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Accueil du site > 10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS > Naissance du mouvement ouvrier politique allemand

Naissance du mouvement ouvrier politique allemand

mardi 11 août 2009, par Robert Paris

1) La ligue des communistes

2) La naissance de la social-démocratie

Formation et développement du mouvement ouvrier allemand

Le point de départ du mouvement révolutionnaire en Allemagne reste la révolution de 1848. On sait qu’elle fut une tentative pour mettre fin au régime absolu. Après s’être appuyée sur le peuple et une classe ouvrière encore embryonnaire, la bourgeoisie a préféré pactiser avec le régime existant et renoncé à faire aboutir la révolution démocratique. Après 1850, le pouvoir absolu est restauré, avec toutes les limitations qu’il comporte et qui s’opposent au développement d’une véritable vie politique. On se retrouve au même point que trois ou quatre ans plus tôt, mais avec une bourgeoisie à laquelle la peur du prolétariat a retiré toute humeur combative.

La classe ouvrière qui s’est lancée dans l’action révolutionnaire en 1848 l’a fait avec la même spontanéité que les prolétaires français qui se battaient héroïquement sur les barricades de juin et avec une égale absence de perspectives théoriques. Certes la Ligue des Communistes a su apporter aux masses l’exemple de sa résolution et de son organisation. Mais bien que le Manifeste communiste ait paru dès février 1848 et qu’il ait connu une certaine diffusion, il n’a pas joué le rôle directeur qu’on serait tenté de lui attribuer. Les couches ouvrières sont, à cette époque, composées essentiellement de petits artisans ; le développement de l’industrie en est encore trop à ses débuts en Allemagne pour que se soit constituée une véritable conscience de classe et que les perspectives théoriques ouvertes par le Manifeste puissent être saisies dans toute leur importance et leur nouveauté. Seule une élite clairsemée va s’en approprier l’esprit. Les masses, dans la mesure où il subsistera chez elles des ferments révolutionnaires, restent bien plus influencées par les théories de Weitling ou du socialisme vrai.

C’est d’ailleurs contre la Ligue des Communistes que l’absolutisme prussien va faire porter ses coups. Le procès des communistes à Cologne à l’automne 1852, type du procès monté de toutes pièces par la police, démantèlera pour de nombreuses années toute organisation de la classe ouvrière en Allemagne.

Les dix ans qui précèdent l’arrivée au pouvoir de Bismarck sont marqués par des transformations économiques profondes qui vont modifier sensiblement les conditions mêmes de la vie politique. La caractéristique principale de cette évolution sera le passage d’un pays encore essentiellement agraire en 1850 au rang de grande puissance industrielle vers 1870, avec tout ce que cela comporte de modifications dans les rapports de propriété et dans les conditions sociales. Malgré les entraves qu’apportent les règlements bureaucratiques et la division de l’Allemagne, la bourgeoisie va se hausser au niveau européen en concentrant ses capitaux et en adoptant les découvertes, de la science et de la technique. C’est après 1850 que la Ruhr va se transformer en grand complexe industriel et mettre l’industrie sidérurgique à proximité immédiate des ressources houillères. Pour ne donner que cet exemple, le nombre des hauts fourneaux fonctionnant au coke va passer de deux en 1850 à 50 en 1870. L’extraction de la bouille (4,4 millions de tonnes en 1848) va atteindre 29,6 millions en 1871. Parallèlement va se réaliser à la campagne une mutation décisive. Le rachat des charges réglé par la loi de mars 1850 va créer les conditions de la transformation de la propriété agraire en exploitations capitalistes. L’essor de l’industrie va entraîner le reflux vers les villes d’une partie de la population paysanne et, du fait de l’accroissement de la consommation, provoquer l’augmentation des rendements de la production agricole. Le visage de l’Allemagne, et en particulier celui de la Prusse qui en apparaîtra bientôt comme l’État le plus puissant, va donc se transformer radicalement au cours de ces années.

