classe paysanne. Elle y renon&#231;a aussi. Jouer la conciliatrice, &#233;viter le conflit avec la Couronne, l'&#233;viter &#224; tout prix, lui importait plus que tout, plus que les int&#233;r&#234;ts de sa propre survie. Et l'on reproche &#224; cette Assembl&#233;e de ne pas avoir voulu de conciliation, de ne pas avoir cherch&#233; de conciliation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle recherchait encore la conciliation alors que le conflit avait d&#233;j&#224; &#233;clat&#233;. Vous connaissez, Messieurs, la brochure d'Unruh [6] , un homme du centre. En la lisant vous avez not&#233; tout ce qu'on avait tent&#233; pour &#233;viter la rupture : les d&#233;l&#233;gations envoy&#233;es &#224; la Couronne et qui ne furent pas re&#231;ues, les d&#233;put&#233;s qui individuellement cherch&#232;rent &#224; persuader les ministres qui les repouss&#232;rent avec une arrogance de grands seigneurs, les concessions que l'on voulait faire et qui furent tourn&#233;es en d&#233;rision. M&#234;me &#224; ce moment encore, l'Assembl&#233;e voulait conclure la paix, alors qu'il ne s'agissait plus que de pr&#233;parer la guerre. Et c'est cette Assembl&#233;e que le minist&#232;re public accuse de ne pas avoir voulu, de ne pas avoir cherch&#233; de conciliation !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Assembl&#233;e nationale de Berlin s'est manifestement abandonn&#233;e &#224; la plus grande des illusions ; elle n'a compris ni sa propre position, ni ses propres conditions d'existence lorsque, avant et pendant le conflit, elle estimait encore possible un accord &#224; l'amiable et une conciliation avec la Couronne, et qu'elle cherchait encore &#224; les mettre en &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Couronne ne voulait pas de conciliation, elle ne pouvait pas le vouloir. Messieurs les jur&#233;s, ne nous faisons pas d'illusions sur la nature de la lutte qui a &#233;clat&#233; en mars et qui a &#233;t&#233; men&#233;e ensuite entre l'Assembl&#233;e nationale et la Couronne. Il ne s'agissait pas ici d'un conflit ordinaire entre un minist&#232;re et une opposition parlementaire, il ne s'agissait pas d'un conflit entre gens qui &#233;taient ministres et gens qui voulaient le devenir, il ne s'agissait pas ici de la lutte partisane de deux fractions politiques dans une Chambre l&#233;gislative. Il est possible que des membres de l'Assembl&#233;e nationale, qu'ils appartiennent &#224; la minorit&#233; ou &#224; la majorit&#233;, se soient imagin&#233; cela. Ce qui est seul d&#233;cisif ici, ce n'est pas l'opinion des ententistes, c'est la position historique r&#233;elle de l'Assembl&#233;e nationale issue de la r&#233;volution europ&#233;enne et de la r&#233;volution de mars qui en est une cons&#233;quence. On n'avait pas affaire ici &#224; un conflit politique de deux fractions sur le terrain d'une soci&#233;t&#233;, mais au conflit de deux soci&#233;t&#233;s elles-m&#234;mes, &#224; un conflit social ayant pris une forme politique, c'&#233;tait la lutte de la vieille soci&#233;t&#233; f&#233;odale et bureaucratique et de la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne, la lutte entre la soci&#233;t&#233; de la libre concurrence et la soci&#233;t&#233; des corporations, entre la soci&#233;t&#233; de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re et la soci&#233;t&#233; de l'industrie, entre la soci&#233;t&#233; de la foi et celle du savoir. L'expression politique correspondant &#224; la vieille soci&#233;t&#233;, c'&#233;tait la Couronne de droit divin, la bureaucratie tut&#233;laire, l'arm&#233;e autonome. La base sociale correspondant &#224; cette ancienne puissance politique, c'&#233;tait la noblesse fonci&#232;re privil&#233;gi&#233;e avec ses paysans serfs ou &#224; demi serfs, la petite industrie patriarcale ou corporative, les ordres sociaux s&#233;par&#233;s les uns des autres, la brutale opposition de la ville et de la campagne, et surtout la domination de la campagne sur la ville. L'ancienne puissance politique - la Couronne de droit divin, la bureaucratie tut&#233;laire, l'arm&#233;e autonome - voyait sa propre base mat&#233;rielle se d&#233;rober sous ses pieds d&#232;s que l'on touchait &#224; la base de la vieille soci&#233;t&#233;, &#224; la noblesse fonci&#232;re privil&#233;gi&#233;e, &#224; la noblesse elle-m&#234;me, &#224; la domination de la campagne sur la ville, &#224; la d&#233;pendance de la paysannerie et &#224; la l&#233;gislation correspondant &#224; la situation : organisation communale, l&#233;gislation criminelle, etc. L'Assembl&#233;e nationale commit cet attentat. D'autre part, cette vieille soci&#233;t&#233; se voyait arracher des mains le pouvoir politique d&#232;s que la Couronne, la bureaucratie et l'arm&#233;e perdaient leurs privil&#232;ges f&#233;odaux. Or l'Assembl&#233;e nationale voulait briser ces privil&#232;ges. Donc, rien d'&#233;tonnant &#224; ce que l'arm&#233;e, la bureaucratie, la noblesse r&#233;unies aient pouss&#233; la Couronne &#224; un coup de force, rien d'&#233;tonnant &#224; ce que la Couronne qui savait son propre int&#233;r&#234;t &#233;troitement li&#233; &#224; celui de la vieille soci&#233;t&#233; f&#233;odale et bureaucratique, se laiss&#226;t entra&#238;ner &#224; un coup d'&#201;tat. La Couronne &#233;tait justement la repr&#233;sentante de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale aristocratique, tout comme l'Assembl&#233;e nationale &#233;tait la repr&#233;sentante de la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne. Les conditions d'existence de cette derni&#232;re exigent que la bureaucratie et l'arm&#233;e, auparavant ma&#238;tresses du commerce et de l'industrie, soient abaiss&#233;es &#224; n'&#234;tre que leur instrument, soient transform&#233;es en de simples organes du trafic bourgeois. Elle ne peut pas supporter que l'agriculture soit limit&#233;e par des privil&#232;ges f&#233;odaux et l'industrie par la tutelle de la bureaucratie. C'est contraire au principe vital de la libre concurrence. Elle ne petit supporter que la situation du commerce ext&#233;rieur soit r&#233;gl&#233;e par des consid&#233;rations d'une politique internationale des cours princi&#232;res au lieu de l'&#234;tre par les int&#233;r&#234;ts de la production nationale. Elle doit subordonner l'administration des finances aux besoins de la production tandis que l'ancien &#201;tat subordonnait la production aux besoins de la Couronne de droit divin et &#224; la r&#233;paration des murs royaux, des piliers sociaux de cette Couronne. Si l'industrie moderne pratique le nivellement, la soci&#233;t&#233; moderne doit d&#233;molir toute barri&#232;re l&#233;gale et politique entre la ville et la campagne. Elle compte encore des classes, mais plus d'ordres ; son d&#233;veloppement r&#233;sulte de la lutte de ces classes, mais celles-ci sont unies face aux ordres et &#224; leur royaut&#233; de droit divin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La royaut&#233; de droit divin, l'expression politique supr&#234;me, la repr&#233;sentation politique supr&#234;me de la vieille soci&#233;t&#233; f&#233;odale bureaucratique ne peut donc pas faire des concessions sinc&#232;res &#224; la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne. Son propre instinct de conservation, la soci&#233;t&#233; qui se tient derri&#232;re elle et sur laquelle elle s'appuie, la pousseront toujours &#224; nouveau &#224; reprendre les concessions accord&#233;es, &#224; affirmer son caract&#232;re f&#233;odal, &#224; risquer la contre-r&#233;volution ! Apr&#232;s une r&#233;volution, la contre-r&#233;volution constitue la condition d'existence toujours renouvel&#233;e de la Couronne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, la soci&#233;t&#233; moderne non plus ne peut pas s'arr&#234;ter aussi longtemps qu'elle n'aura pas ruin&#233; et &#233;cart&#233; le pouvoir officiel traditionnel gr&#226;ce auquel la vieille soci&#233;t&#233; se maintenait encore par la force, elle et son pouvoir politique. La domination de la Couronne de droit divin c'est justement la domination de ces &#233;l&#233;ments sociaux vieillis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, pas de paix entre ces deux soci&#233;t&#233;s. Leurs int&#233;r&#234;ts et leurs besoins mat&#233;riels suscitent une lutte in&#233;luctable et sans merci : l'une doit vaincre, l'autre succomber. Voil&#224; la seule conciliation possible entre les deux. Donc, pas de paix entre les repr&#233;sentations politiques supr&#234;mes de ces deux soci&#233;t&#233;s, entre la Couronne et la repr&#233;sentation populaire. L'Assembl&#233;e nationale n'avait donc pas &#224; choisir entre c&#233;der devant la vieille soci&#233;t&#233; ou affronter la Couronne en sa qualit&#233; de puissance ind&#233;pendante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ! Le minist&#232;re public qualifie le refus des imp&#244;ts de mesure &#171; &#233;branlant les fondements de la soci&#233;t&#233; &#187;. Le refus des imp&#244;ts n'a rien &#224; faire avec les fondements de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; vient-il d'ailleurs, Messieurs, que les imp&#244;ts, l'approbation ou le refus des imp&#244;ts, jouent un si grand r&#244;le dans l'histoire du constitutionalisme ? La raison en est tr&#232;s simple. Si les serfs ont achet&#233; aux barons f&#233;odaux leurs privil&#232;ges en argent comptant, des peuples entiers en ont fait autant avec leurs rois f&#233;odaux. Les rois avaient besoin d'argent pour leurs guerres avec des peuples &#233;trangers et notamment dans leurs luttes contre les seigneurs f&#233;odaux. Plus le commerce et l'industrie se d&#233;veloppaient, plus ils avaient besoin d'argent. Mais le tiers &#233;tat, la bourgeoisie, se d&#233;veloppait dans la m&#234;me proportion et avait &#224; sa disposition des sommes d'argent d'autant plus fortes. Au moyen des imp&#244;ts, il achetait au roi d'autant plus de libert&#233;s. Pour s'assurer ces libert&#233;s, il se gardait le droit de renouveler les prestations en argent &#224; certaines dates - le droit d'approuver ou de rejeter les imp&#244;ts. Vous pouvez suivre cette &#233;volution en d&#233;tail dans l'histoire anglaise, notamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, dans la soci&#233;t&#233; moyen&#226;geuse, les imp&#244;ts &#233;taient le seul lien entre la soci&#233;t&#233; bourgeoise montante et l'&#201;tat f&#233;odal dominant, le lien qui contraignait ce dernier &#224; faire &#224; l'autre des concessions, &#224; tol&#233;rer son d&#233;veloppement et &#224; s'accommoder de ses besoins. Dans les &#201;tats modernes, le droit d'approuver ou de refuser les imp&#244;ts s'est transform&#233; en un contr&#244;le de la soci&#233;t&#233; bourgeoise sur la direction administrative de ses int&#233;r&#234;ts g&#233;n&#233;raux, le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous vous apercevez donc, que le refus partiel des imp&#244;ts est partie int&#233;grante de tout m&#233;canisme constitutionnel. Cette sorte de refus des imp&#244;ts a lieu chaque fois que le budget est rejet&#233;. Le budget en cours n'est accord&#233; que pour une dur&#233;e d&#233;termin&#233;e. D'ailleurs les Chambres, d&#232;s qu'elles sont ajourn&#233;es, doivent &#234;tre convoqu&#233;es &#224; nouveau &#224; des intervalles tr&#232;s rapproch&#233;s. Toute tentative d'ind&#233;pendance de la Couronne est donc vou&#233;e &#224; l'&#233;chec. Les imp&#244;ts sont d&#233;finitivement refus&#233;s par le rejet d'un budget d&#232;s que la nouvelle Chambre n'apporte pas de majorit&#233; au minist&#232;re ou que la Couronne ne nomme pas un minist&#232;re correspondant &#224; l'esprit de la nouvelle Chambre. Le rejet du budget n'est donc que la forme parlementaire du refus des imp&#244;ts. Cette forme n'&#233;tait pas applicable dans le conflit qui nous occupe parce que la Constitution n'existait pas encore, et qu'il fallait commencer par l'&#233;tablir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or le refus des imp&#244;ts, tel qu'il se pr&#233;sente &#224; nous, un refus des imp&#244;ts qui, non seulement rejette le nouveau budget, mais qui interdit m&#234;me le recouvrement des imp&#244;ts en cours, lui non plus, n'a rien d'extraordinaire. C'&#233;tait un fait tr&#232;s fr&#233;quent au moyen-&#226;ge. M&#234;me la vieille Di&#232;te allemande et les anciens &#201;tats provinciaux du Brandebourg f&#233;odal ont pris des d&#233;crets refusant les imp&#244;ts. Et dans les pays constitutionnels modernes, les exemples ne manquent pas. En 1832, le refus des imp&#244;ts amena en Angleterre la chute du minist&#232;re Wellington [7] . Pensez-y bien Messieurs ! Ce n'est pas le Parlement qui avait d&#233;cid&#233; le refus des imp&#244;ts en Angleterre, c'est le peuple qui le proclama et l'ex&#233;cuta de son propre chef. Or l'Angleterre est le pays historique du constitutionalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis bien loin de le nier. la r&#233;volution anglaise qui conduisit Charles I&#176; sur l'&#233;chafaud d&#233;buta par le refus des imp&#244;ts. En Prusse aussi le refus des imp&#244;ts peut &#234;tre avant-coureur d'&#233;v&#233;nements tr&#232;s f&#226;cheux. Mais ce n'est pas John Hampden qui mena Charles I&#176; &#224; l'&#233;chafaud, ce fut l'ent&#234;tement du monarque, sa d&#233;pendance des ordres f&#233;odaux, sa fatuit&#233; &#224; vouloir r&#233;primer par la violence les exigences imp&#233;rieuses de la nouvelle soci&#233;t&#233;. Le refus des imp&#244;ts n'est qu'un sympt&#244;me de la dissension entre la Couronne et le peuple, une preuve que le conflit entre le gouvernement et le peuple a d&#233;j&#224; atteint un degr&#233; &#233;lev&#233; et mena&#231;ant. Il n'engendre ni la dissension ni le conflit. Il n'exprime que l'existence d'un fait. Au pire il sera suivi de la chute du gouvernement, de la forme actuelle de l'&#201;tat. Les fondements de la soci&#233;t&#233; n'en seront pas atteints. Dans le cas pr&#233;sent, le refus des imp&#244;ts repr&#233;sente justement la l&#233;gitime d&#233;fense de la soci&#233;t&#233; contre le gouvernement qui la mena&#231;ait dans ses fondements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, le minist&#232;re public nous reproche, dans le document incrimin&#233;, d'avoir &#233;t&#233; plus loin que l'Assembl&#233;e nationale elle-m&#234;me : &#171; l'Assembl&#233;e nationale n'a pas &#233;t&#233; jusqu'&#224; publier son d&#233;cret. &#187; Dois-je vous r&#233;pondre s&#233;rieusement, Messieurs, que le d&#233;cret de refus des imp&#244;ts n'a m&#234;me pas &#233;t&#233; publi&#233; par le bulletin officiel des lois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite l'Assembl&#233;e nationale qui n'a pas &#233;t&#233; pouss&#233;e comme nous &#224; la violence n'a pas foul&#233; comme nous le terrain r&#233;volutionnaire, elle a voulu s'en tenir &#224; la l&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Auparavant, le minist&#232;re public a pr&#233;sent&#233; l'Assembl&#233;e nationale comme un organisme ill&#233;gal, maintenant, il le pr&#233;sente comme un organisme l&#233;gal, les deux fois pour nous pr&#233;senter, nous, comme des criminels. &#192; partir du moment o&#249; le recouvrement des imp&#244;ts est d&#233;clar&#233; ill&#233;gal, ne doisje pas repousser par la violence, l'exercice brutal de l'ill&#233;galit&#233; ? M&#234;me de ce point de vue, nous &#233;tions de ce fait en droit de r&#233;pondre &#224; la violence par la violence. Il est d'ailleurs parfaitement exact que l'Assembl&#233;e nationale voulait se maintenir sur un terrain purement l&#233;gal, sur le terrain de la r&#233;sistance passive. Deux voies s'offraient : la voie r&#233;volutionnaire - elle ne l'a pas prise, ces Messieurs ne voulaient pas risquer leur t&#234;te - ou le refus des imp&#244;ts qui en restait &#224; la r&#233;sistance passive. Elle emprunta cette voie. Mais le peuple, pour pratiquer le refus des imp&#244;ts dut se placer lui sur le terrain r&#233;volutionnaire. L'attitude de l'Assembl&#233;e nationale n'&#233;tait pas du tout d&#233;terminante pour le peuple. L'Assembl&#233;e n'a pas de droits propres, le peuple n'a fait que la charger de d&#233;fendre ses droits &#224; lui. Son mandat expire si elle ne le remplit pas. Alors le peuple entre personnellement en sc&#232;ne, et agit de son propre chef. Si, par exemple, l'Assembl&#233;e nationale &#233;tait vendue &#224; un gouvernement tra&#238;tre, le peuple devrait chasser &#224; la fois le gouvernement et l'Assembl&#233;e nationale. Si la Couronne fait une contre-r&#233;volution, le peuple lui r&#233;pond &#224; bon droit par une r&#233;volution. Il n'a pas besoin de l'agr&#233;ment d'une Assembl&#233;e nationale. Or, l'Assembl&#233;e nationale a d&#233;clar&#233; elle-m&#234;me que le gouvernement prussien avait tent&#233; de commettre un crime de haute trahison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me r&#233;sume bri&#232;vement, Messieurs les jur&#233;s ; le minist&#232;re public ne peut pas invoquer contre nous les lois des 6 et 8 avril 1848, apr&#232;s que la Couronne elle-m&#234;me les ait d&#233;chir&#233;es. En elles-m&#234;mes ces lois ne d&#233;cident de rien parce qu'elles sont des produits arbitraires de la Di&#232;te unifi&#233;e. Le d&#233;cret de refus des imp&#244;ts pris par l'Assembl&#233;e nationale &#233;tait formellement et mat&#233;riellement valable. Dans notre appel, nous sommes all&#233;s plus loin que l'Assembl&#233;e nationale. C'&#233;tait notre droit et notre devoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je r&#233;p&#232;te que le premier acte du drame est maintenant termin&#233;. La lutte des deux soci&#233;t&#233;s - de la soci&#233;t&#233; moyen&#226;geuse et de la soci&#233;t&#233; bourgeoise - sera men&#233;e &#224; nouveau dans des formes politiques. Les m&#234;mes conflits rena&#238;tront d&#232;s que l'Assembl&#233;e se r&#233;unira. La Neue preussische Zeitung , l'organe du minist&#232;re, le proclame d&#233;j&#224; : ce sont les m&#234;mes gens qui ont vot&#233;, il sera n&#233;cessaire de disperser l'Assembl&#233;e une deuxi&#232;me fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or quelle que soit la voie nouvelle qu'empruntera la nouvelle Assembl&#233;e nationale, le r&#233;sultat sera n&#233;cessairement la victoire compl&#232;te de la contre-r&#233;volution ou une nouvelle r&#233;volution victorieuse. La victoire de la r&#233;volution n'est peut-&#234;tre possible qu'une fois accomplie la contre-r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Le proc&#232;s contre le comit&#233; rh&#233;nan des d&#233;mocrates se d&#233;roula le 8 f&#233;vrier 1849. Karl Marx, Karl Schapper et l'avocat Schneider II comparurent devant les Assises de Cologne. Ils &#233;taient accus&#233;s d'incitation &#224; la r&#233;bellion en liaison avec l'appel du comit&#233; du 18 novembre 1848 concernant le refus des imp&#244;ts. Le jury acquitta les accus&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] La quadrature est la r&#233;duction d'une figure g&#233;om&#233;trique quelconque en un carr&#233; de m&#234;me surface. La quadrature du cercle est impossible. Chercher la quadrature du cercle signifie poursuivre une entreprise fonci&#232;rement chim&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Par analogie avec la loi anglaise de 1679 interdisant l'arrestation de citoyens sans ordre judiciaire, on appelait Habeas corpus Act la loi sur la protection de la libert&#233; personnelle adopt&#233;e par l'Assembl&#233;e nationale prussienne le 28 ao&#251;t 1848. Cette loi fut grossi&#232;rement viol&#233;e par le gouvernement prussien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] La loi sur la cr&#233;ation de la milice civique du 17 octobre 1848, vot&#233;e par l'Assembl&#233;e nationale prussienne, le 13 octobre 1848, pla&#231;ait la milice civique sous la d&#233;pendance &#233;troite du gouvernement. Malgr&#233; cela, la milice civique parut encore dangereuse &#224; la contre-r&#233;volution. Le 11 novembre 1848, apr&#232;s l'entr&#233;e des troupes de Wrangel &#224; Berlin, la milice civique de Berlin fut dissoute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le projet du d&#233;put&#233; Hanow fut confi&#233; aux Commissions pour qu'elles en discutent, le 5 juin 1848. Le 21 juin 1848 un rapport sur ce projet et un projet de loi correspondant furent soumis &#224; l'Assembl&#233;e nationale par la commission centrale. &#192; la s&#233;ance du 30 septembre 1848, un second rapport sur le projet du d&#233;put&#233; Hanow fut soumis &#224; l'Assembl&#233;e nationale. Le projet de loi fut accept&#233; et le d&#233;cret fut pris par le roi le 9 octobre 1848.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] UNRUH : Skizzen aus Preussens neuester Geschichte (Esquisses de l'histoire r&#233;cente de la Prusse) Magdebourg, 1849.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Refus des imp&#244;ts en Angleterre, 1832. Le minist&#232;re whig pr&#233;sid&#233; par Grey qui succ&#233;da au minist&#232;re tory de Wellington en 1830 d&#233;posa en 1831 un projet de loi de r&#233;forme du Parlement ; il fut approuv&#233; par la Chambre basse, mais la r&#233;sistance des lords le fit &#233;chouer &#224; la Chambre haute. En 1832, le gouvernement exigea du roi qu'il permette l'adoption de la loi par la Chambre haute en nommant un nombre correspondant de pairs. Le roi refusa et le minist&#232;re Grey d&#233;missionna. Une temp&#234;te de protestations s'&#233;leva dans tout le pays. Des p&#233;titions adress&#233;es &#224; la Chambre des Communes lui demandaient de refuser de nouveaux cr&#233;dits tant que la r&#233;forme n'aurait pas &#233;t&#233; vot&#233;e. Cette situation provoqua l'&#233;chec de la tentative de Wellington de former un nouveau gouvernement. Le minist&#232;re Grey reprit la direction des affaires, et le 7 juin 1832, la r&#233;forme fut adopt&#233;e avec l'approbation du Parlement et celle du roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple : L' amendement de Stupp&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cologne, 20 juin 1848&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Stupp, de Cologne, a d&#233;pos&#233;e un amendement &#224; la loi sur l'immunit&#233; parlementaire ; cet amendement n'est pas venu en discussion &#224; l'Assembl&#233;e ententiste, mais pourrait ne pas &#234;tre sans int&#233;r&#234;t pour les concitoyens colonais de M. Stupp. Nous ne voulons pas vous priver du plaisir sans m&#233;lange que procure cette &#339;uvre d'art l&#233;gislative.&lt;br class='autobr' /&gt;
Amendement du d&#233;put&#233; Stupp&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1. &#171; Aucun membre de l'Assembl&#233;e ne peut &#234;tre amen&#233; &#224; rendre un compte quelconque de ses votes, ou des paroles et des opinions exprim&#233;es en sa qualit&#233; de d&#233;put&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amendement. &#171; Suppression du mot &#171; paroles &#187; &#224; la troisi&#232;me ligne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Motif. &#171; Il suffit que le d&#233;put&#233; puisse exprimer librement son opinion. L'expression &#171; paroles &#187; peut impliquer des outrages qui fonderaient l'offens&#233; &#224; d&#233;poser une plainte civile. Mettre les d&#233;put&#233;s &#224; l'abri de telles plaintes me para&#238;t &#234;tre en contradiction avec le prestige et l'honneur de l'Assembl&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit que le d&#233;put&#233; n'exprime absolument aucune opinion, mais tambourine en signe de d&#233;sapprobation et vote. Car pourquoi ne pas supprimer aussi &#171; l'opinion &#187; puisque les opinions doivent &#234;tre exprim&#233;es avec des &#171; paroles &#187; et que ces paroles peuvent &#234;tre &#171; outrageantes &#187;, puisque l'expression &#171; opinion &#187; peut impliquer aussi des opinions outrageantes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 2. &#171; Aucun membre de l'Assembl&#233;e ne peut, pendant la dur&#233;e de celle-ci, et sans son assentiment, &#234;tre rendu responsable ni &#234;tre arr&#234;t&#233; pour un acte passible de sanctions, &#224; moins qu'il ne soit arr&#234;t&#233; en flagrant d&#233;lit dans les 24 heures qui suivent. Un tel assentiment est n&#233;cessaire lors d'une arrestation pour dettes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amendement. &#171; Suppression de la phrase de conclusion - Un tel assentiment est n&#233;cessaire lors d'une arrestation pour dettes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Motif. &#171; Il s'agit ici d'une atteinte aux droits priv&#233;s des citoyens dont la sanction me para&#238;t contestable. Si grand que puisse &#234;tre l'int&#233;r&#234;t pour l'Assembl&#233;e de compter dans ses rangs tel ou tel d&#233;put&#233;, j'estime cependant que le respect des droits priv&#233;s doit pr&#233;valoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il faut consid&#233;rer en particulier que nous votons cette loi non pour l'avenir, c'est-&#224;-dire non pour les membres d'une Chambre future, mais pour nous. &#192; supposer qu'il y ait parmi nous des d&#233;put&#233;s qui aient &#224; redouter d'&#234;tre arr&#234;t&#233;s pour dettes, cela ferait certainement mauvaise impression sur nos &#233;lecteurs, si nous voulions nous prot&#233;ger contre les poursuites l&#233;gales de nos cr&#233;anciers par une loi que nous aurions nous-m&#234;mes vot&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou plut&#244;t, inversement ! Cela fait mauvaise impression sur M. Stupp que les &#233;lecteurs aient envoy&#233; &#171; parmi nous &#187; des d&#233;put&#233;s qui puissent &#234;tre arr&#234;t&#233;s pour dettes. Quelle chance pour Mirabeau et Fox qu'ils n'aient pas v&#233;cu sous la l&#233;gislation Stupp. Une seule difficult&#233; arr&#234;te un instant M. Stupp, c'est &#171; l'int&#233;r&#234;t pour l'Assembl&#233;e de compter dans ses rangs tel ou tel d&#233;put&#233; &#187;. L'int&#233;r&#234;t du peuple - qui donc en parlera ? Il s'agit ici de l'int&#233;r&#234;t d'une &#171; soci&#233;t&#233; ferm&#233;e &#187; qui veut garder dans ses rangs, celui qu'un cr&#233;ancier souhaite en prison. Heurt de deux int&#233;r&#234;ts importants ! M. Stupp pouvait donner &#224; son amendement une r&#233;daction plus pertinente. Pour &#234;tre &#233;lus repr&#233;sentants du peuple, des individus grev&#233;s de dettes doivent avoir l'autorisation de leurs cr&#233;anciers respectifs. Ils sont &#224; tout moment r&#233;vocables par leurs cr&#233;anciers. Et en derni&#232;re instance, l'Assembl&#233;e et le gouvernement sont soumis &#224; la d&#233;cision supr&#234;me des cr&#233;anciers de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me amendement au &#167; 2. &#171; Aucun membre de l'Assembl&#233;e ne peut, sans l'assentiment de celle-ci, et pendant la dur&#233;e de ses s&#233;ances, &#234;tre poursuivi d'office ni arr&#234;t&#233; pour un acte r&#233;pr&#233;hensible, &#224; moins d'un flagrant d&#233;lit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Motif. &#171; &#192; la premi&#232;re ligne, le mot Assembl&#233;e est pris dans le sens de corps constitu&#233;, l'expression - dur&#233;e de celle-ci - ne me para&#238;t donc pas convenir, et je propose &#171; dur&#233;e des s&#233;ances de celle-ci &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la place d'&#171; acte passible d'une peine &#187;, &#171; acte r&#233;pr&#233;hensible &#187; me semble mieux convenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis d'avis que nous n'avons pas le droit d'exclure les plaintes civiles concernant des actes r&#233;pr&#233;hensibles, car nous nous permettrions ainsi une atteinte aux droits priv&#233;s. De l&#224; l'adjonction &#171; d'office &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'adjonction : &#171; ou dans les 24 heures qui suivent, etc... &#187; subsiste, le juge peut arr&#234;ter un d&#233;put&#233; durant les 24 heures qui suivent tout d&#233;lit. &#187;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet de loi garantit l'immunit&#233; parlementaire pendant la dur&#233;e de l'Assembl&#233;e, l'amendement de M. Stupp pendant &#171; la dur&#233;e des s&#233;ances &#187;, c'est-&#224;-dire pendant 6 heures par jour, 12 heures au maximum. Et quel sagace expos&#233; des motifs. On peut parler de la dur&#233;e d'une s&#233;ance, mais la dur&#233;e d'un Corps constitu&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans l'assentiment de l'Assembl&#233;e M. Stupp ne veut exposer aucun d&#233;put&#233; &#224; une poursuite ou une arrestation d'office. Il se permet donc une atteinte au droit criminel. Mais au nom de la plainte civile ! Surtout pas d'atteinte au droit civil, vive le droit civil ! Ce qui n'est pas de la comp&#233;tence de l'&#201;tat, doit &#234;tre de la comp&#233;tence du citoyen priv&#233; ! La plainte civile au-dessus de tout ! La plainte civile est l'id&#233;e fixe de M. Stupp. Le droit civil c'est Mo&#239;se et les proph&#232;tes ! Jurez sur le droit civil, sp&#233;cialement sur la plainte civile. Peuple, fais preuve de respect devant le Saint des Saints !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit priv&#233; n'empi&#232;te pas sur le droit public, mais il y a de &#171; graves &#187; empi&#233;tements du droit public sur le droit priv&#233;. Pourquoi m&#234;me avoir une Constitution puisque nous poss&#233;dons le Code civil,des cours de justice et des avocats ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 3. &#171; Toute proc&#233;dure criminelle contre un membre de l'Assembl&#233;e et toute d&#233;tention est suspendue pour la dur&#233;e de la s&#233;ance si l'Assembl&#233;e le d&#233;cide. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proposition de modification de la r&#233;daction du &#167; 3 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Toute proc&#233;dure criminelle contre un membre de l'Assembl&#233;e et toute arrestation effectu&#233;e en cons&#233;quence de cette proc&#233;dure, si elle n'a pas eu lieu en vertu d'un jugement en forme, doit &#234;tre imm&#233;diatement suspendue si l'Assembl&#233;e le d&#233;cide. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Motif : &#171; Il n'est sans doute pas dans l'esprit du texte de lib&#233;rer de la maison d'arr&#234;t des d&#233;put&#233;s d&#233;j&#224; condamn&#233;s par un jugement en forme &#224; une peine de prison. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si l'amendement passe, ceci vaut aussi pour ceux qui sont incarc&#233;r&#233;s pour dettes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Assembl&#233;e pourrait-elle nourrir le dessein, qui serait de haute trahison, d'amoindrir la &#171; vertu d'un jugement en forme &#187; ou m&#234;me d'appeler en son sein un homme &#171; incarc&#233;r&#233; &#187; pour dettes ? M. Stupp tremble &#224; l'id&#233;e de cet attentat contre la plainte civile et la vertu d'un jugement en forme. Toutes les questions concernant la souverainet&#233; du peuple sont maintenant r&#233;gl&#233;es : M. Stupp a proclam&#233; la souverainet&#233; de la plainte civile et du droit civil. Quelle cruaut&#233; d'arracher un tel homme &#224; la pratique du droit civil et de le pr&#233;cipiter dans la sph&#232;re inf&#233;rieure du pouvoir l&#233;gislatif ? Le peuple souverain a commis ce &#171; grave &#187; empi&#233;tement sur le &#171; droit priv&#233; &#187;. M. Stupp intente donc une action civile contre la souverainet&#233; du peuple et le droit public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le tsar Nicolas peut tranquillement rebrousser chemin. &#192; la premi&#232;re violation de la fronti&#232;re prussienne, le d&#233;put&#233; Stupp l'affrontera, la &#171; plainte civile &#187; d'une main, et &#171; le jugement en forme &#187; de l'autre. Car, d&#233;montre-t-il avec la solennit&#233; de mise : La guerre, qu'est-ce que la guerre ? Un grave empi&#233;tement sur le droit priv&#233; ! Un grave empi&#233;tement sur le droit priv&#233; !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La r&#233;volte des Cipayes en Inde</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article8243</link>
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		<dc:date>2026-07-17T22:09:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Inde India</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;K. Marx &lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;volte des cipayes &lt;br class='autobr' /&gt;
4 septembre 1857 &lt;br class='autobr' /&gt;
Les exc&#232;s commis par les cipayes r&#233;volt&#233;s, en Inde, sont en v&#233;rit&#233; horrifiants, hideux, ineffables, tels qu'on peut s'y attendre seulement dans les guerres d'insurrection, de nationalit&#233;s, de races, et surtout de religion ; en un mot, tels que ceux auxquels la respectable Angleterre avait coutume d'applaudir, quand ils &#233;taient perp&#233;tr&#233;s par les Vend&#233;ens sur les &#171; Bleus &#187;, par les gu&#233;rillas espagnoles sur les m&#233;cr&#233;ants fran&#231;ais, par les (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique29" rel="directory"&gt;3&#232;me chapitre : R&#233;volutions bourgeoises et populaires&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot124" rel="tag"&gt;Inde India&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;K. Marx&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volte des cipayes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 septembre 1857&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les exc&#232;s commis par les cipayes r&#233;volt&#233;s, en Inde, sont en v&#233;rit&#233; horrifiants, hideux, ineffables, tels qu'on peut s'y attendre seulement dans les guerres d'insurrection, de nationalit&#233;s, de races, et surtout de religion ; en un mot, tels que ceux auxquels la respectable Angleterre avait coutume d'applaudir, quand ils &#233;taient perp&#233;tr&#233;s par les Vend&#233;ens sur les &#171; Bleus &#187;, par les gu&#233;rillas espagnoles sur les m&#233;cr&#233;ants fran&#231;ais, par les Serbes sur leurs voisins allemands et hongrois, par les Croates sur les rebelles de Vienne, par la garde mobile de Cavaignac ou les d&#233;cembriseurs de Bonaparte sur les fils et les filles de la France prol&#233;tarienne. Si inf&#226;me que soit la conduite des cipayes, elle n'est qu'un reflet concentr&#233; de la conduite de l'Angleterre en Inde non seulement durant l'&#233;poque de la fondation de son Empire oriental, mais m&#234;me durant les dix derni&#232;res ann&#233;es de sa longue domination. Pour caract&#233;riser cette domination, il suffit de dire que la torture formait une institution organique de sa politique fiscale. Il existe dans l'histoire humaine quelque chose qui ressemble &#224; la r&#233;tribution ; et c'est une r&#232;gle de la r&#233;tribution historique que ses instruments soient forg&#233;s non par les offens&#233;s mais par les offenseurs eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers coups port&#233;s &#224; la monarchie fran&#231;aise venaient de la noblesse et non des paysans. La r&#233;volte indienne n'a pas &#233;t&#233; commenc&#233;e par les ryot [cultivateurs], tortur&#233;s, d&#233;shonor&#233;s et d&#233;pouill&#233;s par les Britanniques, mais par les cipayes, v&#234;tus, nourris, choy&#233;s, gav&#233;s et g&#226;t&#233;s par eux. Pour trouver des parall&#232;les aux atrocit&#233;s des cipayes, nous n'avons pas besoin, comme certains journaux de Londres le pr&#233;tendent, de nous reporter au Moyen Age, ni m&#234;me de pousser au-del&#224; de l'histoire de l'Angleterre contemporaine. Il n'est besoin que d'&#233;tudier la premi&#232;re guerre chinoise, un &#233;v&#233;nement de la veille, pour ainsi dire. La soldatesque anglaise commit alors des abominations, rien que pour le plaisir ; ses passions n'&#233;taient ni sanctifi&#233;es par le fanatisme religieux, ni exasp&#233;r&#233;es par la haine envers une race conqu&#233;rante et s'imposant par la force, ni provoqu&#233;es par la farouche r&#233;sistance d'un ennemi h&#233;ro&#239;que. Femmes viol&#233;es, enfants embroch&#233;s, villages br&#251;l&#233;s n'&#233;taient alors que f&#233;roces caprices, enregistr&#233;s non par les mandarins, mais par les officiers britanniques eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la catastrophe pr&#233;sente, aussi, ce serait une erreur absolue que de supposer que toute la cruaut&#233; est du c&#244;t&#233; des cipayes et que tout le lait de la tendresse humaine coule du c&#244;t&#233; des Anglais. Les lettres des officiers britanniques suent la haine. Un d'entre eux, &#233;crivant de Pechawer [Peshawar, actuel Pakistan], donne une description du d&#233;sarmement du 10e r&#233;giment de cavalerie irr&#233;guli&#232;re, dissous pour n'avoir pas charg&#233; le 55e d'infanterie indig&#232;ne, comme il avait re&#231;u l'ordre de le faire. Il exulte en rapportant que les hommes ne furent pas seulement d&#233;sarm&#233;s, mais d&#233;pouill&#233;s de leurs vestes et de leurs bottes, et qu'apr&#232;s avoir re&#231;u 12 pence par t&#234;te ils furent men&#233;s au bord de l'Indus, embarqu&#233;s sur des bateaux, puis lanc&#233;s au fil du fleuve, o&#249;, comme l'exp&#233;diteur de cette lettre s'y attend avec d&#233;lices, chacun d'eux eut bonne chance d'&#234;tre noy&#233; dans les rapides. Un autre nous informe que, certains habitants de Pechawer ayant provoqu&#233; une alarme de nuit en faisant exploser des p&#233;tards de poudre &#224; canon en l'honneur d'un mariage (une coutume nationale), les auteurs de cet incident furent charg&#233;s de liens le lendemain matin et &#171; fustig&#233;s de telle sorte qu'ils ne l'oublieront pas facilement &#187;. Inform&#233; de Pindi que trois chefs indig&#232;nes conspiraient, sir John Lawrence r&#233;pondit par un message ordonnant qu'un espion assiste aux r&#233;unions. Sur le rapport de l'espion, sir Lawrence envoya un second message : &#171; Pendez-les. &#187; Les chefs furent pendus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un fonctionnaire des services civils &#233;crit d'Allahabad : &#171; Nous avons pouvoir de vie et de mort, et vous assurons que nous ne faisons pas quartier. &#187; Un autre &#233;crit de la m&#234;me ville : &#171; Il ne se passe pas de jour sans que nous en branchions de dix &#224; quinze (non combattants). &#187; Un officier exultant &#233;crit : &#171; Holmes les pend par douzaines, en &#8220;bloc&#8221;. &#187; Un autre, faisant allusion &#224; la pendaison sommaire d'un groupe nombreux d'indig&#232;nes, dit : &#171; Ce fut alors notre tour de nous amuser. &#187; Un troisi&#232;me : &#171; Nous tenons nos cours martiales en selle, et tout n&#233;gro que nous rencontrons, nous le branchons ou lui logeons une balle dans la peau. &#187; Nous sommes inform&#233;s de B&#233;nar&#232;s que trente zamindar [collecteurs d'imp&#244;ts] ont &#233;t&#233; pendus, sur le simple soup&#231;on de sympathiser avec leurs compatriotes, et des villages entiers ont &#233;t&#233; r&#233;duits en cendres pour le m&#234;me motif. Un officier de B&#233;nar&#232;s, dont la lettre est publi&#233;e dans The Times de Londres, dit : &#171; Les troupes europ&#233;ennes sont devenues des d&#233;mons, oppos&#233;es aux indig&#232;nes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il ne faut pas oublier que, tandis que les cruaut&#233;s des Anglais sont relat&#233;es comme des actes de vaillance martiale, racont&#233;es bri&#232;vement, simplement, sans insister sur les d&#233;tails r&#233;voltants, les exc&#232;s des indig&#232;nes, si choquants qu'ils soient, sont d&#233;lib&#233;r&#233;ment exag&#233;r&#233;s. De qui provenait, par exemple, le compte rendu circonstanci&#233; paru tout d'abord dans The Times, et qui fit ensuite le tour de la presse londonienne, sur les atrocit&#233;s perp&#233;tu&#233;es &#224; Delhi et &#224; Meerut ? D'un pusillanime pasteur, r&#233;sidant &#224; Bangalore, dans le Mysore [aujourd'hui Karnataka], &#224; plus d'un millier de miles, &#224; vol d'oiseau, du th&#233;&#226;tre de l'action. Les comptes rendus authentiques, de Delhi, montrent que l'imagination du pasteur anglais est capable d'enfanter de pires horreurs que la sauvage fantaisie d'un mutin hindou. Les nez, les seins coup&#233;s, etc., en un mot les horribles mutilations commises par les cipayes, r&#233;voltent plus les sentiments des Europ&#233;ens que la canonnade &#224; boulets rouges des habitations de Canton par le secr&#233;taire de l'Association pour la paix de Manchester, ou les Arabes r&#244;tis dans la grotte o&#249; ils &#233;taient entass&#233;s par un mar&#233;chal fran&#231;ais, ou les soldats britanniques &#233;corch&#233;s vifs par le chat &#224; neuf queues, sur l'ordre d'une cour martiale, ou tout autre des proc&#233;d&#233;s philanthropiques en usage dans les colonies p&#233;nitentiaires britanniques. La cruaut&#233;, comme toute autre chose, a sa mode, changeant selon le temps et les lieux. C&#233;sar, ce lettr&#233; accompli, relate avec candeur comment plusieurs milliers de guerriers gaulois eurent la main droite coup&#233;e sur son ordre. Napol&#233;on aurait eu honte de le faire. Il pr&#233;f&#233;rait exp&#233;dier ses propres r&#233;giments, suspects de r&#233;publicanisme, &#224; Saint-Domingue, pour y mourir de la main des Noirs ou de la fi&#232;vre jaune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les inf&#226;mes mutilations commises par les cipayes rappellent les pratiques de l'Empire byzantin chr&#233;tien ou les prescriptions de la loi criminelle de l'empereur Charles V, ou, en Angleterre, les ch&#226;timents pour haute trahison, tels qu'ils &#233;taient enregistr&#233;s par le juge Blackstone. Aux yeux des Hindous, dont leur religion fit des virtuoses en l'art de se torturer eux-m&#234;mes, ces tourments inflig&#233;s &#224; des ennemis de leur race et de leurs croyances paraissent toutes naturelles, et elles doivent le para&#238;tre encore plus aux yeux des Anglais, qui, il y a quelques ann&#233;es seulement, tiraient des revenus des f&#234;tes de Juggernaut [1], en donnant protection et assistance aux rites sanglants d'une religion de cruaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rugissements fr&#233;n&#233;tiques de &#171; ce sanguinaire vieux Times &#187;, ainsi que Cobbett [2] l'appelait, sa fa&#231;on de jouer le personnage d'un furieux, dans un op&#233;ra de Mozart, qui se compla&#238;t, avec les accents les plus m&#233;lodieux, &#224; l'id&#233;e de pendre son ennemi, puis de le r&#244;tir, puis de l'&#233;carteler, puis de l'empaler, puis de l'&#233;corcher vif &#8211; cette fureur de revanche para&#238;trait assez sotte, si, sous les d&#233;clamations tragiques, on ne percevait distinctement les ficelles de la com&#233;die. The Times charge trop, et non seulement par panique. Il fournit &#224; la com&#233;die un sujet qui avait &#233;chapp&#233; &#224; Moli&#232;re : le Tartuffe de la vengeance. Ce qu'il cherche, tout simplement, c'est &#224; faire du battage pour soutenir les fonds d'Etat et &#224; couvrir le gouvernement. Comme Delhi n'est pas tomb&#233; au souffle du vent, &#224; l'instar des murs de J&#233;richo, l'Empire britannique doit &#234;tre &#233;tourdi par les cris de vengeance, pour lui faire oublier que son gouvernement est responsable du mal arriv&#233; et des dimensions colossales qu'on lui laissa prendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Mot d&#233;riv&#233; du sanscrit qui signifie &#171; seigneur de l'univers &#187; et correspond &#224; l'un des noms donn&#233;s au dieu Krishna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Journaliste, pamphl&#233;taire et homme politique britannique (1763-1835).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/09/km18570904.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/09/km18570904.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_des_cipayes&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_des_cipayes&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/roy/works/1920/11/mouvement.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/roy/works/1920/11/mouvement.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3097&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3097&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1917&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1917&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>N'en d&#233;plaise &#224; la gauche bourgeoise, aux syndicats r&#233;formistes, aux anarchistes et &#224; certains gauches communistes, la Commune de Paris de 1871 &#233;tait un Etat ouvrier aux mains de travalleurs auto-organis&#233;s et en armes</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article7875</link>
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		<dc:date>2026-04-17T22:50:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>1871</dc:subject>
		<dc:subject>Engels</dc:subject>
		<dc:subject>Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En 1871, &#224; Paris, le premier pouvoir aux travailleurs a montr&#233; que le prol&#233;tariat &#233;tait une classe opprim&#233;e capable de b&#226;tir une autre soci&#233;t&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185 &lt;br class='autobr' /&gt;
N'en d&#233;plaise &#224; la gauche bourgeoise, aux syndicats r&#233;formistes, aux anarchistes et &#224; certains gauches communistes, la Commune de Paris de 1871 &#233;tait un Etat ouvrier aux mains de travalleurs auto-organis&#233;s et en armes... &lt;br class='autobr' /&gt;
La Commune de 1871 K. Marx - F. Engels &lt;br class='autobr' /&gt;
Prolongements historiques et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique159" rel="directory"&gt;7- La question de l'Etat&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot35" rel="tag"&gt;1871&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot300" rel="tag"&gt;Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 1871, &#224; Paris, le premier pouvoir aux travailleurs a montr&#233; que le prol&#233;tariat &#233;tait une classe opprim&#233;e capable de b&#226;tir une autre soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;N'en d&#233;plaise &#224; la gauche bourgeoise, aux syndicats r&#233;formistes, aux anarchistes et &#224; certains gauches communistes, la Commune de Paris de 1871 &#233;tait un Etat ouvrier aux mains de travalleurs auto-organis&#233;s et en armes...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Commune de 1871&lt;br class='autobr' /&gt;
K. Marx - F. Engels&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prolongements historiques et th&#233;oriques de la Commune&lt;br class='autobr' /&gt;
La question de l'&#201;tat&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; A. Bebel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, 16-18 mars 1875&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Le projet de programme de Gotha] a transform&#233; le libre &#201;tat populaire en &#201;tat libre. Du point de vue grammatical, un &#201;tat libre est celui qui est libre &#224; l'&#233;gard de ses citoyens, autrement dit un &#201;tat &#224; gouvernement despotique. Il faudrait laisser tomber un tel bavardage sur l'&#201;tat, surtout apr&#232;s la Commune qui n'&#233;tait plus un &#201;tat au sens propre. L'&#201;tat populaire, les anarchistes nous l'ont assez jet&#233; &#224; la t&#234;te, bien que l'ouvrage de Marx contre Proudhon et ensuite le Manifeste disent express&#233;ment qu'avec l'instauration du r&#233;gime socialiste l'&#201;tat se dissout de lui-m&#234;me et finit par dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L' &#171; &#201;tat &#187; n'&#233;tant qu'une institution transitoire, dont on se sert dans la lutte durant la r&#233;volution pour r&#233;primer de force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler de &#171; libre &#201;tat populaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, si le prol&#233;tariat a besoin de l'&#201;tat, ce n'est point pour instaurer la libert&#233;, mais pour r&#233;primer ses adversaires, et sit&#244;t qu'il pourra &#234;tre question de libert&#233;, l'&#201;tat aura cess&#233; d'exister en tant que tel. En cons&#233;quence, nous proposerions de mettre partout &#224; la place du mot &#171; &#201;tat &#187; le mot &#171; communaut&#233; &#187;, (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand r&#233;pondant fort bien au mot fran&#231;ais &#171; Commune &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Ph. Van Patten&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 18 avril 1883&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse &#224; votre lettre du 2 avril sur la position de Karl Marx vis-&#224;-vis des anarchistes en g&#233;n&#233;ral et de Johann Most en particulier, je serai concis et clair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1845, Marx et moi, nous avons pens&#233; que l'une des cons&#233;quences finales de la future r&#233;volution prol&#233;tarienne sera l'extinction progressive des organisations politiques appel&#233;es du nom d'&#201;tat. De tout temps, le but essentiel de cet organisme a &#233;t&#233; de maintenir et de garantir, par la violence arm&#233;e, l'assujettissement &#233;conomique de la majorit&#233; travailleuse par la stricte minorit&#233; fortun&#233;e. Avec la disparition de cette stricte minorit&#233; fortun&#233;e dispara&#238;t aussi la n&#233;cessit&#233; d'un pouvoir arm&#233; d'oppression, ou &#201;tat. Mais, en m&#234;me temps, nous avons toujours pens&#233; que, pour parvenir &#224; ce r&#233;sultat et &#224; d'autres, bien plus importants encore de la future r&#233;volution sociale, la classe ouvri&#232;re devait d'abord s'emparer du pouvoir politique de l'&#201;tat, afin d'&#233;craser gr&#226;ce &#224; lui la r&#233;sistance de la classe capitaliste et de r&#233;organiser les structures sociales. C'est ce que l'on peut lire d&#233;j&#224; dans le Manifeste communiste de 1847, chapitre II, fin. [1] (104)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anarchistes mettent les choses sens dessus dessous. Ils d&#233;clarent que la r&#233;volution prol&#233;tarienne doit commencer en abolissant l'organisation politique de l'&#201;tat. Or, la seule organisation dont le prol&#233;tariat dispose apr&#232;s sa victoire, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'&#201;tat. Certes, cet &#201;tat doit subir des changements tr&#232;s consid&#233;rables avant de pouvoir remplir ses nouvelles fonctions. Mais, le d&#233;truire &#224; ce moment, ce serait d&#233;truire le seul organisme gr&#226;ce auquel le prol&#233;tariat victorieux puisse pr&#233;cis&#233;ment faire valoir la domination qu'il vient de conqu&#233;rir, &#233;craser ses adversaires capitalistes et entreprendre la r&#233;volution &#233;conomique de la soci&#233;t&#233;, faute de quoi toute victoire devra s'achever par une nouvelle d&#233;faite et par un massacre g&#233;n&#233;ral des ouvriers, comme ce fut le cas de la Commune de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il que je vous donne express&#233;ment l'assurance que Marx s'est oppos&#233; &#224; cette stupidit&#233; anarchiste d&#232;s l'instant o&#249; elle lui apparut sous la forme que lui donne actuellement Bakounine ? Toute l'histoire interne de l'Association internationale des travailleurs en t&#233;moigne. Les anarchistes tentent depuis 1867 avec les proc&#233;d&#233;s les plus inf&#226;mes de s'emparer de la direction de l'Internationale, et Marx fut l'obstacle principal &#224; leur projet. Le r&#233;sultat d'une lutte de cinq ans, ce fut, au Congr&#232;s de La Haye en septembre 1872, l'exclusion des anarchistes de l'Internationale, et l'homme qui fit le plus pour obtenir cette exclusion, ce fut Marx. &#192; ce propos, notre vieil ami, F.A. Sorge de Hoboken, qui y assista en tant que d&#233;l&#233;gu&#233;, peut vous fournir des d&#233;tails, si vous le souhaitez...&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Ed. Bernstein&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eastbourne, 17 ao&#251;t 1883&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Dans la lutte de classe entre prol&#233;tariat et bourgeoisie, la monarchie bonapartiste (dont Marx a d&#233;fini les caract&#233;ristiques dans le 18-Brumaire, et moi-m&#234;me dans la Question du logement II, etc) joue un r&#244;le semblable &#224; celui de la monarchie absolue dans la lutte entre forces f&#233;odales et bourgeoisie. Or, ce combat ne peut &#234;tre livr&#233; jusqu'au bout sous l'ancienne monarchie absolue, mais seulement sous la monarchie constitutionnelle (Angleterre, France de 1789-1792 et 1815-1830). De m&#234;me, en ce qui concerne le combat entre bourgeoisie et prol&#233;tariat, c'est sous la R&#233;publique qu'il est men&#233; &#224; son terme. Comme des conditions favorables et les traditions r&#233;volutionnaires ont contribu&#233; &#224; ce que les Fran&#231;ais renversent le bonapartisme et instaurent la r&#233;publique bourgeoise, ils poss&#232;dent d&#233;j&#224; la forme o&#249; le combat doit &#234;tre men&#233; jusqu'&#224; son terme. Ils ont donc un avantage sur nous qui sommes embourb&#233;s dans un m&#233;lange de semi-f&#233;odalisme et de bonapartisme, puisque nous avons &#224; conqu&#233;rir la forme o&#249; se d&#233;roulera la lutte finale. Bref, du point de vue politique, ils nous devancent de toute une &#233;tape. Une restauration monarchiste aurait pour cons&#233;quence de remettre &#224; l'ordre du jour la lutte pour la restauration de la r&#233;publique bourgeoise, tandis que la poursuite de la r&#233;publique signifie une exacerbation croissante de la lutte de classe directe et non dissimul&#233;e. En cons&#233;quence, le premier r&#233;sultat imm&#233;diat de la r&#233;volution, pour ce qui est de la forme, peut et doit &#234;tre chez nous, la r&#233;publique bourgeoise [2]. Mais, ce ne peut &#234;tre alors qu'un bref point de passage, &#233;tant donn&#233; que nous avons la chance de ne pas avoir un parti bourgeois purement r&#233;publicain. La r&#233;publique bourgeoise, ayant &#224; sa t&#234;te le parti du progr&#232;s peut-&#234;tre, nous servira d'abord &#224; conqu&#233;rir la grande masse des ouvriers pour le socialisme r&#233;volutionnaire. C'est ce qui se r&#232;gle en un an ou deux, tous les partis de milieu encore possibles sans nous s'usant et se ruinant eux-m&#234;mes pendant ce laps de temps. C'est alors seulement que ce sera notre tour, et avec succ&#232;s. La grande erreur des Allemands, c'est de se repr&#233;senter la r&#233;volution comme quelque chose qui se r&#232;gle en une nuit [3]. En fait, c'est un processus de d&#233;veloppement des masses dans des conditions acc&#233;l&#233;r&#233;es, processus s'&#233;tendant sur des ann&#233;es. Chacune des r&#233;volutions qui s'est faite en une nuit (1830) s'est born&#233;e &#224; &#233;liminer une r&#233;action d'embl&#233;e sans espoir ou a conduit directement au contraire de ce qu'elle s'effor&#231;ait de r&#233;aliser (cf, 1848, France).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Votre F.E.&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Ed. Bernstein&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 1er janvier 1894&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... En ce qui concerne votre question sur le passage de la Pr&#233;face du Manifeste se r&#233;f&#233;rant &#224; la Guerre civile en France *, vous serez sans doute d'accord avec la r&#233;ponse que j'en donne dans ma pr&#233;face de Mars 1891. [4] (165) Je vous en envoie un exemplaire pour le cas o&#249; vous n'en auriez pas. Il s'agit tout simplement de prouver que le prol&#233;tariat victorieux doit commencer par donner une forme nouvelle &#224; l'ancien &#201;tat et administration bureaucratiques et centralis&#233;s, avant de pouvoir utiliser l'&#201;tat &#224; ses fins. &#192; l'inverse, depuis 1848 tous les bourgeois r&#233;publicains, si violemment aient-ils attaqu&#233;s cette machine, tant qu'ils &#233;taient dans l'opposition - ont, sit&#244;t qu'ils sont parvenus au gouvernement, repris sans aucun changement cette machine pour l'utiliser, soit contre la r&#233;action, soit le plus souvent contre le prol&#233;tariat. Si, dans la Guerre civile en France 1871 nous avons port&#233; au compte de la Commune des plans plus ou moins conscients, alors que ses tendances lui &#233;taient plus ou moins inconscientes, ce n'est pas seulement parce que les circonstances le justifiaient, mais encore parce que c'est ainsi qu'il faut proc&#233;der. Les Russes ont fait preuve d'un grand bon sens, en mettant ce passage de la Guerre civile en annexe &#224; leur traduction du Manifeste. Si le cours des choses n'avait pas &#233;t&#233; aussi rapide, on aurait pu faire davantage encore &#224; l'&#233;poque...&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Ed. Bernstein&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 14 mars 1884&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette notion de d&#233;mocratie change avec chaque demos (peuple) donn&#233; &#224; chaque fois, et ne nous fait donc pas avancer d'un pas. Ce qu'il y avait &#224; dire, &#224; mon avis, c'est que le prol&#233;tariat a besoin de formes d&#233;mocratiques pour s'emparer du pouvoir politique, mais comme toutes les formes politiques, elles ne sont que des moyens. Cependant, si l'on veut aujourd'hui, en Allemagne, la d&#233;mocratie comme butil faut s'appuyer sur les paysans et les petits bourgeois, autrement dit des classes en voie de disparition, c'est-&#224;-dire r&#233;actionnaires, par rapport au prol&#233;tariat, si l'on veut les maintenir artificiellement. En outre, il ne faut pas oublier que la forme cons&#233;quente de la domination bourgeoise est pr&#233;cis&#233;ment la r&#233;publique d&#233;mocratique, devenue trop risqu&#233;e &#224; la suite du d&#233;veloppement d&#233;j&#224; atteint par le prol&#233;tariat, mais qui reste une forme encore possible de la domination bourgeoise pure, comme le montrent la France et les &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principe du lib&#233;ralisme comme &#171; un &#233;tat de choses d&#233;j&#224; atteint historiquement &#187; n'est en fait qu'une incons&#233;quence. La monarchie constitutionnelle lib&#233;rale est une forme ad&#233;quate de la domination bourgeoise : 1&#186; au d&#233;but, lorsque la bourgeoisie n'a pas encore r&#233;gl&#233; compl&#232;tement ses comptes avec la monarchie absolue ; 2&#186; &#224; la fin, lorsque le prol&#233;tariat rend d&#233;j&#224; trop risqu&#233;e la r&#233;publique d&#233;mocratique. Quoi qu'il en soit, la r&#233;publique d&#233;mocratique restera toujours la forme ultime de la domination bourgeoise, forme dans laquelle elle cr&#232;vera. Mais, il suffit sur cette salade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nim me prie de te saluer. Je n'ai pas vu Tussy hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton F.E.&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; A. Bebel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 6 juin 1884&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons d&#233;tourner les masses des partis lib&#233;raux, tant que ceux-ci n'ont pas eu l'occasion de se ridiculiser dans la pratique, en arrivant au pouvoir et en d&#233;montrant qu'ils sont des incapables. Nous sommes toujours, comme en 1848, l'opposition de l'avenir et nous devons donc avoir au gouvernement le plus extr&#234;me des partis actuels avant que nous puissions devenir vis-&#224;-vis de lui l'opposition actuelle. La stagnation politique c'est-&#224;-dire la lutte sans effet ni but des partis officiels telle qu'elle se pratique &#224; l'heure actuelle - ne peut pas nous servir &#224; la longue, comme le ferait un combat progressif de ces partis tendant au fur et &#224; mesure &#224; un glissement vers la gauche. C'est ce qui se produit en France, o&#249; la lutte politique se d&#233;roule comme toujours sous forme classique. Les gouvernements qui se succ&#232;dent sont de plus en plus orient&#233;s &#224; gauche ; le minist&#232;re Clemenceau est d&#233;j&#224; en vue, et ce ne sera pas le minist&#232;re de la bourgeoisie extr&#234;me. &#192; chaque glissement &#224; gauche, des concessions tombent en partage aux ouvriers (voir la derni&#232;re gr&#232;ve de Decazeville o&#249;, pour la premi&#232;re fois, la soldatesque n'est pas intervenue). Ce qui importe avant tout, c'est que le champ soit de plus en plus net pour la bataille d&#233;cisive et la position des partis claire et pure. Dans cette &#233;volution lente, mais irr&#233;sistible de la r&#233;publique fran&#231;aise, je tiens pour in&#233;vitable ce r&#233;sultat final : opposition entre les bourgeois radicaux jouant aux socialistes et les ouvriers vraiment r&#233;volutionnaires. Ce sera l'un des &#233;v&#233;nements les plus importants, et j'esp&#232;re qu'il ne sera pas interrompu. Je me r&#233;jouis de ce que nos gens ne soient pas encore assez forts &#224; Paris (et ils le sont d'autant plus en province) pour se laisser aller &#224; des putschs, par la force du verbe r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, dans la confuse Allemagne, l'&#233;volution ne se poursuit pas d'une mani&#232;re aussi classiquement pure qu'en France. Elle a trop de retard pour cela, nous n'arrivons &#224; ce stade que quand les autres l'ont d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233;. Mais, en d&#233;pit de la mesquinerie de nos partis officiels, la vie politique, quelle qu'elle soit, nous est bien plus favorable que l'actuel d&#233;sert politique o&#249; ne joue que le faisceau des intrigues de politique ext&#233;rieure...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 11 d&#233;cembre 1884&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Pour ce qui est de la d&#233;mocratie pure et de son r&#244;le &#224; l'avenir, je ne partage pas ton opinion. Il est &#233;vident qu'en Allemagne, elle jouera un r&#244;le bien plus insignifiant que dans les pays de d&#233;veloppement industriel plus ancien. Mais, cela n'emp&#234;che pas qu'elle acquerra, au moment de la r&#233;volution, une importance momentan&#233;e en tant que parti bourgeois extr&#234;me : c'est ce qui s'est d&#233;j&#224; pass&#233; en 1849 &#224; Francfort, du fait qu'elle repr&#233;sentait la derni&#232;re bou&#233;e de sauvetage de toute l'&#233;conomie bourgeoise et m&#234;me f&#233;odale. &#192; ce moment, toute la masse des r&#233;actionnaires se range derri&#232;re lui et le renforce : tout ce qui est r&#233;actionnaire se donne alors des allures d&#233;mocratiques. De mars &#224; septembre 1848, toute la masse f&#233;odale et bureaucratique renfor&#231;a ainsi les lib&#233;raux, afin de mater les masses r&#233;volutionnaires et, le coup r&#233;ussi, les lib&#233;raux furent &#233;conduits &#224; coups de pied, comme il fallait s'y attendre. C'est ainsi qu'en France, de mai 1848 aux &#233;lections de Bonaparte en d&#233;cembre, ce fut le parti r&#233;publicain pur du National, le parti le plus faible de tous, qui r&#233;gna du simple fait qu'il avait derri&#232;re lui toute la masse organis&#233;e de la r&#233;action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui s'est pass&#233; &#224; chaque r&#233;volution : le parti le plus b&#233;nin qui puisse encore r&#233;gner, arrive au pouvoir, simplement parce que le vaincu voit en lui la derni&#232;re chance de salut. Or, on ne peut pas s'attendre &#224; ce qu'au moment de la crise, nous ayions derri&#232;re nous la majorit&#233; des &#233;lecteurs, c'est-&#224;-dire de la nation. Toute la classe bourgeoise et les vestiges des classes f&#233;odales poss&#233;dantes, une grande partie de la petite-bourgeoisie et de la population des campagnes se rangeront alors derri&#232;re le parti bourgeois extr&#234;me qui se donnera des allures r&#233;volutionnaires extr&#233;mistes, et je tiens pour tr&#232;s possible qu'il soit repr&#233;sent&#233; dans le gouvernement provisoire, voire qu'il en forme un moment la majorit&#233;. La minorit&#233; social-d&#233;mocrate du gouvernement parisien de F&#233;vrier a montr&#233; comment il ne fallait pas agir lorsqu'on est en majorit&#233;. Cependant, pour l'heure, c'est une question encore acad&#233;mique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, les &#233;v&#233;nements peuvent se d&#233;rouler tout autrement en Allemagne, et ce sont pour des raisons militaires. Dans l'&#233;tat actuel des choses, l'impulsion, si elle vient de l'ext&#233;rieur, ne peut venir que de Russie ; mais si elle vient de l'Allemagne elle-m&#234;me, la r&#233;volution ne peut alors partir que de l'arm&#233;e. Un peuple sans armes contre une arm&#233;e moderne est, du point de vue militaire, une grandeur purement &#233;vanescente. Dans ce cas, nos r&#233;servistes de 20 &#224; 25 ans, qui ne votent pas mais qui sont exerc&#233;s dans le maniement des armes, entreraient en action, et la d&#233;mocratie pure pourrait &#234;tre sauv&#233;e. Mais, pr&#233;sentement, cette question est &#233;galement acad&#233;mique, bien que je sois oblig&#233; de l'envisager, &#233;tant pour ainsi dire le repr&#233;sentant du Grand Quartier g&#233;n&#233;ral du Parti. En tout cas, notre seul ennemi, le jour de la crise et le lendemain, ce sera l'ensemble de la r&#233;action group&#233;e autour de la d&#233;mocratie pure, et cela, me semble-t-il, ne doit pas &#234;tre perdu de vue...&lt;br class='autobr' /&gt;
Marx &#224; F. Domela Nieuwenhuis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 22 f&#233;vrier 1881&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; propos du prochain Congr&#232;s de Zurich, la question que vous me posez [sur les mesures l&#233;gislatives &#224; prendre en vue d'assurer la victoire du socialisme en cas d'arriv&#233;e au pouvoir des socialistes] me semble des plus maladroites. Ce qu'il faut faire imm&#233;diatement &#224; un moment bien d&#233;termin&#233; de l'avenir d&#233;pend naturellement tout &#224; fait des circonstances historiques dans lesquelles il faut agir. Votre question se pose au pays des nuages et repr&#233;sente donc pratiquement un probl&#232;me fantasmagorique, auquel on ne peut r&#233;pondre qu'en faisant la critique de la question elle-m&#234;me. Nous ne pouvons r&#233;soudre une &#233;quation que si elle inclut d&#233;j&#224; dans ses donn&#233;es les &#233;l&#233;ments de sa solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au demeurant, l'embarras dans lequel se trouve un gouvernement subitement form&#233; &#224; la suite d'une victoire populaire n'a rien de sp&#233;cifiquement &#171; socialiste &#187;. Au contraire. Les politiciens bourgeois victorieux se sentent aussit&#244;t g&#234;n&#233;s par leur &#171; victoire &#187;, quant aux socialistes, ils peuvent au moins intervenir sans se g&#234;ner et, vous pouvez &#234;tre s&#251;r d'une chose : un gouvernement socialiste n'arriverait jamais au pouvoir si les conditions n'&#233;taient pas d&#233;velopp&#233;es au point qu'il puisse avant toute chose prendre les mesures n&#233;cessaires &#224; intimider la masse des bourgeois de sorte qu'il conquiert ce dont il a le plus besoin : du temps pour une action durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous me renverrez peut-&#234;tre &#224; la Commune de Paris. Mais, abstraction faite de ce qu'il s'agissait d'un simple soul&#232;vement d'une ville dans des conditions exceptionnelles, la majorit&#233; de la Commune n'&#233;tait pas socialiste, et ne pouvait pas l'&#234;tre. [5] Avec une faible dose de bon sens, elle aurait pu n&#233;anmoins obtenir avec Versailles un compromis utile &#224; toute la masse du peuple, seule chose qu'il &#233;tait possible d'atteindre &#224; ce moment-l&#224;. En mettant simplement la main sur la Banque de France, elle aurait pu effrayer les Versaillais et mettre fin &#224; leurs fanfaronnades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les revendications g&#233;n&#233;rales de la bourgeoisie fran&#231;aise avant 1789 &#233;taient &#224; peu pr&#232;s &#233;tablies - mutatis mutandis - comme le sont de nos jours toutes les mesures &#224; prendre uniform&#233;ment par le prol&#233;tariat dans tous les pays &#224; production capitaliste, Mais, la fa&#231;on dont les revendications de la bourgeoisie fran&#231;aise ont &#233;t&#233; appliqu&#233;es, un quelconque Fran&#231;ais du XVIIIe si&#232;cle en avait-il la moindre id&#233;e a priori ? L'anticipation doctrinaire et n&#233;cessairement fantasmagorique du programme d'action d'une r&#233;volution future ne ferait que d&#233;voyer la lutte pr&#233;sente. Le r&#234;ve de la ruine tout &#224; fait imminente du r&#233;gime enflammait les Chr&#233;tiens primitifs dans leur lutte contre l'Empire romain et leur donnait la certitude de vaincre. La compr&#233;hension scientifique de la dissolution in&#233;luctable et toujours plus grave sous nos yeux de l'ordre social dominant et les masses pouss&#233;es &#224; coups de fouet &#224; la passion r&#233;volutionnaire par les vieux simulacres de gouvernements, en m&#234;me temps que par le prodigieux d&#233;veloppement positif de moyens de production, tout cela suffit &#224; garantir qu'au moment o&#249; &#233;clatera une v&#233;ritable r&#233;volution prol&#233;tarienne, nous aurons &#233;galement les conditions de leur modus operandi imm&#233;diat, qui ne s'av&#233;rera certainement pas idyllique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis convaincu que la conjoncture de crise n'existe pas encore pour une nouvelle Association internationale des travailleurs. En cons&#233;quence, je consid&#232;re que tous les congr&#232;s ouvriers ou socialistes - pour autant qu'ils ne se pr&#233;occupent pas des conditions donn&#233;es imm&#233;diates de telle ou telle nation - ne sont pas seulement inutiles, mais encore nuisibles. Ils se perdront toujours en fum&#233;e, en rab&#226;chant mille fois des g&#233;n&#233;ralit&#233;s banales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amicalement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;votre d&#233;vou&#233; Karl Marx&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; J. Mesa&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 24 mars 1891&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon cher Mesa,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#233;t&#233; tr&#232;s heureux d'apprendre, par votre lettre du 2 courant, la publication imminente de votre traduction espagnole de la Mis&#232;re de la Philosophie de Marx. Il va sans dire que nous nous associons avec empressement &#224; cette oeuvre qui ne manquera pas de produire un effet des plus favorables sur le d&#233;veloppement du socialisme en Espagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie proudhonienne, d&#233;molie dans ses bases par le livre de Marx, a certainement &#233;t&#233; balay&#233;e de la surface depuis la chute de la Commune de Paris. Mais, elle forme toujours le grand arsenal dans lequel les bourgeois radicaux pseudo-socialistes d'Europe occidentale puisent les formules propres &#224; endormir les ouvriers. Or, comme les ouvriers de ces m&#234;mes pays ont h&#233;rit&#233;, de leurs devanciers, de semblables phrases proudhoniennes, il arrive que, chez beaucoup d'entre eux, la phras&#233;ologie des radicaux trouve encore un &#233;cho. C'est le cas en France, o&#249; les seuls proudhoniens qu'il y ait encore, sont les bourgeois radicaux soi-disant socialistes. Et si je ne m'abuse, vous en avez aussi, dans vos Cort&#232;s et dans votre presse, de ces r&#233;publicains qui se pr&#233;tendent socialistes, parce qu'ils voient dans les id&#233;es proudhoniennes un moyen plausible tout trouv&#233; d'opposer au vrai socialisme, expression rationnelle et concise des aspirations du prol&#233;tariat, un socialisme bourgeois et de faux aloi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Salut fraternel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fr. Engels&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; N.F. Danielson&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 17 octobre 1893&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Si l'Europe occidentale avait &#233;t&#233; pour une telle r&#233;volution (socialiste) entre 1860-1870, si un tel bouleversement social avait &#233;t&#233; entrepris &#224; ce moment en Angleterre, France, etc., alors c'e&#251;t &#233;t&#233; aux Russes de montrer ce qu'ils auraient pu faire de leurs communaut&#233;s (agraires), [6] qui &#233;taient encore plus ou moins intactes. Or, l'Occident resta immobile. Aucune r&#233;volution de ce genre n'ayant &#233;t&#233; entreprise, le capitalisme s'y d&#233;veloppa au contraire &#224; un rythme acc&#233;l&#233;r&#233;. Ainsi donc, comme il &#233;tait manifestement impossible de hausser les communaut&#233;s &#224; une forme de production dont elles &#233;taient s&#233;par&#233;es par une s&#233;rie de stades historiques, il ne leur reste plus qu'&#224; se d&#233;velopper de mani&#232;re capitaliste, ce qui me semble-t-il, est leur seule &#233;volution possible...&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Lafargue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Reproduite dans le Socialiste, le 24 novembre 1900]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Ah, mais nous avons la r&#233;publique en France &#187;, nous diront les ex-radicaux, &#171; chez nous, c'est autre chose. Nous pouvons utiliser le gouvernement pour des mesures socialistes ! &#187; [7]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;publique, vis-&#224;-vis du prol&#233;tariat, ne diff&#232;re de la monarchie qu'en ceci qu'elle est la forme politique toute faite pour la domination future du prol&#233;tariat. Vous avez sur nous l'avantage de l'avoir l&#224; ; nous autres, nous devrons perdre vingt-quatre heures pour la faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la r&#233;publique, comme toute autre forme de gouvernement, est d&#233;termin&#233;e par ce qu'elle contient ; tant qu'elle est la forme de la d&#233;mocratie bourgeoise, elle nous est tout aussi hostile que n'importe quelle monarchie (sauf les formes de cette hostilit&#233;). C'est donc une illusion toute gratuite que de la prendre pour une forme socialiste par son essence ; que de lui confier, tant qu'elle est domin&#233;e par la bourgeoisie, des missions socialistes. Nous pourrons lui arracher des concessions, mais jamais la charger de l'ex&#233;cution de notre besogne &#224; nous. Encore si nous pouvions la contr&#244;ler par une minorit&#233; assez forte pour qu'elle p&#251;t se changer en majorit&#233; d'un jour &#224; l'autre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 3 avril 1895&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Liebknecht vient de me jouer un vilain tour. * Il a pris de mon introduction aux articles de Marx sur la France de 1848-1850 tout ce qui a pu lui servir pour soutenir la tactique, &#224; tout prix paisible et anti-violente, qu'il lui pla&#238;t de pr&#234;cher depuis quelque temps, surtout en ce moment o&#249; on pr&#233;pare des lois coercitives &#224; Berlin. Mais cette tactique, je ne la pr&#234;che que pour l'Allemagne d'aujourd'hui et encore sous bonne r&#233;serve. Pour la France, la Belgique, l'Italie, l'Autriche, cette tactique ne saurait &#234;tre suivie dans son ensemble, et pour l'Allemagne elle pourra devenir inapplicable demain...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. E.&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels &#224; Richard Fischer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 8 mars 1895&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cher Fischer,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai tenu compte autant qu'il &#233;tait possible de vos pr&#233;occupations, bien que, avec la meilleure volont&#233;, je ne comprenne pas pourquoi vos r&#233;ticences commencent &#224; la moiti&#233;. * Je ne peux tout de m&#234;me pas admettre que vous ayiez l'intention de prescrire, de tout votre corps et de toute votre &#226;me, la l&#233;galit&#233; absolue, la l&#233;galit&#233; en toutes circonstances, la l&#233;galit&#233; m&#234;me vis-&#224;-vis de ceux qui frisent la l&#233;galit&#233;, bref la politique qui consiste &#224; tendre la joue gauche &#224; celui qui vous a frapp&#233; la joue droite. Dans le Vorw&#228;rts, toutefois, certains pr&#234;chent parfois la r&#233;volution, avec la m&#234;me &#233;nergie que d'autres la repoussent, comme cela se faisait autrefois et se fera peut-&#234;tre encore &#224; l'avenir. Mais, je ne peux consid&#233;rer cela comme une position comp&#233;tente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'estime que vous n'avez rien &#224; gagner si vous pr&#234;chez le renoncement absolu &#224; l'intervention violente. Personne ne vous croira, et aucun parti d'aucun pays ne va aussi loin dans le renoncement au droit de recourir &#224; la r&#233;sistance arm&#233;e, &#224; l'ill&#233;galit&#233;. [8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui plus est, je dois tenir compte des &#233;trangers - Fran&#231;ais, Anglais, Suisses, Autrichiens, Italiens, etc. - qui lisent ce que j'&#233;cris : je ne peux me compromettre aussi compl&#232;tement &#224; leurs yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc accept&#233; vos modifications avec les exceptions suivantes- 1&#186; &#201;preuves, chez les masses, il est dit : &#171; elles doivent avoir compris pourquoi elles interviennent &#187; ; 2&#186; Le passage suivant : &#171; barrer toute la phrase de : &#171; le d&#233;clenchement sans pr&#233;paration de l'attaque &#187;, votre proposition contenant une inexactitude flagrante : le mot d'ordre &#171; d&#233;clenchement de l'attaque &#187; est utilis&#233; par les Fran&#231;ais, Italiens, etc. &#224; tout propos, mais ce n'est pas tellement s&#233;rieux ; 3&#186; &#201;preuve : &#171; Sur la r&#233;volution (Umsturz) sociale-d&#233;mocrate qui vit actuellement en s'en tenant &#224; la loi &#187;, vous voulez enlever &#171; actuellement &#187;, autrement dit transformer une tactique valable momentan&#233;ment et toute relative, en une tactique permanente et absolue. (168) Cela je ne peux pas le faire, sans me discr&#233;diter &#224; tout jamais. J'&#233;vite donc la formule de l'opposition, et je dis : &#171; Sur la r&#233;volution sociale-d&#233;mocrate, &#224; qui il convient si bien en ce moment pr&#233;cis&#233;ment de s'en tenir &#224; la loi &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne comprends absolument pas pourquoi vous trouvez dangereuse ma remarque sur l'attitude de Bismarck en 1866, lorsqu'il viola la Constitution. Il s'agit d'un argument lumineux, comme aucun autre ne le serait. Mais, je veux cependant vous faire ce plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, je ne peux absolument pas continuer de la sorte. J'ai fait mon possible pour vous &#233;pargner des d&#233;sagr&#233;ments dans le d&#233;bat. Mais vous feriez mieux de pr&#233;server le point de vue selon lequel l'obligation de respecter la l&#233;galit&#233; est de caract&#232;re juridique, et non moral, comme Bogoulavski vous l'a si bien montr&#233; dans le temps, et qu'elle cesse compl&#232;tement lorsque les d&#233;tenteurs du pouvoir violent la l&#233;gislation. Mais vous avez eu la faiblesse - ou du moins certains d'entre vous -de ne pas contrer comme il fallait les pr&#233;tentions de l'adversaire : reconna&#238;tre l'obligation l&#233;gale du point de vue moral, c'est-&#224;-dire obligatoire dans toutes les circonstances, au lieu de dire : vous avez le pouvoir et vous faites les lois, si nous les violons, vous pouvez nous traiter selon ces lois, cela nous devons le supporter, et c'est tout ; nous n'avons pas d'autre devoir, vous n'avez pas d'autre droit, C'est ce qu'ont fait les catholiques sous les lois de Mai, les vieux luth&#233;riens &#224; Meissen, le soldat mennonite qui figure dans tous les journaux, et vous ne devez pas d&#233;savouer cette position. Les projets anti-s&#233;ditieux sont de toute fa&#231;on vou&#233;s &#224; la ruine : ce genre de choses ne peut m&#234;me pas se formuler et, moins encore, se r&#233;aliser, lorsque ces gens sont au pouvoir, ils r&#233;priment et s&#233;vissent de toute fa&#231;on contre vous d'une mani&#232;re ou d'une autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si vous voulez expliquer aux gens du gouvernement que vous n'attendez que parce que vous n'&#234;tes pas encore assez forts pour vous d&#233;brouiller tout seuls et parce que l'arm&#233;e n'est pas encore compl&#232;tement sap&#233;e, mais alors, mes braves, pourquoi ces vantardises quotidiennes dans la presse sur les progr&#232;s et succ&#232;s gigantesques du Parti ? Tout aussi bien que nous ces gens savent que nous avan&#231;ons puissamment vers la victoire, que nous serons irr&#233;sistibles dans quelques ann&#233;es, et c'est pour cela qu'ils veulent passer &#224; l'attaque maintenant, mais h&#233;las pour eux, ils ne savent pas comment s'y prendre. Nos discours ne peuvent rien changer &#224; cela : ils le savent aussi bien que nous et ils savent tout autant que, si nous avons le pouvoir, nous l'utiliserons comme cela nous servira &#224; nous, et non &#224; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cons&#233;quence, si la question est d&#233;battue au Comit&#233; central, pensez un peu &#224; ceci : pr&#233;servez le droit de r&#233;sistance aussi bien que Bogouslavski nous l'a pr&#233;serv&#233; ; de vieux r&#233;volutionnaires -fran&#231;ais, italiens, espagnols, hongrois, anglais - figurent parmi ceux qui vous entendent, et que -sait-on jamais combien rapidement - le temps peut revenir o&#249; les choses deviennent s&#233;rieuses avec l'&#233;limination de la l&#233;galit&#233;, qui fut r&#233;alis&#233;e autrefois &#224; Wyden. Regardez donc les Autrichiens qui aussi ouvertement que possible menacent de la violence, si le suffrage universel n'est pas bient&#244;t instaur&#233;. Pensez &#224; vos propres ill&#233;galit&#233;s sous le r&#233;gime des lois anti-socialistes auquel on voudrait vous soumettre de nouveau. L&#233;galit&#233; aussi longtemps que cela nous arrange, mais pas de l&#233;galit&#233; &#224; tout prix, m&#234;me en paroles !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton F. E.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Dans sa premi&#232;re &#233;bauche de l'Adresse sur la guerre civile, Marx &#233;crit &#224; ce propos : &#171; Sur la base existante de son organisation militaire, Paris &#233;difia une f&#233;d&#233;ration politique, selon un plan tr&#232;s simple. Elle consistait en une association de toute la Garde nationale, unie en toutes ses parties par les d&#233;l&#233;gu&#233;s de chaque compagnie, d&#233;signant &#224; leur tour les d&#233;l&#233;gu&#233;s de bataillons, qui, &#224; leur tour, d&#233;signaient des d&#233;l&#233;gu&#233;s g&#233;n&#233;raux, les g&#233;n&#233;raux de l&#233;gion - chacun d'eux devant repr&#233;senter un arrondissement et coop&#233;rer avec les d&#233;l&#233;gu&#233;s des 19 autres arrondissements. Ces 20 d&#233;l&#233;gu&#233;s, &#233;lus &#224; la majorit&#233; par les bataillons de la Garde nationale, composaient le Comit&#233; central, qui, le 18 mars, prit l'initiative de la plus grande r&#233;volution de notre si&#232;cle... &#187; (cf. &#201;d. Soc., p. 209).&lt;br class='autobr' /&gt;
La forme prise d&#232;s le d&#233;but par la Commune confirme ainsi les id&#233;es de Marx et d'Engels sur la dictature du prol&#233;tariat, dont l'&#201;tat est une superstructure de force, violence concentr&#233;e de la classe au pouvoir : &#171; La r&#233;volution tout court - c'est-&#224;-dire le renversement du pouvoir existant et la d&#233;sagr&#233;gation des anciens rapports sociaux - est un acte politique. Le socialisme ne peut se r&#233;aliser sans cette r&#233;volution. Il lui faut cet acte politique dans la mesure o&#249; il a besoin de d&#233;truire et de dissoudre. Mais le socialisme repousse l'enveloppe politique l&#224; o&#249; commence son activit&#233; organisatrice, l&#224; o&#249; il poursuit son but &#224; lui, l&#224; o&#249; il est lui-m&#234;me. &#187; (Marx, le 10 ao&#251;t 1844, in &#201;crits militaires, p. 175-176). La Commune repr&#233;sentant tout cela, n'est donc plus un &#201;tat au sens propre, cf. Engels &#224; Bebel, 16-18 mars 1875.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] La domination &#233;conomique de la bourgeoisie se compl&#232;te par une domination politique, qui &#233;tend le r&#232;gne de la bourgeoisie &#224; toute la nation et &#224; toutes les activit&#233;s. Les superstructures de l'&#201;tat bourgeois ont un caract&#232;re &#224; la fois historique et &#233;conomique : &#171; La violence (c'est-&#224;-dire le pouvoir &#233;tatique) est elle aussi une puissance &#233;conomique &#187;, &#233;crit Engels &#224; Schmidt, le 27 octobre 1890.&lt;br class='autobr' /&gt;
