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1936-1938 : Documents et images de la révolution espagnole / Archivas y fotos de la revolucion en España

lundi 26 octobre 2009, par Robert Paris

HOMMAGE AU PROLÉTARIAT RÉVOLUTIONNAIRE D’ESPAGNE DE 1936

L’Espagne de 1936, ce n’est pas une victoire électorale, ce n’est pas un front populaire, ce n’est pas la démocratie ni la république, ce n’est pas une guerre : c’est la révolution sociale prolétarienne allant vers le pouvoir ouvrier mais ... elle s’est arrêtée en chemin, détournée et assassinée avant d’atteindre un pouvoir aux travailleurs...

Qui a assassiné la révolution en Espagne ?

Aqui texto en español

Autres textes sur l’Espagne

Puisque la bourgeoisie, l’armée, l’église et toutes les institutions bourgeoises ont pris le parti du fascisme, les prolétaires ont été les seuls à le combattre et leur combat devient une remise en question de l’ordre bourgeois.

La révolution, c’est d’abord ... les femmes !

Quand la révolution marquait de son empreinte tout, des cantines populaires, aux timbres ou aux billets de cinéma

Alors, la révolution était sociale, et ne se battait pas seulement pour la démocratie bourgeoise mais pour la collectivisation révolutionnaire...

Alors, les anarchistes affirmaient que guerre contre le fascisme et révolution sociale étaient inséparables....

La révolution, c’est la collectivisation de toute la société

Les prolétaires armés et organisés n’étaient pas des soldats d’une armée régulière bourgeoise

Timbres de la révolution prolétarienne quand les milices révolutionnaires anarchistes battaient le fascisme et la bourgeoisie puis...

... quand les dirigeants anarchistes justifiaient la dissolution des milices intégrées à l’armée "républicaine" bourgeoise...

Le comité central des milices de Catalogne, véritable double pouvoir prolétarien, passe le pouvoir au gouvernement catalan bourgeois de Companys et s’y intègre avec participation de ministres du POUM et de la CNT !

L’anarchisme ne fait alors que s’incliner devant la pression du gouvernement bourgeois et des partis socialistes et communistes qui, au nom de la lutte contre le franquisme, de la guerre, prétendent éteindre la révolution sociale :

La guerre contre Franco devient un prétexte pour arrêter la révolution. et la discipline, soi-disant nécessaire pour triompher du fascisme, un moyen de triompher de la révolution sociale :

D’abord gagner la guerre, moins de vaines discussions dit cette affiche stalinienne pour calomnier les révolutionnaires !

Les provocateurs disent non à l’armée populaire dit cette autre affiche stalinienne. Cette campagne de calomnies va être suivie d’arrestations, de fusillades, d’assassinats politiques et d’une contre-révolution ouverte à Barcelone.

En 1937, campagne contre-révolutionnaire de la gauche et des staliniens, prétendant que ce qui manque pour vaincre le fascisme, ce serait le manque d’ordre !

Il ne s’agit plus alors, pour les dirigeants anarchistes, que de "front antifasciste" qui est, en fait, un pacte de collaboration de classe avec l’Etat bourgeois dans lequel les travailleurs perdent tout : indépendance, organisation et armement.

alors qu’auparavant, ils se battaient pour la collectivisation de toute la société :

Presse trotskyste en Espagne

Une campagne contre les militants trostskystes espagnols est déclenchée dans le monde entier par le stalinisme

Les militants trotskystes sont arrêtés, torturés et assassinés par la staliniens sous la couverture du gouvernement de front populaire

En mai 1937, la réaction socialo-communiste-réformiste liée au gouvernement écrase la révolution à Barcelone et les anarchistes s’inclinent :

Barricades de mai 1937 à Barcelone : cette réaction de la classe ouvrière révolutionnaire a été démobilisée par les dirigeants anarchistes

Ces armes du camp "républicain" ont servi à écraser le prolétariat révolutionnaire et pas Franco

C’est le Front Populaire qui a cassé l’élan révolutionnaire, avant même que Franco n’achève le travail ! Il a écrasé l’élan des masses, supprimé leurs objectifs révolutionnaires, transformé la révolution en guerre.

La main de Staline étrangle la révolution. ici, Vladimir Antonov-Ovseenko. Consul Général de Russie avec à ses côtés le Chef du gouvernement Catalan Lluís Companys

La contre-révolution ouverte a pris le pouvoir avec le gouvernement Negrin qui cumule la haine de la révolution des staliniens et celle des bourgeois et de l’appareil d’Etat :

suite des documents photos à la fin

Préface à "Le Stalinisme en Espagne", de Katia Landau

par Alfred Rosmer

Ce n’est pas la première fois que nous vient d’Espagne le récit d’atrocités, de tortures perpétrées sur des prisonniers dans les geôles, d’assassinats réalisés par les policiers ordinaires ou par des mercenaires spécialisés visant à la suppression systématique des militants ouvriers. Au cours de l’âpre lutte acharnée que les ouvriers syndicalistes révolutionnaires et anarchistes livrèrent sans répit contre la monarchie semi-féodale et à la dictature, la répression se développa à maintes reprises d’une manière si sauvage, les violences commises sur les prisonniers étaient si féroces, les tortures si sadiques, que leur révélation soulevait la colère du prolétariat dans tous les pays, indignait cette portion de l’opinion libérale et démocratique qui refusait de se faire par son silence complice des bourreaux, et provoquait la formation d’un mouvement de solidarité si puissant en faveur des infortunés victimes que les tortionnaires cléricaux et monarchistes se trouvaient contraints de cesser leur abominable besogne.

Mais c’est la première fois qu’une même répression, le recours semblable à des méthodes raffinées de torture des prisonniers, l’assassinat en Espagne, sous couvert de la défense de la démocratie, de la lutte contre le fascisme de militants ouvriers par des "tueurs" professionnels s’accomplissent dans l’indifférence ou le silence complice, parfois l’approbation ouverte de représentant de ces groupements et organisations qui jadis dénonçaient les crimes des gouvernants et de leurs agents d’exécution.

Les faits rapportés dans cette brochure sont déjà connus, pour l’essentiel sinon dans leur odieux détail, de tous ceux qui ont voulu savoir ce qui se passait réellement en Espagne. Ils ne sont pas contestés et ne peuvent pas l’être. Mais il faudrait les taire. Parler serait servir Franco en jetant le trouble dans les rangs antifascistes. Il faut d’abord battre Franco. Mais après la victoire, il y aura, entre antifascistes victorieux, des règlements de comptes, et la Révolution reprendra sa marche en avant. Aveuglement volontaire ou trahison de ceux qui se sont laissés corrompre par le pouvoir et n’ont plus confiance dans la classe ouvrière. Comment s’imaginer en effet qu’une répression aussi clairement dirigée et poursuivie avec une implacable persévérance puisse n’être qu’un fait secondaire, isolé, restant en marge de la bataille générale ? Il est évident au contraire qu’elle fait partie intégrante de la politique délibérée du gouvernement républicain, qu’elle est, de cette politique, le commentaire le plus clair. Explication la plus précise. Le simple rappel des événements qui se sont déroulés depuis mai 1936 suffit à le montrer.

Les ouvriers anarchistes, socialistes, poumistes, et eux seuls presque sans armes, ont sauvé Madrid et Barcelone, et avec les deux capitales c’est le pays tout entier qui serait sauvé si le gouvernement n’était effrayé par le caractère socialiste que prend aussitôt la défense de la République. Les ouvriers ne se sont pas jetés sur les mitrailleuses par amour des chefs républicains - qu’ils ont déjà vus à l’œuvre de 1931 à 1933 - mais parce que la foi révolutionnaire les anime. Il est tout de suite évident que la lutte n’est plus cette fois entre les démocrates impuissants d’Azaña et les généraux rebelles mais entre le socialisme et le fascisme. Les grands exploiteurs, industriels et féodaux agrariens qui ne se font pas d’illusions ont tous passé chez Franco. Et Mussolini aussi le comprend. Il envoie immédiatement du renfort, contribue à assurer le libre passage entre le Maroc et l’Espagne franquiste, ce qui permet à Franco de constituer cette troupe de choc, légionnaires et tirailleurs marocains, sans laquelle il aurait été contraint de capituler rapidement.

Mais il y a les "grandes démocraties" ? En France, le gouvernement qui est de Front populaire adopte la politique dite de "non-intervention", d’accord avec le gouvernement britannique.

Et l’autre "démocratie", la stalinienne ? Mussolini a envoyé des avions sans perdre un instant. Staline, lui, ne donnera d’abord au prolétariat espagnol, un mois plus tard, au milieu d’août, que le "réconfort moral" du premier "procès de Moscou". En cette fin de juillet 1936, il est tout à fait occupé à le monter - avec Iagoda, le "traître" de 1938. Et jusqu’à fin septembre, c’est tout ce qu’il enverra aux ouvriers espagnols, pauvrement armés et équipés devant un adversaire qui progresse dangereusement. A cette date, il ne donne pas mais vend des armes au gouvernement républicain. Et il ne le fait pas sans poser des conditions : avec les armes, il faut prendre sa politique. Celle-ci consiste essentiellement dans la liquidation la plus rapide possible de la Révolution socialiste. Pour Staline, en effet, il ne s’agit pas d’une lutte décisive entre le socialisme et le fascisme. Il faut cacher, en attendant de la détruire complètement, tout ce qui indique la révolution socialiste, ne plus parler que de défense de la démocratie, surtout transporter le conflit sur le terrain de l’antihitlérisme, donc alarmer la France et l’Angleterre ; exciter le pire chauvinisme pour amener les gouvernements de ces deux pays à intervenir, transformer la grande bataille ouvrière en bagarre entre impérialismes rivaux. S’il y a en Espagne des gêneurs, des hommes qui se mettent en travers de cette liquidation, il faudra les supprimer, précisément selon la méthode qu’on vient d’inaugurer à Moscou avec ce premier procès des vieux bolchéviks. A cet effet, un personnel spécial arrive avec les tanks et les avions : il est placé sous la direction d’Antonov-Ovséenko - un "traître" cependant selon les dernières nouvelles - nommé consul général à Barcelone, là justement où les "gêneurs" sont les plus nombreux, disposent d’une force ouvrière imposante et d’un prestige qu’ils ont acquis par leur attitude au cours des journées héroïques du début du soulèvement. Antonov donne ses instructions, met en mouvement ses agents : un Etat dans l’Etat se constitue dans toute l’Espagne républicaine et singulièrement à Barcelone et en Catalogne, avec sa police, ses prisons, ses bourreaux, agissant en maître absolu en marge de la police et des autorités régulières. Ce sont eux qu’on voit à l’œuvre dans les témoignages ici rapportés, torturant des hommes et des femmes, après avoir fait enlever et disparaître Bernieri, Barbieri, Andrés Nin, Kurt Landau, Marc Rhein-Abramovitch, Erwin Wolf, Freund Moulin et combien d’autres moins connus, anarchistes, poumistes, socialistes, membres de la IV° Internationale, accourus de partout pour lutter aux côtés des ouvriers espagnols, révolutionnaires éprouvés, antifascistes plus sûrs que M. Azaña.

Est-ce que ces crimes ont empêché l’avance régulière de Franco ? Ne voit-on pas, au contraire, qu’il y a un parallélisme certain entre leur accomplissement et les succès répétés de l’ennemi, installé aujourd’hui en Catalogne même, ce que chacun, aux premiers mois de la Révolution eût considéré comme une hypothèse absurde. Certes il y a eu des trahisons, mais jamais du côté où les staliniens prétendent en trouver, et toujours parmi leurs alliés et leurs troupes ; des généraux républicains ont passé chez Franco, des ministres staliniens ont fui devant l’ennemi au moment le plus critique... La cinquième colonne n’est pas un mythe mais les traîtres et les espions qui la composent sont toujours en liberté et peuvent agir impunément : la police républicaine ne les découvre jamais - quand elle ne les protège pas - et la police stalinienne ne cherche que les révolutionnaires.

Staline a vendu des armes à l’Espagne républicaine. Mais il a en même temps apporté la démoralisation parmi les ouvriers et paysans d’Espagne. Beaucoup étaient d’abord reconnaissants à l’U.R.S.S. de l’aide fournie, mais ils ne pouvaient comprendre que la fourniture d’armes comporte comme condition première l’abandon de la révolution socialiste déjà réalisée dans les faits. Démoralisation et passivité se sont étendues au prolétariat de tous les pays. C’est ainsi que la Fédération française des cheminots, dont la direction est stalinienne, se borne à regarder passer les trains de munitions que ses adhérents acheminent chez Franco, satisfaite, semble-t-il, de noter ironiquement : "C’est beau la non-intervention !" La bourgeoisie, même démocratique, est dans son rôle quand elle intervient contre une révolution socialiste. C’est ce qu’elle a fait contre la Russie soviétique, contre la Hongrie soviétique, contre la révolution allemande. Il n’y a rien là qui devrait nous surprendre. Mais quand des représentants de grandes organisations ouvrières se bornent à des dénonciations platoniques de la non-intervention sans faire appel à l’action directe des ouvriers, demandent au gouvernement de se préoccuper de l’"intérêt français", on voit clairement qui, finalement, aide Franco. Cela, qui est une trahison véritable c’est le fruit empoisonné de la politique stalinienne, politique de défaite doublée à présent, partout, de l’assassinat des militants demeurés révolutionnaires. Les pages qui suivent en apportent de nouvelles preuves. Qui veut contribuer à la victoire de l’antifascisme doit parler.

Munis dans "Jalones de derrota, promesa de victoria" :

La révolution de juillet 1936

Ce fut en Catalogne que le mouvement révolutionnaire pénétra le plus le tissu social. Et ce pour deux raisons fondamentales. C’était la région où le prolétariat industriel était le plus dense, et l’organisation dominante la CNT. Le PCE et le PSOE étaient presque complètement bannis de la région. Le Parti socialiste unifié de Catalogne3, affilié au stalinisme, futur nerf de la contre-révolution quelques mois plus tard, se constitua après le 19 juillet 1936, en récupérant toutes les scories sociales imaginables, du boutiquier cupide au fils à papa fascisant, du spéculateur à l’arriviste nageant en eaux troubles. Mis à part la CNT, seul le POUM avait une influence notable. Dans ces circonstances, la formidable impulsion révolutionnaire des masses ne se heurta qu’à l’incapacité de l’anarchisme et du centrisme à coordonner le surgissement spontané de nouvelles institutions sociales. Se sentant vaincu en même temps que les généraux, L’État bourgeois se rendit sans conditions au prolétariat victorieux. Mais les principaux représentants de ce prolétariat étaient, à ce moment-là, les anarchistes, et ces anarchistes (après un siècle de harangues antiétatiques !) laissèrent survivre l’État bourgeois. Ils donnèrent au prisonnier du 19 juillet la sursis nécessaire pour qu’il puisse s’attaquer aux conquêtes de cette journée. Voici comment l’un des protagonistes, éminent leader de la CNT et conseiller économique dans le Comité central des milices rapporte le événements :

« Une fois le putsch militaire en Catalogne liquidé, le président de la Generalitat, Luis Companys, nous convoqua à une réunion afin de connaître nul ! propositions. Nous arrivons au siège du Gouvernement catalan, les armes Ia main, sans avoir dormi depuis plusieurs jours, pas rasés, donnant, par notre aspect, réalité à la légende qui s’était tissée à notre propos. Pâles, certains membres du gouvernement de la région autonome tremblèrent durant tout le temps que dura l’entrevue, à laquelle Ascaso n’assista pas. Le palais du gouvernement fut envahi par l’escorte de combattants qui nous accompagnait. Companys nous félicita pour la victoire obtenue. Nous pouvions agir seuls, déclarer la Generalitat caduque et instituer à sa place un véritable pouvoir populaire ; mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et n’en voulions pas non plus pour l’exercer aux dépens des autres. La Generalitat resterait à sa place, avec le président Companys à sa tête et les forces populaires s’organiseraient en milices pour continuer la lutte pour la libération de l’Espagne. C’est ainsi qu’est né le Comité central des milices antifascistes de Catalogne, dans lequel nous laissâmes entrer toutes les fractions politiques libérales et ouvrières . »

(D.A. de Santillán, Porque perdimos la guerra, Ediciones Iman, Buenos Aires, p. 53)

La pensée critique reste stupéfaite devant de telles monstruosités, commises avec autant de légèreté et rapportées avec autant de désinvolture ; elles ne peuvent que susciter des paroles blessantes. Devant certains actes et paroles, il est en effet humiliant de raisonner sans avoir laissé, auparavant, libre cours à l’injure. Ceux qui n’y sont pas sensibles sont des êtres froids et incapables de comprendre quoi que ce soit. Que dire de personnes qui, ayant la possibilité de le faire, se refusèrent à instituer le « véritable pouvoir du peuple » ? En nous exprimant avec modération, nous dirons que le sort du peuple leur était moins cher que leurs relations avec les représentants de la bourgeoisie type Companys ; qu’une chose était l’allure effrayante de ceux qui ne s’étaient pas rasés depuis plusieurs jours et une autre la conduite de la révolution ; que les « membres du gouvernement de la région autonome » avaient en réalité moins de raisons de trembler et de pâlir que l’escorte de combattants qui accompagnait Santillàn et les autres chefs cénétistes ; nous dirons, dans le meilleur des cas, que les idées anarchistes sur l’accomplissement pratique de la révolution étaient suffisamment erronées pour permettre à ses représentants de maintenir debout l’État capitaliste – l’ennemi principal de la révolution – tout en croyant faire montre de la plus grande magnanimité. Qui étaient « ces autres » aux dépens desquels les dirigeants anarchistes ne voulaient pas exercer la dictature ? Ce récit ne laisse place à aucun doute : les représentants de l’État capitaliste, l’État lui-même. L’évolution postérieure des événements allait le confirmer au prix du sang du prolétariat, versé par cet État, rénové et régi par les staliniens et les socialistes grâce à la collaboration des anarchistes. (…)

2. Les journées de mai 1937

Ce n’est pas la détermination qui manqua aux travailleurs insurgés pour s’emparer du triangle gouvernemental, pas plus qu’ils ne furent freinés par les tirs de l’adversaire ; ce qui les arrêta, ce fut la direction de la CNT elle-même, à laquelle appartenait l’immense majorité des insurgés. Bien que la conduite de la direction anarchiste leur ait déjà inspiré de sérieux soupçons, ils avaient encore confiance dans le syndicat anarchiste. C’était leur organisation ; avec elle et pour elle ils avaient lutté pendant bien des années. Il était naturel, évident même, vu l’absence d’une autre organisation assez forte pour prendre la direction du mouvement, que les ouvriers qui étreignaient d’un cercle étroit de barricades la Generalitat attendissent un mot de la CNT. Qui pouvait penser que la CNT refuserait de se mettre à leur tête, de désarmer définitivement l’ennemi et d’empêcher de nouveaux pièges réactionnaires ?

La CNT prit la parole, mais pas comme l’attendaient les ouvriers, pour se placer à leur tête ; elle se plaça derrière la barricade élevée par les sbires de la Generalitat et prit position en sa faveur. Depuis le 3 mai, les dirigeants barcelonais s’étaient efforcés de contenir le torrent insurrectionnel. Le 4, les cénétistes García Oliver et federica Montseny, ministres du gouvernement Largo Caballero, arrivèrent de Valence, accompagnés par un représentant de l’UGT, Hernandez Zancajo, dans le but d’user de leur influence commune pour faire lever le siège ouvrier autour des édifices du pouvoir capitaliste. Immédiatement, ils se pendirent à la radio pour condamner l’action des ouvriers et ordonner : “Alto al fuego ! (Cessez le feu)”. García Oliver, en particulier, exalté par ses responsabilités vis-à-vis du pouvoir capitaliste, encourageait sur les ondes les gardes d’assaut. Longuement, la voix de García Oliver martela les oreilles des ouvriers qui se trouvaient sur les barricades : “Cessez le feu ! Fraternisez avec les gardes d’assaut !”

Ce même jour, le 4, ce tract était distribué sur les barricades :

CNT-FAI

“Déposez les armes ; embrassez-vous comme des frères ! Nous obtiendrons la victoire si nous sommes unis, la défaite si nous luttons entre nous. Pensez-y bien. Nous vous tendons les bras ; faites de même et tout s’arrêtera. Qu’entre nous règne la concorde”.

tandis qu’à la radio, la CNT faisait cette déclaration :

“Que le gouvernement de la Generalitat procède à l’épuration en son sein des éléments qui ont fait un mauvais travail et donné de mauvais conseils”,

en la faisant suivre d’un nouvel appel à déposer les armes.

Les ouvriers n’en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. La CNT dont ils espéraient tout, de l’autre côté de la barricade ! Comme le dirait Marx, au moment de prendre les cieux d’assaut, le ciel leur tombait sur la tête. Assurément jamais, au cours d’une révolution, les insurgés n’ont éprouvé déception plus inattendue et plus brutale. Ce moment décidait du sort de la révolution et de la guerre, capitalisme ou socialisme, esclavage ou liberté, triomphe de Franco grâce aux bons offices staliniens et réformistes ou victoire du prolétariat. Et même du sort de l’Europe, condamnée à la catastrophe de la guerre impérialiste ou sauvée de ce destin par la révolution internationale. (…)

Robert Louzon, un honnête syndicaliste français qui ne peut être suspecté que de partialité vis-à-vis de la CNT, écrivit dans une brochure intitulée La Contrarevolución en España :

“D’un côté, en effet, la supériorité militaire de la CNT apparut inégalée pendant ces journées et de l’autre le syndicat anarchiste refusa toujours de faire usage de cette supériorité pour garantir la victoire”.

(…) Le 4 mai, alors que la CNT avait décrété une trêve dans la lutte et qu’elle était en train de négocier à la Generalitat avec les chefs contre-révolutionnaires, des forces gouvernementales de la Guardia civil profitèrent de la trève “fraternelle” pour s’emparet d’une gare, la Estacion de Francia. Le lendemain, la CNT donna l’ordre de se retirer des barricades en déclarant : Ni vainqueurs ni vaincus, paix entre nous. Mais ce fut le jour où tombèrent le plus d’ouvriers. Pourtant, passés quelques moments d’hésitation bien naturels en entendant cet ordre, les ouvriers choisirent de désobéir. Quelques barricades abandonnées furent sur-le-champ réoccupées. Le divorce entre la direction et les masses ne pouvait être plus profond.

(…) L’indiscutable victoire militaire du prolétariat catalan, si elle s’était transformée en triomphe politique – ce que la CNT aurait pu obtenir facilement en prononçant ces cinq mots : “Prenez d’assaut la Generalitat !” – , aurait radicalement transformé la zone rouge.

3. La répression

(…) Dès que les ouvriers se retirèrent des barricades, on commença à payer le coût de la défaite politique de mai 1937 – et cela continue maintenant sous Franco. Des centaines de militants – parmi les meilleurs – furent assassinés dans les prisons staliniennes, les commissariats, et aux alentours de la ville. Les cadavres de tout un groupe de dirigeants des Jeunesses libertaires, un peu plus d’une vingtaine d’hommes, dont le plus connu était Alfredo Martinez, furent retrouvés au bord d’une route. Pour ne citer que les plus connus, Camillo Berneri et Francesco Barbieri, anarchistes, furent assassinés ; puis, peu après Andrès Nin (POUM), les trotskistes Erwin Wolf et Hans Danid Freund (”Moulin”) et tant d’autres dont il est impossible de rappeler les noms, sans parler des milliers d’emprisonnés. Plusieurs milliers de militants furent assassinés pendant la période de domination stalino-negriniste. (…) La section bolchevique-léniniste et les Amis de Durruti, les seules organisations à avoir soutenu fermement l’insurrection ouvrière, furent condamnés à l’illégalité par la violence même de la répression. Quelques semaines plus tard, tous les locaux du POUM furent fermés, sa presse interdite, son imprimerie saisie…

(…) Je mentionnerai ici deux événements qui illustrent la dépendance de la CNT envers la droite stalinienne. Au début de l’automne 1937, de nombreux gardes d’assaut, avec tout un arsenal de tanks, mitrailleuses et pièces d’artillerie, encerclèrent durant la nuit le comité de défense de la révolution, qui occupait les locaux de la congrégation des Scolopes sais par les travailleurs le 19 juillet 1936. Dans ces locaux s’étaient réfugiés de nombreux militants pourchassés, dont certains risquaient d’être assassinés par la Guépéou. Les occupants, qui disposaient d’armes et d’une position très solide, résistèrent à cette attaque. Le matin même, une grève de solidarité spontanée éclata dans plusieurs usines. Les assiégés s’adressèrent au comité national de la CNT, pour solliciter son appui et demander de lancer un mot d’ordre de grève générale. Le comité national du syndicat anarchiste refusa catégoriquement ; il ordonna aux assiégés de se rendre et aux travailleurs en grève de reprendre le travail ; et il contribua, avec la presse stalinienne et gouvernementale, à empêcher que toute la classe ouvrière apprenne ce qui se passait. Néanmoins, il n’était pas trop tard pour que les révolution reprenne des forces, surtout si elle bénéficiait du soutien d’une organisation aussi forte que la CNT.

Le second évènement se produisit plus tard, dans la prison Modelo de Barcelone. Suite à une provocation du SIM (la Guépéou espagnole), qui avait tenté d’enlever plusieurs détenus révolutionnaires, une bagarre éclata entre des milliers de prisonniers et les provocateurs qui, comme toujours, étaient venus armés jusqu’aux dents. En quelques minutes, les révolutionnaires s’emparèrent de la prison, démolirent les énormes grilles qui les séparaient de la rue, excepté la dernière d’entre elles, devant laquelle le SIM eut le temps d’installer plusieurs mitrailleuses. Il aurait suffi d’une manifestation ouvrière de soutien aux détenus pour que ceux-ci soient instantanément libérés. La CNT refusa également d’intervenir, bien que la majorité des détenus appartinssent à son organisation, à l’exception de quelques groupes du POUM et de trotskistes. Pire, la presse confédérale laissa la presse stalinienne affirmer, le lendemain, que les fascistes s’étaient soulevés dans la prison.

Extraits de "La révolution et la guerre d’Espagne"

de Broué et Thémine

L’anarcho-syndicalisme

L’influence des théoriciens anarchistes, comme le célèbre pédagogue Francisco Ferrer, et surtout d’Anselmo Lorenzo, celle des syndicalistes révolutionnaires de la C.G.T. française, se combinèrent pour amener la naissance, en 1910, à partir des noyaux libertaires catalans, de la Confederacion nacional del Trabajo, organisation syndicale révolutionnaire que la répression n’empêchera pas de diriger dès 1917 la grande vague gréviste de Catalogne.

Un moment tentée de rejoindre l’Internationale communiste, comme le proposaient deux de ses dirigeants, les instituteurs Andrès Nin et Joaquin Maurin [3], délégués par elle à Moscou et convertis au communisme, la C.N.T., après les événements de Cronstadt, reprend ses distances. Dans son bastion de Catalogne, elle a, dans les années qui suivent, à soutenir une lutte sanglante contre le gouverneur Martinez Anido : des centaines de militants tomberont sous les balles des pistoleros et parmi eux, le secrétaire de la C.N.T., Salvador Segui [4].

C’est sous la dictature de Primo de Rivera, en pleine répression, que s’organise, en. 1927, la Federacion anarquista iberica, la F.A.I., aussi mystérieuse que puissante, et qui, très vite, dominera complètement la C.N.T. Organisation secrète à l’image de l’Allianza, formée de groupes d’affinité semblables à des loges maçonniques sous l’autorité d’un Comité péninsulaire clandestin, la F.A.I. devient très vite l’âme de la centrale anarcho-syndicaliste.

C’est qu’elle n’est pas seulement un groupe anonyme et agissant, mais un état d’esprit typiquement espagnol. Ainsi que l’écrit le syndicaliste français Robert Louzon, familier et sympathisant de l’anarcho-syndicalisme espagnol : « Le « faillisme », c’est la jacquerie transposée sur le plan de la lutte ouvrière par la masse paysanne dans laquelle se recrute naturellement, en Espagne comme ailleurs, l’ouvrier espagnol, et qui est systématisée, « théorisée » en quelque sorte » [5]. La F.A.I. a fait sienne la méthode révolutionnaire prônée par l’anarchiste italien Malatesta : « s’emparer d’une ville ou d’un village, y mettre les représentants de l’État hors d’état de nuire et inviter la population à s’organiser librement elle-même ».

C’est sous son impulsion qu’éclatent pendant la République de brèves révoltes, de violentes flambées locales ou régionales instaurant un éphémère communisme libertaire : à Llobregat en janvier 32, Casas Viejas en janvier 33, en Aragon en décembre 33. C’est elle qui tient la C.N.T. à l’écart de toute entente avec les républicains ou les socialistes, qui maintient dans la propagande de la centrale l’hostilité farouche des anarchistes aux « duperies » électorales et parlementaires. La C.N.T.-F.A.I.

Les syndicalistes n’acceptent pas tous volontiers l’emprise de la F.A.I. A partir de 1931, bon nombre de dirigeants s’insurgent contre la politique d’aventures et de « putsch » qu’elle impose à la centrale. Des dirigeants connus, l’ancien secrétaire général Angel Pestaña, le rédacteur en chef de Solidaridad obrera,Juan Peiro, Juan Lopez, demandent le retour à une action plus proprement syndicale, moins de détachement à l’égard des revendications immédiates, des perspectives d’action à plus longue échéance. Leur groupe, appelé « trentiste », exclu de la C.N.T., constitue les « Syndicats de l’Opposition » qui seront influents aux Asturies, au Levante, dans quelques villes de Catalogne. Les partisans de la F.A.I. les accusent de s’être ralliés au « réformisme » : ils participent pourtant en 1934 à l’insurrection des Asturies et de Catalogne, tandis que la C.N.T. et la F.A.I. se tiennent à l’écart.

A la veille de la guerre civile, la F.A.I. semble complètement incorporée à l’organisme confédéral, comme eu témoignent les initiales toujours accolées de C.N.T.-F.A.I. et les couleurs rouge et noir du drapeau commun. Pourtant, derrière Peiro et Lopez [6] qui se prononcent toujours pour l’indépendance des syndicats à l’égard de quelque formation politique que ce soit – F.A.I. comprise –, les Syndicats de l’Opposition réintègrent la C.N.T. Le congrès de Saragosse, en mars 1936, réaffirme solennellement son but, qui est l’instauration du communisme libertaire. L’idéologie « failliste » a pourtant reculé : la C.N.T. n’a pas lancé, en février, le mot d’ordre de boycott des élections et les « trentistes » réintégrés vont plus d’une fois, dans les semaines qui suivent, faire prévaloir leur point de vue.

Quelles que soient les incontestables difficultés de la C.N.T., il reste que sa fidélité au principe de la lutte des classes, à celui de l’action directe [7], lui a conservé une base ouvrière militante et combative ayant à son actif des grèves très dures : les métallos de la Felguera ont tenu neuf mois et les ouvriers de Saragosse en 1934 réalisent une grève générale de six semaines. Surtout, la tradition anarcho-syndicaliste fait du syndicat en Espagne, beaucoup plus qu’une arme de défense dans la lutte quotidienne, une cellule vivante de l’organisme social, accaparant souvent tous les loisirs du travailleur et surtout le moyen révolutionnaire par excellence, l’outil de la transformation sociale, le groupement de classe, infiniment plus important à cet égard que les partis politiques.

Cette organisation si agissante a pourtant d’évidentes faiblesses. Face à la complexité de l’économie moderne, à l’interdépendance de ses différents secteurs, les théories politiques et économiques de la C.N.T.-F.A.I. paraissent d’une grande ingénuité. Tout se simplifie à l’extrême sous la plume des propagandistes qui décrivent l’idyllique « commune » dont le sacrifice de militants dévoués jusqu’à la mort doit permettre l’éclosion, puis l’épanouissement. Il semble que, pour certains, rien n’ait changé depuis Malatesta et qu’il ne soit à leurs yeux pas plus difficile à instaurer pour toujours, dans tout le pays, le communisme libertaire, qu’il ne l’a été de l’instaurer pour quelques heures à Llobregat ou à Figols. Dirigeants anarchistes : Durruti

Ce ne sont d’ailleurs pas des théoriciens qui font figure de dirigeants chez les anarchistes. On hésite à situer le rôle de personnalités aussi différentes que celle de Federica Montseny, oratrice et propagandiste inlassable, du redoutable publiciste Diego Abad de Santillan – un pseudonyme clinquant qui dissimule, dit-on, un militant argentin [8] –, ou de Manolo Escorza del Val, un infirme physiquement débile et moralement implacable, qui anime dans la coulisse le Comité péninsulaire de la F.A.I. et les Groupes de Défense de la C.N.T. Car tous sont également représentatifs de ce qu’est, dans sa diversité, le mouvement libertaire espagnol. Aucun cependant n’atteindra la notoriété de Buenaventura Durruti.

Durruti est né à Leon le 14 juillet 1896, dans une famille de huit enfants, d’un père cheminot. A 14 ans, il est mécanicien dans un atelier de chemin de fer. Participant actif de la grève de 1917, il doit s’expatrier en France où il travaille trois ans, puis revient en Espagne, se syndique a la C.N.T. et devient anarchiste. C’est à ce moment qu’il rejoint Barcelone, le cœur du mouvement. Là, dans le groupe Los Solidarios, il se lie avec ceux qui seront les compagnons de sa vie de combat. Durruti, Jover, Francisco Ascaso, « petit homme d’apparence insignifiante » [9], et Juan Garcia Oliver, le plus « politique » des quatre, seront les « Trois Mousquetaires », héros légendaires de l’anarchisme espagnol. Terroristes et expropriateurs, ils s’emparent d’un fourgon d’or de la Banque d’Espagne pour financer l’organisation, participent à la préparation de l’attentat contre Dato, le président du conseil [9bis]. Ce sont Ascaso et Durruti qui, pour venger la mort de Segui, abattront, à Saragosse, le cardinal Soldevila. Réfugiés en Argentine, accusés de vol et de terrorisme, ils sont condamnés à mort et doivent fuir de nouveau. Ils parcourent l’Amérique du Sud avant de se cacher en France, où ils sont arrêtés au moment où ils mettent au point un attentat contre Alphonse XIII. Ils passent une année en prison, menacés d’extradition. Libérés à la suite d’une campagne de la presse de gauche, ils reprennent leur vie errante refusant l’asile politique que leur offre l’U.R.S.S. Revenu ; en Espagne après la chute de la monarchie, ils sont de nouveau arrêtés en 1932. Avant sa déportation en Afrique, Durruti trouvera le moyen d’organiser, de sa prison, le cambriolage des Juges et la destruction des pièces à conviction d’un procès où sont impliqués d’autres militants. Relâché, et de retour à Barcelone, il milite au syndicat du textile lorsqu’éclate la guerre civile.

« Héros indomptable » pour les uns, « tueur » pour les autres, qui était en vérité cet homme taillé en hercule au visage terriblement expressif, « une belle tête impérieuse qui éclipse toutes les autres » [10] ? Selon ses amis il « riait comme un gosse et pleurait devant la tragédie humaine »[12]. C’est sans doute pour cela que tant d’amour et tant de haine se sont concentrés sur ce symbole de l’anarchisme espagnol qui s’écriait, au cœur de la guerre civile : « Nous n’avons pas le moins du monde peur des ruines... Nous allons hériter de la terre... Nous portons un monde nouveau, là, dans nos cœurs et ce monde grandit en cette minute même » [12]. Les socialistes

L’adversaire de ce mouvement anarchiste incontestablement original est un mouvement socialiste de type beaucoup plus classique. Le socialisme espagnol n’est en effet que l’une des branches du socialisme européen, ses traits spécifiques provenant essentiellement d’un, développement relativement tardif et de sa position longtemps minoritaire au sein du mouvement ouvrier. Les débuts du Parti Socialiste

Le petit groupe d’« autoritaires » exclus en 1872 par les amis de Bakounine de la section espagnole de l’Internationale devait être le noyau du Partido democratico socialsta obrero, fondé en 1879, dans un café, par cinq amis. Par l’intermédiaire de José Mesa et de Paul Lafargue, le petit groupe, que dominait la remarquable personnalité de Pablo Iglesias, subit fortement l’influence de Jules Guesde et de sa rigide orthodoxie marxiste. Devenu légal en 1881, le jeune parti ne comptait guère qu’un millier d’adhérents et dut attendre 1886 pour faire paraître son premier organe, l’hebdomadaire El Socialista. C’est que les conditions dans lesquelles se déroulaient les élections dans l’Espagne monarchiste, l’absence totale de réformes sociales n’étaient guère favorables au développement d’organisations socialistes attachées à l’action parlementaire et municipale et à la lutte pour des réformes, alors que les anarchistes, déjà majoritaires dans la classe ouvrière, en tiraient pour leur cause des arguments supplémentaires. Cependant sa situation de minoritaire, la nécessité d’expliquer inlassablement et de convaincre un à un de nouveaux adeptes donnèrent à l’organisation socialiste une cohésion et une discipline remarquables, en même temps qu’une haute conscience de sa mission et une volonté de préserver la pureté de la doctrine qu’incarne parfaitement la belle et sévère figure de Pablo Iglesias. En 1888, deux dirigeants socialistes, Mora et Garcia Quejido, avaient fondé l’Union general de trabajadores (U.G.T.). Centralisé, modéré et ouvertement réformiste, le nouveau syndicat, fondé avec un peu plus de 3 000 adhérents, mit plus de onze ans à doubler son effectif initial.

A partir du début du siècle pourtant, le parti socialiste et l’U.G.T. perdent leur caractère primitif de sectes pour devenir peu à peu de véritables organisations de masses. A Madrid, le noyau primitif des imprimeurs s’est rapidement élargi à toutes les corporations. Le succès des grèves de métallos de Bilbao, dû à la direction socialiste de l’U.G.T., y enracine son influence et crée dans la région un solide bastion. L’institution des Casas dei Pueblo qui se répand dans cette période va faire des socialistes les éducateurs de milliers de militants ouvriers. Aussi, avant la grande guerre, l’U.G.T. gagne-t-elle à peu près partout au détriment des anarchistes, exception faite de la Catalogne. Elle joue un rôle éminent dans la direction des grèves de 1917, et, en 1918, compte déjà plus de 200 000 adhérents.

Le problème de l’adhésion à la III° Internationale devait secouer durement le parti socialiste. Les événements de 1917 en Espagne avaient semblé donner raison à ceux des socialistes qui dénonçaient la voie parlementaire comme une illusion et une duperie. La révolution russe fascinait les militants. Finalement, après deux décisions contradictoires prises par deux Congrès extraordinaires et l’envoi à Moscou de deux délégués dont les opinions divergèrent, un troisième Congrès extraordinaire décida, par 8 880 voix contre 6 025, de repousser les 21 conditions d’adhésion à la III° Internationale. Mora et Garcia Quejido, les fondateurs de l’U.G.T., et Daniel Anguiano, retour de Moscou, rompirent alors avec l’organisation et entraînèrent presque la moitié des militants pour former, avec Andrès Nin, Maurin et les autres éléments de la C.N.T. convertis au communisme, le parti communiste espagnol. Du réformisme à la révolution ?

