English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 08- Livre Huit : ACTUALITE DE LA LUTTE DES CLASSES > Révoltes et révolutions en Indonésie

Révoltes et révolutions en Indonésie

mercredi 5 janvier 2011, par Robert Paris

Le droit de savoir pourquoi un peuple a été sans cesse écrasé militairement

Répression sociale, massacres contre des Timorais et des Papous

Timor

Borneo

Papouasie

1- Introduction

Août 1945 Révolution sociale et nationale

De 1948 à 1965, l’Indonésie va être le théâtre de plusieurs mouvements insurrectionnels.

En 1948, des militaires sympathisants du Partai Komunis Indonesia (PKI, le parti communiste indonésien) occupent la ville de Madiun à Java Est. L’insurrection sera réprimée en 2 semaines.

En 1949 un dirigeant du Hizbullah, une milice de jeunes musulmans, proclame dans l’ouest de Java un Negara Islam Indonesia (« État islamique d’Indonésie »). C’est le début de la rébellion du Darul Islam, qui ne prendra fin qu’en 1965 avec la capture et l’exécution de son dernier chef.

En 1950 le Dr Soumokil, un ministre de l’État d’Indonésie orientale, un des 7 États membres de la RIS, proclame la "République des Moluques du Sud". La rébellion est matée en 4 mois. Le 17 août 1950, le gouvernement de Jakarta proclame la création de l’« État unitaire de la République d’Indonésie » (Negara Kesatuan Republik Indonesia), qui remplace la RIS.

En 1952 à Jakarta, des chars entourent le palais présidentiel. Le chef d’état-major de l’armée de terre indonésienne, le général A. H. Nasution demande au président Soekarno la dissolution du Parlement, dénonçant le système des partis. Soekarno rejette la demande et reprend la situation en main. L’affaire du 17 octobre a tourné court.

En 1957 éclate la rébellion de la Permesta (Piagam Perjuangan Semesta ou « charte pour une lutte universelle ») dans le nord de Célèbes, en protestation au projet de Soekarno d’instaurer une "démocratie dirigée" mettant fin à la démocratie parlementaire. En 1958 à Padang,à Sumatra Ouest, des opposants à Soekarno proclament un Pemerintah Revolusioner Republik Indonesia ("gouvernement révolutionnaire de la République d’Indonésie") ou PRRI. Le PRRI et la Permesta s’allient. La rébellion prend fin en 1961.

2- La lutte d’indépendance confisquée par les nationalistes bourgeois avec la complicité des staliniens et des réformistes

C’est en Indonésie que la révolution coloniale de l’après deuxième guerre mondiale a commencé. Août 1945, au départ des troupes japonaises vaincues, quand les Hollandais à peine ressortis de prison veulent remettre en place la dictature coloniale, les indépendantistes et les staliniens d’Indonésie prennent les armes et le pouvoir. Ils proclament immédiatement l’indépendance mais ils ne parviendront à virer complètement le colonialisme hollandais qu’en 1949. Le courant nationaliste bourgeois de Soekarno, le parti national, est loin d’être le seul. Bien que décapité par une répression féroce des hollandais lors de l’insurrection de 1928 le PKI, le parti communiste est au moins aussi puissant et beaucoup plus influent dans la classe ouvrière. Sa stratégie est le soutien total à Soekarno au point que le parti communiste met toute son énergie freiner la lutte des ouvriers et des paysans, à empêcher les occupations d’usines, et de terres des plantations étrangères et des grands propriétaires, à justifier le rachat des propriétés nationalisées par l’Etat, à justifier le désarmement des travailleurs et la formation de l’armée bourgeoise. Rapidement les forces nationalistes se trouvent circonscrites dans l’île de Java, la plus peuplée. Mais même là, une insurrection populaire partie de Madium conteste le pouvoir de Soekarno. Le parti communiste, bien que réticent à mener une politique offensive contre la bourgeoisie nationaliste, est porté à la tête de l’insurrection par les masses populaires. Celle-ci fut noyée dans le sang par l’armée de Soekarno et les militants du parti communiste sont pourchassés. Un avant goût de ce qui allait se passer des années plus tard où cette même armée assassinera le parti communiste indonésien qui était le plus grand parti communiste de tous les pays du bloc non communiste, faisant en trois mois un véritable massacre, des centaines de milliers de victimes, dans les rangs de ce parti qui comptait 15 millions de membres en comptant toutes les associations qu’il dirigeait. Un parti communiste qui avait pourtant été à nouveau un soutien sans faille au régime nationaliste qui cependant n’était qu’une féroce dictature qui s’est contentée de faire passer l’exploitation pétrolière de la compagnie Shell à la Standard Oil et de surexploiter violemment la population.

3- Les nationalistes au pouvoir mettent en place leur dictature et se retournent contre la population

Dans les années 1960, les tensions montent dans la population, et plus encore dans l’armée entre conservateurs et pro-communistes. Lors du mouvement du 30 septembre 1965, six généraux accusés par des officiers de gauche de fomenter un coup d’État contre Soekarno sont tués. Le général Soeharto organise la répression et ordonne la dissolution du PKI, que l’armée accuse d’avoir organisé une tentative de coup d’État[52],[53],[54]. Le nombre de victimes des massacres qui s’ensuivent est estimé entre 500 000 et 1 million de personnes[55],[56].

En mars 1966, Soeharto force Soekarno, dont la force politique est affaiblie à lui transférer le pouvoir. Celui-ci est nommé officiellement président en mars 1968 avec le soutien du gouvernement américain[57],[58],[59]. Pendant les trente années suivantes, Soeharto exerce un pouvoir dictatorial. Le pays connaît une relative stabilité politique et amorce néanmoins un développement économique, d’abord grâce aux revenus du pétrole puis, avec la chute du prix du brut en 1986, grâce à une politique de libéralisation qui provoque un essor de l’investissement étranger.

4- Nouvelles révoltes

En 1997 et en 1998, l’Indonésie est le pays le plus touché par la crise économique asiatique[60]. Le mécontentement populaire s’amplifie et mène aux émeutes de Jakarta de mai 1998[61],[62]. Soeharto démissionne et son vice-président, B. J. Habibie, devient président.

En 1999, le Timor oriental fait sécession après 25 ans d’occupation militaire par l’Indonésie qui fut marquée par la condamnation par la communauté internationale de la répression brutale qui y sévissait[63],[64].

4- Révolte sociale en Indonésie en 1998

Révoltes étudiante et populaire en Indonésie : Avis de tempête sur l’Asie ?

Le 22 mai dernier, lors d’une brève allocution télévisée, Suharto annonçait qu’il démissionnait de son poste de président de la République indonésienne, 32 ans après son accession au pouvoir. Après Duvalier en Haïti, Marcos aux Philippines, Mobutu au Zaïre et quelques autres, un des dictateurs les plus sanguinaires de la seconde moitié du siècle partait sous la pression d’une effervescence populaire et étudiante commencée six mois plus tôt et d’injonctions de plus en plus menaçantes du FMI et de l’exécutif américain. De fait, c’est la crise monétaire et boursière de l’Asie du Sud Est, démarrée formellement en Thaïlande en juillet 97 par la dévaluation monétaire, qui connaît en Indonésie, à ce jour de la façon la plus aigue, des répercussions économiques et sociales brutales. Probablement parce que le pays, archipel constitué de plus de 10 000 îles, arrivant en quatrième position mondiale avec ses 202 millions d’habitants, compte de très grosses concentrations urbaines, près de 80 millions d’"actifs" dont près de 10 millions d’ouvriers d’industrie, c’est-à-dire à côté d’une classe bourgeoise et petite-bourgeoise récente, une classe ouvrière presque toute neuve.

Le massacre anti-communiste de 1965, acte de naissance du régime Suharto

Suharto, cela faisait 32 ans qu’il gouvernait. Un bail. Signé dans le sang d’un des plus grands massacres du siècle, ce qui n’est pas peu dire, qui a fait 500 000 morts au moins dans les années 1965-66, à une époque où le pays ne comptait encore "que" 100 millions d’habitants. Il s’est agi à l’époque d’un génocide politique contre le PKI, parti communiste d’obédience pro-chinoise, fort de 3 millions de membres, influençant la principale centrale syndicale, un "Front paysan", des "Jeunesses populaires". Ce PKI soutenait le régime de Sukarno, leader de la lutte pour l’indépendance indonésienne menée contre l’impérialisme hollandais de 1945 à 1949, qui à partir de 1959 avait mis en place un régime à vrai dire fort peu démocratique, basé sur des "groupes fonctionnels", sortes de corporations en lieu et place de partis. Les élections avaient été supprimées et Sukarno gouvernait comme un dictateur éclairé... Il parlait de "révolution nationale", de "réforme agraire", de mise en place d’une "économie dirigée" et surtout, il se présentait comme le champion d’un tiers mondisme "non-aligné". Il n’était en rien révolutionnaire mais à l’époque, l’impérialisme américain qui se disait ébranlé par la Chine de Mao, les mouvements prétendus progressistes de libération nationale ou coloniale dans le tiers monde et tout particulièrement la guerre du Vietnam, recourait partout à des solutions militaires directes ou par dictateurs autochtones interposés. Comme en Indonésie.

Mais le régime dit d’Ordre Nouveau que Suharto mit en place en mars 1967, après avoir fait légalement déposer Sukarno par l’Assemblée du Peuple et s’être fait promouvoir président, fut bien l’ordre impéraliste : les biens américains et anglais nationalisés en 1964 furent restitués, l’Indonésie réintégra le camp occidental et ses dirigeants et grands bourgeois reçurent en échange une aide économique substantielle qui n’a pas faibli jusqu’à tout récemment.

Dans cette région d’Asie critique pour l’impérialisme américain, face à l’URSS et à la Chine dites communistes, l’Indonésie devenait une carte majeure. Un pôle anti-communiste en Asie du Sud-Est, à l’époque de la guerre toujours froide, puis un socle stable pour l’accumulation de profits dans les décennies qui allaient suivre.

Suharto et son armée y imposèrent pour cela une dictature féroce. Contre des populations et contre la classe ouvrière. En 1969, le régime se fit la main sur les Papous de l’Iryan Jaya, annexé puis colonisé.

En 1974, avec l’invasion du Timor-Oriental, ex-colonie portugaise que le régime de Suharto décide de s’approprier, c’est le génocide d’un peuple, affamé, pourchassé sur ses propres terres. 200 000 morts sur une population totale de un million d’habitants.

Dans les années 1980, ce sont les opposants au régime dans les grandes concentrations urbaines, des opposants islamistes mais aussi syndicalistes ou communistes qu’il continue à voir et pourchasser partout.

Suharto proclama constitutionnellement une "double fonction" de l’armée militaire et politique. Il fonda un parti de gouvernement militaro-politique, le Golkar. Sorte de feuille de vigne à sa dictature personnelle et familiale, puisque cet appareil était surtout mobilisé pour assurer sa réélection, tous les 5 ans, jusqu’à celle de mars dernier !