La bourgeoisie n'est pleinement d&#233;velopp&#233;e qu'&#224; partir du moment o&#249; elle ne domine pas seulement la production sociale, mais a &#233;cart&#233; du pouvoir les classes f&#233;odales ou a cess&#233; de partager le pouvoir avec elles, autrement dit lorsqu'elle a instaur&#233; la R&#233;publique. Mais le mot de R&#233;publique pr&#234;te &#224; confusion. De nos jours, la bourgeoisie anglaise domine parfaitement avec la monarchie constitutionnelle et gouverne sans partage. Mais tant que l'&#201;tat bourgeois n'a pas atteint son plein &#233;panouissement, Marx et Engels admettaient que le prol&#233;tariat puisse utiliser l'&#201;tat faiblement d&#233;velopp&#233; de la bourgeoisie, &#171; le mouvement r&#233;publicain ne peut se d&#233;velopper sans transcro&#238;tre en mouvement de la classe ouvri&#232;re &#187; (cf. supra, p. 104). Autrement dit, il &#233;tait possible d'am&#233;nager l'&#201;tat bourgeois peu d&#233;velopp&#233;, en le modifiant dans le sens des int&#233;r&#234;ts ouvriers, en dictature du prol&#233;tariat. C'est dire qu'il &#233;tait possible de prendre pacifiquement le pouvoir. Cette hypoth&#232;se historique ne s'est pas v&#233;rifi&#233;e, et partout, il faut maintenant commencer &#224; briser par la violence l'appareil d'&#201;tat bourgeois, comme l'a enseign&#233; la Commune. L&#233;nine en explique les raisons : &#171; la dictature r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat, c'est la violence exerc&#233;e contre la bourgeoisie ; et cette violence est n&#233;cessit&#233;e surtout, comme Marx et Engels l'ont expliqu&#233; maintes fois et de la fa&#231;on la plus explicite (notamment dans la Guerre civile en France et dans la pr&#233;face de cet ouvrage), par l'existence du militarisme et de la bureaucratie. Or, ce sont justement ces institutions, justement en Angleterre et en Am&#233;rique, qui, justement dans les ann&#233;es 70, &#233;poque &#224; laquelle Marx fit sa remarque, n'existaient pas. Maintenant, elles existent et en Angleterre et en Am&#233;rique. Cf. la R&#233;volution prol&#233;tarienne et le ren&#233;gat Kautsky, in V. L&#233;nine, la Commune de Paris, p. 100. En effet, dans un discours tenu apr&#232;s le Congr&#232;s de La Haye en Septembre 1872, Marx avait fait la remarque qu'il &#233;tait possible de prendre le pouvoir pacifiquement en Hollande, Angleterre, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
La lutte contre le fascisme a &#233;t&#233; fauss&#233;e, en Italie et en Allemagne, par l'id&#233;e qu'il fallait d&#233;fendre la d&#233;mocratie bourgeoise, en s'alliant avec les sociaux-d&#233;mocrates (qui avaient pourtant assassin&#233; Rosa Luxembourg et Liebknecht) ainsi que les d&#233;mocrates et r&#233;publicains bourgeois ou petits-bourgeois, qui furent en r&#233;alit&#233; les complices - conscients ou inconscients - du fascisme : sur une base aussi erron&#233;e, la lutte des communistes fut impuissante &#224; emp&#234;cher l'av&#232;nement des r&#233;gimes fascistes. Pour la d&#233;finition de la strat&#233;gie de lutte efficace contre le fascisme, cf. Communisme et fascisme, &#201;ditions &#171; Programme communiste &#187;, 1970, p. 35-158. La pr&#233;face &#224; ce choix de textes des ann&#233;es 20 est erron&#233;e, car elle cite p&#234;le-m&#234;le des d&#233;clarations et actes de la droite du centre et de la gauche du parti communiste allemand, dont elle exag&#232;re l'incoh&#233;rence, tandis qu'elle pr&#233;sente l'attitude du parti communiste italien comme infiniment plus coh&#233;rente en ne citant que des textes de la Gauche. Cette introduction d&#233;nigre ainsi syst&#233;matiquement les camarades et les ouvriers allemands, qui lutt&#232;rent les armes &#224; la main et furent soumis a une forte pression id&#233;ologique ext&#233;rieure (Zinoviev, Radek, Staline, etc.) qui changea sans arr&#234;t la direction du parti communiste allemand, en m&#234;me temps que sa politique et sa strat&#233;gie : cf. Trotsky, l'Internationale communiste apr&#232;s L&#233;nine, Paris, P.U.F. 1969, 2 vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Cf. la traduction fran&#231;aise in la Guerre civile en France. 1871, op. cit., p. 291-302.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4]Cf. plus haut &#224; la &#171; Pr&#233;face de 1872 au Manifeste Communiste &#187; o&#249; Marx et Engels affirment que l'une des le&#231;ons essentielles de la Commune a &#233;t&#233; qu'on ne peut utiliser l'appareil d'&#201;tat bourgeois : il faut le briser et cr&#233;er un &#201;tat prol&#233;tarien pour faire des transformations socialistes. Cela exclut la participation de communistes marxistes &#224; un gouvernement bourgeois. Engels le dit express&#233;ment, et ce dans deux hypoth&#232;ses : 1&#186; en cas de victoire de la d&#233;mocratie dans la r&#233;volution : &#171; Apr&#232;s la victoire commune, on pourrait nous offrir quelques si&#232;ges au gouvernement - mais TOUJOURS en minorit&#233;. Cela est le plus grand danger. Apr&#232;s F&#233;vrier 1848, les d&#233;mocrates socialistes fran&#231;ais (&#171; R&#233;forme &#187;, Ledru-Rollin, L. Blanc, Flocon, etc.) ont commis la faute d'accepter de pareils si&#232;ges. Minorit&#233; au gouvernement des r&#233;publicains purs (&#171; National &#187;, Marrast, Bastide, Marie), ils ont partag&#233; volontairement la responsabilit&#233; de toutes les infamies vot&#233;es et commises par la majorit&#233;, de toutes les trahisons de la classe ouvri&#232;re &#224; l'int&#233;rieur. Et pendant que tout cela se passait, la classe ouvri&#232;re &#233;tait paralys&#233;e par la pr&#233;sence au gouvernement de ces messieurs, qui pr&#233;tendaient l'y repr&#233;senter. &#187; Engels, &#224; F. Turati, le 26 janvier 1894 ;&lt;br class='autobr' /&gt;
2&#186; En cas de victoire &#233;lectorale des seuls socialistes : &#171; Avant tout, je n'ai pas dit que &#171; le parti socialiste obtiendra la majorit&#233; et prendra ensuite le pouvoir &#187;. J'ai dit express&#233;ment, au contraire, qu'il y a dix probabilit&#233;s contre une que ceux qui sont au pouvoir utiliseront auparavant la force contre nous ; cela nous ram&#232;nerait du terrain de la majorit&#233; sur celui de la r&#233;volution. &#187; Fr. Engels, &#224; G. Bosio, le 6 f&#233;vrier 1892.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Marx estimait que la Commune &#233;tait fort &#233;loign&#233;e d'introduire le socialisme en France. En fait, elle inaugurait une longue phase de dictature du prol&#233;tariat et de luttes de classes farouches : telle &#233;tait aussi la conception de L&#233;nine pour lequel la r&#233;volution russe &#233;tait le premier acte de la r&#233;volution mondiale, contrairement &#224; Staline qui y vit le moyen de construire, dans un seul pays, le socialisme, au sens &#233;conomique et social. Dans sa premi&#232;re &#233;bauche de la Guerre civile en France, Marx &#233;crit : &#171; La Commune ne supprime pas les luttes de classes, par lesquelles la classe ouvri&#232;re s'efforce d'abolir toutes les classes et, par suite, toute domination de classe.... mais elle cr&#233;e l'ambiance rationnelle dans laquelle cette lutte de classe peut passer par ses diff&#233;rentes phases de la fa&#231;on la plus rationnelle et la plus humaine. Elle peut &#234;tre le point de d&#233;part de r&#233;actions violentes et, de r&#233;volutions tout aussi violentes &#187; (op. cit., pp. 215-216).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Marx fait allusion &#224; l'intrusion d'&#233;l&#233;ments douteux et de tra&#238;tres dans le Comit&#233; central de la Garde nationale parisienne, qui comprenait des blanquistes, des n&#233;o-jacobins, des proudhoniens, etc. La composition disparate de ce Conseil fut &#224; l'origine d'h&#233;sitations, de mollesse et de diverses erreurs (par exemple : ne pas attaquer Versailles, au moment o&#249; la r&#233;action ne s'y &#233;tait pas encore organis&#233;e, etc.). Marx attribue ici ces erreurs &#224; la doctrine proudhonienne de l'abstention en mati&#232;re politique : on notera que Tolain, proudhonien de droite, ne craignit pas de si&#233;ger dans l'Assembl&#233;e versaillaise. La Commune, &#233;lue le 26 mars, fut encore plus disparate, et prit encore moins d'initiatives, cf. notes nos 104 et 105.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Dans une lettre du 8 mars 1881 &#224; V&#233;ra Zassoulitch, Marx expliquait que le passage par le capitalisme n'&#233;tait une fatalit&#233; que pour les pays d'Europe occidentale. Les autres pays - et notamment la Russie - eussent pu, en th&#233;orie, sauter la phase capitaliste pour arriver directement au socialisme, si la r&#233;volution socialiste s'&#233;tait r&#233;alis&#233;e en Europe occidentale, de sorte qu'elle aurait apport&#233; son aide technique, fraternelle aux pays non encore d&#233;velopp&#233;s, Cf. l'article Marx et la Russie et Lettres de Marx &#224; V&#233;ra Zassoulitch, in l'Homme et la Soci&#233;t&#233;, n&#186; 5, pp. 149-180.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;chec de la Commune aura donc eu pour cons&#233;quence de forcer la Russie &#224; passer par l'enfer capitaliste ; les communaut&#233;s rurales, au lieu de pouvoir se transformer en unit&#233;s de production socialistes, &#233;tant condamn&#233;es &#224; prendre des formes plus ou moins capitalistes d'oppression de la masse paysanne russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Vers la fin de 1893, les d&#233;put&#233;s marxistes de la Chambre fran&#231;aise se trouv&#232;rent subitement d&#233;bord&#233;s par l'arriv&#233;e du groupe Millerand-Jaur&#232;s, transfuges du groupe radical. Les millerandistes (qui furent pour la participation au gouvernement bourgeois et furent durement fustig&#233;s par Engels et L&#233;nine) eurent la majorit&#233; absolue dans le groupe socialiste et prirent la t&#234;te du seul quotidien &#171; socialiste &#187;. Outre les 12 marxistes, le groupe socialiste comptait aussi 3 ou 4 allemanistes, 2 broussistes et 4 ou 6 blanquistes contre environ 30 millerandistes. Cf. la lettre de Fr. Engels &#224; Sorge, 30 d&#233;cembre 1893, in Correspondance Fr. Engels, K. Marx et divers, publi&#233;e par F.-A. Sorge, &#201;ditions Costes, 2 vol., 1950, tome Il, pp. 307-311. Comme on le voit, l'id&#233;e de la participation de socialistes ou de communistes &#224; un gouvernement bourgeois est &#233;trang&#232;re &#224; Marx aussi bien qu'&#224; Engels et &#224; L&#233;nine ; elle contredit l'enseignement fondamental de la Commune : briser la machine d'&#201;tat bourgeoise comme premi&#232;re mesure de la r&#233;volution socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &#192; propos de la Pr&#233;face d'Engels (1895), &#224; Luttes de classes en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Engels fait allusion &#224; sa Pr&#233;face du 3 mars 1895, cf. les Luttes de classes en France, le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, &#201;d. Soc., 1948, pp. 21-38.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] M&#234;me au temps o&#249; le prol&#233;tariat pouvait prendre le pouvoir pacifiquement, il devait utiliser la violence pour transformer l'&#233;conomie capitaliste en &#233;conomie socialiste (cf. les mesures despotiques du Manifeste communiste de 1848). Mais il se trouve que les violences exerc&#233;es par l'&#201;tat sont l&#233;gales et, de ce fait, consid&#233;r&#233;es comme justes. M&#234;me si le grand nombre est de cet avis, le marxisme estime que l'&#201;tat est toujours violence concentr&#233;e, et la justice violence l&#233;galis&#233;e. M&#234;me la d&#233;mocratie n'est pas le but du communisme, puisqu'elle signifie que la minorit&#233; s'incline devant la majorit&#233;, dont le gouvernement s'appuie sur la force : cf. Marx-Engels, &#201;crits militaires, p. 127, Un parti &#233;tant un premier pas vers le gouvernement, forme concentr&#233;e de la violence, ne peut donc se taxer de parti de la paix et de la non-violence sans nier sa raison d'&#234;tre. Fid&#232;le disciple de Marx-Engels, L&#233;nine consid&#233;rait le communisme comme l'abolition des classes et de l'&#201;tat, et donc la fin de la d&#233;mocratie, cf L&#233;nine, l'&#201;tat et la r&#233;volution, chap. 6 : &#171; Engels et la suppression de la d&#233;mocratie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L&#233;nine, L'Etat et la r&#233;volution&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re pr&#233;face &#224; une nouvelle &#233;dition allemande du Manifeste communiste, sign&#233;e de ses deux auteurs, est dat&#233;e du 24 juin 1872. Karl Marx et Friedrich Engels y d&#233;clarent que le programme du Manifeste communiste &#034;est aujourd'hui vieilli sur certains points&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La Commune, notamment, a d&#233;montr&#233;, poursuivent-ils, que la &#034;classe ouvri&#232;re ne peut pas se contenter de prendre la machine de l'Etat toute pr&#234;te et de la faire fonctionner pour son propre compte.&#034;&#034;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les derniers mots de cette citation, mis entre guillemets, sont emprunt&#233;s par les auteurs &#224; l'ouvrage de Marx La Guerre civile en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Marx et Engels attribuaient &#224; l'une des le&#231;ons principales, fondamentales, de la Commune de Paris une port&#233;e si grande qu'ils l'ont introduite, comme une correction essentielle, dans le Manifeste communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chose extr&#234;mement caract&#233;ristique : c'est pr&#233;cis&#233;ment cette correction essentielle qui a &#233;t&#233; d&#233;natur&#233;e par les opportunistes, et les neuf dixi&#232;mes, sinon les quatre-vingt-dix-neuf centi&#232;mes des lecteurs du Manifeste communiste, en ignorent certainement le sens. Nous parlerons en d&#233;tail de cette d&#233;formation un peu plus loin, dans un chapitre sp&#233;cialement consacr&#233; aux d&#233;formations. Qu'il nous suffise, pour l'instant, de marquer que l'&#034;interpr&#233;tation&#034; courante, vulgaire, de la fameuse formule de Marx cit&#233;e par nous est que celui-ci aurait soulign&#233; l'id&#233;e d'une &#233;volution lente, par opposition &#224; la prise du pouvoir, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, c'est exactement le contraire. L'id&#233;e de Marx est que la classe ouvri&#232;re doit briser, d&#233;molir la &#034;machine de l'Etat toute pr&#234;te&#034;, et ne pas se borner &#224; en prendre possession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 avril 1871, c'est-&#224;-dire justement pendant la Commune, Marx &#233;crivait &#224; Kugelmann :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dans le dernier chapitre de mon 18-Brumaire , je remarque, comme tu le verras si tu le relis, que la prochaine tentative de la r&#233;volution en France devra consister non plus &#224; faire passer la machine bureaucratique et militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais &#224; la briser. (Soulign&#233; par Marx ; dans l'original, le mot est zerbrechen ). C'est la condition premi&#232;re de toute r&#233;volution v&#233;ritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tent&#233; nos h&#233;ro&#239;ques camarades de Paris&#034; (Neue Zeit , XX, 1, 1901-1902, p. 709). Les lettres de Marx &#224; Kugelmann comptent au moins deux &#233;ditions russes, dont une r&#233;dig&#233;e et pr&#233;fac&#233;e par moi.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Briser la machine bureaucratique et militaire&#034; : en ces quelques mots se trouve bri&#232;vement exprim&#233;e la principale le&#231;on du marxisme sur les t&#226;ches du prol&#233;tariat &#224; l'&#233;gard de l'Etat au cours de la r&#233;volution. Et c'est cette le&#231;on qui est non seulement tout &#224; fait oubli&#233;e, mais encore franchement d&#233;natur&#233;e par l'&#034;interpr&#233;tation&#034; dominante du marxisme, due &#224; Kautsky !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au passage du 18 Brumaire auquel se r&#233;f&#232;re Marx, nous l'avons int&#233;gralement reproduit plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux points surtout sont &#224; souligner dans ce passage de Marx. En premier lieu, il limite sa conclusion au continent. Cela se concevait en 1871, quand l'Angleterre &#233;tait encore un mod&#232;le du pays purement capitaliste, mais sans militarisme et, dans une large mesure, sans bureaucratie. Aussi Marx faisait-il une exception pour l'Angleterre, o&#249; la r&#233;volution et m&#234;me la r&#233;volution populaire paraissait possible, et l'&#233;tait en effet sans destruction pr&#233;alable de la &#034;machine d'Etat toute pr&#234;te&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, en 1917, &#224; l'&#233;poque de la premi&#232;re grande guerre imp&#233;rialiste, cette restriction de Marx ne joue plus. L'Angleterre comme l'Am&#233;rique, les plus grands et les derniers repr&#233;sentants de la &#034;libert&#233;&#034; anglo-saxonne dans le monde entier (absence de militarisme et de bureaucratisme), ont gliss&#233; enti&#232;rement dans le marais europ&#233;en, fangeux et sanglant, des institutions militaires et bureaucratiques, qui se subordonnent tout et &#233;crasent tout de leur poids. Maintenant, en Angleterre comme en Am&#233;rique, &#034;la condition premi&#232;re de toute r&#233;volution populaire r&#233;elle&#034;, c'est la d&#233;molition, la destruction de la &#034;machine de l'Etat toute pr&#234;te&#034; (port&#233;e en ces pays, de 1914 &#224; 1917, &#224; une perfection &#034;europ&#233;enne&#034;, commune d&#233;sormais &#224; tous les Etats imp&#233;rialistes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, ce qui m&#233;rite une attention particuli&#232;re, c'est cette remarque tr&#232;s profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l'Etat est &#034;la condition premi&#232;re de toute r&#233;volution v&#233;ritablement populaire &#034;. Cette notion de r&#233;volution &#034;populaire&#034; para&#238;t surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Pl&#233;khanov ainsi que les mench&#233;viks, ces disciples de Strouv&#233; qui d&#233;sirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de &#034;lapsus&#034;. Ils ont r&#233;duit le marxisme &#224; une doctrine si platement lib&#233;rale que, en dehors de l'antith&#232;se : r&#233;volution bourgeoise et r&#233;volution prol&#233;tarienne, rien n'existe pour eux ; encore con&#231;oivent-ils cette antith&#232;se d'une mani&#232;re on ne peut plus scolastique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on prend, &#224; titre d'exemple, les r&#233;volutions du XXe si&#232;cle, force sera de reconna&#238;tre que, de toute &#233;vidence, les r&#233;volutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l'une, ni l'autre ne sont &#034;populaires&#034;, puisque la masse du peuple, son immense majorit&#233;, n'intervient d'une fa&#231;on visible, active, autonome, avec ses revendications &#233;conomiques et politiques propres, ni dans l'une, ni dans l'autre de ces r&#233;volutions. Par contre, la r&#233;volution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remport&#233; des succ&#232;s aussi &#034;&#233;clatants&#034; que ceux qui &#233;churent de temps &#224; autre aux r&#233;volutions portugaise et turque, a &#233;t&#233; sans conteste une r&#233;volution &#034;v&#233;ritablement populaire&#034;. Car la masse du peuple, sa majorit&#233;, ses couches sociales &#034;inf&#233;rieures&#034; les plus profondes, accabl&#233;es par le joug et l'exploitation, se sont soulev&#233;es spontan&#233;ment et ont laiss&#233; sur toute la marche de la r&#233;volution l'empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire &#224; leur mani&#232;re une soci&#233;t&#233; nouvelle &#224; la place de l'ancienne en cours de destruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1871, le prol&#233;tariat ne formait la majorit&#233; du peuple dans aucun pays du continent europ&#233;en. La r&#233;volution ne pouvait &#234;tre &#034;populaire&#034; et entra&#238;ner v&#233;ritablement la majorit&#233; dans le mouvement qu'en englobant et le prol&#233;tariat et la paysannerie. Le &#034;peuple&#034; &#233;tait justement form&#233; de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la &#034;machine bureaucratique et militaire de l'Etat&#034; les opprime, les &#233;crase, les exploite. Briser cette machine, la d&#233;molir , tel est v&#233;ritablement l'int&#233;r&#234;t du &#034;peuple&#034;, de sa majorit&#233;, des ouvriers et de la majorit&#233; des paysans ; telle est la &#034;condition premi&#232;re&#034; de la libre alliance des paysans pauvres et des prol&#233;taires ; et sans cette alliance, pas de d&#233;mocratie solide, pas de transformation socialiste possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n'atteignit pas son but pour diverses raisons d'ordre int&#233;rieur et ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc, en parlant d'une &#034;r&#233;volution v&#233;ritablement populaire&#034;, et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parl&#233;), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des v&#233;ritables rapports de classes dans la plupart des Etats continentaux d'Europe en 1871. D'autre part, il constatait que la &#034;d&#233;molition&#034; de la machine de l'Etat est dict&#233;e par les int&#233;r&#234;ts des ouvriers et des paysans, qu'elle les unit et leur assigne une t&#226;che commune : la suppression de ce &#034;parasite&#034; et son remplacement par quelque chose de nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par quoi pr&#233;cis&#233;ment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. PAR QUOI REMPLACER LA MACHINE D'ETAT DEMOLIE ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette question Marx ne donnait encore, en 1847, dans le Manifeste communiste , qu'une r&#233;ponse tout &#224; fait abstraite, ou plut&#244;t une r&#233;ponse indiquant les probl&#232;mes, mais non les moyens de les r&#233;soudre. La remplacer par l'&#034;organisation du prol&#233;tariat en classe dominante&#034;, par la &#034;conqu&#234;te de la d&#233;mocratie&#034;, telle &#233;tait la r&#233;ponse du Manifeste communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans verser dans l'utopie, Marx attendait de l'exp&#233;rience du mouvement de masse la r&#233;ponse &#224; la question de savoir quelles formes concr&#232;tes prendrait cette organisation du prol&#233;tariat en tant que classe dominante, de quelle mani&#232;re pr&#233;cise cette organisation se concilierait avec la plus enti&#232;re, la plus cons&#233;quente &#034;conqu&#234;te de la d&#233;mocratie&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi limit&#233;e qu'ait &#233;t&#233; l'exp&#233;rience de la Commune, Marx la soumet &#224; une analyse des plus attentives dans sa Guerre civile en France. Citons les principaux passages de cet &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au XIXe si&#232;cle s'est d&#233;velopp&#233;, transmis par le moyen &#226;ge, &#034;le pouvoir centralis&#233; de l'Etat, avec ses organes, partout pr&#233;sents : arm&#233;e permanente, police, bureaucratie, clerg&#233; et magistrature&#034;. En raison du d&#233;veloppement de l'antagonisme de classe entre le Capital et le Travail, &#034;le pouvoir d'Etat prenait de plus en plus le caract&#232;re d'un pouvoir public organis&#233; aux fins de l'asservissement de la classe ouvri&#232;re, d'un appareil de domination de classe. Apr&#232;s chaque r&#233;volution qui marque un progr&#232;s de la lutte des classes, le caract&#232;re purement r&#233;pressif du pouvoir d'Etat appara&#238;t de fa&#231;on de plus en plus ouverte&#034;. Apr&#232;s la R&#233;volution de 1848-1849, le pouvoir d'Etat devient &#034;l'engin de guerre national du Capital contre le Travail&#034;. Le Second Empire ne fait que le consolider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;L'antith&#232;se directe de l'Empire fut la Commune&#034;. &#034;La Commune fut la forme positive&#034; &#034;d'une r&#233;publique qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-m&#234;me.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quoi consistait pr&#233;cis&#233;ment cette forme &#034;positive&#034; de r&#233;publique prol&#233;tarienne socialiste ? Quel &#233;tait l'Etat qu'elle avait commenc&#233; de fonder ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le premier d&#233;cret de la commune fut... la suppression de l'arm&#233;e permanente, et son remplacement par le peuple en armes.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette revendication figure maintenant au programme de tous les partis qui se r&#233;clament du socialisme. Mais ce que valent leurs programmes, c'est ce qu'illustre au mieux l'attitude de nos socialistes-r&#233;volutionnaires et de nos mench&#233;viks qui, justement apr&#232;s la r&#233;volution du 27 f&#233;vrier, ont en fait refus&#233; de donner suite &#224; cette revendication !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La Commune fut compos&#233;e des conseillers municipaux, &#233;lus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils &#233;taient responsables et r&#233;vocables &#224; tout moment. La majorit&#233; de ses membres &#233;taient naturellement des ouvriers ou des repr&#233;sentants reconnus de la classe ouvri&#232;re.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Au lieu de continuer d'&#234;tre l'instrument du gouvernement central, la police fut imm&#233;diatement d&#233;pouill&#233;e de ses attributs politiques et transform&#233;e en un instrument de la Commune, responsable et &#224; tout instant r&#233;vocable. Il en fut de m&#234;me pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'&#233;chelle, la fonction publique devait &#234;tre assur&#233;e pour des salaires d'ouvriers. Les b&#233;n&#233;fices d'usage et les indemnit&#233;s de repr&#233;sentation des hauts dignitaires de l'Etat disparurent avec ces hauts dignitaires eux-m&#234;mes... Une fois abolies l'arm&#233;e permanente et la police, instruments du pouvoir mat&#233;riel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour t&#226;che de briser l'outil spirituel de l'oppression, le &#034;pouvoir des pr&#234;tres&#034;... Les fonctionnaires de la justice furent d&#233;pouill&#233;s de leur feinte ind&#233;pendance... ils devaient &#234;tre &#233;lectifs, responsables et r&#233;vocables.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la Commune semblait avoir remplac&#233; la machine d'Etat bris&#233;e en instituant une d&#233;mocratie &#034;simplement&#034; plus compl&#232;te : suppression de l'arm&#233;e permanente, &#233;lectivit&#233; et r&#233;vocabilit&#233; de tous les fonctionnaires sans exception. Or, en r&#233;alit&#233;, ce &#034;simplement&#034; repr&#233;sente une oeuvre gigantesque : le remplacement d'institutions par d'autres fonci&#232;rement diff&#233;rentes. C'est l&#224; justement un cas de &#034;transformation de la quantit&#233; en qualit&#233;&#034; : r&#233;alis&#233;e de cette fa&#231;on, aussi pleinement et aussi m&#233;thodiquement qu'il est possible de le concevoir, la d&#233;mocratie, de bourgeoise, devient prol&#233;tarienne ; d'Etat (=pouvoir sp&#233;cial destin&#233; &#224; mater une classe d&#233;termin&#233;e), elle se transforme en quelque chose qui n'est plus, &#224; proprement parler, un Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mater la bourgeoisie et briser sa r&#233;sistance n'en reste pas moins une n&#233;cessit&#233;. Cette n&#233;cessit&#233; s'imposait particuli&#232;rement &#224; la Commune, et l'une des causes de sa d&#233;faite est qu'elle ne l'a pas fait avec assez de r&#233;solution. Mais ici, l'organisme de r&#233;pression est la majorit&#233; de la population et non plus la minorit&#233;, ainsi qu'avait toujours &#233;t&#233; le cas au temps de l'esclavage comme au temps du servage et de l'esclavage salari&#233;. Or, du moment que c'est la majorit&#233; du peuple qui mate elle-m&#234;me ses oppresseurs, il n'est plus besoin d'un &#034;pouvoir sp&#233;cial&#034; de r&#233;pression ! C'est en ce sens que l'Etat commence &#224; s'&#233;teindre. Au lieu d'institutions sp&#233;ciales d'une minorit&#233; privil&#233;gi&#233;e (fonctionnaires privil&#233;gi&#233;s, chefs de l'arm&#233;e permanente), la majorit&#233; elle-m&#234;me peut s'acquitter directement de ces t&#226;ches ; et plus les fonctions du pouvoir d'Etat sont exerc&#233;es par l'ensemble du peuple, moins ce pouvoir devient n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cet &#233;gard, une des mesures prises par la Commune, et que Marx fait ressortir, est particuli&#232;rement remarquable : suppression de toutes les indemnit&#233;s de repr&#233;sentation, de tous les privil&#232;ges p&#233;cuniaires attach&#233;s au corps des fonctionnaires, r&#233;duction des traitements de tous les fonctionnaires au niveau des &#034;salaires d'ouvriers &#034;. C'est l&#224; justement qu'appara&#238;t avec le plus de relief le tournant qui s'op&#232;re de la d&#233;mocratie bourgeoise &#224; la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne, de la d&#233;mocratie des oppresseurs &#224; la d&#233;mocratie des classes opprim&#233;es, de l'Etat en tant que &#034;pouvoir sp&#233;cial &#034; destin&#233; &#224; mater une classe d&#233;termin&#233;e &#224; la r&#233;pression exerc&#233;e sur les oppresseurs par le pouvoir g&#233;n&#233;ral de la majorit&#233; du peuple, des ouvriers et des paysans. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment sur ce point, particuli&#232;rement frappant et le plus important peut-&#234;tre en ce qui concerne la question de l'Etat, que les enseignements de Marx sont le plus oubli&#233;s ! Les commentaires de vulgarisation - ils sont innombrables - n'en parlent pas. Il est &#034;d'usage&#034; de taire cela comme une &#034;na&#239;vet&#233;&#034; qui a fait son temps, &#224; la mani&#232;re des chr&#233;tiens qui, une fois leur culte devenu religion d'Etat, ont &#034;oubli&#233;&#034; les &#034;na&#239;vet&#233;s&#034; du christianisme primitif avec son esprit r&#233;volutionnaire d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;duction du traitement des hauts fonctionnaires de l'Etat appara&#238;t &#034;simplement&#034; comme la revendication d'un d&#233;mocratisme na&#239;f, primitif. Un des &#034;fondateurs&#034; de l'opportunisme moderne, l'ex-social-d&#233;mocrate Ed. Bernstein, s'est maintes fois exerc&#233; &#224; r&#233;p&#233;ter les plates railleries bourgeoises contre le d&#233;mocratisme &#034;primitif&#034;. Comme tous les opportunistes, comme les kautskistes de nos jours, il n'a pas du tout compris, premi&#232;rement, qu'il est impossible de passer du capitalisme au socialisme sans un certain &#034;retour&#034; au d&#233;mocratisme &#034;primitif&#034; (car enfin, comment s'y prendre autrement pour faire en sorte que les fonctions de l'Etat soient exerc&#233;es par la majorit&#233;, par la totalit&#233; de la population ?) et, deuxi&#232;mement, que le &#034;d&#233;mocratisme primitif&#034; bas&#233; sur le capitalisme et la culture capitaliste n'est pas le d&#233;mocratisme primitif des &#233;poques anciennes ou pr&#233;capitalistes. La culture capitaliste a cr&#233;&#233; la grande production, les fabriques, les chemins de fer, la poste, le t&#233;l&#233;phone, etc. Et, sur cette base l'immense majorit&#233; des fonctions du vieux &#034;pouvoir d'Etat&#034; se sont tellement simplifi&#233;es, et peuvent &#234;tre r&#233;duites &#224; de si simples op&#233;rations d'enregistrement, d'inscription, de contr&#244;le, qu'elles seront parfaitement &#224; la port&#233;e de toute personne pourvue d'une instruction primaire, qu'elles pourront parfaitement &#234;tre exerc&#233;es moyennant un simple &#034;salaire d'ouvrier&#034; ; ainsi l'on peut (et l'on doit) enlever &#224; ces fonctions tout caract&#232;re privil&#233;gi&#233;, &#034;hi&#233;rarchique&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Electivit&#233; compl&#232;te, r&#233;vocabilit&#233; &#224; tout moment de tous les fonctionnaires sans exception, r&#233;duction de leurs traitements au niveau d'un normal &#034;salaire d'ouvrier&#034;, ces mesures d&#233;mocratiques simples et &#034;allant de soi&#034;, qui rendent parfaitement solidaires les int&#233;r&#234;ts des ouvriers et de la majorit&#233; des paysans, servent en m&#234;me temps de passerelle conduisant du capitalisme au socialisme. Ces mesures concernent la r&#233;organisation de l'Etat, la r&#233;organisation purement politique de la soci&#233;t&#233;, mais elles ne prennent naturellement tout leur sens et toute leur valeur que rattach&#233;es &#224; la r&#233;alisation ou &#224; la pr&#233;paration de l'&#034;expropriation des expropriateurs&#034;, c'est-&#224;-dire avec la transformation de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e capitaliste des moyens de production en propri&#233;t&#233; sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La Commune, &#233;crivait Marx, a r&#233;alis&#233; ce mot d'ordre de toutes les r&#233;volutions bourgeoises, le gouvernement &#224; bon march&#233;, en abolissant ces deux grandes sources de d&#233;penses : l'arm&#233;e permanente et le fonctionnarisme d'Etat.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule une infime minorit&#233; de la paysannerie ainsi que des autres couches de la petite bourgeoisie s'&#034;&#233;l&#232;ve&#034;, &#034;arrive&#034; au sens bourgeois du mot, c'est-&#224;-dire que seuls quelques individus deviennent ou des gens ais&#233;s, des bourgeois, ou des fonctionnaires nantis et privil&#233;gi&#233;s. L'immense majorit&#233; des paysans, dans tout pays capitaliste o&#249; il existe une paysannerie (et ces pays sont en majorit&#233;), sont opprim&#233;s par le gouvernement et aspirent &#224; le renverser ; ils aspirent &#224; un gouvernement &#034;&#224; bon march&#233;&#034;. Le prol&#233;tariat peut seul, s'acquitter de cette t&#226;che et, en l'ex&#233;cutant, il fait du m&#234;me coup un pas vers la r&#233;organisation socialiste de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. SUPPRESSION DU PARLEMENTARISME&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La Commune, &#233;crivait Marx, devait &#234;tre non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, ex&#233;cutif et l&#233;gislatif &#224; la fois.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Au lieu de d&#233;cider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante &#034;devait repr&#233;senter&#034; et fouler aux pieds [ver-und zertreten] le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitu&#233; en communes, comme le suffrage individuel sert &#224; tout autre employeur en qu&#234;te d'ouvriers, de surveillants, de comptables pour ses entreprises.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette remarquable critique du parlementarisme, formul&#233;e en 1871, est elle aussi aujourd'hui, du fait de la domination du social-chauvinisme et de l'opportunisme, au nombre des &#034;paroles oubli&#233;es&#034; du marxisme. Les ministres et les parlementaires de profession, les tra&#238;tres au prol&#233;tariat et les socialistes &#034;pratiques&#034; d'&#224; pr&#233;sent ont enti&#232;rement laiss&#233; aux anarchistes le soin de critiquer le parlementarisme ; et, pour cette raison d'une logique surprenante, ils qualifient d'&#034;anarchiste&#034; toute critique du parlementarisme ! ! On ne saurait s'&#233;tonner que le prol&#233;tariat des pays parlementaires &#034;avanc&#233;s&#034;, &#233;coeur&#233; &#224; la vue de &#034;socialistes&#034; tels que les Scheidemann, David, Legien, Sembat, Renaudel, Henderson, Vandervelde, Stauning, Branting, Bissolati et Cie, ait de plus en plus souvent accord&#233; ses sympathies &#224; l'anarcho-syndicalisme, encore que celui-ci soit le fr&#232;re jumeau de l'opportunisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour Marx, la dialectique r&#233;volutionnaire n'a jamais &#233;t&#233; cette vaine phras&#233;ologie &#224; la mode, ce hochet qu'en ont fait Pl&#233;khanov, Kautsky et les autres. Marx a su rompre impitoyablement avec l'anarchisme pour son impuissance &#224; utiliser m&#234;me l'&#034;&#233;curie&#034; du parlementarisme bourgeois, surtout lorsque la situation n'est manifestement pas r&#233;volutionnaire ; mais il a su, en m&#234;me temps, donner une critique v&#233;ritablement prol&#233;tarienne et r&#233;volutionnaire du parlementarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;cider p&#233;riodiquement, pour un certain nombre d'ann&#233;es, quel membre de la classe dirigeante foulera aux pieds, &#233;crasera le peuple au Parlement, telle est l'essence v&#233;ritable du parlementarisme bourgeois, non seulement dans les monarchies constitutionnelles parlementaires, mais encore dans les r&#233;publiques les plus d&#233;mocratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si l'on pose la question de l'Etat, si l'on consid&#232;re le parlementarisme comme une de ses institutions, du point de vue des t&#226;ches du prol&#233;tariat dans ce domaine, quel est donc le moyen de sortir du parlementarisme ? Comment peut-on s'en passer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Force nous est de le dire et redire encore : les enseignements de Marx, fond&#233;s sur l'&#233;tude de la Commune, sont si bien oubli&#233;s que le &#034;social-d&#233;mocrate&#034; actuel (lisez : l'actuel tra&#238;tre au socialisme) est tout simplement incapable de concevoir une autre critique du parlementarisme que la critique anarchiste ou r&#233;actionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, le moyen de sortir du parlementarisme ne consiste pas &#224; d&#233;truire les organismes repr&#233;sentatifs et le principe &#233;lectif, mais &#224; transformer ces moulins &#224; paroles que sont les organismes repr&#233;sentatifs en assembl&#233;es &#034;agissantes&#034;. &#034;La Commune devait &#234;tre non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, ex&#233;cutif et l&#233;gislatif &#224; la fois.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un organisme &#034;non parlementaire mais agissant&#034;, voil&#224; qui s'adresse on ne peut plus directement aux parlementaires modernes et aux &#034;toutous&#034; parlementaires de la social-d&#233;mocratie ! Consid&#233;rez n'importe quel pays parlementaire, depuis l'Am&#233;rique jusqu'&#224; la Suisse, depuis la France jusqu'&#224; l'Angleterre, la Norv&#232;ge, etc., la v&#233;ritable besogne d'&#034;Etat&#034; se fait dans la coulisse ; elle est ex&#233;cut&#233;e par les d&#233;partements, les chancelleries, les &#233;tats-majors. Dans le parlements, on ne fait que bavarder, &#224; seule fin de duper le &#034;bon peuple&#034;. Cela est si vrai que, m&#234;me dans la R&#233;publique russe, r&#233;publique d&#233;mocratique bourgeoise, tous ces vices du parlementarisme sont apparus aussit&#244;t, avant m&#234;me qu'elle ait eu le temps de constituer un v&#233;ritable parlement. Les h&#233;ros du philistinisme pourri - les Skob&#233;lev et les Ts&#233;r&#233;t&#233;li, les Tchernov et les Avksentiev - ont r&#233;ussi &#224; gangrener jusqu'aux Soviets, dont ils ont fait de st&#233;riles moulins &#224; paroles sur le mod&#232;le du plus &#233;coeurant parlementarisme bourgeois. Dans les Soviets, messieurs les ministres &#034;socialistes&#034; dupent les moujiks cr&#233;dules par leur phras&#233;ologie et leurs r&#233;solutions. Au sein du gouvernement, c'est un quadrille permanent, d'une part, pour faire asseoir &#224; tour de r&#244;le, autour de l'&#034;assiette au beurre&#034;, des sin&#233;cures lucratives et honorifiques, le plus possible de socialistes-r&#233;volutionnaires et de mench&#233;viks ; d'autre part, pour &#034;distraire l'attention&#034; du peuple. Pendant ce temps, dans les chancelleries, dans les &#233;tats-majors, on &#034;fait&#034; le travail &#034;d'Etat&#034; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Di&#233;lo Naroda , organe des &#034;socialistes-r&#233;volutionnaires&#034;, parti dirigeant, avouait r&#233;cemment dans un &#233;ditorial, avec cette incomparable franchise des gens de la &#034;bonne soci&#233;t&#233;&#034;, o&#249; &#034;tous&#034; se livrent &#224; la prostitution politique, que m&#234;me dans les minist&#232;res appartenant aux &#034;socialistes&#034; (passez-moi le mot !), que m&#234;me l&#224; tout le vieil appareil bureaucratique reste en gros le m&#234;me, fonctionne comme par le pass&#233; et sabote en toute &#034;libert&#233;&#034; les mesures r&#233;volutionnaires ! Mais m&#234;me sans cet aveu, l'histoire de la participation des socialistes-r&#233;volutionnaires et des mench&#233;viks au gouvernement n'apporte-t-elle pas la preuve concr&#232;te qu'il en est ainsi ? Ce qui est caract&#233;ristique, en l'occurrence, c'est que, si&#233;geant au minist&#232;re en compagnie des cadets, MM. Tchernov, Roussanov, Zenzinov et autres r&#233;dacteurs du Di&#233;lo Naroda poussent l'impudence jusqu'&#224; raconter en public et sans rougir, comme une chose sans cons&#233;quence, que &#034;chez eux&#034;, dans leurs minist&#232;res, tout marche comme par le pass&#233; ! ! Phras&#233;ologie d&#233;mocratique r&#233;volutionnaire pour duper Jacques Bonhomme, bureaucratisme et paperasserie pour &#034;combler d'aise&#034; les capitalistes : voil&#224; l'essence de l'&#034;honn&#234;te&#034; coalition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au parlementarisme v&#233;nal, pourri jusqu'&#224; la moelle, de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, la Commune substitue des organismes o&#249; la libert&#233; d'opinion et de discussion ne d&#233;g&#233;n&#232;re pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-m&#234;mes, appliquer eux-m&#234;mes leurs lois, en v&#233;rifier eux-m&#234;mes les effets, en r&#233;pondre eux-m&#234;mes directement devant leurs &#233;lecteurs. Les organismes repr&#233;sentatifs demeurent, mais le parlementarisme comme syst&#232;me sp&#233;cial, comme division du travail l&#233;gislatif et ex&#233;cutif, comme situation privil&#233;gi&#233;e pour les d&#233;put&#233;s, n'est plus. Nous ne pouvons concevoir une d&#233;mocratie, m&#234;me une d&#233;mocratie prol&#233;tarienne, sans organismes repr&#233;sentatifs : mais nous pouvons et devons la concevoir sans parlementarisme, si la critique de la soci&#233;t&#233; bourgeoise n'est pas pour nous un vain mot, si notre volont&#233; de renverser la domination de la bourgeoisie est une volont&#233; s&#233;rieuse et sinc&#232;re et non une phrase &#034;&#233;lectorale&#034; destin&#233;e &#224; capter les voix des ouvriers, comme chez les mench&#233;viks et les socialistes-r&#233;volutionnaires, chez les Scheidemann et les Legien, les Sembat et les Vandervelde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est extr&#234;mement symptomatique que, parlant des fonctions de ce personnel administratif qu'il faut &#224; la Commune comme &#224; la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne, Marx prenne comme terme de comparaison le personnel &#034;de tout autre employeur&#034;, c'est-&#224;-dire une entreprise capitaliste ordinaire avec ses &#034;ouvriers, surveillants et comptables&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas un grain d'utopisme chez Marx ; il n'invente pas, il n'imagine pas de toutes pi&#232;ces une soci&#233;t&#233; &#034;nouvelle&#034;. Non, il &#233;tudie, comme un processus d'histoire naturelle, la naissance de la nouvelle soci&#233;t&#233; &#224; partir de l'ancienne, les formes de transition de celle-ci &#224; celle-l&#224;. Il prend l'exp&#233;rience concr&#232;te du mouvement prol&#233;tarien de masse et s'efforce d'en tirer des le&#231;ons pratiques. Il &#034;se met &#224; l'&#233;cole&#034; de la Commune, de m&#234;me que tous les grands penseurs r&#233;volutionnaires n'h&#233;sit&#232;rent pas &#224; se mettre &#224; l'&#233;cole des grands mouvements de la classe opprim&#233;e, sans jamais les aborder du point de vue d'une &#034;morale&#034; p&#233;dantesque (comme Pl&#233;khanov disant : &#034;Il ne fallait pas prendre les armes&#034;, ou Ts&#233;r&#233;t&#233;li : &#034;Une classe doit savoir borner elle-m&#234;me ses aspirations&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne saurait &#234;tre question de supprimer d'embl&#233;e, partout et compl&#232;tement, le fonctionnarisme. C'est une utopie. Mais briser d'embl&#233;e la vieille machine administrative pour commencer sans d&#233;lai &#224; en construire une nouvelle, permettant de supprimer graduellement tout fonctionnarisme, cela n'est pas une utopie, c'est l'exp&#233;rience de la Commune, c'est la t&#226;che urgente, imm&#233;diate, du prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme simplifie les fonctions administratives &#034;&#233;tatiques&#034; ; il permet de rejeter les &#034;m&#233;thodes de commandement&#034; et de tout ramener &#224; une organisation des prol&#233;taires (classe dominante) qui embauche, au nom de toute la soci&#233;t&#233;, &#034;des ouvriers, des surveillants, des comptables&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne &#034;r&#234;vons&#034; pas de nous passer d'embl&#233;e de toute administration, de toute subordination ; ces r&#234;ves anarchistes, fond&#233;s sur l'incompr&#233;hension des t&#226;ches qui incombent &#224; la dictature du prol&#233;tariat, sont fonci&#232;rement &#233;trangers au marxisme et ne servent en r&#233;alit&#233; qu'&#224; diff&#233;rer la r&#233;volution socialiste jusqu'au jour o&#249; les hommes auront chang&#233;. Nous, nous voulons la r&#233;volution socialiste avec les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contr&#244;le, &#034;surveillants et de comptables&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est au prol&#233;tariat, avant-garde arm&#233;e de tous les exploit&#233;s et de tous les travailleurs, qu'il faut se subordonner. On peut et on doit d&#232;s &#224; pr&#233;sent, du jour au lendemain, commencer &#224; remplacer les &#034;m&#233;thodes de commandement&#034; propres aux fonctionnaires publics par le simple exercice d'une &#034;surveillance et d'une comptabilit&#233;&#034;, fonctions toutes simples qui, d&#232;s aujourd'hui, sont parfaitement &#224; la port&#233;e de la g&#233;n&#233;ralit&#233; des citadins, et dont ils peuvent parfaitement s'acquitter pour des &#034;salaires d'ouvriers&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est nous-m&#234;mes, les ouvriers, qui organiserons la grande production en prenant pour point de d&#233;part ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par le capitalisme, en nous appuyant sur notre exp&#233;rience ouvri&#232;re, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer maintenue par le pouvoir d'Etat des ouvriers arm&#233;s ; nous r&#233;duirons les fonctionnaires publics au r&#244;le de simples agents d'ex&#233;cution de nos directives, au r&#244;le &#034;de surveillants et de comptables&#034;, responsables, r&#233;vocables et modestement r&#233;tribu&#233;s (tout en conservant, bien entendu, les sp&#233;cialistes de tout genre, de toute esp&#232;ce et de tout rang) : voil&#224; notre t&#226;che prol&#233;tarienne, voil&#224; par quoi l'on peut et l'on doit commencer en accomplissant la r&#233;volution prol&#233;tarienne. Ces premi&#232;res mesures, fond&#233;es sur la grande production, conduisent d'elles-m&#234;mes &#224; l'&#034;extinction&#034; graduelle de tout fonctionnarisme, &#224; l'&#233;tablissement graduel d'un ordre - sans guillemets et ne ressemblant point &#224; l'esclavage salari&#233; - o&#249; les fonctions de plus en plus simplifi&#233;es de surveillance et de comptabilit&#233; seront remplies par tout le monde &#224; tour de r&#244;le, pour ensuite devenir une habitude et dispara&#238;tre enfin en tant que fonctions sp&#233;ciales d'une cat&#233;gorie sp&#233;ciale d'individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un spirituel social-d&#233;mocrate allemand des ann&#233;es 70 a dit de la poste qu'elle &#233;tait un mod&#232;le d'entreprise socialiste. Rien n'est plus juste. La poste est actuellement une entreprise organis&#233;e sur le mod&#232;le du monopole capitaliste d'Etat. L'imp&#233;rialisme transforme progressivement tous les trusts en organisations de ce type. Les &#034;simples&#034; travailleurs, accabl&#233;s de besogne et affam&#233;s, y restent soumis &#224; la m&#234;me bureaucratie bourgeoise. Mais le m&#233;canisme de gestion sociale y est d&#233;j&#224; tout pr&#234;t. Une fois les capitalistes renvers&#233;s, la r&#233;sistance de ces exploiteurs mat&#233;e par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l'Etat actuel bris&#233;e, nous avons devant nous un m&#233;canisme admirablement outill&#233; au point de vue technique, affranchi de &#034;parasitisme&#034;, et que les ouvriers associ&#233;s peuvent fort bien mettre en marche eux-m&#234;mes en embauchant des techniciens, des surveillants, des comptables, en r&#233;tribuant leur travail &#224; tous, de m&#234;me que celui de tous les fonctionnaires &#034;publics&#034;, par un salaire d'ouvrier. Telle est la t&#226;che concr&#232;te, pratique, imm&#233;diatement r&#233;alisable &#224; l'&#233;gard de tous les trusts, et qui affranchit les travailleurs de l'exploitation en tenant compte de l'exp&#233;rience d&#233;j&#224; commenc&#233;e pratiquement par la Commune (surtout dans le domaine de l'organisation de l'Etat).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute l'&#233;conomie nationale organis&#233;e comme la poste, de fa&#231;on que les techniciens, les surveillants, les comptables re&#231;oivent, comme tous les fonctionnaires, un traitement n'exc&#233;dant pas des &#034;salaires d'ouvriers&#034;, sous le contr&#244;le et la direction du prol&#233;tariat arm&#233; : tel est notre but imm&#233;diat. Voil&#224; l'Etat dont nous avons besoin, et sa base &#233;conomique. Voil&#224; ce que donneront la suppression du parlementarisme et le maintien des organismes repr&#233;sentatifs, - voil&#224; ce qui d&#233;barrassera les classes laborieuses de la corruption de ces organismes par la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. ORGANISATION DE L'UNITE DE LA NATION&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dans une br&#232;ve esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de d&#233;velopper, il est dit express&#233;ment que la Commune devait &#234;tre la forme politique m&#234;me des plus petits hameaux de campagne...&#034; Ce sont les Communes qui auraient &#233;galement &#233;lu la &#034;d&#233;l&#233;gation nationale&#034; de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore &#224; un gouvernement central, ne devaient pas &#234;tre supprim&#233;es, comme on l'a dit faussement, de propos d&#233;lib&#233;r&#233;, mais devaient &#234;tre confi&#233;es &#224; des&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;fonctionnaires communaux, autrement dit strictement responsables&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;L'unit&#233; de la nation ne devait pas &#234;tre bris&#233;e, mais au contraire organis&#233;e par la Constitution communale ; elle devait devenir une r&#233;alit&#233; gr&#226;ce &#224; la destruction du pouvoir d'Etat qui pr&#233;tendait &#234;tre l'incarnation de cette unit&#233;, mais voulait &#234;tre ind&#233;pendant de la nation m&#234;me, et sup&#233;rieur &#224; elle, alors qu'il n'en &#233;tait qu'une excroissance parasitaire. Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement r&#233;pressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions l&#233;gitimes devaient &#234;tre arrach&#233;es &#224; une autorit&#233; qui pr&#233;tendait se placer au-dessus de la soci&#233;t&#233;, et rendues aux serviteurs responsables de la soci&#233;t&#233;.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quel point les opportunistes de la social-d&#233;mocratie contemporaine n'ont pas compris - il serait peut-&#234;tre plus juste de dire : n'ont pas voulu comprendre-ces consid&#233;rations de Marx - c'est ce que montre on ne peut mieux le livre : Les Pr&#233;misses du socialisme et les t&#226;ches de le social-d&#233;mocratie, par lequel le ren&#233;gat Bernstein s'est acquis une c&#233;l&#233;brit&#233; &#224; la mani&#232;re d'Erostrate. Pr&#233;cis&#233;ment &#224; propos du passage de Marx, que nous venons de citer, Bernstein &#233;crivait que ce programme, &#034;par son contenu politique, accuse, dans tous ses traits essentiels, une ressemblance frappante avec le f&#233;d&#233;ralisme de Proudhon... En d&#233;pit de toutes les divergences existant, par ailleurs, entre Marx et le &#034;petit-bourgeois&#034; Proudhon (Bernstein &#233;crit &#034;petit-bourgeois&#034; entre guillemets, entendant y mettre de l'ironie), leur fa&#231;on de voir est sur ces points, semblable au possible&#034;. Sans doute, continue Bernstein, l'importance des municipalit&#233;s grandit, mais &#034;il me para&#238;t douteux que la premi&#232;re t&#226;che de la d&#233;mocratie soit cette suppression (&#034;Aufl&#246;sung&#034;, litt&#233;ralement : dissolution au sens propre comme au sens figur&#233;) des Etats modernes et ce changement complet (Umwandlung, m&#233;tamorphose) de leur organisation qu'imaginent Marx et Proudhon : formation d'une assembl&#233;e nationale de d&#233;l&#233;gu&#233;s des assembl&#233;es provinciales ou d&#233;partementales, lesquelles se composeraient &#224; leur tour de d&#233;l&#233;gu&#233;s des communes, de sorte que toute la forme ant&#233;rieure des repr&#233;sentations nationales dispara&#238;trait compl&#232;tement.&#034; (Bernstein, ouvr. cit&#233;, pp. 134 et 136, &#233;dit. allemande de 1899).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qui est tout simplement monstrueux : confondre les vues de Marx sur la &#034;destruction du pouvoir d'Etat parasite&#034; avec le f&#233;d&#233;ralisme de Proudhon ! Mais ce n'est pas un effet du hasard, car il ne vient m&#234;me pas &#224; l'id&#233;e de l'opportuniste que Marx, loin de traiter ici du f&#233;d&#233;ralisme par opposition au centralisme, parle de la d&#233;molition de la vieille machine d'Etat bourgeoise existant dans tous les pays bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne vient &#224; l'id&#233;e de l'opportuniste que ce qu'il voit autour de lui, dans son milieu de philistinisme petit-bourgeois et de stagnation &#034;r&#233;formiste&#034;, &#224; savoir, uniquement les &#034;municipalit&#233;s&#034; ! Quant &#224; la r&#233;volution du prol&#233;tariat, l'opportuniste a d&#233;sappris m&#234;me d'y penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est ridicule. Mais il est remarquable que, sur ce point, on n'ait pas discut&#233; avec Bernstein. Beaucoup l'ont r&#233;fut&#233;, en particulier Pl&#233;khanov parmi les auteurs russes, et Kautsky parmi les auteurs d'Europe occidentale ; cependant, ni l'un ni l'autre n'ont rien dit de cette d&#233;formation de Marx par Bernstein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opportuniste a si bien d&#233;sappris &#224; penser r&#233;volutionnairement et &#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; la r&#233;volution qu'il voit du &#034;f&#233;d&#233;ralisme&#034; chez Marx, ainsi confondu avec le fondateur de l'anarchisme, Proudhon. Et Kautsky, et Pl&#233;khanov, qui pr&#233;tendent &#234;tre des marxistes orthodoxes et vouloir d&#233;fendre la doctrine du marxisme r&#233;volutionnaire, se taisent l&#224;-dessus. On d&#233;couvre ici l'une des racines de cette extr&#234;me indigence de vues sur la diff&#233;rence entre le marxisme et l'anarchisme, qui caract&#233;rise les kautskistes aussi bien que les opportunistes et dont nous aurons encore &#224; parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les consid&#233;rations d&#233;j&#224; cit&#233;es de Marx sur l'exp&#233;rience de la Commune, il n'y a pas trace de f&#233;d&#233;ralisme. Marx s'accorde avec Proudhon pr&#233;cis&#233;ment sur un point que l'opportuniste Bernstein n'aper&#231;oit pas. Marx est en d&#233;saccord avec Proudhon pr&#233;cis&#233;ment l&#224; o&#249; Bernstein les voit s'accorder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx s'accorde avec Proudhon en ce sens que tous deux sont pour la &#034;d&#233;molition&#034; de la machine d'Etat actuelle. Cette similitude du marxisme avec l'anarchisme (avec Proudhon comme avec Bakounine), ni les opportunistes, ni les kautskistes ne veulent l'apercevoir, car, sur ce point, ils se sont &#233;loign&#233;s du marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx est en d&#233;saccord et avec Proudhon et avec Bakounine pr&#233;cis&#233;ment &#224; propos du f&#233;d&#233;ralisme (sans parler de la dictature du prol&#233;tariat). Les principes du f&#233;d&#233;ralisme d&#233;coulent des conceptions petites-bourgeoises de l'anarchisme. Marx est centraliste. Et, dans les passages cit&#233;s de lui, il n'existe pas la moindre d&#233;rogation au centralisme. Seuls des gens imbus d'une &#034;foi superstitieuse&#034; petite-bourgeoise en l'Etat peuvent prendre la destruction de la machine bourgeoise pour la destruction du centralisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si le prol&#233;tariat et la paysannerie pauvre prennent en main le pouvoir d'Etat, s'organisent en toute libert&#233; au sein des communes et unissent l'action de toutes les communes pour frapper le Capital, &#233;craser la r&#233;sistance des capitalistes, remettre &#224; toute la nation, &#224; toute la soci&#233;t&#233;, la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des chemins de fer, des fabriques, de la terre, etc., ne sera-ce pas l&#224; du centralisme ? Ne sera-ce pas l&#224; le centralisme d&#233;mocratique le plus cons&#233;quent et, qui plus est, un centralisme prol&#233;tarien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernstein est tout simplement incapable de concevoir la possibilit&#233; d'un centralisme librement consenti, d'une libre union des communes en nation, d'une fusion volontaire des communes prol&#233;tariennes en vue de d&#233;truire la domination bourgeoise et la machine d'Etat bourgeoise. Comme tout philistin, Bernstein se repr&#233;sente le centralisme comme une chose qui ne peut &#234;tre impos&#233;e et maintenue que d'en haut, par la bureaucratie et le militarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme s'il avait pr&#233;vu la possibilit&#233; d'une d&#233;formation de sa doctrine, Marx souligne &#224; dessein que c'est commettre sciemment un faux que d'accuser la Commune d'avoir voulu d&#233;truire l'unit&#233; de la nation et supprimer le pouvoir central. Marx emploie intentionnellement cette expression : &#034;organiser l'unit&#233; de la nation&#034;, pour opposer le centralisme prol&#233;tarien conscient, d&#233;mocratique, au centralisme bourgeois, militaire, bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais... il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et les opportunistes de la social-d&#233;mocratie contemporaine ne veulent justement pas entendre parler de la destruction du pouvoir d'Etat, de l'amputation de ce parasite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. DESTRUCTION DE L'ETAT PARASITE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; cit&#233; les passages correspondants de Marx sur ce point ; nous allons les compl&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;C'est en g&#233;n&#233;ral le sort des formations historiques enti&#232;rement nouvelles, &#233;crivait Marx, d'&#234;tre prises &#224; tort pour la r&#233;plique de formes plus anciennes, et m&#234;me &#233;teintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise [bricht] le pouvoir d'Etat moderne, on a voulu voir un rappel &#224; la vie des communes m&#233;di&#233;vales... une f&#233;d&#233;ration de petits Etats, conforme aux r&#234;ves de Montesquieu et des Girondins... une forme excessive de la vieille lutte contre la surcentralisation...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La Constitution communale aurait restitu&#233; au corps social toutes les forces jusqu'alors absorb&#233;es par l'Etat parasite qui se nourrit sur la soci&#233;t&#233; et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle e&#251;t &#233;t&#233; le point de d&#233;part de la r&#233;g&#233;n&#233;ration de la France...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;...la Constitution communale aurait mis les producteurs ruraux sous la direction intellectuelle des chefs-lieux de d&#233;partement et leur y e&#251;t assur&#233;, chez les ouvriers des villes, les d&#233;positaires naturels de leurs int&#233;r&#234;ts. L'existence m&#234;me de la Commune impliquait, comme quelque chose d'&#233;vident, l'autonomie municipale ; mais elle n'&#233;tait plus dor&#233;navant un contrepoids au pouvoir d'Etat, d&#233;sormais superflu.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Destruction du pouvoir d'Etat&#034;, cette &#034;excroissance parasitaire&#034; ; &#034;amputation&#034;, &#034;d&#233;molition&#034; de ce pouvoir ; &#034;le pouvoir d'Etat d&#233;sormais aboli&#034; - c'est en ces termes que Marx, jugeant et analysant l'exp&#233;rience de la Commune, parle de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci fut &#233;crit il y a moins d'un demi-si&#232;cle, et il faut aujourd'hui se livrer &#224; de v&#233;ritables fouilles pour retrouver et faire p&#233;n&#233;trer dans la conscience des larges masses un marxisme non frelat&#233;. Les conclusions tir&#233;es par Marx de ses observations sur la derni&#232;re grande r&#233;volution qu'il ait v&#233;cue ont &#233;t&#233; oubli&#233;es juste au moment o&#249; s'ouvrait une nouvelle &#233;poque de grandes r&#233;volutions du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La multiplicit&#233; des interpr&#233;tations auxquelles la Commune a &#233;t&#233; soumise, et la multiplicit&#233; des int&#233;r&#234;ts qui se sont r&#233;clam&#233;s d'elle montrent que c'&#233;tait une forme politique tout &#224; fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes ant&#233;rieures de gouvernement avaient &#233;t&#233; essentiellement r&#233;pressives. Son v&#233;ritable secret, le voici : c'&#233;tait essentiellement un gouvernement de la classe ouvri&#232;re, le r&#233;sultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouv&#233;e qui permettait de r&#233;aliser l'&#233;mancipation &#233;conomique du Travail.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Sans cette derni&#232;re condition, la Constitution communale e&#251;t &#233;t&#233; une impossibilit&#233; et un leurre.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les utopistes se sont efforc&#233;s de &#034;d&#233;couvrir&#034; les formes politiques sous lesquelles devait s'op&#233;rer la r&#233;organisation socialiste de la soci&#233;t&#233;. Les anarchistes ont &#233;lud&#233; en bloc la question des formes politiques. Les opportunistes de la social-d&#233;mocratie contemporaine ont accept&#233; les formes politiques bourgeoises de l'Etat d&#233;mocratique parlementaire comme une limite que l'on ne saurait franchir et ils se sont fendu le front &#224; se prosterner devant ce &#034;mod&#232;le&#034;, en taxant d'anarchisme toute tentative de briser ces formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute l'histoire du socialisme et de la lutte politique, Marx a d&#233;duit que l'Etat devra dispara&#238;tre et que la forme transitoire de sa disparition (passage de l'Etat au non-Etat) sera &#034;le prol&#233;tariat organis&#233; en classe dominante&#034;. Quant aux formes politiques de cet avenir, Marx n'a pas pris sur lui de les d&#233;couvrir. Il s'est born&#233; &#224; observer exactement l'histoire de la France, &#224; l'analyser et &#224; tirer la conclusion &#224; laquelle l'a conduit l'ann&#233;e 1851 : les choses s'orientent vers la destruction de la machine d'Etat bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand &#233;clata le mouvement r&#233;volutionnaire de masse du prol&#233;tariat, malgr&#233; l'&#233;chec de ce mouvement, malgr&#233; sa courte dur&#233;e et sa faiblesse &#233;vidente, Marx se mit &#224; &#233;tudier les formes qu'il avait r&#233;v&#233;l&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Commune est la forme, &#034;enfin trouv&#233;e&#034; par la r&#233;volution prol&#233;tarienne, qui permet de r&#233;aliser l'&#233;mancipation &#233;conomique du Travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Commune est la premi&#232;re tentative faite par la r&#233;volution prol&#233;tarienne pour briser la machine d'Etat bourgeoise ; elle est la forme politique &#034;enfin trouv&#233;e&#034; par quoi l'on peut et l'on doit remplacer ce qui a &#233;t&#233; bris&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous verrons plus loin que les r&#233;volutions russes de 1905 et de 1917, dans un cadre diff&#233;rent, dans d'autres conditions, continuent l'oeuvre de la Commune et confirment la g&#233;niale analyse historique de Marx.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Quand Karl Marx et Friedrich Engels pr&#233;voyaient la premi&#232;re guerre mondiale</title>
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		<dc:date>2026-02-12T23:05:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
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		<dc:subject>Crise Crisis</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre War</dc:subject>
		<dc:subject>Capitalisme - capitalism</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Introduction &#224; la brochure de Sigismund Borkheim &#034;&#192; la m&#233;moire des patriotards assassins allemands. 1806-1807&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
F. Engels &lt;br class='autobr' /&gt;
15 d&#233;cembre 1887 &lt;br class='autobr' /&gt;
L'auteur de la brochure suivante, Sigismund Borkheim, est n&#233; le 29 mars 1825 &#224; Glogau. Apr&#232;s avoir obtenu son dipl&#244;me d'&#233;tudes secondaires &#224; Berlin en 1844, il &#233;tudie successivement &#224; Breslau, Greifswald et Berlin. En 1847, afin de remplir ses devoirs militaires, trop pauvre pour supporter les frais d'un an de service, il dut rejoindre l'artillerie &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot47" rel="tag"&gt;Crise Crisis&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot48" rel="tag"&gt;Guerre War&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot280" rel="tag"&gt;Capitalisme - capitalism&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Introduction &#224; la brochure de Sigismund Borkheim &#034;&#192; la m&#233;moire des patriotards assassins allemands. 1806-1807&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. Engels&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 d&#233;cembre 1887&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur de la brochure suivante, Sigismund Borkheim, est n&#233; le 29 mars 1825 &#224; Glogau. Apr&#232;s avoir obtenu son dipl&#244;me d'&#233;tudes secondaires &#224; Berlin en 1844, il &#233;tudie successivement &#224; Breslau, Greifswald et Berlin. En 1847, afin de remplir ses devoirs militaires, trop pauvre pour supporter les frais d'un an de service, il dut rejoindre l'artillerie &#224; Glogau comme volontaire pour trois ans. Apr&#232;s la r&#233;volution de 1848, il participe aux r&#233;unions d&#233;mocratiques et est donc passible de la cour martiale, &#224; laquelle il &#233;chappe en s'enfuyant &#224; Berlin. Il reste l&#224;, non rep&#233;r&#233; au d&#233;part, actif dans le mouvement et prend part directement &#224; l'assaut de l'arsenal de Berlin [14 juin 1848]. Il &#233;chappe &#224; la menace d'arrestation en s'enfuyant une nouvelle fois, vers la Suisse. Lorsque Struve organise sa marche de la libert&#233; vers la For&#234;t-Noire &#224; Baden en septembre 1848, Borkheim le rejoint, est captur&#233; et reste emprisonn&#233; jusqu'&#224; ce que la r&#233;volution badoise de mai 1849 lib&#232;re les prisonniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Borkheim se rend alors &#224; Karlsruhe pour offrir &#224; la r&#233;volution ses services de soldat. Lorsque Johann Philipp Becker est nomm&#233; colonel-commandant de l'ensemble de l'arm&#233;e populaire, il confie &#224; Borkheim la formation d'une batterie, pour laquelle le gouvernement ne fournissait initialement que les canons sans servants. Les pi&#232;ces ne sont pas encore en place lorsque le Mouvement du 6 juin &#233;clate, et les &#233;l&#233;ments les plus d&#233;termin&#233;s cherchent &#224; donner plus de vigueur au gouvernement provisoire amolli, et dont certains membres sont des tra&#238;tres av&#233;r&#233;s. Borkheim, avec Becker, a &#233;galement particip&#233; &#224; la manifestation, qui n'a eu cependant comme succ&#232;s imm&#233;diat que le retrait de Becker de Karlsruhe avec toutes ses troupes libres et sa milice populaire et leur envoi sur le th&#233;&#226;tre de la guerre sur le Neckar. Jusqu'&#224; ce qu'on lui donne des chevaux pour ses canons, Borkheim ne peut pas suivre avec sa batterie. Quand il les re&#231;oit finalement - parce que Herr Brentano, le chef du gouvernement, est maintenant pleinement int&#233;ress&#233; &#224; se d&#233;barrasser de cette batterie r&#233;volutionnaire - les Prussiens ont entretemps conquis le Palatinat, et la premi&#232;re action de la batterie de Borkheim est de prendre position au pont Knielinger, pour couvrir le transfert de l'arm&#233;e du Palatinat sur le territoire de Bade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec les troupes palatines et les troupes badoises toujours dans la r&#233;gion de Karlsruhe, la batterie de Borkheim avance alors en direction du nord. Elle entre en action le 21 juin pr&#232;s de Blankenloch et prend une part honorable aux mouvements pr&#232;s d'Ubstadt (25 juin). Lorsque l'arm&#233;e est r&#233;organis&#233;e pour le d&#233;ploiement sur la Murg, Borkheim et ses canons sont affect&#233;s &#224; la division Oborski et se distinguent dans les batailles de Kuppenheim.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le retrait de l'arm&#233;e r&#233;volutionnaire sur le territoire suisse, Borkheim se rend &#224; Gen&#232;ve. L&#224;, il retrouve son ancien patron et ami J. Ph. Becker ainsi que quelques jeunes camarades de guerre qui, au milieu de la mis&#232;re de la vie de r&#233;fugi&#233;s, se r&#233;unissent en une compagnie aussi gaie que possible. &#192; l'automne de 1849, passant par l&#224; je connais avec eux quelques jours heureux. C'est cette m&#234;me compagnie qui a atteint une renomm&#233;e posthume hautement imm&#233;rit&#233;e sous le nom de &#034;Schwefelbande&#034; [gang du soufre] gr&#226;ce aux &#233;normes mensonges de M. Karl Vogt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces plaisirs ne devaient cependant pas durer longtemps. Au cours de l'&#233;t&#233; 1850, le bras du s&#233;v&#232;re Conseil f&#233;d&#233;ral atteignit &#233;galement l'inoffensif &#171; gang du soufre &#187;, et la plupart de ces jeunes et joyeux gentilshommes durent quitter la Suisse parce qu'ils appartenaient aux classes de r&#233;fugi&#233;s expulsables. Borkheim alla &#224; Paris, et plus tard &#224; Strasbourg. Mais m&#234;me l&#224;, il ne put pas rester. En f&#233;vrier 1851, il est arr&#234;t&#233;. Pendant trois mois, il fut tra&#238;n&#233; d'un endroit &#224; l'autre, dans 25 prisons diff&#233;rentes, la plupart du temps encha&#238;n&#233;. Mais o&#249; qu'il aille, les r&#233;publicains &#233;taient pr&#233;venus &#224; l'avance, allaient &#224; la rencontre du d&#233;tenu, lui fournissaient de la nourriture en abondance, bousculaient et soudoyaient les gendarmes et les fonctionnaires, et veillaient sur le transfert dans la mesure du possible. Il est finalement conduit &#224; Calais et embarqu&#233; pour l'Angleterre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Londres, bien s&#251;r, la mis&#232;re des r&#233;fugi&#233;s &#233;tait bien plus aigu&#235; qu'&#224; Gen&#232;ve ou m&#234;me qu'en France, mais l&#224; aussi, sa r&#233;sistance ne le quitta pas. &#192; la recherche d'un emploi, co&#251;te que co&#251;te, il en trouva d'abord un dans une agence d'&#233;migration de Liverpool o&#249; des employ&#233;s allemands devaient servir d'interpr&#232;tes aux nombreux &#233;migrants allemands qui disaient adieu &#224; leur ancienne patrie, qui avait &#233;t&#233; heureusement ramen&#233;e &#224; la vie. En m&#234;me temps, cependant, il chercha &#224; s'impliquer dans d'autres d'affaires, avec succ&#232;s puisqu'apr&#232;s le d&#233;clenchement de la guerre [de Crim&#233;e], il r&#233;ussit, &#224; Balaklava, &#224; charger un vapeur avec toutes sortes de marchandises et &#224; envoyer la cargaison en Crim&#233;e et &#224; la vendre un bon prix, partie &#224; l'administration de l'arm&#233;e et partie aux officiers anglais. &#192; son retour, il avait un b&#233;n&#233;fice net de 15.000 &#163;. (300.000 marks). Mais ce succ&#232;s ne fit que l'inciter &#224; de nouvelles sp&#233;culations. Il accepta un nouveau contrat avec le gouvernement britannique. Comme les n&#233;gociations de paix &#233;taient d&#233;j&#224; en cours, le gouvernement stipulait dans le trait&#233; qu'il pouvait refuser d'accepter les marchandises si les pourparlers de paix &#233;taient conclus &#224; l'arriv&#233;e. Borkheim fut pris dans ce pi&#232;ge. Lorsqu'il arriva sur le Bosphore sur son bateau &#224; vapeur, c'&#233;tait la paix. Le capitaine du navire, qui n'avait trait&#233; que pour l'aller et qui pouvait d&#233;sormais recevoir en abondance un fret int&#233;ressant pour le retour, exigea un d&#233;chargement imm&#233;diat, et comme Borkheim ne pouvait trouver dans le port encombr&#233; aucun emplacement pour sa cargaison abandonn&#233;e, le capitaine a tout fait d&#233;charger au beau milieu de la plage. L&#224;, maintenant, assis avec ses bo&#238;tes, ses balles et ses tonneaux inutiles, Borkheim devait regarder, impuissant, la racaille de tous les coins de la Turquie et de toute l'Europe rassembl&#233;e au bord du Bosphore, qui pillait ses marchandises. Quand il revint en Angleterre comme un pauvre diable, les quinze mille livres avaient disparu. Mais pas sa r&#233;sistance &#224; la destruction. Il avait perdu son argent, mais avait acquis des connaissances commerciales et dans le monde des affaires. Il a d&#233;couvert aussi &#224; ce moment qu'il avait un nez &#339;nologique extr&#234;mement fin et il est devenu un repr&#233;sentant efficace de diverses maisons d'exportation de vin de Bordeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, cependant, il &#233;tait rest&#233; dans le mouvement politique autant qu'il le pouvait. Il avait connu W. Liebknecht &#224; Karlsruhe et &#224; Gen&#232;ve. Avec Marx, il a surmont&#233; le scandale Vogt et, gr&#226;ce &#224; cela, je me suis retrouv&#233; en contact avec lui. Sans &#234;tre li&#233; &#224; un programme pr&#233;cis, Borkheim a toujours soutenu le parti de la r&#233;volution la plus extr&#234;me. Sa principale pr&#233;occupation politique &#233;tait de combattre le fort soutien de la r&#233;action europ&#233;enne &#224; l'absolutisme russe. Afin de mieux suivre les intrigues russes d'assujettissement des pays des Balkans et pour la domination indirecte de l'Europe occidentale, il apprit le russe et &#233;tudia la presse quotidienne russe et la litt&#233;rature de l'&#233;migration pendant des ann&#233;es. Il traduisit entre autres le pamphlet de Serno-Solovievitch : &#171; Unsere Russischen Angelegenheiten &#187; [Nos affaires russes], dans lequel l'hypocrisie venue du fond des c&#339;urs - et d&#233;velopp&#233;e plus tard par Bakounine - est fustig&#233;e : les r&#233;fugi&#233;s russes en Europe occidentale n'auraient pas r&#233;pandu ce qu'ils connaissaient de v&#233;rit&#233; sur la Russie, mais plut&#244;t une l&#233;gende conventionnelle appropri&#233;e &#224; leurs sentiments nationaux et panslaves. Il &#233;crivit &#233;galement de nombreux essais sur la Russie dans le &#171; Zukunft &#187; [Futur] de Berlin, le &#171; Volksstaat &#187; [&#201;tat populaire], etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;t&#233; 1876, lors d'un voyage en Allemagne, &#224; Badenweiler, il fut frapp&#233; par une attaque qui le laisse paralys&#233; sur la moiti&#233; gauche de son corps pour le reste de sa vie. Il d&#251;t laisser tomber ses affaires. Quelques ann&#233;es plus tard, sa femme mourut. Comme il souffrait de probl&#232;mes pulmonaires, il d&#251;t d&#233;m&#233;nager &#224; Hastings, dans l'air marin doux de la c&#244;te sud anglaise. Ni la paralysie, ni la maladie, ni les moyens de subsistance rares et pas toujours s&#251;rs ne purent briser son indestructible r&#233;silience mentale. Ses lettres &#233;taient toujours pleines d'exub&#233;rance, et quand on allait le voir, il fallait rire avec lui. Sa lecture pr&#233;f&#233;r&#233;e &#233;tait le &#171; Social-d&#233;mocrate &#187; de Zurichois. Atteint d'une pneumonie, il est d&#233;c&#233;d&#233; le 16 d&#233;cembre 1885.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; Patriotards assassins &#187; sont parus dans le &#171; Volksstaat &#187; imm&#233;diatement apr&#232;s la guerre de France et peu apr&#232;s celle-ci en r&#233;impression s&#233;par&#233;e. Ils se sont av&#233;r&#233;s &#234;tre un antidote tr&#232;s efficace &#224; la course &#224; la victoire bien trop patriotique dans laquelle se d&#233;lectait et se compla&#238;t encore l'Allemagne officielle et bourgeoise. En effet, il n'y avait pas de meilleur moyen de se d&#233;sillusionner que de se rem&#233;morer le temps o&#249; la Prusse, d&#233;sormais &#233;lev&#233;e au firmament, s'effondrait honteusement devant l'attaque de ces m&#234;mes Fran&#231;ais qui sont maintenant m&#233;pris&#233;s comme vaincus. Et ce moyen devait fonctionner d'autant plus puissamment que le r&#233;cit de cette occurence fatale pouvait &#234;tre tir&#233; d'un livre dans lequel un g&#233;n&#233;ral prussien - Eduard von H&#246;pfner - &#233;galement directeur de l'&#233;cole de guerre g&#233;n&#233;rale, avait d&#233;crit ces temps de disgr&#226;ce d'apr&#232;s les documents officiels prussiens - et il faut le reconna&#238;tre - impartialement et sans maquillage. Une grande arm&#233;e, comme toute autre grande organisation sociale, n'est jamais meilleure que lorsque, apr&#232;s une grande d&#233;faite, elle se retire en elle-m&#234;me et se repent de ses p&#233;ch&#233;s pass&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il en fut ainsi pour les Prussiens apr&#232;s I&#233;na, et encore &#224; nouveau apr&#232;s 1850, quand ils n'ont pas subi une grande d&#233;faite, mais o&#249; leur d&#233;cadence militaire compl&#232;te fut rendue manifestement claire, &#224; leurs yeux et aux yeux du monde entier, dans une s&#233;rie de campagnes plus petites - au Danemark et dans le sud de l'Allemagne - et pendant la premi&#232;re grande mobilisation de 1850. Eux-m&#234;mes n'avaient &#233;chapp&#233; &#224; une v&#233;ritable d&#233;faite que par la disgr&#226;ce politique de Varsovie et d'Olm&#252;tz. Ils furent forc&#233;s de critiquer impitoyablement leur propre pass&#233; afin d'apprendre &#224; progresser. Leur litt&#233;rature militaire, qui avait produit une &#233;toile de premi&#232;re grandeur en la personne de Clausewitz, mais qui depuis lors &#233;tait descendue infiniment bas, s'&#233;leva &#224; nouveau par cette fatalit&#233; de l'examen de conscience. Et l'un des fruits de cet examen de conscience a &#233;t&#233; le livre de H&#246;pfner, dont Borkheim a tir&#233; la mati&#232;re de sa brochure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore aujourd'hui il faudra encore et encore, dans cette &#233;poque d'arrogance et de d&#233;faite, l'incomp&#233;tence royale, la b&#234;tise diplomatique prussienne pi&#233;g&#233;e dans sa propre duplicit&#233;, la gueule de la noblesse de l'administration d&#233;couverte plong&#233;e dans la l&#226;che trahison, l'effondrement g&#233;n&#233;ral du peuple, pour se souvenir de cet &#233;tat ali&#233;n&#233; bas&#233; sur le mensonge et la tromperie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie philistine allemande (qui comprend &#233;galement la noblesse et les princes) est peut-&#234;tre encore plus outrecuidante et chauvine qu'&#224; l'&#233;poque ; l'action diplomatique se d&#233;masque beaucoup plus, mais elle garde toujours sa vieille duplicit&#233; ; la noblesse a suffisamment progress&#233;, &#224; la fois naturellement et artificiellement, pour imposer &#224; peu pr&#232;s partout l'ancienne r&#232;gle des officiers dans l'arm&#233;e, et l'&#201;tat s'&#233;loigne de plus en plus des int&#233;r&#234;ts des grandes masses populaires pour se transformer en un consortium d'agriculteurs, d'agents de change et de grands industriels exploitant le peuple. Bien entendu, si la guerre revenait, l'arm&#233;e prussienne-allemande, ne serait-ce que parce qu'elle est un mod&#232;le d'organisation pour toutes les autres, aurait encore des avantages significatifs sur ses adversaires comme sur ses alli&#233;s ; mais plus jamais comme lors des deux derni&#232;res guerres. L'unit&#233; du commandement supr&#234;me, par exemple, telle qu'elle existait &#224; cette &#233;poque, gr&#226;ce &#224; des circonstances heureuses particuli&#232;res, et l'ob&#233;issance inconditionnelle correspondante des sous-commandants, n'auront plus gu&#232;re cours. Les provisions de l'arm&#233;e sur le terrain peuvent rapidement manquer dramatiquement, &#233;puis&#233;es par le m&#233;c&#233;nat d'affaires qui r&#232;gne d&#233;sormais entre la noblesse agraire et militaire - dont l'adjudant imp&#233;rial - et les grossistes boursiers. L'Allemagne aura des alli&#233;s, mais ils l'abandonneront &#224; la premi&#232;re occasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et enfin, il n'y aura plus pour la Prusse-Allemagne d'autre guerre possible qu'une guerre mondiale, et, &#224; la v&#233;rit&#233;, une guerre mondiale d'une ampleur et d'une violence encore jamais vues. Huit &#224; dix millions de soldats s'entr'&#233;gorgeront ; ce faisant, ils d&#233;voreront toute l'Europe comme jamais encore ne le fit encore une nu&#233;e de sauterelles. Ce sera les d&#233;vastations de la guerre de Trente ans, condens&#233;es en trois ou quatre ann&#233;es et r&#233;pandues sur tout le continent : la famine, les &#233;pid&#233;mies, la f&#233;rocit&#233; g&#233;n&#233;rale, tant des arm&#233;es que des masses populaires, provoqu&#233;e par l'&#226;pret&#233; du besoin, la d&#233;sesp&#233;rante confusion de fonctionnement du m&#233;canisme artificiel r&#233;gissant notre commerce, notre industrie et notre cr&#233;dit ; et enfin la banqueroute g&#233;n&#233;rale. L'effondrement des vieux &#201;tats et de leur sagesse politique routini&#232;re sera tel que les couronnes rouleront par douzaines sur le pav&#233; et qu'il ne se trouvera personne pour les ramasser. Il est absolument impossible de pr&#233;voir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul r&#233;sultat est absolument certain : l'&#233;puisement g&#233;n&#233;ral et la cr&#233;ation des conditions n&#233;cessaires &#224; la victoire finale de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la perspective si la course aux armements pouss&#233;e &#224; l'extr&#234;me porte &#224; la fin ses fruits in&#233;vitables. Voil&#224;, Messieurs les princes et les hommes d'&#201;tat, o&#249; votre sagesse a men&#233; la vieille Europe. Et s'il ne vous reste rien d'autre &#224; faire que d'ouvrir cette derni&#232;re grande sarabande guerri&#232;re, ce n'est pas pour nous d&#233;plaire. La guerre va peut-&#234;tre nous rejeter momentan&#233;ment en arri&#232;re, elle pourra nous enlever maintes positions d&#233;j&#224; conquises. Mais, si vous d&#233;cha&#238;nez des forces que vous ne pourrez ensuite plus ma&#238;triser, quelque tour que prennent les choses, &#224; la fin de la trag&#233;die vous ne serez plus qu'une ruine et la victoire du prol&#233;tariat sera d&#233;j&#224; acquise, ou, au moins, in&#233;vitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Londres, 15 d&#233;cembre 1887&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Friedrich Engels&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand Karl Marx et Friedrich Engels pr&#233;voyaient la premi&#232;re guerre mondiale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Marx a expos&#233;, d&#232;s la fin de la guerre franco-allemande de 1870, qu'une nouvelle guerre opposant la France alli&#233;e &#224; la Russie d'un c&#244;t&#233; et l'Allemagne de l'autre en d&#233;coulait n&#233;cessairement et que cette guerre serait cette fois mondiale. Engels a expliqu&#233; ensuite dans de multiples articles et courriers que la perspective de la guerre mondiale se couplait avec la mont&#233;e du mouvement ouvrier et des r&#233;volutions (r&#233;volutions sociales comme r&#233;volutions des nationalit&#233;s contre les empires).&lt;br class='autobr' /&gt;
