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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Totem et tabou</title>
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		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Freud</dc:subject>

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&lt;p&gt;Nous connaissons le chemin parcouru par l'homme de la pr&#233;histoire, dans son d&#233;veloppement, gr&#226;ce aux monuments et aux ustensiles qu'il nous a laiss&#233;s, gr&#226;ce aux restes de son art, de sa religion et de sa conception de la vie qui nous sont parvenus soit directement, soit transmis par la tradition dans des l&#233;gendes, des mythes et des contes, gr&#226;ce enfin &#224; la survivance de sa mentalit&#233; que nous pouvons retrouver dans nos propres m&#339;urs et coutumes. En outre, cet homme de la pr&#233;histoire est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nous connaissons le chemin parcouru par l'homme de la pr&#233;histoire, dans son d&#233;veloppement, gr&#226;ce aux monuments et aux ustensiles qu'il nous a laiss&#233;s, gr&#226;ce aux restes de son art, de sa religion et de sa conception de la vie qui nous sont parvenus soit directement, soit transmis par la tradition dans des l&#233;gendes, des mythes et des contes, gr&#226;ce enfin &#224; la survivance de sa mentalit&#233; que nous pouvons retrouver dans nos propres m&#339;urs et coutumes. En outre, cet homme de la pr&#233;histoire est encore, jusqu'&#224; un certain point, notre contemporain ; il existe encore des hommes quo nous consid&#233;rons comme &#233;tant beaucoup plus proches des primitifs que nous ne le sommes et dans lesquels nous voyons les descendants et successeurs directs de ces hommes de jadis. C'est ainsi que nous jugeons les peuples dits sauvages et demi-sauvages, dont la vie psychique acquiert pour nous un int&#233;r&#234;t particulier, si nous pouvons prouver qu'elle constitue une phase ant&#233;rieure, bien conserv&#233;e, de notre propre d&#233;veloppe&#173;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons que cette preuve soit faite ; en &#233;tablissant alors une comparaison entre la &#171; psychologie des Peuples primitifs, &#187; telle que nous la r&#233;v&#232;le l'ethnographie, et la psychologie du n&#233;vros&#233;, telle qu'elle ressort des recherches psychanalytiques, nous devrons trouver entre l'une et l'autre de nombreux traits communs et &#234;tre &#224; m&#234;me de voir sous un jour nouveau, dans l'une et dans l'autre, des faits d&#233;j&#224; connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour des raisons aussi bien ext&#233;rieures qu'int&#233;rieures, je choisis, en vue de cette comparaison, les tribus que les ethnographes nous ont d&#233;crites comme &#233;tant les plus sauvages, les plus arri&#233;r&#233;es et les plus mis&#233;rables : les habitants primitifs du plus jeune des continents, de l'Australie, qui a conserv&#233; jusque dans sa faune tant de traits ar&#173;cha&#239;ques, introuvables ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitants primitifs de l'Australie sont consid&#233;r&#233; comme une race &#224; part, sans aucune parent&#233; physique ni linguistique avec ses voisins les plus proches, les peuples m&#233;lan&#233;siens, polyn&#233;siens, malais. Ces habitants ne b&#226;tissent ni maisons, ni cabanes solides, ne cultivent pas le sol, ne poss&#232;dent aucun animal domestique, pas m&#234;me le chien, ignorent jusqu'&#224; l'art de la poterie. Ils se nourrissent exclusivement de la chair de tous les animaux, quels qu'ils soient, qu'ils abattent et des racines qu'ils arrachent &#224; la terr&#233;. Ils n'ont ni rois ni chefs, l'assembl&#233;e des hommes m&#251;rs d&#233;cidant des affaires communes. Il n'est pas certain qu'on trouve chez eux des traces d'une religion, sous la forme d'un culte rendu &#224; des &#202;tres sup&#233;rieurs. Les tribus de l'int&#233;rieur du continent qui, par suite du manque d'eau ont &#224; lutter contre des conditions excessivement dures apparaissent sous tous les rapports plus primitives que les tribus voisines de la c&#244;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons, certes, pas nous attendre a ce que ces mis&#233;rables cannibales nus observent une morale sexuelle se rapprochant de la n&#244;tre ou imposent &#224; leurs instincts sexuels des restrictions trop s&#233;v&#232;res. Et, cependant, nous savons qu'ils s'imposent l'interdiction la plus rigoureuse des rapports sexuels incestueux. Il semble m&#234;me que toute leur organisation sociale soit subordonn&#233;e &#224; cette intention ou soit en rapport avec sa r&#233;alisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la place de toutes les institutions religieuses et sociales qui leur manquent, on trouve chez les Australiens le syst&#232;me du tot&#233;misme. Les tribus australiennes se divi&#173;sent en groupes plus petits, clans, dont chacun porte le nom de son totem. Qu'est-ce qu'un totem ? D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, c'est un animal, comestible, inoffensif ou dan&#173;ge&#173;reux et redout&#233;, plus rarement une plante ou une force naturelle (pluie, eau), qui se trouve dans un rapport particulier avec l'ensemble du groupe. Le totem est, en premier lieu, l'anc&#234;tre du groupe ; en deuxi&#232;me lieu, son esprit protecteur et son bienfaiteur qui envoie des oracles et, alors m&#234;me qu'il est dangereux pour d'autres, conna&#238;t et &#233;pargne ses enfants. Ceux qui ont le m&#234;me totem sont donc soumis &#224; l'obligation sacr&#233;e, dont la violation entra&#238;ne un ch&#226;timent automatique, de ne pas tuer (ou d&#233;truire) leur totem, de s'abstenir de manger de sa chair ou d'en jouir autrement. Le caract&#232;re tot&#233;&#173;mi&#173;que est inh&#233;rent, non &#224; tel animal particulier ou &#224; tel autre objet particulier (plante ou force naturelle), mais &#224; tous les. individus appartenant &#224; l'esp&#232;ce du totem. De temps &#224; autre sont c&#233;l&#233;br&#233;es des f&#234;tes au cours desquelles les associ&#233;s du groupe tot&#233;mique reproduisent ou imitent, par des danses c&#233;r&#233;moniales, les mouvements et particularit&#233;s de leur totem.