L’"opposition" reconnue au régime est représentée par deux partis islamistes, la Muhammadiyah dirigée par Amien Raïs qui compterait 20 millions d’adhérents selon la grande presse, et la Nahdatul Ulama qui en compterait 35 millions. Si Suharto a réprimé durement le terrorisme islamiste, il a mené un jeu subtil, fait d’un mélange de répression et de manoeuvres de rapprochement avec ces grands partis d’obédience musulmane. Sans compter que son régime lui-même, à maintes reprises, favorisa institutionnellement la religion. Suharto parraina une Association des intellectuels musulmans, dirigée par son "ami" Habibie, qui vient de lui succéder à la tête de l’Etat. Il finança la construction de mosquées, favorisa le voile pour les femmes, la prière sur les lieux de travail. Suharto utilisa la religion (musulmane largement majoritaire dans le pays, mais aussi chrétienne ou bouddhiste) comme un dérivatif aux influences communistes. Autre parti d’opposition dont la presse parle : le PDI, parti dit démocratique dont la fille de Sukarno, Megawati, parvint en 1993 à la tête, pour en être ensuite évincée par des manoeuvres de Suharto. Ce PDI tient un langage des plus modérés, mais un "forum" fut organisé à son siège lors des élections législatives de 1997, qui attira une foule nombreuse... trop nombreuse pour le régime qui fit évacuer un mois plus tard le bâtiment avec pour bilan officiel : 5 morts, près de 150 blessés et une vingtaine de disparus.

Du côté étudiant, il y eut à plusieurs reprises de la contestation et de l’effervescence. Au début des années 1970, puis dans les années 88-89, contre la spoliation par le pouvoir d’une partie de la paysannerie. Des manifestations importantes eurent lieu en 1974, à l’occasion de la visite du Premier ministre japonais, Tanaka, qui tournèrent à l’émeute : les boutiques qui vendaient des produits japonais (par ailleurs le premier investisseur dans le pays), en particulier des voitures, furent attaquées par des manifestants qui n’étaient d’ailleurs pas seulement étudiants. L’armée intervint brutalement, faisant des morts et des centaines d’arrestations. Cela dit, durant toutes ces années, malgré la dictature et même sous sa coupe, l’Indonésie s’urbanisa, s’industrialisa, de cette façon inégale et combinée qui est le lot des pays du tiers monde sous domination impérialiste. Et jusqu’à la crise récente, la croissance de l’économie par certains côtés spectaculaire quand on en constate les effets sur 30 ans a été pour Suharto et les patriciens du régime, un alibi utilisé pour tenter d’excuser tout le reste. La presse bourgeoise occidentale, du New-York Times au Monde, ne rata pas une occasion de le confirmer, comme ce dernier quotidien qui écrivait encore le 21 janvier dernier : "M. Suharto a rendu des services à son pays. Il serait simpliste de le dissimuler. Héritant, à la fin des années 60, d’un vaste archipel traumatisé par un sanglant massacre, au bord de la banqueroute et de l’anarchie, il l’a d’abord remis sur pied". Le Monde "oublie" juste de préciser que c’est Suharto qui a perpétré le "sanglant massacre" !

Mais un tel sanglant massacre (comme bien d’autres, dont ceux du Rwanda) a été la terreur blanche on ne peut plus propice à la fructification des investissements étrangers et nationaux. L’aide économique de l’Occident, à commencer par celle du Japon (aide toujours intéressée, certes) afflua sur l’Indonésie, qui permit un début de développement dès les années 70. Puis vinrent les revenus du pétrole et du gaz, dont l’Indonésie est un des gros producteurs mondiaux. L’Etat s’endetta alors facilement pour des grands travaux et investissements, pour connaître ensuite des grosses difficultés avec la baisse du prix des matières premières au début des années 80. Et comme dans le reste du tiers monde, les dirigeants indonésiens appliquèrent à partir de 1986 une politique dite de "libéralisation" et d’ouverture au marché mondial : déréglementation du secteur bancaire, assouplissement des règles pour l’implantation du capital étranger, libéralisation du commerce, privatisations, etc. Mais aussi et surtout, austérité contre la population et la classe ouvrière. Le régime pouvait se flatter que l’économie ait connu une croissance de 7 % pendant 10 ans, entraînant un doublement de la richesse moyenne "par tête" (pour une population qui avait doublé en 30 ans)... mais toutes les têtes ne furent pas servies de la même façon. Et au premier rang des gâtés et même pourris du régime : la famille même du dictateur.

Une "classe moyenne", commerçants, petits patrons, paysans riches ou cadres de sociétés, s’est constituée aussi et a pu accéder à une consommation ressemblant à ce que connaissent leurs homologues bourgeois des pays riches.

L’émergence d’une classe ouvrière

Sur une population active totale de près de 90 millions, plus de 10 millions d’Indonésiens travaillent aujourd’hui dans l’industrie, et 30 millions dans les services et le secteur minier. Les produits énergétiques, gaz et pétrole représentaient 70,2 % des exportations en 1975, la quasi totalité du reste des exportations étant constituée de produits agricoles. Ils ne représentent aujourd’hui plus que 26,3 % des exportations, alors que les produits industriels, textile et électronique en particulier, en représentent plus de 50 %. Du moins avant la crise.

Arrivé au pouvoir en 1967, Suharto avait consolidé son règne et celui de son clan, et leur mainmise sur l’économie du pays, grâce surtout aux prêts et investissements étrangers. Puis le boom pétrolier du milieu des années 70 avait permis le développement d’une très riche bourgeoisie et d’un capitalisme national, toujours étroitement liés à l’armée et à la famille Suharto. La chute des prix pétroliers du milieu des années 80 a conduit à une réorientation de l’industrie, passant d’une production de biens de consommation à une industrie tournée surtout vers l’exportation. Et la main-d’oeuvre industrielle, qui avait commencé à se développer à la fin des années 70, a continué à faire de nouveaux bonds, 420 000 emplois industriels supplémentaires en 1987, 730 000 en 1990, progressant à un rythme de croissance annuel moyen de 20 % à la fin des années 80 et début des années 90.

Le mouvement ouvrier avait jusque-là été contenu, sous la poigne de fer de la dictature. Un syndicat unique, dirigé par l’état, instauré en 1973, le SPSI, était la seule organisation ouvrière autorisée. Des organismes tripartites, syndicat unique, organisation patronale et représentant du ministère du Travail, supervisés par les services de sécurité (commandement militaire régional et police), devaient assurer les bonnes relations du capital et du travail.

Avec l’augmentation numérique de la classe ouvrière, dans des usines souvent entourées de murs hérissés de barbelés, le régime indonésien s’efforçait d’accroître les moyens de contrôle policier sur la classe ouvrière, en même temps qu’il assouplissait quelque peu le fonctionnement du syndicat gouvernemental, le SPSI, pour s’en servir éventuellement de soupape de sécurité. Un décret du ministère du Travail en 1986 légitimait le rôle de l’armée dans la résolution des conflits du travail : elle avait charge de contrôler les quartiers ouvriers, de contrôler par des espions les ouvriers à l’intérieur de l’usine, d’intervenir à chaque conflit du travail et c’est elle-même qui dressait les listes noires des "agitateurs ouvriers" communiquées aux patrons des diverses entreprises.

Cela n’a pas pour autant suffi à empêcher le développement des luttes ouvrières, ainsi que l’apparition de syndicats illégaux, dont les dirigeants étaient systématiquement emprisonnés, des militants assassinés. Ainsi, en mai 1993, une ouvrière de 25 ans, Marsinah, fut assassinée pour le rôle qu’elle venait de jouer dans la grève de l’usine de montres où elle travaillait, dans une ville de l’Est de Java. En avril 1994, dans la banlieue de Bandoung, une autre jeune ouvrière qui, depuis 1992 était active non seulement dans son usine mais aussi dans toute sa zone industrielle où se côtoient des usines possédées par des capitaux taiwannais, japonais, hollandais et australiens, était enlevée chez elle pendant la nuit et assassinée.

Le première grande explosion ouvrière a été la grève et les émeutes d’avril 1994 dans la cité et les banlieues industrielles de Medan, la troisième ville du pays, au nord de Sumatra. La grève avait explosé dans 24 usines des zones industrielles entourant la ville le 14 avril, entraînant 20 000 ouvriers, à la suite de la découverte du cadavre d’un jeune ouvrier de 22 ans jeté dans la rivière Deli, proche de l’usine où il avait conduit en mars une grève. Des témoins l’avaient vu poursuivi et matraqué par les gardes de l’usine, mais la police, en refusant toute enquête, avait couvert l’affaire. Les ouvriers en grève demandaient la fin de l’intervention de l’armée dans les conflits du travail, ainsi que le passage du salaire minimum de 3 100 à 7 000 roupies (soit de 9 à 21 F) par jour, le droit de s’organiser, la reconnaissance du syndicat SBSI créé malgré l’interdiction, ainsi que la réembauche de 360 ouvriers licenciés d’une usine d’allumettes à la suite d’une autre grève. Le cortège des grévistes était rejoint par les ouvriers des autres zones industrielles, venus de plus de 50 usines. Après quelques promesses de négociations, pour gagner du temps, les forces anti-émeutes furent envoyées contre les grévistes, et après une après-midi d’affrontements violents, 20 ouvriers, ainsi que le responsable à Medan du syndicat illégal SBSI récemment créé, étaient arrêtés dans la nuit. Mais grèves et manifestations continuèrent les jours suivants. Les derniers jours, les émeutes furent marquées par des mises à sac de magasins dans les quartiers de commerçants chinois ; et la police en profita pour accuser le syndicat illégal SBSI d’avoir fomenté une émeute raciale, bien que le plus vraisemblable soit que les saccages anti-chinois aient été provoqués par la police elle-même.

Les grèves de septembre et octobre 1994 dans des usines de Djakarta et de Semarrang, dans l’île de Java, furent animées, elles, par un autre syndicat illégal, le PPBI. Plus récent que le SBSI, le PPBI avait commencé aussi à se développer au cours des années précédentes, avec l’aide de militants issus du mouvement étudiant et tenait son 1er congrès à l’automne 1994. Sa force était alors estimée à 10000/15000 adhérents. La liste de ses militants ouvriers arrêtés et torturés, à la suite de mouvements de grève, a ponctué presque chaque mois l’actualité des luttes ouvrières de la fin 1994 et l’année 1995.

Mais c’est à la même époque où se créaient ces syndicats que l’on a pu voir un surprenant volte-face de la très social-démocrate Confédération syndicale australienne envers le syndicat gouvernemental indonésien, le syndicat jaune mis en place par la dictature. Fin 1994, la Confédération des syndicats australiens mettait sur pied un plan de formation pour syndicalistes du syndicat officiel indonésien, jusque-là formés par l’armée indonésienne plutôt que par des syndicalistes. Pour se justifier de ce soutien, le dirigeant de la Confédération syndicale australienne déclarait que les nouveaux syndicats illégaux étaient des organisations impulsées par des étudiants plus préoccupés de politique que de simple défense les revendications ouvrières. La raison était évidemment plus profonde : depuis 1994, le gouvernement australien dirigé par le chef du parti Social-Démocrate, Paul Keating, s’était fait le principal promoteur du développement des investissements australiens en Indonésie. L’aide apportée par les syndicats au syndicat gouvernemental indonésien, pour l’aider à redorer son blason et reprendre en partie le contrôle d’une classe ouvrière dont on ne pouvait plus se contenter d’empêcher policièrement les luttes, n’était que l’autre volet de la politique gouvernementale australienne.

Mais ni la répression, ni les tentatives de recyclage à l’australienne de la bureaucratie syndicale du régime militaire indonésien, n’a enrayé la montée des luttes ouvrières et le développement des organisations dans les usines. Cela dit, au delà de la combativité ouvrière qui se manifeste depuis le début des années 90 en Indonésie, la constitution d’organisations syndicales nationales restées illégales jusqu’à la chute de Suharto pose bien sûr le problème de l’orientation politique des dirigeants qui ont impulsé leur création et regroupé dans ces organisations nationales les syndicats clandestins qui se créaient. Et ces dirigeants les plus connus, cela n’a évidemment rien de surprenant, sont politiquement liés au mouvement démocratique indonésien, comme cela ressort de leurs déclarations politiques.