Cette évolution économique s’accompagne inévitablement d’un accroissement de la classe ouvrière. Alors que la population de la Prusse augmente de 13 %. entre 1849 et 1861 le nombre de ceux qui sont occupés dans l’industrie et l’artisanat croit de 21%. Pour la période 1861-1875, on note un nouvel accroissement de la population de 13 % alors que le nombre des travailleurs non agricoles augmente de 26 %. La proportion d’artisans est toujours importante, niais leurs conditions de vie sont de plus en plus précaires et les rapprochent toujours plus de celles du prolétariat. L’augmentation du coût de la vie, la dégradation des conditions de logement ont fait d’autant plus empirer la situation des ouvriers que le capitalisme en est encore à la phase d’exploitation extensive : la journée de travail s’est allongée, les salaires ont baissé, l’industrie emploie toujours plus de femmes et d’enfants que ne protège aucune législation.

Il est difficile de se représenter ce qu’est la vie d’un ouvrier à cette époque. La loi interdit les associations corporatives et de ce fait les syndicats. On tolère à la rigueur les organisations locales, mais il n’est pas question de groupements à l’échelle nationale. Encore ces organisations ne peuvent-elles prendre que la forme de sociétés de secours. La liberté de changer de lieu de résidence n’existe pas. Tel ouvrier saxon qui veut aller chercher du travail en Prusse doit se faire naturaliser dans ce pays et les démarches comportent de tels frais qu’ils rendent la plupart du temps impossible le changement de nationalité. Quant au travailleur “étranger”, il peut à chaque instant être expulsé de la ville ou du pays où il a réussi à s’installer. Dans ces conditions toute vie politique est exclue et les luttes sont uniquement économiques. On compte cependant 40 grèves entre 1850 et 1856 qui ont pour point de départ des revendications salariales ou demandent la diminution du temps de travail.

Il ne faut donc pas s’étonner si, du fait de cette parcellisation et de cette absence de perspectives propres, les objectifs du prolétariat se confondent avec ceux de la bourgeoisie libérale qui va faire opposition à Bismarck. Les seules organisations où se retrouvent les prolétaires sont les unions ouvrières ou les associations ouvrières pour la culture. On rencontre çà et là parmi les militants d’anciens membres de la Ligue des Communistes, mais leur influence reste très limitée. Le souvenir de l’action de Marx et d’Engels en 1848 est à peu près perdu, et le Manifeste communiste ne sera réimprimé pour la première fois à un petit nombre d’exemplaires qu’en 1866. Les influences décisives sont celles de bourgeois libéraux comme Schulze-Delitsch ou Sonnemann. L’évolution d’August Bebel est à cet égard significative. Né en 1840, il fera ses premières armes dans les unions ouvrières aux côtés de bourgeois progressistes et lie se convertira au socialisme que vers 1866-67, après avoir fait la connaissance de Liebknecht qui s’était battu en 1849 pour la constitution proclamée par l’Assemblée de Francfort. Entre 1850 et 1862, date où apparaîtra Lassalle (qui lui aussi a vécu, bien qu’en marge, la révolution de 1848), il y a une sorte de vide idéologique. Lorsqu’il constituera ses premières organisations politiques, le prolétariat allemand devra tout réapprendre.

Les problèmes politiques généraux qui se posent à cette époque a l’Allemagne vont marquer de leur sceau le réveil de la classe ouvrière. D’une part elle va confondre pendant un certain temps ses revendications avec celles de la bourgeoisie. La liberté d’association et de réunion, le suffrage universel direct vont être parmi les premiers points de son programme. Autrement dit des revendications qui ne dépassent pas l’horizon de la démocratie bourgeoise. Avant que le prolétariat se constitue en organisation politique autonome et ait ses perspectives propres, il faudra toute une période de reprise de conscience. La pierre de touche sera d’ailleurs dans ce domaine, après 1864, l’attitude à l’égard de la I° Internationale, c’est-à-dire l’influence de Marx et d’Engels. D’autre part la question de l’unité nationale va jouer un rôle décisif dans cette prise de conscience. La création en 1859 du Nationalverein (Union nationale), qui regroupera surtout des éléments bourgeois, va créer dans la classe ouvrière l’illusion que, sur ce plan, elle a des objectifs communs avec la bourgeoisie. On sait que la question de fond est celle de la grande Allemagne (avec l’Autriche) ou de la petite Allemagne. L’opposition de la bourgeoisie à Bismarck va en réalité occulter le vrai problème : celui de la révolution démocratique ou de la révolution par en haut. Si l’unité allemande doit être considérée comme une des conditions majeures du développement du mouvement ouvrier allemand, sa réalisation a été une source de division qui a en fait freiné l’unité du prolétariat révolutionnaire et retardé sa prise de conscience théorique. La création du parti lassallien