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le totem se transmet h&#233;r&#233;ditairement, aussi bien en ligne paternelle que mater&#173;nelle. Il est probable que le mode de transmission maternel a &#233;t&#233; partout le plus primi&#173;tif et n'a &#233;t&#233; remplac&#233; que plus tard par la transmission paternelle. La subordina&#173;tion au totem forme la base de toutes les obligations sociales de l'Australien ; elle d&#233;passe, d'un c&#244;t&#233;, la subordination &#224; la tribu et refoule, d'un autre c&#244;t&#233;, &#224; l'arri&#232;re-plan la parent&#233; de sang 2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le totem n'est attach&#233; ni au sol ni &#224; telle ou telle localit&#233; ; les membres d'un m&#234;me totem peuvent vivre s&#233;par&#233;s les uns des autres et en paix avec des individus ayant des totems diff&#233;rents 3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, maintenant, nous devons relever enfin cette particularit&#233; du syst&#232;me tot&#233;mique par laquelle il int&#233;resse plus sp&#233;cialement le psychanalyste. Presque partout o&#249; ce syst&#232;me est en vigueur, il comporte la loi d'apr&#232;s laquelle les membres d'un seul et m&#234;me totem ne doivent pas avoir entre eux de relations sexuelles, par cons&#233;quent ne doivent pas se marier entre eux. C'est la loi de l'exogamie, ins&#233;parable du syst&#232;me tot&#233;mique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette interdiction, rigoureusement observ&#233;e, est assez remarquable. Elle est sans aucun rapport logique avec ce que nous savons de la nature et des particularit&#233;s du totem, et l'on ne comprend pas comment elle a pu se glisser dans le tot&#233;misme. Aussi ne sommes-nous pas &#233;tonn&#233;s de voir certains auteurs admettre que l'exogamie n'avait au d&#233;but et logiquement rien &#224; voir avec le tot&#233;misme, mais qu'elle y a &#233;t&#233; surajout&#233;e &#224; un moment donn&#233;, lorsqu'on a reconnu la n&#233;cessit&#233; d'&#233;dicter des restrictions matri&#173;moniales. Quoiqu'il en soit, que le lien exis&#173;tant entre l'exogamie et le tot&#233;misme soit profond ou non, le lien existe et appara&#238;t comme tr&#232;s solide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Essayons de comprendre la signification de cette prohibition &#224; l'aide de quelques consid&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) La violation de cette prohibition n'est pas suivie d'un ch&#226;timent pour ainsi dire automatique du coupable, comme le sont les violations d'autres prohibitions tot&#233;mi&#173;ques (par exemple la prohibition de manger de la chair de l'animal-totem), mais est veng&#233;e par la tribu tout enti&#232;re, comme s'il s'agissait de d&#233;tourner un danger qui menace la collectivit&#233; ou une faute qui p&#232;se sur elle. Voici une citation emprunt&#233;e &#224; Frazer et qui montre avec quelle s&#233;v&#233;rit&#233; les sauvages traitent ces violations, incontes&#173;tablement immorales, m&#234;me &#224; notre point de vue :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En Australie, les rapports sexuels avec une personne d'un clan prohib&#233; sont r&#233;guli&#232;rement punis de mort. Peu importe que la femme fasse partie du m&#234;me groupe local ou que, faisant partie d'une autre tribu, elle ait &#233;t&#233; captur&#233;e au cours d'une guer&#173;re ; un homme du clan coupable, qui se sert d'elle comme de sa femme, est pourchass&#233; et tu&#233; par les hommes de son clan, et la femme partage le m&#234;me sort. Dans certains cas, cependant, lorsque l'un et l'autre ont r&#233;ussi &#224; se soustraire aux poursuites pendant quelque temps, l'offense peut &#234;tre oubli&#233;e. Dans les rares cas o&#249; le fait dont nous nous occupons se produit chez la tribu Ta-ta-thi, dans la Nouvelle Galles du Sud, l'homme est tu&#233;, mais la femme est mordue et cribl&#233;e de coups de lance, jusqu'&#224; ce qu'elle expire, ou &#224; peu pr&#232;s ; la raison pour laquelle elle n'est pas tu&#233;e sur le coup est qu'elle a subi une contrainte. M&#234;me en ce qui concerne les amours occasionnelles, les pro&#173;hi&#173;bitions du clan sont strictement observ&#233;es, toute violation de ces prohibitions &#171; &#233;tant consid&#233;r&#233;e comme la chose la plus horrible et &#233;tant punie de mort &#187; (Hawitt) 4 &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) Comme les m&#234;mes ch&#226;timents frappent les aventures amoureuses anodines, c'est-&#224;-dire non suivies de procr&#233;ation, il est peu probable que les prohibitions soient dict&#233;es par des raisons d'ordre pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c) Le totem &#233;tant h&#233;r&#233;ditaire et ne subissant aucune modification du fait du maria&#173;ge, il est facile de se rendre compte des cons&#233;quences de cette prohibition dans les cas d'h&#233;r&#233;dit&#233; maternelle. Si l'homme, par exemple, fait partie d'un clan ayant pour totem le kangourou et &#233;pouse une femme ayant pour totem l'&#233;mou, les enfants, gar&#231;ons et filles, seront tous &#233;mou. Un fils issu de ce mariage sera donc dans l'impossibilit&#233; d'avoir des rap&#173;ports incestueux avec sa m&#232;re et sa s&#339;ur, &#233;mou comme lui 5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d) Mais il suffit d'un coup d'&#339;il un peu attentif pour se rendre compte que l'exo&#173;gamie qui fait partie du syst&#232;me tot&#233;mique a d'autres cons&#233;quences et poursuit d'autres buts que la simple prohibition de l'inceste avec la m&#232;re et la s&#339;ur. Elle d&#233;fend &#224; l'homme l'union