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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 2eme chapitre : Révolutions de l’Antiquité > Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis

Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis

mardi 25 novembre 2014, par Robert Paris

Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis

En 399 avant J.-C. soit il y a plus de 2400 ans, Socrate mourait sous le poison, condamné à mort par la justice athénienne et son procès fait encore couler beaucoup d’encre comme il en a fait couler beaucoup dans la société grecque…

L’assassinat du philosophe Socrate est l’un des premiers crimes de l’Etat grec naissant à Athènes... et d’autant plus frappant que c’est la "démocratie grecque" qui l’a commis ! Mais qui était ce penseur de la Grèce antique pour que les classes dirigeantes aient préféré s’en débarrasser. Ce sont ceux qui s’estimaient ses disciples qui vont y répondre.

Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis

- Xénophon  : Je crois, maintenant, que tout le monde a pu trouver une place où s’installer ou s’asseoir. Puisque c’est moi qui suis à l’origine de notre réunion, je vais me permettre d’être un peu long pour introduire notre assemblée. Je tiens d’abord à remercier chaleureusement Critias de Mégare, dont le père, sculpteur, a accepté d’héberger dans son échoppe notre assemblée réunie ici, un an après la mort de notre maître Socrate. Espérons que les sculptures qui nous entourent, comme autant de personnages de pierre et de marbre, nous inspirent de nobles pensées ! Et rappelons-nous que notre maître, Socrate, avait lui-même brillé dans la carrière de sculpteur et que ses "Trois Grâces", devant l’Acropole, donnaient un bel exemple de son art, même si, par la suite, il a changé complètement d’activité.

Et, bien entendu, je rends hommage aussi à nos hôtes : Euclide de Mégare et ses amis Eubulide de Milet, Ichtyas de Mégare et Thrasymaque de Corinthe, qui n’ont cessé de diffuser la philosophie de Socrate et grâce auxquels nous sommes tous en sécurité et dans le bien-être à Mégare. Qu’ils en soient remerciés. Chacun se souvient qu’Euclide est connu pour avoir continué à suivre l’université de Socrate malgré la guerre du Péloponnèse, en passant de Mégare à Athènes déguisé en femme, alors que l’une des causes de cette guerre était le décret interdisant aux habitants de Mégare de pénétrer dans Athènes... Il risquait ainsi sa vie pour ne pas manquer l’enseignement de Socrate.

Ici, nous avons tous, un jour ou l’autre, été à son école dans la rue, ou son académie en plein air, comme vous voudrez l’appeler. Je fais rapidement les présentations, puisque certains d’entre nous ne se sont jamais rencontrés auparavant, et que nous n’avons parfois en commun que d’avoir été les uns et les autres des élèves de Socrate, à des époques diverses et dans des circonstances différentes. La philosophie est bien représentée ici, mais aussi les arts, y compris l’art du théâtre, l’art des sciences, l’art des mathématiques, et également l’art de la politique et l’art de la guerre, l’art de l’avocat comme celui du sculpteur, et nos amis viennent de nombreuses cités grecques. Merci à tous d’être là, montrant ainsi que le procès de Socrate n’a nullement entamé la validité de ses idées et le crédit de sa personne et que sa mort ne l’a pas fait oublier.

A ma droite, trois amis venus d’Athènes que je n’ai pas besoin de présenter : Platon, Hermogène et Alcibiade. A ma gauche, Apollodore de Phalère, Phédon d’Elis, Cébès de Thèbes, Simmias de Thèbes, Criton d’Athènes et ses fils Critobule, Epigène et Ctésippe, Antisthène que nous considérons tous comme citoyen d’Athènes, même si la ville lui refuse encore la pleine citoyenneté, Lysanias de Sphettos, Échécrate de Tarente, Hermocrate de Syracuse, Terpsion de Mégare, Ctésippe de Péanée, Ménexène d’Athènes, Aristippe de Cyrène, Aristodème d’Athènes, Coriscos de Scepsis, Métrodore de Lampsaque, Clombrote d’Egine, Charmide d’Athènes, Lysias d’Athènes, aujourd’hui adopté par Mégare, Théétète d’Athènes, un de nos grands mathématiciens, et enfin Spinthare de Tarente, notre maître de musique. Pâris de Troie se chargera de mémoriser nos débats.

Comme vous le savez tous, nous ne sommes ici qu’une faible part de tous ceux qui ont adopté la philosophie de Socrate et si tous les élèves de Socrate devaient être ici, la ville de Mégare elle-même serait en peine de les héberger ! Nombre de nos amis sont absents pour de multiples raisons dont les guerres qui ravagent notre région. Certains des plus grands des disciples de Socrate ne sont plus du monde des vivants, comme Euripide de Salamine, dont le théâtre nous avait tellement touchés et qui est décédé il y a huit ans. Parmi ses mérites, rappelons que lui seul a osé dire à Athènes que ses mythes étaient mensongers et que son époque soi-disant héroïque n’était que boue et sang, notamment dans la guerre contre les Troyens. Loin de vouloir libérer des femmes grecques enlevées par les Troyens, il montrait dans sa pièce que la guerre visait notamment à transformer en esclaves les femmes troyennes et leurs enfants. Euripide montrait toujours ses textes de théâtre à Socrate. Et cela parce qu’ils étaient entièrement d’accord sur les buts politiques et sociaux, même si Socrate ne pensait pas, contrairement à Euripide, que l’on pouvait transformer la société par le seul théâtre. Nous pleurons aussi Chaeréphon d’Athènes, l’ami d’enfance de Socrate dont le frère, Chérécrate, est parmi nous, et que Socrate aimait le plus, parmi tous ses disciples, et avec lequel il aimait approfondir ses idées. Chaeréphon est mort peu d’années avant son maître. Comme nous la savons tous, le tempérament exalté de Chaeréphon en faisait le défenseur le plus passionné des thèses de Socrate. On se souvient que c’est lui qui avait interrogé la Pythie de Delphes pour donner un avis sur Socrate et cet avis affirmait que "Socrate est l’homme le plus sage d’Athènes." Et Prodicos de Céos, dont Socrate avait suivi l’enseignement, vient également de décéder. En fait, ce sont les amis les plus chers de Socrate qui ont disparu avec lui….

Nous sommes encore sous le choc de ce procès qui a frappé notre maître Socrate, le condamnant à mort, et, un an après, nous restons inquiets de la signification de cette condamnation et des conséquences qu’elle peut encore avoir. C’est même pour cela que nombre de ses disciples d’Athènes se sont réfugié ici, à Mégare, par crainte de nouvelles persécutions possibles contre les amis de Socrate.

Certains d’entre nous ont assisté Socrate dans ses derniers moments. D’autres, dont moi-même, n’étions pas présents au procès ni auprès de lui avant sa mort, autrement que par la pensée. Chacun d’entre nous a pu recueillir une bribe de ces événements douloureux dont nous souhaitions nous entretenir et, au-delà d’un petit moment de recueillement, nous pourrons échanger ces quelques informations et avis. J’ai à peine besoin de le dire, et nous serons tous d’accord là-dessus, Socrate était le meilleur d’entre nous : ni achetable, ni trompable par les louanges hypocrites, ni affaiblissable par des cadeaux. C’est à peine croyable qu’on ait pu le condamner sur des reproches à sa personne et à son comportement. Nous sommes certainement divisés sur l’interprétation de ce choix d’Athènes et sur ses conséquences pour la Grèce. Mais je dois dire que je ne comprends pas du tout ce qui a persuadé les Athéniens de le condamner et je comprends encore moins ce qui a amené Socrate à refuser de se défendre et, devant l’iniquité du jugement, il m’est encore plus incompréhensible que Socrate ait refusé de s’enfuir comme certains d’entre vous le lui avaient proposé.

Personnellement, c’est bien avant que j’avais quitté Athènes pour rejoindre l’armée de Cyrus le jeune, parce que le régime politique démagogique qui régnait dans ma cité ne me convenait plus, mais je me demande si je n’ai pas assisté seulement au début d’un changement néfaste en profondeur. Nous aurons sûrement l’occasion d’en débattre. Je voudrais seulement dire en introduction que, si plusieurs d’entre nous, comme moi et Alcibiade, doivent la vie à Socrate qui nous a sauvé à la guerre, nous lui devons tous la vraie vie, celle des idées, celle de la philosophie dans laquelle il nous a introduit avec tant de bonheur…

Pour commencer notre réunion, j’aimerais bien qu’on m’explique ce qui a bien pu amener les citoyens d’Athènes à s’en prendre ainsi à Socrate. J’étais absent et il me semble que je ne comprends plus notre cité.

- Hermogène : Puisque tu le demandes, Xénophon, je vais rappeler brièvement les circonstances : Athènes venait d’être vaincue militairement par Sparte, un régime de tyrannie à la botte du vainqueur lui étant imposé. Elle était rabaissée moralement, démolie économiquement et violée politiquement, ravagée dans tous les sens du terme. Avec la fin de la guerre du Péloponnèse, c’est la fin des illusions de gloire de la fière cité : son armée défaite, sa flotte dissoute, ses murailles démolies, ses champs détruits, sa production d’huile d’olive rasée, sa production agricole en baisse empêchant même l’alimentation de la cité. L’économie, avec notamment les mines du Laurion inactives, du fait de la fuite de plus de 20 000 esclaves, était dans un état catastrophique, et les caisses de l’orgueilleuse cité étaient vides. Les commerçants avaient fui le Pirée, la population était décimée par la peste, le corps des citoyens était brisé par la guerre… Le moral était nul et les perspectives aussi. Pour surmonter cela, il fallait aux responsables de la cité un coupable, un bouc émissaire représenté dans la personne de Socrate. Dans sa pièce de théâtre, « les nuées », Aristophane avait déjà préparé le terrain en diabolisant Socrate et ses amis en termes violents aux yeux des citoyens : « Pouah ! Des vauriens, oui, je sais. Tu veux parler de ces charlatans, de ces individus au teint jaune, de ces va-nu-pieds, au nombre desquels, est ce mauvais génie de Socrate … ». Aristophane, en mettant en scène un Socrate, qu’il assimilait mensongèrement aux sophistes, avait préparé les accusations d’athéisme et de détournement de la jeunesse qui ont été à la base du procès. Après avoir entendu les accusations dont Socrate est accablé, celui-ci prend lui-même sa défense comme il était de tradition. Il a refusé que Lysias écrive son discours. Le bilan est là : 280 juges le condamnent et 221 l’acquittent. C’est donc à Socrate que revient le droit de proposer une sanction, or celui-ci n’étant, à ses yeux, coupable de rien, propose qu’on le nourrisse au Prytanée, comme les héros et vainqueurs de la cité. Les juges, pensant que Socrate se moque d’eux, le condamnent à mort. Socrate clame aux juges que sa mort ne mettra pas fin aux tourments d’Athènes et que d’autres reprendront sa place. Condamner Socrate, c’est avant tout condamner la défaite, et non trouver une issue à la situation d’Athènes, et cela n’empêchera pas les hommes de philosopher après lui. Voilà un résumé que j’espère fidèle des derniers événements qui ont permis de faire de Socrate une victime expiatoire et d’autres complèteront certainement mon propos.

- Apollodore : C’est à peine croyable que, sur la foi de trois menteurs et imbéciles, le poète Mélétos accusateur, ainsi que deux de ses amis, l’orateur Lycon et le politicien Anytos, trois nullités avérées, notre Socrate, connu de tous, aie pu être condamné à mort pour de simples propos qui auraient déplu. Les déclarations de ces trois faux témoins, aux accusations évidemment dictées par la haine et la jalousie, étaient confuses, parfois contradictoires, visiblement peu dignes de foi et elles apparaissaient si clairement comme du dénigrement pur et simple, que le tribunal aurait dû condamner l’accusateur et ses témoins pour dénonciation calomnieuse, avec intention de nuire à autrui. C’est un incroyable déni de justice ! Je me sens complètement perdu à l’idée que nous ayons été incapables de lui sauver la vie...

- Phédon : On a utilisé, pour accuser Socrate, des gens qui avaient eu à se plaindre, non de Socrate, mais d’anciens amis de Socrate comme Critias. Par exemple, prenons Anytos. Souvenez-vous que son ancien ami était Théramène. Ce dernier avait participé, aux côtés de Critias, au gouvernement des Trente, avant d’être éliminé par Critias. Anytos en voulait à Socrate parce que Critias était un ancien élève de Socrate. Mais Socrate n’était pour rien dans le gouvernement des Trente tyrans et n’a pas soutenu la tyrannie, refusant même d’obéir à ses ordres au risque de sa vie. Socrate n’avait jamais envisagé que son groupe participe à ce gouvernement des trente tyrans. Il en avait même dissuadé Platon qui y avait mis brièvement le pied. C’est Théramène lui-même qui était proche de Critias, bien plus que Socrate ! Voilà tout le fondement de la haine d’Anytos ! D’autres accusateurs étaient jaloux des capacités de Socrate et lui en voulaient de ses remarques acerbes à leur égard, comme c’est le cas pour Mélétos. Mais, dans le cas d’Aristophane, il s’agit bel et bien de haine sociale et politique. Dans « Les oiseaux », il se moque des admirateurs de Socrate, accusés d’admirer d’abord Sparte ». Dans « L’assemblée des femmes », que prépare Aristophane, c’est le Socrate favorable à la liberté des femmes qui est accusé de fomenter des troubles révolutionnaires où les femmes prendraient le pouvoir. Et, dans « Les nuées », c’est la jeunesse que Socrate est accusé de corrompre et de monter contre les parents, démolissant la famille, base officielle de l’Etat. Il y est dépeint comme un sophiste athée, ce qui à Athènes est une accusation très grave.

- Xénophon : Socrate avait publiquement reproché à Anytos de vouloir que son fils lui succède aux affaires, et de l’avoir éduqué à cette fin. C’est donc par rancœur personnelle qu’Anytos a accusé Socrate de détourner la jeunesse. Cet Athénien fortuné, enrichi par son atelier de tannerie, appartient au parti démocratique qui a succédé à la tyrannie et dont il est l’un des meneurs. Ce parti a eu la haine de voir Socrate influencer les enfants de ses membres, comme par exemple Platon, et de voir Socrate ne faire aucun cadeau, dans ses propos, à la démagogie des « démocrates ». Avec Thrasybule, Anytos participe activement à la chute du gouvernement oligarchique des Trente, en menant la percée du Pirée. Il se montre également un farouche adversaire des sophistes. Voilà bien des raisons qui ont dû le mener à combattre Socrate, injustement présenté par Aristophane comme l’un des principaux sophistes d’Athènes.

- Aristodème : Ce qu’a organisé le pouvoir d’Athènes, ce n’est pas un simple procès : c’est une véritable exécution publique du personnage politique que représentait Socrate. Rappelons nous la réplique de Socrate à Euthyphron lui demandant s’il allait à son procès : "Non pas un procès, Euthyphron : les Athéniens appellent cela une affaire d’Etat. " C’est à l’Etat que Socrate avait affaire. Un Etat qui était en pleine construction et était à peine à ses débuts. La jalousie de certains personnages peu recommandables, qui ont été ses accusateurs, a servi de couverture pour un acte qui est le fait du pouvoir athénien. La manière dont il a été jugé en grand public le démontre. Ce n’est pas un procès classique par un tribunal habituel. On n’aurait pas déployé pas un tel appareil, ni engagé de telles dépenses, pour une affaire secondaire. Qui sont ces juges ? De simples citoyens volontaires, âgés d’au moins trente ans. Ils sont payés à trois oboles par journée d’audience, soit le salaire d’une demi-journée de travail d’un ouvrier. Cette faible somme ne pouvait convenir qu’à des citoyens âgés, pour qui elle correspondait à une pension de retraite, ou à des jeunes gens désoeuvrés ou inaptes au travail. Le coût pour l’administration athénienne n’en est pas moins considérable : ce procès revient à payer une journée de travail à deux cents cinquante ouvriers. Très grave, le procès de Socrate prétend intéresser toute la Cité : c’est une véritable affaire d’Etat. Les juges, d’ailleurs, s’y engagent sous serment formel à "voter conformément aux lois et aux décrets du peuple athénien". Cette gravité manifeste n’empêche pas une procédure menée tambour battant : l’ensemble des débats devait être bouclé dans la journée (Socrate regrette d’ailleurs cette précipitation à de nombreuses reprises). Dix mille citoyens ont assisté au procès et cinq cent un citoyens participaient au jury. Il s’agissait de salir définitivement Socrate aux yeux du peuple, de faire comme si tout le peuple d’Athènes avait exécuté Socrate. En fait, la mort de Socrate est bel et bien un crime d’Etat !

