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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 1-3 Le réformisme d’aujourd’hui, du syndicalisme à l’altermondialisme et au (...) > La violence révolutionnaire

La violence révolutionnaire

vendredi 2 octobre 2009, par Robert Paris

Nous sommes au courant des opinions de Macdonald sur la violence révolutionnaire. Elles se sont révélées à nous comme le développement de la théorie conservatrice de la gradation chère à Mr. Baldwin. La négation de la violence revêt un caractère beaucoup plus curieux et plus sincère chez le " gauche " Lansbury. Ce dernier, voyez-vous, " n’a pas foi " en la violence. Tout bonnement. Il " n’a foi " ni dans les armées capitalistes, ni dans les insurrections. S’il croyait à la violence, il ne voterait pas, dit-il, pour la flotte britannique, et se joindrait aux communistes. Que voilà un homme courageux ! Ne croyant pas à la violence, Lansbury croit à l’au-delà, ce qui rend un douteux hommage à sa perspicacité réaliste. Un certain nombre de faits se sont pourtant accomplis sur la planète avec l’aide de la violence, n’en déplaise à Mr. Lansbury. Que Lansbury croie ou ne croie pas à la flotte de guerre anglaise, les Hindous savent que cette flotte existe. En avril 1919, le général anglais Dyer faisait tirer, sans avertissement préalable, sur un meeting hindou désarmé, réuni à Amritsar. Il y eut 450 morts et 1.500 blessés. Laissons les morts en paix ; il faut, en tous cas, dire des blessés qu’il ne leur fut pas permis de " ne pas croire " à la violence. En sa qualité même de chrétien, Lansbury devrait bien admettre que si les fieffés coquins du clergé juif et le peureux proconsul romain Pilate, ancêtre politique de Macdonald, n’avaient, autrefois, exercé la violence contre le Christ, il n’y aurait eu ni couronne du martyre, ni résurrection, ni ascension, et M. Lansbury lui-même n’aurait pas eu l’occasion de naître pieusement chrétien et de devenir un mauvais socialiste. Ne pas croire à la violence c’est tout comme ne pas croire à la pesanteur. Toute la vie est bâtie sur des formes diverses de violence, sur l’opposition d’une violence à une autre, et répudier la violence libératrice, c’est encourager la violence des oppresseurs qui gouvernent actuellement le monde.

Nous sentons pourtant que des remarques incidentes ne peuvent pas suffire, dans le cas qui nous occupe. La question de la violence et de sa négation, de la part de Messieurs les pacifistes, les socialistes chrétiens et autres hypocrites, occupe une si grande place dans la politique anglaise qu’elle exige un examen spécial et minutieux, adapté au niveau de culture politique des chefs du Labour Party. Nous nous excusons à l’avance, devant les autres lecteurs, de l’infériorité de ce niveau.

Que signifie la négation de toute violence ? Si, par exemple, un voleur s’introduisait dans l’appartement de Mr. Lansbury, nous craignons fort que ce pieux gentleman (nous parlons du maître de céans) n’use de violence, ou n’appelle, à cette fin, l’agent de police le plus à proximité. Si même, dans sa charité chrétienne, Lansbury laissait le voleur s’en aller en paix - ce dont nous ne sommes nullement convaincus - ce serait à la condition, qui va de soi, de quitter sur-le-champ son logis. Et le luxe de ce geste chrétien, notre honorable gentleman ne pourrait se le permettre que parce que son appartement jouit de la protection des lois britanniques sur la propriété et des nombreux argus qui les font respecter, de sorte que, d’une façon générale, les visites nocturnes des cambrioleurs constituent plutôt une exception qu’une règle. Si Lansbury tentait de nous répondre que l’intrusion dans un honorable logis chrétien est une violence, et entraîne la nécessité d’une riposte, nous lui dirions que ce raisonnement est un renoncement à la négation de la violence en général, et équivaut, au contraire, à l’admission en principe et en pratique de la violence ; et qu’il peut, enfin, être intégralement appliqué à la lutte des classes, où les intrusions quotidiennes du voleur-capital dans la vie et le travail du prolétariat, ainsi que le rapt de la plus-value, justifient pleinement une riposte. Lansbury pourrait nous répondre alors qu’il n’entend pas par violence, toutes les mesures de contrainte, desquelles notre admirable vie sociale ne pourrait se passer, et ne pense qu’à la violation du sixième commandement : "Tu ne tueras point ". Il est possible de produire pour justifier cette façon de poser la question, maintes phrases ampoulées sur la sainteté de la vie humaine. Mais ici encore, force nous sera de demander, usant du langage des apologues de l’Évangile, le plus accessible aux dirigeants du socialisme britannique, ce que ferait Mr. Lansbury, s’il voyait un malfaiteur lever sa trique sur des petits enfants et s’il n’y avait, pour sauver ceux-ci, d’autre ressource qu’un coup de revolver immédiat et bien dirigé. Si notre interlocuteur supposé ne veut pas recourir à des sophismes de trop basse qualité, il répondra sans doute, pour se soulager, que notre exemple est d’un caractère trop exceptionnel. Réponse qui signifiera une fois de plus que son droit de recourir au meurtre en de certains cas, Lansbury l’a transmis à la police, organisation spécialisée de la violence qui le débarrasse de la nécessité d’user du revolver, ou même de réfléchir à la destination pratique de cet instrument. Mais que faire, demanderons-nous, si des briseurs de grève, armés assomment ou tuent des grévistes ? Ces cas sont coutumiers en Amérique et ne sont pas exceptionnels dans d’autres pays. Les ouvriers ne peuvent pas déléguer à la police leurs droits de riposter aux briseurs de grève, parce que la police défend, dans tous les pays, le droit des briseurs de grève d’assommer et de tuer les grévistes, auxquels ne s’applique pas, comme on sait, le bénéfice de la loi de la sainteté de la vie. Nous demandons : les grévistes ont-ils le droit de recourir aux cannes, aux pierres, aux revolvers, aux bombes, contre les fascistes, les bandes du Ku-Klux-Klan et les autres bandits mercenaires du capital ? Petite question à laquelle nous voudrions bien une réponse claire et précise et non hypocritement évasive. Si Lansbury nous dit que la tâche du socialisme est de donner aux masses populaires une éducation telle que les fascistes ne soient pas des fascistes et les vauriens des vauriens, cette réponse sera pure hypocrisie. Que l’élimination de la violence, d’abord sous ses formes les plus grossières et les plus sanglantes, ensuite sous toutes les autres, mieux voilées, soit la fin du socialisme est tout à fait indiscutable. Mais il ne s’agit pas des mœurs et de la morale de la future société communiste ; il s’agit des voies et des moyens concrets à employer dans la lutte contre la violence capitaliste. Quand les fascistes sabotent une grève, occupent la rédaction d’un journal, mettent la main sur la caisse, assomment ou tuent les députés ouvriers, la police assurant l’immunité des malfaiteurs, il n’est que l’hypocrite le plus corrompu qui puisse conseiller aux ouvriers de ne pas rendre coup pour coup, sous le prétexte qu’il n’y aura pas de place pour la violence dans la société communiste. Il reste, naturellement, à décider, dans chaque cas donné, la situation considérée dans son ensemble, de la réponse à faire à la violence de l’ennemi et du point jusqu’où on peut aller dans la riposte. Mais c’est une question de tactique conforme aux buts poursuivis qui n’a rien de commun avec la négation ou l’admission en principe de la violence.

Qu’est-ce que la violence ? Où commence-t-elle ? Où les actions collectives des masses, admissibles et conformes au but, deviennent-elles violence ? Nous doutons fort que Lansbury ou tout autre pacifiste soit capable de répondre à cette question, à moins de se borner à un simple renvoi au code pénal, où ce qui est permis et ce qui est défendu est précisé. La lutte des classes est une chaîne ininterrompue de violences ouvertes ou masquées, " régularisées " à tel ou tel degré par l’État, qui représente, à son tour, l’appareil de la violence organisée du plus fort des adversaires, c’est-à-dire de la classe dominante. La grève est-elle une violence ? Il fut un temps où les grèves étaient interdites ; chaque grève était alors presque inévitablement liée à des conflits physiques. Puis, à la suite du développement pris par les grèves, c’est-à-dire de la violence des masses exercée contre la loi, ou plus exactement des coups sans cesse portés par les masses à la violence légale, les grèves furent légalisées. Est-ce à dire que Lansbury ne considère que les grèves pacifiques, " légales ", c’est-à-dire autorisées par la bourgeoisie, comme des procédés admissibles de lutte ? Mais si les ouvriers n’avaient pas organisé des grèves au début du XIXe siècle, la bourgeoisie anglaise ne les aurait pas légalisées en 1824. Et si l’on admet l’exercice de la violence ou le recours à la force, sous la forme des grèves, il faut en prendre toute la responsabilité, y compris celle de la défense des grèves contre les jaunes à l’aide de mesures adéquates de contre-violence.

Allons plus loin, Si les grèves des ouvriers contre les capitalistes ou contre des groupes distincts de capitalistes sont admissibles, Lansbury aura-t-il la témérité de déclarer inadmissible la grève générale des ouvriers contre un gouvernement fasciste qui accable les organisations ouvrières, détruit la presse ouvrière, infeste les rangs des ouvriers de provocateurs et d’assassins .? Encore une fois, la grève générale ne peut avoir lieu ni chaque jour ni à toute heure, et n’est possible que dans des conditions concrètes bien définies. Mais c’est là une question de stratégie et d’opportunité. Pour ce qui est de la grève générale, considérée comme une des armes les plus décisives, il est douteux que Lansbury et tous ses coreligionnaires pris ensemble, puissent imaginer un autre moyen susceptible d’être appliqué par le prolétariat à l’obtention de résultats décisifs. Car Lansbury ne tombera pas assez bas pour recommander aux ouvriers d’attendre que l’amour du prochain s’impose aux cœurs, disons des fascistes italiens, qui sont, du reste, en assez grand nombre, de très pieux catholiques. Et s’il faut admettre que le prolétariat a non seulement le droit, mais aussi le devoir de préparer la grève générale contre le régime fasciste, toutes les conséquences ultérieures doivent être déduites de cette admission. La grève générale n’est pas une simple manifestation ; elle signifie un ébranlement grave de la société, et met en tous cas en question les destinées du régime politique existant et la réputation de force de la classe révolutionnaire. On ne peut entreprendre une grève générale que si la classe ouvrière - et d’abord son avant-garde - est prête à pousser l’action jusqu’au bout. Mais le fascisme ne se prépare pas non plus à capituler devant quelques manifestations grévistes pacifiques. En cas de danger immédiat et réel, les fascistes mettront en œuvre tous leurs moyens, joueront, dans une mesure plus large que jamais, de la provocation, de l’assassinat et de l’incendie. On demandera : est-il permis aux dirigeants d’une grève générale de constituer des organisations pour la défense des grévistes contre la violence de l’ennemi, pour le désarmement et la dissolution des bandes fascistes ? Et comme il n’est jamais arrivé à personne, pour autant qu’il nous en souvienne, de désarmer des ennemis en fureur, à l’aide d’hymnes religieux, force sera évidemment d’armer les détachements révolutionnaires de revolvers et de grenades à main, jusqu’au moment où ils réussiront à s’emparer de fusils, de mitrailleuses et de canons. Mais peut-être est-ce à cette limite que commence le domaine de la violence inadmissible ? S’il en est ainsi, nous tombons, sans espoir d’en sortir, dans des contradictions aussi humiliantes qu’absurdes. Une grève générale qui ne, se défend pas contre la violence et l’écrasement est une manifestation de couardise, condamnée à la défaite Un traître ou un fou peuvent seuls convier à la lutte dans ces conditions. La lutte gréviste désarmée entraîne, en vertu d’une logique indépendante de Lansbury, des conflits armés. Il s’en produit à tout instant dans les grèves économiques, ils sont absolument inévitables dans la grève révolutionnaire politique, dans la mesure où celle-ci a pour fin la subversion d’un pouvoir, Qui renonce à la violence doit renoncer en général à la lutte, c’est-à-dire se ranger pratiquement parmi les défenseurs de la violence triomphante des classes dominantes.