L’exposition de Londres en 1862 marque un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier. Les délégations qui s’y rencontrèrent prirent conscience des possibilités d’un parti proprement prolétarien. A leur retour des initiatives furent prises à Berlin, à Nuremberg et à Leipzig qui aboutirent sous la direction de Vahlteich et Fritsche, et malgré l’opposition de l’Union nationale, à la convocation d’un congrès national des ouvriers allemands à Leipzig. Au début de décembre 1862 ils s’adressaient à Lassalle pour lui demander de formuler un programme, fondé scientifiquement, du mouvement ouvrier. Lassalle accepta et c’est ainsi que naquit la “ Réponse ouverte au Comité central pour la convocation d’un congrès général des ouvriers allemands à Leipzig” parue en mats 1863 et connue par la suite sous le nom de “ Programme des travailleurs ”. C’est sur cette base que fut fondée le 23 mai 1863, à Leipzig, l’Association générale des travailleurs allemands.

Lassalle a eu le mérite de donner ainsi l’occasion à la classe ouvrière de créer sa propre organisation et de se séparer politiquement de la bourgeoisie. Il fondait son programme sur l’idée que le prolétariat ne pourrait se libérer tant qu’existerait l’exploitation capitaliste, et en cela il brisait les illusions que s’efforçaient de répandre les bourgeois libéraux comme Schulze-Delitsch et qui laissaient entrevoir une amélioration progressive de la situation de la classe ouvrière dans le cadre du régime. Il reprenait en ce sens la tradition qu’avait inaugurée la Ligue des Communistes et qui s’était exprimée dans le Manifeste. Mais c’est à cela que se bornaient les emprunts faits à Marx. D’une part il se gardait bien de relier le mouvement actuel à la tradition de 1848 ; d’autre part il passait sous silence la mission de libération de l’homme dans laquelle Marx et Engels voyaient le rôle historique du prolétariat.

Politiquement il lui fixait deux objectifs : la conquête du suffrage universel direct et secret et la fondation de coopératives de production avec l’aide de l’État. La première revendication se situait dans la tradition du mouvement démocratique bourgeois et pouvait créer l’illusion d’un passage au socialisme par la voie parlementaire, ce qui était en contradiction avec la mission révolutionnaire du prolétariat. La seconde trahissait une conception idéaliste qui voyait dans l’État une organisation située au-dessus des partis et non l’organisme politique de la classe dominante. Les rapports personnels que Lassalle a entretenus avec Bismarck montrent qu’en réalité il comptait sur le représentant le plus typique de la domination des hobereaux pour libérer le prolétariat et qu’il était prêt, en contrepartie, à mettre le parti ouvrier au service, ou du moins dans la dépendance, de la politique de fer et de sang du chancelier.

Sur le plan économique, sa thèse apparemment radicale de la loi d’airain des salaires aboutissait à frapper de stérilité toute lutte des ouvriers pour l’amélioration de leur salaire, élément décisif du combat du prolétariat contre le capitalisme. C’était en fin de compte le désarmer. De même, la conception selon laquelle la classe ouvrière n’avait en face d’elle qu’une masse réactionnaire unique avait pour résultat de l’isoler en lui interdisant de rechercher des alliances dans des couches également exploitées ou dans les mouvements démocratiques nationaux d’autres pays.