La principale dirigeante de ce nouveau syndicat, le PPBI, aux allures plus radicales que l’autre syndicat illégal, le SBSI, est Dita Sari, une ancienne dirigeante du mouvement étudiant de la fin des années 80. Début 1995, elle définissait les objectifs de son organisation en expliquant que "nous avons eu des centaines de grèves au cours des trois dernières années. Beaucoup de ces grèves sont spontanées" et expliquait-elle, l’objectif du PPBI est d’en faire "des actions plus politiques que la simple demande d’augmentation de salaires. Nous voulons donner aux luttes une orientation plus politique et révolutionnaire". En même temps, elle expliquait la tournure prise par la grève de Medan en avril de l’année précédente, par un manque d’organisation, sûrement, mais aussi par le fait que les ouvriers avaient posé des revendications trop élevées. Le parti politique auquel elle appartient, le PRD, s’intitule Parti Démocratique Populaire. Il regroupe autour de lui les militants non seulement du syndicat ouvrier qu’elle dirige, mais aussi d’un syndicat paysan et du syndicat étudiant SMID qui a été actif dans la création des organisations ouvrières et paysanne en question. Mais son programme politique allie à la fois la demande de satisfaction des revendications ouvrières, la fin de l’intervention de l’armée dans les conflit du travail... et le soutien au PDI, le parti de la fille de Sukarno, Megawati Sukarnoputri, dont le PRD demande l’élection à la présidence de l’Indonésie. Quant au fondateur de l’autre union syndicale illégale, la SBSI, Muchtar Pakpahan, arrêté en 1996 pour "activité subversive", il a été l’un des premiers prisonniers politiques libérés après la chute de Suharto. Le 10 juin dernier, il déclarait dans une interview au Herald Tribune qu’il avait peu d’illusions sur la démocratisation que pouvait apporter l’ancien bras droit de Suharto, Habibie. Sa revendication politique est la convocation d’une session parlementaire destinée à mettre en place un gouvernement de transition plus crédible. Il déclarait que son syndicat avait donné jusqu’au 15 juin à Habibie pour décider de convoquer cette assemblée, faute de quoi son syndicat appellerait à une manifestation de masse des ouvriers et des étudiants. Mais, précisait-il, son syndicat était opposé à toute action violente.

Amender le régime, lutter contre la corruption, mais même pas résolument contre la crise et la surexploitation de la classe ouvrière indonésienne, telles semblent être surtout les perspectives politiques de ce leader syndical.

Mais la classe ouvrière, elle n’a pas dit son dernier mot.

La crise a fait tout basculer

Partie de Thaïlande, la crise a été déclenchée par la fuite des capitaux : baisse des monnaies asiatiques entraînant une perte de change pour les capitaux placés dans ces pays, qui s’enfuirent en déclenchant une nouvelle baisse des monnaies. Les banques et entreprises locales, en particulier celles qu’on appelle les conglomérats et ressemblent à des trusts agissant dans des secteurs diversifiés, endettées en dollars, durent acheter à leur tour des dollars pour rembourser leurs créanciers, précipitant la dégringolade de leur monnaie. Les banques, ayant emprunté à court terme en dollars, pour prêter à plus long terme en monnaie locale à des entreprises ou promoteurs immobiliers, se sont trouvées dans l’incapacité de rembourser... Spirale infernale qui s’est traduite, en l’espace de quelques mois, par une inflation galopante et un écroulement de l’activité économique qui a grossi spectaculairement le nombre des chômeurs. La roupie a perdu 80 % de sa valeur jusqu’à la chute de Suharto et continue à se dévaluer en juin 97 il fallait 2500 roupies pour un dollar, il en faut 14 000 un an plus tard. Cela signifie le renchérissement de tous les produits. Alors que des "experts" s’attendaient encore, à la fin 97, à ce que les économies d’Asie rebondissent et inondent les marchés occidentaux de produits bon marché, l’effondrement des monnaies a été tel qu’il a paralysé toute la production. Les entreprises indonésiennes qui travaillaient à partir de matières premières ou de produits semi-finis importés ont cessé toute activité faute de pouvoir payer leurs fournisseurs étrangers. La plupart des filiales des groupes étrangers ont fermé leurs usines. A Djakarta, des chantiers ont arrêté net.

Et le FMI n’est intervenu que pour bien s’assurer que les intérêts impérialistes seraient préservés, par le renforcement des recettes drastiques habituelles (privatisations et démantèlement des monopoles, hausse des taux d’intérêt, réduction du déficit budgétaire contre les plus pauvres). Ce sont évidemment les travailleurs et les classes populaires qui sont surtout frappées. Mais aussi qui ont réagi. Des émeutes ont commencé dès janvier 98. Le cataclysme économique a eu ses conséquences sociales immédiates.

Six mois d’agitation étudiante et d’émeutes populaires Les émeutes ont commencé début janvier. Elles ont rebondi un mois plus tard pendant la première moitié de février contre les hausses de prix. Ce n’est qu’à la fin du mois de février que les étudiants commencèrent à se mobiliser, alors que l’élection de Suharto pour un septième mandat se préparait pour le 11 mars. Le mouvement étudiant s’est progressivement radicalisé, mais c’est en mai qu’il a connu son paroxysme avec la détérioration de la situation économique et de nouvelles hausses brutales de prix. Les manifestations étudiantes sont sorties des campus, les émeutes ont pris pour cibles les symboles du pouvoir.

Le pouvoir a tenté de détourner la colère des travailleurs contre les commerçants chinois. Le 5 janvier, à Bandoung près de Djakarta, des auxiliaires de police chassèrent avec zèle les petits vendeurs pribumi (ou indonésiens de souche, musulmans pour la plupart, par opposition à ceux d’origine chinoise) de la rue où se trouvaient des commerces chinois. Les protestations des vendeurs ameutèrent des jeunes et des chômeurs qui s’en prirent à coups de pierres à une centaine de boutiques. A Jember, dans l’Est de Java, des supermarchés et des boutiques appartenant à des chinois furent pillés. Pour le seul mois de janvier, il y eut une douzaine d’émeutes anti-chinoises en différents endroits du pays. La communauté indonésienne d’origine chinoise contrôle en grande partie les entreprises privées les plus importantes du pays (exceptées les multinationales étrangères), la majorité étant constituée de commerçants, de restaurateurs ou d’employés qualifiés dans les entreprises. Elle symbolise aux yeux de nombreux musulmans les privilégiés responsables de leur situation, ceux qui répercutent les hausses de prix et elle constitue une cible facile pour la colère populaire.

Que la communauté d’origine chinoise constitue le bouc émissaire traditionnel des difficultés rencontrées par la grande majorité de la population n’explique pas tout. Le retour d’un islam plus politisé, volontiers populiste et xénophobe, qui milite pour que les "musulmans" aient leur part de la richesse nationale face à la communauté d’origine chinoise souvent d’obédience chrétienne, a renforcé le poids de ces préjugés. D’ailleurs, pendant les émeutes, l’inscription "commerce musulman" sur le store pouvait éviter le pillage.

Le pouvoir lui-même a mis de l’huile sur le feu, sans avoir l’air d’y toucher bien entendu. Heureusement, le mouvement fut loin de se résumer aux attaques anti-chinoises. Les sentiments anti-chinois, qui continuent à se manifester à ce jour, sont loin d’épuiser les motivations des mécontents qui ne forment d’ailleurs pas un bloc monolithique, ni politiquement, ni socialement. Et la diversion, orchestrée par le régime et ses flics, n’a pas sauvé le dictateur.

Suharto, c’était déjà 32 ans de trop

Dès le 20 janvier, Suharto annonça qu’il se représentait pour un septième mandat consécutif. La presse se permit de critiquer la décision, et les leaders de l’opposition s’empressèrent d’annoncer leur intention de se présenter également, rompant ainsi l’unanimité qui avait cours habituellement. Megawati annonça qu’elle se considérait toujours comme la présidente du Parti Démocrate Indonésien. Elle se prononça pour une coalition des démocrates et des deux partis musulmans. Mais elle donna des gages en même temps sur la politique qu’elle prétendait incarner : le temps du "socialisme à l’indonésienne" de feu son père, était révolu. L’ignorance du peuple justifiait pleinement la double fonction militaire et politique de l’armée, qui devrait simplement se faire un peu plus discrète en temps de paix. L’unité du pays devait prévaloir, même au Timor ou dans l’Irian Jaya. Elle se montra tellement "responsable" qu’elle resta muette pendant le reste de la crise, par crainte "des agitateurs".

En février, les émeutes reprirent de plus belle, aux cris de "Nous avons faim", suite à de nouvelles hausses de prix de l’essence et des denrées de première nécessité. Mais cette fois-ci, l’armée riposta et fit des morts dans différentes villes du pays. En tout, pas moins de 40 émeutes éclatèrent, se traduisant par des pillages de commerces, de centres commerciaux ou de fabriques. Les conséquences sociales des désordres économiques se faisaient ressentir durement et brutalement pour les travailleurs. La hausse des prix atteignait déjà 40 à 80 % pour de nombreux produits de première nécessité. Alors que les récoltes avaient été particulièrement mauvaises l’année passée, rendant nécessaire le recours à l’importation, les biens importés voyaient leurs prix grimper aussi vite que la monnaie perdait de sa valeur. Les médicaments, la viande devenaient inaccessibles pour le plus grand nombre.

Les multinationales regroupées dans la zone industrielle de Tanggerang près de Djakarta licencièrent 40 % de leurs travailleurs, soit près de 200.000 ! Deux grandes usines produisant des chaussures de sport, Spotek, 8000 ouvriers et Eagle, 9000 ouvriers, jetèrent sur le carreau respectivement 2000 et 4600 travailleurs. La totalité ou presque des chantiers du pays cessèrent toute activité, entraînant des mises à pied par centaines de milliers. La plupart des multinationales japonaises, coréennes ou occidentales, dans les secteurs de l’électronique ou de l’automobile, qui avaient délocalisé là une partie de leur production furent fermées : Toyota, Mitsubishi, Toshiba, Sharp, ou Daihihatsu. Au mieux quelques cadres restèrent sur place en attendant des jours meilleurs.

L’essentiel des progrès du niveau de vie réalisés au cours des dix dernières années étaient en passe d’être effacés moins de dix semaines après le début de l’année.

Les étudiants prirent le relais de la contestation dans la dernière semaine de février, alors qu’allait s’ouvrir la session de l’Assemblée consultative chargée d’officialiser la réélection de Suharto pour cinq ans.

Le mouvement étudiant gagna progressivement la plupart des universités du pays. Il réclamait des réformes garantissant le droit d’expression et de réunion, mais aussi l’abolition des hausses de prix. Des grands débats furent organisés dans les campus des villes de Java, Sumatra, Sulawasi ou Bali. L’ambiance restait encore bon enfant, et tous chantaient l’hymne national avant de passer à des chansons plus gaies.

Face à ce mouvement, les forces de l’ordre laissèrent faire. Du moins tant que les étudiants restaient cantonnés dans leurs campus. Ce fut leur attitude constante, non seulement pendant la durée de session de l’Assemblée, pendant laquelle toute manifestation fut interdite, mais également par la suite. L’armée cherchait à contenir en douceur un mouvement qui ne la gênait que modérément... tant qu’il ne touchait que les étudiants. Il fallait éviter à tout prix que le mouvement étudiant ne fasse la jonction avec le mouvement populaire, et a fortiori avec les ouvriers.