- Hermogène : L’accusation a effectivement été, d’abord et avant tout, politique. Ainsi, l’accusateur a nommé deux preuves que les jeunes, formés par Socrate, étaient dépravés : c’est Critias et Alcibiade. Le premier n’est en rien un disciple de Socrate, même s’il a suivi quelques leçons de sa part. Quand Critias est parvenu au pouvoir, lors de la tyrannie des Trente, Critias et Chariclès, qui menaient les trente tyrans, ont eu vent des critiques acerbes de Socrate à l’égard de leur gouvernement. Socrate racontait à qui voulait l’entendre la fable des deux bergers qui prétendaient être les meilleurs, mais dont le troupeau était devenu, sous leur direction, plus maigre et moins nombreux. Il déclarait ouvertement que des responsables d’un Etat qui feraient de même devraient être qualifiés de mauvais bergers. Entendant parler des critiques de Socrate, les deux tyrans l’ont convoqué un jour et lui ont signifié l’interdiction de donner des leçons à la jeunesse. Au risque de sa vie, Socrate a répondu à sa manière habituelle par des questions insolentes. Voulant bien comprendre cet interdit pour mieux l’appliquer, puis-je vous interroger sur sa signification, leur a-t-il dit. Sur leur réponse affirmative, il demanda à quel type de question il ne devait pas répondre. Par exemple, si un jeune homme lui demandait le domicile de Critias ou de Chariclès, fallait-il qu’il refuse de répondre ? Puis il demanda, s’il achetait quelque chose à un adolescent, avait-il le droit de lui en demander le prix ? Après, il posa la question de savoir à partir de quel âge, il devait considérer que l’on était trop jeune pour lui parler. Chariclès lui répondit qu’il devait non seulement laisser tranquille les jeunes de la Cité, mais aussi les charpentiers, les forgerons et autres professions ouvrières, dont Socrate parlait trop, selon le tyran. Et il rajoutait aussi les bouviers pour montrer à Socrate qu’il était au courant de sa critique concernant les deux bergers Chariclès et Critias. Et ainsi de suite… Ce que cela montre d’abord, c’est que les classes dirigeantes connaissaient la combativité et le courage politique de Socrate et qu’elles le craignaient. Qu’il s’agisse de tyrans ou de prétendus démocrates, tous estimaient que la langue bien pendue de Socrate pouvait leur faire un grand mal, dévoiler leurs buts cachés et leurs manipulations politiques. Imputer les crimes de Critias à Socrate était une énorme calomnie. Même les dérives d’Alcibiade ne peuvent pas retomber sur Socrate, puisque ce dernier n’a en rien soutenu la politique d’Alcibiade quand il est venu au pouvoir. Par contre, l’accusation a ainsi rappelé que Socrate était un personnage politique qui pouvait déstabiliser le régime et elle a réussi son coup, car cela, par contre, était vrai.

Quant à Alcibiade, je le dis d’autant plus aisément qu’il est présent parmi nous, chacun sait qu’il n’était plus le même quand il s’est essayé au pouvoir. Mais chacun se souvient du jeune de vingt ans qui s’était permis d’apostropher Périclès à la manière de Socrate, à l’époque où Périclès était non seulement son tuteur mais le premier citoyen d’Athènes : Dis-moi Périclès, appelle-t-on loi ce qui a été décrété par le législateur si cela va dans le sens contraire des délibérations de l’assemblée ? Appelle-t-on loi ce qu’un petit comité de citoyens riches a décidé, discrètement en aparté, en lésant la majorité des citoyens ? Est-ce une loi ce qu’impose un tyran contre l’avis du peuple entier ? Et Périclès confirmait que tout cela était des lois auxquelles il fallait obéir. Et, demandait audacieusement Alcibiade, inversement, si le peuple est en force et impose sa loi aux plus riches, peut-on considérer que ce qu’il décrète ce sont des lois ? Et Périclès de répondre que non, là c’est un acte de violence contre l’ordre établi ! Et contre qui, croyez-vous, pestait Périclès ? Contre Socrate bien entendu, puisque c’est à Socrate que Périclès devait qu’Alcibiade raisonne de manière aussi déraisonnable… Mais ce n’était certainement pas la faute de Socrate si, enivré par ses succès, par sa popularité, par le vin éventuellement, notre ami Alcibiade commettait des excès et enivrait la jeunesse par son enthousiasme guerrier. Alcibiade a, un moment, choisi d’accepter de devenir un homme de ce pouvoir athénien, pensant ainsi qu’il aurait aussi le pouvoir de réformer la société. Il peut témoigner que Socrate l’avait prévenu en lui disant la chose suivante : « Alcibiade, en devenant chef de l’Etat et chef de l’armée tu ne vas pas avoir plus de liberté pour agir dans l’intérêt des citoyens, mais tu seras au contraire l’homme le moins libre de tous les citoyens de la cité. Ce n’est pas toi qui détiendras la pouvoir, mais tu seras l’otage du pouvoir. Tu seras l’homme le plus enchaîné d’Athènes et, au moindre de tes mouvements, on se débarrassera de toi. » Et Alcibiade n’a fait que démontrer que Socrate avait parfaitement raison. Le pouvoir s’est servi de l’enthousiasme lancé par Alcibiade et n’a pas ensuite attendu une minute pour le discréditer et le faire chuter. Il n’avait même pas eu le temps de prendre son poste à la tête des armées d’Athènes que, déjà, il était mis en accusation et traîné en justice. Le pouvoir politique peut sembler passer aux mains de l’homme politique le plus habile, mais cela n’est qu’une illusion : le vrai pouvoir reste, en fait, entre les mains des plus riches des citoyens, de la classe dirigeante. Les hommes politiques valsent, mais les grandes familles restent.

- Phédon : Eschyle a d’autant plus été couronné lors des Grandes Dyonisies pour son « Orestie » qu’il y faisait l’éloge du système « démocratique » en pleine époque de Périclès. C’est tout le système électoral astucieusement mis en place qui y est déifié et la tyrannie (qui pourtant s’appuyait beaucoup plus sur le peuple) qui y est dénigrée ! Le théâtre faisait d’autant plus l’éloge du système que celui-ci avait donné un essor à son art, en demandant aux citoyens d’y participer massivement et en les dédommageant pour leur participation aux pièces... L’art avait ainsi été complètement instrumentalisé par le pouvoir. C’était l’un des pièges que Socrate avait dévoilé par sa critique.

- Apollodore : Je me rappelle encore des paroles de Simmias et de Cébès, peu avant la mort de Socrate, qui pleuraient : « nous n’avons plus notre maître enchanteur »… Rendez vous compte : Socrate a définitivement disparu. Phédon, tu m’as dit que tu le considérais comme ton père spirituel et je me demande si je ne le considérais pas comme mon père tout court, tant je tenais à le consulter en tous points. Un être qui ne voulait aucun mal à personne, qui se contentait de l’arme de la critique dans son combat, qui refusait l’utilisation des armes et des armées, qui ne détenait aucune richesse pour corrompre qui que ce soit, a délibérément été supprimé par une société armée, riche, développée, puissante qui a eu peur de lui et l’a haï du simple fait qu’il la critiquait de manière trop libre ! Il y a de quoi perdre toute confiance en la justice, et toute estime pour les citoyens !

- Eubulide  : Comment comprendre qu’on s’en soit pris à Socrate, lui qui a toujours refusé de profiter du pouvoir qui lui a été mille fois offert, et aussi de la considération et du bien-être ? Je n’ai pas assisté sur place aux dernières évolutions de la situation à Athènes mais, selon moi, Socrate a effectivement été choisi comme victime expiatoire des difficultés et des échecs d’Athènes. La situation de crise d’Athènes en est la cause. Elle se remet très difficilement d’être tombée du haut de son piédestal et même, en peu d’années, d’avoir été portée aux nues de victoires inattendues, puis jetée dans la boue, suite à des défaites encore moins attendues. Avoir été battu par Sparte après avoir vaincu la Perse, c’est un peu gagner contre le lion pour être ensuite défait par la puce ! Une défaite aussi cuisante qu’inattendue.

Et Athènes a été portée, durant de trop longues années, à se glorifier de sa supériorité, à en attendre maintes richesses, à considérer son bien-être comme un dû. Cette démagogie a commencé avec Périclès. Il a persuadé les Athéniens qu’ils étaient faits pour dominer et s’enrichir de cette position élevée. C’est aussi Périclès qui a fondé le populisme social, qui a permis aux riches de ne plus craindre la colère des pauvres, ceux-ci étant occupés par maints spectacles, invités à regarder les pièces de théâtre sans payer, invités surtout à participer à une caricature de pouvoir populaire, jouée aussi comme une pièce de théâtre, ou comme un chœur. C’est lui qui a abaissé l’exigence de propriété pour les archontes, versé des indemnités généreuses à tous les citoyens qui servent comme jurés dans l’Héliée, et développé à l’extrême la fierté athénienne en limitant la citoyenneté athénienne aux personnes ayant une filiation athénienne de ses deux ascendances, au lieu de celle du père auparavant. Démagogie qui ne s’est nullement accompagnée d’une diminution des inégalités sociales, bien au contraire, et qui a servi à couvrir les grands intérêts de sa politique de conquêtes. La guerre du Péloponnèse a appauvri la population, notamment à cause de la tactique désastreuse de Périclès, qui, enfermé dans les Longs-Murs, a laissé dévaster la terre attique. Les champs sont en friche, la spéculation foncière fait rage, accentuant la concentration de la propriété et la paupérisation du peuple.

Le "grand" siècle de Périclès est fini, bel et bien fini. Grande est l’incertitude de l’avenir. Athènes a été évacuée, détruite, reconstruite puis à nouveau menacée d’occupation et de destruction. Et, presque pire que la destruction, il y a la honte de la défaite et la peur du lendemain, maintenant que les richesses ne viennent plus toutes seules s’amonceler au Pirée. La peste a pris la suite des guerres et des guerres civiles. Les souffrances ont été énormes et la menace est encore plus porteuse de sentiments extrêmes. La violence a gagné l’intérieur de la cité. Dans ces guerres, Athènes a accepté de passer sous la coupe de chefs militaires et politiques qui ont justifié de nombreuses exactions contre les autres cités grecques et le niveau de conscience du peuple s’en est trouvé rabaissé. La mise à mort est devenue monnaie courante dans les relations avec d’autres villes comme entre citoyens. La vie humaine n’a plus le même prix, dans Athènes comme hors d’Athènes. Chaque clan venu au pouvoir n’a de cesse que d’éliminer physiquement le clan adverse. Et le combat contre Sparte a achevé de détruire Athènes.

- Phédon : La grandeur d’Athènes était venue de l’affaiblissement de Sparte, jusque-là la plus forte cité guerrière de la Grèce. La perte de prépondérance de Sparte n’est pas liée seulement aux guerres, mais surtout aux révolutions. L’ile lacédémonienne a connu un tremblement de terre catastrophique. Après les guerres médiques qui avaient déjà contribué à discréditer les classes dirigeantes aux yeux du peuple, cela a été l’occasion d’un soulèvement contre le pouvoir. Les hilotes et les milieux populaires en ont profité pour se révolter. C’est parce que Sparte a été affaiblie qu’Athènes a connu son heure de gloire pendant les trente ans qui ont suivi. C’est de cela qu’a profité Périclès. Aristocrate, il a mené une politique visant à le présenter comme un dirigeant du peuple, qui voulait donner des droits politiques égaux à tous les citoyens. La prospérité qui était liée à la politique de grandeur (développement de la flotte, colonisation, grand commerce et conquêtes) a stabilisé la société athénienne, mais elle l’a rendu encore plus inégalitaire et injuste.

Athènes, devenue la plus forte des cités grecques, a voulu dominer Sparte au lieu de s’unir entre égaux. Eh bien, Athènes a été vaincue par Sparte ! Et, même lorsque la paix intérieure et extérieure s’est momentanément stabilisée, la cité est restée marquée par les crises politiques et sociales des années qui ont suivi l’anéantissement de sa flotte dans le port de Syracuse et de son armée sur l’Assinaros, puis une guerre qui lui aliène toute la Grèce (la guerre de Décélie), puis, deux ans plus tard, le triomphe de l’oligarchie, le rétablissement de la démocratie, des victoires militaires immédiatement suivis de la condamnation à mort des généraux vainqueurs et ensuite des défaites cuisantes, la destruction des longs murs, la dissolution de la ligue maritime puis les trente tyrans et à nouveau la démocratie... Cette démocratie est celle où les masses populaires sont payées pour assister à des réunions et à des spectacles qui, les uns et les autres, ressemblent autant à des représentations théâtrales. On fait hurler le peuple, on le tire à droite et à gauche, mais est-ce vraiment lui qui décide ? Et, sans arrêt, des hommes politiques qui ont pris le peuple à témoin sans que celui-ci sache quels étaient leurs vrais objectifs. Le peuple d’Athènes a souffert sans avoir compris pourquoi. Il a peur sans savoir d’où viendra le coup. Il se méfie de tout et de tous. D’où la facilité de manipuler une opinion blessée.

Et Athènes a d’autant plus peur maintenant qu’elle sait ne plus être protégée par ses murailles, par sa flotte, par son armée. Elle est livrée aux quatre vents. Et ils soufflent de partout : d’un côté les Gaulois, d’un autre les Perses, d’un troisième les Étrusques ou les Carthaginois. Xerxès et Darius n’ont lancé contre la Grèce que le premier assaut de l’Orient. Une grande migration venue des rives de la Volga et allant jusqu’à l’Inde et à l’Andalousie ne peut pas nous laisser indemnes. Venus d’Europe centrale et occidentale, les Keltoï (ailleurs appelés « Celtes ») descendent de plus en plus au sud, vers nos régions, à la tête de groupes de guerriers. Isocrate a raison : sans l’union libre des cités, il n’existe plus d’avenir pour la Grèce. Or le pouvoir d’Athènes craint cette union plus que tout : il veut la domination sur les cités grecques, il veut sa revanche contre Sparte. Aujourd’hui, il s’incline devant Sparte pour mieux relever la tête demain et punir durement ses ennemis... Bien sûr, la situation de division était risible : chaque cité ayant ses dieux, ses institutions, son type de pouvoir, sa monnaie, sa justice, son calendrier et même son début d’année... Un pouvoir central était nécessaire. Mais Athènes ne convainc pas les cités grecques, elle impose... que l’argent collecté ne lui profite qu’à elle, que les procès aient tous lieu à Athènes, que les cités qui veulent rester libres soient écrasées violemment... Dans ces conditions, Athènes ne déteste rien tant qu’un Socrate qui relève ses faiblesses, ses mensonges, ses tromperies à l’égard du peuple, qui démasque ses buts de guerre autant que l’hypocrisie de ses politiciens et l’avidité de ses spéculateurs...