Marx &#233;crit ainsi :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Quiconque n'est pas compl&#232;tement abruti par les criailleries du moment ou n'a pas int&#233;r&#234;t &#224; duper le peuple allemand, doit reconna&#238;tre que la guerre de 1870 porte tout aussi n&#233;cessairement dans son sein une guerre entre l'Allemagne et la Russie alli&#233;e &#224; la France que la guerre de 1870 est elle-m&#234;me n&#233;e de celle de 1866. Je dis fatalement, sauf dans le cas peu probable o&#249; une r&#233;volution &#233;claterait auparavant en Russie. &#187; (lettre de fin ao&#251;t 1870 au comit&#233; social-d&#233;mocrate de Brunswick)&lt;br class='autobr' /&gt;
On remarquera dans ce courrier comme dans les textes qui suivent que Marx et Engels, loin de pr&#233;dire que la r&#233;volution europ&#233;enne allait d&#233;buter forc&#233;ment dans les pays les plus d&#233;velopp&#233;s d'Europe comme on leur pr&#234;te &#224; tort, ont parfaitement analys&#233; le r&#244;le r&#233;volutionnaire de la situation en Russie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels affirmait d&#233;j&#224;, d&#233;but 1886, concernant la perspective de guerre europ&#233;enne, que :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La guerre, si elle &#233;clate, ne sera men&#233;e que dans le but d'emp&#234;cher la r&#233;volution&#8230; Une guerre mondiale d'une ampleur et d'une violence encore jamais vues. Huit &#224; dix millions de soldats s'entr&#233;gorgeront ; ce faisant, ils d&#233;voreront toutes l'Europe comme jamais ne le fit encore une nu&#233;e de sauterelles. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels reprend plus en d&#233;tails ces id&#233;es dans une lettre &#224; Lafargue repoduite par le journal Le Socialiste, organe du Parti ouvrier, le 6 novembre 1886, article r&#233;&#233;dit&#233; ensuite en Am&#233;rique par le journal Der Socialist et le journal Sozial-demokrat ainsi que la Revista Socialista en Roumanie en d&#233;cembre 1886 :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Sous Napol&#233;on III, la rive gauche du Rhin avait servi &#224; d&#233;tourner vers l'ext&#233;rieur les passions r&#233;volutionnaires ; de m&#234;me, le gouvernement russe montra au peuple inquiet et remuant la conqu&#234;te de Constantinople, la &#171; d&#233;livrance &#187; des Slaves opprim&#233;s par les Turcs, et leur r&#233;union en une grande f&#233;d&#233;ration sous la pr&#233;sidence de la Russie&#8230; Le chauvinisme grandissait de jour en jour et devenait mena&#231;ant pour le gouvernement russe&#8230; Le chauvinisme slavophile est plus puissant que le tsar, il faut qu'il c&#232;de par peur d'une r&#233;volution, les slavophiles s'allieraient aux constitutionnels, aux nihilistes, enfin &#224; tous les m&#233;contents. La d&#233;tresse financi&#232;re complique la situation. Personne ne veut plus pr&#234;ter &#224; ce gouvernement qui a d&#233;j&#224; emprunt&#233; 1 milliard 750.000 francs &#224; Londres et qui menace la paix europ&#233;enne&#8230; La r&#233;volution en Russie changerait imm&#233;diatement la situation en Allemagne : elle d&#233;truirait d'un coup cette foi aveugle en la toute-puissance de Bismarck, qui lui assure le concours des classes dirigeantes ; elle murirait la r&#233;volution en Allemagne&#8230; Pour se sauver de la r&#233;volution, le pauvre tsar est oblig&#233; de faire un nouveau pas en avant. Mais chaque pas devient plus dangereux ; car il ne se fait qu'au risque d'une guerre europ&#233;enne, ce que la diplomatie russe a toujours cherch&#233; &#224; &#233;viter. Il est certain que, s'il y a intervention directe du gouvernement russe en Bulgarie et qu'elle am&#232;ne des complications ult&#233;rieures, il arrivera un moment o&#249; l'hostilit&#233; des int&#233;r&#234;ts russes et autrichiens &#233;clatera ouvertement. Il sera alors impossible de localiser la guerre ; elle deviendra g&#233;n&#233;rale&#8230; Il est plus que probable que, si la guerre &#233;clate entre la Russie et l'Autriche, l'Allemagne viendra au secours de cette derni&#232;re pour emp&#234;cher son complet &#233;crasement&#8230; Afin d'&#233;chapper &#224; une r&#233;volution en Russie, il faut au tsar Constantinople ; Bismarck h&#233;site, il voudrait le moyen d'&#233;viter l'une et l'autre &#233;ventualit&#233;. Et la France ? Les Fran&#231;ais patriotes, qui depuis seize ans r&#234;vent de revanche, croient qu'il n'y a rien de plus naturel que de saisir l'occasion qui peut-&#234;tre s'offrira. Mais, pour notre parti, la question n'est pas aussi simple ; elle ne l'est pas m&#234;me pour messieurs les chauvins. Une guerre de revanche, faite avec l'alliance et sous l'&#233;gide de la Russie, pourrait amener une r&#233;volution ou une contre-r&#233;volution en France&#8230; La force qui, en Europe, pousse &#224; une guerre est grande&#8230; Une guerre g&#233;n&#233;rale nous rejetterait en arri&#232;re&#8230; La r&#233;volution en Russie et en France serait retard&#233;e : notre parti subirait le sort de la Commune de 1871. Sans doute, les &#233;v&#233;nements finiraient par tourner en notre faveur ; mais quelle perte de temps, quels sacrifices, quels nouveaux obstacles &#224; surmonter !... Cette guerre qui nous menace jetterait dix millions de soldats sur le champ de bataille&#8230; Si guerre il y a, elle ne se fera que dans le but d'emp&#234;cher la r&#233;volution ; en Russie, pour pr&#233;venir l'action commune de tous les m&#233;contents, slavophiles, constitutionnalistes, nihilistes, paysans ; en Allemagne, pour maintenir Bismarck ; en France, pour refouler le mouvement victorieux des socialistes et pour r&#233;tablir la monarchie. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les courriers d'Engels continuent ce type d'analyse. Par exemple, le 13 septembre 1886, Engels &#233;crit &#224; Bebel :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pour Bismarck et l'Empereur, l'alternative est la suivante : d'une part, r&#233;sister &#224; la Russie et avoir alors la perspective d'une alliance franco-russe et d'une guerre mondiale, ou la certitude d'une r&#233;volution russe gr&#226;ce &#224; l'alliance des panslavistes et des nihilistes ; d'autre part, c&#233;der &#224; la Russie, autrement dit trahir l'Autriche&#8230; En tout cas, l'antagonisme entre l'Autriche et la Russie s'est aiguis&#233; dans les Balkans, au point que la guerre semble plus vraisemblable que la paix. Et ici, il n'y a plus de localisation possible de la guerre&#8230; Bref, il y aura un chaos et la seule certitude est : boucherie et massacre d'une ampleur sans pr&#233;c&#233;dent dans l'histoire ; &#233;puisement de toute l'Europe &#224; un degr&#233; inou&#239; jusqu'ici, enfin effondrement de tout le vieux syst&#232;me&#8230; La meilleure solution serait la r&#233;volution russe, que l'on ne peut escompter qu'apr&#232;s de tr&#232;s lourdes d&#233;faites de l'arm&#233;e russe. Ce qui est certain, c'est que la guerre aurait pour premier effet de rejeter notre mouvement &#224; l'arri&#232;re-plan dans toute l'Europe, voire le disloquerait totalement dans de nombreux pays, attiserait le chauvinisme et la haine entre les peuples, et parmi les nombreuses possibilit&#233;s n&#233;gatives nous assurerait seulement d'avoir &#224; recommencer apr&#232;s la guerre par le commencement, bien que le terrain lui-m&#234;me serait alors bien plus favorable qu'aujourd'hui. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le 23 octobre 1886, il rajoutait, dans une lettre &#224; Bebel :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les Russes ont dit &#224; Bismarck, et il sait que c'est vrai, que &#171; Nous avons besoin de grands succ&#232;s du c&#244;t&#233; de Constantinople ou bien, alors, c'est la r&#233;volution &#187;&#8230; Or ce que Bismarck redoute le plus, c'est une r&#233;volution russe, car la chute du tsarisme russe entra&#238;ne avec elle celle du r&#232;gne prusso-bismarckien. Et c'est pour cela qu'il met tout en &#339;uvre pour emp&#234;cher l'effondrement de la Russie &#8211; malgr&#233; l'Autriche, malgr&#233; l'indignation des bourgeois allemands, malgr&#233; que Bismarck sache qu'il enterre lui aussi en fin de compte son syst&#232;me&#8230; Nul ne peut pr&#233;voir quel sera le regroupement des combattants : avec qui l'un s'alliera et contre qui il s'alliera. Il est clair que l'issue finale sera la r&#233;volution. Mais avec quels sacrifices ! Avec quelle d&#233;perdition des forces &#8211; et apr&#232;s combien de tourments et de zigzags ! (&#8230;) Qu'il y ait la guerre ou la paix, l'h&#233;g&#233;monie allemande est an&#233;antie depuis quelques mois, et l'on redevient le laquais servile de la Russie. Or, ce n'&#233;tait que cette satisfaction chauvine, &#224; savoir &#234;tre l'arbitre de l'Europe, qui cimentait tout le syst&#232;me politique allemand. La crainte du prol&#233;tariat fait certainement le reste&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Insistons, durant toutes les ann&#233;es 1880, Engels r&#233;p&#232;te que &#171; La Russie est &#224; l'avant-garde du mouvement r&#233;volutionnaire en Europe. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour quelle raison, la guerre mondiale ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels reliait la n&#233;cessit&#233;, pour les classes dirigeantes, de la guerre mondiale et la mont&#233;e en force du prol&#233;tariat.&lt;br class='autobr' /&gt;
Parlant du d&#233;veloppement du mouvement ouvrier, pr&#233;sent&#233; comme une arm&#233;e qui pr&#233;parait l'affrontement avec la bourgeoisie mondiale ou la guerre mondiale, Engels &#233;crivait :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Nous menons une guerre de si&#232;ge contre notre ennemi, et tant que nos tranch&#233;es ne cessent de progresser et de resserrer l'&#233;tau, tout va bien. Nous sommes maintenant tout pr&#232;s du second parall&#232;le, o&#249; nous dresserons nos batteries d&#233;montables et pourrons bient&#244;t faire taire l'artillerie adverse. Or, nous sommes d&#233;j&#224; assez avanc&#233;s pour que les assi&#233;g&#233;s ne puissent &#234;tre d&#233;gag&#233;s momentan&#233;ment de ce blocus que par une guerre mondiale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Lettre d'Engels &#224; H. Schl&#252;ter, o&#249; il reprend des arguments de son article &#171; La future guerre mondiale et la r&#233;volution &#187; &#8211; 19/03/1887)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3399&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La premi&#232;re guerre mondiale en Europe n'&#233;tait nullement une surprise pour Marx, Engels et les r&#233;volutionnaires marxistes qui estimaient que le monde entrait dans l'&#232;re des r&#233;volutions et des contre-r&#233;volutions !&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Karl Marx Critique of Social-democrat Program of Gotha</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article8412</link>
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		<dc:date>2025-10-22T08:53:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Socialisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;1. &#034;Labor is the source of wealth and all culture, and since useful labor is possible only in society and through society, the proceeds of labor belong undiminished with equal right to all members of society.&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
First part of the paragraph : &#034;Labor is the source of all wealth and all culture.&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Labor is not the source of all wealth. Nature is just as much the source of use values (and it is surely of such that material wealth consists !) as labor, which itself is only the manifestation of a (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique88" rel="directory"&gt;20- ENGLISH - MATERIAL AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot97" rel="tag"&gt;Socialisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;1. &#034;Labor is the source of wealth and all culture, and since useful labor is possible only in society and through society, the proceeds of labor belong undiminished with equal right to all members of society.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;First part of the paragraph : &#034;Labor is the source of all wealth and all culture.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Labor is not the source of all wealth. Nature is just as much the source of use values (and it is surely of such that material wealth consists !) as labor, which itself is only the manifestation of a force of nature, human labor power. The above phrase is to be found in all children's primers and is correct insofar as it is implied that labor is performed with the appurtenant subjects and instruments. But a socialist program cannot allow such bourgeois phrases to pass over in silence the conditions that lone give them meaning. And insofar as man from the beginning behaves toward nature, the primary source of all instruments and subjects of labor, as an owner, treats her as belonging to him, his labor becomes the source of use values, therefore also of wealth. The bourgeois have very good grounds for falsely ascribing supernatural creative power to labor ; since precisely from the fact that labor depends on nature it follows that the man who possesses no other property than his labor power must, in all conditions of society and culture, be the slave of other men who have made themselves the owners of the material conditions of labor. He can only work with their permission, hence live only with their permission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Let us now leave the sentence as it stands, or rather limps. What could one have expected in conclusion ? Obviously this :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Since labor is the source of all wealth, no one in society can appropriate wealth except as the product of labor. Therefore, if he himself does not work, he lives by the labor of others and also acquires his culture at the expense of the labor of others.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Instead of this, by means of the verbal river &#034;and since&#034;, a proposition is added in order to draw a conclusion from this and not from the first one.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Second part of the paragraph : &#034;Useful labor is possible only in society and through society.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;According to the first proposition, labor was the source of all wealth and all culture ; therefore no society is possible without labor. Now we learn, conversely, that no &#034;useful&#034; labor is possible without society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;One could just as well have said that only in society can useless and even socially harmful labor become a branch of gainful occupation, that only in society can one live by being idle, etc., etc. &#8211; in short, once could just as well have copied the whole of Rousseau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And what is &#034;useful&#034; labor ? Surely only labor which produces the intended useful result. A savage &#8211; and man was a savage after he had ceased to be an ape &#8211; who kills an animal with a stone, who collects fruit, etc., performs &#034;useful&#034; labor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thirdly, the conclusion : &#034;Useful labor is possible only in society and through society, the proceeds of labor belong undiminished with equal right to all members of society.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A fine conclusion ! If useful labor is possible only in society and through society, the proceeds of labor belong to society &#8211; and only so much therefrom accrues to the individual worker as is not required to maintain the &#034;condition&#034; of labor, society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In fact, this proposition has at all times been made use of by the champions of the state of society prevailing at any given time. First comes the claims of the government and everything that sticks to it, since it is the social organ for the maintenance of the social order ; then comes the claims of the various kinds of private property, for the various kinds of private property are the foundations of society, etc. One sees that such hollow phrases are the foundations of society, etc. One sees that such hollow phrases can be twisted and turned as desired.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The first and second parts of the paragraph have some intelligible connection only in the following wording :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Labor becomes the source of wealth and culture only as social labor&#034;, or, what is the same thing, &#034;in and through society&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This proposition is incontestably correct, for although isolated labor (its material conditions presupposed) can create use value, it can create neither wealth nor culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But equally incontestable is this other proposition :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;In proportion as labor develops socially, and becomes thereby a source of wealth and culture, poverty and destitution develop among the workers, and wealth and culture among the nonworkers.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This is the law of all history hitherto. What, therefore, had to be done here, instead of setting down general phrases about &#034;labor&#034; and &#034;society&#034;, was to prove concretely how in present capitalist society the material, etc., conditions have at last been created which enable and compel the workers to lift this social curse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In fact, however, the whole paragraph, bungled in style and content, is only there in order to inscribe the Lassallean catchword of the &#034;undiminished proceeds of labor&#034; as a slogan at the top of the party banner. I shall return later to the &#034;proceeds of labor&#034;, &#034;equal right&#034;, etc., since the same thing recurs in a somewhat different form further on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. &#034;In present-day society, the instruments of labor are the monopoly of the capitalist class ; the resulting dependence of the working class is the cause of misery and servitude in all forms.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This sentence, borrowed from the Rules of the International, is incorrect in this &#034;improved&#034; edition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In present-day society, the instruments of labor are the monopoly of the landowners (the monopoly of property in land is even the basis of the monopoly of capital) and the capitalists. In the passage in question, the Rules of the International do not mention either one or the other class of monopolists. They speak of the &#034;monopolizer of the means of labor, that is, the sources of life.&#034; The addition, &#034;sources of life&#034;, makes it sufficiently clear that land is included in the instruments of labor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The correction was introduced because Lassalle, for reasons now generally known, attacked only the capitalist class and not the landowners. In England, the capitalist class is usually not even the owner of the land on which his factory stands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. &#034;The emancipation of labor demands the promotion of the instruments of labor to the common property of society and the co-operative regulation of the total labor, with a fair distribution of the proceeds of labor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Promotion of the instruments of labor to the common property&#034; ought obviously to read their &#034;conversion into the common property&#034; ; but this is only passing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What are the &#034;proceeds of labor&#034; ? The product of labor, or its value ? And in the latter case, is it the total value of the product, or only that part of the value which labor has newly added to the value of the means of production consumed ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Proceeds of labor&#034; is a loose notion which Lassalle has put in the place of definite economic conceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What is &#034;a fair distribution&#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Do not the bourgeois assert that the present-day distribution is &#034;fair&#034; ? And is it not, in fact, the only &#034;fair&#034; distribution on the basis of the present-day mode of production ? Are economic relations regulated by legal conceptions, or do not, on the contrary, legal relations arise out of economic ones ? Have not also the socialist sectarians the most varied notions about &#034;fair&#034; distribution ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To understand what is implied in this connection by the phrase &#034;fair distribution&#034;, we must take the first paragraph and this one together. The latter presupposes a society wherein the instruments of labor are common property and the total labor is co-operatively regulated, and from the first paragraph we learn that &#034;the proceeds of labor belong undiminished with equal right to all members of society.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;To all members of society&#034; ? To those who do not work as well ? What remains then of the &#034;undiminished&#034; proceeds of labor ? Only to those members of society who work ? What remains then of the &#034;equal right&#034; of all members of society ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But &#034;all members of society&#034; and &#034;equal right&#034; are obviously mere phrases. The kernel consists in this, that in this communist society every worker must receive the &#034;undiminished&#034; Lassallean &#034;proceeds of labor&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Let us take, first of all, the words &#034;proceeds of labor&#034; in the sense of the product of labor ; then the co-operative proceeds of labor are the total social product.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From this must now be deducted : First, cover for replacement of the means of production used up. Second, additional portion for expansion of production. Third, reserve or insurance funds to provide against accidents, dislocations caused by natural calamities, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;These deductions from the &#034;undiminished&#034; proceeds of labor are an economic necessity, and their magnitude is to be determined according to available means and forces, and partly by computation of probabilities, but they are in no way calculable by equity.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;There remains the other part of the total product, intended to serve as means of consumption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Before this is divided among the individuals, there has to be deducted again, from it : First, the general costs of administration not belonging to production. This part will, from the outset, be very considerably restricted in comparison with present-day society, and it diminishes in proportion as the new society develops. Second, that which is intended for the common satisfaction of needs, such as schools, health services, etc. From the outset, this part grows considerably in comparison with present-day society, and it grows in proportion as the new society develops. Third, funds for those unable to work, etc., in short, for what is included under so-called official poor relief today.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Only now do we come to the &#034;distribution&#034; which the program, under Lassallean influence, alone has in view in its narrow fashion &#8211; namely, to that part of the means of consumption which is divided among the individual producers of the co-operative society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The &#034;undiminished&#034; proceeds of labor have already unnoticeably become converted into the &#034;diminished&#034; proceeds, although what the producer is deprived of in his capacity as a private individual benefits him directly or indirectly in his capacity as a member of society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Just as the phrase of the &#034;undiminished&#034; proceeds of labor has disappeared, so now does the phrase of the &#034;proceeds of labor&#034; disappear altogether.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Within the co-operative society based on common ownership of the means of production, the producers do not exchange their products ; just as little does the labor employed on the products appear here as the value of these products, as a material quality possessed by them, since now, in contrast to capitalist society, individual labor no longer exists in an indirect fashion but directly as a component part of total labor. The phrase &#034;proceeds of labor&#034;, objectionable also today on account of its ambiguity, thus loses all meaning.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What we have to deal with here is a communist society, not as it has developed on its own foundations, but, on the contrary, just as it emerges from capitalist society ; which is thus in every respect, economically, morally, and intellectually, still stamped with the birthmarks of the old society from whose womb it emerges. Accordingly, the individual producer receives back from society &#8211; after the deductions have been made &#8211; exactly what he gives to it. What he has given to it is his individual quantum of labor. For example, the social working day consists of the sum of the individual hours of work ; the individual labor time of the individual producer is the part of the social working day contributed by him, his share in it. He receives a certificate from society that he has furnished such-and-such an amount of labor (after deducting his labor for the common funds) ; and with this certificate, he draws from the social stock of means of consumption as much as the same amount of labor cost. The same amount of labor which he has given to society in one form, he receives back in another.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Here, obviously, the same principle prevails as that which regulates the exchange of commodities, as far as this is exchange of equal values. Content and form are changed, because under the altered circumstances no one can give anything except his labor, and because, on the other hand, nothing can pass to the ownership of individuals, except individual means of consumption. But as far as the distribution of the latter among the individual producers is concerned, the same principle prevails as in the exchange of commodity equivalents : a given amount of labor in one form is exchanged for an equal amount of labor in another form.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hence, equal right here is still in principle &#8211; bourgeois right, although principle and practice are no longer at loggerheads, while the exchange of equivalents in commodity exchange exists only on the average and not in the individual case.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In spite of this advance, this equal right is still constantly stigmatized by a bourgeois limitation. The right of the producers is proportional to the labor they supply ; the equality consists in the fact that measurement is made with an equal standard, labor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But one man is superior to another physically, or mentally, and supplies more labor in the same time, or can labor for a longer time ; and labor, to serve as a measure, must be defined by its duration or intensity, otherwise it ceases to be a standard of measurement. This equal right is an unequal right for unequal labor. It recognizes no class differences, because everyone is only a worker like everyone else ; but it tacitly recognizes unequal individual endowment, and thus productive capacity, as a natural privilege. It is, therefore, a right of inequality, in its content, like every right. Right, by its very nature, can consist only in the application of an equal standard ; but unequal individuals (and they would not be different individuals if they were not unequal) are measurable only by an equal standard insofar as they are brought under an equal point of view, are taken from one definite side only &#8211; for instance, in the present case, are regarded only as workers and nothing more is seen in them, everything else being ignored. Further, one worker is married, another is not ; one has more children than another, and so on and so forth. Thus, with an equal performance of labor, and hence an equal in the social consumption fund, one will in fact receive more than another, one will be richer than another, and so on. To avoid all these defects, right, instead of being equal, would have to be unequal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But these defects are inevitable in the first phase of communist society as it is when it has just emerged after prolonged birth pangs from capitalist society. Right can never be higher than the economic structure of society and its cultural development conditioned thereby.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a higher phase of communist society, after the enslaving subordination of the individual to the division of labor, and therewith also the antithesis between mental and physical labor, has vanished ; after labor has become not only a means of life but life's prime want ; after the productive forces have also increased with the all-around development of the individual, and all the springs of co-operative wealth flow more abundantly &#8211; only then can the narrow horizon of bourgeois right be crossed in its entirety and society inscribe on its banners : From each according to his ability, to each according to his needs !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I have dealt more at length with the &#034;undiminished&#034; proceeds of labor, on the one hand, and with &#034;equal right&#034; and &#034;fair distribution&#034;, on the other, in order to show what a crime it is to attempt, on the one hand, to force on our Party again, as dogmas, ideas which in a certain period had some meaning but have now become obsolete verbal rubbish, while again perverting, on the other, the realistic outlook, which it cost so much effort to instill into the Party but which has now taken root in it, by means of ideological nonsense about right and other trash so common among the democrats and French socialists.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quite apart from the analysis so far given, it was in general a mistake to make a fuss about so-called distribution and put the principal stress on it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Any distribution whatever of the means of consumption is only a consequence of the distribution of the conditions of production themselves. The latter distribution, however, is a feature of the mode of production itself. The capitalist mode of production, for example, rests on the fact that the material conditions of production are in the hands of nonworkers in the form of property in capital and land, while the masses are only owners of the personal condition of production, of labor power. If the elements of production are so distributed, then the present-day distribution of the means of consumption results automatically. If the material conditions of production are the co-operative property of the workers themselves, then there likewise results a distribution of the means of consumption different from the present one. Vulgar socialism (and from it in turn a section of the democrats) has taken over from the bourgeois economists the consideration and treatment of distribution as independent of the mode of production and hence the presentation of socialism as turning principally on distribution. After the real relation has long been made clear, why retrogress again ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. &#034;The emancipation of labor must be the work of the working class, relative to which all other classes are only one reactionary mass.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The first strophe is taken from the introductory words of the Rules of the International, but &#034;improved&#034;. There it is said : &#034;The emancipation of the working class must be the act of the workers themselves&#034; ; here, on the contrary, the &#034;working class&#034; has to emancipate &#8211; what ? &#034;Labor.&#034; Let him understand who can.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In compensation, the antistrophe, on the other hand, is a Lassallean quotation of the first water : &#034;relative to which&#034; (the working class) &#034;all other classes are only one reactionary mass.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the Communist Manifesto it is said :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Of all the classes that stand face-to-face with the bourgeoisie today, the proletariat alone is a really revolutionary class. The other classes decay and finally disappear in the face of modern industry ; the proletariat is its special and essential product.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The bourgeoisie is here conceived as a revolutionary class &#8211; as the bearer of large-scale industry &#8211; relative to the feudal lords and the lower middle class, who desire to maintain all social positions that are the creation of obsolete modes of production. thus, they do not form together with the bourgeoisie &#034;only one reactionary mass&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On the other hand, the proletariat is revolutionary relative to the bourgeoisie because, having itself grown up on the basis of large-scale industry, it strives to strip off from production the capitalist character that the bourgeoisie seeks to perpetuate. But the Manifesto adds that the &#034;lower middle class&#034; is becoming revolutionary &#034;in view of [its] impending transfer to the proletariat&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From this point of view, therefore, it is again nonsense to say that it, together with the bourgeoisie, and with the feudal lords into the bargain, &#034;form only one reactionary mass&#034; relative to the working class.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Has one proclaimed to the artisan, small manufacturers, etc., and peasants during the last elections : Relative to us, you, together with the bourgeoisie and feudal lords, form one reactionary mass ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lassalle knew the Communist Manifesto by heart, as his faithful followers know the gospels written by him. If, therefore, he has falsified it so grossly, this has occurred only to put a good color on his alliance with absolutist and feudal opponents against the bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the above paragraph, moreover, his oracular saying is dragged in by main force without any connection with the botched quotation from the Rules of the International. Thus, it is simply an impertinence, and indeed not at all displeasing to Herr Bismarck, one of those cheap pieces of insolence in which the Marat of Berlin deals. [ Marat of Berlin a reference to Hasselmann, cheif editor of the Neuer Social-Demokrat]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. &#034;The working class strives for its emancipation first of all within the framework of the present-day national states, conscious that the necessary result of its efforts, which are common to the workers of all civilized countries, will be the international brotherhood of peoples.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lassalle, in opposition to the Communist Manifesto and to all earlier socialism, conceived the workers' movement from the narrowest national standpoint. He is being followed in this &#8211; and that after the work of the International !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is altogether self-evident that, to be able to fight at all, the working class must organize itself at home as a class and that its own country is the immediate arena of its struggle &#8211; insofar as its class struggle is national, not in substance, but, as the Communist Manifesto says, &#034;in form&#034;. But the &#034;framework of the present-day national state&#034;, for instance, the German Empire, is itself, in its turn, economically &#034;within the framework&#034; of the world market, politically &#034;within the framework&#034; of the system of states. Every businessman knows that German trade is at the same time foreign trade, and the greatness of Herr Bismarck consists, to be sure, precisely in his pursuing a kind of international policy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And to what does the German Workers' party reduce its internationalism ? To the consciousness that the result of its efforts will be &#034;the international brotherhood of peoples&#034; &#8211; a phrase borrowed from the bourgeois League of Peace and Freedom, which is intended to pass as equivalent to the international brotherhood of working classes in the joint struggle against the ruling classes and their governments. Not a word, therefore, about the international functions of the German working class ! And it is thus that it is to challenge its own bourgeoisie &#8211; which is already linked up in brotherhood against it with the bourgeois of all other countries &#8211; and Herr Bismarck's international policy of conspiracy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In fact, the internationalism of the program stands even infinitely below that of the Free Trade party. The latter also asserts that the result of its efforts will be &#034;the international brotherhood of peoples&#034;. But it also does something to make trade international and by no means contents itself with the consciousness that all people are carrying on trade at home.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The international activity of the working classes does not in any way depend on the existence of the International Working Men's Association. This was only the first attempt to create a central organ for the activity ; an attempt which was a lasting success on account of the impulse which it gave but which was no longer realizable in its historical form after the fall of the Paris Commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bismarck's Norddeutsche was absolutely right when it announced, to the satisfaction of its master, that the German Workers' party had sworn off internationalism in the new program.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Starting from these basic principles, the German workers' party strives by all legal means for the free state&#8212;and&#8212;socialist society : that abolition of the wage system together with the iron law of wages &#8212; and&#8212;exploitation in every form ; the elimination of all social and political inequality.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I shall return to the &#034;free&#034; state later.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;So, in future, the German Workers' party has got to believe in Lassalle's &#034;iron law of wages&#034; ! That this may not be lost, the nonsense is perpetrated of speaking of the &#034;abolition of the wage system&#034; (it should read : system of wage labor), &#034;together with the iron law of wages&#034;. If I abolish wage labor, then naturally I abolish its laws also, whether they are of &#034;iron&#034; or sponge. But Lassalle's attack on wage labor turns almost solely on this so-called law. In order, therefore, to prove that Lassalle's sect has conquered, the &#034;wage system&#034; must be abolished &#034;together with the iron law of wages&#034; and not without it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is well known that nothing of the &#034;iron law of wages&#034; is Lassalle's except the word &#034;iron&#034; borrowed from Goethe's &#034;great, eternal iron laws&#034;. [1] The word &#034;iron&#034; is a label by which the true believers recognize one another. But if I take the law with Lassalle's stamp on it, and consequently in his sense, then I must also take it with his substantiation for it. And what is that ? As Lange already showed, shortly after Lassalle's death, it is the Malthusian theory of population (preached by Lange himself). But if this theory is correct, then again I cannot abolish the law even if I abolish wage labor a hundred times over, because the law then governs not only the system of wage labor but every social system. Basing themselves directly on this, the economists have been proving for 50 years and more that socialism cannot abolish poverty, which has its basis in nature, but can only make it general, distribute it simultaneously over the whole surface of society !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But all this is not the main thing. Quite apart from the false Lassallean formulation of the law, the truly outrageous retrogression consists in the following :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since Lassalle's death, there has asserted itself in our party the scientific understanding that wages are not what they appear to be &#8212; namely, the value, or price, of labor&#8212;but only a masked form for the value, or price, of labor power. Thereby, the whole bourgeois conception of wages hitherto, as well as all the criticism hitherto directed against this conception, was thrown overboard once and for all. It was made clear that the wage worker has permission to work for his own subsistence&#8212;that is, to live, only insofar as he works for a certain time gratis for the capitalist (and hence also for the latter's co-consumers of surplus value) ; that the whole capitalist system of production turns on the increase of this gratis labor by extending the working day, or by developing the productivity&#8212;that is, increasing the intensity or labor power, etc. ; that, consequently, the system of wage labor is a system of slavery, and indeed of a slavery which becomes more severe in proportion as the social productive forces of labor develop, whether the worker receives better or worse payment. And after this understanding has gained more and more ground in our party, some return to Lassalle's dogma although they must have known that Lassalle did not know what wages were, but, following in the wake of the bourgeois economists, took the appearance for the essence of the matter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is as if, among slaves who have at last got behind the secret of slavery and broken out in rebellion, a slave still in thrall to obsolete notions were to inscribe on the program of the rebellion : Slavery must be abolished because the feeding of slaves in the system of slavery cannot exceed a certain low maximum !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Does not the mere fact that the representatives of our party were capable of perpetrating such a monstrous attack on the understanding that has spread among the mass of our party prove, by itself, with what criminal levity and with what lack of conscience they set to work in drawing up this compromise program !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Instead of the indefinite concluding phrase of the paragraph, &#034;the elimination of all social and political inequality&#034;, it ought to have been said that with the abolition of class distinctions all social and political inequality arising from them would disappear of itself.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Footnotes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Quoted from Goethe's Das G&#246;ttliche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The German Workers' party, in order to pave the way to the solution of the social question, demands the establishment of producers' co-operative societies with state aid under the democratic control of the toiling people. The producers' co-operative societies are to be called into being for industry and agriculture on such a scale that the socialist organization of the total labor will arise from them.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;After the Lassallean &#034;iron law of wages&#034;, the physic of the prophet. The way to it is &#034;paved&#034; in worthy fashion. In place of the existing class struggle appears a newspaper scribbler's phrase : &#034;the social question&#034;, to the &#034;solution&#034; of which one &#034;paves the way&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Instead of arising from the revolutionary process of transformation of society, the &#034;socialist organization of the total labor&#034; &#034;arises&#034; from the &#034;state aid&#034; that the state gives to the producers' co-operative societies and which the state, not the workers, &#034;calls into being&#034;. It is worthy of Lassalle's imagination that with state loans one can build a new society just as well as a new railway !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From the remnants of a sense of shame, &#034;state aid&#034; has been put &#8212; under the democratic control of the &#034;toiling people&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the first place, the majority of the &#034;toiling people&#034; in Germany consists of peasants, not proletarians.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Second, &#034;democratic&#034; means in German &#034;Volksherrschaftlich&#034; [by the rule of the people]. But what does &#034;control by the rule of the people of the toiling people&#034; mean ? And particularly in the case of a toiling people which, through these demands that it puts to the state, expresses its full consciousness that it neither rules nor is ripe for ruling !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It would be superfluous to deal here with the criticism of the recipe prescribed by Buchez in the reign of Louis Philippe, in opposition to the French socialists and accepted by the reactionary workers, of the Atelier. The chief offense does not lie in having inscribed this specific nostrum in the program, but in taking, in general, a retrograde step from the standpoint of a class movement to that of a sectarian movement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;That the workers desire to establish the conditions for co-operative production on a social scale, and first of all on a national scale, in their own country, only means that they are working to revolutionize the present conditions of production, and it has nothing in common with the foundation of co-operative societies with state aid. But as far as the present co-operative societies are concerned, they are of value only insofar as they are the independent creations of the workers and not prot&#233;g&#233;s either of the governments or of the bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; IV&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I come now to the democratic section.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. &#034;The free basis of the state.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;First of all, according to II, the German Workers' party strives for &#034;the free state&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Free state &#8212; what is this ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is by no means the aim of the workers, who have got rid of the narrow mentality of humble subjects, to set the state free. In the German Empire, the &#034;state&#034; is almost as &#034;free&#034; as in Russia. Freedom consists in converting the state from an organ superimposed upon society into one completely subordinate to it ; and today, too, the forms of state are more free or less free to the extent that they restrict the &#034;freedom of the state&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The German Workers' party &#8212; at least if it adopts the program &#8212; shows that its socialist ideas are not even skin-deep ; in that, instead of treating existing society (and this holds good for any future one) as the basis of the existing state (or of the future state in the case of future society), it treats the state rather as an independent entity that possesses its own intellectual, ethical, and libertarian bases.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And what of the riotous misuse which the program makes of the words &#034;present-day state&#034;, &#034;present-day society&#034;, and of the still more riotous misconception it creates in regard to the state to which it addresses its demands ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Present-day society&#034; is capitalist society, which exists in all civilized countries, more or less free from medieval admixture, more or less modified by the particular historical development of each country, more or less developed. On the other hand, the &#034;present-day state&#034; changes with a country's frontier. It is different in the Prusso-German Empire from what it is in Switzerland, and different in England from what it is in the United States. The &#034;present-day state&#034; is therefore a fiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nevertheless, the different states of the different civilized countries, in spite or their motley diversity of form, all have this in common : that they are based on modern bourgeois society, only one more or less capitalistically developed. They have, therefore, also certain essential characteristics in common. In this sense, it is possible to speak of the &#034;present-day state&#034; in contrast with the future, in which its present root, bourgeois society, will have died off.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The question then arises : What transformation will the state undergo in communist society ? In other words, what social functions will remain in existence there that are analogous to present state functions ? This question can only be answered scientifically, and one does not get a flea-hop nearer to the problem by a thousand-fold combination of the word 'people' with the word 'state'.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Between capitalist and communist society there lies the period of the revolutionary transformation of the one into the other. Corresponding to this is also a political transition period in which the state can be nothing but the revolutionary dictatorship of the proletariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Now the program does not deal with this nor with the future state of communist society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Its political demands contain nothing beyond the old democratic litany familiar to all : universal suffrage, direct legislation, popular rights, a people's militia, etc. They are a mere echo of the bourgeois People's party, of the League of Peace and Freedom. They are all demands which, insofar as they are not exaggerated in fantastic presentation, have already been realized. Only the state to which they belong does not lie within the borders of the German Empire, but in Switzerland, the United States, etc. This sort of &#034;state of the future&#034; is a present-day state, although existing outside the &#034;framework&#034; of the German Empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But one thing has been forgotten. Since the German Workers' party expressly declares that it acts within &#034;the present-day national state&#034;, hence within its own state, the Prusso-German Empire &#8212; its demands would indeed be otherwise largely meaningless, since one only demands what one has not got &#8212; it should not have forgotten the chief thing, namely, that all those pretty little gewgaws rest on the recognition of the so-called sovereignty of the people and hence are appropriate only in a democratic republic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since one has not the courage &#8212; and wisely so, for the circumstances demand caution &#8212; to demand the democratic republic, as the French workers' programs under Louis Philippe and under Louis Napoleon did, one should not have resorted, either, to the subterfuge, neither &#034;honest&#034; [1] nor decent, of demanding things which have meaning only in a democratic republic from a state which is nothing but a police-guarded military despotism, embellished with parliamentary forms, alloyed with a feudal admixture, already influenced by the bourgeoisie, and bureaucratically carpentered, and then to assure this state into the bargain that one imagines one will be able to force such things upon it &#034;by legal means&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Even vulgar democracy, which sees the millennium in the democratic republic, and has no suspicion that it is precisely in this last form of state of bourgeois society that the class struggle has to be fought out to a conclusion &#8212; even it towers mountains above this kind of democratism, which keeps within the limits of what is permitted by the police and not permitted by logic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;That, in fact, by the word &#034;state&#034; is meant the government machine, or the state insofar as it forms a special organism separated from society through division of labor, is shown by the words &#034;the German Workers' party demands as the economic basis of the state : a single progressive income tax&#034;, etc. Taxes are the economic basis of the government machinery and of nothing else. In the state of the future, existing in Switzerland, this demand has been pretty well fulfilled. Income tax presupposes various sources of income of the various social classes, and hence capitalist society. It is, therefore, nothing remarkable that the Liverpool financial reformers &#8212; bourgeois headed by Gladstone's brother &#8212; are putting forward the same demand as the program.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B. &#034;The German Workers' party demands as the intellectual and ethical basis of the state :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;1. Universal and equal elementary education by the state. Universal compulsory school attendance. Free instruction.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Equal elementary education&#034; ? What idea lies behind these words ? Is it believed that in present-day society (and it is only with this one has to deal) education can be equal for all classes ? Or is it demanded that the upper classes also shall be compulsorily reduced to the modicum of education &#8212; the elementary school &#8212; that alone is compatible with the economic conditions not only of the wage-workers but of the peasants as well ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Universal compulsory school attendance. Free instruction.&#034; The former exists even in Germany, the second in Switzerland and in the United States in the case of elementary schools. If in some states of the latter country higher education institutions are also &#034;free&#034;, that only means in fact defraying the cost of education of the upper classes from the general tax receipts. Incidentally, the same holds good for &#034;free administration of justice&#034; demanded under A, 5. The administration of criminal justice is to be had free everywhere ; that of civil justice is concerned almost exclusively with conflicts over property and hence affects almost exclusively the possessing classes. Are they to carry on their litigation at the expense of the national coffers ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This paragraph on the schools should at least have demanded technical schools (theoretical and practical) in combination with the elementary school.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Elementary education by the state&#034; is altogether objectionable. Defining by a general law the expenditures on the elementary schools, the qualifications of the teaching staff, the branches of instruction, etc., and, as is done in the United States, supervising the fulfillment of these legal specifications by state inspectors, is a very different thing from appointing the state as the educator of the people ! Government and church should rather be equally excluded from any influence on the school. Particularly, indeed, in the Prusso-German Empire (and one should not take refuge in the rotten subterfuge that one is speaking of a &#034;state of the future&#034; ; we have seen how matters stand in this respect) the state has need, on the contrary, of a very stern education by the people.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But the whole program, for all its democratic clang, is tainted through and through by the Lassallean sect's servile belief in the state, or, what is no better, by a democratic belief in miracles ; or rather it is a compromise between these two kinds of belief in miracles, both equally remote from socialism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Freedom of science&#034; says paragraph of the Prussian Constitution. Why, then, here ?.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Freedom of conscience&#034; ! If one desired, at this time of the Kulturkampf to remind liberalism of its old catchwords, it surely could have been done only in the following form : Everyone should be able to attend his religious as well as his bodily needs without the police sticking their noses in. But the Workers' party ought, at any rate in this connection, to have expressed its awareness of the fact that bourgeois &#034;freedom of conscience&#034; is nothing but the toleration of all possible kinds of religious freedom of conscience, and that for its part it endeavours rather to liberate the conscience from the witchery of religion. But one chooses not to transgress the &#034;bourgeois&#034; level.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I have now come to the end, for the appendix that now follows in the program does not constitute a characteristic component part of it. Hence, I can be very brief.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Footnotes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Epitaph used by the Eisenachers. Here a play on words in German.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Appendix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;2. Normal working day.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In no other country has the workers' party limited itself to such an indefinite demand, but has always fixed the length of the working day that it considers normal under the given circumstances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;3. Restriction of female labor and prohibition of child labor.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The standardization of the working day must include the restriction of female labor, insofar as it relates to the duration, intermissions, etc., of the working day ; otherwise, it could only mean the exclusion of female labor from branches of industry that are especially unhealthy for the female body, or are objectionable morally for the female sex. If that is what was meant, it should have been said so.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Prohibition of child labor.&#034; Here it was absolutely essential to state the age limit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A general prohibition of child labor is incompatible with the existence of large-scale industry and hence an empty, pious wish. Its realization &#8212; if it were possible &#8212; would be reactionary, since, with a strict regulation of the working time according to the different age groups and other safety measures for the protection of children, an early combination of productive labor with education is one of the most potent means for the transformation of present-day society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;4. State supervision of factory, workshop, and domestic industry.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In consideration of the Prusso-German state, it should definitely have been demanded that the inspectors are to be removable only by a court of law ; that any worker can have them prosecuted for neglect of duty ; that they must belong to the medical profession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;5. Regulation of prison labor.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A petty demand in a general workers' program. In any case, it should have been clearly stated that there is no intention from fear of competition to allow ordinary criminals to be treated like beasts, and especially that there is no desire to deprive them of their sole means of betterment, productive labor. This was surely the least one might have expected from socialists.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;6. An effective liability law.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It should have been stated what is meant by an &#034;effective&#034; liability law.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Be it noted, incidentally, that, in speaking of the normal working day, the part of factory legislation that deals with health regulations and safety measures, etc., has been overlooked. The liability law comes into operation only when these regulations are infringed.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In short, this appendix also is distinguished by slovenly editing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dixi et salvavi animam meam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[I have spoken and saved my soul.]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Karl Marx Quotes on the Question of Work</title>
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		<dc:date>2025-09-29T10:46:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Ouvriers Workers</dc:subject>
		<dc:subject>prol&#233;taires</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Karl Marx Quotes on the Question of Work &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;The realm of freedom begins only where one ceases to work out of necessity and externally imposed opportunity ; it is therefore by nature beyond the sphere of material production itself.&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx, in &#034;Capital&#034;, Book III) &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Work itself is harmful and disastrous not only under present conditions, but in general, insofar as its aim is the mere increase of wealth&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Labor does not only produce commodities ; it produces itself and the worker as a (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique88" rel="directory"&gt;20- ENGLISH - MATERIAL AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot49" rel="tag"&gt;Ouvriers Workers&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot58" rel="tag"&gt;prol&#233;taires&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Karl Marx Quotes on the Question of Work&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#034;The realm of freedom begins only where one ceases to work out of necessity and externally imposed opportunity ; it is therefore by nature beyond the sphere of material production itself.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Capital&#034;, Book III)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Work itself is harmful and disastrous not only under present conditions, but in general, insofar as its aim is the mere increase of wealth&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Labor does not only produce commodities ; it produces itself and the worker as a commodity, and this to the extent that it produces commodities in general.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Manuscripts of 1844&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Labor is not the source of all wealth. Nature is just as much the source of use values &#8203;&#8203;(which are, after all, real wealth !) as labor, which is itself only the expression of a natural force, the labor power of man. This hackneyed phrase is found in all primers, and it is true only on condition that it is implied that labor is prior, with all the objects and processes that accompany it. But a socialist program cannot allow this bourgeois phraseology to pass over in silence the conditions that alone can give it meaning. And it is only to the extent that man, from the outset, acts as an owner with regard to nature, this primary source of all the means and materials of labor, it is only if he treats it as an object belonging to him that his labor becomes the source of use values, hence of wealth. The bourgeois have excellent reasons for attributing to labor this supernatural power of creation : for, from the fact that labor is dependent on nature, it follows that the man who possesses nothing other than his labor power will necessarily, in any state of society and civilization, be the slave of other men who have set themselves up as possessors of the objective conditions of labor. He can work, and consequently live, only with the permission of the latter...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Marginal Glosses on the Program of the German Workers' Party&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The bourgeois have excellent reasons for attributing to labor this supernatural power of creation : for, from the fact that labor is dependent on nature, it follows that the man who possesses nothing other than his labor power will necessarily, in any state of society and civilization, be the slave of other men who have set themselves up as possessors of the objective conditions of labor. He can work, and consequently live, only with the permission of the latter.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Marginal Glosses on the Program of the German Workers' Party&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;One of the prerequisites for the emergence of wage labor, and one of the historical conditions of capital, is free labor and the exchange of free labor for money, in order to produce money and convert it into values, in order to be consumed by money, not as use value for pleasure, but as exchange value for money. Another prerequisite is the separation of free labor from the objective conditions of its realization&#8212;from the means and means of labor. This means, above all, that workers must be separated from the land, which serves as a natural laboratory. This means the dissolution of small, free landownership and common landownership, based on the oriental type of commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In both cases, the relationship between the worker and the objective conditions of his work is determined by a question of property : it is the natural unity of labor and the material conditions required for that work. In fact, the worker has an objective existence, independent of his labor. The individual is linked to himself as owner, as master of the conditions of his reality. The same relationship exists between an individual and the rest. Where this prerequisite comes from the community, the others are its co-owners, who are so many embodiments of common property. When it comes from the individual families that jointly constitute the community, they are independent owners coexisting with it, independent private owners. The common property that previously absorbed everything and encompassed them all now subsists as a special &#034;ager publicus,&#034; separate from the many private owners. (ager publicus means common possession of land)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In both cases, individuals behave not as workers, but as owners&#8212;and as members of a community who also work. The object of this work is not the creation of value, although they may perform surplus labor to exchange for alien labor&#8212;that is, for surplus products. Its purpose is to maintain the owner and his family, as well as the common body as a whole. The establishment of the individual as a worker, stripped of all qualities except this one, is itself a product of history&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Once men have finally settled down, and to a lesser extent, the way in which this original community is modified, will depend on various external conditions, climatic, geographical, physical, etc., as well as on their particular natural constitution &#8211; on their tribal character. The spontaneously evolved tribal community, or, if you will, the herd &#8211; the common bonds of blood, language, custom, etc. &#8211; is the first condition for the appropriation of the purpose of life and of the activity that reproduces and gives its material expression or purpose [vergegenst&#228;ndlichenden] (activity of shepherd, hunter, farmer, etc.). The Earth is the great laboratory, the arsenal that provides both the means and the material for work, as well as the location, the basis of the community. Men's relations with it are naive ; they consider themselves its common owners and those of the community that produces and reproduces itself through living labor. Only to the extent that the individual is a member&#8212;literally and figuratively&#8212;of such a community does he consider himself an owner or possessor. In reality, appropriation by means of the labor process takes place under those preconditions, which are not the product of labor, but appear as its natural or divine preconditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Pre-capitalist Economic Formations&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Capital is a contradiction in action : it tends to reduce labor time to a minimum, while making it the sole source and measure of wealth. It therefore diminishes it in its necessary form in order to increase it in its useless form, making superfluous labor time the condition&#8212;a matter of life and death&#8212;of necessary labor time. On the one hand, capital sets in motion all the forces of science and nature, it stimulates social cooperation and commerce in order to (relatively) free the creation of wealth from labor time ; on the other hand, it intends to measure in labor time the immense social forces thus created, so that it contains, immobilizes, and limits their achievements. Productive forces and social relations&#8212;the double principle of the development of the individual&#8212;are and mean for capital only simple means for maintaining itself on its own narrow basis. In reality, these are the material conditions that will shatter the foundations of capital.&#8221; (&#8230;) What is new in capital is that it increases the surplus labor time of the masses by all means of art and science, since its immediate aim is not use value but value in itself, which it cannot realize without the direct appropriation of surplus labor time, which constitutes its wealth. Thus, by reducing labor time to a minimum, capital contributes in spite of itself to creating social time available for the service of all, for the development of each. But, while creating available time, it tends to transform it into surplus labor. The more it succeeds in this task, the more it suffers from overproduction ; and as soon as it is unable to exploit surplus labor, capital stops necessary work. The more this contradiction becomes acute, the more it is realized that the increase in productive forces must depend on the appropriation of surplus labor not by others but by the working masses themselves. (&#8230;) True wealth being the full productive power of all individuals, the standard of measurement will not be working time, but available time. To adopt working time as the standard of wealth is to base the latter on poverty, it is to want leisure to exist only in and through opposition to surplus labor time ; it is to reduce all time to working time alone and to degrade the individual to the exclusive role of worker, of instrument of labor. This is why the most perfected machinery forces the worker to devote more time to work than the savage of the bush or the craftsman with his simple and crude tools ever did. (&#8230;) Work cannot become a game, as Fourier wants, who had the great merit of having proclaimed as the ultimate goal the overcoming, in a higher form, not of the mode of distribution but of production. (&#8230;) Just as the system of bourgeois economy develops little by little, so,The ultimate outcome of this system gradually develops its own negation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx in &#034;Principles of the Critique of Political Economy&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The worker's nationality is not French, English, or German ; it is labor, free slavery, the traffic in oneself. His government is not French, English, or German ; it is capital. The air he breathes at home is not French, English, or German ; it is the air of factories. The soil that belongs to him is not French, English, or German ; it is a few feet underground.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Critical Notes on Friedrich List&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;When the Paris Commune took the direction of the revolution into its own hands ; when ordinary workers, for the first time, dared to touch the governmental privilege of their &#8220;natural superiors,&#8221; the propertied classes, and, under circumstances of unparalleled difficulty, accomplished their work modestly, conscientiously, and efficiently (and accomplished it for wages the highest of which barely reached one-fifth of what, according to a high scientific authority, Professor Huxley, is the minimum required for a secretary to the London Board of Education), the old world writhed in convulsions of rage at the sight of the red flag, symbol of the Republic of Labor, waving over the H&#244;tel de Ville.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;The Civil War in France&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The workers... must inscribe on their flag the revolutionary slogan : 'Abolition of wage labor,' which is their ultimate objective.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Wages, Prices and Profit&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;We then observe that the economic categories already existing in pre-capitalist periods of production acquire, on the basis of the capitalist mode of production, a new and specific historical character.&lt;br class='autobr' /&gt;
Money - a simple metamorphosed figure of the commodity - only becomes capital from the moment when the worker's capacity to work is transformed into a commodity. This implies that commerce has conquered a sphere where it appeared only sporadically, or was even excluded. In other words, the working population must no longer be part of the objective conditions of work, or present itself on the market as a producer of commodities : instead of selling the product of its labor, it must sell its labor, or better its capacity to work. Only then does production, in all its magnitude, in depth as well as extension, become commodity production. In conclusion, the commodity only becomes the general elementary form of wealth on the basis of capitalist production.&lt;br class='autobr' /&gt;
For example, as long as capital does not yet dominate agriculture, a large part of food products continue to be produced as simple means of subsistence, and not as commodities. Similarly, a large fraction of the working population remains unsalaried, and most working conditions are not yet capital. *&lt;br class='autobr' /&gt;
All this implies that the developed division of labor&#8212;as it appears by chance within society&#8212;and the capitalist division of labor within the workshop generate and condition each other. Indeed, the commodity&#8212;the determinate form of the product&#8212;and therefore the alienation of the product as a necessary form of appropriation presuppose a fully developed social division of labor. Now, it is only on the basis of capitalist production&#8212;and therefore also of the capitalist division of labor within the workshop&#8212;that every product necessarily assumes the mercantile form, and that all producers are necessarily commodity producers. It is therefore only on the basis of capitalist production that use value is generally mediated by exchange value.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Capital,&#034; The Production Process of Capital, Chapter Six&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;In this social war, capital, the direct or indirect ownership of subsistence and the means of production, is the weapon with which one fights ; so it is clear as day that the poor bear all the disadvantages of such a state. No one cares about him ; thrown into this chaotic whirlwind, he must struggle as best he can. If he is lucky enough to find work, that is to say, if the bourgeoisie grants him the grace of enriching itself at its expense, a salary awaits him, which is barely enough to keep him on this earth ; if he does not find work, he can steal, if he does not fear the police, or die of hunger, and there too the police will see to it that he dies of hunger in a quiet manner, in no way offensive to the bourgeoisie.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The Condition of the Working Class in England&#034; by Engels, Marx's companion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Work is primarily an act that takes place between man and nature. Man himself plays the role of a natural power in relation to nature. The forces with which his body is endowed, arms and legs, head and hands, he sets in motion, in order to assimilate materials by giving them a form useful to his life. At the same time that he acts by this movement on external nature and modifies it, he modifies his own nature, and develops the faculties that lie dormant within it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;At the same time that mechanical work overexcites the nervous system to the utmost, it prevents the varied play of the muscles and compresses all free activity of body and mind. The very ease of work becomes torture in the sense that the machine does not free the worker from work, but strips work of its interest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A certain stunting of body and mind is inseparable from the division of labor in society. But since the manufacturing period pushes this social division much further, at the same time that by its own division it attacks the individual at the very root of his life, it is this which first provides the idea and the material for an industrial pathology.&lt;br class='autobr' /&gt;
The economy of collective means of labor, activated and matured as in a hothouse by the factory system, becomes in the hands of capital a system of robberies committed on the vital conditions of the worker during his work, on space, air, light and measures of personal protection against the dangerous and unhealthy circumstances of the production process, not to mention the arrangements which the comfort and convenience of the worker would require.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It [manufacturing] cripples the worker, it makes him into something monstrous by activating the artificial development of his dexterity in detail, by sacrificing a whole world of productive dispositions and instincts, just as, in the States of La Plata, a bull is sacrificed for its skin and tallow. It is not only labor that is divided, subdivided, and distributed among various individuals, it is the individual himself who is fragmented and metamorphosed into the automatic spring of an exclusive operation, so that we find realized the absurd fable of Menenius Agrippa representing a man as a fragment of his own body.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In history, as in nature, decay is the laboratory of life.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Capital&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Unlike Adam Smith, David Ricardo has clearly delineated the principle of the determination of the value of commodities by labor time and shows that this law also governs those bourgeois relations of production which seem most in contradiction with it. Ricardo's research is confined exclusively to the magnitude of value and, with regard to the latter, he at least suspects that the realization of the law presupposes definite historical conditions. Thus, he says that the determination of the magnitude of value by labor time is valid only for commodities &#034;which can be multiplied at will by industry and whose production is subject to unlimited competition.&#034; This only means, in fact, that the law of value presupposes, for its complete development, the society of large-scale industrial production and free competition, that is, modern bourgeois society. Moreover, Ricardo regards the bourgeois form of labor as the eternal natural form of social labor. To the primitive fisherman and hunter, whom he considers as owners of goods, he immediately makes them exchange fish and game proportionally to the labor time materialized in these exchange values. He commits on this occasion the anachronism which would consist in making the primitive fisherman and hunter refer, for the evaluation of their instruments of work, to the annuity tables current on the London Stock Exchange in 1817. The &#034;Parallelograms of Mr. Owen&#034; seem to be the only form of society he has known outside the bourgeois form. Although a prisoner of this bourgeois horizon, Ricardo dissects the bourgeois economy, which has in its depths a totally different aspect from what it appears to be on the surface, with such theoretical rigor, that Lord Brougham was able to say of him &#034;Mr. Ricardo seemed to have fallen from another planet.&#034; &#187; In a direct polemic with Ricardo, Sismondi, while insisting on the specifically social character of labor creating exchange value, indicated as &#034;the characteristic of our economic progress&#034; the reduction of the magnitude of value to necessary labor time, to &#034;the ratio between the need of the whole of society and the quantity of labor sufficient to satisfy this need.&#034; (...) Since&lt;br class='autobr' /&gt;
it was Ricardo who, giving classical political economy its completed form, formulated and developed in the clearest way the law of the determination of value by labor time, it is naturally on him that the polemic raised by the economists is concentrated. If we strip this polemic of the inept form it most often assumes, it can be summed up in the following points :&lt;br class='autobr' /&gt;
First &#8211; Labor itself has an exchange value, and different labors have different exchange values. It is a vicious circle to make an exchange value the measure of exchange value, since exchange value, which serves as a measure, itself in turn needs a measure. This objection is based on the following problem : given labor time as an immanent measure of exchange value, develop the worker's wage on this basis. The answer is given by the theory of wage labor.&lt;br class='autobr' /&gt;
Second. &#8211; If the exchange value of a product is equal to the labor time it contains, the exchange value of a day's labor is equal to the product of a day's labor. Or again, the wage must be equal to the product of labor. But the opposite is true. So this objection merges into the following problem : how does production, on the basis of exchange value, determined by labor time alone, lead to the result that the exchange value of labor is less than the exchange value of its product ? We will solve this problem by studying capital.&lt;br class='autobr' /&gt;