Mais la question n’est pas encore vidée. La grève générale que nous supposons a pour fin le renversement du pouvoir fasciste. Ce résultat ne peut être obtenu que par la victoire sur les forces armées du fascisme. Ici, deux hypothèses sont encore concevables : la victoire directe sur les forces de la réaction ou le passage de ces forces à la Révolution. Aucune de ces deux hypothèses ne peut se réaliser intégralement. Une insurrection révolutionnaire triomphe lorsqu’elle réussit à infliger une défaite aux forces les plus fermes, les plus résolues, les plus sûres, de la réaction, et à s’attirer la sympathie des autres forces armées du régime. Ce résultat, on ne peut, soit dit une fois de plus, l’obtenir que si les troupes gouvernementales hésitantes se convainquent que les masses ouvrières ne se bornent pas à manifester leur mécontentement, étant bien résolues à renverser cette fois, coûte que coûte, le gouvernement, sans reculer devant l’emploi des moyens les plus impitoyables. Ce sentiment est seul capable de faire passer les troupes hésitantes du côté du peuple. Plus la politique des dirigeants de la grève générale sera expectante, hésitante, évasive, et moins il y aura d’hésitation dans les troupes, et plus fermement elles soutiendront le pouvoir, et plus ce dernier aura des chances de sortir victorieux de la lutte, pour ensuite, accabler la tête de la classe ouvrière sous les répressions sanglantes. En d’autres termes, quand la classe ouvrière est obligée de recourir, pour son émancipation, à la grève générale, elle doit se rendre compte à l’avance que celle-ci entraîne inévitablement des collisions armées et des conflits analogues, locaux et généraux ; elle doit se rendre compte à l’avance que la grève ne sera pas repoussée dans le seul cas où la riposte nécessaire aura tout de suite été donnée aux briseurs de grève, aux provocateurs, aux fascistes, etc ; elle doit prévoir à l’avance que le gouvernement dont la destinée se joue, jettera inévitablement dans la lutte, à un moment ou à un autre, ses forces armées, et que le destin du régime et, partant, du prolétariat, dépendra de l’issue du conflit des masses révolutionnaires avec ces forces armées. Les ouvriers doivent prendre à l’avance toutes les mesures pour mettre les soldats du côté du peuple par une agitation préalable ; mais ils doivent aussi prévoir à l’avance qu’il restera toujours au gouvernement assez de soldats sûrs ou à peu près sûrs pour tenter de réprimer l’insurrection, de sorte que la question se résoudra en dernier lieu par un conflit armé, auquel il faut se préparer d’après un plan arrêté à l’avance, et dans lequel il faudra s’engager avec une entière résolution révolutionnaire.

Il n’est que la résolution la plus haute qui puisse, dans la lutte révolutionnaire, arracher l’arme des mains de la réaction, abréger la guerre civile, diminuer le nombre de ses victimes. Si l’on n’y consent pas, point n’est besoin de prendre les armes ; si l’on ne prend pas les armes, pas de grève générale possible ; si l’on renonce à la grève générale, on ne peut pas penser à une lutte sérieuse. Il ne reste alors qu’à éduquer les ouvriers dans l’esprit d’une apathie complète, ce dont s’occupent par ailleurs l’école officielle, les partis gouvernants, les clergés de toutes les églises, et… les prédicateurs socialistes de l’inadmissibilité de la violence. .

Mais une chose est remarquable : de même que les philosophes idéalistes se nourrissent, dans la vie quotidienne, de pain, de viande et, en général, de viles matières, de même que, ne comptant pas sur l’immortalité de l’âme, ils s’efforcent de ne pas choir sous les roues d’une automobile, Messieurs les pacifistes, adversaires impuissants de la violence, idéalistes " moraux ", en appellent, chaque fois que leurs intérêts immédiats l’exigent à la violence politique, et en usent, directement ou non. Comme Mr. Lansbury ne manque pas, semble-t-il d’un certain tempérament, ces mésaventures lui arrivent plus souvent qu’à d’autres. Au cours des débats parlementaires sur les sans-travail (séance de la Chambre des Communes du 9 mars 1925), Lansbury rappela que la loi sur l’assurance contre le chômage fut promulguée, sous sa forme actuelle, en 1920, " moins pour assurer l’existence des ouvriers et de leurs familles que, comme le disait récemment lord Derby, pour prévenir une Révolution. En 1920 - continuait I,ansbury, - tous les ouvriers servant à l’armée furent inscrits parmi les assurés, car le gouvernement n’avait pas à ce moment la certitude qu’ils ne dirigeraient pas leurs fusils dans un sens fort indésirable. " (Times du 20 mars 1925). Après ces mots, le compte rendu parlementaire mentionne des " marques d’approbation sur les bancs de l’opposition ", c’est-à-dire du Labour Party et des exclamations : " Tiens, tiens ! " sur les bancs du ministère. Lansbury ne croit pas à la violence révolutionnaire. Mais il reconnaît néanmoins, à la suite de lord Derby, que la peur de la violence révolutionnaire engendra la loi sur l’assurance des sans-travail par l’État. Lansbury combat les tentatives d’abrogation de cette loi : il croit donc qu’une loi, née de la peur de la violence révolutionnaire, procure certains avantages à la classe ouvrière. C’est presque démontrer mathématiquement l’utilité de la violence révolutionnaire, car, Lansbury nous permettra de l’observer, s’il n’y avait pas de violence, il n’y aurait pas non plus de peur de la violence. Et s’il n’y avait pas de possibilité réelle (et de nécessité) de tourner, dans certains cas, les fusils contre le gouvernement, le gouvernement n’aurait pas de raison de craindre cette éventualité. De sorte que l’incroyance de Lansbury à la violence est pur malentendu. De fait, Lansbury use chaque jour de la violence, tout au moins sous la forme d’un argument. Il use davantage encore, dans la pratique, des conquêtes de la violence révolutionnaire des décades et des siècles passés. Il se refuse seulement à joindre les deux bouts de sa pensée. Il répudie la violence révolutionnaire pour la prise du pouvoir, c’est-à-dire pour la libération complète du prolétariat. Mais il s’accommode parfaitement de la violence et en use, dans les luttes qui ne sortent pas des cadres de la société bourgeoise. Mr. Lansbury est pour la violence au détail contre la violence en gros. Il fait penser à un végétarien qui s’accommoderait humblement de la chair des canards et des lapins, mais repousserait avec une vertueuse indignation l’abattage de bêtes de plus grande taille.

Nous prévoyons pourtant que Mr. Lansbury ou ses coreligionnaires plus diplomates et plus hypocrites nous objecteront : Oui, contre le régime fasciste, contre un gouvernement despotique, la violence peut être, après tout, nous n’en disconvenons pas, jusqu’à un certain point, admissible. Mais elle est tout à fait inadmissible en régime démocratique. De notre côté, nous enregistrerons sur l’heure cette objection comme une capitulation de principe, car il s’agissait d’abord, non de savoir dans quelles conditions politiques la violence est admissible ou conforme aux fins poursuivies, mais si elle était en général admissible, d’un certain point de vue abstrait, humanitaire, chrétien et socialiste.

Quand on nous dit que la violence révolutionnaire n’est inadmissible qu’en régime de démocratie politique, la question est reportée tout entière sur un autre plan. Ce qui ne veut cependant pas dire que les adversaires démocrates de la violence soient plus profonds et plus intelligents que les chrétiens humanitaires. Nous ne tarderons pas à nous convaincre sans peine qu’il n’en est rien.

En effet : est-il vrai que la question de l’admissibilité et de la conformité de la violence au but poursuivi soit tranchée selon la forme plus ou moins démocratique de la domination bourgeoise ? Cette conception est entièrement démentie par l’expérience historique, La lutte entre la tendance révolutionnaire et la tendance pacifique, légale, réformiste, au sein du mouvement ouvrier, ne commence pas au moment de la fondation de la République ou de l’institution du suffrage universel. A l’époque du chartisme et jusqu’en 1868, les ouvriers anglais furent privés de tout droit de vote, c’est-à-dire de l’instrument principal du développement " pacifique ". Le mouvement chartiste fut pourtant divisé en partisans du recours à la force physique, ceux-ci suivis de la masse, et partisans de la force morale, nombreux surtout parmi les intellectuels petits-bourgeois et les membres de l’aristocratie ouvrière. Dans l’Allemagne des Hohenzollern, pourvue d’un Parlement impuissant, les partisans des réformes parlementaires et les protagonistes de la grève générale révolutionnaire étaient aux prises, dans la social-démocratie. Enfin, en Russie même, sous l’autocratie, sous le régime du 3 juin, les mencheviks voulaient remplacer les méthodes révolutionnaires d’action par le mot d’ordre de la lutte pour la légalité. Ainsi, l’argument de la République bourgeoise ou du suffrage universel, argument suprême du réformisme et du légalisme, est le produit d’une théorie bornée, d’une courte mémoire ou d’une hypocrisie indéniable. En réalité, le réformisme légaliste équivaut à l’agenouillement des esclaves devant les institutions et les lois des esclavagistes. Le suffrage universel fait-il ou non, partie de ces institutions, l’édifice en est-il couronné d’un monarque ou d’un président ? La question n’est déjà plus, pour l’opportuniste, que secondaire. Il est toujours à genoux devant l’idole de l’État bourgeois, et ne consent à marcher vers son idéal que par les portes construites pour lui par la bourgeoisie Et ces portes sont construites de façon à être infranchissables.

Qu’est-ce que la démocratie politique et où commence-t-elle ? En d’autres termes, où passe, par quelle contrée, la limite qu’il est interdit à la violence de franchir ? Peut-on, par exemple, appeler démocratie un pays monarchique pourvu d’une Chambre haute ? Est-il permis de recourir à, la violence pour abroger ces institutions ? Il nous sera sans doute répondu, à ce sujet, que la Chambre des Communes d’Angleterre est assez puissante, pour supprimer, si elle le juge utile, le pouvoir royal et la Chambre des Lords, de sorte que la classe ouvrière a la possibilité d’achever pacifiquement l’institution du régime démocratique dans son pays. Admettons-le un instant, Mais qu’en est-il de la Chambre des Communes ? Peut-elle être qualifiée de démocratique, ne serait-ce que d’un point de vue formel ? Pas le moins du monde. Des éléments importants de la population sont en fait privés du droit de vote. Les femmes ne votent qu’à partir de 30 ans et les hommes de 21 ans. L’abaissement du cens électoral constitue du point de vue de la classe ouvrière, où l’on commence de bonne heure à travailler, une revendication démocratique élémentaire. En outre, les circonscriptions électorales sont découpées en Angleterre avec tant de perfidie, qu’il faut deux fois plus de voix pour élire un député ouvrier que pour élire un conservateur. En reculant la majorité de l’électeur, le Parlement anglais exclut la jeunesse active des deux sexes et confie les destinées du pays aux générations plus âgées, plus fatiguées, qui regardent davantage sous leurs pieds que l’avenir. Tel est le sens du refus du droit de vote aux jeunes. La géométrie cynique des circonscriptions électorales donne à une voix conservatrice autant de poids qu’à deux voix ouvrières. Le Parlement anglais actuel constitue ainsi la plus criante dérision de la volonté du peuple, même comprise au sens de la démocratie bourgeoise. La classe ouvrière a-t-elle le droit d’exiger impérieusement, même en demeurant sur le terrain des principes de la démocratie, de la Chambre des Communes actuelle, privilégiée et, en fait, usurpatrice, l’établissement immédiat d’un mode de suffrage vraiment démocratique ? Et si le Parlement répondait à cette revendication par une fin de non-recevoir, ce qui serait, à notre avis, inévitable, car le gouvernement Baldwin vient de refuser d’égaliser la majorité électorale des deux sexes, le prolétariat aura-t-il le droit d’exiger, par exemple, par la grève générale, d’un Parlement usurpateur, des droits électoraux démocratiques ?

