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La question noire aux USA

mercredi 3 juin 2020, par Robert Paris

C.L.R. James

La question nègre

I - Le développement historique des Nègres dans la société américaine

1943

L’historique de la question nègre et du mouvement révolutionnaire américain, en général, ainsi que celui du mouvement trotskyste, en particulier, rend actuellement nécessaire l’examen, même bref, du rôle des nègres dans le développement politique de la société américaine.

En 1776, les masses nègres ne jouaient aucun rôle primordial et la révolution aurait eu le développement général qu’elle a eu effectivement, même si pas un nègre n’avait vécu aux Etats-Unis. Cependant, dès que commença la lutte révolutionnaire, les nègres obligèrent la bour­geoisie révolutionnaires à comprendre les droits des nègres dans les droits de l’homme. Les nègres eux-mêmes jouèrent un rôle important dans la lutte militaire de la révolution.

Entre 1800 et 1830, les nègres, désappointés par les résultats de la révolution, firent l’expérience d’une série de révoltes. Vers 1831, la démocratie petite bourgeoise américaine entra dans une période d’agitation débordante d’égalitarisme humanitaire. Désappointés par leurs défaites des années 1800 à 1830, les esclaves nègres du Sud, aidés par les Nègres libres du Nord, cherchèrent à acquérir leur liberté par une lutte de masses. Grâce à cette action spontanée, le mouvement petit bourgeois pour les droits de l’homme fut rapidement dominé par la lutte pour l’abolition de l’esclavage ; le lien qui existait entre la bourgeoisie nordiste et les planteurs sudistes dut beaucoup plus fort en 1860 que celui qui reliait la bourgeoisie coloniale et la bourgeoisie anglaise en 1776. La bourgeoisie nordiste usa de tous les moyens en son pouvoir pour éviter le choc révolutionnaire. L’agitation de la petite bourgeoisie, stimulée, maintenue et renforcée pendant des années par le refus des masses esclaves d’accepter leur situation, fut le facteur subjectif le plus important pour déployer dans la conscience du peuple l’idée de l’irrépressibilité du conflit. Pendant la guerre civile, l’action révolutionnaire des masses nègres du Sud joua un rôle décisif dans la victoire nordiste.

Dans le mouvement agraire du Sud des années 1890, les fermiers et les semi-prolétaires nègres, organisés d’une manière autonome à concurrence d’un million deux cent cinquante mille dans l’Alliance nationale des fermiers de couleur, constituèrent une aile active et puissante du mouvement populiste. Ils furent des partisans actifs de la scission avec le Parti Républicain et de la constitution d’un troisième parti ayant des buts sociaux aussi bien qu’économiques.

L’importance des Nègres, en tant que force révolutionnaire, s’est développée en même temps que l’économie américaine. Parallèlement s’est développé le préjugé racial contre les Nègres. Entre 1830 et 1860 les planteurs sudistes ont cultivé la théorie de l’infériorité noire à un degré dépassant de très loin celui des temps les plus reculés de l’esclavage ; ils étaient poussés à agir ainsi par les divergences croissantes qui se développaient entre la démocratie bourgeoisie en pleine croissance et les besoins de l’économie esclavagiste. Afin de vaincre la menace terrible que constitue l’unité des blancs et des noirs en particulier celle préconisée par le Populisme, la « plantocratie » sudiste éleva la conscience raciale à la hauteur d’un principe. Tout le pays fut imprégné de cette idée. Ainsi, au fur et à mesure qu’ils sont de plus en plus intégrés dans la production, intégration qui devient de jour en jour un processus sociale, les Nègres deviennent plus conscients que jamais qu’ils sont exclus des privilèges démocratiques en tant que groupe racial séparé de la communauté. Ce double phénomène est la clé de l’analyse marxiste de la question nègre aux Etats-Unis.

En même temps, dans l’ensemble du pays, comme dans le monde en général, les droits démocratiques deviennent de plus en plus un brûlant problème politique à cause des attaques généralisées de la société bourgeoise en déclin contre les principes de la démocratie en général. Simultanément, l’ascension du mouvement ouvrier accroit la conscience du fait que la classe des travailleurs est une force sociale dans la réorganisation de la société. Ainsi, le Nègre dans sa lutte plus que centenaire pour les droits démocratiques se trouve placé en face de la conscience subjective de lui-même en tant que minorité raciale opprimée et la conscience objective des travailleurs en tant que rempart de la lutte démocratique en général dans ce pays.

C’est à la lumière de cette contradiction que nous devons étudier le développement parmi les Nègres de la compréhension de ce qu’est l’oppression nationale et de ce que doivent être, à l’époque actuelle, les efforts pour s’en libérer. Le nationalisme nègre : première phase

La première réaction des masses noires à la consolidation du bloc sudiste fut la politique de Booker T. Washington, qui conseilla la soumission, l’apprentissage dans l’industrie, et le développement des entreprises nègres. Pendant un moment, les Nègres du Sud semblèrent accepter de programme. Mais en réalité naquit alors une haine furieuse mais contenue envers les blancs du fait de l’oppression, et en particulier de l’humiliation raciale à laquelle les Nègres étaient alors soumis. L’appréciation de ce fait est fondamentale pour comprendre un tant soit peu le problème nègre.

Pendant la première guerre mondiale, les besoins de l’industrie nordiste amenèrent vers le Nord des milliers de Nègres. Le ressentiment tacite éclata alors ouvertement, s’organisa et s’égara dans le Garveyisme. Ainsi, une explosion essentiellement nationaliste eut lieu au moment même où les Nègres s’intégraient dans la société américaine et où ils pouvaient par cela même s’exprimer librement. Sa première signification fut d’endiguer la force puissante de protestation sociale qui couvait dans le cœur des Nègres. La seconde réside dans le fait qu’elle se constitua précisément parce que les nègres avaient fait un progrès économique et social. Les Nègres et les organisations ouvrières

Les Nègres, grâce à la place qu’ils occupent en tant que section la plus opprimée du prolétariat et grâce à leur sens de l’oppression nationale, se sont toujours montrés prêts, dans l’ensemble, à se joindre aux organisations ouvrières. L’exclusion des Nègres de l’A.F.L. Correspondait à une période de collaboration de classe pratiquée par la direction de l’A.F.L. Quand le I.W.W. Brandit le drapeau du syndicalisme militant parmi les sections les plus opprimées et les plus exploitées de la population laborieuse, les ouvriers nègres répondirent aussi bien en tant que membres qu’en tant qu’organisateurs. De plus. l’I.W.W, donna aux Nègres l’idée d’un programme social pour la régénération de la société avec laquelle les Nègres ont toujours été d’accord.