sexuelle avec n'importe quelle autre femme de son groupe, c'est-&#224;-dire avec un certain nombre de femmes auxquelles ne le rattache aucun lien du sang, mais qui sont cependant consid&#233;r&#233;es comme &#233;tant ses consanguines. La justification psychologique de cette formidable restriction, qui d&#233;passe tout ce qui peut lui &#234;tre compar&#233; chez les peuples civilis&#233;s, n'est pas &#233;vidente au premier abord. On croit seu&#173;le&#173;ment comprendre que dans cette prohibition le r&#244;le du totem (animal), en tant qu'an&#173;c&#234;tre, est pris tr&#232;s au s&#233;rieux. Tous ceux qui descendent du m&#234;me totem sont con&#173;san&#173;guins, forment une famille, au sein de laquelle les degr&#233;s de parent&#233;, m&#234;me les plus &#233;loign&#233;s, sont consid&#233;r&#233;s comme un emp&#234;chement absolu &#224; l'union sexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que ces sauvages semblent obs&#233;d&#233;s par une crainte excessivement pro&#173;non&#173;c&#233;e de l'inceste et poss&#232;dent une tr&#232;s grande sensibilit&#233; pour les rapports inces&#173;tueux, crainte et possibilit&#233; li&#233;es &#224; une particularit&#233; que nous comprenons mal et qui fait que la parent&#233; du sang est remplac&#233;e par la parent&#233; tot&#233;mique. Il ne faut cepen&#173;dant pas exag&#233;rer cette opposition entre les deux genres de parent&#233; et l'on doit tenir bien pr&#233;sent &#224; l'esprit le fait que dans les prohibitions tot&#233;miques l'inceste r&#233;el ne constitue qu'un cas sp&#233;cial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment la famille r&#233;elle a-t-elle &#233;t&#233; remplac&#233;e par le groupe tot&#233;mique ? C'est l&#224; une &#233;nigme dont nous n'aurons peut-&#234;tre la solution que lorsque nous aurons bien compris la nature du totem. On pourrait certes supposer que la substitution du lien tot&#233;mique au lien de famille &#233;tait la seule base possible de la prohibition de l'inceste, puisqu'en accordant &#224; l'individu une certaine libert&#233; sexuelle, d&#233;passant les limites des rapports conjugaux, on s'exposait &#224; le voir violer les liens consanguins et ne pas s'ar&#173;r&#234;&#173;&#173;ter m&#234;me devant l'inceste. A cela on peut objecter que les coutumes des Austra&#173;liens impliquent des conditions sociales et des circonstances solennelles dans les&#173;quel&#173;les le droit exclusif d'un homme sur une femme, consid&#233;r&#233;e comme son &#233;pouse l&#233;giti&#173;me, est m&#233;connu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage de ces tribus australiennes 6 pr&#233;sente une particularit&#233; qui est certaine&#173;ment en rapport avec ce fait. Les d&#233;signations de parent&#233; notamment dont elles se servent se rapportent aux relations, non entre deux individus, niais entre un individu et un groupe ; d'apr&#232;s l'expression de M. L. H. Morgan, ces d&#233;signations forment un syst&#232;me &#171; classificateur &#187;. Ceci signifie qu'un homme appelle p&#232;re non seulement ce&#173;lui qui l'a engendr&#233;, mais aussi tout homme qui, d'apr&#232;s les coutumes de la tribu, aurait pu &#233;pouser sa m&#232;re et devenir son p&#232;re ; il appelle m&#232;re toute femme qui, sans enfreindre les coutumes de la tribu, aurait pu devenir r&#233;ellement sa m&#232;re ; il appelle fr&#232;res et s&#339;urs non seulement les enfants de ses v&#233;ritables parents, mais aussi les enfants de toutes les autres personnes qui auraient pu &#234;tre ses parents, etc. Les noms de parent&#233; que deux Australiens s'accordent r&#233;ciproquement ne d&#233;signent donc pas n&#233;cessairement une parent&#233; de sang, comme c'est le cas dans notre langage &#224; nous ; ils d&#233;signent moins des rapports physiques que des rapports sociaux. Nous trouvons quel&#173;&#173;que chose qui se rapproche de ce syst&#232;me classificateur dans nos nursery o&#249; les en&#173;fants saluent comme des &#171; oncles &#187; et des &#171; tantes &#187; tous les amis et toutes les amies de leurs parents, ou bien encore nous employons les m&#234;mes d&#233;signations dans un sens figur&#233;, lorsque nous parlons de &#171; fr&#232;res en Apollon &#187;, de &#171; s&#339;urs en Christ &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'explication de ces expressions qui nous paraissent si bizarres se d&#233;gage facile&#173;ment, lorsqu'on les consid&#232;re comme des survivances et des caract&#232;res de l'institution que le r&#233;v&#233;rend L. Fison a appel&#233;e &#171; mariage de groupe &#187; et en vertu de laquelle un certain nombre d'hommes exercent des droits conjugaux sur un certain nombre de femmes. Les enfants issus de ce mariage de groupe doivent naturellement se consid&#233;&#173;rer les uns les autres comme fr&#232;res et s&#339;urs, bien qu'ils puissent ne pas avoir tous la m&#234;me m&#232;re, et consid&#233;rer tous les hommes du groupe comme leurs p&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que certains auteurs, comme Westermarck, par exemple, dans son Histoire du mariage humain 7, refusent d'admettre les cons&#233;quences que d'autres ont tir&#233;es des noms d&#233;signant les parent&#233;s de groupe, les auteurs qui ont le plus &#233;tudi&#233; les sauvages australiens s'accordent &#224; voir dans les noms de parent&#233; classificateurs une survivance de l'&#233;poque o&#249; le mariage de groupe &#233;tait en vigueur. Et d'apr&#232;s Spencer et Gillen 8, une certaine forme de mariage de groupe existerait encore aujourd'hui dans les tribus des Urabunna et des Dieri. Le mariage de groupe a donc pr&#233;c&#233;d&#233; chez ces peuples le mariage individuel et n'a pas disparu sans laisser des traces dans le langage et dans les coutumes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si nous mettons &#224; la place du mariage individuel le mariage de groupe, la rigueur en apparence excessive