Third. &#8211; The market price of commodities falls below or exceeds their exchange value according to the changes in supply and demand. Consequently, the exchange value of commodities is determined by the ratio of supply and demand and not by the labor time they contain. Practically, this strange conclusion simply raises the following question : how is a market price formed on the basis of exchange value that is different from this value, or more precisely, how is the law of exchange value realized only in its own opposite ? This problem is solved in the theory of competition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fourth. &#8211; The last contradiction and the most peremptory in appearance, when it is not, as usual, presented in the form of baroque examples, is the following : if the exchange value is nothing other than the labor time contained in a commodity, how can commodities which do not contain labor possess an exchange value, or, in other words, where does the exchange value of simple forces of nature come from ? This problem is resolved in the theory of ground rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Critique of Political Economy&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Labor that creates exchange value is finally characterized by the fact that the social relations between people appear, so to speak, as reversed, as a social relation between things. Only if one use-value is compared with another in its quality of exchange-value, is the labor of the various people compared in its aspect of equal and general labor. If, therefore, it is right to say that exchange-value is a relation between people, it must be added : a relation that is hidden beneath the envelope of things. Just as, despite the difference in their physical and chemical properties, a pound of iron and a pound of gold represent the same mass, so the use-values &#8203;&#8203;of two commodities, containing the same labor-time, represent the same exchange-value. Exchange value thus appears as a socially determined natural form of use-values, a determined form assigned to them as objects and by means of which, in the process of exchange, they replace one another in definite quantitative relations and form equivalents, just as simple chemical substances combine in certain quantitative relations and form chemical equivalents. Only the habit of everyday life makes it considered commonplace and self-evident that a social relation of production takes the form of an object, giving the relation between people in their work the appearance of a relation established between things and between these things and people. This mystification is still quite simple in the commodity. Everyone suspects, more or less vaguely, that the relation between commodities as exchange-values &#8203;&#8203;is rather a relation between people and their reciprocal productive activity. This appearance of simplicity disappears in higher-level relations of production. All the illusions of the monetary system arise from the failure to see that money, in the form of a natural object with definite properties, represents a social relation of production. Among modern economists, who smile sardonically at the illusions of the monetary system, the same illusion betrays itself as soon as they deal with higher economic categories, for example, capital. It is revealed in the admission of their naive astonishment when the object they clumsily imagined they were holding in their hands at that very moment suddenly appears to them as a social relation, and conversely, what they have just catalogued in the category of social relations taunts them in the form of an object.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since exchange value is, in fact, nothing other than the ratio of the labors of individuals, considered as equal and general labor, nothing other than the objective expression of a specifically social form of labor, it is a tautology to say that labor is the sole source of exchange value and, consequently, of wealth, insofar as the latter consists of exchange values. It is the same tautology to say that matter in itself in its natural state does not contain exchange value, since it does not contain labor, and that exchange value in itself does not contain matter in its natural state. But when William Petty calls it &#034;labor the father, and the earth the mother of wealth&#034; ; when Bishop Berkeley asks &#034;whether the four elements and the human labor mingled with them are not the true source of wealth&#034; ; or again, when the American Th. Cooper explains in a popular form :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Take away from a loaf of bread the labor it has cost, the labor of the baker, the miller, the farmer, etc., what remains ? A few seeds of wild grass unfit for any human use ; in all these ways of seeing things, it is not a question of abstract labor, the source of exchange value, but of concrete labor, insofar as it is a source of material wealth, in short, of labor producing use values. In positing the use value of the commodity, one presupposes the particular utility, the determinate and systematic character of the labor it has absorbed ; but, from the point of view of the commodity, these considerations exhaust all reference to this labor as useful labor. What interests us in bread as use value are its alimentary properties, and not at all the labors of the farmer, the miller, the baker, etc. If some invention were to eliminate nineteen-twentieths of this labor, the loaf of bread would render the same services as before. If it were to fall from the sky fully baked, it would not lose an atom of its use-value. While labor creating exchange value is realized in the equality of commodities as general equivalents, labor as systematic productive activity is realized in the infinite diversity of the use-values &#8203;&#8203;it creates. While labor creating exchange value is an abstract and equal general labor, labor creating use-value is a concrete and particular labor which, according to form and matter, is divided into an infinite variety of kinds of labor.&lt;br class='autobr' /&gt;
It is incorrect to say that labor, which creates use values, is the sole source of the wealth it produces, that is, of material wealth. It is the activity that adapts matter to a particular end ; it therefore necessarily presupposes matter. The relationship between labor and natural matter varies greatly according to different use values, but use value always contains a natural substratum. As a systematic activity aimed at appropriating the products of nature in one form or another, labor is the natural condition of human existence, the condition&#8212;independent of any social form&#8212;of the exchange of substances between man and nature. Labor, which creates exchange value, on the other hand, is a specifically social form of labor. In its material determination as a particular productive activity, the work of a tailor, for example, produces the garment, but not the exchange value of the garment. It is not in its capacity as tailor's work, but as abstract general labor, that it produces this value, and the latter is part of a social whole to the construction of which the tailor's needle has contributed nothing. Thus, in ancient domestic industry, women produced clothing, without producing the clothing's exchange value. Labor, the source of material wealth, was no less known to the lawgiver Moses than to the customs official Adam Smith.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Let us now consider some more precise determinations which result from the reduction of exchange value to labor time.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As a use-value, the commodity exercises a causal action. Wheat, for example, acts as food. A machine replaces labor in definite proportions. This action of the commodity, the action which alone makes it a use-value, an object of consumption, can be called its service, the service it renders as a use-value. But, as an exchange-value, the commodity is never considered anything other than a result. It is not a question of the service it renders, but of the service which has been rendered to itself in producing it. Thus the exchange-value of a machine, for example, is determined not by the quantity of labor-time which it replaces, but by the quantity of labor-time which has been employed in constructing it and which is consequently required to produce a new machine of the same kind.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If, therefore, the quantity of labor required for the production of commodities remained constant, their exchange value would be invariable. But the ease and difficulty of production vary continually. When the productive power of labor increases, the same use-value is produced in a shorter time. If the productive power of labor decreases, the production of the same use-value will require more time. The magnitude of the labor time contained in a commodity, that is, its exchange value, is therefore a variable value : it increases or decreases in inverse proportion to the increase or decrease in the productive power of labor. The productive power of labor, which manufacturing industry uses in a predetermined proportion, is also conditioned in agriculture and mining by uncontrollable natural circumstances. The same labor will allow a greater or lesser extraction of different metals according to the relative rarity or abundance of these metals in the earth's crust. The same labor may, if the season is favorable, materialize in the form of two bushels of wheat, and perhaps only one bushel, if it is unfavorable. In the form of natural circumstances, scarcity or abundance seem here to determine the exchange value of commodities, because they determine the productive force, linked to natural circumstances, of a particular concrete labor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Different use-values &#8203;&#8203;contain, under unequal volumes, the same labor-time or the same exchange-value. The smaller, in relation to other use-values, the volume of use-value under which a commodity contains a definite quantum of labor-time, the greater is its specific exchange-value. If it is observed that at different periods of civilization, very distant from one another, certain use-values &#8203;&#8203;form among themselves a series of specific exchange-values, between which subsists, if not exactly the same numerical relation, at least the same general relation of hierarchy, as, for example, gold, silver, copper, iron, or wheat, rye, barley, oats, this only proves that the progress in the development of the social productive forces influences in a uniform or approximately uniform manner the labor-time required for the production of these different commodities.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The exchange value of a commodity does not appear in its own use value. However, since the use value of a commodity is the materialization of general social labor time, there are certain relationships between the use value of this commodity and the use values &#8203;&#8203;of other commodities. The exchange value of one is thus manifested in the use values &#8203;&#8203;of others. Equivalence is, in fact, the exchange value of one commodity expressed in the use value of another. When we say, for example, that one yard of linen is worth two pounds of coffee, the exchange value of the linen is expressed in the use value of the coffee, in a definite quantity of this use value. Once the proportion is given, we can express the value of any quantity of linen in coffee. It is obvious that the exchange value of a commodity, such as linen, does not find its exhaustive expression in the proportion in which another particular commodity, such as coffee, constitutes its equivalent. The quantity of general labor time represented by an ell of linen is simultaneously realized in the infinite variety of volumes of the use values &#8203;&#8203;of all other commodities. In the proportion in which the use value of any other commodity represents labor time of the same magnitude, it constitutes an equivalent of an ell of linen. The exchange value of this commodity taken in isolation therefore finds its exhaustive expression only in the infinity of equations in which its equivalent term is the use values &#8203;&#8203;of all other commodities. It is only in the sum of these equations, or in the totality of the different ratios indicating in what proportion such and such a commodity can be exchanged for any other, that it finds its exhaustive expression as a general equivalent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Contribution to the Critique of Political Economy&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;It is of no consequence to the capitalist whether he advances constant capital in order to extract a profit from variable capital or advances variable capital in order to valorize constant capital, whether he invests money in the form of wages in order to increase the value of machinery and raw materials, or invests it in the form of machinery and raw materials in order to exploit labor power. Although the variable part of capital alone creates surplus value, it does so only on condition that the other parts of capital, the instruments of production, are also advanced. Since the capitalist can exploit labor only if he advances constant capital and can valorize constant capital only if he advances variable capital, these different elements are identified in his conception, and this all the more easily since the real rate of his gain is determined by the ratio of the latter, not to variable capital, but to total capital, by the rate of profit and not by the rate of surplus value. (We shall see later that the same rate of profit can correspond to different rates of surplus value). (...)&lt;br class='autobr' /&gt;
The only thing that interests the capitalist is the ratio of surplus value (the excess value that the sale of his commodities brings him) to the total capital that he has advanced ; as for the ratio between this surplus and the various elements of his capital, he is hardly concerned with it and he even has every interest in forming a false idea of &#8203;&#8203;it. Although the excess of the value of the commodity over the cost price arises in the process of production, it is realized only in the process of circulation, and since its realization and its magnitude are determined by competition and market conditions, it is also in the process of circulation that it seems to originate. However, whether a commodity is sold above or below its value, the result is only a change in the distribution of surplus value, which affects neither the magnitude nor the nature of the latter. Furthermore, real circulation is not only accompanied by the transformations we studied in Volume II, but these go hand in hand with competition as well as with the buying and selling of commodities above and below their value, which means that the surplus value realized by each capitalist depends as much on fraud as on the exploitation of labor. (...)&lt;br class='autobr' /&gt;
During the process of production, the nature of surplus value does not escape for a moment the capitalist, greedy for the labor of others, as we have seen in the study of surplus value. But the process of production is transient and continually merges with the process of circulation : so that if the capitalist can assimilate with more or less clarity the conception of a gain arising from production and if, consequently, he realizes the nature of surplus value, this notion manages at most to acquire the same importance as the idea that surplus value results from circulation independently of production, from the movement of capital outside its relations to labor. Even modern economists, like Ramsay, Malthus, Senior, Torrens, invoke the phenomena of circulation as proof that capital alone, in its objective existence and freed from its social relations to labor (relations without which it would not be capital), is a source of surplus value.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Capital&#034;, Book III, Paragraph 1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The best thing about my book (&#034;Capital&#034;) is : 1. that it highlights, from the very first chapter, the dual character of labor, depending on whether it is expressed in use value or in exchange value, and this is what the whole intelligence of the text is based on ; 2. that it analyzes surplus value, independently of its particular forms (profit, interest, ground rent, etc.). It is in the second volume especially that all this will become apparent. In classical economics, these particular forms are constantly mixed and confused with the general form, so that the result is an inextricable jumble.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in his letter to Engels of 24.8.1867&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Political economy hides the alienation in the essence of labor by not considering the direct relationship between the worker (labor) and production. Certainly, labor produces wonders for the rich, but it produces destitution for the worker. It produces palaces, but dens for the worker. It produces beauty, but wasting for the worker. It replaces labor with machines, but it throws some workers into barbaric labor and turns the rest into machines. It produces wit, but it produces imbecility, cretinism for the worker. [...] Until now, we have considered the alienation, the dispossession of the worker only from one aspect, that of his relationship to the products of his labor. But alienation does not appear only in the result, but in the act of production, within the activity of production itself. [...] Now, in what does the alienation of labor consist ? First, in the fact that work is external to the worker, that is, it does not belong to his essence, that therefore, in his work, the latter does not affirm himself but denies himself, does not feel comfortable but unhappy, does not display free physical and intellectual activity, but mortifies his body and ruins his mind. This is why the worker has the feeling of being with himself only outside of work and, in work, he feels outside of himself. He is at home when he is not working and, when he is working, he does not feel at home. His work is therefore not voluntary, but forced, it is forced labor. It is therefore not the satisfaction of a need, but only a means of satisfying needs outside of work. The alien character of work clearly appears in the fact that, as soon as there is no physical or other constraint, work is avoided like the plague. External work, work in which man alienates himself, is a work of self-sacrifice, of mortification. Finally, the external character of work for the worker appears in the fact that it is not his own property, but that of another, that it does not belong to him, that in work the worker does not belong to himself, but belongs to another. [...] We thus arrive at the result that man (the worker) no longer feels freely active except in his animal functions, eating, drinking and procreation, at most in dwelling, adornment, etc., and that, in his functions as a man, he no longer feels himself anything but an animal. The bestial becomes the human and the human becomes the bestial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Manuscripts of 1844&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;For the owner of money to find labor power as a commodity on the market, however, various conditions must first be met. The exchange of commodities, by itself, does not entail any other relations of dependence than those which arise from its nature. In these circumstances, labor power can only appear on the market as a commodity if it is offered or sold by its own owner. The latter must therefore be able to dispose of it, that is, be the free owner of his labor power, of his own person. The owner of money and he meet on the market and enter into relations with each other as exchangers in the same capacity. They differ only in this : one buys and the other sells, and by this very fact, both are legally equal persons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;For this relationship to persist, the owner of the labor power must never sell it for more than a fixed time, because if he sells it in bulk, once and for all, he sells himself, and from being free he becomes a slave, from being a merchant, a commodity. If he wants to maintain his personality, he must only place his labor power temporarily at the disposal of the buyer, so that by alienating it he does not thereby renounce his ownership of it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The second essential condition for the man with money to be able to buy labor power is that the owner of the latter, instead of being able to sell commodities in which his labor has been realized, is forced to offer and put up for sale, as a commodity, his labor power itself, which resides only in his organism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anyone who wants to sell commodities distinct from his own labor power must naturally possess means of production such as raw materials, tools, etc. It is impossible for him, for example, to make boots without leather, and moreover he needs means of subsistence. No one, not even the musician of the future, can live on the products of posterity, nor subsist on use values &#8203;&#8203;whose production is not yet complete ; today, as on the first day of his appearance on the world stage, man is obliged to consume before producing and while he is producing. If products are commodities, they must be sold in order to satisfy the producer's needs. To the time necessary for production is added the time necessary for sale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The transformation of money into capital therefore requires that the owner of money find the free worker on the market, and free from a double point of view. First, the worker must be a free person, disposing at will of his labor power as his own commodity ; second, he must have no other commodity to sell ; be, so to speak, free from everything, completely deprived of the things necessary for the realization of his labor power.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Why does this free worker find himself in the sphere of circulation ? This is a question that is of little interest to the owner of money, for whom the labor market is only a particular branch of the commodity market ; and for the moment it is of no interest to us either. Theoretically, we stick to the fact, as he does practically. In any case, one thing is quite clear : nature does not produce owners of money or commodities on the one hand and owners of their own labor power purely and simply on the other. Such a relation has no natural basis, nor is it a social relation common to all periods of history. It is obviously the result of a preliminary historical development, the product of a large number of economic revolutions, arising from the destruction of a whole series of old forms of social production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Likewise, the economic categories we have considered previously bear a historical stamp. Certain historical conditions must be fulfilled before the product of labor can be transformed into a commodity. For example, as long as it is intended only to immediately satisfy the needs of its producer, it does not become a commodity. If we had pursued our research further, if we had asked ourselves under what circumstances all products, or at least most of them, take the form of commodities, we would have found that this only happens on the basis of a very special mode of production, capitalist production. But such an investigation would have been entirely outside the scope of a simple analysis of commodities. Commodity production and circulation can take place even when the greater part of the products consumed by their producers themselves do not enter into circulation as commodities. In this case, social production is far from being governed in its entire extent and depth by exchange value. The product, in order to become a commodity, requires in society a division of labor so developed that the separation between use value and exchange value, which is only just beginning to appear in barter trade, is already accomplished. However, such a degree of development is, as history proves, compatible with the most diverse economic forms of society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, &#034;Capital,&#034; Book One, Buying and Selling Labor Power&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Capitalist appropriation, in accordance with the capitalist mode of production, constitutes the first negation of this private property which is only the corollary of independent and individual labor. But capitalist production itself engenders its own negation with the fatality which presides over the metamorphoses of nature. It is the negation of the negation. It reestablishes not the private property of the worker, but his individual property, based on the acquisitions of the capitalist era, on cooperation and the common possession of all the means of production, including the land.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, &#034;Capital,&#034; Book One&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;As the number of potentates of capital who usurp and monopolize all the advantages of this period of social evolution diminishes, so does misery, oppression, slavery, degradation, exploitation, but also the resistance of the ever-growing and increasingly disciplined working class, united and organized by the very mechanism of capitalist production. The monopoly of capital becomes a fetter for the mode of production that has grown and prospered with it and under its auspices. The socialization of labor and the centralization of its material springs reach a point where they can no longer fit within their capitalist envelope. This envelope shatters. The hour of capitalist property has come. The expropriators are in turn expropriated.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, &#034;Capital,&#034; Book One&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;If working time is the measure of wealth, it is because wealth is founded on poverty, and free time results from the contradictory basis of surplus labor ; in other words, this supposes that all the worker's time is posited as working time and that he himself is reduced to the rank of simple worker and subordinated to work. This is why the most developed machinery today forces the worker to work longer than the savage or himself did when he had more rudimentary and primitive tools.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, in &#034;Grundisse&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The following is Karl Marx's critique of the German Socialist Party program :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The emancipation of labor requires that the instruments of labor be elevated to the status of common heritage of society and that collective labor be regulated by the community with equitable sharing of the product.&#034; (excerpt from the program of the Social Democratic Party)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx's comment :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;The instruments of work raised to the status of common heritage&#034; must undoubtedly mean : &#034;transformed into common heritage.&#034; But this is only in passing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What is the &#034;product of labor&#034; ? The object created by labor or its value ? And, in the latter case, the total value of the product or only the fraction of value that labor has added to the value of the means of production consumed ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The &#034;product of labor&#034; is a vague notion which, for Lassalle, took the place of positive economic concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What is &#8220;fair sharing&#8221; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Do not the bourgeoisie maintain that the present division is &#034;fair&#034; ? And, in fact, on the basis of the present mode of production, is it not the only &#034;fair&#034; division ? Are economic relations regulated by legal ideas or are not, conversely, legal relations born of economic relations ? Do not the socialists of the sects also have the most diverse conceptions of this &#034;fair&#034; division ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To understand what is meant by the empty expression &#034;fair sharing,&#034; we must compare the first paragraph with this one. The latter assumes a society in which &#034;the instruments of labor are common property and collective labor is regulated by the community,&#034; while the first paragraph shows us that &#034;the product belongs entirely, by equal right, to all members of society.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;To all members of society&#034; ? Even to those who do not work ? What then becomes of the &#034;full product of labor&#034; ? - Only to members of society who work ? What then becomes of the &#034;equal right&#034; of all members of society ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But &#034;all members of society&#034; and &#034;equal rights&#034; are clearly only figures of speech. The essence is that, in this communist society, every worker must receive, in the Lasallian fashion, a &#034;full product of labor.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If we first take the word &#034;product of labor&#034; in the sense of an object created by labor (Produkt der Arbeit), then the product of the community's labor is &#034;the totality of the social product.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From this, it is necessary to deduct : First : a fund intended for the replacement of used means of production ; Second : an additional fraction to increase production ; Third : a reserve or insurance fund against accidents, disturbances due to natural phenomena, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;These deductions from the &#034;full product of labor&#034; are an economic necessity, the importance of which will be determined in part, taking into account the state of the means and forces in play, with the help of the calculation of probabilities ; in any case, they cannot be calculated in any way on the basis of equity.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The other part of the total product remains, intended for consumption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But before proceeding with the individual distribution, it is still necessary to subtract :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;First, the general administrative costs, which are independent of production. Compared to what happens in today's society, this fraction is immediately reduced to a minimum and decreases as the new society develops.&lt;br class='autobr' /&gt;
Second, what is intended to satisfy the needs of the community : schools, sanitary facilities, etc. This fraction immediately gains in importance, compared to what happens in today's society, and this importance increases as the new society develops.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thirdly : the fund necessary for the maintenance of those who are unable to work, etc., in short, what falls under what is today called official public assistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is only then that we arrive at the only &#034;sharing&#034; that, under the influence of Lassalle and in a limited way, the program has in mind, that is to say, that fraction of the objects of consumption which is distributed individually among the producers of the community.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The &#034;full product of labor&#034; has already been secretly transformed into a &#034;partial product,&#034; although what is taken away from the producer, as an individual, he regains directly or indirectly, as a member of society.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Just as the term &#034;full product of labor&#034; has vanished, so we will see the term &#034;product of labor&#034; in general vanish.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Within a communal social order, based on the common ownership of the means of production, producers do not exchange their products ; similarly, the labor incorporated in products does not appear here as the value of these products, as a real quality possessed by them, since henceforth, contrary to what happens in capitalist society, it is no longer by a roundabout way, but directly, that the labors of the individual become an integral part of the labor of the community. The expression : &#034;product of labor,&#034; condemnable even today because of its ambiguity, thus loses all meaning.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What we are dealing with here is a communist society not as it has developed on its own foundations, but, on the contrary, as it has just emerged from capitalist society ; a society, therefore, which, in all respects, economic, moral, intellectual, still bears the stigmata of the old society from whose bosom it sprang. The producer therefore receives individually&#8212;after deductions have been made&#8212;the exact equivalent of what he has given to society. What he has given is his individual quantum of labor. For example, the social workday represents the sum of the hours of individual labor ; the individual labor time of each producer is the portion he has provided of the social workday, the part he has taken in it. He receives from society a voucher stating that he has provided so much labor (after deduction of the labor done for the collective funds) and, with this voucher, he withdraws from the social stocks of consumer goods as much as an equal quantity of his labor costs. The same amount of labor that he has provided to society in one form, he receives from it, in return, in another form.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This is clearly the same principle as that which governs the exchange of commodities insofar as it is an exchange of equal values. The substance and the form differ because, the conditions being different, no one can provide anything other than his labor and, moreover, nothing can become the property of the individual except objects of individual consumption. But as regards the sharing of these objects between individual producers, the guiding principle is the same as for the exchange of equivalent commodities : the same quantity of labor in one form is exchanged for the same quantity of labor in another form.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Equal law is therefore still here in its principle... bourgeois law, although principle and practice no longer go toe-to-toe, while today the exchange of equivalents exists for commodities only on average and not in the individual case.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Despite this progress, equal rights still remain burdened by a bourgeois limit. The producer's rights are proportional to the work he has done ; equality here consists of employment as a common unit of measurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But one individual physically or morally surpasses another, so he provides more work at the same time or can work for a longer time ; and for work to serve as a measure, its duration or intensity must be determined, otherwise it would cease to be a unit. This equal right is an unequal right for unequal work. It recognizes no class distinction, because every man is only a worker like any other ; but it tacitly recognizes the inequality of individual gifts and, consequently, of productive capacity as natural privileges. It is therefore, in its content, a right founded on inequality, like all rights. Law by its nature can consist only in the use of the same unit of measurement ; but unequal individuals (and they would not be distinct individuals if they were not unequal) are measurable according to a common unit only insofar as they are considered from the same point of view, only insofar as they are grasped from a specific aspect ; for example, in the present case, that we only consider them as workers and nothing more, and that we disregard everything else. On the other hand : one worker is married, the other is not ; one has more children than the other, etc., etc. With equal work and consequently, with equal participation in the social consumption fund, one therefore actually receives more than the other, one is richer than the other, etc. To avoid all these disadvantages, the law should not be equal, but unequal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But these defects are inevitable in the first phase of communist society, as it has just emerged from capitalist society, after a long and painful birth. Law can never be higher than the economic state of society and the degree of civilization corresponding to it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a higher phase of communist society, when the enslaving subordination of individuals to the division of labor and, with it, the opposition between intellectual and manual labor have disappeared ; when labor is not only a means of living, but itself becomes the first vital need ; when, with the manifold development of individuals, the productive forces have also increased and all the sources of collective wealth are gushing forth in abundance, only then can the limited horizon of bourgeois law be definitively transcended and society will be able to write on its banners &#034;From each according to his ability, to each according to his needs !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I have dwelt particularly on the &#034;full product of labor,&#034; as well as on &#034;equal rights,&#034; &#034;fair sharing,&#034; in order to show how criminal is the enterprise of those who, on the one hand, want to impose once again on our Party, as dogmas, conceptions which meant something at a certain time, but are today nothing more than outdated phraseology, and on the other hand, distort the realistic conception inculcated with great difficulty in the Party, but today well rooted in it, and this with the help of the nonsense of a legal or other ideology, so familiar to French democrats and socialists.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apart from what has just been said, it was in any case a mistake to make so much of what is called sharing, and to put the emphasis on it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In any epoch, the distribution of objects of consumption is only the consequence of the way in which the conditions of production themselves are distributed. But this distribution is a characteristic of the mode of production itself. The capitalist mode of production, for example, consists in this : the material conditions of production [8] are allocated to the non-workers in the form of capitalist property and landed property, while the masses possess only the personal conditions of production : labor power. If the elements of production are distributed in this way, the present distribution of objects of consumption follows of itself. If the material conditions of production are the collective property of the workers themselves, a distribution of objects of consumption different from that of today will likewise follow. Vulgar socialism (and through it, in turn, a fraction of democracy) has inherited from bourgeois economists the habit of regarding and treating distribution as something independent of the mode of production and of representing socialism for this reason as essentially revolving around distribution. The real relations having long since been elucidated, what is the point of going back ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Excerpts from Karl Marx's &#034;Marginal Glosses on the Program of the German Socialist Party&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title> La guerre civile aux &#201;tats-Unis, vue par Marx et Engels</title>
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		<dc:date>2025-08-27T22:33:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Engels</dc:subject>
		<dc:subject>Etats-Unis - USA</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; &#192; mon avis, la morale de tout cela c'est qu'une guerre de ce genre doit &#234;tre faite r&#233;volutionnairement et que les Yankees ont essay&#233; jusqu'ici de la faire constitutionnellement. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Marx &#224; Engels, le 7 ao&#251;t 1862. &lt;br class='autobr' /&gt;
Marx et Engels sur la guerre civile am&#233;ricaine &lt;br class='autobr' /&gt; https://www-marxists-org.translate.goog/archive/novack/1938/02/01.htm?_x_tr_sl=auto&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr &lt;br class='autobr' /&gt;
La guerre civile aux &#201;tats-Unis &lt;br class='autobr' /&gt;
par K. Marx - F. Engels &lt;br class='autobr' /&gt;
I &lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE &lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique29" rel="directory"&gt;3&#232;me chapitre : R&#233;volutions bourgeoises et populaires&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;Etats-Unis - USA&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; &#192; mon avis, la morale de tout cela c'est qu'une guerre de ce genre doit &#234;tre faite r&#233;volutionnairement et que les Yankees ont essay&#233; jusqu'ici de la faire constitutionnellement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx &#224; Engels, le 7 ao&#251;t 1862.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx et Engels sur la guerre civile am&#233;ricaine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;a href=&#034;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/novack/1938/02/01.htm?_x_tr_sl=auto&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/novack/1938/02/01.htm?_x_tr_sl=auto&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La guerre civile aux &#201;tats-Unis
&lt;p&gt;par K. Marx - F. Engels&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;I&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx : LA QUESTION AM&#201;RICAINE EN ANGLETERRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;New York Daily Tribune, 11 octobre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 18 septembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles que puissent &#234;tre ses qualit&#233;s intrins&#232;ques, la lettre de Mrs Beecher-Stowe &#224; lord Shaftesbury [1] a eu le grand m&#233;rite de contraindre les organes anti-nordistes de la presse londonienne &#224; exposer au grand public les pr&#233;tendues raisons de leur hostilit&#233; au Nord et de leurs sympathies mal dissimul&#233;es pour le Sud. Notons, en passant, que c'est l&#224; une attitude &#233;trange chez des gens qui affectent la plus grande horreur pour l'esclavage !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actuelle guerre am&#233;ricaine cause un bien gros tourment &#224; cette presse, car &#171; ce n'est pas un conflit pour l'abolition de l'esclavage &#187;, d'o&#249; il s'ensuit qu'on ne peut demander au citoyen britannique, &#226;me noble, rompue &#224; mener ses propres guerres et &#224; ne s'int&#233;resser &#224; celle des autres peuples que sous l'angle des &#171; grands principes humanitaires &#187;, d'&#233;prouver la moindre sympathie pour ses cousins du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que l'Economist affirme : &#171; D'abord, il est tout aussi impudent que faux de pr&#233;tendre que le conflit entre le Nord et le Sud soit une querelle pour la libert&#233; des n&#232;gres d'une part, et pour l'esclavage des n&#232;gres de l'autre. &#187; La Saturday Review d&#233;clare que le Nord &#171; ne proclame pas l'abolition, et n'a jamais pr&#233;tendu lutter contre l'esclavage. Le Nord n'a jamais inscrit sur ses drapeaux le symbole sacr&#233; de la justice envers les n&#232;gres. Son cri de guerre n'est pas l'abolition inconditionnelle de l'esclavage. &#187; Enfin, l'Examiner &#233;crit : &#171; Si nous avons &#233;t&#233; tromp&#233;s sur la signification r&#233;elle de ce sublime mouvement, qui en est responsable, sinon les f&#233;d&#233;ralistes eux-m&#234;mes ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faut bien reconna&#238;tre que, dans le premier cas, le point de d&#233;part est juste. La guerre n'a donc pas &#233;t&#233; commenc&#233;e pour abolir l'esclavage, et le gouvernement des &#201;tats-Unis s'est donne lui-m&#234;me le plus grand mal pour rejeter toute id&#233;e de ce genre. Mais alors, il faudrait se souvenir que ce n'est pas le Nord, mais le Sud, qui a commenc&#233; cette guerre, le premier ne faisant que se d&#233;fendre. En effet le Nord, apr&#232;s de longues h&#233;sitations et apr&#232;s avoir fait preuve d'une patience sans &#233;gale dans les annales de l'histoire europ&#233;enne, a fini par tirer l'&#233;p&#233;e, non pas pour briser l'esclavage, mais pour pr&#233;server l'Union. Le Sud, en revanche, a commenc&#233; la guerre en proclamant bien haut que l' &#171; institution particuli&#232;re &#187; &#233;tait le seul et principal but de la r&#233;bellion, mais, en m&#234;me temps, il confessait qu'il luttait pour la libert&#233; de r&#233;duire d'autres hommes en esclavage, libert&#233; qu'en d&#233;pit des d&#233;n&#233;gations du Nord, il pr&#233;tend menac&#233;e par la victoire du Parti r&#233;publicain [2] et par l'&#233;lection de Lincoln &#224; la pr&#233;sidence. Le Congr&#232;s des conf&#233;d&#233;r&#233;s s'est vant&#233; que la, nouvelle Constitution [3] - &#224; la diff&#233;rence de celle de Washington, Jefferson et Adams - a reconnu pour la premi&#232;re fois l'esclavage comme une chose bonne en soi et pour soi, un rempart de la civilisation et une institution divine. Alors que le Nord professe qu'il combat simplement pour pr&#233;server l'Union, le Sud se glorifie d'&#234;tre en r&#233;bellion pour faire triompher l'esclavage. M&#234;me si l'Angleterre anti-esclavagiste et id&#233;aliste ne se sent pas attir&#233;e par la d&#233;claration du Nord, comment se fait-il donc qu'elle n'ait pas &#233;prouv&#233; la plus vive r&#233;pulsion pour les aveux cyniques du Sud ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Saturday Review se tire de ce cruel dilemme, en refusant purement et simplement de croire aux d&#233;clarations des &#201;tats sudistes. Elle voit plus loin et d&#233;couvre &#171; que l'esclavage n'a pas grand-chose &#224; voir avec la s&#233;cession &#187; ; quant aux d&#233;clarations contraires de Jefferson Davis et compagnie, ce ne sont l&#224; que des &#171; poncifs &#187; &#224; peu pr&#232;s aussi d&#233;nu&#233;s de sens que ceux qui sont de r&#232;gle dans les proclamations, &#171; quand il est question d'autels viol&#233;s et de foyers d&#233;shonor&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arsenal des arguments des journaux anti-nordistes est extr&#234;mement r&#233;duit, et on s'aper&#231;oit qu'ils reprennent tous &#224; peu de chose pr&#232;s les m&#234;mes phrases, comme dans les formules d'une s&#233;rie math&#233;matique, qui reviennent &#224; intervalles r&#233;guliers avec de faibles variations ou combinaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Economist s'exclame : &#171; Hier encore, au moment o&#249; le mouvement de s&#233;cession commen&#231;ait &#224; prendre une forme s&#233;rieuse &#224; l'annonce de l'&#233;lection de M. Lincoln, le Nord offrit au Sud, s'il voulait demeurer dans l'Union, toutes les assurances possibles pour que continuent de fonctionner dans l'inviolabilit&#233; ses ha&#239;ssables institutions. Le Nord ne proclama-t-il pas solennellement qu'il renon&#231;ait &#224; s'immiscer dans ses affaires, tandis que les dirigeants nordistes proposaient au Congr&#232;s compromis sur compromis, bas&#233;s tous sur la concession qu'ils ne se m&#234;leraient pas de la question de l'esclavage. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comment se fait-il, dit l'Examiner, que le Nord f&#251;t pr&#234;t &#224; r&#233;aliser un compromis, en faisant au Sud les plus larges concessions en mati&#232;re d'esclavagisme ? Comment se fait-il qu'au Congr&#232;s certains aient propos&#233; une zone g&#233;ographique au sein de laquelle l'esclavage devait &#234;tre reconnu comme une institution n&#233;cessaire ? Les &#201;tats du Sud n'&#233;taient pas satisfaits pour autant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'Economist et l'Examiner eussent d&#251; demander, c'est non pas tant pourquoi le compromis Crittenden [4] et d'autres avaient &#233;t&#233; propos&#233;s au Congr&#232;s, mais pourquoi ils n'avaient pas &#233;t&#233; vot&#233;s. En fait ils font mine de croire que le Nord a accept&#233; ces propositions de compromis et que le Sud les a rejet&#233;es, alors qu'en r&#233;alit&#233; elles ont &#233;t&#233; vou&#233;es &#224; l'&#233;chec par le parti du Nord, qui avait assur&#233; l'&#233;lection de Lincoln. Ces propositions n'&#233;tant jamais devenues des r&#233;solutions, du fait qu'elles rest&#232;rent &#224; l'&#233;tat de v&#339;ux pieux, le Sud n'eut jamais l'occasion, et pour cause, de les rejeter ou les accepter. La remarque suivante de l'Examiner nous m&#232;ne au c&#339;ur de la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Mrs Stowe pr&#233;tend que le parti esclavagiste d&#233;cida d'en finir avec l'Union lorsqu'il constata qu'il ne pouvait plus l'utiliser &#224; ses fins. Elle admet donc que le parti esclavagiste avait utilis&#233; jusque-l&#224; l'Union pour ses fins, mais il serait bon que Mrs Stowe montre clairement quand le Nord a commenc&#233; &#224; se dresser contre l'esclavagisme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aurait pu croire que l'Examiner et autres oracles de l'opinion publique en Angleterre s'&#233;taient assez familiaris&#233;s avec l'histoire la plus r&#233;cente pour ne pas recourir aux informations de Mrs Stowe sur un point d'aussi grande importance. L'usurpation croissante de l'Union par les puissances esclavagistes &#224; la suite de leur alliance avec le Parti d&#233;mocrate du Nord [5] est pour ainsi dire la formule g&#233;n&#233;rale de l'histoire des &#201;tats-Unis depuis le d&#233;but de ce si&#232;cle. Aux mesures successives de compromis correspond une mainmise progressive sur l'Union transform&#233;e de la sorte en esclave des propri&#233;taires du Sud. Chacun de ces compromis marque une nouvelle pr&#233;tention du Sud et une nouvelle concession du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, aucune des victoires successives du Sud ne fut remport&#233;e sans une chaude bataille pr&#233;alable contre l'une des forces adverses du Nord, qui se pr&#233;sentent sous divers noms de parti, avec de multiples mots d'ordre et sous toutes sortes de couleurs. Si le r&#233;sultat effectif et final de chacun de ces combats singuliers favorisait le Sud, un observateur attentif de l'histoire ne pouvait pas ne pas remarquer que chaque nouvelle avance de la puissance esclavagiste &#233;tait un pas de plus vers sa d&#233;faite finale. M&#234;me au temps du compromis du Missouri [6], les forces en lutte se contrebalan&#231;aient si &#233;troitement que Jefferson craignit - comme il ressort de ses M&#233;moires - que l'Union f&#251;t menac&#233;e d'&#233;clatement &#224; la suite de ce fatal antagonisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;tentions des puissances esclavagistes ne cess&#232;rent d'augmenter, lorsque le Kansas-Nebraska bill [7] d&#233;truisit pour la premi&#232;re fois dans l'histoire des &#201;tats-Unis - comme M. Douglas le reconna&#238;t lui-m&#234;me - toute barri&#232;re l&#233;gale &#224; l'extension de l'esclavagisme dans les territoires des &#201;tats-Unis ; lorsqu'un candidat du Nord [8] acheta sa nomination pr&#233;sidentielle en promettant que l'Union se soumettrait ou ach&#232;terait Cuba pour en faire un nouveau champ de domination des esclavagistes ; lorsque ensuite la d&#233;cision de Dred Scott [9] proclama que l'extension de l'esclavagisme par le pouvoir f&#233;d&#233;ral &#233;tait la loi de la Constitution am&#233;ricaine [10], et qu'enfin le commerce d'esclaves africains &#233;tait rouvert de facto &#224; une &#233;chelle plus vaste qu'&#224; l'&#233;poque de son existence l&#233;gale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, concurremment &#224; ces coupables faiblesses du Parti d&#233;mocrate du Nord fade aux pires usurpations du Sud, on constata, &#224; des signes ind&#233;niables, que le combat des forces oppos&#233;es devenait si intense que le rapport de force devait bient&#244;t se renverser. La guerre du Kansas [11], la formation du Parti r&#233;publicain et les nombreuses voix en faveur de M. Fr&#233;mont &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 1856 [12] &#233;taient autant de preuves tangibles que le Nord avait accumul&#233; assez d'&#233;nergie pour corriger les aberrations que l'histoire des &#201;tats-Unis connaissait depuis un demi-si&#232;cle par la faute des esclavagistes, et pour la ramener aux v&#233;ritables principes de son d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En dehors de ces ph&#233;nom&#232;nes politiques, il y a un fait manifeste, d'ordre statistique et &#233;conomique, qui montre que l'usurpation de l'Union f&#233;d&#233;rale, au profit des esclavagistes avait atteint le point o&#249; ils devaient reculer de gr&#233; ou de force. Ce fait est le d&#233;veloppement du Nord-Ouest, les immenses efforts r&#233;alis&#233;s par sa population de 1850 &#224; 1860 [13], et l'influence nouvelle et revigorante qui en r&#233;sultait pour les &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela repr&#233;sente-t-il un chapitre secret de l'histoire ? Fallait-il l' &#171; aveu &#187; de Mrs Beecher-Stowe pour faire d&#233;couvrir &#224; l'Examiner et autres lumi&#232;res politiques de la presse londonienne la v&#233;rit&#233; cach&#233;e, &#224; savoir que jusqu'ici, &#171; le parti esclavagiste avait utilis&#233; l'Union &#224; ses fins &#187; ? Est-ce la faute du Nord am&#233;ricain si les journalistes anglais ont &#233;t&#233; surpris par le heurt violent de forces antagoniques, dont la lutte &#233;tait la force motrice de l'histoire depuis un demi-si&#232;cle ? [14] Est-ce la faute des Am&#233;ricains si la presse anglaise tient pour un caprice &#233;lucubr&#233; en un jour ce qui est le r&#233;sultat venu &#224; maturation apr&#232;s de longues ann&#233;es de lutte ? Le simple fait que la formation et le d&#233;veloppement du Parti r&#233;publicain en Am&#233;rique aient &#224; peine &#233;t&#233; remarqu&#233;s par la presse londonienne montre &#224; l'&#233;vidence que ses tirades contre l'esclavage ne sont que du vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons, par exemple, les deux antipodes de la presse londonienne, le Times de Londres et le Reynold's Weekly Newspaper, le plus grand organe des classes respectables, et le seul organe de la classe ouvri&#232;re qui subsiste actuellement. juste avant que M. Buchanan n'ach&#232;ve sa carri&#232;re, le premier publia une apologie d&#233;taill&#233;e de son administration et une pol&#233;mique diffamatoire contre le mouvement r&#233;publicain. Pour sa part, le Reynold's, pendant le s&#233;jour &#224; Londres de Buchanan, en fit sa cible favorite et depuis lors n'a pas manqu&#233; une seule occasion de le mettre sur la sellette et de d&#233;noncer en lui un adversaire [15].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment expliquer au Nord la victoire du Parti r&#233;publicain, dont le programme se fonde sur l'opposition ouverte aux empi&#233;tements du syst&#232;me esclavagiste et &#224; l'utilisation abusive que font de l'Union les tenants de l'esclavagisme ? En outre, comment se fait-il que la grande majorit&#233; du Parti d&#233;mocrate du Nord se d&#233;tourne de ses liens traditionnels avec les chefs de l'esclavagisme, passe sur des traditions vieilles d'un demi-si&#232;cle et sacrifie de grands int&#233;r&#234;ts commerciaux et des pr&#233;jug&#233;s politiques plus grands encore pour voler au secours de l'actuelle administration r&#233;publicaine et lui offrir hommes et argent avec g&#233;n&#233;rosit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de r&#233;pondre &#224; ces questions, l'Economist s'exclame :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Pouvons-nous oublier que les abolitionnistes sont d'habitude aussi f&#233;rocement pers&#233;cut&#233;s et maltrait&#233;s au Nord et &#224; l'Ouest qu'au Sud ? Peut-on nier que l'ent&#234;tement et l'indiff&#233;rence - pour ne pas dire la mauvaise foi - du gouvernement de Washington ont &#233;t&#233; pendant des ann&#233;es le principal obstacle &#224; nos efforts pour supprimer effectivement le commerce des esclaves sur la c&#244;te africaine ; qu'une partie consid&#233;rable des clippers actuellement engag&#233;s dans ce commerce est construite avec les capitaux du Nord, et exploit&#233;e par des marchands du Nord avec des &#233;quipages du Nord ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, en v&#233;rit&#233;, un chef-d'&#339;uvre de logique. L'Angleterre anti-esclavagiste ne peut sympathiser avec le Nord, qui s'attaque &#224; l'influence n&#233;faste des esclavagistes, parce qu'elle ne peut oublier que le Nord - tant qu'il &#233;tait soumis &#224; l'influence esclavagiste et que ses institutions d&#233;mocratiques &#233;taient souill&#233;es par les pr&#233;jug&#233;s des bourreaux d'esclaves - soutenait le commerce des esclaves et d&#233;criait les abolitionnistes. L'Angleterre ne peut sympathiser avec l'administration de M. Lincoln, parce qu'elle a d&#233;sapprouv&#233; l'administration de M. Buchanan ! En toute &#171; logique &#187;, elle doit fl&#233;trir l'actuel mouvement de renouveau du Nord et encourager ceux qui, au Nord, sympathisent avec le commerce des esclaves stigmatis&#233; par la plate-forme r&#233;publicaine [16], elle doit flirter avec la clique esclavagiste du Sud, qui &#233;difia un empire s&#233;par&#233;, parce que l'Angleterre ne pouvait oublier que le Nord d'hier n'&#233;tait pas le Nord d'aujourd'hui ! S'il. lui faut justifier son attitude par des faux-fuyants &#224; la Old Bailey [17], cela d&#233;montre avant tout que la fraction anti-nordiste de la presse anglaise est pouss&#233;e par des motifs cach&#233;s, c'est-&#224;-dire trop bas et trop inf&#226;mes pour &#234;tre exprim&#233;s ouvertement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des man&#339;uvres favorites de la presse anglaise &#233;tant de reprocher &#224; l'actuelle administration r&#233;publicaine les agissements des pr&#233;c&#233;dentes qui furent pro-esclavagistes, elle s'efforce dans la mesure du possible de persuader le peuple anglais que le New York Herald est le seul organe qui expose authentiquement l'opinion du Nord. Apr&#232;s que le Times de Londres eut ouvert la voie dans cette direction, le noyau esclavagiste des autres organes anti-nordistes, qu'ils soient grands ou petits, lui embo&#238;te le pas. Ainsi, l'Economist pr&#233;tend : &#171; Au plus fort de la guerre civile, il ne manque ni journaux ni politiciens &#224; New York pour exhorter les combattants, maintenant qu'ils ont de grandes arm&#233;es en campagne, &#224; ne pas lutter les uns contre les autres, mais contre la Grande-Bretagne, &#224; cesser toute querelle int&#233;rieure - y compris sur la question esclavagiste - pour envahir sans pr&#233;avis le territoire britannique avec des forces d'une sup&#233;riorit&#233; &#233;crasante. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Economist sait parfaitement que les efforts du New York Herald, qui sont vivement encourag&#233;s par le Times de Londres et visent &#224; entra&#238;ner les &#201;tats-Unis dans une guerre avec l'Angleterre, ont pour seul but d'assurer la victoire de la s&#233;cession et de ruiner le mouvement de renaissance du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la presse anti-nordiste d'Angleterre fait une concession. Et la snob Saturday Review annonce : &#171; Ce qui est contestable dans l'&#233;lection de Lincoln et a pr&#233;cipit&#233; la crise, c'est purement et simplement la limitation de l'esclavage aux &#201;tats o&#249; il existait d&#233;j&#224;. &#187; Et l'Economist de remarquer : &#171; En effet, il est vrai que le but du Parti r&#233;publicain qui &#233;lut M. Lincoln, est d'emp&#234;cher l'extension de l'esclavage aux territoires non encore colonis&#233;s... Il est peut-&#234;tre vrai qu'un succ&#232;s complet et inconditionnel du Nord lui permettrait de limiter l'esclavage aux quinze &#201;tats dans lesquels il existe d&#233;j&#224;, ce qui pourrait &#233;ventuellement conduire &#224; sa disparition - mais ceci est plus vraisemblable que certain. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1859 - &#224; l'occasion de l'exp&#233;dition de John Brown &#224; Harper's Ferry [18] - le m&#234;me Economist publiait une s&#233;rie d'articles d&#233;taill&#233;s afin de prouver qu'en raison d'une loi &#233;conomique, l'esclavage am&#233;ricain &#233;tait vou&#233; &#224; s'&#233;teindre graduellement d&#232;s lors qu'il ne serait plus en mesure de cro&#238;tre. Cette loi &#233;conomique fut parfaitement comprise par la clique esclavagiste. &#171; Si d'ici quinze ans, nous ne b&#233;n&#233;ficions pas d'un immense accroissement de terres &#224; esclaves, dit Toombs, nous devrons permettre aux esclaves de fuir de chez les Blancs, &#224; moins que les Blancs ne fuient devant les esclaves. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La limitation de l'esclavage &#224; son territoire l&#233;gal, telle qu'elle fut proclam&#233;e par les r&#233;publicains, constitue le point de d&#233;part &#233;vident de la menace de s&#233;cession formul&#233;e pour la premi&#232;re fois &#224; la Chambre des repr&#233;sentants le 19 d&#233;cembre 1859. M. Singleton (Mississippi) demanda alors &#224; M. Curtis (Iowa) &#171; si le Parti r&#233;publicain n'admettrait plus que le Sud obtienne un pouce de territoire esclavagiste nouveau, tant que l'Union subsisterait &#187;. M. Curtis lui ayant r&#233;pondu que si, M. Singleton lui r&#233;pliqua que, dans ces conditions, l'Union serait dissoute. Il conseilla &#224; l'administration du Mississippi de sortir au plus t&#244;t de l'Union : &#171; Ces messieurs devraient se souvenir que Jefferson Davis a conduit nos forces arm&#233;es au Mexique ; or, il vit toujours, et pourrait fort bien commander l'arm&#233;e du Sud. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abstraction faite de la loi &#233;conomique, selon laquelle l'extension de l'esclavage est une condition vitale pour son maintien dans son territoire l&#233;gal, les leaders du Sud ne se sont jamais fait d'illusion sur la n&#233;cessit&#233; absolue de maintenir leur h&#233;g&#233;monie politique aux &#201;tats-Unis. Pour justifier ses propositions au S&#233;nat le 19 f&#233;vrier 1847, John Calhoun d&#233;clara sans ambages que &#171; le S&#233;nat &#233;tait le seul moyen d'assurer l'&#233;quilibre de pouvoir, laiss&#233; au Sud dans le gouvernement &#187; et que la formation d'&#201;tats esclavagistes nouveaux &#233;tait, devenue n&#233;cessaire &#171; pour conserver l'&#233;quilibre des forces au S&#233;nat &#187; [19]. Au reste, l'oligarchie des trois cent mille propri&#233;taires d'esclaves ne pourrait maintenir son pouvoir sur la pl&#232;be blanche sans l'app&#226;t de futures conqu&#234;tes et l'&#233;largissement de leurs territoires tant &#224; l'int&#233;rieur qu'&#224; l'ext&#233;rieur des &#201;tats-Unis. Si d&#233;sormais -.selon l'oracle de la presse anglaise - le Nord a pris la ferme d&#233;cision de confiner l'esclavage dans ses limites actuelles et de le liquider ainsi par la voie l&#233;gale, cela ne devrait-il pas suffire &#224; lui assurer les sympathies de l'Angleterre &#171; anti-esclavagiste &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que les puritains anglais ne puissent vraiment &#234;tre content&#233;s que par une guerre abolitionniste expresse. L'Economist affirme : &#171; Comme il ne s'agit pas v&#233;ritablement d'une guerre pour l'&#233;mancipation de la race n&#232;gre, sur quelle base veut-on que nous sympathisions si chaleureusement avec la cause des f&#233;d&#233;r&#233;s ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il fut un temps, dit l'Examiner, o&#249; nos sympathies allaient au Nord, parce que nous pensions qu'il s'opposait s&#233;rieusement aux empi&#233;tements des &#201;tats esclavagistes et d&#233;fendait l'&#233;mancipation comme une mesure de justice pour la race noire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans les m&#234;mes num&#233;ros o&#249; ces journaux racontent qu'ils ne peuvent sympathiser avec le Nord parce que sa guerre ne tend pas &#224; une v&#233;ritable abolition, nous lisons : &#171; Le moyen radical de proclamer l'&#233;mancipation des n&#232;gres, c'est d'appeler les esclaves &#224; une insurrection g&#233;n&#233;rale. &#187; Or, c'est l&#224; quelque chose &#171; dont la simple id&#233;e, est r&#233;pugnante et affreuse &#187; ; c'est pourquoi &#171; un compromis est bien pr&#233;f&#233;rable &#224; un succ&#232;s conquis &#224; un tel prix et souill&#233; d'un tel crime &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, les ardeurs anglaises pour une guerre abolitionniste sont purement hypocrites. Mais, on aper&#231;oit le pied fourchu du diable dans les phrases suivantes : &#171; Finalement, dit l'Economist, le tarif Morrill m&#233;rite notre gratitude et notre sympathie ; mais la certitude qu'en cas de triomphe du Nord, le tarif sera &#233;tendu &#224; toute la r&#233;publique est-elle une raison pour que nous aidions bruyamment &#224; son succ&#232;s ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les Am&#233;ricains du Nord, dit l'Examiner, ne prennent rien d'autre au s&#233;rieux que leur tarif douanier qui les prot&#232;ge &#233;go&#239;stement... Les &#201;tats du Sud en ont assez d'&#234;tre d&#233;pouill&#233;s des fruits du travail de leurs esclaves par les tarifs protectionnistes du Nord. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Examiner et l'Economist se compl&#232;tent l'un l'autre. Ce dernier est assez honn&#234;te pour reconna&#238;tre finalement que, pour lui et les siens, la sympathie n'est d&#233;termin&#233;e que par une simple question de tarif douanier, tandis que le premier r&#233;duit la guerre entre le Sud et le Nord &#224; un simple conflit tarifaire, une guerre entre syst&#232;me protectionniste et libre-&#233;changiste. Peut-&#234;tre l'Examiner ne sait-il pas que m&#234;me ceux qui voulurent abroger l'acte de la Caroline du Sud en 1832 - comme le g&#233;n&#233;ral Jackson en t&#233;moigne - n'us&#232;rent du protectionnisme que comme d'un pr&#233;texte [20]. Quoi qu'il en soit, m&#234;me l'Examiner devrait savoir que l'actuelle r&#233;bellion n'a pas attendu l'adoption du tarif Morrill [21] pour &#233;clater. En fait, les sudistes ne pouvaient se plaindre de ce qu'ils &#233;taient d&#233;pouill&#233;s des fruits du travail de leurs esclaves par le syst&#232;me protectionniste du Nord, puisque le syst&#232;me libre-&#233;changiste &#233;tait en vigueur de 1846 &#224; 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son dernier num&#233;ro, le Spectator caract&#233;rise d'une mani&#232;re frappante la pens&#233;e secr&#232;te d'un certain nombre d'organes anti-nordistes : &#171; Que souhaitent donc v&#233;ritablement ces organes anti-nordistes pour justifier la pr&#233;tention qu'ils ont de ne s'appuyer que sur l'inexorable logique ? Ils affirment que la s&#233;cession est d&#233;sirable, parce qu'elle est la seule fa&#231;on possible de faire cesser ce &#171; conflit fratricide qui n'a aucune raison d'&#234;tre. &#187; Mais voil&#224; qu'ils d&#233;couvrent ensuite d'autres raisons adapt&#233;es aux exigences morales du pays, maintenant que l'issue des &#233;v&#233;nements est claire. Bien s&#251;r, ces raisons ne sont mentionn&#233;es, r&#233;flexion faite, que comme humble apologie de la Providence et &#171; justification des voies du Seigneur envers l'homme &#187;, d&#232;s lors que la n&#233;cessit&#233; in&#233;luctable est devenue manifeste aux yeux de tous. On d&#233;couvre ainsi qu'il serait d'un grand avantage pour les &#201;tats d'&#234;tre coup&#233;s en deux groupes rivaux. Chacun tiendrait en &#233;chec les ambitions de l'autre et neutraliserait sa force. Si l'Angleterre entrait en conflit avec l'un d'eux, la simple d&#233;fiance de chaque groupe adverse lui serait d'un grand secours. Et de remarquer qu'il s'ensuivrait une situation tr&#232;s favorable, qui nous lib&#233;rerait de la crainte et encouragerait la &#171; concurrence &#187; politique, cette grande sauvegarde de l'honn&#234;tet&#233; et de la franchise entre &#201;tats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la situation express&#233;ment mise en &#233;vidence par la th&#233;orie de ceux qui commencent, chez nous, &#224; sympathiser avec le Sud. Traduit en bon anglais - et nous d&#233;plorons qu'un argument anglais ait besoin d'une traduction dans un tel sujet - cela signifie que si nous regrettons que cette &#171; guerre fratricide &#187; ait pris une telle ampleur, c'est pour esp&#233;rer qu'&#224; l'avenir elle continuera de susciter de redoutables convulsions, une s&#233;rie de petites guerres chroniques, de passions et de rivalit&#233;s entre les groupes d'&#201;tats rivaux. La v&#233;rit&#233; effective - et pr&#233;cis&#233;ment ce mode non anglais de ressentir cache cette v&#233;rit&#233;, bien qu'elle f&#251;t voil&#233;e de formules d&#233;centes - est cependant tr&#232;s nette : les groupes rivaux d'&#201;tats am&#233;ricains ne pourront vivre ensemble en paix et en harmonie. La situation d'inimiti&#233;, due aux causes m&#234;mes qui ont suscit&#233; le conflit actuel, deviendrait chronique. On a affirm&#233; que les diff&#233;rents groupes d'&#201;tats avaient des int&#233;r&#234;ts douaniers diff&#233;rents. Non seulement ces diff&#233;rents int&#233;r&#234;ts tarifaires seraient la source de petites guerres permanentes, d&#232;s lors, que les &#201;tats seraient s&#233;par&#233;s les uns des autres, mais encore l'esclavage - racine de tout le conflit - aggraverait les innombrables inimiti&#233;s, discordes et man&#339;uvres. Bref, il ne serait plus possible de r&#233;tablir un &#233;quilibre stable entre les &#201;tats rivaux. Et pourtant, on affirme que la perspective d'un conflit long et ininterrompu serait l'issue la plus favorable de la grande question qui est en train de se d&#233;cider actuellement. Au fond, ce que l'on juge le plus favorable dans le vaste conflit actuel, qui pourrait r&#233;tablir une unit&#233; politique nouvelle et plus puissante c'est l'alternative d'un grand nombre de petits conflits et d'un continent divis&#233; et affaibli que l'Angleterre n'aurait plus &#224; craindre. Nous ne nions pas que les Am&#233;ricains aient sem&#233; eux-m&#234;mes les germes de cette situation lamentable et regrettable par l'attitude inamicale et fanfaronne, qu'ils adoptent si souvent vis-&#224;-vis de l'Angleterre ; quoi qu'il en soit, nous devons bien avouer que nos propres sentiments sont vils et m&#233;prisables. Nous voyons bien qu'il n'existe aucun espoir d'une paix profonde et durable pour l'Am&#233;rique dans une solution boiteuse, puisqu'elle signifie involution et d&#233;sagr&#233;gation de la nation am&#233;ricaine en peuples et pays hostiles, et cependant nous levons les bras au ciel comme si nous &#233;tions effray&#233;s de l'actuelle guerre &#171; fratricide &#187;, alors qu'elle renferme la perspective d'une solution stable. Nous, souhaitons aux Am&#233;ricains un avenir fait d'innombrables et incessants conflits, qui seraient tout aussi fratricides, mais certainement bien plus d&#233;moralisants : nous le souhaitons uniquement pour &#234;tre lib&#233;r&#233;s de l'aiguillon de la concurrence am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] La femme de lettres am&#233;ricaine Beecher-Stowe participa activement au mouvement pour l'abolition de l'esclavage. En septembre 1861, elle adressa une lettre ouverte &#224; lord Shaftesbury pour d&#233;noncer les conf&#233;d&#233;r&#233;s et exprimer son indignation devant l'attitude de l'Angleterre, qu'elle invitait &#224; prendre fait et cause pour les unionistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Le Parti r&#233;publicain fut fond&#233; en r&#233;action aux empi&#233;tements de l'oligarchie esclavagiste. Il repr&#233;sentait les int&#233;r&#234;ts de la bourgeoisie industrielle du Nord et jouit de l'appui des populations laborieuses. Pour &#233;liminer la puissance politique et sociale des esclavagistes, il limita l'esclavage &#224; ce qu'il &#233;tait, ce qui signifiait l'&#233;liminer progressivement. Quant aux terres non encore colonis&#233;es de l'Ouest, il en d&#233;cida l'attribution gratuite aux fermiers libres. Le Parti whig disparaissant peu &#224; peu &#224; la suite des &#233;lections de 1852, le champ &#233;tait dangereusement ouvert &#224; l'extension du Parti d&#233;mocrate pro-esclavagiste. L'abrogation du compromis du Missouri en 1854, rendit ce danger plus &#233;vident. D'&#233;normes meetings de protestation contre l'action du Congr&#232;s se tinrent d'un bout &#224; l'autre du Nord. Il en sortit le Parti r&#233;publicain, qui tint sa premi&#232;re convention &#224; Jackson, dans le Michigan, le 6 juillet 1854. Il se d&#233;veloppa rapidement &#224; l'&#233;chelle nationale par suite des &#233;v&#233;nements du Kansas (1854-1856), aggrav&#233;s par l'indignation suscit&#233;e dans le Nord par le manifeste d'Ostende (1854). En 1856, le nouveau parti entreprit sa premi&#232;re campagne pr&#233;sidentielle avec Fr&#233;mont en t&#234;te de liste. Quatre ans plus tard, il remportait l'&#233;lection de Lincoln, avec le mot d'ordre &#171; Libert&#233; d'expression ; libert&#233; d'acc&#232;s &#224; la terre ; libert&#233; du travail ; libert&#233; humaine. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] La Constitution provisoire fut adopt&#233;e au Congr&#232;s de Montgomery (Alabama) du 4 f&#233;vrier 1861 par six &#201;tats esclavagistes du Sud - Caroline du Sud, G&#233;orgie, Floride, Alabama, Mississippi et Louisiane - qui &#233;taient sortis de l'Union am&#233;ricaine. Ce congr&#232;s proclama la cr&#233;ation de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud et choisit Jefferson Davis comme pr&#233;sident provisoire. Le Texas rejoignit la Conf&#233;d&#233;ration le 2 mars, les quatre &#201;tats fronti&#232;res esclavagistes, Virginie, Arkansas, Caroline du Nord et Tennessee, y adh&#233;r&#232;rent le 4 mai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] &#192; la veille de la guerre de S&#233;cession, certains membres du Congr&#232;s tent&#232;rent de pr&#233;venir le conflit, en se livrant &#224; une s&#233;rie de man&#339;uvres parlementaires. En d&#233;cembre 1860, Crittenden, du Kentucky, proposa : 1) le vote d'un amendement constitutionnel qui remettrait en vigueur &#171; la ligne de compromis du Missouri &#187;, et 2) la promulgation d'une loi qui garantirait la protection de l'esclavage dans la r&#233;gion de &#171; Columbia &#187;. En ouvrant largement le vaste Sud-Ouest &#224; l'implantation de l'esclavage et en le prot&#233;geant au sein de la capitale f&#233;d&#233;rale, ce plan donnait satisfaction - en grande partie du moins - aux esclavagistes. Ce sont surtout les partisans de l&#224; distribution g&#233;n&#233;rale de la terre libre aux colons, qui s'oppos&#232;rent au projet de Crittenden. Finalement, priv&#233; du soutien n&#233;cessaire de ce groupement d&#233;cisif du Nord, le projet &#233;choua. Les projets de compromis propos&#233;s par Corwin, Weed et MeKean connurent le m&#234;me sort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le Parti d&#233;mocrate, fond&#233; en 1828, rassemblait les planteurs, certains groupes de la bourgeoisie ainsi qu'une partie importante de fermiers et de petits-bourgeois des villes. Dans les ann&#233;es 1830 et 1840, il repr&#233;senta de plus en plus les int&#233;r&#234;ts des planteurs et de la grande bourgeoisie financi&#232;re du Nord, qui d&#233;fendait l'esclavage. Lorsque, apr&#232;s l'adoption du Kansas-Nebraska bill en 1854, l'esclavage mena&#231;a de submerger toute l'Union, il y eut une scission au sein du Parti d&#233;mocrate, qui permit la victoire de Lincoln en 1860.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Le Compromis du Missouri marqua le d&#233;but d'une s&#233;rie de luttes politiques qui culmin&#232;rent dans la guerre de S&#233;cession. En 1820, le Sud esclavagiste se trouva dans une situation insolite. Le Nord libre avait d&#233;finitivement pris en main le contr&#244;le de la Chambre des repr&#233;sentants. Par cons&#233;quent, le Sud ne pouvait plus s'opposer &#224; l'&#233;laboration de lois favorables au Nord, ou de mesures dirig&#233;es contre le Sud, &#224; moins de dominer le S&#233;nat. Or, la majorit&#233; dans cette assembl&#233;e d&#233;pendait de l'entr&#233;e du Missouri en tant qu'&#201;tat esclavagiste. Pour emp&#234;cher le Sud d'avoir la majorit&#233; dans la Chambre Haute, le Nord demanda l'admission du Maine. A la suite de longs et violents d&#233;bats, les deux &#201;tats furent admis, maintenant ainsi l'&#233;quilibre des forces au S&#233;nat. De plus, le compromis du Missouri pr&#233;vit l'abolition de l'esclavage dans le territoire de la Louisiane situ&#233; au-del&#224; de la ligne du 360&#176; 30' de latitude nord. Ce compromis fut pratiquement annul&#233; en 1854 par l'adoption du Kansas-Nebraska bill.&lt;br class='autobr' /&gt;
La gravit&#233; de cette lutte au niveau parlementaire fut pleinement comprise &#224; l'&#233;poque. Le 7 f&#233;vrier 1820, Jefferson &#233;crivait &#224; Hugh Nelson au sujet de la question du Missouri : &#171; C'est la plus importante qui ait jamais menac&#233; notre Union. M&#234;me aux plus noirs moments de la guerre r&#233;volutionnaire, je n'ai jamais &#233;prouv&#233; de craintes semblables &#224; celles que me cause cet incident. &#187; (Cf. T. Jefferson, Writings, ed. P. L. Ford, New York, 1899, vol. X, p. 156.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Le Kansas-Nebraska bill fut adopt&#233; en mai 1854 par le Congr&#232;s am&#233;ricain. Il stipulait la cr&#233;ation de deux territoires, en supposant que le Nebraska entrerait comme &#201;tat libre dans l'Union, contrairement au Kansas. Ainsi les forces du Nord et du Sud seraient &#233;galement repr&#233;sent&#233;es au S&#233;nat. En outre, cette loi, pr&#233;voyait l'annulation de la ligne s&#233;parant les &#201;tats libres des &#201;tats esclavagistes (compromis du Missouri). Les esclavagistes obtinrent ainsi ce qu'ils d&#233;siraient le plus ardemment : la reconnaissance que la zone de l'esclavagisme &#233;tait illimit&#233;e aux &#201;tats-Unis. Pour obtenir la sanction des d&#233;mocrates de l'Ouest, cette loi instaura la doctrine de la souverainet&#233; populaire dans chaque &#201;tat sur la question de l'introduction ou non de l'esclavage. Cette loi mena tout droit &#224; la guerre du Kansas, conflit qui servit lui-m&#234;me de prologue &#224; la guerre civile de 1861-1865.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] A titre d'ambassadeur des USA &#224; Londres, Buchanan publia le manifeste d'Ostende conjointement aux repr&#233;sentants diplomatiques de la France et de l'Espagne. Ce manifeste conseillait au gouvernement des USA d'acqu&#233;rir d'une mani&#232;re ou d'une autre l'&#238;le de Cuba qui appartenait &#224; l'Espagne. En 1856, Buchanan devint pr&#233;sident des USA, sous l'&#233;tiquette du Parti d&#233;mocrate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] L'esclave Dred Scott suivit son ma&#238;tre le Dr Emerson, dans le territoire de Louisiane situ&#233; au-dessus de la ligne du 360&#176; 30' o&#249;, l&#233;galement, l'esclavage &#233;tait interdit. Dred y v&#233;cut un certain nombre d'ann&#233;es, s'y maria et eut des enfants. Par la suite, les Scott furent ramen&#233;s dans l'&#201;tat esclavagiste du Missouri. A la mort de leur ma&#238;tre, ils furent vendus &#224; un New-Yorkais, Samford, &#224; qui ils firent un proc&#232;s pour obtenir leur libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'affaire fut port&#233;e devant la Cour supr&#234;me qui &#233;tait non seulement en majeure partie compos&#233;e de sudistes, mais encore pr&#233;sid&#233;e par un sudiste, le juge Taney. En r&#233;digeant l'arr&#234;t pris par la majorit&#233;, ce dernier soutint que la Cour du Missouri n'avait pas pouvoir de juridiction dans cette affaire, puisque les Scott n'&#233;taient pas et ne pouvaient &#234;tre des citoyens au sens o&#249; l'entendait la Constitution. Qui plus est, le juge sauta sur l'occasion pour donner un arr&#234;t qui accordait aux esclavagistes ce qu'ils souhaitaient le plus : le droit de transf&#233;rer leurs biens meubles - esclaves y compris - dans n'importe quel territoire des &#201;tats-Unis, et d'y garder les esclaves m&#234;me si la l&#233;gislation de l'&#201;tat local ou du Congr&#232;s s'y opposait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Malgr&#233; l'interdiction l&#233;gale du trafic d'esclaves africains, les planteurs sudistes n'en continuaient pas moins &#224; importer ces &#171; biens meubles &#187; apr&#232;s 1808. En d&#233;pit de l'absence de statistiques pr&#233;cises, des sources de l'&#233;poque montrent que la traite des Noirs &#233;tait plus importante que jamais. En 1840, on n'envoya pas moins de cent cinquante mille esclaves vers le Nouveau-Monde, contre quarante-cinq mille vers la fin du XVIII&#176; si&#232;cle. &#201;videmment, la plupart &#233;taient destin&#233;es aux &#201;tats-Unis. Au cours des ann&#233;es cinquante, on arma ouvertement des vaisseaux n&#233;griers &#224; New York et dans, le Maine ; selon le t&#233;moignage de Du Bois, quatre-vingt-cinq navires se livraient &#224; ce &#171; trafic illicite &#187;. Pendant ce temps, la Grande-Bretagne et les &#201;tats-Unis se livraient &#224; des tentatives hypocrites pour faire cesser le trafic d'esclaves en postant quelques navires au large de la c&#244;te d'Afrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Quand la loi Kansas-Nebraska fut vot&#233;e, un groupement anti-esclavagiste du Nord, dirig&#233; par Thayer, du Massachusetts, fonda une Soci&#233;t&#233; d'Aide aux &#233;migr&#233;s. Celle-ci se proposait d'envoyer au Kansas des sympathisants de la th&#233;orie de la terre libre, pour veiller &#224; ce que ce territoire entr&#226;t dans l'Union, en tant qu'&#201;tat libre. Pendant ce temps, les esclavagistes organis&#232;rent des bandes d'hommes de main recrut&#233;s dans la p&#232;gre du Missouri occidental.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces bandes envahirent le Kansas en octobre 1854, mais elles furent repouss&#233;es. Cependant, elles revinrent et impos&#232;rent par la terreur l'&#171; &#233;lection &#187; d'un d&#233;l&#233;gu&#233; pro-esclavagiste au Congr&#232;s. Dans les m&#234;mes conditions, on &#233;lit, en mars 1855, des magistrats favorables aux esclavagistes, mais les partisans de la terre libre refus&#232;rent de les reconna&#238;tre. Ils cr&#233;&#232;rent donc leur propre assembl&#233;e, r&#233;dig&#232;rent une constitution et demand&#232;rent &#224; &#234;tre admis dans l'Union. Entre-temps, Shannon, valet des int&#233;r&#234;ts esclavagistes, fut nomm&#233; gouverneur du territoire. La guerre civile &#233;clata en 1856 : les partisans de la terre libre (free soilers), conduits par le militant abolitionniste John Brown, organis&#232;rent des sections militaires et se mirent &#224; d&#233;sagr&#233;ger les forces esclavagistes. Le gouverneur Shannon fut remplac&#233; par un partisan plus fougueux de l'esclavagisme, un certain Woodson, qui en appela &#224; tous les &#171; bons citoyens &#187; pour &#233;craser l' &#171; insurrection &#187;. De toute &#233;vidence, cet appel s'adressait &#224; la p&#232;gre qui, saisissant l'allusion, envahit de nouveau le Kansas et, cette fois, pilla le pays jusqu'&#224; Ossawattomie. Les partisans de la terre, libre se dirig&#232;rent alors sur Lecompton et ne furent emp&#234;ch&#233;s de prendre la ville que par l'arriv&#233;e des troupes f&#233;d&#233;rales. Entre-temps, fut nomm&#233; un nouveau gouverneur : Geary, de Pennsylvanie ; gr&#226;ce &#224; une man&#339;uvre rapide, il put repousser les bandits hors du territoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] En 1856, Fr&#233;mont, le candidat r&#233;publicain, recueillit 1341264 voix, et Buchanan, le candidat d&#233;mocrate, 1 838 169 voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] En 1850, l'Illinois, l'Indiana, l'Iowa, l'Ohio, le Michigan et le territoire du Minnesota groupaient une population de 4 721 551 &#226;mes. Dix ans plus tard, il y avait 7 773 820 habitants dans cette r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Dans la Mis&#232;re de la Philosophie, Marx s'en prend &#224; Proudhon qui, dans toute cat&#233;gorie &#233;conomique, s'efforce de s&#233;parer le bon c&#244;t&#233; du mauvais, afin de ne retenir que le bon. Or, dit Marx, &#171; ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est pr&#233;cis&#233;ment la coexistence de deux c&#244;t&#233;s contradictoires, leur lutte et leur fusion en une cat&#233;gorie nouvelle : rien qu'&#224; poser le probl&#232;me d'&#233;liminer le mauvais c&#244;t&#233;, on coupe court au mouvement dialectique &#187;. C'est ainsi que, d&#232;s 1847, Marx montre que la lutte f&#233;conde entre l'esclavage et le travail libre donne naissance &#224; une cat&#233;gorie nouvelle : le travail salari&#233; (libre et forc&#233;), qui permet l'industrialisation &#224; une &#233;chelle immense et la lutte pour le socialisme, Cf. Mis&#232;re de la Philosophie, chap. II, &#167;2, 4&#176; observation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Dans le texte publi&#233; par la New York Daily Tribune, nous lisons cette phrase qui contredit directement l'opposition qu'&#233;tablit Marx entre l'attitude du Times et du Reynold's en ce qui concerne Buchanan ; &#171; Pour sa part, Reynold's, durant le s&#233;jour de Buchanan &#224; Londres, &#233;tait l'un de ses favoris, et depuis lors n'a pas manqu&#233; une. seule occasion pour le mettre sur la sellette et d&#233;noncer ses adversaires. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