En 1932, les Nègres, de même que le reste du mouvement ouvrier, suivirent le programme du New Deal avec ses grandes promesses d’un ordre nouveau américain. Mais le gouvernement de Roosevelt, bien qu’ayant nécessairement compris les Nègres dans son programme social pour les chô­meurs, ne fit rien pour réaliser ses vagues promesses pour l’amélioration du sort des Nègres opprimés.

Le C.I.O., étant surtout une organisation des industries lourdes, fut obligé d’organiser les Nègres des grandes indus­tries comme les aciéries et l’industrie automobile, ou bien de ne rien organiser du tout. Les masses nègres, en dépit de quelques hésitations, répondirent magnifiquement, et aujourd’hui elles constituent des groupes puissants et progressistes dans plusieurs syndicats du C.I.O.

Cette participation au mouvement syndical actif est indubi­tablement d’une grande signification, non seulement pour la classe ouvrière en général, mais pour le peuple nègre. Cepen­dant, la lutte principale des masses nègres des Etats-Unis a été et, jusqu’à l’accomplissement du socialisme, continuera à être leur lutte pour les droits démocratiques en tant que mino­rité nationale opprimée. Leur entrée dans les rangs des orga­nisations ouvrières n’amoindrit pas leur sens de l’oppression nationale. Au contraire, elle l’accroît et, en plein accord avec le rôle qu’elles Jouèrent dans les crises révolutionnaires passées et dans le développement des antagonismes de la société amé­ricaine, cette action autonome des masses nègres joue déjà un rôle lié à celui du prolétariat américain qui constitue un des éléments les plus importants de la lutte cour le socia­lisme. Le nationalisme nègre : seconde phase !

La tumultueuse situation mondiale, l’étouffement de la démocratie par l’impérialisme anglo-américain et les revendi­cations croissantes des travailleurs organisés des États-Unis pour l’extension de plus en plus grande des droits démocra­tiques, ces revendications stimulèrent chez le peuple nègre, au commencement de la deuxième guerre mondiale, un désir plus intense que jamais de lutter pour l’égalité. Poussé par les nécessités de la guerre, le gouvernement de Roosevelt appela le peuple américain à faire de grands sacrifices néces­saires à la guerre, au nom de la démocratie. En même temps, cependant, les besoins spéciaux et les pratiques de la société sudiste et de l’industrie en général fortifièrent, grâce au pré­jugé racial maintenant bien établi dans la société américaine, toute interdiction à l’extension des droits démocratiques au peuple nègre. Au contraire, les persécutions et les discrimi­nations de la première guerre mondiale ont été intensifiées. Les attaques violentes et les humiliations auxquelles les nègres on ! été soumis, dans l’armée en particulier, ont soulevé l’indignation des masses nègres à un haut degré.

Les nègres ont répondu par une offensive généralisée dans tout le pays. Cette offensive, qui a pour but surtout l’obten­tion du droit d’entrée dans l’Industrie et aussi dans les syndi­cats de Jim Crow, s’est exprimée non seulement par des mou­vements de masses mais par une détermination croissante de lutter d’une manière individuelle et souvent terroriste contre toute manifestation de supériorité de la part des blancs. Les jeunes nègres en particulier marchent maintenant dans les rues de beaucoup de villes avec la détermination de se défendre. Et dans des États comme la Virginie, les Carollnes et le Tennessee, leur attitude dans les tramways, leur soumission pleine de ressentiment aux vieilles lois de Jim Crow a créé un degré de tension sociale inconnue dans ces réglons depuis deux générations. Ceci a été une des causes essentielles qui a contribué à créer les éruptions racistes qui ont eut lieu dans différentes régions du pays, L’Attorney general des Etats-Unis a fait la proposition fantastique et sans précédent d’interdire aux nègres de venir dans les cités nordistes et a expri­mé publiquement ses craintes de rixes racistes imminentes. Il est caractéristique de la banqueroute de la bourgeoisie, face à l’offensive massive des noirs.

Le caractère et le haut degré de développement de l’offen­sive généralisée des nègres a son expression caractéristique à Harlem. Harlem est la concentration nègre urbaine la plus vaste de tout le pays. C’est l’endroit où les nègres se sentent le plus en sûreté, les plus libres et partant le plus capables l’exprimer leur ressentiment. C’est donc précisément à Har­lem qu’apparaissent le plus violemment les sentiments natio­nalistes nègres et les protestations sociales les plus profondes. En 1935 les nègres de Harlem firent une manifestation spon­tanée contre leurs conditions sociales en général et en parti­culier contre le fait qu’ils n’étaient pas employés dans les magasins de Harlem. Les manifestations marquèrent le début d’un mouvement qui amena des corrections substantielles à cette injustice. En 1941 la communauté de Harlem organisa et mena à la victoire une manifestation contre le refus d’employer des nègres comme conducteurs d’autobus. Des actions semblables ou des tentatives d’actions prirent place sur tout le territoire, sauf dans la partie la plus profonde du Sud.

Les nègres ne se satisfont pas de manifestations locales ou simplement régionales. Hautement significative est l’expres­sion organisée de leur l’es sentiment. En 1940, le conseiller Powell, réalisant la nécessité de donner une expression orga­nisée a l’échelle nationale de ce ressentiment, essaya de con­voquer une conférence nationale des leaders nègres à New York. Le mouvement ne se matérialisa pas, mais vers 1941, la pression des masses nègres força la formation d’une organisation ayant pour but de marcher sur Washington et de faire une protestation violente à l’État contre l’oppression nationale des Nègres.