Et s’il fallait admettre que la Chambre des Communes actuelle, usurpatrice, ou qu’une autre, plus démocratique, décidât d’abroger la royauté et la Chambre des Lords – ce qu’il n’y a nullement lieu d’espérer - il ne serait pas encore dit que les classes réactionnaires, mises en minorité au Parlement, se soumettraient sans réserve. Nous avons vu, tout récemment, les réactionnaires de l’Ulster, se trouvant en désaccord avec le Parlement britannique sur l’organisation de l’État irlandais, s’engager, sous la direction de lord Curzon, dans la voie de la guerre civile ; et nous avons vu les conservateurs anglais encourager ouvertement les révoltés de l’Ulster [1]. Mais, répondra-t-on, ce serait de la part des classes privilégiées une révolte ouverte contre le Parlement démocratique, et il va de soi que cette révolte devrait être réprimée à l’aide de l’appareil de coercition de l’État. Nous prenons note de cet aveu en exigeant qu’il en soit tiré sur l’heure quelques déductions pratiques.

Admettons un instant qu’aux prochaines élections une majorité ouvrière soit envoyée au Parlement qui, de la façon la plus légale, décide pour commencer, de confisquer sans indemnité, au profit des fermiers et des chômeurs chroniques, les domaines des landlords, d’établir un impôt élevé sur le capital, d’abroger la royauté, la Chambre des Lords et quelques autres institutions non moins inconvenantes. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que les classes possédantes ne se rendront pas sans combat, d’autant moins que la police, les tribunaux et l’armée sont intégralement dans leurs mains. L’histoire de l’Angleterre connaît déjà l’exemple d’une guerre civile où un roi s’appuya sur la minorité des Communes et la majorité des Lords contre la majorité des Communes et la minorité des Lords. Cela se passait en 1630-1640. Seul, un crétin, un misérable crétin, nous le répétons, pourrait sérieusement s’imaginer que la répétition de cette sorte de guerre civile (sur la base de nouvelles classes sociales) est devenue impossible au XXe siècle, en raison des progrès évidents réalisés dans les trois derniers siècles, par la philosophie chrétienne, les sentiments humanitaires, les tendances démocratiques et maintes autres choses excellentes. L’exemple cité de l’Ulster, montre que les classes possédantes ne plaisantent pas quand le Parlement, serait-ce le leur propre, se voit contraint de porter tant soit peu atteinte à leur situation privilégiée. Il faut donc, en se préparant à prendre le pouvoir, se préparer à toutes les conséquences nécessaires de l’inévitable résistance des classes dirigeantes. Il faut le bien comprendre : si un véritable gouvernement ouvrier arrivait au pouvoir en Angleterre, serait-ce par les moyens les plus démocratiques, la guerre civile deviendrait inévitable. Le gouvernement ouvrier serait tenu de réprimer la résistance des classes privilégiées. Il ne pourrait, à cette fin, user de l’ancien appareil de l’État, de l’ancienne police, des anciens tribunaux, de l’ancienne milice. Le gouvernement ouvrier, formé au Parlement, serait contraint de créer de nouveaux organes révolutionnaires, en s’appuyant sur les syndicats et, en général, sur les organisations ouvrières. Il en résulterait un développement exceptionnel de l’activité et de l’initiative des masses ouvrières. Sur le terrain de la lutte immédiate contre les classes exploiteuses, les trade-unions se rapprocheraient activement entre elles, pas seulement par l’organe de leurs dirigeants, mais aussi par en bas, et concevraient la nécessité de former des assemblées de délégués des localités, c’est-à-dire des Conseils (Soviets) de députés ouvriers. Un vrai gouvernement ouvrier, en d’autres termes, un gouvernement absolument dévoué aux intérêts du prolétariat, se verrait ainsi contraint de démolir l’ancien mécanisme gouvernemental, instrument des classes possédantes, et de lui opposer l’appareil des conseils ouvriers. C’est dire que l’origine démocratique du gouvernement ouvrier - si même elle était possible - amènerait la nécessité d’opposer à une résistance réactionnaire la force de la classe révolutionnaire.

Nous avons montré plus haut que le Parlement anglais d’aujourd’hui représente une déformation monstrueuse des principes de la démocratie bourgeoise et qu’il n’est guère probable qu’on puisse, sans application de la violence révolutionnaire, obtenir de l’Angleterre, ne fût-ce qu’une répartition honnête des circonscriptions électorales, l’abrogation de la monarchie et celle de la Chambre des Lords. Admettons pourtant que ces revendications aient été ainsi ou autrement, satisfaites. Serait-ce à dire que nous aurions en Angleterre un Parlement vraiment démocratique ? Pas le moins du monde. Le Parlement londonien est un Parlement d’esclavagistes. Représentant de la façon la plus idéalement démocratique un peuple de 40 millions d’âmes, il dicte des lois, pour les 300 millions d’habitants de l’Inde, et dispose des fonds que l’Angleterre dominatrice tire de ses colonies. La population de l’Inde ne participe pas à la confection des lois qui déterminent ses destinées.

La démocratie anglaise est semblable à celle d’Athènes, en ce sens que l’égalité des droits démocratiques (inexistante en réalité) y est le privilège de citoyens nés libres et repose sur la privation de droits des nations inférieures. Il y a pour chaque habitant des Iles Britanniques près de 9 esclaves coloniaux. Même si l’on considère la violence révolutionnaire comme inadmissible au sein de la démocratie, ce principe ne s’étend en aucun cas aux peuples de l’Inde, qui s’insurgent non contre la démocratie, mais contre un despotisme oppresseur. Et en pareil cas, l’Anglais, s’il est vraiment démocrate, ne peut pas reconnaître la validité des lois britanniques concernant l’Inde, l’Egypte, etc. Et comme toute la vie sociale de l’Angleterre, en tant que puissance coloniale, se fonde sur ces lois, il est évident que l’activité tout entière du Parlement de Westminster [2], point de concentration d’une puissance de proie, est antidémocratique dans ses fondements mêmes. D’un point de vue démocrate conséquent, il faudrait dire : tant que les Hindous, les Egyptiens, etc., n’auront pas l’entière liberté de disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire de se séparer de l’Empire, ou tant que les Hindous, les Egyptiens, etc., n’auront pas envoyé dans un Parlement d’Empire des députés élus dans les mêmes conditions que les députés anglais et égaux en droit à ces derniers, les Hindous, les Égyptiens et aussi les démocrates anglais, ont le droit de s’insurger contre un gouvernement de forbans créé par un parlement qui ne représente qu’une infime minorité de la population de l’Empire britannique. Voilà comment la question se pose, en Angleterre, si l’on examine l’appel à la violence d’un point de vue démocratique, mais poussé à fond.

Le refus des socialistes réformistes anglais de reconnaître aux masses opprimées le droit à la violence est une odieuse renonciation à, la démocratie, une méprisable défense de la dictature impérialiste d’une infime minorité exercée sur des centaines de millions d’asservis.

Avant d’enseigner aux communistes la sainteté de la démocratie, et d’accuser le pouvoir des Soviets, Mr. Macdonald ferait bien de se moucher lui-même.

Nous avons d’abord étudié la question de la violence du point de vue humanitaire, chrétien, clérical ; et nous nous sommes convaincus que les social-pacifistes, cherchant une solution à des contradictions sans issue, sont contraints d’abandonner en fait leurs positions, et d’admettre que, le seuil de la démocratie franchi, la violence révolutionnaire est permise. Nous avons montré plus loin qu’il est aussi difficile aux régulateurs de la violence d’invoquer la conception démocratique que d’invoquer la conception chrétienne. En d’autres termes, nous avons révélé l’inconsistance absolue, le mensonge, l’hypocrisie du social-pacifisme, en nous plaçant sur son propre terrain.

Cela ne veut pas dire que nous soyons disposés à reconnaître la justesse de ses premiers principes. Quand il s’agit de résoudre le problème de la violence révolutionnaire, le principe de la démocratie parlementaire n’est nullement pour nous l’instance la plus haute. L’humanité n’est pas faite pour la démocratie, mais la démocratie est un des moyens auxiliaires du développement de l’humanité.

Lorsque la démocratie devient un obstacle, elle doit être détruite. Le passage du capitalisme au socialisme n’est pas commandé par des principes démocratiques formels dominant fa société, mais par les conditions matérielles du développement de la société elle-même ; par la croissance des forces productives, par les contradictions insolubles, intérieures et internationales, du capitalisme, par l’aggravation de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie.

L’analyse scientifique de tout le processus historique et l’expérience politique de notre génération, y compris la guerre impérialiste, attestent également que, sans transition au socialisme, toute notre culture est menacée de pourrir et de se décomposer. Le prolétariat, conduit par son avant-garde révolutionnaire, et entraînant à sa suite toutes les masses laborieuses et opprimées, tant des métropoles que des colonies, peut seul effectuer la transition au socialisme. Le critérium le plus élevé de toute notre activité, dans toutes nos décisions politiques, c’est l’intérêt de l’action révolutionnaire du prolétariat pour la conquête du pouvoir et la transformation de la société. Prétendre juger le mouvement prolétarien, du point de vue du principe abstrait et des articles juridiques de la démocratie est à nos yeux pédantisme réactionnaire. Il n’est permis, croyons-nous, que de juger la démocratie du point de vue des intérêts historiques du prolétariat. Il ne s’agit pas de la coquille de la noix, mais de la noix elle-même. Les propos de MM. les Fabiens sur l’inadmissibilité d’un " étroit point de vue de classe " sont pures stupidités. Les tâches fondamentales du développement social incombant au prolétariat, les Fabiens voudraient les subordonner aux directions scolaires des pions. Ils entendent par solidarité humaine un bourgeoisisme éclectique, correspondant à l’étroite mentalité de classe du petit bourgeois. La bourgeoisie dresse, entre sa propriété et le prolétariat révolutionnaire, l’écran de la démocratie. Les pions socialistes viennent dire aux ouvriers : il faut prendre possession des moyens de production, mais obtenir d’abord que la législation adapte ses écrans à nos fins et moyens. Mais ces écrans, ne peut-on pas les renverser ? En aucun cas. Pourquoi ? Parce que si même nous devions sauver ainsi la société, nous léserions le système compliqué de mensonge et de violence gouvernementale que la bourgeoisie nous a accoutumé à considérer comme la démocratie sacrée.

Chassés de leurs deux premières lignes, les adversaires de la violence peuvent se retrancher sur une troisième ligne de tranchées. Ils peuvent, consentant à écarter la mystique chrétienne et la métaphysique démocratique, tenter de défendre les lois pacifistes, parlementaires, de la démocratie réformiste, à l’aide d’arguments empruntés à la politique purement rationnelle. Certains d’entre eux peuvent tenir à peu prés ce langage : Certes, l’enseignement du Christ ne nous indique pas le moyen de sortir des contradictions du capitalisme britannique ; de même, la démocratie n’est pas une institution sacrée et ne représente qu’un produit temporaire et ancillaire du développement historique ; mais pourquoi la classe ouvrière ne tirerait-elle pas avantage du parlement démocratique, de ses méthodes, de ses procédés, de son appareil législatif, pour s’emparer en fait du pouvoir et transformer la société ? Ce serait tout à fait naturel, et ce serait, à tous égards, la façon la plus économique d’accomplir la Révolution socialiste.

Communistes, nous ne sommes pas le moins du monde enclins à conseiller au prolétariat anglais de tourner le dos au parlement. Au contraire, quand certains communistes anglais manifestèrent cette tendance, nous les combattîmes dans nos congrès internationaux. Il ne s’agit donc pas du savoir s’il faut ou non tirer parti de l’action parlementaire, mais bien de se rendre compte de la place qui revient au parlement dans le développement social ; de se rendre compte si les forces des classes sont au parlement ou en dehors du parlement ; de se rendre compte sous quelle forme et sur quel champ de bataille ces forces se heurteront ; de se rendre compte si l’on peut faire du parlement, créé par le capitalisme pour son propre développement et pour sa propre défense, un levier destiné à renverser le capitalisme ? Il faut, pour répondre à cette question, tenter de se représenter de façon tant soit peu concrète le développement politique ultérieur de l’Angleterre. Il va de soi que toutes ces anticipations ne peuvent avoir qu’un caractère d’orientation conditionnelle. Mais nous serions condamnés sans elles à tâtonner dans l’obscurité.