L’Assemblée consultative vota comme un seul homme pour la reconduction de Suharto, en proposant même de lui accorder les pleins pouvoirs par crainte des explosions sociales. Quant à l’opposition, elle se garda bien de défier le pouvoir. Amien Raïs, le dirigeant de la Muhammediyah, qui apparaissait comme le principal leader, renonça à se présenter contre Suharto et à marquer au moins symboliquement sa défiance.

Suharto confia le nouveau gouvernement à un fidèle, Habibie, ancien ministre, fils "adoptif" et conseiller proche du président. Il était également président de l’Association des intellectuels musulmans, qui avait oeuvré à la promotion du courant islamique. Deux des enfants de Suharto eurent des postes ministériels, Tutut, la fille aînée aux affaires sociales, et Mohammad "Bob" hasan, le "baron" du bois, au commerce et à l’industrie... Un signal clair pour tout le monde sans doute : "Vous en avez repris pour cinq ans". Suharto eut aussi à négocier avec le FMI. Le financement conditionnel que le FMI avait accordé à l’Indonésie pour "l’aider" à sortir de la crise devait s’accompagner d’engagements stricts. Suharto, après avoir signé l’accord le 15 janvier, regimba et proposa d’autres mesures, comme d’indexer la roupie indonésienne sur le dollar. Cette mesure fut jugée irréaliste par le FMI, mais permit à Suharto de ne pas appliquer certains volets du plan, notamment la fermeture de nombreuses banques ou le démantèlement de monopoles appartenant à sa famille.

Mais une fois la réélection acquise et la fibre nationale flattée par l’évocation d’un "complot de l’étranger", le gouvernement s’engagea à appliquer les directives du FMI. Mesures dramatiques pour les travailleurs et les chômeurs, mais clémentes pour les exploiteurs et les profiteurs. L’Etat reprenait par exemple la dette privée en échange d’un remboursement étalé dans le temps par les débiteurs... à un taux de change roupie/dollar plus avantageux. Autrement dit, la socialisation des dettes insolvables des plus gros capitalistes du pays.

Les étudiants se radicalisèrent progressivement : de la dénonciation de quelques mesures, ils en vinrent à exiger la démission de Suharto et un changement de régime, brûlant des effigies du dictateur ou mettant en scène son procès. Fin mars et pendant tout le mois d’avril, les heurts avec les forces de l’ordre se multiplièrent parce que les étudiants ne restaient plus cantonnés entre les murs de leurs universités. Le 20 mars, le général commandant la police ordonna à ses adjoints d’entamer le dialogue avec les étudiants. Mais le 23 comme le 25 mars, les forces de l’ordre réprimèrent des manifestations, blessant plusieurs dizaines de jeunes. Les événements prennent une toute autre ampleur en mai Tandis qu’en France les anciens étudiants de 68 se rappelaient leur jeunesse, les étudiants indonésiens fêtèrent à leur façon cet anniversaire. Avec des différences !

Politiquement, les étudiants indonésiens de 1998 se disent le plus souvent "démocrates". Même quand ils critiquent le régime, ils s’affichent jusque-là anticommunistes. La classe ouvrière d’Indonésie, de son côté, ne s’est pas manifestée dans les événements, du moins en tant que force organisée ayant ses propres perspectives. Des ouvriers ou des jeunes chômeurs ont participé aux émeutes, mais autant qu’on puisse en juger de loin et à ce jour, il n’y a pas eu d’intervention collective des travailleurs au nom de leurs intérêts de classe.

L’inquiétude qui se manifeste au pouvoir permet cependant de mesurer le poids politique que des réactions ouvrières plus organisées et conscientes pourraient avoir.

A l’usine métallurgique de Guawn, le patron annonça 90 licenciements sur 650 ouvriers. Un mouvement eut lieu. En plus des hommes de la sécurité de l’usine, les forces de l’ordre étaient présentes, ainsi que le chef de la police de la ville et un gradé de l’armée. Après le discours du représentant du patron faisant la morale aux ouvriers rassemblés et dénonçant les agitateurs c’est le chef de la police qui menaça les ouvriers licenciés s’ils tentaient d’organiser une riposte avec leurs camarades encore dans l’usine. Et de conclure que les travailleurs qui avaient perdu leur gagne-pain seraient bien inspirés de retourner chez eux à la campagne. A Balaraja, 1000 ouvriers qui travaillaient en équipes 45 heures par semaine dans une entreprise de céramique se lancèrent début mai dans leur première grève depuis huit ans, depuis l’ouverture de l’usine en fait. Ils ne gagnaient que 200 F par mois et réclamaient 35 % de hausse de salaire. Un ouvrier de l’usine racontait qu’il limitait son alimentation au riz avec des galettes de soja frites, la viande étant hors de prix et leur dernier poulet ayant été mangé la semaine passée. Après s’être rassemblés dans la cour de l’usine, ils défilèrent pacifiquement. L’armée et la police, appelées par le patron, patrouillèrent tout autour du bâtiment tandis qu’une brigade anti-émeutes avait pris ses quartiers à l’intérieur.

Zones industrielles entourées d’enceintes barbelées et surveillées, omniprésence des forces de l’ordre, l’armée et le régime craignaient (et continuent de craindre) les réactions. Un officier, se présentant lui-même comme "démocrate", déclara à un journaliste du Monde que "l’armée pensait que les ouvriers allaient se révolter. Elle avait des plans pour lutter contre un tel soulèvement mais les ouvriers n’ont pu s’organiser". Il est évident que c’est aujourd’hui une classe ouvrière d’une toute autre importance numérique qu’en 1965 que le pouvoir et l’armée ont en face, une classe ouvrière sans doute quasiment pas organisée, syndicalement et politiquement, mais qui a su mener des grèves malgré la répression : plus de 1130 recensées en 1994, dont plus du quart dans les banlieues de Djakarta. Et il s’est trouvé en son sein des militants qui ont eu la volonté de mettre sur pied des syndicats indépendants de la centrale gouvernementale pro-patronale.

Le premier mai, Suharto annonça qu’il excluait toute réforme politique avant la fin de son mandat en 2003, et l’armée, par la bouche du général Wiranto, chef d’Etat-major et ministre de la Défense, haussa le ton contre les étudiants. Les blindés légers et les balles en caoutchouc furent utilisées contre les manifestants.

Mais c’est à nouveau une initiative du pouvoir qui mit le feu aux poudres : une série de hausses de prix de 60 % en moyenne des transports ferroviaire et routier, de l’électricité et de l’essence. Des hausses qui furent dénoncées dans la presse comme liées aux privilèges accordés à la famille de Suharto, qui contrôlait le transport des hydrocarbures comme la production d’électricité.

A Medan, dans l’île de Sumatra, à l’extrême Ouest du pays, 1500 étudiants affrontèrent la police après avoir cherché à parlementer. Un véhicule de police brûla, ainsi qu’une douzaine de voitures, quarante étudiants furent arrêtés. A Palu, dans l’île de Sulawesi, des milliers d’étudiants cherchèrent à se rendre au Parlement local : 30 blessés. Les formes des manifestations varièrent d’un endroit à l’autre : à Djakarta, 200 étudiants firent un sit-in devant le parlement, tandis qu’à Unjung Padang (Célèbes), ils sillonnèrent la ville à bord de voitures, motocyclettes et minibus. A Yogyakarta, 10.000 d’entre eux partirent en manifestation et affrontèrent la police. A Medan, un officier de police rapporta : "Ce n’est plus une pure manifestation étudiante ; des gens ordinaires se sont impliqués. Il y a des milliers de gens en colère qui tentent de mettre le feu à des bâtiments. Ils brûlent des pneus et renversent des voitures". Un journaliste rapporta que dans les manifestations, il rencontra en plus des étudiants, des médecins, des infirmières et des fonctionnaires.

C’est le moment que le FMI choisit pour annoncer un milliard de dollars d’aide, après deux mois de blocage. Michel Camdessus, son secrétaire général, donna un satisfecit au gouvernement pour les hausses de prix, tout en rejetant la responsabilité des émeutes sur les tergiversations passées de Suharto.

Dans les jours qui suivirent, les manifestations et les émeutes gagnèrent en ampleur. Des quartiers commerçants furent mis à sac, des bandes de jeunes des banlieues pauvres jouèrent au chat et à la souris avec les forces de l’ordre qui hésitèrent parfois à intervenir. Un étudiant fut tué. Mais il fallut attendre le 11 mai pour que l’opposition, par la bouche d’Amien Raïs, demande à l’Assemblée Consultative d’annuler l’élection de Suharto : "Je suis déterminé à faire avancer le processus démocratique dans le pays et s’il m’est donné de conduire le "people power" dans la rue, alors je le ferai avec conviction". Par "people power", il faisait allusion au mouvement qui avait abouti, en 1986, aux Philippines, à la chute du dictateur Marcos. De grandes manifestations en faveur de Cory Aquino, la veuve d’un opposant bourgeois à Marcos assassiné quelques mois plus tôt, avaient déstabilisé le pouvoir, mais c’est en fin de compte le choix de l’Etat-major militaire, formé aux Etats-Unis et avec le soutien tacite des Etats-Unis, qui fit chuter le dictateur. L’appel du pied à l’armée, que Raïs s’était toujours gardé de critiquer, était clair.

Suharto s’envola pour le Caire pour un sommet international, d’où il ne rentra précipitamment que le 15 mai. En quelques jours, les émeutes et les manifestations avaient changé d’échelle.

Le 12 mai, l’armée tira sur les étudiants à la sortie de l’université d’Indonésie à Djakarta faisant 4 morts. Le service d’ordre étudiant eut bien du mal à empêcher que les étudiants ne partent en manifestation. Ailleurs en ville, les émeutiers brûlèrent des voitures et un luxueux centre commercial. Dans le quartier moderne des affaires, des employés de bureau houspillèrent la police anti-émeutes et jetèrent des pierres. Les villes de province ne furent pas en reste : 10.000 étudiants auraient manifesté à Bandoung devant le parlement local, pendant que 8000 autres affrontaient la police à Yogyakarta. De grands rassemblements auraient eu lieu à Surabaya. Après l’armée, l’opposition conseilla aux étudiants de rester dans leurs campus.

Mais le paroxysme fut atteint le 14 mai à Djakarta : les émeutiers attaquèrent plus directement les symboles de la main mise de Suharto et de sa famille sur les richesses du pays. Ainsi, la Timor, une voiture produite par le trust sud-coréen Kia pour le compte du groupe de "Tommy", le fils cadet de Suharto, présenté comme la voiture nationale, fut extraite de son hall d’exposition et brûlée, devant les fusiliers marins qui laissèrent faire. Le siège du ministère des affaires sociales dirigé par Tutut, la fille de Suharto, fut livré aux flammes. Les centres commerciaux furent pillés, tandis que de nombreux chinois se réfugièrent à l’aéroport ou dans les grands hôtels. La résidence du patron de Salim, un important groupe chinois, ami de Suharto, fut saccagée, les banques comme les distributeurs de billets dévalisés. Il y aurait eu près de 500 morts, essentiellement parmi la population qui avait envahi les centres commerciaux par ailleurs incendiés, mais aussi parmi des commerçants d’origine chinoise. Le bilan matériel des troubles souligne également l’ampleur du soulèvement : 3000 bâtiments et plus de 1000 véhicules endommagés ou détruits.