Une nouvelle crise secoue le parti socialiste sous la dictature de Primo de Rivera. Le général, qui cherche un appui dans le mouvement ouvrier, offre aux socialistes de collaborer avec lui. Ce sera l’occasion du premier conflit important entre les dirigeants de la nouvelle génération socialiste. Largo Caballero, secrétaire de l’U.G.T., Madrilène de tempérament et de formation « autoritaire », l’emporte sur le libéral Prieto, dirigeant socialiste de Bilbao, plus lié aux milieux républicains. La « collaboration » est décidée : Largo Caballero devient conseiller d’État et s’efforce, par le canal des commissions paritaires d’arbitrage, d’élargir l’influence et les bases de l’U.G.T. au détriment de la C.N.T. durement persécutée.

Pendant les deux premières années de la République, à l’exemple des partis socialistes occidentaux, les socialistes espagnols collaborent au gouvernement avec les républicains. Largo Caballero est ministre du Travail dans un gouvernement Azaña qui n’hésite pas à poursuivre les militants de la C.N.T. Pourtant, pendant cette période, profitant de la plus grande liberté de propagande et d’organisation syndicales, bénéficiant de l’éveil à la vie politique et syndicale de nouvelles couches de travailleurs, l’U.G.T. se renforce considérablement. En 1934, elle compte un peu plus de 1 250 000 adhérents, dont 300 000 ouvriers d’usine, des mines, des chemins de fer.

Après la victoire de la droite aux élections de 1933, les socialistes semblent tourner le dos à leur attitude réformiste traditionnelle de sociaux-démocrates : l’insurrection d’octobre 1934 souligne ce tournant radical vers des positions nettement révolutionnaires. Largo Caballero et l’alliance ouvrière

Par un curieux retournement, l’inspirateur de la tendance « gauche » du parti socialiste, l’un des responsables de son évolution, est le secrétaire de l’U.G.T., Largo Caballero, jusque-là pilier du réformisme.

Né dans une famille ouvrière misérable, en 1869, à Madrid, Francisco Largo Caballero a dû gagner sa vie dès l’âge de 8 ans : il n’apprendra à lire qu’à 24 ans passés. Ouvrier plâtrier, il adhère à l’U.G.T. en 1890, au parti socialiste en 1894 et occupe vite d’importantes responsabilités dans les deux organisations. Condamné à mort, puis au bagne à vie après la grève de 1917, il est amnistié en 1918 après son élection aux Cortes comme député : Adversaire résolu de l’adhésion à la III° Internationale et violemment hostile au communisme, c’est lui qui entraînera l’adhésion du parti socialiste espagnol à la II° Internationale reconstituée. Conseiller d’État sous Primo de Rivera, ministre du Travail dans le gouvernement républicain d’Azaña, il a été le champion de la collaboration des syndicalistes et des socialistes avec l’État, le chef de file du réformisme le plus ouvert. Pourtant, en février 1934, il n’hésite pas à affirmer : « Le seul espoir des masses est aujourd’hui une révolution sociale. »

C’est que son expérience ministérielle l’a profondément déçu. Le premier des socialistes, il s’est heurté à Azaña : le personnel du ministère, les hauts fonctionnaires ont ouvertement saboté ses directives, tournant en dérision ses projets de réformes. Il en conclut que le réformisme mène le mouvement ouvrier dans une impasse. « Il est impossible, dit-il, de réaliser une parcelle de socialisme dans le cadre de la démocratie bourgeoise. » Il ne lui reste plus, dès lors, qu’à chercher une autre voie [13].

Le premier résultat pratique de cette nouvelle orientation est, dès 1934, l’organisation, sous son impulsion, de l’ « Alliance ouvrière », front unique des partis et syndicats ouvriers, à laquelle les communistes et la C.N.T., sauf aux Asturies, refusent de se joindre. Lors de la grève générale d’Octobre 1934, contre l’arrivée de la C.E.D.A. au gouvernement, c’est l’Alliance ouvrière, à laquelle le P.C. se rallie au dernier moment, qui dirigera le soulèvement révolutionnaire des Asturies. Pendant plus d’une semaine, avec un armement de fortune, sous la direction de militants des différentes organisations, les mineurs se battent contre l’armée et les troupes de choc, Maures et Tercio,que commande le général Lapez Ochoa. Le mouvement échoue dans le reste de l’Espagne, en Catalogne par suite de la trahison de certains catalanistes, des hésitations de l’Esquerra et surtout du fait de l’abstention de la C.N.T., à Madrid faute d’une préparation sérieuse. La répression qui s’ensuit – plus de 3 000 travailleurs tués, la plupart abattus sur place, 7 000 blessés et plus de 40 000 emprisonnés – ne parvient pas à écraser le sentiment révolutionnaire qui avait inspiré le mouvement. L’insurrection des Asturies deviendra aux yeux des travailleurs espagnols, anarchistes aussi bien que socialistes, une épopée exemplaire, la première tentative des ouvriers pour prendre le pouvoir par des organismes de classe, leurs comités révolutionnaires, de dresser leurs troupes, les ouvriers armés, en un mot leur propre État contre l’État de l’oligarchie. Son mot d’ordre : « U.H.P. » (Union des frères prolétaires) devient celui de toute la classe.

Emprisonné, Caballero, ce vieil homme, ce « praticien », cet administrateur du mouvement ouvrier, se met à lire pour la première fois. A 67 ans, il découvre les classiques du marxisme, Marx et Engels, Trotsky, Boukharine, Lénine surtout. Il s’enthousiasme pour L’État et la Révolution et pour la révolution russe qu’il avait si vivement combattue. Ces lectures, l’influence du brillant état-major d’intellectuels qui l’entourent, Araquistain, Alvarez del Vayo, Carlos de Baraibar, renforcent encore les conclusions tirées de sa propre expérience. A ses yeux sont morts aussi bien le « socialisme démocratique réformiste et parlementaire de la II° Internationale que le socialisme révolutionnaire dirigé de Moscou de la III° ». Il songe à une IV° Internationale qui prendrait à ses devancières ce qu’elles ont eu de meilleur, l’autonomie des partis nationaux de la II°, la tactique révolutionnaire de la III°. Il multiplie les avances à la C.N.T. et accueille favorablement celles que lui font les communistes qu’attirent plus, en réalité, ses prises de position en faveur de l’ « unité » que les perspectives révolutionnaires qu’il a si fraîchement découvertes.

Or son évolution est la même que celle de larges masses d’ouvriers et de paysans, comme lui déçus par la République et le réformisme, comme lui gagnés à la Révolution, même et surtout après l’échec d’octobre 1934. Largo Caballero sera leur homme. Aucun dirigeant ouvrier n’aura un prestige comparable à celui dont il jouit et que les communistes tenteront d’utiliser en le surnommant le « Lénine espagnol ». Jean-Richard Bloch nous en a laissé un portrait attachant : « 67 ans, une vieillesse robuste... la tête « chauve... carrée, la face massive, le front obstiné, la « bouche amère, le modelé de la figure beau et fin dans sa « farce, les yeux clairs... terriblement las » [14].

Médiocre écrivain, orateur assez terne, il doit sa popularité au fait qu’il est un dirigeant d’origine ouvrière, d’une honnêteté et d’une austérité de vie incontestables. Des milliers de travailleurs se reconnaissent en lui : en tournant le dos au réformisme, il a accompli la même démarche qu’eux. Il est des leurs : « Il ne nous trahira pas », répètent ses fidèles. Il est l’homme de la Casa del Pueblo, l’idole des travailleurs madrilènes qui l’écoutent avec passion, le « vieux », comme ils disent affectueusement. Homme des masses, son autorité sur elles en fera, aux heures décisives, un des hommes-clés de la scène politique espagnole. Indalecio Prieto

Depuis 1919, Indalecio Prieto est dans le parti socialiste le rival de Larga Caballero. En 1936, il est le seul dirigeant socialiste dont l’autorité soit comparable à la sienne, sinon dans les masses, du moins dans l’appareil du parti et les cercles politiques. Depuis longtemps ils sont dressés l’un contre l’autre, tempéraments et personnalités opposés certes, mais aussi deux forces distinctes, deux visages de l’Espagne et du socialisme espagnol dont l’antagonisme sera un des principaux éléments du drame politique.

Né lui aussi, en 1883, dans une famille très humble, Prieto a commencé dans la vie à 11 ans en vendant journaux et épingles dans les rues de Bilbao. Sa brillante intelligence l’a fait remarquer du banquier et industriel Horacio Echevarrieta qui en fait son homme de confiance. Bientôt il est propriétaire du grand journal El Liberal,dirigeant socialiste et homme politique écouté de toute la gauche.

L’ambassadeur Bowers l’a décrit, intervenant aux Cortes, « petit, corpulent, à peu près chauve, sauf au-dessus de la nuque... Il s’impose tout de suite par le dynamisme de son éloquence ». Il évoque successivement « sa voix, sonore et nuancée », mais aussi « toutes les armes de son éloquence : esprit, ironie, sarcasme, humour, invective, mimique » [15].

Koltsov le montre, dans son fauteuil, « énorme masse de chair avec un pâle regard ironique... le regard le plus attentif d’Espagne » [16]. Son intelligence souple et brillante, sa réussite sociale – il est devenu un remarquable homme d’affaires – ses dons exceptionnels d’orateur parlementaire, son talent de polémiste, en font le socialiste des milieux républicains comme son patient travail d’organisation et son labeur acharné ont fait de Caballero celui des « Maisons du Peuple » et des ouvriers. A l’austérité, l’intransigeance, au sectarisme castillan du plâtrier madrilène Caballero, Prieto oppose le libéralisme des milieux d’affaires, la réussite du self made man, le réformisme conciliant des syndicalistes de Bilbao, infiniment plus proche de l’esprit des sociaux-démocrates occidentaux, et, en tout cas, des républicains d’Espagne.

Aussi est-ce un parti socialiste profondément divisé qui va affronter les difficultés de l’année 1936. Prieto, depuis la fin de 1935, contrôle l’exécutif du parti : il a la confiance des cadres et des élus, notamment des prestigieux dirigeants des mineurs asturiens, Gonzalez Peña et Belarmino Tomas. Il est l’« homme de l’appareil ». Mais en face de lui, Largo Caballero est « l’homme des masses ». Il contrôle l’U.G.T., bénéficie de larges sympathies à l’extérieur du parti, et notamment, malgré de vieilles rancœurs, d’un préjugé favorable au sein de la C.N.T. Le parti oscille sous leurs deux influences contradictoires et chaque problème nouveau semble fournir l’occasion d’un règlement de comptes entre ces frères ennemis poursuivant, dans la même organisation, des politiques opposées. C.N.T. et U.G.T.

Le reclassement politique qui s’opère dans les rangs des partis et syndicats ouvriers dans les derniers mois de la République rend difficile une analyse exacte des forces en présence : Il est pourtant incontestable que, plus que les organisations politiques proprement dites, ce sont les syndicats qui donnent le ton : la vie de l’ouvrier gravite autour des Casas del Pueblo et des Bourses du Travail, centres de vie collective, qui sont les véritables forteresses de classe.

Or, dans cette dernière période, le rapport de forces entre l’U.G.T. et la C.N.T. se modifie, les lignes de clivage entre les deux syndicats se dessinant de façon parfaitement nouvelle. Certes, chacune conserve ce qui était jusque-là son bastion. C’est la C.N.T. qui organise les ouvriers d’industrie en Catalogne et l’U.G.T. n’y a qu’une existence réduite. C’est aussi la C.N.T. qui organise les braceros d’Andalousie. Mais l’U.G.T. domine toujours chez les mineurs des Asturies et du Rio Tinto, les métallos de Bilbao et dans la région de Madrid. Dans les zones où domine l’autre, chaque centrale est parvenue cependant à organiser de fortes minorités dont l’influence n’est pas négligeable. L’U.G.T. compte des organisations solides à Cordoue, Séville, Malaga, dans toutes les villes d’Andalousie. C’est elle qui organise les journaliers des provinces de Badajoz, Caceres, Séville. La C.N.T. est parvenue à prendre pied à Madrid, où elle contrôle la majorité des ouvriers du bâtiment, une des corporations les plus combatives. Et aux Asturies, les métallos C.N.T. de La Felguera et de Gijon sont une sérieuse concurrence pour l’influence des mineurs de Mieres ou Sama de Langreo.

Dans le Pays basque, si l’U.G.T. l’emporte à Bilbao, elle est très sérieusement concurrencée par les « Solidarités » nationalistes et la C.N.T. ne recrute que dans les couches de manœuvres étrangers au pays. A Valence, les anarchistes contrôlent les dockers, mais l’U.G.T. est puissante dans les usines. La Fédération des travailleurs de la terre de l’U.G.T. contrôle les ouvriers de la région centrale, tandis que les travailleurs des régions périphériques plus pauvres ont rejoint la C.N.T. Pourtant l’orientation radicale de l’U.G.T. dans les dernières années tend à atténuer la traditionnelle division qui lui réservait l’adhésion des couches les plus privilégiées et relativement les plus conservatrices du prolétariat, tandis que les hésitations de la C.N.T. ne sont pas toujours propres à lui gagner l’adhésion des éléments les plus résolus.

En gros cependant, les effectifs de l’U.G.T., plus solidement organisée et encadrée, apparaissent comme plus stables que ceux de sa rivale confédérale, sujets à de brutales fluctuations, variant considérablement avec le succès ou l’échec des actions entreprises localement. Si, dans le cours de l’année 35, les deux organisations syndicales ont en gros des effectifs équivalents, d’un million de membres chacune, les derniers mois de la République voient une progression rapide de l’U.G.T. qui atteint très vite un million et demi de membres, cependant que la C.N.T. semble piétiner.

De toute façon, l’attrait que ces organisations syndicales exercent sur des millions de travailleurs ouvre la possibilité d’y voir se développer de nouveaux courants idéologiques, nés des courants traditionnels, mais évoluant en dehors et contre eux. Communistes staliniens officiels et communistes dissidents du P.O.U.M. posent en effet leur candidature et sont prêts à disputer au courant anarchiste et au courant socialiste la direction d’importants secteurs de l’U.G.T. et de la C.N.T. Les communistes

Nous avons, au cours des pages précédentes, assisté à la naissance du parti communiste espagnol. Pendant quelques mois, l’attrait de la révolution russe avait semblé donner corps au vieux rêve de Victor Serge, l’union dans le communisme, autour de Lénine et de la III° Internationale, des deux courants séparés depuis Marx et Bakounine, celui des « autoritaires », et celui des « libertaires », le socialiste et l’anarchiste. Les résultats immédiats furent médiocres. Quelques années après, ils étaient dérisoires.

Trois courants s’étaient retrouvés pour fonder le mouvement communiste en Espagne : les Jeunesses socialistes, d’abord, avec Andrade et Portela, puis la minorité socialiste avec Perez Solis, Garcia Quejido, Anguiano, Lamoneda, Andrès Nin et un peu plus tard le groupe « La Batalla », animé par Joaquin Maurin, Pedro Bonet et David Rey, et composé de militants de la C.N.T. Deux ans après, Garcia Quejido, Lamoneda, Anguiano quittent le P. C. pour retourner à la vieille maison socialiste. Sous la dictature de Primo de Rivera, le parti est durement atteint par la répression et affaibli par les luttes internes et les conflits provoqués par les directives de l’Internationale. Si, vers la fin de la dictature, il reçoit l’adhésion de militants de la C.N.T. andalouse que dirigent José Diaz et Mije, il perd les 3000 militants de la fédération de Catalogne et des Baléares que dirigent Maurin et Bonet. La Fédération Communiste de Catalogne et des Baléares fusionne avec le « Partit Communiste Català » que dirigent Jordi Arquer et Joan Farré Gasso, pour former le « Bloc Ouvrier et Paysan » que rejoignent des militants comme Portela et Gorkin, ancien fonctionnaire de l’Internationale Communiste à Moscou, et dont le secrétaire général sera Maurin. Andrès Nin, secrétaire de l’« Internationale syndicale rouge », a, de son côté, adhéré à l’ « Opposition de gauche » et défend, contre Staline, les positions politiques de Trotsky. Rentré en Espagne en 1931, il y fonde avec Andrade la « Gauche communiste ». Quant à Oscar Perez Solis, premier secrétaire général du parti, il commence une évolution qui l’amènera... dans les rangs de la Phalange. De 1923 à 1930, le parti ne comptera jamais plus de quelques centaines de membres et ne parviendra pas à tenir un Congrès... A celui de 1932, les « vainqueurs » de Nin et Maurin, le secrétaire général Bullejos, Trilla et Adame sont exclus à leur tour, accusés d’avoir lancé à tort le mot d’ordre opportuniste de « défense de la République » contre le pronunciamento du général Sanjurjo. Aux élections de 1933, le P.C. n’arrive à faire élire qu’un député, le docteur Bolivar, élu à Malaga, moins sur son programme que pour sa réputation de « médecin des pauvres ». Les communistes staliniens : P.C.E., P.S.U.C., J.S.U.

Aussi le parti communiste ne s’est-il guère développé : à la veille de la guerre civile, il ne compte pas plus de 30 000 membres. Ses dirigeants sont presque des inconnus, parfois ralliés de fraîche date, comme le secrétaire général, José Diaz, qui n’a adhéré qu’en 1929... Jesus Hernandez, l’« homme fort » de sa direction, a 26 ans : il est entré au parti à 14 ans, au bureau politique à 22. Ni lui ni ses camarades Antonio Mije, Martinez Carton, Uribe n’ont joué de rôle véritable dans le mouvement ouvrier. Ils n’ont, à aucun moment, été des dirigeants d’organisations de masses, mais se sont élevés exclusivement dans l’appareil du parti qui les a formés et récompensés, par leur ascension, de leur souplesse à prendre les tournants successifs. La seule personnalité de la direction du P.C. qui jouisse, hors du parti, d’un véritable prestige, est une femme, Dolorès Ibarruri Gomez, surnommée la Pasionaria, oratrice de masses, vieille militante, condamnée à quinze ans de prison après l’insurrection asturienne.

A l’exception de certains secteurs, les Asturies où ils comptent une minorité importante chez les mineurs, Malaga, Cadix, Séville surtout où ils se sont emparés de certains syndicats, les communistes officiels sont très isolés dans le mouvement ouvrier espagnol, et tous leurs efforts tendent à rompre cet isolement.

L’avènement de la République espagnole a en effet coïncidé avec la « troisième période » de sectarisme outrancier de l’Internationale communiste : les partis communistes du monde entier réservent tous leurs coups aux socialistes baptisés « social-fascistes », refusent tout « front unique » avec eux. Jusqu’au 11 septembre 1934, le parti communiste espagnol a qualifié l’Alliance ouvrière de « centre de ralliement des forces réactionnaires », et de « sainte alliance de la contre-révolution ». C’est seulement à la dernière minute que, changeant brusquement de cap, il s’est rallié à l’insurrection d’octobre. Mais à ce moment s’opère le nouveau tournant de l’Internationale communiste. Affirmant qu’il faut « dépasser » et « élargir » l’Alliance ouvrière, le P.C. prône la formule entièrement différente en réalité du « Front populaire », mise en avant par Dimitrov, au 7° congrès de l’I.C., celle de l’alliance avec les républicains-libéraux sur un programme de réformes démocratiques. Parallèlement, il développe une active campagne en faveur de l’unité syndicale et politique de la classe ouvrière. Il dissout les quelques syndicats qu’il contrôle, jusque-là regroupés dans une C.G.T.U. affiliée à l’Internationale syndicale rouge, et invite leurs membres à adhérer individuellement à l’U.G.T. Sur le plan politique, le thème de l’unité lui permet de considérables progrès. En Catalogne, les débris de son organisation officielle préparent avec d’autres groupes socialistes catalans, dont la Fédération socialiste de Joan Comorera, une fusion qui se concrétisera, le 24 juillet 1936, sous la forme du « Parti socialiste unifié de Catalogne » [17]. C’est aussi l’époque où se réalise, sous l’influence d’Alvarez del Vayo, lieutenant de Largo Caballero, la fusion, au sein des « Jeunesses socialistes unifiées », des Jeunesses socialistes et des Jeunesses communistes. Cette fusion, que Largo Caballero ne semble pas avoir voulue, mais que sa politique a rendu possible, va priver le parti socialiste et le vieux leader de l’U.G.T. d’une organisation de 200 000 jeunes militants, l’élite de la jeune génération ouvrière. Quelques mois après, en effet, à l’issue d’un voyage en U.R.S.S., la direction des J.S.U. tout entière adhère au P.C. Son secrétaire général, Santiago Carrillo, 20 ans, fils du député et syndicaliste caballeriste Wenceslao Carrillo, ancien secrétaire des J.S. et sympathisant trotskyste après 1934, sera bientôt l’un des nouveaux dirigeants du P.C., donnant en exemple aux « adultes » du parti socialiste l’unité réalisée chez les « jeunes ».

C’est là, pour les communistes officiels, une victoire d’autant plus importante qu’en même temps qu’elle leur assure une base de masse et un levier pour l’action au sein du parti socialiste, elle leur donne un avantage décisif sur leurs ennemis jurés, les communistes dissidents, dont certains avaient cru un moment pouvoir devenir les maîtres à penser de la Jeunesse socialiste. Les communistes dissidents : le P.O.U.M.

Les groupes qui se réclament du communisme mais se sont séparés de l’organisation officielle ont des origines diverses. Maurin et ses amis du « Bloc ouvrier et paysan » se sont refusés à appliquer la tactique imposée par l’Internationale et à créer, contre l’U.G.T. et la C.N.T., les « syndicats rouges » de la C.G.T.U. Ils ont, par ailleurs, manifesté des sympathies catalanistes qui les rapprochent, à l’occasion, de l’Esquerra. Comme tous les mouvements dissidents nés pendant cette période d’une rupture « à droite », en opposition avec la ligne « ultra-gauche » de l’Internationale communiste, le Bloc se refuse pourtant à prendre position sur les questions proprement russes et son organe, La Batalla,défend souvent des positions très proches de celles de la presse stalinienne officielle.

C’est au contraire sur les positions de l’ « Opposition de gauche » trotskyste, née des divergences à l’intérieur du parti russe, que s’est constituée la « Gauche communiste » d’Andrès Nin et Andrade, autres pionniers du communisme espagnol. Ce petit groupe de cadres de valeur s’est avant tout consacré, jusqu’en 1934, à un travail « théorique » dans la publication de la revue Comunismo. Mais à cette date ils rompent avec Trotsky qui voudrait les faire entrer au parti socialiste pour y constituer une aile révolutionnaire [18], et décident de fusionner avec le Bloc ouvrier et paysan pour constituer le Partido obrero de unificacion marxista (P.O.U.M.).

Traité de « trotskyste » par ses adversaires [19], désavoué et vivement critiqué par Léon Trotsky et ses amis, le nouveau parti, dont les seules forces réelles sont en Catalogne, ne dépasse guère 3000 militants en juillet 1936. Mais les faiblesses du P.C.E. et des socialistes catalans, la valeur et le prestige de dirigeants comme Nin et Maurin, la présence à sa tête de cadres authentiques du mouvement communiste, les Gorkin, Portela, Andrade, Arquer, semblent lui permettre bien des espoirs. Il est en tout cas un sujet d’inquiétude aussi bien pour les communistes officiels que pour les dirigeants de la C.N.T., qui excluent systématiquement ses militants de leurs syndicats.

C’est que le P.O.U.M., qui se veut le représentant du véritable communisme et proclame sa fidélité aux idées de Lénine, est, pour les uns comme pour les autres, un réel danger dans une période révolutionnaire. Au dilemme qui se pose au mouvement ouvrier espagnol, alliance avec les républicains ou lutte violente en dehors du cadre parlementaire, il prétend apporter une réponse : la lutte politique pour la révolution socialiste et la dictature du prolétariat. Partisan de l’Alliance ouvrière, il critique la politique de Front populaire prônée par les communistes staliniens, qu’il dénonce comme une politique de collaboration de classes, et veut convaincre les travailleurs espagnols – déjà spontanément révolutionnaires – que la seule alternative à la victoire du fascisme est celle de la révolution. Personne ne peut contester que ses chances d’y parvenir sont réelles... dans la mesure où il saurait convaincre et entraîner les « masses instinctivement révolutionnaires, mais politiquement confuses » [20] qui suivent la C.N.T.-F.A.I. [21].

Notes

[1] Voir, plus loin, la figure de Durruti. Là se trouve la racine de ce qu’on peut appeler la tradition « Cid-guerillero-brigand ».

[2] Congrès de Saint-Imier, 1872.

[3] Victor Serge, parlant de ses premières rencontres avec eux à Moscou, écrit : « On voyait dès le premier coup d’œil la qualité de cet instituteur de Lérida, Maurin, et de cet instituteur barcelonais, Nin. Maurin avait une allure de jeune chevalier comme les dessinaient les préraphaëlites ; Nin, sous ses lunettes cerclées d’or, une expression concentrée que la joie de vivre allégeait » (Mémoires d’un révolutionnaire,p. 140).

[4] Salvator Segui, surnommé El Noy de Sucre (L’enfant de sucre) était, comme José Negre, le premier secrétaire de la C.N.T., un militant anarchiste, formé par Anselmo Lorenzo. Comme le métallo Pestaña qui lui succédera à la tête de la C.N.T., il avait appartenu, au début de sa vie militante, au groupe Els Fils de Puta.

[5] La Révolution prolétarienne, 25 janvier 1936.

[6] Pestaña fonde, de son côté, le « Parti syndicaliste ». Il sera élu député en février 1936.

[7] Les « Comités de Défense » de la C.N.T. sont de véritables organisations para-militaires.

[8] Selon José Peirats, le véritable nom de Santillan serait Sinesio Garcia Hernandez : né au Leon, il aurait émigré jeune en Argentine, ce qui expliquerait ce point de sa légende.

[9] G. Brenan, op. cit. p. 260.

[9bis] Cette participation, attestée par la plupart des notices biographiques consacrées à Durruti après sa mort, semble devoir être considérée comme secondaire. Federica Montseny, après notre première édition nous signale que la préparation de l’attentat contre Dato fut en réalité l’œuvre de Ramon Archs qui devait mourir sous la torture. L’un des auteurs de l’attentat vit encore. Un des participants Ramon Casanellas devait se réfugier en U.R.S.S. et s’y convertir au communisme avant de mourir d’un accident de moto.

[10] Koltsov, Journal d’Espagne,p. 43

[11] Buenaventura Durruti, brochure C.N.T.-F.A.I., Barcelone 1937.

[12] Déclaration à Pierre Van Paasen, correspondant du Toronto Star, reproduite par F. Morrow dans Revolution and counter-revolution in Spain,p. 189.

[13] Voir la brochure Discursos a los Trabajadores,Madrid, 1934.

[14] J.-R. Bloch, Espagne, Espagne,p. 79-80.

[15] Mission en Espagne, p. 43.

[16] Koltsov, op. cit., p. 73.

[17] Les négociations de fusion, engagées dès le début de l’année, avaient abouti à un accord dès le 25 juin.

[18] Un tout petit groupe seulement reste fidèle à Trotsky et tente d’appliquer sa « ligne » en entrant dans les J.S. Parmi eux, G. Munis, cité plus loin.

[19] Koltsov qualifie le P.O.U.M. de « bloc trotsko-boukharinien », op. cit. p. 24.

[20] Juan Andrade : « Marxistes révolutionnaires et anarchistes dans la révolution espagnole ». La Révolution espagnole, 15 avril 37.

[21] Cf. Trotsky (Leçons d’Espagne, p. 40) : « La C.N.T. groupe incontestablement les éléments les plus combatifs du prolétariat. La sélection s’est faite au cours de longues années. Consolider cette confédération et la transformer en une véritable organisation de masses est l’impérieux devoir de tout ouvrier avancé et surtout des ouvriers communistes ».

C’est le président de la République, Alcala Zamora, catholique et conservateur, qui a mis un terme au bienio negro par la dissolution des Cortes. En 1935 en effet, la coalition gouvernementale entre les radicaux et la C.E.D.A. est sérieusement ébranlée. Deux scandales éclaboussent les politiciens du parti radical. Le discrédit qui tombe sur le parti de centre-droit est tel que la C.E.D.A. ne peut songer à poursuivre l’alliance : Gil Robles qui, depuis le début de la législature, revendique le pouvoir pour son parti, saisit l’occasion. Les ministres cédistes refusent le budget qui prévoit, à côté de baisses de 10 à 15 % des salaires des fonctionnaires, une augmentation de 1 à 3,5 % des droits de succession sur les propriétés foncières. Le gouvernement démissionne. Gil Robles réclame la présidence du Conseil. Alcala Zamora refuse : il n’aime pas Gil Robles, et ne veut pas offrir le pouvoir à un adversaire déclaré du régime parlementaire. Il fait appel à un homme politique du centre, Portela Valladares, pour former un gouvernement dont la mission essentielle est de préparer de nouvelles élections. Il n’y parviendra pas : les Cortes sont devenues ingouvernables. Après quelques semaines seulement, renonçant à préparer sérieusement des élections qui renforceraient le centre Portela Valladares se résigne : il soumet à la signature du Président le décret de dissolution des Cortes fixant les élections au 16 février 1936. La campagne électorale : droite contre gauche

L’enjeu des élections est considérable. Certes, les événements des dernières années, l’insurrection puis la répression de 1934, la réaction du bienio negro et la radicalisation ouvrière ont durci bien des positions et créé une atmosphère propice à la formation de blocs électoraux irréductiblement opposés. Mais c’est, en cette matière, la loi électorale qui pèsera par ses exigences sur la stratégie des uns et des autres, de tous ceux, en tout cas, qui veulent jouer à fond le jeu parlementaire. Les circonscriptions prévues sont immenses et exigent pour les campagnes électorales des fonds énormes dont seules de vastes organisations peuvent disposer. Le scrutin majoritaire impitoyable pousse à la formation de vastes coalitions : en 1933, la droite, unie dans un front électoral, a eu moins de voix que les partis de gauche, mais deux fois plus de députés... Elle saura s’en souvenir : les monarchistes font, certes, des difficultés pour renouveler l’alliance de 1933 avec la C.E.D.A. et dans certaines circonscriptions la « Rénovation espagnole » ira devant les électeurs contre une liste de la C.E.D.A. Certes, la Phalange ira aux urnes sous son propre drapeau. Dans l’ensemble, pourtant, la droite présentera aux électeurs un front uni, élargi même, en plusieurs endroits, à des libéraux de droite restés à l’écart en 1933. Elle fait un énorme effort de propagande : des affiches immenses où le portrait de Gil Robles illustre les mots d’ordre du « Chef » couvrent les murs du pays. Robles lui-même mène une campagne d’une extraordinaire violence verbale, insultant et menaçant l’adversaire, laissant nettement entendre que sa victoire signifiera la fin de la République et l’avènement d’un régime autoritaire.

Une coalition électorale de gauche répondra à l’alliance des droites. Le 15 Janvier 1936, les partis républicains de gauche, l’Union républicaine de Martinez Barrio, la Gauche républicaine d’Azaña signent avec le parti socialiste (et par conséquent, l’U.G.T.), le parti syndicaliste d’Angel Pestaña, le parti communiste et le P.O.U.M., le pacte de « Front populaire » qui fixe le programme de la coalition électorale ainsi constituée. Ce pacte-programme en huit points est d’ailleurs moins un accord sur un programme commun que l’acceptation par les partis ouvriers de celui des républicains. A côté des vieilles revendications républicaines de réforme agraire et de plans d’enseignement, il se prononce en faveur de réformes du règlement des Cortes, de réformes des municipalités, pour la mise sur pied de plans de réorganisation des finances, de protection de la petite industrie, de développement des travaux publics. C’est un programme libéral qui se tient dans un cadre bourgeois et exclut expressément les revendications socialistes de nationalisation des terres et des banques et du contrôle ouvrier sur l’industrie. « La République que conçoivent les républicains, affirme-t-il, n’est pas une république animée d’intentions sociales et économiques de classe, mais un régime de liberté démocratique mû par des raisons d’intérêt public et de progrès social ».

Ce programme incontestablement modéré, où, comme l’écrit Ramos Oliveira, « chaque point ressemblait à une dérobade » [1], comporte cependant une exigence qui rencontrera une très large approbation et permettra une véritable mobilisation populaire : celle de l’amnistie totale pour les insurgés de 34, de la réintégration avec indemnisation de tous les travailleurs chassés de leur emploi. C’est par le souci de faire libérer d’abord les 30 000 ouvriers encore emprisonnés et de faire en même temps approuver leur geste révolutionnaire que les amis de Caballero et le P.O.U.M. – tenants de l’Alliance ouvrière – justifient leur adhésion au Front populaire : ils ne veulent y voir qu’une alliance électorale sans lendemain. C’est ce souci en tout cas qui explique le vote massif des ouvriers pour un programme peu susceptible par ailleurs de les mobiliser. C’est lui qui explique enfin le changement d’attitude des anarchistes. La C.N.T. et la F.A.I. sont, certes, toujours hostiles aux luttes électorales et, de même que les syndicats de l’opposition se tiennent à l’écart du Front populaire et de la campagne électorale proprement dite, pour la première fois cependant, elles s’abstiennent de lancer leur habituel mot d’ordre de No votad, de boycottage des élections [2]. Les observateurs estiment à un million et demi le nombre des voix habituellement perdues par suite des campagnes anarchistes qui se sont, en février 36, portées sur les listes du Front populaire pour obtenir la libération des prisonniers de 34. Résultat des élections

Ce sont ces voix qui firent sans doute pencher la balance. Le 16 février, le Front populaire l’emporte avec 4 206 156 voix contre 3 783 601 à la coalition des droites et 681 447 au centre, chiffres qui, après des opérations de révision rondement menées à la Chambre, deviendront respectivement 4 838 449, 3 996 931 et 449 320 sur 11 millions d’inscrits et 9,5 millions de votants.

Le Front populaire obtient donc une majorité assez mince qui se traduit pourtant dans les Cortes par une écrasante supériorité numérique des députés élus sous son égide : ils sont 277 contre 132 de droite et 32 du centre. La loi électorale qui avantage la majorité joue ici en faveur de la gauche : la droite qui a gagné des voix sur 1933 en a moins gagné que les partis coalisés dans le Front populaire, et elle perd plus de la moitié de ses sièges. Dans une compétition aussi serrée, il était fatal que s’élèvent d’âpres contestations sur les pressions et les falsifications. Aucune des parties ne s’en est privée : il est certes indubitable que bien des bourgeois ont dû hésiter à voter dans certains quartiers prolétariens, mais il est avéré que bien des villages n’ont voté pour la droite que sous la menace directe de la police ou sous le chantage au chômage des grands propriétaires. L’historien n’a aucune conclusion supplémentaire à tirer de ces querelles.

L’important, quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur la validité de ces élections, est qu’elles transformaient profondément la physionomie des Cortes et plus profondément encore l’atmosphère politique du pays.

Contrairement aux espérances du président de la République, les élections sont une cinglante défaite pour le centre et le centre droit. Des hommes politiques comme Lerroux et Cambo ne sont pas réélus : les radicaux de Lerroux ne sont plus que 6 et le groupe du centre le plus important, celui que dirige Portela Valladares, le président du Conseil sortant, ne compte que 14 députés. La C.E.D.A. forme encore un bloc solide avec 86 élus, que rejoindront presque toujours les 13 agrariens. Goicoechea a été battu, et c’est Calvo Sotelo qui devient le porte-parole de l’extrêmedroite, ou la Rénovation espagnole compte 11 députés seulement.

Il n’y a aucun moyen de connaître la part des votes qui reviennent à chaque parti dans le total de ceux qui se sont portés sur les listes du Front populaire. Le nombre des élus de ces listes dépend en effet simplement, non des voix qui se sont portées sur des listes de coalition, mais des accords passés entre organisations lors de l’établissement des listes. La Gauche républicaine d’Azaña a 84 députés, l’Union républicaine de Martinez Barrio 37, l’Esquerra catalane de Companys 38. Les socialistes ont 90 élus, les communistes 16, le P.O.U.M. 1, son secrétaire général Maurin, le parti syndicaliste 1, le vieux Pestaña. Les lendemains de l’élection

Les lendemains d’élections sont marqués par des mouvements divers : enthousiasme, mais aussi crainte chez les vainqueurs, panique ou révolte chez les vaincus. Ils voient se répandre les rumeurs le plus diverses : à droite, on parle d’un soulèvement armé des « marxistes » ou des anarchistes, à gauche, on dénonce les préparatifs du coup d’État militaire. Rien de tout cela n’est sans fondement : l’agitation populaire semble confirmer les dires des premiers et Portela Valladares révèlera plus tard que le général Franco lui avait offert l’appui de l’armée pour annuler les élections.

Portela Valladares juge en tout cas la situation suffisamment délicate pour remettre sans attendre sa démission et conseiller au président de faire appel, pour le remplacer, à l’un des dirigeants du Front populaire. Azaña forme aussitôt le nouveau gouvernement, composé de républicains bourgeois et que les partis ouvriers soutiennent sans en faire partie. Le refus socialiste de participer – surprenant au premier abord après le précédent de 1931 – s’explique par la crise interne du parti et la lutte qui s’y déroule entre partisans de Caballero et de Prieto. Caballero et ses amis n’ont pu, en décembre 35, empêcher le parti socialiste de suivre Prieto dans sa politique d’alliance avec les partis bourgeois dans le cadre du Front populaire. Mais ils lui ont fait rejeter a priori toute alliance durable, limitant le pacte à une simple coalition électorale ne les engageant pas au-delà. Au lendemain du 16 février, Prieto se prononce de nouveau pour un gouvernement à l’image du Front populaire, comprenant des républicains et des socialistes. Caballero, qui s’est juré de ne plus jamais recommencer l’expérience de 1931 et ne plus jamais participer à un gouvernement de coalition avec les Républicains, rétorque que le programme du Front populaire étant un programme bourgeois, il appartient aux seuls républicains bourgeois de l’appliquer, les socialistes n’ayant pas le droit d’appliquer un autre programme que le leur : tout au plus peuvent-ils soutenir loyalement de leurs votes le nouveau gouvernement Azaña. Et, sur ce point, Largo Caballero l’emporte.