de la prohibition de l'inceste que nous constatons chez ces peuples devient concevable. L'exogamie tot&#233;mique, la prohibition de rapports sexuels entre membres du m&#234;me clan, appara&#238;t comme le moyen le plus propre &#224; em&#173;p&#234;&#173;cher l'inceste de groupe, moyen qui a &#233;t&#233; &#233;tabli et adopt&#233; &#224; cette &#233;poque-l&#224; et a surv&#233;&#173;cu pendant longtemps aux raisons qui l'ont fait na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous croyons ainsi avoir compris les raisons des restrictions matrimoniales existant chez les sauvages de l'Australie, nous devons savoir aussi que les conditions r&#233;elles pr&#233;sentent une complexit&#233; beaucoup plus grande, &#224; premi&#232;re vue inextricable. Il n'existe notamment que peu de tribus australiennes qui ne connaissent pas d'autre prohibition que celle d&#233;termin&#233;e par les limites tot&#233;miques. La plupart sont organis&#233;es de telle sorte qu'elles se subdivisent d'abord en deux sections qu'on appelle classes matri&#173;mo&#173;niales (les phratries des auteurs anglais). Chacune de ces classes est exoga&#173;mi&#173;que et se compose d'un certain nombre de groupes tot&#233;miques. G&#233;n&#233;ralement, cha&#173;que classe se subdivise encore en deux sous-classes (sous-phratries), toute la tribu se composant ainsi de quatre sous-classes ; il en r&#233;sulte que les sous-classes occupent une place interm&#233;diaire entre les phratries et les groupes tot&#233;miques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sch&#233;ma typique, tr&#232;s souvent r&#233;alis&#233;, de l'organisation d'une tribu australienne peut donc &#234;tre repr&#233;sent&#233; ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les douze groupes tot&#233;miques sont r&#233;unis en quatre sous-classes et deux classes. Toutes les subdivisions sont exogamiques 9. La sous-classe c forme une unit&#233; exoga&#173;mi&#173;que avec la sous-classe e, la sous-classe d avec la sous-classe f. Le r&#233;sultat obtenu par ces institutions et, par cons&#233;quent, leur tendance ne sont donc pas douteux : elles servent &#224; introduire une nouvelle limitation du choix matrimonial et de la libert&#233; sexuelle. S'il n'y avait que les douze groupes tot&#233;miques, chaque membre d'un groupe (&#224; supposer que chaque groupe se compose du m&#234;me nombre d'individus) pourrait choisir entre les onze douzi&#232;mes des femmes de la tribu. L'existence des deux phra&#173;tries limite le nombre des femmes, sur lesquelles peut porter le choix de chacun, &#224; six douzi&#232;&#173;mes, c'est-&#224;-dire &#224; la moiti&#233;. Un homme appartenant au totem a ne peut &#233;pou&#173;ser qu'une femme faisant partie des groupes 1-6. L'introduction des deux sous-classes fait baisser le choix, en le limitant &#224; trois douzi&#232;mes, c'est-&#224;-dire au quart : un homme ayant le totem ne peut choisir sa femme que parmi celles ayant le totem 4, 5, 6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rapports historiques existant entre les classes matrimoniales, dont certaines tribus comptent jusqu'&#224; huit, et les groupes tot&#233;miques ne sont pas encore &#233;lucid&#233;s. On voit seulement que ces institutions poursuivent le m&#234;me but que l'exogamie tot&#233;&#173;mique et cherchent m&#234;me &#224; aller au-del&#224;. Mais alors que l'exogamie tot&#233;mique pr&#233;&#173;sente toutes les apparences d'une institution sacr&#233;e, n&#233;e on ne sait comment, donc d'une coutume, l'institution compliqu&#233;e des classes matrimoniales, avec leurs subdivi&#173;sions et les conditions qui s'y rattachent, semble &#234;tre le produit d'une l&#233;gislation consciente et intentionnelle qui se serait propos&#233; de renforcer la prohibition de l'inces&#173;te, proba&#173;ble&#173;ment parce que l'influence tot&#233;mique avait commenc&#233; &#224; faiblir. Et alors que le sys&#173;t&#232;&#173;me tot&#233;mique forme, ainsi que nous le savons, la base de toutes les autres obliga&#173;tions sociales et restrictions morales de la tribu, le r&#244;le de la phratrie se borne, en g&#233;n&#233;&#173;ral, &#224; la seule r&#233;glementation du choix matrimonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du d&#233;veloppement ult&#233;rieur du syst&#232;me des classes matrimoniales, appa&#173;ra&#238;t la tendance &#224; &#233;tendre la prohibition qui frappe l'inceste naturel et l'inceste de groupe aux mariages entre parents de groupe plus &#233;loign&#233;s ; c'est ainsi d'ailleurs qu'a proc&#233;d&#233; l'&#233;glise catholique, lorsqu'elle a &#233;tendu la prohibition qui frappait les maria&#173;ges entre fr&#232;res et s&#339;urs aux mariages entre cousins et, pour justifier sa mesure, a invent&#233; des degr&#233;s de parent&#233; spirituels 10.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons aucun int&#233;r&#234;t &#224; chercher &#224; nous orienter dans les discussions com&#173;pli&#173;qu&#233;es et d&#233;pourvues de clart&#233; qui se sont poursuivies concernant l'origine et la signification des classes matrimoniales, ainsi que leurs rapports avec le totem. Il nous suffit de relever avec quel grand soin les Australiens et d'autres peuples sauvages veillent &#224; la prohibition de l'inceste 11. Nous pouvons m&#234;me dire que ces sauvages sont plus scrupuleux sous ce rapport que nous-m&#234;mes. Il est possible qu'&#233;tant davantage sujets aux tentations ils aient besoin d'une protection plus efficace contre celles-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la phobie de l'inceste, qui caract&#233;rise ces peuples ne s'est pas content&#233;e de cr&#233;er les institutions que nous venons de d&#233;crire et qui nous paraissent dirig&#233;es prin&#173;ci&#173;pa&#173;lement contre l'inceste de groupe. Nous devons ajouter toute une s&#233;rie de &#171; coutu&#173;mes &#187; qui, destin&#233;es &#224; emp&#234;cher les rapports