Les dirigeants nègres petits bourgeois vivent leurs organi­sations du N.A.A.C.P. et de l’Urban League rejetées toutes deux par les masses nègres comme incapables de satisfaire leurs revendications. Ils tremblèrent devant cette poussée puissante des masses nègres prêtes à affronter l’État capita­liste avec un esprit conscient de l’injustice dont elles sont victimes. Dans les personnes de A. Philip Randolph et de Walter White, Ils se hâtèrent de se mettre à la tête du mouvement et de le diri­ger immédiatement vers le gouvernement Roosevelt qui se transforma lui-même en dirigeant du peuple nègre sous les dehors de la Commission pour des pratiques justes dans l’emploi (F.E.P.C.). Les masses nègres attendirent patiemment que la F.E.P.C. résolve leurs problèmes dans l’industrie et, dans l’État capitaliste, améliore la situation des nègres dans l’armée. Du fait de l’incapacité du gouvernement Roosevelt et de la F.E.P.C à améliorer l’injustice dont elles souffraient, les masses nègres se décidèrent à prendre leur propre sort entre leurs mains. L’expression la plus caractéristique de ce senti­ment fut la manifestation de Harlem à laquelle participèrent plusieurs milliers de personnes, regardée avec sympathie par la grande majorité des habitants de Harlem et des nègres de tout le territoire américain. Exami­née dans son ensemble elle peut être considérée comme une des manifestations les plus caractéristiques depuis le mou­vement de Garvey de l’indépendance protestataire sur le plan social de la part des Nègres. Elle ne concernait pas seulement l’habitat misérable, l’insuffisance des terrains de jeux ou la pauvreté croissante.

La manifestation de Harlem, de même que la grève des mi­neurs, représente une étape significative dans le développe­ment de la lutte contre la société capitaliste. La grève des mineurs n’était pas seulement causée par l’Injustice immé­diate dont souffraient les mineurs mais par le degré de déve­loppement atteint par le prolétariat américain dans son en­semble. Les mineurs firent ce que des millions d’Américains voulaient faire. La manifestation de Harlem est également une indication des sentiments de la grande majorité des nègres de ce pays. Ces deux manifestations sont, dans leur force et dans leur faiblesse, les deux plus importants indi­ces du ressentiment croissant des masses contre la société existante : c’est-à-dire la société capitaliste, ressentiment résul­tant de la guerre.

En même temps, les leaders nègres petit bourgeois ont pro­duit un manifeste politique qui, en dépit de toutes ses fai­blesses prouve que le peuple nègre, dans l’ensemble, a adopté une attitude critique, en tant que Nègres, - vis-à-vis à la fols du Parti Républicain et du Parti Démocrate. Les Nègres qui protes­tent dans la rue et les petits bourgeois timides et hésitants ont atteint aujourd’hui un niveau tel dans leur évolution que comme toujours dans le passé, le prochain pas historique qui leur reste à faire est l’unité avec la classe révolutionnaire : c’est-à-dire aujourd’hui le prolétariat américain. Dans la me­sure où les Nègres sont plus intégrés dans l’industrie et les syndicats, leur conscience de race opprimée et leur ressenti­ment contre cette oppression deviennent de plus en plus grands, et non moindres.

Le double développement du peuple nègre pendant ces der­nières années pose des problèmes exceptionnels et offre des occasions exceptionnelles au prolétariat américain et partant au part ! révolutionnaire. Le prolétariat américain et la question nègre aujourd’hui

Le prolétariat américain est la classe dont le rôle objectif à l’étape présente est de résoudre les problèmes fondamentaux de la société américaine. Toute analyse théorique du pro­blème nègre contemporain doit donc commencer par le lien croissant qui doit exister entre la lutte des nègres et les luttes générales du prolétariat, en tant que dirigeant des classes opprimées de la société américaine,

A l’étape présente du capitalisme américain le grand danger pour les masses est le fascisme. Les événements de Detroit et d’ailleurs ont démontré que les éléments fascistes exploitent jusqu’à la dernière limite le problème nègre aux États-Unis afin de semer la confusion, de désorganiser et de diviser les grandes masses populaires et de dérouter le leader naturel de la lutte contre le fascisme : la classe ouvrière orga­nisée.

La bourgeoisie américaine, qu’elle soit démocrate ou républicaine, est parfaitement au courant de la nature perma­nente de la crise agricole et a déjà prouvé sa détermination de corrompre les paysans en vue de la maintenir contre les organisations ouvrières. Cependant, les ouvriers agricoles et tout le prolétariat paysan sont inséparables dans le cadre de la société capitaliste. La solution du problème agraire aux États-Unis réside dans le prolétariat et toute solution est liée automatiquement à la situation sociale générale de millions de nègres des États sudistes.

Le Sud présente le problème le plus grave de la démo­cratie aux États-Unis. Les reliquats économiques de l’escla­vage, une paysannerie nombreuse et sans propriété, le déve­loppement sur une grande échelle, surtout des industries extractives, le transfert de l’industrie textile du Nord, un mou­vement ouvrier qui se développe de plus en plus ; tout cela est pénétré d’un système de castes comparable à rien d’autre dans le monde moderne. Pour faire tenir ensemble ces éléments divers et contradictoires, il existe une superstructure politique avec les formes extérieures de la démocratie bourgeoise. Ce conglo­mérat extraordinaire de forces explosives est situé, non pas comme aux Indes, à des milliers de kilomètres de la métro­pole, mais au cœur même de la démocratie bourgeoise la plus avancée du monde.

Armés de la théorie de Trotsky sur la révolution permanente que nous devons appliquer dans notre pays, aussi bien que dans les autres pays, le parti Bolchevik doit être capable de prévoir le « télescopage » de la révolution industrielle, agri­cole et sociale dans le Sud. Ces contradictions se développent à un moment où le fascisme, l’ennemi de la démocratie et le défenseur le plus éloquent de la domination raciale, fait l’expérience de défaites éclatantes aux prix de grands sacrifices de la part du peuple américain. L’hypocrisie gros­sière qu’il comporte a pénétré profondément dans l’esprit des nègres du Sud. La familiarité avec cette situation et l’accepta­tion comparative par les masses, en particulier les mas­ses nègres, dans le passé, ne doit pas affaiblir notre compré­hension du potentiel dynamique que la situation représente.

Il est possible qu’avant que les forces économiques et poli­tiques générales du Sud aient atteint leur point d’explosion, les masses nègres puissent par leurs actions indépendantes de masses poser toutes les questions purement en termes d’égalité des droits nègres. Quelle que soit l’allure du dévelop­pement généra ! ou les formes qu’il peut prendre, nous devons nous attendre à ce que dans le cours de la prochaine période, la période de la crise sociale en Amérique, le prolétariat amé­ricain, dans l’ensemble, se trouve placé en face de ce problème.

Même aujourd’hui, dans les luttes quotidiennes pour les droits démocratiques, les propriétaires et les industriels sudistes se sont révélés être les ennemis irréductibles, non seulement de la classe ouvrière, mais des droits démocratiques du peuple américain dans son ensemble. De larges sections de la société américaine, en particulier les travailleurs organisés et la majorité des Nègres du Nord sont maintenant pleinement cons­cients de cela et sont également conscients que la base de la puissance politique sudiste est la dégradation économique et raciale des Nègres du Sud.