Face à cette colère, les étudiants restèrent en retrait à Djakarta : ils refusèrent de suivre les manifestants venus les chercher à l’université, en invoquant leur refus de cautionner les agressions contre les Chinois. Les forces de l’ordre ont paru soit complaisantes ici, soit débordées là, et peu enclines à affronter la population en colère. Par impuissance ou par calcul, elles n’ont pas empêché ces "débordements". Vis-à-vis des étudiants en particulier, le général Wiranto joua l’apaisement en demandant l’ouverture d’une enquête sur la fusillade du 13 mai et en mettant les drapeaux officiels en berne. Djakarta fut quadrillée le lendemain par les blindés, mais le général refusa d’instaurer le couvre-feu en affirmant qu’il gardait le contrôle.

Du Caire, Suharto évoqua pour la première fois la possibilité de son départ et les hausses de prix furent annulées. Les chefs d’Etat des grandes puissances, réunies pour le G8, eurent une position assez bien résumée par Chirac : "Il est capital de retrouver un pouvoir politique apte à mettre en oeuvre les réformes indispensables" ! Suharto, que les impérialismes avaient soutenu sans faiblir dans toutes ses exactions, n’était plus l’homme de la tâche.

La pression ne se relâcha pas à l’intérieur du pays, sous des formes moins violentes. Des délégations de 56 universités convergèrent sur le Parlement pour exiger le départ de Suharto. L’opposition, réunie dans un Conseil du peuple rassemblant les principaux partis, mais aussi une fraction du parti du président, le Golkar, dont des députés qui avaient réélu Suharto à l’unanimité deux mois auparavant en lui proposant les pleins pouvoirs, le président de l’Assemblée au nom de tous les partis ou groupes représentés (dont l’armée, qui possède de droit 75 représentants), l’Association des intellectuels musulmans, dirigée par Habibie, le premier ministre, et comprenant plusieurs ministres parmi ses dirigeants, bref, toute la classe politique, unanime le 18 mai, pour prier Suharto de partir... Avant les dernières journées d’émeutes, Amien Raïs avait envisagé une manifestation qui réunirait un million de personnes sur la grande place de Djakarta pour le 20 mai. Raïs jouait avec le feu, selon les autres figures de l’opposition. L’armée prévint qu’elle s’opposerait à ce rassemblement : un succès serait le signe de la puissance de la rue et favoriserait la convergence des étudiants et du reste de la population. La moitié des soldats de Djakarta occupèrent militairement la place avec blindés et barbelés en chicane. Les bureaux aux alentours furent fermés et la circulation interdite. Amien Raïs raconta quelques jours plus tard qu’il avait rencontré un général dans la nuit qui précédait le jour de la manifestation : "Ce général m’a dit clairement qu’il n’hésiterait pas un instant à provoquer à Djakarta un autre Tien-Anmen. Quand il m’a dit cela, j’ai été bouleversé". Il annula la manifestation le matin même à 7 heures.

L’armée autorisa en revanche la tenue de grandes manifestations en Province, qui mobilisèrent des centaines de milliers de personnes, dont un demi million de manifestants dans la seule ville de Yogyakarta. Suharto démissionne, et ensuite ?

Suharto démissionna enfin le 22 mai, lors d’une brève allocution télévisée. Il laissait Habibie, son vice-président, former le nouveau gouvernement. Clinton salua sa démission.

Le jour même, Habibie présenta un nouveau gouvernement de technocrates, avec Wiranto confirmé au poste de ministre de la Défense. Il confia le poste de l’économie à un homme apprécié par le FMI. Dans un discours télévisé, il caressa les étudiants dans le sens du poil, promit de s’attaquer au "népotisme, la collusion et la corruption" et de démanteler les monopoles. Il annonça également qu’il se conformerait à tous les engagements internationaux du pays, donc de facto au plan du FMI. L’opposition fut une fois de plus très modérée. Raïs se dit "neutre", en prenant date pour les futures élections, car, dit-il, "il ne tiendra pas jusqu’en 2003". Un certain flottement gagna les étudiants : certains exigèrent la démission d’Habibie, d’autres semblèrent plus hésitants. L’armée fit évacuer sans trop de difficultés le Parlement.

Wiranto commença par asseoir son pouvoir en déplaçant ses rivaux les plus gênants, à commencer par le gendre de Suharto, le général Probowo, "promu" des forces stratégiques à l’école militaire. Devant 10.000 officiers, le 27 mai, il fit un nouveau geste vis-à-vis des étudiants : "Allons sur les campus nous excuser auprès de tous les étudiants pour ce qui est arrivé à leurs amis, qu’ils sachent que nous partageons leurs vues sur la réforme". Mais par ailleurs, il refusa toute commission sur les biens de la famille Suharto. Habibie lâcha du lest en promettant fin mai de nouvelles élections pour 1999 et la libération des prisonniers politiques. Celle-ci a commencé... au compte-gouttes.

Rien n’était réglé évidemment. Même si l’Indonésie cessa de faire l’actualité en France, le calme était loin d’être revenu.

Le lundi 15 juin, de multiples manifestations eurent lieu dans plusieurs villes où des manifestants, étudiants ou non, réclamèrent la démission des autorités locales, accusées de corruption. A Djakarta, plusieurs manifestations eurent lieu simultanément, soit pour protester contre le plan d’austérité du FMI, soit pour exiger la démission d’un gouverneur provincial, soit contre le Golkar. La même effervescence semble s’être emparée de Surabaya, la deuxième ville du pays, dans l’île de Sumatra : une manifestation d’étudiants réclamait que Suharto soit traduit en justice, la libération des prisonniers politiques et la baisse des prix des produits alimentaires, tandis que des milliers de travailleurs du port de Tanjung Perak défilaient pour réclamer des hausses de salaire.

Jusqu’à ce jour, des grèves et manifestations touchent l’ensemble des îles de l’archipel.

La classe ouvrière indonésienne subit un chômage de masse et un appauvrissement considérable. Mais dans les usines comme au-dehors, dans les quartiers populaires, le précédent développement économique a considérablement renforcé ses effectifs. Aujourd’hui, dans ce contexte de fin de dictature, une période s’ouvre à la fois plus dure pour les travailleurs, sur le plan économique, mais qui pourrait sur le plan politique, être plus favorable à leur organisation, à leur politisation, à leur intervention dans les évènements, en tant que classe.

L’économie des pays dits il y a peu "émergents" mais qui plongent aujourd’hui parce qu’ils sont de fait totalement liés aux intérêts impérialistes, est on ne peut plus fragile. Ou préfigure, dans cette région du monde, ce qui pourrait se passer même dans les grands pays dits riches, en cas d’engrenage infernal de crise.

Mais ce qui ne sombrera pas et ce qui reste de cette économie impérialiste en déroute, ce sont les dizaines de millions de travailleurs qui vivent et luttent en Asie et sur lesquels on peut miser pour être, avec d’autres, ses inévitables fossoyeurs.

La chute de Suharto

Le jeudi 21 mai 1998, Suharto, le président indonésien, annonçait sa démission après 32 ans de règne à la tête d’un des pays les plus peuplés du monde : 202 millions d’habitants pour 1,9 million de km2 répartis en quelque 14 000 îles, dont la plus peuplée, Java, ne représente que 7 % du territoire mais regroupe à elle seule 60 % de la population du pays.

Deux mois plus tôt, Suharto avait été réélu pour la septième fois à la tête de la république par l’Assemblée consultative du Peuple, dont la moitié des délégués, il est vrai, étaient désignés par Suharto lui-même.

Au cours des deux mois qui ont séparé ces deux événements, le vieux dictateur de 77 ans a été lâché par tous.

Le Parlement, pourtant complètement dominé par le parti gouvernemental, le Golkar, l’a menacé de destitution s’il ne démissionnait pas ; le président du Golkar lui a demandé de se retirer, de même que les représentants des deux autres partis autorisés qui, il y a deux mois, l’avaient désigné comme seul candidat à sa propre succession ; ses ministres l’ont abandonné et plus important que tout le reste l’armée elle-même a ouvert la porte du Parlement aux étudiants qui réclamaient la démission du président ; enfin il a été lâché par les USA qui le soutenaient depuis 32 ans, puisque le 20 mai, Madeleine Albright, Secrétaire d’État du gouvernement américain, exhortait Suharto à « démissionner pour préserver son héritage ». Celui-ci obtempérait dans les heures suivantes.

Tout s’est donc passé très vite. Pourtant cela faisait déjà bien longtemps que l’usure du régime se faisait sentir. Non seulement parce que Suharto était âgé et malade et qu’il fallait songer à un après-Suharto. Mais aussi parce que le mécontentement grandissait alors que le degré de corruption et de népotisme du régime s’était fortement accentué et que Suharto recherchait de plus en plus le soutien des musulmans les plus favorables à la constitution d’un État islamiste, suscitant l’inquiétude croissante de toute une partie de la petite bourgeoisie et même de l’armée.

Tant que le « miracle économique » indonésien se poursuivait au rythme d’une croissance de quelque 7 % par an, les mécontentements n’étaient que larvés (malgré quelques explosions de colère éparses) dans les couches qui en bénéficiaient.

Mais, depuis l’automne dernier, les coups de boutoir de la spéculation financière en Asie du Sud-Est ont conduit à l’effondrement des économies dont ils ont révélé la fragilité. Celui qu’on appelait « le père du développement », et dont la dictature était acceptée par la bourgeoisie et la petite bourgeoisie tant qu’elle leur apportait une certaine prospérité, leur devint soudain insupportable. Les manifestations étudiantes incessantes depuis février 1998 illustrèrent ce changement d’état d’esprit. Plus grave encore, les classes populaires étaient, elles, réduites à une misère terrible par la hausse des prix et le chômage : le danger d’une explosion sociale devenait chaque jour plus présent.

La contestation étudiante, en se prolongeant et se radicalisant, réclamant la démission de Suharto et la fin de la hausse des prix, ouvrait une brèche dans laquelle la colère populaire, autrement plus dangereuse, pouvait s’engouffrer. Et de fait, après les hausses de prix de début mai, non seulement le mouvement étudiant redoubla, mais des émeutes secouèrent les quartiers commerçants des grandes villes et en particulier de la capitale, précipitant la chute du régime.

Si l’hypothèse de provocations désignant les commerçants chinois à la vindicte populaire se révélait exacte, il est certain que le caractère que prirent ces émeutes et ces pillages dépassa alors de beaucoup les espérances de leurs instigateurs. Car les émeutiers ne se contentèrent pas de tourner leur colère contre les commerces chinois mais s’en prirent aux entreprises de la famille Suharto et aux symboles de la richesse des plus privilégiés. Le ministère de l’Aide sociale de la fille de Suharto fut mis à sac, les voitures fabriquées par les fils du dictateur brûlées, les agences de la principale banque du pays, la BCA, possédée en commun par deux enfants de Suharto et le grand homme d’affaires chinois, Liem Sioe Liong, furent mises à sac et la demeure de ce dernier réduite en cendres. Il y eut un millier de morts en une semaine et la crainte d’un soulèvement populaire d’une plus grande ampleur, partagée par tous les possédants et tous les notables, amena ceux-ci à lâcher rapidement Suharto en espérant que cela ramènerait le calme.

Une semaine après, Suharto, pressé de toutes parts, annonçait sa démission. Face à la menace d’un soulèvement populaire, la chute fut rapide ! Son départ fut négocié avec l’armée : le vice-président désigné par Suharto, Jusuf Habibie, un pilier du régime, a pris le relais.