Le gouvernement actuel a, au parlement, une majorité stable. Il n’est donc pas impossible qu’il reste au pouvoir pendant trois ou quatre ans, bien que sa vie puisse être moins longue. Pendant cette période, le gouvernement conservateur qui a commencé par les discours " conciliants " de Baldwin révélera qu’il est appelé, en définitive, à conserver toutes les contradictions et toutes les plaies de l’Angleterre d’après-guerre. Au sujet de la plus menaçante de ces plaies, du chômage chronique, le parti conservateur lui-même ne se fait pas d’illusions. Il n’y a pas lieu de compter sur une augmentation sérieuse des exportations. La concurrence des États-Unis et du Japon grandit, l’industrie allemande se ranime. La France exporte à l’aide d’un change déprécié. Baldwin déclare que les hommes politiques ne peuvent pas soulager l’industrie ; celle-ci doit trouver le remède en elle-même. Les nouveaux efforts, tendant au rétablissement de la monnaie d’or, imposent à la population et par conséquent à l’industrie de nouveaux sacrifices, ce qui présage l’augmentation du mécontentement et de l’inquiétude. La radicalisation de la classe ouvrière anglaise se poursuivra à toute allure. Cet ensemble de faits préparera l’avènement du Labour Party au pouvoir. Mais nous avons toutes les raisons de craindre, ou plutôt d’espérer, que ce procès procurera bien des ennuis, non seulement à Baldwin, mais aussi à Macdonald. On peut d’abord s’attendre à l’augmentation numérique des conflits industriels et, parallèlement à cela, à une pression plus forte des masses ouvrières sur leur représentation parlementaire. Ni l’une ni l’autre de ces choses ne seront faites pour plaire aux leaders qui applaudissent les discours conciliants de Baldwin et expriment leurs regrets de la mort de Curzon. La vie intérieure de la fraction parlementaire du Labour Party deviendra, comme sa situation au Parlement, de plus en plus difficile. D’autre part, on ne peut douter que le tigre capitaliste cessera bientôt de ronronner son chant de la gradation et sortira doucement ses griffes. Macdonald réussira-t-il à conserver, dans ces conditions, jusqu’aux prochaines élections sa situation de leader ? En d’autres- termes, peut-on s’attendre, dès maintenant, à une évolution à gauche de la direction du parti, celui-ci étant dans l’opposition ? Cette question n’a évidemment pas d’importance décisive, et l’on ne peut y répondre que par des conjectures. On peut et on doit s’attendre, en tous cas, à une tension de plus en plus grande entre la droite et la prétendue " gauche " du Labour Party et, ce qui est beaucoup plus important, au renforcement des tendances révolutionnaires dans les masses. Les classes possédantes observeront avec une inquiétude croissante ce qui se passe au sein de la classe ouvrière, et se prépareront longtemps à l’avance aux élections. La campagne électorale devra, dans ces conditions revêtir un caractère d’extrême tension. Les dernières élections, où figura un faux document, mis en circulation au signal du centre, dans toute la presse bourgeoise et dans toutes les réunions publiques ne nous en donne qu’un faible avant-goût.

Le résultat des élections, si l’on ne suppose pas qu’elles se transforment en guerre civile (ce qui, de façon générale, ne paraît pas impossible), peut être de trois sortes : ou les conservateurs reviendront au pouvoir, mais avec une majorité fortement diminuée ; ou aucun des partis n’aura de majorité absolue et l’on se retrouvera dans la situation parlementaire de l’année dernière, mais en des circonstances beaucoup moins propices aux compromis ; ou enfin, la majorité absolue passera au Labour Party. En cas de nouvelle victoire des conservateurs, l’indignation et l’impatience des ouvriers s’aggraveront inévitablement, La question de la mécanique électorale, avec la géométrie d’aigrefins des circonscriptions électorales se posera inévitablement dans toute son acuité. La revendication d’un nouveau parlement plus démocratique, retentira plus haut, La lutte intérieure du Labour Party en sera peut-être entravée pour un certain temps, les éléments révolutionnaires bénéficiant d’une situation plus favorable. Les conservateurs céderont-ils sur un point où se jouera peut-être leur destinée ? C’est peu probable. Au contraire, si la question du pouvoir se pose âprement, les conservateurs tenteront de diviser les ouvriers en s’appuyant sur les Thomas en haut, et sur les trade-unionistes qui se refusent à payer les cotisations politiques, en bas. Il n’est pas exclu que le gouvernement conservateur tente de provoquer des collisions pour mieux les réprimer, pour intimider les philistins libéraux placés à la tète du Labour Party et faire reculer le mouvement. Ce dessein peut-il réussir ? La possibilité de son succès n’est pas exclue non plus. Pour autant que les dirigeants du Labour Party dirigent leur parti les yeux fermés, sans perspectives, sans intelligence des réalités sociales, ils procurent aux conservateurs la facilité de frapper le mouvement dans son étape ultérieure, plus haute. Cette variante impliquerait une défaite temporaire, plus ou moins sérieuse de la classe ouvrière, mais n’aurait naturellement rien de commun avec la paisible évolution parlementaire rêvée des conciliateurs. Au contraire, cette sorte de défaite préparerait, pour l’étape suivante, une reprise de la lutte des classes, sous des formes plus résolument révolutionnaires et, par conséquent, sous une nouvelle direction.

Si, après les prochaines élections, aucun parti n’avait la majorité, le Parlement tomberait dans la prostration. La répétition d’une coalition libérale-ouvrière ne paraît pas pouvoir se produire après l’expérience acquise et dans des circonstances dominées par la tension accrue des relations entre les classes et entre les partis. Un gouvernement conservateur-libéral se formerait plus probablement. Mais en réalité, ce résultat coïnciderait avec la variante que nous venons d’examiner d’une majorité conservatrice. Par contre, au cas où l’accord ne se réaliserait pas, la seule solution parlementaire serait dans la révision du système électoral. La question des circonscriptions, des ballottages, etc., mettrait aux prises les deux principaux partis en lutte pour le pouvoir. Le Parlement, divisé en partis dont aucun ne serait assez fort pour prendre le pouvoir, pourrait-il procéder à la réforme électorale ? C’est plus que douteux. Il y faudrait en tous cas une puissante pression extérieure. La faiblesse d’un parlement sans majorité assurée seconderait cette pression extérieure. Mais 1a perspective révolutionnaire serait de nouveau rouverte.

Cette variante intermédiaire ne nous importe pas par elle-même, car il est évident qu’une situation parlementaire instable doit se décider dans un sens ou dans l’autre, c’est-à-dire amener, soit à un gouvernement conservateur, soit à un gouvernement ouvrier. Nous avons examiné la première hypothèse. Pour ce qui est de la seconde, elle présente justement pour nous, du point de vue de notre sujet, le plus grand intérêt. La question se pose donc en ces termes : Est-il admissible que le Labour Party, s’étant assuré aux élections une majorité parlementaire absolue et ayant constitué un gouvernement, procède pacifiquement à la nationalisation des branches principales de l’industrie et entreprenne l’édification socialiste dans les limites et par les méthodes du système parlementaire actuel ?

Admettons, pour ne pas compliquer tout de suite la question, que le groupement libéral-conciliateur de Macdonald gardera pendant les prochaines élections la direction officielle du parti, de sorte que la victoire du Labour Party amènera à la constitution d’un ministère Macdonald. Ce ne sera pourtant déjà plus la simple répétition de la première expérience ; premièrement parce que le gouvernement ouvrier aura, dans notre supposition, une majorité à lui, et secondement, parce que les relations entre les partis sont appelées à se tendre inévitablement, surtout en cas de victoire du Labour Party. Maintenant que les conservateurs ont une ferme majorité, ils sont enclins à traiter Macdonald, Thomas et Cie avec une certaine indulgence protectrice. Mais comme les conservateurs sont faits d’un bois plus résistant que nos tristes socialistes, ils montreront crocs et griffes dès qu’on les aura mis en minorité. On ne peut donc pas douter que s’ils n’auront pas réussi à empêcher par des méthodes parlementaires ou extraparlementaires la formation d’un gouvernement travailliste, ils feront, demeurés en minorité, dans cette hypothèse, la plus favorable, semble-t-il, au développement pacifique, tout ce qui dépendra d’eux pour saboter à l’aide des fonctionnaires, des tribunaux, de l’armée, de la Chambre des Lords et de la Cour toutes les initiatives du gouvernement travailliste. La tâche se posera devant les conservateurs comme devant les derniers libéraux de compromettre à tout prix le premier gouvernement autonome de la classe ouvrière. Il s’agit de vie et de mort. Nous voici très loin de l’ancienne lutte entre les libéraux et les conservateurs, dans laquelle les désaccords ne sortaient pas de la famille des classes possédantes. Des réformes tant soit peu sérieuses commencées par le gouvernement travailliste dans le domaine fiscal, dans celui de la nationalisation et de la démocratisation véritable de l’administration, susciteraient dans les masses laborieuses une puissante vague d’enthousiasme et - car l’appétit vient en mangeant - les réformes modérées accomplies avec succès inciteraient inévitablement à des réformes plus radicales. En d’autres termes, chaque jour éloignerait pour les conservateurs la possibilité d’un retour au pouvoir. Les conservateurs ne pourraient pas ne pas se rendre compte nettement qu’il ne s’agissait pas d’une ordinaire succession de gouvernement, mais du début parlementaire de la Révolution socialiste. Les ressources de l’obstruction gouvernementale et du sabotage législatif et administratif sont très grandes entre les mains des classes possédantes, car, quelle que soit la majorité parlementaire, tout l’appareil de l’État est, de haut en bas, indissolublement attaché à la bourgeoisie. Celle-ci est de même en possession de toute la presse, des organes les plus importants de l’administration locale, des Universités, des écoles, de l’Église, de clubs innombrables et, en général, des sociétés libres. Les banques et tout le système du crédit social sont entre ses mains, ainsi que l’appareil des transports et du commerce, de sorte que le ravitaillement quotidien de Londres, gouvernement travailliste compris, dépend des grandes organisations capitalistes. Il est tout à fait évident que toutes ces immenses ressources seront mises en œuvre avec une formidable énergie pour entraver l’activité du gouvernement travailliste, paralyser ses efforts, l’intimider, scinder sa majorité parlementaire, provoquer enfin. une panique financière et des difficultés de ravitaillement, déclarer des lock-outs, terroriser les milieux dirigeants des organisations ouvrières et réduire le prolétariat à l’impuissance. Le dernier des imbéciles peut seul ne pas comprendre que la bourgeoisie remuera, en cas d’avènement au pouvoir d’un vrai gouvernement ouvrier, le ciel, la terre et les enfers.

Le prétendu fascisme anglais d’aujourd’hui n’est pour l’instant qu’une curiosité, mais une curiosité tout de même symptomatique. Les conservateurs sont encore trop bien en selle pour avoir besoin du concours de fascistes. Mais la tension des relations entre les partis, l’opiniâtreté croissante et l’esprit de plus en plus agressif des masses ouvrières, la perspective enfin d’une victoire du Labour Party entraîneront inévitablement le développement des tendances fascistes à la droite des conservateurs, Dans un pays appauvri au cours des dernières années, où la situation de la petite et de la moyenne bourgeoisie s’est aggravée très sensiblement, où le chômage est chronique, les éléments ne manqueront pas pour constituer des bataillons fascistes. On ne peut donc pas douter qu’au moment de la victoire électorale du Labour Party, les conservateurs auront derrière eux non seulement l’appareil officiel de l’État, mais encore les bandes non officielles du fascisme. Celles-ci commenceront leur œuvre de provocation et de meurtre, avant même que le parlement n’ait abordé la lecture du premier bill sur la nationalisation des mines. Que restera-t-il à faire au gouvernement travailliste ? Il lui restera à capituler honteusement ou à réprimer les résistances. Cette dernière solution ne sera cependant pas si facile. L’expérience de l’Irlande atteste que, pour réprimer cette sorte de résistance, il faut une force matérielle sérieuse et un État solide. Le gouvernement ouvrier ne disposera ni de l’une ni de l’autre. La police, les tribunaux, l’armée, la milice seront du côté des désorganisateurs, des saboteurs, des fascistes. Il faudra faire des coupes sombres parmi les fonctionnaires en remplaçant les réactionnaires par des membres du Labour Party. Il n’y aura pas d’autre issue. Mais il est tout à fait évident que des mesures aussi rudes, quoique parfaitement légales, auront pour résultat d’intensifier au plus haut point les résistances légales et illégales de la réaction bourgeoise unifiée. En d’autres termes : ce sera précisément le chemin de la guerre civile.