sexuels individuels entre proches parents, &#224; l'instar de ce qui se passe chez nous, sont observ&#233;es avec une rigueur reli&#173;gieuse. Le but que poursuivent ces coutumes n'est gu&#232;re douteux. Les auteurs an&#173;glais les d&#233;signent sous le nom d'avoidances (ce qui doit &#234;tre &#233;vit&#233;). Elles sont r&#233;pan&#173;dues bien au del&#224; des peuples tot&#233;miques australiens. Je prierai seulement ici le lecteur de se contenter de quelques extraits fragmentaires des abondants documents que nous poss&#233;dons sur ce sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En M&#233;lan&#233;sie, ces prohibitions restrictives visent les rapports du fils avec la m&#232;re et les s&#339;urs. C'est ainsi qu'&#224; Lepers Island, une des &#238;les des Nouvelles-H&#233;brides, le gar&#231;on, lorsqu'il a atteint un certain &#226;ge, quitte le toit maternel et s'en va demeurer dans la maison commune (club) o&#249; il couche et prend ses repas. Il peut encore visiter sa maison, pour venir y r&#233;clamer sa nourriture ; mais lorsque sa s&#339;ur y est pr&#233;sente, il doit s'en aller, sans avoir mang&#233; ; lorsqu'aucune de ses s&#339;urs n'est pr&#233;sente, il doit prendre son repas, assis pr&#232;s de la porte. Si, hors de la maison, fr&#232;re et s&#339;ur se ren&#173;con&#173;trent par hasard, celle-ci doit se sauver ou se cacher. Lorsque le gar&#231;on recon&#173;na&#238;t sur le sable les traces des pas de l'une de ses s&#339;urs, il ne doit pas les suivre. La m&#234;me prohibition s'applique &#224; la s&#339;ur. Le gar&#231;on ne doit m&#234;me pas prononcer le nom de sa s&#339;ur et &#224; doit se garder de prononcer un mot du langage courant, lorsque ce mot fait partie du nom de sa s&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette prohibition, qui entre en vigueur lors de la c&#233;r&#233;monie de la pubert&#233;, doit &#234;tre observ&#233;e toute la vie durant. L'&#233;loignement entre une m&#232;re et son fils augmente avec les ann&#233;es, la r&#233;serve observ&#233;e par la m&#232;re &#233;tant toutefois plus grande que celle impos&#233;e au fils. Lorsqu'elle lui apporte quelque chose &#224; manger, elle ne lui remet pas les aliments directement, mais les d&#233;pose devant lui ; elle ne lui parle jamais fami&#173;li&#232;rement, mais lui dit &#171; vous &#187;, en s'adressant &#224; lui, au lieu de &#171; tu &#187; (il s'agit, bien entendu, de mots correspondant &#224; notre &#171; vous &#187; et &#224; notre &#171; tu &#187;). Les m&#234;mes cou&#173;tu&#173;mes sont en vigueur en Nouvelle-Cal&#233;donie. Lorsqu'un fr&#232;re et une s&#339;ur se rencon&#173;trent, celle-ci se cache dans les buissons, et lui passe, sans se retourner vers elle 12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la presqu'&#238;le des Gazelles, en Nouvelle-Bretagne, une s&#339;ur, une fois mari&#233;e, ne doit plus adresser la parole &#224; son fr&#232;re ; au lieu de prononcer son nom, elle doit le d&#233;signer par une p&#233;riphrase 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Nouveau-Mecklembourg, la m&#234;me prohibition s'applique, non seulement &#224; fr&#232;re et s&#339;ur, mais aussi &#224; cousin et cousine. Ils ne doivent ni se rapprocher l'un de l'autre, ni se donner la main, ni se faire des cadeaux ; lorsqu'ils veulent se parler, ils doivent le faire &#224; la distance de quelques pas. L'inceste avec la s&#339;ur est puni parla pendaison 14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#238;les Fidji ces prohibitions sont particuli&#232;rement rigoureuses ; elles s'appli&#173;quent non seulement aux parents par le sang, mais aussi aux fr&#232;res et s&#339;urs de grou&#173;pe. Nous sommes d'autant plus &#233;tonn&#233;s d'apprendre que ces sauvages connaissent des orgies sacr&#233;es, au cours desquelles s'accomplissent pr&#233;cis&#233;ment les unions sexuelles les plus frapp&#233;es de prohibition. Mais nous pouvons aussi, au lieu de trouver cette contradic&#173;tion &#233;tonnante, l'utiliser pour l'explication m&#234;me de la prohibition 15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Battas, de Sumatra, les prohibitions s'&#233;tendent &#224; tous les degr&#233;s de paren&#173;t&#233; un peu proches. Ce serait, par exemple, une tr&#232;s grande inconvenance, si un Batta accompagnait sa s&#339;ur dans une r&#233;union. Un fr&#232;re Batta se sent mal &#224; l'aise dans la soci&#233;t&#233; de sa s&#339;ur, m&#234;me en pr&#233;sence d'autres personnes. Lorsqu'un fr&#232;re entre dans la maison, la s&#339;ur ou les s&#339;urs pr&#233;f&#232;rent s'en retirer. De m&#234;me un p&#232;re ne reste&#173;ra jamais en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec sa fille, ou une m&#232;re avec son fils. Le missionnaire hollan&#173;dais, qui relate ces m&#339;urs, ajoute qu'il doit malheureusement les trouver justifi&#233;es. Il est admis chez ce peuple qu'un t&#234;te-&#224;-t&#234;te entre un homme et une femme doit fatale&#173;ment aboutir &#224; une intimit&#233; indue, et comme ces gens doivent s'attendre aux pires ch&#226;&#173;ti&#173;ments et aux plus graves cons&#233;quences, lorsqu'ils se rendent coupables de relations sexuelles avec de proches parents, il est naturel qu'ils songent &#224; se pr&#233;server par des prohibitions de ce genre de toute tentation possible 16.