C’est la même attitude que le parti socialiste prendra, en mai, vis-à-vis du nouveau gouvernement Casares Quiroga. L’un des premiers actes importants de la législature est en effet la déposition du président de la République, Alcala Zamora et son remplacement par Azaña. Le mandat du président n’expirait qu’à la fin de l’année, mais la majorité du Front populaire, désireuse de se prémunir contre tout risque de dissolution prématurée ou tout appui éventuellement donné par le premier magistrat à un coup d’État militaire, lance contre lui la seule accusation qui lui permette de le déposer constitutionnellement en l’affirmant coupable d’avoir dissous les Cortes sans raison. La droite, qui a de bonnes raisons d’en vouloir à Alcala Zamora, s’abstient. Le président est déposé. Bien des observateurs s’étonneront qu’Azaña consente à laisser poser sa candidature. Le rôle joué par Prieto dans l’opération suggère qu’il s’agissait probablement de la réalisation d’un plan destiné à forcer la main aux socialistes : Azaña, devenu président de la République, aurait pu, à plus ou moins bref délai, être remplacé à la tête du gouvernement par Prieto [3]. Il obtient en tout cas une confortable majorité, avec 6 opposants seulement, la C.E.D.A. s’abstenant. Sa présence à la tête de l’État peut en effet sembler constituer une double garantie, contre la réaction aussi bien que contre la révolution. Il est trop engagé pour devenir le complice éventuel d’un coup d’État, trop attaché au libéralisme économique et politique pour se faire un jour le fourrier de la révolution. Bref, il peut passer pour le centre de ralliement et le symbole de tous les Espagnols qui espèrent encore éviter la guerre civile.

Dès le lendemain des élections, dans son premier discours, il a appelé à l’union, pour la « défense de la République », « républicains et non républicains, et tous ceux qui mettent avant tout l’amour de la patrie, la discipline et le respect de l’autorité constituée ». Mais cet appel aux partisans de l’ordre s’est accompagné de mesures non équivoques destinées à apaiser l’agitation populaire. Il promet la « réparation des atrocités commises par les fonctionnaires publics » et, sans attendre la réunion officielle des nouvelles Cortes, fait approuver par la Députation permanente la remise en fonctions des conseils municipaux révoqués pendant le bienio negro, la nomination de nouveaux gouverneurs civils dans tout le pays et, surtout, la loi d’amnistie. Le statut de l’autonomie catalane est remis en vigueur et Campanys fait, de Madrid à Barcelone, un voyage de retour triomphal... Tandis que les ouvriers des Asturies quittent les prisons, on arrête l’exécuteur de la répression contre eux, le général Lopez Ochoa. La réforme agraire est remise en chantier, un statut de l’autonomie basque est étudié.

Dans les Cortes, dont chaque séance tourne désormais au pugilat, le gouvernement républicain s’efforce de faire passer les réformes sociales qui lui semblent propres à satisfaire et à apaiser la vague de revendications populaires qui s’étend tous les jours, en surface comme en profondeur. Une situation révolutionnaire

Dès le lendemain des élections, de puissantes manifestations de masses ont, sans attendre la signature du décret d’amnistie, ouvert les prisons et libéré les ouvriers détenus depuis 1934. Dès le 17 février, on signale l’ouverture de la prison de Valence par des manifestants de la C.N.T. et la libération des condamnés de 1934, plusieurs centaines de « libérations » à Oviedo même, plusieurs milliers dans toute l’Espagne. Dès le surlendemain commencent dans tout le pays des grèves pour la réintégration immédiate des condamnés ou des licenciés, le paiement de leur salaire à tous les ouvriers détenus pendant le bienio negro, des augmentations de salaires, le renvoi de tel ou tel agent de maîtrise, l’amélioration des conditions de travail. A ces grèves corporatives s’ajoutent des grèves plus politiques, des grèves de solidarité, des grèves générales, locales ou régionales. Certains conflits s’éternisent et en entraînent d’autres. Les patrons ripostent par le lock-out, et la lutte se fait plus âpre.

La situation est véritablement révolutionnaire à la campagne. Le Front populaire avait parlé de réforme agraire à des paysans avides de terre : comme l’écrit l’ambassadeur Bowers, « les paysans, êtres simples et frustes, avaient cru que sa victoire aux élections suffisait pour que cela fût chose faite » [4]. Dès la fin de février dans les provinces de Badajoz et Caceres, puis au cours des mois suivants dans l’Estramadure, l’Andalousie, la Castille et même la Navarre se multiplient les asentamientos. Les terres d’ Alcala Zamora sont occupées en avril, de même que celles du duc d’Albuquerque. Les paysans s’installent sur les domaines des grands propriétaires et commencent à les cultiver pour leur propre compte. Très souvent éclatent des incidents sanglants entre paysans et gardes civils. Le plus grave sera celui de Veste, près d’Alicante, où la garde civile intervient et arrête six paysans qui ont commencé à abattre les arbres des propriétés seigneuriales. Exaspérés, les paysans de Veste, armés de fourches, de gourdins, de pierres, attaquent les gardes qui emmènent leurs camarades. Dans la fusillade qui s’ensuit, dix-huit paysans sont tués.

Villes et campagnes se trouvent ainsi plongées dans une atmosphère de violence : on signale un peu partout des incendies d’églises ou de couvents à la suite de manifestations de rues ou de rumeurs circulant sur un « complot » de moines. Il n’y a aucun doute : l’ordre établi et la propriété sont menacés... Le rôle de Caballero

De plus en plus, Largo Caballero apparaît comme l’homme de la révolu !ion qui monte. Depuis le 6 avril, il a son Journal, Claridad,un quotidien du soir, brillamment rédigé par une excellente équipe de jeunes intellectuels. Il a ses troupes de choc, les Jeunesses socialistes. Le 1° mai, lors du grand défilé ouvrier, dans ce que Claridad a appelé la parade de « la grande armée des travailleurs dans sa marche en avant vers le sommet proche du pouvoir », les J.S. en uniforme, et le poing levé, ont scandé des mots d’ordre pour un « Gouvernement ouvrier » et pour une « Armée rouge ». Caballero multiplie les avances à la C.N.T. et prend la parole à Saragosse lors d’un grand meeting à l’occasion de son congrès. Claridad entretient la ferveur révolutionnaire de ses partisans, prédit le triomphe inéluctable et proche du socialisme. Dans chaque discours, dans chaque article, Largo Caballero martèle la même affirmation : « La révolution que nous voulons ne peut se faire que par la violence... Pour établir le socialisme en Espagne, il faut triompher de la classe capitaliste et établir notre pouvoir... ». Il s’est prononcé pour la « dictature du prolétariat » [5] qu’il entend faire exercer, non par l’intermédiaire des soviets – quel que soit le nom qu’on leur donne – mais par et à travers le parti socialiste. Lui et ses partisans attendent que les républicains aient fait preuve de leur incapacité à résoudre les problèmes de l’Espagne, pour prendre le pouvoir. Mais comment le prendront-ils ? C’est ce qui n’est pas très clair. Le 14 juin, à Oviedo, il invite les républicains à s’en aller, à « laisser la place à la classe ouvrière », mais il semble impensable que le président Azaña puisse lui confier un jour la direction du gouvernement. Il entend instaurer la dictature du prolétariat par le parti socialiste, mais c’est Prieto qui contrôle l’exécutif du parti : comment Largo Caballero espère-t-il la prise du pouvoir du prolétariat par l’intermédiaire d’un parti dont l’appareil lui échappe ? Bien des historiens sont sévères à son égard – Gérald Brenan dit qu’il est un « social-démocrate qui joue à la révolution » [6]. Salvador de Madariaga pense que c’est la peur que provoque la violence de ses partisans qui rend possible la naissance du fascisme. En affirmant si souvent que les travailleurs n’ont pas à modérer leur action révolutionnaire de crainte d’un coup d’État militaire, il fait que beaucoup lui prêteront l’arrière-pensée que seul un tel coup d’État, en obligeant le gouvernement à armer les travailleurs, lui ouvrirait la route du pouvoir...

En juin, en tout cas, devant l’imminence du pronunciamiento militaire, il ira demander à Azaña d’armer les travailleurs : preuve, sans doute de sa bonne foi, mais aussi d’une certaine naïveté. Lénine, le Lénine russe, n’eut sans doute pas fait, du moins dans les mêmes formes, la démarche du « Lénine espagnol » … Les efforts de Prieto

C’est son rival socialiste, Prieto, qui porte contre Largo Caballero les accusations les plus graves. Pour lui, grèves, manifestations, désordres, revendications excessives relèvent d’un « révolutionnarisme infantile » qui fait le jeu du fascisme en effrayant les classes moyennes. Les prédictions des intellectuels de Claridad,les manifestations des Jeunesses en uniforme, les résolutions enflammées en faveur d’un « gouvernement ouvrier » et d’une « armée rouge » n’ont comme résultat que d’aggraver la peur des possédants et des bien-pensants dont l’imagination, dès qu’il est question de révolution, se repaît d’images passionnelles suggérées par dix-huit années de propagande anticommuniste sur la terreur des tchékas, les bolcheviks-au-couteau-entre-les-dents, les massacres et les famines qui furent le lot de la Russie de 1917. Pour Prieto, cette peur les conduira au désespoir et ils se jetteront dans les bras des généraux.

Tandis que le 1° mai, à Madrid, Largo Caballero joue les chefs de la Révolution, Prieto fait à Cuenca un discours retentissant. A l’anarchie génératrice du fascisme qu’est en train, selon lui, de préparer son rival, il oppose ce qu’il appelle la « révolution constructive ». La première tâche raisonnable et possible, à ses yeux, est la constitution d’un gouvernement de coalition : aux côtés des républicains, les socialistes y auraient pour mission de « rendre indestructible le pouvoir des classes laborieuses ». Il faut une réforme agraire profonde et bien menée, accompagnée d’un plan d’irrigation des campagnes et d’une industrialisation possible seulement dans un cadre capitaliste, qui permettra d’absorber l’excédent des populations rurales. C’est pourquoi les travailleurs ne doivent pas élever de revendications qui soient susceptibles de briser une économie capitaliste incapable de les satisfaire. Dans le meilleur des cas, s’ils arrivaient quand même à vaincre l’inévitable réaction armée de l’oligarchie, ils n’aboutiraient finalement qu’à « socialiser la misère ». Hypothèse moins vraisemblable d’ailleurs, aux yeux de Prieto, que l’autre : un coup d’État militaire préventif qu’il faut s’efforcer d’éviter. Le leader socialiste indique comment ses qualités feraient du général Franco un chef tout désigné pour un tel mouvement [7] et adjure les travailleurs de s’abstenir de tout ce qui pourrait le provoquer.

Le discours de Cuenca est incontestablement un programme gouvernemental. El Sol,journal républicain bourgeois, le salue comme celui d’un véritable homme d’État, compare Prieto à Aristide Briand, socialiste devenu, lui aussi, « réaliste ». Mais ce programme de réformes progressives et prudentes dans le cadre du capitalisme, ne rencontre que peu d’écho dans les masses que la fièvre révolutionnaire pousse tous les jours à de nouvelles actions [8].

Les amis de Largo Caballero considèrent en revanche ce programme comme une trahison ouverte, dénoncent dans les propos de Prieto une apologie de Franco. Les passions montent : déjà menacés à Cuenca, Prieto et ses amis Gonzalez Peña et Belarmino Tomas sont accueillis à Ecija par des coups de feu tirés par les Jeunesses socialistes et n’échappent que de justesse à la mort.

C’est dans ces conditions que l’exécutif du parti socialiste renvoie au mois d’octobre le Congrès national d’abord prévu pour le 29 juin. Le 1° juillet, la presse fait connaître le résultat des élections au comité exécutif du parti socialiste – d’avance boycottées, contestées et dénoncées par la tendance Largo Caballero – : les amis de Prieto triomphent, Gonzalez Peña est élu président, Jimenez de Asua vice-président et Ramon Lamoneda secrétaire du parti. La scission semble désormais inévitable. Le terrorisme contre-révolutionnaire de la Phalange

Dans une intervention aux Cortes, le 16 juin, Gil Robles énumère des chiffres officiels, significatifs de l’ambiance du pays depuis les élections : 269 tués et 1 287 blessés dans des bagarres de rues, 381 bâtiments attaques ou endommagés, 43 locaux de journaux attaqués ou saccagés, 146 attentats à la bombe. Ces chiffres, incontestables, ne peuvent être imputés, comme le voudrait Robles, aux seuls révolutionnaires. Depuis févriers, en effet, sous l’impulsion de la Phalange se développe une action systématiquement contre-révolutionnaire. C’est dans la rue, comme en Allemagne et en Italie, que la Phalange revêt son caractère fasciste avec le plus de netteté : il s’agit de briser par la violence et la terreur le mouvement ouvrier et révolutionnaire, de s’attaquer aux locaux des partis et aux vendeurs de journaux, aux meetings et aux défilés, d’assassiner quand cela parait nécessaire pour éliminer un adversaire ou faire un exemple salutaire. Les phalangistes sont passés à la lutte armée dès le lendemain des élections. A Madrid les voitures chargées d’escuadristas munis d’armes automatiques sèment la terreur dans les quartiers ouvriers. En Andalousie, les pistoleros à leur solde abattent chaque jour de nouvelles victimes. L’objectif est double : il s’agit en même temps d’éliminer l’adversaire de classe, militant ou journaliste « marxiste » ou anarchiste ou celui qui les aide, juge ou policier, et de créer une atmosphère telle que les amis de l’ordre ne voient finalement d’autre solution que de remettre le sort du pays entre les mains d’une dictature. La désillusion née de la défaite électorale entraîne bien des conservateurs à renoncer aux perspectives « légales » et à passer à l’action directe. Les progrès de la Phalange sont foudroyants à partir de février : le flot des mécontents de droite vient grossir ses rangs. C’est vers elle que se tournent les jeunes du parti de Gil Robles, les Juventudes Accion popular que dirige à ce moment Ramon Serrano Suñer.

Quoiqu’il ne soit pas possible à l’historien de situer en toute certitude la responsabilité de crimes rarement signés, c’est plus que vraisemblablement à la Phalange et à ses pistoleros que sont dus certains des attentats les plus célèbres : l’attentat manqué à la bombe contre Largo Caballero et celui contre le républicain Ortega y Gasset, celui qui coûte la vie à l’inspecteur chargé de protéger le vice-président socialiste Jimenez de Asua ; l’explosion, le 14 avril, d’une bombe sous la tribune présidentielle pendant le défilé ; celle qui détruit le local du journal socialiste d’Oviedo ; les nombreux assassinats politiques, celui du journaliste Casaus à Saint-Sébastien, du socialiste Malumbres à Santander, celui du juge Pedregal, coupable d’avoir condamné un tueur phalangiste à trente ans de prison, celui du capitaine de garde d’assaut Faraudo, tué en pleine rue au bras de sa femme, le 12 juillet enfin, celui du lieutenant asalto José del Castillo, devenu l’homme à abattre aux yeux des phalangistes depuis les batailles de rues qui avaient suivi l’attentat du 14 avril [9]. La préparation du soulèvement militaire

Malgré son importance croissante dans les mois qui suivent les élections et dans la marche à la guerre civile, la Phalange ne peut être considérée comme un facteur déterminant. C’est de l’armée que l’oligarchie, les traditionalistes, les monarchistes, les conservateurs, attendent le salut. C’est son action que redoutent tous les jours républicains et révolutionnaires. Elle se prépare, pratiquement au vu et au su de tous, à intervenir et à régler définitivement le sort du mouvement révolutionnaire. Pour les chefs de l’armée, il est en effet évident que la victoire du Front populaire a déclenché une crise révolutionnaire dont les politiciens républicains modérés de la gauche ne sont pas capables de venir à bout.

Dès le 17 février, Calvo Sotelo, puis, ainsi que nous l’avons vu, Franco lui-même adjurent le président de la République de prendre l’initiative d’un coup de force en annulant les élections. Après le refus de Portela Valladares, le 20 février, sur l’initiative des chefs de l’Union militaire, se tiennent dans toute l’Espagne des conférences entre chefs militaires et dirigeants politiques des partis de droite. La conclusion en est que le moment n’est pas venu d’une action, car les troupes, gagnées par l’enthousiasme populaire, ne sont pas absolument sûres.

Le gouvernement, informé, prend des mesures. Franco, le chef d’état-major, est limogé et affecté au commandement militaire des Canaries. Goded, inspecteur général de l’armée du Nord, est affecté aux Baléares, et le général Mola, l’ancien chef de la Sûreté de la monarchie, qui perd le commandement de l’armée d’Afrique, est affecté en Navarre. Franco Mola et les généraux Villegas et Varela se rencontrent à Madrid, dans l’appartement du député monarchiste Delgado pour une mise au point nécessaire avant que chacun ne rejoigne sa nouvelle affectation.

La conspiration se poursuit sans encombre dans ces conditions nouvelles : le colonel Galarza assure la liaison entre Madrid et les Canaries. C’est l’inspecteur général de l’armée, le général Rodriguez del Barrio, qui est, dans la Junta de direction, le représentant personnel du général Sanjurjo. Conformément à l’accord signé en 1934 avec Goicoechea, Lizarza et le général Barrera, l’Italie apporte au mouvement son aide matérielle, armes et moyens financiers. Juan March est à Londres et se charge de conquérir des sympathies au mouvement militaire dans les milieux de la grande finance internationale. Le général Sanjurjo quitte sa résidence d’exil d’Estoril pour se rendre, en mars et en avril, en Allemagne où il prend des contacts officiels. L’objectif politique reste toujours aussi vague : les premières instructions écrites de la Junte, d’avril 1936, se contentent de rappeler que le mouvement a pour but d’instaurer une dictature militaire et fixent les récompenses à octroyer aux officiers et sous-officiers qu’il s’agit de gagner. Le plan d’insurrection est modifié en fonction des conditions nouvelles : Franco, des Canaries, doit gagner le Maroc et y prendre la tête de l’armée d’Afrique, Mola soulèvera la Navarre, Gonzalez de Lara Burgos et Rodriguez Carrasco la Catalogne. Varela et Orgaz prendront la tête de l’insurrection à Madrid. Tout semble au point et la date de l’insurrection est fixée au 20 avril. Mais, le 18, le général Rodriguez del Barrio informe la Junte que le gouvernement est averti : il a décidé de muter Varela à Cadix et Orgaz aux Canaries. Il faut recommencer et réajuster le plan, d’autant plus – c’est un atout important – que deux généraux qui passent pour républicains, Queipo de Llano et Cabanellas, viennent d’adhérer à la conspiration. Les gens de Madrid sont trop surveillés. Le centre d’organisation de la rébellion est fixé en Navarre, où Mola jouit d’une totale liberté d’action et où les officiers bénéficient de la sympathie active d’une bonne partie de la population. Madrid reste un souci pour les généraux qui décident finalement d’y confier la direction du soulèvement aux généraux Fanjul et Villegas. Quatre colonnes, parties de Navarre, de Burgos et de Valence où l’on escompte un succès rapide, doivent immédiatement converger vers la capitale pour y soutenir les insurgés. Mais il y a d’autres difficultés : le général Villegas s’effraye et se dérobe, le gouvernement, qui semble suivre la conspiration au jour le jour, s’emploie à brouiller les cartes et remplace à Burgos le général Gonzalez de Lara par un général républicain de toute confiance, Batet. Il faut, chaque fois, recommencer.

Cependant la conspiration progresse : aux Canaries, Franco, sur le Jaime 1°, a des entretiens prolongés avec l’amiral Salas qui lui apporte l’appui des officiers de marine ; le réseau des conjurés s’est considérablement élargi avec l’entrée de nombreux officiers subalternes, qui joueront un rôle décisif. Il s’agit en effet de repérer, dans l’armée, les cadres qui s’opposeront au soulèvement, officiers républicains ou tout simplement disciplinés et décidés a rester fidèles au gouvernement quel qu’il soit. Il faut les surveiller, les neutraliser, et, si possible, s’en débarrasser le moment venu. Les contacts sont étroits avec les dirigeants politiques de la droite. Il semble bien que Calvo Sotelo ait été l’une des têtes du complot. Mais les militaires ne désespèrent pas d’entraîner à leurs côtés Gil Robles et ses amis, qui résistent. Les carlistes ont apporté à Mola leur appui et l’appoint précieux de leurs 7 000 requetes « sur pied de guerre, avec armes équipement et formations réguliers organisées ». Mola n’en accepte que 4 000, qu’il compte répartir dans les régiments de regulares. Mais une note du 5 juin, rédigée par Mola, provoque une crise avec les carlistes. Mola prévoit pour l’Espagne un directoire de cinq chefs militaires qui suspendra la constitution et gouvernera par décrets-lois, mais s’engagera, pour la durée de son pouvoir, à maintenir la République. La séparation de l’Église et de l’État doit être maintenue. L’objectif du mouvement est, selon Mola, l’instauration d’une « dictature républicaine ». Ce programme ne fait pas l’affaire des carlistes qui veulent, au minimum, l’adoption du drapeau monarchiste bicolore et le rejet de l’emblème républicain, la dissolution immédiate de tous les partis, une organisation corporatiste de l’Espagne. Mola refuse et les carlistes lui font savoir qu’ils ne marchent plus avec lui : on renonce au plan qui devait faire déclencher le mouvement par les Navarrais, le 12 juillet. Le chef des requetes, Lizarza, se rend auprès de Sanjurjo, dont l’arbitrage sera accepté par tous : il n’y aura pas de drapeau pour les unités militaires où les requetes sont appelés à servir. Ce gouvernement sera un gouvernement militaire « apolitique », dont le premier acte sera d’abolir toute la législation en matière sociale et religieuse et dont l’objectif sera la destruction du régime libéral et parlementaire, pour adopter, selon les termes mêmes de Sanjurjo, « les normes que beaucoup sont en train de suivre, modernes pour eux, mais séculaires pour notre patrie »[10]. La dernière difficulté est levée en juin ; aux grandes manœuvres de l’armée du Maroc, les conjurés prêtent le fameux « serment du Llano Amarillo ».

Après bien des fausses manœuvres, la date de l’insurrection semble avoir été à nouveau fixée, puisque Mola informe les conjurés d’avoir à se tenir prêts le 15 juillet. Franco, des Canaries, doit soulever le Maroc ; Goded, des Baléares, la Catalogne, et Queipo de Llano, Séville. Ailleurs on compte sur les officiers qui sont en place : Cabanellas à Saragosse Saliquet à Valladolid, Fanjul à Madrid, Gonzalez Carrasco à Valence. Le 16, Mola prévient José Antonio Primo de Rivera que le soulèvement est fixé aux 18, 19 et 20 juillet. Ces dates-là ne seront pas reculées. L’attitude du gouvernement

L’attitude du gouvernement au cours de ces mois décisifs a, fait l’objet de nombreuses critiques. Le gouvernement, c’est incontestable, a été au courant de ce qui se tramait du coté des chefs militaires. Il n’a pris que peu de mesures et celles qu’il a prises ont été particulièrement maladroites. A quoi sert d’éloigner aux Canaries le général Franco lorsque cet exil le rapproche de l’armée du Maroc où il est fort populaire et alors que les conspirateurs, à Madrid, peuvent encore compter sur l’inspecteur général de l’Armée qui, lui, reste en place ? La nomination de Mola en Navarre loin d’affaiblir l’insurrection, place un chef dangereux dans l’un des foyers de conspiration les plus actifs. Et Goded des Baléares, dirigera sans difficulté le soulèvement de Barcelone. Mieux encore, par une note du 18 mars, le gouvernement couvre les militaires qui conspirent en protestant contre les rumeurs de coup d’État jugées par lui injurieuses. Il parle de son « chagrin » devant les « injustes attaques » lancées contre le corps des officiers, « fidèles serviteurs du pouvoir constitué et garantie d’obéissance à la volonté populaire », dénonce dans les campagnes de la presse socialiste, communiste et anarchiste « le désir criminel et obstiné de miner l’armée ». La timidité des mesures prises contre les conspirateurs, la volonté avouée du gouvernement de fermer les yeux n’ont sans doute eu pour résultat que de rallier au coup de force beaucoup d’officiers hésitants. Le successeur d’Azaña, Casares Quiroga, mérite de passer à l’histoire pour l’aveugle optimisme dont il fait preuve en refusant de donner créance à toutes les informations et rumeurs sur le complot des généraux et qui culminera dans son refus final de croire à la nouvelle du soulèvement alors même que celui-ci s’est bel et bien produit [11]. Gasares Quiroga s’obstinera encore alors à compter le général Queipo de Llano parmi les officiers loyaux sur qui il se repose pour écraser le soulèvement, alors que ce chef commande au même moment les rebelles de Séville …

Il y a cependant quelque injustice à dresser contre les dirigeants républicains des réquisitoires aussi sévères pour leur indulgence à l’égard du complot des généraux. A l’image des groupes politiques qu’ils représentent et des forces sociales qu’ils incarnent, Casares Quiroga comme Azaña hésitent et tergiversent parce qu’ils sont pris entre deux feux. Le président Azaña avait pu s’écrier en 1933 qu’il préférait perdre le pouvoir après une lutte loyale que le gagner par quelque artifice. Mais la lutte qui se déroule dans l’Espagne de 1936 n’est ni la lutte loyale qu’il espérait, ni la joute parlementaire qui lui est familière. C’est une lutte féroce entre des classes sociales antagonistes dont il s’efforce vainement d’éviter l’affrontement. Or, le cadre parlementaire est singulièrement inapte à cette tâche : quelques mois après leur élection, les Cortes ne sont plus qu’une représentation infidèle de la nation qui les a élues. Les députés de droite, en majorité cédistes, représentent des électeurs qui aujourd’hui, pour les plus actifs d’entre eux au moins, ont rejoint les extrémistes, et dont le porte parole n’est plus Gil Robles, mais Calvo Sotelo. Quant aux électeurs du Front populaire, ils constituent désormais, dans leur majorité, une force explosive que leurs dirigeants ne contrôlent plus. La victoire du Front populaire a été leur victoire, ils veulent l’aménager, la parfaire, la concrétiser, l’achever par les méthodes qui sont spontanément les leurs, celles de l’action directe et de la violence révolutionnaire.

La révolution ouvrière et paysanne menace la République parlementaire au même titre que la réaction militaire et fasciste. La lutte armée entre elles, la guerre civile, marquerait la fin, la faillite de la politique des Azaña et des Casares Quiroga. C’est pourquoi ils cherchent à l’éviter, en frappant tour à tour chacun des adversaires, en veillant à ne pas trop affaiblir l’un pour ne pas se livrer à l’autre.

Comme au Parlement, le gouvernement louvoie dans le pays, arrête alternativement des phalangistes, puis des anarchistes, ferme alternativement les locaux des uns puis des autres, refuse en tout cas de frapper sérieusement les généraux car il ne pourrait alors éviter d’armer les ouvriers, refuse non moins énergiquement de frapper sérieusement le mouvement gréviste et l’agitation ouvrière et paysanne pour ne pas se livrer, du coup, en otage, aux généraux. Coincé entre des forces hostiles, il ne peut que jouer un dangereux double jeu : l’arrestation de Primo de Rivera est une concession à la gauche, mais le leader phalangiste reçoit toutes les visites qu’il veut, et des milieux officieux expliquent à qui veut les entendre que c’était là le seul moyen d’assurer sa sécurité [12]. Bien des militants révolutionnaires laissent entendre que le gouvernement n’est pas mécontent de la menace d’un complot militaire qui peut seul, ainsi que le souhaite Prieto, contribuer, en le ramenant à des revendications « raisonnables », à arrêter le mouvement révolutionnaire.

Tous les reproches faits au gouvernement se rapportent à un seul et unique défaut : sa faiblesse. Sa seule raison d’être est de durer, de gagner du temps pour éviter le choc qui le réduira à néant.

Notes

[1] Op. cit., p. 535.

[2] Santillan (op. cit. p. 36-37) dit qu’il fut d’accord sur ce point avec Garcia Oliver contre Durruti.

[3] Prieto, dans une note à la presse, citée par Carlos Rama (op. cit. p. 238), déclarera qu’il a refusé l’offre du président Azaña de constituer le gouvernement, à cause, notamment, de l’hostilité que lui manifeste « certain secteur de son parti » et qui risquerait de produire un affaiblissement du Front populaire dont « il faut à tout prix maintenir l’intégrité ».

[4] Ma mission en Espagne,p. 220.

[5] Cf. résolution du groupe socialiste de Madrid (Claridad,avril 36) : « Le prolétariat ne doit pas se borner à défendre la démocratie bourgeoise, mais assurer par tous les moyens la conquête du pouvoir politique, pour réaliser à partir de lui sa propre révolution sociale. Dans la période de transition de la société capitaliste à la société socialiste, la forme du gouvernement sera la dictature du prolétariat. »

[6] Op. cit. p. 305.

[7] « Le général Franco, par sa jeunesse, par ses qualités, l’étendue de ses amitiés dans l’armée, est celui qui peut avec le maximum de chances, celles que lui vaut son prestige personnel, prendre la tête d’un mouvement contre le régime républicain ».

[8] Notons que le parti communiste défend des positions infiniment plus proches de celles de Prieto que de celles de Largo Caballero. Cf. le discours de son secrétaire général José Diaz à Saragosse le 1er Juin : la grève – selon Diaz, – est l’ « arme puissante dont il (le prolétariat) dispose pour obtenir une augmentation des salaires ou de meilleures conditions de vie ». Mais il faut bien réfléchir avant de s’engager dans une grève « sur les moyens de résoudre les confits sans y avoir recours ». « Car, ajoute-t-il, nous sommes aujourd’hui dans une période où les patrons provoquent et attisent les grèves pour des raisons politiques de sabotage et où des éléments fascistes s’introduisent comme agents provocateurs dans quelques organisations pour servir les fins de la réaction. » On peut opposer cette attitude à celle du P.O.U.M. : « Pour la bourgeoisie démocratique, la révolution est terminée. Pour la classe ouvrière, au contraire, elle n’est qu’une étape de son déroulement... Chaque recul de la réaction, chaque progrès de la révolution, est le résultat direct de l’initiative et de l’action extra-légale du prolétariat » (article de Andrès Nin dans Nueva Era, juillet 36, reproduit op. cit. p. 219).

[9] Clara Campoamor dit que Faraudo et Castillo furent abattus parce qu’ils avaient été les instructeurs des milices socialistes. Le Phalangiste Bravo Martinez revendique pour la « première ligne » de la Phalange l’honneur d’avoir accompli ces exécutions.

[10] Lizarza, Memorias de la Conspiracion,p. 108,

[11] Il sera surnommé « Civilon », nom d’un célèbre taureau qui avait fui dans l’arène.

[12] Bowers, op. cit. p. 213.

L’insurrection au Maroc

L’armée, au Maroc, est chez elle, comme elle y a toujours été. En février déjà, les troupes ici étaient sûres, alors qu’elles hésitaient dans la péninsule. Les troupes marocaines, les Maures, sont recrutées parmi les montagnards du Rif. Ce sont des guerriers redoutables, des sauvages qu’aucune propagande n’a atteint, qui n’aspirent qu’à la lutte et au pillage et l’ont montré lors de la répression de l’insurrection des Asturies. La Légion est un corps de mercenaires d’élite, volontaires de tous pays, desperados et souvent repris de justice, tout prêts aussi à se battre puisque c’est pour cela qu’on les paie et que c’est cela qu’ils ont choisi. Le mouvement ouvrier existe certes, et il y a dans les villes de fortes organisations syndicales. Elles sont sans prise cependant sur une population indigène solidement encadrée, sans contact surtout avec les soldats de métier Marocains ou étrangers des troupes d’élite de l’armée du Maroc.

Presque tous les cadres sont dans la conspiration. Les officiers, dans la rue, se saluent joyeusement au cri de « Café », abréviation de leur mot d’ordre : Camaradas, arriba Falange española ! On se prépare au grand jour – ou presque – à la conquête de la métropole pourrie que l’on va régénérer par les vertus militaires qui sont l’apanage de toute armée coloniale. Lors des manœuvres du Llano Amarillo, nous l’avons vu, les chefs ont fait le point. Tout est prêt pour que l’armée que l’État a eu l’imprudence d’envoyer lui garder le Maroc, se jette sur la République. Ici, les autorités civiles sont si faibles devant les chefs militaires que la conspiration ne se couvre que pour ne pas donner d’indications trop précises à la métropole. Début juillet, la police a trouvé des stocks d’armes des uniformes et des proclamations au Casino de Tétouan. L’affaire n’a aucune suite, alors que les noms des chefs conspirateurs sont sur toutes les lèvres.

Le mouvement part de Melilla, le 17 juillet. A la tête de ses officiers, le chef désigné, le lieutenant-colonel Segui, obtient le ralliement des gardes d’assaut, destitue le chef de la garnison. La légion étrangère donne l’assaut à la Maison du Peuple ou s’étaient réunis les maçons. Ici et là, des militaires, des ouvriers, tentent de résister. Ils sont abattus. Maître de la ville en quelques heures, Segui télégraphie l’ordre de se soulever aux autres garnisons. Les communications sont interrompues avec la métropole. Les chefs de la Légion, les lieutenants-colonels Yagüe et Tella, les chefs des troupes maures, les colonels Bautista Sanchez dans le Rif, Saenz de Burruaga à Tetouan, Mugica à Larache, passent à l’action vers 11 heures du soir, occupent les points stratégiques, contrôlent la circulation, commencent la chasse à l’homme dans les quartiers ouvriers. Les aviateurs de Tétouan résistent : vaincus par l’artillerie, ils seront fusillés « conformément à la loi martiale ». Le Khalife et le Grand Vizir ont été priés d’approuver l’action des rebelles, qui occupent le haut-commissariat. Ils l’ont fait. La grève déclenchée par les syndicats est générale le 18, mais l’armée fournit des « volontaires » indigènes pour la briser et elle sera de courte durée, après quelques arrestations et exécutions... A Ceuta où l’insurrection est annoncée par le tocsin, Yagüe est maître de la ville en deux heures. La résistance héroïque des ouvriers de Larrache ne dépassera pas vingt-quatre heures. Le 18, l’armée a écrasé toute résistance. Son chef théorique, le général Morato, a appris la nouvelle de l’insurrection par un coup de téléphone de Madrid... Maintenant, elle attend son vrai chef : Franco. Le gouvernement républicain devant le soulèvement

Franco a quitté Las Palmas dans un avion que pilote un Anglais [4]. Prudent, il n’arrivera à Tétouan que le 19, après un atterrissage au Maroc français pour s’informer du déroulement des opérations. Mais en son nom, de Tétouan, est lancée une proclamation : « L’armée a décidé de rétablir l’ordre en Espagne... Le général Franco a été placé à la tête du mouvement et il en appelle au sentiment républicain de tous les Espagnols. » Un avion gouvernemental a lancé, dans la nuit du 17 au 18, six bombes sur le Q.G. de Tétouan. La réponse vient, menaçante : « Les représailles que nous exercerons seront en proportion de la résistance qu’on nous opposera. »

Dans la matinée du 18 juillet, le gouvernement doit admettre dans une note qu’ « une partie de l’armée s’est soulevée au Maroc ». Il précise : « Le gouvernement déclare que le mouvement est limité à certaines zones du Protectorat et que personne, absolument personne, dans la péninsule, n’a adhéré à une entreprise aussi absurde. » Le même jour l’« entreprise absurde » s’étend pourtant dans tout le pays : les militaires se soulèvent à Malaga et à Séville. Mais le gouvernement dément l’information, et, en réponse aux partis et syndicats, diffuse, à 15 heures, un deuxième communiqué :

« Le gouvernement prend note des offres d’aide qu’il a reçues, et, tout en s’en montrant reconnaissant, déclare que le meilleur moyen de l’aider est de garantir le caractère normal de la vie quotidienne pour donner un haut exemple de sérénité et de confiance dans les moyens de la force militaire de l’État... Grâce aux mesures préventives prises par le gouvernement, on peut dire qu’un vaste mouvement anti-républicain a été étouffé. Il n’a trouvé aucune assistance dans la péninsule et a seulement réussi à recruter quelques partisans dans une fraction de l’armée. » Après avoir salué « les forces qui, au Maroc, travaillent à maîtriser le soulèvement », la note conclut : « L’action du gouvernement sera suffisante pour rétablir l’ordre ». La radio gouvernementale ira même jusqu’à préciser que l’insurrection a été écrasée à Séville.

Le soir même, le conseil des ministres, auquel participe Prieto, oppose un nouveau refus à la demande présentée par Largo Caballero au nom de l’U.G.T., de distribuer des armes aux organisations ouvrières. Un communiqué commun des partis socialiste et communiste déclare : « Le moment est difficile, non désespéré. Le gouvernement est sûr de posséder les moyens suffisants pour écraser cette tentative criminelle. Au cas où ses moyens seraient insuffisants, la République a la promesse solennelle du Front populaire. Il est prêt à intervenir dans la lutte à partir du moment où on réclamera son aide. Le gouvernement commande et le Front populaire obéit. »

Dans la soirée, C.N.T. et U.G.T. lancent l’ordre de grève générale. A 4 heures du matin, le 19 juillet, au moment où toute l’Espagne se prépare à combattre, Casares Quiroga remet au président Azaña la démission de son gouvernement...

Défaite du « movimiento » : Barcelone

C’est à Barcelone que les militaires subissent leur plus grave défaite, infligée par les ouvriers catalans, aidés, il est vrai, par l’appoint, au moment décisif, d’une partie de la garde civile et de la garde d’assaut. Ainsi, ce sont les ouvriers qui sortent vainqueurs des journées de combat alors même que la bourgeoisie républicaine, du fait de son autonomisme, a pris ici une attitude plus résolument hostile aux militaires que dans le reste de l’Espagne.

Dans les jours précédents, les dirigeants de la C.N.T. ont en effet maintenu un contact presque permanent avec le gouvernement de la Généralité et les dirigeants de l’Esquerra : le dirigeant anarchiste D.A. de Santillan pourra évoquer, plus tard, « les nuits passées au ministère de l’Intérieur ». Ils n’ont pas cependant obtenu les armes qu’ils réclamaient. Santillan, qui avait demandé qu’on accordât, ne fût-ce que mille fusils, aux hommes de la C.N.T., écrit : « Les mille fusils ne nous furent pas donnés ; au contraire, on nous enleva une partie de ceux dont nos hommes s’étaient emparés » [13]. Dans l’après-midi du 18, les militants se sont emparés de tout ce qu’ils ont trouvé, armes de chasse dans les magasins, dynamite sur les chantiers. La nuit du 18 au 19 des groupes de dockers anarchistes raflent toutes les armes sur les bateaux, dans le port. Des responsables, Durruti, Garcia Oliver, n’hésitent pas à intervenir personnellement au risque de ce se faire lyncher par leurs propres partisans, pour éviter tout incident entre la police et les ouvriers, allant jusqu’à accepter de rendre une partie des armes saisies par les dockers.

Cependant, des gardes d’assaut distribuent à des groupes d’ouvriers des armes prises aux râteliers de leurs casernes. Jour et nuit, les ouvriers montent la garde autour de leurs locaux et de leurs permanences.