Mais peut-être le Labour Party au pouvoir, agira-t-il avec tant de circonspection, de tact et d’habileté que la bourgeoisie n’éprouvera pas - comment s’exprimer ? - le besoin d’une résistance active. Cette supposition est, bien entendu, tout à fait risible. Il faut, toutefois, en convenir, telle est bien la principale espérance de Macdonald et Cie. Quand le triste leader actuel des " socialistes indépendants " dit que le Labour Party effectuera telle ou telle réforme dont la possibilité est " scientifiquement "démontrée (nous connaissons déjà la " science " de Macdonald) il veut dire qu’avant d’entreprendre chacune de ces réformes le gouvernement travailliste sollicitera du regard l’acquiescement de la bourgeoisie. Certes, si tout dépendait de la bonne volonté de Macdonald et de ses réformes " scientifiquement " justifiées, on n’en arriverait jamais à la guerre civile, la bourgeoisie ne devant pas avoir la moindre raison d’en arriver là. Si le deuxième gouvernement Macdonald devait être pareil au premier, point ne serait besoin de soulever la question des possibilités de réalisation du socialisme par les méthodes parlementaires, car le budget de la cité de Londres n’a rien de commun avec le budget du socialisme. Mais la politique du gouvernement travailliste, même s’il devait garder son ancienne composition, devra subir quelque modification. Il serait ridicule de croire que la puissante vague ouvrière qui portera Macdonald au pouvoir se retirera respectueusement aussitôt après. Non, les revendications de la classe ouvrière revêtiront une ampleur extraordinaire. On ne pourra plus les éluder en invoquant la dépendance du gouvernement vis-à-vis des voix libérales. La résistance des conservateurs, de la Chambre des Lords, de la bureaucratie et de la monarchie doublera l’énergie, l’impatience et l’indignation des ouvriers. La calomnie et les campagnes de la presse capitaliste les aiguillonneront. Si leur propre gouvernement devait faire preuve, dans ces circonstances, de l’énergie la plus authentique, il semblerait encore tout de même trop indécis aux masses ouvrières. Mais on est tout aussi en droit d’attendre de l’énergie révolutionnaire de la part de Macdonald, de Clynes [3], de Snowden qu’une odeur suave d’une betterave pourrie. Le gouvernement Macdonald se démènera entre l’offensive révolutionnaire des masses et la résistance acharnée de la bourgeoisie, irritant les uns sans contenter les autres, provoquant par sa mollesse la bourgeoisie, avivant l’impatience révolutionnaire des ouvriers, allumant la guerre civile et s’efforçant en même temps d’y priver le prolétariat d’une direction nécessaire. L’aile révolutionnaire du mouvement grandira cependant, inévitablement, les éléments les plus clairvoyants, les plus énergiques et les plus révolutionnaires de la classe ouvrières monteront. Tôt ou tard, force sera au gouvernement Macdonald de céder la place, selon la proportion des forces au dehors du parlement, soit à un gouvernement conservateur à tendance fasciste et non-conciliatrice, soit à un gouvernement révolutionnaire, vraiment capable de mener son œuvre à bonne fin. Dans les deux cas, une nouvelle explosion de guerre civile, un nouveau heurt des classes sur toute la ligne sera inévitable. En cas de victoire des conservateurs, les organisations ouvrières seront impitoyablement détruites. En cas de victoire du prolétariat, la résistance des exploiteurs sera brisée par la dictature révolutionnaire. Ces choses vous déplaisent, Mylords ? Nous n’y pouvons rien. Les ressorts fondamentaux du mouvement dépendent aussi peu de nous que de vous. Nous ne décrétons rien. Nous ne faisons qu’analyser.

Il se trouvera sans doute parmi les éléments de gauche, à demi partisans, à demi adversaires de Macdonald, qui se placent comme lui sur la plateforme démocratique, des gens pour dire : " Certes, si la classe bourgeoise tente de résister au gouvernement ouvrier démocratiquement élu, ce dernier ne reculera pas devant les mesures de contrainte les plus sévères, mais ce ne sera pas là l’exercice d’une dictature de classe, ce sera celui du pouvoir de l’État démocratique qui… que… etc. ". Il est presque inutile de discuter sur ce terrain. Se figurer, en réalité, que la destinée de la société peut être déterminée par l’envoi au Parlement de 307 députés ouvriers, c’est-à-dire d’une minorité ou de 308, c’est-à-dire d’une majorité, et non de la proportion réelle des forces au moment du conflit le plus âpre des classes sur les questions fondamentales de leur existence, ce serait subir l’empire absolu du fétichisme de l’arithmétique parlementaire. Mais que faire, demanderons-nous, si les conservateurs, voyant monter le flot révolutionnaire et grandir le danger d’un gouvernement ouvrier, ne se bornent pas à refuser la démocratisation du système électoral et y introduisent au contraire de nouvelles restrictions ? - " Invraisemblable ! " objectera le benêt qui ne comprend pas que tout est vraisemblable lorsqu’il s’agit de la vie et de la mort des classes. Dès maintenant, un vaste travail préparatoire s’accomplit sur les sommets de la société anglaise en vue de la réorganisation et du renforcement de la Chambre des Lords. Macdonald a récemment déclaré à ce propos qu’il peut bien comprendre que certains lords conservateurs s’en préoccupent, mais qu’il " ne peut pas comprendre pourquoi les libéraux manifestent les mêmes aspirations ". Ce sage ne peut pas comprendre pourquoi les libéraux fortifient la deuxième ligne de tranchées contre l’offensive de la classe ouvrière. Il ne le comprend pas, parce qu’il est lui-même un libéral, mais provincial, borné, petit. Il ne comprend pas que la bourgeoisie a des intentions sérieuses, qu’elle se prépare à une lutte mortelle, que la couronne et la Chambre des Lords, auront une large place dans cette lutte. Les droits de la Chambre des Communes amoindris, c’est-à-dire un coup d’État légal perpétré, les conservateurs se trouveront, malgré toutes les difficultés de l’entreprise, dans une situation plus avantageuse que s’ils avaient eu à organiser la résistance contre un gouvernement travailliste déjà affermi. - " Mais en ce cas, s’exclamera quelque beau parleur de la " gauche ", nous appellerions naturellement les masses à résister. " C’est-à-dire à recourir à la violence révolutionnaire ? Il en résulte que la violence révolutionnaire n’est pas seulement permise, mais qu’elle est encore inévitable si les conservateurs accomplissent par les voies parlementaires les plus légales, un coup d’État préventif. N’est-il pas plus simple, dès lors, de dire que la violence révolutionnaire est adéquate aux fins poursuivies lorsqu’elle affermit les positions du prolétariat, affaiblit ou écarte l’ennemi, hâte le développement socialiste de la société.

Mais les promesses héroïques d’une résistance foudroyante, si les conservateurs osaient, etc., ne valent pas une coquille d’œuf. On ne peut pas bercer de jour en jour les masses avec le verbiage de la transition pacifique, indolore, légale, parlementaire, démocratique, au socialisme, puis les appeler, à la première pichenette sérieuse, à la résistance armée. C’est la meilleure façon de faciliter à la réaction la défaite du prolétariat. Pour se montrer capable d’une résistance révolutionnaire, les masses doivent y être préparées matériellement, ainsi que sur le terrain des idées et de l’organisation. Elles doivent comprendre l’inéluctabilité de l’aggravation de la lutte des, classes et de sa transformation en guerre civile dans une phase donnée.

Il faut combattre journellement les illusions conciliatrices, c’est-à-dire déclarer aux piteuses conceptions de Macdonald une guerre à mort. La question se pose ainsi, rien qu’ainsi.

Il est peut-être possible de dire, en faisant abstraction de diverses conditions concrètes, que Macdonald eut par le passé une chance de faciliter grandement le passage au socialisme, en ramenant à un minimum les heurts de la guerre civile. Ce fut lors du premier avènement au pouvoir du Labour Party. Si Macdonald avait tout de suite mis le Parlement en présence d’un programme énergique (liquidation de la monarchie et de la Chambre des Lords, impôt élevé sur le capital, nationalisation des moyens de production les plus importants, etc.), puis, dissolvant les Communes, appelé avec une résolution révolutionnaire le pays à se prononcer, il pouvait espérer surprendre, dans une certaine mesure, les classes possédantes ne pas leur donner le temps de rassembler des forces, les accabler sous la pression des masses ouvrières, s’emparer du mécanisme de l’État et le renouveler, avant que n’ait pu se constituer le fascisme britannique, et faire ainsi passer la Révolution, légalisée et conduite d’une main ferme jusqu’à une victoire complète, par les portes du Parlement. Mais il est tout à fait évident que cette possibilité était purement théorique.

Il eût fallu un autre Labour Party, avec d’autres chefs, ce qui eût supposé une autre situation. Et si nous évoquons cette hypothèse théorique à propos du passé, c’est uniquement pour mieux en faire ressortir l’impossibilité dans le futur. La première expérience du gouvernement travailliste malgré toute l’incapacité poltronne qui y présida, a été pour les classes dirigeantes, un sérieux avertissement historique. On ne pourra déjà plus les prendre par surprise. Elles observent désormais avec une vigilance décuplée la vie de la classe ouvrière et tous les processus qui s’accomplissent dans son sein. " En aucun cas, nous ne tirerons les premiers ", déclarait, de façon en apparence très imprévue, le très humain, le très pieux, le très chrétien Mr. Baldwin, dans son discours parlementaire du 5 mars. Et il se trouva sur les bancs de la fraction travailliste des imbéciles pour applaudir à ces mots. Baldwin n’a jamais douté une minute, qu’il faudra tirer. Il cherche seulement à rejeter à l’avance tout au moins aux yeux des classes intermédiaires, la responsabilité de la future guerre civile sur l’ennemi, sur les ouvriers. Les diplomates de chaque pays travaillent de même, en prévision de la prochaine guerre, à en imputer, par anticipation, la culpabilité à l’ennemi. Le parti prolétarien est, lui aussi, intéressé à rejeter la responsabilité de la guerre civile, sur les milieux capitalistes dirigeants, et ses raisons politiques et morales sont et seront, pour cela, d’un beaucoup plus grand poids. On peut admettre que l’attentat des conservateurs aux droits de la Chambre des Communes serait un des motifs d’agitation les plus nobles, mais ce n’est, en définitive qu’une circonstance de quatrième ou de cinquième ordre. Nous considérons, ici, non les prétextes de la conflagration révolutionnaire, mais le problème de la prise de possession de l’État, afin de passer au socialisme. Le Parlement n’assure à aucun degré la transition pacifique : la violence révolutionnaire de la classe ouvrière est nécessaire et inévitable. Il faut s’y préparer et y préparer les autres. Il faut donner aux masses une éducation révolutionnaire, il faut les tremper. Une lutte irréconciliable avec l’esprit corrupteur des Macdonald est la première condition de cette œuvre.

Une commission de la Chambre des Lords décidait solennellement le 25 mars (1925) que le titre de duc de Sommerset devait passer à un certain Mr. Seymour qui recevait du coup le droit de légiférer à la Chambre haute ; cette décision, prise en faveur de Seymour, avait dépendu d’une circonstance préalable : quand, en 1787, un certain colonel Seymour se maria, pour donner à plusieurs générations de distance, un nouveau lord à la Grande-Bretagne, le premier mari de sa femme était-il vivant ou décédé à Calcutta ? Question, on le voit, d’une importance exceptionnelle pour les destinées de la démocratie anglaise. Dans le même numéro du Daily Herald, où est relatée l’édifiante histoire du premier mari de la femme du quadrisaïeul du législateur Seymour, la rédaction se défend de vouloir introduire en Angleterre les institutions soviétiques : Non, non ! Nous ne sommes partisans que des relations commerciales avec les Soviets, nous ne voulons en aucun cas de régime soviétique en Angleterre ! .