On sait que la New York Tribune ne se g&#234;nait pas pour modifier des passages entiers ou les supprimer, etc., si bien que Marx dut interrompre sa collaboration &#224; ce journal progressiste en mars 1862. (N. d. T.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] En ce qui concerne la condamnation du trafic d'esclaves par le Parti r&#233;publicain, cf. le programme r&#233;publicain de 1860, neuvi&#232;me r&#233;solution, in : E. Stanwood, A History of President Elections, Boston 1888, p. 230.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Old Bailey, nom donn&#233; &#224; la citadelle de la prison de Newgate &#224; Londres, o&#249; si&#233;geait le tribunal criminel central.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Le 16 octobre 1859, John Brown, &#224; la t&#234;te d'une troupe de vingt-deux hommes, dont cinq Noirs, tenta de s'emparer de l'arsenal f&#233;d&#233;ral et de l'armurerie de Harper's Ferry en Virginie, afin de provoquer un soul&#232;vement des esclaves dont les &#201;tats esclavagistes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le colonel E. Lee, futur chef militaire des forces sudistes, fit prisonnier John Brown ainsi qu'un certain nombre de ses hommes. Au milieu de l'agitation populaire, ils furent jug&#233;s pour trahison et d&#233;clar&#233;s coupables. En d&#233;cembre 1859, Brown fut pendu. Le Nord protesta avec v&#233;h&#233;mence contre son ex&#233;cution. Brown encouragea les Noirs dans leur lutte contre l'esclavage et favorisa le rassemblement des forces abolitionnistes du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Cf. J. C. Calhoun, Works, ed. R. K. Crall&#233; (New York 1854), vol. IV, pp. 340, 341, 343.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] En juillet 1832, Jackson signa &#171; un tarif syst&#233;matiquement protectionniste &#187;, qui provoqua un large m&#233;contentement en Caroline du Sud. John C. Calhoun cristallisa dans son &#201;tat le sentiment qu'il fallait annuler le tarif protectionniste et faire s&#233;cession. Une session sp&#233;ciale des magistrats de la Caroline du Sud se r&#233;unit et ordonna la convocation d'une assembl&#233;e. Celle-ci adopta le 24 novembre 1832 une ordonnance annulant le tarif, appelant les citoyens de l'&#201;tat &#224; d&#233;fendre l'ind&#233;pendance vis-&#224;-vis du pouvoir f&#233;d&#233;ral et mena&#231;ant de faire s&#233;cession. Cette ordonnance devait prendre effet &#224; dater de f&#233;vrier 1833. Entre-temps, le pr&#233;sident Jackson agit en toute h&#226;te. Apr&#232;s avoir annonc&#233; son intention de faire appliquer par la force toutes les lois f&#233;d&#233;rales en Caroline du Sud, il envoya des troupes et des navires &#224; Charleston. Comme aucun des autres &#201;tats sudistes ne r&#233;agit, la Caroline du Sud plia bient&#244;t. Pour la d&#233;claration de Jackson sur le tarif consid&#233;r&#233; comme un pr&#233;texte pour faire s&#233;cession, cf. sa lettre au r&#233;v&#233;rend Andrew J. Crawford, dat&#233;e du 1er mai 1833, in : A. Jackson, Correspondance, ed. J. S. Bassett and J. F. Jameson, Washington 1931, vol. V, p. 72.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] Le tarif Morrill est un droit douanier de caract&#232;re protectionniste, pr&#233;sent&#233; au Congr&#232;s par le r&#233;publicain Morrill et adopt&#233; en mai 1860. Les taxes douani&#232;res augment&#232;rent sensiblement &#224; la suite de ce tarif. D&#232;s le 4 f&#233;vrier, les d&#233;l&#233;gu&#233;s des six &#201;tats se concert&#232;rent &#224; Montgomery pour former la Conf&#233;d&#233;ration sudiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE&lt;br class='autobr' /&gt;
LA GUERRE CIVILE NORD-AM&#201;RICAINE&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 25.10.1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 20 octobre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis des mois, les quotidiens et hebdomadaires qui donnent le ton au reste de la presse londonienne, ressassent la m&#234;me litanie sur la guerre civile am&#233;ricaine. Tout en insultant les libres &#201;tats du Nord, ils se d&#233;fendent anxieusement du soup&#231;on de sympathiser avec les &#201;tats esclavagistes du Sud. En fait, ils &#233;crivent toujours deux types d'articles : l'un pour attaquer le Nord, l'autre pour excuser leurs attaques contre le Nord. Qui s'excuse s'accuse. (Fr.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leurs arguments sont par essence l&#233;nifiants : la guerre entre le Nord et le Sud est un simple conflit tarifaire. Elle n'a donc rien &#224; voir avec les principes, ni avec la question de l'esclavage ; en fait, il s'agit de la soif de pouvoir qu'&#233;prouve le Nord. En outre, m&#234;me si le bon droit &#233;tait du c&#244;t&#233; des nordistes, c'est en vain que l'on tenterait de mettre sous le joug par la violence huit millions d'Anglo-Saxons. Enfin, la s&#233;paration d'avec le Sud n'affranchirait-elle pas le Nord de tout rapport avec l'esclavage des Noirs et ne lui assurerait-elle pas - &#233;tant donn&#233; ses vingt millions d'habitants et son immense territoire - un d&#233;veloppement sup&#233;rieur, dont il ne soup&#231;onne m&#234;me pas l'ampleur ? En cons&#233;quence, le Nord devrait saluer la s&#233;cession comme un &#233;v&#233;nement heureux, au lieu d'essayer de la mater au moyen d'une guerre civile sanglante et inefficace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous allons consid&#233;rer point par point le plaidoyer de la presse anglaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conflit entre le Nord et le Sud - telle est la premi&#232;re excuse - n'est qu'une simple guerre tarifaire, une guerre entre syst&#232;mes protectionniste et libre-&#233;changiste, l'Angleterre se tenant &#233;videmment du c&#244;t&#233; de la libert&#233; commerciale. Le propri&#233;taire d'esclaves peut-il jouir pleinement des fruits du travail de ses esclaves, ou doit-il en &#234;tre partiellement frustr&#233; par les protectionnistes du Nord ? Telle est la question qui se pose dans cette guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait r&#233;serv&#233; au Times de faire cette brillante d&#233;couverte, l'Economist, l'Examiner, la Saturday Review et tutti quanti s'attachant &#224; exposer ce th&#232;me en d&#233;tail. Il vaut d'&#234;tre not&#233; que cette d&#233;couverte n'a pas &#233;t&#233; faite &#224; Charleston, mais &#224; Londres. Naturellement, chacun sait en Am&#233;rique que le syst&#232;me du libre-&#233;change pr&#233;valait de 1846 &#224; 1861, et qu'il fallut attendre 1861 pour que le repr&#233;sentant Morrill fasse voter son syst&#232;me de protection tarifaire par le Congr&#232;s, apr&#232;s que la r&#233;bellion eut &#233;clat&#233;. Il n'y a donc pas eu de s&#233;cession parce que le Congr&#232;s avait vot&#233; le syst&#232;me tarifaire de Morrill, mais, dans le meilleur des cas, ce syst&#232;me fut adopt&#233; au Congr&#232;s parce que la s&#233;cession avait &#233;clat&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la Caroline du Sud eut en 1831 sa premi&#232;re crise de s&#233;cession, les lois protectionnistes de 1828 lui servirent certes de pr&#233;texte, mais seulement de pr&#233;texte, comme on l'a su par la d&#233;claration du g&#233;n&#233;ral Jackson [1]. En fait, on n'a pas repris cette fois-ci ce vieux pr&#233;texte. Au Congr&#232;s de la s&#233;cession de Montgomery, on a &#233;vit&#233; toute allusion &#224; la question tarifaire, parce que la culture sucri&#232;re de la Louisiane - l'un des &#201;tats les plus influents du Sud - d&#233;pend enti&#232;rement de la protection tarifaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, la presse londonienne soutient dans son plaidoyer que la guerre des &#201;tats-Unis vise uniquement au maintien de l'Union par la force. Les nordistes ne peuvent se r&#233;soudre &#224; effacer quinze &#233;toiles de leur drapeau. Les Yankees veulent se tailler une place &#233;norme sur la sc&#232;ne mondiale. Certes, il en serait tout autrement si cette guerre &#233;tait men&#233;e pour l'abolition de l'esclavage ! Mais, comme la Saturday Review le d&#233;clare cat&#233;goriquement, cette guerre n'a rien &#224; voir avec la question de l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant tout, il faut rappeler que la guerre n'a pas &#233;t&#233; provoqu&#233;e par le Nord, mais par le Sud. Le Nord se trouve sur la d&#233;fensive. Pendant des mois, il a regard&#233; sans broncher les s&#233;cessionnistes s'emparer des forts, des arsenaux militaires, des installations portuaires, des b&#226;timents de douane, des bureaux de paierie, des navires et d&#233;p&#244;ts d'armes de l'Union, insulter son drapeau et faire prisonniers des corps de troupe entiers. Finalement, les s&#233;cessionnistes d&#233;cid&#232;rent de contraindre le gouvernement de l'Union &#224; sortir de sa passivit&#233; par un acte de guerre retentissant, et c'est pour cette seule raison qu'ils bombard&#232;rent Fort Sumter pr&#232;s de Charleston. Le 11 avril (1861), leur g&#233;n&#233;ral Beauregard avait appris, lors d'une rencontre avec le commandant de Fort Sumter, le major Anderson, que la place disposait seulement de trois jours de vivres et devait donc rendre les armes, pass&#233; ce d&#233;lai. Afin de h&#226;ter la reddition, les s&#233;cessionnistes ouvrirent aux premi&#232;res heures du lendemain (12 avril) le bombardement, qui devait aboutir &#224; la chute de la place en quelques heures. A peine cette nouvelle parvint-elle par t&#233;l&#233;graphe &#224; Montgomery, le si&#232;ge du Congr&#232;s de la s&#233;cession, que le ministre de la Guerre Walker d&#233;clara publiquement au nom de la nouvelle Conf&#233;d&#233;ration : &#171; Nul ne peut dire o&#249; finira la guerre commenc&#233;e aujourd'hui. &#187; [2] En m&#234;me temps, il proph&#233;tisa &#171; qu'avant le 1&#176; mai le drapeau de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud flotterait sur le d&#244;me du vieux Capitole de Washington et sous peu sans doute aussi sur le Faneuil Hall de Boston &#187;, [3] C'est seulement apr&#232;s qu'il y eut la proclamation, dans laquelle Lincoln rappela soixante quinze mille hommes pour la protection de l'Union. Le bombardement de Fort Sumter coupa la seule voie constitutionnelle possible, &#224; savoir la convocation d'une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale du peuple am&#233;ricain, comme Lincoln l'avait propos&#233; dans son adresse inaugurale [4]. Il ne restait plus &#224; Lincoln d'autre choix que de s'enfuir de. Washington, d'&#233;vacuer le Maryland et le Delaware, d'abandonner le Missouri et la Virginie, ou de r&#233;pondre &#224; la guerre par la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la question de savoir quel est le principe de la guerre civile am&#233;ricaine, le Sud lui-m&#234;me r&#233;pond par le cri de guerre lanc&#233; au moment de la rupture de la paix. Stephens, le vice-pr&#233;sident de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud, d&#233;clara au Congr&#232;s de la s&#233;cession que ce qui distinguait essentiellement la Constitution nouvellement tram&#233;e &#224; Montgomery de celle de Washington et Jefferson, c'&#233;tait que, d&#233;sormais et pour la premi&#232;re fois, l'esclavage &#233;tait reconnu comme une institution bonne en soi et comme le fondement de tout l'&#233;difice de l'&#201;tat, alors que les p&#232;res de la r&#233;volution, emp&#234;tr&#233;s qu'ils &#233;taient dans les pr&#233;jug&#233;s du XVIII&#176; si&#232;cle, avaient trait&#233; l'esclavage comme un mal import&#233; d'Angleterre et devant &#234;tre &#233;limin&#233; progressivement. Un autre matamore du Sud, M. Speeds, s'&#233;cria, &#171; Il s'agit pour nous de fonder une grande r&#233;publique esclavagiste (a great slave republic). &#187; Comme on le voit, le Nord a tir&#233; l'&#233;p&#233;e simplement pour d&#233;fendre l'Union, et le Sud n'a-t-il pas d&#233;j&#224; d&#233;clar&#233; que le maintien de l'esclavage n'&#233;tait plus compatible pour longtemps avec l'existence de l'Union ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le bombardement de Fort Sumter donna le signal de l'ouverture des hostilit&#233;s, la victoire &#233;lectorale du Parti r&#233;publicain du Nord - l'&#233;lection de Lincoln &#224; la pr&#233;sidence - donna le signal de la s&#233;cession. Lincoln fut &#233;lu le 6 novembre 1860. Le 8 novembre 1860, c'&#233;tait le t&#233;l&#233;gramme de la Caroline du Sud : &#171; La s&#233;cession est consid&#233;r&#233;e ici comme un fait accompli. &#187; Le 10 novembre, l'Assembl&#233;e l&#233;gislative de G&#233;orgie mit en chantier ses plans de s&#233;cession, et le 15 novembre une session sp&#233;ciale d&#233; l'Assembl&#233;e l&#233;gislative du Mississippi &#233;tait convoqu&#233;e pour d&#233;battre de la s&#233;cession. A vrai dire, la victoire de Lincoln elle-m&#234;me n'&#233;tait que le r&#233;sultat d'une scission dans le camp d&#233;mocrate. Durant la bataille &#233;lectorale, les d&#233;mocrates du Nord avaient concentr&#233; leurs voix sur Douglas, et ceux du Sud sur Breckinridge, et cet &#233;parpillement des voix d&#233;mocrates permit la victoire du Parti r&#233;publicain. D'o&#249; provient, d'une part, la sup&#233;riorit&#233; du Parti r&#233;publicain dans le Nord , et, d'autre part, la division au sein du Parti d&#233;mocrate, dont les membres, au Nord et au Sud, op&#233;raient de concert depuis plus d'un demi-si&#232;cle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sidence de Buchanan repr&#233;senta le point culminant de la domination sur l'Union que le Sud avait fini par usurper gr&#226;ce &#224; son alliance avec les d&#233;mocrates du Nord. Le dernier Congr&#232;s continental de 1787 et le premier Congr&#232;s constitutionnel de 1789-1790 avaient l&#233;galement banni l'esclavage de tous les territoires de la R&#233;publique au nord-ouest de l'Ohio. (Comme on le sait, les territoires sont les noms donn&#233;s aux colonies situ&#233;es &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me des &#201;tats-Unis, tant qu'elles n'ont pas atteint le niveau de population constitutionnellement prescrit pour la formation d'&#201;tats autonomes.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le compromis dit du Missouri (1820) [5], &#224; la suite duquel le Missouri est entr&#233; dans les rangs des &#201;tats-Unis en tant qu'&#201;tat esclavagiste, exclut l'esclavage de tout le territoire au-del&#224; du 360&#176; 30' de latitude nord, et &#224; l'ouest du Missouri. Ce compromis fit avancer la zone de l'esclavage de plusieurs degr&#233;s de longitude, tandis que par ailleurs on assignait des limites g&#233;ographiques tr&#232;s pr&#233;cises &#224; sa propagation future. Cette barri&#232;re g&#233;ographique fut &#224; son tour renvers&#233;e en 1854 par ce que l'on appelle le Kansas-Nebraska bill [6], dont. le promoteur fut Stephen A. Douglas, alors leader de la d&#233;mocratie du Nord. Le bill adopt&#233; par les deux chambres du Congr&#232;s abolit le compromis du Missouri, pla&#231;a sur le m&#234;me pied esclavage et libert&#233;, ordonna au gouvernement de l'Union de les traiter avec la m&#234;me indiff&#233;rence, et laissa &#224; la souverainet&#233; populaire le soin de d&#233;cider s'il fallait ou non introduire l'esclavage dans un territoire. Ainsi, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire des &#201;tats-Unis, on abolissait toute limitation g&#233;ographique et l&#233;gale &#224; l'extension de l'esclavage dans les territoires. De par cette nouvelle l&#233;gislation, tout le territoire, jusque-l&#224; libre du Nouveau-Mexique et cinq fois plus grand que l'&#201;tat de New York, fut transform&#233; en pays d'esclavage, et la zone esclavagiste fut prolong&#233;e, de la fronti&#232;re de la R&#233;publique mexicaine, jusqu'au 381&#176; de latitude nord. En 1859, le Nouveau-Mexique fut dot&#233; d'un Code de l'esclavage qui rivalisait de barbarie avec les l&#233;gislations du Texas et de l'Alabama. Cependant, comme le recensement de 1860 l'indique, le Nouveau-Mexique compte &#224; peine une cinquantaine d'esclaves sur environ cent mille habitants. Il a donc suffit au Sud d'envoyer au-del&#224; de la fronti&#232;re une poign&#233;e d'aventuriers avec quelques esclaves pour rassembler, avec l'aide du gouvernement central de Washington, de ses fonctionnaires et fournisseurs du Nouveau-Mexique, un semblant de repr&#233;sentation populaire en vue d'octroyer &#224; ce territoire l'esclavage et d'imposer partout la domination des esclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, cette m&#233;thode commode ne s'av&#233;ra pas efficace dans les autres territoires. C'est pourquoi, le Sud fit un pas de plus, et le Congr&#232;s en appela &#224; la Cour supr&#234;me des &#201;tats-Unis. Cette cour, compos&#233;e de neuf juges, dont cinq appartenant au Sud, &#233;tait depuis longtemps l'instrument le plus docile des esclavagistes. Elle d&#233;cida, en 1857, dans le m&#233;morable cas Dred Scott [7], que chaque citoyen am&#233;ricain avait le droit d'emporter avec lui sur n'importe quel territoire toute propri&#233;t&#233; reconnue par la Constitution. Or, la Constitution reconnaissait la propri&#233;t&#233; d'esclaves ; on obligea ainsi le gouvernement de l'Union &#224; prot&#233;ger cette propri&#233;t&#233;. En cons&#233;quence, sur une base constitutionnelle, les esclaves pouvaient &#234;tre contraints par leurs ma&#238;tres &#224; travailler dans tous les territoires, et il &#233;tait loisible &#224; chaque, esclavagiste en particulier d'introduire l'esclavage - m&#234;me contre la volont&#233; de la majorit&#233; des colons - dans tous les territoires libres jusque-l&#224;. On d&#233;nia ainsi aux assembl&#233;es l&#233;gislatives locales le droit d'interdire l'esclavage, et on imposa au Congr&#232;s et au gouvernement de l'Union le devoir de favoriser les promoteurs de l'esclavagisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le compromis du Missouri de 1820 avait &#233;tendu la limite g&#233;ographique de l'esclavagisme dans les territoires, si le Kansas-Nebraska bill de 1854 avait effac&#233; toute fronti&#232;re g&#233;ographique et l'avait remplac&#233;e par une barri&#232;re politique - la volont&#233; de la majorit&#233; des colons - la Cour supr&#234;me des &#201;tats-Unis, par sa d&#233;cision de 1857, abattait toute entrave politique et transformait tous les territoires de la R&#233;publique, pr&#233;sents et futurs, de libres &#201;tats en serres chaudes de l'esclavagisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, sous le gouvernement de Buchanan, on aggrava en 1850 la l&#233;gislation sur l'extradition des esclaves en fuite ; et on l'appliqua impitoyablement dans les &#201;tats du Nord [8]. Il apparut que le vocation constitutionnelle du Nord &#233;tait de rattraper les esclaves pour les ma&#238;tres du Sud. D'autre part, en vue de freiner autant que possible la colonisation des territoires par de libres colons, le parti esclavagiste mit en &#233;chec toute la l&#233;gislation sur la libert&#233; du sol, c'est-&#224;-dire les r&#232;glements assurant aux colons une quantit&#233; d&#233;termin&#233;e de terres d'&#201;tat libres de charges [9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique int&#233;rieure aussi bien qu'ext&#233;rieure des &#201;tats-Unis se mit au service des esclavagistes. De fait, Buchanan avait acc&#233;d&#233; &#224; la dignit&#233; pr&#233;sidentielle gr&#226;ce au manifeste d'Ostende, o&#249; il proclamait que l'acquisition de Cuba, soit &#224; titre on&#233;reux soit par la force des armes, &#233;tait la grande t&#226;che de la politique nationale [10]. Sous son gouvernement, le Nord du Mexique fut d&#233;j&#224; distribu&#233; aux sp&#233;culateurs fonciers am&#233;ricains, qui attendaient avec impatience le signal pour envahir Chihuahua, Coahuila et Sonora [11]. Les continuelles exp&#233;ditions de pirates et de flibustiers contre les &#201;tats d'Am&#233;rique centrale [12] &#233;taient dirig&#233;es, s'il vous pla&#238;t, de la Maison-Blanche de Washington. En liaison intime avec cette politique ext&#233;rieure, qui se proposait ouvertement de conqu&#233;rir des territoires nouveaux afin d'y introduire l'esclavage et la domination des esclavagistes, se situait la r&#233;ouverture du commerce des esclaves secr&#232;tement appuy&#233;e par le gouvernement de l'Union [13]. Stephen A. Douglas lui-m&#234;me d&#233;clara le 20 ao&#251;t 1859 au S&#233;nat am&#233;ricain : &#171; L'an dernier, nous avons import&#233; plus de n&#232;gres d'Afrique que jamais auparavant au cours d'une ann&#233;e, m&#234;me &#224; l'&#233;poque o&#249; le commerce des esclaves &#233;tait encore l&#233;gal. Le nombre des esclaves import&#233;s l'ann&#233;e derni&#232;re se serait &#233;lev&#233; &#224; quinze mille. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propagation par la force arm&#233;e de l'esclavage &#224; l'ext&#233;rieur, tel &#233;tait le but avou&#233; de la politique nationale. De fait, l'Union &#233;tait devenue l'esclave des trois cent mille esclavagistes, qui dominaient le. Sud. Ce r&#233;sultat d&#233;coulait d'une s&#233;rie de compromis que le Sud devait &#224; son alliance avec les d&#233;mocrates du Nord. Toutes les tentatives renouvel&#233;es p&#233;riodiquement, depuis 1817, pour r&#233;sister aux empi&#233;tements croissants des esclavagistes &#233;chou&#232;rent devant cette alliance. Enfin, ce fut le tournant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que fut vot&#233; le Kansas-Nebraska bill qui effa&#231;ait la ligne fronti&#232;re de l'esclavage et en soumettait l'application &#224; la volont&#233; des colons dans les territoires nouveaux, les &#233;missaires arm&#233;s des esclavagistes - voyous des r&#233;gions fronti&#232;res du Missouri et de l'Arkansas - se pr&#233;cipit&#232;rent sur le Kansas, le couteau de chasse dans une main et le revolver dans l'autre, afin d'en chasser les colons et les traitant avec une cruaut&#233; sans nom. Ces raids de brigandage trouvaient appui aupr&#232;s du gouvernement central de Washington. D'o&#249; l'immense r&#233;action. Dans tout le nord, et notamment dans le nord-ouest, il se forma une organisation auxiliaire pour apporter au Kansas un soutien en hommes, armes et argent [14]. De cette organisation auxiliaire, naquit le Parti r&#233;publicain, qui doit donc son existence &#224; la lutte pour d&#233;fendre le Kansas. Apr&#232;s l'&#233;chec de la tentative pour transformer par la force le Kansas en un territoire &#224; esclaves, le Sud s'effor&#231;a d'aboutir au m&#234;me r&#233;sultat au moyen d'intrigues politiques. Le gouvernement de Buchanan, en particulier, mit tout en oeuvre pour rel&#233;guer le Kansas parmi les &#201;tats esclavagistes des &#201;tats-Unis, en lui imposant une constitution pro-esclavagiste. D'o&#249; une lutte nouvelle, conduite cette fois pour l'essentiel au Congr&#232;s de Washington. M&#234;me Stephen A. Douglas, le chef des d&#233;mocrates du Nord intervint alors (1857-1858) contre le gouvernement et ses alli&#233;s du Sud, parce que l'octroi d'une constitution esclavagiste contredisait le principe de la souverainet&#233; des colons garantie par le Nebraska bill de 1854. Douglas, s&#233;nateur de l'Illinois, un &#201;tat du nord-ouest, e&#251;t naturellement perdu toute son influence, s'il avait voulu conc&#233;der au Sud le droit de d&#233;poss&#233;der, par la force des armes ou par des actes du Congr&#232;s, les territoires colonis&#233;s par le Nord [15]. Apr&#232;s avoir cr&#233;&#233; le Parti r&#233;publicain, la lutte pour le Kansas provoquait maintenant la premi&#232;re scission au sein du Parti d&#233;mocrate lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Parti r&#233;publicain se donna une premi&#232;re plate-forme, &#224; l'occasion des &#233;lections pr&#233;sidentielles de 1856. Bien que son candidat - John Fr&#233;mont - ne f&#251;t pas victorieux, le nombre consid&#233;rable de voix qu'il remporta prouva en tout cas que le parti croissait rapidement notamment au nord-ouest [16]. Lors de leur seconde Convention nationale pour les &#233;lections pr&#233;sidentielles (17 mai 1860), les r&#233;publicains enrichirent leur programme de 1856 de quelques additions seulement. Il contenait essentiellement les points suivants : il ne faut plus c&#233;der le moindre pouce de terrain aux esclavagistes ; il faut que cesse la politique de banditisme vis-&#224;-vis de l'ext&#233;rieur ; il faut stigmatiser la r&#233;ouverture du commerce des esclaves ; enfin, il faut &#233;dicter des lois sur la libert&#233; de la terre, afin de promouvoir la libre colonisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point d&#233;cisif et vital de ce programme &#233;tait qu'on ne c&#233;derait plus un pouce de terrain nouveau &#224; l'esclavagisme ; au contraire on devait le tenir cantonn&#233; dans les limites des &#201;tats o&#249; il subsistait d&#233;j&#224; l&#233;galement [17]. Ainsi, l'esclavage devait-il formellement &#234;tre confin&#233;. Or, l'extension progressive du territoire et du domaine de l'esclavagisme au-del&#224; de leurs limites anciennes est une loi vitale pour les &#201;tats esclavagistes de l'Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture des articles d'exportation du sud - coton, tabac, sucre, etc. - pratiqu&#233;e par les esclaves, est r&#233;mun&#233;ratrice, aussi longtemps seulement qu'elle s'effectue avec de larges apports d'esclaves, sur une vaste &#233;chelle et d'immenses espaces de terres naturellement fertiles, qui n'exigent qu'un travail simple. La culture intensive qui ne d&#233;pend pas tant de la fertilit&#233; du sol que des placements de capitaux, de l'intelligence et de l'&#233;nergie du travailleur, est contraire &#224; la nature de l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On assiste &#224; une rapide transformation d'&#201;tats, tels que le Maryland et la Virginie, qui utilisaient autrefois des esclaves pour produire des articles d'exportation, en &#201;tats qui &#233;l&#232;vent des esclaves pour les exporter ensuite vers les &#201;tats situ&#233;s plus au sud. M&#234;me en Caroline du Sud, o&#249; les esclaves repr&#233;sentent les quatre-septi&#232;mes de la population, la production de coton est rest&#233;e enti&#232;rement stationnaire depuis des ann&#233;es du fait de l'&#233;puisement du sol. Et effectivement, de par la seule force des choses, la Caroline du Sud s'est d&#233;j&#224; partiellement transform&#233;e en un &#201;tat d'&#233;levage des esclaves, puisque chaque ann&#233;e elle vend d&#233;j&#224; pour quatre millions de dollars d'esclaves aux &#201;tats de l'extr&#234;me sud et du sud-ouest. Sit&#244;t que ce point est atteint, il devient indispensable d'acqu&#233;rir des territoires nouveaux pour qu'une partie des ma&#238;tres d'esclaves occupent de nouvelles bandes de terres fertiles, la partie abandonn&#233;e derri&#232;re eux se transformant en territoire d'&#233;levage d'esclaves destin&#233;s &#224; la vente sur le march&#233;. Il ne fait donc aucun doute que, sans l'acquisition de la Louisiane, du Missouri et de l'Arkansas par les &#201;tats-Unis, l'esclavage se serait &#233;teint depuis longtemps en Virginie et au Maryland. Au Congr&#232;s s&#233;cessionniste de Montgomery, l'un des porte-parole du Sud - le s&#233;nateur Toombs - a formul&#233; d'une mani&#232;re frappante la loi &#233;conomique qui commande l'extension continuelle du territoire de l'esclavage : &#171; Si d'ici quinze ans nous ne b&#233;n&#233;ficions pas d'un immense accroissement des terres &#224; esclaves, nous devrons permettre aux esclaves de fuir de chez les Blancs, &#224; moins que les Blancs ne fuient devant les esclaves. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le sait, les mandats des. diff&#233;rents &#201;tats &#224; la Chambre des repr&#233;sentants du Congr&#232;s d&#233;pendent du nombre d'habitants de leur population respective. Comme la population des &#201;tats libres cro&#238;t infiniment plus vite que celle des &#201;tats esclavagistes, le nombre des repr&#233;sentants du Nord doit bient&#244;t d&#233;passer de loin celui des repr&#233;sentants. du Sud. Le v&#233;ritable si&#232;ge de la puissance politique du Sud se d&#233;place toujours plus vers le S&#233;nat am&#233;ricain, o&#249; chaque &#201;tat - que sa population soit forte ou faible - dispose de deux postes de s&#233;nateurs. Pour maintenir son influence au S&#233;nat et, par ce truchement, son h&#233;g&#233;monie sur les &#201;tats-Unis, le Sud a donc besoin de cr&#233;er sans cesse de nouveaux &#201;tats esclavagistes. Or, de n'est possible qu'en gagnant des pays &#233;trangers - le Texas par exemple - ou en transformant les territoires appartenant aux &#201;tats-Unis, d'abord en territoires &#224; esclaves, puis en &#201;tats esclavagistes, comme c'est le cas du Missouri, de l'Arkansas, etc. John Calhoun - adul&#233; par les esclavagistes et consid&#233;r&#233; comme leur homme d'&#201;tat par excellence - d&#233;clarait d&#233;j&#224; le 19 f&#233;vrier 1847 au S&#233;nat, que seule cette Chambre mettait la balance du pouvoir aux mains du Sud, que, l'extension du territoire esclavagiste &#233;tait indispensable pour pr&#233;server cet &#233;quilibre entre le Sud et le Nord au S&#233;nat, et que les tentatives de cr&#233;ation par la force de nouveaux &#201;tats esclavagistes se justifiaient donc pour le Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, le nombre des actuels, esclavagistes dans le sud de l'Union atteint &#224; peine trois cent mille, soit une oligarchie tr&#232;s mince &#224; laquelle font face des millions de &#171; pauvres Blancs &#187; (poor Whites), dont la masse cro&#238;t sans cesse en raison de la concentration de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, et dont les conditions ne sont comparables qu'&#224; celles des pl&#233;b&#233;iens romains &#224; l'&#233;poque du d&#233;clin extr&#234;me de Rome. C'est seulement par l'acquisition - ou la perspective d'acquisition - de territoires nouveaux, ou par des exp&#233;ditions de flibusterie qu'il est possible d'accorder les int&#233;r&#234;ts de ces &#171; pauvres Blancs &#187; &#224; ceux des esclavagistes, et de donner &#224; leur turbulent besoin d'activit&#233; une direction qui ne soit pas dangereuse, puisqu'elle fait miroiter &#224; leurs yeux l'espoir qu'ils peuvent devenir un jour eux-m&#234;mes des propri&#233;taires d'esclaves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un strict confinement de l'esclavage dans son ancien domaine devrait donc - de par les lois &#233;conomiques de l'esclavagisme - conduire &#224; son extinction progressive, puis - du point de vue politique - ruiner l'h&#233;g&#233;monie exerc&#233;e par les &#201;tats esclavagistes du Sud gr&#226;ce au S&#233;nat, et enfin exposer, &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de leurs &#201;tats, l'oligarchie esclavagiste &#224; des dangers de plus en plus mena&#231;ants de la part des &#171; pauvres Blancs &#187;. Bref, les r&#233;publicains attaquaient &#224; la racine la domination des esclavagistes, en proclamant le principe qu'ils s'opposeraient par la loi &#224; toute extension future des territoires &#224; esclaves. La victoire &#233;lectorale des r&#233;publicains devait donc pousser &#224; la lutte ouverte entre le Nord et le Sud. Toutefois, cette victoire &#233;tait elle-m&#234;me conditionn&#233;e par la scission dans le camp d&#233;mocrate, ainsi que nous l'avons d&#233;j&#224; mentionn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte pour le Kansas avait d&#233;j&#224; provoqu&#233; une coupure entre le Parti esclavagiste et ses alli&#233;s d&#233;mocrates du Nord. Lors de l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 1860, le m&#234;me conflit &#233;clatait sous une forme encore plus g&#233;n&#233;rale. Les d&#233;mocrates du Nord, avec leur candidat Douglas, firent d&#233;pendre l'introduction de l'esclavage dans les territoires de la volont&#233; de la majorit&#233; des colons. Le parti esclavagiste - avec son candidat Breckinridge - soutint que la Constitution des &#201;tats-Unis - comme la Cour supr&#234;me l'avait d&#233;clar&#233; - entra&#238;nait l&#233;galement l'esclavage dans son sillage ; en soi et pour soi, l'esclavage &#233;tait d&#233;j&#224; l&#233;gal sur tout le territoire et n'exigeait aucune naturalisation particuli&#232;re. Ainsi donc, tandis que les r&#233;publicains interdisaient tout &#233;largissement des territoires esclavagistes, le parti sudiste pr&#233;tendait que tous les territoires de la r&#233;publique &#233;taient ses domaines r&#233;serv&#233;s. Et, de fait, il tenta, par exemple au Kansas, d'imposer de force &#224; un territoire l'esclavage, gr&#226;ce au gouvernement central, contre la volont&#233; des colons. Bref, il faisait maintenant de l'esclavage la loi de tous les territoires de l'Union. Cependant, faire cette concession n'&#233;tait pas au pouvoir des chefs d&#233;mocrates : elle aurait simplement fait d&#233;serter leur arm&#233;e dans le camp r&#233;publicain. Au reste, la &#171; souverainet&#233; des colons &#187; &#224; la Douglas ne pouvait satisfaire le parti des esclavagistes. Ce qu'ils voulaient r&#233;aliser devait se faire dans les quatre ann&#233;es suivantes sous le nouveau pr&#233;sident et par le gouvernement central : aucun d&#233;lai n'&#233;tait permis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'&#233;chappait pas aux esclavagistes qu'une nouvelle puissance &#233;tait n&#233;e, le Nord-ouest, dont la population avait presque doubl&#233; de 1850 &#224; 1860 et qui &#233;tait maintenant sensiblement &#233;gale &#224; la population blanche des &#201;tats esclavagistes [18]. Or, cette puissance n'&#233;tait pas encline, de par ses traditions, son temp&#233;rament et son mode de vie, &#224; se laisser tra&#238;ner de compromis en compromis, comme l'avaient fait les vieux &#201;tats du nord-est. L'Union n'avait d'int&#233;r&#234;t pour le Sud que si elle lui donnait le pouvoir f&#233;d&#233;ral pour r&#233;aliser sa politique esclavagiste. Si ce n'&#233;tait plus le cas, il valait mieux rompre maintenant plut&#244;t que d'assister pendant encore quatre ans au d&#233;veloppement du Parti r&#233;publicain et &#224; l'essor du Nord-Ouest, pour engager la lutte sous des auspices plus d&#233;favorables. Le parti esclavagiste joua donc son va-tout. Lorsque les d&#233;mocrates du Nord refus&#232;rent de jouer plus longtemps le r&#244;le de &#171; pauvres Blancs &#187; du Sud, le Sud donna la victoire &#224; Lincoln en &#233;parpillant ses voix ; il tira ensuite l'&#233;p&#233;e, en prenant cette victoire pour pr&#233;texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, tout le mouvement reposait - et repose encore - sur la question des esclaves. Certes, il ne s'agit pas directement d'&#233;manciper - ou non - les esclaves au sein des &#201;tats esclavagistes existants ; il s'agit bien plut&#244;t de savoir si vingt millions d'hommes libres du Nord vont se laisser dominer plus longtemps par une oligarchie de trois cent mille esclavagistes, si les immenses territoires de la R&#233;publique serviront de serres chaudes au d&#233;veloppement d'&#201;tats libres ou d'&#201;tats esclavagistes, si, enfin, la politique nationale de l'Union aura pour devise la propagation arm&#233;e de l'esclavage au Mexique et en Am&#233;rique centrale et m&#233;ridionale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre article, nous examinerons ce. que vaut l'assertion de la presse londonienne, selon laquelle le Nord devrait approuver la s&#233;cession comme la solution la plus favorable et au demeurant, la seule possible du conflit en cours [19].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Comme l'indiquent les deux notes pr&#233;c&#233;dentes, la d&#233;claration de Jackson relative au tarif servit de simple pr&#233;texte pour faire s&#233;cession. D&#232;s 1828, la Caroline du Sud fit une premi&#232;re offensive pour son annulation : ses assembl&#233;es nomm&#232;rent un comit&#233; de sept membres pour contester la constitutionnalit&#233; du tarif protectionniste de 1828. Ce comit&#233; mit au point, un rapport, r&#233;dig&#233; en fait par John C. Calhoun, alors vice-pr&#233;sident des &#201;tats-Unis. Ce document, connu par la suite sous le nom de D&#233;claration de la Caroline du Sud, proclamait que la loi sur les tarifs de 1828 &#233;tait inconstitutionnelle et demandait au Congr&#232;s de l'annuler. Les Chambres donn&#232;rent leur accord &#224; ce projet qui fut ensuite envoy&#233; au S&#233;nat o&#249; il fut accept&#233; (f&#233;vrier 1829). Si la Caroline du Sud n'agita pas dans sa D&#233;claration de 1828 une action plus &#233;nergique (c'est-&#224;-dire proclamation publique du droit &#224; la s&#233;cession), c'est parce qu'elle croyait qu'on adopterait un tarif moins &#233;lev&#233; d&#232;s que le pr&#233;sident &#233;lu Jackson serait au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Cf. Times du 27 avril 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Faneuil Hall, connu sous le nom de &#171; Berceau de la libert&#233; &#187; &#233;tait le lieu de rendez-vous des r&#233;volutionnaires de Boston au cours de la guerre d'Ind&#233;pendance. Un riche marchand, Peter Faneuil, en avait fait don &#224; la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Dans son discours inaugural, Lincoln d&#233;clara nettement qu'il &#233;tait d'avis que les populations pouvaient amender la Constitution si elles le d&#233;siraient : &#171; Sans recommander que l'on fasse des amendements, dit-il, je reconnais sans arri&#232;re-pens&#233;e que le peuple exerce pleinement le contr&#244;le sur toute cette question... Je me risquerais m&#234;me &#224; ajouter qu'&#224; mes yeux le syst&#232;me conventionnel est pr&#233;f&#233;rable, en cela m&#234;me qu'il permet au peuple de faire des amendements. &#187; Cf. A. Lincoln, Inaugural Address, March 4, 1861, reproduit dans : H. Greeley, The American Conflict, Hartford 1864, vol I. p. 425.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les suffrages exprim&#233;s lors de l'&#233;lection de 1860 se r&#233;partissent comme suit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombre de voix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voix au colll&#232;ge &#233;lectoral&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lincoln&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 866 452&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;180&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Douglas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 376 957&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;112&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Breckinridge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;849 781&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;72&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bell&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;588 879&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;39&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi donc, si l'on ajoute les voix de Douglas &#224; celles de Breckinridge on obtient 360 286 de plus que celles de Lincoln.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le Compromis du Missouri marqua le d&#233;but d'une s&#233;rie de luttes politiques qui culmin&#232;rent dans la guerre de S&#233;cession. En 1820, le Sud esclavagiste se trouva dans une situation insolite. Le Nord libre avait d&#233;finitivement pris en main le contr&#244;le de la Chambre des repr&#233;sentants. Par cons&#233;quent, le Sud ne pouvait plus s'opposer &#224; l'&#233;laboration de lois favorables au Nord, ou de mesures dirig&#233;es contre le Sud, &#224; moins de dominer le S&#233;nat. Or, la majorit&#233; dans cette assembl&#233;e d&#233;pendait de l'entr&#233;e du Missouri en tant qu'&#201;tat esclavagiste. Pour emp&#234;cher le Sud d'avoir la majorit&#233; dans la Chambre Haute, le Nord demanda l'admission du Maine. A la suite de longs et violents d&#233;bats, les deux &#201;tats furent admis, maintenant ainsi l'&#233;quilibre des forces au S&#233;nat. De plus, le compromis du Missouri pr&#233;vit l'abolition de l'esclavage dans le territoire de la Louisiane situ&#233; au-del&#224; de la ligne du 360&#176; 30' de latitude nord. Ce compromis fut pratiquement annul&#233; en 1854 par l'adoption du Kansas-Nebraska bill.&lt;br class='autobr' /&gt;
La gravit&#233; de cette lutte au niveau parlementaire fut pleinement comprise &#224; l'&#233;poque. Le 7 f&#233;vrier 1820, Jefferson &#233;crivait &#224; Hugh Nelson au sujet de la question du Missouri : &#171; C'est la plus importante qui ait jamais menac&#233; notre Union. M&#234;me aux plus noirs moments de la guerre r&#233;volutionnaire, je n'ai jamais &#233;prouv&#233; de craintes semblables &#224; celles que me cause cet incident. &#187; (Cf. T. Jefferson, Writings, ed. P. L. Ford, New York, 1899, vol. X, p. 156.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Le Kansas-Nebraska bill fut adopt&#233; en mai 1854 par le Congr&#232;s am&#233;ricain. Il stipulait la cr&#233;ation de deux territoires, en supposant que le Nebraska entrerait comme &#201;tat libre dans l'Union, contrairement au Kansas. Ainsi les forces du Nord et du Sud seraient &#233;galement repr&#233;sent&#233;es au S&#233;nat. En outre, cette loi, pr&#233;voyait l'annulation de la ligne s&#233;parant les &#201;tats libres des &#201;tats esclavagistes (compromis du Missouri). Les esclavagistes obtinrent ainsi ce qu'ils d&#233;siraient le plus ardemment : la reconnaissance que la zone de l'esclavagisme &#233;tait illimit&#233;e aux &#201;tats-Unis. Pour obtenir la sanction des d&#233;mocrates de l'Ouest, cette loi instaura la doctrine de la souverainet&#233; populaire dans chaque &#201;tat sur la question de l'introduction ou non de l'esclavage. Cette loi mena tout droit &#224; la guerre du Kansas, conflit qui servit lui-m&#234;me de prologue &#224; la guerre civile de 1861-1865.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] L'esclave Dred Scott suivit son ma&#238;tre le Dr Emerson, dans le territoire de Louisiane situ&#233; au-dessus de la ligne du 360&#176; 30' o&#249;, l&#233;galement, l'esclavage &#233;tait interdit. Dred y v&#233;cut un certain nombre d'ann&#233;es, s'y maria et eut des enfants. Par la suite, les Scott furent ramen&#233;s dans l'&#201;tat esclavagiste du Missouri. A la mort de leur ma&#238;tre, ils furent vendus &#224; un New-Yorkais, Samford, &#224; qui ils firent un proc&#232;s pour obtenir leur libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'affaire fut port&#233;e devant la Cour supr&#234;me qui &#233;tait non seulement en majeure partie compos&#233;e de sudistes, mais encore pr&#233;sid&#233;e par un sudiste, le juge Taney. En r&#233;digeant l'arr&#234;t pris par la majorit&#233;, ce dernier soutint que la Cour du Missouri n'avait pas pouvoir de juridiction dans cette affaire, puisque les Scott n'&#233;taient pas et ne pouvaient &#234;tre des citoyens au sens o&#249; l'entendait la Constitution. Qui plus est, le juge sauta sur l'occasion pour donner un arr&#234;t qui accordait aux esclavagistes ce qu'ils souhaitaient le plus : le droit de transf&#233;rer leurs biens meubles - esclaves y compris - dans n'importe quel territoire des &#201;tats-Unis, et d'y garder les esclaves m&#234;me si la l&#233;gislation de l'&#201;tat local ou du Congr&#232;s s'y opposait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] La loi sur les esclaves en fuite, adopt&#233;e par le Congr&#232;s de 1850, compl&#233;tait la loi de 1793 sur l'extradition des esclaves en fuite. La loi de 1850 pr&#233;voyait en effet que tous les &#201;tats disposeraient de fonctionnaires charg&#233;s de livrer les esclaves fugitifs. Le gouvernement f&#233;d&#233;ral devait employer tous les moyens dont il disposait pour reprendre possession des esclaves fugitifs, et il d&#233;niait aux esclaves le, droit d'&#234;tre jug&#233;s par un jury ou de t&#233;moigner pour leur d&#233;fense. Pour chaque Noir captur&#233; et renvoy&#233; &#224; l'esclavage, la r&#233;compense se montait &#224; dix dollars. La loi pr&#233;voyait une peine de mille dollars et six mois de prison pour quiconque s'opposait &#224; l'application de la loi. Les masses populaires furent exasp&#233;r&#233;es par cette loi, et le mouvement abolitionniste s'en trouva renforc&#233;. La loi devint pratiquement inapplicable au d&#233;but de la guerre civile, et fut abolie d&#233;finitivement en 1864.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] L'attribution gratuite de parcelles de terre libres dans l'Ouest consid&#233;r&#233; comme domaine d'&#201;tat &#233;tait la revendication essentielle des free soilers, membres d'un parti abolitionniste fond&#233; en 1848 et demandant la libert&#233; des terres. Ces free soilers, qui &#233;taient tout naturellement en comp&#233;tition avec les esclavagistes dans la colonisation des territoires nouveaux devaient exiger l'interdiction de l'esclavage dans les r&#233;gions &#224; coloniser et l'annulation des ventes de terres aux gros propri&#233;taires et sp&#233;culateurs. Le Congr&#232;s et le gouvernement de Washington oppos&#232;rent une vive r&#233;sistance &#224; ces revendications. En 1854, une loi sur la libert&#233; du sol vint en discussion au S&#233;nat ; les d&#233;mocrates du Sud s'y oppos&#232;rent aussit&#244;t, parce qu'elle &#233;tait &#171; teint&#233;e &#187; d'abolitionnisme. Bien qu'ayant &#233;t&#233; adopt&#233;e par la Chambre des repr&#233;sentants, le S&#233;nat refusa de ratifier cette loi. Ce n'est qu'en 1860 qu'elle fut vot&#233;e avec cette restriction cependant : la terre n'&#233;tait pas attribu&#233;e gratuitement, mais contre paiement de vingt-cinq dollars par acre. Pourtant, le pr&#233;sident Buchanan lui opposa son veto. Ce n'est qu'en 1862, apr&#232;s la victoire r&#233;publicaine et la d&#233;faite des &#201;tats esclavagistes, que la loi fut d&#233;finitivement adopt&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Pour s'assurer de nouveaux territoires &#224; esclaves, le Sud chercha &#224; s'agrandir non seulement en direction de l'ouest, mais encore du sud. Apr&#232;s avoir spoli&#233; le Mexique de certaines r&#233;gions, les esclavagistes se tourn&#232;rent vers l'Espagne, en vue d'acheter Cuba ou de s'en emparer par les armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] De 1857 &#224; 1859, des capitalistes am&#233;ricains, sous la direction de Charles P. Stone, manifest&#232;rent un grand int&#233;r&#234;t pour les mines et les terres tr&#232;s fertiles de Sonora. Ils commenc&#232;rent par y installer des soci&#233;t&#233;s d'aide aux &#233;migrants : c'&#233;tait le premier pas vers l'annexion. La politique mexicaine du pr&#233;sident Buchanan servait parfaitement ces int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques particuliers. Aussit&#244;t apr&#232;s son entr&#233;e en fonction. Buchanan autorisa le paiement au Mexique d'une somme de douze &#224; quinze millions pour la Basse-Californie et une large portion de Sonora et de Chihuahua. En 1858, il recommanda au Congr&#232;s que le Gouvernement am&#233;ricain assum&#226;t un protectorat temporaire sur Sonora et Chihuahua et y &#233;tablisse des postes militaires. Dans son article sur l'Intervention au Mexique, Marx &#233;voque le fait que Palmerston expropria les cr&#233;anciers anglais de l'&#201;tat mexicain et fit c&#233;der le Texas aux esclavagistes nord-am&#233;ricains. Il &#233;claire ainsi les v&#233;ritables mobiles de l'exp&#233;dition au Mexique de 1860 et le contenu r&#233;el de la collusion imp&#233;rialiste entre les sudistes et l'Angleterre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Au cours des ann&#233;es 1850, les puissances esclavagistes ne convoitaient pas seulement Cuba, et le Nord du Mexique, mais encore l'Am&#233;rique centrale. Des exp&#233;ditions de flibustiers furent organis&#233;es notamment contre le Nicaragua pour en faire la base d'un immense empire esclavagiste. William Walker joua un r&#244;le essentiel dans cette entreprise. En 1855, il s'empara de Grenade ; les esclavagistes du Sud appuy&#232;rent sa proclamation instaurant et l&#233;galisant l'esclavage dans ces pays. Mais, l'aide des esclavagistes ne fut pas assez forte pour le maintenir contre la coalition des &#201;tats d'Am&#233;rique centrale. En 1857, Walker fut renvers&#233;, et ses tentatives ult&#233;rieures de reconqu&#234;te &#233;chou&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] La Constitution am&#233;ricaine de 1787 l&#233;galisa l'esclavage des Noirs dans les &#201;tats o&#249; il existait d&#233;j&#224; et y permit l'achat de Noirs dans d'autres &#201;tats. C'est en mars 1807 seulement que le Congr&#232;s interdit d'importer des esclaves d'Afrique ou d'autres &#201;tats, par une loi qui entra en vigueur le 1er janvier 1808 et pr&#233;voyait certaines mesures contre la traite des Noirs, et notamment la confiscation des navires et chargements transportant les Noirs. En fait, cette loi fut continuellement tourn&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme on l'a vu dans la note 10, le commerce des esclaves, quoique interdit d'une certaine mani&#232;re refleurit au cours des ann&#233;es 1850. Malgr&#233; les efforts de la Convention commerciale du Sud de 1859, la traite ne fut pas l&#233;galis&#233;e ; toutes les lois en ce sens &#233;chou&#232;rent m&#234;me en G&#233;orgie, Alabama, Louisiane et au Texas. L'&#233;chec en &#233;tait d&#251; en grande partie &#224; une contradiction au sein m&#234;me de la classe esclavagiste : les &#201;tats fronti&#232;res et orientaux qui pratiquaient l'&#233;levage des Noirs pour les vendre aux &#201;tats esclavagistes en expansion redoutaient la concurrence africaine et une d&#233;pression du prix des esclaves par suite d'une &#171; offre &#187; trop abondante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Des organisations d'aide aux colons du Kansas furent cr&#233;&#233;es en 1854-1855 dans une s&#233;rie d'&#201;tat du Nord et du Nord-Ouest (Massachusetts, New York, Pennsylvanie, Ohio, Illinois, etc.). La premi&#232;re connut le jour en avril 1854 au Massachusetts. Ces organisations se proposaient de lutter contre l'expansion de l'esclavagisme et d'installer des petits, colons au Kansas. Elles s'occupaient du recrutement de colons, du soutien financier, du transport d'appareils agricoles au Kansas, du logement des colons et de leur approvisionnement. Enfin, elles envoy&#232;rent des armes au Kansas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce mouvement atteignit son apog&#233;e en &#233;t&#233; 1856 avec la guerre du Kansas. En juillet 1856, le Congr&#232;s de Buffalo d&#233;cida la cr&#233;ation d'un comit&#233; national d'aide au Kansas. Des divergences de vues emp&#234;ch&#232;rent d'organiser cette aide selon un plan unitaire. N&#233;anmoins, cette activit&#233; eut une grande influence sur l'opinion publique et contribua &#224; soutenir les forces qui cr&#233;eront le Parti r&#233;publicain. &#192; la fin de la guerre civile, cette organisation s'occupa de la colonisation de l'Or&#233;gon et de la Floride. Elle exista jusqu'en 1897.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Ainsi, le 9 d&#233;cembre 1857, Douglas, sous la pression de ses &#233;lecteurs d&#233;clara au S&#233;nat : &#171; ... si cette constitution devait nous &#234;tre impos&#233;e de force, en violation aux principes fondamentaux de libre gouvernement, et d'une mani&#232;re qui serait un simulacre et une insulte, je r&#233;sisterais jusqu'au bout... Je tiens au-grand principe de la souverainet&#233; populaire... et je m'efforcerai de le d&#233;fendre contre les assauts de quiconque, &#187; CI. S. A. Douglas, Speech on the President's Message delivered in the Senate of the United States, December 9, 1857, Washington 1857, P. 15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Sur les 1 341 264 voix obtenues par Fr&#233;mont en 1856, 559 864 provenaient des &#201;tats du Nord-Ouest (Ohio, Michigan, Indiana, Illinois, Wisconsin et Iowa), soit 41,7 % du total.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] &#192; cet &#233;gard, la plate-forme r&#233;publicaine de 1860 affirmait : &#171; La condition normale sur tout le territoire des &#201;tats-Unis est celle de la libert&#233; ; nos anc&#234;tres r&#233;publicains, lorsqu'ils ont aboli l'esclavage sur tout notre territoire national, ont ordonn&#233; que personne ne puisse sans proc&#232;s l&#233;gal et jug&#233;, &#234;tre d&#233;pouill&#233; de sa vie, de sa libert&#233; ou de sa propri&#233;t&#233;. Il est donc de notre devoir... de maintenir ces stipulations de la Constitution contre toute les tentatives de violation. Nous d&#233;nions au Congr&#232;s, aux assembl&#233;es locales ou &#224; quiconque le droit de donner une existence l&#233;gale &#224; l'esclavage en quelque territoire que ce soit des &#201;tats-Unis. &#187; Cf. E. Stanwood, History of Presidential Elections, Boston 1888, pp. 220-230.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] En 1860, les sept &#201;tats du Nord-Ouest (Indiana, Illinois, Iowa, Michigan, Minnesota, Ohio et Wisconsin) avaient une population de 7 773 820 habitants, tandis que la population blanche des quinze &#201;tats esclavagistes du Sud s'&#233;levait &#224; 8 036 940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] On trouvera cet article dans la partie militaire, sous le titre : &#171; La guerre civile aux &#201;tats-Unis &#187;, in Die Presse, 7 novembre 1861, pp. 76-88.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE&lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : LE COMMERCE BRITANNIQUE DU COTON&lt;br class='autobr' /&gt;
New York Daily Tribune, 14 octobre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 21 septembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La continuelle hausse de prix du coton brut commence &#224; avoir des effets s&#233;rieux sur l'industrie cotonni&#232;re, dont la consommation a diminu&#233; maintenant de vingt-cinq pour cent par rapport &#224; la normale. Ce r&#233;sultat signifie que le taux de production diminue quotidiennement, que les fabriques ne travaillent que trois ou quatre jours par semaine et qu'une partie des machines a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;e, soit dans les entreprises qui pratiquent la journ&#233;e de travail raccourcie, soit dans celles qui jusqu'ici travaillaient &#224; plein temps, mais sont ferm&#233;es temporairement. Dans certaines localit&#233;s, par exemple &#224; Blackburn, la journ&#233;e de travail raccourcie s'accompagne d'une r&#233;duction de salaires. Quoi qu'il en soit, la tendance &#224; diminuer la journ&#233;e de travail n'en est qu'&#224; ses d&#233;buts, et nous pouvons pr&#233;dire avec certitude que d'ici quelques semaines on passera, dans cette branche de production tout enti&#232;re, aux trois jours de travail par semaine, en m&#234;me temps qu'on arr&#234;tera une grande partie des machines dans la plupart des entreprises. En g&#233;n&#233;ral, les fabricants et n&#233;gociants anglais n'ont pris connaissance que fort lentement et avec r&#233;ticence de l'&#233;tat pr&#233;caire de leur approvisionnement en coton. Ils disaient : &#171; Toute la derni&#232;re r&#233;colte am&#233;ricaine a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; achemin&#233;e vers l'Europe depuis longtemps. Le travail pour la nouvelle r&#233;colte vient tout juste de commencer. Nous n'aurions pas pu obtenir une balle de coton de plus, m&#234;me si nous n'avions pas entendu parler de guerre et de blocus. La saison de. la navigation ne commence pas avant fin novembre, et il faut g&#233;n&#233;ralement attendre fin d&#233;cembre pour qu'aient lieu de larges exportations. Jusque-l&#224;, il est sans grande importance que le coton reste dans les plantations ou qu'il soit achemin&#233; vers les ports sit&#244;t qu'il est mis en balles. Si le blocus s'arr&#234;te &#224; un moment quelconque avant la fin de l'ann&#233;e, nous serons certainement approvisionn&#233;s normalement en coton en mars ou avril, comme si le blocus n'avait pas exist&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au tr&#233;fonds de leur &#226;me de boutiquier, les fabricants nourrissaient l'espoir qu'avant la fin de l'ann&#233;e toute la crise am&#233;ricaine serait termin&#233;e et le blocus avec elle, ou bien que lord Palmerston forcerait le blocus par la violence. Cependant, on a plus ou moins abandonn&#233; cette derni&#232;re id&#233;e, lorsqu'on s'est aper&#231;u &#224; Manchester, entre autres circonstances,- que si le Gouvernement britannique prenait l'offensive sans y avoir &#233;t&#233; provoqu&#233;, il se heurterait &#224; la force unie de deux gigantesques groupes d'int&#233;r&#234;ts, &#224; savoir les capitalistes de la finance qui ont investi un &#233;norme capital dans les entreprises industrielles d'Am&#233;rique du Nord, et les marchands de c&#233;r&#233;ales qui trouvent en Am&#233;rique du Nord leur principale source d'approvisionnement. L'espoir que le blocus serait lev&#233; &#224; temps pour satisfaire les exigences de Liverpool et de Manchester ou que la guerre am&#233;ricaine s'ach&#232;verait par un compromis avec les s&#233;cessionnistes a fait place &#224; un ph&#233;nom&#232;ne inconnu jusqu'ici sur le march&#233; cotonnier anglais, &#224; savoir les op&#233;rations cotonni&#232;res am&#233;ricaines &#224; Liverpool, qui se manifestent soit par des sp&#233;culations, soit par des r&#233;exp&#233;ditions en Am&#233;rique. En cons&#233;quence, le march&#233; cotonnier de Liverpool connaissait une agitation f&#233;brile au cours des deux derni&#232;res semaines, les placements sp&#233;culatifs de capitaux des n&#233;gociants de Liverpool &#233;tant soutenus par les placements sp&#233;culatifs de capitaux des fabricants de Manchester et d'ailleurs, qui cherchaient &#224; s'approvisionner en r&#233;serves de mati&#232;res premi&#232;res pour l'hiver. On constate quelle est, en gros, l'ampleur de ces transactions dans le fait qu'une partie consid&#233;rable des hangars de stockage de Manchester sont d&#233;j&#224; bourr&#233;s de ces r&#233;serves et qu'au cours de la semaine du 15 au 22 septembre la vari&#233;t&#233; du coton de qualit&#233; moyenne est mont&#233;e de trois huiti&#232;mes de dollar par livre et la vari&#233;t&#233; la meilleure de cinq huiti&#232;mes de dollar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de la guerre am&#233;ricaine, le prix du coton n'a cess&#233; de monter, cependant que le d&#233;s&#233;quilibre fatal entre le prix des mati&#232;res premi&#232;res et celui du fil et du tissu ne devint manifeste qu'au cours des derni&#232;res semaines d'ao&#251;t. Jusque-l&#224;, chaque hausse s&#233;rieuse du prix du coton manufactur&#233; qui devait r&#233;sulter de la diminution consid&#233;rable de l'offre am&#233;ricaine, &#233;tait compens&#233;e par une augmentation des r&#233;serves stock&#233;es en premi&#232;re main et par des consignations sp&#233;culatives vers la Chine et l'Inde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, ces march&#233;s asiatiques furent bient&#244;t engorg&#233;s. Ainsi, le Calcutta Price Current du 7 ao&#251;t 1861 &#233;crit : &#171; Les r&#233;serves en stock s'accumulent ; depuis notre derni&#232;re parution, les arrivages n'atteignent pas moins de vingt-quatre millions de yards de coton lisse. Les rapports en provenance de la m&#233;tropole nous apprennent que les approvisionnements par bateaux vont se poursuivre bien au-del&#224; de nos besoins. Tant que cela durera, nous ne pourrons esp&#233;rer d'am&#233;lioration... Le. march&#233; de Bombay est, lui aussi, largement satur&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres circonstances contribu&#232;rent aussi &#224; la contraction du march&#233; indien. La derni&#232;re famine dans les provinces du nord-ouest fut suivie des ravages du chol&#233;ra, tandis que dans tout le Bengale inf&#233;rieur les chutes de pluie ininterrompues endommag&#232;rent gravement la r&#233;colte de riz. Des lettres de Calcutta, arriv&#233;es cette semaine en Angleterre, nous apprennent que les ventes donn&#232;rent le prix net de neuf dollars et quart par livre de fil n&#176; 40, alors qu'on ne le trouve pas &#224; moins de onze dollars et trois huiti&#232;mes &#224; Manchester ; de m&#234;me, les ventes de toile de quarante pouces marqu&#232;rent par pi&#232;ce des pertes de sept dollars et demi, neuf dollars et douze dollars, par rapport aux prix pratiqu&#233;s &#224; Manchester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me sur le march&#233; chinois, on assiste &#224; une d&#233;pression des prix due &#224; l'accumulation des stocks de marchandises import&#233;es. Dans ces conditions et la demande de coton manufactur&#233;, britannique diminuant, les prix ne peuvent, certes, aller de pair avec l'augmentation croissante des prix du coton brut ; au contraire, dans de nombreux cas, le filage, le tissage et l'impression du coton cessent de payer les frais de production. Prenons par exemple le cas suivant que nous communique l'un des plus grands fabricants de Manchester, pour ce qui concerne le filage brut :&lt;br class='autobr' /&gt;
17 sept. 1860 : Par livre : Marge de vente : Co&#251;t du filage par livre :&lt;br class='autobr' /&gt;
Co&#251;ts du coton : 6 1/4 d. 4 d. 3 d.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trame 16 vendue pour : 10 1/4 d. &#8212; &#8212;&lt;br class='autobr' /&gt;
Profit : &lt;br class='autobr' /&gt;
1 d. par livre.&lt;br class='autobr' /&gt;
17 sept. 1861 : Par livre : Marge de vente : Co&#251;t du filage par livre :&lt;br class='autobr' /&gt;
Co&#251;ts du coton : 9 d. 2 d. 3 1/2 d.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trame 16 vendue pour : 11 d. &#8212; &#8212;&lt;br class='autobr' /&gt;
Perte : &lt;br class='autobr' /&gt;
1 1/2 d. par livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La consommation de coton indien augmente rapidement Si les prix continuent de monter, les approvisionnements indiens augmenteront. Cependant, il est impossible de changer, en quelques mois, toutes les conditions de production et de modifier le cours des &#233;changes commerciaux. L'Angleterre est ainsi en train de payer tr&#232;s cher sa longue et odieuse administration du vaste empire indien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux principaux obstacles auxquels se heurteront ses tentatives de remplacer le coton am&#233;ricain par l'indien, sont le manque de moyens de transport et de communication sur tout le territoire indien, et la situation mis&#233;rable du paysan indien, qui le rend inapte &#224; exploiter les conditions favorables. Les Anglais eux-m&#234;mes sont &#224; l'origine de ces deux difficult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'industrie moderne de l'Angleterre repose en g&#233;n&#233;ral sur deux axes &#233;galement mis&#233;rables. L'un est la pomme de terre, qui &#233;tait le seul moyen d'alimentation de la population irlandaise et d'une grande partie de la classe ouvri&#232;re anglaise. Cet axe se brisa, lors de la maladie de la pomme de terre et de la catastrophe qui en r&#233;sulta pour l'Irlande [1]. Il faut trouver maintenant une base plus large pour la reproduction et la conservation de millions de travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second axe de l'industrie anglaise &#233;tait le coton cultiv&#233; par les esclaves des &#201;tats-Unis. L'actuelle crise am&#233;ricaine force l'industrie anglaise &#224; &#233;largir le champ de son approvisionnement et &#224; lib&#233;rer le coton des oligarchies productrices et consommatrices d'esclaves. Aussi longtemps que les fabricants de coton anglais d&#233;pendaient du coton cultiv&#233; par des esclaves, on pouvait affirmer en v&#233;rit&#233; qu'ils s'appuyaient sur un double esclavage : l'esclavage indirect de l'homme blanc en Angleterre, et l'esclavage direct de l'homme noir de l'autre c&#244;t&#233; de l'Atlantique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Marx fait allusion ici &#224; la disette de pommes de terre en 1845-1847. A la suite de cette catastrophe, les petits tenanciers irlandais, incapables de payer les m&#233;tayages, furent chass&#233;s en masse par leurs propri&#233;taires. La col&#232;re paysanne &#233;clata lors de la r&#233;volte de 1848. La r&#233;pression de ce soul&#232;vement entra&#238;na une &#233;migration massive vers les &#201;tats-Unis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le IV&#176; chapitre in&#233;dit du Capital, Marx montre que cette &#233;migration a eu un double effet : en Angleterre, la production augmenta beaucoup plus vite que la population ; l'Am&#233;rique b&#233;n&#233;ficia d'une force vitale qui lui permit de d&#233;passer bient&#244;t l'Angleterre. Dans le Capital, Marx affirme que le capitalisme est un mode de production social historiquement transitoire. &#192; l'exemple de son mod&#232;le anglais, il d&#233;montre donc que le capital na&#238;t, se d&#233;veloppe, d&#233;cline et meurt. Cette loi, Marx l'illustre, dans le VI&#176; chapitre, par l'&#233;migration irlandaise, qui suscite la cr&#233;ation d'un rival capitaliste en Am&#233;rique, et marque le d&#233;clin du capital anglais dans le monde : &#171; La population irlandaise a baiss&#233; de huit &#224; cinq millions et demi environ, au cours de ces quinze derni&#232;res ann&#233;es. Toutefois la production de b&#233;tail s'est quelque peu accrue, et lord Dufferin qui veut convertir l'Irlande en un simple p&#226;turage &#224; moutons, se trouve confirm&#233; dans ses vues lorsqu'il affirme que les Irlandais sont encore trop nombreux. En attendant, ils ne transportent pas seulement leurs os en Am&#233;rique, mais encore leur chair : leur vengeance sera terrible outre-Atlantique. &#187; (Pages &#233;parses). Marx citait l'impr&#233;cation de Didon mourante de Virgile (En&#233;ide) : Exoriare nostris ex ossibus ultor (Qu'un vengeur naisse un jour de nos cendres). Marx notait &#233;galement que l'&#233;migration des capitaux vers les colonies et l'Am&#233;rique eu &#233;gard au fonds annuel d'accumulation d&#233;passait nettement le nombre des &#233;migr&#233;s eu &#233;gard &#224; l'augmentation annuelle de la population : l'imp&#233;rialisme anglais creusait sa propre tombe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE&lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : LA CRISE EN ANGLETERRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 6 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 1er novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il y a quinze ans, l'Angleterre est maintenant confront&#233;e &#224; une crise &#233;conomique, qui menace d'attaquer &#224; la racine tout son syst&#232;me &#233;conomique. Comme on sait, la pomme de terre repr&#233;sentait la nourriture exclusive de l'Irlande et d'une partie consid&#233;rable de la classe ouvri&#232;re anglaise, lorsque la maladie de la pomme de terre de 1845 et de 1846 frappa de consomption la racine de vie irlandaise. Les r&#233;sultats de cette grande catastrophe sont connus. La population irlandaise diminua de deux millions, dont une moiti&#233; p&#233;rit de faim et l'autre s'enfuit de l'autre c&#244;t&#233; de l'oc&#233;an Atlantique. En m&#234;me temps, cet affreux malheur contribua &#224; la victoire du parti libre-&#233;changiste anglais ; l'aristocratie fonci&#232;re anglaise fut contrainte de c&#233;der l'un de ses monopoles les plus lucratifs, et l'abolition des lois c&#233;r&#233;ali&#232;res assura une base plus large et plus saine &#224; la reproduction et &#224; la vie de millions de travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coton est pour la branche d'industrie dominante de la Grande-Bretagne ce que la pomme de terre a &#233;t&#233; pour l'agriculture irlandaise. La subsistance d'une masse de population plus grande que celle de l'&#201;cosse tout enti&#232;re, ou &#233;gale aux deux tiers de l'actuelle population d'Irlande, d&#233;pend du travail de transformation du coton. En effet, d'apr&#232;s le recensement de 1861, la population de l'&#201;cosse s'&#233;l&#232;ve &#224; 3 061 117 habitants, celle de l'Irlande &#224; 5 764 543, tandis que plus de quatre millions de personnes vivent directement ou indirectement de l'industrie cotonni&#232;re en Angleterre et en &#201;cosse. Cette fois, ce n'est certes pas le plant de coton qui est malade. Sa production n'est pas le monopole de certaines r&#233;gions du monde. Au contraire, il n'existe pas une seule plante fournissant le tissu des v&#234;tements qui pousse en des lieux aussi vari&#233;s d'Am&#233;rique, d'Asie et d'Afrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monopole cotonnier des &#201;tats esclavagistes de l'Union am&#233;ricaine n'est pas un produit de la nature, mais de l'histoire. Il naquit et se d&#233;veloppa parall&#232;lement au monopole de l'industrie cotonni&#232;re anglaise sur le march&#233; mondial. En 1793 - vers l'&#233;poque o&#249; se firent les grandes d&#233;couvertes m&#233;caniques en Angleterre - un quaker du Connecticut, Ely Whitney, inventa le cotton gin, une machine &#224; s&#233;parer le duvet de la graine de coton. Avant cette invention, le travail le plus intensif de toute une journ&#233;e d'un Noir ne suffisait pas pour s&#233;parer une livre de duvet de ses graines. Apr&#232;s l'invention de la machine &#224; &#233;grener le coton, une vieille femme noire pouvait facilement fournir en un jour cinquante livres de duvet de coton, et des am&#233;liorations progressives eurent t&#244;t fait de doubler le rendement de cette machine. D&#232;s lors, il n'y eut plus d'entraves &#224; la culture du coton aux &#201;tats-Unis. Il poussa rapidement main dans la main avec l'industrie cotonni&#232;re anglaise qui devint une grande puissance commerciale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de cette &#233;volution, il y eut des moments o&#249; l'Angleterre sembla prendre peur, du danger que pouvait repr&#233;senter ce monopole am&#233;ricain du coton. Ce fut le cas, par exemple : lorsque l'&#233;mancipation des Noirs dans les colonies anglaises fut achet&#233;e pour vingt millions de livres anglaises. On prit conscience que l'industrie du Lancashire et du Yorkshire reposait sur la souverainet&#233; du fouet esclavagiste en Georgie et en Alabama, au moment m&#234;me o&#249; le peuple anglais s'imposait de grands sacrifices pour abolir l'esclavage dans ses propres colonies. Cependant, la philanthropie ne fait pas l'histoire, et moins que tout l'histoire commerciale. De tels doutes surgirent chaque fois qu'il y eut une disette de coton aux &#201;tats-Unis, d'autant qu'un tel fait naturel &#233;tait exploit&#233; par les esclavagistes pour faire monter au maximum le prix du coton par toutes sortes d'artifices. Les fileurs de coton et les tisserands anglais mena&#231;aient alors de se r&#233;volter contre le &#171; roi du coton. &#187; On &#233;chafauda diff&#233;rents projets pour s'approvisionner en coton dans les pays d'Asie et d'Afrique, par exemple en 1850. Cependant, il suffit &#224; chaque fois qu'une disette soit suivie d'une bonne r&#233;colte aux &#201;tats-Unis pour mettre en pi&#232;ces ces vell&#233;it&#233;s d'&#233;mancipation. Qui plus est, le monopole cotonnier de l'Am&#233;rique atteignit, au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es, une ampleur jusqu'ici insoup&#231;onn&#233;e, partie en raison de la l&#233;gislation libre-&#233;changiste, qui abolit le droit de douane suppl&#233;mentaire frappant le coton cultiv&#233; par des esclaves, partie en raison des gigantesques progr&#232;s effectu&#233;s simultan&#233;ment par l'industrie cotonni&#232;re anglaise et la culture du coton en Am&#233;rique au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie. D&#233;j&#224; en 1857, la consommation de coton s'&#233;leva en Angleterre &#224; environ un milliard et demi de livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voici qu'&#224; pr&#233;sent la guerre civile am&#233;ricaine menace soudain ce grand pilier de l'industrie anglaise. L'Union bloque les ports des &#201;tats sudistes, afin de couper la principale. source de revenus de la s&#233;cession, en emp&#234;chant l'exportation de sa derni&#232;re r&#233;colte de coton ; mais, la Conf&#233;d&#233;ration a donn&#233; &#224; ce blocus sa v&#233;ritable force contraignante lorsqu'elle d&#233;cida de ne pas exporter elle-m&#234;me la moindre balle de coton, afin d'obliger l'Angleterre &#224; venir chercher directement son coton dans les ports du Sud. Il s'agissait d'amener l'Angleterre &#224; rompre le blocus par la force, puis &#224; d&#233;clarer la guerre &#224; l'Union, en jetant son &#233;p&#233;e dans la balance en faveur des &#201;tats esclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de la guerre civile am&#233;ricaine, le prix du coton n'a cess&#233; de monter en Angleterre, quoique pendant longtemps &#224; un degr&#233; moindre qu'on ne s'y attendait. Dans l'ensemble, le monde des affaires anglais semblait consid&#233;rer avec beaucoup de flegme la crise am&#233;ricaine. La raison de cette attitude pleine de sang-froid est &#233;vidente. Depuis longtemps d&#233;j&#224;, toute la derni&#232;re r&#233;colte am&#233;ricaine se trouve en Europe. Le produit de la nouvelle r&#233;colte n'est jamais embarqu&#233; avant la fin novembre, et ce n'est que fin d&#233;cembre que les exp&#233;ditions prennent vraiment de l'ampleur. Jusqu'ici, il est donc relativement indiff&#233;rent que les balles de coton restent dans les plantations ou soient exp&#233;di&#233;es dans les ports du Sud aussit&#244;t apr&#232;s que le coton soit mis en balles. De la sorte, si, &#224; un moment quelconque avant la fin de l'ann&#233;e, le blocus prenait fin, l'Angleterre pouvait &#234;tre assur&#233;e qu'elle recevrait en mars ou en avril son approvisionnement normal en coton, comme s'il n'y avait jamais eu de blocus.,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde des affaires anglais, dans une large mesure abus&#233; par la presse anglaise, se ber&#231;a de l'illusion folle que le spectacle d'une guerre de six mois s'ach&#232;verait par la reconnaissance de la Conf&#233;d&#233;ration de la part des &#201;tats-Unis. Vers la fin du mois d'ao&#251;t cependant, on vit appara&#238;tre des Am&#233;ricains sur le march&#233; de Liverpool afin d'y acheter du coton, soit en vue de sp&#233;culations en Europe, soit en vue de le r&#233;exp&#233;dier en Am&#233;rique du Nord. Ce fait extraordinaire ouvrit les yeux des Anglais. Ils commenc&#232;rent &#224; comprendre le s&#233;rieux de la situation. Depuis, le march&#233; de Liverpool se trouve en un &#233;tat d'excitation f&#233;brile. Bient&#244;t, le prix du coton monta de cent pour cent au-del&#224; de son niveau moyen. La sp&#233;culation cotonni&#232;re prit le m&#234;me caract&#232;re fr&#233;n&#233;tique que la sp&#233;culation ferroviaire de 1845. Les usines de filage et de tissage du Lancashire et d'autres centres de l'industrie du coton britannique ramen&#232;rent leur temps de travail &#224; trois jours par semaine, une partie arr&#234;ta compl&#232;tement ses machines, et l'in&#233;vitable r&#233;action sur les autres branches d'industrie ne se fit pas attendre. Toute l'Angleterre tremble en ce moment, &#224; l'approche de la plus grande catastrophe &#233;conomique qui l'ait menac&#233;e &#224; ce jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La consommation de coton indien est naturellement en train d'augmenter, et les prix &#233;lev&#233;s assureront encore une augmentation ult&#233;rieure des importations de la patrie originelle du coton. Cependant, il est impossible de r&#233;volutionner les conditions de production et le cours des &#233;changes commerciaux pour ainsi dire en quelques mois. L'Angleterre paie maintenant sa longue et catastrophique administration de l'Inde. Ses tentatives d&#233;sordonn&#233;es de remplacer le coton am&#233;ricain par du coton indien se heurtent &#224; deux grands obstacles. Le manque de moyens de communication et de transport en Inde, et la mis&#233;rable condition du paysan indien qui l'emp&#234;che d'exploiter &#224; son profit les circonstances favorables du moment [1]. En outre, il faudrait que la culture du coton indien passe par tout un processus d'am&#233;liorations pour prendre la place du coton am&#233;ricain. M&#234;me dans les conditions les plus favorables, il faudrait des ann&#233;es pour que l'Inde puisse produire la quantit&#233; de coton requise pour l'exportation. Or, il est statistiquement &#233;tabli que le stock de coton de Liverpool sera &#233;puis&#233; d'ici quatre mois. Il ne tiendra jusque-l&#224; que si l'on continue d'appliquer la limitation du temps de travail &#224; trois jours par semaine et l'arr&#234;t total d'une partie plus importante encore des machines. Or, les districts manufacturiers souffrent d&#233;j&#224; des pires maux sociaux. Mais, si le blocus am&#233;ricain se poursuit au-del&#224; de janvier, que se passera-t-il alors ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Le lecteur a constat&#233; sans doute que ce passage de l'article de Die Presse correspond litt&#233;ralement &#224; un passage final de l'article pr&#233;c&#233;dent de la New York Tribune. Lorsque deux articles se recoupent presque enti&#232;rement nous n'en reproduirons qu'un seul, quitte &#224; ajouter en note les passages qui diff&#232;rent et apportent un &#233;claircissement int&#233;ressant pour le sujet trait&#233;. Lorsqu'un article renferme des passages sans aucun rapport avec notre th&#232;me, nous n'en reproduisons que le parties qui int&#233;ressent directement notre sujet. (N. d. T.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; I&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;CONOMIE DES FORCES EN PR&#201;SENCE&lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : LE COMMERCE BRITANNIQUE&lt;br class='autobr' /&gt;
New York Daily Tribune, 23 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 2 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'heure actuelle, l'Angleterre ne suit aucune ligne politique g&#233;n&#233;rale. Tout le monde, jusqu'au moindre citoyen, est enti&#232;rement absorb&#233; par ses affaires et la crise am&#233;ricaine. Dans un article pr&#233;c&#233;dent, j'ai attir&#233; votre attention sur l'&#233;tat f&#233;brile du march&#233; cotonnier de Liverpool. Au cours des deux derni&#232;res semaines, il a manifest&#233; tous les sympt&#244;mes de la mode, des chemins de fer de 1845. M&#233;decins, dentistes, avocats, cuisini&#232;res, ouvriers, employ&#233;s, lords, com&#233;diens, pasteurs, soldats, marins, journalistes, institutrices, hommes et femmes, tous sp&#233;culent sur le coton. Souvent les op&#233;rations d'achat et de vente, de rachat et de revente ne portent que sur une, deux, trois ou quatre balles. Les quantit&#233;s plus consid&#233;rables restent dans le m&#234;me hangar, mais changent parfois vingt fois de propri&#233;taire. On peut acheter du coton &#224; dix heures, le revendre &#224; onze heures, et faire un b&#233;n&#233;fice d'un demi-penny par livre. Les m&#234;mes balles passent ainsi par plusieurs mains en l'espace, de douze heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, il s'est produit cette semaine une sorte de r&#233;action. Il faut l'attribuer au seul fait que le shilling forme un chiffre rond, puisqu'il se compose de douze pence, et que la plupart des sp&#233;culateurs ont d&#233;cid&#233; de vendre sit&#244;t que le prix de la balle de coton atteindrait le shilling. En cons&#233;quence, il y a eu un accroissement subit des offres de coton, et donc une r&#233;action sur son prix. Mais, ce ne peut &#234;tre qu'un ph&#233;nom&#232;ne passager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les Britanniques se seront faits &#224; l'id&#233;e qu'une livre de coton puisse co&#251;ter quinze pence, cette limite passag&#232;re &#224; la sp&#233;culation aura disparu, et la fi&#232;vre de sp&#233;culation redoublera de violence. Cette &#233;volution contient un moment favorable aux &#201;tats-Unis et d&#233;favorable a ceux qui voudraient rompre le blocus [1]. D&#233;j&#224; les sp&#233;culateurs ont publi&#233; des protestations disant, non sans fondement, que tout acte belliqueux du Gouvernement britannique serait un acte d'injustice &#224; l'&#233;gard des hommes d'affaires qui, ayant plac&#233; leur confiance dans le respect du principe de non-intervention proclam&#233; et revendiqu&#233; par le Gouvernement britannique, ont fait leurs calculs sur cette base, ont sp&#233;cul&#233; &#224; l'int&#233;rieur, abandonn&#233; leurs commandes &#224; l'ext&#233;rieur et achet&#233; le coton d'apr&#232;s l'&#233;valuation d'un prix qu'ils comptent obtenir apr&#232;s le d&#233;roulement de processus naturels, probables et pr&#233;visibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Economist d'aujourd'hui publie un article insens&#233; dans lequel les statistiques sur la population et l'extension g&#233;ographique des &#201;tats-Unis l'am&#232;nent &#224; la conclusion qu'on y trouve assez d'espace pour fonder au moins sept empires gigantesques et qu'en cons&#233;quence les unionistes devaient chasser de leur c&#339;ur &#171; le r&#234;ve d'un domaine o&#249; ils r&#233;gneraient sans limites &#187;. La seule conclusion rationnelle que l'Economist e&#251;t pu tirer de ses propres donn&#233;es statistiques, &#224; savoir que les partisans du Nord, m&#234;me s'ils le voulaient, ne pourraient abandonner leurs revendications sans livrer &#224; l'esclavagisme des &#201;tats et des territoires gigantesques, &#171; o&#249; l'esclavage survivrait artificiellement et ne pourrait s'affirmer comme institution permanente &#187;, cette conclusion, la seule rationnelle, ce journal est m&#234;me incapable de l'aborder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Dans l'article intitul&#233; &#171; Notes &#233;conomiques &#187; (Die Presse, 3.11.1861), o&#249; Marx reprend pour le journal viennois certains arguments d&#233;velopp&#233;s dans la New York Tribune, il en vient aussi &#224; la conclusion que l'&#233;volution &#233;conomique joue en faveur des &#201;tats-Unis et restreint en cons&#233;quence les moyens de pression de l'imp&#233;rialisme de I'Angleterre de Palmerston : &#171; Il ressort un fait Important des derni&#232;res statistiques sur le commerce ext&#233;rieur anglais. Alors qu'au cours des neuf premiers mois de cette ann&#233;e, les exportations anglaises vers les &#201;tats-Unis ont baiss&#233; de plus de 25 %, le port de New York * &#224; lui tout seul a augment&#233; de plus de 6 millions de livres ses exportations vers l'Angleterre au cours des huit premiers mois de cette ann&#233;e. Pendant cette m&#234;me p&#233;riode, l'exportation de l'or am&#233;ricain vers l'Angleterre a pratiquement cess&#233;, alors qu'&#224; l'inverse depuis quelques semaines l'or anglais afflue vers New York. En fait, le d&#233;ficit am&#233;ricain est couvert par les achats de l'Angleterre et de la France &#224; la suite des mauvaises r&#233;coltes de ces pays. Par ailleurs, le tarif Morrill et les &#233;conomies ins&#233;parables d'une guerre civile ont ruin&#233; en m&#234;me temps la consommation de produits anglais et fran&#231;ais en Am&#233;rique du Nord. Que l'on compare ces faits statistiques avec les j&#233;r&#233;miades du Times sur la ruine financi&#232;re de l'Am&#233;rique du Nord ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* New York est au centre du compromis final entre le Sud et le Nord pour deux raisons : c'est le si&#232;ge de la traite des esclaves, du march&#233; de la monnaie, des capitaux et des cr&#233;ances hypoth&#233;caires des plantations du Sud, et ensuite l'interm&#233;diaire de l'Angleterre. C'est donc, tout naturellement, la place forte des d&#233;mocrates li&#233;s au Sud. Dans l'article &#171; Affaires am&#233;ricaines &#187; (in Die Presse, 17.12.1861), Marx &#233;crit : &#171; Le lord-maire de Londres n'est un homme d'&#201;tat que dans l'imagination des &#233;crivains de vaudeville et de faits divers parisiens. En revanche, le maire de New York est une v&#233;ritable puissance. Au d&#233;but de la s&#233;cession, le sinistre Fernando Wood, a &#233;chafaud&#233; un plan pour proclamer l'ind&#233;pendance de New York, en tant que r&#233;publique urbaine, en accord bien s&#251;r avec Jefferson Davis. Son plan &#233;choua en raison de l'opposition &#233;nergique du Parti r&#233;publicain de l'Empire City. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;br class='autobr' /&gt;