Des quatre points ci-dessus, certaines conclusions d’une extrême importance pour le prolétariat américain peuvent être tirées. En Amérique, comme dans tout autre pays, une lutte fondamentale existe entre le prolétariat et la bourgeoisie pour le contrôle des sources économiques de la puissance sociale et politique. Mais dans tous les pays cette lutte revêt des formes historiques spéciales. C’est la tâche du parti révo­lutionnaire, tout d’abord, de s’éclairer lui-même afin d’être capa­ble d’éclairer le prolétariat sur le rôle crucial du problème nègre dans la défense de ses propres positions et la reconstruc­tion de la société américaine. La question nègre en tant que question nationale

Ces 14 millions de nègres des Etats-Unis sont soumis à toutes les variétés concevables de l’oppression économique et de la discrimination sociale et politique. Ces tortures sont, dans une large mesure, sanctifiées par la loi et pratiquées sans aucune honte par tous les organes gouvernementaux. Les nègres, toutefois, sont et ont été pendant plusieurs siècles et dans tous les sens du mot Américains. Ils ne sont pas séparés de leurs oppresseurs par des différences de culture, des diffé­rences de religion, de langage, comme les habitants de l’Inde ou de l’Afrique. Ils ne sont pas même régionalement séparés du reste de la communauté comme les groupes nationaux de Russie, d’Espagne ou de Yougoslavie.

Les nègres sont en majorité des prolétaires ou des semi-prolétaires et, partant, la lutte des nègres est fondamentale­ment une question de classe.

Les nègres ne constituent pas une nation, mais à cause de leur situation spéciale, leur groupement isolé du reste de la population, l’oppression économique, sociale et politique dont ils sont victimes, la différence de couleur qui les singularise si facilement du reste de la communauté, leur problème devient le problème d’une minorité nationale. La question nègre fait partie de la question nationale mais non pas la question « nationale ». Cette minorité nationale est plus faci­lement distincte du reste de la communauté par ses caracté­ristiques raciales. Mais la question nègre est une question de race et non de « race ».

L’opposition qui existe entre leur situation et les privilèges dont jouissent ceux qui les entourent a toujours fait des nègres la section de la société américaine la plus réceptive aux idées révolutionnaires et aux solutions radicales des problèmes sociaux. Les luttes de la classe ouvrière blanche contre la loi objective du capitalisme et pour des buts subjectifs concrets, à la veille même de la révolution, ne peut se manifester entièrement en termes concrets et positifs. Les nègres, au contraire, luttent et continueront à lutter objectivement contre le capital, mais à rencontre des travailleurs blancs, ils luttent pour des droits démocratiques très concrets et objectifs qu’ils voient autour d’eux.

Mais toute l’histoire des États-Unis et celle du rôle des nègres dans l’économie et la société américaine sont une preuve cons­tante du fait qu’il est impossible aux nègres de conquérir l’égalité sous le régime capita­liste américain.

Le développement de la société capitaliste américaine et le rôle que les nègres y jouent sont tels que la lutte des noirs pour ses droits démocratiques met les nègres presque immé­diatement face à face avec le capitalisme et avec l’État. Le soutien des marxistes de la lutte des nègres pour les droits démocratiques ne constitue pas une concession de leur part. Aux États-Unis aujourd’hui cette lutte constitue une part directe de la lutte pour le socialisme. La lutte nationale et la lutte pour le socialisme

Tous les problèmes sérieux issus de la question nègre tour­nent autour du lien qui existe entre les actions indépendantes des masses nègres pour les droits démocratiques et la lutte de la classe ouvrière pour le socialisme.

Au IIe Congrès de l’Internationale Communiste, les thèses de Lénine distinguent comme exemples de la question nationale et coloniale la question irlandaise et la question des nègres d’Amérique. Lénine basait ses appréciations sur une étude serrée de la situation économique des nègres aux États-Unis et de la Révolte Irlandaise en 1916.

Tout le développement historique de la lutte des nègres aux États-Unis et ses rapports avec la lutte des classes révolution­naires prouve que l’analyse léniniste de la question nègre comme partie de la question nationale constitue la méthode juste avec laquelle on doit aborder ce problème. Il est donc nécessaire d’avoir une conception précise et claire de l’appli­cation de cette méthode. L’exemple le meilleur en est l’appré­ciation de Lénine de la Révolte Irlandaise pendant la pre­mière guerre mondiale.

Lénine souhaite illustrer la lutte spécifiquement nationaliste de la Révolte Irlandaise dans ses relations avec la lutte socia­liste du prolétariat britannique contre l’impérialisme britan­nique. Il se sert de l’expérience de la Révolution Russe de 1905 qui prit place exclusivement dans le cadre des limites nationales de la Russie. Il utilise également non pas les luttes des minorités nationales opprimées, mais la lutte de la petite bourgeoisie des paysans et des autres groupes non prolétariens, intermédiaires entre les classes, en rapport avec la lutte du prolétariat russe. Nous avons ainsi une illustration concrète de l’application de la méthode à des groupes et des classes superficiellement divers mais fondamentalement semblables.

La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

Aux États-Unis, la révolution socialiste consistera en une série de batailles auxquelles les classes, groupes et éléments mécontents de tous les types participeront selon leur propre voie et formeront une force qui contribuera aux grandes luttes ultimes qui seront guidés par le prolétariat.

La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement - sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible - et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !)

Aux États-Unis, la révolution sociale est impossible sans les luttes indépendantes des masses nègres, quels que soient les pré­jugés, les fantaisies réactionnaires, la faiblesse et les erreurs de ces luttes. La composition prolétarienne du peuple nègre et la croissance du mouvement ouvrier offrent des possibilités au peuple nègre de perdre ces préjugés.

La lutte des nations opprimées en Europe, capable d’en arriver à des insurrections et à des combats de rues, à la violation de la discipline de fer de l’armée et à l’état de siège, « aggravera la crise révolutionnaire en Europe » infiniment plus qu’un soulèvement de bien plus grande envergure dans une colonie lointaine. A force égale, le coup porté au pouvoir de la bourgeoisie impérialiste anglaise par l’insurrection en Irlande a une importance politique cent fois plus grande que s’il avait été porté en Asie ou en Afrique.