- Eubulide : Malgré la fin de la crise du pouvoir et l’amnistie, Athènes reste meurtrie dans sa chair et dans son orgueil : elle n’a plus de flotte, plus de chantiers, pas d’argent. Il fallait aux classes dirigeantes trouver des boucs émissaires de cette situation catastrophique et sans issue. Dans ce but, Socrate a représenté le coupable idéal. Alors que la fierté d’être Athénien est portée à son extrême par des politiciens démagogues, Socrate déclare qu’il n’est ni Athénien, ni Grec mais citoyen du monde. Ensuite, Socrate critique les efforts guerriers d’Athènes, y compris ceux de l’époque dite glorieuse, comme lors des années de Périclès. Il dénonce les guerres de conquête et ne donne raison qu’aux guerres de défense. Il ne voit aucune gloire à tuer d’autres hommes à la guerre.

On peut minimiser les risques que représentent les critiques acerbes de Socrate et d’un petit nombre de personnes autour de lui, mais ce sont les circonstances qui font que les débats de Socrate apparaissent comme autant de menaces de déstabilisation. La lassitude du peuple à l’égard des classes dirigeantes peut exploser d’un jour à l’autre, et trouver, dans le groupe qu’a fondé Socrate, une direction révolutionnaire. Selon moi, le procès de Socrate est le produit de la défaite d’Athènes face à Lysandre. Il fallait bien accuser les citoyens libres d’une défaite qu’ils avaient eux-mêmes annoncée et combattue. L’élimination de Socrate, n’a certainement pas réglé un seul des vrais problèmes de la cité. En condamnant Socrate, Athènes s’est condamnée à poursuivre ses querelles de clocher sanglantes au sein de la Grèce, chemin qui la mène inéluctablement à l’affaiblissement, à la défaite et au déclin. Il faut renverser le mouvement, et c’est à nous, ici présents, de nous y atteler. C’est pour cela que j’estime l’initiative de Xénophon heureuse et porteuse d’avenir. Une autre orientation est possible pour Athènes et pour la Grèce qui ne parviendra pas au succès sans laisser leur liberté aux diverses cités.

N’oublions pas que nous cumulons de multiples talents, du stratège au sculpteur et de l’historien à l’avocat. Et je ne parle même pas des philosophes et des historiens. Parmi nous on peut citer, par exemple, de grands généraux, connus pour avoir établi des stratégies militaires qui resteront dans annales de la guerre : Xénophon et Alcibiade qui ont été des stratèges athéniens et Hermocrate est un grand stratège de Syracuse. Si nous, les disciples de Socrate, parvenons à défendre une conception commune de l’avenir de la Grèce et de la société humaine, cela peut avoir à l’avenir des conséquences considérables. C’est tout l’intérêt de cette assemblée.

- Charmide  : Pour ma part, je ne me félicite pas d’avoir reçu cette invitation à une telle réunion clandestine. Elle peut rappeler aux Athéniens que je suis encore un homme à abattre et peut sembler d’autant plus louche au pouvoir Athénien qu’y participent d’anciens chefs militaires d’Athènes qui appartiennent maintenant à des armées étrangères ou hostiles : Xénophon avec Cyrus le jeune de Perse et, surtout, Alcibiade avec Sparte. Comme moi, ce dernier s’est fait passer pour mort à Athènes pour éviter d’être poursuivi par ses ennemis. Si des informations sortent de notre réunion, non seulement sa vie sera menacée, mais la nôtre aussi. Sa trahison, en pleine guerre entre Athènes et Sparte, ne peut passer pour une simple défense personnelle, ni pour une manière d’échapper à son procès, même s’il était effectivement menacé d’être condamné à Athènes dans le procès qui lui était intenté. Chacun se souvient en effet à Athènes de l’affaire des statues d’Hermès dont on avait cassé le nez en pleine ville d’Athènes. Que ce soit un acte violent attribuable à Alcibiade et à son groupe… ou provocation pour lui nuire, je n’en sais rien. Je ne veux pas faire le procès d’Alcibiade, ni faire des reproches à Xénophon. Ce dernier s’est mis au service de la guerre de Cyrus, un an avant la mort de Socrate. Actuellement, toute la Grèce ne parle que de ses exploits à la tête des soldats grecs, les fameux « dix mille » qu’il a sauvés du désastre en organisant la plus longue retraite de tous les temps. Mais les guerres auxquelles tu convies tes combattants grecs, mon cher Xénophon, ne font en rien avancer la cause grecque, et tes soldats, pour impressionnants qu’ils soient par leur bravoure et toi par leur commandement, sont seulement soustraits à notre force. Quant à Alcibiade, il se contente de continuer à diviser les Grecs qui l’étaient déjà bien assez sans lui. Et j’estime de la plus grande maladresse de convoquer une telle réunion à laquelle participent des citoyens grecs ayant d’autres alliances qu’Athènes, au moment même où Athènes est victime d’une crise d’espionnite aiguë…. C’est mettre en danger imprudemment tous ses amis, au mieux, et, au pire, avoir décidé de nous mouiller tous dans un véritable complot politique contre Athènes ! Je tiens à dire que, quelque soit le projet politique qu’on donne à cette assemblée, je n’y participerais pas. Bien content de profiter simplement de la vie et de pouvoir philosopher tranquillement devant mon jardin, j’en ai assez de la politique et je m’en tiendrais désormais à l’attitude de notre maître Socrate qui consistait à se tenir à l’écart de la bande de fous furieux amoureux de la tribune politique, des honneurs et des responsabilités.

- Alcibiade  : Xénophon, pour ma part, je te remercie. Tu nous as fait l’amitié de nous envoyer des messages pour nous amener à nous retrouver et à parler ensemble de Socrate, nous tous qui étions ses élèves, ses disciples, ses amis. Cependant, j’estime très étonnant que le crime que vient de commettre Athènes ne vous ouvre pas les yeux, ni toi Xénophon qui en est encore à t’interroger sur les causes de ce crime inattendu selon toi, et encore moins toi, Charmide, qui n’a peur que d’une chose : que les Athéniens ne te prennent pour un traître pour t’être retrouvé, lors d’un hommage à Socrate, aux côtés de Xénophon et Alcibiade ! Si j’ai bien compris ton propos, je devrais craindre pour ma vie d’avoir participé à cette réunion et craindre aussi de mouiller avec moi tous nos amis, mais j’estime qu’ils sont bien assez grands pour y être venus consciemment ! Pour ma part, j’ai effectivement décidé de me laisser passer pour mort à Athènes, vu le nombre de gens qui voulaient se débarrasser de moi. Il est clair que l’Athènes d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle pour laquelle Socrate s’était battu comme soldat, celle pour laquelle moi comme lui nous sommes retrouvés à la tête du conseil des cinq cents d’Athènes et qui nous a amené à diriger ses armées. Ce n’est plus la ville qui portait à sa tête, de manière parfaitement consciente, les plus révolutionnaires de ses citoyens. Ce n’est plus la ville qui voulait libérer la Grèce et la protéger contre de dangereux voisins guerriers, mais celle qui veut la dominer en écrasant Sparte comme en écrasant toute force grecque concurrente. Socrate n’avait pas cautionné cela et c’est pour cela qui a été condamné à la ciguë… Cacher ce fait, c’est cautionner le crime d’Athènes contre le plus grand des Athéniens !

Quant aux accusations que Charmide lance contre moi et qui sont certainement largement diffusées dans Athènes, je voudrais rappeler que, si aujourd’hui Sparte et Athènes sont des ennemis irréductibles, cela n’a pas toujours été le cas. Et c’est même leur alliance qui a toujours mené à de grands succès, pour les deux cités et pour toute la Grèce. C’est à la tête des armées d’Athènes et de Sparte, unies aux autres villes grecques, que Thémistocle a été le grand vainqueur des armées perses à Salamine. Cela tout le monde veut bien s’en souvenir, mais rappelez-vous aussi qu’ensuite, du fait du refus d’Athènes d’accepter la liberté des villes grecques, la rupture a mené le même Thémistocle, acclamé autrefois à Athènes, à rejoindre la cour du roi de Perse... C’est encore les choix politiques d’Athènes qui ont amené Xénophon à se joindre à l’armée de Cyrus et à diriger ses dix mille soldats grecs qui l’ont suivi dans une retraite qui restera fameuse dans l’Histoire, notamment du fait des trois mille kilomètres de marche à travers toute l’Asie mineure... Pourquoi un Xénophon n’est-il pas parvenu à être placé par Athènes à la tête de ses troupes ? Parce qu’à Athènes, ce n’est pas la compétence qui prime, ce n’est pas le professionnalisme des stratèges, ce sont des politiciens au verbe haut qui se trouvent à la tête des armées. Bien sûr, c’est ainsi que j’y suis moi-même parvenu, mais c’est parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de se faire reconnaître...

- Criton : Vous m’excuserez d’interrompre un peu votre débat, mais je ne voudrais pas que notre réunion, à peine commencée, sombre dans des querelles extérieures au sujet qui nous réunit : la mort de Socrate et l’héritage de ses idées qui repose maintenant sur nos épaules. Et d’abord, je tiens à dire que notre émotion et notre réprobation de l’acte qui vient d’être commis contre Socrate ne signifient pas une accusation unilatérale et globale d’Athènes. Ce n’est pas l’ensemble des citoyens, ni tout le pouvoir, qui ont condamné Socrate, mais seulement un tribunal. D’autre part, il ne faut pas cacher que Socrate n’a rien fait pour sa défense et qu’il a même contribué volontairement à son accusation par son attitude. Je le dis parce qu’il tenait à ce que ses amis le sachent. Il ne voulait pas combattre dans ce procès ni se défendre. Il a déclaré que toute sa vie était sa défense et qu’il n’avait pas besoin de se justifier. Il m’a dit plusieurs fois de vous en faire part. Socrate a refusé que j’avance les trente mines qu’il aurait pu accepter de payer pour toute amende. A Apollodore qui se plaignait que ce jugement était injuste, il lui répondit : « Aurais-tu préféré que je sois condamné justement ? Anytos et Mélétos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire. » En effet, il a expliqué que les arguments de ses calomniateurs, Anytos et Mélétos, étaient si bas et si mensongers qu’ils ne pouvaient pas nuire, après sa mort, à sa philosophie, la salir en somme. Au procès, il a pu apparaître provocant, déclarant que la seule peine qu’il estimait juste à son égard serait que le tribunal lui offre une rente à vie ! Il a refusé de fuir comme nous le lui proposions et par les moyens que nous avions mis à sa disposition. Cébès, Simmias et bien d’autres peuvent en témoigner. Ils pourront le rapporter mieux que moi. Socrate a rejeté le plaidoyer que lui avait rédigé Lysias, pourtant le plus fameux logographe de notre temps, ceci soit dit sans vouloir te gêner, Lysias. Même si cela m’est en grande partie incompréhensible, je tiens à vous communiquer ces faits, comme il m’en a lui-même fait la demande. Il tenait à ce que vous le sachiez, pour que vous réfléchissiez à la signification de ses derniers actes. Je comprends que Socrate était d’un courage personnel qui me dépasse, mais je ne comprends pas qu’il n’ait pas cherché à se battre contre la mort qui menaçait sa propre vie.

- Apollodore : Par le chien ! Je ne peux pas laisser dire, même par un ami aussi proche que toi, Criton, que Socrate aurait participé aux causes de sa propre mort. Cela me choque et me révolte ! Ceux qui ont causé sa mort sont des assassins et Socrate n’y est pour rien ! Je sais, Criton, que tu as maintes fois aidé Socrate de son vivant et que ta peine de sa mort est aussi grande que la mienne. Je sais qu’après sa mort tous tes efforts visent à conserver par écrit la pensée de notre maître et tu dois en être remercié. Cependant, cela ne signifie pas que tes propos soient exacts et reflètent le point de vue de Socrate. N’oublie pas que même le fait de mettre par écrit le point de vue de Socrate a toujours été condamné par Socrate lui-même. Il ne se reconnaissait dans aucun des textes qui prétendaient rapporter ses propos. Et, surtout, il n’estimait pas judicieux de diffuser ses idées par écrit dans l’Athènes de notre époque. Pour moi, je voudrais surtout que les participants de cette réunion nous rapportent ce que Socrate leur avait appris et quel souvenir ils en gardent.

- Ménexène : Je tiens à rapporter les derniers jours de Socrate que nous avons partagé avec lui dans sa prison, où il a attendu dix jours, après sa condamnation à mort. Nous étions chaque jour avec lui, une dizaine d’amis à nous entretenir de philosophie du matin au soir. Il savait que le poison l’attendait, que la ciguë allait pénétrer progressivement son corps, commençant par bloquer ses membres, puis son cœur. Nous étions tous complètement anéantis, vidés à l’idée de cette fin affreuse. Quant à lui, il gambadait et discutait, alerte comme un jeune homme. Il nous administrait, en bavardant comme à l’habitude, sa leçon de philosophie. Mais, cette fois, la principale leçon était là, devant nous : c’était Socrate lui-même. Au mieux de sa forme mentale et morale, il nous démontrait une hardiesse, une audace intellectuelle sans pareille. Je tiens à rapporter cette leçon de courage, non seulement pour les participants de cette assemblée, mais pour le monde, pour la postérité. Nul ne doit ignorer qu’il y a eu un homme comme Socrate et dont l’humanité a de quoi être fière. On pourrait se dire : voilà un individu qui bavardait beaucoup mais qu’a-t-il fait de grand ? Un grand livre ? Un grand navire ? Une grande conquête ? Une grande bataille ? Un grand empire ? Eh bien, Socrate n’a rien fait de tout cela ! Il nous a montré que, malgré la modestie de sa personne, de ses actes et de ses propos, la grandeur humaine était une conquête qui méritait les plus belles batailles et qu’elle ne consistait pas à écraser les autres.

- Alcibiade : Socrate, tu étais notre charmeur de flûte. Tu n’as jamais appris la flûte mais ta flûte à toi, ta parole, charmait tout le monde, hommes, femmes, enfants, sans qu’ils s’en rendent compte. Et, ensuite, ils ne pouvaient plus se passer du son de ta flûte que tu savais faire fonctionner sans même un autre instrument que ta grandeur d’âme. Marsyas, lui, se servait d’instruments quand il charmait les hommes par la puissance de son souffle, et c’est ce qu’on fait encore à présent quand on joue ses airs sur la flûte. En effet, ce que jouais Olympos, je dis moi que c’était de Marsyas, qui fut son maître. Et ses airs, qu’ils soient joués par un bon artiste ou une pauvre joueuse de flûte, sont seuls capables de nous saisir profondément, et de révéler ceux qui ont besoin des dieux et des initiations, car ces airs sont divins. Toi, tu diffères de lui sur un seul point : tu n’as pas besoin d’instruments, et de simples paroles te suffisent pour produire les mêmes effets. Une chose est sûre :quand nous entendons un autre orateur, si doué soit-il, tenir d’autres discours, cela n’intéresse pour ainsi dire personne. Mais quand c’est toi qu’on entend, ou quand un autre rapporte tes paroles, si médiocre qu’il puisse être lui-même, et qu’un homme, et qu’un homme, ou une femme ; ou un adolescent l’entendent, nous sommes frappés au cœur, un trouble s’empare de nous.

- Platon : Je voudrais le dire en peu de mots : c’était le plus sage et le plus juste de tous les hommes. Socrate, le fils d’Apollon, a été choisi de dieu pour apporter sa parole à nos oreilles ; les abeilles de l’Hymète ont déposé leur miel sur ses lèvres ; un jeune cygne, envolé de l’autel d’Éros, a annoncé la venue du philosophe ; la parole lui fut donnée pour charmer les hommes et les dieux... Nous ne pourrons jamais le remplacer et nous ne saurons jamais, à chaque nouvelle question qui nous viendra à l’esprit, ce qu’en aurait dit Socrate, lui qui disait ne rien savoir !