Le plan des insurgés que doit diriger Goded, venu en avion de Majorque et qui fera arrêter aussitôt les officiers républicains, a été minutieusement appliqué. Depuis plusieurs semaines, la garde d’assaut a vu affluer de jeunes engagés volontaires, señoritos et phalangistes. Les 12 000 hommes des casernes doivent au signal converger vers la place de Catalogne, au centre de la ville. Le 19. A l’aube, les troupes de la caserne de Pedralbes se mettent en marche. Dans toute la ville, après une nouvelle nuit de veille, les ouvriers, munis d’un armement de fortune, les attendent. Les unités de la caserne Atarazanas, celles qui occupent le gouvernement militaire et la Capitania general restent, pour l’instant, dans leurs bâtiments.

Mais, pour les ouvriers barcelonais, qui sont le nombre, c’est le moment – longtemps appréhendé, finalement désiré et espéré – du règlement de comptes. De Barceloneta, des quartiers du port, ils accourent pour barrer la route aux insurgés. Mal armés, quand ils ne sont pas les mains nues, sans direction centralisée, ils ne connaissent qu’une tactique, qui consiste à se ruer en avant, et subissent de lourdes pertes. Mais les morts et les blessés sont aussitôt remplacés et les soldats submergés par la foule. Les militants ouvriers sont au premier rang, et tombent par dizaines. Le secrétaire de la J.S.U. catalane, Francisco Graells, celui des Jeunesses du P.O.U.M., Germinal Vidal, le secrétaire des groupes anarchistes de Barcelone, Enrique Obregon, tombent place de Catalogne où les insurgés occupent les immeubles les plus importants, l’hôtel Colon, le central téléphonique, l’Eldorado. Là ils vont être véritablement assiégés : le courage est aussi contagieux que la peur et les calculs des militaires de métier s’effondrent devant une foule qui ne craint pas la mort, devant ces masses qui se lancent à découvert sous le feu des mitrailleuses et s’en emparent, laissant sur les places et dans les rues des centaines de cadavres.

Au début de l’après-midi, le colonel Escobar, de la garde civile – le colonel Ximenes de L’Espoir d’André Malraux – apporte aux ouvriers le renfort de 4 000 soldats de métier. L’hôtel Colon est emporté et l’hôtel Ritz tombe aussitôt après. C’est à ce moment qu’arrivent les nouvelles du ralliement à « la cause du peuple » de plusieurs unités, et de la victoire, à l’aérodrome de Prat, des forces loyales que dirige un officier républicain, le lieutenant-colonel Diaz Sandino. Les hommes de la C.N.T. reprennent le central téléphonique. Les combats continuent, mais l’insurrection a reçu des coups terribles et, de plus en plus fréquemment, les soldats, ici ou là, se mutinent.

Dans la matinée du lundi 20, des canons sortis d’on ne sait où, pris d’assaut ou livrés par des soldats, sont mis en batterie devant la Capitania general. Officier improvisé, un ancien artilleur, le docker Lecha, commande le bombardement. La résistance semble inutile : le général Goded fait hisser le drapeau blanc au moment où les assaillants que commande un ancien officier, Perez Farras, pénètrent dans l’immeuble. La plupart des officiers assiéges sont massacrés sur place, Goded, soustrait à grand-peine à la fureur populaire [14], est conduit à la Généralité où, sur la demande du Président, il consent à faire à la radio une déclaration : « J’informe le peuple espagnol que le sort m’a été contraire. Je suis prisonnier. Je le dis pour tous ceux qui ne veulent pas continuer la lutte. Ils sont désormais déliés de tout engagement envers moi » [15].

Désormais, la partie est jouée. Dans de nombreuses casernes, les soldats se mutinent. Au fort de Montjuich, ce sont eux qui, après avoir fusillé leurs officiers, distribuent les armes aux ouvriers. Ailleurs les officiers préfèrent se donner la mort. La caserne d’Atarazanas sera la dernière à tomber. On la bombarde avec les quelques avions dont dispose Diaz Sandino, mais elle est finalement prise dans un assaut où Francisco Ascaso trouve la mort. Longtemps encore, avant de partir pour le front, les combattants défileront à l’endroit où est tombé le militant anarchiste, symbole de tous ceux qui ont donné leur vie pendant ces trois journées. Echec du « movimiento » : la Flotte

Dès le 18, à Madrid, la C.N.T., sur pied de guerre depuis que le bâtiment est en grève, décide de rouvrir de force ses locaux fermés par la police, commence la réquisition des autos et la recherche des armes. David Antona, secrétaire de son Comité national, est libéré le 19 au matin ; il se rend au ministère de l’Intérieur, menace de lancer ses hommes à l’assaut des prisons pour faire libérer les militants qui y sont encore emprisonnés. Les deux grandes centrales lancent l’ordre de grève générale. Au local de l’U.G.T., Carlos de Baraibar organise en toute hâte un réseau de renseignements à l’aide des postiers et des cheminots du pays tout entier et qui permettra à Madrid de connaître, minute par minute, la situation exacte dans les provinces. Les socialistes ont déterré et distribué les armes conservées clandestinement depuis 1934. Dans les rues, les premières barricades s’élèvent. Les premiers coups de feu sont échangés avec des inconnus qui tirent d’un couvent, rue de Torrijos. Les premières milices ouvrières patrouillent déjà, que rien n’a encore bougé dans les casernes !

Les militaires, en effet, perdent un temps précieux. Dans la journée du 19, aucune attaque ne viendra de régiments pourtant entièrement contrôlés par les conspirateurs. Le régiment du Pardo s’est soulevé et a immédiatement quitté la capitale en direction du nord, sans doute à la rencontre de Mola. A Getafe, on se bat dans la caserne des artilleurs entre rebelles et « loyalistes ». Dans toutes les unités, les rebelles s’en sont d’abord pris aux officiers hostiles au Movimiento : ainsi est assassiné le lieutenant-colonel Carratala, ami personnel de Prieto. Le bastion des rebelles est à la caserne de la Montana ; là se trouve le chef militaire de la conjuration, le général Fanjul, autour duquel se sont rassemblés des officiers d’autres unités, des señoritos et les phalangistes. Mais – hésitation ou attente des renforts – Fanjul perd du temps : il harangue ses fidèles, proclame l’état de siège. A la fin de la journée, renonçant à une sortie, il donne l’ordre de tirer sur la foule massée aux abords de la Montana : véritable provocation, qui soulèvera la colère populaire. Pendant ce temps, au Parc de l’Artillerie, un officier fidèle, le lieutenant-colonel Gil, fait distribuer 6 000 fusils ; il en a 60 000 qui n’ont pas de culasses, car les rebelles, prudents, les ont fait démonter et transporter à la Montana.

C’est le 20 seulement que commenceront les combats décisifs. Les haut-parleurs diffusent à tous les coins de rue les nouvelles des victoires de Barcelone, de la reddition de Goded... Les insurgés sont définitivement réduits à la défensive. Deux canons de 75, puis un de 155 commencent à bombarder la caserne. Bientôt arrive le renfort des avions de l’aérodrome de Cuatro Vientos où la rébellion a été écrasée. Vers 10 heures les assiégés hissent le drapeau blanc. La foule qui se rue en avant est fauchée par le tir des mitrailleuses. La colère monte contre ce qu’on prend pour une trahison. Le même scénario se répètera pourtant deux fois, reflétant en réalité la lutte qui se déroule à l’intérieur de la caserne... Malgré les officiers fidèles présents, qui pensent que l’aviation et l’artillerie suffiront à faire capituler les hommes de Fanjul, les assaillants lancent une attaque en masse et emportent la caserne, au prix de lourdes pertes. Fanjul et quelques officiers, protégés par un détachement d’asaltos,sont enfermés dans une voiture blindée et emmenés, mais la presque totalité des assiégés sont tués sur place, tandis que les ouvriers se partagent les armes des vaincus.

Le lendemain, le peuple parfait sa victoire. Tandis que de petits détachements nettoient les rues de Madrid, poursuivant les pacos, tireurs isolés qui se maintiennent encore dans les églises, les couvents ou sur les toits, des colonnes improvisées se lancent tout autour de la capitale sur Guadalajara, où la garnison s’est soulevée et qu’ils reprennent, fusillant le général Barrera, sur Tolède qu’ils reconquièrent aussi, cependant que les insurgés se réfugient dans la vieille forteresse de l’Alcazar, sur Cuenca que le maçon Cipriano Mera, sorti de prison deux jours plus tôt, reprend avec 800 hommes et une mitrailleuse, sur Alcala enfin avec Antona et Mora. Ces colonnes et d’autres, hâtivement formées, marchent sur la sierra, à la rencontre de Mola, vers l’Aragon, en direction de Sigüenza, vers Valence et vers Malaga. La guerre est commencée. Echec du « movimiento » : Malaga

Les hésitations des insurgés à Madrid ont laissé aux ouvriers le temps de s’organiser. Une erreur plus grave peut-être, celle qui consiste à interrompre une action commencée, va leur valoir un grave échec à Malaga, place importante dans les relations avec le Maroc. Les forces des militaires semblent écrasantes. Seuls les gardes d’assaut sont hostiles au soulèvement. Les travailleurs n’ont pas d’armes. L’action se déclenche le 17 juillet : à la tête d’une compagnie, le capitaine Huelin marche sur le gouvernement militaire et se heurte aux asaltos. Le colonel commandant la garde civile est arrêté par ses hommes au moment où il tente de les soulever. A 8 heures du soir, sur l’ordre du général Patxot, les troupes sortent des casernes, occupent le centre de la ville. Mais le lendemain, le général donne l’ordre de repli et les troupes réintègrent les casernes. A-t-il, faute d’informations sur l’insurrection dans le reste du pays, craint de s’être trop avancé et de rester isolé ? Ou, comme l’a suggéré Martinez Barrio lui-même, ou comme l’assurent Foss et Gehraty, sont-ce la constitution du gouvernement de Martinez Barrio et l’espoir d’un accord qui le font reculer ? En tout cas, les organisations ouvrières saisissent l’occasion ainsi offerte. Les travailleurs, qui n’ont pas d’armes, mettent le feu aux maisons qui entourent la caserne, puis l’arrosent de dynamite. Enfumés, encerclés, menacés de périr dans l’incendie, les militaires se rendent aux asaltos :le capitaine Huelin est lynché par la foule. Echec du « movimiento » : le Pays basque

Ce sont aussi les hésitations du côté des rebelles qui expliquent leur échec dans le Pays basque. La garnison de Bilbao ne bouge pas. Celle de Santander est encerclée sur place. Le général qui devait commander le soulèvement au Guipuzcoa se dérobe au dernier moment. Surtout, les nationalistes basques, par un appel à la radio de Manuel de Irujo, le 18 juillet, puis un communiqué officiel du parti le lendemain, jettent leur autorité dans la balance, appellent leurs partisans à lutter pour la défense de la République.

A Saint-Sébastien, le colonel Carrasco assure de son loyalisme le comité du Front populaire et les députés nationalistes basques venus l’interroger. Mais la caserne de Loyola se soulève sous les ordres du lieutenant-colonel Vallespin. Carrasoo promet de ramener la garnison à l’obéissance, envoie son aide de camp, qui ne revient pas. Il propose alors de se rendre en personne à la caserne. Les députés acceptent. Il ne revient pas non plus. Les gardes civils qui se sont, jusque-là, affirmés « loyaux » se soulèvent à leur tour le 21 avec les officiers qu’il avaient arrêtés et attaquent le local de la C.N.T. Mais les ouvriers se sont mobilisés. La ville se couvre de barricades... Les gardes échouent devant la Casa C.N.T. et se replient dans l’hôtel Maria Cristina qui sera enlevé par les ouvriers le 23. La caserne de Loyola, bombardée par un train blindé, se rend à son tour, le 28, après des négociations entre les officiers et les députés nationalistes basques, qui ne parviendront d’ailleurs pas à faire respecter les promesses qu’ils ont faites : les chefs du Movimiento sont en majorité abattus sur place. Le colonel Carrasco, fait prisonnier, sera enlevé deux jours après et fusillé sans jugement. A Valence : la garnison ne se soulève pas

Valence est un cas particulier : les militaires de sa garnison ne se soulèvent pas. Ils ne se rallient pas pour autant à la révolution.

Les premières rumeurs du soulèvement ont atteint la capitale du Levante dans l’après-midi du 18 juillet. Le gouverneur refuse de donner des armes aux syndicats, assure que les chefs de la garnison sont au-dessus de tout soupçon. Dans la nuit du 18 au 19, les organisations ouvrières et les partis républicains mobilisent leurs adhérents. C.N.T. et U.G.T. lancent l’ordre de grève générale pour le 19 à partir de minuit. Dans la soirée éclate le premier incident : des ouvriers du bâtiment attaquent un couvent de dominicains soupçonné d’abriter un dépôt d’armes.

Le 20 au matin, le comité de grève de la C.N.T. donne à ses militants l’ordre de bloquer les alentours des casernes. Les partis du Front populaire constituent un Comité révolutionnaire auquel ils invitent les délégués du comité de grève de la C.N.T. Le gouverneur est toujours hésitant. Un officier de la garde civile, un socialiste, le capitaine Uribarri, prend la tête de ceux qui veulent lui forcer la main et prévenir la rébellion des casernes. Les délégués de la C.N.T. posent des conditions au Front populaire pour leur soutien : ils veulent la mobilisation des forces ouvrières autour des casernes, l’« amalgame » immédiat entre troupes « fidèles » et ouvriers, par la constitution de « groupes d’intervention » sur la base d’un asalto pour deux militants, l’occupation par ces unités de tous les points stratégiques (Postes, Téléphone, Radio-Valence) de la ville, l’envoi à la garnison d’un ultimatum et l’assaut immédiat des casernes au cas où les généraux refuseraient de livrer les armes. Le comité accepte les propositions de la C.N.T. et se transforme en « Comité exécutif populaire ». Mais le général Martinez Monje refuse de distribuer les armes, signe la fin d’une grève générale qui n’a pas, à ses yeux, de raison d’être, puisqu’il reste, avec ses hommes, fidèle au gouvernement, et le fait publiquement savoir dans un communiqué que diffuse Radio-Valence. Pourtant les troupes restent consignées. L’impression générale est que l’armée hésite : les conspirateurs savent que les insurgés sont battus à Barcelone et à Madrid et ont, de toute façon, intérêt désormais à gagner du temps. Dans la ville, les accrochages entre ouvriers et phalangistes, les attaques de couvents ou d’églises se multiplient. Les marins des bateaux de guerre ancrés dans le port se sont soulevés contre leurs officiers et fraternisent avec les dockers. C’est à ce moment qu’arrivent à Valence Martinez Barrio et trois autres dirigeants républicains, Ruiz Funes, Espla, Echevarria, munis d’une délégation de pouvoir du gouvernement Giral. Pendant deux semaines encore vont s’affronter, dans une ambiance révolutionnaire, trois pouvoirs distincts : celui de l’Armée, celui de la « Junte déléguée » de Martinez Barrio, celui du Comité exécutif populaire. L’assaut des casernes qui, dans la plus grande partie de l’Espagne s’est déroulé entre le 18 et le 21 juillet, ne se produira, à Valence, qu’au début du mois d’août. La situation au soir du 20 juillet

Au soir du 20 juillet, sauf à Valence, les positions sont prises. Certes, on continue à se battre sur les barricades, dans les rues de La Corogne où les ouvriers luttent à coups de pavés ; dans les faubourgs de Saragosse et de Séville, autour des casernes, à Saint-Sébastien, Gijon, Santander, près d’Algésiras où des détachements rebelles viennent de débarquer, un peu partout, là où des tireurs isolés de l’un ou l’autre camp poursuivent un combat désespéré. Ce ne sont pourtant, dans l’ensemble, que des opérations de nettoyage. Chaque camp a maintenant son territoire dont il parachève la conquête.

C’est un véritable bulletin de victoire que Franco télégraphie à Queipo : « L’Espagne est sauvée : les provinces d’Andalousie, Valence, Valladolid, Burgos, Aragon, les Canaries et les Baléares sont unies à nous. » Le général est bien optimiste. En réalité, le pronunciamiento en tant que tel a échoué. Non seulement les rebelles ont essuyé de terribles revers, mais ils ont déclenché la révolution ouvrière que leur action avait voulu prévenir. Coup sur coup, ils viennent de perdre quelques-uns de leurs chefs les plus écoutés et les plus capables, Calvo Sotelo, Sanjurjo, Goded, José-Antonio Primo de Rivera [16], tombé dans la prison d’Alicante aux mains des miliciens. Surtout, leurs défaites, en détruisant la légende d’invincibilité de l’armée dans les luttes civiles, les privent de leur atout majeur, la peur. Ce n’est plus désormais à un faible gouvernement de Front populaire qu’ils se heurtent, mais à une révolution. Le pronunciamiento a échoué. La guerre civile commence.

Notes

[1] Les salaires sont augmentés (de 5 % pour ceux qui étaient inférieurs à 12 pesetas. de 10 % pour les autres) et la semaine de 40 heures accordée. La C.N.T. réclamait, outre une hausse plus importante, la semaine de 36 heures, un mois de congé payé, la reconnaissance de maladies professionnelles, dont les rhumatismes.

[2] A Malaga, le conflit avait opposé les militants C.N.T. des salaisons en grève aux pêcheurs U.G.T. Le 10 juin, les premiers ont assassiné le communiste Andrès Rodriguez, responsable de l’U.G.T. Un attentat contre le dirigeant de la C.N.T. Ortiz Acevedo coûte la vie à l’un de ses enfants. Le 11, avant l’enterrement de Rodrlguez, c’est un socialiste, Ramon Reina, qui est abattu. Le gouverneur fait fermer les locaux des deux centrales. Ce n’est que le 15 que les violences cessent, C.N.T. et U.G.T. condamnant de part et d’autre les attentats.

[3] Lizarra, Los Vascos y la Republica española, op. cit. p. 31.

[4] Le capitaine Beeb, engagé par le célèbre ingénieur Juan de la Cierva.

[5] Bertran Güell, op. cit. p. 76.

[6] Prologue de la 4° édition de España de S. de Madariaga.

[7] ibid.

[8] Dans un discours à la radio pour le premier anniversaire du Movimiento,Franco déclarera que Martinez Barrio voulait « former un ministère qui devait donner raison à l’armée, rétablir l’ordre et obtenir le retrait des troupes ». Selon lui, ce ministère « fut trahi par les hordes criminelles que ses prédécesseurs avaient armées. »

[9] Delaprée, Mort en Espagne,p. 22.

[10] Mémoire reproduit par Peirats, La C.N.T. en la Revolucion española, T. I, p. 182-186.

[11] Dans la Tourmente. p. 71.

[12] Cf. le rapport du chargé d’affaires allemand Voelckers en date du 23 septembre 1936 : « La défection de la marine a contrarié une première fois les projets de Franco. Ce fut là un échec d’organisation très grave qui a menacé d’effondrement le plan tout entier, qui a sacrifié inutilement les garnisons des grandes villes qui, en vain, attendaient un ordre l’arme au pied et qui, surtout, a fait perdre un temps précieux. »

[13] Santillan, Por qué perdimos la guerra.

[14] Par une ironie de l’histoire, ce serait – si l’on en croit la Dépêche de Toulouse du 26 juillet 1936 – la militante communiste Caridad Mercader qui aurait, dans ces circonstances, sauvé la vie du général Goded. Or il est généralement admis aujourd’hui que cette femme fut mêlée à l’assassinat de Trotsky par Jacson-Mornard, agent de la N.K.V.D., qui serait en réalité son fils, Ramon Mercader.

[15] Companys, après son échec de 1934, avait fait à la radio une déclaration semblable.

[16] José Antonio Primo de Rivera fut jugé par un Tribunal populaire devant lequel il se défendit librement, avec brio d’ailleurs. Il fut condamné à mort et exécuté le 18 novembre 1936. Auparavant, le conseil des ministres républicain avait examiné une proposition transmise par la Croix-Rouge d’échange entre le leader phalangiste et le fils de Largo Caballero, Paco Largo Calvo. Largo Caballero se prononça pour le refus de la proposition nationaliste.

Double pouvoir en Espagne républicaine

Là où l’insurrection a été écrasée, elle n’est pas seule vaincue. Entre son armée révoltée et les masses populaires armées, l’État républicain a volé en éclats. Le pouvoir s’est littéralement émietté et, partout où les militaires ont été écrasés, il est passé dans la rue où des groupes armés résolvent sommairement les tâches les plus urgentes : la lutte contre les derniers carrés de l’insurrection, l’épuration de l’arrière, la subsistance. Certes, le gouvernement républicain subsiste et aucune autorité révolutionnaire ne se dresse en rivale avouée contre la sienne dans cette zone que les correspondants de gauche appellent très vite la zone « loyaliste ». Mais l’autorité du cabinet du docteur Giral ne dépasse guère les environs de Madrid où elle survit moins par son action et son prestige propres que par ceux des organisations ouvrières, l’U.G.T. dont le réseau d’informations et de communications assure seul les liaisons du gouvernement avec le reste du pays « loyal », le parti socialiste dont l’exécutif siège en permanence au ministère de la Marine où Prieto, ministre sans titre, s’est installé.

Petit à petit, pourtant, entre la rue et le gouvernement apparaissent des organes de pouvoir nouveau qui jouissent d’une réelle autorité et se réclament souvent aussi bien de l’une que de l’autre. Ce sont les innombrables Comités locaux, et, à l’échelle des régions et des provinces, de véritables gouvernements. C’est en eux que réside le pouvoir nouveau, le pouvoir révolutionnaire qui s’organise en toute hâte pour faire face à ces énormes tâches immédiates et lointaines, la poursuite de la guerre et la reprise de la production en pleine révolution sociale.

Pour l’étranger, journaliste ou militant qui franchit la frontière, attiré par les événements, l’Espagne offre un spectacle inhabituel, à la fois confus et déroutant, toujours haut en couleurs. Elle vit la révolution que les généraux avaient voulu prévenir, mais qu’ils ont, en définitive, provoquée. Réaction défensive au départ, elle est devenue une force offensive et agressive. Réaction spontanée, née de milliers d’initiatives locales, elle prend aussi mille visages dans lesquels l’observateur superficiel ou hostile ne voit qu’anarchie ou désordre, sans en saisir la signification profonde : la prise en main par les travailleurs de leur propre défense et, par là, de leur propre sort, la naissance d’un pouvoir nouveau.

Barcelone est le symbole de cette situation révolutionnaire. Pour l’excellent observateur qu’est Franz Borkenau, elle est le « bastion de l’Espagne soviétique » – au sens primitif du terme –, de l’Espagne des conseils et des comités ouvriers. Elle offre en effet, non seulement l’aspect d’une ville peuplée exclusivement d’ouvriers, mais encore celui d’une ville où les ouvriers ont le pouvoir : on les voit partout, dans les rues, devant les immeubles, sur les Ramblas,fusil en bandoulière, pistolet à la ceinture, en vêtements de travail [1]. Plus de bicornes de gardes civils, très peu d’uniformes, pas de bourgeois ni de señoritos : la Généralité a, dit-on, « déconseillé » le port du chapeau. Plus de boîtes de nuit, ni de restaurants, ni d’hôtels de luxe : saisis par les organisations ouvrières, ils servent de réfectoires populaires. Les habituels mendiants ont disparu, pris en charge par les organismes syndicaux d’assistance. Les autos arborent toutes fanions, insignes ou initiales d’organisations ouvrières. Partout, sur les immeubles, les cafés, les boutiques, les usines, les trams ou les camions, des affiches indiquant que l’entreprise a été « collectivisée par le peuple » ou qu’elle « appartient à la C.N.T. ». Partis et syndicats se sont installés dans de grands immeubles modernes, hôtels ou sièges d’organisations de droite. Chaque organisation a son quotidien et son émetteur-radio. Sauf la cathédrale, fermée, toutes les églises ont brûlé. La guerre civile continue et toutes les nuits de nouvelles victimes tombent : « Les Ramblas, écrit J.-R. Bloch, n’ont cessé de vivre sur un rythme double. Ramblas de jour, pleines de fleurs, d’oiseaux, de promeneurs, de cafés, de voitures, de tramways. Et, le soir tombé, les étalages de fleurs disparus, les marchands d’oiseaux éloignés, les cafés fermés, Ramblas de nuit, le règne du silence et de la peur, quelques ombres furtives se glissant le long des murs » [2].

Madrid, quelques jours après, offre au voyageur venu de France un spectacle différent. Ici aussi, certes, les syndicats et partis sont installés dans de beaux bâtiments, ont organisé leurs propres milices, mais les ouvriers armés sont rares dans les rues, presque tous dans le nouvel uniforme le « mono », la combinaison de travail bleue. Les anciens uniformes n’ont pas disparu ; dès le 27 juillet, la police régulière a repris dans les rues un service normal. Toutes les églises sont fermées, mais elles sont loin d’avoir été toutes incendiées. Il y a moins de Comités, peu de traces d’expropriation. Les mendiants habituels tendent la main au coin des rues. Restaurants chics et boîtes de nuit fonctionnent comme « avant ». La guerre, toute proche ici, a arrêté le cours de la révolution.

Entre ces deux extrêmes, l’Espagne républicaine offre toute une gamme de nuances, d’une ville à l’autre, d’une province à l’autre. Une analyse de détail les fera plus clairement apparaître. Le pouvoir des groupes armés

Un trait, en tout cas, est commun à toute l’Espagne républicaine et a retenu, avant tout, dans ces journées, l’attention des observateurs étrangers, c’est ce que la grande presse étrangère de l’époque appelle la « terreur anarchiste » ou la « terreur rouge ». Le jour même de la victoire, les ouvriers armés déclenchent une sanglante épuration.

Toutes les conditions sont d’ailleurs réunies pour une telle explosion qu’ont préparée six mois d’excitation et de violences quotidiennes. Le combat espéré ou redouté libère et déchaîne les haines et les terreurs accumulées. Chacun se bat sachant qu’il n’a d’autre issue que la victoire ou la mort et que le chemin de la victoire passe d’abord par la mort des ennemis.

Dans la zone « républicaine », il n’y a pratiquement plus de forces du maintien de l’ordre, plus de corps de police. Leurs membres sont passés dans les rangs des insurgés ou se sont fondus dans ceux des combattants. Partout, depuis le 18 ou le 19, la grève est générale et va se prolonger encore pendant au moins une semaine : les travailleurs sont du matin au soir dans la rue, les armes à la main. Dans les premières heures, les militants seuls ont été armés. Mais dès que les casernes ont été prises et les armes distribuées, quiconque voulait être armé a maintenant une arme : plusieurs dizaines de milliers de fusils ont été distribués partout, à Madrid, à Barcelone, à Saint-Sébastien, à Malaga... Les portes des prisons se sont ouvertes pour les détenus politiques, mais aussi, souvent, pour les « droit commun ». Quand il n’y a plus de gendarmes, quand chacun peut, sans attirer l’attention, porter une arme, les jours sont beaux pour la pègre.

Ainsi, la « terreur » que décrivent tous les observateurs est-elle un phénomène complexe à propos duquel ils ont, souvent à dessein, confondu plusieurs éléments. Il y a d’abord, incontestablement, un mouvement spontané, un véritable « terrorisme de masse », par le nombre des bourreaux aussi bien que par celui des victimes. Réflexe issu de la peur, réaction de défense devant le danger, analogue à celle qui aboutit, pendant la Révolution française, aux massacres de septembre, il correspond aux exigences comme aux fatalités de la guerre révolutionnaire.

Officiers, gardes, phalangistes, señoritos, sont abattus sur place, chaque fois qu’il n’y a pas un militant responsable assez connu ou une unité de police fidèle pour empêcher la curée et protéger les vaincus.

Des rumeurs alarmistes, des inquiétudes collectives sont génératrices d’autres massacres : c’est à la nouvelle des massacres perpétués à Badajoz par les troupes rebelles, et croyant à une révolte des détenus, que la foule madrilène s’empare de la prison du Carcel modelo. C’est après l’exaspération provoquée par les bombardements, le 27 juillet, et dans une atmosphère de suspicion maladive créée par les discours de Queipo de Llano à Radio-Séville que la foule ; à Malaga, s’empare de la prison pour y exécuter les rebelles prisonniers. Dans la même perspective, la terreur devient à la fois action préventive et levier d’action révolutionnaire. Les colonnes de miliciens qui arrivent dans les villages reconquis sur la rébellion et veulent poursuivre leur chemin ne connaissent pas d’autre moyen d’assurer leurs arrières que le nettoyage systématique, la liquidation immédiate et sans procès des ennemis de classe baptisés « fascistes » en la circonstance : à Fraga, la colonne Durruti, à son arrivée, exécute trente-huit de ces « fascistes » : le curé et le grand propriétaire, le notaire et son fils, tous les paysans riches. Ainsi, aux yeux de certains, se trouvent créées les conditions d’une véritable révolution, par la disparition des hommes des classes dirigeantes de l’ancien régime. Ici encore, la terreur est inséparable de la guerre civile et de la révolution.

Ce sont des réactions semblables, quoique plus organisées, qui ont fait peser sur les villes dans les semaines suivant le soulèvement, la menace de paseos. Le paseo se déroule presque toujours suivant le même sinistre scénario : la victime, désignée par un comité de « vigilance » ou de « défense » d’un parti ou d’un syndicat, est arrêtée chez elle, la nuit, par des hommes armés, emmenée en voiture hors de l’agglomération, abattue dans un coin isolé. Ainsi périssent, victimes de véritables règlements de comptes politiques, les curés, les patrons, petits et grands, les hommes politiques, bourgeois ou réactionnaires, tous ceux qui, à un moment ou un autre, ont eu maille à partir avec une organisation ouvrière, juges, policiers, gardiens de prison, indicateurs, tortionnaires, pistoleros, ou, plus simplement, tous ceux qu’une réputation politique ou une situation sociale désignent d’avance comme victimes. La « frontière de classe » n’est d’ailleurs pas toujours une protection suffisante : c’est ainsi qu’à Barcelone sont aussi abattus des militants ouvriers, le secrétaire des dockers de l’U.G.T., le communiste Desiderio Trillas, dénoncé par la C.N.T. comme le « cacique des docks », et le responsable de la section U.G.T. de l’usine Hispano-Suiza.

Une telle atmosphère est, bien entendu, propice aux vengeances personnelles comme aux actes de banditisme pur et simple, au pillage et à l’assassinat crapuleux. C’est probablement à cause de leur multiplication que les partis et syndicats, après avoir tous organisé des paseos,réagiront contre leur pratique et commenceront à « organiser » la répression. La tradition imputant aux anarchistes la responsabilité de la plupart des crimes, il est juste de souligner que c’est l’un d’entre eux, non le moindre, Juan Peiro, qui dans Llibertat, dénonce les crimes accomplis « en se retranchant derrière le mouvement révolutionnaire,... en s’abritant derrière l’impunité créée par l’ambiance », et affirme la nécessité « au nom de l’honneur révolutionnaire », d’ « en finir avec cette danse macabre de toutes les nuits, avec cette procession de morts », avec « ceux qui tuent pour tuer »[3]. La C.N.T., à Barcelone, donne l’exemple en faisant exécuter sur place un de ses militants, Fernandez, secrétaire du syndicat de l’alimentation, coupable d’avoir, en ces journées, assouvi une vengeance personnelle [4]. La terreur contre l’Église catholique

Il faut considérer dans une optique différente les incendies et pillages de couvents et d’églises, les arrestations et exécutions de prêtres et de religieux qui marquent ces premières semaines. On a dit – et c’est, dans une large mesure, vrai – qu’il s’agissait souvent de représailles, à Barcelone où de nombreux insurgés se sont barricadés dans les églises, à Figueras où des prêtres ont, de la cathédrale, tiré sur les ouvriers, partout où les pacos,les tireurs isolés, ont bénéficié de complicité dans les établissements religieux.

Mais le mouvement contre l’Église catholique est plus profond qu’une simple réaction au cours de la mêlée. Il y a, certes, quelques églises pillées par de simples voleurs. Mais, la plupart du temps, ce sont ces trésors qui financent les premières activités révolutionnaires : les miliciens de Gerone saisissent ainsi 16 millions de pesetas de bijoux dans le palais épiscopal de Vich, et les remettent au Comité central.

En réalité, des manifestations spectaculaires fréquentes, comme les grand-guignolesques exhumations de cadavres et de squelettes, montrent que ces initiatives répondent – bien au-delà de simples actions de représailles – à la volonté d’atteindre jusque dans le passé une force que les révolutionnaires considèrent comme leur pire ennemie. En fusillant les prêtres et en incendiant les églises, ouvriers et paysans espagnols ne cherchent pas seulement à détruire des ennemis et le symbole de leur puissance, mais à extirper définitivement de l’Espagne tout ce qui, à leurs yeux, incarne l’obscurantisme et l’oppression. Un catholique fervent, le ministre basque Manuel de Irujo, confirme une telle interprétation quand il déclare : « Ceux qui brûlent des églises ne manifestent pas ainsi des sentiments antireligieux ; il ne s’agit que d’une démonstration contre l’État et, si j’ose dire, cette fumée qui monte au ciel n’est qu’une sorte d’appel à Dieu devant l’injustice humaine » [5]. Le pouvoir des comités

Le syndicaliste français Robert Louzon a ainsi décrit le spectacle qui attend, au début d’août, le voyageur venu de France :

« Dès que vous franchissez la frontière, vous êtes arrêté par des hommes en armes. Qui sont ces hommes ? Des ouvriers. Ce sont des miliciens, c’est-à-dire des ouvriers vêtus avec leurs habits ordinaires, mais armés – de fusils ou de revolvers – et, au bras, l’insigne de leur fonction ou du pouvoir qu’ils représentent... Ce sont eux qui... décideront... de ne pas vous laisser entrer, ou bien d’en référer au « Comité ».

« Le Comité, c’est-à-dire le groupe d’hommes qui siège là-haut au village voisin et qui y exerce tout pouvoir. C’est le Comité qui assure les fonctions municipales habituelles, c’est lui qui a formé la milice locale, l’a armée, lui fournit son logement et son alimentation avec les ressources qu’il tire d’une contribution imposée à tous les habitants, c’est lui qui autorise à entrer ou à sortir de la ville, c’est lui qui a fermé les magasins fascistes et qui opère les réquisitions indispensables, c’est lui qui a fait démolir l’intérieur des églises, afin que, selon l’affiche qui figure sur elles toutes, l’église, devenue « propriété de la Généralité » serve aux institutions populaires » [6].

Dans toutes les villes et dans la plupart des villages d’Espagne agissent sous des noms divers des Comités semblables : Comités populaires, de guerre, de défense, Comités exécutifs, révolutionnaires ou antifascistes, Comités ouvriers, Comités de salut public... Tous ont été constitués dans le feu de l’action, pour diriger la riposte populaire au coup d’État militaire. Leur mode de désignation varie à l’infini. Dans les villages, les usines ou sur les chantiers on a parfois pris le temps de les élire, au moins sommairement, au cours d’une assemblée générale. On s’est toujours soucié en tout cas d’y représenter partis et syndicats, même là où ils n’existent pas avant la révolution, car le Comité représente en même temps l’ensemble des travailleurs et la totalité de leurs organisations : en plus d’un endroit, les élus « s’arrangeront » entre eux pour savoir qui représentera un syndicat ou l’autre, qui sera le « républicain » et qui le « socialiste ». Dans les villes, très souvent, les éléments les plus actifs se sont désignés eux-mêmes. C’est parfois l’ensemble des électeurs qui choisit, dans chaque organisation, les hommes qui siégeront au Comité, mais, le plus souvent, les membres du Comité seront soit élus par un vote au sein de leur propre organisation, soit, tout simplement, désignés par les comités directeurs locaux des partis et syndicats. Il est rare que des Comités aient fait ratifier leur composition par un vote plus large, dans les jours suivant leur désignation : le Comité révolutionnaire de Lérida se fera pourtant consacrer par une « Assemblée constituante » composée de représentants des partis et organisations syndicales de la ville, à qui il rend des comptes. Mais en fait, la « base » n’a de véritable contrôle que sur les Comités de village ou d’entreprise. A l’échelon supérieur, la volonté des organisations est prépondérante.

La représentation des partis et syndicats dans les Comités varie d’un endroit à l’autre. Souvent le Comité de Front populaire s’est tout simplement élargi à des représentants des centrales. Parfois – là où les municipalités étaient socialistes – le conseil municipal, élargi par cooptation de dirigeants C.N.T., est devenu Comité. En Catalogne, et, bientôt, dans l’Aragon reconquis, bien des Comités sont exclusivement composés de militants de la C.N.T.-F.A.I. ou des Jeunesses libertaires : cependant, ceux des villes comprennent des représentants de l’U.G.T., de l’Esquerra, du P.S.U.C. et du P.O.U.M. à côté de ceux de la C.N.T. et de la F.A.I. A Lérida, le P.O.U.M. obtient pourtant que les républicains, qui ont soutenu le commissaire de la Généralité contre les syndicats, soient exclus du Comité, qui est ainsi restreint aux seules organisations ouvrières. La représentation des différents groupes est tantôt paritaire et tantôt proportionnelle. Mais, le plus souvent, elle correspond au rapport de force réel dans les entreprises. Les socialistes dominent à Santander, Mieres, Sama de Langreo, mais chaque localité minière a sa propre physionomie politique. Les nationalistes basques partagent avec les socialistes la junte de Bilbao, mais dominent toutes les autres juntes du Nord. Les anarchistes sont les maîtres à Gijon comme à Cuenca. A Malaga, socialistes et communistes, représentés par le canal de l’U.G.T., l’emportent petit à petit sur la C.N.T. A Valence, les syndicats ont deux délégués quand les partis n’en ont qu’un. A Castellon, la C.N.T. a 14 représentants et l’U.G.T. 7, socialistes et communistes n’ont pas de représentation propre, mais les républicains et le P.O.U.M. ont 7 délégués chacun. En Catalogne, c’est la C.N.T.-F.A.I. qui dirige les Comités des grandes villes, à l’exception de Sabadell et Lérida [7].

Tous les Comités, quelles que soient leurs différences de nom, d’origine, de composition, présentent un trait commun fondamental. Tous, dans les jours qui suivent le soulèvement, ont saisi localement tout le pouvoir, s’attribuant des fonctions tant législatives qu’exécutives, décidant souverainement dans leur région, non seulement des problèmes immédiats comme le maintien de l’ordre et le contrôle des prix, mais aussi des tâches révolutionnaires de l’heure, socialisation ou syndicalisation des entreprises industrielles, expropriation des biens du clergé, des « factieux », ou plus simplement des grands propriétaires, distribution entre les métayers ou exploitation collective des terres, confiscation des comptes en banque, municipalisation du logement, organisation de l’information, écrite ou parlée, de l’enseignement, de l’assistance sociale. Pour reprendre l’expression saisissante de G. Munis, partout se sont installés des « Comités-gouvernement » dont l’autorité s’appuie sur la force des ouvriers en armes et auxquels, bon gré, mal gré, obéissent les restes des corps spécialisés de l’ancien État, gardes civils, ici ou là, gardes d’assaut et fonctionnaires divers. Pas de meilleur hommage rendu à cet égard à l’autorité des Comités que le témoignage d’un de leurs adversaires les plus résolus d’alors, Jesus Hernandez, dirigeant du parti communiste espagnol : « Le Comité a été une espèce de pouvoir trouble, ténébreux, impalpable, sans fonctions déterminées ni autorité expresse, mais qui exerçait, dans une impitoyable dictature, un pouvoir sans conteste, comme un véritable gouvernement » [8].

