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Barbarie française

samedi 13 décembre 2008, par Robert Paris

Barbarie française

Émile Pouget

1890

Le Père peinard, n°45, 12 janvier 1890

Y a des types qui sont fiers d’être français. C’est pas moi, nom de Dieu ! Quand je vois les crimes que nous, le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent — eh bien, là franchement, ça me coupe tout orgueil !

Au Tonkin par exemple, dans ce bondieu de pays qu’on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.

Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement bien passés de notre visite ! En réalité, on y est allé histoire de permettre à quelques gros bandits de la finance de barboter des millions, et à Constans de chiper la ceinture du roi Norodom.

Ah nom de dieu, il est chouette le système qu’emploient les Français pour civiliser des peuples qui ne nous ont jamais cherché des poux dans la tête !

Primo, on pille et chaparde le plus possible ; deuxiémo, on fout le feu un peu partout ; troisiémo, on se paie de force, pas mal de gonzesses tonkinoises — toujours histoire de civiliser ce populo barbare, qui en bien des points pourrait nous en remontrer.

Ca c’était dans les premiers temps, quand on venait d’envahir le pays ; c’est changé maintenant, mille bombes, tout est pacifié et les Français se montrent doux comme des chiens enragés.

Pour preuve, que je vous raconte l’exécution du Doi Van, un chef de pirates, qui avait fait sa soumission à la France, puis avait repris les armes contre sa patrie, à la tête de troupes rebelles.

Pas besoin de vous expliquer ce baragouin, vous avez compris, pas les aminches ? Les pirates, les rebelles, c’est des bons bougres qui ne veulent pas que les Français viennent dans leur pays s’installer comme des crapules ; c’est pas eux qui ont commencé les méchancetés, ils ne font que rendre les coups qu’on leur a foutus.

Donc, Doi Van a été repincé et on a décidé illico de lui couper le cou. Seulement au lieu de faire ça d’un coup, les rosses de chefs ont fait traîner les choses en longueur. Nom de dieu, c’était horrible ! Ils ont joué avec Doi Van comme une chat avec une souris.

Une fois condamné à mort, on lui fout le carcan au cou, puis on l’enferme dans une grande cage en bois, où il ne pouvait se remuer. Sur la cage on colle comme inscription : Vuon-Vang-Yan, traître et parjure. Après quoi, huit soldats prennent la cage et la baladent dans les rues d’Hanoï. A l’endroit le plus en vue on avait construit une plate-forme ; c’est là qu’on a coupé le cou à Doi Van avec un sabre — après avoir fait toutes sortes de simagrées dégoûtantes.

L’aide du bourreau tire Doi Van par les cheveux, le sabre tombe comme un éclair, la tête lui reste entre les mains, il la montre à la foule et la fait rouler par terre. On la ramasse car elle doit être exposée au bout d’un piquet, afin de servir d’exemple aux rebelles.

Ah, nom de dieu, c’est du propre ! Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous tous qui rongez le populo plus que la vermine et l’abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d’humanité ?

Vous avez organisé bougrement de fêtes pour le centenaire de 89 — la plus chouette, celle qui caractérise le mieux votre crapulerie, c’est l’exécution du Doi Van. C’est pas sur un piquet, au fin fond de l’Asie, dans un village tonkinois, qu’elle aurait dû être plantée, cette tête.

Foutre non ! Mais c’est bien au bout de la tour Eiffel, afin que dominant vos crimes de 300 mètres, elle dise, cette caboche, au monde entier, que sous votre républicanisme, il n’y a que de la barbarie salement badigeonnée.

Qui êtes-vous, d’où venez-vous, sales bonhommes, vous n’êtes pas nés d’hier ? Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n’a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les Communeux, vous l’employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois.

Que venez-vous nous seriner sur les Prussiens, les pendules chapardées, les villages brûlés ? (...) Ils n’ont pas commis, nom de dieu, la centième partie de vos atrocités, Versaillais de malheur !

Ah, vous n’avez pas changé ? Nous non plus : Versaillais vous êtes, Communeux nous restons !

Patron assassin Émile Pouget 1893

Le Père peinard, 04 juin 1893

Qu’un patron tue des prolos, c’est chose bougrement commune, nom de dieu ! Seulement la main du criminel est souvent si cachée sous tous les flaflas et les préjugés de la garce de la société actuelle, que les bons bougres ne voient pas d’où est parti le coup.

Dans le crime dont je vas jaspiner, y a foutre pas d’erreur possible : la griffe du singe s’y voit clairement, et – mille dieux- le bandit ne s’est pas contenté d’une victime, -il s’est payé la paire !