Les interventions de Socrate à son procès étonnent et paraissent même provocantes à certains, mais c’est oublier ce qu’a déclaré Socrate dans la phrase d’ouverture de son deuxième discours : "Le jugement que vous venez de prononcer, Athéniens, m’a peu ému, et par bien des raisons ; d’ailleurs je m’attendais à ce qui est arrivé." Dans ces conditions, Socrate n’avait aucune raison de ne pas considérer comme essentiel, non sa défense personnelle, mais la défense de ses conceptions. Cela ne veut pas dire qu’il ne tenait pas à la vie mais qu’il tenait à rester ferme sur ses conceptions jusqu’au bout, sachant que du moment qu’un procès avait été engagé avec comme organisateur le pouvoir d’Athènes, on ne le déclarerait pas innocent. Il n’avait certainement pas de raison d’accepter de reconnaître qu’il avait commis une faute et qu’il méritait une punition quelle qu’elle soit.

- Hermogène : En le voyant discourir sur toutes sortes de sujets plutôt, peu avant son procès, je lui avais dit : « Mais ne devrais-tu pas, Socrate, songer aussi à ce que tu diras pour ta défense ? » et Socrate avait répondu tout d’abord : « Tu ne vois donc pas que j’ai passé toute ma vie à préparer ma défense ? »

« Comment ? » avais-je demandé.

« En vivant sans commettre jamais aucune injustice, ce qui est, à mon avis, la plus belle manière de préparer sa défense. »

Je lui ai encore dit : « Ne crois-tu pas que les tribunaux athéniens, séduits par un discours éloquent, ont souvent fait mettre à mort des innocents et ont souvent absous des coupables dont les discours les avaient attendris ou charmés ? »

Socrate avait répondu : « Eh si ! Par Zeus, et voilà deux fois que j’ai essayé de préparer ma défense, mais la voix de mon daïmon s’y est opposée. »

« Voilà qui est étonnant », lui ai-je dit.

« Trouves-tu étonnant que Dieu, lui-même, juge qu’il vaut mieux que je finisse ma vie à présent ? Ne sais-tu pas que je ne concéderai à personne qu’il a vécu mieux que moi jusqu’à ce jour ? car je sais, et c’est pour moi la suprême satisfaction, que j’ai toujours mené une vie pieuse et juste, si bien que, m’estimant beaucoup moi-même, j’ai toujours vu ceux qui me fréquentaient, animés du même sentiment à mon égard. Si, au contraire, ma vie se prolonge, je suis sûr de voir infailliblement arriver tous les maux de la vieillesse, je verrai moins clair, j’entendrai moins bien, j’apprendrai plus difficilement et j’oublierai plus vite ce que j’aurai appris. Or, si je me sens déchoir et que je sois mécontent de moi-même, comment, poursuivit-il, pourrais-je encore prendre plaisir à vivre ? Peut-être, ajouta-t-il, est-ce aussi Dieu qui, dans sa bonté, m’accorde de finir mes jours non seulement à l’âge le plus opportun, mais encore par le chemin le plus facile. Car, si l’on me condamne aujourd’hui, il est évident qu’il me sera donné de mourir de la fin que les gens qui se sont occupés de cette question ont jugée la plus facile, la moins ennuyeuse pour les amis, la plus propre à faire regretter le mourant. En effet, quand on ne laisse aucune image fâcheuse ni pénible dans l’esprit des assistants, et qu’on s’éteint avec un corps plein de santé et une âme capable de montrer sa tendresse, comment pourrait-on n’être pas regretté ? C’est donc avec raison, poursuivit-il, que les dieux se sont opposés à la préparation de ma défense, quand nous pensions devoir chercher à tout prix les moyens d’échapper à une condamnation. Si en effet j’y étais parvenu, il est clair qu’au lieu de finir ma vie aujourd’hui, je me serais préparé une mort assombrie par les souffrances de la maladie ou d’une vieillesse, assaillie par tous les maux à la fois et désertée par tous les plaisirs. Non, par Zeus, Hermogène, poursuivit-il, si je dois indisposer le jury en déclarant tous les avantages que je crois avoir obtenus des dieux et des hommes, ainsi que l’opinion que j’ai de moi-même, j’aime mieux mourir que de mendier bassement la faveur de vivre encore et de gagner ainsi une existence bien pire que la mort. »

- Xénophon : Socrate était d’un âge assez avancé pour n’avoir plus que fort peu de temps à vivre ; il n’a perdu que la partie la plus pénible de la vie, celle où l’intelligence s’affaiblit chez tous les hommes ; en y renonçant, il a fait voir toute la rigueur de son âme ; il s’est couvert de gloire par la vérité, la liberté et la justice peu communes de sa défense, autant que par la douceur et le courage avec lesquels il reçut l’arrêt de sa mort.

- Hermogène : J’ai tenté d’exposer à Socrate la nécessité de se défendre selon les coutumes du tribunal. Il m’a répondu : « Eh bien ! Hermogène, j’ai essayé de méditer une défense que je présenterai à mes juges, mais mon génie s’y est opposé. Que veux tu y faire, si les dieux estiment préférable pour moi de quitter maintenant la vie ? Si je meurs injustement, ce sera une honte pour ceux qui m’auront fait injustement périr. Je suis persuadé que les hommes me rendront témoignage que je n’ai jamais fait de tort à personne. »

- Ichtyas : Socrate a parfaitement bien fait de ne pas se rabaisser à admettre des fautes, à demander la pitié, à jurer qu’il cesserait de discuter de ses idées avec les gens, car, comme il l’a expliqué lui-même, cela n’aurait rien changé sur le fond : « Si je suis condamné ce n’est pas faute d’un discours dans lequel, Socrate se lamentant, gémissant, faisant et disant une foule de choses que j’estime indignes de moi, choses que vous êtes habitués à entendre des autres accusés. J’aime beaucoup mieux mourir après m’être défendu comme je l’ai fait que de vivre grâce à ces bassesses. »

- Aristodème : Plusieurs d’entre nous s’étonnent que Socrate ait maintenu à son procès, alors que sa vie était en jeu, la même attitude, les mêmes propos, le même esprit caustique que dans ses débats. C’est prouver qu’on n’a rien compris à Socrate. C’est prétendre qu’il s’agissait pour Socrate d’une simple attitude en vue de pousser à bout ses interlocuteurs pour l’amener à dévoiler ses conceptions à ses yeux et à ceux des autres personnes présentes. En fait, il s’agissait de tout autre chose. L’ironie est une manière de combattre jusqu’au bout l’idéologie imposée par la classe dirigeante, de la démolir pierre après pierre. Et, le jour de son procès, alors que la classe dirigeante avait engagé le combat ouvert contre lui, on voudrait que ce combattant baisse les armes !!!!

- Ctésippe : Sa défense au procès était pourtant claire :

« Anytos vous a déclaré qu’il fallait absolument me condamner à mort, parce que si j’échappais, vos fils pratiqueraient les enseignements de Socrate et se corrompraient tout entièrement ; même si vous me disiez : « Socrate, nous n’écouterons pas Anytos, et nous t’acquittons, mais à une condition, c’est que tu ne passeras plus ton temps à examiner ainsi les gens et à philosopher ; et si l’on te prend à le faire, tu mourras » et si donc vous m’acquittiez à cette condition, je vous répondrais : « Athéniens, je vous sais gré et je vous aime, mais, (…) tant que j’aurai un souffle de vie, tant que j’en serai capable, ne comptez pas que je cesse de philosopher, de vous exhorter et de vous faire la leçon. A chacun de ceux que je rencontrerai, je dirai ce que j’ai l’habitude de dire : « Comment toi, excellent homme, qui es Athénien et citoyen de la plus grande cité du monde et de la plus renommée pour sa sagesse et sa puissance, comment ne rougis-tu pas de mettre tous tes soins à amasser le plus d’argent possible et à rechercher la réputation et les honneurs, tandis que ta raison, ta conscience, ta recherche de la vérité, tout ce qui mériterait d’être sans cesse perfectionné, tu ne daignes à en prendre aucun soin, aucun souci ? » (…) Soyez persuadés que, si vous me faites mourir, sans égard à l’homme que je prétends être, ce n’est pas à moi que vous ferez le plus de mal, c’est à vous-mêmes. (…) Mais peut-être qu’il vous est paru étrange que j’aille par les rues, donnant des conseils en particulier et me mêlant des affaires des autres, et qu’en public je n’ose pas paraître dans les assemblées officielles pour donner des conseils à la république. (…) Personne ne vit très vieux s’il s’oppose publiquement à vous ou s’il veut empêcher ouvertement que se commettent beaucoup d’injustices et d’illégalités dans l’Etat. Quand on veut réellement combattre pour la justice et si l’on veut vivre quelque temps, il faut le faire de façon discrète et sans s’afficher publiquement. (…) Je ne suis pas homme à parler pour de l’argent et à me taire si on ne m’en donne pas. (…) Les arguments que je peux donner pour ma défense se réduisent à peu près à ceux-là. Mais peut-être se trouvera-t-il quelqu’un parmi vous qui s’indignera en se souvenant que l’accusé doit prier et supplier les juges à force de larmes, les attendrir le plus possible avec ses enfants, avec ses amis, tandis que moi je ne veux naturellement rien faire de tout cela, alors même que je puis me croire en but au suprême danger. (…) Pour mon honneur, pour le vôtre et celui de la cité tout entière, il ne me semble pas convenable de recourir à aucun de ces moyens. (...) Vous savez, Athéniens, que je n’ai jamais exercé aucune magistrature, et que j’ai été seulement sénateur. La tribu Antiochide, à laquelle j’appartiens, était justement de tour au Prytanée, lorsque, contre toutes les lois, vous vous opiniâtrâtes à faire simultanément le procès aux dix généraux qui avaient négligé d’ensevelir les corps de ceux qui allaient péri au combat naval des Arginuses ; injustice que vous reconnûtes, et dont vous vous repentîtes clans la suite. En cette occasion, je fus le seul des prytanes qui osa m’opposer à la violation des lois, et voter contre vous. Malgré les orateurs qui se préparaient à me dénoncer, malgré vos menaces et vos cris, j’aimai mieux courir ce danger avec la loi et la justice, que de consentir avec vous à une si grande iniquité, par la crainte des chaînes ou de la mort. Ce fait eut lieu pendant que le gouvernement démocratique subsistait encore. Quand vint l’oligarchie, les Trente me mandèrent moi cinquième au Tholos et me donnèrent l’ordre d’amener de Salamine Léon le Salaminien, afin qu’on le fit mourir ; car ils donnaient de pareils ordres à beaucoup de personnes, pour compromettre le plus de monde qu’ils pourraient ; et alors je prouvais, non pas en paroles, mais par des effets, que je me souciais de la mort comme de rien, si vous me passez cette expression triviale, et que mon unique soin était de ne rien faire d’impie et d’injuste. Toute la puissance des Trente, si terrible alors, n’obtint rien de moi contre la justice. En sortant du Tholos, les quatre autres s’en allèrent à Salamine, et amenèrent Léon, et moi je me retirais dans, ma maison ; et il ne faut pas douter que ma mort n’eût suivi ma désobéissance, si ce gouvernement n’eût été aboli bientôt après. C’est ce que peuvent attester un grand nombre de témoins. Pensez-vous donc que j’eusse vécu tant d’années, si je me fusse mêlé des affaires de la république, et qu’en homme de bien, j’eusse tout foulé aux pieds pour ne penser qu’à défendre la justice ? Il s’en faut bien, Athéniens ; ni moi, ni aucun autre homme, ne l’aurions pu faire. Pendant tout le cours de ma vie, toutes les fois qu’il m’est arrivé de prendre part aux affaires publiques, vous me trouverez le même ; le même encore dans mes relations privées, ne cédant jamais rien à qui que ce soit contre la justice, non pas même à aucun de ces tyrans, que mes calomniateurs veulent faire passer pour mes disciples. Je n’ai jamais été le maître de personne ; mais si quelqu’un, jeune ou vieux, a désiré s’entretenir avec moi, et voir comment je m’acquitte de ma mission, je n’ai refusé à personne cette satisfaction. » C’est extrêmement clair !

Socrate n’avait pas le choix : ou se dénigrer soi-même ou être éliminé par Athènes. La source des malheurs de Socrate n’est nullement à rechercher dans sa propre attitude, mais dans la crise à Athènes...

- Eschine : Je suis d’accord et on ne peut comprendre la condamnation de Socrate sans aller à la source de la défaite extrêmement douloureuse d’Athènes. La victoire de Sparte a été cuisante pour Athènes au plan politique, comme social et moral. Par le traité de Paix, Athènes est épargnée et conserve son enceinte, sauf les Longs Murs et les fortifications du Pirée. Ce qui a sauvé cette enceinte n’est pas la force d’Athènes, mais le fait, au contraire, que, maintenant, Sparte se méfie plus de Thèbes et de Corinthe, cités qui, elles, voulaient raser Athènes et, au moins, son enceinte. Les vaisseaux qui restent sont livrés, sauf douze, les exilés sont autorisés à revenir. Athènes, placée sous domination, devient une alliée de Sparte. Lysandre y impose le conseil oligarchique des Trente (Critias, Théramène, etc.). Ceux-ci désignent eux-mêmes les 500 membres du Conseil ainsi que les magistrats et s’entourent d’une garde de 300 « porte-fouet », complétée ensuite par une garnison spartiate. Les Trente commencent par massacrer les sycophantes et les « démagogues ». Puis ils s’en prennent, en partie pour des raisons financières, aux métèques et aux citoyens riches (1500 personnes sont massacrées). Un corps civique de 3000 citoyens, seul autorisé à rester à Athènes et à jouir de garanties judiciaires, est créé. Théramène, qui avait négocié la reddition d’Athènes, s’oppose à Critias. Considéré comme trop modéré, il boit la ciguë. Lysias et son frère Polémarque sont arrêtés par les Trente. Polémarque est mis à mort mais Lysias s’enfuit. Les 20 000 esclaves des mines du Laurion se révoltent et désertent. Athènes a perdu ses sources de revenu, sa supériorité maritime et sa confiance en elle-même.

La victoire de Sparte ne permet pas à la Grèce d’en finir avec les affrontements et de connaître une nouvelle période d’unification, avec une nouvelle prospérité sous l’égide de Sparte. Après la guerre du Péloponnèse, si Athènes connaît une relative stabilité, de nombreuses cités grecques se déchirent entre les citoyens riches, partisans de l’oligarchie et les pauvres, qui réclament l’abolition des dettes et le partage des terres. Du fait de la misère ou des guerres civiles, le nombre de mercenaires grecs se multiplie. Ces hommes, facilement enrôlés par quiconque a de l’argent et, sinon, constitués en bandes errantes vivant de pillage, constituent un important facteur d’instabilité politique.

Le satrape Tissapherne exige la soumission des cités ioniennes et met le siège devant Kymè. Les Grecs d’Asie font appel à Sparte, qui envoie l’harmoste Thibron à la tête de 5000 hommes, renforcés par 5000 survivants de la retraite des Dix Mille commandés par Xénophon. Sparte envoie un ultimatum aux Éléens leur ordonnant d’accorder l’autonomie à leurs cités périèques. Devant le refus éléen, le roi Agis II conduit deux campagnes, il y a un an, qui contraignent Élis à se soumettre.