L’organisation même que Lassalle a donnée à l’Association générale des travailleurs allemands trahit ses ambitions. Il s’en fit nommer président pour cinq ans, doté de pouvoirs quasi dictatoriaux et assisté d’un comité directeur qu’il ne réunit jamais et qui était dispersé aux quatre coins de l’Allemagne. Il s’estimait la seule personnalité ayant le prestige suffisant pour discuter d’égal à égal avec Bismarck et méprisait au fond une classe ouvrière qu’il prétendait avoir organisée sur des bases révolutionnaires. Malheureusement les 100 000 adhérents sur lesquels il comptait s’appuyer n’étaient probablement que 3 000 à sa mort, en 1864. Ils atteindront à peine le chiffre de 9 000 en 1868 lorsque le parti sera passé sous la direction de von Schweitzer, personnage assez louche qui lui succéda à la présidence et appliqua les mêmes méthodes dictatoriales.

Si le parti lassallien marqua la renaissance du mouvement révolutionnaire et attira à lui des hommes comme Liebknecht et Bracke, son influence resta réduite. Il ne prit jamais pied dans les organisations syndicales qui se créèrent dans les années 60 à 70 et se développa souvent en opposition aux unions ouvrières qui groupaient la majorité du prolétariat organisé. Lorsqu’après 1870 Schweitzer se retira, il laissait un parti divisé qui avait pour seul atout son apparente rigueur doctrinale. Il ne représentait pas une véritable force dans les masses et les militants de valeur qu’il avait attirés rejoignaient de plus en plus nombreux le parti social-démocrate fondé en 1869 à Eisenach. Vers le congrès d’Eisenach

Les unions ouvrières qui groupaient la majorité des ouvriers représentaient une force assez considérable que cherchaient à attirer à eux les bourgeois libéraux et qui n’avait pas atteint une maturité politique suffisante pour constituer une organisation spécifique et se détacher nettement de la bourgeoisie. N’oublions pas que toute la vie politique de ces années est dominée par la question de l’unité nationale et elle crée apparemment une communauté d’intérêts entre la classe ouvrière et la bourgeoisie démocrate. Lorsque se fondera le parti populiste (Volkspartei) après l’éclatement de l’Union nationale, beaucoup de militants ouvriers croiront y trouver leur place. A partir de 1865, W. Liebknecht va collaborer au Deutsches Wochenblatt et il contribuera même en 1866 à la création du parti populaire saxon.

C’est en 1868 à Nuremberg que va être franchi le pas décisif, lors du congrès de la Confédération des unions ouvrières. Le programme adopté est inspiré directement des statuts de l’Internationale. On y exige l’abolition de toute domination de classe ; on y proclame la solidarité internationale du prolétariat ; on y affirme que la liberté politique est indispensable pour obtenir la libération économique de la classe ouvrière. C’était là un important progrès, mais le programme ne contient ni l’exigence de la socialisation des moyens de production, ni celle de la conquête du pouvoir politique. Là encore, c’est bien plutôt le degré d’acuité des luttes qui met en avant des revendications plus spécifiques à la classe ouvrière qu’une conscience théorique claire.

Après le congrès de Nuremberg on voit se multiplier les organisations ouvrières autonomes. Des grèves éclatent, notamment dans les mines, qui conduisent à la création de syndicats. La poussée des masses entraîne des chefs reconnus comme Liebknecht ou Bebel à envisager la création d’un parti politique prolétarien. Des lassalliens comme W. Bracke, Samuel Spier, Theodor Yorck entrent en contact avec eux, et le 22 juin 1869 ils conviennent ensemble d’appeler à un congrès de tous les ouvriers social-démocrates. L’appel sera entendu, et, du 7 au 9 août 1869, va se tenir à Eisenach le congrès du parti ouvrier socialiste allemand, première organisation rappelant expressément les luttes du passé et se rattachant au mouvement ouvrier international. Marx et Engels considéreront qu’à Eisenach s’est constitué le premier parti qu’ils pourront considérer comme leur parti,