A partir du moment où le vieux dictateur n’était plus capable de maintenir l’ordre et constituait au contraire un catalyseur pour le mécontentement populaire, les USA, qui l’avaient soutenu pendant 32 ans, parce qu’il avait réussi en son temps à briser un mouvement populaire dans le sang et à ramener l’Indonésie dans le giron de l’impérialisme, souhaitaient maintenant s’en débarrasser, comme tous les gouvernements du monde occidental et du Sud-Est asiatique, pour tenter ainsi de ramener le calme et de préserver l’essentiel de leurs intérêts. D’autant que la situation dans toute cette région du monde est explosive depuis l’effondrement économique et qu’elle pourrait être touchée par la contagion si un soulèvement populaire se développait en Indonésie même.

L’influence de l’impérialisme sur le régime de cet immense pays indépendant a manifestement été décisive dès lors que le régime avait perdu tout soutien intérieur.

Pour analyser les forces sur lesquelles le régime reposait, sa nature, et l’avenir possible maintenant que son chef est écarté, il faut revenir sur son origine et sur le régime de son prédécesseur, Sukarno, qu’il a définitivement écarté du pouvoir en 1968. Sukarno et le tiers-mondisme

En effet c’est Suharto qui a mis fin, avec le soutien des USA, de façon brutale et extrêmement sanglante au régime de Sukarno, son unique prédécesseur à la tête de la république indonésienne, qui avait proclamé l’indépendance en 1945.

L’Indonésie était en effet jusque-là une colonie hollandaise depuis le 17e siècle. C’est l’armée japonaise qui évinça les Hollandais, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, en 1942. Sukarno, qui collabora avec les autorités japonaises, eut la possibilité de se faire connaître dans tout le pays comme un adversaire de la colonisation hollandaise, partisan de l’indépendance du pays. La proclamation de l’indépendance le 17 août 1945, après la défaite du Japon, n’empêcha pas les troupes hollandaises de tenter de reconquérir le pays et de mener une guerre de quatre ans, jusqu’à ce que les USA, qui voyaient leur propre intérêt dans la fin des empires coloniaux, menacent les Pays-Bas de cesser l’aide accordée dans le cadre du plan Marshall s’ils ne parvenaient pas à un accord négocié avec Sukarno. L’accord fut signé en 1949.

Il faut dire qu’entre temps l’armée indonésienne s’était montrée apte à écraser dans le sang un soulèvement dirigé par le parti communiste indonésien, le PKI, à Madiun, en 1948, au début de la guerre froide : la répression fit quelque 10 000 morts et les dirigeants du PKI furent tués. L’armée paraissait donc fiable ainsi que la capacité du régime à assurer l’ordre.

Les USA avaient d’autant moins de raison de craindre Sukarno que, si celui-ci voulait l’indépendance politique du pays, il n’avait nul programme pour remettre en cause sa structure sociale et ses liens économiques avec l’Occident. Il n’avait pas de programme social non plus. Et, face à la Hollande, il recherchait l’aide des USA.

Pour arracher des concessions à l’ancienne puissance coloniale et amener les USA à faire pression sur la Hollande, il avait cependant besoin d’un soutien populaire, qu’il trouva grâce à la lutte contre les Hollandais au cours de laquelle il acquit un immense prestige, tant la puissance coloniale s’était fait haïr pour tout ce qu’elle avait fait subir à la population.

Il continua donc de se faire le champion des revendications nationalistes vis-à-vis de l’impérialisme, mais cela ne pouvait suffire éternellement à lui assurer le soutien de la population laborieuse, dans un pays exsangue, pillé et ruiné par la puissance coloniale. Il s’appuya de plus en plus à la fois sur l’armée et sur le PKI, qu’il laissa se développer dans les années cinquante en parti de masse qui défendait la politique de Sukarno dans les milieux populaires.

Aux yeux des USA, c’était un jeu dangereux, au moment où eux-mêmes étaient aux prises dans cette région du monde avec la Chine et plus tard avec le Vietnam, et ils intervinrent dans la politique indonésienne de bien des manières pour tenter de parer au danger. Certes, les USA savaient que le PKI n’était pas un parti révolutionnaire, mais le simple fait d’organiser les exploités et donc de leur donner les moyens de pouvoir améliorer leur sort était totalement intolérable pour l’impérialisme dans ces pays sous-développés dont l’attrait résidait dans une surexploitation éhontée de la main-d’oeuvre. Sur le plan international, il n’était pas question pour les USA de laisser l’Indonésie basculer, comme l’avait fait la Chine, du côté du bloc soviétique. La politique de non-alignement sur l’un des deux blocs dont l’Indonésie prit la tête en organisant la conférence de Bandoung en 1955 avec une trentaine de pays du tiers monde d’Afrique et d’Asie constituait déjà une brèche dans le blocus que les USA imposaient à l’URSS et à la Chine.

Le régime de Sukarno illustre parfaitement à la fois les limites du tiers-mondisme et l’attitude de l’impérialisme envers des régimes qui feraient mine de s’appuyer sur les masses populaires et joueraient un bloc contre l’autre.

Une nouvelle crise surgit bientôt avec la Hollande. L’accord de 1949 transférait l’ensemble de ce qu’on appelait les Indes néerlandaises à la république d’Indonésie, sauf la Nouvelle-Guinée occidentale conservée symboliquement par les Pays-Bas et dont le sort devait être négocié ultérieurement. Ce territoire qui, à l’époque, paraissait dépourvu d’attrait économique fut l’enjeu d’une surenchère nationaliste de part et d’autre au point que la guerre reprit et que les relations entre l’Indonésie et l’ONU, qui refusait d’accéder aux revendications indonésiennes, se tendirent. En 1957, Sukarno s’appuya sur la population laborieuse pour faire pression sur les Hollandais qui furent expropriés. L’armée prit ou reprit le contrôle de toutes leurs possessions, entreprises et plantations.

Parallèlement, une rébellion soutenue massivement par la CIA, qui s’inquiétait du développement du PKI, éclata dans les îles de Sumatra et de Bornéo, proclamant même un gouvernement indépendant. La rébellion ne sera définitivement écrasée par l’armée indonésienne qu’en 1961. C’est de l’URSS que l’Indonésie reçut alors une aide économique et militaire.

L’étendue du pays, sa dispersion en milliers d’îles, la diversité des religions, des ethnies, des coutumes constituaient évidemment une source de faiblesse pour le régime. Mais elles donnaient aussi à Sukarno la possibilité de jouer sur les multiples antagonismes. Si fondamentalement les deux piliers du régime furent l’armée et le PKI, donnant à son bonapartisme une couleur de gauche, il s’est servi des oppositions existantes entre les communautés ethniques par exemple (une riche communauté chinoise existait), des conflits religieux entre musulmans, chrétiens, bouddhistes, hindouistes, des divisions entre les puissants partis musulmans existants, de la lutte contre les autonomistes, pour apparaître comme l’unificateur et le rassembleur, « le père de la nation ». Les contradictions n’étaient pas résolues pour autant, mais Sukarno les chevauchait en maintenant un équilibre dont le centre de gravité évolua peu à peu.

Les années 1957-1960 marquèrent un tournant : le rôle de l’armée se renforça à la fois sur le plan économique par sa mainmise sur les entreprises hollandaises expropriées les militaires qui les géraient s’enrichissaient personnellement et procuraient à l’armée des fonds qui lui permettaient une indépendance croissante vis-à-vis du régime lui-même et sur le plan politique grâce à sa lutte contre les Hollandais et contre les rébellions sécessionnistes. L’armée soutint le durcissement du régime, de plus en plus répressif.

Sukarno réinstaura la constitution de 1945, très présidentielle, le parlement fut dissous, les pouvoirs locaux nommés, certains partis interdits, la censure rétablie, les grèves interdites. C’est ce que Sukarno a appelé « la démocratie dirigée ». Le PKI faisait partie des partis autorisés mais fut touché par la restriction des droits démocratiques.

Les USA, n’ayant pas réussi à abattre le régime à l’aide des rébellions, firent une dernière tentative pour ramener Sukarno sous leur coupe. Ils firent pression sur la Hollande pour qu’elle cède la Nouvelle-Guinée occidentale et celle-ci fut réintégrée dans la république en 1963. Le FMI proposa une aide massive à Sukarno en échange d’une certaine libéralisation économique. Des accords furent signés le 26 mai 1963.

Mais Sukarno se lança alors dans un nouveau bras de fer, avec l’Angleterre cette fois, à propos du projet de formation de la Grande Malaisie qu’il présenta comme une menace contre l’Indonésie puisqu’elle se constituait à sa porte, en incluant les territoires britanniques du nord de Bornéo en particulier. Le FMI annula les crédits promis. Les biens britanniques et américains furent expropriés à leur tour.

Face aux pressions impérialistes, Sukarno s’était appuyé à l’intérieur du pays sur l’armée et certains partis autorisés, dont le PKI. Il avait promulgué une réforme agraire en 1960, toute symbolique, il est vrai. Mais elle fut le prétexte à des mobilisations pour son application, surtout après que la mauvaise récolte de riz de 1963 engendra la famine au printemps 1964, et aboutit à de véritables soulèvements dans les campagnes. En février et mars 1965, la violence dans les campagnes atteignit des sommets : les musulmans fanatiques qui se battaient au nom du Coran réussirent à dresser les paysans les uns contre les autres et contre le PKI. Conflits et massacres se succédèrent jusqu’en août 1965 à Java.

La politique de Sukarno et de son soutien, le PKI, allait décidément trop loin pour les possédants et pour l’armée.

En 1965, l’Indonésie quitta l’ONU, se rapprocha de la Chine : il fut même question de créer un axe Djakarta-Hanoï-Pékin, pour faire concurrence à l’ONU. Et cela alors que les USA préparaient une intervention massive au Vietnam.

Il n’était évidemment pas question pour les USA de continuer à laisser faire. Leur politique de « containment », plus que jamais à l’ordre du jour, leur interdisait de laisser un pays aussi important que l’Indonésie rejoindre le camp de la Chine et du Vietnam en Asie. Et puis Sukarno et le PKI semblant jouer avec le feu dans les campagnes, Sukarno perdait le soutien des possédants et de l’armée sans vraiment gagner celui du peuple. La situation était donc plus favorable pour tenter de mettre un coup d’arrêt à l’expérience.

La CIA tissait des liens dans l’armée, et la rumeur que des généraux fomentaient un coup d’État contre Sukarno amena de jeunes officiers à prendre le 30 septembre 1965 l’initiative d’arrêter six généraux, qui furent tués. Suharto, le numéro deux de l’armée, réagit immédiatement, réduisit les mutins et se livra à une répression sans précédent contre le PKI qu’il accusa d’être responsable des événements.

Ce fut un massacre épouvantable qui dura des mois, déchaînant toutes les forces réactionnaires et permettant aux possédants de se venger furieusement de la peur qu’ils avaient eue, non seulement sur le PKI qui fut anéanti, mais aussi sur les progressistes du PNI et sur tous les travailleurs combatifs. Pogroms aussi contre la communauté chinoise (qui dominait le commerce), fomentés par des musulmans fanatiques et bien souvent intéressés car concurrents. Le nombre de victimes n’est toujours pas connu à ce jour : 500 000, un million de morts, certains disent même 2 millions ! En outre des dizaines de milliers de personnes furent arrêtées dont bon nombre restèrent plus de dix ans en prison ou en camp. Les exécutions de prisonniers, arrêtés pour « communisme » en 1966, se poursuivirent pendant 20 ans ! Aujourd’hui encore il y a dans les prisons des victimes de la répression de l’époque.