Ce qui est vrai à l’échelon local ne l’est cependant plus entièrement à l’échelon régional, où s’affrontent ou coexistent des pouvoirs d’origine diverse. Le Comité central des milices antifascistes de Catalogne Sa naissance

Le 21 juillet, à la fin des combats à Barcelone, les révolutionnaires, maîtres de la rue, sont appelés au palais de la Généralité. Le leader anarchiste Santillan raconte : « Nous allâmes au siège du gouvernement catalan les armes à la main, sans avoir dormi depuis plusieurs jours, sans nous être rasés, donnant, par notre apparence, réalité à la légende qui s’était formée sur nous. Quelques-uns des membres du gouvernement de la région autonome tremblaient, livides, en cette entrevue où manquait Ascaso. Le palais du Gouvernement fut envahi par l’escorte de combattants qui nous avaient accompagnés » [9]. Le président Companys les félicite pour leur victoire : « Vous êtes les maîtres de la ville et de la Catalogne, parce que seuls vous avez vaincu les soldats fascistes... Vous avez vaincu et tout est en votre pouvoir. Si vous n’avez pas besoin, si vous ne voulez pas de moi comme président, dites-le maintenant, et je deviendrai un soldat de plus dans la lutte antifasciste. Si, au contraire, vous me croyez quand je dis que je n’abandonnerai ce poste que mort au fascisme victorieux, alors peut-être qu’avec mes camarades de parti, mon nom et mon prestige, je puis vous servir... » [10].

Sans doute le Président n’a-t-il guère le choix. Ainsi que l’écrira, quelques semaines plus tard, son lieutenant Miravittles : « Le C. C. des Milices naquit deux ou trois jours après le mouvement, en l’absence de toute force publique régulière et alors qu’il n’y avait pas d’armée à Barcelone. Pour une autre raison, il n’y avait plus de garde civile ni de garde d’assaut car ils avaient tous combattu si ardemment, unis avec les forces du peuple, qu’ils faisaient alors partie de cette même masse et étaient restés étroitement mêlés à elle » [11].

Le pouvoir réel est celui des ouvriers armés et des Comités d’organisations dans les rues de Barcelone des Comités-gouvernement dans les villes et les villages. Les socialistes et les communistes, par la bouche de Comorera, proposent au Président la constitution de « Milices de la Généralité » qui disputeraient la rue aux hommes de la C.N.T. et du P.O.U.M. [12]. Companys ne les suit pas : le combat lui paraît trop inégal, sa personne, en ce jour, son « nom et son prestige », comme il le dit, sont, de fait, tout ce qui subsiste en Catalogne de l’État républicain. C’est de l’acceptation ou du refus de ses services que dépend le sort de l’État, ses chances de restauration dans les mois à venir. Or les dirigeants de la C.N.T. acceptent de poursuivre la collaboration. La veille, après une vive discussion, le Comité régional a affirmé : No hay comunismo libertario, primero aplastamos a la faccion. (« Il n’y a pas de communisme libertaire, écrasons d’abord la faction. ») Ils répondent oui à l’offre de Companys. Santillan commente leur décision en ces termes :

« Nous pouvions être seuls, imposer notre volonté absolue, déclarer caduque la Généralité et imposer à sa place le véritable pouvoir du peuple, mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et nous ne la désirions pas quand nous pouvions l’exercer nous-mêmes aux dépens des autres. La Généralité resterait à son poste avec le président Companys à sa tête et les forces populaires s’organiseraient en milices pour continuer la lutte pour la libération de l’Espagne. Ainsi naquit le Comité central des milices antifascistes de Catalogne où nous fîmes entrer tous les secteurs politiques, libéraux et ouvriers » [13]. Composition et rôle

Dans le salon voisin du bureau présidentiel, les délégués des organisations se réunissent et constituent sur-le-champ le Comité central, où entrent des délégués des modérés, trois de l’Esquerra, un des « rabassaires », un de l’Action catalane. Le P.S.U.C., à la veille de se constituer officiellement, a un représentant. Le P.O.U.M. un également. La F.A.I. est représentée par Santillan et Aurelio Fernandez, la C.N.T. par Garcia Oliver, Asens et Durruti que remplacera, après quelques jours, Marcos Alcon. L’U.G.T., dix fois moins nombreuse a, elle aussi, trois représentants.

C’est là un premier résultat assez paradoxal. La puissante C.N.T., dont Companys vient de reconnaître la victoire totale, consent à une représentation égale à la sienne pour la maigre U.G.T. catalane. Générosité pure, comme le suggère Garcia Oliver [14] ? Désir de la C.N.T. d’être traitée de la même manière dans les régions où elle est, elle, en minorité, geste politique, comme l’affirme Santillan[15] ? L’un comme l’autre facteur ont pu jouer. Ajoutons qu’il est vraisemblable, dans le cadre de la rivalité qui s’est dessinée au cours des journées révolutionnaires entre P.O.U.M. et C.N.T., que les dirigeants libertaires n’ont pas été fâchés de disposer, avec les quatre délégués des républicains catalans, les trois de l’U.G.T. et celui du P.S.U.C., d’une marge de manœuvre sérieuse. Au Comité central, le P.O.U.M. était beaucoup plus nettement minoritaire que dans les autres centres importants de la Catalogne. Et, ainsi que le souligne Santillan, c’est par la volonté de la C.N.T.-F.A.I. que fut adopté au Comité central ce mode de représentation.

Fruit d’un compromis, né de négociations entre dirigeants des partis et syndicats, sanctionné officiellement par un décret du gouvernement, le Comité central est ainsi, par les circonstances de sa naissance, un organisme hybride. Siégeant en permanence en présence de quatre délégués du gouvernement et agissant en son nom, il peut apparaître, à certains égards, comme un organisme gouvernemental annexe, un comité d’entente jouissant d’une délégation de pouvoirs. En réalité, sauf à Barcelone où il est en contact avec les directions des partis et syndicats, sa base dans le pays est constituée par les « Comités-gouvernement », les pouvoirs locaux révolutionnaires dont il est en même temps l’expression suprême. C’est ce que Santillan marque très clairement quand il écrit :

« Le Comité des milices fut reconnu comme le seul pouvoir effectif en Catalogne. Le gouvernement de la Généralité continuait à exister et à mériter notre respect, mais le peuple n’obéissait plus qu’au pouvoir qui s’était constitué par la vertu de la victoire et de la révolution, parce que la victoire du peuple était la révolution économique et sociale » [16].

Rien n’échappe en effet à la compétence et à l’autorité du Comité central, comme le montre ici Santillan : « Etablissement de l’ordre révolutionnaire à l’arrière, organisation de forces plus ou moins encadrées pour la guerre, formation d’officiers, écoles de transmissions et signalisation, ravitaillement et vêtement, organisation économique, action législative et judiciaire, le Comité des milices était tout, veillait à tout, la transformation des industries de paix en industries de guerre, la propagande, les relations avec le gouvernement de Madrid, l’aide à tous les centres de lutte, les relations avec le Maroc, la culture des terres disponibles, la santé, la surveillance des côtes et des frontières, mille problèmes des plus divers. Nous avions à payer les miliciens, leurs familles, les veuves des combattants, en un mot, à quelques dizaines d’individus, nous faisions face aux tâches qui exigent pour un gouvernement une coûteuse bureaucratie. Le Comité des milices était un ministère de la Guerre, un ministère de l’Intérieur et un ministère des Affaires étrangères en même temps, inspirant des organismes semblables dans le domaine économique et le domaine culturel » [17].

Organisme politique de pouvoir, à la fois législatif et exécutif, le Comité s’organise en créant des commissions de travail et des comités exécutifs spécialisés qui jouent bientôt le rôle de véritables ministères. Autour du secrétariat général administratif, chargé de la propagande, qu’assure un jeune dirigeant de l’Esquerra, ancien militant d’extrême-gauche, Jaime Miravittles, fonctionnent le Comité d’organisation des milices sous la responsabilité de Santillan, le Comité de guerre, chargé de la conduite des opérations militaires, qu’anime Garcia Oliver, le Comité des transports à la charge de Duran Rosell de l’U.G.T. et Alcon de la C.N.T., le Comité du ravitaillement dirigé par le rabassaire José Torrents, la Commission d’investigation, véritable ministère de l’Intérieur assumé par l’anarchiste Aurelio Fernandez, la Commission des industries de guerre, au catalaniste Tarradellas. Autour d’eux se créent d’autres services : la Commission de l’école unifiée, dont le secrétaire est le syndicaliste enseignant Hervas du P.O.U.M., et divers services techniques : statistique, munitions, censure, radio et presse, cartographie, écoles spécialisées. Gouvernement ouvrier de la Révolution ouvrière, le Comité central se donne la structure nécessaire. Conflit de pouvoirs à Valence

La situation est loin d’être aussi claire à Valence à la même époque. Alors que la garnison et les ouvriers en grève continuent à s’observer, la Junte déléguée, que dirige Martinez Barrio, oppose à l’autorité insurrectionnelle l’autorité légale du gouvernement républicain, qui veut obtenir la fin du siège des casernes, la reprise du travail et le retour à la légalité. Dès le 21, elle s’emploie à convaincre les délégués du Comité exécutif que la grève doit cesser, puisque la garnison est fidèle. Mais cette initiative soulève beaucoup de méfiance : on sait que Martinez Barrio et Mola sont francs-maçons comme le général Monje, chef de la garnison. On soupçonne le délégué du gouvernement d’essayer de passer avec l’armée le compromis qu’il n’a pu réaliser pendant les quelques heures de son ministère le 19 juillet. Les discussions sont vives dans Valence soulevée où les officiers et les prêtres ne se montrent plus dans les rues et où le Comité exécutif dirige une police ouvrière qui coexiste avec la police régulière. Le 23 juillet, Espla, au nom de la Junte déléguée, annonce la dissolution du Comité exécutif populaire et déclare qu’il prend les fonctions de gouverneur civil, assisté d’un conseil consultatif formé d’un représentant de chaque parti et syndicat. Le Comité se divise : la C.N.T., le parti socialiste, l’U.G.T. et le P.O.U.M. veulent rejeter l’ultimatum gouvernemental. La Gauche républicaine et le parti communiste estiment que le Comité doit donner l’exemple de la discipline et se soumettre à l’autorité légale du gouvernement, incarnée à Valence par la Junte déléguée.

Finalement, le Comité exécutif populaire refuse de se dissoudre. Le Comité de grève C.N.T.-U.G.T., son aile marchante, décide la publication d’un quotidien intitulé C.N.T.-U.G.T., la reprise du travail dans tous les secteurs de l’alimentation et l’organisation d’un comité syndical pour assurer le ravitaillement, mais la Junte déléguée confie le ravitaillement à la municipalité. Elle continue les négociations avec la garnison, dont les manifestations quotidiennes réclament le départ contre les troupes rebelles...

A Madrid, le ministre de l’Intérieur assure à Antona, secrétaire de la C.N.T., qu’on peut compter au moins sur la neutralité de la garnison valencienne. Mais les armes qu’il promet n’arrivent pas. La C.N.T. de Madrid envoie alors à Valence des mitrailleuses et des fusils ; de Barcelone aussi arrivent des armes qui servent à équiper les milices naissantes. La garnison est toujours enfermée dans les casernes, dont elle interdit l’approche. Le Comité exécutif menace de les prendre d’assaut, mais recule toujours la décision. Un nouveau sujet de désaccord éclate lorsqu’il s’agit d’envoyer des forces vers Teruel où se précise la menace de l’armée rebelle. Le Comité exécutif propose un amalgame sur la base de trois miliciens pour un garde civil. La Junte impose la proportion inverse de trois gardes civils pour un milicien. La colonne part, mais, avant Teruel, à Puebla de Valverde, les gardes civils massacrent les miliciens et passent à l’ennemi...

Les événements vont maintenant se précipiter. L’agitation commence dans les casernes : au début de la deuxième semaine de grève, le régiment du génie de Paterna se mutine contre ses officiers, sous la conduite d’un sous-officier, le sergent Fabra. Les mutins viennent grossir les rangs des milices qui reçoivent par ailleurs tous les jours l’adhésion de soldats évadés des casernes avec leurs armes. Le Comité de grève C.N.T.-U.G.T. finit pourtant par donner l’ordre de la reprise du travail, sauf dans les transports, pour le 27 juillet. La réaction ouvrière lui montre qu’il a mal apprécié la situation : les ouvriers refusent d’obéir et poursuivent la grève. La C.N.T. et l’U.G.T. s’alignent... Le Comité exécutif charge un bureau de trois membres, Lopez, de la C.N.T., Tejon, de l’U.G.T. et un Jeune officier, le lieutenant Benedito, de préparer l’attaque des casernes, fixée au 1° août. Le 31 juillet, Radio-Seville annonce le soulèvement de la garnison et la chute de Valence aux mains des rebelles... En réalité, trois régiments se sont soulevés, mais les soldats se mutinent contre les officiers tandis que les miliciens se lancent à l’assaut. La garnison est désarmée les officiers suspects arrêtés et jugés, les soldats démobilisés ; les milices s’approprient les armes. Le gouvernement capitule alors : la Junte déléguée est dissoute, l’autorité du Comité exécutif populaire reconnue, la nomination de son président, le colonel Arin, comme gouverneur civil n’étant que la reconnaissance d’un état de fait.

Dès lors, le Comité exécutif populaire, qui étend rapidement son autorité à toute la province, joue un rôle en tous points semblable à celui du Comité central en Catalogne. Andrès Nin, au cours d’un meeting à Valence, croit pouvoir saluer en lui le « gouvernement de la révolution prolétarienne du Levante ». Il crée un Conseil économique, avec pleins pouvoirs, organise des colonnes de miliciens pour plusieurs fronts. Ses commissions, celles de l’Ordre public, de la Justice, de l’Agriculture, des Finances, prennent le nom de « ministères ». Le général Miaja, l’ancien ministre de la Guerre de Martinez Barrio envoyé par Giral pour commander la région militaire avoue au commandant Martin Blazquez son impuissance face à l’autorité un « morveux de lieutenant », Benedito, délégué à la Défense du Comité exécutif : le général incarne un pouvoir républicain fantomatique, tandis que le lieutenant représente le pouvoir « soviétique » nouveau[18]. Autres gouvernements révolutionnaires

D’autres organismes prennent en main le pouvoir dans les autres régions d’Espagne. Aux Asturies, dans les villages et les agglomérations minières, il est aux mains des Comités Ouvriers et Paysans. A l’échelle de la province deux autorités rivales s’affrontent, celle du Comité de guerre de Gijon que préside Segundo Blanco de la C.N.T., celle du Comité populaire de Sama de Langreo que dirigent successivement les socialistes Gonzalez Pena, puis Amador Fernandez. Chacun a organisé ses commissions de la Guerre, des Transports, du Ravitaillement, de la Santé : le Comité de Sama de Langreo, selon le témoignage d’Aznar, sera capable, en septembre, de mobiliser 20 000 hommes en six jours. C’est au cours de ce mois que les deux Comités fusionneront en un Comité de guerre, installé à Gijon, mais présidé cette fois par un socialiste, Belarmino Tomas.

A Santander, ce sont les socialistes qui dominent un Comité de guerre où les commissions fonctionnent comme de véritables ministères, en toute souveraineté. Les anarchistes y contesteront pourtant, à plusieurs reprises, l’autorité du président Juan Ruiz.

Le Comité de salut public de Malaga s’est peu à peu imposé dans toute la région, après le 20 juillet. C’est un Comité de vigilance qui dirige la répression, tandis que des Comités ouvriers ont pris en main santé et ravitaillement, et des Comités de femmes les problèmes des réfugiés. Ses patrouilles armées éliminent peu à peu les unités loyales de gardes civils. Seul, il aura l’autorité suffisante pour arrêter les massacres de détenus dans les prisons. Le 19 août, Delaprée écrit : « Ici, les conseils d’ouvriers et de miliciens détiennent tout le pouvoir. Le gouverneur civil n’est, entre leurs mains, qu’une machine à signer. C’est un pâle Girondin, tremblant devant des Montagnards auprès desquels les nôtres n’étaient que de petits enfants » [19]. En septembre, le Comité de salut public est composé officiellement, comme un véritable ministère, avec les portefeuilles de la Guerre, de l’Intérieur, de la Justice, des Confiscations. Son président, l’instituteur socialiste Francisco Rodriguez, est nommé gouverneur civil : la légalité consacre le pouvoir de fait.

C’est en Aragon que se constituera en dernier lieu le pouvoir révolutionnaire régional le plus original. Là, les cadres républicains s’étaient, nous l’avons vu, ralliés dans leur ensemble au soulèvement militaire. La reconquête d’une grande partie des campagnes aragonaises par les milices catalanes s’est, dans chaque village, accompagnée de mesures révolutionnaires radicales. Alors que les autorités et les gardes civils se sont enfuis ou ont été massacrés, l’assemblée générale du village juge les « fascistes » prisonniers et élit le Comité de village qui va le diriger, appuyé sur les milices armées. La plupart des Comités ainsi élus sont à majorité sinon en totalité anarchistes : aucune forme de collaboration ne peut exister entre eux et les autorités républicaines entièrement liquidées. Début octobre, près du quartier général de Durruti à Bujaraloz, se tient un congrès des Comités des villes et des villages. Il élit un « Conseil de défense », entièrement composé de militaires de la C.N.T. et présidé par Joaquin Ascaso qui s’installera à Fraga. Le Conseil de défense, d’accord avec les dirigeants des colonnes anarchistes, exerce sur l’Aragon une autorité sans partage : Comité suprême, représentant l’ensemble des Comités, il est ainsi en Espagne révolutionnaire le seul organisme régional résultant de la fédération des Comités locaux et tirant d’eux son autorité. Vivement attaqué, lors de sa formation, par les communistes qui le qualifient d’organisme « cantonaliste » et « factieux », il ne sera pas reconnu avant de longs mois par le gouvernement. Il sera aussi l’organisme du pouvoir révolutionnaire dont l’existence se prolongera le plus longtemps. Un cas particulier : le pays basque

Dans les provinces basques, la situation est très différente du reste de l’Espagne. Le parti nationaliste basque, qui y est incontestablement majoritaire, prend position, le 19 juillet, contre le soulèvement militaire et, quelques jours après, adhère au Front populaire.

Ses objectifs mettent pourtant une énorme distance entre lui et les partis et syndicats ouvriers dont les militants, dans l’Espagne entière, sont en train de faire une révolution. Les nationalistes basques sont d’ardents défenseurs de l’Église et de la propriété et seront dès les premières heures en opposition directe avec la plus grande partie des troupes de leurs « alliés » du Front populaire et des syndicats. Les juntes de défense qui se constituent dans toutes les provinces basques sont des organismes de lutte contre l’insurrection militaire, et, en même temps, des remparts contre la révolution. Dans La Nacion de Buenos Aires du 7 septembre 1936, le leader basque Manuel de Irujo situe parfaitement les difficultés de son parti à cette époque en écrivant : « Les partis extrémistes de la dictature du capital et du prolétariat étaient organisés en requetes et en milices et nous avaient pris de vitesse au début. » Du reste, dans toutes les juntes où ils sont majoritaires, les nationalistes basques exigent les postes de « commissaires à l’ordre public », pour « imposer discipline et respect à l’arrière-garde » [20]. Ainsi le commissaire à l’ordre public de la junte de Guipuzcoa s’emploie-t-il d’abord à faire cesser les paseos et à défendre la propriété en faisant garder les banques. Pour assurer le maintien de l’ordre et la défense de la propriété, les nationalistes organisent leurs propres unités, les Milices basques, dirigées par le commandant Saseta : recrutées parmi les militants nationalistes, solidement encadrées par des aumôniers, elles arborent le drapeau et parlent la langue basque. En l’espace de quelques semaines, elles parviennent, à Saint-Sébastien, à récupérer la quasi-totalité des armes passées aux mains des ouvriers après la prise de la caserne de Loyola.

L’effondrement de l’État républicain en Pays basque permet la création, non d’un pouvoir révolutionnaire, mais d’un État nouveau, spécifiquement basque, d’un État bourgeois défenseur de la propriété et de l’Église qui tout en organisant la défense du pays contre les militaires ennemis des libertés basques, mène victorieusement la lutte contre le mouvement révolutionnaire intérieur [21]. Dès le milieu de septembre, la direction du parti nationaliste basque décide de franchir le pas décisif, en constituant, sous son contrôle, un gouvernement du Pays basque[22]. L’ébauche d’un appareil d’État nouveau

Les premiers jours, la majorité des Comités fonctionne sans spécialisation ni partage d’attributions. C’est le Comité ou même l’assemblée de village qui est à la fois organisme délibératif, tribunal, conseil de guerre. Ouvriers et paysans armés montent la garde, patrouillent, contrôlent, réquisitionnent, arrêtent, exécutent. Cependant, très vite, au moins dans les grandes villes, des corps spécialisés apparaissent.

Ce sont d’abord des unités chargées des fonctions de police : il s’agit en effet de maintenir l’ordre révolutionnaire, aussi bien contre les adversaires de la révolution que contre ses profiteurs, les agents de la terreur aveugle. Les unités de gardes civils ou d’asaltos restées fidèles sont sévèrement. Epurées ; elles n’inspirent pourtant qu’une confiance limitée et, dans la majorité des grands centres, les Comités chargent des commissions spéciales du contrôle des anciennes et de l’organisation de nouvelles forces de police. A Barcelone, la Commission d’investigation, que dirige Aurelio Fernandez, a le droit de recevoir les dénonciations, d’enquêter, de perquisitionner, d’arrêter les suspects. Elle impose peu à peu son autorité aux « polices privées » des syndicats et des partis. A Malaga, c’est le Comite de vigilance, ailleurs ce sont des Commissions d’ordre public, des Conseils de sûreté, qui, sous des noms divers, assurent tous l’organisation de la terreur à l’arrière.

Parallèlement, les unités de milices, bientôt appelées « Milices de l’arrière » se spécialisent dans les fonctions de police proprement dite.

A Barcelone, ce sont les célèbres « Patrouilles de contrôle », que commande l’anarchiste Asens. Elles sont composées de 700, puis de 1 100 militants ouvriers désignés pour une moitié par la C.N.T.-F.A.I., pour l’autre par les autres organisations et dotées, lors de leur création par le Comité central, de moyens modernes de communication et de transport. La Patrouille de contrôle de Gijon, la Brigade ouvrière sociale de Lérida, la Garde populaire antifasciste de Castellon sont des corps de même type.

Malgré la répugnance des anarchistes à diviser ce que Santillan appelle le « pouvoir révolutionnaire total » la même évolution se produira dans le domaine de la Justice. Les Palais de Justice sont fermés, les magistrats tués ou en fuite, les « justiciers » pullulent et les Comités sont surchargés de besogne. A Barcelone, des miliciens de la C.N.T., que dirige l’avocat Samblancat, mettent à sac le Palais de Justice, jetant par les fenêtres dossiers et crucifix. Ils installent un Comité de la Justice composé de juristes de métier, en majorité avocats de gauche, dont le premier acte sera de révoquer tous les fonctionnaires de son département, et le second de s’ériger en tribunal révolutionnaire. Des Tribunaux révolutionnaires d’un type différent apparaissent au début d’août à Valence, Castellon, Lérida : juges, procureurs, président sont des militants désignés par les partis et les syndicats [23]. Leurs décisions sont sévères et la procédure sommaire, mais les droits de la défense sont généralement respectés. Ils savent aussi acquitter et constituent, en tout cas, à cet égard, un net progrès sur la pratique des paseos. Les milices

Dans le cadre de la guerre, la construction d’une nouvelle armée se révèle cependant la tâche la plus urgente. C’est sa nécessité, en tout cas, qui a donné naissance aux nouveaux organismes de pouvoir.

Les milices sont nées de l’initiative des partis et des syndicats et ne sont, à l’origine, que ces organisations en armes. Le nom de chacune rappelle son origine, qu’il s’agisse d’un nom de corps de métier (Artes graficas, Madera), ou d’un emblème politique (Caballero ou Claridad de l’U.G.T., Carlos Marx, du P.S.U.C., Lénine ou Maurin, du P.O.U.M., Mada ou Companys, de l’Esquerra).

A Barcelone, c’est le Comité central qui organise dès le 24 juillet la première colonne, forte de 3 000 hommes, commandée par Durruti, qu’assiste le commandant Perez Farras, et dans laquelle la seule force organisée est constituée par quelques soldats volontaires équipés de mortiers et de mitrailleuses. Dans les jours suivants, les autres colonnes, formées sous l’égide du Comité central, sont, en fait, sous l’influence des organisations politiques et syndicales. Santillan, qui agit au nom du Comité central, semble avoir lutté en vain contre l’esprit de parti dans les milices et ses conséquences souvent regrettables, rivalités pour les armes et pour les hommes, heurts parfois sanglants. A Valence, c’est le Comité exécutif qui prend l’initiative : la « Colonne de fer », la « Desperada », la « Colonne d’acier », la « Colonne fantôme » sont créées sous son égide, mais les influences politiques jouent aussi de façon décisive. La « Colonne fantôme » est dirigée par des socialistes, la « Colonne de fer » sera la plus tristement célèbre des colonnes anarchistes. A Madrid, chaque organisation aura ses propres troupes, dont le seul lien est le gouvernement qui se contente de les ravitailler, comme il le peut, de fournir armes et équipement et de payer la solde. Ce sont les Comités nationaux de chaque parti ou syndicat le Comité de défense de la C.N.T. du Centre, qui en assument l’organisation. La Gauche républicaine, ici, se distingue en créant un « Régiment d’acier » et le parti communiste le « 5 régiment », qui deviendra le célèbre Quinto mais n’est encore pour le moment qu’une unité de milices, à peine différente des autres.

Il est difficile, à propos des milices, de donner des chiffres précis. Rabasseire estime à 100 000 l’effectif total des milices de combat : 50 000 de la C.N.T., 30 000 de l’U.G.T. : 10 000 du P.C., 5 000 du P.O.U.M., auxquels il faut ajouter 12 000 asaltos, quelques centaines de gardes civils, quelques milliers de soldats et 200 officiers seulement. Début septembre, le Boletin C.N.T.-F.A.I. dénombre 22 000 miliciens en Catalogne et en Aragon dont 4 000 anciens gardes, 2 000 du P.S.U.C. et de l’U.G.T., 3 000 du P.O.U.M., 13 000 de la C.N.T. Valence, de son côté, a envoyé 9 000 miliciens sur les différents fronts dont 4 000 à Teruel. A Madrid, les hommes armés ont très vite pris le chemin du front, mais, en Catalogne, Santillan estime a 60 000 le nombre des fusils restés aux mains des Milices de l’arrière, et avoue l’impuissance du Comité central à renforcer les effectifs des Milices de combat : Durruti devra faire une expédition contre Sabadell pour obtenir la cession de la dizaine de mitrailleuses que le P.S.U.C. y conserve, et les gens de la C.N.T-F.A.I. garderont longtemps encore à Barcelone les quarante mitrailleuses et les quelques tanks qui manquent tant sur le Front d’Aragon.

Les chefs des premières colonnes sont des militants politiques et syndicalistes. Rares sont ceux qui ont une formation militaire. A Barcelone, ce sont des ouvriers les anarchistes Durruti, Jover, Ortiz, les militants du P.O.U.M. Rovira, Arquer, Grossi [24], les militants du P.S.U.C. Trueba et Del Barrio. Quelques militaires de carrière les épaulent : le commandant Perez Farras, le commandant Perez Salas qui commandera la colonne de l’Esquerra, le commandant Martinez et le capitaine Escobar, conseillers techniques de Santillan, dirigeants à Barcelone de l’Union militaire républicaine antifasciste.

Le capitaine aviateur Bayo commandera l’expédition de Majorque et c’est un colonel navarrais, Jimenez de La Deraza, qui organise l’artillerie. Les sous-officiers jouent un rôle plus important dans l’encadrement des milices : après Perez Farras, c’est l’ancien sergent Manzana qui sera le cerveau militaire de la colonne Durruti. Bien entendu, les rares antifascistes étrangers qui se présentent comme des techniciens sont accueillis à bras ouverts. A Valence, ce sont des officiers subalternes, le capitaine Uribarri, garde civil et socialiste, et le lieutenant Benedito qui commandent les premières colonnes qu’organise, à leurs côtés, le sergent Fabra, héros du soulèvement des soldats de Paterna. A Leon, le général Gomez Caminero a pris la tête des mineurs, mais il est fait prisonnier. Aux Asturies, il y a très peu d’officiers autour de Gonzalez Peña et les colonnes sont commandées par des militants ouvriers : le mineur socialiste Otero, de Mieres, le métallurgiste de la C.N T. Carrocerra. A Madrid, les premières colonnes socialistes sont commandées par des officiers en retraite : le lieutenant-colonel Mangada est le plus populaire mais son étoile déclinera vite, dès les premiers revers. Le 5° régiment ne dispose au début que de quelques officiers et sous-officiers [25]. La C.N.T. a recruté quelques officiers de carrière, le lieutenant-colonel Del Rosai, le médecin-commandant Palacios qui dirigent ses deux premières colonnes. Mais, là aussi, de nouveaux chefs s’imposent : les maçons Mora et Cipriano Mera qui n’a, à cette date, qu’une expérience réduite de trente-six jours de service militaire. Malaga, qui dispose d’un bon officier, le lieutenant-colonel Asensio Torrado, est le lieu de prédilection des milices au nom ronflant : le détachement « Pancho Villa » y dispute, dans les communiqués de guerre, la vedette à celui de « La Mitraille ».

La masse des miliciens ignore les rudiments du maniement des armes et les règles les plus élémentaires de protection. C’est par manque d’armes, certes, mais aussi par manque de chefs que l’on renonce à la mobilisation ouvrière : on ne pourrait ni équiper, ni instruire, ni encadrer les recrues. Les milices ont d’ailleurs des physionomies différentes suivant l’idéologie qui anime leurs créateurs. Les colonnes anarchistes sont commandées par des « délégués politiques » flanqués de « techniciens militaires ». Dans les colonnes socialistes, de l’U.G.T., du P.O.U.M., du P.S.U.C. et au 5° régiment, ce sont les officiers qui commandent, flanqués de « commissaires politiques ». En Catalogne, le Comité central s’efforce d’unifier l’organisation. Dix miliciens forment une « main » que commande un « délégué » élu. Dix mains constituent une « centurie » dont le « délégué-général » obéit directement au « chef de colonne ». Les milices C.N.T. de Madrid sont organisées sur la base de mains de 20 hommes, de centuries et de bataillons, et les délégués des bataillons forment, avec le représentant du Comité de défense et le délégué-général, le commandement de la colonne. Dans le 5° régiment, officiers et commissaires sont, en principe, nommés par le commandement, mais Lister dira qu’il a été « élu ». Dans toutes les colonnes, cadres et soldats touchent une solde uniforme de 10 pesetas par jour. Aucune marque extérieure de respect n’est exigée des hommes, et il n’y a plus d’insignes de grade. Mais le 5° régiment est fier d’avoir remis en vigueur le salut militaire, et met son point d’honneur, comme d’ailleurs les colonnes du P.O.U.M., à réussir des défilés en rangs impeccables, tandis que les milices de la C.N.T. mettent le leur à défiler dans un total – et savant – désordre.

A Madrid, le 5° régiment porte tout son effort initial sur la formation de cadres : les premiers stagiaires seront recrutés parmi les responsables du « Secours rouge ». A Barcelone, le Comité central confie à Garcia Oliver l’organisation d’une « Ecole populaire de guerre » [26] et des fournées de 2 000 volontaires reçoivent à la caserne Bakounine une formation militaire accélérée.

Ainsi, petit à petit, se constitue une force armée dont on ne peut nier ni l’efficacité dans les combats de rue, ni l’enthousiasme. Elle est véritablement la réalisation du vieux mot d’ordre du « peuple en armes » et, pour le moment, semble échapper complètement à l’autorité gouvernementale. Le pouvoir de l’État

Le gouvernement subsiste en effet. Le président Giral, après s’être résigné à armer les ouvriers, a lutté, partout où il conservait une once d’autorité, pour faire respecter les formes et la légalité, préserver, sinon un appareil d’État – il est trop endommagé – du moins le principe même de sa propre légitimité. Il semble bien qu’il ait joué sa dernière carte dans les provinces de l’Est avec la Junte déléguée de Martinez Barrio, Ruiz Funes et Carlo Espla. Celle-ci a, certes, contribué à assurer le ravitaillement de Madrid, aidé dans le Levante à la formation des milices qui ont repris Albacete et marché sur l’Andalousie, mais elle a perdu la bataille politique contre le pouvoir révolutionnaire, à Valence comme à Murcie, Alicante et Carthagène... Après sa dissolution, il semble bien n’être plus, suivant l’expression de Borkenau, qu’un « monument d’inactivité » ne devant de survivre qu’à la docilité dont il fait preuve à l’égard des exigences des partis, syndicats, milices et comités.

Le gouvernement existe pourtant, et d’abord vis-à-vis de l’étranger, aux yeux de qui il s’efforce d’incarner la légalité. C’est lui qui, en août, cédant aux pressions des puissances étrangères, donnera l’ordre à la flotte d’abandonner la rade de Tanger quarante-huit heures seulement après que le docteur Giral ait assuré aux Valenciens que les rebelles ne recevraient aucun secours d’Afrique, d’où la marine républicaine, dit-il, les empêche de venir. Le gouvernement manifeste aussi son existence sur les ondes, et semble curieusement s’obstiner dans un rêve de conciliation avec une partie des généraux soulevés. Le 29 juillet, au nom de la République, Martinez Barrio lance encore cet appel solennel : « Que ceux qui n’auraient jamais du prendre les armes les rendent, rétablissant ainsi la vie normale dans le pays. » Et le lendemain, Prieto, officieux porte-parole ne craint pas d’affirmer que le gouvernement n’a pas perdu tout espoir de conciliation : « Les forces gouvernementales, dit-il, ne se sont pas employées jusqu’ici à fond comme elles l’auraient fait pour repousser un adversaire étranger. »

A Madrid, quelques jours après la révolution, le gouvernement réussit à reprendre aux milices ouvrières le contrôle de la rue et à le rendre à sa police : le laissez-passer gouvernemental se substitue à la carte syndicale et aux laissez-passer des comités. La police est décimée mais on s’efforce de la reconstituer. La Sûreté sous la direction de Manuel Muñoz, recrute des militants socialiste de confiance : les gardes d’assaut qui forment l’« Escouade de l’aube », les « Lynx de la République » formés d’asaltos et de militants socialistes, jouent un rôle important dans la répression. Le typographe socialiste Garcia Atadell devient le chef de la « Brigade des recherches criminelles » qui sera bientôt célèbre et que l’on rebaptise, à la mode du jour, « Milices populaires de recherches ». Un républicain du parti d’Azaña, Sayagües, organise au ministère de la Guerre des « services spéciaux ». Toutes ces autorités policières coexistent bien sûr avec le Comité provincial d’investigation formé au début d’août de représentants de tous les partis et avec ce que l’on commence à appeler les « tchekas » des partis, mais elles sont tout de même un instrument d’action gouvernementale appréciable.

La situation est plus difficile dans le domaine militaire. Le gouvernement n’a pas d’armée. Il réussit à récupérer à Madrid quelques milliers de fusils en les échangeant avec les miliciens contre des revolvers. Le décret du 31 juillet qui prévoit le paiement des soldes des miliciens par l’État sur présentation d’un certificat de parti et de syndicat consacre certes sa faiblesse, mais représente aussi un premier signe de relèvement. Ce sont les partis et les syndicats qui organisent les milices, comme le ravitaillement, mais ils le font au nom de l’État et, en quelque sorte, par délégation. Au ministère de la Guerre, d’où le général Castello, interné pour maladie mentale, s’en va le 7 août, une poignée d’officiers républicains, membres de la garde présidentielle, attachés militaires des ministres, le lieutenant-colonel Sarabia, les commandants Menendez, Hidalgo de Cisneros, Martin Blazquez, Diaz Tendero, les capitaines Cordon et Ciutat organisent une intendance des milices, recrutent des officiers, répartissent des munitions : ils sont en même temps un embryon d’état-major, auquel les chefs de colonnes ont de plus en plus souvent recours. Le 4 août, sont créés les « Bataillons de volontaires ». Le 20, c’est Martinez Barrio, encore lui, qui sera chargé, avec Ruiz Funes, de leur recrutement. Ainsi l’État espère-t-il arriver à se constituer une force armée et à affirmer avec plus d’audace son autorité…

Certes, celle-ci est battue en brèche à quelques kilomètres de Madrid, et rien, aux abords de la capitale, ne protège un ministre en exercice du danger d’arrestation. Cependant une continuité a été préservée : le gouvernement reconnaît les Conseils et les Comités révolutionnaires parce qu’il ne peut faire autrement, mais il s’efforce toujours de les faire entrer, au moins sur le papier, dans le cadre qui est le sien, celui de l’État républicain. Quand il nomme Arin gouverneur de Valence ou Rodriguez gouverneur de Malaga, il n’ajoute rien à l’autorité dont ils jouissent, il n’ajoute rien à la sienne, mais il maintient un principe. Et si le malheureux général Miaja, nommé par ses soins, est contraint de claquer des talons devant le « bleu » Benedito qui représente à Valence le Comité exécutif, sa présence en tant que gouverneur militaire dans une Capitania general qui n’a même pas une voiture à sa disposition est quand même le signe de la volonté de l’État républicain de durer, en attendant des jours meilleurs. En Catalogne, malgré les solides assises populaires dont jouit le parti du président Companys, le gouvernement de la Généralité a certainement moins d’autorité effective encore face au Comité central. Mais il continue cependant à « décréter » la formation des milices qui montent la garde devant ses bureaux la formation du Comité central dont il ne voudrait faire qu’un comité « de liaison », et il « nommera » commissaire à la Défense l’élu du Comité... Formalités inutiles puisque tous ces décrets ne font qu’entériner des décisions déjà prises par les organismes du pouvoir révolutionnaire ? Non, puisqu’elles sauvegardent le principe même de la légalité républicaine. Le gouvernement ne gouverne pas, mais il existe toujours.

C’est celui de la Généralité qui, le premier, tente de reprendre son action. Casanovas de l’Esquerra constitue le 2 août un cabinet dont font partie trois représentants du P.S.U.C. : Comorera, ministre de l’Economie, Ruiz ministre du Ravitaillement, Vidiella, ministre des Communications. L’opération, pourtant, est si visiblement dirigée contre le Comité central que la C.N.T. et le P.O.U.M. réagissent vigoureusement : craignant le discrédit et l’isolement de leur parti dans la classe ouvrière, les ministres du P.S.U.C. remettent leur démission le 8.