Son programme marque un progrès considérable sur celui du parti lassallien. Il crée les conditions d’une lutte politique véritable de la classe ouvrière qui ne dégénère pas en secte. Il dégage le prolétariat du dilemme posé par la question nationale en s’opposant d’emblée et par principe à la politique des gouvernements établis. Il pose en effet toute une série de revendications démocratiques : suffrage universel égal, direct et secret pour tous les Allemands âgés de plus de 20 ans, séparation de l’Église et de l’État, liberté de presse et d’association, remplacement de l’armée permanente par l’armée populaire. Aucune compromission n’était plus possible avec le régime des hobereaux. En se fixant pour but non seulement l’abolition de toute domination de classe, mais la suppression du salariat, le nouveau parti rompait avec la bourgeoisie. En se proclamant branche de l’Association internationale des travailleurs, il se ralliait implicitement au marxisme et reconnaissait que la solution de la question sociale était dans l’action des travailleurs de tous les pays. En instituant l’unité de direction, les socialistes allemands faisaient accomplir un pas décisif au mouvement ouvrier qui avait souffert jusqu’ici de la dispersion de ses organisations.

Est-ce à dire pour autant que le nouveau parti était strictement d’obédience marxiste ? Certains points du programme montrent que les congressistes étaient encore loin d’avoir assimilé pleinement la pensée de Marx. Le premier point réclamait l’instauration de “ I’État populaire libre ”. Même en faisant abstraction du relent lassallien de la formule, même en admettant qu’il faut entendre par là l’État démocratique, on est bien forcé d’admettre que la conception marxiste de l’État dirigé par la classe ouvrière et la notion de dictature du prolétariat devaient être vagues pour les congressistes. De même le dernier point, la constitution avec l’aide de l’État de coopératives de production, même assortie de garanties démocratiques, n’était rien d’autre que la reprise d’une idée de Lassalle. La suppression du salariat n’est pas encore conçue comme l’appropriation par la collectivité des moyens de production, mais comme l’aboutissement de la création de coopératives de production qui devaient assurer aux ouvriers “ le produit intégral du travail”. Les leçons du Capital n’avaient pas encore été comprises. Sans doute la législation en vigueur obligeait-elle à employer certaines formulations prudentes, sans doute le programme introduisait-il des éléments des analyses de Marx, mais le parti socialiste allemand restait à bien des égards le produit de la lutte politique des masses et reposait plus sur leur expérience empirique que sur une vue claire de sa mission historique. C’est une tare dont la social-démocratie mettra longtemps à se débarrasser. Du congrès d’Eisenach au congrès de Gotha

Moins d’un an après sa fondation la guerre de 1870 va obliger le parti socialiste à se démarquer nettement et à affirmer sa solidarité avec la classe ouvrière française et avec la Commune. Son adhésion aux principes de l’Internationale lui permettra d’avoir une attitude courageuse et juste qui lui gagnera des sympathies dans le prolétariat allemand, même si elle coûta à ses militants traînés devant les tribunaux pour haute trahison de lourds sacrifices. La fondation de l’Empire allemand était un progrès qui, en favorisant le développement de l’économie, créait en fin de compte les conditions de l’essor du parti socialiste. L’Allemagne, qui venait de démontrer sa supériorité militaire, va se transformer définitivement en grande puissance industrielle. La classe ouvrière, de plus en plus nombreuse et concentrée, sentira dans sa chair les effets de l’exploitation et des crises qui vont marquer cette période d’évolution rapide. Elle accueillera d’autant plus favorablement la propagande socialiste, et les 350.000 voix recueillies par les deux partis aux élections de 1874 ne seront que le début d’une progression qui va s’affirmer à chaque scrutin. Les campagnes antimilitaristes développées par le parti de Liebknecht et de Bebel trouveront plus d’échos que les accusations de trahison lancées par la bourgeoisie.

La combativité grandissante des masses ouvrières va faire apparaître sous son véritable jour l’organisation lassallienne. Hasenclever, qui succède à Schweitzer, doit abandonner les méthodes dictatoriales traditionnelles. L’influence croissante des socialistes d’Eisenach va obliger les lassalliens à contracter avec eux des alliances, et, sous peine de se discréditer, d’aligner de plus en plus leur politique sur la leur. Sous la pression des masses, les dirigeants de l’Association générale des travailleurs allemands durent faire aux socialistes des propositions d’unification. Le besoin d’unité était sans doute plus sentimental que théorique, mais il était impérieux. Elle allait se réaliser au congrès de Gotha, dans les derniers jours de mai 1875.