Suharto présenta son coup de force comme un moyen de venir en aide à Sukarno. Mais en anéantissant le PKI, il a démoli l’un des deux piliers du régime. Restait l’autre, l’armée elle-même, dont il était le chef... Il fut proclamé chef du gouvernement en 1966 puis il écarta Sukarno de la présidence et prit officiellement sa place en 1968.

Suharto fut soutenu non seulement par l’armée et les USA mais par les classes aisées qui avaient eu peur lors de la révolte des campagnes, qui étaient lésées par le blocus économique et l’appauvrissement du pays qui s’en suivit. Les musulmans intégristes avaient formé des commandos pour massacrer dans les villages. Les étudiants se joignirent à l’armée pour faire chuter Sukarno.

La politique de Sukarno ne pouvait aboutir qu’à un tel désastre : il s’en était pris, peu à peu par nationalisme, aux intérêts impérialistes et même avait fait mine de s’en prendre aux possédants indonésiens.

Il les avait effrayés et s’en était fait des ennemis. Dans ce cas, il fallait aller jusqu’au bout et les réduire à l’impuissance. Pour ce faire, il n’y avait pas d’autre voie que de s’appuyer complètement sur les classes populaires au nom de leurs propres intérêts. Mais cela était hors de question pour Sukarno, qui non seulement se refusait à toucher aux structures sociales existantes mais refusait même de faire quelque concession que ce soit aux masses populaires. Il s’est au contraire servi de la popularité qu’il avait acquise dans la lutte anti-coloniale auprès de la population laborieuse pour lui faire accepter de plus en plus de sacrifices. Les travailleurs des plantations et de toutes les entreprises, au fur et à mesure qu’elles étaient nationalisées, étaient de plus en plus soumis aux pressions des militaires pour accepter des sacrifices au nom de la lutte nationale contre l’étranger. Quant au problème de la terre, il ne fut aucunement résolu pour les paysans pauvres de Java. Tout le pays s’enfonça dans une crise économique dont le poids retombait sur les couches populaires.

Le Parti Communiste indonésien

Le plus tragique est que, dans ce pays immense, il existait un parti communiste puissant, le PKI, le plus puissant de cette région du monde après le PC chinois. Et que le PKI n’a été aucunement en mesure de prévenir le bain de sang et même d’y offrir la moindre résistance.

Le PKI, créé en 1920, avait subi bien des répressions et, en 1945, c’était une petite organisation de quelques milliers de membres. Après avoir hésité un temps entre le soutien et l’opposition aux gouvernements de l’après-guerre et avoir subi deux répressions féroces en 1948 et en 1951, le PKI a choisi de soutenir Sukarno et même de se placer sous sa protection.

Il s’est développé rapidement, recueillant en 1955, lors des premières élections générales, plus de 6 millions de voix, soit 16,4 % et, lors des élections locales de 1957, 7,5 millions de voix soit 27,4 % du total, devenant le premier parti du pays devant le parti nationaliste, le PNI, et le parti musulman modéré, le Nahdlatul Ulama (NU). Sukarno non seulement ne procéda plus à de nouvelles élections par la suite mais il remplaça les dirigeants locaux élus par des notables nommés.

Mais au delà des succès électoraux, ce sont les succès organisationnels du PKI qui sont impressionnants. Il annonçait en 1963 deux millions de membres, sans compter les associations et organisations diverses qu’il dirigeait de fait. Par exemple, la confédération syndicale la plus importante, SOBSI, deux millions d’adhérents en 1960, était dirigée par le PKI, de même que la plus grande organisation paysanne revendiquant en 1962, 5,5 millions de membres et présente dans près de la moitié des villages du pays et dans presque tous les villages de Java , des associations d’étudiants, des associations culturelles, des associations de quartiers, un mouvement des femmes et bien d’autres. En 1965, le PKI annonçait trois millions de membres et 20 millions avec les organisations sympathisantes. En faisant la part des exagérations et de la double appartenance, une estimation fixe à quelque 10 millions le nombre de ses membres et sympathisants. On ne pouvait pas dire que la classe ouvrière des villes et des plantations n’était pas organisée. C’était certainement l’une des plus organisées du tiers monde et elle se battait pour améliorer son sort : des grèves nombreuses et importantes eurent lieu jusqu’à la fin des années cinquante ; dans les campagnes des occupations de terres eurent lieu spontanément pour cultiver les cultures vivrières indispensables.

Mais le problème, c’était la politique défendue par le PKI qui n’a pas donné à cette classe ouvrière une politique indépendante et qui, bien au contraire, s’est efforcé de la mettre à la remorque de Sukarno.

Le PKI disait vouloir mener la lutte nationale avant la lutte sociale. Il ne fallait pas s’aliéner « les féodaux » nationalistes dans les campagnes, disait-il, ni la bourgeoisie nationale. Les seuls endroits où il était possible de revendiquer, c’étaient les entreprises étrangères ; mais évidemment lorsque leurs possesseurs furent expropriés il ne fallait plus faire grève nulle part, ni occuper les terres. Les grèves furent interdites.

Il fallait produire le plus possible pour l’économie nationale. Des sortes de comités d’entreprises furent institués où des représentants de SOBSI collaboraient avec les militaires pour augmenter la productivité. L’occupation des entreprises étrangères s’effectua à l’initiative du syndicat lié au PNI et non pas de SOBSI, qui ne s’y rallia que quelques jours plus tard. Et lorsque l’armée s’empressa alors de prendre le contrôle de toutes les entreprises hollandaises, y compris celles que les travailleurs avaient occupées eux-mêmes, le PKI laissa faire et accepta la tutelle des militaires. Dès 1957, le PKI approuva l’instauration de l’état d’urgence en argumentant que la bourgeoisie, elle, utilisait des moyens extra-parlementaires contre le régime et qu’il fallait bien que le régime se défende. Il appela le peuple à soutenir l’armée contre les Hollandais et les rebelles ; il accepta que son organisation de vétérans, la principale du pays, composée de 300 000 membres, soit amalgamée avec les autres organisations de vétérans et placée sous la direction de l’armée.

Lorsque l’armée poussa Sukarno à se débarrasser du Parlement, à interdire plusieurs partis, à gouverner en dictateur, le PKI accepta tout. En 1959, ses propres dirigeants furent arrêtés et interrogés par l’armée, ses journaux furent interdits, y compris les journaux syndicaux, mais le PKI soutint la « démocratie dirigée » de Sukarno et s’en remit à lui pour avoir le droit de tenir son congrès en 1960 alors que l’armée voulait l’en empêcher. La nouvelle réglementation sur les partis exigeait que chacun remette la liste des ses adhérents avec leur nom, leur adresse, leur position dans l’organisation : le PKI se plia à ces exigences et remit sa liste en février 1962.

Le PKI qui s’était gardé de réclamer une réforme agraire, s’appuya sur la loi de Sukarno pour inciter les paysans à se mobiliser pour l’appliquer et lança même le mot d’ordre « la terre à ceux qui la travaillent » ; mais lorsque les paysans se soulevèrent dans les campagnes en 1964-1965, le PKI s’empressa de faire machine arrière, de rejeter la responsabilité des affrontements sur des cadres du parti, affirmant qu’ils ne comprenaient ni n’obéissaient à sa politique. Le PKI se garda bien de donner une direction à la révolte qui dura des mois.

Malgré les rumeurs de coup d’État qui se répandirent, le PKI ne fit rien pour y préparer les masses ni même pour se protéger lui-même. Si ce n’est réclamer à Sukarno la constitution d’une cinquième force, de milices armées, ce à quoi l’armée s’opposa.

Le PKI ne souhaitait pas plus que Sukarno s’appuie sur la force des exploités et des opprimés se battant pour leurs propres intérêts. C’était un parti nationaliste qui voulait construire une économie nationale et espérait parvenir au pouvoir grâce à l’appui de Sukarno. Il se faisait l’avocat de Sukarno dans la classe ouvrière et sa politique consistait à inciter les masses qu’il influençait à soutenir la politique de celui-ci. A partir du moment où le PKI ne cherchait pas à armer les exploités avec une politique propre, il les laissait à la merci des autres forces sociales et de l’armée. Et ces forces, les possédants indonésiens, l’armée elle-même, cherchaient avant tout à se tailler une part plus importante dans l’économie du pays, mais préférait l’accord avec l’impérialisme à la ruine économique et aux assauts des pauvres.

Soit dit en passant, la politique du PKI, qui s’était rangé dans le camp du PC chinois contre celui de l’URSS, a dramatiquement illustré le fait que le « maoïsme » qui, rappelons-le, se prétendait véritablement révolutionnaire face au PC soviétique devenu contre-révolutionnaire conduisait aux mêmes massacres que la politique stalinienne.

Quant aux USA, ils considéraient l’Indonésie comme un pays clef dans cette région du monde, économiquement car il était pourvoyeur de matières premières et politiquement car susceptible de déstabiliser toute la région. Le développement du PKI et l’organisation des masses pauvres était un souci constant et ils ont essayé de les combattre par tous les moyens : en donnant leur appui à Sukarno pour ne pas l’acculer à chercher le soutien de la population, en tentant de renverser son régime par un appui massif aux révoltes sécessionnistes qui échouèrent néanmoins et finalement en soutenant de toutes leurs forces le bain de sang de Suharto qui débarrassa pour de bon l’Indonésie du PKI.

La CIA reconnut elle-même que ce fut « l’un des pires meurtres de masses du XXe siècle », mais le bain de sang fut néanmoins salué par le New York Times comme « une coulée de lumière en Asie » tandis que le magazine Time voyait dans l’accession de Suharto au pouvoir « la meilleure nouvelle depuis des années pour l’Occident en Asie ». La visite de Nixon, en 1969, consacra les bonnes relations entre les deux pays. L’Indonésie avait réintégré l’ONU ; Suharto rendit à leurs propriétaires les biens anglais et américains qui avaient été saisis et indemnisa les propriétaires hollandais. Il reçut une aide massive des grandes puissances, en particulier des USA et du Japon.

Le soutien des possédants indonésiens et l’appui des puissances occidentales et du Japon expliquent que le régime de Suharto ait pu tenir si longtemps.

En un certain sens, Suharto a réitéré le jeu bonapartiste de Sukarno, mais le centre de gravité de l’équilibre sur lequel reposait son régime se situait nettement plus à droite. En effet Suharto a repris à son compte une partie des symboles dont Sukarno marqua son régime, en particulier le Pancasila, cette devise en cinq points qui proclame entre autres la laïcité de l’État. La constitution elle-même, qui permet de jouer sur l’équilibre de différentes forces, n’a guère été modifiée. Et si l’armée demeurait le pilier essentiel du régime, Suharto a remplacé le PKI par des partis religieux musulmans, à la fois comme contrepoint à l’influence des militaires et comme moyen d’encadrement de la population.

Pour lutter contre le communisme, il a interdit l’athéisme et institué l’enseignement religieux obligatoire, développant ainsi la religion dominante, l’islam (80 % de la population). Il a même fait une place croissante, par l’intermédiaire de l’Association des intellectuels musulmans indonésiens (présidée par Habibie), aux musulmans partisans d’un État islamique auxquels il a fait un certain nombre de concessions face à l’armée qui prône la laïcité.

Tout cela explique que les partis musulmans se sont renforcés et peuvent aujourd’hui se poser en alternative éventuelle ; Amien Rais, le dirigeant de l’une des deux plus importantes formations musulmanes (28 millions de membres), est d’ailleurs présenté par la presse occidentale aujourd’hui comme la principale figure de l’opposition.