Les coups portés par une minorité nationale opprimée aussi liée à la structure sociale des États-Unis que l’est la mino­rité nègre, renferment une signification politique d’une plus grande importance dans ce pays qu’un coup porté par tout autre section de la population excepté le prolétariat organisé lui-même.

La dialectique de l’histoire fait que les petites nations, impuissantes en tant que facteur indépendant dans la lutte contre l’impérialisme, jouent le rôle d’un des ferments, d’un des bacilles, qui favorisent l’entrée en scène de la force véritablement capable de lutter contre l’impérialisme, à savoir : le prolétariat socialiste.

Aux États-Unis, les nègres sont indubitablement dénués du pouvoir de réaliser leur émancipation complète ou même subs­tantielle en tant que facteur indépendant dans la lutte contre le capitalisme américain. Mais le rôle historique des nègres aux États-Unis est tel, et leur relation avec le prolétariat amé­ricain est telle que leurs luttes indépendantes constituent le stimulant le plus fort dans la société américaine pour faire reconnaître au prolétariat américain quelles sont ses réelles responsabilités vis-à-vis du processus national, dans son en­semble et quelle force il représente contre l’Impérialisme américain.

La situation idéale serait que la lutte du groupe minoritaire soit organisée et conduite par le prolétariat. Mais faire de cela la condition sine qua non du soutien de la lutte des groupes non-prolétariens, semi-prolétariens ou sans conscience de classe est une répudiation de toute la théorie et de la pratique marxistes. Ainsi, il est absolument faux de con­clure que la lutte indépendante des masses nègres pour leurs droits démocratiques doit être considérée seulement comme une étape préliminaire vers la reconnaissance par les nègres que la vraie lutte est la lutte pour le socialisme.

Le mouvement marxiste et la question nègre.

Le mouvement marxiste aux États-Unis n’a pas réussi, à quelques exceptions près, à comprendre le fait que la question nègre fait partie de la question nationale. Ceci n’est pas surprenant car il a témoigné peu d’intérêt aux nègres, sauf lors­qu’il était stimulé directement et avec insistance par le mouvement international.

Le mouvement socialiste de Debs considérait tout appel au peuple nègre comme contraire à l’esprit du socialisme. Randolph a fait appel aux nègres pour qu’ils deviennent socialistes, mais se montre lui-même incapable d’appréhender le mouvement nationaliste du Garveyisme qui prévalait à l’époque. Le parti communiste presque jusqu’en 1928 était incapable de compren­dre et la signification de la question nègre aux Etats-Unis et la méthode de travail nécessaire pour l’aborder. Ce ne fut que grâce à l’Intervention radicale de l’I.C., quel que fût le but qu’elle poursuivait, que le parti communiste en 1929 commença à aborder sérieusement la question nègre. En dépit de nombreuses exagérations, le tournant vers ce problème fut sain et efficace, mais il fut sérieusement handicapé par l’adoption d’une politique de soutien à l’auto-détermination de la Ceinture Noire. En 1936 avec le nouveau tournant de l’I.C. vers le social patriotisme, le travail du parti communiste parmi les nègres commença à se détériorer progressivement. Le mouvement trotskyste depuis ses origines, de 1928 à 1938, témoigna encore moins d’intérêt à la question nègre que le parti communiste, et, cette fois encore, ce fut sous l’influence de l’organisation internatio­nale que le mouvement marxiste américain s’intéressa activement à la question nègre. Trotsky et la question nègre

Trotsky commença à prendre un intérêt spécial à la question nègre dès qu’il s’attaqua lui-même aux problèmes américains du point de vue de la constitution d’une organisation trotskyste révolutionnaire. Depuis ce temps-là il ne cessa de mettre l’accent sur l’importance de cette question. Bien que non ordon­nées et dans une certaine mesure accidentelles, ces discussions et ces conversations sont organisées grâce à la manière très homogène dont les questions y sont traitées et réunies toutes ensemble, elles constituent un exemple remarquable d’analyse marxiste pour tout travail nègre aux Etats-Unis. Dans toute résolution sur la question nègre à l’époque actuelle, il est nécessaire de résumer brièvement les idées de Trotsky.

Sur la question de l’auto-détermination, Trotsky pensait que les différences qui existent entre les Indes, la Catalogne, la Pologne, etc. et la situation des nègres aux États-Unis n’étaient pas décisives. En d’autres termes, la question nègre faisait partie pour lui de la question nationale. Il s’opposait fermement à tous ceux qui dans la IVe Internationale reje­taient tout de go le principe de l’auto-détermination pour les nègres des États-Unis. Dans une discussion datant de 1939, Trotsky déclarait qu’il ne proposait pas que le parti invoquât le mot d’ordre de l’auto-détermination pour les nègres améri­cains, mais il insista sur le fait que le parti devait se déclarer prêt à lutter avec les nègres sur le mot d’ordre de l’auto-détermination, à quelque moment que ceux-ci la revendiquent. Trotsky insistait sur le fait que si les nègres décidaient, sous la poussée d’événements historiques imprévus (par exemple une période de fascisme aux États-Unis) de lutter pour l’auto-détermination, la lutte serait de toute façon progressive, pour la raison bien simple que cette auto-détermination ne pourrait être obtenue qu’à travers une guerre contre le capitalisme américain.

Les idées de Trotsky sur la question nègre sont contenues très clairement, quoique incomplètement, dans une discussion datant de 19391. En abordant le travail nègre, Trotsky se basait sur les senti­ments des masses nègres réelles aux U.S.A. et le fait que leur oppression en tant que nègres est si forte qu’ils la ressentent à chaque instant.

De tous ceux qui souffrent de l’oppression et de la discrimination, les nègres furent de tout temps les plus opprimés et les plus discriminés au sein même du milieu le plus dyna­mique de la classe ouvrière. Le parti devrait dire aux éléments conscients parmi les nègres qu’ils ont été convoqués par le processus historique pour prendre leur place à l’avant-garde de la lutte de la classe ouvrière pour le socialisme. Trotsky disait aussi que si le parti était incapable de se tracer une voie pour atteindre cette couche de la société, dans laquelle il donnait aux nègres une place très importante, cela signifierait qu’il s’avoue lui-même incapable d’aller vers la révolution.

Bien que conscient du rôle des nègres dans l’avant-garde, Trotsky, toutefois mettait toujours l’accent sur la conscience que devaient avoir les nègres d’être une minorité opprimée à l’échelle nationale. Chaque fois que cela était possible, il insistait sur la conclusion politique qui devait être tirée de la situation politique spéciale des nègres sous le capitalisme américain pendant 300 ans. Il prévoyait sauvent des révoltes violentes parmi les nègres à l’occasion desquelles ils se venge­raient de toute l’oppression et de toutes les humiliations dont ils ont souffert.