A Athènes, Thrasybule, à la tête des démocrates révoltés, retranchés au fort de Phylè, s’empare du Pirée. Critias est tué à la bataille de Munichie où les démocrates sont victorieux. Les Trente doivent se retirer à Éleusis, dont ils ont préalablement massacré la population. Les Dix, à qui ils ont laissé le pouvoir à Athènes, font appel en vain à Sparte. Le roi de Sparte Pausanias Ier intervient, et en désaccord avec Lysandre, incite les Athéniens à la réconciliation. La démocratie est restaurée, et les modérés prennent le pouvoir. Une loi d’amnistie est votée, et les Athéniens qui le souhaitent peuvent émigrer à Éleusis (août-septembre). La procédure législative est modifiée, pour éviter le retour de l’oligarchie. Thrasybule tente de faire accorder la citoyenneté aux métèques qui ont combattu contre les Trente. Archinos lui intente une action pour illégalité et obtient gain de cause. C’est dans ce climat politique malsain que s’est trouvée Athènes depuis dix ans et, si cela vient de se terminer en catastrophe, par la condamnation et l’élimination de Socrate, le mal s’est développé pendant au moins huit ans, où les pouvoirs n’ont cessé de dépasser les bornes, de se discréditer, de tomber, d’être remplacés par d’autres pouvoirs encore plus dictatoriaux, reposant sur une fraction encore plus petite de la population.

- Phédon : Le peuple d’Athènes n’a pas été victime que de ses voisins, perse ou spartiate. Il l’a été bien plus de ses propres guerres internes. Les passions politiques ont eu des résultats détestables : la haine de chacun contre chacun. Chaque faction, arrivée au pouvoir, a été incapable d’arrêter la chaîne des violences et des vengeances. Critias a été le dernier d’une longue série de dirigeants qui ont érigé l’élimination d’opposants en mode de gouvernement, jusqu’à éliminer les plus modérés de son propre pouvoir. Il a été finalement renversé, notamment par Anytos, l’un des accusateurs de Socrate. Ce dernier a rétabli une espèce de démocratie mais il a lui aussi voulu se venger. Critias a été tué dans les combats. Charmide s’est enfui et s’est fait passer pour mort pendant plus d’un an pour éteindre les risques d’assassinats. Alcibiade s’est fait passer pour mort, assassiné par les Perses en Phrygie, pour se protéger de la vengeance de certains citoyens athéniens. C’est pour cela qu’il ne souhaite pas que sa présence ici soit connue car, dès qu’on le saurait vivant, il ne le serait plus bien longtemps. J’en appelle donc à la discrétion de chacun d’entre nous, qui est bien entendu dans l’intérêt de tous car, effectivement, une telle réunion serait vite interprétée comme un complot dans le climat de folie politique actuel d’Athènes. En témoigne le fait que Chaerephon et Thuycide ont été éliminés. Platon, lui-même, a dû quitter la cité et cherche à livrer une version des thèses du maître qui réconcilie la cité avec lui. Xénophon a toujours droit de cité à Athènes grâce à l’aura que lui a donné dans toute la Grèce son combat à la tête des « Dix Mille » soldats qui se sont battus en Perse. Il a d’autant plus été glorifié qu’il a ensuite ramené les cinq mille survivants pour protéger les cités ioniennes contre l’attaque du satrape Tissapherne qui avait mis le siège devant Kymè.

- Epigène : C’est Cléon qui me semble le principal responsable des choix d’Athènes qui l’ont mené à refuser la paix avec Sparte quand celle-ci se présentait. La prise de Sphactérie et la reddition des Lacédémoniens avait provoqué un véritable séisme dans le monde grec. La supériorité militaire terrestre de Sparte était tellement remise en cause que la fière cité proposa de nouveau une "paix blanche" à Athènes. Cette dernière refusa de nouveau sous l’influence de Cléon. Ce dernier est très symbolique d’une nouvelle classe d’hommes politiques issus de couches populaires, mais qui se servent de leur popularité de tribuns en manipulant les sentiments populaires dans le sens inverse de l’intérêt général.

Aristodème : Cléon manipulait le peuple d’Athènes avec sa méthode démagogique. Cela ne signifie pas que ce peuple n’était pas capable de se ressaisir et de se retourner contre son chef. L’exemple le plus fameux est celui de la répression de la révolte de la ville de Mytilène, en rébellion contre Athènes. Un seul homme courageux, Diodotos, avait réussi, le lendemain de la décision de réprimer la ville en la détruisant et en tuant ses habitants, à retourner l’opinion publique de l’assemblée des citoyens en déclarant : « Renonçons à punir sévèrement les peuples qui se révoltent ; faisons en sorte qu’ils n’aient pas le désir de se rebeller. Ne punissons du crime commis que les seuls responsables. » Le peuple l’a suivi, déjugeant son vote de la veille et sauvant ainsi le peuple de Mytilène…

- Platon : J’estime qu’Athènes a effectivement connu une dérive liée au comportement des personnels dirigeants. Pour rappeler les critiques que Socrate opposait à Périclès, souvenez-vous du dialogue de Socrate avec Calliclès :

Socrate : Maintenant, fais un effort de mémoire, et, à propos des hommes illustres dont tu as parlé un peu avant, dis-moi si tu penses encore qu’ils ont été de bons citoyens ? (…) Donc quand Périclès a commencé à parler au peuple, les Athéniens étaient en plus mauvais état que lorsqu’il s’est adressé à eux pour la dernière fois.

Calliclès : Peut-être.

Socrate : (…) Dit-on que les Athéniens, sous l’influence de Périclès, se sont améliorés, ou bien, au contraire, qu’ils ont été corrompus par lui ?

Calliclès : Tu as dû entendre cela dans le parti spartiate, chez les hommes aux oreilles déchirées, Socrate !

Socrate : En ce cas, voici maintenant quelque chose que je n’ai pas entendu dire, mais que je sais parfaitement, et toi aussi. Au début, Périclès avait bonne réputation auprès des Athéniens (…) En revanche, à la fin de la vie de Périclès, quand les citoyens d’Athènes étaient devenus, grâce à lui, des hommes de bien, ils ont voté contre lui une condamnation pour vol et l’ont à peu de chose près condamné à mort, parce qu’ils pensaient évidemment que c’était un scélérat.

Calliclès : Et alors ? Est-ce une raison pour dire que Périclès était mauvais ?

Socrate : Toi, tu es bien d’accord pour dire que, parmi nos contemporains, il n’y en a pas un seul qui ait eu une bonne politique, mais malgré tout tu choisis ceux dont on vient de parler.

Ce dialogue montre bien que Socrate reprochait à Périclès d’avoir corrompu les Athéniens en leur donnant des objectifs d’enrichissement mythiques. Le rôle du dirigeant politique est ici clairement établi par Socrate : il s’agit en gouvernant d’éduquer le peuple et j’estime que, si cette réunion a un objectif, c’est justement de comprendre comment former cette classe de dirigeants philosophes capables d’éduquer le peuple à la justice, à la vertu et à la direction scientifique de la cité. La philosophie doit être placée au centre de la cité et la cité doit être le centre de l’Etat.

- Euclide : Ta conception, Platon, ne propose que des Etats fondés autour d’une petite cité et qui vive sur elle-même. Cela ne répond nullement, à mon avis, aux nécessités d’une ville comme Athènes. Tu idéalises les qualités d’une petite cité fondée sur des dirigeants éclairés mais l’Histoire en a décidé autrement. Et, tout d’abord, c’est voir à trop courte vue : Athènes, ivre d’être conquérante, n’est pas née avec Périclès. C’est bien avant que les Hellènes ont été enivrés de leurs victoires et que l’Hellade (que d’aucuns appellent Grèce) a connu une extension considérable, allant des côtes nord, sud et ouest de la mer Noire, en passant par l’Asie mineure, la Grèce elle-même – y compris les îles de la mer Egée -, jusqu’à la Sicile et l’Italie du sud, puis le long des rives de Méditerranée, atteignant Cyrène en Lybie, Marseille et quelques sites côtiers d’Espagne. Cette première colonisation avait pour but unique la recherche de terres. Il en ira tout autrement à l’époque de Périclès, où les Grecs ne visent plus que le grand commerce.

Et c’est être naïf de croire que, dans un passé, glorieux autant qu’honnête, la Grèce ne se serait unie que pour se défendre. La guerre de Troie avait bien d’autres objectifs que de sauver l’honneur conjugal de Ménélas. Il s’agissait de mettre la main sur le détroit des Dardanelles - passage maritime déterminant pour le commerce international que nous appelons l’Hellespont - et aussi sur les trésors de la ville de Troie en profitant des désordres internes affaiblissant la cité et le pouvoir troyen. Laisser Troie se développer, c’était se préparer à des années où cette société allait devenir conquérante dans toute la région. La question de la conquête coloniale, commerciale, maritime et guerrière date de bien avant Périclès. Bien sûr, on peut accuser Périclès et ses successeurs, qui ont cultivé les rêves de grandeur des Athéniens, pour mieux les tromper sur leurs véritables buts qui n’avaient rien à voir avec le bien-être des citoyens. Cependant, il ne faut pas oublier ce qui a amené Athènes à cette politique de conquête des mers, puis de conquête des territoires et des richesses étrangères. Ce n’est pas tel ou tel homme politique qui est seul à mettre en cause, qu’il s’appelle Périclès ou Cléon, ou même Alcibiade. Qu’est Athènes sans cette politique conquérante ?

La vérité est que les habitants d’Athènes, réduits aux revenus de leurs campagnes environnantes, mourraient rapidement de faim. Ce ne sont pas les maigres champs de blé du Céphise et d’Eleusis, de Marathon et de la Mésogée qui vont suffire à nourrir 400.000 Athéniens, qu’ils soient citoyens, métèques ou esclaves. Athènes doit sans cesse importer. Il lui faut les céréales d’Eubée, d’Egypte, des rives de la Mer noire, de l’Italie. Où trouvera-t-elle le bois et le fer pour ses bateaux ? Et pour se payer ses constructions, des palais et ses statues, son niveau de vie, peut-elle se contenter d’exporter ses olivettes et son vin, un vin qui est loin de concurrencer ceux de Thrace, de Khios et de Samos ! Si Athènes n’exploitait pas les mines d’argent du Laurion, elle serait même condamnée à la charité... Il ne suffit pas de glorifier la vieille Athènes des cultivateurs. Pour son essor, Athènes, comme la Grèce tout entière, a besoin de se lancer sur les mers. Il était inévitable que cet essor se heurte à la Perse, elle-même lancée à la conquête du monde. Vendre et acheter, le grand commerce international et les guerres, sont le prix à payer. Sinon, il faut accepter de revenir sous la domination, d’être victimes des guerres des grands voisins et de gémir comme esclaves des autres puissances. C’est vrai que Socrate a cultivé la modestie, la simplicité et demandé à tous s’ils vivaient sur un tel pied parce que cela leur était indispensable. Il était choqué par l’accroissement des inégalités qui avait suivi les succès d’Athènes et de la Grèce. Au lieu qu’il y ait moins de pauvres, il y en avait plus. Au lieu qu’il y ait moins d’esclaves, ceux-ci croissaient en nombre de manière étonnante. Et certains citoyens grecs devenaient propriétaires d’un nombre invraisemblables d’esclaves, au point que la situation d’esclaves domestiques était complètement transformée. Au lieu que la domination d’Athènes sur l’ensemble de la Grèce se fasse de moins en moins pesante, elle devenait de plus en plus lourde et violente. Au point que la politique athénienne en est venue à être impopulaire, non seulement à Sparte et dans les villes alliées, non seulement dans toute la Grèce, mais à Athènes même. Voilà ce qu’a été la base de la contestation politique et sociale de Socrate et voilà aussi ce qui a été sa perte. Car Athènes était devant le dilemme : être un grand pouvoir marchand international ou mourir.

- Phédon : Athènes avait bien des raisons de craindre un dirigeant révolutionnaire comme Socrate, et ce tout particulièrement dans une situation où les classes dirigeantes s’étaient discréditées. Des situations révolutionnaires, les diverses cités viennent d’en connaître de nombreuses et Athènes est craintive de ce que donnerait la révolution arrivant dans une cité aussi nombreuse et aussi riche ... en en population pauvre et en inégalités criantes. Et, effectivement, plus les cités sont devenues nombreuses, plus il a été difficile de les gouverner de manière stable et durable. Les raisons pour lesquelles des révolutions ont éclaté et les pouvoirs locaux sont tombés sont multiples. A la base, il y a un déséquilibre social : trop de différence entre la classe la plus riche et la classe la plus pauvre et trop peu d’éléments intermédiaires. Ensuite, il y a le mode de domination politique : quand les habitants sont non seulement inégaux en richesse, mais subissent une inégalité dans tous les domaines de la vie, y compris sur le plan de la justice et de la politique. La société peut alors rester un certain nombre d’années sans mouvement, et, quand elle bouge, c’est d’un seul coup, de manière violente, parce que les causes de mécontentement ne pouvaient que s’accumuler jusqu’à devenir explosives. Si, en plus, une fraction des citoyens libres n’a pas accès aux décisions, que les esclaves n’ont aucune chance d’être jamais affranchis, que les étrangers n’ont aucune possibilité de devenir citoyens, certes les classes dirigeantes profitent de tout aux dépens de la plupart des citoyens et des habitants, mais ce pouvoir est fragile et la cassure peut être violente et profonde. La rupture peut détruire le pouvoir politique et peut même s’attaquer au pouvoir social, imposer la redistribution des richesses et casser durablement le mode de production. Les changements issus des révolutions peuvent n’être que politiques mais ils peuvent aussi être sociaux, évinçant par exemple les grands propriétaires terriens au profit des marchands. Le risque existe aussi que les plus opprimés en profitent pour remettre en cause le système d’exploitation. Les esclaves peuvent se libérer. Les périèques et les étrangers peuvent renverser le pouvoir. Les changements imposés par les révolutions peuvent être essentiellement politiques, comme en Lacédémone, avec Lysandre abolissant la royauté, ou encore le roi Pausanias supprimant l’éphorat, ou encore, à Epidamme, l’ouverture d’un conseil pour donner une place aux phylarques. Le résultat de la révolte peut aussi être une anarchie, qui finit par désoler les habitants au point que ceux-ci se laissent imposer ensuite une tyrannie, comme à Syracuse, Thèbes et Rhodes. A Mégare, cela se termina par la victoire du parti oligarchique. A l’origine, il y a eu des soulèvements et séditions contre les injustices commises par le régime et les classes dirigeantes. Cela arrive parfois aussi à la suite de défaites militaires qui ont discrédité celles-ci, comme à Tarente, du fait qu’à la suite d’une défaite contre les Iapyges, beaucoup de notables aient péri. Les classes dirigeantes ont dû alors concéder une démocratie. De même, à Argos, après que le Laconien Cléomène ait fait périr nombre de citoyens, le régime a dû attribuer la citoyenneté à nombre de périèques. A Athènes, les classes dirigeantes sont inquiètes des mouvements populaires. Elles savent, par exemple, que les habitants du Pirée sont plus radicaux, plus hostiles à l’oligarchie et à la dictature que ceux de la cité d’Athènes. Parfois, les révolutions naissent à partir de faits qui étaient apparemment minimes et qui ont servi de déclencheur. C’est arrivé à Syracuse à la suite d’une querelle entre deux jeunes gens de la classe dirigeante, qui ont eu une dispute pour des raisons amoureuses. Ils entraînèrent une lutte entre membres du gouvernement qui a eu des conséquences importantes, entraînant un bouleversement politique et même une sédition. A Delphes, aussi, l’origine des troubles a été un différend à propos d’un mariage, le futur mari se prévalant d’un présage ayant refusé la promise, et les parents l’ayant mis à mort. Il en résulta un énorme désordre. De même, à Mytilène, dans un désaccord à propos d’héritières, le désordre fut tel qu’il en résulta une sédition contre le régime et une guerre contre les Athéniens. De même encore chez les Phocidiens et à Epidamme. Dans ces circonstances, les exclus de la vie politique profitèrent de la situation pour remettre en cause leur position ou pour changer de régime. Les guerres ont, plus encore, joué un rôle dans ce type de transformation des régimes. Après la victoire de Salamine, le nombre et le poids politique des marins s’est accru et ils ont pesé dans le sens des régimes démocratiques à Athènes, alors que le conseil de l’Aéropage pesait dans le sens inverse. A Syracuse aussi, le peuple, qui avait été l’artisan de la victoire dans la guerre contre les Athéniens, imposa une démocratie. A Argos, ce fut le contraire : les notables, ayant gagné du poids suite à la bataille de Mantinée contre les Lacédémoniens, tentèrent de renverser le régime populaire.