La férocité du régime ne gêna pas les grandes puissances qui laissèrent Suharto s’emparer en 1975 du Timor oriental, possession portugaise, et y perpétrer là aussi un véritable génocide contre la population qui soutenait les indépendantistes. 60 000 personnes furent massacrées en quelques mois. L’aide militaire américaine, française, britannique ne fit pas défaut à Suharto qui intensifia encore les massacres, si bien qu’en 1980 on estimait à 200 000 personnes le nombre de tués (un tiers de la population !). Et cette guerre n’est toujours pas terminée aujourd’hui. C’est que le Timor oriental contient des réserves pétrolières et l’Australie, la première, a reconnu officiellement la domination indonésienne sur le Timor pour pouvoir signer un contrat d’exploitation de ces réserves, à laquelle sont associées les compagnies pétrolières occidentales.

La corruption généralisée du régime n’a pas gêné non plus les investisseurs étrangers du moment que leurs intérêts étaient garantis. La possibilité d’exploiter sans limites les richesses de l’Indonésie en matières premières et ceci avec une main-d’oeuvre à bas prix était bien l’essentiel. Or Suharto a largement accueilli les capitaux étrangers. Ils sont partie prenante d’entreprises nationales ou privées qui leur rapportent gros. Des centaines d’entreprises étrangères sont ainsi associées au pillage des richesses du pays, comme le bois, par exemple, (l’Indonésie est encore le deuxième producteur mondial de contreplaqué mais elle en sera importatrice dans dix ans car sa forêt tropicale, la deuxième du monde, aura disparu) ou le gaz dont elle est le premier exportateur mondial mais qui sera épuisé d’ici 5 ans ou le pétrole ou les riches minéraux que renferme le sous-sol.

Par exemple, l’entreprise américaine Freeport exploite en Irian-Jaya (l’ex-Nouvelle-Guinée occidentale) à 3 000 mètres d’altitude le plus gros gisement d’or du monde. La mine est riche aussi en argent et en cuivre. 17 000 personnes y travaillent. En 1992, ce sont 35 milliards de dollars de métaux qui furent exportés et Freeport est le plus gros contribuable indonésien. La région est ravagée par l’entreprise, les Papous sont réduits à la famine, des centaines d’enfants ont trouvé la mort, empoisonnés par le cuivre. Et les violences contre ceux qui résistent sont inouïes.

C’est dire que le pillage du pays par les compagnies étrangères se poursuit tout comme, et sans doute plus intensivement encore, sous l’époque coloniale.

Et, de fait, pendant 32 ans le régime de Suharto a fait de l’Indonésie le pays le plus sûr pour les investissements étrangers en Asie du Sud-Est. Et fort nombreux sont les trusts occidentaux ou japonais qui en ont profité : Total, Coca-Cola, British Petroleum, General Electric, Honda, British Aerospace et beaucoup d’autres.

L’économie du pays qui croissait depuis 10 ans à un rythme officiel de 7 % par an reposait en fait sur un pillage intensif des ressources et sur un océan de dettes. La dette totale de l’Indonésie se monte à 140 milliards de dollars dont la moitié, la dette privée, est le fait d’une cinquantaine de personnes de l’entourage de Suharto. Mais la bourgeoisie et même la petite bourgeoisie locale ont profité elles aussi de ce boom économique.

Certes la part la plus grosse revenait à Suharto lui-même et à sa famille ainsi qu’aux quelques familles avec qui il était allié. C’est ainsi que sa fortune personnelle se monte aujourd’hui selon les estimations de la revue Forbes, à 16 milliards de dollars et, si l’on y ajoute celle de l’ensemble de sa famille, à quelque 40 milliards de dollars.

C’est au début des années cinquante qu’il commença à se constituer une fortune en tant qu’officier de l’armée de Sukarno en se liant à deux hommes d’affaires chinois, Liem Sioe Liong et Bob Hasan, qui se chargèrent d’approvisionner sa division en nourriture, uniformes, médicaments, etc. Au début des années soixante, général à la tête du Kostrad, l’Armée stratégique de réserve, il mit sur pied une fondation militaire qui se lança dans les affaires pour son compte et celui de son corps d’armée. Une fois à la tête du pays, il démultiplia ses affaires : l’aide alimentaire américaine, par exemple, fut une source majeure d’enrichissement par l’intermédiaire d’un monopole sur la transformation en farine et sur la commercialisation de la quasi-totalité des livraisons de blé. Au fil des années, lui et sa famille se sont associés avec des multinationales américaines comme Freeport ou Mobil Oil et une centaine d’entreprises étrangères, en particulier japonaises. Il contrôla pas moins d’une quarantaine de fondations (minoteries, cimenteries, autoroutes à péages, usines d’engrais, concessions forestières, plantations d’oléagineux, etc.) en association avec les deux mêmes hommes d’affaires chinois, l’un bouddhiste et l’autre musulman, qui le suivirent dans son ascension et qui possèdent eux aussi de véritables empires financiers et bon nombre de médias et qui se sont lancés dans des affaires d’envergure dans toute cette région du monde et au delà, jusqu’en Australie, aux USA ou en Europe.

La femme de Suharto était surnommée « madame 10 % » à cause des commissions qu’elle prélevait systématiquement sur les gros contrats mais les six enfants de Suharto ont les dents encore plus longues. Utilisant les entreprises d’État gratuitement pour lancer leurs propres affaires, ils finirent par associer ces entreprises à leurs projets en formant des joint-ventures dont ils tiraient tous les bénéfices. Pratiquement toutes les entreprises nationales, dans des branches aussi variées que le pétrole, les travaux publics, l’industrie pharmaceutique, les télécommunications, ainsi que les fondations militaires dont beaucoup était contrôlées par Habibie, se sont trouvées associées aux entreprises des enfants Suharto. Et ces derniers ont profité du rôle que leur père jouait au sein d’organismes tels que l’ASEAN, le Mouvement des non-alignés, l’APEC ou l’Association de défense des pays islamiques, pour pousser leurs tentacules en Malaisie, aux Philippines, en Birmanie, en Corée du sud, à Taiwan ou en Chine. Construction d’autoroutes, distribution de l’eau, centrales électriques, réseaux de communication, exploitations minières, pétrolières, forestières, transports maritimes et aériens, leurs activités touchent à tous les secteurs rentables.

Il ne faudrait pas oublier les familles par alliance qui étendent leurs activités jusqu’aux plantations de coton du Kazakhstan ou qui s’associent à Hoechst pour construire une usine textile au Portugal. Il faut encore citer Habibie et sa famille, liés depuis toujours à Suharto, qui ont fait affaire avec lui et dont les enfants font des affaires en commun avec les enfants de Suharto. Ayant été vingt ans ministre de la Recherche et de la Technologie, et comme tel à la tête d’une dizaine des plus importantes entreprises d’État, Habibie s’en est largement servi pour développer ses projets grandioses et surtout très coûteux dans l’aéronautique en particulier et la fabrication de matériel militaire sous licence française (Aérospatiale), espagnole, belge ou allemande.

Ces dizaines de conglomérats enchevêtrés, ces centaines d’entreprises qui en font partie laissent encore la place, dans un grand pays de plus de 200 millions d’habitants, pour l’enrichissement d’une couche de possédants locaux plus ou moins fortunés qui formèrent le principal soutien au régime. A commencer par les militaires, qui depuis 1957 se sont assurés une part importante dans l’économie du pays, dirigeant des centaines d’entreprises et de fondations, dans toutes les branches de l’économie, qui leur rapportent de quoi s’enrichir et pourvoir aux besoins de l’armée.

Tout cela repose sur une exploitation féroce de la main-d’oeuvre. En 1997, avant que la crise monétaire n’éclate, le salaire minimum légal était de 2,46 dollars par jour, soit 15 F par jour. Cette somme ne représente que 60 % de ce qu’il faudrait au minimum pour vivre, aux dires du gouvernement lui-même, et seuls entre 30 et 60 % des employeurs selon les régions respectent ce minimum légal.

C’est dire que la tempête spéculative, qui a frappé l’an dernier l’Indonésie comme tous les pays du Sud-Est asiatique, a eu des conséquences catastrophiques sur le niveau de vie de la population. La roupiah a perdu 80 % de sa valeur par rapport au dollar, renchérissant considérablement le coût de la vie. Les investisseurs étrangers qui avaient prêté de l’argent ont cherché à se faire rembourser et ne prêtent plus. De nombreuses entreprises ont fait faillite, jetant sur le pavé des millions de travailleurs. Les ouvriers de l’industrie (8,5 millions de personnes) sont dramatiquement touchés mais aussi les employés. Il y avait déjà officiellement 8,7 millions de chômeurs en avril dernier (10 % de la population active) et on s’attend à ce que ce chiffre double d’ici la fin de l’année et que 58 millions de personnes se retrouvent en dessous du seuil de pauvreté. La fin des subventions sur le kérosène et l’essence, sur l’électricité, sur les transports, qui fit bondir du jour au lendemain au début mai les prix de 25 à 70 %, a déclenché la colère.

En un an, le niveau de vie de la population laborieuse a été brutalement ramené 35 ans en arrière !

Les classes moyennes et la bourgeoisie locale durement touchées par les hausses de prix et les faillites reprochaient à Suharto de priver le pays des crédits du FMI en refusant d’écorner les biens de sa famille, en démantelant, comme le FMI le demandait, les monopoles industriels et commerciaux dont elle s’est fait une spécialité. Et lorsque Suharto s’est avéré incapable d’endiguer les émeutes, il perdit immédiatement tout soutien.

notes

52# ↑ Friend (2003), pages 107-109.

53# ↑ Ricklefs (1991), pages 280-283, 284, 287-290.

54# ↑ (en) Shadowplay, documentaire télévisé de Chris Hilton, 2001, Vagabond Films and Hilton Cordell Productions.

55# ↑ (en) John Roosa et Joseph Nevins, 40 Years Later : The Mass Killings in Indonesia [archive], 5 novembre 2005, Counterpunch.

56# ↑ (en) Robert Cribb, Unresolved Problems in the Indonesian Killings of 1965-1966, 2002, Asian Survey vol. 42 n°4, pages 550-563. 57# ↑ (en) RG 59 Records of Department of State ; cable no. 868, ref : Embtel 852 [archive], 5 octobre 1965, US National Archives

58# ↑ (en) Adrian Vickers, A History of Modern Indonesia, Cambridge University Press, 2005 , page 163.

59# ↑ (en) David Slater, Geopolitics and the Post-Colonial : Rethinking North-South Relations, Blackwell , page 70. 60# ↑ (en) Philippe F. Delhaise, Asia in Crisis : The Implosion of the Banking and Finance Systems, Willey, 1998 (ISBN 0-471-83450-5) , page 123.

61# ↑ (en) Jonathan Pincus et Rizal Ramli, Indonesia : from showcase to basket case [archive], 1998, Cambridge Journal of Economics vol. 22 n°6, pages 723-734.

62# ↑ (en) President Suharto resigns [archive], 21 mai 1998, BBC

63# ↑ (en) W. Burr et M.L. Evans, Ford and Kissinger Gave Green Light to Indonesia’s Invasion of East Timor, 1975 : New Documents Detail Conversations with Suharto [archive], National Security Archive Electronic Briefing Book n°62, 6 décembre 2001, The George Washington University, Washington

64# ↑ (en) International Religious Freedom Report |work=Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor [archive], 17 octobre 2002, U.S. Department of State.

1 Message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0