Trotsky s’intéressa beaucoup au mouvement de Garvey en tant qu’expression des sentiments spontanés des masses nègres, sontanéité qui le préoccupait essentiellement. Il recomman­dait spécialement au parti d’étudier l’attitude des nègres pen­dant la guerre civile pour comprendre la question nègre aujourd’hui. Il recommandait l’étude du mouvement de Garvey en tant qu’indication indispensable pour le parti s’il voulait trouver la voie qui mène vers les masses noires. Il approuvait l’idée d’une organisation indépendante de masse du peuple nègre, formée grâce à l’instrument du parti. La manière géné­rale dont il abordait ie problème nègre peut se caractériser par le fait suivant : il pensait que dans certaines occasions le parti révolutionnaire pouvait retirer son propre candidat aux élections pour le congrès et soutenir un démocrate nègre présenté par une communauté nègre soucieuse d’avoir son propre représentant. Dans toutes ces idées Trotsky ne fait qu’appliquer à la lutte concrète le principe fondamental com­pris dans le droit de l’auto-détermination.

Aucune tâche n’est plus urgente que la collection et la publi­cation des textes et des idées de Trotsky sur la question nègre aux États-Unis, ainsi que leur étude sérieuse par tous les mem­bres du parti et leur divulgation sous une forme organisée parmi le prolétariat et les masses nègres.

Note

1 Bulletin Intérieur du S.W.P., n° 9, juin 1939

Léon Trotsky

Autodétermination pour les nègres américains

4 avril 1939

Trotsky. Le. camarade George [1] propose que nous discutions la question nègre en trois parties, la première devant être consacrée à la question programmatique de l’autodétermination pour les Noirs.

James. On a déjà distribué les propositions de base pour la question nègre et il faut seulement traiter de la question de l’autodétermination. Personne ne dénie aux Nègres le droit à l’autodétermination. La question est de savoir si nous devrions le défendre. En Afrique et dans les Indes occidentales, nous défendons l’autodétermination parce qu’une grande majorité du peuple la revendique. En Afrique, les grandes masses du peuple considèrent l’autodétermination comme une restauration de leur indépendance. Aux Indes occidentales, où il y a une population de même origine que les Nègres en Amérique, il y a eu développement d’un sentiment national. Les Nègres y sont en majorité. On entend déjà, chez les plus avancés l’idée d’une nation indienne occidentale et il est très probable que, même en supposant qu’on offre aux Nègres des droits complets de citoyens de l’Empire britannique, ils s’y opposeraient probablement et souhaiteraient être absolument libres et indépendants. C’est progressiste. C’est un pas dans la direction juste. Nous affaiblissons l’ennemi. Nous plaçons les travailleurs dans une position de progresser à grands pas vers le socialisme.

En Amérique, la situation est différente. Le Noir aspire désespérément à devenir un citoyen américain. Il dit : « Je suis ici depuis le début ; j’ai fait ici tout le travail dans les premiers temps. Les Juifs, les Polonais, les Italiens, les Suédois et autres sont venus ici et ont tous les privilèges. Vous dites que certains Allemands sont des espions. Je ne serai jamais espion. Je n’ai personne pour qui espionner. Et pourtant vous m’excluez de l’armée et des droits de citoyenneté. »

En Pologne et en Catalogne, il y a une tradition de langue, de littérature et d’histoire qui s’ajoute à l’oppression économique et politique et contribue à souder la population autour de cette revendication progressiste de l’autodétermination. Il n’en est pas ainsi en Amérique. Examinons certains événements historiques du développement des Nègres en Amérique.

Garvey [2] a lancé le mot d’ordre « Retour à l’Afrique » mais les Nègres qui l’ont suivi ne croyaient pas dans leur majorité qu’ils allaient réellement retourner en Afrique. Nous savons que ceux qui le suivaient, aux Indes occidentales, n’avaient pas la moindre intention de retourner en Afrique, mais qu’ils étaient heureux de suivre une direction militante. Et il y a le cas de la femme noire qui avait été bousculée dans un bus par une femme blanche et qui lui dit : « Attendez que Marcus [3] soit au pouvoir et vous serez traités vous autres comme vous le méritez. » De toute évidence elle ne pensait pas à l’Afrique.

Simplement, il y a eu cette concentration sur les problèmes des Nègres parce que les travailleurs blancs en 1919 n’étaient pas développés. Il n’y avait pas d’organisation politique de quelque importance appelant noirs et blancs à s’unir. Les Nègres revenaient juste de la guerre militants et n’ayant reçu aucune proposition d’assistance, ils se concentraient sur leurs propres affaires.

Il faudrait en outre mentionner néanmoins que, lorsqu’il s’est produit à Chicago une émeute raciste, elle avait été délibérément provoquée par les patrons. Quelque temps avant qu’elle n’éclate, les ouvriers des conserves de viande, blancs et noirs, avaient frappé et défilé dans le quartier nègre de Chicago où la population noire avait acclamé les blancs de la même manière et où ils avaient applaudi les Nègres. Pour les capitalistes, c’était un phénomène très dangereux et ils se sont occupés de créer des frictions raciales. A une étape ultérieure, des autos, avec des blancs à l’intérieur, fonçaient dans le quartier noir en tirant à vue. La presse capitaliste jouait sur les différences et c’est elle qui eut l’initiative des émeutes afin de diviser la population et de ramener les Nègres à se replier sur eux-mêmes.

Pendant la crise, il y a eu une renaissance de ces mouvements nationalistes. Il y a eu un mouvement pour le 49° Etat et on a assisté au développement du mouvement autour du Liberia [4]. Ces mouvements ont eu une réelle importance jusqu’à 1934 au moins. Puis il y a eu en 1936 l’organisation du C.I.O. John L. Lewis a nommé un département nègre spécial. Le New Deal faisait des avances aux Nègres. Nègres et blancs combattirent ensemble dans plusieurs conflits. Ces mouvements nationalistes tendaient à disparaître dans la mesure où les Nègres voyaient l’occasion de combattre avec les ouvriers organisés et de gagner quelque chose.