Voici l’histoire : L’autre jour, on a pêché dans le canal de la Haute –Seine, à côté de la chapelle Saint-Luc, à deux kilomètres de Troyes, les cadavres de deux gosselines de 17 ans. Avant de se foutre à l’eau, les pauvrettes s’étaient liées l’une à l’autre avec leurs tabliers ; puis, peut-être pour ne pas se voir mourir l’une l’autre, elles s’étaient bandées les yeux. Ça fait, oup ! elles ont piqué un plongeon dans le canal. S’escoffier à 17 ans, quand on est gentillettes et que l’avenir vous fait des mamours, c’est bougrement terrible ! L’une des deux gosselines se nommait Octavie Dupont ; elle perchait chez sa tante à Troyes. Le médecin légiste qui l’a examinée l’a trouvée enceinte de deux mois (on ne lui connaissait pourtant aucun amoureux) Sa copine s’appelait Marie Renaud et habitait chez sa mère, rue d’Auxerre.

Turellement, c’est leur singe qui les a poussées au suicide. C’est pas lui qui les a bâillonnées et foutues à l’eau, mais c’est tout comme… Il est aussi coupable que s’il les avait noyées de ses mains.

Ce jean-foutre est un nommé Oscar Hirlet, fabricant de bonneterie rue de l’Ouest, à Sainte Savine. De même que la plupart des exploiteurs, cette crapule pratique le droit de cuissage en grande largeur. Octavie Dupont y avait passé… Et quand, un beau jour, elle déclara à ce porc qu’elle était enceinte de son fit, il se foutit à rigoler et l’envoya paître. La pauvrette raconta la chose tout au long à Marie Renaux, lui conseillant de se méfier, car un de ces quatre matins, c’est à elle que le patron s’en prendrait. Fallait pas qu’elle se croye plus à l’abri que les autres. Ça arriva, nom de dieu !

Le cochon Hirlet attira Marie dans un coin des magasins, lui sauta dessus, cherchant à la culbuter et à la trousser. La petite bougresse montra ses griffes, et comme elle commençait à brailler, le salaud lâcha prise sans être arrivé à ses fins, crainte d’attirer du monde.

Le bandit rogne durement d’avoir raté son coup, c’est rien de le dire ! Pour se venger il était tout le temps sur le poil de Marie, lui cherchant pouille pour des bricoles et, à plusieurs reprises, il lui fit recommencer son travail. Voyant qu’elle ne s’amadouait pas, il la foutit à la porte.

Ce jour-là, la gosse rentra comme à l’habitude déjeuner chez sa mère, ne dit rien de ses ennuis, et avant de décaniller, elle se fit un bouquet.

Quand Octavie sut que sa copine était saquée, elle voulu fiche en plan l’atelier ; ses campagnes la sermonnèrent et elle finit la journée.

Le soir, à la sortie, les deux pauvrettes se trouvèrent et, bras dessus, bras dessous, s’en allèrent à la campagne. Une partie de la nuit, elles lambinèrent au bord du canal.

Puis, à se voir les victimes de ce singe ; à se dire que ce que l’une avait subi, ce que l’autre avait évité, il leur faudrait l’endurer demain et après…, ça leur tourna la boule.

L’horreur de vivre esclaves, de servir de matelas à leur exploiteur leur vint – horreur si forte qu’elles préférèrent en finir illico que de vivre cette garce de vie.

L’idée ne leur vint pas de se rebiffer contre leur triste sort. Pourtant, puisqu’elles avaient soupé de l’existence, ça leur aurait guère coûté de se rendre un brin utile à leurs copines d’atelier.

Si elles avaient été relancer le singe, que kif-kif des tigresses, elles lui eussent sauté au gaviot, l’eussent griffé, écorché, mordu, - quel riche exemple !

Mille marmites, m’est avis que le sale porc eut ensuite hésité à violer ses ouvrières.

Après s’être chiquement revanchées, les deux copines auraient pu aller boire leur dernier bouillon, - du moins elles seraient mortes le cœur gai.

Mais ouai, ce que je dégoise là est contradictoire ! On fait l’un ou l’autre, mais pas les deux.

Quand on est résigné, quand on n’a pas le nerf de ruer dans les brancards, on sen va à la mort tout doucettement, - comme y sont allées Marie et Octavie.

Au contraire, quand on a envie de bouffer une fesse à son ennemi et bourreau, on y va dare-dare, et on ne songe pas à se détruire.

Cette triste fin des deux pauvrettes a bougrement émotionné le populo de Troyes.

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