Et qu’y aurait-il de fâcheux, nous permettrons-nous de demander, dans l’application des méthodes soviétiques à la technique anglaise, à l’industrie anglaise, aux habitudes culturelles de la classe ouvrière anglaise ? Que le Daily Herald veuille bien envisager quelles conséquences découleraient de l’établissement du régime soviétique en Grande-Bretagne. Seraient abolies : premièrement, la royauté, ce qui aurait pour effet d’exempter Mrs. Snowden de la nécessité de déplorer le surmenage des membres de la famille royale ; deuxièmement, la Chambre des Lords, ou légifèrent les MM. Seymour, en vertu de mandats que leur procure le décès en temps opportun de leur bisaïeule ; troisièmement, le Parlement actuel dont le Daily Herald rappelle, presque chaque jour, le mensonge et l’impuissance. Le parasitisme des landlords disparaîtrait à jamais. Les principales branches d’industries passeraient aux mains de la classe ouvrière, qui forme en Angleterre l’écrasante majorité de la population. Le puissant appareil des journaux conservateurs et libéraux, ainsi que des maisons d’édition, pourrait être employé à éclairer la classe ouvrière. " Donnez-moi la dictature sur Fleet Street (la rue où sont installés à Londres la plupart des grands journaux) rien que pour un mois et je mettrai fin à l’hypnose ! ", s’exclamait Robert Williams [4] en 1920. Williams a depuis changé de bord, mais la Fleet Street attend, comme par le passé la poigne du prolétariat… Les ouvriers éliraient leurs représentants, non dans les circonscriptions électorales, établies pour les tromper, qui découpent actuellement l’Angleterre, mais par usines et fabriques. Les Conseils de députés ouvriers (Soviets) renouvelleraient du haut en bas tout l’appareil de l’État. Les privilèges de la naissance et de la richesse disparaîtraient avec la démocratie frelatée obtenue par les banques. Une véritable démocratie ouvrière conjuguant la gestion de l’économie du pays avec son administration politique s’établirait. Un gouvernement pour la première fois vraiment appuyé sur le peuple établirait des relations libres, égalitaires et fraternelles, avec l’Inde, l’Égypte et les autres colonies actuelles. Il conclurait sans délai, une puissante alliance politique et militaire avec la Russie ouvrière et paysanne. Cette alliance se nouerait pour de longues années. Les plans économiques des deux pays seraient établis pour de longues années, de manière à concorder sur les points utiles. L’échange des biens, des produits et des services, entre les deux pays complémentaires l’un de l’autre, porterait à un degré sans précédent l’aisance matérielle et spirituelle des masses laborieuses d’Angleterre et de Russie. Serait-ce si fâcheux ? Et pourquoi faut-il se justifier de l’accusation de vouloir introduire en Angleterre l’ordre soviétique ? La bourgeoisie veut, en terrorisant l’opinion publique ouvrière, lui inspirer la crainte salutaire de toute atteinte portée au régime britannique actuel. Et la presse ouvrière, au lieu de démasquer impitoyablement cette politique de l’hypnose réactionnaire, s’y adapte lâchement et la soutient par là-même. C’est justement le propre des Macdonald.

Les opportunistes anglais, comme ceux du continent, ont maintes fois dit que les bolcheviks n’étaient arrivés à la dictature que grâce à la logique de leur situation et en dépit de tous leurs principes. Il serait profondément édifiant d’examiner de ce point de vue l’évolution de la pensée marxiste, et révolutionnaire en général, dans la question de la démocratie. Nous sommes ici obligés de nous borner à deux témoignages cursifs. Dès 1887, Lafargue [5], un des plus proches disciples de Marx, attaché à ce dernier par des liens personnels, esquissait en ces termes le développement général de la Révolution en France :

" La classe ouvrière dominera dans les villes industrielles, qui toutes devenues des centres révolutionnaires, formeront une fédération pour mettre les campagnes du côté de la Révolution et surmonter la résistance qui s’organisera dans les villes commerçantes et maritimes, telles que Le Havre, Bordeaux, Marseille, etc. Dans les villes industrielles, les socialistes devront prendre le pouvoir local, armer les ouvriers et les organiser militairement ; " Qui a des armes a du pain ", disait Blanqui. Ils ouvriront les portes des prisons, libérant les petits voleurs, et gardant les grands, banquiers, capitalistes, gros industriels, gros propriétaires, etc., sous les verrous. On ne les molestera point, mais on les considérera comme des otages responsables de la bonne conduite de leur classe. Le pouvoir révolutionnaire se formera par la simple conquête, et ce n’est que lorsque le nouveau pouvoir sera complètement maître de la situation que les socialistes demanderont au suffrage dit universel la sanction de leurs actes. Les bourgeois ont tenu si longtemps les classes non possédantes éloignées des urnes qu’ils ne devront pas trop s’étonner si tous les anciens capitalistes sont privés de droits électoraux jusqu’au moment où le parti révolutionnaire aura triomphé. " (P. Lafargue, Œuvres complètes, t. I, p. 330). [6]

La destinée de la Révolution ne se décide pas pour Lafargue par l’appel à quelque Assemblée constituante, mais par l’organisation révolutionnaire des masses dans la lutte contre l’ennemi : " Quand seront établies les institutions révolutionnaires locales, elles devront organiser, par voie de délégation, un pouvoir central auquel incombera le devoir de prendre les mesures générales commandées par l’intérêt de la Révolution et de s’opposer à la formation d’un parti réactionnaire " ( P. Lafargue, Œuvres complètes, t. I. p. 330). Il va de soi que ces lignes ne contiennent pas encore de définition tant soit peu précise du système soviétique qui ne découle pas en général d’un principe a priori, mais est le fruit de l’expérience révolutionnaire. Pourtant, la constitution du pouvoir révolutionnaire central, par voie de délégation émanant des organes révolutionnaires locaux aux prises avec la réaction, se rapproche extraordinairement par sa conception du système soviétique. Et, quant à la démocratie formelle, Lafargue définit en tous cas avec une clarté remarquable son attitude envers elle. La classe ouvrière ne peut obtenir le pouvoir que par voie de conquête révolutionnaire. " Le suffrage dit universel ", comme s’exprime ironiquement Lafargue, ne pourra être institué qu’après que le prolétariat se sera rendu maître de l’État. Alors même les bourgeois doivent être privés des droits électoraux et les gros capitalistes traités en otages. Quiconque se représente tant soit peu clairement les relations de Lafargue et de Marx ne peut douter que Lafargue ait exposé ses réflexions sur la dictature du prolétariat après de nombreuses conversations avec Marx. Si Marx n’élucida pas lui-même, par le menu, ces questions, c’est naturellement pour la seule raison que le caractère d’une dictature révolutionnaire de classe allait de soi à ses yeux. Ce que Marx en a dit, en 1848-1849, et aussi en 1871, à propos de la Commune de Paris, ne permet pas de douter que Lafargue n’ait fait que développer les idées du maître, Lafargue ne fut pas le seul partisan de la dictature de classe opposée à la démocratie. Cette idée fut exprimée avec une netteté suffisante dès l’époque du chartisme. Le Poor Man’s Guardian proposa, à l’occasion de l’extension projetée du droit de vote, " la seule réforme juste que voici : seuls, les producteurs de biens économiques doivent avoir le droit de légiférer ! " [7]. L’importance du chartisme est précisément qu’il donna en quelque sorte en dix ans, une anticipation sommaire de toute l’histoire ultérieure de la lutte des classes. A bien des égards, le mouvement rétrograda ensuite. Il élargit sa base, il accumula les expériences. Il reviendra infailliblement sur une base nouvelle et supérieure, à bien des idées et à bien des méthodes du chartisme.

Notes

[1] Lord Edouard Henry Carson. Conservateur militant et adversaire de l’autonomie irlandaise. Au cours de l’été de 1914, Carson organisa un soulèvement armé contre le gouvernement anglais, afin de défendre l’Irlande contre le Home Rule, ou autonomie administrative, que la Chambre des Communes venait de lui accorder. Le soulèvement commença dans l’Ulster, province du nord de l’Irlande, la plus riche et la plus industrielle de l’île. La bourgeoisie de l’Ulster, dirigée par Carson, prétendit séparer l’Ulster de l’Irlande, comptant ainsi arracher au gouvernement irlandais sa base économique. Carson avait préparé le soulèvement depuis 1912, c’est-à-dire depuis le moment où le bill sur le Home Rule avait été présenté au Parlement britannique. Soutenu par la bourgeoisie de l’Ulster et les conservateurs anglais, il avait armé sans difficultés plus de 100.000 hommes. Lorsque le bill eût été voté par les Communes, il déclara que " les fidèles sujets de Sa Majesté habitant l’Ulster n’entendaient pas être séparés de la Grande-Bretagne ". Un gouvernement provisoire se forma dans l’Ulster. A la même époque, les partisans de l’indépendance irlandaise (sinn-feiners) s’armaient dans le sud de l’île. Le gouvernement anglais décida d’employer la force contre Carson, mais les troupes refusèrent de marcher contre les gens de l’Ulster, et le défi jeté par Carson ne fut pas relevé. La guerre mondiale interrompit ces événements. Malgré son rôle de séditieux, Carson, toujours soutenu par les conservateurs, reçut, en 1917, le portefeuille de la Marine, et appartint, jusqu’en l918, à un cabinet de guerre. Il n’hésita ,jamais à prendre la défense de la bourgeoisie irlandaise et anglaise, et réprima durement le mouvement des sinn-feiners.

[2] Le Parlement de Westminster. Le Parlement anglais, dit aussi Chambre des Communes, siège à Londres dans le palais de l’abbaye de Westminster.

[3] John Robert Clynes est un des leaders de la droite du Labour Party. Membre du comité exécutif du L. P. ; contrôleur du ravitaillement dans le cabinet libéral-conservateur de Lloyd George en 1918. Ministre (lord chancelier) dans le cabinet Macdonald, ce qui lui a valu d’être élevé à la pairie. En politique extérieure, pacifiste et partisan de la Société des Nations. Député à la Chambre des Communes et président de la Fédération des ouvriers non-qualifiés.

[4] Robert Williams. Un des leaders des trade-unions anglaises. Membre de l’I. L. P. (Parti Ouvrier Indépendant). Ancien secrétaire général de l’Union des Travailleurs des Transports. Se situa un moment parmi les chefs de la gauche des trade-unions anglaises, et adhéra même au Parti communiste. En fut exclu en 1921, en raison de son attitude du Vendredi Noir, où la trahison des leaders syndicaux amena l’échec de la grève des mineurs. Williams a, depuis, évolué à droite ; il est maintenant [en 1926] un des ennemis les plus zélés du communisme.

[5] Paul Lafargue (1842-1911), fut une des grandes figures du socialisme français. Gendre, ami et disciple de Karl Marx, qui en fit un adepte du socialisme scientifique. Se trouvant à Bordeaux en 1871, Lafargue tenta d’y soulever un mouvement en faveur de la Commune, mais échoua et dut passer en Espagne. Dans ce pays, puis au Portugal, joua un rôle influent dans le mouvement ouvrier, organisa les sections de l’Internationale, et combattit les tendances bakouninistes (anarchistes). Lafargue participa en 1872 au congrès de la Ire Internationale, qui se tint à La Haye. Rentré à Paris, en 1880, devint le chef reconnu et le théoricien du parti socialiste français et combattit sans trêve toutes les déviations du marxisme. On lui doit d’importants travaux scientifiques et de nombreuses brochures. Plusieurs de ses ouvrages, tels que l’Evolution de la propriété et le Déterminisme historique de Karl Marx ont été traduits dans presque toutes les langues européennes. A 69 ans, Lafargue, conscient de l’impossibilité de continuer sa vie de militant et de théoricien se suicida, avec sa compagne Laura.

[6] Nous sommes au regret de devoir reconstituer les deux citations des œuvres de Lafargue d’après la traduction russe citée par l’auteur (Note du traducteur)

[7] Fait curieux, deux siècles plus tard, en 1842, l’historien Macaulay, protestant, en sa qualité de membre du Parlement, contre le suffrage universel, produisait des raisons identiques à celles de Cromwell. Note de Trotsky

.Léon Trotsky

dans "Où va l’Angleterre ?"