Le danger, si nous défendions et propagions une politique d’autodétermination, est que ce serait le moyen le plus sûr de diviser et d’embrouiller les ouvriers du Sud. Les travailleurs blancs ont des siècles de préjugés à surmonter, mais aujourd’hui nombre d’entre eux travaillent avec les Nègres dans le syndicat des métayers du Sud [5], et avec le développement de la lutte il existe toutes les possibilités qu’ils soient capables de surmonter ces préjugés séculaires. Mais, que nous demandions, nous, que les Nègres aient leur propre Etat à eux, c’est en demander trop aux ouvriers blancs, surtout quand les Nègres eux-mêmes n’émettent pas cette revendication. Les mots d’ordre de l’« annulation des dettes », de la « confiscation des grands domaines », etc., suffisent parfaitement pour les conduire au combat en commun, et, sur la base de la lutte économique, mener un combat uni pour l’abolition toute discrimination sociale.

Aussi je propose concrètement : 1) Nous sommes pour le droit d’autodétermination. 2) S’il apparaissait chez les Nègres la revendication du droit d’autodétermination, nous devrions la soutenir. 3) Nous ne nous détournerons pas de notre chemin pour lancer ce mot d’ordre et nous ne dresserons pas une barrière qui n’est pas nécessaire entre nous mêmes et le socialisme. 4) Il faut étudier ces mouvements ; celui que conduisait Garvey, celui pour le 49° État, celui qui tourne autour du Liberia. Découvrir les groupes de la population qui les soutenaient et sur cette base évaluer dans quelle mesure existe chez les Nègres cette revendication de l’autodétermination. Hudson [6]. Il me semble qu’on peut diviser le problème en un certain nombre de phases différentes :

Sur la question de l’autodétermination, je pense qu’il est clair que tout en étant pour l’autodétermination, y compris l’indépendance, cela ne signifie pas nécessairement que nous sommes pour l’indépendance. Nous sommes pour que, dans certains cas, dans certains lieux, ils aient le droit de décider eux-mêmes s’ils seront ou no indépendants ou quels arrangements gouvernementaux particuliers devraient être conclus avec le reste du pays.

Sur la question de l’autodétermination comme nécessairement réactionnaire je crois que c’est aller trop loin. L’autodétermination pour diverses nations et groupes n’est pas opposée à un monde socialiste futur. Je pense que la question a été traitée dans une polémique entre Lénine et Piatakov du point de vue de la Russie - celle de l’autodétermination des différents peuples de Russie, alors qu’on construisait toujours un pays unifié. Les deux ne sont pas nécessairement contradictoires. La société socialiste ne sera pas construite sur des peuples soumis, mais par un peuple libre. Le caractère réactionnaire ou progressiste de l’autodétermination est déterminé par la question de savoir si elle fait ou non avancer la révolution sociale. C’est là le critère.

Sur ce qui a été dit, que nous ne devrions pas défendre une chose si les masses ne la désirent pas, ce n’est pas juste. Nous ne défendons pas les choses seulement parce que les masses désirent. La question fondamentale du socialisme entrerait dans cette catégorie. Aux Etats Unis, seul un faible pourcentage de la population veut le socialisme, et pourtant nous le défendons. Ils peuvent vouloir la guerre, mais nous nous y opposons. Les questions qu’il nous faut résoudre sont les suivantes : Cela aidera-t il à la destruction de l’impérialisme américain ? Si un tel mouvement apparaît, le peuple le voudra t il au fur et à mesure du développement de la situation ?

Je crois que ces mouvements nationalistes dont vous parlez ont existé pendant des années et que, dans chaque cas, la lutte était menée par une poignée de gens, mais qu’au moment de la crise sociale les masses se ralliaient à de tels mouvements. La même chose peut arriver en rapport avec l’autodétermination des Nègres.

Il me semble que ce que l’on appelle la « ceinture noire » est la fraction surexploitée de l’économie américaine. Elle présente toutes les caractéristiques d’une partie soumise d’un empire. Elle a toute la pauvreté extrême et l’inégalité politique. Elle a la même structure financière Wall Street exploite les éléments petits bourgeois et à leur tour les ouvriers pauvres. Elle présente simplement un champ d’investissement et une source de profits. Elle a toutes les caractéristiques d’une partie d’un empire colonial. C’est également une question régionale, car les blancs ont bien été contraints aussi d’éprouver un sentiment de réaction contre le capital financier.

Il serait également intéressant d’étudier le possible développement futur de la question nègre. On a vu que, quand les Nègres ont été amenés dans le Sud, ils y sont restés pendant de nombreuses décennies. Quand il y a eu la guerre, beaucoup ont émigré vers le Nord et ont formé là une partie du prolétariat. Mais cette tendance ne peut plus jouer. Le capitalisme ne connaît pas la même expansion qu’auparavant. En fait, pendant la dépression, nombre de Nègres sont revenus vers les fermes. Il est possible qu’au lieu d’une tendance à l’émigration, il y ait maintenant une tendance des Nègres à rester dans le Sud.

Et puis il y a d’autres facteurs. La question des machines à cueillir le coton qui signifie que les travailleurs seront par milliers chassés de leur travail.

Pour en revenir à la question de l’autodétermination. Il existe la possibilité qu’au cœur de la crise sociale la manifestation du radicalisme connaisse une double phase : en même temps que la lutte pour l’égalité économique et sociale on pourra trouver la revendication du contrôle de leur propre Etat. Même en Russie, quand les bolchéviks ont pris le pouvoir, le peuple polonais ne se contentait pas de penser que cela signifiait pour lui la fin de l’oppression. Il revendiquait le droit de contrôler à sa façon son propre destin. Un tel développement est possible dans le Sud.

Les autres questions sont importantes, mais je ne crois pas qu’elles soient fondamentales qu’une nation doive avoir sa propre langue, sa propre culture, sa propre tradition. Dans une certaine mesure, ils ont développé une culture propre. Dans toutes les bibliothèques publiques, on peut trouver des livres fiction, anthologies, etc. qui expriment un sentiment nouveau de race.

Maintenant, du point de vue des Etats Unis, le retrait de la « ceinture noire » signifie l’affaiblissement de l’impérialisme américain, avec le retrait d’un grand champ d’investissement. C’est un coup en faveur de la classe ouvrière américaine.

Il me semble que l’autodétermination ne s’oppose pas à la lutte pour l’égalité sociale, politique et économique. Dans le Nord, une telle lutte est immédiate et le besoin est aigu. Dans le Nord, le mot d’ordre de l’égalité économique et politique est un mot d’ordre - une question immédiate. Sous un angle pratique, personne ne suggère que nous lancions le mot d’ordre de l’autodétermination en tant que mot d’ordre d’agitation, mais comme un mot d’ordre programmatique qui pourrait devenir à l’avenir un mot d’ordre d’agitation.