Dans ce processus d’unification, les eisenachiens étaient en position de force. Les lassalliens voyaient leur influence décroître et ils étaient les demandeurs. Liebknecht et Bebel se réclamaient du marxisme, c’est-à-dire d’une conception scientifique. Ils étaient en liaison constante avec Marx et Engels et la Commune avait montré la voie de la prise du pouvoir. On pouvait imaginer qu’ils en profiteraient pour balayer toutes les conceptions petites bourgeoises des lassalliens et construire le nouveau parti sur des bases théoriques claires. Malheureusement il n’en fut rien. Ils se mirent d’accord au mois de mars 1875 sur un projet de programme dont les termes étaient si lassalliens que Bracke appela Marx et Engels à l’aide. On sait comment Marx rédigea alors sa Critique du programme de Gotha, texte essentiel qui précisait à la lumière des enseignements de la Commune les formes que devait revêtir la prise du pouvoir. On sait aussi comment Liebknecht tint ce texte sous le boisseau et comment le programme adopté à l’issue du congrès d’unification conserva l’essentiel des formulations lassalliennes.

Il nous semble important de nous arrêter un peu à la Critique du programme de Gotha, car il y a quelques enseignements à en tirer. C’est un ouvrage qui marque une étape dans la pensée de Marx, qui contient des analyses absolument nouvelles, constituant en somme le bilan de sa réflexion théorique en 1875. C’est tout d’abord l’accent mis sur la dictature du prolétariat, forme politique du pouvoir conquis par la classe ouvrière. Marx s’arrête, comme il ne l’avait jamais fait, sur le problème de l’État socialiste et du contenu de la démocratie. C’est ensuite la théorie des deux phases d’évolution de la société socialiste, la première portant encore les tares de celle dont elle est issue et la seconde constituant à proprement parler la société communiste. Marx a réfléchi sur les leçons de la Commune, et il en esquisse la généralisation théorique.

Mais d’autre part il critique comme étant proprement lassalliens des éléments du nouveau programme qui étaient déjà dans celui d’Eisenach. N’y trouvait-on pas déjà la formule de l’État populaire libre ? N’y est-il pas aussi question du produit intégral du travail ? Les sociétés coopératives aidées par l’État n’y figurent-elles pas, elles aussi ? Certes on réintroduit dans le programme de Gotha la fameuse loi d’airain des salaires qui avait disparu dans celui d’Eisenach. Et dans cette mesure, Marx peut bien dire que le texte proposé (et adopté presque sans changements) est en retrait sur le programme mis debout en 1869. On est toutefois frappé par le fait que Marx critique maintenant des principes qu’il avait admis précédemment. Il se montre donc en 1875 plus exigeant qu’il ne l’a été six ans plus tôt. Et il y a de cette attitude une leçon à tirer.

En fait, au moment de la fondation du parti d’Eisenach, le marxisme avait encore peu pénétré en Allemagne et les textes fondamentaux y étaient encore mal connus. Le Capital était de parution récente et c’est en 1872 seulement que Marx et Engels publient la deuxième édition allemande du Manifeste. En 1875 la situation est donc différente. Les dirigeants sociaux-démocrates ont eu le temps de méditer ces textes et ce que Marx critique, c’est la faiblesse de leur formation théorique. Il a donné dans ses ouvrages une conception scientifique du socialisme et il souhaiterait que le parti le plus fort, celui dans lequel il met ses espoirs, inscrive dans son programme les principes fondamentaux de cette conception. A la lecture du projet de programme il est bien obligé de se rendre compte à quel point ces militants, qui, à bien des égards, mènent une action exemplaire, ont peu assimilé les fondements théoriques de leur action. Il exige d’eux somme toute un changement qualitatif, une délimitation claire et sans compromission des notions qu’ils utilisent et dont ils n’ont pas saisi la rigueur ni la portée.

Avertissement de l’édition de l’"Anti-Dürhing"

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