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Barongo de la baie de Delagoa, en Afrique, les pr&#233;cautions les plus s&#233;v&#232;res sont impos&#233;es &#224; l'homme &#224; l'&#233;gard de sa belle-s&#339;ur, c'est-&#224;-dire de la femme du fr&#232;re de sa propre femme. Lorsqu'un homme rencontre quelque part cette person&#173;ne, dangereuse pour lui, il l'&#233;vite soigneusement. Il n'ose pas manger du m&#234;me plat qu'elle, il ne lui parle qu'en tremblant, il ne se d&#233;cide pas &#224; s'approcher de sa cabane et la salue d'une voix &#224; peine perceptible 17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Akamba (oit Wakamba) de l'Est africain anglais, il existe une prohibition qu'on s'attendrait &#224; trouver plus fr&#233;quemment. Pendant la p&#233;riode comprise entre la pubert&#233; et le mariage, une jeune fille doit obstin&#233;ment &#233;viter son p&#232;re. Elle se cache, lorsqu'elle le rencontre dans la rue, ne cherche jamais &#224; s'asseoir &#224; c&#244;t&#233; de lui et se comporte ainsi jusqu'aux fian&#231;ailles. &#192; partir du jour o&#249; elle est mari&#233;e, les rapports entre elle et le p&#232;re deviennent libres 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prohibition la plus r&#233;pandue, la plus s&#233;v&#232;re et la plus int&#233;ressante, m&#234;me pour les peuples civilis&#233;s, est celle qui porte sur les relations entre le gendre et la belle-m&#232;re. Elle existe chez tous les peuples australiens, mais on la constate aussi chez les peuples m&#233;lan&#233;siens, polyn&#233;siens et chez les n&#232;gres de l'Afrique, partout o&#249; l'on re&#173;trou&#173;ve les traces du tot&#233;misme et de la parent&#233; de groupe, et peut-&#234;tre m&#234;me ailleurs. Chez quelques-uns de ces peuples on trouve des prohibitions analogues concernant les relations anodines entre une femme et son beau-p&#232;re, mais ces prohibitions sont moins constantes et s&#233;rieuses que celles cit&#233;es plus haut. Dans certains cas isol&#233;s, il est recommand&#233; d'&#233;viter les deux beaux-parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme, en ce qui concerne la prohibition touchant les relations entre belle-m&#232;re et gendre, le d&#233;tail des faits nous int&#233;resse moins que le sens de la prohibition, je vais me borner ici encore &#224; ne citer que quelques exemples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#238;les Banko, ces prohibitions sont tr&#232;s s&#233;v&#232;res et d'une cruelle rigueur. Un gendre et une belle-m&#232;re doivent &#233;viter de se trouver &#224; proximit&#233; l'un de l'autre. Lors&#173;que, par hasard, ils se rencontrent sur un chemin, la belle-m&#232;re doit s'&#233;carter et tour&#173;ner le dos jusqu'&#224; ce que le gendre l'ait d&#233;pass&#233;e, ou inversement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Vanna Lava (Port Patterson), un gendre ne mettra pas les pieds sur la, plage, apr&#232;s le passage de sa, belle-m&#232;re, avant que la mar&#233;e n'ait fait dispara&#238;tre dans le sable la trace des pas de celle-ci. Ils ne doivent se parler qu'&#224; distance, et il est bien entendu qu'il ne doivent pas prononcer le nom l'un de l'autre 19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#238;les Salomon, l'homme une fois mari&#233;, ne doit plus voir sa belle-m&#232;re ni lui parler. Lorsqu'il la rencontre, il feint de ne pas la conna&#238;tre et se met &#224; courir aussi vite que possible, pour se cacher 20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Zoulous, la coutume exige que l'homme ait honte de sa belle-m&#232;re et qu'il fasse tout son possible pour fuir sa soci&#233;t&#233;. Il n'entre pas dans la cabane lors&#173;qu'elle s'y trouve et, lorsqu'il la rencontre, l'un l'autre se cache derri&#232;re un buisson, l'homme son bouclier devant son visage. Lorsqu'ils ne peuvent s'&#233;viter, la femme, pour se conformer au c&#233;r&#233;monial, noue autour de sa t&#234;te une touffe d'herbes. Les relations entre eux sont assur&#233;es par une tierce personne, ou bien ils se parlent &#224; haute voix lorsqu'ils sont s&#233;par&#233;s par un obstacle naturel. Aucun d'eux ne doit prononcer le nom de l'autre 21.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Basoga, tribu n&#232;gre habitant dans la r&#233;gion des sources du Nil, un hom&#173;me ne peut parler &#224; sa belle-m&#232;re que lorsqu'elle se trouve dans une autre pi&#232;ce de la maison et qu'il ne la voit pas. Ce peuple a d'ailleurs l'inceste tellement en horreur qu'il le punit m&#234;me chez les animaux domestiques 22.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que l'intention et la significations des autres prohibitions concernant les rapports entre parents ne soul&#232;vent pas le moindre doute, ces prohibitions &#233;tant con&#173;&#231;ues par tous les observateurs comme des mesures de Pr&#233;servation contre l'inceste, il n'en est pas de m&#234;me des interdictions ayant pour objet les relations avec la belle-m&#232;re, certains auteurs ayant donn&#233; de cette interdiction une interpr&#233;tation toute diff&#233;rente. On a, et avec raison, trouv&#233; inconcevable que tous ces peuples mani&#173;festent une si grande crainte devant la tentation personnifi&#233;e par une femme &#226;g&#233;e qui, sans &#234;tre la m&#232;re de l'homme en question, pourrait cependant le traiter comme son fils 23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#234;me objection a &#233;t&#233; adress&#233;e &#224; la conception de Fison qui a attir&#233; l'attention sur les lacunes existant dans certains syst&#232;mes de classes matrimoniales et consistant en ce que ces syst&#232;mes ne rendent pas th&#233;oriquement impossibles les mariages entre gendres et belles-m&#232;res, de sorte qu'il a fallu &#233;dicter une mesure d'assurance sp&#233;ciale contre cette possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sir John Lubbock (dans son ouvrage : Origin of Civilisation) fait remonter au &#171; rapt &#187; primitif (mariage by capture) cette attitude de la belle-m&#232;re &#224; l'&#233;gard du gen&#173;dre. &#171; Tant que le rapt de femmes existait r&#233;ellement, l'exasp&#233;ration des parents devait &#234;tre s&#233;rieuse. Mais lorsque de cette forme de mariage ne sont plus rest&#233;s que les sym&#173;bo&#173;les, l'exasp&#233;ration des parents a &#233;t&#233; symbolis&#233;e &#224; son tour, et la coutume dont nous nous occupons a persist&#233;, apr&#232;s m&#234;me que son origine e&#251;t &#233;t&#233; oubli&#233;e. &#187; Il