PHASE MILITAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Friedrich Engels : LES LE&#199;ONS DE LA GUERRE AM&#201;RICAINE&lt;br class='autobr' /&gt;
The Volunteer journal for Lancashire and Cheshire [1], n&#176; 66 du 6.12.1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques semaines, nous avons attir&#233; l'attention du public sur le proc&#232;s d'&#233;puration qui s'impose dans l'arm&#233;e am&#233;ricaine de volontaires [2]. Nous n'avons alors nullement &#233;puis&#233; les le&#231;ons pr&#233;cieuses que cette guerre donne aux volontaires de ce c&#244;t&#233;-ci de l'Atlantique. Nous nous permettons donc de revenir sur ce th&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mani&#232;re dont on a conduit la guerre jusqu'ici en Am&#233;rique, est effectivement sans pr&#233;c&#233;dent. Du Missouri &#224; la baie de Chesapeake, on trouve face &#224; face un million de soldats divis&#233;s presque dans la m&#234;me proportion entre les deux camps adverses. Or, cette situation dure depuis plus de six mois sans qu'il y ait eu une seule action importante. Dans le Missouri, les deux arm&#233;es avancent tour &#224; tour, se retirent, livrent une bataille, avancent et reculent de nouveau, sans en venir &#224; un r&#233;sultat tangible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui encore, apr&#232;s sept mois de marches en avant et en arri&#232;re, &#224; l'occasion de quoi le pays a sans doute &#233;t&#233; atrocement ravag&#233;, les choses paraissent plus &#233;loign&#233;es que jamais d'une d&#233;cision. Apr&#232;s une p&#233;riode assez longue d'une apparente neutralit&#233; - en r&#233;alit&#233;, de pr&#233;paration - la situation semble analogue au Kentucky ; en Virginie occidentale, nous assistons constamment &#224; de petits accrochages sans r&#233;sultat notable ; et, sur les deux rives du Potomac, le gros des deux arm&#233;es est concentr&#233; &#224; port&#233;e de vue sans que personne n'ait l'intention d'attaquer, prouvant par l&#224; que, dans l'&#233;tat actuel des choses, il serait sans int&#233;r&#234;t de remporter une victoire. De fait, cette mani&#232;re st&#233;rile de conduire la guerre peut encore durer des mois, si certaines circonstances, qui n'ont rien a voir avec cette situation, ne provoquent pas de changements majeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment expliquer cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des deux c&#244;t&#233;s, les Am&#233;ricains ne disposent pratiquement que de volontaires. Le petit noyau de l'ancienne arm&#233;e r&#233;guli&#232;re des &#201;tats-Unis, ou bien a &#233;t&#233; dissous, ou bien est trop faible pour agir sur les masses &#233;normes de recrues non encore form&#233;es qui sont r&#233;unies sur le th&#233;&#226;tre de guerre. Pour faire de tous ces hommes des soldats, on ne dispose m&#234;me pas d'un nombre suffisant de sergents instructeurs. C'est pourquoi, l'entra&#238;nement des troupes est fort long, et on ne saurait dire combien il faudra de temps pour que l'excellent mat&#233;riel de soldats concentr&#233; sur les deux rives du Potomac soit en &#233;tat d'avancer en masse, afin de livrer ou d'accepter la bataille avec des forces combin&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si les soldats pouvaient &#234;tre form&#233;s &#224; l'art militaire, il n'y aurait pas assez d'officiers pour les commander. On manque notamment d'officiers de compagnie - qui &#233;videmment ne peuvent sortir tout pr&#234;ts des rangs des civils - voire d'officiers pour commander les bataillons, m&#234;me si on voulait nommer &#224; un tel poste les lieutenants ou cornettes. Il faut donc un nombre consid&#233;rable de commandants du civil ; mais quiconque est tant soit peu au courant de la situation de nos propres volontaires pensera aussit&#244;t que McClellan ou Beauregard ne font. pas preuve d'une prudence exag&#233;r&#233;e, lorsqu'ils refusent de faire ex&#233;cuter des actions offensives ou des man&#339;uvres strat&#233;giques compliqu&#233;es par des commandants du civil, qui ne sont &#224; ce poste que depuis six mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons cependant que cette difficult&#233; soit pour l'essentiel aplanie, que les commandants du civil aient acquis, en m&#234;me temps que leurs uniformes, les connaissances, l'exp&#233;rience et l'assurance n&#233;cessaires &#224; l'ex&#233;cution de leur service, du moins en ce qui concerne l'infanterie. Mais, qu'en est-il de la cavalerie ? Former militairement un r&#233;giment de cavalerie exige plus de temps et d'exp&#233;rience de la part des officiers instructeurs qu'il n'en faut pour former un r&#233;giment d'infanterie. Admettons que tous les hommes qui rejoignent leur corps sachent d&#233;j&#224; monter &#224; cheval - c'est-&#224;-dire s'y tenir correctement, ma&#238;triser la monture, la nourrir et la soigner - il n'en reste pas moins que cela raccourcira a peine le temps qu'il faut pour les instruire. L'&#233;quitation militaire, une ma&#238;trise telle que le cheval se laisse conduire pour tous les mouvements exig&#233;s par les &#233;volutions de la cavalerie, tout cela diff&#232;re enti&#232;rement de l'&#233;quitation propre aux civils. La cavalerie de Napol&#233;on que sir William Napier (History of the Peninsular War) estimait presque plus que la cavalerie anglaise d'aujourd'hui, se composait - comme chacun sait - des cavaliers les plus pi&#232;tres qui aient jamais orn&#233; une selle. Or, beaucoup de nos cavaliers d'occasion trouvent qu'ils ont encore un certain nombre de choses &#224; apprendre, lorsqu'ils entrent dans un corps mont&#233; de volontaires. Il n'est donc pas &#233;tonnant de constater que les Am&#233;ricains n'aient qu'une cavalerie tr&#232;s m&#233;diocre, et que le peu dont ils disposent - quelques troupes d'irr&#233;guliers (rangers) &#224; la mani&#232;re cosaque ou indienne est incapable d'une attaque en ordre compact. En ce qui concerne l'artillerie et les troupes du g&#233;nie, leur situation est sans doute pire encore. Ces deux armes ont un caract&#232;re hautement scientifique et exigent une instruction longue et minutieuse des officiers ainsi que des sous-officiers, instruction plus pouss&#233;e encore que dans l'infanterie. Au surplus, l'artillerie est une arme plus complexe que la cavalerie elle-m&#234;me ; elle exige des batteries de canons, et donc des chevaux dress&#233;s pour leur man&#339;uvre, et deux groupes d'hommes exp&#233;riment&#233;s, les canonniers et les conducteurs. En outre, il faut de nombreux fourgons &#224; munitions, de grands laboratoires pour la poudre, des forges et autres ateliers : tout cela doit &#234;tre &#233;quip&#233; de machines compliqu&#233;es. On dit que les f&#233;d&#233;r&#233;s ont six cents batteries en campagne, mais on s'imagine comment elles sont servies, car on sait qu'en partant de z&#233;ro il est absolument impossible de mettre sur pied, en six mois, cent batteries compl&#232;tes, convenablement &#233;quip&#233;es et bien servies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, admettons une fois de plus que toutes ces difficult&#233;s aient &#233;t&#233; aplanies et que les &#233;l&#233;ments combattants des deux camps ennemis soient pr&#234;ts &#224; entrer en action. Encore faudrait-il qu'ils puissent se d&#233;placer. En outre, il faut approvisionner une arm&#233;e, et dans un pays relativement peu peupl&#233; comme la Virginie, le Kentucky et le Missouri, une grande arm&#233;e doit &#234;tre approvisionn&#233;e essentiellement gr&#226;ce au syst&#232;me des d&#233;p&#244;ts. Il faut constituer des r&#233;serves de munitions ; l'arm&#233;e doit &#234;tre accompagn&#233;e de forgerons militaires, de selliers, de menuisiers et autres artisans, afin de tenir le mat&#233;riel de guerre en bon &#233;tat de fonctionnement. Or, toutes ces choses indispensables faisaient d&#233;faut en Am&#233;rique ; il fallut d'abord commencer par organiser tout cela, et rien ne prouve qu'au moins l'intendance et les transports de l'une des deux arm&#233;es aient d&#233;pass&#233; aujourd'hui le stade pr&#233;paratoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Am&#233;rique - le Nord aussi bien que le Sud, la F&#233;d&#233;ration aussi bien que la Conf&#233;d&#233;ration - ne disposait pour ainsi dire d'aucune organisation militaire. L'arm&#233;e de ligne &#233;tait absolument insuffisante, ne serait-ce que du point de vue quantitatif, pour faire campagne contre un adversaire s&#233;rieux. Il n'y avait gu&#232;re de milice. Les guerres pr&#233;c&#233;dentes de l'Union n'exig&#232;rent jamais un gros effort des forces militaires du pays. Dans les ann&#233;es 1812 &#224; 1814, l'Angleterre ne disposait plus gu&#232;re de soldats, et le Mexique se d&#233;fendit surtout avec des bandes d&#233;pourvues de discipline. C'est un fait que l'Am&#233;rique, en raison de sa situation g&#233;ographique, n'avait pas d'ennemi qui e&#251;t pu l'attaquer d'o&#249; que ce soit avec plus de trente &#224; quarante mille soldats, et, pour cette force num&#233;rique, l'immense &#233;tendue du pays repr&#233;sente un obstacle bien plus terrible que toute arm&#233;e que l'Am&#233;rique pourrait lui opposer. Cependant, son arm&#233;e suffisait &#224; constituer le noyau pour quelque cent mille volontaires et &#224; leur assurer une formation militaire en un d&#233;lai appropri&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, d&#232;s lors que la guerre civile oppose entre eux plus d'un million d'hommes, tout le syst&#232;me s'effondre, et il faut tout reprendre par le d&#233;but. Le fait est l&#224;. Deux corps de troupe gigantesques et patauds, chacun craignant l'autre et redoutant presque autant une victoire qu'une d&#233;faite, se font face et cherchent &#224; grands frais &#224; se transformer en une organisation &#224; peu pr&#232;s r&#233;guli&#232;re. Aussi terrible que soit le prix, il doit &#234;tre pay&#233; du fait de l'absence totale d'une base organis&#233;e sur laquelle on pourrait &#233;difier l'arm&#233;e. Il ne peut en &#234;tre autrement, &#233;tant donn&#233; l'ignorance et l'inexp&#233;rience qui r&#232;gnent dans tous les domaines militaires ! Certes, ces d&#233;penses &#233;normes n'apportent qu'un avantage extr&#234;mement faible d'efficacit&#233; et d'organisation, mais peut-il en &#234;tre autrement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les volontaires britanniques peuvent remercier leur bonne &#233;toile, car ils disposent d&#232;s le commencement d'une importante arm&#233;e de m&#233;tier bien disciplin&#233;e et exp&#233;riment&#233;e, qui les prend sous son aile. Abstraction faite des pr&#233;juges propres &#224; tout corps de m&#233;tier, cette arm&#233;e a bien accueilli et convenablement trait&#233; les volontaires. Nous voulons esp&#233;rer que nul ne pense qu'une organisation de volontaires peut, d'une mani&#232;re ou d'une autre, rendre superflue l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re. Si certains volontaires le pensaient, il leur suffirait de jeter un coup d'&#339;il sur l'&#233;tat des deux arm&#233;es am&#233;ricaines de volontaires pour constater leur ignorance et leur pr&#233;somption. Aucune arm&#233;e nouvellement form&#233;e de civils ne peut &#234;tre efficace, si elle n'est pas soutenue et aid&#233;e par les gigantesques ressources intellectuelles et mat&#233;rielles qui se trouvent entre les mains d'une arm&#233;e r&#233;guli&#232;re relativement forte, en ce qui concerne surtout l'organisation, cette force principale des arm&#233;es r&#233;guli&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons que l'Angleterre soit menac&#233;e d'une invasion, et comparons ce qui s'y produirait avec ce qui se passe en Am&#233;rique. En Angleterre, tout le travail suppl&#233;mentaire qu'entra&#238;ne la formation d'une ann&#233;e de volontaires de trois cent mille hommes serait pris en charge par le minist&#232;re de la Guerre, avec l'aide de quelques fonctionnaires qu'il serait facile de trouver parmi les experts militaires bien entra&#238;nes. Il existe assez d'officiers en demi-solde, qui pourraient sans doute prendre sous leur contr&#244;le trois ou quatre bataillons de volontaires, et, avec un peu de peine, chaque bataillon pourrait &#234;tre flanqu&#233; d'un adjudant et d'un commandant. Bien s&#251;r, la cavalerie ne pourrait pas &#234;tre organis&#233;e aussi rapidement, mais une r&#233;organisation &#233;nergique des volontaires de l'artillerie avec des officiers et des conducteurs de l'artillerie royale pourrait doter de nombreuses batteries de campagne d'hommes capables. Les ing&#233;nieurs du pays n'attendent qu'une occasion pour recevoir la formation de l'&#233;l&#233;ment militaire de leur m&#233;tier, de sorte qu'ils seraient des officiers du g&#233;nie de tout premier plan. Les services de l'intendance et des transports sont d&#233;j&#224; sur pied et peuvent facilement &#234;tre am&#233;lior&#233;s pour couvrir les besoins de quatre cent mille hommes aussi bien que ceux de cent mille. Rien ne serait laiss&#233; au hasard, en d&#233;sordre ; partout on aiderait et on soutiendrait les volontaires, qui ne doivent pas aller &#224; t&#226;tons dans l'obscurit&#233;. D&#232;s lors, si l'Angleterre se pr&#233;cipite dans une guerre - abstraction faite des fautes qui sont in&#233;vitables - nous ne voyons aucune raison pour que l'organisation militaire ne soit pas au point en l'espace de six semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de consid&#233;rer l'Am&#233;rique pour se rendre compte de la valeur d'une arm&#233;e r&#233;guli&#232;re pour l'organisation d'une arm&#233;e de volontaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Les articles de Marx et d'Engels, m&#234;me s'ils paraissent dans la &#171; presse bourgeoise &#187;, ont une grande, port&#233;e pratique. En effet, chaque sujet est choisi pour telle presse, am&#233;ricaine ou europ&#233;enne, suivant les probl&#232;mes locaux et imm&#233;diats qui int&#233;ressent directement les acteurs du drame. Ainsi, Marx et Engels font-ils profiter leur &#171; camp &#187; de leur exp&#233;rience &#233;conomique, sociale, politique et militaire, en intervenant avec les moyens dont Ils disposent dans le cours br&#251;lant des &#233;v&#233;nements.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'article ci-dessus a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; par Engels pour le mouvement des volontaires qui s'&#233;tait cr&#233;&#233; en Angleterre en 1859, au moment de la menace bonapartiste d'invasion. Engels tire, pour ces volontaires, l'exp&#233;rience de la guerre civile am&#233;ricaine. C'est sous cet angle particulier que seront donc analys&#233;s ici les probl&#232;mes militaires am&#233;ricains&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien qu'il soit partisan de la mani&#232;re radicale, Engels explique qu'aux &#201;tats-Unis il est recommandable que les op&#233;rations militaires &#171; tra&#238;nent &#187; tout d'abord pendant un temps assez long, et ce pour des raisons qui ne sont pas purement techniques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cf. &#224; propos de cet article, la correspondance Marx-Engels du 1 d&#233;cembre 1861, l. c., tome VII, pp. 43, 44 (N. d. T.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Engels fait allusion au passage suivant de l'article du 22 novembre 1861 sur les Officiers volontaires : &#171; Lieutenant A. B., chass&#233; de l'arm&#233;e pour conduite d&#233;shonorante ; C. D., ray&#233; des cadres ; capitaine E. F., renvoy&#233; du service des &#201;tats-Unis &#187; - tels sont quelques &#233;chantillons des derni&#232;res nouvelles militaires qui nous parviennent en quantit&#233; d'Am&#233;rique.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les &#201;tats-Unis ont envoy&#233; en campagne une tr&#232;s importante arm&#233;e de volontaires au cours de ces huit derniers mois ; ils n'ont &#233;pargn&#233; ni leur peine ni leur argent pour rendre cette arm&#233;e combative ; en outre, cette arm&#233;e avait l'avantage d'&#234;tre presque tout le temps en contact &#233;troit avec les positions avanc&#233;es de l'ennemi, qui n'osa jamais attaquer en masse ni exploiter &#224; fond une victoire. Ces conditions favorables compensent en r&#233;alit&#233; dans une large mesure les difficult&#233;s que conna&#238;t l'organisation des volontaires am&#233;ricains du fait qu'ils ne b&#233;n&#233;ficient que d'un tr&#232;s faible soutien de la part du tout Petit noyau de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re et manquent d'adjudants exp&#233;riment&#233;s et d'instructeurs. Par chance, il y a en Am&#233;rique beaucoup d'hommes qui sont &#224; la fois qualifi&#233;s et dispos&#233;s &#224; aider les volontaires &#224; s'organiser. Il s'agit, soit de soldats et officiers allemands, qui ont subi un entra&#238;nement militaire r&#233;gulier et ont d&#233;j&#224; combattu lors des campagnes r&#233;volutionnaires de 1848-1849, soit de soldats anglais, qui ont &#233;migr&#233; au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Si, dans ces conditions, il a fallu proc&#233;der malgr&#233; tout &#224; une v&#233;ritable &#233;puration parmi les officiers ; c'est qu'il existe une faiblesse non pas dans le syst&#232;me m&#234;me des volontaires, mais dans le mode de nomination des officiers de volontaires, qui, sans exception, ont &#233;t&#233; choisis par les soldats dans leurs propres rangs. C'est seulement apr&#232;s huit mois de campagne face &#224; l'ennemi que le gouvernement des &#201;tats-Unis se risque &#224; exiger que les officiers volontaires aient une certaine qualification pour la t&#226;che qu'ils ont entrepris de remplir lorsqu'ils ont accept&#233; leur fonction. Or, la cons&#233;quence en est de tr&#232;s nombreux licenciements, volontaires ou forc&#233;s, sans parler des innombrables renvois pour des motifs plus ou moins d&#233;shonorants, Il ne fait pas de doute que si l'arm&#233;e du Potomac faisait face &#224; une troupe bien organis&#233;e et renforc&#233;e d'un nombre appropri&#233; de soldats de m&#233;tier, elle e&#251;t &#233;t&#233; bient&#244;t mise en d&#233;route, malgr&#233; son importance num&#233;rique et l'indubitable courage personnel de ses soldats. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx et Engels ont constamment d&#233;fendu l'id&#233;e qu'il fallait organiser les forces r&#233;volutionnaires spontan&#233;es pour vaincre dans une r&#233;volution, et l'exp&#233;rience de dizaines de r&#233;volutions malheureuses a confirm&#233; ce point de vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;br class='autobr' /&gt;
PHASE MILITAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Friedrich Engels et Karl Marx : LA GUERRE CIVILE AUX &#201;TATS-UNIS&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 26 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 19 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Laisse-le courir, il ne m&#233;rite pas ta col&#232;re ! &#187; Encore et toujours, la sagesse d'&#201;tat anglaise par la bouche de lord John Russell - adresse au Nord des &#201;tats-Unis ce conseil de Leporello &#224; l'amante d&#233;laiss&#233;e par Don Juan [1]. Si le Nord laisse le champ libre au Sud, il se d&#233;barrasse de toute liaison avec l'esclavage - son p&#233;ch&#233; originel historique - et pose les bases d'un d&#233;veloppement nouveau et sup&#233;rieur [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, si le Nord et le Sud &#233;taient deux pays aussi nettement distincts que l'Angleterre et le Hanovre, par exemple, leur s&#233;paration ne serait pas plus difficile que celle de ces deux &#201;tats [3]. Mais, il se trouve que, par rapport au Nord, le &#171; Sud &#187; ne forme ni un territoire g&#233;ographiquement bien d&#233;limit&#233;, ni une unit&#233; morale. Ce n'est pas un pays, mais un mot d'ordre de bataille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conseil d'une s&#233;paration &#224; l'amiable impliquerait que la Conf&#233;d&#233;ration du Sud, au lieu d'avoir pris l'offensive dans la guerre civile, se batte pour le moins dans un but d&#233;fensif. On fait mine de croire qu'il ne s'agit pour le parti esclavagiste que d'unifier les territoires qu'il dominait jusqu'ici, afin d'en faire un groupe d'&#201;tats ind&#233;pendants, en les soustrayant &#224; l'autorit&#233; de l'Union. Rien n'est plus faux. &#171; Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l'avoir. &#187; C'est en poussant ce cri de guerre que les s&#233;cessionnistes ont envahi le Kentucky. Par &#171; territoire tout entier &#187;, ils entendent d'abord tout ce que l'on appelle les &#201;tats fronti&#232;res (border states) : Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Kentucky, Tennessee, Missouri et Arkansas. Ensuite, ils revendiquent tout le territoire situ&#233; au sud de la ligne, qui va de l'angle nord-ouest du Missouri &#224; l'oc&#233;an Pacifique. En cons&#233;quence, ce que les esclavagistes appellent &#171; le Sud &#187;, c'est plus des trois quarts de l'actuel territoire de l'Union. Une large fraction du territoire ainsi revendiqu&#233; se trouve encore en possession de l'Union et devrait d'abord &#234;tre conquise &#224; ses d&#233;pens. Mais, tous les territoires que l'on appelle &#201;tats fronti&#232;res - et m&#234;me ceux qui se trouvent en la possession de la Conf&#233;d&#233;ration - n'ont jamais &#233;t&#233; de v&#233;ritables &#201;tats esclavagistes. Ils constituent bien plut&#244;t le territoire des &#201;tats-Unis, dans lequel les syst&#232;mes de l'esclavage et du travail libre existent c&#244;te &#224; c&#244;te et luttent pour l'h&#233;g&#233;monie ; en fait c'est l&#224; o&#249; se d&#233;roule la bataille entre le Sud et le Nord, entre l'esclavage et la libert&#233;. La Conf&#233;d&#233;ration du Sud ne m&#232;ne donc pas une guerre de d&#233;fense, mais une guerre de conqu&#234;te en vue d'&#233;tendre et de perp&#233;tuer l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cha&#238;ne de montagnes qui commence en Alabama et s'&#233;tend vers le nord jusqu'au fleuve Hudson - v&#233;ritable colonne vert&#233;brale des &#201;tats-Unis - divise le soi-disant Sud en trois parties. La r&#233;gion montagneuse, form&#233;e par les montagnes d'Alleghany avec leurs deux cha&#238;nes parall&#232;les, le Cumberland Range &#224; l'ouest et les Blue Ridge Mountains &#224; l'est, s&#233;pare, tel un coin, les plaines basses de la c&#244;te ouest de l'Atlantique de celles des vall&#233;es m&#233;ridionales du Mississippi. Les deux plaines basses s&#233;par&#233;es par la zone montagneuse, avec leurs immenses marais &#224; riz et leurs vastes plantations de coton, repr&#233;sentent actuellement l'aire proprement dite de l'esclavagisme. Le long coin enfonc&#233; par la zone montagneuse jusqu'au c&#339;ur de l'esclavagisme - avec l'espace libre qui lui correspond, le climat revigorant et un sous-sol riche en charbon, en sel, en calcaire, en minerai de fer, en or, bref en toutes les mati&#232;res. premi&#232;res n&#233;cessaires &#224; un d&#233;veloppement industriel diversifi&#233; - est d&#233;j&#224; en majeure partie une terre de libert&#233;. De par sa nature physique, le sol ne peut &#234;tre cultiv&#233; ici avec profit que par de petits fermiers libres. Ici, le syst&#232;me esclavagiste ne v&#233;g&#232;te que sporadiquement et n'a jamais pris racine Dans la plupart des &#201;tats fronti&#232;res, les habitants des hauts plateaux forment le noyau de la libre population qui prend parti pour le Nord, ne serait-ce que dans un but d'autopr&#233;servation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rons en d&#233;tail les territoires contest&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Delaware, l'&#201;tat fronti&#232;re qui se situe le plus au nord-est, est, en fait et moralement, en la possession de l'Union. Tous les efforts des s&#233;cessionnistes pour former ne serait-ce qu'une fraction qui leur soit favorable ont &#233;chou&#233; depuis le d&#233;but de la guerre, face &#224; une population unanime. La fraction esclavagiste de cet &#201;tat est depuis fort longtemps en d&#233;cadence. Entre les seules ann&#233;es 1850 et 1860, le nombre des esclaves a diminu&#233; de moiti&#233; : la population totale de 112 218 n'en compte plus maintenant que 1798. Malgr&#233; cela, le Delaware est revendiqu&#233; par la Conf&#233;d&#233;ration du Sud, et, de fait, le Nord ne pourrait plus le tenir militairement, si le Sud s'emparait du Maryland.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Maryland, on assiste au m&#234;me conflit entre les hauts plateaux et les basses plaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur un total de 687 034 habitants, il y a 87 188 esclaves. Les &#233;lections g&#233;n&#233;rales les plus r&#233;centes ont prouv&#233; de mani&#232;re frappante que la majorit&#233; &#233;crasante du peuple &#233;tait en faveur de l'Union. L'arm&#233;e, forte de trente mille hommes, qui occupe actuellement le Maryland, ne doit pas seulement servir de r&#233;serve &#224; l'arm&#233;e du Potomac, mais encore tenir en &#233;chec la r&#233;bellion esclavagiste &#224; l'int&#233;rieur du pays. On constate ici le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne que dans les &#201;tats fronti&#232;res, o&#249; la grande masse du peuple est pour le Nord, tandis qu'un parti esclavagiste num&#233;riquement insignifiant est pour le Sud. Le parti esclavagiste compense cette faiblesse num&#233;rique par les moyens de force que lui assurent un long exercice du pouvoir dans tous les services de l'&#201;tat, des habitudes h&#233;r&#233;ditaires de l'intrigue politique et la concentration de grands moyens financiers entre quelques mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Virginie repr&#233;sente actuellement le plus grand cantonnement militaire : le gros des forces de la s&#233;cession et de l'arm&#233;e de l'Union s'y font face. Dans les hauts plateaux du nord-ouest de la Virginie, la masse des esclaves s'&#233;l&#232;ve &#224; quinze mille, tandis qu'une population libre, vingt fois plus nombreuse, est constitu&#233;e de paysans autonomes. Les basses plaines de l'est de la Virginie, en revanche, comptent environ un demi-million d'esclaves. L'&#233;levage et la vente des Noirs dans les &#201;tats du sud repr&#233;sentent sa principale source de revenus. A peine les chefs de bandes des basses plaines eurent-ils fait passer l'ordonnance de s&#233;cession &#224; l'assembl&#233;e l&#233;gislative d'&#201;tat de Richmond et ouvert en toute h&#226;te les portes de la Virginie &#224; l'arm&#233;e sudiste, que le nord-ouest de la Virginie se d&#233;tacha de la s&#233;cession, s'&#233;rigea en &#201;tat nouveau et &#224; pr&#233;sent elle d&#233;fend son territoire les armes &#224; la main sous le drapeau de l'Union, contre les envahisseurs sudistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Tennessee, avec 1 109 847 habitants, dont 275 784 esclaves se trouvent entre les mains de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud, qui applique &#224; tout le pays la loi martiale et un syst&#232;me de proscription &#233;voquant l'&#233;poque du triumvirat romain. Lorsque, au cours de l'hiver 1861, les esclavagistes voulurent convoquer une assembl&#233;e populaire pour ratifier la s&#233;cession, la majorit&#233; de la population refusa cette convocation, afin de couper court &#224; tout pr&#233;texte au mouvement de s&#233;cession [4]. Plus tard, lorsque le Tennessee fut conquis militairement par la Conf&#233;d&#233;ration du Sud et soumis &#224; un r&#233;gime de terreur, un tiers du corps &#233;lectoral continua de se d&#233;clarer en faveur de l'Union [5]. Comme dans la plupart des &#201;tats fronti&#232;res, le v&#233;ritable centre de la r&#233;sistance contre le parti esclavagiste se trouve dans la r&#233;gion montagneuse, dans l'est du pays. Le 17 juin 1861, une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale du peuple du Tennessee oriental se r&#233;unit &#224; Greenville et se d&#233;clara pour l'Union. Elle d&#233;l&#233;gua au S&#233;nat de Washington l'ancien gouverneur Andrew Johnson, l'un des plus fervents Unionistes et publia une declaration of grievances, un cahier de dol&#233;ances, qui d&#233;voilait tous les moyens d'escroquerie, d'intrigue et de terreur utilis&#233;s pour faire sortir le Tennessee de l'Union lors des &#171; &#233;lections &#187;. Depuis, l'est du Tennessee est tenu en &#233;chec par les forces arm&#233;es des s&#233;cessionnistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le nord de l'Alabama, le nord-ouest de la G&#233;orgie et le nord de la Caroline du Nord, on trouve les m&#234;mes conditions que dans l'ouest de la Virginie et l'est du Tennessee.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus &#224; l'ouest, dans l'&#201;tat fronti&#232;re du Missouri, avec 1 173 317 habitants et 114 965 esclaves - dont la plupart sont concentr&#233;s dans la partie nord-ouest de l'&#201;tat - l'assembl&#233;e populaire s'est prononc&#233;e en faveur de l'Union en ao&#251;t 1861 [6]. Jackson - gouverneur de l'&#201;tat et instrument du parti esclavagiste - s'&#233;tant rebell&#233; contre l'assembl&#233;e l&#233;gislative du Missouri, fut d&#233;clar&#233; hors la loi et se trouve maintenant &#224; la t&#234;te de hordes arm&#233;es. Celles-ci envahirent le Missouri &#224; partir du Texas, de l'Arkansas et du Tennessee, afin de lui faire plier le genou devant la Conf&#233;d&#233;ration et de briser ses liens avec l'Union par l'&#233;p&#233;e. A c&#244;t&#233; de la Virginie, le Missouri constitue actuellement le th&#233;&#226;tre principal de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Nouveau-Mexique n'est pas un &#201;tat, mais un simple territoire. Sous la pr&#233;sidence de Buchanan, les sudistes y envoy&#232;rent vingt-cinq esclaves &#224; la suite desquels ils introduisirent une constitution esclavagiste confectionn&#233;e &#224; Washington. Comme le Sud l'admet lui-m&#234;me, cet &#201;tat ne lui a rien demand&#233;. Mais, le Sud veut le Nouveau-Mexique, et vomit en cons&#233;quence une bande d'aventuriers du Texas par-del&#224; ses fronti&#232;res. Le Nouveau-Mexique a implor&#233; la protection du gouvernement de l'Union contre ces &#171; lib&#233;rateurs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a not&#233; que nous avons soulign&#233; le rapport num&#233;rique entre esclaves et hommes libres dans les diff&#233;rents &#201;tats fronti&#232;res. De fait, ce rapport est d&#233;cisif. C'est le thermom&#232;tre d'apr&#232;s lequel il faut mesurer le feu vital du syst&#232;me esclavagiste. L'&#226;me de tout le mouvement s&#233;cessionniste est la Caroline du Sud. Elle compte 402 541 esclaves contre 301 271 hommes libres. En second vient le Mississippi qui a donn&#233; &#224; la Conf&#233;d&#233;ration du Sud son dictateur Jefferson Davis. Il compte 436 696 esclaves contre 354 699 hommes libres. En troisi&#232;me, vient l'Alabama avec 435 132 esclaves contre 529 164 hommes libres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dernier des &#201;tats fronti&#232;res contest&#233;s qu'il nous reste &#224; mentionner est le Kentucky. Son histoire la plus r&#233;cente est particuli&#232;rement caract&#233;ristique de la politique de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud. Sur 1 135 713 habitants, le Kentucky compte 225 490 esclaves. Dans les trois &#233;lections g&#233;n&#233;rales successives - en hiver 1861, pour le Congr&#232;s des &#201;tats fronti&#232;res ; en juin 1861, pour le Congr&#232;s de Washington, et enfin en ao&#251;t 1861 pour les l&#233;gislatives de l'&#201;tat du Kentucky - une majorit&#233; toujours croissante se pronon&#231;a pour l'Union. En revanche, Mageffin, le gouverneur du Kentucky, et tous les dignitaires de l'&#201;tat sont de fanatiques partisans du parti esclavagiste, tout comme Breckinridge, le repr&#233;sentant du Kentucky au S&#233;nat de Washington, vice-pr&#233;sident des &#201;tats-Unis sous Buchanan et candidat du parti esclavagiste en 1860 lors des &#233;lections pr&#233;sidentielles. Trop faible pour gagner le Kentucky &#224; la s&#233;cession, l'influence du parti esclavagiste &#233;tait cependant assez forte pour l'amener &#224; une d&#233;claration de neutralit&#233; lorsque la guerre &#233;clata. La Conf&#233;d&#233;ration reconnut la neutralit&#233;, tant qu'elle servait ses int&#233;r&#234;ts et qu'il lui fallait abattre la r&#233;sistance du Tennessee oriental. A peine ce but fut-il atteint, qu'elle frappa aux portes du Kentucky &#224; coups de crosse, en proclamant : &#171; Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l'obtenir ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le sud-ouest et le sud-est, ses corps de francs-tireurs envahirent simultan&#233;ment cet &#201;tat &#171; neutre &#187;. Le Kentucky s'&#233;veilla ainsi de son r&#234;ve de neutralit&#233;, son assembl&#233;e l&#233;gislative prit ouvertement parti pour l'Union, encadra le gouverneur f&#233;lon d'un comit&#233; de salut public, appela le peuple aux armes, d&#233;clara Breckinridge hors la loi et ordonna aux s&#233;cessionnistes d'&#233;vacuer imm&#233;diatement le territoire envahi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le signal de la guerre. Une arm&#233;e de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud fait mouvement vers Louisville, tandis que des volontaires accourent de l'Illinois, de l'Indiana et de l'Ohio pour sauver le Kentucky des &#233;missaires arm&#233;s de l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tentatives de la Conf&#233;d&#233;ration pour annexer le Missouri et le Kentucky, par exemple, contre la volont&#233; de la population d&#233;montrent l'inanit&#233; du pr&#233;texte selon lequel elle lutte pour d&#233;fendre les droits des divers &#201;tats, face aux empi&#233;tements de l'Union. Certes, elle reconna&#238;t le droit aux diff&#233;rents &#201;tats formant - d'apr&#232;s elle - le &#171; Sud &#187; de se s&#233;parer de l'Union, mais leur d&#233;nie celui d'y rester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoique la guerre contre l'ext&#233;rieur, la dictature militaire &#224; l'int&#233;rieur, et l'esclavage partout, leur donnent pour l'heure un semblant d'harmonie, les &#201;tats esclavagistes eux-m&#234;mes ne manquent pas d'&#233;l&#233;ments r&#233;calcitrants. Un exemple frappant en est le Texas avec 180 388 esclaves contre 601 039 habitants. La loi de 1845 en vertu de laquelle le Texas est entr&#233; dans les rangs des &#201;tats-Unis, en tant qu'&#201;tat esclavagiste, lui donnait le droit de former de son territoire non seulement un, mais cinq &#201;tats. Ainsi, le Sud e&#251;t gagn&#233; dix nouvelles voix, au lieu de deux, au S&#233;nat am&#233;ricain ; or, l'augmentation du nombre de ses voix au S&#233;nat &#233;tait l'un des buts principaux de sa politique d'alors. Cependant, de 1845 &#224; 1860, les esclavagistes ne r&#233;ussirent m&#234;me pas &#224; d&#233;couper en deux &#201;tats le Texas, o&#249; la population allemande joue un r&#244;le important, car, dans le second &#201;tat, le parti du travail libre l'e&#251;t emport&#233; sur le parti esclavagiste [7]. Est-il meilleure preuve de la force de l'opposition contre l'oligarchie esclavagiste au Texas m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Georgie est le plus grand et le plus peupl&#233; des &#201;tats esclavagistes. On y compte 462 230 esclaves sur un total de 1 057 327 habitants, soit environ la moiti&#233; de la population. Malgr&#233; cela, le parti esclavagiste ne parvint pas jusqu'ici &#224; faire sanctionner par un vote g&#233;n&#233;ral de la population la Constitution octroy&#233;e au Sud &#224; Montgomery [8].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'assembl&#233;e d'&#201;tat de la Louisiane, qui se r&#233;unit le 21 mars 1861 &#224; La Nouvelle-Orl&#233;ans, Roselius, le v&#233;t&#233;ran politique de l'&#201;tat d&#233;clara : &#171; La Constitution de Montgomery n'est pas une constitution, mais une conspiration. Elle n'instaure pas un gouvernement du peuple, mais une oligarchie d&#233;testable qui ne conna&#238;t pas de limites. Il ne fut pas permis au peuple d'intervenir &#224; cette occasion. L'assembl&#233;e de Montgomery a creus&#233; la tombe de la libert&#233; politique, et l'on nous invite aujourd'hui &#224; assister &#224; ses obs&#232;ques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes n'utilisa pas seulement l'assembl&#233;e de Montgomery pour proclamer la s&#233;paration du Sud d'avec le Nord, mais l'exploita encore pour bouleverser la constitution interne des &#201;tats esclavagistes et compl&#233;ter l'asservissement de la partie blanche de la population, qui entendait conserver encore quelque ind&#233;pendance sous la protection et la constitution d&#233;mocratique de l'Union. D&#233;j&#224;, entre 1856 et 1860, les porte-parole politiques, les juristes, les autorit&#233;s morales et religieuses du parti esclavagiste n'avaient pas tant cherch&#233; &#224; d&#233;montrer que l'esclavage des Noirs &#233;tait justifi&#233;, mais que la couleur de la peau n'y faisait rien, la classe ouvri&#232;re &#233;tant partout n&#233;e pour l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, au sens le plus plein, la guerre de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud est une guerre de conqu&#234;te, destin&#233;e &#224; l'extension et &#224; la perp&#233;tuation de l'esclavage. La plus grande partie des &#201;tats fronti&#232;res et des territoires ne se trouve pas encore aux mains de l'Union, bien qu'ils aient pris parti pour elle par le moyen des urnes, puis par celui des armes. Cependant, la Conf&#233;d&#233;ration les compte dans le &#171; Sud &#187; et cherche &#224; les arracher de force &#224; l'Union. Dans les &#201;tats fronti&#232;res qu'elle occupe pour le moment, la Conf&#233;d&#233;ration tient en &#233;chec par la loi martiale les r&#233;gions montagneuses en grande partie favorables au mode de vie libre. A l'int&#233;rieur des &#201;tats esclavagistes proprement dits, elle supplante la d&#233;mocratie existant jusqu'ici en instaurant le pouvoir sans bornes de l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En abandonnant ses plans de conqu&#234;te, la Conf&#233;d&#233;ration du Sud renoncerait &#224; son principe vital et au but de la s&#233;cession. De fait, la s&#233;cession ne s'est produite que parce qu'au sein de l'Union la transformation des &#201;tats fronti&#232;res et des territoires en &#201;tats esclavagistes ne semble pas r&#233;alisable ind&#233;finiment. Au reste, s'il c&#233;dait pacifiquement &#224; la Conf&#233;d&#233;ration du Sud les territoires contest&#233;s, le Nord abandonnerait &#224; la r&#233;publique esclavagiste plus des trois quarts de tout le territoire des &#201;tats-Unis. Le Nord perdrait enti&#232;rement le golfe du Mexique, l'oc&#233;an Atlantique, &#224; l'exception d'une mince bande de terre s'&#233;tendant de la baie de Pensacola &#224; celle du Delaware, et se couperait elle-m&#234;me de l'oc&#233;an Pacifique. Le Missouri, le Kansas, le Nouveau-Mexique, l'Arkansas et le Texas entra&#238;neraient &#224; leur suite la Californie [9]. Incapables d'arracher &#224; la R&#233;publique esclavagiste ennemie l'embouchure du Mississippi au sud, les grands &#201;tats agricoles, situ&#233;s dans le bassin entre les Montagnes-Rocheuses et les Alleghanys, dans les vall&#233;es du Mississippi, du Missouri et de l'Ohio, seraient contraints, de par leurs int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques, &#224; se d&#233;tacher du Nord et &#224; entrer dans la Conf&#233;d&#233;ration du Sud. A leur tour, ces &#201;tats du nord-ouest entra&#238;neraient, dans la m&#234;me ronde de la s&#233;cession, tous les &#201;tats nordistes situ&#233;s plus &#224; l'est, &#224; l'exception peut-&#234;tre de la Nouvelle-Angleterre [10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, ce ne serait pas la dissolution de l'Union, mais sa r&#233;organisation sur la base de l'esclavage, sous le contr&#244;le reconnu de l'oligarchie esclavagiste. Le plan d'une telle r&#233;organisation a &#233;t&#233; ouvertement proclam&#233; par les principaux porte-parole du Sud au Congr&#232;s de Montgomery. Il explique le paragraphe de la nouvelle constitution, qui ouvre la porte de la nouvelle Conf&#233;d&#233;ration &#224; tout &#201;tat de l'ancienne Union. Le syst&#232;me esclavagiste empesterait toute l'Union. Dans les &#201;tats du Nord, o&#249; l'esclavage est pratiquement irr&#233;alisable, la classe ouvri&#232;re blanche serait progressivement abaiss&#233;e &#224; la condition d'ilote. Ce serait purement et simplement l'application du principe hautement proclam&#233;, selon lequel seules certaines races seraient aptes &#224; &#234;tre libres : comme, dans le Sud, le travail proprement dit est r&#233;serv&#233; aux Noirs, il serait r&#233;serv&#233; dans le Nord aux Allemands et aux Irlandais, ou &#224; leurs descendants directs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actuelle lutte entre le Sud et le Nord est donc essentiellement un conflit entre deux syst&#232;mes sociaux, entre le syst&#232;me de l'esclavage et celui du travail libre. La lutte a &#233;clat&#233;, parce que les deux syst&#232;mes ne peuvent pas coexister plus longtemps en paix sur le continent nord-am&#233;ricain. Elle ne peut finir qu'avec la victoire de l'un ou de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les &#201;tats fronti&#232;res et les territoires contest&#233;s, o&#249; les deux syst&#232;mes sont en lutte pour l'h&#233;g&#233;monie, sont comme une &#233;pine dans la chair du Sud, il ne faut pas m&#233;conna&#238;tre, par ailleurs, qu'au cours de la guerre ils ont repr&#233;sent&#233; jusqu'ici le point faible du Nord. Sur ordre des conjur&#233;s du Sud, une fraction des esclavagistes de ces districts a simul&#233; hypocritement sa loyaut&#233; au Nord, tandis qu'une autre fraction trouvait que ses int&#233;r&#234;ts imm&#233;diats et ses id&#233;es traditionnelles la rapprochaient de l'Union. Ces deux fractions ont pareillement paralys&#233; le Nord. La crainte d'alt&#233;rer l'humeur des esclavagistes &#171; loyaux &#187; des &#201;tats fronti&#232;res et de les jeter dans les bras de la s&#233;cession, en d'autres termes : les m&#233;nagements empreints de prudence vis-&#224;-vis des int&#233;r&#234;ts, pr&#233;jug&#233;s et sentiments de ces alli&#233;s douteux, c'est ce qui a frapp&#233; l'Union depuis le d&#233;but de la guerre d'une faiblesse incurable, en la poussant dans la voie des demi-mesures, en l'amenant &#224; manquer hypocritement aux principes inh&#233;rents &#224; la guerre, en &#233;pargnant le point le plus vuln&#233;rable de l'ennemi, la racine du mal : l'esclavage lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, r&#233;cemment encore, Lincoln a r&#233;voqu&#233; pusillanimement la proclamation du Missouri de Fr&#233;mont sur l'&#233;mancipation des Noirs appartenant aux rebelles [11], c'est uniquement en &#233;gard aux violentes protestations des esclavagistes &#171; loyaux &#187; du Kentucky. Quoi qu'il en soit, un tournant a &#233;t&#233; atteint en cette mati&#232;re. Avec le Kentucky, le dernier &#201;tat fronti&#232;re a pris rang parmi les champs de bataille entre Sud et Nord. D&#232;s lors qu'il s'agit d'une v&#233;ritable guerre pour les &#201;tats fronti&#232;res dans les &#201;tats fronti&#232;res eux-m&#234;mes, leur perte ou leur conqu&#234;te est soustraite &#224; la sph&#232;re des d&#233;bats diplomatiques ou parlementaires. Une fraction des esclavagistes jettera bas le masque de la loyaut&#233;, l'autre se satisfera de la perspective d'une indemnisation mon&#233;taire, telle que la Grande-Bretagne en versa aux planteurs de l'Inde occidentale [12]. Les &#233;v&#233;nements eux-m&#234;mes poussent &#224; la proclamation du mot d'ordre d&#233;cisif : l'&#233;mancipation des esclaves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me les plus but&#233;s parmi les d&#233;mocrates et diplomates du Nord se sentent attir&#233;s par cette formule, comme le montrent diverses manifestations tout &#224; fait r&#233;centes. Dans une lettre ouverte, le g&#233;n&#233;ral Cass, ministre de la Guerre sous Buchanan et, jusqu'ici, l'un des alli&#233;s les plus z&#233;l&#233;s du Sud, a proclam&#233; que l'&#233;mancipation des esclaves &#233;tait la condition sine qua non du salut de l'Union. Dans sa derni&#232;re &#171; revue &#187; d'octobre, le Dr Brownson - le porte-parole du parti catholique du Nord et, selon son propre aveu, l'adversaire le plus d&#233;cid&#233; de l'&#233;mancipation des esclaves de 1836 &#224; 1860 - publie un article en faveur de l'abolition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si nous avons combattu l'abolition, dit-il entre autres, tant que nous estimions qu'elle mena&#231;ait l'Union, il nous faut lutter aujourd'hui d'autant plus &#233;nergiquement contre le maintien de l'esclavage que nous sommes persuad&#233;s qu'il est d&#233;sormais incompatible avec la continuation de l'Union ou de la nation comme libre &#201;tat r&#233;publicain. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin le World, organe new-yorkais des diplomates du cabinet de Washington, conclut l'un de ses derniers articles &#224; sensation contre les abolitionnistes par ces mots :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Le jour o&#249; l'on d&#233;cidera que c'est, ou bien l'esclavage, ou bien l'Union qui doit dispara&#238;tre, on aura prononc&#233; la sentence de mort de l'esclavage. Si le Nord ne peut vaincre sans l'&#233;mancipation, il vaincra avec l'&#233;mancipation. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Cf. l'op&#233;ra Don Juan de Mozart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Cf. &#224; propos de cet article, la correspondance Marx-Engels des 3 et 5 d&#233;cembre 1861, l. c., tome VII, pp. 47-48 et 50-56. (N. d. T.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] &#192; la mort du dernier repr&#233;sentant de la dynastie des Hanovre en 1837, ce fut la fin de l'union personnelle entre l'Angleterre et le Hanovre, qui subsistait depuis 1714.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Au d&#233;but 1861, le peuple du Tennessee s'opposa &#224; la convocation d'une assembl&#233;e devant d&#233;lib&#233;rer du probl&#232;me de la s&#233;cession, par 69 673 voix contre 57 798. Le bastion de l'Union qu'&#233;tait le Tennessee oriental vota contre ce projet par une majorit&#233; de 25 611, tandis que le Tennessee central ne r&#233;unit qu'une faible majorit&#233; et que le Tennessee occidental l'accepta par 15 118 voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le 16 juin 1861, le peuple du Tennessee vota comme suit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tennessee oriental&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 780&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;32 923&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tennessee central&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;58 265&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 198&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tennessee occidental&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29 127&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 117&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camps militaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 741&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;104 913&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;47 238&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] En mars 1861, une convention, r&#233;unie au Missouri, s'opposa &#224; la s&#233;cession par 89 voix contre 1. Cependant, les esclavagistes dominaient l'administration d'&#201;tat au point que le Missouri fut lentement, mais s&#251;rement aiguill&#233; dans l'orbite de la Conf&#233;d&#233;ration. Pour r&#233;agir contre *cette &#233;volution, une convention refl&#233;tant les v&#233;ritables sentiments de la population, se r&#233;unit &#224; Jefferson City fin juillet. Le gouverneur Jackson, chef du parti esclavagiste, y fut d&#233;pos&#233;, et remplac&#233; par un partisan de l'Union, Gambie. Ainsi, en ao&#251;t 1861, le gouvernement de l'&#201;tat du Missouri passa d&#233;finitivement aux c&#244;t&#233;s de l'Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Avant 1848, un nombre consid&#233;rable d'Allemands, esp&#233;rant instaurer un &#201;tat ind&#233;pendant, arriv&#232;rent eu Texas o&#249; ils furent bien accueillis par l'administration., Ils furent suivis, en 1848 et 1849, par des milliers de r&#233;volutionnaires allemands. En 1850, la population de souche allemande formait environ le cinqui&#232;me de la population blanche de cet &#201;tat ; &#201;videmment, les anciens r&#233;volutionnaires allemands &#233;taient en grande majorit&#233; anti-esclavagistes. En 1853, ils organis&#232;rent une soci&#233;t&#233; abolitionniste, le Prier Verein. Un an plus tard, une convention r&#233;unie &#224; San Antonio r&#233;clama la fin de l'esclavagisme. Au moment o&#249; &#233;clata la guerre civile, la plupart des Allemands se s&#233;par&#232;rent de l'&#201;tat esclavagiste et rest&#232;rent fid&#232;les au gouvernement de l'Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Plut&#244;t que de courir le risque d'un rejet de la Constitution de Montgomery par la population, les esclavagistes la soumirent pour ratification &#224; l'assembl&#233;e d'&#201;tat. Cette derni&#232;re, sous le contr&#244;le esclavagiste, l'accepta sans autre forme de proc&#232;s, le 16 mars 1861. Cette m&#233;thode fut reprise par d'autres &#201;tats du Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] En 1860-1861, les partisans des &#201;tats sudistes s'efforc&#232;rent de s&#233;parer la Californie de l'Union nord-am&#233;ricaine en cr&#233;ant une r&#233;publique &#171; neutre &#187; sur l&#224; c&#244;te du Pacifique. Le gouvernement de Lincoln sut d&#233;jouer &#224; temps ces intrigues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] La Nouvelle-Angleterre, situ&#233;e au nord-est des USA, &#233;tait constitu&#233;e par un groupe de six &#201;tats fortement industrialis&#233;s (Maine, Massachusetts Connecticut, Rhode Island, Vermont, New Hampshire). C'&#233;tait le centre du mouvement abolitionniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] En ao&#251;t 1861, le g&#233;n&#233;ral, Fr&#233;mont proclama la confiscation des biens de toute personne, qui, au Missouri, prendrait les armes contre le gouvernement de Washington ou aiderait l'ennemi de quelque fa&#231;on que ce soit. Le manifeste d&#233;clarait en outre que les esclaves de ces tra&#238;tres seraient &#233;mancip&#233;s. Pour appliquer ces d&#233;cisions, le g&#233;n&#233;ral Fr&#233;mont cr&#233;a des bureaux pour l'abolition de l'esclavage et les d&#233;clarations de libert&#233;. Lincoln ordonna officiellement &#224; Fr&#233;mont de mettre sa proclamation en accord avec la loi sur la confiscation et d'annuler les d&#233;cisions relatives &#224; l'affranchissement des esclaves (la loi adopt&#233;e le 6 ao&#251;t 1861 par le Congr&#232;s ne pr&#233;voyait que la lib&#233;ration des esclaves qui avaient &#233;t&#233; directement utilis&#233;s par les rebelles &#224; des fins militaires). Comme Fr&#233;mont refusa d'ex&#233;cuter les ordres pr&#233;sidentiels, il fut d&#233;mis de son poste de commandant en chef de l'arm&#233;e du Missouri en octobre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Apr&#232;s le soul&#232;vement des esclaves noirs de la Jama&#239;que, le parlement anglais adopta en 1833 la loi sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies. En Inde occidentale, le gouvernement versa aux propri&#233;taires deux livres sterling par esclave affranchi. Les sommes vers&#233;es devaient &#234;tre r&#233;cup&#233;r&#233;es par des imp&#244;ts ult&#233;rieurs frappant la population, et en premier les Noirs eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;br class='autobr' /&gt;
PHASE MILITAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : LA DESTITUTION DE FR&#201;MONT&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 26 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 19 novembre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La destitution de Fr&#233;mont du poste de commandant en chef du Missouri marque un tournant historique dans le cours de la guerre civile am&#233;ricaine. Fr&#233;mont a expi&#233; deux p&#233;ch&#233;s graves. Il fut le premier candidat du Parti r&#233;publicain &#224; la dignit&#233; pr&#233;sidentielle (1856), et c'est le premier g&#233;n&#233;ral du Nord, qui (le 30 ao&#251;t 1861) mena&#231;a les esclavagistes de l'&#233;mancipation des esclaves [1]. Il reste donc un rival pour les futurs candidats &#224; la pr&#233;sidence et un obstacle pour les actuels faiseurs de compromis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les deux derni&#232;res d&#233;cennies, une singuli&#232;re pratique s'est d&#233;velopp&#233;e aux &#201;tats-Unis : &#233;viter de faire &#233;lire &#224; la pr&#233;sidence un homme ayant occup&#233; une place d&#233;cisive dans son propre parti. Certes, on utilise le nom de ces personnalit&#233;s au cours de la campagne &#233;lectorale, mais sit&#244;t qu'on aborde l'affaire elle-m&#234;me, on les laisse choir pour les remplacer par des m&#233;diocrit&#233;s inconnues et d'influence purement locale. C'est de cette fa&#231;on que Polk, Pierce, Buchanan, etc., devinrent pr&#233;sidents. Il en fut de m&#234;me de A. Lincoln. En fait, le g&#233;n&#233;ral Andrew Jackson fut le dernier pr&#233;sident des &#201;tats-Unis &#224; devoir sa dignit&#233; &#224; son importance personnelle, alors que tous ses successeurs la doivent au contraire &#224; l'insignifiance de leur personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de l'ann&#233;e &#233;lectorale de 1860, les noms les plus distingu&#233;s du Parti r&#233;publicain &#233;taient Fr&#233;mont et Seward. Connu pour ses aventures durant la guerre du Mexique [2], son audacieuse exp&#233;dition de Californie et sa candidature de 1856, Fr&#233;mont &#233;tait un personnage trop repr&#233;sentatif pour entrer en consid&#233;ration, sit&#244;t qu'il s'agissait non plus d'effectuer une d&#233;monstration r&#233;publicaine, mais de viser un succ&#232;s r&#233;publicain. C'est pourquoi, il ne fut pas candidat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va autrement de Seward, s&#233;nateur r&#233;publicain au Congr&#232;s de Washington, gouverneur de l'&#201;tat de New York et, depuis la naissance du Parti r&#233;publicain, indiscutablement son meilleur orateur. Il fallut toute une s&#233;rie de d&#233;faites mortifiantes pour amener M. Seward &#224; renoncer &#224; sa propre candidature et &#224; patronner de sa voix celui qui, &#224; l'&#233;poque, &#233;tait encore plus ou moins un inconnu, A. Lincoln. Cependant, d&#232;s qu'il s'aper&#231;ut de l'&#233;chec de sa propre candidature, il s'imposa lui-m&#234;me, en tant que Richelieu r&#233;publicain, &#224; un homme qu'il tenait lui-m&#234;me pour un Louis XIII r&#233;publicain. Il contribua donc &#224; faire de Lincoln le pr&#233;sident, &#224; condition qu'il f&#238;t de lui le secr&#233;taire d'&#201;tat, dignit&#233; que l'on peut comparer dans une certaine mesure &#224; celle d'un premier ministre anglais. De fait, &#224; peine Lincoln &#233;tait-il &#233;lu pr&#233;sident, que Seward fut assur&#233; du secr&#233;tariat d'&#201;tat. On assista aussit&#244;t &#224; un curieux changement d'attitude du D&#233;mosth&#232;ne du Parti r&#233;publicain, devenu c&#233;l&#232;bre, parce qu'il proph&#233;tisa un &#171; conflit irr&#233;pressible &#187; entre le syst&#232;me du travail libre et celui de l'esclavage. Bien s&#251;r qu'il f&#251;t &#233;lu le 6 novembre 1860, Lincoln ne devait acc&#233;der &#224; la fonction pr&#233;sidentielle que le 4 mars 1861. Dans l'intervalle, au cours de la session d'hiver du Congr&#232;s, Seward se fit le centre de toutes les tentatives de compromis. Les organes sudistes dans le Nord - par exemple le New York Herald, dont la b&#234;te noire avait &#233;t&#233; jusqu'ici Seward - se mirent soudain &#224; vanter ses m&#233;rites d'homme d'&#201;tat de la r&#233;conciliation et, effectivement, ce ne fut pas sa faute si la paix a tout prix ne fut pas conclue. Manifestement, Seward utilisait le secr&#233;tariat d'&#201;tat comme tremplin et se pr&#233;occupait moins du pr&#233;sent &#171; conflit irr&#233;pressible &#187; [3] que de la future pr&#233;sidence. Il a prouv&#233; une fois de plus que les virtuoses de la langue &#233;taient des hommes d'&#201;tat dangereux auxquels on ne peut faire confiance. Qu'on lise ses d&#233;p&#234;ches d'&#201;tat ! C'est un m&#233;lange ignoble de grands mots et de petit esprit, de force apparente et de faiblesse r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Seward, Fr&#233;mont &#233;tait un rival dangereux qu'il fallait perdre. Cette entreprise apparut d'autant plus facile que, conform&#233;ment &#224; ses habitudes d'avocat, Lincoln a une aversion pour tout ce qui est g&#233;nial, s'accroche anxieusement &#224; la lettre de la Constitution et redoute tout pas qui pourrait d&#233;cevoir les &#171; loyaux &#187; esclavagistes des &#201;tats fronti&#232;res. Le caract&#232;re de Fr&#233;mont offrit un autre pr&#233;texte. C'est manifestement un homme de pathos, quelque peu excessif et hyperbolique, port&#233; aux envol&#233;es m&#233;lodramatiques. Le gouvernement l'incita tout d'abord &#224; d&#233;missionner volontairement en l'accablant de toutes sortes de chicanes. Lorsque cette m&#233;thode &#233;choua, il lui enleva son commandement, au moment pr&#233;cis o&#249; l'arm&#233;e qu'il avait organis&#233;e lui-m&#234;me se trouvait face &#224; face avec l'ennemi dans le sud-ouest du Missouri et qu'il fallait livrer la bataille d&#233;cisive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fr&#233;mont est l'idole des &#201;tats du nord-ouest qui le c&#233;l&#232;brent comme pathfinder (&#233;claireur). Ils consid&#232;rent sa destitution comme une injure personnelle. Si le gouvernement de l'Union subit encore quelques revers comme ceux de Bull Run et de Balls Bluff [4], il aura donn&#233; lui-m&#234;me John Fr&#233;mont pour chef &#224; l'opposition, qui se dressera alors contre lui et brisera l'actuel syst&#232;me diplomatique de conduite de la guerre. Nous reviendrons plus tard sur les accusations publi&#233;es par le minist&#232;re de la Guerre de Washington contre le g&#233;n&#233;ral destitu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] En ao&#251;t 1861, le g&#233;n&#233;ral, Fr&#233;mont proclama la confiscation des biens de toute personne, qui, au Missouri, prendrait les armes contre le gouvernement de Washington ou aiderait l'ennemi de quelque fa&#231;on que ce soit. Le manifeste d&#233;clarait en outre que les esclaves de ces tra&#238;tres seraient &#233;mancip&#233;s. Pour appliquer ces d&#233;cisions, le g&#233;n&#233;ral Fr&#233;mont cr&#233;a des bureaux pour l'abolition de l'esclavage et les d&#233;clarations de libert&#233;. Lincoln ordonna officiellement &#224; Fr&#233;mont de mettre sa proclamation en accord avec la loi sur la confiscation et d'annuler les d&#233;cisions relatives &#224; l'affranchissement des esclaves (la loi adopt&#233;e le 6 ao&#251;t 1861 par le Congr&#232;s ne pr&#233;voyait que la lib&#233;ration des esclaves qui avaient &#233;t&#233; directement utilis&#233;s par les rebelles &#224; des fins militaires). Comme Fr&#233;mont refusa d'ex&#233;cuter les ordres pr&#233;sidentiels, il fut d&#233;mis de son poste de commandant en chef de l'arm&#233;e du Missouri en octobre 1861.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Les &#201;tats-Unis firent la guerre au Mexique, de 1846 &#224; 1848 ; les &#201;tats-Unis conquirent pr&#232;s de la moiti&#233; du pays, notamment tout le Texas, la Nouvelle-Californie et le Nouveau-Mexique. Les planteurs du Sud et la bourgeoisie financi&#232;re furent &#224; l'origine de cette campagne de brigandage imp&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] L'expression est de Seward, cf. son discours du 25 octobre 1858 &#224; Rochester, in : W.H. Seward, Works, ed. G.E. Baker, Boston 1884, vol. IV, pp. 289-302.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Sur la rivi&#232;re Bull Run, pr&#232;s de la ville de Mannassas, au sud-ouest de Washington, eut lieu le 21 juillet 1861 la premi&#232;re bataille importante de la guerre civile am&#233;ricaine. L'arm&#233;e du Sud triompha des troupes nordistes plus nombreuses, mais mal pr&#233;par&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au cours de la bataille de Balls Bluff, au nord-ouest de Washington, les arm&#233;es sudistes an&#233;antirent le 21 octobre 1861 plusieurs r&#233;giments de l'arm&#233;e du g&#233;n&#233;ral Stone qui avaient travers&#233; le Potomac sans renforts. Ces deux batailles mirent en &#233;vidence les lacunes s&#233;rieuses au sein de l'organisation et de la direction des arm&#233;es nordistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;br class='autobr' /&gt;
PHASE MILITAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Karl Marx : AFFAIRES AM&#201;RICAINES&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 26 f&#233;vrier 1862.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Londres, le 3 mars 1862.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident Lincoln n'ose pas faire un pas en avant tant que le cours des &#233;v&#233;nements et l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral de l'opinion publique permettent de temporiser. Mais, une fois qu' &#171; Old Abe &#187; s'est convaincu lui-m&#234;me qu'un tel tournant s'est produit, il surprend autant ses amis que ses ennemis par la soudainet&#233; d'une op&#233;ration men&#233;e avec le moins de bruit possible. Ainsi, de la mani&#232;re la moins voyante, il vient d'ex&#233;cuter un coup, qui, six mois auparavant, e&#251;t pu lui co&#251;ter le si&#232;ge de pr&#233;sident et qui, il y a peu de mois encore e&#251;t suscit&#233; une temp&#234;te de protestations. Nous parlons de l'&#233;limination de McClellan de son poste de commandant en chef de toutes les arm&#233;es de l'Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour commencer, Lincoln avait remplac&#233; le ministre de la Guerre Cameron par un juriste &#233;nergique et implacable, Mr Edwin Stanton. Celui-ci lan&#231;a aussit&#244;t un ordre du jour aux g&#233;n&#233;raux Buell, Halleck, Sherman et autres commandants de services entiers ou de chefs d'exp&#233;ditions, leur enjoignant d'attendre &#224; l'avenir que leur parviennent directement tous les ordres, publics et secrets, du minist&#232;re de la Guerre, et, de m&#234;me, de r&#233;pondre directement a ce minist&#232;re. Enfin, Lincoln donna quelques ordres qu'il signa lui-m&#234;me en tant que &#171; commandant en chef de l'arm&#233;e et de la marine &#187;, titre qui lui revenait de par la Constitution. De cette mani&#232;re &#171; tranquille &#187;, le &#171; jeune Napol&#233;on &#187; [1] fut d&#233;pouill&#233; du commandement supr&#234;me qu'il exer&#231;ait jusque-l&#224; sur toutes les arm&#233;es et fut r&#233;duit &#224; la seule direction de l'arm&#233;e du Potomac, bien qu'il gard&#226;t le titre de &#171; commandant en chef &#187; [2]. Les succ&#232;s remport&#233;s au Kentucky, au Tennessee et sur la c&#244;te Atlantique ont inaugur&#233; favorablement la prise en main du commandement supr&#234;me par le pr&#233;sident Lincoln.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le poste de commandant en chef, occup&#233; jusque-l&#224; par McClellan, a &#233;t&#233; l&#233;gu&#233; aux &#201;tats-Unis par l'Angleterre et correspond &#224; peu pr&#232;s a la dignit&#233; de grand conn&#233;table dans l'arm&#233;e fran&#231;aise de l'ancien r&#233;gime. Pendant la guerre de Crim&#233;e, l'Angleterre elle-m&#234;me d&#233;couvrit que cette vieille institution &#233;tait d&#233;sormais inad&#233;quate. Elle r&#233;alisa donc un compromis gr&#226;ce auquel une partie des attributs du commandant en chef fut transmise au minist&#232;re de la Guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour juger de la tactique fabienne, [3] de McClellan, nous manquons encore du mat&#233;riel voulu. Mais, il ne fait pas de doute que son action entravait la conduite des op&#233;rations militaires en, g&#233;n&#233;ral. On peut dire de McClellan ce que Macaulay disait d'Essex : &#171; Les fautes militaires d'Essex d&#233;coulent essentiellement de ses sentiments politiques timor&#233;s. Certes, il est honn&#234;te, mais il n'est nullement attach&#233; &#224; la cause du Parlement : en dehors d'une grande d&#233;faite, il ne craint rien davantage qu'une grande victoire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la plupart des officiers form&#233;s &#224; West Point et appartenant &#224; l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re, McClellan est plus ou moins li&#233; par l'esprit de corps &#224; ses anciens camarades qui se trouvent dans le camp ennemi. Il jalouse, lui aussi, les parvenus que sont &#224; ses yeux les &#171; soldats du civil &#187;. Pour lui, la guerre doit &#234;tre men&#233;e de mani&#232;re purement technique, comme une affaire, en ayant toujours en vue de restaurer l'Union sur sa base ancienne, et c'est pourquoi il convient avant tout de se tenir en dehors de toute tendance et principe r&#233;volutionnaires. En v&#233;rit&#233;, c'est l&#224; une bien curieuse conception d'une guerre qui est essentiellement une guerre de principes ! Les premiers g&#233;n&#233;raux du Parlement anglais partageaient la m&#234;me erreur. &#171; Mais, dit Cromwell dans son adresse au parlement-croupion du 4 juillet 1653, comme tout cela a chang&#233; lorsque la direction a &#233;t&#233; assum&#233;e par des hommes p&#233;n&#233;tr&#233;s de l'esprit de religiosit&#233; et de foi ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Star de Washington, l'organe particulier de McClellan, d&#233;clare encore dans son dernier num&#233;ro : &#171; Le but de toutes les combinaisons militaires du g&#233;n&#233;ral McClellan est le r&#233;tablissement de l'Union sous la forme exacte o&#249; elle existait avant que n'&#233;clat&#226;t la r&#233;bellion. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien d'&#233;tonnant donc si, sur le Potomac, l'arm&#233;e &#233;tait employ&#233;e sous les yeux du commandant en chef &#224; la chasse aux esclaves ! Tout r&#233;cemment encore, McClellan fit expulser du camp par ordre expr&#232;s la famille des musiciens Kutchinson, qui y chantait des chansons... anti-esclavagistes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A part de telles manifestations &#171; contre les tendances &#187;, McClellan prenait sous sa haute protection les tra&#238;tres de l'arm&#233;e unioniste. Par exemple, il promut Maynard &#224; un grade sup&#233;rieur, bien que ce f&#251;t un agent des s&#233;cessionnistes, comme le prouvent les documents officiels du comit&#233; d'enqu&#234;te de la Chambre des repr&#233;sentants. Du g&#233;n&#233;ral Patterson, dont la trahison provoqua la d&#233;faite de Manassas, jusqu'au g&#233;n&#233;ral Stone, qui organisa la d&#233;faite de Balls Bluff en connivence directe avec l'ennemi. McClellan savait soustraire tout tra&#238;tre militaire &#224; la cour martiale, voire le plus souvent l'emp&#234;cher d'&#234;tre renvoy&#233; de son poste. A ce sujet, le comit&#233; d'enqu&#234;te du Congr&#232;s a r&#233;v&#233;l&#233; les faits les plus surprenants. Lincoln r&#233;solut de d&#233;montrer par une mesure &#233;nergique, que lorsqu'il assumait le commandement supr&#234;me, l'heure des tra&#238;tres &#224; &#233;paulettes avait sonn&#233;, et qu'un tournant s'&#233;tait produit dans la politique de guerre. Sur son ordre, le g&#233;n&#233;ral Stone fut arr&#234;t&#233; dans son lit le 10 f&#233;vrier &#224; deux heures du matin et conduit au fort Lafayette. Quelques heures plus tard, parvint l'ordre de son arrestation, sign&#233; de Stanton et contenant l'accusation de haute trahison passible de la cour martiale. L'arrestation de Stone et sa mise en accusation ont eu lieu sans que le g&#233;n&#233;ral McClellan en f&#251;t inform&#233; au pr&#233;alable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant qu'il restait inactif et portait les lauriers tress&#233;s &#224; l'avance, McClellan &#233;tait manifestement r&#233;solu &#224; ne pas permettre qu'un autre g&#233;n&#233;ral le devan&#231;&#226;t. Les g&#233;n&#233;raux Halleck et Pope avaient pr&#233;par&#233; un mouvement combin&#233; pour contraindre &#224; une bataille d&#233;cisive le g&#233;n&#233;ral Price, qui avait d&#233;j&#224; &#233;chapp&#233; une fois &#224; Fr&#233;mont par suite d'une intervention de Washington. Un t&#233;l&#233;gramme de McClellan leur interdit de mener &#224; bien leur entreprise. Un t&#233;l&#233;gramme semblable, adress&#233; au g&#233;n&#233;ral Halleck, &#171; annula l'ordre &#187; d'enlever le fort Columbus, &#224; un moment o&#249; ce fort se trouvait &#224; moiti&#233; sous l'eau. McClellan avait express&#233;ment d&#233;fendu aux g&#233;n&#233;raux de l'Ouest de correspondre entre eux. Chacun devait commencer par s'adresser &#224; Washington, s'il voulait combiner un mouvement. Le pr&#233;sident Lincoln vient de leur rendre leur indispensable libert&#233; d'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de, lire le pan&#233;gyrique que le New York Herald dresse sans arr&#234;t au g&#233;n&#233;ral McClellan pour juger de la qualit&#233; de sa politique militaire. C'est le h&#233;ros, selon le c&#339;ur du Herald. Le fameux Bennett, propri&#233;taire et r&#233;dacteur en chef du Herald, r&#233;gnait dans le temps sur les administrations de Pierce et de Buchanan par l'entremise de ses &#171; repr&#233;sentants sp&#233;ciaux &#187;, alias correspondants &#224; Washington. Sous l'administration Lincoln, il essaya de reconqu&#233;rir ce m&#234;me pouvoir par un d&#233;tour gr&#226;ce &#224; son &#171; repr&#233;sentant sp&#233;cial &#187;, le Dr Ives, sudiste notoire et fr&#232;re d'un officier ayant d&#233;sert&#233; pour la Conf&#233;d&#233;ration et qui avait r&#233;ussi &#224; gagner la faveur de McClellan. Sous le patronage de McClellan, il semble que cet Ives ait joui de grandes privaut&#233;s, notamment &#224; l'&#233;poque o&#249; Cameron fut &#224; la t&#234;te du minist&#232;re de la Guerre. Il attendait manifestement que Stanton lui accord&#226;t les m&#234;mes privil&#232;ges et, en cons&#233;quence, il se pr&#233;senta le 8 f&#233;vrier au bureau militaire, o&#249; le ministre de la Guerre, son secr&#233;taire en chef et quelques membres du Congr&#232;s d&#233;lib&#233;raient sur des mesures militaires &#224; prendre. On le mit &#224; la porte, mais il se dressa sur ses ergots et, en battant en retraite, il mena&#231;a de faire ouvrir le feu par le Herald sur l'actuel minist&#232;re de la Guerre, s'il lui retirait son &#171; privil&#232;ge particulier &#187;, &#224; savoir &#234;tre dans la confidence des d&#233;lib&#233;rations de cabinet, des t&#233;l&#233;grammes, informations g&#233;n&#233;rales et nouvelles de guerre. Le lendemain 9 f&#233;vrier, le Dr Ives avait r&#233;uni tout l'&#233;tat-major de McClellan pour un d&#238;ner au champagne. Mais, la malchance vient vite. Un sous-officier suivi de six hommes, qui s'empara du puissant Ives et l'emmena au fort MacHenry, o&#249; - comme l'ordre du ministre de la Guerre le dit express&#233;ment - il est tenu sous surveillance &#233;troite en tant qu'espion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Nom donn&#233; &#224; McClellan par ses partisans d&#233;mocrates, parce qu'il avait &#233;t&#233; nomm&#233; commandant en chef des troupes de l'Union d&#232;s l'&#226;ge de trente-quatre ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] En mars 1862, Lincoln lan&#231;a &#224; l'arm&#233;e l' &#171; ordre du jour g&#233;n&#233;ral n&#176; 3 &#187; dans lequel il enjoignait &#224; McClellan de prendre &#171; la t&#234;te de l'arm&#233;e du Potomac jusqu'&#224; nouvel ordre &#187; et l'informait qu'il &#233;tait &#171; relev&#233; du commandement des autres d&#233;partements militaires &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Le g&#233;n&#233;ral romain Quintus Fabius Maximus surnomm&#233; Cunctator (temporiseur), s'effor&#231;a au cours de la seconde guerre punique (218-201 av. J.-C.) d'utiliser les immenses avantages et r&#233;serves d'ordre militaire dont il disposait pour s'attirer les bonnes gr&#226;ces de l'arm&#233;e. Son plan consistait &#224; &#233;viter toute bataille d&#233;cisive et &#224; se d&#233;fendre dans des camps retranch&#233;s. Chaque erreur de l'adversaire &#233;tait utilis&#233;e pour remonter le moral de l'arm&#233;e romaine par de petites victoires et effacer l'effet d&#233;primant des d&#233;faites pr&#233;c&#233;dentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;br class='autobr' /&gt;
PHASE MILITAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Friedrich Engels et Karl Marx : LA GUERRE CIVILE AM&#201;RICAINE&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Presse, 26 et 27 mars 1862.&lt;br class='autobr' /&gt;
I&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous quelque angle qu'on la consid&#232;re, la guerre civile am&#233;ricaine pr&#233;sente un spectacle sans parall&#232;le dans les annales de l'histoire militaire. L'immense &#233;tendue du territoire disput&#233;, l'ampleur des lignes d'op&#233;ration et du front, la puissance num&#233;rique des arm&#233;es ennemies, dont la cr&#233;ation n'a pu pratiquement s'appuyer sur aucune base d'organisation ant&#233;rieure, le co&#251;t fabuleux de ces arm&#233;es, leur mode de direction et les principes g&#233;n&#233;raux de tactique et de strat&#233;gie r&#233;gissant cette guerre, tout cela est nouveau pour l'observateur europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conspiration s&#233;cessionniste, organis&#233;e, patronn&#233;e et soutenue bien avant qu'elle n'&#233;clat&#226;t par l'administration de Buchanan, a donn&#233; au Sud un avantage initial, gr&#226;ce auquel seule elle pouvait esp&#233;rer atteindre ses buts. Menac&#233; par sa population d'esclaves [1] et par d&#233; forts &#233;l&#233;ments unionistes parmi les Blancs, disposant d'un nombre d'hommes libres trois fois moins &#233;lev&#233; que le Nord, mais plus prompt &#224; l'attaque gr&#226;ce &#224; ses innombrables oisifs, assoiff&#233;s d'aventures, tout d&#233;pendait pour le Sud d'une offensive rapide, audacieuse, voire t&#233;m&#233;raire. Si les sudistes parvenaient &#224; s'emparer de Saint-Louis, de Cincinnati, de Washington, de Baltimore et peut-&#234;tre de Philadelphie, ils pouvaient soulever un mouvement de panique, cependant que la diplomatie et la corruption eussent assur&#233; &#224; tous les &#201;tats esclavagistes la reconnaissance de leur ind&#233;pendance. En revanche, si cette premi&#232;re offensive &#233;chouait - du moins sur ses points d&#233;cisifs - leur situation devait empirer de jour en jour, parall&#232;lement au d&#233;veloppement des forces du Nord. C'est ce que comprirent parfaitement les hommes qui, dans un esprit v&#233;ritablement bonapartiste, organis&#232;rent la conspiration s&#233;cessionniste, puis ouvrirent la campagne. Leurs bandes d'aventuriers submerg&#232;rent le Missouri et le Tennessee, tandis que les troupes plus r&#233;guli&#232;rement organis&#233;es envahirent la Virginie orientale et pr&#233;par&#232;rent un coup de main en direction de Washington. Ce coup ayant &#233;chou&#233;, la campagne sudiste &#233;tait perdue du point de vue militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Nord entra en guerre &#224; contrec&#339;ur dans un demi-sommeil, comme il fallait s'y attendre &#233;tant donn&#233; le d&#233;veloppement plus &#233;lev&#233; de son industrie et de son commerce. Le m&#233;canisme social &#233;tait infiniment plus complexe ici qu'au Sud, et il fallut bien plus de temps pour imprimer &#224; son appareil une direction aussi inhabituelle. L'enr&#244;lement des volontaires pour trois mois s'av&#233;ra &#234;tre une grave erreur, encore qu'elle f&#251;t sans doute in&#233;vitable [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique du Nord devait consister d'abord &#224; se tenir sur la d&#233;fensive sur tous les points d&#233;cisifs, afin d'organiser ses forces, les exercer et les pr&#233;parer &#224; des batailles d&#233;cisives par des op&#233;rations de faible envergure et peu risqu&#233;es ; puis - d&#232;s que l'organisation se trouvait quelque peu renforc&#233;e et que les &#233;l&#233;ments f&#233;lons &#233;taient plus ou moins &#233;cart&#233;s de son arm&#233;e - &#224; passer &#224; une offensive &#233;nergique et ininterrompue, en vue de reconqu&#233;rir avant tout le Kentucky, le Tennessee, la Virginie et la Caroline du Nord. La transformation des civils en soldats devait co&#251;ter plus de temps au Nord qu'au Sud. Mais, une fois cela achev&#233;, on pouvait se fier &#224; la sup&#233;riorit&#233; individuelle du nordiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En gros, si nous faisons abstraction des erreurs qui ont une source plus politique que militaire, le Nord a agi conform&#233;ment &#224; ces principes : la petite guerre au Missouri et en Virginie occidentale, tandis qu'elle prot&#233;geait les populations unionistes, accoutumait les troupes au service de campagne et au feu, sans les exposer &#224; des d&#233;faites d&#233;cisives. La grave humiliation de Bull Run [3] &#233;tait, d'une certaine mani&#232;re, la cons&#233;quence d'une erreur ant&#233;rieure : l'enr&#244;lement des volontaires pour trois mois. Il est absurde de demander &#224; de nouvelles recrues d'attaquer de front une puissante position, situ&#233;e sur un terrain difficile et occup&#233;e par un adversaire &#224; peine inf&#233;rieur en nombre. La panique qui s'empara au moment d&#233;cisif de l'arm&#233;e unioniste, et dont la cause n'a toujours pas &#233;t&#233; clarifi&#233;e, ne pouvait surprendre quiconque est tant soit peu familiaris&#233; avec l'histoire des guerres populaires. De tels incidents se produisirent fr&#233;quemment chez les troupes fran&#231;aises de 1792-1795 [4], mais n'emp&#234;ch&#232;rent aucunement ces m&#234;mes soldats de gagner les batailles de Jemappes et de Fleurus, de Montenotte, Castiglione et Rivoli. Les railleries de la presse europ&#233;enne sur la panique de Bull Run n'ont qu'une seule excuse &#224; leur sottise : les fanfaronnades d'une partie de la presse nord-am&#233;ricaine avant le d&#233;clenchement de la bataille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;pit de six mois cons&#233;cutif &#224; la d&#233;faite de Manassas fut exploit&#233; plus efficacement par le Nord que par le Sud. Non seulement les rangs nordistes grossirent bien plus que les rangs sudistes, mais leurs officiers re&#231;urent une meilleure instruction ; la discipline et l'entra&#238;nement des troupes ne se heurt&#232;rent pas aux m&#234;mes obstacles qu'au Sud. Les tra&#238;tres et les incapables furent en grande partie &#233;cart&#233;s : le temps de la panique de Bull Run appartient au pass&#233;. Certes, il ne faut pas juger les deux arm&#233;es selon les crit&#232;res propres aux principales arm&#233;es europ&#233;ennes, voire &#224; l'ancienne arm&#233;e r&#233;guli&#232;re des &#201;tats-Unis. En fait, Napol&#233;on r&#233;ussit &#224; parfaire en un mois, dans ses casernes, l'entra&#238;nement des bataillons de nouvelles recrues, puis &#224; les entra&#238;ner &#224; la marche dans le second, et les conduire &#224; l'ennemi le troisi&#232;me. Mais, alors, chaque bataillon recevait un compl&#233;ment suffisant d'officiers et de sous-officiers &#233;prouv&#233;s ; et, enfin, on attribuait &#224; chaque compagnie de vieux soldats, pour qu'au jour de la bataille les jeunes troupes fussent entour&#233;es, ou mieux encadr&#233;es par les v&#233;t&#233;rans. Or, toutes ces conditions font d&#233;faut &#224; l'Am&#233;rique. Sans la masse consid&#233;rable de l'exp&#233;rience militaire de ceux qui ont &#233;migr&#233; en Am&#233;rique, &#224; la suite des convulsions r&#233;volutionnaires de 1848-1849, l'organisation des arm&#233;es de l'Union e&#251;t exig&#233; un temps plus long encore [5]. Le nombre tr&#232;s r&#233;duit des morts et des bless&#233;s par rapport au nombre total des troupes engag&#233;es (habituellement de un sur vingt) d&#233;montre que la plupart des engagements, m&#234;me les plus r&#233;cents, au Kentucky et au Tennessee, ont &#233;t&#233; effectu&#233;s principalement en utilisant des armes &#224; feu &#224; longue distance, et que les rares charges &#224; la ba&#239;onnette s'arr&#234;taient bient&#244;t devant le feu de l'ennemi, ou bien mettaient l'adversaire en fuite avant m&#234;me qu'on en v&#238;nt au corps &#224; corps. Dans l'intervalle, la nouvelle campagne s'est ouverte sous des auspices plus favorables, avec l'avance de Buell et Halleck &#224; travers le Kentucky en direction du Tennessee.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir reconquis le Missouri et la Virginie occidentale, l'Union ouvrit la campagne en avan&#231;ant en direction du Kentucky [6]. Les s&#233;cessionnistes tenaient l&#224; trois fortes positions ou camps retranch&#233;s : Columbus sur le Mississippi &#224; leur gauche ; Bowling Green au centr&#233; ; Mill Springs sur la rivi&#232;re de Cumberland &#224; leur droite. Leur ligne s'&#233;tendait d'ouest en est, sur plus de trois cents milles. L'ampleur de cette ligne enlevait aux trois corps engag&#233;s toute possibilit&#233; de se soutenir mutuellement, et offrait aux troupes de l'Union la chance de pouvoir attaquer chacun d'eux isol&#233;ment et avec des forces sup&#233;rieures. La grande erreur des s&#233;cessionnistes fut, dans la disposition de leurs forces, de vouloir tenir tout le terrain occup&#233;. Le Kentucky e&#251;t &#233;t&#233; d&#233;fendu avec bien plus d'efficacit&#233; au moyen d'un seul camp puissamment fortifi&#233;, au centre du pays, pr&#233;par&#233; comme champ de bataille pour un engagement d&#233;cisif et tenu par le gros de l'arm&#233;e : ou bien il aurait attir&#233; le gros des forces unionistes, ou bien il les aurait mises dans une position p&#233;rilleuse, d&#232;s lors qu'elles eussent tent&#233; d'attaquer une concentration de troupes aussi forte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions donn&#233;es, les unionistes r&#233;solurent d'attaquer les trois camps l'un apr&#232;s l'autre, en cherchant &#224; en faire sortir l'ennemi par une s&#233;rie de man&#339;uvres en vue de l'obliger &#224; accepter le combat en rase campagne. Ce plan correspondant &#224; toutes les r&#232;gles de l'art militaire fut ex&#233;cut&#233; avec d&#233;cision et rapidit&#233;. Vers la mi-janvier, un corps d'environ quinze mille unionistes marcha sur Mill Springs [7], tenu par vingt mille s&#233;cessionnistes. Les unionistes man&#339;uvr&#232;rent si bien qu'ils firent croire &#224; leurs adversaires qu'ils n'avaient affaire qu'&#224; un faible d&#233;tachement. Le g&#233;n&#233;ral Zollicoffer tomba aussit&#244;t dans le pi&#232;ge : il sortit de son camp retranch&#233; et attaqua les unionistes. Trop tard, il se rendit compte qu'il avait en face de lui une force sup&#233;rieure. Il fut tu&#233;, et ses troupes subirent une d&#233;faite aussi compl&#232;te que les unionistes &#224; Bull Run. Mais, cette fois-ci, la victoire fut tout autrement exploit&#233;e. L'arm&#233;e vaincue fut &#233;troitement talonn&#233;e jusqu'&#224; ce que, &#233;puis&#233;e, d&#233;moralis&#233;e, ayant perdu son artillerie de campagne et ses trains d'&#233;quipage, elle parvint &#224; son camp de Mill Springs. Ce camp ayant &#233;t&#233; &#233;difi&#233; sur le c&#244;t&#233; nord de la rivi&#232;re de Cumberland, en cas d'une nouvelle d&#233;faite, la garnison avait la retraite coup&#233;e, hormis par le fleuve, au moyen de quelques navires a vapeur ou de barques de rivi&#232;re. Nous avons not&#233; qu'en g&#233;n&#233;ral les camps s&#233;cessionnistes sont &#233;difi&#233;s sur la rive ennemie des fleuves. Il n'est pas seulement de r&#232;gle, mais encore pratique de s'aligner de la sorte, mais &#224; condition d'avoir un pont &#224; dos. Dans ce cas, le camp sert de t&#234;te de pont et donne &#224; ceux qui le tiennent le privil&#232;ge de jeter leurs forces &#224; volont&#233; sur l'une ou l'autre rive du fleuve, c'est-&#224;-dire de dominer compl&#232;tement le cours d'eau. En revanche, un camp sur le c&#244;t&#233; ennemi du fleuve, sans pont &#224; dos, coupe toute voie de retraite apr&#232;s un engagement malheureux, et force les troupes &#224; capituler ou les expose au massacre et &#224; la noyade, comme ce fut le cas pour les unionistes pr&#232;s de Ball's Bluff sur la rive ennemie du Potomac o&#249; la trahison du g&#233;n&#233;ral Stone les avait envoy&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les s&#233;cessionnistes vaincus eurent atteint leur camp de Mill Springs, ils comprirent aussit&#244;t qu'il leur fallait ou bien repousser l'attaque de l'ennemi contre leurs retranchements, ou bien capituler sous peu. Or apr&#232;s l'exp&#233;rience du matin, ils avaient perdu confiance en leur capacit&#233; de r&#233;sistance. En cons&#233;quence, lorsque les unionistes avanc&#232;rent le lendemain pour attaquer le camp, ils s'aper&#231;urent que l'ennemi avait mis la nuit &#224; profit pour traverser le fleuve, en leur abandonnant le camp, les trains d'&#233;quipage, l'artillerie et l'approvisionnement. De cette mani&#232;re, l'extr&#233;mit&#233; droite de la ligne s&#233;cessionniste &#233;tait repouss&#233;e vers le Tennessee, et le Kentucky oriental, o&#249; la masse de la population est hostile au parti esclavagiste, fut reconquis par l'Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au m&#234;me moment - vers la mi-janvier - les unionistes commenc&#232;rent les pr&#233;paratifs pour d&#233;loger les s&#233;cessionnistes de Columbus et de Bowling Green. Une puissante flotte de vaisseaux &#224; mortiers et de canonni&#232;res blind&#233;es &#233;tait tenue pr&#234;te, et la nouvelle fut lanc&#233;e aux quatre vents qu'elle servirait &#224; convoyer une nombreuse arm&#233;e le long du Mississippi, de Cairo &#224; Memphis et &#224; La Nouvelle-Orl&#233;ans. En fait, toutes les d&#233;monstrations sur le Mississippi n'&#233;taient que de simples man&#339;uvres de diversion. Au moment d&#233;cisif, les canonni&#232;res furent achemin&#233;es sur l'Ohio, puis de l&#224; sur le Tennessee qu'elles remont&#232;rent jusqu'&#224; Fort Henry. Avec Fort Donelson sur la rivi&#232;re de Cumberland, cette place forte constituait la seconde ligne de d&#233;fense des s&#233;cessionnistes au Tennessee. La position avait &#233;t&#233; bien choisie, car, en cas de retraite derri&#232;re le Cumberland, ce cours d'eau couvrirait leur front tout comme le Tennessee prot&#233;geait leur flanc gauche, l'&#233;troite bande de terre entre les deux fleuves &#233;tant suffisamment couverte par les deux forts ci-dessus mentionn&#233;s. Cependant, gr&#226;ce &#224; une action rapide, les unionistes enfonc&#232;rent m&#234;me la seconde ligne, avant qu'ils aient attaqu&#233; l'aile gauche et le centre de la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la premi&#232;re semaine de f&#233;vrier, les canonni&#232;res unionistes firent leur apparition devant Fort Henry, qui fut enlev&#233; apr&#232;s un court bombardement. La garnison put s'&#233;chapper et rejoindre Fort Donelson, car les forces terrestres, dont disposait l'exp&#233;dition n'&#233;taient pas assez nombreuses pour encercler la place. Les canonni&#232;res redescendirent donc le Tennessee jusqu'&#224; l'Ohio et, de l&#224; par le Cumberland, remont&#232;rent jusqu'&#224; Fort Donelson. Une canonni&#232;re isol&#233;e remonta hardiment le Tennessee, en plein c&#339;ur de l'&#201;tat du m&#234;me nom, en fr&#244;lant l'&#201;tat du Missouri ; elle progressa jusqu'&#224; Florence dans le nord de l'Alabama, o&#249; une s&#233;rie de marais et de bancs (connus sous le nom de Muscle Shoals) interdit toute poursuite de la navigation. Le fait qu'une seule canonni&#232;re ait pu accomplir cette longue croisi&#232;re d'au moins cent cinquante milles et revenir ensuite sans avoir subi la moindre attaque prouve que les sentiments unionistes pr&#233;valent le long du fleuve et seront fort utiles le jour o&#249; les troupes de l'Union avanceront jusque-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exp&#233;dition fluviale sur le Cumberland combinait cependant ses mouvements avec ceux des forces terrestres, sous le g&#233;n&#233;ral Halleck et Grant. Les s&#233;cessionnistes stationn&#233;s &#224; Bowling Green furent induits en erreur par la d&#233;monstration des unionistes. Ils rest&#232;rent tranquillement dans leur camp pendant la semaine qui suivit la chute de Fort Henry, tandis que Fort Donelson &#233;tait encercl&#233; c&#244;t&#233; terre par quarante mille unionistes et que le c&#244;t&#233; fleuve &#233;tait menac&#233; par une puissante flotte de canonni&#232;res. Comme le camp de Mill Springs et Fort Henry, Fort Donelson a le cours d'eau &#224; dos, sans disposer d'un pont pour la retraite. C'est la place la plus forte que les unionistes aient attaqu&#233;e jusqu'ici. Les travaux de fortification avaient &#233;t&#233; effectu&#233;s avec le plus grand soin ; en outre, la place &#233;tait assez vaste pour contenir et loger vingt mille hommes. Au premier jour de l'attaque, les canonni&#232;res r&#233;duisirent au silence les batteries, dont le feu &#233;tait dirig&#233; sur le c&#244;t&#233; du fleuve, et bombard&#232;rent l'int&#233;rieur du p&#233;rim&#232;tre fortifi&#233;, tandis que les troupes terrestres repoussaient les avant-postes ennemis et for&#231;aient le gros des s&#233;cessionnistes &#224; chercher protection juste sous les canons de leurs propres travaux fortifi&#233;s. Le second jour, il semble que les canonni&#232;res, qui avaient &#233;t&#233; tr&#232;s &#233;prouv&#233;es la veille, n'aient pas r&#233;alis&#233; grand-chose. En revanche, les troupes terrestres eurent &#224; mener une bataille longue et chaude par endroits avec les colonnes de la garnison, qui tentaient de percer l'aile droite de l'ennemi pour s'assurer une ligne de retraite en direction de Nashville. Cependant, une attaque &#233;nergique de l'aile droite des unionistes sur l'aile gauche des s&#233;cessionnistes et d'importants renforts au profit de l'aile gauche unioniste d&#233;cid&#232;rent de la victoire des assaillants. Diff&#233;rents postes fortifi&#233;s ext&#233;rieurs furent pris d'assaut. Coinc&#233;e dans sa ligne de d&#233;fense int&#233;rieure, sans aucune voie de retraite et manifestement hors d'&#233;tat de r&#233;sister &#224; un nouvel assaut, la garnison se rendit sans condition le lendemain.&lt;br class='autobr' /&gt;