Mais la plupart des révolutions des cités grecques ont eu lieu pour renverser un dictateur. A Chalcis, le peuple renversa le tyran Phoxos. A Ambracie, le peuple chassa le tyran Périandre. Et ainsi de suite… Une très grande part des cités a connu des révolutions contre les tyrans. Elles ont plus ou moins réussi pour la plupart et, en tout cas, elles ont obligé à des changements de mode de direction politique et même à des nouvelles répartitions des rôles. Les oligarchies, où le nombre de ceux qui profitaient du pouvoir était trop restreint, ont été particulièrement déstabilisées, comme cela est arrivé à Marseille, à Istros, à Héraclée, à Cnide, à Erythrée et dans bien d’autres cités. Athènes a connu ce type de situations avec la dictature des Trente et sous les Quatre Cent. Dans les autres situations qui ont provoqué une sédition contre une oligarchie, il faut noter des fautes des classes dirigeantes dans l’administration de la justice, provoquant une émotion populaire. C’est ce qui est arrivé à Thèbes et à Héraclée, après une inculpation pour adultère. Dans chacun des cas, le dictateur, Archias et Evétion, furent même attachés au pilori en place publique ! A Cnide et à Chios, ce sont des membres du gouvernement qui évitèrent la sédition, en renversant à temps l’oligarchie, pour empêcher la révolution de se développer. Les excès des tyrans ont été souvent l’élément déclencheur, comme lors de la révolte contre les Pisistratides lancée après des calomnies du tyran contre Harmodios ou comme le complot contre Périandre, tyran d’Ambracie, qui eut pour origine une insulte de celui-ci contre son mignon. Un grand nombre de séditions contre le dictateur ont eu comme origine un attentat sexuel : la révolte contre Philippe menée par Pausanias, celle de Derdas contre Amyntas le petit, celle de Crataios contre Archélaos sont dans ce cas. La haine, le mépris, des exactions sont les éléments déclencheurs. Mais toujours, la révolution suppose qu’une classe d’habitants soit révoltée de son sort, comme à Sparte avec les Hilotes de Sparte, et aussi avec les Parthéniens, citoyens spartiates écartés du pouvoir. Les buts des révolutions étaient sociaux et politiques : à Lacédémone, ceux qui étaient accablés par la guerre revendiquaient une redistribution des terres de l’île de Sparte.

La guerre a un autre effet sur les révolutions dans le sens où elle apprend au peuple à se servir des armes, oblige parfois à armer plus d’habitants que les seuls guerriers et même que les citoyens ou que les seuls hommes libres, contraint à des relâchements des régimes dictatoriaux, suscite un nouveau mélange des classes, cause une pauvreté plus grande, supprime les possibilités économiques et sociales du temps de paix et discrédite les classes dirigeantes du fait des défaites… Les sacrifices consentis pendant la guerre justifient des changements politiques et sociaux, qui suscitent de nouvelles revendications, prenant parfois un tour violent. La peur de la répression s’est émoussée du fait que l’on a risqué sa vie facilement pendant la guerre. Les tyrannies et les royautés ont connu de nombreuses révolutions, mais les démocraties aussi, car les inégalités et injustices n’y sont nullement supprimées. L’actuelle situation de crise d’Athènes en est une cruelle démonstration.

- Apollodore : Toutes ces analyses et ces explications des malheurs qui nous frappent sont belles et bonnes, mais elles ne m’empêcheront pas de penser que nos souffrances proviennent des hommes, de leurs vices, de leurs violences, de leurs ambitions déraisonnables, de leur avidité, de leur corruption, de leurs faiblesses. Le pouvoir est devenu ce qu’il est aujourd’hui à cause du goût du pouvoir. Le simple fait de souligner que Socrate n’avait pas cette maladie, n’est-ce pas reconnaître qu’elle est répandue parmi les hommes. De même, peut-on reconnaître le goût du luxe, l’avarice ou la folie de l’accumulation d’argent. Si les hommes étaient, dès l’enfance, éduqués dans le goût de ce qui est bien, cela arriverait beaucoup plus rarement. Si l’Etat jouait son rôle de garant des libertés, de la vertu des citoyens ayant du pouvoir et de respect des droits de tous, des dérives pourraient exister, mais elles seraient rapidement condamnées et combattues, alors qu’aujourd’hui elles sont favorisées. Si les classes dirigeantes acceptaient de limiter leur recherche de richesses, la lutte des classes n’arriverait jamais aux extrêmes des révolutions et des contre-révolutions…

- Eschine : Tu n’as pas entièrement raison, ni entièrement tort, Apollodore, la société repose sur des hommes, sur leurs aspirations, leurs forces et leurs faiblesses. Par contre, le mode de production, les relations entre grands groupes d’hommes, les classes, le système, l’histoire politique et sociale ne dépendent pas essentiellement des individus et de leurs qualités. Si le système a besoin de tel ou tel défaut, il saura les trouver et les favoriser. Mais il en sera exactement de même pour la qualité ou le défaut inverse. La société n’est pas d’abord déterminée par des qualités ou des défauts individuels. Ce sont les grandes classes fondées sur des critères économiques qui sont déterminantes. En bâtissant la "démocratie athénienne", Clisthène avait brisé l’antique organisation tribale, mais cela n’avait fait que renforcer le poids des différences sociales !

Socrate voulait-il mettre en avant la lutte des classes ? Qu’il me suffise de le citer : "Comment peut-on prétendre qu’il n’y a pas de classes sociales aux intérêts opposés parmi les hommes libres d’Athènes, alors que certains ont juste de quoi manger et d’autres détiennent de quoi être l’un de ceux qui assurent les liturgies, c’est-à-dire possèdent au moins trois ou quatre talents. Il faut plus de dix ans à un Athénien moyen pour gagner un talent ! Quant à un concessionnaire minier, il peut posséder dans les cent soixante talents !!!"

Les crises politiques que l’Hellade a connues peuvent sembler dues à tel ou tel chef d’Etat, à tel ou tel régime politique, à telle ou telle guerre, mais, en fait, ce sont des crises liées au système de domination qui a atteint ses limites. Elles sont le produit des luttes de classes. Bien sûr, les guerres ont été dévastatrices, mais elles ont surtout été des révélateurs des faiblesses internes de ces sociétés. Les crises politiques nous ont mené des révoltes aux tyrannies, en passant par des désordres prétendument démocratiques. Mais la raison de fond en est la déstabilisation sociale et économique. Et il y a d’abord eu la perte d’importance économique et sociale de l’ancienne classe dirigeante, la déstabilisation de l’aristocratie terrienne par le développement à grande échelle de l’artisanat et du commerce, puis le développement de la monnaie, des échanges internationaux et de la spéculation. L’argent circule à grande vitesse et des nouvelles fortunes apparaissent en peu de temps. Dès lors, la propriété foncière n’est plus la seule ni la principale source de richesse, en tout cas pas la plus rapide. De nouvelles conditions économiques amènent de nouvelles classes qui prétendent diriger la société, et les classes qui ne vivent que de leur travail en profitent pour s’immiscer dans le débat. Partout la révolte gronde. Les petits paysans sont ruinés par les produits agricoles d’importation. Ils sont contraints de s’endetter et tombent sous une nouvelle dépendance des riches. A Athènes, par exemple, les paysans hectémores indépendants doivent remettre un sixième de leurs récoltes à leurs maîtres. Les paysans pauvres s’opposent dès lors aux grands propriétaires fonciers, les riches eupatrides, et réclament le partage des terres et l’abolition des dettes. Les réformateurs n’ont eu d’autre but que de tromper l’attente des classes travailleuses exaspérées. Partout, les réformateurs sont alors apparus : Zaleucos à Locres, Charondas à Catane, Pythagore à Crotone, et, bien entendu, Dracon puis Solon à Athènes. Ils n’ont pas supprimé, bien entendu, la lutte des classes, mais ils l’ont réglementée, assagie, pour éviter que la révolution ne déborde les cités. Ensuite, la crise a mené à la mise en place des tyrannies populaires, qui détournaient le mécontentement contre les classes dirigeantes vers la domination d’un homme fort ayant parfois su capter la sympathie populaire. C’est le cas de Pisitrate à Athènes, Polycrate à Samos, Thrasybule à Milet, Phalaris à Agrigente. Leur dictature vise à faire taire les querelles au sein des classes dirigeantes pour mieux calmer les milieux populaires. Mais la tyrannie n’est qu’un remède provisoire à la crise et les régimes aristocratiques en sortent encore plus affaiblis et discrédités. Et c’est Clisthène qui développe une solution pour tromper le peuple en conservant la domination de ces mêmes classes dirigeantes. Il invente la démocratie athénienne ! Lui-même est aristocrate, digne rejeton de l’illustre et puissante famille des Alcméonides. Il instaure ce qu’il appelle l’isonomie ou l’égalité de tous devant la loi, dont le but est d’assurer la stabilité sociale et politique. Il instaure le conseil des 500 prytanes, la circulation du pouvoir entre prytanes, le tirage au sort des prytanes. Avec un air de donner la parole au peuple, il a, en fait, donné une fondation législative à un organe complètement sorti de la population : l’Etat. Les personnes qui exercent les fonctions d’Etat changent, mais la pérennité de l’Etat subsiste. Que pensait Socrate de la démocratie ? Il ne s’en cachait pas et l’avait hautement déclaré : « Le gouvernement était autrefois le même que maintenant, une aristocratie ; telle est la forme politique sous laquelle nous vivons encore, et avons presque toujours vécu. Les uns l’appellent une démocratie, les autres autrement, selon leur goût ; mais c’est réellement une aristocratie. sous le consentement du peuple. Nous n’avons jamais cessé d’avoir des rois, tantôt par droit de succession, tantôt par droit de suffrages. »

Antisthène : Changer le régime politique est une illusion tant que les hommes vivront pour accumuler des richesses, voilà ce que disait Socrate. Il allait beaucoup plus au fond que bien des « critiques » du système, qui craignent de combattre les illusions du peuple, ne souhaitant pas se mettre à dos le citoyen moyen, quand ils ne cherchent pas à le flatter dans leurs propos. C’est le peuple qui a été corrompu et pas seulement les classes dirigeantes, même si ces dernières sont les artisans directs de cette corruption. Ayant considéré que Socrate voulait supprimer ceux qui dépassent les autres en richesse, un certain nombre de nantis et de puissants ont estimé qu’il fallait supprimer ceux qui dépassent les autres en intelligence sociale et politique, à savoir des individus comme Socrate lui-même. Socrate avait parfaitement conscience que ses prises de position sociales et politiques pouvaient le désigner à la haine des classes dirigeantes, lui qui déclarait ouvertement à quelqu’un d’aussi pourri et lié au pouvoir que Calliclès : « Est-ce que je suis conscient que je peux risquer d’être condamné pour mes idées ? Je serais vraiment fou, Calliclès, si je pense que, dans notre Cité, on puisse être, selon les circonstances, à l’abri d’un tel sort ! (…) Certes, si je suis condamné à mort, cela n’aurait rien d’étrange ! Et veux-tu que je te dise pourquoi j’ai cette impression ? (...) Je pense que je suis l’un des rares athéniens, pour ne pas dire le seul, qui s’intéresse à ce qu’est vraiment l’art politique »

Cela me soûle d’entendre dire que Socrate était un innocent, un pauvre philosophe sans saveur, sans danger, sans odeur, qu’il n’était pas athée, pas sophiste, pas révolutionnaire, pas agressif avec les classes dirigeantes, pas dangereux. N’est-ce pas une manière de dire que si c’était un sophiste, on aurait eu raison de l’interdire, de le condamner, de le tuer ? Et si c’était un philosophe athée, anti-esclavagiste et hostile aux classes dirigeantes, alors il aurait mérité la mort ? Eh bien, cessez de pleurer : il a mérité la haine des classes dirigeantes ! Et cela ne nous empêche ni de le pleurer, ni de souhaiter que ses idées triomphent contre ces mêmes classes dirigeantes…

Bien sûr, beaucoup ont cru que la démocratie athénienne était autre chose que la couverture d’une oligarchie, mais tel n’était pas le cas de Socrate. Il n’a jamais fait partie de la catégorie d’hommes politiques qui se présentent en bon bergers du peuple considéré par eux comme le troupeau. Ces hommes politiques nous racontent un joli conte dans lequel il suffirait de réunir dans une même assemblée démocratique les lièvres et les lions. On pourrait ainsi convaincre les lions qu’ils sont en minorité et que la majorité est pour l’égalité entre lièvres et lions. Les lièvres ne deviendraient pas des lions, ni l’inverse : ils seraient seulement égaux en droit. Après un petit temps pour se regarder d’étonnement, les vrais lions rugiront et sauteront sur leur proie, rappelant aux lièvres démocratiques qui mange et qui est mangé. Les lièvres ne parviendront jamais à convaincre les lions, mais il y aura toujours quelques bavards chez les lièvres pour prétendre qu’on peut encore tenter quelque chose pour décider démocratiquement de persuader les lions ! Socrate n’ayant jamais fait aucun cadeau aux illusions démocratiques, les classes dirigeantes ont toujours eu la haine contre notre philosophe. Il disait aux riches qui se gobergent : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » Il ne défendait même pas un autre savoir que celui, officiel, d’Athènes. Nous n’avons pas, en nous disant disciples de Socrate, à défendre une quelconque sorte de savoir établi, puisque lui-même disait qu’il ne savait rien, dénonçant ainsi tous les prétendus détenteurs de vérités éternelles.

- Eschine : Socrate ne disait pas qu’il ne connaissait rien, mais déclarait : « J’ignore l’étendue de mon ignorance. Les hommes croient savoir ce qu’ils ne connaissent pas. », ce qui est très différent. Cela signifie que mes connaissances ne permettent pas de déterminer la limite de mon ignorance, car le domaine de mon ignorance et celui de ma connaissance ont une frontière qui m’est inconnue. Beaucoup y voient une déclaration selon laquelle l’homme est très ignorant. Mais Socrate dit aussi tout le contraire : l’homme sait parfois des choses qu’il ignore savoir ou pouvoir comprendre et qu’il faut certes aller chercher profondément en soi. Socrate affirme donc que nous ignorons à la fois l’étendue de notre ignorance et l’étendue de notre savoir...

Antisthène, Socrate, était-il un sophiste ? Socrate n’est pas un sophiste, car il dialogue. Il pratique l’échange avec l’interlocuteur, même le moins compétent. Il ne vise pas à le dominer, à e diriger, ni à le convaincre. Il ne cherche pas à l’éblouir ni à le faire reculer, mais à explorer avec lui. Que font les sophistes ? Inversement, ceux-ci composent des discours qui doivent éblouir par la force de leur argumentation et par la beauté de leur style. Ils nous touchent et, ainsi, ils nous persuadent. Socrate ne pratique pas le discours, il interroge. Il n’affirme que rarement. Il procède par courtes réponses et ne vise pas à l’ingéniosité mais à la rigueur rationnelle. Il refuse les effets de style.