a &#233;t&#233; facile &#224; Crawley de montrer que cet essai d'explication ne tient pas compte de l'obser&#173;vation des faits eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. B. Tylor pense que l'attitude de la belle-m&#232;re &#224; l'&#233;gard du gendre n'est qu'une forme de la &#171; non-reconnaissance &#187; (cutting) de ce dernier par la famille de sa femme. L'homme est consid&#233;r&#233; comme un &#233;tranger, jusqu'&#224; la naissance du premier enfant. M&#234;me si l'on fait abstraction des cas o&#249; la r&#233;alisation de cette derni&#232;re condition ne fait pas lever la prohibition, l'interpr&#233;tation de Tylor pr&#233;sente encore un autre d&#233;faut : elle n'explique pas qu'on ait eu besoin de fixer d'une mani&#232;re pr&#233;cise la nature des rela&#173;tions entre gendre et belle-m&#232;re ; elle laisse, par cons&#233;quent, de c&#244;t&#233; le facteur sexuel et ne tient pas compte de l'&#233;l&#233;ment sacr&#233; de la crainte qui s'exprime dans la prohibi&#173;tion des rapports en question 24.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une femme zoulou, questionn&#233;e sur les raisons de cette interdiction, a donn&#233; cette r&#233;ponse, dict&#233;e par un sentiment de d&#233;licatesse : &#171; Il ne faut pas qu'il voie les seins qui ont nourri sa femme &#187; 25.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que m&#234;me chez les peuples civilis&#233;s les ports entre gendre et belle-m&#232;re constituent un des c&#244;t&#233;s scabreux de l'organisation familiale. Certes, il n'existe, chez les peuples blancs de l'Europe et l'Am&#233;rique, aucune prohibition concernant ces rap&#173;ports, mais beaucoup de conflits et d'ennuis seraient &#233;vit&#233;s si des prohibitions de ce genre existaient encore dans les m&#339;urs, sans que tel ou tel individu se trouve oblig&#233; de les &#233;dicter pour son usage personnel. Plus d'un Europ&#233;en sera port&#233; &#224; voir un acte de haute sagesse dans le fait que les peuples sauvages ont, par leurs prohibitions, ren&#173;du d'avance impossible une entente entre ces deux personnes si &#233;troitement appa&#173;rent&#233;es. Il est &#224; peu pr&#232;s certain qu'il existe, dans situation psychologique du gendre et de la belle-m&#232;re, quelque chose qui favorise l'hostilit&#233; entre eux et rend difficile leur vie en commun. Le fait que chez les peuples civilis&#233;s les rapports entre gendre et belle-m&#232;re constituent g&#233;n&#233;ralement l'objet pr&#233;f&#233;r&#233; de plaisanteries et de railleries serait une preuve qu'il entre, dans leurs relations affectives, des &#233;l&#233;ments d'opposition tranch&#233;e. A mon avis, il s'agit l&#224; de relations &#171; ambivalentes &#187;, se composant &#224; la fois d'&#233;l&#233;ments affectueux et d'&#233;l&#233;ments hostiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains de ces sentiments sont faciles &#224; expliquer de la part de la belle-m&#232;re, il y a le regret de se s&#233;parer de sa fille, la m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard de l'&#233;tranger auquel celle-ci est livr&#233;e, la tendance &#224; imposer, malgr&#233; tout, son autorit&#233;, comme elle le l'ait dans sa propre maison. De la part du gendre, il y a la d&#233;cision de ne plus se soumettre &#224; aucu&#173;ne volont&#233; &#233;trang&#232;re, la jalousie &#224; l'&#233;gard des personnes qui, avant lui, avaient joui de la tendresse de sa femme et, last not least, le d&#233;sir de ne pas se laisser troubler dans son illusion qui lui fait accorder une valeur exag&#233;r&#233;e aux qualit&#233;s de sa jeune femme. Dans la plupart des cas, c'est la belle-m&#232;re qui vient dissiper cette illusion, car tout en lui rappelant sa femme par de nombreux traits qu'elle a en commun avec elle, elle manque de cette beaut&#233;, de cette jeunesse et de cette fra&#238;cheur d'&#226;me qui lui font tant appr&#233;cier la fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La connaissance de sentiments cach&#233;s (lue nous devons &#224; l'examen psychanaly&#173;tique des hommes nous permet d'ajouter d'autres motifs &#224; ceux que nous venons d'&#233;num&#233;rer. Si les besoins psycho-sexuels de la femme trouvent leur satisfaction dans le mariage et dans la vie de famille, elle n'en est pas moins constamment menac&#233;e du danger d'insatisfaction provenant (le l'arr&#234;t pr&#233;matur&#233; des relations conjugales et du vide affectif qui peut en r&#233;sulter. La m&#232;re qui vieillit se pr&#233;serve de ce danger par l'identification avec ses enfants, par la part active qu'elle prend &#224; leur vie affective. On dit que les parents rajeunissent aupr&#232;s de leurs enfants ; c'est l&#224; en effet un des avantages les plus pr&#233;cieux que ceux-l&#224; doivent &#224; Ceux-ci. La femme st&#233;rile se trouve ainsi priv&#233;e de l'une des meilleures consolations et compensations pour les privations auxquelles elle doit se r&#233;signer dans sa vie conjugale. Cette identification affective avec la fille va chez certaines m&#232;res jusqu'&#224; partager avec celle-ci l'amour qu'elle &#233;prou&#173;ve pour son mari, ce qui, dans les cas les plus aigus, aboutit, &#224; la suite de la violente r&#233;sistance psychique que la m&#232;re oppose &#224; ce sentiment, &#224; des formes de n&#233;vrose graves. Toutefois, on observe fr&#233;quemment chez la belle-m&#232;re l'existence d'un sentiment amoureux &#224; l'&#233;gard du gendre, sentiment qui, soit sous sa forme r&#233;elle, soit sous la forme d'une tendance oppo&#173;s&#233;e, participe &#224; la lutte que se livrent les diff&#233;&#173;rentes forces psychiques de cette femme. Il arrive fr&#233;quemment que c'est pr&#233;cis&#233;ment l'&#233;l&#233;ment haineux, sadique qu'elle manifeste &#224; l'&#233;gard du gendre, afin de r&#233;primer d'autant plus s&#251;rement ce qu'elle &#233;prouve pour lui de