II&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Fort Donelson, l'artillerie, le train d'&#233;quipage et le mat&#233;riel de guerre de la garnison tomb&#232;rent entre les mains des unionistes ; trente mille s&#233;cessionnistes se rendirent le jour de la capitulation ; mille autres le lendemain, et sit&#244;t que l'avant-garde des vainqueurs parut devant Clarksville, cette ville situ&#233;e sur le cours sup&#233;rieur du Cumberland ouvrit ses portes. Les s&#233;cessionnistes y avaient &#233;galement stock&#233; d'importantes r&#233;serves de vivres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prise de Fort Donelson cache cependant un petit myst&#232;re : la fuite du g&#233;n&#233;ral Floyd avec cinq mille hommes le second jour du bombardement. Ces fuyards &#233;taient trop nombreux pour dispara&#238;tre comme par enchantement durant la nuit, sur les bateaux &#224; vapeur. Quelques mesures de pr&#233;caution de la part des assaillants eussent pu pr&#233;venir leur fuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sept jours apr&#232;s la reddition de Fort Donelson, les f&#233;d&#233;r&#233;s occup&#232;rent Nashville. La distance entre ces deux localit&#233;s est d'environ cent milles anglais. Il leur a donc fallu faire quinze milles par jour, sur des routes d&#233;fonc&#233;es et durant la saison la plus mauvaise de l'ann&#233;e : cela fait honneur aux troupes unionistes. A la nouvelle de la chute de Fort Donelson, les s&#233;cessionnistes &#233;vacu&#232;rent Bowling Green ; une semaine plus tard, ils abandonn&#232;rent Columbus et se retir&#232;rent sur une &#238;le du Mississippi, quarante-cinq milles plus au sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Union avait ainsi enti&#232;rement reconquis le Kentucky. Il se trouve que les s&#233;cessionnistes ne pourront tenir le Tennessee que s'ils livrent et gagnent une grande bataille [8]. Il semble qu'ils aient concentr&#233; plus de soixante-cinq mille hommes dans ce but. Cependant, rien n'emp&#234;che les unionistes de leur opposer une force encore bien sup&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conduite des op&#233;rations dans la campagne du Kentucky m&#233;rite les plus vifs &#233;loges. La reconqu&#234;te d'un territoire aussi vaste, l'avance en direction de l'Ohio jusqu'au Cumberland en un seul mois, tout cela r&#233;v&#232;le une &#233;nergie, une d&#233;cision et une rapidit&#233; d'ex&#233;cution que les arm&#233;es r&#233;guli&#232;res d'Europe ont rarement &#233;gal&#233;es. Que l'on compare, par exemple, la lente progression des Alli&#233;s de Magenta &#224; Solferino en 1859, sans poursuite de l'ennemi en retraite, sans tentative d'isoler les tra&#238;nards ou de d&#233;border et d'encercler des corps de troupe entiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Halleck et Grant en particulier donnent de bons exemples de conduite militaire &#233;nergique. En laissant compl&#232;tement de c&#244;t&#233; Columbus et Bowling Green, ils concentr&#232;rent leurs forces aux points d&#233;cisifs - Fort Henry et Fort Donelson - qu'ils attaqu&#232;rent rapidement et avec &#233;nergie, rendant ainsi Columbus et Bowling Green intenables. Ensuite, ils se mirent aussit&#244;t en marche vers Clarksville et Nashville, sans laisser le temps aux s&#233;cessionnistes en retraite d'occuper de nouvelles positions, dans le nord du Tennessee. Durant cette rapide poursuite, le corps d'arm&#233;e s&#233;cessionniste de Columbus resta compl&#232;tement coup&#233; du centre et de l'aile droite de son arm&#233;e. Des journaux anglais ont injustement critiqu&#233; cette op&#233;ration. M&#234;me si l'attaque de Fort Donelson e&#251;t &#233;chou&#233;, les s&#233;cessionnistes pouvaient &#234;tre retenus pr&#232;s de Bowling Green par le g&#233;n&#233;ral Buell : ils n'eussent donc pu d&#233;tacher une troupe suffisante pour permettre &#224; la. garnison de poursuivre les unionistes en rase campagne et menacer leur retraite. Par ailleurs, Columbus est si &#233;loign&#233; qu'ils ne pouvaient en aucun cas intervenir dans les op&#233;rations conduites par Grant. De fait, lorsque les unionistes eurent nettoy&#233; le Missouri des s&#233;cessionnistes, Columbus n'&#233;tait plus pour ces derniers qu'un poste d&#233;pourvu de tout int&#233;r&#234;t. Les troupes de sa garnison durent se retirer en toute h&#226;te sur Memphis ou m&#234;me l'Arkansas, afin de ne pas &#234;tre oblig&#233;s de rendre leurs armes sans gloire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la suite du nettoyage du Missouri et de la reconqu&#234;te du Kentucky, le th&#233;&#226;tre de guerre s'est r&#233;tr&#233;ci au point que les diff&#233;rentes arm&#233;es peuvent coop&#233;rer dans une certaine mesure sur toute la ligne d'op&#233;ration et s'entraider pour atteindre certains r&#233;sultats. En d'autres termes, c'est maintenant seulement que la guerre prend un caract&#232;re strat&#233;gique et que la configuration g&#233;ographique du pays rev&#234;t un int&#233;r&#234;t nouveau. C'est &#224; pr&#233;sent aux g&#233;n&#233;raux nordistes de d&#233;couvrir le talon d'Achille des &#201;tats cotonniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; la prise de Nashville, il ne pouvait y avoir d'op&#233;ration strat&#233;gique commune aux arm&#233;es du Kentucky et &#224; celles du Potomac, s&#233;par&#233;es par de trop longues distances. Certes, elles se trouvaient sur la m&#234;me ligne de front, mais leurs lignes d'op&#233;ration &#233;taient compl&#232;tement diff&#233;rentes. C'est seulement avec l'avance victorieuse dans le Tennessee que les mouvements des arm&#233;es du Kentucky prennent de l'importance pour le th&#233;&#226;tre d'op&#233;rations tout entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les journaux am&#233;ricains influenc&#233;s par McClellan ont fait grand bruit de la th&#233;orie &#171; anaconda &#187; d'enveloppement, qui pr&#233;conise qu'une immense ligne d'arm&#233;es encercle la r&#233;bellion, resserre progressivement ses membres et &#233;trangle finalement l'ennemi. C'est pur enfantillage. C'est un r&#233;chauff&#233; du soi-disant syst&#232;me de cordon invent&#233; en Autriche vers 1770, utilis&#233; contre les Fran&#231;ais de 1792 &#224; 1797 avec tant d'obstination et marqu&#233; par les &#233;checs incessants que l'on sait. A Jemappes, Fleurus et, tout particuli&#232;rement &#224; Montenotte, Millesimo, Dego, Castiglione et Rivoli, le syst&#232;me de l'&#233;tranglement a fait long feu. Les Fran&#231;ais coupaient en deux l' &#171; anaconda &#187;, en concentrant leur attaque sur un point avec des forces sup&#233;rieures, puis ils mettaient en pi&#232;ces, l'un apr&#232;s l'autre, les morceaux de l' &#171; anaconda &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les &#201;tats plus ou moins peupl&#233;s et centralis&#233;s, il existe toujours un centre, dont l'occupation par l'ennemi brise le plus souvent la r&#233;sistance nationale. Paris en est un exemple frappant. Cependant, les &#201;tats esclavagistes ne poss&#232;dent pas un tel centre. Ils sont peu peupl&#233;s et ne poss&#232;dent gu&#232;re de grandes villes, sauf &#231;&#224; et l&#224; sur la c&#244;te. Cependant, il faut se demander s'il existe au moins un centre de gravit&#233; militaire, dont la capture briserait les reins de la r&#233;sistance, ou bien - comme ce fut le cas de la Russie jusqu'en 1812 - faut-il, pour remporter la victoire, occuper chaque village et chaque localit&#233;, en un mot : occuper toute la p&#233;riph&#233;rie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jetons donc un coup d'&#339;il sur la configuration g&#233;ographique de Secessia, avec sa longue bande c&#244;ti&#232;re sur l'Atlantique et sur le golfe du Mexique. Aussi longtemps que les conf&#233;d&#233;r&#233;s tenaient le Kentucky et le Tennessee, son territoire formait un ensemble bien compact. La perte de ces deux &#201;tats a enfonc&#233; dans leur territoire un gigantesque coin qui s&#233;pare les &#201;tats situ&#233;s sur la c&#244;te nord de l'oc&#233;an Atlantique des &#201;tats situ&#233;s sur le golfe du Mexique. La route directe de la Virginie et des deux Carolines au Texas &#224; la Louisiane, au Mississippi et m&#234;me, en partie, &#224; l'Alabama, passe par le Tennessee que les unionistes viennent d'occuper. La seule route qui, apr&#232;s la conqu&#234;te totale du Tennessee par l'Union, relie les deux sections des &#201;tats esclavagistes, passe par la G&#233;orgie. Cela d&#233;montre que la G&#233;orgie est la cl&#233; de Secessia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En perdant la G&#233;orgie, la Conf&#233;d&#233;ration a &#233;t&#233; coup&#233;e en deux sections qui ne disposent plus d'aucune communication entre elles. Or, il est impensable que les s&#233;cessionnistes puissent reconqu&#233;rir la G&#233;orgie, car les forces militaires unionistes y seraient concentr&#233;es en une position centrale, tandis que leurs adversaires, divis&#233;s en deux camps, auraient &#224; peine suffisamment de forces pour mener une attaque conjointe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faudrait-il conqu&#233;rir toute la G&#233;orgie, y compris la c&#244;te sud de Floride, pour mener &#224; bien une telle op&#233;ration ? Nullement. Dans un pays ou les communications, notamment entre deux points &#233;loign&#233;s, d&#233;pendent bien plus du chemin de fer que des routes terrestres, il suffit d'enlever la voie ferr&#233;e. La ligne de chemin de fer la plus m&#233;ridionale entre les &#201;tats du golfe du Mexique et ceux de la c&#244;te nord de l'Atlantique passe par Macon et Gordon, pr&#232;s de Milledgeville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'occupation de ces deux points couperait donc Secessia en deux et permettrait aux unionistes de battre une partie apr&#232;s l'autre. Il ressort de ce que nous venons de dire qu'aucune r&#233;publique sudiste n'est viable sans la possession du Tennessee. En effet, sans le Tennessee, le point vital de la G&#233;orgie ne se trouve qu'&#224; huit ou dix jours de marche de la fronti&#232;re. Le Nord tient donc sans cesse le Sud &#224; la gorge : &#224; la moindre pression de son poing, le Sud doit c&#233;der ou reprendre la lutte pour survivre, dans des conditions o&#249; une seule d&#233;faite lui enl&#232;ve toute perspective de victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;coule de ces consid&#233;rations que :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Potomac n'est pas la position la plus importante du th&#233;&#226;tre de guerre. La prise de Richmond et l'avance de l'arm&#233;e du Potomac vers le sud - difficiles &#224; cause des nombreux cours d'eau qui coupent la ligne de marche - pourraient avoir un terrible effet psychologique, mais du point de vue purement militaire, elles ne d&#233;cideraient rien du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;cision de la campagne repose sur l'arm&#233;e du Kentucky, qui occupe actuellement le Tennessee, territoire sans lequel la s&#233;cession ne peut vivre. Il faudrait donc renforcer cette arm&#233;e, aux d&#233;pens des autres et en sacrifiant toutes les op&#233;rations mineures. Ses prochains points d'attaque seraient Chattanooga et Dalton sur le Tennessee sup&#233;rieur, ces villes &#233;tant les n&#339;uds ferroviaires les plus importants de tout le Sud. Apr&#232;s leur occupation, les &#201;tats de l'est et de l'ouest de Secessia ne seraient plus reli&#233;s que par les lignes de communication de G&#233;orgie. Il ne resterait plus qu'&#224; couper la ligne de chemin de fer suivante de l'Atlanta en G&#233;orgie, et enfin de d&#233;truire la derni&#232;re liaison entre les deux sections, en occupant Macon et Gordon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, si le plan &#171; anaconda &#187; &#233;tait poursuivi, en d&#233;pit de tous les succ&#232;s remport&#233;s localement et m&#234;me sur le Potomac, la guerre pourrait se prolonger &#224; l'infini, cependant que les difficult&#233;s financi&#232;res et les complications diplomatiques pourraient cr&#233;er une nouvelle marge de man&#339;uvre pour le Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] En 1860, l'Alabama, la G&#233;orgie, la Louisiane, le Mississippi, la Floride, la Caroline du Sud et le Texas avaient au total 4 969 141 habitants, dont 46,5 %, soit 2 312 350, &#233;taient des esclaves. Dans deux de ces &#201;tats - la Caroline du Sud et le Mississippi - les esclaves &#233;taient plus nombreux que l'ensemble des Blancs et Noirs libres. La Virginie, le Tennessee, la Caroline du Nord et l'Arkansas comptaient 4 134 191 habitants en 1860, dont 29,2 % d'esclaves soit 1208 758. Ne serait-ce que du point de vue militaire, une politique radicalement abolitionniste e&#251;t cass&#233; les reins aux sudistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] En r&#233;ponse aux actes de guerre de la Conf&#233;d&#233;ration du Sud, le gouvernement de Lincoln avait appel&#233;, le 15 avril 1861, soixante-quinze mille volontaires au service arm&#233;, croyant pouvoir r&#233;gler le conflit en trois mois. En fait, la guerre de S&#233;cession tra&#238;na jusqu'en 1865.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Sur la rivi&#232;re Bull Run, pr&#232;s de la ville de Mannassas, au sud-ouest de Washington, eut lieu le 21 juillet 1861 la premi&#232;re bataille importante de la guerre civile am&#233;ricaine. L'arm&#233;e du Sud triompha des troupes nordistes plus nombreuses, mais mal pr&#233;par&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Dans sa lettre &#224; Marx du 26.9.1851, Engels explique que la premi&#232;re phase d'une r&#233;volution implique toujours la spontan&#233;it&#233; et l'anarchie, qui affectent et dissolvent l'ancien r&#233;gime : &#171; Il est &#233;vident que la d&#233;sorganisation des arm&#233;es et le rel&#226;chement absolu de la discipline furent aussi bien la condition que le r&#233;sultat de toute r&#233;volution qui ait triomph&#233; jusqu'ici. La France dut attendre 1792 pour r&#233;organiser une petite arm&#233;e de soixante &#224; quatre-vingt mille hommes, celle de Dumouriez, qui cependant se d&#233;composa bient&#244;t. On peut donc dire qu'il n'y eut pratiquement aucune arm&#233;e organis&#233;e en France jusqu'&#224; la fin 1793. &#187; Et de montrer que la discipline d&#233;pend des buts politiques poursuivis, et non de la dictature militaire, du moins en p&#233;riodes r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Comme durant la premi&#232;re r&#233;volution am&#233;ricaine, des forces progressives de plusieurs nations europ&#233;ennes aid&#232;rent l&#232;s Am&#233;ricains dans leur lutte au cours de la guerre anti-esclavagiste. parmi les r&#233;volutionnaires allemands de 1848 qui avaient &#233;migr&#233; aux &#201;tats-Unis, il y avait des bourgeois lib&#233;raux tels que Schurz et Kapp, et des amis communistes de Marx et d'Engels tels que Weydemeyer et Anneke (cf. Correspondance Marx-Engels, des 29.5. et 4.6.1862, l. c., pp. 113-116 : Anneke informait directement Engels de ce qui se passait sur le th&#233;&#226;tre d'op&#233;rations am&#233;ricain). On estime &#224; deux cent mille le nombre des Allemands qui se port&#232;rent volontaires pour aider le Nord &#224; combattre les esclavagistes. Ils firent profiter de leur exp&#233;rience les arm&#233;es nordistes peu aguerries et mal organis&#233;es au d&#233;but des hostilit&#233;s.. Certains r&#233;volutionnaires de 1848 organis&#232;rent leurs propres d&#233;tachements, par exemple le 8&#176; r&#233;giment de volontaires allemands. L'action de Marx et d'Engels en faveur du Nord anti-esclavagiste se relie &#233;videmment &#224; ce mouvement concret aux &#201;tats-Unis. Comme on le sait, Marx avait envisag&#233;, &#224; un moment donn&#233;, d'&#233;migrer aux &#201;tats-Unis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par comparaison, voici les chiffres en ce qui concerne la participation des Noirs (ou esclaves) &#224; la lutte aux c&#244;t&#233;s du Nord : on n'a compt&#233; que 186 017 hommes de couleur ayant servi dans les arm&#233;es nordistes durant la guerre. Sur ce chiffre, 123 156 &#233;taient en service en juillet 1865 (on sait que les Noirs furent tardivement accept&#233;s de mani&#232;re officielle dans l'arm&#233;e). Les Noirs se battirent avec un courage extraordinaire, et perdirent 68 178 hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Du point de vue militaire et politique, la campagne du Kentucky de 1862 fut d'une importance d&#233;cisive. La ligne de d&#233;fense des conf&#233;d&#233;r&#233;s, de Columbus &#224;, Bowling Green, avait deux centres vitaux au Tennessee, Fort Henry et Fort Donelson. Ces places fortes d&#233;fendaient deux importants passages au c&#339;ur du Sud, les rivi&#232;res Cumberland et Tennessee. Leur prise ne permit pas seulement aux nordistes d'ouvrir une br&#232;che profonde dans la Conf&#233;d&#233;ration sudiste, mais encore de rendre intenable la position des sudistes au Kentucky. C'est pourquoi, ces deux forts furent l'objectif imm&#233;diat de la campagne de l'Union, et Grant les occupa les 6 et 15.2.1862. La prise de Fort Donelson entra&#238;na l'&#233;vacuation des positions de Bowling Green, de Columbus et de Nashville (au Tennessee).&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces victoires de l'Union eurent de grandes cons&#233;quences militaires. Par le fleuve du Tennessee, les nordistes purent p&#233;n&#233;trer jusqu'au nord de l'Alabama et m&#234;me en G&#233;orgie. Ce fut la premi&#232;re amorce pour enfoncer un coin jusqu'au golfe du Mexique et couper la Conf&#233;d&#233;ration sudiste en deux parties isol&#233;es l'une de l'autre. En outre, ces succ&#232;s permirent d'occuper le Kentucky, &#201;tat fronti&#232;re vital, et de r&#233;cup&#233;rer une partie du Tennessee. Les nordistes avanc&#232;rent en tout de deux cents milles. Par ailleurs, ces victoires eurent un grand retentissement politique. Elles montr&#232;rent &#224; l'Europe - et notamment &#224; l'Angleterre - que le Sud n'&#233;tait pas invincible sur les champs de bataille. Enfin, elles enlev&#232;rent les derniers doutes qui pouvaient subsister sur le r&#244;le du Kentucky dans le conflit, et permirent d'entreprendre une guerre plus r&#233;volutionnaire contre les esclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] En ce qui concerne l'&#233;tude d&#233;taill&#233;e du rapport des forces arm&#233;es lors des diff&#233;rentes op&#233;rations, aux divers moments de la guerre de S&#233;cession am&#233;ricaine, cf. The War of the Rebellion : A Compilation of the Official Records of the Union en cinquante-six volumes. La s&#233;rie I traite particuli&#232;rement de cette p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] De fait, les conf&#233;d&#233;r&#233;s engag&#232;rent une double campagne au Kentucky et au Maryland en septembre 1862, mais ils furent battus. Cf. les articles ci-apr&#232;s : &#171; La situation en Am&#233;rique du Nord &#187; (10 novembre 1862), et &#171; Les &#233;v&#233;nements d'Am&#233;rique du Nord &#187; (12 octobre 1862). Comme Marx et Engels l'ont mis en &#233;vidence, le Sud devait attaquer en raison de la nature m&#234;me de ses conditions sociales, tandis que le Nord, en raison de ses. h&#233;sitations essentiellement politiques, se tenait sur la d&#233;fensive, bien qu'il jou&#238;t d'une sup&#233;riorit&#233; sociale et militaire incontestable. (N. d. T.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire la suite :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1862/05/km18620520.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/1862/05/km18620520.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/gcus/gcus.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/gcus/gcus.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'individu pour Marx/Engels</title>
		<link>https://matierevolution.fr/spip.php?article7311</link>
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		<dc:date>2025-07-25T22:27:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Karl Marx</dc:subject>
		<dc:subject>Engels</dc:subject>

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&lt;p&gt;Dans Introduction &#224; la critique de l'&#233;conomie politique : &lt;br class='autobr' /&gt;
I. Production &lt;br class='autobr' /&gt;
a) L'objet de cette &#233;tude est tout d'abord la production mat&#233;rielle. Des individus produi&#173;sant en soci&#233;t&#233; - donc une production d'individus socialement d&#233;termin&#233;e, tel est naturelle&#173;ment le point de d&#233;part. Le chasseur et le p&#234;cheur individuels et isol&#233;s, par lesquels commen&#173;cent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions du XVIII&#176; si&#232;cle. Robinsonades qui n'expriment nullement, comme se l'imaginent certains (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?rubrique17" rel="directory"&gt;Annexes philosophiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot30" rel="tag"&gt;Karl Marx&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://matierevolution.fr/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Engels&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans Introduction &#224; la critique de l'&#233;conomie politique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. Production&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) L'objet de cette &#233;tude est tout d'abord la production mat&#233;rielle. Des individus produi&#173;sant en soci&#233;t&#233; - donc une production d'individus socialement d&#233;termin&#233;e, tel est naturelle&#173;ment le point de d&#233;part. Le chasseur et le p&#234;cheur individuels et isol&#233;s, par lesquels commen&#173;cent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions du XVIII&#176; si&#232;cle. Robinsonades qui n'expriment nullement, comme se l'imaginent certains historiens de la civilisation, une simple r&#233;action contre des exc&#232;s de raffinement et un retour &#224; un &#233;tat de nature mal compris. De m&#234;me, le contrat social de Rousseau qui, entre des sujets ind&#233;pendants par nature, &#233;tablit des relations et des liens au moyen d'un pacte, ne repose pas davantage sur un tel naturalisme. Ce n'est qu'apparence, apparence d'ordre purement esth&#233;tique dans les petites et grandes robinso&#173;nades. Il s'agit, en r&#233;alit&#233;, d'une anticipation de la &#171; soci&#233;t&#233; bourgeoise &#187; qui se pr&#233;parait depuis le XVI&#176; si&#232;cle et qui, au XVIII&#176; marchait &#224; pas de g&#233;ant vers sa maturit&#233;. Dans cette soci&#233;t&#233; o&#249; r&#232;gne la libre concurrence, l'individu appara&#238;t d&#233;tach&#233; des liens naturels, etc., qui font de lui &#224; des &#233;poques historiques ant&#233;rieures un &#233;l&#233;ment d'un conglom&#233;rat humain d&#233;termin&#233; et d&#233;limit&#233;. Pour les proph&#232;tes du XVIII&#176; si&#232;cle, - Smith et Ricardo se situent encore compl&#232;tement sur leurs positions, - cet individu du XVIII&#176; si&#232;cle - produit, d'une part, de la d&#233;composition des formes de soci&#233;t&#233; f&#233;odales, d'autre part, des forces de production nouvelles qui se sont d&#233;velopp&#233;es depuis le XVI&#176; si&#232;cle - appara&#238;t comme un id&#233;al qui aurait exist&#233; dans le pass&#233;. Ils voient en lui non un aboutissement historique, mais le point de d&#233;part de l'histoire, parce qu'ils consid&#232;rent cet individu comme quelque chose de naturel, conforme &#224; leur conception de la nature humaine, non comme un produit de l'histoire, mais comme une donn&#233;e de la nature. Cette illusion a &#233;t&#233; jusqu'&#224; maintenant partag&#233;e par toute &#233;poque nou&#173;velle. Steuart, qui, &#224; plus d'un &#233;gard, s'oppose au XVIII&#176; si&#232;cle et, en sa qualit&#233; d'aristo&#173;crate, se tient davantage sur le terrain historique, a &#233;chapp&#233; &#224; cette illusion na&#239;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus on remonte dans le cours de l'histoire, plus l'individu &#8211; et par suite l'individu produc&#173;teur, lui aussi, - appara&#238;t dans un &#233;tat de d&#233;pendance, membre d'un ensemble plus grand : cet &#233;tat se manifeste tout d'abord de fa&#231;on tout &#224; fait naturelle dans la famille et dans la famille &#233;largie jusqu'&#224; former la tribu ; puis dans les diff&#233;rentes formes de communaut&#233;s, issues de l'opposition et de la fusion des tribus. Ce n'est qu'au XVIII&#176; si&#232;cle, dans la &#171; soci&#233;t&#233; bourgeoise &#187;, que les diff&#233;rentes formes de l'ensemble social se pr&#233;sentent &#224; l'individu com&#173;me un simple moyen de r&#233;aliser ses buts particuliers, comme une n&#233;cessit&#233; ext&#233;rieure. Mais l'&#233;poque qui engendre ce point de vue, celui de l'individu isol&#233;, est pr&#233;cis&#233;ment celle o&#249; les rapports sociaux (rev&#234;tant de ce point de vue un caract&#232;re g&#233;n&#233;ral) ont atteint le plus grand d&#233;veloppement qu'ils aient connu. L'homme est, au sens le plus litt&#233;ral, un [...] [1], non seule&#173;ment un animal sociable, mais un animal qui ne peut s'isoler que dans la soci&#233;t&#233;. La production r&#233;alis&#233;e en dehors de la soci&#233;t&#233; par l'individu isol&#233; - fait exceptionnel qui peut bien arriver &#224; un civilis&#233; transport&#233; par hasard dans un lieu d&#233;sert et qui poss&#232;de d&#233;j&#224; en puissance les forces propres &#224; la soci&#233;t&#233; - est chose aussi absurde que le serait le d&#233;veloppe&#173;ment du langage sans la pr&#233;sence d'individus vivant et parlant ensemble. Inutile de s'y arr&#234;ter plus longtemps. Il n'y aurait aucune raison d'aborder ce point si cette niaiserie, qui avait un sens et une raison d'&#234;tre chez les gens du XVIII&#176; si&#232;cle, n'avait &#233;t&#233; r&#233;introduite tr&#232;s s&#233;rieuse&#173;ment par Bastiat, Carey, Proudhon etc., en pleine &#233;conomie politique moderne. Pour Proudhon entre autres, il est naturellement bien commode de faire de la mythologie pour donner une explication historico-philosophique d'un rapport &#233;conomique dont il ignore l'ori&#173;gine historique : l'id&#233;e de ce rapport serait venue un beau jour toute pr&#234;te &#224; l'esprit d'Adam ou de Prom&#233;th&#233;e, qui l'ont alors introduite dans le monde, etc... Rien de plus fastidieux et de plus plat que le locus communis [lieu commun] en proie au d&#233;lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;TERNISATION DES RAPPORTS DE PRODUCTION HISTORIQUES. PRODUCTION ET DISTRIBUTION EN G&#201;N&#201;RAL. PROPRI&#201;T&#201;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand donc nous parlons de production, c'est toujours de la production &#224; un stade d&#233;ter&#173;mi&#173;n&#233; du d&#233;veloppement social qu'il s'agit - de la production d'individus vivant en soci&#233;t&#233;. Aussi pourrait-il sembler que, pour parler de la production en g&#233;n&#233;ral, il faille, soit suivre le proc&#232;s historique de son d&#233;veloppement dans ses diff&#233;rentes phases, soit d&#233;clarer de prime abord que l'on s'occupe d'une &#233;poque historique d&#233;termin&#233;e, par exemple de la production bourgeoise moderne, qui est, en fait, notre v&#233;ritable sujet. Mais toutes les &#233;poques de la production ont certains caract&#232;res communs, certaines d&#233;terminations communes. La production en g&#233;n&#233;ral est une abstraction, mais une abstraction rationnelle, dans la mesure o&#249;, soulignant et pr&#233;cisant bien les traits communs, elle nous &#233;vite la r&#233;p&#233;tition. Cepen&#173;dant, ce caract&#232;re g&#233;n&#233;ral, ou ces traits communs, que permet de d&#233;gager la comparaison, forment eux-m&#234;mes un ensemble tr&#232;s complexe dont les &#233;l&#233;ments divergent pour rev&#234;tir des d&#233;termi&#173;nations diff&#233;rentes. Certains de ces caract&#232;res appartiennent &#224; toutes les &#233;poques, d'autres sont communs &#224; quelques-unes seulement. [Certaines] de ces d&#233;terminations appara&#238;tront communes &#224; l'&#233;poque la plus moderne comme &#224; la plus ancienne. Sans elles, on ne peut concevoir aucune production. Mais, s'il est vrai que les langues les plus &#233;volu&#233;es ont en commun avec les moins &#233;volu&#233;es certaines lois et d&#233;terminations, ce qui constitue leur &#233;volution, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui les diff&#233;rencie de ces caract&#232;res g&#233;n&#233;raux et communs ; aussi faut-il bien distinguer les d&#233;terminations qui valent pour la production en g&#233;n&#233;ral, afin que l'unit&#233; - qui d&#233;coule d&#233;j&#224; du fait que le sujet, l'humanit&#233;, et l'objet, la nature, sont identi&#173;ques - ne fasse pas oublier la diff&#233;rence essentielle. C'est de cet oubli que d&#233;coule, par exemple, toute la sagesse des &#233;conomistes modernes qui pr&#233;tendent prouver l'&#233;ternit&#233; et l'harmonie des rapports sociaux existant actuellement. Par exemple, pas de production possible sans un instrument de production, cet instrument ne serait-il que la main. Pas de production possible sans travail pass&#233; accumul&#233;, ce travail ne serait-il que l'habilet&#233; que l'exe&#173;r&#173;cice r&#233;p&#233;t&#233; a d&#233;velopp&#233;e et fix&#233;e dans la main du sauvage. Entre autres choses, le capital est, lui aussi, un instrument de production, c'est, lui aussi, du travail pass&#233;, objectiv&#233;. Donc le capital est un rapport naturel universel et &#233;ternel ; oui, mais &#224; condition de n&#233;gliger pr&#233;cis&#233;ment l'&#233;l&#233;ment sp&#233;cifique, ce qui seul transforme en capital l'&#171; instrument de produc&#173;tion &#187;, le &#171; travail accumul&#233; &#187;. Toute l'histoire des rapports de production appara&#238;t ainsi, par exemple chez Carey, comme une falsification provoqu&#233;e par la malveillance des gouverne&#173;ments. S'il n'y a pas de production en g&#233;n&#233;ral, il n'y a pas non plus de production g&#233;n&#233;rale. La production est toujours une branche particuli&#232;re de la production - par exemple l'agriculture, l'&#233;levage du b&#233;tail, la manufacture, etc., ou bien elle constitue un tout. Mais l'&#233;conomie politique n'est pas la technologie. Il faudra expliquer ailleurs (plus tard) le rapport entre les d&#233;terminations g&#233;n&#233;rales de la production &#224; un stade social donn&#233; et les formes particuli&#232;res de la production. Enfin la production n'est pas non plus uniquement une production particuli&#232;re, elle appara&#238;t toujours sous la forme d'un certain corps social d'un sujet social, qui exerce son activit&#233; dans un ensemble plus ou moins grand et riche de branches de la production. Il n'y a pas encore lieu non plus d'&#233;tudier ici le rapport existant entre l'expos&#233; scientifique et le mouvement r&#233;el. Production en g&#233;n&#233;ral. Branches particuli&#232;res de la production. Production consid&#233;r&#233;e dans sa totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est de mode en &#233;conomie politique de faire pr&#233;c&#233;der toute &#233;tude d'une partie g&#233;n&#233;rale, - celle, pr&#233;cis&#233;ment, qui figure sous le titre de Production (cf., par exemple, J. Stuart Mill), - dans laquelle on traite des conditions g&#233;n&#233;rales de toute production. Cette partie g&#233;n&#233;rale comprend ou est cens&#233;e comprendre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. L'&#233;tude des conditions sans lesquelles la production n'est pas possible, et qui se borne donc en fait &#224; la mention des facteurs essentiels communs &#224; toute production. Mais, en r&#233;alit&#233;, cela se r&#233;duit, comme nous le verrons, &#224; quelques d&#233;terminations tr&#232;s simples rab&#226;ch&#233;es en plates tautologies ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. L'&#233;tude des conditions qui favorisent plus ou moins le d&#233;veloppement de la produc&#173;tion, comme, par exemple, l'&#233;tat social progressif ou stagnant d'Adam Smith. Pour donner un caract&#232;re scientifique &#224; ce qui, chez lui, a sa valeur comme aper&#231;u, il faudrait &#233;tudier les p&#233;riodes de divers degr&#233;s de productivit&#233; au cours du d&#233;veloppement de diff&#233;rents peuples - &#233;tude qui d&#233;passe les limites proprement dites de notre sujet, mais qui, dans la mesure o&#249; elle y entre, doit &#234;tre expos&#233;e dans la partie expliquant la concurrence, l'accumu&#173;lation, etc. Sous sa forme g&#233;n&#233;rale, la conclusion aboutit &#224; cette g&#233;n&#233;ralit&#233; qu'un peuple industriel est &#224; l'apog&#233;e de sa production au moment m&#234;me o&#249;, d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, il atteint son apog&#233;e historique. Et, de fait, un peuple est &#224; son apog&#233;e industrielle tant que ce n'est pas encore le profit, mais la recherche du gain qui est pour lui l'essentiel. Sup&#233;riorit&#233;, en ce sens, des Yankees sur les Anglais. Ou bien, aussi, on aboutit &#224; ceci, que certaines races, certaines dispositions, certains climats, certaines conditions naturelles, comme la situation au bord de la mer, la fertilit&#233; du sol, etc., sont plus favorables que d'autres &#224; la production. Ce qui donne de nouveau cette tautologie : la richesse se cr&#233;e d'autant plus facilement que ses &#233;l&#233;ments subjectifs et objectifs existent &#224; un degr&#233; plus &#233;lev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans cette partie g&#233;n&#233;rale, ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit en r&#233;alit&#233; pour les &#233;conomistes. Il s'agit bien plut&#244;t, comme le montre l'exemple de Mill, de repr&#233;senter la production, &#224; la diff&#233;rence de la distribution, etc., comme enclose dans des lois naturelles, &#233;ternelles, ind&#233;pendantes de l'histoire, et &#224; cette occasion de glisser en sous-main cette id&#233;e que les rapports bourgeois sont des lois naturelles immuables de la soci&#233;t&#233; con&#231;ue in abstracto [dans l'abstrait]. Tel est le but auquel tend plus ou moins consciemment tout ce proc&#233;d&#233;. Dans la distribution, au contraire, les hommes se seraient permis d'agir en fait avec beaucoup d'arbitraire. Abstraction faite de cette disjonction brutale de la production et la distribution et de la rupture de leur rapport r&#233;el, on peut d&#232;s l'abord voir au moins ceci clairement : si diverse que puisse &#234;tre la distribution aux diff&#233;rents stades de la soci&#233;t&#233;, il doit &#234;tre possible, tout aussi bien que pour la production, de d&#233;gager des caract&#232;res communs, et possible aussi d'effacer ou de supprimer toutes les diff&#233;rences historiques pour &#233;noncer des lois s'appliquant &#224; l'homme en g&#233;n&#233;ral. Par exemple, l'esclave, le serf, le travailleur salari&#233; re&#231;oivent tous une quantit&#233; d&#233;termin&#233;e de nourriture qui leur permet de subsister en tant qu'esclave, serf, salari&#233;. Qu'ils vivent du tribut, de l'imp&#244;t, de la rente fonci&#232;re, de l'aum&#244;ne ou de la d&#238;me, le conqu&#233;rant, le fonctionnaire, le propri&#233;taire foncier, le moine ou le l&#233;vite re&#231;oivent tous une quote-part de la production sociale qui est fix&#233;e suivant d'autres lois que celle des esclaves, etc. Les deux principaux points que tous les &#233;conomistes placent sous cette rubrique sont : 1&#176; propri&#233;t&#233; ; 2&#176; garantie de cette derni&#232;re par la justice, la police, etc. On peut r&#233;pondre &#224; cela tr&#232;s bri&#232;vement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le premier point : Toute production est appropriation de la nature par l'individu dans le cadre et par l'interm&#233;diaire d'une forme de soci&#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e. En ce sens, c'est une tautologie de dire que la propri&#233;t&#233; (appropriation) est une condition de la production. Mais il est ridicule de partir de l&#224; pour passer d'un saut &#224; une forme d&#233;termin&#233;e de la propri&#233;t&#233;, par exemple &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. (Ce qui, de plus, suppose &#233;galement comme condition une forme oppos&#233;e, la non-propri&#233;t&#233;.)L'histoire nous montre bien plut&#244;t dans la propri&#233;t&#233; commune (par exemple chez les Indiens, les Slaves, les anciens Celtes, etc.) la forme primitive, forme qui, sous l'aspect de propri&#233;t&#233; communale, jouera longtemps encore un r&#244;le important. Quant &#224; savoir si la richesse se d&#233;veloppe mieux sous l'une ou l'autre forme de propri&#233;t&#233;, il n'en est encore nullement question ici. Mais, dire qu'il ne puisse &#234;tre question d'aucune production, ni par cons&#233;quent d'aucune soci&#233;t&#233; o&#249; n'existe aucune forme de propri&#233;t&#233;, est pure tautologie. Une appropriation qui ne s'approprie rien est une contradictio in subjecto [une contradiction dans les termes].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le deuxi&#232;me point : Mise en s&#251;ret&#233; des biens acquis, etc. Si l'on r&#233;duit ces banalit&#233;s &#224; leur contenu r&#233;el, elles expriment beaucoup plus que ne s'en doutent ceux qui les pr&#234;chent. A savoir que toute forme de production engendre ses propres rapports juridiques, sa propre forme de gouvernement, etc. C'est manquer de finesse et de perspicacit&#233; que d'&#233;tablir entre des choses formant un tout organique des rapports contingents, que d'&#233;tablir seulement entre elles un lien de la r&#233;flexion. C'est ainsi que les &#233;conomistes bourgeois ont le sentiment vague que la production est plus facile avec la police moderne qu'&#224; l'&#233;poque par exemple du &#171; droit du plus fort &#187;. Ils oublient seulement que le &#171; droit du plus fort &#187; est &#233;galement un droit, et qui survit sous une autre forme dans leur &#171; &#201;tat juridique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les conditions sociales r&#233;pondant &#224; un stade d&#233;termin&#233; de la production sont seulement en voie de formation ou, au contraire, quand elles sont d&#233;j&#224; en voie de disparition, des perturbations se produisent naturellement dans la production, bien qu'elles soient d'un degr&#233; et d'un effet variables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;sumer : tous les stades de la production ont des d&#233;terminations communes auxquelles la pens&#233;e pr&#234;te un caract&#232;re g&#233;n&#233;ral ; mais les pr&#233;tendues conditions g&#233;n&#233;rales de toute production ne sont rien d'autre que ces facteurs abstraits, qui ne r&#233;pondent &#224; aucun stade historique r&#233;el de la production. II. Rapport g&#233;n&#233;ral entre la production et la distribution, l'&#233;change, la consommation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de nous engager plus avant dans l'analyse de la production, il est n&#233;cessaire d'examiner les diff&#233;rentes rubriques dont l'accompagnent les &#233;conomistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; l'id&#233;e telle qu'elle se pr&#233;sente d'elle-m&#234;me : dans la production, les membres de la soci&#233;t&#233; adaptent (produisent, fa&#231;onnent) les produits de la nature conform&#233;ment &#224; des besoins humains ; la distribution d&#233;termine la proportion dans laquelle l'individu participe &#224; la r&#233;partition de ces produits ; l'&#233;change lui procure les produits particuliers en lesquels il veut convertir la quote-part qui lui est d&#233;volue par la distribution ; dans la consommation enfin les produits deviennent objets de jouissance, d'appropriation individuelle. La production cr&#233;e les objets qui r&#233;pondent aux besoins ; la distribution les r&#233;partit suivant des lois sociales ; l'&#233;chan&#173;ge r&#233;partit de nouveau ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; r&#233;parti, mais selon les besoins individuels ; dans la consommation enfin, le produit s'&#233;vade de ce mouvement social, il devient directement objet et serviteur du besoin individuel, qu'il satisfait dans la jouissance. La production appara&#238;t ainsi comme le point de d&#233;part, la consommation comme le point final, la distribution et l'&#233;change comme le moyen terme, lequel a, &#224; son tour, un double caract&#232;re, la distribution &#233;tant le moment ayant pour origine la soci&#233;t&#233; et l'&#233;change le moment ayant l'individu pour origine. Dans la production la personne s'objective et dans la personne [2] se subjectivise la chose ; dans la distribution c'est la soci&#233;t&#233;, sous forme de d&#233;terminations g&#233;n&#233;rales domi&#173;nantes, qui fait office d'interm&#233;diaire entre la production et la consommation ; dans l'&#233;change, le passage de l'une &#224; l'autre est assur&#233; par la d&#233;termination contingente de l'individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distribution d&#233;termine la proportion (la quantit&#233;) des produits qui &#233;choient &#224; l'individu ; l'&#233;change d&#233;termine les produits que chaque individu r&#233;clame en tant que part qui lui a &#233;t&#233; assign&#233;e par la distribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Production, distribution, &#233;change, consommation forment ainsi [suivant la doctrine des &#233;conomistes [3]]un syllogisme dans les r&#232;gles ; la production constitue le g&#233;n&#233;ral, la distribu&#173;tion et l'&#233;change le particulier, la consommation le singulier, &#224; quoi aboutit l'ensemble. Sans doute, c'est bien l&#224; un encha&#238;nement, mais fort superficiel. La production est d&#233;termin&#233;e par des lois naturelles g&#233;n&#233;rales ; la distribution par la contingence sociale, et celle-ci peut, par suite, exercer sur la production une action plus ou moins stimulante ; l'&#233;change se situe entre les deux comme un mouvement social de caract&#232;re formel, et l'acte final de la consommation, con&#231;u non seulement comme abou&#173;tis&#173;se&#173;ment, mais comme but final, est, &#224; vrai dire, en dehors de l'&#233;conomie, sauf dans la mesure o&#249; il r&#233;agit &#224; son tour sur le point de d&#233;part, o&#249; il ouvre &#224; nouveau tout le proc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les adversaires des &#233;conomistes - adversaires de l'int&#233;rieur ou du dehors, - qui leur reprochent de dissocier d'une fa&#231;on barbare des choses formant un tout, se placent ou bien sur le m&#234;me terrain qu'eux, ou bien au-dessous d'eux. Rien de plus banal que le reproche fait aux &#233;conomistes de consid&#233;rer la production trop exclusivement comme une fin en soi et all&#233;guant que la distribution a tout autant d'importance. Ce reproche repose pr&#233;cis&#233;ment sur la conception &#233;conomique suivant laquelle la distribution existe en tant que sph&#232;re autonome, ind&#233;pendante, &#224; c&#244;t&#233; de la production. Ou bien [on leur reproche] de ne pas consid&#233;rer dans leur unit&#233; ces diff&#233;rentes phases. Comme si cette dissociation n'&#233;tait pas pass&#233;e de la r&#233;alit&#233; dans les livres, mais au contraire des livres dans la r&#233;alit&#233;, et comme s'il s'agissait ici d'un &#233;quilibre dialectique de concepts et non pas de la conception [4] des rapports r&#233;els ! a) La production est aussi consommation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Double caract&#232;re de la consommation, subjectif et objectif : d'une part, l'individu qui d&#233;ve&#173;&#173;lop&#173;pe ses facult&#233;s en produisant les d&#233;pense &#233;galement, les consomme dans l'acte de la produc&#173;tion, tout comme la procr&#233;ation naturelle est consommation des forces vitales. Deuxi&#232;mement : consommation des moyens de production que l'on emploie, qui s'usent, et qui se dissolvent en partie (comme par exemple lors de la combustion) dans les &#233;l&#233;ments de l'univers. De m&#234;me pour la mati&#232;re premi&#232;re, qui ne conserve pas sa forme et sa constitution naturelles, mais qui se trouve consomm&#233;e. L'acte de production est donc lui-m&#234;me dans tous ses moments un acte de consommation &#233;galement. Les &#233;conomistes, du reste, l'admettent. La production consid&#233;r&#233;e comme imm&#233;diatement identique &#224; la consommation et la consomma&#173;tion comme co&#239;ncidant de fa&#231;on imm&#233;diate avec la production, c'est ce qu'ils appellent la consommation productive. Cette identit&#233; de la production et de la consommation revient &#224; la proposition de Spinoza : Determinatio est negatio [Toute d&#233;termination est n&#233;gation].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette d&#233;termination de la consommation productive n'est pr&#233;cis&#233;ment &#233;tablie que pour distinguer la consommation qui s'identifie &#224; la production, de la consommation propre&#173;ment dite, qui est plut&#244;t con&#231;ue comme antith&#232;se destructrice de la production. Consid&#233;rons donc la consommation proprement dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La consommation est de mani&#232;re imm&#233;diate &#233;galement production, de m&#234;me que dans la nature la consommation des &#233;l&#233;ments et des substances chimiques est production de la plante. Il est &#233;vident que dans l'alimen&#173;tation, par exemple, qui est une forme particuli&#232;re de la consommation, l'homme produit son propre corps. Mais cela vaut &#233;galement pour tout autre genre de consommation qui, d'une mani&#232;re ou d'une autre, contribue par quelque c&#244;t&#233; &#224; la production de l'homme. Production consommatrice. Mais, objecte l'&#233;conomie, cette produc&#173;tion qui s'identifie &#224; la consommation est une deuxi&#232;me production, issue de la destruction du premier produit. Dans la premi&#232;re le producteur s'objectivait ; dans la seconde, au contraire, c'est l'objet qu'il a cr&#233;&#233; qui se person&#173;nifie. Ainsi, cette production consommatrice - bien qu'elle constitue une unit&#233; imm&#233;diate de la production et de la consommation - est essen&#173;tiel&#173;le&#173;&#173;ment diff&#233;rente de la production propre&#173;ment dite. L'unit&#233; imm&#233;diate, dans laquelle la produc&#173;tion co&#239;ncide avec la consommation et la consommation avec la production, laisse subsis&#173;ter leur dualit&#233; fonci&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La production est donc imm&#233;diatement consommation, la consommation imm&#233;diatement production. Chacune est imm&#233;diatement son contraire. Mais il s'op&#232;re en m&#234;me temps un mouvement m&#233;diateur entre les deux termes. La production est m&#233;diatrice de la consom&#173;mation, dont elle cr&#233;e les &#233;l&#233;ments mat&#233;riels et qui, sans elle, n'aurait point d'objet. Mais la consommation est aussi m&#233;diatrice de la production en procurant aux produits le sujet pour lequel ils sont des produits. Le produit ne conna&#238;t son ultime accomplissement que dans la consommation. Un chemin de fer sur lequel on ne roule pas, qui donc ne s'use pas, n'est pas consomm&#233;, n'est un chemin de fer que dans le domaine de la possibilit&#233; [...] et non dans celui de la r&#233;alit&#233;. Sans production, pas de consommation ; mais, sans consommation, pas de production non plus, car la production serait alors sans but. La consommation produit la production doublement. 1&#186; C'est dans la consommation seulement que le produit devient r&#233;ellement produit. Par exemple, un v&#234;tement ne devient v&#233;ritablement v&#234;tement que par le fait qu'il est port&#233; ; une maison qui n'est pas habit&#233;e n'est pas, en fait, une v&#233;ritable maison ; le produit donc, &#224; la diff&#233;rence du simple objet naturel, ne s'affirme comme produit, ne devient produit que dans la consommation. C'est la consommation seulement qui, en absor&#173;bant le produit, lui donne la derni&#232;re touche (finishing stroke) ; carla production n'est pas produit en tant qu'activit&#233; objectiv&#233;e, mais seulement en tant qu'objet pour le sujet agissant [la consommation produit la production] [5]. 2&#186; La consommation cr&#233;e le besoin d'une nouvelle production, par cons&#233;quent la raison id&#233;ale, le mobile interne de la production, qui en est la condition pr&#233;alable. La consommation cr&#233;e le mobile de la production ; elle cr&#233;e aussi l'objet qui agit dans la production en d&#233;terminant sa fin. S'il est clair que la production offre, sous sa forme mat&#233;rielle, l'objet de la consommation, il est donc tout aussi clair que la consommation pose id&#233;alement l'objet de la production, sous forme d'image int&#233;rieure, de besoin, de mobile et de fin. Elle cr&#233;e les objets de la production sous une forme encore subjective. Sans besoin, pas de production. Mais la consommation reproduit le besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce double caract&#232;re correspond du c&#244;t&#233; de la production : 1&#186; Elle fournit &#224; la consom&#173;ma&#173;tion sa mati&#232;re, son objet. Une consommation sans objet n'est pas une consommation ; &#224; cet &#233;gard donc la production cr&#233;e, produit la consommation. 2&#186; Mais ce n'est pas seulement l'objet que la production procure &#224; la consommation. Elle lui donne aussi son aspect d&#233;termin&#233;, son caract&#232;re, son fini (finish). Tout comme la consommation donnait la derni&#232;re touche au produit en tant que produit, la production le donne &#224; la consommation. D'abord l'objet n'est pas un objet en g&#233;n&#233;ral, mais un objet d&#233;termin&#233;, qui doit &#234;tre consomm&#233; d'une fa&#231;on d&#233;termin&#233;e, &#224; laquelle la production elle-m&#234;me doit servir [6] d'interm&#233;diaire. La faim est la faim, mais la faim qui se satisfait avec de la viande cuite, mang&#233;e avec fourchette et couteau, est une autre faim que celle qui avale de la chair crue en se servant des mains, des ongles et des dents. Ce n'est pas seulement l'objet de la consommation, mais aussi le mode de consommation qui est donc produit par la production, et ceci non seulement d'une mani&#232;re objective, mais aussi subjective. La production cr&#233;e donc le consommateur. 3&#186; La production ne fournit donc pas seulement un objet mat&#233;riel au besoin, elle fournit aussi un besoin &#224; l'objet mat&#233;riel. Quand la consommation se d&#233;gage de sa grossi&#232;ret&#233; primitive et perd son caract&#232;re imm&#233;diat - et le fait m&#234;me de s'y attarder serait encore le r&#233;sultat d'une production rest&#233;e &#224; un stade de grossi&#232;ret&#233; primitive -, elle a elle-m&#234;me, en tant qu'instinct, l'objet pour m&#233;diateur. Le besoin qu'elle &#233;prouve de cet objet est cr&#233;&#233; par la perception de celui-ci. L'objet d'art - comme tout autre produit - cr&#233;e un public apte &#224; comprendre l'art et &#224; jouir de la beaut&#233;. La production ne produit donc pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l'objet. La production produit donc la consommation 1&#186; en lui fournissant la mati&#232;re ; 2&#186; en d&#233;terminant le mode de consommation ; 3&#186; en faisant na&#238;tre chez le consom&#173;ma&#173;teur le besoin de produits pos&#233;s d'abord simplement par elle sous forme d'objets. Elle pro&#173;duit donc l'objet de la consommation, le mode de consommation, l'instinct de la consom&#173;mation. De m&#234;me la consommation engendre l'aptitude du producteur en le sollicitant sous la forme d'un besoin d&#233;terminant le but de la production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'identit&#233; entre la consommation et la production appara&#238;t donc sous un triple aspect :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Identit&#233; imm&#233;diate. La production est consommation ; la consommation est produc&#173;tion. Production consommatrice. Consommation productive. Toutes deux sont appel&#233;es consommation productive par les &#233;cono&#173;mis&#173;tes. Mais ils font encore une diff&#233;rence. La premi&#232;re prend la forme de reproduction ; la seconde, de consommation productive. Toutes les recherches sur la premi&#232;re sont l'&#233;tude du travail productif ou improductif ; les recherches sur la seconde sont celle de la consommation productive ou improductive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Chacune appara&#238;t comme le moyen de l'autre ; elle est m&#233;di&#233;e par l'autre ; ce qui s'expri&#173;me par leur interd&#233;pendance, mouvement qui les rapporte l'une &#224; l'autre et les fait appara&#238;tre comme indispensables r&#233;ciproquement, bien qu'elles restent cependant ext&#233;rieures l'une &#224; l'autre. La production cr&#233;e la mati&#232;re de la consommation en tant qu'objet ext&#233;rieur ; la consommation cr&#233;e pour la production le besoin en tant qu'objet interne, en tant que but. Sans production, pas de consommation ; sans consommation, pas de production. Ceci figure dans l'&#233;conomie politique sous de nombreuses formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. La production n'est pas seulement imm&#233;diatement consommation, ni la consommation imm&#233;diatement production ; la production n'est pas non plus seulement moyen pour la consommation, ni la consommation but pour la production, en ce sens que chacune d'elles fournit &#224; l'autre son objet, la production l'objet ext&#233;rieur de la consommation, la consom&#173;ma&#173;tion l'objet figur&#233; de la production. En fait, chacune d'elles n'est pas seulement imm&#233;diate&#173;ment l'autre, ni seulement m&#233;diatrice de l'autre, mais chacune d'elles, en se r&#233;alisant, cr&#233;e l'autre ; se cr&#233;e sous la forme de l'autre. C'est la consommation qui accomplit pleinement l'acte de la production en donnant au produit son caract&#232;re achev&#233; de produit, en le dissolvant en consommant la forme objective ind&#233;pendante qu'il rev&#234;t, en &#233;levant &#224; la dext&#233;rit&#233;, par le besoin de la r&#233;p&#233;tition, l'aptitude d&#233;velopp&#233;e dans le premier acte de la production ; elle n'est donc pas seulement l'acte final par lequel le produit devient v&#233;ritablement produit, mais celui par lequel le producteur devient &#233;galement v&#233;ritablement producteur. D'autre part, la production produit la consommation en cr&#233;ant le mode d&#233;termin&#233; de la consommation, et ensuite en faisant na&#238;tre l'app&#233;tit de la consommation, la facult&#233; de consommation, sous forme de besoin. Cette derni&#232;re identit&#233;, que nous avons pr&#233;cis&#233;e au paragraphe 3, est com&#173;men&#173;t&#233;e en &#233;conomie politique sous des formes multiples, &#224; propos des rapports entre l'offre et la demande, les objets et les besoins, les besoins cr&#233;&#233;s par la soci&#233;t&#233; et les besoins naturels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de plus simple alors, pour un h&#233;g&#233;lien, que de poser la production et la consomma&#173;tion comme identiques. Et cela n'a pas &#233;t&#233; seulement le fait d'hommes de lettres socialistes, mais de prosa&#239;ques &#233;conomistes m&#234;me ; par exemple de Say, sous la forme suivante : quand on consid&#232;re un peuple, ou bien l'humanit&#233; in abstracto, on voit que sa production est sa consommation. Storch a montr&#233; l'erreur de Say : un peuple, par exemple, ne consomme pas purement et simplement sa production, mais cr&#233;e aussi des moyens de production, etc., du capital fixe, etc. Consid&#233;rer la soci&#233;t&#233; comme un sujet unique, c'est au surplus la consid&#233;rer d'un point de vue faux - sp&#233;culatif. Chez un sujet, production et con&#173;som&#173;ma&#173;tion apparaissent comme des moments d'un m&#234;me acte. L'important ici est seulement de souligner ceci : que l'on consid&#232;re la production et la consommation comme des activit&#233;s d'un sujet ou de nom&#173;breux individus [7], elles apparaissent en tout cas comme les moments d'un proc&#232;s dans lequel la production est le v&#233;ritable point de d&#233;part et par suite aussi le facteur qui l'emporte. La consommation en tant que n&#233;cessit&#233;, que besoin, est elle-m&#234;me un facteur interne de l'activit&#233; productive ; maiscette derni&#232;re est le point de d&#233;part de la r&#233;alisa&#173;tion et par suite aussi son facteur pr&#233;dominant, l'acte dans lequel tout le proc&#232;s se d&#233;roule &#224; nouveau. L'individu produit un objet et fait retour en soi-m&#234;me par la consommation de ce dernier, mais il le fait en tant qu'individu productif et qui se reproduit lui-m&#234;me. La consom&#173;ma&#173;tion appara&#238;t ainsi comme moment de la production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans la soci&#233;t&#233;, le rapport entre le producteur et le produit, d&#232;s que ce dernier est achev&#233;, est un rapport ext&#233;rieur,- et le retour du produit au sujet d&#233;pend des relations de celui-ci avec d'autres individus. Il n'en devient pas imm&#233;diatement possesseur. Aussi bien, l'appropriation imm&#233;diate du produit n'est-elle pas la fin que se propose le producteur quand il produit dans la soci&#233;t&#233;. Entre le producteur et les produits intervient la distribution, qui par des lois sociales d&#233;termine la part qui lui revient dans la masse des produits et se place ainsi entre la production et la consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, alors, la distribution constitue-t-elle une sph&#232;re autonome &#224; c&#244;t&#233; et en dehors de la production ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) Distribution et production&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui frappe n&#233;cessairement tout d'abord, quand on consid&#232;re les trait&#233;s ordinaires d'&#233;conomie politique, c'est que toutes les cat&#233;gories y sont pos&#233;es sous une double forme. Par exemple, dans la distribution figurent : rente fonci&#232;re, salaire, int&#233;r&#234;t et profit, tandis que dans la production terre, travail, capital figurent comme agents de la production. Or, en ce qui concerne le capital, il appara&#238;t clairement d&#232;s l'abord qu'il est pos&#233; sous deux formes : 1&#176; comme agent de production ; 2&#176; comme source de revenus : comme formes de distribution d&#233;termin&#233;es et d&#233;terminantes. Par suite, int&#233;r&#234;t et profit figurent aussi en tant que tels dans la production, dans la mesure o&#249; ils sont des formes sous lesquelles le capital augmente, s'accro&#238;t, donc des facteurs de sa production m&#234;me. Int&#233;r&#234;t et profit, en tant que formes de distribution, supposent le capital consid&#233;r&#233; comme agent de la production. Ce sont des modes de distribution qui ont pour postulat le capital comme agent de la production. Ce sont &#233;galement des modes de reproduction du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, le salaire est le travail salari&#233;, que les &#233;conomistes consid&#232;rent sous une autre rubrique : le caract&#232;re d&#233;termin&#233; d'agent de production que poss&#232;de ici le travail appara&#238;t l&#224; comme d&#233;termination de la distribution. Si le travail n'&#233;tait pas d&#233;fini comme travail salari&#233;, le mode suivant lequel il participe &#224; la r&#233;partition des produits n'appara&#238;trait pas sous la forme de salaire : c'est le cas par exemple dans l'esclavage. Enfin la rente fonci&#232;re, pour prendre tout de suite la forme la plus d&#233;velopp&#233;e de la distribution, par laquelle la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re participe &#224; la r&#233;partition des produits, suppose la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re (&#224; vrai dire la grande agriculture) comme agent de production, et non tout simplement la terre, pas plus que le salaire ne suppose le travail tout court. Les rapports et les modes de distribution apparais&#173;sent donc simplement comme l'envers des agents de production. Un individu qui participe &#224; la production sous la forme du travail salari&#233; participe sous la forme du salaire &#224; la r&#233;partition des produits, r&#233;sultats de la production. La structure de la distribution est enti&#232;rement d&#233;termin&#233;e par la structure de la production. La distribution est elle-m&#234;me un produit de la production non seulement en ce qui concerne l'objet, le r&#233;sultat de la production seul pouvant &#234;tre distribu&#233;, mais aussi en ce qui concerne la forme, le mode pr&#233;cis de participation &#224; la production d&#233;terminant les formes particuli&#232;res de la distribution, c'est-&#224;-dire d&#233;terminant sous quelle forme le producteur participera &#224; la distribution. Il est absolu&#173;ment illusoire de placer la terre dans la production, la rente fonci&#232;re dans la distribution, etc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des &#233;conomistes comme Ricardo, auxquels on a le plus reproch&#233; de n'avoir en vue que la production, ont par suite d&#233;fini la distribution comme l'objet exclusif de l'&#233;conomie politique, parce qu'instinctivement ils voyaient dans les formes de distribution l'expression la plus nette des rapports fixes des agents de production dans une soci&#233;t&#233; donn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par rapport &#224; l'individu isol&#233;, la distribution appara&#238;t naturellement comme une loi sociale qui conditionne sa position &#224; l'int&#233;rieur de la production dans le cadre de laquelle il produit, et qui pr&#233;c&#232;de donc la production. De par son origine, l'individu n'a pas de capital, pas de propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. D&#232;s sa naissance, il est r&#233;duit au travail salari&#233; par la distribution sociale. Mais le fait m&#234;me qu'il y soit r&#233;duit r&#233;sulte de l'existence du capital, de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re comme agents de production ind&#233;pendants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on consid&#232;re des soci&#233;t&#233;s enti&#232;res, la distribution, &#224; un autre point de vue encore, semble pr&#233;c&#233;der la production et la d&#233;terminer ; pour ainsi dire comme un fait pr&#233;&#173;&#233;cono&#173;mique. Un peuple conqu&#233;rant partage le pays entre les conqu&#233;rants et impose ainsi une certaine r&#233;partition et une certaine forme de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re : Il d&#233;termine donc la production. Ou bien il fait des peuples conquis des esclaves et fait ainsi du travail servile la base de la production. Ou bien un peuple, par la r&#233;volution, brise la grande propri&#233;t&#233; et la morcelle ; il donne donc ainsi par cette nouvelle distribution un nouveau caract&#232;re &#224; la production. Ou bien enfin la l&#233;gislation perp&#233;tue la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re dans certaines familles, ou fait du travail un privil&#232;ge h&#233;r&#233;ditaire et lui imprime ainsi un caract&#232;re de caste. Dans tous ces cas, et tous sont historiques, la distribution ne semble pas &#234;tre organis&#233;e et d&#233;termin&#233;e par la production, mais inversement la production semble l'&#234;tre par la distribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa conception la plus banale, la distribution appara&#238;t comme distribution des produits, et ainsi comme plus &#233;loign&#233;e de la production et pour ainsi dire ind&#233;pendante de celle-ci. Mais, avant d'&#234;tre distribution des produits, elle est : 1&#176; distribution des instruments de production, et 2&#176;, ce qui est une autre d&#233;termination du m&#234;me rapport, distribution des membres de la soci&#233;t&#233; entre les diff&#233;rents genres de production. (Subordination des individus &#224; des rapports de production d&#233;termin&#233;s.) La distribution des produits n'est manifestement que le r&#233;sultat de cette distribution, qui est incluse dans le proc&#232;s de production lui-m&#234;me et d&#233;termine la structure de la production. Consid&#233;rer la production sans tenir compte de cette distribution, qui est incluse en elle, c'est manifestement abstraction vide, alors qu'au contraire la distribution des produits est impliqu&#233;e par cette distribution, qui constitue &#224; l'origine un facteur m&#234;me de la production. Ricardo, &#224; qui il importait de concevoir la production moderne dans sa structure sociale d&#233;termin&#233;e et qui est l'&#233;conomiste de la production par excellence [8], affirme pour cette raison que ce n'estpas la production, mais la distribution qui constitue le sujet v&#233;ritable de l'&#233;conomie politique moderne. D'o&#249; l'absurdit&#233; des &#233;conomistes qui traitent de la production comme d'une v&#233;rit&#233; &#233;ternelle, tandis qu'ils rel&#232;guent l'histoire dans le domaine de la distribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de savoir quel rapport s'&#233;tablit entre la distribution et la production qu'elle d&#233;termine rel&#232;ve manifestement de la production m&#234;me. Si l'on pr&#233;tendait qu'alors, du fait que la production a n&#233;cessairement son point de d&#233;part dans une certaine distribution des instruments de production, la distribution, au moins dans ce sens, pr&#233;c&#232;de la production, en constitue la condition pr&#233;alable, on pourrait r&#233;pondre &#224; cela que la production a effectivement ses propres conditions et pr&#233;misses, qui en constituent des facteurs. Ces derniers peuvent appara&#238;tre tout au d&#233;but comme des donn&#233;es naturelles. Le proc&#232;s m&#234;me de la production transforme ces donn&#233;es naturelles en donn&#233;es historiques et, s'ils apparaissent pour une p&#233;riode comme des pr&#233;misses naturelles de la production, ils en ont &#233;t&#233; pour une autre p&#233;riode le r&#233;sultat historique. Dans le cadre m&#234;me de la production, ils sont constamment modifi&#233;s. Par exemple, le machinisme a modifi&#233; aussi bien la distribution des instruments de production que celle des produits. La grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re moderne elle-m&#234;me est le r&#233;sultat aussi bien du commerce moderne et de l'industrie moderne que de l'application de cette derni&#232;re &#224; l'agriculture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les, questions soulev&#233;es plus haut se ram&#232;nent toutes en derni&#232;re instance &#224; celle de savoir comment des conditions historiques g&#233;n&#233;rales interviennent dans la production et quel est le rapport de celle-ci avec le mouvement historique en g&#233;n&#233;ral. La question rel&#232;ve manifestement de la discussion et de l'analyse de la production elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, sous la forme triviale o&#249; elles ont &#233;t&#233; soulev&#233;es plus haut, on peut les r&#233;gler &#233;galement d'un mot. Dans toutes les conqu&#234;tes, il y a trois possibilit&#233;s. Le peuple conqu&#233;rant impose au peuple conquis son propre mode de production (par exemple les Anglais en Irlande dans ce si&#232;cle, en partie dans l'Inde) ; ou bien il laisse subsister l'ancien mode de production et se contente de pr&#233;lever un tribut (par exemple les Turcs et les Romains) ; ou bien il se produit une action r&#233;ciproque qui donne naissance &#224; quelque chose de nouveau, &#224; une synth&#232;se (en partie dans les conqu&#234;tes germaniques). Dans tous les cas, le mode de production, soit celui du peuple conqu&#233;rant ou celui du peuple conquis, ou encore celui qui provient de la fusion des deux pr&#233;c&#233;dents, est d&#233;terminant pour la distribution nouvelle qui appara&#238;t. Bien que celle-ci se pr&#233;sente comme condition pr&#233;alable de la nouvelle p&#233;riode de production, elle est ainsi elle-m&#234;me &#224; son tour un produit de la production, non seulement de la production historique en g&#233;n&#233;ral, mais de telle ou telle production historique d&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Mongols, par leurs d&#233;vastations en Russie par exemple, agissaient conform&#233;ment &#224; leur mode de production fond&#233; sur le p&#226;turage, qui exigeait comme condition essentielle de grands espaces inhabit&#233;s. Les barbares germaniques, dont le mode de production traditionnel comportait la culture par les serfs et la vie isol&#233;e &#224; la campagne, purent d'autant plus facile&#173;ment soumettre les provinces romaines &#224; ces conditions, que la concentration de la propri&#233;t&#233; terrienne qui s'y &#233;tait op&#233;r&#233;e avait d&#233;j&#224; compl&#232;tement boulevers&#233; l'ancien r&#233;gime de l'agriculture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une image traditionnelle que dans certaines p&#233;riodes on n'aurait v&#233;cu que de pillage. Mais, pour pouvoir piller, il faut qu'il existe quelque chose &#224; piller, donc une production. Et le mode de pillage est lui-m&#234;me &#224; son tour d&#233;termin&#233; par le mode de production. Une stock-jobbing nation [nation de sp&#233;culateurs en Bourse] par exemple ne peut pas &#234;tre pill&#233;e comme une nation de vachers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En la personne de l'esclave, l'instrument de production est directement ravi. Mais alors la production du pays, au profit duquel il est ravi, doit &#234;tre organis&#233;e de telle sorte qu'elle permette le travail d'esclave, ou (comme dans l'Am&#233;rique du Sud, etc.) il faut que l'on cr&#233;e un mode de production conforme &#224; l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des lois peuvent perp&#233;tuer dans certaines familles un instrument de production, par exemple la terre. Ces lois ne prennent une importance &#233;conomique que lorsque la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re est en harmonie avec la production sociale, comme en Angleterre par exemple. En France, on a pratiqu&#233; la petite culture malgr&#233; l'existence de la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, aussi cette derni&#232;re fut-elle d&#233;truite par la R&#233;volution. Mais qu'advient-il si l'on pr&#233;tend perp&#233;tuer par des lois le morcellement par exemple. Malgr&#233; ces lois, la propri&#233;t&#233; se concentre de nouveau. Il y a lieu de d&#233;terminer &#224; part quelle influence les lois exercent sur le maintien des rapports de distribution et par suite quelle est leur influence sur la production. c) &#201;change et production&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La circulation elle-m&#234;me n'est qu'un moment d&#233;termin&#233; de l'&#233;change ou encore l'&#233;change consid&#233;r&#233; dans sa totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; l'&#233;change n'est qu'un facteur servant d'interm&#233;diaire entre la produc&#173;tion et la distribution qu'elle d&#233;termine ainsi que la consommation ; dans la mesure d'autre part o&#249; cette derni&#232;re appara&#238;t elle-m&#234;me comme un facteur de la production, l'&#233;change est manifestement aussi inclus dans cette derni&#232;re en tant que moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, il est &#233;vident que l'&#233;change d'activit&#233;s et de capacit&#233;s qui s'effectue dans la production elle-m&#234;me en fait directement partie et en est un &#233;l&#233;ment essentiel. Deuxi&#232;me&#173;ment, cela est vrai de l'&#233;change des produits pour autant que cet &#233;change est l'instrument qui sert &#224; fournir le produit achev&#233; destin&#233; &#224; la consommation imm&#233;diate. Dans cette mesure, l'&#233;change lui-m&#234;me est un acte inclus dans la production. Troisi&#232;mement, l'&#233;change (exchange) entre marchands (dealers) est, de par son organisation, &#224; la fois d&#233;termin&#233; enti&#232;&#173;re&#173;ment par la production et lui-m&#234;me activit&#233; productive. L'&#233;change n'appara&#238;t comme ind&#233;pendant &#224; c&#244;t&#233; de la production, comme indiff&#233;rent vis-&#224;-vis d'elle, que dans le dernier stade, o&#249; le produit est &#233;chang&#233; imm&#233;diatement pour &#234;tre consomm&#233;. Mais, 1&#176; il n'y a pas d'&#233;change sans division du travail, que celle-ci soit naturelle ou m&#234;me d&#233;j&#224; un r&#233;sultat historique ; 2&#176; l'&#233;change priv&#233; suppose la production priv&#233;e ; 3&#176; l'intensit&#233; de l'&#233;change comme son extension et son mode sont d&#233;termin&#233;s par le d&#233;veloppement et la structure de la production. Par exemple, l'&#233;change entre la ville et la campagne ; l'&#233;change &#224; la campagne, &#224; la ville, etc. Dans tous ces moments, l'&#233;change appara&#238;t donc comme directement compris dans la production, ou d&#233;termin&#233; par elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;sultat auquel nous arrivons n'est pas que la production, la distribution, l'&#233;change, la consommation sont identiques, mais qu'ils sont tous des &#233;l&#233;ments d'une totalit&#233;, des diff&#233;renciations &#224; l'int&#233;rieur d'une unit&#233;. La production d&#233;borde aussi bien son propre cadre dans sa d&#233;termination antith&#233;tique d'elle-m&#234;me que les autres moments. C'est &#224; partir d'elle que recommence sans cesse le proc&#232;s. Il va de soi qu'&#233;change et consommation ne peuvent &#234;tre ce qui l'emporte. Il en est de m&#234;me de la distribution en tant que distribution des produits. Mais, en tant que distribution des agents de production, elle est elle-m&#234;me un moment de la production. Une production d&#233;termin&#233;e d&#233;termine donc une consommation, une distribution, un &#233;change d&#233;termin&#233;s, elle r&#232;gle &#233;galement les rapports r&#233;ciproques d&#233;termin&#233;s de ces diff&#233;rents moments. A vrai dire, la production, elle aussi, sous sa forme exclusive, est, de son c&#244;t&#233;, d&#233;termin&#233;e par les autres facteurs. Par exemple quand le march&#233;, c'est-&#224;-dire la sph&#232;re de l'&#233;change, s'&#233;tend, le volume de la production s'accro&#238;t et il s'op&#232;re en elle une division plus profonde. Une transformation de la distribution entra&#238;ne une transformation de la production ; c'est le cas, par exemple, quand il y a concentration du capital, ou r&#233;partition diff&#233;rente de la population &#224; la ville et &#224; la campagne, etc. Enfin les besoins inh&#233;rents &#224; la consommation d&#233;terminent la production. Il y a action r&#233;ciproque entre les diff&#233;rents moments. C'est le cas pour n'importe quelle totalit&#233; organique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III. La m&#233;thode de l'&#233;conomie politique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand nous consid&#233;rons un pays donn&#233; au point de vue de l'&#233;conomie politique, nous commen&#231;ons par &#233;tudier sa population, la division de celle-ci en classes, sa r&#233;partition dans les villes, &#224; la campagne, au bord de la mer, les diff&#233;rentes branches de production, l'exportation et l'importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que ce soit la bonne m&#233;thode de commencer par le r&#233;el et le concret, qui constituent la condition pr&#233;alable effective, donc en &#233;conomie politique, par exemple, la population qui est la base et le sujet de l'acte social de production tout entier. Cependant, &#224; y regarder de plus pr&#232;s, on s'aper&#231;oit que c'est l&#224; une erreur. La population est une abstraction si l'on n&#233;glige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont &#224; leur tour un mot creux si l'on ignore les &#233;l&#233;ments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salari&#233;, le capital etc. Ceux-ci supposent l'&#233;change, la division du travail, les prix, etc. Le capital, par exemple, n'est rien sans le travail salari&#233;, sans la valeur, l'argent, le prix, etc. Si donc on commen&#231;ait ainsi par la population, on aurait une repr&#233;sentation chaotique du tout et, par une d&#233;termination plus pr&#233;cise, par l'analyse, on aboutirait &#224; des concepts de plus en plus simples ; du concret figur&#233; ou passerait &#224; des abstractions de plus en plus minces, jusqu'&#224; ce que l'on soit arriv&#233; aux d&#233;terminations les plus simples. Partant de l&#224;, il faudrait refaire le chemin &#224; rebours jusqu'&#224; ce qu'enfin on arrive de nouveau &#224; la population, mais celle-ci ne serait pas, cette fois, la repr&#233;sentation chaotique d'un tout, mais une riche totalit&#233; de d&#233;termi&#173;na&#173;tions et de rapports nombreux. La premi&#232;re voie est celle qu'a prise tr&#232;s historiquement l'&#233;conomie politique &#224; sa naissance. Les &#233;conomistes du XVII&#176; si&#232;cle, par exemple, commen&#173;cent toujours par une totalit&#233; vivante : population, nation, &#201;tat, plusieurs &#201;tats ; mais ils finissent toujours par d&#233;gager par l'analyse quelques rapports g&#233;n&#233;raux abstraits d&#233;terminants tels que la division du travail, l'argent, la valeur, etc. D&#232;s que ces facteurs isol&#233;s ont &#233;t&#233; plus ou moins fix&#233;s et abstraits, les syst&#232;mes &#233;conomiques ont commenc&#233;, qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d'&#233;change, pour s'&#233;lever jusqu'&#224; l'&#201;tat, les &#233;changes entre nations et le march&#233; mondial. Cette derni&#232;re m&#233;thode est manifeste&#173;ment la m&#233;thode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu'il est la synth&#232;se de multiples d&#233;terminations, donc unit&#233; de la diversit&#233;. C'est pourquoi il appara&#238;t dans la pens&#233;e comme proc&#232;s de synth&#232;se, comme r&#233;sultat, non comme point de d&#233;part, bien qu'il soit le v&#233;ritable point de d&#233;part et par suite &#233;galement le point de d&#233;part de la vue imm&#233;diate et de la repr&#233;sentation. La premi&#232;re d&#233;marche a r&#233;duit la pl&#233;nitude de la repr&#233;sentation &#224; une d&#233;termination abstraite ; avec la seconde, les d&#233;terminations abstraites conduisent &#224; la repro&#173;duc&#173;tion du concret par la voie de la pens&#233;e. C'est pourquoi Hegel est tomb&#233; dans l'illusion de concevoir le r&#233;el comme le r&#233;sultat de la pens&#233;e, qui se concentre en elle-m&#234;me, s'approfon&#173;dit en elle-m&#234;me, se meut par elle-m&#234;me, alors que la m&#233;thode qui consiste &#224; s'&#233;lever de l'abstrait au concret n'est pour la pens&#233;e que la mani&#232;re de s'approprier le concret, de le reproduire sous la forme d'un concret pens&#233;. Mais ce n'est nullement l&#224; le proc&#232;s de la gen&#232;se du concret lui-m&#234;me. Par exemple, la cat&#233;gorie &#233;conomique la plus simple, mettons la valeur d'&#233;change, suppose la population, une population produisant dans des conditions d&#233;termin&#233;es ; elle suppose aussi un certain genre de famille, ou de commune, ou d'&#201;tat, etc. Elle ne peut jamais exister autrement que sous forme de relation unilat&#233;rale et abstraite d'un tout concret, vivant, d&#233;j&#224; donn&#233;. Comme cat&#233;gorie, par contre, la valeur d'&#233;change m&#232;ne une existence ant&#233;diluvienne. Pour la conscience - et la conscience philosophique est ainsi faite que pour elle la pens&#233;e qui con&#231;oit constitue l'homme r&#233;el et, par suite, le monde n'appara&#238;t comme r&#233;el qu'une fois con&#231;u - pour la conscience, donc, le mouvement des cat&#233;gories appara&#238;t comme l'acte de production r&#233;el - qui re&#231;oit une simple impulsion du dehors et on le regrette - dont le r&#233;sultat est le monde ; et ceci (mais c'est encore l&#224; une tautologie) est exact dans la mesure o&#249; la totalit&#233; concr&#232;te en tant que totalit&#233; pens&#233;e, en tant que repr&#233;sentation mentale du concret, est en fait un produit de la pens&#233;e, de la conception ; il n'est par contre nullement le produit du concept qui s'engendrerait lui-m&#234;me, qui penserait en dehors et au-dessus de la vue imm&#233;diate et de la repr&#233;sentation, mais un produit de l'&#233;laboration de concepts &#224; partir de la vue imm&#233;diate et de la repr&#233;sentation. Le tout, tel qu'il appara&#238;t dans l'esprit comme une totalit&#233; pens&#233;e, est un produit du cerveau pensant, qui s'approprie le monde de la seule fa&#231;on qu'il lui soit possible, d'une fa&#231;on qui diff&#232;re de l'appropriation de ce monde par l'art, la religion, l'esprit pratique. Apr&#232;s comme avant, le sujet r&#233;el subsiste dans son ind&#233;pendance en dehors de l'esprit ; et cela aussi longtemps que l'esprit a une activit&#233; purement sp&#233;culative, purement th&#233;orique. Par cons&#233;quent, dans l'emploi de la m&#233;thode th&#233;orique aussi, il faut que le sujet, la soci&#233;t&#233;, reste constamment pr&#233;sent &#224; l'esprit comme donn&#233;e premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces cat&#233;gories simples n'ont-elles pas aussi une existence ind&#233;pendante, de caract&#232;re historique ou naturel, ant&#233;rieure &#224; celle des cat&#233;gories plus concr&#232;tes ? &#199;a d&#233;pend [9]. Hegel, par exemple, a raison de commencer la philosophie du droit par la possession, celle-ci constituant le rapport juridique le plus simple du sujet. Mais il n'existe pas de possession avant que n'existe la famille, ou les rapports entre ma&#238;tres et esclaves, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Par contre, il serait juste de dire qu'il existe des familles, des communaut&#233;s de tribus, qui ne sont encore qu'au stade de la possession, et non &#224; celui de la propri&#233;t&#233;. Par rapport &#224; la propri&#233;t&#233;, la cat&#233;gorie la plus simple appara&#238;t donc comme le rapport de communaut&#233;s simples de familles ou de tribus. Dans la soci&#233;t&#233; parvenue &#224; un stade sup&#233;rieur, elle appara&#238;t comme le rapport plus simple d'une organisation plus d&#233;velop&#173;p&#233;e. Mais on pr&#233;suppose toujours le substrat concret qui s'exprime par un rapport de posses&#173;sion. On peut se repr&#233;senter un sauvage isol&#233; qui poss&#232;de. Mais la possession ne constitue pas alors un rapport juridique. Il n'est pas exact qu'historiquement la possession &#233;volue jusqu'&#224; la forme familiale. Elle suppose au contraire toujours l'existence de cette &#171; cat&#233;gorie juridique plus concr&#232;te &#187;. Cependant il n'en demeurerait pas moins que les cat&#233;gories simples sont l'expression de rapports dans lesquels le concret non encore d&#233;velopp&#233; a pu s'&#234;tre r&#233;alis&#233; sans avoir encore pos&#233; la relation ou le rapport plus complexe qui trouve son expression mentale dans la cat&#233;gorie plus concr&#232;te ; tandis que le concret plus d&#233;velopp&#233; laisse subsister cette m&#234;me cat&#233;gorie comme un rapport subordonn&#233;. L'argent peut exister et a exist&#233; historiquement avant que n'exist&#226;t le capital, que n'existassent les banques, que n'exist&#226;t le travail salari&#233;, etc. A cet &#233;gard, on peut donc dire que la cat&#233;gorie plus simple peut exprimer des rapports dominants d'un tout moins d&#233;velopp&#233; ou, au contraire, des rapports subordonn&#233;s d'un tout plus d&#233;velopp&#233; qui existaient d&#233;j&#224; historiquement avant que le tout ne se d&#233;velopp&#226;t dans le sens qui trouve son expression dans une cat&#233;gorie plus concr&#232;te. Dans cette mesure, la marche de la pens&#233;e abstraite, qui s'&#233;l&#232;ve du plus simple au plus complexe, correspondrait au processus historique r&#233;el. D'autre part, on peut dire qu'il y a des formes de soci&#233;t&#233; tr&#232;s d&#233;velopp&#233;es, mais qui historiquement manquent assez de maturit&#233;, dans lesquelles on trouve les formes les plus &#233;lev&#233;es de l'&#233;conomie, comme par exemple la coop&#233;ration, une division du travail d&#233;velopp&#233;e, etc., sans qu'existe aucune sorte de monnaie, par exemple le P&#233;rou. Chez les Slaves aussi, l'argent et l'&#233;change qui le conditionne n'apparaissent pas ou peu &#224; l'int&#233;rieur de chaque communaut&#233;, mais ils apparais&#173;sent &#224; leurs fronti&#232;res, dans leur trafic avec d'autres communaut&#233;s. C'est d'ailleurs une erreur que de placer l'&#233;change au centre des communaut&#233;s, d'en faire l'&#233;l&#233;ment qui les constitue &#224; l'origine. Au d&#233;but, il appara&#238;t au contraire dans les relations des diverses communaut&#233;s entre elles, bien plut&#244;t que dans les relations des membres &#224; l'int&#233;rieur d'une seule et m&#234;me communaut&#233;. De plus, quoique l'argent apparaisse tr&#232;s t&#244;t et joue un r&#244;le multiple, il est dans l'antiquit&#233;, en tant qu'&#233;l&#233;ment dominant, l'apanage de nations d&#233;termin&#233;es unilat&#233;ralement, de nations commer&#231;antes. Et m&#234;me dans l'antiquit&#233; la plus cultiv&#233;e, chez les Grecs et les Romains, il n'atteint son complet d&#233;veloppement, postulat de la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne, que dans la p&#233;riode de leur dissolution. Donc cette cat&#233;gorie pourtant toute simple n'appara&#238;t historiquement avec toute sa vigueur que dans les &#201;tats les plus d&#233;velopp&#233;s de la soci&#233;t&#233;. Elle ne se fraie nullement un chemin &#224; travers tous les rapports &#233;conomiques. Dans l'Empire romain, par exemple, &#224; l'&#233;poque de son plus grand d&#233;veloppement, l'imp&#244;t en nature et les prestations en nature demeur&#232;rent le fondement. Le syst&#232;me mon&#233;taire &#224; proprement parler n'y &#233;tait compl&#232;tement d&#233;velopp&#233; que dans l'arm&#233;e. Il ne s'est jamais saisi non plus de la totalit&#233; du travail. Ainsi, bien qu'historiquement la cat&#233;gorie la plus simple puisse avoir exist&#233; avant la plus concr&#232;te, elle peut appartenir dans son complet d&#233;veloppement - en compr&#233;hen&#173;sion et en extension - pr&#233;cis&#233;ment &#224; une forme de soci&#233;t&#233; complexe [10], alors que la cat&#233;gorie plus concr&#232;te se trouvait plus compl&#232;tement d&#233;velopp&#233;e dans une forme de soci&#233;t&#233; qui, elle, l'&#233;tait moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail semble &#234;tre une cat&#233;gorie toute simple. L'id&#233;e du travail dans cette universalit&#233; - comme travail en g&#233;n&#233;ral - est, elle aussi, des plus anciennes. Cependant, con&#231;u du point de vue &#233;conomique sous cette forme simple, le &#171; travail &#187; est une cat&#233;gorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple. Le syst&#232;me mon&#233;taire, par exemple, place encore d'une fa&#231;on tout &#224; fait objective, comme une chose en dehors de soi, la richesse dans l'argent. Par rapport &#224; ce point de vue, ce fut un grand progr&#232;s quand le syst&#232;me manu&#173;fac&#173;turier ou commercial transposa la source de la richesse de l'objet &#224; l'activit&#233; subjective le travail commercial et manufacturier -, tout en ne concevant encore cette activit&#233; elle-m&#234;me que sous la forme limit&#233;e de productrice d'argent. En face de ce syst&#232;me, le syst&#232;me des physiocrates pose une forme d&#233;termin&#233;e du travail - l'agriculture - comme la forme de travail cr&#233;atrice de richesse et pose l'objet lui-m&#234;me non plus sous la forme d&#233;guis&#233;e de l'argent, mais comme produit en tant que tel, comme r&#233;sultat g&#233;n&#233;ral du travail. Ce produit, en raison du caract&#232;re limit&#233; de l'activit&#233;, reste encore un produit d&#233;termin&#233; par la nature - produit de l'agriculture, produit de la terre par excellence [11].