- Terpsion : Le « Je ne sais rien » de Socrate ne signifie pas que je cultive l’ignorance, mais que je ne sais rien d’autre que ce que m’apportent mes questions. Chacun de nous se souvient l’avoir entendu répéter que l’on ne peut progresser que par des questions aux autres et à soi-même. La compréhension du monde n’avance que par interrogations successives. Et chaque interrogation m’implique personnellement. Je ne peux pas me contenter des réponses des autres. Même dans un domaine très poussé des sciences, je ne progresse qu’en m’interrogeant moi-même, à partir de ce que d’autres ont mis en avant ou à partir de mes propres observations sur le monde. Chercher des réponses dans mon cerveau, c’est vraiment faire œuvre d’explorateur dans une terre inconnue. Pour notre maître, Socrate, il y avait plusieurs conditions pour commencer à philosopher. Il fallait oublier ce que l’on croyait savoir de manière définitive, c’est-à-dire être prêt à une remise en question générale, se rendre capable de s’émerveiller de tout, c’est-à-dire aimer observer, ne pas chercher son intérêt immédiat, mais vouloir atteindre la vérité quelle qu’en soit le résultat, ne pas s’incliner devant les hommes qui prétendent détenir le savoir, ni devant ceux qui détiennent le pouvoir ou l’argent.

- Eschine : Pour Socrate, la connaissance comme accumulation de savoirs ne vaut rien, ou, au moins, elle ne remplace pas la réflexion personnelle. A chacun selon ses questions. La réponse peut être très différente d’un homme à l’autre, d’une société à l’autre, d’une classe à l’autre. Socrate ne considérait pas qu’il n’y ait qu’une seule notion du bien. Il remarquait seulement que les hommes parvenaient à échanger par le langage, parce qu’ils mettaient quelque chose en commun au travers des mots. Et c’est ce quelque chose qu’il recherchait, car cela lui semblait représenter des vérités plus profondes que les images immédiates. Une morale définitive pour tous n’est pas dans l’esprit de Socrate, contrairement à ta conception, Platon. La définir et ensuite l’imposer à tous était encore plus loin de sa conception. La morale personnelle doit être produite par chaque individu, mais cela ne suffit pas, selon Socrate, à régler la question des buts de l’ensemble de la société. La société n’existe pas non plus une fois pour toutes et elle n’est pas telle que les hommes le souhaitent. Platon, tu essaies de pallier à cette grande distance entre individus et société en prenant des Etats correspondants à des cités peu nombreuses en population, mais le saut n’en est pas moins important, pour passer des individus à la société. Elle n’est pas la somme des individus, et il ne suffit pas que chaque individu essaie de suivre la morale de la vertu pour que la société soit organisée dans le même sens. Socrate ne refusait pas de se poser la question en termes globaux, sociaux et politiques, mais il ne le faisait pas entièrement publiquement et pas du tout par écrit.

Socrate a eu une fois l’occasion de jouer un rôle politique publique. Menacée de mort, Athènes s’était reprise en un dernier sursaut, promettant, sur l’initiative de Socrate, la citoyenneté aux métèques et aux esclaves pour constituer une flotte qui bat Callicratidas à la Bataille des îles Arginuses. Ce succès est cependant terni par la mise à mort des stratèges victorieux (dont Périclès le Jeune et Thrasyle). Athènes, dans un accès de colère sous la pression de démagogues, élimine donc elle-même ses meilleurs généraux. C’est par réprobation de ces décisions que Socrate va se retirer définitivement de la vie politique publique.

Le refus de Socrate de participer à la vie publique et de mettre par écrit sa pensée n’a pas principalement une cause philosophique, mais politique. Socrate n’est pas silencieux, mais il ne diffuse pas par écrit ses leçons philosophiques pour des raisons politiques. Il n’y a de sa part ni une peur, ni un refus de la politique. Il a ses propres buts et, du coup, sa propre méthode politique. Ce n’est de la discrétion en général puisqu’il s’est fait remarquer par son opposition au pouvoir et son refus d’y participer, son refus de l’argent, son refus de cautionner tous les actes injustes auxquels tous les pouvoirs l’ont convié. Par exemple, il tient tête publiquement à une Assemblée en délire dans le procès des généraux d’Arginuses. Il refuse d’obéir aux Trente tyrans qui lui ont donné l’ordre d’aller arrêter Léon de Salamine, un innocent que l’on voulait condamner à mort. Il refuse aussi de cautionner la fausse démocratie qui succède à la tyrannie. Il refuse même de se prêter au jeu convenu des procès, la comédie du plaider coupable, des regrets, des propositions d’amende à payer, qui lui auraient permis de ne pas être condamné à mort. Et il refusera aussi de s’enfuir, fuite tout à fait possible et moralement défendable pour se sauver d’une condamnation injuste et fabriquée de toutes pièces. Il est condamné à mort à soixante-dix ans pour avoir détourné les enfants des classes dirigeantes de l’idéologie dominante et, en particulier, de la religion. Ce n’est pas une erreur judiciaire, ce n’est pas une erreur politique d’Athènes, ce n’est pas une vengeance personnelle. C’est seulement la fin d’une tentative révolutionnaire qui a échoué. C’est qu’elle cache, plus profondément, le reproche d’avoir tenté de détourner des enfants de la classe dirigeante pour les gagner à une idéologie de suppression des classes sociales : le communisme. Socrate met en cause bien des choses : patriotisme, religion, machisme, mépris et oppression des femmes, exploitation des enfants, mépris des pauvres et de la pauvreté, corruption des riches et adoration de la richesse, fondement social se basant sur l’intérêt individuel contre celui de la collectivité, etc... Socrate disait : « La Cité, où ceux qui doivent détenir le pouvoir sont le moins désireux du pouvoir, est nécessairement celle qui est la mieux et la plus paisiblement dirigée. »

- Hermogène : Mes amis, n’oublions pas que Socrate ne défendait pas sa propre personne, mais sa recherche de la vérité et du bien. S’il a estimé sa mort nécessaire à cette recherche, c’est par le choc qu’elle allait provoquer chez les citoyens athéniens et grecs. Et je pense que même cette réunion, hier impossible entre nous, en est le parfait témoignage. Sa mort a fait plus pour sa philosophie que sa vie. Désormais, son oeuvre, même non écrite, est immortelle. Et croyez bien que, si je dis cela, je n’ai pas moins que vous la haine contre ceux qui l’ont condamné. Mais j’essaie de comprendre ce qu’il voulait dire en nous déclarant que sa mort serait comprise par ceux qui avaient compris sa vie. Eh bien, il a essayé de faire en sorte que sa mort soit un fondement pour sa philosophie. Chacun ici sait qu’il n’a jamais agi dans son intérêt personnel. Cela signifie que sa bravoure au combat maintes fois vérifiée (de Potidée à Samos et de Délion à Amphipolis) ne visait pas la gloire, que sa sagesse politique ne visait pas le pouvoir, que sa critique acerbe des gens hauts placés ne visait pas à s’y placer soi-même et, donc visait quelque chose de plus haut, un idéal qu’il convient de chercher. Socrate, lui-même, nous convie à cette recherche… Il n’apporte pas une réponse. Il nous incite à nous interroger. Socrate a dit un jour : « Je sais que vous n’allez pas me croire, mais la plus haute forme de l’excellence humaine est de se questionner soi-même et de questionner les autres. »

- Platon : Merci Hermogène d’avoir ainsi replacé le débat, et aussi d’avoir redonné sa dimension philosophique au combat de Socrate. Cependant, tout cela n’enlève rien à un fait : la condamnation de Socrate condamne toute société capable de tels actes. Elle montre que la cité athénienne a cessé d’être gouvernée par la raison, du jour où elle l’a été par la démagogie des politiciens. Ces maux ne cesseront que lorsque la cité sera gouvernée par la philosophie ou que le peuple, par on ne sait quel miracle, se fera lui-même philosophe. En attendant, la part belle est donnée au plus menteur, au plus hâbleur, à celui qui profère les plus belles promesses mensongères, qui passe la main dans le dos du peuple et le flatte. Rien ne semble arrêter ce recul vers les instincts les plus bas, les ambitions les plus cupides et, si rien n’est fait, Athènes s’est arrimée à un char qui va verser un jour ou l’autre dans le fossé. La plupart des Etats sont comme des bateaux menés par un capitaine demi aveugle. L’équipage sait que le capitaine ne les mène pas à bon port, mais s’ils se mutinent ils ne feront pas mieux car ils ignorent la navigation et ne savent même pas que cette science existe. Cette science, c’est la philosophie. Et Socrate a d’abord voulu former la jeunesse à la philosophie. Il a constitué une école autour de lui et développé ainsi son enseignement. Ce que je retiendrai toujours de Socrate c’est que la philosophie est l’art de tous les arts, sans lequel aucun n’est capable de se comprendre lui-même ni de comprendre les autres.

Je voudrais rappeler que Socrate voulait bâtir une œuvre : sa vision de la philosophie fondée sur des notions totalement nouvelles. J’en rappellerai les bases de manière rapide. Il n’y a pas identité entre le monde visible et le monde intelligible. Le but du rationnel ne peut être de traduire tout le réel mais seulement d’en approcher le plus possible, et d’en généraliser les leçons. Seule la dialectique des contraires utilisée de manière scientifique, sur un mode correspondant à la nature contradictoire des choses peut en percevoir l’essence. Le mode de perception courant du monde, qui est non contradictoire, ne peut accéder à la vérité de la nature, de l’homme et de la société. Pour la plupart des hommes comme la plupart des penseurs, il existe des choses et des principes qui s’opposent mais ils sont extérieurs les uns aux autres. Pour eux, une société peut en combattre une autre, un homme peut lutter contre un autre, un principe peut s’opposer à un autre.

Ce qui distingue le point de vue dialectique de Socrate, c’est que l’opposition est d’abord intérieure. Cela semble absurde à beaucoup d’hommes qui répondent qu’une chose ne peut à la fois être d’une certaine sorte et, en même temps, de la sorte inverse. Et pourtant, je le répète, pour Socrate, les contraires s’opposent au sein de chaque structure, de chaque constitution, de chaque objet, de chaque société comme de chaque individu. Le bienfaisant fait-il toujours le bien et faire toujours le Bien est-ce toujours bienfaisant ? Le pieux est-il toujours juste, le juste toujours pieux ? Le courageux a-t-il toujours du courage ? La vertu est-elle toujours dans l’amour et l’amour dans la vertu ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre. La connaissance est dans l’acte d’ignorance. La recherche du Bien est dans la reconnaissance de l’attirance du Mal. L’Amour est dans la reconnaissance de la Haine. L’attirance est faite de répulsion. C’est le sens contradictoire de la formule de Socrate « Nul n’est méchant volontairement » : on fait du mal en pensant à faire du bien, ou au moins à se faire du bien. Et, en faisant du mal, on se fait aussi du mal. Double contradiction donc. Et, en même temps, Socrate soulignait que, sans la connaissance, il n’y a pas de faute. En ne sachant pas reconnaître le Bien du Mal, celui qui fait le mal l’ignore.

Voyons ce qu’il en est en sciences. Il y a contradiction entre l’unité et la pluralité de la structure, il y a contradiction entre sa stabilité et son instabilité, entre sa mobilité et son immobilité, entre son énergie et son manque d’énergie, entre ses buts et principes opposés. Prenons l’exemple de la mobilité et de l’immobilité. Comment une chose pourrait-elle être les deux à la fois ? Il suffit de concevoir un objet, par exemple une boule, qui n’est stable globalement que parce qu’il tourne. La rotation signifie qu’il bouge. Mais, justement grâce à ce mouvement de rotation, la boule est immobile. Elle est donc mobile pour être immobile et inversement. De même, elle peut être à la fois stable et instable. Par exemple, une eau s’écoule dans un tuyau de manière régulière et tranquille. Si on l’observe de près, on s’aperçoit que s’y déroulent des tourbillons qui, à petite échelle, sont d’une agitation incroyable, caractérisée par l’instabilité permanente. L’instabilité y est inséparable de la stabilité globale. Les contraires sont partout interpénétrés et interdépendants dans la nature. L’individu obéit aux mêmes contradictions internes. Il est à la fois calme et violent, doux et emporté, timide et extraverti, désintéressé et égoïste, etc… Sans cesse, l’individu est tiraillé entre sentiments et sensations opposées. Prenons les sensations. Il arrive que notre corps ait besoin d’eau. Cela ne signifie pas que nous le sachions forcément. Un homme peut désirer de l’eau et, à la fois, ne pas désirer de l’eau. Il peut à la fois aimer et ne pas aimer, désirer être aimé et ne pas désirer être aimé. Il peut, au même moment, avoir envie de se fâcher et ne pas vouloir se fâcher, etc… Sa passion l’entraîne dans un sens et sa raison dans un autre. Dans la société, les hommes se comportent de même. Les individus souhaitent à la fois le succès de l’Etat et, dans un autre sens, ils souhaitent son échec. Ils le remercient mais, en même temps, ils le détestent. Ils veulent lui obéir et cela ne les empêche pas de souhaiter lui désobéir. Comme pour l’objet, comme pour l’individu, ces contradictions au sein de la société et de l’Etat sont inévitables. On ne peut pas souhaiter supprimer les contradictions car elles sont inhérentes à la nature même des choses. Chercher l’essence des choses, ce n’est pas supprimer la contradiction mais trouver l’harmonie naturelle entre les opposés dialectiques. De même, dans la société, la politique scientifique, celle de gouvernants formés à la philosophie, doit consister à chercher l’harmonie entre les contraires, entre riches et pauvres, gouvernants et gouvernés, compétents et incompétents dans chaque domaine. Il faut trouver la manière dont ces forces opposées peuvent se concilier, celle qui correspond à leur nature. Supprimer les contraires est une illusion. C’est chercher l’exacerbation des opposés et aller vers la destruction de l’ensemble de l’édifice social au lieu de l’améliorer. Jamais la nature ne procède ainsi. Il faut trouver le mode d’organisation par lequel les forces contraires peuvent en même temps s’exprimer sans se détruire mutuellement, c’est-à-dire se laisser mutuellement une place correspondant à leurs besoins naturels respectifs et non pas chercher à ce que tous aient les mêmes besoins et les mêmes rôles. Si chaque force opposée agit à son niveau, les forces se complètent et se renforcent mutuellement. Si elles se confrontent sans cesse violemment, elles déstabilisent l’ensemble de la structure et ne cessent de se heurter jusqu’à sa destruction totale. Puisque la nature trouve le moyen d’accommoder les contraires, le but de l’Etat doit être de chercher l’harmonie naturelle dans les relations sociales. Le bien et le juste pour l’Etat, c’est que chacun ait sa juste place, que l’homme qu’il faut soit gouvernant et l’homme qu’il faut soit gouverné, celui qu’il faut soit artisan, un autre marchand, un troisième soldat et un quatrième dirige l’Etat. Il faut que chacun soit à la place où il correspond le mieux à l’intérêt général du peuple entier et pas seulement à son intérêt personnel pris au sens égoïste et individuel. Dans un tel système, la compétence correspondra au caractère et aux buts personnels. Cela suppose qu’on ne demande pas à un homme incapable de tisser de devenir tisserand, ni à un homme incapable de mener un navire de prendre le gouvernail, ni à un homme incapable de diriger l’Etat de le faire. Il n’y a une compétence pour chaque fonction. Pour la direction d’ensemble de la société, la qualité et la capacité consiste à savoir tirer des leçons générales de l’étude des conditions existantes. On reconnaîtra dans cette compétence la connaissance scientifique et philosophique dans ce qu’elle a de plus général. On doit admettre que cette science de toutes les sciences est à rechercher dans l’arithmétique et surtout dans la géométrie, puis dans l’astronomie et enfin dans la philosophie de toutes les philosophies, c’est-à-dire dans la dialectique. Voilà pourquoi les hommes qui défendent la société doivent être pris parmi ceux qui voient les conditions générales et combattent pour l’intérêt général. Et ceux qui dirigent doivent encore être pris parmi ceux d’entre eux qui comprennent et ont étudié la philosophie.