Il y a aussi un autre facteur qu’on pourrait appeler le facteur psychologique. Si les Nègres pensent que c’est une tentative pour leur imposer une ségrégation, alors il vaudrait mieux s’abstenir de lancer ce mot d’ordre jusqu’à ce qu’ils soient convaincus que tel n’est pas le cas. Trotsky. Je ne comprends pas très bien si le camarade [James] George propose d’éliminer le mot d’ordre d’autodétermination pour les Nègres de notre programme ou si c’est que nous ne disons pas que nous sommes prêts à faire tout notre possible pour l’autodétermination des Nègres s’ils la désirent. Que nous l’éliminions ou non, c’est une question qui concerne l’ensemble du parti. Nous sommes prêts à les aider s’ils la veulent. En tant que parti, nous ne pouvons rester absolument neutres là dessus. Nous ne pouvons pas dire qu’elle serait réactionnaire. Elle n’est pas réactionnaire. Nous ne pouvons pas leur dire de constituer un Etat parce que cela affaiblirait l’impérialisme et serait par conséquent bon pour nous, ouvriers blancs. Cela serait contre l’internationalisme même. Nous ne pouvons pas leur dire : « Restez ici, même au prix du progrès économique. » Nous pouvons leur dire : « C’est à vous de décider. Si vous voulez prendre une partie du pays, c’est bien, mais nous ne voulons pas décider à votre place. » Je crois que les différences entre les Indes occidentales, la Catalogne, la Pologne et la situation des Noirs aux Etats ne sont pas aussi décisives. Rosa Luxemburg était contre l’autodétermination pour la Pologne. Elle pensait que c’était réactionnaire et fantastique, aussi fantastique que de demander le droit du voler. Cela démontre qu’elle ne possédait pas l’imagination historique nécessaire dans ce cas. Les grands propriétaires et les représentants de la classe dirigeante polonaise étaient également opposés à l’autodétermination, pour leurs raisons propres.

Le camarade James a utilisé trois verbes : « soutenir », « défendre », et « injecter » l’idée d’autodétermination. Je ne propose pas que le parti défende, je ne propose pas qu’il injecte, mais seulement qu’il proclame notre devoir de soutenir la lutte pour l’autodétermination si les Nègres eux-mêmes la revendiquent. Il ne s’agit pas de nos camarades nègres. Il s’agit des 13 ou 14 millions de Nègres. Ils ne savent pas encore clairement ce qu’ils veulent maintenant et il faut leur faire crédit pour l’avenir. Et ils décideront alors.

Ce que vous avez dit du mouvement Garvey est intéressant - mais cela prouve que nous devons être prudents et larges ne pas nous baser sur le statu quo. La femme nègre qui a dit à la femme blanche : « Attendez que Marcus soit au pouvoir, et vous serez traités, vous autres, comme vous le méritez » exprimait simplement son désir d’un Etat qui soit le sien. Les Noirs américains se sont rassemblés sous le drapeau du « Retour à l’Afrique » parce qu’il leur semblait une réalisation possible de leur propre désir d’une maison à eux. Ils ne voulaient pas réellement aller en Afrique ? C’était l’expression d’un désir mystique d’une maison où ils seraient libres de la domination des blancs et dans laquelle ils contrôleraient leur propre destin. C’était aussi un désir d’autodétermination. Il s’est exprimé autrefois sous une certaine forme religieuse et il prend maintenant la forme du rêve d’un Etat indépendant. Ici, aux Etats Unis, les blancs sont si puissants, si cruels et si riches que le pauvre métayer nègre n’ose pas dire, même à lui-même, qu’il veut prendre pour lui une partie du pays. Garvey en parlait avec chaleur, tout était beau et ce serait merveilleux. N’importe quel psychanalyste dira que le contenu réel de ce rêve était le désir d’avoir leur propre maison. Ce n’est qu’un argument en faveur de la décision d’en injecter l’idée. C’est seulement un argument qui permet de prévoir la possibilité de donner à leur rêve une forme plus réaliste.

Si le Japon envahit les Etats Unis et que les Nègres sont appelés à combattre ils peuvent commencer à se sentir menacés d’abord d’un côté, puis de l’autre, et finalement, éveillés, ils peuvent dire : « Nous n’avons rien à faire avec aucun de vous. Nous aurons notre propre Etat. »

Mais l’Etat nègre pourrait entrer dans une fédération. Si les Nègres américains réussissaient à créer leur propre Etat, je suis certain qu’après quelques années de satisfaction, et d’orgueil de leur indépendance, ils éprouveraient le besoin d’entrer dans une fédération. Même si la Catalogne, qui est une province très industrialisée et hautement développée, avait réalisé son indépendance, cela n’aurait constitué qu’un pas vers une fédération.

Les Juifs d’Allemagne et d’Autriche ne désiraient rien plus que d’être les meilleurs chauvins allemands. Le plus misérable de tous était le social démocrate Austerlitz [7], l’éditeur de l’Arbeiter Zeitung. Mais maintenant, avec la tournure des événements, Hitler ne leur permet pas d’être des chauvins allemands. J’ai vu une photocopie écœurante, récemment, d’un acteur juif, arrivant en Amérique et se courbant pour baiser le sol des Etats Unis. Alors, ils vont recevoir quelques bons coups de poings des fascistes aux Etats Unis et iront baiser le sol de la Palestine.

Il existe une alternative à l’alternative révolutionnaire victorieuse. Il est possible que le fascisme parvienne au pouvoir avec son délire radical, l’oppression, et la réaction des Noirs sera pour l’indépendance raciale. Le fascisme aux Etats Unis sera dirigé contre les Juifs et les Nègres, mais particulièrement contre les Nègres et de la plus terrible manière. On créera une condition « privilégiée » pour les ouvriers blancs américains sur le dos des Nègres. Les Nègres ont fait tout ce qui était possible pour devenir partie intégrante des Etats Unis, psychologiquement et politiquement. Nous devons prévoir que leur réaction démontrera sa puissance pendant la révolution. Ils y entreront avec une grande méfiance vis-à-vis des Blancs. Nous devons rester neutres sur cette question et garder la porte ouverte pour toutes les possibilités tout en promettant notre soutien entier s’ils veulent créer leur propre Etat indépendant.

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