Encore sur le pacifisme et la révolution (réponse à Bertrand Russel)

Les plus grandes particularités du développement de la Grande-Bretagne sont déterminées par sa situation insulaire. Le rôle de la flotte britannique, dans les destinées du pays, exprime ces particularités avec le plus de vigueur. Or, les socialistes britanniques, qui nous reprochent d’ignorer ou de ne pas comprendre les particularités cachées ou impondérables de l’esprit britannique, oublient à chaque instant, dans les débats sur la Révolution prolétarienne, une grandeur aussi importante que la flotte britannique. Russel, qui appelle ironiquement à l’aide la flotte soviétique, ne dit mot de la flotte britannique qui continuait à se fortifier de croiseurs légers lorsque le parti de Macdonald était au pouvoir.

Il s’agit de la conquête du pouvoir dans un pays où le prolétariat constitue l’écrasante majorité de la population. La volonté de conquérir le pouvoir à tout prix, c’est-à-dire au prix de n’importe quels sacrifices, doit être la condition préliminaire, politique du succès de l’entreprise. Seul, un parti ouvrier peut unir les masses dans cette aspiration. La seconde condition préliminaire du succès est dans la claire intelligence des voies et méthodes d’action. Débarrassé de la cataracte pacifiste qu’il a sur les yeux, le Labour Party verra - et ne verra qu’alors, - verra et expliquera au prolétariat que la vraie transmission du pouvoir d’une classe à une autre dépend, dans une mesure infiniment plus grande que du Parlement, de l’armée et de la flotte britanniques. Il faut que les marins - pas les amiraux, naturellement, mais les chauffeurs, les ouvriers, les électriciens et les matelots - apprennent à comprendre les tâches et les objectifs de la classe ouvrière. Il faut, à travers tous les obstacles, trouver un chemin vers eux. Ce n’est qu’au prix d’un travail de préparation opiniâtre et tenace que l’on réussira à créer une situation dans laquelle la bourgeoisie ne pourra pas, en cas de lutte avec le prolétariat, s’appuyer sur la flotte. Or, sans cela, il est insensé de parler de victoire.

On ne peut naturellement pas se présenter les choses comme si, dès la première période de la Révolution, la flotte tout entière et l’armée en tenue de combat devaient se ranger du côté du prolétariat. On n’évitera pas de troubles profonds dans la flotte même. L’histoire de toutes les Révolutions en témoigne. Les troubles qui se rattachent dans une flotte à un renouvellement radical du commandement entraînent inévitablement un affaiblissement général de la flotte, pour une période assez longue. On ne peut pas fermer les yeux sur ce fait. Mais la période des crises et d’affaiblissement intérieur de la flotte sera d’autant plus courte que le parti dirigeant du prolétariat se montrera plus énergique. Plus il aura de relations dans la flotte dès la période de préparation, plus il sera résolu dans la lutte, et plus clairement il se montrera, devant tous les opprimés, capable de prendre et de garder le pouvoir.

Le pacifisme n’effleure qu’à peine la machine de guerre de la classe dominante. La meilleure preuve nous en est donnée par l’expérience de guerre, courageuse mais plutôt stérile, de Russel. Tout se borna à l’emprisonnement de quelques milliers de jeunes " objecteurs de conscience ". Dans l’ancienne armée du tsar, les membres de sectes religieuses, les tolstoïens en particulier, s’exposaient souvent à des persécutions en raison de leur résistance passive au militarisme ; ils ne résolurent pourtant pas le problème du renversement de l’autocratie. Ils n’ont pas empêché, en Angleterre non plus, et ne pouvaient pas l’empêcher, la guerre jusqu’au bout.

Le pacifisme s’adresse davantage aux masses ouvrières qu’à l’organisation militaire de l’Etat bourgeois. Mais ici son influence est tout bonnement délétère. Il paralyse la volonté de ceux qui, sans cela, n’en ont déjà pas de trop. Il prêche la nocivité des armements à ceux qui sont, sans cela, désarmés, aux victimes de la violence d’une autre classe. Dans les conditions actuelles de la vie britannique, au moment où le problème du pouvoir se pose avec brutalité, le pacifisme de Russel est profondément réactionnaire.

Il n’y a pas si longtemps que Lansbury adjurait, les journaux nous en ont informés, les soldats britanniques à ne pas tirer sur les grévistes. Les milliers d’assistants d’une réunion d’ouvriers et d’ouvrières levèrent la main en signe de solidarité avec cet appel peu conciliable, à la vérité, avec la politique de Macdonald, mais qui constitue un progrès défini dans la voie de la Révolution. Il faudrait pourtant une extrême naïveté pour s’imaginer que l’appel de Lansbury ait créé la possibilité d’une solution pacifique, excluant l’effusion de sang, du problème du pouvoir. Au contraire, cet appel, dans la mesure où il portera dans la vie, suscitera infailliblement des conflits armés d’une extrême gravité. Car on ne peut pas se figurer tous les soldats, tous les marins se refusant simultanément à tirer sur les ouvriers. A la vérité, la Révolution sèmera la discorde dans l’armée et la flotte. La discorde passera par chaque compagnie et par chaque équipage de vaisseau de guerre. Ce soldat est déjà fermement résolu à ne pas tirer, dût-il payer son courage de sa vie ; cet autre hésite ; ce troisième est prêt à tirer sur celui qui se refusera à tirer. Dans la première période, ceux qui hésitent seront les plus nombreux.

Qu’en fut-il chez nous en 1905 et en 1917 ? Les soldats et les marins manifestant leur solidarité avec les ouvriers s’exposèrent d’abord au feu de l’officier. A l’étape suivante, l’officier s’exposa au feu des soldats entraînés par l’exemple héroïque de leurs camarades les plus avancés. Ces conflits s’élargissent. Le régiment où les éléments révolutionnaires l’emportent se dresse en face de ceux où les anciens cadres de commandement gardent encore le pouvoir. Les ouvriers s’arment cependant avec l’appui des régiments révolutionnaires. Il n’en va pas autrement dans la flotte. Nous recommanderions vivement à Russel et à ses coreligionnaires politiques d’aller voir le film soviétique, le Cuirassé Potemkine : le mécanisme de la Révolution parmi une masse d’hommes armés y est montré avec un relief suffisant. Il serait plus important encore de projeter ce film devant les ouvriers et les marins britanniques. Espérons que le parti ouvrier, arrivé au pouvoir, le fera.

Les hypocrites héréditaires de la bourgeoisie et les cannibales civilisés, diront, bien entendu, avec la plus grande indignation, que nous nous efforçons de dresser le frère contre son frère, le soldat contre l’officier, etc. Les pacifistes approuveront et ne manqueront pas de rappeler une fois de plus que nous voyons tout à travers un prisme sanglant, ne connaissant pas les particularités de la Grande-Bretagne, n’appréciant pas à sa juste valeur la féconde influence de la morale chrétienne sur les officiers de marine, les policemen et Joynson Hicks. Mais ces raisonnements ne sont pas de nature à nous arrêter. La politique révolutionnaire veut, avant tout, que l’on envisage les faits bien en face, en cherchant à pressentir leur développement ultérieur. Les philistins se la représentent comme fantaisiste, parce qu’elle s’efforce de prévoir le surlendemain alors qu’ils n’osent, eux, songer au lendemain.

Dans une situation telle que le salut de l’organisme national tout entier est non dans une tyrannie conservatrice, mais dans l’extirpation chirurgicale d’un organe défectueux.- la classe qui se survit, - la prédication pacifiste découle eu réalité d’un indifférentisme épris de lui-même. L’humanité la plus haute exige, dans ces circonstances, afin d’abréger les délais et de diminuer les souffrances, la résolution la plus grande.

La bourgeoisie américaine sera d’autant moins tentée d’intervenir que le prolétariat anglais mettra plus énergiquement la main sur les moyens et les armes de la bourgeoisie britannique. La flotte américaine aura d’autant moins de possibilité d’abattre le pouvoir prolétarien en Angleterre que ce dernier se soumettra plus vite et plus complètement la flotte britannique.

Nous ne voulons pas dire que l’intervention militaire de la république transocéanienne soit ainsi exclue. Au contraire, elle est très probable et, dans de certaines limites, absolument inévitable. Mais le résultat en dépend dans une large mesure de notre propre politique avant et pendant la Révolution.

La flotte française ne jouera pas le dernier rôle dans le blocus complet des îles Britanniques, surtout dans leur isolement du continent. La bourgeoisie française peut-elle employer ses vaisseaux contre la Révolution prolétarienne en Angleterre ?

Nous avons déjà, à ce sujet, une certaine expérience. En 1918, Millerand envoyait dans la Mer Noire, contre les ports de la République des Soviets, des vaisseaux de guerre français. Les résultats sont connus. Le croiseur Waldeck-Rousseau se mutina. Au nord de la Russie, les Anglais ne furent pas beaucoup plus heureux : la Révolution est très contagieuse et les marins des flottes de guerre sont plus sujets que quiconque à sa contagion.

Au moment où les marins français Marty et Badina s’insurgeaient, se refusant à combattre la Révolution prolétarienne en Russie, la France paraissait à l’apogée de sa puissance. Elle a commencé, maintenant, elle aussi, non moins que l’Angleterre, à payer la rançon de la guerre. Admettre que si, même la monarchie, les landlords, les banquiers et les fabricants étaient jetés par-dessus bord en Angleterre, la bourgeoisie française garderait la possibilité de jouer dans l’Océan Atlantique ou ne serait-ce que dans la Manche, un rôle de gendarme, ce serait faire preuve d’un optimisme phénoménal quant à la bourgeoisie, et d’un pessimisme déshonorant quant au prolétariat. La Grande-Bretagne, c’est-à-dire sa bourgeoisie, n’a pas été pour rien la dominatrice des mers. La Révolution britannique sera le point de départ de cercles concentriques qui s’étendront à tous les océans. Son premier résultat sera d’ébranler la discipline de toutes les flottes militaires. Qui sait si le commandement américain ne devra pas renoncer, dans ces conditions, à l’idée de la guerre et d’un blocus étroit, afin de maintenir ses vaisseaux à bonne distance de la contagion européenne ?

Enfin, en Amérique même, la flotte n’est pas une suprême instance. Le régime capitaliste des Etats-Unis est plus puissant que nul autre. Nous connaissons tout aussi bien que Russel le caractère contre-révolutionnaire de la Fédération Américaine du Travail, qu’il se plaît à nous rappeler. De même que, la bourgeoisie des Etats-Unis a porté la puissance du capital à une hauteur sans exemple dans le passé, la Fédération Américaine du Travail a élevé au suprême degré les méthodes de la conciliation sociale. Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie américaine soit toute-puissante. Elle est infiniment plus forte vis-à-vis de la bourgeoisie européenne que vis-à-vis du prolétariat européen. Sous le toit de l’aristocratie ouvrière américaine, la plus privilégiée de toutes les aristocraties ouvrières du monde, errent et sommeillent les instincts et les états d’esprit révolutionnaires des masses ouvrières américaines si diverses d’origine. La Révolution, se produisant dans un pays anglo-saxon, de l’autre côté de l’Atlantique, aura sur le prolétariat des Etats-Unis une influence plus grande qu’aucune autre Révolution.