tendresse condamnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez l'homme, l'attitude &#224; l'&#233;gard de la belle-m&#232;re se complique de sentiments ana&#173;lo&#173;gues, mais provenant d'autres sources. Le chemin du choix de l'objet l'a conduit, de l'image de sa m&#232;re et, peut-&#234;tre, aussi de celle de sa s&#339;ur, &#224; son objet actuel ; fuyant toute pens&#233;e et intention incestueuses, il transf&#232;re son amour, ses pr&#233;f&#233;rences, si l'on veut, des deux personnes ch&#232;res &#224; son enfance, &#224; une personne &#233;trang&#232;re, faite &#224; leur image. C'est la belle-m&#232;re qui vient prendre la place de sa propre m&#232;re et de la m&#232;re de sa s&#339;ur ; il sent na&#238;tre et grandir en lui la tendance &#224; se replonger dans l'&#233;poque de ses premiers choix amoureux ; mais tout en lui s'oppose &#224; cette tendance. L'horreur qu'il a de l'inceste exige qu'il ne se souvienne pas de la g&#233;n&#233;alogie de son choix amou&#173;reux ; l'existence r&#233;elle et actuelle de la belle-m&#232;re, qu'il n'a pas connue depuis son enfance et dont il n'a par cons&#233;quent pas gard&#233; l'image dans son inconscient, lui rend la r&#233;sistance facile. Une certaine nuance d'irritation et de haine que nous discer&#173;nons dans la complexit&#233; de ses sentiments nous permet de supposer que la belle-m&#232;re repr&#233;sente r&#233;ellement pour le gendre une tentation incestueuse ; et, d'autre part, il arrive fr&#233;quemment qu'un homme tombe amoureux de sa future belle-m&#232;re, avant de transf&#233;rer son inclination &#224; la fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien, &#224; mon avis, ne nous emp&#234;che d'admettre que c'est ce l'acteur incestueux qui a motiv&#233; chez les sauvages les prohibitions portant sur les relations entre gendre et belle-m&#232;re. C'est ainsi qu'en ce qui concerne ces prohibitions, si rigoureusement obser&#173;v&#233;es par ces peuples primitifs, nous pr&#233;f&#233;rerions l'opinion exprim&#233;e en premier lieu par Fison, opinion qui ne voit dans les prescriptions dont il s'agit qu'une protec&#173;tion contre l'inceste possible. On pourrait en dire autant de toutes les autres prohibi&#173;tions portant sur les relations entre parents de sang ou par alliance. Il n'y aurait que cette seule diff&#233;rence que, dans le premier cas, l'inceste &#233;tant direct, l'intention pr&#233;ser&#173;vatrice pourrait &#234;tre consciente, tandis que dans le deuxi&#232;me, qui comprend &#233;gale&#173;ment les relations de gendre &#224; belle-m&#232;re, l'inceste ne serait qu'une tentation imaginai&#173;re, aux phases interm&#233;diaires inconscientes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce qui pr&#233;c&#232;de nous n'avons gu&#232;re eu l'occasion de montrer en quoi l'appli&#173;ca&#173;tion de la m&#233;thode psychanalytique modifie notre mani&#232;re d'envisager les faits de la psychologie des peuples : c'est que la phobie de l'inceste, qui existe chez les sauvages, est depuis longtemps connue comme telle et n'a pas besoin d'interpr&#233;tation ult&#233;rieure. Tout ce que nous pouvons ajouter &#224; la conception r&#233;gnante, c'est que la crainte de l'inceste constitue un trait essentiellement infantile et s'accorde d'une fa&#231;on &#233;tonnante avec ce que nous savons de la vie psychique des n&#233;vros&#233;s. La psychanalyse nous a montr&#233; que le premier objet sur lequel se porte le choix sexuel du jeune gar&#231;on est de nature incestueuse, condamnable, puisque cet objet est repr&#233;sent&#233; par la m&#232;re ou par la s&#339;ur, et elle nous a montr&#233; aussi la voie que le gar&#231;on suit, &#224; mesure qu'il grandit, pour se soustraire a l'attrait de l'inceste. Or, chez le n&#233;vros&#233; nous trouvons r&#233;guli&#232;re&#173;ment des restes consid&#233;rables d'infantilisme psychique, soit parce qu'il n'a pas &#233;t&#233; capable de s'affranchir des conditions infantiles de la psycho-sexualit&#233;, soit parce qu'il y est retourn&#233; (arr&#234;t de d&#233;veloppement ou r&#233;gression). C'est pourquoi les fixations incestueuses de la libido jouent de nouveau ou jouent encore le r&#244;le princi&#173;pal dans sa vie psychique inconsciente. Nous sommes ainsi amen&#233;s &#224; voir dans l'atti&#173;tu&#173;de incestu&#173;euse &#224; l'&#233;gard des parents le complexe central de la n&#233;vrose. Cette con&#173;cep&#173;tion du r&#244;le de l'inceste dans la n&#233;vrose se heurte naturellement &#224; l'incr&#233;dulit&#233; g&#233;n&#233;&#173;rale des hom&#173;mes adultes et normaux ; la m&#234;me fin de non-recevoir sera, par exem&#173;&#173;ple, oppos&#233;e aux travaux de Otto Rank qui ont montr&#233; sur une vaste &#233;chelle le r&#244;le que l'inceste joue dans les cr&#233;ations po&#233;tiques et quelle richesse de mat&#233;riaux ses innombrables varia&#173;tions, et d&#233;formations offrent &#224; la po&#233;sie. Nous sommes oblig&#233;s d'admettre que cette r&#233;sistance d&#233;coule surtout de la profonde aversion que l'homme &#233;prouve pour ses d&#233;&#173;sirs incestueux d'autrefois, aujourd'hui compl&#232;tement et profond&#233;&#173;ment refoul&#233;s. Aussi n'est-il pas sans importance de pouvoir montrer que les peuples sauvages &#233;prouvent encore d'une fa&#231;on dangereuse, au point de se voir oblig&#233;s de se d&#233;fendre contre eux par des mesures excessivement rigoureuses, les d&#233;sirs incestueux destin&#233;s &#224; se perdre un jour dans l'inconscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.frs.tot&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le livre de freud est ici&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://wikilivres.ca/wiki/Totem_et_Tabou&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Vous pouvez aussi le trouver l&#224;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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