Vers le même moment, le gouvernement de Madrid tente, en mobilisant trois classes qu’il espère encadrer par les officiers et les sous-officiers fidèles, de se donner la force armée qu’il est le seul à ne pas posséder dans sa zone. Miliciens et organisations ouvrières, le parti communiste excepté, réagissent violemment. La colonne Caballero menace de marcher sur Madrid pour empêcher cette reconstitution de l’armée régulière. Claridad déclare sans ambages, le 20 août : « Penser qu’un autre type d’armée doit être substitué à celles qui combattent réellement et qui, dans une certaine mesure, contrôlent leur propre action révolutionnaire, c’est penser en termes contre-révolutionnaires. » A Barcelone, 10 000 conscrits réunis à l’appel de la C.N.T. votent une résolution qui affirme : « Nous voulons être des miliciens de la liberté, non des soldats sous l’uniforme. L’armée s’est révélée un danger pour le pays, seules les milices populaires protègent les libertés publiques : miliciens, oui ! soldats, jamais ! »

Les conscrits, dans les casernes, brûlent rôles et ordres de mobilisation... En Catalogne, la Généralité accepte l’incorporation des nouvelles recrues dans les milices. Ailleurs, partis et syndicats poussent à l’élection des « Conseils d’ouvriers et de soldats » dans les casernes et les nouvelles unités ; un nouvel obstacle se dresse sur la route de la reconstitution d’une armée régulière.

La conclusion de ce premier conflit ouvert entre les deux pouvoirs met en pleine lumière la faiblesse du gouvernement Giral. Ainsi que le dit Juan Lopez, six semaines après l’insurrection, « toutes les articulations de l’État étaient brisées, aucun de ses organes politiques ne fonctionnait plus » ; ni Giral ni Companys n’avaient la force de « recoller les morceaux cassés, faire fonctionner à nouveau les organes de l’État, recréer un nouvel État centralisé » [27].

Notes

[1] Tous les observateurs ont été frappés de l’attachement des ouvriers, hommes et femmes, à leurs armes. Delaprée (op. cit. p. 21) nous montre une femme revenant du marché, son enfant, son cabas et son fusil dans les bras. Koltsov (op. cit. p. 17) dit qu’on ne pose son arme ni au restaurant, ni dans les salles de spectacles, malgré les écriteaux qui conseillent de les déposer au vestiaire. Il commente, le 8 août : « Les travailleurs se sont emparés des armes, ils ne les laisseront pas si facilement que cela. »

[2] J.-R. Bloch, op. cit. p. 45.

[3] Juan Peiro, cité par Brenan, op, cit. p. 323.

[4] Fernandez avait abattu un homme et une femme qui l’avaient autrefois dénoncé à la police.

[5] Rapporté par Loewenstein, A Catholic in republican Spain, p. 98.

[6] La Révolution prolétarienne. « Notes sur Barcelone », 10 août 1936.

[7] A Sabadell, le Comité est présidé par l’ancien « trentiste » José Moix, membre du P.S.U.C. et de l’U.G.T. A Lérida, c’est José Rodes, du P.O.U.M., qui cumule la présidence et les fonctions de commissaire à l’ordre public.

[8] Negro y Rojo,p. 233.

[9] Santillan. op. cit. p. 168.

[10] Garcia Olivier, Dans la tourmente,p. 251.

[11] Heraldo de Madrid, 4 septembre 1936.

[12] Benavides, Guerra y Revolucion en Cataluña,p. 190.

[13] Santillan, op. cit. p. 169.

[14] Ibid, p. 255. Il dit que les anarchistes refusaient « d’imiter les gros poissons que ne laisse pas dormir en paix leur désir de dévorer les petits ».

[15] « Nous manifestons ainsi, écrit-il, notre désir de collaborer comme des frères, et que, dans le reste de l’Espagne et les régions où nous serions éventuellement en minorité, on nous traite avec la même considération et le même respect avec lequel nous avions nous-mêmes traité ceux qui avaient plus ou moins collaboré à la victoire » (p. 255).

[16] Ibid. p. 170 sq.

[17] Ibid.

[18] Martin Blazquez, Guerre civile totale,p. 201.

[19] Delaprée, op. cit. p. 70.

[20] A Saint-Sébastien, après la prise des casernes, les hommes de la C.N.T. étaient maîtres de la rue. Manuel de Irujo écrit : « Nous étions devenus virtuellement prisonniers des détenteurs du butin de Loyola... soumis au contrôle de la C.N.T. » (cité par Lizarra, p. 53).

[21] L’expression de « guerre sur deux fronts » est de Irujo lui-même (Lizarra, op. cit. p. 95) qui parle, non seulement des « militaires soulevés », mais aussi des « éléments extrémistes introduits dans la maison ».

[22] Cf. Manuel de Irujo commentant l’offre d’un portefeuille dans le gouvernement Caballero que lui transmettait Alvarez deI Vayo : « Le lecteur peut imaginer quelle fut ma surprise de me voir sollicité pour faire partie du gouvernement au moment même où l’on s’apprêtait à mettre sur pied, de façon révolutionnaire, le gouvernement autonome d’Euzkadi » (cité par Lizarra, op. cit p. 81).

[23] Le Tribunal révolutionnaire de Lérida est entièrement composé d’ouvriers, un tiers désigné par le P.O.U.M., un tiers par l’U.G.T.-P.S.U.C., un tiers par la C.N.T.-F.A.I. Le président Larrocca, de la C.N.T., et le procureur Pelegrin, du P.O.U.M., sont tous deux cheminots.

[24] Delaprée a fait de Grossi, « le brave des braves », mineur asturien et chef de guerre, un portrait attachant (op. cit. p. 55).

[25] Enrique Castro Delgado, dirigeant du P.C. est le premier commandant du 5° Régiment. A ses côtés, un militant, ancien sous-officier, Barbado, un officier portugais réfugié politique et un seul officier de métier, Marquez (voir Hombres made in Moscu, de Castro Delgado, pp. 281-293). Au mois d’octobre, Castro est remplacé par Lister, un tailleur de pierres : les chefs ouvriers auront désormais la vedette. Parmi eux, le charpentier Modesto, est un ancien caporal de la Légion (Fischer, Men and Politics,p. 543). Quant à Enrique Lister, militant communiste réfugié en U.R.S.S. avant la guerre civile, après une condamnation pour fait de grève, il avait travaillé au métro de Moscou, puis suivi des cours de formation militaire (Ludwig Renn, Der Spanische Krieg,p. 192).

[26] Conditions d’admission : savoir lire et écrire, avoir des connaissances élémentaires d’arithmétique, être proposé par une unité de milices ; dès la deuxième promotion, justifier de deux mois de présence au front. Le cycle des études s’étend sur deux mois dont quinze jours de cours théoriques, au début, suivis d’une période d’entraînement, puis de spécialisation. Les deux tiers des officiers de la première promotion ont été tués au front.

[27] Cité dans Catalogne 36-37, p. 59-80.

Comités et soviets

En créant, à tous les échelons, des organismes de type « conseils », organes de lutte, puis organismes de pouvoir qu’ils appelaient consejos, comités ou juntas,ouvriers et paysans espagnols avaient, sans le savoir, à leur manière et dans leur style propre, repris la tradition des révolutions ouvrières et paysannes du siècle, celle des « Conseils d’ouvriers de paysans et de soldats », les Soviets des révolutions russes de 1905 et 1917, les Räte de la révolution allemande de 1918-1919 [1].

La traditionnelle division de la classe ouvrière espagnole explique parfaitement que la forme initiale d’organisation du pouvoir révolutionnaire, au lendemain du 19 juillet, ait résulté d’accords entre partis et syndicats. Tels quels, les Comités ont pourtant, nous l’avons vu, représenté dans leurs débuts beaucoup plus que l’addition de représentants d’organisations diverses. Plus que des comités de liaison, ils ont été l’expression de la volonté révolutionnaire de milliers de militants, et cela indépendamment de leur affiliation politique. La meilleure preuve en est l’hostilité ou l’indifférence, à l’égard des consignes de leurs propres partis, de nombreux militants qui s’étaient montrés beaucoup plus dociles, pendant les premières semaines, à l’égard de leurs Comités. Mais une telle situation ne pouvait se prolonger indéfiniment. Pour que les Comités aient pu devenir de véritables soviets, il eût fallu qu’à un moment ou à un autre ils cessent d’être composés de responsables d’organisations –désignés ou élus – pour devenir des organismes élus et révocables dans lesquels jouât démocratiquement la loi de la majorité, non la règle des accords de sommet. Or, cela ne se produit nulle part en Espagne. C’est spontanément que les ouvriers et paysans espagnols ont désigné leurs Comités. Mais c’est avec autant de spontanéité qu’ils les placent sous l’égide des partis et syndicats, qui ne sont pas, quant à eux, décidés à abandonner au profit d’un nouvel organisme l’autorité et la puissance qu’ils ont pu saisir grâce à l’effondrement de l’État.

Aucun parti ni syndicat ne se fait le champion du pouvoir des Comités-gouvernement, ni de leur transformation en soviets. Santillan, parlant du Comité central, écrit : « Il fallait le renforcer, l’appuyer, pour qu’il remplisse mieux encore sa mission, puisque le salut était dans sa force, qui était celle de tous », et confesse son échec : « Dans cette interprétation, nous sommes restés isolés face à nos propres amis et camarades »[2]. André Nin, familier de la révolution russe, affirme que les Comités ne sauraient devenir des soviets, car l’Espagne n’en a pas besoin [3].

Aussi, peu à peu, les Comités cesseront-ils d’être de véritables organismes révolutionnaires, faute de se transformer en expression directe des masses soulevées. Ils redeviennent des « Comités d’entente », dans lesquels l’action des ouvriers et des paysans se fait de moins en moins sentir, au fur et à mesure que l’on s’éloigne des journées révolutionnaires et de l’exercice direct du pouvoir, dans la rue, par les travailleurs en armes, dans lesquels au contraire l’influence des appareils des partis et des syndicats devient prépondérante.

Aussi est-ce en définitive à ces derniers que reviendra la tâche de résoudre le problème du pouvoir, tel qu’il se pose à l’automne 1936, dans le cours de la révolution et pour faire face à la guerre civile. Quelle autorité doit supplanter l’autre ? Qui doit avoir le pouvoir ? Le gouvernement de Front populaire, avec ses fonctionnaires, ses magistrats, sa police, son armée, en un mot un appareil d’État reconstitué ? Ou un gouvernement des Conseils et des Comités, avec ses Comités régionaux et locaux, ses Conseils d’Usine, ses Milices de combat, ses Commissions d’investigation, ses Patrouilles de contrôle, ses Tribunaux révolutionnaires ? Un gouvernement reposant sur le respect de la propriété privée, émanant de l’assemblée élue en février sur le programme libéral du Front populaire ? Ou un gouvernement émanant des Conseils et Comités et se fixant la tâche révolutionnaire de réaliser le socialisme avec ses nuances, « autoritaire » ou « libertaire » ? Le contexte international

C’est le problème même de la révolution qui se trouve posé. Faut-il ou non la poursuivre ? Faut-il ou non l’arrêter ? Des divergences mineures, au départ, sur de telles questions, deviennent rapidement des oppositions irréductibles. La poursuite, à tout prix, de la révolution, comporte 1e risque de faire perdre la guerre. La volonté d’arrêter la révolution amène tout droit à la combattre et à changer ainsi complètement les données de la guerre civile.

Or il est clair qu’en 1936 le rapport des forces à l’échelle mondiale est loin d’être aussi favorable à la révolution espagnole qu’il l’était en 1917-19 à la révolution russe. L’U.R.S.S. a cessé d’être l’animateur du mouvement révolutionnaire mondial. C’est l’époque où Staline entreprend la liquidation de la vieille garde des bolcheviks, décapite le mouvement communiste international dans la série des procès et des purges. L’Allemagne, où la révolution ouvrière a été une menace pendant plus d’une décennie, voit maintenant son mouvement ouvrier, partis et syndicats, écrasé sous le talon de fer du nazisme. Le régime fasciste de Mussolini n’est pas contesté en Italie. Aucune perspective révolutionnaire proche ne subsiste en Europe orientale. L’Angleterre est parfaitement stable. La France est la seule exception, où vient de prendre fin la grande vague de grèves de juin 1936. Il semble pourtant que le gouvernement de Front populaire du socialiste Léon Blum l’ait définitivement enrayée. Au socialiste révolutionnaire Marceau Pivert qui affirmait en juin 36 que « tout était possible », et qui voit dans l’action de la classe ouvrière espagnole [4] un exemple révolutionnaire à suivre en France, Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste français, a répondu que tout n’était pas possible et qu’il fallait savoir terminer une grève quand ses objectifs étalent atteints. La menace hitlérienne pèse lourdement dans les arguments de ceux qui prêchent la modération : il est clair que ni le parti socialiste S.F.I.O., ni le parti communiste ne consentiront à dépasser les limites du programme de tendance « radical-socialiste » du Front Populaire dont ils constituent l’aile ouvrière. Il est peu vraisemblable par ailleurs qu’ils soient, dans un avenir proche, débordés par leurs troupes. Il n’y a pas, en France, de formations politiques ou syndicales équivalentes à la C.N.T.-F.A.I., au P.O.U.M., dont le rôle est essentiel dans le mouvement espagnol. La classe ouvrière française démontrera de mille façons sa sympathie pour la révolution espagnole. Mais elle ne la connaît qu’à travers le Populaire, l’Humanité, ou Paris-Soir [5], qui lui en donnent des images peu différentes pour l’essentiel. Les amis français de la C.N.T. et du P.O.U.M. ne peuvent opposer aux grands organes du Front populaire ou à la grande presse que la propagande dispersée de journaux épisodiques et de revues confidentielles, émanant d’organisations minuscules, violemment dressées les unes contre les autres. Les révolutionnaires espagnols se sentent seuls.

Il est, certes, possible de discuter à perte de vue sur les possibilités qu’ils avaient de compenser cet isolement par une politique révolutionnaire hardie [6]. On peut, avec Trotsky penser que la révolution espagnole ouvrait la possibilité d’un renversement du rapport des forces à l’échelle mondiale et que sa défaite a précisément ouvert la voie au déchaînement de la deuxième guerre mondiale [7]. Le fait est que le sentiment de leur isolement a été l’un des éléments qui détermina l’attitude des révolutionnaires espagnols dont beaucoup renoncèrent à la poursuite de la révolution. Car l’un des motifs, non le moindre sans doute, de la politique de non-intervention réside dans les craintes des capitalistes anglais et français pour leurs intérêts immédiats en Espagne et, à plus longue portée, dans leurs propres pays [8]. Londres et Paris peuvent envisager de soutenir, avec bien des précautions, une Espagne démocratique et républicaine, mais non une Espagne révolutionnaire. Tout le monde, anarchistes compris, en est parfaitement conscient en Espagne. Raison ou prétexte, l’argument est de poids : il ne faut pas effrayer les éventuels fournisseurs. La politique de l’U.R.S.S. jouera d’ailleurs dans le même sens : l’affaire espagnole, aux yeux de Moscou ne doit, à aucun prix, fournir l’occasion d’isoler l’U.R.S.S. et de la séparer des démocraties occidentale ! Si l’on ajoute que Staline n’a pas la moindre envie de soutenir un mouvement révolutionnaire dont il considère certains des animateurs, anarchistes et communistes dissidents du P.O.U.M., comme ses pires ennemis parce que concurrents éventuels du monopole des P.C. sur la classe ouvrière, on comprend que l’U.R.S.S. n’ait fait aucune difficulté pour adhérer, dès sa formation, au Comité de non-intervention.

Certes, le contexte international n’explique pas tout. Seul pourtant il rend compte de la rapidité avec laquelle le faible parti républicain de la petite bourgeoisie espagnole, laminé en juillet 1936 entre les généraux révoltés et les travailleurs en armes, est parvenu à reconstruire son État. Car c’est le contexte international qui a fourni aux véritables artisans de cette reconstruction de l’État républicain, socialistes, et communistes, et, dans une large mesure, anarchistes, leurs arguments les plus efficaces en faveur de la « respectabilité » de l’Espagne, du respect de la propriété et des formes parlementaires contre la révolution des Comités et des collectivisations. Les partisans de la restauration de l’État républicain

Les hommes d’État républicains ne semblent pas capables en effet de mener le combat qui devrait être le leur. Ce sont les mêmes, anciens ministres de Casares Quiroga, puis de Martinez Barrio, qui composent le gouvernement Giral. Nous avons vu qu’ils s’efforcent de durer, d’assurer la survivance d’une apparence de légalité. Mais ils sont incapables d’imposer leur autorité, et les troupes révolutionnaires leur échappent complètement [9].

Seuls les dirigeants ouvriers, dans la mesure où ils tolèrent le gouvernement, empêchent sa disparition. Seuls, ils pourraient, par leur prestige, redonner quelque autorité à un gouvernement légal. C’est ce qu’a parfaitement compris Prieto. Il reste fermement persuadé, plus encore après la révolution qu’avant, que l’Espagne a devant elle une longue période de développement capitaliste normal. Les « outrances révolutionnaires » compromettent toujours plus, à ses yeux, l’avenir du pays. La seule tâche réaliste consiste pour lui en la construction d’un régime républicain solide appuyé sur une armée forte : lui seul peut obtenir, contre les généraux et leur alliés, l’aide des « démocraties » de Londres et de Paris. C’est ainsi qu’il écrit dans El Socialista :« Nous espérons que l’appréciation portée sur la révolution espagnole par certaines démocrates changera car ce serait une pitié, une véritable tragédie, de compromettre ces possibilités (d’aide) en accélérant le rythme de la révolution qui, pour le moment, ne nous conduit à aucune solution positive ». Le souci de conserver la sympathie de l’Occident l’amène à se déclarer dans une interview à Havas, le 2 septembre, « enchanté que le gouvernement français ait pris l’initiative de ses propositions pour la non-intervention. »

Véritable ministre sans titre, Prieto est cependant le premier à se rendre compte de la gravité de la situation. Dans une interview à Koltsov, le 26 août, il reconnaît franchement l’impuissance du gouvernement. Comme avant la révolution, il pense que les socialistes doivent participer aux responsabilités gouvernementales. Mais l’état d’esprit des masses est tel qu’il va jusqu’à préconiser, sans hésitation, la formation d’un ministère dirigé par son vieil adversaire Largo Caballero, le seul dont le nom et le prestige pourraient faire naître la confiance populaire indispensable. « Mon opinion sur lui est connue de tous. C’est un imbécile qui veut faire le malin. C’est un désorganisateur et un pagailleur qui fait semblant d’être un bureaucrate méthodique. C’est un homme capable de mener tout et tous à la ruine. Et pourtant, aujourd’hui, c’est le seul homme, ou du moins le seul nom utile pour mettre à la tête d’un nouveau gouvernement. » Précisant qu’il est prêt a entrer dans un tel cabinet, à y travailler sous la direction de Caballero, il affirme : « Il n’y a pas d’autre issue pour le pays. Il n’y en a pas non plus pour moi si je veux être utile au pays » [10]. Toujours lucide et pessimiste, il déclarera, quelques jours plus tard, à Alvarez del Vayo, qu’un gouvernement Largo Caballero serait, pour le régime, la « dernière carte »[11].

Prieto et ses amis ne sont pas les seuls à se faire dans le camp ouvrier, les champions du modérantisme et de la fidélité au régime républicain. Le parti communiste espagnol et sa filiale, le P.S.U.C. – plus libres de leurs mouvements, car ils n’ont pas à compter, comme le parti socialiste, avec une opposition intérieure – ont souvent pris même avant eux, des positions plus nettes encore [12]. Après le 19 juillet, la majorité de leurs militants ont suivi le courant révolutionnaire, participant et soutenant l’action des Comités-gouvernement. Leurs directions, par contre, ont soutenu toutes les tentatives républicaines pour préserver l’État. A Valence, le parti communiste a désapprouvé le Comité exécutif populaire dans son opposition à la Junte déléguée de Martinez Barrio. A Barcelone, c’est Comorera, leader du P.S.U.C. qui a essayé de pousser Companys à résister à la C.N.T., puis il a participé au gouvernement Casanovas, constitué pour éliminer le Comité central, au début d’août. La direction du P.C. ne fait pas mystère d’ailleurs de cette politique. Elle a approuvé la tentative de reconstitution de l’armée par Giral, publié un mémorandum à ce sujet.

La presse communiste internationale n’a pas toujours compris du premier coup cette politique. Le Daily Warker du 22 affirme que l’on « s’achemine vers la République soviétique espagnole », par le triomphe de la « milice rouge ». Cependant, très vite, le tir est rectifié. Le 3 août, l’Humanité, à la demande du P.C. espagnol, précise que le peuple espagnol ne lutte pas pour l’établissement d’une dictature du prolétariat », et qu’il « ne connaît qu’un but : la défense de l’ordre républicain, dans le respect de la propriété ».

Le 8 août, Jesus Hernandez déclare : « Nous ne pouvons parler aujourd’hui de révolution prolétarienne en Espagne, parce que les conditions historiques ne le permettent pas... Nous voulons défendre l’industrie modeste qui est dans la gêne, au même titre et peut-être plus que l’ouvrier lui-même. » Les buts du parti communiste sont clairement fixés par son secrétaire général José Diaz : « Nous ne désirons lutter que pour une république démocratique avec un contenu social étendu. Il ne peut être question actuellement de dictature du prolétariat, ni de socialisme, mais seulement de la lutte de la démocratie contre le fascisme » [13].

Cette attitude, ferme, est pourtant loin d’être, encore, déterminante. Ni le P.C., ni le P.S.U.C. ne sont, en ces mois d’été, capables de peser vraiment sur le cours des événements. Les socialistes de gauche à la croisée des chemins

Largo Caballero et ses amis ont, sur le problème du pouvoir, les idées moins claires que Prieto et le parti communiste : le programme du groupe socialiste de Madrid, adopté au mois d’avril sous l’influence d’Araquistain, affirme en effet, nous l’avons vu, que l’instauration du socialisme en Espagne ne peut se faire que par la « dictature du prolétariat ». Mais ils sont hostiles à la création de soviets [14], forme d’organisation spécifiquement russe à leurs yeux, et n’expliquent pas plus en juillet ou en août qu’en avril ou en mai comment ils espèrent réaliser la « dictature du prolétariat » par l’intermédiaire d’un parti socialiste dont l’appareil est toujours solidement tenu par Prieto.

La scission formelle a été évitée : elle n’en est pas moins réelle ; par l’U.G.T. et par Claridad,Largo Caballero mène sa propre politique, différente de celle du parti socialiste. Claridad critique rigoureusement les décrets de mobilisation de Giral, leur oppose les thèses de Lénine sur le « peuple en armes », dénonce ceux qui veulent séparer la guerre de la révolution, morigène le Mundo obrero,accuse le P.C. d’accorder abri et protection à des réactionnaires. Cette opposition, cependant, ne va pas très loin : le 23 juillet, Largo Caballero déclare à Carlo Reichmann que la constitution d’un « gouvernement purement socialiste » ne sera à l’ordre du jour qu’après la victoire sur l’insurrection. Dans ses visites quotidiennes aux miliciens du front, dans son activité, à l’U.G.T., il apparaît plutôt comme un allié volontiers critique du gouvernement. Au moment où ses troupes, dans tout le pays, participent à des Comités-gouvernement, il ne semble avoir d’autre ambition que celle de rester le tout-puissant secrétaire général de l’U.G.T.

Mais les défaites du mois d’août modifient profondément cette attitude. A lui aussi, le problème de l’efficacité, celui du pouvoir, semble se poser. Le 27 août, il exposera ses vues à Koltsov. Il n’a pas de mots assez durs pour l’ « incurie » du gouvernement Giral, qu’il accuse de n’avoir pas même la volonté de vaincre les rebelles et d’être composé de « gens incapables, stupides et paresseux ». Il affirme : « Toutes les forces populaires sont unies en dehors des cadres du gouvernement, autour des syndicats socialiste et anarchistes... La milice populaire n’obéit pas au gouvernement et, si les choses continuent plus longtemps, elle prendra elle-même le pouvoir ». C’est dans cette perspective qu’il critique, désormais, ce qui a été sa propre carence : « Les partis ouvriers doivent balayer au plus vite les bureaucrates, les fonctionnaires, le système ministériel de travail et passer à de nouvelles formes révolutionnaires de direction. Les masses tendent les mains vers nous, elles exigent de nous une direction gouvernementale, et nous, passivement, nous nous dérobons devant cette responsabilité, et nous ne faisons rien »[15].

Ainsi, à travers les paroles de Largo Caballero au journaliste russe, se dessine une autre conception du pouvoir, opposée à celle de Prieto, celle d’un « gouvernement ouvrier » rompant avec la légalité et les formes républicaines de l’État. Les anarchistes face au pouvoir

C’est la première fois dans l’histoire que les anarchistes sont en mesure de jouer un rôle aussi important : en fait, au moins en Catalogne, tout dépend d’eux. Mais la confrontation de leurs idées avec la réalité sociale est brutale. Adversaires résolus de l’État qu’ils considèrent comme la forme d’oppression par excellence, les anarchistes ont toujours refusé de faire une distinction entre un État « bourgeois » ou un État « ouvrier » du type de l’État russe né des soviets en 1917. Or, l’effondrement de l’État républicain en juillet a créé un vide que l’action spontanée des militants de la C.N.T. a contribué à combler par la création d’un embryon d’État nouveau, celui des Comitésgouvernement. Les nécessités de la guerre commandent impérieusement : il faut un pouvoir et aucun anarchiste ne préconise sérieusement la Fédération des Communes libres.

Le mouvement anarchiste en Espagne n’en est cependant plus à la première révision de ses principes. La participation massive de ses militants aux élections de février, réaction contre les vaines et sanglantes tentatives d’insurrection « failliste » des années 30, est contraire à ses traditions et à sa doctrine et constitue déjà une importante concession à un nouveau courant réformiste, proche du « trentisme », qui se développe dans ses rangs. Des groupes de la F.A.I. aux syndicats de la C.N.T., d’une région, d’une localité à l’autre, les réactions anarchistes ont varié au cours des journées décisives. A Madrid, la C.N.T. s’est placée à l’avant-garde de la lutte pour la révolution dans les semaines qui ont précédé l’insurrection, tandis que la C.N.T. catalane, contre la menace du pronunciamento, s’alliait en fait au gouvernement Companys. Au lendemain des journées révolutionnaires, les responsables libertaires ont eu de vives discussions : allaient-ils ou non prendre le pouvoir ? Au Comité régional de la C.N.T., c’est la thèse défendue par Garcia Oliver qui l’a emporté, rejetant, pour l’immédiat « le communisme libertaire qui signifie la dictature anarchiste », se ralliant à « la démocratie qui implique la collaboration » [16].

La solution catalane – la constitution du Comité des milices aux côtés de la Généralité – est, par la force des choses, en compromis entre leurs principes et les nécessités de l’heure. Pourtant, nous l’avons vu, le Comité central est vite devenu un deuxième pouvoir. Ce sont des libertaires qui le contrôlent, animent ses principales commissions assument les responsabilités les plus importantes. Il en est de même dans les Comités-gouvernement locaux. Cette réalité semble démentir les affirmations publiques des dirigeants de la C.N.T. Longtemps, on croit à Barcelone que leur hostilité de principe à toute forme d’État ou de pouvoir, fussent-ils révolutionnaires, ne résistera pas à l’élan victorieux qui, les pousse après les journées de juillet. On croit qu’ils n’ont toléré que par prudence la survivance de la Généralité, mais qu’ils travaillent à son « extinction silencieuse ». On répète qu’ils n’attendent que la chute de Saragosse pour liquider le pouvoir républicain en Catalogne et en Aragon.

A Madrid, dans le partage du pouvoir, la C. N. T. s’est attribué une part respectable : elle a sa police, sa « tchéka », ses partisans et surtout ses colonnes, véritable armée indépendante. La collaboration avec les autres partis et syndicats est réduite au minimum. Mais cette situation, non plus, ne peut se prolonger : la survivance du gouvernement, le danger qui pèse sur la capitale posent le problème du pouvoir. La C.N.T. madrilène propose la constitution d’une « Junte nationale de défense » composée de représentants de la C.N.T. et de l’U.G.T., excluant les dirigeants républicains. A l’échelon local et régional, des juntes semblables, « incarnation de l’élan révolutionnaire » constitueraient le lien, l’organismo aglutinante qu’il leur paraît impossible de ne pas établir : en fait, la pyramide des Comités-gouvernement serait couronnée par un pouvoir unique, à leur image. Tout en maintenant leur hostilité aux « formes démocratiques et bourgeoises de gouvernement », les anarchistes semblent prêts à constituer, sous la pression des nécessités de l’heure, un organisme qui serait, même s’il n’en portait pas le nom, un véritable « gouvernement ouvrier. »

C’est en tout cas l’appréciation que porte le P.O.U.M. sur l’évolution de la C.N.T. Pour ce parti, qui se réclame des idées de Lénine sur la dictature du prolétariat, il n’y a pas de place, dans l’Espagne de 1936, pour une république démocratique bourgeoise. Le conflit se place entre le fascisme et le socialisme. Pour lui, il ne s’agit plus de former un gouvernement de Front populaire, mais « un gouvernement ouvrier décidé à mener à son terme la lutte contre le fascisme et à donner le pouvoir à la classe travailleuse, dans ses différents partis et syndicats, et à elle seule ». Dans un meeting à Barcelone, le 6 septembre, Andrès Nin affirme : « La dictature du prolétariat signifie l’exercice du pouvoir par la classe ouvrière. En Catalogne, nous pouvons affirmer que la dictature du prolétariat existe déjà. » Il s’agit donc, à ses yeux, de constituer, pour toute l’Espagne, un « gouvernement ouvrier » à l’image du Comité central et du Comité exécutif populaire. Ce gouvernement devrait avant tout « affirmer son intention de transformer l’élan des masses en légalité révolutionnaire et de le diriger dans le sens de la révolution socialiste ».

Aussi le P.O.U.M. se réjouit-il que l’« instinct révolutionnaire » de la C.N.T. l’ait emporté sur son apolitisme traditionnel et son hostilité de principe à tout gouvernement[17]. Le mot d’ordre des Juntas lui parait répondre aux nécessités du moment, celle de la guerre et celle de la révolution : en le lançant, les anarchistes ont, selon lui, fait un pas vers la conception marxiste du pouvoir. Ainsi, de Largo Caballero à Andrès Nin en passant par la C.N.T., une conception identique semble se dégager : celle d’un gouvernement révolutionnaire des partis et syndicats ouvriers. La formation du gouvernement Largo Caballero

Or, le 4 septembre, un bref communiqué annonce la démission de Giral et la constitution d’un nouveau gouvernement de Front populaire, présidé par Largo Caballero. Giral a lui-même demandé à Azaña de lui désigner pour successeur le secrétaire général de l’U.G.T. Telle est la version, officielle. Mais une autre version circule de bouche à oreille dans les milieux politiques et syndicaux de Madrid [18].

Il y avait à l’origine l’émotion provoquée par la chute de Badajoz, bastion socialiste, perdue au début de l’insurrection, puis reprise par les milices. Les vues de Caballero telles qu’il les avait exposées à Koltsov, rejoignaient celles de la C.N.T. Sur le mot d’ordre populaire de Junte nationale C.N.T.-U.G.T., des liens se nouent, à Madrid, entre militants des deux centrales. Largo Caballero, plus tard, en dira simplement : « On parlait, dans certains milieux, de prendre les ministères et d’arrêter les ministres. » Selon Rabasseire et Clara Campoamor, une assemblée commune de responsables U.G.T. et C.N.T. aboutit à la création d’un Comité provisoire chargé de réaliser le « coup d’État » et l’installation d’une Junte présidée par Largo Caballero avec des représentants des partis socialistes et communistes, de la F.A.I. et, bien entendu, de la C.N.T. et de l’U.G.T. : les républicains en seraient exclus.

Azaña, prévenu, selon Campoamor, par Alvarez del Vayo, porte-parole du Comité, aurait alors refusé de cautionner ce qui signifiait la fin de la légalité et menacé de démissionner. Ce serait l’intervention de l’ambassadeur de l’U.R.S.S., Marcel Rosenberg, à Madrid depuis le 24 août, qui aurait évité la crise, en retenant le Comité décidé à passer outre à la démission d’Azaña.

Au cours de discussions passionnées avec les membres du Comité provisoire, l’ambassadeur de l’U.R.S.S. aurait fait ressortir les incalculables conséquences sur le plan international d’un geste qui, en entraînant la démission du Président, désarmait les diplomates espagnols, ôtait l’argument de la « légalité » aux amis de l’Espagne républicaine, semblait donner raison à la propagande rebelle en présentant aux yeux du monde un gouvernement de « rouges » que ne couvrirait plus aucune fiction républicaine et parlementaire. Au « gouvernement ouvrier » projeté par les syndicalistes des deux centrales, Rosenberg aurait proposé de substituer un gouvernement de Front populaire, présidé, lui aussi, par Caballero, comprenant des ministres républicains et auquel Azaña ne pourrait que donner sa caution puisque les formes seraient respectées. Les arguments prêtés à Rosenberg sont forts : la conclusion du Pacte de non-intervention a mis le « vieux » au pied du mur : jusqu’au 24 août, il semble qu’il ait compté que l’intransigeance de Berlin allait faire échouer les projets de Paris et permettre à l’Espagne d’échapper au blocus. Mais, après cette date, il n’a de choix qu’entre deux solutions. Il faut, ou bien pousser la révolution jusqu’à ses conséquences ultimes, instaurer le gouvernement ouvrier, dénoncer la « trahison » de la révolution espagnole qu’ont commise, avec la non-intervention, le gouvernement français de Front populaire et le gouvernement de l’U.R.S.S., susciter dans leur pays une agitation susceptible de les déborder, mais courir alors le risque de ne recevoir, avant qu’il ne soit trop tard, aucun secours extérieur – ou bien grouper toutes les « forces politiques » sur un programme commun de guerre, ce qui implique le maintien des formes républicaines et l’arrêt de la révolution, mais ouvre la possibilité d’une aide matérielle de Paris et de Moscou, cette dernière à relativement brève échéance...

Largo Caballero choisit. Le 1° septembre, Claridad écrit que la France, « habilement secondée par l’Angleterre, a été plus efficace que certains ne le supposent. En effet, une guerre internationale ne peut favoriser que le fascisme et ce péril, pour l’instant, a diminué ». Prêt à prendre le pouvoir à la tête d’un gouvernement ouvrier, Caballero accepte l’offre qui lui est faite de tous côtés : il sera le chef d’un gouvernement fort – c’est de cela qu’il s’agit – jouissant de la confiance des masses et susceptible de recevoir des appuis extérieurs, puisqu’il reste dans le cadre de l’État républicain. Ce faisant, il renonce – provisoirement, à ses yeux – à poursuivre dans l’immédiat la révolution pour gagner d’abord la guerre. Il croit que sa personnalité, son prestige et son action, le poids de son organisation, sont les garants que l’arrêt de la lutte révolutionnaire ne pourra en aucun cas marquer le début d’une action contre elle.

Les anarchistes, pourtant, se dérobent. « Les masses écrit Solidaridad obrera, se sentiraient frustrées si nous continuions à cohabiter dans des institutions dont la structure est de type bourgeois. » La C.N.T., selon Antona, ne peut renoncer à son attitude « insurrectionnelle » face à tout « gouvernement ». Elle ne participera donc pas, promettant cependant son soutien, et déléguant, dans chaque département ministériel, un commissaire pour la représenter. Largo Caballero forme, sans elle, le gouvernement de Front populaire que Prieto prône depuis des mois, et qui semble un compromis acceptable avec sa position primitive. Toutes ses exigences d’ailleurs sont satisfaites, dans ce cadre, quoique, selon Koltsov, il ait été « extrêmement pénible à tout le monde de consentir à lui confier la direction du gouvernement » [19].

Ainsi qu’il l’a exigé, Largo Caballero cumule la présidence et les fonctions de ministre de la Guerre. Deux de ses amis de l’U.G.T. détiennent les postes-clés, Galarza l’Intérieur, Alvarez del Vayo les Affaires étrangères. Prieto est ministre de la Marine et de l’Air, ses amis socialistes Juan Negrin et de Gracia sont respectivement ministres des Finances et du Travail. Les communistes, après avoir refusé leur participation, cèdent à Caballero qui l’exige : Uribe est à l’Agriculture, et Hernandez à l’Instruction publique. Cinq républicains complètent le gouvernement. José Giral est ministre sans portefeuille, preuve, déclare-t-il, « que le nouveau gouvernement est un élargissement de l’ancien ». Le nouveau président le déclare, en tout cas, « formé d’hommes qui ont renoncé à la défense de leurs principes et de leurs tendances particulières pour s’unir autour d’une aspiration unique : la défense de l’Espagne contre le fascisme ».

La participation de l’U.G.T., le soutien de la C.N.T. doivent normalement lui donner l’autorité que n’avait pas Giral. Mais son programme est le même, l’« union des forces qui luttent pour la légalité républicaine », « le maintien de la république démocratique ». Destiné à liquider la dualité de pouvoir, il la reflète : sa direction socialiste est une concession aux ouvriers, son programme un gage de « respectabilité » pour les puissances.

Son refus de collaborer ne semble pas, au premier abord, devoir affaiblir la C.N.T., car les représentants des pouvoirs révolutionnaires régionaux s’inclinent. A Valence, le 8 septembre, à un meeting organisé par l’U.G.T., le parti socialiste et le parti communiste, c’est Juan Lopez, dirigeant éminent de la C.N.T., qui apporte l’adhésion et le soutien du Comité exécutif populaire au nouveau gouvernement et à son programme. La dissolution du comité central des milices

Le 26 septembre, à leur tour, les révolutionnaires catalans s’inclinent. Le président Companys réussit l’opération qu’il avait tentée en vain avec Casanovas au début août : la formation d’un gouvernement de la Genéralité dans lequel figurent des représentants de tous les partis ouvriers et syndicats. C’est le républicain Tarradellas qui le préside. L’Esquerra reçoit les portefeuilles des Finances, de l’Interieur, de la Culture, les Rabassaires de l’Agriculture, le P.S.U.C. du Travail et des Services publics. Les dirigeants révolutionnaires ont, eux aussi, des postes importants : l’Economie le Ravitaillement, la Santé vont à des anarchistes – de second plan, il est vrai –, la Justice à Andrès Nin.