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;norme progr&#232;s fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute d&#233;termination particuli&#232;re de l'activit&#233; cr&#233;atrice de richesse pour ne consid&#233;rer que le travail tout court, c'est-&#224;-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caract&#232;re commun. Avec la g&#233;n&#233;ralit&#233; abstraite de l'activit&#233; cr&#233;atrice de richesse appara&#238;t alors &#233;galement la g&#233;n&#233;ralit&#233; de l'objet dans la d&#233;ter&#173;mi&#173;nation de richesse, le produit consid&#233;r&#233; absolument, ou encore le travail en g&#233;n&#233;ral, mais en tant que travail pass&#233;, objectiv&#233; dans un objet. L'exemple d'Adam Smith, qui retombe lui-m&#234;me de temps &#224; autre dans le syst&#232;me des physiocrates, montre combien &#233;tait difficile et important le passage &#224; cette conception nouvelle. Il pourrait alors sembler que l'on e&#251;t par l&#224; simplement trouv&#233; l'expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancienne qui s'&#233;tablit - dans quelque forme de soci&#233;t&#233; que ce soit - entre les hommes consid&#233;r&#233;s en tant que producteurs. C'est juste en un sens. Dans l'autre, non. L'indiff&#233;rence &#224; l'&#233;gard d'un genre d&#233;termin&#233; de travail pr&#233;suppose l'existence d'une totalit&#233; tr&#232;s d&#233;velopp&#233;e de genres de travaux r&#233;els dont aucun n'est plus absolument pr&#233;dominant. Ainsi, les abstractions les plus g&#233;n&#233;rales ne prennent somme toute naissance qu'avec le d&#233;veloppement concret le plus riche, o&#249; un caract&#232;re appara&#238;t comme commun &#224; beaucoup, comme commun &#224; tous. On cesse alors de pouvoir le penser sous une forme particuli&#232;re seulement. D'autre part, cette abstraction du travail en g&#233;n&#233;ral n'est pas seulement le r&#233;sultat dans la pens&#233;e d'une totalit&#233; concr&#232;te de travaux. L'indiff&#233;rence &#224; l'&#233;gard de tel travail d&#233;termin&#233; correspond &#224; une forme de soci&#233;t&#233; dans laquelle les individus passent avec facilit&#233; d'un travail &#224; l'autre et dans laquelle le genre pr&#233;cis de travail est pour eux fortuit, donc indiff&#233;rent. L&#224; le travail est devenu non seulement sur le plan des cat&#233;gories, mais dans la r&#233;alit&#233; m&#234;me, un moyen de cr&#233;er la richesse en g&#233;n&#233;ral et a cess&#233;, en tant que d&#233;termination, de ne faire qu'un avec les individus, sous quelque aspect particulier. Cet &#233;tat de choses a atteint son plus haut degr&#233; de d&#233;veloppement dans la forme d'existence la plus moderne des soci&#233;t&#233;s bourgeoises, aux &#201;tats-Unis. C'est donc l&#224; seulement que l'abstraction de la cat&#233;gorie &#171; travail &#187;, &#171; travail en g&#233;n&#233;ral &#187;, travail &#171; sans phrase &#187; [12], point de d&#233;part de l'&#233;conomie moderne, devient v&#233;rit&#233; pratique. Ainsi l'abstraction la plus simple, que l'&#233;conomie politique moderne place au premier rang et qui exprime un rapport tr&#232;s ancien et valable pour toutes les formes de soci&#233;t&#233;, n'appara&#238;t pourtant sous cette forme abstraite comme v&#233;rit&#233; pratique qu'en tant que cat&#233;gorie de la soci&#233;t&#233; la plus moderne. On pourrait dire que cette indiff&#233;rence &#224; l'&#233;gard d'une forme d&#233;termin&#233;e de travail, qui se pr&#233;sente aux &#201;tats-Unis comme produit historique, appara&#238;t chez les Russes par exemple comme une disposition naturelle. Mais, d'une part, quelle sacr&#233;e diff&#233;rence entre des barbares qui ont des disposi&#173;tions naturelles &#224; se laisser employer &#224; tous les travaux et des civilis&#233;s qui s'y emploient eux-m&#234;mes. Et, d'autre part, chez les Russes, &#224; cette indiff&#233;rence &#224; l'&#233;gard d'un travail d&#233;termin&#233; correspond dans la pratique leur assujettissement traditionnel &#224; un travail bien d&#233;termin&#233;, auquel ne peuvent les arracher que des influences ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet exemple du travail montre d'une fa&#231;on frappante que m&#234;me les cat&#233;gories les plus abstraites, bien que valables - pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de leur nature abstraite - pour toutes les &#233;poques, n'en sont pas moins sous la forme d&#233;termin&#233;e de cette abstraction m&#234;me le produit de conditions historiques et ne restent pleinement valables que pour ces conditions et dans le cadre de celles-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; bourgeoise est l'organisation historique de la production la plus d&#233;velopp&#233;e et la plus vari&#233;e qui soit. De ce fait, les cat&#233;gories qui expriment les rapports de cette soci&#233;t&#233; et qui permettent d'en comprendre la structure permettent en m&#234;me temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de soci&#233;t&#233; disparues avec les d&#233;bris et les &#233;l&#233;ments desquelles elle s'est &#233;difi&#233;e, dont certains vestiges, partiellement non encore d&#233;pass&#233;s, continuent &#224; subsister en elle, et dont certains simples signes, en se d&#233;velop&#173;pant, ont pris toute leur signification, etc. L'anatomie de l'homme est la clef de l'anatomie du singe. Dans les esp&#232;ces animales inf&#233;rieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d'une forme sup&#233;rieure que lorsque la forme sup&#233;rieure est elle-m&#234;me d&#233;j&#224; connue. Ainsi l'&#233;conomie bourgeoise nous donne la clef de l'&#233;conomie antique, etc. Mais nullement &#224; la mani&#232;re des &#233;conomistes qui effacent toutes les diff&#233;rences historiques et voient dans toutes les formes de soci&#233;t&#233; celles de la soci&#233;t&#233; bourgeoise. On peut comprendre le tribut, la d&#238;me, etc., quand on conna&#238;t la rente fonci&#232;re. Mais il ne faut pas les identifier. Comme, de plus, la soci&#233;t&#233; bourgeoise n'est elle-m&#234;me qu'une forme antith&#233;tique du d&#233;veloppement historique, il est des rapports appartenant &#224; des formes de soci&#233;t&#233; ant&#233;rieures que l'on pourra ne rencon&#173;trer en elle que tout &#224; fait &#233;tiol&#233;s, ou m&#234;me travestis. Par exemple, la propri&#233;t&#233; communale. Si donc il est vrai que les cat&#233;gories de l'&#233;conomie bourgeoise poss&#232;dent une certaine v&#233;rit&#233; valable pour toutes les autres formes de soci&#233;t&#233;, cela ne peut &#234;tre admis que cum grano, salis [avec un grain de sel]. Elles peuvent receler ces formes d&#233;velopp&#233;es, &#233;tiol&#233;es, caricatur&#233;es, etc., mais toujours avec une diff&#233;rence essentielle. Ce que l'on appelle d&#233;veloppement histori&#173;que repose somme toute sur le fait que la derni&#232;re forme consid&#232;re les formes pass&#233;es comme des &#233;tapes menant &#224; son propre degr&#233; de d&#233;veloppement, et, comme elle est rarement capable, et ceci seulement dans des conditions bien d&#233;termin&#233;es, de faire sa propre critique - il n'est naturellement pas question ici des p&#233;riodes historiques qui se consid&#232;rent elles-m&#234;mes comme des &#233;poques de d&#233;cadence - elle les con&#231;oit toujours sous un aspect unilat&#233;ral. La religion chr&#233;tienne n'a &#233;t&#233; capable d'aider &#224; comprendre objectivement les mythologies ant&#233;rieures qu'apr&#232;s avoir achev&#233; jusqu'&#224; un certain degr&#233;, pour ainsi dire [...] [virtuellement], sa propre critique. De m&#234;me l'&#233;conomie politique bourgeoise ne parvint &#224; comprendre les soci&#233;t&#233;s f&#233;odales, antiques, orientales que du jour o&#249; eut commenc&#233; l'autocri&#173;ti&#173;que de la soci&#233;t&#233; bourgeoise. Pour autant que l'&#233;conomie politique bourgeoise, cr&#233;ant une nouvelle mythologie, ne s'est pas purement et simplement identifi&#233;e au pass&#233;, sa critique des soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, en particulier de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale, contre laquelle elle avait encore &#224; lutter directement, a ressembl&#233; &#224; la critique du paganisme par le christianisme, ou encore &#224; celle du catholicisme par le protestantisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que dans toute science historique ou sociale en g&#233;n&#233;ral, il ne faut jamais oublier, &#224; propos de la marche des cat&#233;gories &#233;conomiques, que le sujet, ici la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne, est donn&#233;, aussi bien dans la r&#233;alit&#233; que dans le cerveau, que les cat&#233;go&#173;ries expriment donc des formes d'existence, des conditions d'existence d&#233;termin&#233;es, souvent de simples aspects particuliers de cette soci&#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e, de ce sujet, et que par cons&#233;quent cette soci&#233;t&#233; ne commence nullement &#224; exister, du point de vue scientifique aussi, &#224; partir du moment seulement o&#249; il est question d'elle en tant que telle. C'est une r&#232;gle &#224; retenir, car elle fournit des indications d&#233;cisives pour le choix du plan &#224; adopter. Rien ne semble plus naturel, par exemple, que de commencer par la rente fonci&#232;re, par la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, &#233;tant donn&#233; qu'elle est li&#233;e &#224; la terre, source de toute production et de toute existence, et par elle &#224; la premi&#232;re forme de production de toute soci&#233;t&#233; parvenue &#224; une certaine stabilit&#233; - &#224; l'agri&#173;culture. Or rien ne serait plus erron&#233;. Dans toutes les formes de soci&#233;t&#233;, c'est une produc&#173;tion d&#233;termin&#233;e et les rapports engendr&#233;s par elle qui assignent &#224; toutes les autres productions et aux rapports engendr&#233;s par celles-ci leur rang et leur importance. C'est comme un &#233;clairage g&#233;n&#233;ral o&#249; sont plong&#233;es toutes les couleurs et qui en modifie les tonalit&#233;s particuli&#232;res. C'est comme un &#233;ther particulier qui d&#233;termine le poids sp&#233;cifique de toutes les formes d'existence qui y font saillie. Voici, par exemple, des peuples de bergers. (De simples peuples de chasseurs et de p&#234;cheurs sont en de&#231;&#224; du point o&#249; commence le v&#233;ritable d&#233;veloppement.) Chez eux appara&#238;t une certaine forme d'agriculture, une forme sporadique. C'est ce qui d&#233;termine chez eux la forme de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. C'est une propri&#233;t&#233; collective et elle conserve plus ou moins cette forme selon que ces peuples restent plus ou moins attach&#233;s &#224; leur tradition : exemple, la propri&#233;t&#233; communale des Slaves. Chez les peuples &#224; agriculture solidement implant&#233;e - cette implanta&#173;tion constitue d&#233;j&#224; une &#233;tape importante - o&#249; pr&#233;domine cette forme de culture, comme dans les soci&#233;t&#233;s antiques et f&#233;odales, l'industrie elle-m&#234;me, ainsi que son organisation et les formes de propri&#233;t&#233; qui lui correspondent, a plus ou moins le caract&#232;re de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Ou bien l'industrie d&#233;pend compl&#232;tement de l'agriculture, comme chez les anciens Romains, ou bien, comme au moyen &#226;ge, elle imite &#224; la ville et dans ses rapports l'organisation rurale. Le capital lui-m&#234;me au moyen &#226;ge - dans la mesure o&#249; il ne s'agit pas purement de capital mon&#233;taire - a, sous la forme d'outillage de m&#233;tier traditionnel, etc., ce caract&#232;re de propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise, c'est l'inverse. L'agricul&#173;ture devient de plus en plus une simple branche de l'industrie et elle est enti&#232;rement domin&#233;e par le capital. Il en est de m&#234;me de la rente fonci&#232;re. Dans toutes les formes de soci&#233;t&#233; o&#249; domine la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, le rapport avec la nature reste pr&#233;pond&#233;rant. Dans celles o&#249; domine le capital, c'est l'&#233;l&#233;ment social cr&#233;&#233; au cours de l'histoire qui pr&#233;vaut. On ne peut comprendre la rente fonci&#232;re sans le capital. Mais on peut comprendre le capital sans la rente fonci&#232;re. Le capital est la force &#233;conomique de la soci&#233;t&#233; bourgeoise qui domine tout. Il constitue n&#233;cessairement le point de d&#233;part comme le point final et doit &#234;tre expliqu&#233; avant la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Apr&#232;s les avoir &#233;tudi&#233;s chacun en particulier, il faut examiner leur rapport r&#233;ciproque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait donc impossible et erron&#233; de ranger les cat&#233;gories &#233;conomiques dans l'ordre o&#249; elles ont &#233;t&#233; historiquement d&#233;terminantes. Leur ordre est au contraire d&#233;termin&#233; par les relations qui existent entre elles dans la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne et il est pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'inverse de ce qui semble &#234;tre leur ordre naturel ou correspondre &#224; leur ordre de succession au cours de l'&#233;volution historique. Il ne s'agit pas de la relation qui s'&#233;tablit historiquement entre les rapports &#233;conomiques dans la succession des diff&#233;rentes formes de soci&#233;t&#233;. Encore moins de leur ordre de succession &#171; dans l'id&#233;e &#187; (Proudhon) (conception n&#233;buleuse du mouvement historique). Il s'agit de leur hi&#233;rarchie dans le cadre de la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat de puret&#233; (d&#233;termination abstraite) dans lequel apparurent dans le monde antique les peuples commer&#231;ants - Ph&#233;niciens, Carthaginois - est d&#233;termin&#233; par la pr&#233;dominance m&#234;me des peuples agriculteurs. Le capital en tant que capital commercial ou capital mon&#233;&#173;taire appara&#238;t pr&#233;cis&#233;ment sous cette forme abstraite l&#224; o&#249; le capital n'est pas encore l'&#233;l&#233;ment dominant des soci&#233;t&#233;s. Les Lombards, les Juifs occupent la m&#234;me position &#224; l'&#233;gard des soci&#233;t&#233;s du moyen &#226;ge pratiquant l'agriculture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre exemple de la place diff&#233;rente qu'occupent ces m&#234;mes cat&#233;gories &#224; diff&#233;rents stades de la soci&#233;t&#233; : une des derni&#232;res formes de la soci&#233;t&#233; bourgeoise : les joint stock-companies [soci&#233;t&#233;s par actions]. Mais elles apparaissent aussi &#224; ses d&#233;buts dans les grandes compagnies de commerce privil&#233;gi&#233;es et jouissant d'un monopole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de richesse nationale lui-m&#234;me s'insinue chez les &#233;conomistes du XVIII&#176; si&#232;cle - l'id&#233;e subsiste encore en partie chez ceux du XVIII&#176; - sous cette forme ; la richesse est cr&#233;&#233;e pour l'&#201;tat seulement, mais la puissance de celui-ci se mesure &#224; cette richesse. C'&#233;tait l&#224; la forme encore inconsciemment hypocrite qui annonce l'id&#233;e faisant de la richesse elle-m&#234;me et de sa production le but final des &#201;tats modernes, consid&#233;r&#233;s alors uniquement comme moyens de produire la richesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan &#224; adopter doit manifestement &#234;tre le suivant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. les d&#233;terminations abstraites g&#233;n&#233;rales, convenant donc plus ou moins &#224; toutes les formes de soci&#233;t&#233;, mais dans le sens expos&#233; plus haut ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. les cat&#233;gories constituant la structure interne de la soci&#233;t&#233; bourgeoise et sur lesquelles reposent les classes fondamentales. Capital, travail salari&#233;, propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Leurs rapports r&#233;ciproques. Ville et campagne. Les trois grandes classes sociales. L'&#233;change entre celles-ci. Circulation. Cr&#233;dit (priv&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Concentration de la soci&#233;t&#233; bourgeoise sous la forme de l'&#201;tat. Consid&#233;r&#233; dans sa relation avec lui-m&#234;me. Les classes &#171; improductives &#187;. Imp&#244;ts. Dette publique. Cr&#233;dit public. La population. Les colonies. &#201;migration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Rapports internationaux de production. Division internationale du travail. &#201;change international. Exportation et importation. Cours des changes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Le march&#233; mondial et les crises. IV. Production. Moyens de production et rapports de production. Rapports de production et rapports de circulation. Formes de l'&#201;tat et de la conscience par rapport aux conditions de production et de circulation. Rapports juridiques. Rapports familiaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nota bene, en ce qui concerne des points &#224; mentionner ici et a ne pas oublier :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La guerre d&#233;velopp&#233;e ant&#233;rieurement &#224; la paix : montrer comment par la guerre et dans les arm&#233;es, etc., certains rapports &#233;conomiques, comme le travail salari&#233;, le machinisme, etc., se sont d&#233;velopp&#233;s plus t&#244;t qu'&#224; l'int&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; bourgeoise. De m&#234;me le rapport entre la force productive et les rapports de circulation particuli&#232;rement manifeste dans l'arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Rapport entre l'histoire id&#233;aliste telle qu'on l'a &#233;crite jusqu'ici et l'histoire r&#233;elle. En particulier celles qui se disent histoires de la civilisation, et qui sont toutes histoires de la religion et des &#201;tats [13]. (A cette occasion, on peut aussi parler des diff&#233;rents genres d'histoire &#233;crite jusqu'&#224; maintenant. L'histoire dite objective. La subjective (morale, etc.). La philosophique [14].)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Ph&#233;nom&#232;nes secondaires et tertiaires. D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, rapports de production d&#233;riv&#233;s, transf&#233;r&#233;s, non originaux. Ici entr&#233;e en jeu de rapports internationaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Reproches au sujet du mat&#233;rialisme de cette conception. Rapport avec le mat&#233;rialisme naturaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Dialectique des concepts force productive (moyens de production) et rapports de production, dialectique dont les limites sont &#224; d&#233;terminer et qui ne supprime pas la diff&#233;rence r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Le rapport in&#233;gal entre le d&#233;veloppement de la production mat&#233;rielle et celui de la production artistique par exemple. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, ne pas prendre l'id&#233;e de progr&#232;s sous la forme abstraite habituelle. Art moderne, etc. [15]. Cette disproportion est loin d'&#234;tre aussi importante, ni aussi difficile &#224; saisir que celle qui se produit &#224; l'int&#233;rieur des rapports sociaux pratiques. Par exemple, de la culture. Rapport des &#201;tats-Unis avec l'Europe [16]. Mais la vraie difficult&#233; &#224; discuter ici est celle-ci : comment les rapports de production, en prenant la forme de rapports juridiques, suivent un d&#233;veloppement in&#233;gal. Ainsi, par exemple, le rapport entre le droit priv&#233; romain (pour le droit criminel et le droit public c'est moins le cas) et la production moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. Cette conception appara&#238;t comme un d&#233;veloppement n&#233;cessaire. Mais justification du hasard. Comment [17]. (La libert&#233; notamment aussi.) (Influence des moyens de communication. L'histoire universelle n'a pas toujours exist&#233; ; l'histoire consid&#233;r&#233;e comme histoire universelle est un r&#233;sultat [18].)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Le point de d&#233;part naturellement dans les d&#233;terminations naturelles ; subjectivement et objectivement. Tribus, races, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Pour l'art, on sait que certaines &#233;poques de floraison artistique ne sont nullement en rapport avec le d&#233;veloppement g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233;, ni par cons&#233;quent avec celui de sa base mat&#233;rielle, qui est pour ainsi dire l'ossature de son organisation. Par exemple les Grecs compar&#233;s aux modernes, ou encore Shakespeare. Pour certaines formes de l'art, l'&#233;pop&#233;e par exemple, il est m&#234;me reconnu qu'elles ne peuvent jamais &#234;tre produites dans la forme classique o&#249; elles font &#233;poque, d&#232;s que la production artistique appara&#238;t en tant que telle ; que donc, dans le domaine de l'art lui-m&#234;me, certaines de ses cr&#233;ations importantes ne sont possibles qu'&#224; un stade inf&#233;rieur du d&#233;veloppement artistique. Si cela est vrai du rapport des diff&#233;rents genres artistiques &#224; l'int&#233;rieur du domaine de l'art lui-m&#234;me, Il est d&#233;j&#224; moins surprenant que cela soit &#233;galement vrai du rapport du domaine artistique tout entier au d&#233;veloppement g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233;. La difficult&#233; ne r&#233;side que dans la mani&#232;re g&#233;n&#233;rale de saisir ces contradictions. D&#232;s qu'elles sont sp&#233;cifi&#233;es, elles sont par l&#224; m&#234;me expliqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons, par exemple, le rapport de l'art grec d'abord, puis de l'art de Shakespeare avec notre temps. On sait que la mythologie grecque n'a pas &#233;t&#233; seulement l'arsenal de l'art grec, mais la terre m&#234;me qui l'a nourri. La fa&#231;on de voir la nature et les rapports sociaux qui inspire l'imagination grecque et constitue de ce fait le fondement de [la mythologie [19]] grecque est-elle compatible avec les Selfactors [machines &#224; filer automatiques], les chemins de fer, les locomotives et le t&#233;l&#233;graphe &#233;lectrique ? Qu'est-ce que Vulcain aupr&#232;s de Roberts and Co, Jupiter aupr&#232;s du paratonnerre et Herm&#232;s aupr&#232;s du Cr&#233;dit mobilier ? Toute mythologie ma&#238;trise, domine les forces de la nature dans le domaine de l'imagination et par l'imagination et leur donne forme : elle dispara&#238;t donc quand ces forces sont domin&#233;es r&#233;ellement. Que devient Fama &#224; c&#244;t&#233; de Printing-house square [20] ? L'art grec suppose la mythologie grecque, c'est-&#224;-dire l'&#233;laboration artistique mais inconsciente de la nature et des formes sociales elles-m&#234;mes par l'imagination populaire. Ce sont l&#224; ses mat&#233;riaux. Ce qui ne veut pas dire n'importe quelle mythologie, c'est-&#224;-dire n'importe quelle &#233;laboration artistique inconsciente de la nature (ce mot sous-entendant ici tout ce qui est objectif, donc y compris la soci&#233;t&#233;). Jamais la mythologie &#233;gyptienne n'aurait pu fournir un terrain favorable &#224; l'&#233;closion de l'art grec. Mais il faut en tout cas une mythologie. Donc en aucun cas une soci&#233;t&#233; arriv&#233;e &#224; un stade de d&#233;veloppement excluant tout rapport mythologique avec la nature, tout rapport g&#233;n&#233;rateur de mythes, exigeant donc de l'artiste une imagination ind&#233;pendante de la mythologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, l'Iliade avec la presse ou encore mieux la machine &#224; imprimer ? Est-ce que le chant, le po&#232;me &#233;pique, la Muse ne disparaissent pas n&#233;cessairement devant la barre du typographe, est-ce que ne s'&#233;vanouissent pas les conditions n&#233;cessaires de la po&#233;sie &#233;pique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la difficult&#233; n'est pas de comprendre que l'art grec et l'&#233;pop&#233;e sont li&#233;s &#224; certaines formes du d&#233;veloppement social. La difficult&#233; r&#233;side dans le fait qu'ils nous procurent encore une jouissance esth&#233;tique et qu'ils ont encore pour nous, &#224; certains &#233;gards, la valeur de normes et de mod&#232;les inaccessibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la pu&#233;rilit&#233;. Mais ne prend-il pas plaisir &#224; la na&#239;vet&#233; de l'enfant et, ayant acc&#233;d&#233; &#224; un niveau sup&#233;rieur, ne doit-il pas aspirer lui-m&#234;me &#224; reproduire sa v&#233;rit&#233; ? Dans la nature enfantine, chaque &#233;poque ne voit-elle pas revivre son propre caract&#232;re dans sa v&#233;rit&#233; naturelle ? Pourquoi l'enfance historique de l'humanit&#233;, l&#224; o&#249; elle a atteint son plus bel &#233;panouissement, pourquoi ce stade de d&#233;veloppement r&#233;volu &#224; jamais n'exercerait-il pas un charme &#233;ternel ? Il est des enfants mal &#233;lev&#233;s et des enfants qui prennent des airs de grandes personnes. Nombre de peuples de l'antiquit&#233; appartiennent &#224; cette cat&#233;gorie. Les Grecs &#233;taient des enfants normaux. Le charme qu'exerce sur nous leur art n'est pas en contradiction avec le caract&#232;re primitif de la soci&#233;t&#233; o&#249; il a grandi. Il en est bien plut&#244;t le produit et il est au contraire indissolublement li&#233; au fait que les conditions sociales insuffisamment m&#251;res o&#249; cet art est n&#233;, et o&#249; seulement il pouvait na&#238;tre, ne pourront jamais revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Animal politique. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Dans la version Kautsky : dans la consommation. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Addition de Kautsky &#224; l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Kautsky a lu tel Aufl&#245;sung (analyse) au lieu de Aufjassung (Conception). (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Cette phrase n'existe pas dans l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Dans le texte de Kautsky : sert. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Dans le texte de Kautsky : d'individus isol&#233;s. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] En fran&#231;ais dans le texte. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] En fran&#231;ais dans le texte. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Restitu&#233; d'apr&#232;s l'original. Dans le texte de Kautsky : grade nur kombinierten gesellschaftsformen (pr&#233;cis&#233;ment &#224; des formes de soci&#233;t&#233; complexes seulement) au lieu de : grade einer kombinierten Gesellschaftsform. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] En fran&#231;ais dans le texte. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] En fran&#231;ais dans le texte. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Chez Kautsky ; l'ancienne histoire de la religion et des &#201;tats. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Les parenth&#232;ses dans l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Restitu&#233; d'apr&#232;s l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Toute la ponctuation de ce passage, pleine d'erreurs dans le premier d&#233;chiffrage, est r&#233;tablie tel d'apr&#232;s l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Restitu&#233; d'apr&#232;s l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Parenth&#232;ses d'apr&#232;s l'original. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Dans l'original, le mot est sant&#233;. Nous reprenons le mot &#171; mythologie &#187; donn&#233; dans l'&#233;dition de Moscou (1939) et qui nous parait plus satisfaisant que le mot &#171; art &#187; de l'&#233;dition Kautsky. (N. R.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] Imprimerie du Times. (N. R.)&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &#034;L'Id&#233;ologie Allemande&#034; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Critique de la philosophie allemande moderne selon ses repr&#233;sentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner, et du socialisme allemand selon ses divers proph&#232;tes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...Feuerbach r&#233;sout l'essence religieuse en l'essence humaine. Mais l'essence de l'homme n'est pas une abstraction inh&#233;rente &#224; l'individu isol&#233;. Dans sa r&#233;alit&#233;, elle est l'ensemble des rapports sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Feuerbach, qui n'entreprend pas la critique de cet &#234;tre r&#233;el, est par cons&#233;quent oblig&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De faire abstraction du cours de l'histoire et de faire de l'esprit religieux une chose immuable, existant pour elle-m&#234;me, en supposant l'existence d'un individu humain abstrait, isol&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De consid&#233;rer, par cons&#233;quent, l'&#234;tre humain [8] uniquement en tant que &#034;genre&#034;, en tant qu'universalit&#233; interne, muette, liant d'une fa&#231;on purement naturelle les nombreux individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi Feuerbach ne voit pas que l'&#034;esprit religieux&#034; est lui-m&#234;me un produit social et que l'individu abstrait qu'il analyse appartient en r&#233;alit&#233; [9] &#224; une forme sociale d&#233;termin&#233;e....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Individualit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La condition premi&#232;re de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'&#234;tres humains vivants. Le premier acte historique de ces individus, par lequel ils se distinguent des animaux, n'est pas qu'ils pensent, mais qu'ils se mettent &#224; produire leurs moyens d'existence. Le premier &#233;tat de fait &#224; constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu'elle leur cr&#233;e avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une &#233;tude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-m&#234;me, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouv&#233;es toutes pr&#234;tes, conditions g&#233;ologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Or cet &#233;tat de choses ne conditionne pas seulement l'organisation qui &#233;mane de la nature ; l'organisation primitive des hommes, leurs diff&#233;rences de race notamment ; il conditionne &#233;galement tout leur d&#233;veloppement ou non d&#233;veloppement ult&#233;rieur jusqu'&#224; l'&#233;poque actuelle. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fa&#231;on dont les hommes produisent leurs moyens d'existence, d&#233;pend d'abord de la nature des moyens d'existence d&#233;j&#224; donn&#233;s et qu'il leur faut reproduire. Il ne faut pas consid&#233;rer ce mode de production de ce seul point de vue, &#224; savoir qu'il est la reproduction de l'existence physique des individus. Il repr&#233;sente au contraire d&#233;j&#224; un mode d&#233;termin&#233; de l'activit&#233; de ces individus, une fa&#231;on d&#233;termin&#233;e de manifester leur vie, un mode de vie d&#233;termin&#233;. La fa&#231;on dont les individus manifestent leur vie refl&#232;te tr&#232;s exactement ce qu'ils sont. Ce qu'ils sont co&#239;ncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu'ils produisent qu'avec la fa&#231;on dont ils le produisent. Ce que sont les individus d&#233;pend donc des conditions mat&#233;rielles de leur production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette production n'appara&#238;t qu'avec l'accroissement de la population. Elle-m&#234;me pr&#233;suppose pour sa part des relations des individus entre eux. La forme de ces relations est &#224; son tour conditionn&#233;e par la production...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, du fait de la division du travail &#224; l'int&#233;rieur des diff&#233;rentes branches, on voit se d&#233;velopper &#224; leur tour diff&#233;rentes subdivisions parmi les individus coop&#233;rant &#224; des travaux d&#233;termin&#233;s. La position de ces subdivisions particuli&#232;res les unes par rapport aux autres est conditionn&#233;e par le mode d'exploitation du travail agricole, industriel et commercial (patriarcat, esclavage, ordres et classes). Les m&#234;mes rapports apparaissent quand les &#233;changes sont plus d&#233;velopp&#233;s dans les relations des diverses nations entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Critique : &#171; les humains se cr&#233;ent &#224; partir de rien &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin qu'il soit vrai que &#171; &#224; partir de rien &#187; je me fasse, par exemple, un &#171; orateur [public] &#187;, le rien qui fonde ici est un quelque chose de tr&#232;s multiple, l'individu r&#233;el, ses organes de parole, une sc&#232;ne d&#233;finie du d&#233;veloppement physique, une langue et des dialectes existants, des oreilles capables d'entendre et un environnement humain &#224; partir duquel il est possible d'entendre quelque chose, etc., etc. Par cons&#233;quent, dans le d&#233;veloppement d'une propri&#233;t&#233;, quelque chose est cr&#233;&#233; par quelque chose &#224; partir de quelque chose, et ne vient nullement, comme dans la Logique de Hegel, de rien, par rien &#224; rien. [E. I. Env. 2 de Hegel]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'individualisme dans une perspective de classe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le bourgeois born&#233; dit aux communistes : en abolissant la propri&#233;t&#233;, c'est-&#224;-dire mon existence de capitaliste, de propri&#233;taire terrien, de propri&#233;taire d'usine, et votre existence d'ouvrier, vous avez aboli mon individualit&#233; et la v&#244;tre ; en m'emp&#234;chant de vous exploiter, vous les ouvriers, pour engranger mon profit, mon int&#233;r&#234;t ou ma rente, vous m'emp&#234;chez d'exister en tant qu'individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand donc le bourgeois dit aux communistes : en abolissant mon existence de bourgeois , vous abolissez mon existence d'individu ; quand ainsi il s'identifie comme bourgeois &#224; lui-m&#234;me comme individu, il faut au moins reconna&#238;tre sa franchise et son impudeur. Pour le bourgeois c'est effectivement le cas, il ne se croit individu qu'en tant qu'il est bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quand les th&#233;oriciens de la bourgeoisie s'avancent et donnent une expression g&#233;n&#233;rale &#224; cette affirmation, quand ils assimilent la propri&#233;t&#233; du bourgeois &#224; l'individualit&#233; en th&#233;orie aussi et veulent donner une justification logique &#224; cette &#233;quation, alors ce non-sens commence &#224; devenir solennel et sacr&#233;. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport des int&#233;r&#234;ts individuels aux int&#233;r&#234;ts de classe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Sancho demande :] Comment se fait-il que les int&#233;r&#234;ts personnels se d&#233;veloppent toujours, contre la volont&#233; des individus, en int&#233;r&#234;ts de classe, en int&#233;r&#234;ts communs qui acqui&#232;rent une existence ind&#233;pendante par rapport aux personnes individuelles, et dans leur ind&#233;pendance prennent la forme d' int&#233;r&#234;ts g&#233;n&#233;raux ? Comment se fait-il qu'en tant que tels ils entrent en contradiction avec les individus r&#233;els et dans cette contradiction, par laquelle ils sont d&#233;finis comme int&#233;r&#234;ts g&#233;n&#233;raux , ils peuvent &#234;tre con&#231;us par la conscience comme id&#233;al et m&#234;me en tant qu'int&#233;r&#234;ts religieux et saints ? Comment se fait-il que dans ce processus o&#249; les int&#233;r&#234;ts priv&#233;s acqui&#232;rent une existence ind&#233;pendante en tant qu'int&#233;r&#234;ts de classe, le comportement personnel de l'individu est forc&#233;ment objectiv&#233; [sich versachlichen], ali&#233;n&#233; [sich entfremden], et existe en m&#234;me temps comme un pouvoir ind&#233;pendant de lui et sans lui, cr&#233;&#233; par les relations sexuelles, et transform&#233; en relations sociales, en une s&#233;rie de pouvoirs qui d&#233;terminent et subordonnent l'individu, dans lesquels, par cons&#233;quent, apparaissent dans l'imagination comme des pouvoirs &#171; saints &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Sancho avait compris que dans le cadre de modes de production d&#233;finis , qui, bien entendu, ne d&#233;pendent pas de la volont&#233;, des forces pratiques &#233;trang&#232;res, ind&#233;pendantes non seulement d'individus isol&#233;s, mais m&#234;me de tous ensemble, viennent toujours &#224; se tenir au-dessus des gens &#8212; alors il pourrait &#234;tre assez indiff&#233;rent &#224; savoir si ce fait est conserv&#233; sous la forme religieuse ou d&#233;form&#233; dans la fantaisie de l'&#233;go&#239;ste, au-dessus duquel tout est plac&#233; dans l'imagination, de telle mani&#232;re qu'il ne place rien au-dessus de lui-m&#234;me. Sancho serait alors descendu du domaine de la sp&#233;culation dans le domaine de la r&#233;alit&#233;, de ce que les gens imaginent &#224; ce qu'ils sont r&#233;ellement, de ce qu'ils imaginent &#224; comment ils agissent et sont tenus d'agir dans des circonstances d&#233;finies. Ce qui lui semble un produit de la pens&#233;e, il aurait compris &#234;tre un produit de la vie . Il ne serait pas alors arriv&#233; &#224; l'absurdit&#233; digne de lui - d'expliquer la division entre les int&#233;r&#234;ts personnels et g&#233;n&#233;raux en disant que les gens imaginent cette division aussi d'une mani&#232;re religieuse et se semblent &#234;tre tels et tels, ce qui n'est pourtant que un autre mot pour &#034;imaginer&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incidemment, m&#234;me sous la forme banale et petite-bourgeoise allemande dans laquelle Sancho per&#231;oit la contradiction des int&#233;r&#234;ts personnels et g&#233;n&#233;raux, il devrait se rendre compte que les individus sont toujours partis d'eux-m&#234;mes, et ne pouvaient pas faire autrement, et que donc les deux aspects qu'il a not&#233;s sont aspects du d&#233;veloppement personnel des individus ; tous deux sont &#233;galement engendr&#233;s par les conditions empiriques dans lesquelles vivent les individus, tous deux ne sont que l'expression d' un seul et m&#234;me d&#233;veloppement personnel des personnes et ne sont donc qu'en apparence en contradiction l'un avec l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le de la volont&#233; dans les d&#233;sirs d'un individu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'un d&#233;sir devienne fixe ou non, c'est-&#224;-dire qu'il obtienne [un pouvoir exclusif sur nous] - ce qui n'exclut [pas] [de nouveaux progr&#232;s] - d&#233;pend de la question de savoir si les circonstances mat&#233;rielles, les &#034;mauvaises&#034; conditions mondaines permettent la satisfaction normale de ce d&#233;sir et, d'autre part, le d&#233;veloppement d'un ensemble de d&#233;sirs. Ce dernier d&#233;pend, &#224; son tour, de savoir si nous vivons dans des circonstances qui permettent une activit&#233; globale et ainsi le plein d&#233;veloppement de toutes nos potentialit&#233;s. Des conditions r&#233;elles, et de la possibilit&#233; de d&#233;veloppement qu'elles donnent &#224; chaque individu, d&#233;pend aussi de savoir si les pens&#233;es se fixent ou non &#8212; tout comme, par exemple, les id&#233;es fixes des philosophes allemands, ces &#171; victimes de la soci&#233;t&#233; &#187;, qui nous font piti&#233; . pour qui nous avons piti&#233;], sont ins&#233;parables des conditions allemandes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un avare n'est pas un propri&#233;taire, mais un serviteur, et il ne peut rien faire pour lui-m&#234;me sans le faire en m&#234;me temps pour son ma&#238;tre.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul ne peut rien faire sans le faire &#224; la fois pour l'un ou l'autre de ses besoins et pour l'organe de ce besoin &#8212; pour Stirner cela signifie que ce besoin et son organe sont rendus ma&#238;tres de lui. , tout comme plus t&#244;t il a fait les moyens pour satisfaire un besoin en un ma&#238;tre sur lui. Stirner ne peut pas manger sans manger en m&#234;me temps pour le bien de son estomac. Si les conditions du monde l'emp&#234;chent de satisfaire son estomac, alors son estomac devient ma&#238;tre sur lui, le d&#233;sir de manger devient un d&#233;sir fixe, et la pens&#233;e de manger devient une id&#233;e fixe - ce qui lui donne en m&#234;me temps un exemple de la influence des conditions du monde et fixant ses d&#233;sirs et ses id&#233;es. La &#171; r&#233;volte &#187; de Sancho contre la fixation des d&#233;sirs et des pens&#233;es se r&#233;duit ainsi &#224; une impuissante injonction morale sur la ma&#238;trise de soi et fournit une nouvelle preuve qu'il ne fait qu'exprimer id&#233;ologiquement haut les sentiments les plus triviaux du petit-bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Les deux paragraphes suivants sont barr&#233;s dans le manuscrit (des crochets sont utilis&#233;s pour les mots illisibles)] :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'ils s'attaquent &#224; la base mat&#233;rielle sur laquelle reposait la fixit&#233; jusque-l&#224; in&#233;vitable des d&#233;sirs et des id&#233;es, les communistes sont le seul peuple par l'activit&#233; historique duquel la liqu&#233;faction des d&#233;sirs et des id&#233;es fixes est en fait r&#233;alis&#233;e et cesse d'&#234;tre une injonction morale impuissante, comme jusqu'&#224; pr&#233;sent chez tous les moralistes &#171; jusqu'&#224; &#187; Stirner. L'organisation communiste a un double effet sur les d&#233;sirs produits chez l'individu par les relations actuelles ; certains de ces d&#233;sirs &#8212; &#224; savoir les d&#233;sirs qui existent sous toutes les relations, et ne changent de forme et de direction que sous diff&#233;rentes relations sociales &#8212; sont simplement modifi&#233;s par le syst&#232;me social communiste, car ils ont la possibilit&#233; de se d&#233;velopper normalement ; mais d'autres - &#224; savoir ceux qui proviennent uniquement d'une soci&#233;t&#233; particuli&#232;re,dans des conditions particuli&#232;res de [production] et de relations sexuelles &#8212; sont totalement priv&#233;s de leurs conditions d'existence. Lequel [des d&#233;sirs] sera simplement chang&#233; et [qui sera &#233;limin&#233;] dans une [soci&#233;t&#233;] communiste ne peut [se produire que de mani&#232;re pratique], en [changeant les conditions r&#233;elles], r&#233;elles [de production et de relations.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un d&#233;sir est d&#233;j&#224; par sa simple existence quelque chose de &#171; fixe &#187;, et il ne peut arriver qu'&#224; saint Max et &#224; ses semblables de ne pas permettre &#224; son instinct sexuel, par exemple, de se &#171; fixer &#187; ; c'est cela d&#233;j&#224; et ne cessera de se fixer qu'&#224; la suite de la castration ou de l'impuissance. Chaque besoin, qui est &#224; la base d'un &#034;d&#233;sir&#034;, est aussi quelque chose de &#034;fixe&#034;, et tant qu'il essaie, saint Max ne peut abolir cette &#034;fixit&#233;&#034; et par exemple s'arranger pour se lib&#233;rer de la n&#233;cessit&#233; de manger dans le &#034;fixe&#034;. p&#233;riodes. Les communistes n'ont nullement l'intention d'abolir la fixit&#233; de leurs d&#233;sirs et de leurs besoins, intention que Stirner, plong&#233; dans son monde de fantaisie, leur attribue ainsi qu'&#224; tous les autres hommes ;ils ne cherchent qu'&#224; r&#233;aliser une organisation de la production et des relations qui rende possible la satisfaction normale de tous les besoins, c'est-&#224;-dire une satisfaction qui n'est limit&#233;e que par les besoins eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Individualit&#233; dans la pens&#233;e et le d&#233;sir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne d&#233;pend pas de la conscience , mais de l' &#234;tre ; pas sur la pens&#233;e, mais sur la vie ; cela d&#233;pend du d&#233;veloppement empirique de l'individu et de la manifestation de la vie, qui &#224; son tour d&#233;pend des conditions existant dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les circonstances dans lesquelles vit l'individu ne lui permettent que le d&#233;veloppement unilat&#233;ral d'une qualit&#233; aux d&#233;pens de toutes les autres, [si] elles lui donnent le mat&#233;riel et le temps pour d&#233;velopper uniquement cette qualit&#233; unique, alors cet individu atteint seulement un d&#233;veloppement unilat&#233;ral et paralys&#233;. Aucune pr&#233;dication morale ne sert ici. Et la mani&#232;re dont se d&#233;veloppe cette qualit&#233; &#233;minemment privil&#233;gi&#233;e d&#233;pend encore, d'une part, du mat&#233;riel disponible pour son d&#233;veloppement et, d'autre part, du degr&#233; et de la mani&#232;re dont les autres qualit&#233;s sont supprim&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cis&#233;ment parce que la pens&#233;e, par exemple, est la pens&#233;e d'un individu particulier, d&#233;fini, elle reste sa pens&#233;e d&#233;finie, d&#233;termin&#233;e par son individualit&#233; dans les conditions o&#249; il vit. L'individu pensant n'a donc pas besoin de recourir &#224; une r&#233;flexion prolong&#233;e sur la pens&#233;e en tant que telle pour d&#233;clarer que sa pens&#233;e est sa propre pens&#233;e, sa propri&#233;t&#233; ; d&#232;s le d&#233;but, c'est sa propre pens&#233;e particuli&#232;rement d&#233;termin&#233;e et c'est pr&#233;cis&#233;ment sa particularit&#233; qui [dans le cas de saint] Sancho [s'est av&#233;r&#233;e] l'&#171; oppos&#233; &#187; de celle-ci, la particularit&#233; qui est particuli&#232;re &#171; en tant que telle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas d'un individu, par exemple, dont la vie embrasse un large cercle d'activit&#233;s vari&#233;es et de relations pratiques avec le monde, et qui, par cons&#233;quent, m&#232;ne une vie plurielle, la pens&#233;e a le m&#234;me caract&#232;re d'universalit&#233; que toute autre manifestation de sa vie. Par cons&#233;quent, elle ne se fixe pas sous la forme d'une pens&#233;e abstraite et n'a pas besoin d'astuces compliqu&#233;es de r&#233;flexion lorsque l'individu passe de la pens&#233;e &#224; une autre manifestation de la vie. Elle est toujours d'embl&#233;e un facteur de la vie totale de l'individu, qui dispara&#238;t et se reproduit au fur et &#224; mesure des besoins .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas d'un ma&#238;tre d'&#233;cole ou d'un auteur paroissial berlinois, cependant, dont l'activit&#233; se limite au travail ardu d'une part et au plaisir de la pens&#233;e d'autre part, dont le monde s'&#233;tend des [les petites limites de leur ville], dont les relations avec ce monde sont r&#233;duits au minimum par sa pitoyable position dans la vie, lorsqu'un tel individu &#233;prouve le besoin de penser, il est en effet in&#233;vitable que sa pens&#233;e devienne aussi abstraite que lui-m&#234;me et que sa vie, et que cette pens&#233;e se confronte &#224; lui, qui est tout &#224; fait incapable de r&#233;sistance, sous la forme d'un pouvoir fixe, dont l'activit&#233; offre &#224; l'individu la possibilit&#233; d'une &#233;vasion momentan&#233;e de son &#034;mauvais monde&#034;, d'un plaisir momentan&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas d'un tel individu, les quelques d&#233;sirs restants, qui d&#233;coulent non pas tant des relations avec un monde que de la constitution du corps humain, ne se sont exprim&#233;s que par r&#233;percussion , c'est-&#224;-dire qu'ils assument leur d&#233;veloppement &#233;troit de la m&#234;me mani&#232;re unilat&#233;rale et caract&#232;re grossier comme le fait sa pens&#233;e, ils n'apparaissent que par intervalles, stimul&#233;s par le d&#233;veloppement excessif du d&#233;sir pr&#233;dominant (fortifi&#233; par des causes physiques imm&#233;diates, par exemple, les spasmes [de l'estomac]) et se manifestent de mani&#232;re turbulente et forc&#233;e, avec la suppression la plus brutale du le d&#233;sir ordinaire [naturel] [&#8212; cela conduit &#224; davantage] de domination sur [la pens&#233;e.] Naturellement, la [pens&#233;e r&#233;fl&#233;chie et sp&#233;cul&#233;e sur] du ma&#238;tre d'&#233;cole est empirique [le fait dans une &#233;cole] de fa&#231;on magistrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Doit &#234;tre la vocation de tous les &#234;tres humains&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour saint Sancho, la vocation a une double forme ; d'abord comme vocation que d'autres choisissent pour moi - dont nous avons d&#233;j&#224; eu des exemples plus haut dans le cas des journaux pleins de politique et des prisons que notre Saint a prises pour des maisons de correction morale. Apr&#232;s la vocation appara&#238;t aussi comme une vocation &#224; laquelle l'individu lui-m&#234;me croit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le moi est s&#233;par&#233; de toutes ses conditions empiriques de vie, de son activit&#233;, des conditions de son existence, s'il est s&#233;par&#233; du monde qui le fonde et de son propre corps, alors, bien s&#251;r, il n'a pas d'autre vocation et pas d'autre d&#233;signation que celle de repr&#233;senter l'&#234;tre humain de la proposition logique et d'aider saint Sancho &#224; arriver aux &#233;quations donn&#233;es ci-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le monde r&#233;el, en revanche, o&#249; les individus ont des besoins, ils ont donc d&#233;j&#224; une vocation et une t&#226;che ; et au d&#233;part il est encore indiff&#233;rent qu'ils en fassent aussi leur vocation dans leur imagination. Il est clair, cependant, que parce que les individus poss&#232;dent une conscience, ils se font une id&#233;e de cette vocation que leur a donn&#233;e leur existence empirique et, ainsi, fournissent &#224; saint Sanche l'occasion de saisir le mot vocation, l'expression de leurs conditions de vie r&#233;elles, et de faire abstraction de ces conditions de vie elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;taire, par exemple, qui comme tout &#234;tre humain a vocation &#224; satisfaire ses besoins et qui n'est pas en mesure de satisfaire m&#234;me les besoins qu'il a en commun avec tous les &#234;tres humains, le prol&#233;taire que la n&#233;cessit&#233; de travailler 14 heures jour s'abaisse au niveau de la b&#234;te de somme, que la concurrence abaisse &#224; une simple chose, un article de commerce, qui de sa position de simple force productive, la seule position qui lui reste, est &#233;vinc&#233;e par d'autres producteurs plus puissants. forces &#8212; ce prol&#233;taire est, ne serait-ce que pour ces raisons, confront&#233; &#224; la t&#226;che r&#233;elle de r&#233;volutionner ses conditions. Il peut, bien s&#251;r, imaginer que c'est sa &#171; vocation &#187;, il peut aussi, s'il aime faire de la propagande, exprimer sa &#171; vocation &#187; en disant que faire ceci ou cela est la vocation humaine du prol&#233;taire,d'autant plus que sa position ne lui permet m&#234;me pas de satisfaire les besoins d&#233;coulant directement de sa nature humaine. Saint Sancho ne se pr&#233;occupe pas de la r&#233;alit&#233; qui sous-tend cette id&#233;e, avec le nom pratique de ce prol&#233;taire &#8212; il s'accroche au mot &#171; vocation &#187; et d&#233;clare que c'est le saint, et le prol&#233;taire &#234;tre un serviteur du saint &#8212; le moyen le plus simple de se consid&#233;rer comme sup&#233;rieur et de &#171; proc&#233;der plus loin &#187;.aller plus loin&#034;.aller plus loin&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Particuli&#232;rement dans les relations qui ont exist&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent, quand une classe r&#233;gnait toujours, quand les conditions de vie d'un individu co&#239;ncidaient toujours avec les conditions de vie d'une classe, quand, par cons&#233;quent, la t&#226;che pratique de chaque classe nouvellement &#233;mergente devait n&#233;cessairement appara&#238;tre. &#224; chacun de ses membres comme une t&#226;che universelle , et lorsque chaque classe ne pouvait r&#233;ellement renverser son pr&#233;d&#233;cesseur qu'en lib&#233;rant les individus de toutes les classes de certaines cha&#238;nes qui les avaient jusque-l&#224; entrav&#233;s - dans ces circonstances, il &#233;tait essentiel que la t&#226;che des membres individuels de une classe luttant pour la domination devrait &#234;tre d&#233;crite comme une t&#226;che humaine universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, quand par exemple le bourgeois dit au prol&#233;taire que sa t&#226;che humaine, au prol&#233;taire, est de travailler 14 heures par jour, le prol&#233;taire a tout &#224; fait raison de r&#233;pondre dans le m&#234;me langage qu'au contraire sa t&#226;che est de renverser l'ensemble syst&#232;me bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vocation, d&#233;signation, t&#226;che, id&#233;al &#187; sont soit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. L'id&#233;e des t&#226;ches r&#233;volutionnaires impos&#233;es &#224; une classe opprim&#233;e par les conditions mat&#233;rielles ; ou&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. De simples paraphrases id&#233;alistes, ou encore l'expression consciente des modes d'activit&#233; des individus qui, en raison de la division du travail, ont assum&#233; une existence ind&#233;pendante en tant que professions diverses ; ou&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. L'expression consciente de la n&#233;cessit&#233; qui se pr&#233;sente &#224; chaque instant aux individus, aux classes et aux nations d'affirmer leur position par une activit&#233; bien d&#233;finie ; ou&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Les conditions d'existence de la classe dominante (telles que d&#233;termin&#233;es par le d&#233;veloppement pr&#233;c&#233;dent de la production), id&#233;alement exprim&#233;es en droit, morale, etc., auxquelles [conditions] les id&#233;ologues de cette classe ont plus ou moins consciemment donn&#233; une sorte de ind&#233;pendance ; ils peuvent &#234;tre con&#231;us par des individus distincts de cette classe comme une vocation, etc. . Il est &#224; noter ici, comme en g&#233;n&#233;ral chez les id&#233;ologues, qu'ils mettent in&#233;vitablement une chose &#224; l'envers et consid&#232;rent leur id&#233;ologie &#224; la fois comme la force cr&#233;atrice et comme la finalit&#233; de toutes les relations sociales, alors qu'elle n'est qu'une expression et un sympt&#244;me de celles-ci. rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le de la volont&#233; individuelle dans la fondation de l'&#201;tat&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'histoire actuelle, ces th&#233;oriciens qui consid&#233;raient le pouvoir comme la base du droit &#233;taient en contradiction directe avec ceux qui consid&#233;raient la volont&#233; comme la base du droit... Si le pouvoir est pris comme base du droit, comme Hobbes, etc., le font, alors le droit, la loi, etc., ne sont que le sympt&#244;me, l'expression d' autres relations sur lesquelles repose le pouvoir d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie mat&#233;rielle des individus, qui ne d&#233;pend nullement de leur seule &#171; volont&#233; &#187;, de leur mode de production et de leur forme de relations, qui se d&#233;terminent mutuellement &#8212; c'est la base r&#233;elle de l'&#201;tat et le resta &#224; tous les stades o&#249; la division du travail et la propri&#233;t&#233; priv&#233;e sont encore n&#233;cessaires, tout &#224; fait ind&#233;pendamment de la volont&#233; des individus. Ces relations r&#233;elles ne sont nullement cr&#233;&#233;es par le pouvoir d'&#201;tat ; au contraire, ils sont la puissance qui le cr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les individus qui gouvernent dans ces conditions &#8212; abstraction faite du fait que leur pouvoir doit rev&#234;tir la forme de l' &#201;tat &#8212; doivent donner &#224; leur volont&#233;, qui est d&#233;termin&#233;e par ces conditions d&#233;finies, une expression universelle comme volont&#233; de l'&#201;tat, comme loi, une expression dont le contenu est toujours d&#233;termin&#233; par les relations de cette classe, comme le droit civil et p&#233;nal le d&#233;montre de la mani&#232;re la plus claire possible. De m&#234;me que le poids de leur corps ne d&#233;pend pas de leur volont&#233; id&#233;aliste ou de leur d&#233;cision arbitraire, de m&#234;me le fait qu'ils imposent leur propre volont&#233; sous forme de loi, et en m&#234;me temps pour la rendre ind&#233;pendante de l'arbitraire personnel de chacun d'entre eux ne d&#233;pend pas de sa volont&#233; id&#233;aliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur r&#232;gle personnelle doit en m&#234;me temps prendre la forme d'une r&#232;gle moyenne. Leur pouvoir personnel est fond&#233; sur des conditions de vie qui, au fur et &#224; mesure qu'elles se d&#233;veloppent, sont communes &#224; de nombreux individus, et dont ils, en tant qu'individus dominants, doivent maintenir contre les autres et, en m&#234;me temps, maintenir qu'ils tiennent bon pour Tout le monde. L'expression de cette volont&#233;, qui est d&#233;termin&#233;e par leurs int&#233;r&#234;ts communs, est la loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que des individus ind&#233;pendants les uns des autres s'affirment eux-m&#234;mes et affirment leur propre volont&#233;, et parce que, sur cette base, leur attitude les uns envers les autres est forc&#233;ment &#233;go&#239;ste, que l'abn&#233;gation est rendue n&#233;cessaire en droit et en droit, l'abn&#233;gation en le cas exceptionnel, en auto-affirmation de leurs int&#233;r&#234;ts dans le cas moyen (que, donc, non pas eux , mais seulement &#171; l'&#233;go&#239;ste en accord avec lui-m&#234;me &#187; consid&#232;re comme une abn&#233;gation). Il en est de m&#234;me des classes gouvern&#233;es, dont la volont&#233; joue un r&#244;le tout aussi minime dans la d&#233;termination de l'existence de la loi et de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, tant que les forces productives seront encore insuffisamment d&#233;velopp&#233;es pour rendre la concurrence superflue, et par cons&#233;quent susciteraient toujours la concurrence, tant les classes gouvern&#233;es voudraient &#234;tre impossibles si elles avaient la &#171; volont&#233; &#034; abolir la concurrence et avec elle l'&#201;tat et la loi. Incidemment aussi, ce n'est que dans l'imagination des id&#233;ologues que cette &#171; volont&#233; &#187; surgit avant que les relations ne soient suffisamment d&#233;velopp&#233;es pour rendre possible l'&#233;mergence d'une telle volont&#233;. Une fois que les relations se sont suffisamment d&#233;velopp&#233;es pour la produire, l'id&#233;ologue peut imaginer cette volont&#233; comme purement arbitraire et donc concevable &#224; tout moment et en toutes circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le droit, le crime, c'est-&#224;-dire la lutte de l'individu isol&#233; contre les rapports dominants, n'est pas le r&#233;sultat d'un pur arbitraire. Au contraire, elle d&#233;pend des m&#234;mes conditions que cette domination. Les m&#234;mes visionnaires qui voient dans le droit et la loi la domination de quelque g&#233;n&#233;ral existant ind&#233;pendamment verront dans le crime la simple violation du droit et de l'ensemble. L'&#201;tat n'existe donc pas en raison de la volont&#233; dominante, mais l'&#201;tat, qui na&#238;t du mode de vie mat&#233;riel des individus, a aussi la forme d'une volont&#233; dominante. Si cette derni&#232;re perd sa domination, cela signifie que non seulement la volont&#233; a chang&#233; mais aussi l'existence mat&#233;rielle et la vie des individus, et c'est seulement pour cette raison que leur volont&#233; a chang&#233;. Il est possible que des droits et des lois soient &#171; h&#233;rit&#233;s &#187;, mais dans ce cas ils ne sont plus dominants, mais nominaux,dont des exemples frappants sont fournis par l'histoire du droit romain antique et du droit anglais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu plus haut comment une th&#233;orie et une histoire de la pens&#233;e pure pouvaient na&#238;tre chez des philosophes tenant &#224; la s&#233;paration des id&#233;es des individus et des relations empiriques qui servent de base &#224; ces id&#233;es. De la m&#234;me mani&#232;re, l&#224; aussi on peut s&#233;parer le droit de sa base r&#233;elle, par quoi on obtient une &#171; volont&#233; dominante &#187; qui &#224; diff&#233;rentes &#233;poques subit diverses modifications et a sa propre histoire ind&#233;pendante dans ses cr&#233;ations, les lois. De ce fait, l'histoire politique et civile se confond id&#233;ologiquement dans une histoire de la domination des lois successives... L'examen le plus superficiel de la l&#233;gislation, par exemple pour les lois et pour tous les pays, montre jusqu'o&#249; sont all&#233;s les gouvernants lorsqu'ils s'imaginaient qu'ils pourrait r&#233;aliser quelque chose par le seul moyen de sa &#171; volont&#233; dominante &#187;, c'est-&#224;-dire simplement en exer&#231;ant sa volont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les individus et leurs relations&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me ce qui constitue l'avantage d'un individu en tant que tel sur les autres individus, est de nos jours en m&#234;me temps un produit de la soci&#233;t&#233; et dans sa r&#233;alisation est tenu de s'affirmer comme privil&#232;ge, comme nous l'avons d&#233;j&#224; montr&#233; Sancho &#224; propos de la concurrence . De plus, l'individu en tant que tel, consid&#233;r&#233; par lui-m&#234;me, est subordonn&#233; &#224; la division du travail, qui le rend unilat&#233;ral, paralyse et d&#233;termine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les individus ont toujours et en toutes circonstances &#034;proc&#233;d&#233; d'eux-m&#234;mes &#034;, mais puisqu'ils n'&#233;taient pas uniques au sens de n'avoir besoin d'aucune connexion les uns avec les autres, et que leurs besoins , par cons&#233;quent leur nature, et la mani&#232;re de satisfaire leurs besoins, les reliaient entre eux (rapports entre les sexes, &#233;change, division du travail), ils devaient entrer en relation les uns avec les autres. De plus, puisqu'ils sont entr&#233;s en rapport les uns avec les autres non pas en tant qu'ego purs, mais en tant qu'individus &#224; un stade d&#233;fini de d&#233;veloppement de leurs forces productives et de leurs besoins, et puisque ces rapports, &#224; leur tour, d&#233;terminaient la production et les besoins, il &#233;tait donc pr&#233;cis&#233;ment le comportement personnel et individuel des individus, leur comportement les uns envers les autres en tant qu'individus, qui a cr&#233;&#233; les relations existantes et les reproduit quotidiennement &#224; nouveau. Ils entraient en relation les uns avec les autres tels qu'ils &#233;taient, ils proc&#233;daient &#171; d'eux-m&#234;mes &#187;, tels qu'ils &#233;taient, ind&#233;pendamment de leur &#171; vision de la vie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; vision de la vie &#187; &#8212; m&#234;me celle d&#233;form&#233;e des philosophes [id&#233;alistes] &#8212; ne pouvait, bien entendu, &#234;tre d&#233;termin&#233;e que par leur vie r&#233;elle. Il s'ensuit certainement que le d&#233;veloppement d'un individu est d&#233;termin&#233; par le d&#233;veloppement de tous les autres avec lesquels il est directement ou indirectement associ&#233;, et que les diff&#233;rentes g&#233;n&#233;rations d'individus entrant en relation les uns avec les autres sont li&#233;es les unes aux autres, que les l'existence des derni&#232;res g&#233;n&#233;rations est d&#233;termin&#233;e par celle de leurs pr&#233;d&#233;cesseurs, et que ces derni&#232;res h&#233;ritent des forces productives et des formes de relations accumul&#233;es par leurs pr&#233;d&#233;cesseurs, leurs propres relations mutuelles &#233;tant ainsi d&#233;termin&#233;es. En bref,il est clair qu'il y a d&#233;veloppement et que l'histoire de l'individu ne peut &#234;tre s&#233;par&#233;e de l'histoire des individus pr&#233;c&#233;dents ou contemporains, mais est d&#233;termin&#233;e par cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La transformation de la relation individuelle en son contraire, une relation purement mat&#233;rielle, la distinction de l'individualit&#233; et de la fortune par les individus eux-m&#234;mes est un processus historique, comme nous l'avons d&#233;j&#224; montr&#233; ( Chapitre 1, Partie IV, &#167; 6 ), et &#224; diff&#233;rentes &#233;tapes de d&#233;veloppement, elle prend des formes diff&#233;rentes, toujours plus nettes et plus universelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque actuelle, la domination des relations mat&#233;rielles sur les individus et la suppression de l'individualit&#233; par des circonstances fortuites ont pris sa forme la plus aigu&#235; et la plus universelle, fixant ainsi aux individus existants une t&#226;che bien d&#233;finie. Elle leur a assign&#233; la t&#226;che de remplacer la domination des circonstances et du hasard sur les individus par la domination des individus sur le hasard et les circonstances. Il n'a pas, comme Sancho l'imagine, mis en avant l'exigence que &#171; je me d&#233;veloppe moi-m&#234;me &#187;, ce que tout individu a fait jusqu'&#224; pr&#233;sent sans les bons conseils de Sancho ; elle a au contraire appel&#233; &#224; s'affranchir d'un mode de d&#233;veloppement bien d&#233;fini. Cette t&#226;che, dict&#233;e par les relations actuelles, co&#239;ncide avec la t&#226;che d'organiser la soci&#233;t&#233; &#224; la mani&#232;re communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; montr&#233; plus haut que l'abolition d'un &#233;tat de choses dans lequel les relations deviennent ind&#233;pendantes des individus, o&#249; l'individualit&#233; est subordonn&#233;e au hasard et les relations personnelles des individus sont subordonn&#233;es aux relations g&#233;n&#233;rales de classe, etc. des affaires est d&#233;termin&#233; en derni&#232;re analyse par l'abolition de la division du travail. Nous avons &#233;galement montr&#233; que l'abolition de la division du travail est d&#233;termin&#233;e par le d&#233;veloppement des relations et des forces productives &#224; un tel degr&#233; d'universalit&#233; que la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et la division du travail en deviennent les entraves. Nous avons en outre montr&#233; que la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ne peut &#234;tre abolie qu'&#224; la condition d'un d&#233;veloppement global des individus,pr&#233;cis&#233;ment parce que la forme existante des relations sexuelles et les forces productives existantes sont toutes englobantes et que seuls les individus qui se d&#233;veloppent de mani&#232;re globale peuvent se les approprier, c'est-&#224;-dire les transformer en manifestations libres de leur vie. Nous avons montr&#233; qu'&#224; l'heure actuelle les individus doit abolir la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, parce que les forces productives et les formes de relations se sont tellement d&#233;velopp&#233;es que, sous la domination de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, elles sont devenues des forces destructrices, et parce que la contradiction entre les classes a atteint son extr&#234;me limite. Enfin, nous avons montr&#233; que l'abolition de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e dans la division du travail est elle-m&#234;me l'association des individus sur la base cr&#233;&#233;e par les forces productives modernes et les relations du monde. [Voir le chapitre un]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein de la soci&#233;t&#233; communiste, la seule soci&#233;t&#233; dans laquelle le d&#233;veloppement authentique et libre des individus cesse d'&#234;tre une simple phrase, ce d&#233;veloppement est d&#233;termin&#233; pr&#233;cis&#233;ment par le lien des individus, lien qui consiste en partie dans les pr&#233;requis &#233;conomiques et en partie dans la n&#233;cessaire solidarit&#233; de le libre d&#233;veloppement de tous, et enfin le caract&#232;re universel de l'activit&#233; des individus sur la base des forces productives existantes. Il s'agit donc ici d'individus &#224; un stade historique d&#233;termin&#233; de leur d&#233;veloppement et nullement d'individus choisis au hasard, m&#234;me en faisant abstraction de l'indispensable r&#233;volution communiste, qui est elle-m&#234;me une condition g&#233;n&#233;rale de leur libre d&#233;veloppement. La conscience des individus de leurs relations mutuelles sera, bien s&#251;r, &#233;galement compl&#232;tement chang&#233;e, et,par cons&#233;quent, ne sera plus le &#034;principal de l'amour&#034; ou d&#233;votion que ce sera l'&#233;go&#239;sme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans Le Capital :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La manufacture proprement dite ne soumet pas seulement le travailleur aux ordres et &#224; la discipline du capital, mais &#233;tablit encore une gradation hi&#233;rarchique parmi les ouvriers eux-m&#234;mes. Si, en g&#233;n&#233;ral, la coop&#233;ration simple n'affecte gu&#232;re le mode de travail individuel, la manufacture le r&#233;volutionne de fond en comble et attaque &#224; sa racine la force de travail. Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le d&#233;veloppement factice de sa dext&#233;rit&#233; de d&#233;tail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d'instincts producteurs, de m&#234;me que dans les Etats de la Plata, on immole un taureau pour sa peau et son suif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas seulement le travail qui est divis&#233;, subdivis&#233; et r&#233;parti entre divers individus, c'est l'individu lui-m&#234;me qui est morcel&#233; et m&#233;tamorphos&#233; en ressort automatique d'une op&#233;ration exclusive, de sorte que l'on trouve r&#233;alis&#233;e la fable absurde de Menennius Agrippa, repr&#233;sentant un homme comme fragment de son propre corps....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la manufacture l'enrichissement du travailleur collectif, et par suite du capital, en forces productives sociales a pour condition l'appauvrissement du travailleur en forces productives individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'ignorance est la m&#232;re de l'industrie aussi bien que de la superstition. La r&#233;flexion et l'imagination sont sujettes &#224; s'&#233;garer ; mais l'habitude de mouvoir le pied ou la main ne d&#233;pend ni de l'une, ni de l'autre. Aussi pourrait on dire, que la perfection, &#224; l'&#233;gard des manufactures, consiste &#224; pouvoir se passer de l'esprit, de mani&#232;re que, sans effort de t&#234;te, l'atelier puisse &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une machine dont les parties sont des hommes. &#187; ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme la p&#233;riode manufacturi&#232;re pousse beaucoup plus loin cette division sociale en m&#234;me temps que par la division qui lui est propre elle attaque l'individu &#224; la racine m&#234;me de sa vie, c'est elle qui la premi&#232;re fournit l'id&#233;e et la mati&#232;re d'une pathologie industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Subdiviser un homme, c'est l'ex&#233;cuter, s'il a m&#233;rit&#233; une sentence de mort ; c'est l'assassiner s'il ne la m&#233;rite pas. La subdivision du travail est l'assassinat d'un peuple. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5068&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5068&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5068&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5068&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5561&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5561&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5559&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5559&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4963&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4963&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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