Ce n’est pas à dire que la domination de la bourgeoisie américaine doive être renversée au lendemain de la conquête du pouvoir par le prolétariat britannique. Il faudra de grands ébranlements économiques, militaires et politiques, avant que succombe le règne du dollar. La bourgeoisie américaine les prépare elle-même en attachant par ses placements de capitaux dans l’univers, sa puissance au chaos européen et aux poudrières de l’orient. La Révolution anglaise aura infailliblement un puissant écho de l’autre côté de la " grande nappe d’eau ", tant à la Bourse de New-York que dans les quartiers ouvriers de Chicago. La bourgeoisie et le prolétariat des Etats-Unis changeront instantanément de mentalité. La bourgeoisie se sentira plus faible, la classe ouvrière plus forte. Et l’état d’esprit des classes est un des éléments les plus importants de ce qu’on appelle leur corrélation de forces. Cela ne veut pas dire, une fois de plus, que les banquiers et les trusters américains ne pourront tenter d’étrangler à l’aide de leur flotte, par une action économique, la Révolution anglaise ; mais de semblables tentatives signifieront par elles-mêmes un ébranlement plus profond encore du régime intérieur des Etats-Unis. Les états d’esprit, nés des événements révolutionnaires de Grande-Bretagne, se manifesteront à la fin, de, même que ces événements, au cœur de tout bateau américain, dans sa machinerie. Tout ceci ne veut pas dire que la Révolution prolétarienne ne soit pas liée à des difficultés et à des dangers. An contraire, les uns et les autres sont immenses. Mais ils sont des deux côtés.- Et c’est là, en somme, l’essence d’une Révolution. Plus la place occupée par une nation dans le monde est grande et plus les forces d’action et de réaction que la Révolution y éveille et développe sont grandioses. Nos " sympathies " peuvent, dans ces conditions, être de quelque utilité.

[P. S. Au moment où ces lignes étaient écrites l’Angleterre était à deux doigts de la grève des mineurs et de la grève générale. Au moment où nous continuons cet article, il n’est pas encore intervenu de décision définitive, - dont nous soyons du moins informés, - mais quelle que soit la tournure que prendront dans les jours et les semaines qui viennent les événements d’Angleterre, les questions auxquelles cet article est plus particulièrement consacré demeureront à l’ordre du jour de la vie politique en Grande-Bretagne. Note de Trotsky].

Les Révolutions ne se font pas dans l’ordre le plus commode. De façon générale, elle ne se font pas arbitrairement. Si l’on pouvait leur désigner un itinéraire rationnel, il serait probablement tout aussi possible de les éviter. Mais la Révolution exprime justement l’impossibilité de reconstruire à l’aide des méthodes rationalistes une société divisée en classes. Les arguments logiques, même élevés par Russel à là hauteur des formules mathématiques, sont impuissants en présence des intérêts matériels. Les classes dominantes condamneront toute la civilisation, les mathématiques y compris, à périr, plutôt que de renoncer à leurs privilèges. Toute la révolution future est déjà en germe dans la lutte engagée entre les mineurs et les magnats britanniques du charbon, de même que la tige et l’épi futurs sont en germe dans la terre. Les facteurs irrationnels de l’histoire même agissent le plus brutalement au travers des antagonismes de classe. On ne peut sauter par-dessus ces facteurs. De même que les mathématiques, opérant avec des grandeurs irrationnelles, arrivent à des conclusions tout à fait rationnalistes, la politique ne peut exercer une action rationnelle, c’est-à-dire instituer dans la société un ordre rationnel, que lorsqu’elle tient clairement compte des contradictions irrationnelles de la société, afin de les réduire définitivement, non en tournant la Révolution, mais grâce à elle.

Nous pourrions, en vérité, mettre ici le point final. Les objections de Russel nous ont donné l’occasion de compléter l’examen des aspects de la question que notre brochure laissait dans l’ombre. Il ne sera peut-être pas superflu de nous arrêter sur le dernier et le plus fort des arguments du critique pacifiste. Russel déclare que notre attitude envers la Révolution britannique est dictée par notre patriotisme russe… " Je suis terrifié, dit-il, par le patriotisme de Trotsky, analogue au nôtre. La Révolution communiste en Angleterre serait avantageuse à la Russie ; aussi la souhaite-t-il, sans considérer impartialement si elle nous avantagerait ."

Cet argument a toutes les qualités, la nouveauté exceptée. La presse de Chamberlain et de Hicks l’exploite avec le plus grand zèle. Le Morning Post démontre depuis longtemps déjà que le mouvement communiste international sert l’impérialisme soviétique, qui continue, à son tour, les traditions de la vieille politique du tsar. Ces sortes d’accusations débutèrent dès le moment ou la bourgeoisie se convainquit que notre parti avait pris le pouvoir pour de bon et ne se préparait pas à s’en aller. Dans la période qui précéda la prise, du pouvoir et qui la suivit immédiatement, on sait que des accusations diamétralement opposées à celle-ci nous furent adressées. On accusa les bolcheviks d’être étrangers aux sentiments nationaux et aux notions patriotiques, on accusa leurs chefs de faire à l’égard de la Russie la politique des Hohenzollern. Il n’y a pas si longtemps de cela. Arthur Henderson, Emile Vandervelde, Albert Thomas, - et d’autres - vinrent en Russie, tenter de convaincre les ouvriers russes que les bolcheviks étaient prêts à sacrifier à leurs chimères internationalistes (ou, autre variante, à l’or du kaiser) les intérêts primordiaux de la Russie. Et le Morning Post développa ce thème avec le plus de vigueur et de brio. De même que Russel nous accuse d’être prêts à réduire à 20 millions la population de la Grande-Bretagne pour complaire à l’impérialisme soviétique, on nous accusait, il y a neuf ans, d’être impitoyablement résolus à sacrifier la moitié ou les deux tiers de la population de la Russie à nos fins antinationales. Notre parti pensait, on s’en souvient, que la défaite de la Russie tsariste profiterait tant à la classe ouvrière russe qu’à la classe ouvrière internationale. Les valets socialistes de l’Entente ne réussirent pas à nous en faire démordre. A l’époque de la paix de Brest-Litovsk, les accusations de politique antinationale (et, selon l’autre version, de collaboration avec les Hohenzollern) atteignirent une violence extrême. Notre parti ne se laissa pourtant pas entraîner dans la guerre capitaliste. Le régime des Hohenzollern s’effondra, la Révolution d’Octobre n’ayant pas joué dans sa chute un moindre rôle que les armes de l’Entente. L’antagonisme de la République des Soviets et des gouvernements de l’Entente victorieuse apparut alors au premier plan. La Grande-Bretagne gouvernante joue dans le monde, - en Europe, en Egypte, en Turquie, en Perse, dans l’Inde, en Chine, - le rôle le plus réactionnaire. Toute modification de la situation mondiale, économique ou politique, se dirige contre la Grande-Bretagne gouvernante. Aussi la bourgeoisie britannique, se survivant, lutte-t-elle dans ses tentatives de retenir une puissance qui lui échappe, contre tout changement. La bourgeoisie américaine est puissante. Sa lutte contre la révolution sera plus grandiose. Mais l’Amérique n’est encore qu’au second plan. La classe gouvernante de Grande-Bretagne est l’ennemie le plus actif et le plus implacable du mouvement révolutionnaire, en Europe, en Asie, en Afrique. Ce fait devrait, semblerait-il, être plus que suffisant pour expliquer à un socialiste l’antagonisme entre l’Union Soviétique et l’Empire britannique. - " Sommes-nous patriotes ? " Nous le sommes dans la même mesure que nous fûmes antipatriotes pendant la guerre impérialiste. Nous défendons par les méthodes du pouvoir gouvernemental les intérêts mêmes que nous défendîmes par celles de l’insurrection : ceux du prolétariat mondial.

Quand Russel nous dit prêts à sacrifier à l’Etat Soviétique les intérêts de la classe ouvrière britannique, ce n’est pas seulement faux, c’est dénué de sens.

Tout affaiblissement du prolétariat britannique - et, à plus forte raison, toute défaite qui lui serait infligée au cours d’une lutte déclarée, - porterait nécessairement un coup sensible à la situation intérieure et internationale de l’Union Soviétique. Quand, en mars 1921, au IIIe congrès de l’Internationale Communiste, les communistes allemands tentèrent de forcer artificiellement le cours de la Révolution prolétarienne, ils arguèrent de la situation difficile de la Russie soviétique et de la nécessité de lui venir en aide. Nous leur répondîmes avec Lénine : Ce ne sont pas les flambées d’héroïsme, et, à plus forte raison, les aventures révolutionnaires, qui peuvent venir en aide à la République des Soviets. Nous avons besoin de ce dont le prolétariat allemand a lui-même besoin : d’une Révolution victorieuse.

Il serait profondément erroné de croire que le prolétariat de quelque pays doive entreprendre, dans l’intérêt de l’Etat soviétique, des actions non déterminées par ses propres intérêts de classe combattant pour sa libération complète. Cette conviction qui a pénétré jusque dans notre chair et dans notre sang est étrangère aux socialistes qui, s’ils ne sont pas toujours du côté de leur bourgeoisie, la rallient invariablement à la minute décisive. Russel ne fait pas exception. Il est vrai qu’il opposa, pendant la guerre, à son gouvernement une résistance assez courageuse, bien que ne permettant guère d’espoir en politique. Ce fut une simple manifestation individuelle, un tribut payé à la conscience ; la destinée du régime ne se jouait à aucun degré. Mais dès qu’il s’agit de la Révolution prolétarienne, Russel ne trouve pas dans son arsenal spirituel d’autres arguments que ceux qui l’apparentent au Morninq Post et à tous les Churchills de son pays. Les caractères les plus remarquables de la politique britannique - et l’histoire du pays s’y résume - accusent une criante contradiction entre la maturité objective des facteurs économiques, et l’état extrêmement arriéré des formes idéologiques, surtout au sein de la classe ouvrière. Ceux en qui ce caractère fondamental se révèle le mieux, - humanistes bourgeois, pacifistes et propagateurs attardés des lumières, - le comprennent le moins. Ils se considèrent, à côté des réformistes réactionnaires petits bourgeois, comme les chefs reconnus du prolétariat. Bertrand Russel n’est pas le pire d’entre eux, mais ses écrits sur les sujets sociaux et politiques, son appel contre la guerre, sa polémique avec Scott Nearing sur le régime soviétique caractérisent, sans possibilité d’erreur, son dilettantisme superficiel, sa cécité politique, sa complète incompréhension du développement historique, c’est-à-dire de la lutte des classes vivantes, grandies sur le terrain de la production. Il oppose à l’histoire la propagande de quelques mots d’ordre pacifistes, qu’il formule d’ailleurs aussi mal que possible. Il oublie, ce faisant, de nous expliquer pourquoi la diffusion pacifiste des lumières ne nous a pas épargné les tueries et les Révolutions, bien que des hommes aussi éminents que Robert Owen s’y fussent consacrés, dans la première moitié du XIXe siècle, comme l’avaient fait les encyclopédistes français au XVIIIe siècle, les quakers au XVIIe et bien d’autres en d’autres temps. Russel est un propagateur attardé des lumières qui n’a hérité que des préjugés politiques et non de l’enthousiasme - du mouvement dont il procède.

Russel est profondément sceptique. Il semble opposer aux méthodes de violence de la Révolution les méthodes pacifiques et progressives de la science et de la technique. Mais il croit tout aussi peu à la force salvatrice de la pensée scientifique qu’à celle de l’action révolutionnaire. Dans sa polémique avec Nearing, il s’efforce, sous le couvert de phrases mensongèrement socialistes, d’amoindrir, de souiller, de compromettre l’initiative révolutionnaire du prolétariat russe. Polémiquant avec le biologiste Holden, il raille l’optimisme de la technique scientifique. Il exprime dans son Icare la conviction que la disparition de toute notre civilisation serait l’issue la meilleure… Et cet homme, rongé dans tous les sens par la vermine du scepticisme, - cet égoïste, enfermé en lui-même, cet aristocrate, se croit appelé à donner des conseils au prolétariat anglais et à le mettre en garde contre nos embûches communistes ! La classe ouvrière britannique entre dans une époque où elle aura besoin de la foi la plus grande en sa mission et en ses forces. Point n’est besoin, pour susciter cette foi, d’excitants artificiels, tels que la religion ou la morale idéaliste. Il suffit, mais il est nécessaire, que le prolétariat britannique comprenne la situation de son pays en relation avec celle du monde, se rende compte de l’état de décomposition des classes dirigeantes, et écarte de son chemin les magiciens arrivistes et les sceptiques bourgeois, qui se croient socialistes pour la seule raison que la nausée les prend quelquefois dans l’atmosphère de putréfaction de la société bourgeoise.

L. TROTSKY (3 mai, Crimée, en cours de route)

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