Commentant l’événement, quelques années plus tard, le modéré Ossorio y Gallardo écrira : « Companys, qui avait reconnu le droit des ouvriers à gouverner et leur avait même offert d’abandonner son poste, a manipulé les choses avec une telle habileté qu’il est arrivé, petit à petit, à reconstituer les organes légitimes du Pouvoir, transférer l’action aux Conseillers, réduire les organismes ouvriers à leur rôle d’auxiliaires, d’aides, d’exécutants... La situation normale était rétablie »[20]. De son côté, vers la même époque, Santillan écrivait : « Après plusieurs mois de lutte et d’incidents sans issue avec le gouvernement central, réfléchissant sur le pour et le contre d’une indépendance dela Catalogne, intéressés, plus que jamais, à la victoire dans cette guerre que nous avions entamée avec tant d’ardeur et tant de foi, à nous dire et nous répéter qu’on ne nous aiderait pas tant que serait si manifeste le pouvoir du Comité des milices, organe de la révolution du peuple… n’ayant pas d’autre dilemme que de céder ou d’aggraver les conditions de la lutte... nous dûmes céder. Nous nous décidâmes donc à dissoudre le Comité des milices. » Et il conclut : « Tout pour obtenir l’armement et l’aide financière, pour continuer avec succès notre guerre » [21].

La formation du nouveau Conseil de la Généralité implique eu effet l’abandon des organismes de pouvoir révolutionnaire. Le Comité central est annexé au département la Guerre que dirige le colonel Diaz Sandino. Le Conseil de l’économie, la Commission d’investigation sont rattachés et subordonnés aux correspondants. Les anarchistes justifient leur « cohabitation dans des institutions de type bourgeois » par des arguments divers. Ils soulignent le terme de « Conseil » employé, sur leurs instances, pour le nouveau gouvernement. A leurs yeux, la présence de représentants de la C.N.T. est une garantie, une légalisation des conquêtes révolutionnaires.

Solidaridad obrera écrit, le 27 : « Il n’était plus possible pour le bien de la révolution et pour l’avenir de la classe ouvrière que persistât la dualité de pouvoirs. Il était nécessaire que, d’une manière simple, l’organisation qui contrôle l’immense majorité travailleuse s’élevât au plan des décisions administratives et exécutives. » Et la révolution prolétarienne, peu suspecte pourtant de sympathie pour le courant « réformiste » de la C.N.T., conclut son analyse de l’événement sous la plume d’Antoine Richard en affirmant : « Cette pénétration des organismes anciens par les organismes nouveaux nés dans la lutte et créés pour la Révolution marque un pas sérieux vers la conquête du pouvoir ». [22]

Le P.O.U.M. avait posé, comme conditions à sa participation, une « déclaration ministérielle d’orientation socialiste » et « l’intervention active et directe de la C.N.T. » Il accepte donc la nouvelle combinaison gouvernementale en déclarant : « Nous vivons dans une étape de transition dans laquelle la force des fait nous a obligés à la collaboration directe dans le Conseil Généralité, avec les autre fractions ouvrières. » L’insuffisance du programme mis en avant, l’importance de la participation des républicains, qu’il souligne, ne l’empêchent pas de conclure que la Catalogne possède un « pouvoir nettement prolétarien ». Et, en contradiction avec sa politique du jour, il lance un nouvel appel : « De la formation des Comités d’ouvriers, de paysans et de soldat, pour lesquels nous ne cessons de lutter, sortira la représentation directe du nouveau pouvoir prolétarien. »

Cet optimisme va être rapidement démenti par les faits. La formation du Conseil de la Généralité, avec le soutien de la C.N.T. et du P.O.U.M., est en réalité l’arrêt de mort du pouvoir des Comités. Le 1° octobre, le Comité central des milices se dissout et adhère, par un manifeste, à la politique du nouveau gouvernement. Le 9, un décret pris en Conseil, avec l’approbation de Nin et des ministres de la C.N.T., dissout, dans toute la Catalogne « les comités locaux, quels qu’en soient le nom ou le titre, et tous les organismes qui ont pu être constitués pour abattre le mouvement subversif ». Le président du Conseil Tarradellas commente le décret, annonce le remplacement des Comités dans leurs « fonctions gouvernementales » par des conseils municipaux composés suivant les mêmes proportions que le Conseil de la Généralité... L’ensemble des organisations ouvrières approuve la dissolution : l’organe du P.O.U.M. en français va jusqu’à écrire : « Ces Comités révolutionnaires, Comités exécutifs populaires ou Comités de salut public, représentaient seulement une partie des organisations ouvrières, ou bien les représentaient suivant une fausse proportion... On peut évidemment regretter la suppression de leur initiative révolutionnaire, mais on doit reconnaître la nécessité de codifier... les diverses organisations municipales et ce, dans le but, autant de les remplacer uniformément que de les mettre sous l’autorité du nouveau Conseil de la Généralité » [23].

Le 17 septembre, Andrès Nin accompagne à Lérida le président Companys en tournée : il unit ses efforts aux siens pour convaincre ses amis du Comité révolutionnaire qu’il faut se plier à la nouvelle organisation du pouvoir en entrant dans un Conseil municipal où ils seraient en minorité, et où entreraient en force les républicains jusque-là tenus à l’écart... L’entrée de l’Aragon dans l’ordre républicain

Dans ces conditions, la situation des animateurs du Conseil de défense d’Aragon devient difficile. Attaqué violemment par les communistes et les socialistes, qualifié d’« organisme illégal » par le P.S.U.C., non reconnu par les autorités républicaines de Madrid et de Barcelone, le Conseil ne peut se maintenir seul sur la position de pouvoir révolutionnaire indépendant. A l’intérieur même de la C.N.T., son président, Joaquin Ascaso, est l’objet de vives attaques de la part de certains responsables : Mariano Vazquez, secrétaire du Comité national, l’accuse d’ « infantilisme révolutionnaire » et de « donquichottisme ». Il est contraint de reculer : dans les derniers jours d’octobre, la C.N.T. propose l’élargissement du Conseil aux partis du Front populaire. Le 31 octobre, une délégation, conduite par Ascaso, se rend auprès de Caballero. Elle souligne, selon le compte rendu donné par la presse de la C.N.T., les circonstances exceptionnelles de la naissance du Conseil, dans une situation chaotique créée par l’inexistence des pouvoirs publics et l’occupation du territoire par les colonnes des milices catalanes. Elle confirme l’accord qui vient d’être donné par les syndicats et partis du Front populaire à une réorganisation du Conseil, ouvert désormais aux représentants de toutes les organisations, proportionnellement à leurs effectifs. Caballero, de son côté, reconnaît au Conseil d’Aragon les attributions du gouverneur civil et des députations provinciales, lui délègue, eu égard au caractère exceptionnel de la situation, des pouvoirs gouvernementaux en matière de maintien de l’ordre, de reconstruction économique, d’organisation de l’effort militaire. Il est entendu entre les deux parties qu’un plébiscite fixera, dans l’avenir, la nature du régime aragonais. Joaquin Ascaso, quittant la Présidence, déclare :

« L’objet de notre visite a été de présenter nos respects au chef du gouvernement et de l’assurer de notre attachement au gouvernement du peuple. Nous sommes prêts à accepter toutes les lois qu’il promulguera, et, de notre côté, nous demanderons au ministre toute l’aide dont nous avons besoin »[24]. Le Conseil de la Généralité peut alors décerner au Conseil d’Aragon un certificat de respectabilité : « Les entretiens avec le président Azaña, avec le président Companys, avec Largo Caballero », déclare-t-il, « ont détruit tous les soupçons qui avaient pu naître, portant à croire que le gouvernement constitué (en Aragon) avait un caractère extrémiste. »

Ainsi se trouve levé le dernier obstacle sérieux à la concentration des pouvoirs : tous les autres organismes régionaux se soumettent sans difficulté. Les Basques, d’abord décidés à constituer leur gouvernement sans attendre le vote du statut d’autonomie par les Cortes, consentent à prendre leur place dans le nouveau cadre légal. Alors le vote du Statut basque, le 1° octobre José Antonio de Aguirre est élu, le 7, président d’Euzkadi et prête serment sous l’arbre de Guernica. Manuel de Irujo entre dans le gouvernement Largo Caballero, dont le programme ne contredit en rien celui du gouvernement qu’inspirent les nationalistes basques[25]. L’entrée des anarchistes dans le gouvernement central

Il reste, cependant, à régler le problème du gouvernement central. Va-t-on constituer une Junte nationale de défense, comme les journaux de la C.N.T. continuent à le réclamer ? Les républicains et les socialistes y sont résolument opposés. La C.N.T. doit-elle entrer dans le gouvernement Caballero ? L’U.G.T., le parti socialiste, le parti communiste le demandent : la C.N.T., en fait, comme eux, exerce une partie du pouvoir sans en assumer les responsabilités. Mais les nouveaux revers militaires, la menace sur Madrid, hâtent les événements. Au cours d’un meeting du Front populaire, à Valence, le 20 octobre, le dirigeant des dockers C.N.T., Domingo Torres, se déclare d’accord pour la participation des anarchistes à un organisme de direction de la lutte même s’il s’intitule « gouvernement », car l’essentiel est d’abord de gagner la guerre. Le 22 octobre, Solidaridad obrera lève un coin du voile qui recouvre les négociations en affirmant qu’il « manque au gouvernement que préside Largo Caballero le concours des forces prolétariennes » de la C.N.T. et en dénonçant les groupes qui « refusent la participation de forces syndicales qui exigent simplement leurs droits dans la proportion qui leur est due ». Selon Caballero, les anarchistes demandent six portefeuilles, alors qu’il ne leur en offre que quatre. Il n’est pas question de programme : le 30 octobre, Caballero affirme dans une interview au Daily Express :« D’abord, gagner la guerre, et après nous pourrons parler de révolution ». Le 23 du même mois, Juan Peiro, dans un discours à Radio C.N.T.-F.A.I., avait précisé la nouvelle position anarchiste, en tous points identique : « Ceux qui parlent, dès aujourd’hui, d’implanter des systèmes économiques et sociaux achevés sont des amis qui oublient que le système capitaliste a... des ramifications internationales et que notre triomphe dans la guerre dépend beaucoup de la chaleur, de la sympathie, de l’appui qui nous viendra de l’extérieur... » La discussion sur le nombre des portefeuilles perd toute signification ; le 4 novembre, Largo Caballero remanie son ministère pour y faire entrer quatre représentants de la C.N.T., Garcia Oliver, qui devient ministre de la Justice, Federica Montseny, de la Santé, Juan Lopez, du Commerce, Juan Peiro, de l’Industrie. C’est à Santillan, adversaire de la collaboration, qu’allait revenir la tâche de justifier cette entrée du point de vue de la théorie (13 septembre) :

« L’entrée de la C.N.T. au gouvernement central est un des faits les plus importants qu’ait enregistré l’histoire de notre pays. La C.N.T. a toujours été, par principe et par conviction, anti-étatiste et ennemie de toute forme de gouvernement... Mais les circonstances... ont changé la nature du gouvernement et de l’État espagnols... Le gouvernement a cessé d’être une force d’oppression contre la classe ouvrière de même que l’État n’est plus l’organisme qui divise la société en classes. Tous deux cesseront encore plus d’opprimer le peuple avec l’intervention de la C.N.T. dans leurs organes ». Ainsi, à l’épreuve de la lutte pour le pouvoir, les dirigeants anarchistes retrouvent-ils le langage des sociaux-démocrates les plus réformistes... Pour se justifier, plus tard, aux yeux de ses amis, Garcia Oliver, l’un des « Trois Mousquetaires », ancien forçat devenu ministre de la Justice, écrira : « La bourgeoisie internationale refusait de nous fournir les armes dont nous avions besoin... Nous devions donner l’impression que les maîtres étaient non les Comités révolutionnaires, mais le gouvernement légal : faute de quoi nous n’aurions rien du tout. Nous avons dû nous plier aux inexorables circonstances du moment, c’est-à-dire accepter la collaboration gouvernementale. » Et Santillan, le premier à justifier cette politique en 1936, sera aussi le premier, en 1940, à en faire, après la défaite, l’amère critique : « Nous savions qu’il n’était pas possible de triompher dans la révolution si on ne triomphait pas, avant, dans la guerre. Nous avons sacrifié la révolution elle-même sans comprendre que ce sacrifice impliquait aussi le sacrifice des objectifs de la guerre » [26]. Un facteur poltique : l’aide russe

Du gouvernement ouvrier projeté à la fin d’août au gouvernement de Front populaire réalisé début novembre avec la participation des anarchistes, le cheminement a été rapide. C’est en grande partie parce que les dirigeants socialistes de gauche, comme ceux de la C.N.T., ont en vue, lorsqu’ils parlent de l’aide étrangère, une autre aide que celle – problématique – des pays occidentaux. Le grand événement du mois de septembre, qui coïncide avec la formation du gouvernement Caballero et rend vraisemblable le rôle prêté dans la « crise » à Rosenberg, est la décision de l’U.R.S.S. de fournir à la République espagnole une aide matérielle.

C’est en effet au début de septembre qu’ont été prises à Moscou les dispositions techniques en vue de la réalisation de ce soutien. Les premiers officiers russes sont sur place, en même temps que Rosenberg. Les premiers avions arriveront en octobre. C’est l’aide russe qui va sauver Madrid en permettant l’équipement en armes modernes et en munitions des milices et de la jeune « armée populaire » mise sur pied par le gouvernement de Largo Caballero. C’est elle aussi qui, désormais, dans une large mesure, conditionne la politique du gouvernement et des partis du Front populaire, sur la base des conseils ou des exigences dictées aussi bien par les représentants officiels de l’U.R.S.S., Rosenberg et le consul général à Barcelone, Antonov-Ovseenko, que par ses porte-parole officieux, délégués du Komintern, ou dirigeants du parti communiste ou du P.S.U.C., qui en tirent popularité et autorité. Une nouvelle période commence sous le drapeau de l’ « antifascisme ».

Notes

[1] Voir sur ces sujets, outre les classiques, des ouvrages récents. Sur la Russie : Oskar Anweiler, Die Rätebewegung in Russland (1905-1921), Leiden, 1958. Sur l’Allemagne : W. Tormin, Die Geschichte der Rätebewegung in der deutschen Revolution (1918-19), Dusseldorf, 1954.

[2] Op. cit. p. 70.

[3] Il déclare : « En Russie, il n’y avait pas de tradition démocratique, pas de tradition d’organisation et de lutte, dans le prolétariat. Nous avons des syndicats, des partis, des publications, un système de démocratie ouvrière. On comprend l’importance qu’eurent les soviets. Le prolétariat n’avait pas ses organismes propres. Les soviets furent une création spontanée qui, en 1905 et en 1917, prirent un caractère totalement politique. Notre prolétariat avait déjà ses syndicats, les partis, les organisations propres. C’est pour cela que les soviets n’ont pas surgi parmi nous. »

[4] Voir à ce sujet ses articles « Révolution en Espagne ! Et en France ? » (24 juillet), et « Fascisme, guerre… ou révolution » (14 août), dans le Populaire.La direction de la S.F.I.O., sous la plume de Séverac, avait, par contre, le 13 août, nié l’existence d’une guerre de classes en Espagne : « Les nombreuses survivances des privilèges d’ancien régime n’ont pas encore permis au monde du travail de prendre pleinement conscience de ses intérêts et de sa mission ». L’accord, sur ce point, est total avec le P.C.F.

[5] Jean-Richard Bloch est le seul journaliste communiste qui parle du Comité central en le présentant tel qu’il est et non comme un vague organisme de liaison. Le 6 août, l’Humanité met en relief les déclarations de Giral : « Les communistes sont des hommes d’ordre ». Le 16 Gabriel Péri commentant l’entrée du P.S.U.C. au gouvernement – opération dirigée, nous l’avons vu, contre le Comité central – écrit : « La direction de la C.N.T. s’en est offusquée sans raison valable ». Le lecteur de l’Humanité chercherait en vain une seule des « raisons » invoquées.

[6] Cf. Trotsky, (op. cit. p. 69) : « Les révolutions n’ont nullement vaincu jusqu’à présent grâce à des protections étrangères leur fournissant des armes. Les protecteurs étrangers se sont ordinairement trouvés du côté de la contre-révolution. Est-il nécessaire de rappeler les interventions française, anglaise et américaine contre les Soviets ? Les révolutions sont avant tout victorieuses à l’aide d’un programme social qui donne aux masses la possibilité de s’emparer des armes qui se trouvent sur leur territoire et de désagréger l’armée ennemie. »

[7] « La dictature de Franco signifierait l’accélération inévitable de la guerre européenne... La victoire des ouvriers et paysans espagnols ébranlerait sans aucun doute les régimes de Mussolini et Hitler. » (Trotsky dans The Case of Leon Trotsky,p. 303.) Certaines déclarations de dirigeants de la C.N.T. rendent un écho semblable. Durruti, notamment, déclare : « Nous sommes en train de donner à Hitler et Mussolini beaucoup plus de tracas avec notre révolution que toute l’Armée rouge de Russie. Nous donnons un exemple à la classe ouvrière allemande et italienne de la manière dont il faut combattre le fascisme. Je n’attends aucune aide pour une révolution libertaire d’aucun gouvernement dans le monde. Peut-être des conflits d’intérêts entre impérialismes peuvent-ils avoir quelque influence sur notre lutte… Mais nous n’attendons aucune aide. » (Cité par Morrow, op. cit. p. 189.)

[8] L’un des plus lucides et des plus conscients des hommes politiques anglais, Winston Churchill, exprime clairement ces inquiétudes dans son Journal politique : « Une Espagne fasciste ressuscitée, en complète sympathie avec l’Italie et l’Allemagne, est une sorte de désastre. Une Espagne communiste qui déploierait à travers le Portugal et la France ses perfides tentacules, en est une autre et que beaucoup considéreront comme pire »… « Tout ce qui se passe en ce moment augmente le pouvoir des forces mauvaises qui menacent à leurs deux extrêmes, l’existence même de la démocratie parlementaire et de la liberté individuelle en Grande-Bretagne et en France » 10 août (p. 61). Constatant que « la Russie soviétique s’écarte résolument du communisme », ce qui ouvre la perspective de lui voir prendre « plus de contact avec l’occident » (p. 58), il voit en Espagne la présence des trotskystes « sous la forme du P.O.U.M., secte qui réalise la quintessence de la fétidité » (p. 67). En avril 37 encore, il dépeint sous de sombres couleurs ce que serait un « succès des trotskystes et des anarchistes » (p. 114), soulignant d’autre part que la victoire de Franco ne pourrait aucunement porter atteinte aux intérêts français et britanniques, et qu’elle assurerait son indépendance à l’égard de Rome et de Berlin.

Irujo (Lizarra, op. cit p. 68-59) a souligné que la constitution des juntes de défense en Pays basque, dont nous avons noté le caractère conservateur, résultait des « demandes impérieuses » d’ambassadeurs et diplomates, et notamment de l’ambassadeur de France Herbette.

[9] Cf. Azaña : « L’œuvre révolutionnaire a commencé sous un gouvernement... qui ne voulait ni ne pouvait la cautionner », et, plus loin : « Un gouvernement qui abhorre et condamne les événements mais ne peut ni les empêcher, ni les réprimer » (La velada en Benicarlo, p. 96). Casares Quiroga, en « mono » et en sandales, est parti pour le front, où bien des journalistes le rencontreront. Simple milicien, « il s’efforce de racheter ses péchés », nous dit Koltsov (op. cit. p. 59).

[10] Koltsov, op. cit. p. 74. Rien ne permet de contester l’exactitude du reportage de Koltsov, vérifié par l’attitude ultérieure de Prieto.

[11] Alvarez del Vayo, La guerra empezo en España,p. 218.

[12] Depuis un an déjà, les orateurs communistes manifestaient une telle modération que, lors de la campagne électorale de février, les socialistes, pour les ridiculiser, avaient lancé le faux mot d’ordre : « Pour sauver l’Espagne du marxisme, votez communiste. »

[13] Au sein de la classe ouvrière, ils sont, en tout cas, nettement sur la défensive par rapport aux militants de la C.N.T. et du P.O.U.M. Ils quittent le gouvernement Casanovas parce que la C.N.T. proteste. Pour ces partis qui, en toute occasion, se réfèrent dans leur propagande à l’U.R.S.S., l’adhésion de Moscou au pacte de non-intervention est un obstacle de taille.

[14] Voir chapitre III.

[15] Koltsov, op. cit. pp. 76-77.

[16] Cité par Peirats, op. cit. T. I, p. 161. Voir aussi Souchy, Nacht aber Spanien,pp. 95-96, et Bolloten, The grand Camouflage,pp. 152 sq.

[17] L’influence du P.O.U.M. n’est d’ailleurs pas à exclure, en tant que facteur des prises de position de la C.N.T. Enrique Rodriguez, un des représentants du P.O.U.M. à Madrid, sera appelé, en septembre, à défendre dans C.N.T. les vues de son parti sur le pouvoir. Or ces vues semblent coïncider avec celles de l’organisation madrilène de la C.N.T.

[18] Rabasseire (op. cit. p. 98) s’en fait l’écho. Clara Campoamor la détaille dans son ouvrage (p. 148-145), Koltsov (p. 85-86) fait un récit, conforme à la thèse officielle, mais ne tente même pas de l’harmoniser avec les déclarations antérieures de Caballero et Prieto. Selon lui, c’est Caballero qui se porte candidat auprès d’Azaña et Prieto est hostile à sa désignation. Une seule affirmation vraisemblable dans ce récit : c’est Alvarez del Vayo qui pousse Largo Caballero aux concessions.

[19] Koltsov, ibid, p. 86.

[20] Vida y sacrificio de LIuys Companys,p. 172.

[21] Santillan, op. cit. pp. 115-118

[22] La Révolution prolétarienne, 10 oct. 1936.

[23] La Révolution espagnole, 14 oct. 36. Il est bon de préciser que les initiatives de Nin ne lui incombaient pas personnellement, mais reflétaient la « ligne » de la direction du P.O.U.M.

[24] Peirats, op. cit. T. I, p. 229.

[25] Le premier gouvernement comprend, outre les nationalistes basques, des républicains, des socialistes et un communiste, Juan Astigarrabia. Aucune critique ne s’élève à ce moment contre ce dernier dans les rangs du P.C. alors que José Diaz l’accusera plus tard (16 nov. 37) d’avoir été « prisonnier du gouvernement dirigé par les nationalistes basques, représentants des grands industriels, des grands capitalistes, des banques ». Le programme gouvernemental insiste sur la liberté de culte et le respect de l’ordre et de la propriété. Dans le domaine social, il promet que « le travailleur aura accès au capital, par la voie de la coadministration des entreprises. »

[26] Santillan, op. cit. p. 116.

Notons, exprimée de deux points de vue opposés, une concordance dans l’appréciation de l’attitude des socialistes révolutionnaires à Madrid et des anarchistes à Barcelone refusant de prendre le pouvoir. Pour Trotsky : « Renoncer à la conquête du pouvoir, c’est le laisser volontairement à celui qui l’a, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter une nouvelle classe au pouvoir et à lui donner ainsi toute possibilité de réaliser son programme »... « Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais réformiste et en fait le jouet de la bourgeoisie. » (Leçons d’Espagne, p. 66.) Azaña, de son côté, écrit : « En contrecoup de la rébellion militaire... se produisit un soulèvement prolétarien qui ne se dirigea pas contre le gouvernement... Une révolution doit s’emparer du commandement, s’installer au gouvernement, diriger le pays selon ses vues. Or, ils ne l’ont pas fait... L’ordre ancien aurait pu être remplacé par un autre, révolutionnaire. Il ne le fut pas. Il n’y avait plus qu’impuissance et désordre... » (La velada en Benicarlo,p. 96.)

Chronique de la révolution espagnole

Extraits de « L’Internationale », journal de l’Union Communiste

Article du 20 mars 1936

« Le succès du Front Populaire en Espagne

« Les élections pour les Cortès ont donné lieu à un succès du Front Populaire espagnol.

Le bloc électoral des partis de gauche a, en effet, obtenu la majorité dès le premier tour. Malgré les appels au calme, les travailleurs ont tout de suite voulu « réaliser » cette victoire électorale. Dès que les premiers résultats du vote furent connus, les foules ouvrières assiégèrent les prisons en réclamant la libération immédiate des victimes de la répression d’octobre 1934. Dans les prisons, des révoltes éclatèrent. Un peu partout, les conseils municipaux reprenaient possession des mairies, des églises et couvents furent incendiés comme en 1931, l’action directe suivait le geste électoral.

Devant cette action extra-parlementaire des masses, le gouvernement céda au plus vite la place à un ministère de Front Populaire dirigé par Azaña, qui, sans attendre le second tour des élections et la réunion des nouveaux Cortès, décréta l’amnistie promise par le Front Populaire avant les élections. Pour enrayer l’action extra-parlementaire de la population travailleuse, Azaña dut et doit encore prendre quelques mesures d’apaisement : les conseils municipaux destitués par la réaction ont été rétablis dans leurs fonctions, les Maisons du Peuple ont été rouvertes, le statut de l’autonomie de la Catalogne a été remis en vigueur, les ouvriers congédiés en octobre 1934 sont réembauchés, les métayers catalans expulsés par les hobereaux obtiennent satisfaction, d’importantes concessions sont faites en ce qui concerne la réforme agraire, aux dépens des terres de l’Eglise et des latifundia.

L’effervescence commence à diminuer. Le gouvernement Azaña multiplie les promesses. Et les partis socialiste et communiste, ainsi que les syndicats réformistes, continuent leurs appels au calme. La classe ouvrière a repris son souffle et fêté ceux des siens qui viennent d’être libérés des geôles et lieux de déportation.

Reprendra-t-elle son élan pour un nouveau bond, pour de nouvelles conquêtes, ou bien écoutera-t-elle les chefs socialistes, réformistes et staliniens, qui lui recommandent plus de sang-froid et … l’inaction ? (…)

Pour saisir la signification des élections espagnoles et en mesurer les conséquences, il est nécessaire de rappeler les traits dominants de la situation politique depuis 1931 et surtout depuis l’insurrection asturienne d’octobre 1934.

La révolution démocratique de 1931 ne tarda pas à décevoir les masses. Les travailleurs qui escomptaient du changement de régime une amélioration sensible de leurs conditions de vie, constatèrent au contraire qu’on les frustrait peu à peu de tous les avantages accordés par la République naissante. La démocratie se démontra l’instrument de domination du capitalisme espagnol.

Mais les anciennes couches dirigeantes des propriétaires fonciers et de l’armée appuyés par l’église, se renforçaient. Les partis de droite devenaient menaçants et Gil Robles, leur leader, allait triompher et prendre le pouvoir. Ce danger provoqua la réaction ouvrière d’octobre 1934. (…) Dans les Asturies, où s’étaient constitués des comités d’alliance ouvrière de masse, la lutte fut longue. Ce n’est qu’après une défense héroïque que l’insurrection asturienne fut battue.

Mais, malgré cet échec, malgré la perte de la partie la plus valeureuse et la plus consciente du prolétariat, en dépit de la répression qui suivit, la bourgeoisie espagnole fut obligée de réduire ses objectifs. Gil Robles dut opérer derrière les radicaux Lerroux-Samper. Et, en définitve, c’est Gil Robles qui s’est usé à ce jeu, malgré le discrédit des radicaux lerrouxistes compromis dans de multiples scandales financiers. Pour le capitalisme espagnol, dont la base territoriale est essentiellement en Catalogne, il était nécessaire de sortir de cette instabilité gouvernementale permanente. La dissolution des Cortès fit décidée par le président Zamora et les élections prévues dans un délai assez court. La bourgeoisie recommençait donc une expérience démocratique dont elle ne peut cependant prévoir les conséquences.

Si l’on fait le bilan de ces cinq années, il s’avère que la bourgeoisie n’a pas encore pu réaliser les tâches qui se posaient à elle et qui consistaient à résoudre les contradictions entre la persistance d’une structure arriérée et le exigences de la production moderne.

(…)

28 octobre 1936

En suscitant la formation du Front Populaire, la bourgeoisie démocratique avait essayé de conserver la direction des masses ouvrières et paysannes. Les élections du début de l’année furent un triomphe et amenèrent la formation d’un gouvernement de Front Populaire. Quelques satisfactions furent accordées aux ouvriers et aux paysans qui prenaient les devants et par leur action directe réalisaient leurs revendications. Pour calmer l’élan des travailleurs, il aurait fallu que la bourgeoisie démocratique puisse donner davantage, et cela elle ne le pouvait pas sans se heurter violemment aux forces réactionnaires politiquement battues mais économiquement et socialement très puissantes. La bourgeoisie démocratique préféra laisser se préparer l’insurrection fasciste et le dénouement vint. Ce furent les journées de juillet.

Les masses ouvrières lancées à l’assaut des casernes, des églises et des bastions fascistes ne s’arrêtèrent pas à mi-chemin. La destruction de la machine étatique commença,les expropriations également.

Les dirigeants de Madrid essayèrent d’abord le compromis avec les rebelles (fascistes) qui n’avaient pas vaincu de suite, et qui de ce fait avaient déchaîné l’action prolétarienne. Mais la situation évoluait rapidement. En quelques jours la révolution s’était frayé un chemin. Aussi, les dirigeants de Madrid durent-ils s’orienter vers la formation d’un gouvernement qui puisse leur permettre de contrôler la lutte antifasciste du peuple en armes.

En 48 heures, deux gouvernements démissionnèrent pour, en définitive, aboutir à la formation d’un gouvernement toujours plus à gauche présidé par Giral. A Valence, fut envoyée une délégation du gouvernement de Madrid afin d’empêcher le Comité des Milices (révolutionnaire) de prendre en mains la direction de toute la vie de la province.

En Catalogne, la bourgeoisie démocratique était représentée par l’Action catalane et l’Esquerra, dont le chef est Companys, le pleutre Companys qui en octobre 1934 montra ce dont il était capable. Le gouvernement de la Généralité commença par refuser d’armer les ouvriers. Ceux-ci durent s’emparer des armes au cours même de la lutte contre l’armée. Le succès du prolétariat de Barcelone contraignit la Généralité à s’effacer devant le Comité des Milices. Mais les Companys et consorts se sont cramponnés à la Généralité et ils purent maintenir celle-ci en vie et lui conserver certaines prérogatives en affichant leur ralliement à la cause des travailleurs.

Cette tactique a réussi. Depuis quelques semaines, le gouvernement de la Généralité a fini d’exister, mais c’est un Conseil identique qui le remplace. Companys a entraîné les anarchistes et le POUM à réaliser le compromis démocratique auquel étaient déjà acquis les socialistes et les staliniens comme le démontra l’essai de constitution d’un gouvernement comprenant ces derniers. Essai qui fut sans lendemain à cause de l’opposition de la CNT.

En somme, au lieu de terminer le nettoyage commencé, la Révolution a reculé momentanément. La bourgeoisie démocratique reprend des leviers de commande que le prolétariat lui avait enlevés.

A Madrid, le gouvernement Giral avait dû céder la place, n’ayant plus la possibilité de garder le contact avec les masses. La bourgeoisie a dû faire appel à ses bons serviteurs de gauche, les socialistes et les staliniens. Largo Caballero a pris le gouvernail. Prieto et Giral sont restés, mais les staliniens sont venus renforcer l’équipe, ainsi que quelques socialistes, quelques nationalistes basques et un catalaniste.

Avec ce gouvernement, la bourgeoisie espère endiguer la poussée révolutionnaire et reprendre peu à peu le contrôle du prolétariat. Toutes sortes de mesures ont été prises dans ce but. Le gouvernement Caballero exploite la défaite militaire pour imposer une mobilisation générale dont notamment l’enrégimentement des milices, bref, toute une centralisation et une concentration des pouvoirs dans le cadre de ce qui reste des institutions bourgeoises. (…) Les anarchistes ayant cédé devant Caballero, le gouvernement de Madrid se renforce et la bourgeoisie reprend espoir. A Barcelone, le Comité des Milices s’est dissous. Les conseils locaux nés dans les premiers jours de la lutte contre les fascistes ont été également dissous et ils doivent céder la place à des Conseils municipaux formés à l’image du Conseil de la Généralité.

Sous le feu meurtrier des bataillons de Mola, la bourgeoisie basque a vaincu les anarchistes de Saint Sébastien et de Bilbao. A Madrid, l’avance des légionnaires de Franco provoque l’union sacrée entre les anarchistes et les représentants de la bourgeoisie. (…)

L’action révolutionnaire du prolétariat

Dans toute l’Espagne, le prolétariat s’est vaillamment défendu contre les militaires et les fascistes. Et là où il a pu triompher de l’insurrection, il a poursuivi son action, passant à l’offensive contre le régime capitaliste.

A l’armée désagrégée, les travailleurs ont substitué spontanément les milices. Partout également, les ouvriers ont occupé les locaux, les journaux et tous les biens des insurgés. Le clergé a évidemment été la principale victime. Les casernes, les grands immeubles, les châteaux ont été occupés par les organisations ouvrières ; toutes les autos et camions furent réquisitionnés.

En Catalogne et en Aragon, dans la province de Valence, la socialisation des entreprises industrielles et commerciales ainsi que des services publics, le partage des terres ou leur collectivisation sont déjà très avancés.

Dans la région de Madrid, la situation est un peu différente, ainsi que dans les provinces comme les Asturies ou le Pays Basque où l’influence de la CNT était moins grande. Néanmoins, le prolétariat y a poursuivi son action révolutionnaire et les dirigeants socialistes et staliniens ont dû légaliser des expropriations et partages de terres réalisés par la base.

Dans les villes et villages, les travailleurs créèrent des Comités qui exercent le pouvoir. Leurs syndicats gèrent les services publics, certaines branches d’industrie, de grandes entreprises. D’autres entreprises sont seulement soumises au contrôle ouvrier, quelques-unes sont dirigées par des comités directement issus de la masse du personnel salarié.

Tout cela se fit au début, dans une atmosphère d’enthousiasme, de précipitation, en même temps que devait être organisée la lutte militaire. Très vite cependant, la vie économique s’est stabilisée sur ses nouvelles bases, mais il faudra passer à de nouvelles étapes. C’est ainsi que la lutte militaire et le blocus des impérialismes vont obliger les dirigeants ouvriers à réaliser une véritable économie de guerre.

Deux voies s’ouvrent alors : ou bien c’est la bourgeoisie démocratique qui dirigera cette transformation, renforçant par là-même son autorité, ou bien les travailleurs d’Espagne, comme les camarades russes en 1918, s’orienteront vers la réalisation d’une sorte de « communisme de guerre », c’est-à-dire devront brûler les étapes dans la voie de la socialisation et de l’exercice d’une dictature du prolétariat.

Les dirigeants ouvriers cédant à Madrid viennent de donner un coup de frein au développement de la Révolution dans le domaine politique. Les conséquences ne vont pas tarder à s’en faire sentir sur le plan social et économique. C’est d’ailleurs ce qui peut provoquer une heureuse réaction des ouvriers contre les erreurs de leurs chefs.

LES ORGANISATIONS OUVRIERES

La CNT et la FAI

La CNT et la FAI (…) étant majoritaires en Catalogne se trouvent de ce fait à la tête de la Révolution, car c’est en Catalogne que le succès fut le plus rapide et le plus total, et c’est dans cette province que les réalisations sociales sont les plus avancées.

Dans le domaine économique, la CNT et la FAI se trouvèrent dans l’obligation de s’orienter vers la réalisation d’une véritable dictature du prolétariat quelle que puisse être leur aversion pour ce qu’exprime ce terme. Le Comité des Milices de Barcelone, tous les comités des villes et villages de Catalogne et d’ailleurs, ne sont en effet pas autre chose que des organes de pouvoir ouvrier. Les différents Conseils et comités adjoints au Comité Central des Milices constituaient également des organes de pouvoir ouvrier. Il aurait évidemment été nécessaire de mieux relier et organiser toutes ces différentes créations des travailleurs, afin d’édifier l’Etat ouvrier indispensable à la continuation de la marche en avant de la Révolution.

Les anarchistes et syndicalistes de la CNT ont laissé au Gouvernement de la Généralité une partie de son pouvoir, et récemment ils ont provoqué sa transformation en un Conseil de la Généralité qui comprend des représentants de la CNT, de l’UGT, du POUM, de l’Union des Rabassaires et des politiciens bourgeois de l’Esquerra et de l’Action Catalane.

Les anarchistes portent la responsabilité de la dissolution du Conseil des Milices de Barcelone, dissolution qui a provoqué d’ailleurs des désaccords dont « L’Espagne antifasciste » se fait l’écho. (…) Leur position sur l’Etat les a amenés en Catalogne à faire un compromis avec le pouvoir bourgeois plutôt que d’entreprendre hardiment, en collaboration avec le POUM, la préparation d’un Congrès des Comités ouvriers et de toutes les organisations de travailleurs, Congrès qui aurait été l’expression véritable de la Révolution et aurait pu donner naissance à un gouvernement prolétarien.

Par rapport au gouvernement de Madrid, la position des anarchistes fut tout aussi mauvaise. Leur proposition de Conseil National de Défense comprenant des représentants de l’UGT, de la CNT et des partis bourgeois, avec le maintien du président de la République, participe de la même confusion politique. Tout compromis avec Madrid constitue un danger pour le prolétariat, car il menace les réalisations révolutionnaires de celui-ci, ne l’oriente pas vers la consolidation de ce qu’il a déjà édifié dans la voie d’un nouveau régime, et enfin ne correspond pas aux nécessités de la situation.

En ce qui concerne la situation internationale et les dangers qui menacent la révolution espagnole de l’extérieur, les anarchistes sont également très peu armés. Ils ne se débarrassent pas du schéma absolument faux de la possibilité d’une lutte entre les fascismes et les démocraties. Ils ne semblent pas comprendre que les intérêts des impérialismes sont la base des antagonismes qui les opposent, et non point le régime politique qui leur permet de maintenir et renforcer l’exploitation du prolétariat.

Les staliniens, l’UGT et les socialistes

Dans les journées de juillet, les travailleurs furent tous entraînés dans la lutte. Et depuis, l’unité d’action scellée dans les premiers combats ne s’est pas relâchée à la base à part de rares exceptions.

Mais les dirigeants socialistes, ugétistes et les staliniens ont tout de suite cherché à freiner l’élan révolutionnaire des masses. Systématiquement ils se sont accrochés à la démocratie bourgeoise, ils se sont faits les défenseurs acharnés de la République, et par tous les moyens, ils s’efforcent de prendre la direction des forces ouvrières, afin de contrôler leur action et rapidement enlever à celle-ci son caractère de classe.

Terre-neuves du régime capitaliste, les dirigeants réformistes, socialistes et staliniens, sont en plein travail actuellement, depuis que Caballero est à la tête du gouvernement bourgeois. Les staliniens font notamment de grands efforts pour gagner à eux les travailleurs espagnols. Démagogiquement, l’URSS qui a envoyé des représentants diplomatiques à Madrid et Barcelone a expédié également des bateaux de vivres, ce qui est l’occasion de réceptions et de palabres. Dans le même temps que se développe toute cette manœuvre enveloppante, les journaux staliniens d’Espagne mènent une furieuse attaque contre le POUM et son organisation de jeunes.

Non seulement les Caballero, Prieto et Hernandez représentent les espoirs de la bourgeoisie espagnole au sein même du front prolétarien, mais ces traîtres (est-il besoin de rappeler le rôle joué par Largo Caballero après avril 1931) sont également les agents de la contre-révolution internationale à la tête de laquelle se trouve maintenant l’URSS. (…)

Le POUM

Né de la fusion réalisée en 1935 entre le « Bloc ouvrier et paysan » (Maurin, Gorkin) et la Gauche communiste (Nin, Andrade), le POUM (parti ouvrier d’unification marxiste) rassemble les militants communistes d’Espagne. Il est le seul parti qui puisse défendre les positions marxistes et léninistes dans les problèmes posés par la Révolution espagnole. Mais le POUM sera-t-il à la hauteur de la formidable responsabilité historique qu’il assume ?

(…) Nous avons déjà critiqué l’adhésion du POUM au programme du Front Populaire espagnol. (…) Nous devons également critiquer certains mots d’ordre comme celui de l’assemblée constituante. Ce mot d’ordre, pour le moins, prêtait à confusion, car si les explications du POUM lui donnaient la signification de Congrès des comités et organisations ouvrières et paysannes, l’inévitable rapprochement historique avec la révolution russe en faisait un mot d’ordre faux. (…)

Quant à la position prise par le POUM dans les événements les plus récents et notamment au sujet de la Constitution du Conseil de la Généralité, nous la croyons fausse. (pour Matière et révolution, c’est bien autre chose que faux : l’opportunisme des révolutionnaires les mène toujours à trahir les intérêts du prolétariat révolutionnaire sous prétexte de réalisme face à la situation) Nin est « conseiller » (ministre d’un Etat bourgeois, puisque le terme conseiller pour singer la révolution russe – Note de Matière et révolution) à la Justice. Le POUM participe donc comme les anarchistes à cette forme hybride de gouvernement (pas du tout hybride mais bourgeois cautionné par les organisations révolutionnaires - NDLR). Participation dangereuse, quelles que soient les considérations tactiques qui pourraient la justifier, c’est une erreur politique (bien plus ! NDLR) Par cela, le POUM vient en réalité de partager la responsabilité du coup de frein donné à la Révolution (plus qu’un erreur, en effet ! NDLR) (...) »

Les auteurs, proches jusque là du POUM rajoutent qu’il a bien fait de s’éloigner de Trotsky, ce qui n’est pas évident vu ce que l’on lit plus haut :

« Appelé à jouer un rôle important dans le regroupement international de révolutionnaires, le POUM n’y est guère préparé et il risque de commettre de grossières erreurs. S’il s’écarte avec raison de la très artificielle entreprise trotskyste de création de la IVème internationale, il est par contre lié au Bureau de Londres qui rassemble des organisation qui n’ont rien de révolutionnaires. Le POUM devra se libérer de cette internationale. (…) »

« Perspectives

Le prolétariat espagnol est engagé dans une lutte décisive, et qui ne pouvait être que décisive. L’eut-il désiré, il n’avait pas la possibilité de se dérober, car il n’a pas eu l’initative du déclenchement de la bataille. Il en est d’ailleurs ainsi de toutes les révolutions qui ne peuvent être le fait de la volonté d’un parti ou d’une avant-garde.

Pour les travailleurs d’Espagne, il s’agit donc maintenant de vaincre les troupes fascistes, d’en finir avec la bourgeoisie de gauche, de résister aujourd’hui au blocus des impérialistes, de vaincre demain l’intervention de ces mêmes impérialismes. (…) En Espagne, pour vaincre tous ses ennemis, le prolétariat ne doit pas séparer la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie de gauche de la lutte militaire contre les troupes fascistes et de l’appel à la solidarité prolétarienne internationale. »

Evènements d’octobre 1934 à Barcelone

La révolution en marche à Barcelone le 19 juillet 1936

Barricade du 19 juillet 1936

Fraternisation entre militants anarchistes et gardes d’assaut passés du côté de la révolution

Barricades de la révolution du 19 juillet 1936

Morts de Barcelone, le 19 juillet 1936

Miliciens républicains

Milice du POUM

Violente campagne stalinienne contre le POUM ... sans réaction du POUM ni de la CNT

Staliniens et réformistes attaquent la révolution à Barcelone en mai 1937 et la battent

Anarchistes élminés systématiquement par les staliniens : la révolution prolétarienne est ainsi décapitée

Bombardement de Barcelone par Franco

Pour bombarder, Franco a reçu l’aide d’Hitler, mais la République espagnole n’a pas eu celle du Front Populaire français

Exil des réfugiés de la révolution espagnole

Camp de concentration de la "République française" pour "accueillir" les militants antifranquistes espagnols

Camp de concentration de Bram, France, en 1939

Réfugiés espagnols internés en France dans le camp de Gurs

Georges Orwell :

Ya se ha escrito mucho sobre las revueltas de mayo en Barcelona, y un cuadro sinóptico de los principales acontecimientos ha sido minuciosamente trazado por Fenner Brockway en el panfleto La verdad sobre las jornadas de Barcelona ; cuadro que, en mi opinión, es totalmente exacto. Creo, pues, que lo más útil que puedo hacer es añadir simplemente, en mi calidad de testigo ocular algunas notas marginales referentes a algunos puntos particularmente discutidos.

Consideremos, ante todo, la cuestión de la meta perseguida, suponiendo que exista alguna, por la pretendida insurrección.

La prensa comunista ha afirmado que todo había sido una tentativa cuidadosamente preparada para derribar al Gobierno, e incluso para entregar Cataluña a los fascistas, provocando la intervención extranjera en Barcelona. Esta última insinuación es demasiado ridícula para precisar una refutación. ¿Si fuera cierto que el POUM y el ala izquierda de los anarquistas se hubieran aliado a los fascistas, cómo explicar que los milicianos en primera línea no hayan desertado, dejando una brecha abierta en el frente ? ¿Cómo explicar que los transportistas, miembros de la CNT, hayan continuado, a pesar de la huelga, el abastecimiento de víveres al frente ? Sin embargo, no puedo afirmar con plena certidumbre que un proyecto revolucionario preciso no haya existido en el ánimo de un pequeño número de extremistas, los bolchevique-leninistas en particular (que se tiene la costumbre de llamar trotsquistas),que distribuyeron octavillas en las barricadas. Lo que puedo afirmar es que los hombres de las barricadas no han considerado en ningún momento que tomaron parte en una revolución. Todos teníamos la sensación de estar defendiéndonos de una tentativa de golpe de Estado por parte de los guardias civiles que se habían apoderado por la fuerza de la Central Telefónica, y que aún podían apoderarse de otros locales si no nos mostrábamos determinados a luchar. Mi interpretación de la situación se basa en lo que los hombres hacían y decían realmente en aquel momento, y es la siguiente : los trabajadores bajaron a la calle espontáneamente para defenderse, y sólo había dos cosas que conscientemente querían, la restitución de la Central Telefónica y el desarme de los odiados guardias civiles. Hay que tener en cuenta también el resentimiento causado por la creciente miseria en Barcelona y el lujoso tren de vida de la burguesía. Ahora bien, es probable que existiera la posibilidad de derribar el Gobierno si se hubiera encontrado un jefe capaz de sacar partido. Parece plenamente admitido que el tercer día los obreros estaban en condiciones de tomar el poder en la ciudad ; no puede negarse que los guardias civiles estaban profundamente desmoralizados y se rendían en masa. El Gobierno de Valencia podía, ciertamente, enviar tropas frescas para aplastar a los trabajadores (envió seis mil guardias de asalto cuando la lucha había acabado) ; pero no podía mantener esas tropas en Barcelona si los transportistas decidían no abastecerlos. Sin embargo, de hecho, no se encontró un jefe revolucionario decidido. Los líderes anarquistas desaprobaron toda la acción y dijeron : Volved al trabajo. Los líderes del POUM permanecieron dudosos. Las órdenes que recibimos en las barricadas defendidas por hombres del POUM, órdenes que emanaban directamente de la dirección del POUM, nos conminaban a sostener a la CNT, pero sin disparar, a menos que nos disparasen primero o que nuestros locales fueran atacados. (Personalmente, he sufrido en varias ocasiones el tiroteo, sin disparar como respuesta). Luego, como los víveres iban disminuyendo, los trabajadores, poco a poco, unos tras otros, volvieron al trabajo ; y naturalmente, una vez que se les dejó dispersarse sin dificultad, empezaron las represalias.

Saber si se debió sacar partido de la situación revolucionaria es otra cuestión. Si he de dar mi opinión, yo respondería no. En primer lugar, es dudoso que los trabajadores hubiesen podido conservar el poder más de algunas semanas ; y, en segundo lugar, ello hubiera significado la pérdida de la guerra contra Franco. Por otra parte, la actitud esencialmente defensiva de los obreros era a todas luces legítima : estuviesen o no en guerra, tenían el derecho de defender lo que habían conquistado en julio del 36. Quizá sea obvio decir que la revolución ha sido definitivamente perdida en esos días de mayo. Pero creo, sin embargo, que es un mal menor, aunque, a decir verdad, muy poco menor, el de perder la revolución que el de perder la guerra.

El segundo punto discutido concierne a los participantes. La táctica de la prensa comunista, casi desde el principio, fue la de pretender que la insurrección era únicamente, o casi únicamente, obra del POUM (secundado por algunos malhechores irresponsables, si hemos de creer el Daily Worker de Nueva York). Cualquiera que estuviese en Barcelona en esa época sabe que es una afirmación absurda. La enorme mayoría de los que defendían las barricadas pertenecían generalmente a la CNT. Y es este un punto importante, pues el POUM ha sido recientemente suprimido como chivo expiatorio de la revuelta de mayo ; los cuatrocientos, o más, miembros del POUM, que pueblan en estos momentos las celdas inmundas e infestadas de chinches de Barcelona, lo están, oficialmente, por su participación en los disturbios de mayo. Es, pues, esencial demostrar que por dos buenas razones el POUM no ha sido, ni podía ser el motor. Primera razón : el POUM era un partido minoritario. Si se suma al número de miembros del partido los milicianos en permiso, y los apoyos y simpatizantes de todo tipo, el número de miembros del POUM en la calle no se acercaba ni con mucho a los diez mil (y probablemente no eran más de cinco mil) ; ahora bien, el número de participantes en la revuelta se cifraba en decenas de millares. Segunda razón : hubo una huelga general, o casi general, que duró varios días. Sin embargo, el POUM no tenía por sí solo poder alguno para desencadenar una huelga, y la huelga no hubiera tenido lugar si los militantes de la CNT no hubiesen querido. En cuanto a los comprometidos en el otro lado de la barricada, el Daily Worker de Londres, en una de sus ediciones, tuvo la desvergüenza de pretender que la insurrección había sido reprimida por el Ejército Popular. Todos saben en Barcelona, y el Daily Worker no puede ignorarlo, que el Ejército Popular ha permanecido neutral y sus tropas no han salido de sus acuartelamientos durante todo el período de disturbios. Algunos soldados, sin embargo, tomaron parte, pero a título individual. Yo he visto dos, uno en las barricadas del POUM.

El tercer punto concierne a la pretendida acumulación de armas del POUM en Barcelona.

Se ha difundido de tal modo este cuento que incluso un observador como H. N. Brailsford, por lo general con gran sentido crítico, lo acepta sin verificarlo, llegando a hablar de tanques y piezas de artillería que el POUM habría robado en los arsenales del Gobierno (New Statesman, 22 de mayo). En realidad, el POUM poseía desgraciadamente pocas armas, tanto en el frente como en la retaguardia. Durante los combates callejeros, estuve en las tres principales fortalezas del POUM, la sede de su Comité Ejecutivo, la del Comité Local y el Hotel Falcón.

Vale la pena enumerar detalladamente el armamento almacenado en estos edificios. Había en total unos ochenta fusiles, algunos de ellos defectuosos, además de algunas viejas armas de distintos modelos, todas fuera de uso por carencia de proyectiles adecuados. En cuanto a las municiones : unos cincuenta cartuchos por fusil, ninguna ametralladora, ni pistolas, ni balas de pistola, algunas cajas de granadas de mano, que además nos habían sido enviadas por la CNT tras el inicio del combate. Un eminente oficial de milicias que me habló sobre el tema pensaba que en Barcelona el POUM poseía en total unos 150 fusiles y una sola ametralladora. Era, pues, como se ve, el armamento justo para los guardias que en esta época, todos los partidos sin excepción, PSUC, CNT-FAI, situaban en sus locales más importantes. ¿Quizá se argumentará que, incluso durante las jornadas de mayo, el POUM continuaba escondiendo sus armas ? ¿Pero entonces en qué queda la teoría de la revuelta de mayo, insurrección dirigida por el POUM para derrocar al Gobierno ? En realidad, el mayor culpable, y con mucho, en cuanto al tema de las armas retenidas lejos del frente es el propio Gobierno. La infantería en el frente de Aragón estaba mucho peor armada que en Inglaterra un colegio de OTC. Por el contrario, las tropas de la retaguardia, guardias civiles, guardias de asalto, carabineros, que no habían sido destinados al frente, sino a mantener el orden (en realidad : intimidar a los trabajadores) en la retaguardia, estaban armadas hasta los dientes. Las tropas del frente de Aragón tenían fusiles Mauser deteriorados que se encasquillaban generalmente al cabo de cinco disparos, una ametralladora por cada cincuenta hombres, y una pistola o revólver por cada treinta hombres. Y esas armas, tan necesarias en las trincheras de la línea de fuego, no eran distribuidas por el Gobierno, sino que habían de ser compradas ilegalmente y con grandes dificultades. Los guardias de asalto poseían fusiles rusos, flamantemente nuevos, además cada grupo de doce hombres tenía su ametralladora. Estos datos hablan por sí solos. Un Gobierno que envía muchachos de quince años al frente con fusiles viejos con más de cuarenta años, y guarda sus hombres más fuertes y sus armas más modernas en la retaguardia, está manifiestamente más asustado por la revolución que por los fascistas. Ahí está la explicación de la debilidad de la política de guerra de los últimos seis meses, y del compromiso mediante el cual seguramente se terminará la guerra.

Cuando el POUM, la oposición de izquierda (pretendidamente trotsquista) heredera del comunismo español, fue suprimida el 16 y 17 de junio, el hecho en sí mismo no sorprendió a nadie. Ya desde mayo, e incluso desde febrero, era evidente que el POUM sería liquidado si los comunistas conseguían sus propósitos. Sin embargo, lo repentino de la supresión y la mezcla de perfidia y brutalidad con la que fue llevada la acción, cogió a todos, incluso a los líderes, desprevenidos.

Oficialmente, el partido fue suprimido haciendo recaer sobre los jefes del POUM la acusación, repetida durante meses en la prensa comunista sin que fuera tomada en serio por nadie en España, de estar a sueldo de los fascistas.

El 16 de junio, Andrés Nin, el líder del partido, fue arrestado en su despacho. La misma noche, sin previo aviso, la policía irrumpió en el hotel Falcón, una especie de pensión familiar organizada por el POUM y frecuentada principalmente por los milicianos con permiso, deteniendo a todos los que allí se encontraban, sin acusarles de nada en particular. Al día siguiente por la mañana, el POUM fue declarado ilegal, y todos sus locales, no solamente las oficinas, bibliotecas, etc., sino también las librerías y sanatorios para los heridos fueron embargados por la policía. En pocos días casi la totalidad de los cuarenta miembros del Comité Ejecutivo fueron detenidos. Uno o dos de ellos, habiendo conseguido esconderse, fueron obligados a entregarse cuando, con medios sacados de los fascistas, se tomó a sus mujeres como rehenes. Nin fue transferido a Valencia, y de allí, a Madrid, acusado de haber vendido informaciones militares al enemigo. Es inútil decir que las habituales confesiones, las misteriosas cartas escritas con tinta invisible, y otras pruebas, estaban ya listas para salir con tal abundancia que, razonablemente, no se podía considerarlas sino como preparadas con antelación. Hacia el 19 de junio, desde Valencia llegó a Barcelona la noticia de que Nin había sido fusilado. Esperábamos que el rumor fuera falso, pero apenas es necesario subrayar la obligación para el Gobierno de Valencia de fusilar algunos, una docena, quizá líderes del POUM si quiere que sus acusaciones sean tomadas en serio. Durante este tiempo, la base del partido, no solamente los miembros, sino también los soldados pertenecientes a las milicias del POUM, y los simpatizantes o apoyos de cualquier tipo eran arrojados a prisión en cuanto la policía podía capturarlos. Quizá sea imposible realizar una estadística exacta, pero todo indica que, durante la primera semana, hubo más de cuatrocientas detenciones, solamente en Barcelona. Se sabe, sin lugar a dudas, que las prisiones estaban tan llenas que un elevado número de prisioneros hubo de ser encerrado en tiendas y otros depósitos provisionales. Según todas mis investigaciones ninguna distinción se ha hecho en estas detenciones entre los que tomaron parte o no en los disturbios de mayo. En cambio, la prohibición del POUM tuvo validez retroactiva. Dado que el POUM acababa de ser ilegalizado, todos los que, en alguna ocasión, habían pertenecido al POUM fueron considerados infractores de la ley. La policía arrestó incluso a los heridos de los sanatorios. Entre los detenidos en una de las prisiones he visto, por ejemplo, dos hombres conocidos por mí, amputados de una pierna ; y también un niño que no tenía más de doce años.

Y hay que pensar en lo que significa prácticamente el encarcelamiento en España en este momento. Sin hablar de la superpoblación de las cárceles provisionales, de las condiciones insalubres, de la falta de luz y aire y de la alimentación inmunda, se da la ausencia total de algo que pudiera parecerse a la legalidad. Nada más legítimo, por ejemplo, que el habeas corpus ; pues bien, según la ley actualmente vigente en España, o, en todo caso, según su aplicación actual, cualquiera podía ser encarcelado indefinidamente, no sólo sin juicio, sino incluso sin acusación. Y en tanto no existe acusación, las autoridades pueden, si quieren, incomunicarle (es decir, uno no tiene el derecho de comunicarse ni siquiera con un abogado ni cualquier otra persona ajena a la prisión). Es fácil entender qué valor cabe dar a las confesiones obtenidas en tales condiciones. la situación es peor aún para los más pobres, dada la supresión del Socorro Rojo del POUM, que facilitaba un abogado a los encarcelados, y que ahora ha sido suprimido como otras organizaciones del POUM.

Pero el aspecto más odioso, quizá, de todo sea el haber impedido deliberadamente que toda información sobre estos hechos llegase a las tropas del frente de Aragón, por lo menos durante cinco días o más. Precisamente yo estaba en el frente del 15 al 20 de junio. Me trasladaron en ambulancia a pueblos de segunda línea, Siétamo, Barbastro, Monzón, etcétera. En todos estos lugares, los cuarteles generales de milicias del POUM, sus Comités del Socorro Rojo y demás organizaciones funcionaban normalmente ; incluso tan lejos como en Lérida (a 100 kilómetros de Barcelona) y hasta el 20 de junio, absolutamente nadie sabía que el POUM había sido suprimido ; no se decía una palabra en los diarios de Barcelona, mientras en el mismo momento en los de Valencia (que no llegaban al frente de Aragón) resplandecía el relato de la traición de Nin.

Como tantos otros camaradas he conocido la amarga experiencia del regreso a Barcelona para encontrarme con la supresión del POUM durante mi ausencia. Por suerte, fui prevenido justo a tiempo para poder escaparme, pero otros no tuvieron ocasión. Todo miliciano del POUM que viniese del frente en esta época podía elegir entre esconderse inmediatamente o ser metido instantáneamente en prisión. ¡Una recepción verdaderamente agradable tras tres o cuatro meses en primera línea del frente ! La razón de esto era evidente : la ofensiva de Huesca acababa de empezar, y el Gobierno temía probablemente que si los milicianos del POUM se enteraban de lo que sucedía, estos abandonasen el frente. Personalmente no creo que la fidelidad de los milicianos se hubiera debilitado. Pero, en todo caso, tenían derecho a conocer la verdad. Hay algo indeciblemente odioso en el hecho de enviar hombres al combate (cuando yo abandonaba Siétamo, la lucha ya se había iniciado y los primeros heridos, metidos en las ambulancias, eran zarandeados en las abominables carreteras) ocultándoles que en ese mismo momento, a sus espaldas, su partido era suprimido, sus jefes denunciados como traidores, y sus amigos y parientes metidos en prisión.

El POUM era sin duda el más débil en número de todos los partidos revolucionarios, y su supresión no atañe, sino relativamente, a pocas personas. Según todos los indicios, no habrá en total más que una veintena, de fusilados o condenados a largas penas de prisión, centenares de existencias destrozadas, y algunos millares de perseguidos pasajeramente. Sin embargo, su supresión es, como síntoma, muy importante. En primer lugar, muestra claramente al extranjero lo que ya era evidente a ojos de algunos observadores en España : que el actual Gobierno tiene más puntos de semejanza que de diferencia con el fascismo (Lo que no significa en modo alguno que no valga la pena luchar contra el fascismo más abierto de Franco y Hitler. En cuanto a mí, ya había comprendido desde mayo la tendencia fascista del Gobierno, pero no por eso dejé de ir de nuevo voluntario al frente, como hice). En segundo lugar, la eliminación del POUM es un signo descorazonador del inminente ataque contra los anarquistas. Ellos son los enemigos que los comunistas realmente temen, mucho más de lo que nunca han temido al POUM, numéricamente insignificante. Los líderes anarquistas han tenido ahora una demostración de los métodos que se emplearán también con ellos : la única esperanza que resta en lo que atañe a la revolución, y probablemente también a la victoria en la guerra, es que la lección les sea útil y se decidan y se preparen para defenderse antes de que sea tarde.

Testigo en Barcelona - 25 de septiembre 1937

SALUT AUX FEMMES !

SALUT AUX RÉVOLUTIONNAIRES !

SALUT AU PROLÉTARIAT D’ESPAGNE

8 Messages de forum

  • L’Espagne de 1936, ce n’est pas une victoire électorale, ce n’est pas un front populaire, ce n’est pas la démocratie ni la république, ce n’est pas une guerre : c’est la révolution sociale prolétarienne allant vers le pouvoir ouvrier mais ... qui s’est arrêtée en chemin, détournée et assassinée avant...

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  • La révolution, c’est d’abord ... les femmes !

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  • George Orwell, qui combattait dans la colonne Lénine du POUM, note lors de son retour dans la ville le 26 avril un « brusque et saisissant changement d’atmosphère » :

    « L’uniforme des milices et des salopettes bleues avaient presque disparu [...] Deux faits donnaient le ton à tout le reste. D’une part, les gens - la population civile - ne s’intéressaient plus beaucoup à la guerre ; d’autre part, l’habituelle division de la société en riches et en pauvres, en classe supérieure et classe inférieure, s’affirmait de nouveau. [...] Le 1° mai approchait et il était question d’une manifestation monstre à laquelle prendraient part à la fois la CNT et l’UGT. [...] Mais au dernier moment la manifestation fut décommandée. [...] Quel drôle d’état de choses ! Barcelone, la ville soi-disant révolutionnaire par excellence, fut probablement la seule ville de l’Europe non-fasciste où il n’y eut pas de commémorations ce jour-là. [...] Vers midi, le 3 mai, un ami qui traversait le hall de l’hôtel me dit en passant : « Il y a eu une espèce d’émeute au bureau central des téléphones, à ce que j’ai entendu dire. » [...] Tout ce que je pus apprendre, c’est que les gardes civils avaient attaqué le Central téléphonique et s’étaient emparés de plusieurs points stratégiques d’où ils dominaient d’autres locaux appartenant aux ouvriers. [...] Avec cette espèce d’énergie passionnée que les Espagnols déploient lorsqu’ils sont tout à fait décidés à se mettre à exécuter n’importe quel travail, des hommes, des femmes, de tout petits enfants, en longues rangées, arrachaient les pavés ; certains les charriaient dans une voiture à bras que l’on avait dénichée quelque part, tandis que d’autres faisaient la navette en chancelant sous le poids de lourds sacs de cailloux. [...] Au coin de la rue où, la veille, j’avais vu des anarchistes commencer à tirer, s’élevait maintenant une barricade. [...] Et il courait de vilains bruits. On disait que le gouvernement de Valence envoyait six mille hommes occuper Barcelone, et que cinq mille miliciens des troupes du POUM et des anarchistes avaient quitté le front d’Aragon pour s’opposer à eux. Seul le premier de ces bruits était vrai. [...] Confusément je prévis qu’une fois la lutte terminée on ferait retomber toute la responsabilité sur le POUM, qui était le parti le plus faible et, partant, le plus indiqué à prendre comme bouc émissaire. [...] Au-dessus du Central téléphonique le drapeau anarchiste avait été amené et seul le drapeau catalan flottait maintenant. Cela signifiait que décidément les ouvriers étaient battus. [...] Ce dut être assez tard dans la soirée que les troupes de Valence firent leur entrée dans la ville. C’étaient les gardes d’assaut, formation analogue à celle des gardes civils et des carabiniers (autrement dit, essentiellement destinée aux opérations de police) et troupe d’élite de la République. [...] C’étaient des troupes splendides, de beaucoup les meilleures qu’il m’eût été donné de voir jusque-là en Espagne [...] J’étais habitué aux milices en loques et à peine armées du front d’Aragon, et j’avais jusqu’alors ignoré que la République possédât de telles troupes. C’était, physiquement, des hommes triés sur le volet, mais ce n’était pas tant cela, que leur armement, qui m’étonnait. Ils avaient tous des fusils tout neufs du type connu sous le nom de « fusil russe » [...] Il était loin d’être parfait, mais combien meilleur que les affreux vieux tromblons que nous avions au front ! En outre, les gardes d’assaut avaient chacun un pistolet automatique, et un fusil mitrailleur pour dix hommes. [...] On procéda à de grandes saisies d’armes dans les locaux fortifiés de la CNT [...] Le POUM était dénoncé comme une organisation fasciste déguisée et des agents du PSUC répandaient partout dans la ville un dessin caricatural qui représentait le POUM sous les traits de quelqu’un qui, en ôtant un masque décoré du marteau et de la faucille, découvrait un visage hideux de fou furieux marqué de la croix gammée. Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté : ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM ... »

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  • 1936-1938 : Documents et images de la révolution espagnole / Archivas y fotos de la revolucion en España
    19 octobre 21:17, par Robert Paris
    George Orwell, qui combattait dans la colonne Lénine du POUM, note lors de son retour dans la ville le 26 avril un « brusque et saisissant changement d’atmosphère » :

    « L’uniforme des milices et des salopettes bleues avaient presque disparu [...] Deux faits donnaient le ton à tout le reste. D’une part, les gens - la population civile - ne s’intéressaient plus beaucoup à la guerre ; d’autre part, l’habituelle division de la société en riches et en pauvres, en classe supérieure et classe inférieure, s’affirmait de nouveau. [...] Le 1° mai approchait et il était question d’une manifestation monstre à laquelle prendraient part à la fois la CNT et l’UGT. [...] Mais au dernier moment la manifestation fut décommandée. [...] Quel drôle d’état de choses ! Barcelone, la ville soi-disant révolutionnaire par excellence, fut probablement la seule ville de l’Europe non-fasciste où il n’y eut pas de commémorations ce jour-là. [...] Vers midi, le 3 mai, un ami qui traversait le hall de l’hôtel me dit en passant : « Il y a eu une espèce d’émeute au bureau central des téléphones, à ce que j’ai entendu dire. » [...] Tout ce que je pus apprendre, c’est que les gardes civils avaient attaqué le Central téléphonique et s’étaient emparés de plusieurs points stratégiques d’où ils dominaient d’autres locaux appartenant aux ouvriers. [...] Avec cette espèce d’énergie passionnée que les Espagnols déploient lorsqu’ils sont tout à fait décidés à se mettre à exécuter n’importe quel travail, des hommes, des femmes, de tout petits enfants, en longues rangées, arrachaient les pavés ; certains les charriaient dans une voiture à bras que l’on avait dénichée quelque part, tandis que d’autres faisaient la navette en chancelant sous le poids de lourds sacs de cailloux. [...] Au coin de la rue où, la veille, j’avais vu des anarchistes commencer à tirer, s’élevait maintenant une barricade. [...] Et il courait de vilains bruits. On disait que le gouvernement de Valence envoyait six mille hommes occuper Barcelone, et que cinq mille miliciens des troupes du POUM et des anarchistes avaient quitté le front d’Aragon pour s’opposer à eux. Seul le premier de ces bruits était vrai. [...] Confusément je prévis qu’une fois la lutte terminée on ferait retomber toute la responsabilité sur le POUM, qui était le parti le plus faible et, partant, le plus indiqué à prendre comme bouc émissaire. [...] Au-dessus du Central téléphonique le drapeau anarchiste avait été amené et seul le drapeau catalan flottait maintenant. Cela signifiait que décidément les ouvriers étaient battus. [...] Ce dut être assez tard dans la soirée que les troupes de Valence firent leur entrée dans la ville. C’étaient les gardes d’assaut, formation analogue à celle des gardes civils et des carabiniers (autrement dit, essentiellement destinée aux opérations de police) et troupe d’élite de la République. [...] C’étaient des troupes splendides, de beaucoup les meilleures qu’il m’eût été donné de voir jusque-là en Espagne [...] J’étais habitué aux milices en loques et à peine armées du front d’Aragon, et j’avais jusqu’alors ignoré que la République possédât de telles troupes. C’était, physiquement, des hommes triés sur le volet, mais ce n’était pas tant cela, que leur armement, qui m’étonnait. Ils avaient tous des fusils tout neufs du type connu sous le nom de « fusil russe » [...] Il était loin d’être parfait, mais combien meilleur que les affreux vieux tromblons que nous avions au front ! En outre, les gardes d’assaut avaient chacun un pistolet automatique, et un fusil mitrailleur pour dix hommes. [...] On procéda à de grandes saisies d’armes dans les locaux fortifiés de la CNT [...] Le POUM était dénoncé comme une organisation fasciste déguisée et des agents du PSUC répandaient partout dans la ville un dessin caricatural qui représentait le POUM sous les traits de quelqu’un qui, en ôtant un masque décoré du marteau et de la faucille, découvrait un visage hideux de fou furieux marqué de la croix gammée. Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté : ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM ... »

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  • A lire sur la militarisation des milices ouvrières de la révolution d’Espagne :

    ici

    Toto

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  • Bonjour, je pense que le peu de poid qu’avait la gauche et les staliniens sur la classe ouvrière à cette époque en Espagne et particulièrement en catalogne, le fait aussi que le stade de la révolution était particulièrement avancé a fait qu’il y a eu une sorte de coalition des pays impérialistes, des fascistes et des gauches réformistes et staliniennes pour écraser la révolution prolétarienne et dans cet écrasement les dirigeants Anarchistes et Poumistes ont joués le rôle de bureaucrate, le rôle que la gauche a d’habitude dans les périodes pré révolutionnaire et même révolutionnaire. Les dirigeants anarchistes ont canalyser la révolution bien que ce soit leur base qu’il l’ai en grande partie lancée.

    Si des dirigeants de mouvements révolutionnaires sont "obligés" de se retrouver à jouer les canalyseurs c’est dire à quel point la révolution espagnole était puissante, avancée, c’est dire à quel point les classes dirigeantes ont eu peur et qu’ils ont mit le paquet pour l’écraser, car bien evidemment la révolution espagnole n’est pas espagnole elle est mondiale, comme la révolution russe et toutes les autres révolutions prolétariennes, quand John Reed a choisi le titre de son bouquin les dix jours qui ébranlèrent le monde ce n’était pas par hasard.

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  • Les conditions de la révolution espagnole ne date pas de l’offensive des fascistes et de la résistance des anarchistes, comme il a été dit les années trente en Espagne ne se sont pas passés sans au moins une grève générale, avec même une insurrection à Saragosse, mais on peut remonter un peu plus en arrière avec la révolution de 1868, je n’ai rien vu sur le site à ce propos je vous envoi ce que j’ai trouvé la dessus sur wikipédia.

    La Révolution de 1868 (aussi connue en espagnol comme La Gloriosa [La Glorieuse] ou La septembrina [celle de septembre]) fut un soulèvement révolutionnaire qui eut lieu en septembre 1868 et qui détrôna la reine Isabelle II. Les six années qui suivirent cette révolution sont nommées Sexenio Democrático dans l’historiographie espagnole.

    Exilée en France, Isabelle II n’abdique qu’en 1870. Le duc Amédée de Savoie est choisi pour lui succéder mais il abdique dès 1873, après un règne de seulement deux ans et demi. Devant la situation inextricable, la République est proclamée le 11 février 1873.
    Sommaire
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    * 1 Contexte historique
    * 2 La Révolution de septembre 1868
    * 3 La recherche d’un nouveau roi
    * 4 Source
    * 5 Voir aussi

    Contexte historique [modifier]

    Au milieu des années 1860, le mécontentement à l’égard du régime monarchique d’Isabelle II dans les milieux populaires, politiques et militaires était criant. Le modérantisme espagnol, au pouvoir depuis 1845 connaissait une importante crise interne et n’avait pas su résoudre les problèmes du pays. Il y avait une grave crise économique (encore renforcée par les lourdes pertes humaines de la Guerre hispano-sud-américaine), et de toute part proliféraient les pronunciamientos, comme celui mené en 1868 par Juan Prim ou le soulèvement des sergents de San Gil la même année. En exil, libéraux et républicains parvinrent à des accords à Ostende (1866) et à Bruxelles (1867) pour fomenter davantage encore de troubles qui conduiraient à un changement drastique du système de gouvernement, non plus seulement pour remplacer le président Narváez, mais bien avec l’objectif ultime de renverser Isabelle II. La Reine et le régime monarchique lui-même étaient devenus le centre des critiques portant sur les principaux problèmes du pays.

    À la mort de O’Donnell en 1867 se produisit un important changement : de nombreux sympatisants de l’Union Libérale adoptèrent les positions du front qui réclamait le renversement d’Isabelle II et la mise en place d’un gouvernement plus efficace pour l’Espagne.
    La Révolution de septembre 1868 [modifier]
    Gouvernement provisoire, 1869. Figuerola, Sagasta, Ruiz Zorrilla, Prim, Serrano, Topete, López Ayala, Romero Ortiz et Lorenzana (photo de J. Laurent).

    En septembre 1868 le temps de la couronne était compté. Les forces navales basées à Cadix, sous le commandement de Juan Bautista Topete, se mutinèrent contre le gouvernement d’Isabelle II. Le pronunciamiento se produisait à l’endroit même où le general Riego avait pris les armes contre son roi 50 ans plus tôt.

    Les généraux soulevés à Cadix lancèrent le 19 septembre 1868 une proclamation solemnelle adressée au peuple espagnol dans laquelle ils déploraient l’état où se trouvait le pays (corruption, manque de légitimité des autorités, censure de la presse etc.) et se présentaient comme la véritable incarnation des aspirations populaires. Cette proclamation était signée par Joan Prim, Domingo Dulce, Francisco Serrano, Ramón Nouvillas, Rafael Primo de Rivera, Antonio Caballero de Rodas et Juan Topete.

    Elle mettait en évidence l’existence des nombreuses forces en jeu : si les militaires, pour leur part, se disaient monarchistes et ne prétendaient rien d’autre que changer la Constitution et le monarque, les Juntes, plus radicales, ne cachaient pas leur intention de réussir une véritable révolution bourgeoise, basée sur le principe de souveraineté nationale. Il convient de signaler également la participation de groupes paysans andalous, qui aspiraient à la Révolution Sociale.

    Le président Ramón María Narváez abandonna la reine, tout comme son ministre en chef Luis González Bravo. Narváez mourut cette même année, aggravant la crise dans les secteurs modérés. Les généraux Prim et Serrano dénoncèrent le gouvernement, et une grande partie de l’armée déserta et rejoignit le camp des généraux révolutionnaires à leur retour en Espagne.
    La reine Isabelle II d’Espagne en exil à Paris

    Le mouvement commencé en Andalousie s’étendit rapidement à d’autres zones du pays, sans que les troupes du gouvernement puissent faire face à celles des insurgés. L’appui de Barcelone et de toute la zone méditerranéenne fut décisif pour le triomphe de la Révolution. Malgré la démonstration de force de la Reine dans la Bataille d’Alcolea, les loyalistes de Pavía furent vaincus par le Général Serrano. Isabelle se vit alors condamnée à l’exil et elle regagna la France, d’où elle ne reviendrait jamais.

    A partir de ce moment et durant 6 ans (1868-1874) il y eut des tentatives pour créer en Espagne un système de gouvernement révolutionnaire, connu sous le nom de Sexenio Revolucionario ou Sexenio Democrático, mais l’échec final (qui alla jusqu’à remettre en cause l’existence de l’Espagne en tant que nation) ramena les modérés au pouvoir.
    La recherche d’un nouveau roi [modifier]

    L’esprit révolutionnaire qui avait permis de renverser le gouvernement espagnol manquait toutefois d’une ligne politique claire. La coalition de libéraux, modérés et républicains ne parvenait pas à s’accorder sur le choix d’un meilleur gouvernement pour remplacer celui d’Isabelle. Le contrôle du gouvernement passa dans un premier temps à Francisco Serrano, architecte de la précédente révolution contre la dictature d’Espartero. Au début les Cortès rejetèrent l’idée d’une république pour l’Espagne, et Serrano fut nommé Régent pendant qu’on recherchait un monarque adéquat pour mener le pays. Pendant ce temps était rédigée une constitution libérale, promulguée par les Cortes en 1869 ; c’était la première véritable constitution depuis la Constitution de Cadix de 1812.

    La recherche d’un roi approprié devint plus que problématique pour les Cortes. Les républicains étaient au fond prêts à accepter un monarque si c’était une personne compétente et qu’il respectait la Constitution. Juan Prim, éternel opposant aux gouvernements d’Isabelle II, fut nommé régent en 1869. Il déclara notamment au cours de cette période : « Trouver un roi démocrate en Europe est aussi difficile que trouver un athée au ciel ! ». On alla jusqu’à envisager de désigner malgré son age Baldomero Espartero comme roi, bien que les secteurs progressistes s’y soient opposés (finalement, et bien qu’il rejetât lui-même l’idée d’être nommé roi, il obtint six voix favorables au cours de l’élection). Beaucoup proposaient le jeune fils d’Isabelle, Alphonse (celui qui serait par la suite le roi Alphonse XII d’Espagne), mais il perdit de nombreux points car on pensait qu’il pourrait facilement être influencé par sa mère et commenttre à son tour les mêmes erreurs que cette dernière. Ferdinand de Saxe-Cobourg, ancien régent du Portugal, fut également envisagé. Finalement le choix porta sur un roi italien Amédée de Savoie ; son règne ne dura que 2 ans et demi, entre 1870 et 1873.

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