- Phédon : Non, Platon, notre maitre ne disait pas que l’étude est la clef du bien et du mal. Socrate disait à Euthydème : « D’abord, je considère la santé comme un bien et la maladie comme un mal ; et puis, si je considères la cause de ces deux états, je crois que les boissons, les aliments, les activités sont autant de biens quand ils procurent la santé, que ce sont des maux quand ils procurent la maladie. En conséquence, la santé et la maladie seront en elles-mêmes des biens quand elles procureront du bien et des maux quand elles causeront du mal. » Euthydème, pas convaincu encore, répliquait : « Mais comment la santé pourrait-elle causer du mal ? » Et Socrate répliquait : « Eh, par Jupiter, ceux qui sont robustes prennent part à une mauvaise expédition, et ils y périssent, tandis que ceux qui sont faibles restent et sont vivant ! Les bons sportifs vont participer à des compétitions de plus en plus difficiles qui vont finir par les rendre malades. Leur bonne santé va s’avérer un mal. » Euthydème insistait : « Mais la connaissance est un bien et l’ignorance, un mal ? La richesse est un bien et la pauvreté est un mal ? Le bonheur est un bien et le malheur est un mal ? » L’un est tellement riche qu’il finit par être ruiné. L’autre est tellement pauvre qu’il invente un moyen de s’en sortir et devient très riche. L’un a un savoir tellement étendu qu’il finit par déranger les puissants et est éliminé. L’autre est tellement ignorant qu’arrêté lors d’une émeute, il est libéré, car on l’estime sans danger. Et que faisait Socrate ? Il donnait de multiples exemples, selon lesquels le bien se transforme en mal et le mal en bien. Il était donc très loin de vouloir diffuser une philosophie de l’opposition diamétrale du Bien et du Mal ! C’est plutôt la contradiction interne permanente et dynamique qu’étudiait Socrate. Ainsi, un homme qui voulait gouverner pour faire le bien du peuple devenait un politicien et gouvernait violemment.

Encore un fois, non, Platon, le groupe autour de Socrate n’était pas une simple école, une académie, une université de philosophie abstraite détachée de la réalité politique et sociale, comme tu la présentes dans ton ouvrage « L’Ion », où tu attribues à Socrate cette pensée de la supériorité de la philosophie sur les arts. Il s’agissait, dans le cas du cercle le plus proche de Socrate, d’un groupe politique révolutionnaire clandestin se préparant, si les circonstances s’y prêtaient, à agir pour la transformation du gouvernement de la cité dans l’intérêt général des classes populaires. Bien sûr, qu’instruire des jeunes des classes aisées dans le sens de la fin de l’oppression par ces mêmes classes dirigeantes, ces dernières avaient toutes les raisons de considérer que c’était « détourner la jeunesse ». Socrate n’est pas le malheureux philosophe, trop sage pour son temps, que certains disciples, eux-mêmes très peu révolutionnaires, entendent nous présenter. Pourquoi vouloir transformer Socrate, qui avait participé à maints combats sociaux, militaires et politiques, en une espèce de sage retiré de tout et prêchant seulement la vertu ?

Pourquoi faire oublier le Socrate qui avait libéré les esclaves et donné la citoyenneté aux étrangers, dès qu’il en avait eu le pouvoir, à l’occasion d’une guerre d’Athènes ?

La cité d’Athènes ne compte qu’environ 40.000 citoyens sur une population totale de 300.000 à 400.000 habitants. Toujours, Socrate parlait de l’homme et pas seulement du citoyen, comptant parmi les hommes, les étrangers et les esclaves. Socrate expose ainsi que l’un des pires comportements consiste à ôter sa liberté à un homme en le ramenant à l’état d’esclave : « Quel motif pour l’esclavage d’un homme ? Est-ce le vice ? Est-ce le manque de connaissance ? Est-ce le pays d’origine ? Est-ce les circonstances ? Est-ce la défaite d’un pays à la guerre ? Non, rien ne justifie de mettre un homme en esclavage ! »disait-il à Alcibiade et Polus. « Quelle action plus noire que de réduire un homme en esclavage, c’est la pire des injustices. » disait-il à Euthydème. Et il discutait ainsi : « - Connais-tu des gens qu’on appelle serviles ? Sans doute, répondait Euthydème. – Est-ce à cause de leur instruction ou de leur ignorance ? – Mais les appelle-t-on ainsi parce qu’ils ne savent pas travailler les métaux ? – Non, certes. – Ou parce qu’ils ne savent pas travailler les métaux ? – Non, certes. – Ou parce qu’ils ne savent pas construire ? – Non plus. – Ou bien parce qu’ils ne savent pas faire des souliers ? – Pour aucune de ces raisons, et c’est plutôt le contraire ; car la plupart de ceux qui exercent ces métiers sont des êtres serviles. »Chacun se souvient qu’Eutydème en est sorti persuadé de ne pas être supérieur à un esclave…

Pourquoi faire oublier le Socrate qui, voyant un maître qui avait rudement châtié son valet, lui dit : « je me demande qui mérite plus d’être châtié, de vous ou de votre valet ! »

Toujours, Socrate parlait de l’homme et pas seulement du citoyen, comptant parmi les hommes, les étrangers et les esclaves. Et il luttait également pour la liberté des femmes. Pour ne prendre qu’un exemple de la mentalité d’Athènes sur ce point, rappelons-nous de Sophocle qui écrivait dans sa pièce « Ajax » : « Pour une femme, sa parure, c’est son silence. »

Socrate citait fréquemment des exemples de peuples parmi lesquels les femmes avaient pratiqué avec un grand succès l’art de la guerre : les Amazones de l’ancienne Grèce, les femmes de certaines région du Mali et, surtout, les guerrières Scythes. Et il montrait que ces sociétés n’étaient nullement inférieures à la nôtre.

Pourquoi ne pas rappeler qu’à tout moment, Socrate racontait que tous ses maîtres en philosophie avaient été des femmes. L’un de ses professeurs était la femme de Périclès, elle-même ! Et il le clamait à des Athéniens qui n’étaient nullement prêts à l’écouter sur ce thème !

Alors qu’il défendait des conceptions philosophiques et politiques très éloignées de celles de la plupart des Athéniens, pourquoi faire croire qu’il se contentait d’interroger les gens pour qu’ils retrouvent leur propre identité ? Transformer ainsi Socrate en un pauvre innocent qui ne fait que rêver et discuter abstraitement, c’est le trahir.

- Eschine : Quelle était la principale science de Socrate ? Il a répondu l’art d’organiser une société où tous les hommes soient heureux :

"Supposons qu’il y ait un homme qui connaisse toutes les sciences, laquelle serait le plus chère à son cœur ? Est-ce la science des dés, du calcul, de la santé ? Est-ce que le but premier d’un tel homme ne serait pas que tous les hommes vivent heureux. Est-ce qu’un tel but pour la cité ne serait pas autant l’objet d’une science que tous les autres ? Est-ce que chaque type d’activité ne nécessite pas une science particulière et des hommes dédiés à cette profession ? Est-ce qu’une telle activité, rendre les hommes heureux, ne nécessiterait pas autant que d’autres, plus même que d’autres, une science particulière et des hommes qui en fassent profession ? Est-ce que, pour en faire profession une fois qu’ils auraient décidé d’y consacrer leur activité, ils n’auraient pas dû d’abord apprendre leur métier ? Est-ce que cet homme connaisseur de toutes les sciences ne choisirait pas d’aimer particulièrement celle-ci puisqu’elle vise au bonheur de tous ? Mais, en même temps qu’une science, le bonheur des hommes ne serait-il pas un art ? "

Mes amis, je crains qu’en se contentant de reprocher aux Athéniens d’avoir eu peur de Socrate, en leur reprochant, comme vient de le faire Platon, de manquer de philosophie, on ne minimise la révolution que ce dernier leur proposait. Celui, à mon sens, qui a le mieux compris Socrate est son pire ennemi : Aristophane. En se plaçant de manière diamétralement opposée à Socrate, c’est lui qui définit le mieux la philosophie de notre maître. L’auteur de « Nuées », la pièce théâtrale qui a sans doute le plus contribué à faire condamner Socrate, s’est dit opposé à toutes les idées de Socrate : à la propriété collective des moyens de production, opposé aussi à la liberté des femmes, opposé à la libération des esclaves, opposé à un régime politique qui ne soit pas, derrière une fausse démocratie, celui des grands propriétaires terriens et des maîtres d’un nombre de plus en plus grand d’esclaves. Même si Socrate s’est bien gardé d’affirmer en public et directement de tels objectifs, et qui s’est bien gardé de mettre ses buts par écrit, nous qui avons participé à ses réunions clandestines, savons ce qu’il en est.

Celui qui clamait « je ne suis le maître de personne » ne voulait pas seulement dire ainsi qu’il avait en horreur d’avoir un défilé de disciples qui le suivraient comme des moutons. Il ne pensait pas qu’au maître et au disciple, mais plutôt au maître et à l’esclave ! Cela voulait dire que l’esclavage l’horrifiait. Alors que le moyen qu’ont trouvé nombre de nos citoyens pour vivre sans travailler est d’être entretenus par un investissement en esclaves qui travaillent aux mines et aux champs, Socrate a toujours refusé ce moyen de subvenir à ses besoins. De même qu’il n’acceptait pas, comme ses concitoyens, de livrer ses pieds aux esclaves pour qu’ils les lui lavent avec de l’eau parfumée pendant qu’il se serait prélassé dans un lit. Rappelons que sa plus grande victoire pour Athènes, il l’a obtenu en proposant aux étrangers, non citoyens d’Athènes, et aux esclaves de participer en citoyens libres à la bataille. C’est ainsi que nous avons pu battre Callicratidas à la Bataille des îles Arginuses. Socrate a toujours rejeté la possession d’esclaves pour subvenir à ses besoins. Charmide peut le confirmer : : il a maintes fois tenté d’offrir des esclaves à Socrate pour l’aider matériellement, sans succès. Socrate a, plusieurs fois en public, dénoncé les recherches d’esclaves en fuite lancées par des citoyens d’Athènes. Au-delà même de la question de l’esclavage, Socrate remettait en question tout le système économique et social en train de triompher : l’accumulation de richesses à un pôle, de misère à l’autre, l’accroissement de la dictature sociale sous couvert de démocratie politique, l’oppression grandissante des cités autrefois libres et indépendantes, la part donnée au pillage des richesses de territoires de plus en plus grands alors que les richesses acquises par le travail diminuaient, la corruption grandissante et les vices qui sont liés devenant la nouvelle vertu d’Athènes.

Socrate a fait libérer un grand nombre d’esclaves. Phédon d’Elis en sait quelque chose, lui qui avait été enlevé par des pirates et vendu comme esclave, et que Socrate avait fait libérer par un propriétaire d’Athènes. Il n’a pas entrepris que des libérations individuelles, puisqu’il a profité d’une menace exceptionnelle contre la cité pour faire libérer tous les esclaves qui acceptaient de prendre les armes aux côtés des citoyens et leur faire donner la liberté et le statut de citoyens !

Non, mes amis, Socrate n’est pas mort par hasard, ni par erreur, du fait de la haine, aveugle et folle, de ses accusateurs, ni par un aveuglement soudain de ses juges. C’est son projet de système politique et social que la classe dirigeante a condamné en lui. Ce projet défendait la propriété collective des biens, l’édification d’une société visant au bien-être de tous. Le questionnement permanent de Socrate, qui lui est reproché, n’est pas celui des sophistes. C’est celui d’un homme capable de démonter en public un politicien, un financier, un grand propriétaire ou un démagogue. Je crois surtout que la classe dirigeante d’Athènes lui reprochait ce projet politique qui la visait directement. Derrière l’université libre et gratuite de Socrate, il y avait, et nous le savons tous ici, la tentative de gagner une partie des enfants des classes dirigeantes à son projet. Ce cercle clandestin, que bâtissait Socrate, était une menace directe pour les oppresseurs. Il signifiait qu’existait une direction potentielle de la révolution des classes populaires, si celle-ci se déclenchait. Du moment qu’il a été dénoncé publiquement, il était clair que le coup allait être porté. Et si Socrate ne s’est pas défendu à son procès, c’est que sa défense ne pouvait être qu’une attaque directe, la condamnation d’Athènes et de son système social, ce qui nous aurait tous directement condamnés...

- Platon : Je voudrai surtout…

- Cébès : Platon, excuse moi de te couper la parole, mais je crains que mon idée en soit dépassée quand tu seras intervenu et je tiens pourtant à l’exprimer. C’est vrai qu’un des combats remarquables de Socrate contre l’esprit de son temps, contre l’immense majorité des Athéniens notamment, a été pour la libération des femmes. Il n’a cessé de clamer que seules des femmes avaient été ses maîtres en philosophie. Il a affirmé que la libération de l’homme est impossible sans celle de la femme. Aristophane prépare d’ailleurs une pièce sur ce thème qui s’appellera « L’assemblée des femmes », où l’auteur dramatique ridiculise la prétention des femmes à gouverner et celle de Socrate à défendre la liberté des femmes. Il a assimilé mensongèrement cette liberté à la communauté des femmes et des enfants. Il a prétendu que les femmes au pouvoir ne pouvaient que faire n’importe quoi.

Si chacun d’entre nous sait qu’on retrouve dans toute la Grèce d’anciennes statues féminines en argile creux, révélant que les femmes n’ont pas toujours été dominées, méprisées et rangées dans le domaine des vertus domestiques, les choses ont bien changé. La femme est sous la domination absolue de son époux, confinée à la maison avec les esclaves domestiques, dépouillée de la gérance de ses propres biens, privée de tout droit politique. Elle n’a pas le droit de paraître au théâtre, ni de participer au grand repas du soir. Ce mépris des femmes ne signifie pas que les hommes soient poussés à se détourner d’elles pour faire des enfants. Au contraire, à Athènes comme dans la plupart des cités, le mariage est une obligation. Les célibataires sont poursuivis en justice. L’autorité du père sur ses enfants est sans limite. Ils sont encore plus dépendants que la femme. La propriété privée a tout emporté dans les relations humaines. Dans une société soumise à l’appât du gain et de l’enrichissement, la famille est devenue un bien comme un autre. Socrate, qui combattait contre cette société, a toujours pensé que la vie personnelle aurait gagné à la disposition collective des biens.

- Platon : Il est parfaitement exact que Socrate combattait pour l’égalité entre hommes et femmes, et c’était un des thèmes qu’il développait fréquemment. J’estime moi aussi que les différences entre hommes et femmes ont été artificiellement introduites au sein de la société, alors qu’il existe toutes les différences possibles entre individus des deux sexes, mais pas entre hommes et femmes, mis à part la capacité de l’enfantement. Toutes les professions peuvent être réalisées de manière identique par l’un et l’autre sexe. C’est seulement une question de capacités personnelles et de formation. On le remarque dans les tâches pratiques, artisanales ou commerciales, comme dans les tâches politiques ou intellectuelles. On trouve des hommes incapables de devenir tisserands, marins ou philosophes et des femmes qui en sont parfaitement capables. Quand elles en ont la capacité et la formation, les femmes peuvent parfaitement diriger les hommes dans de telles activités. Même la guerre, la défense de la société et sa direction, au plus haut niveau du gouvernement, ne sont pas des activités fermées aux femmes. Nous connaissons tous des exemples de femmes qui, plus ou moins discrètement, ont joué un rôle dans la politique d’Athènes. Un exemple connu est celui de la femme de Périclès. Cette dernière animait un cercle de réflexion dont l’un des participants les plus assidus se nommait… Socrate ! Du moment que le principe de l’Etat sera de mettre des hommes à une place en fonction de leur compétence, il sera évident de mettre aussi des femmes, du moment qu’elles auront la compétence requise. Et on s’apercevra qu’elles peuvent être comme militaires, des gardiennes aussi efficaces que les hommes pour la sécurité de la cité. Elles peuvent pratiquer les mêmes exercices physiques de préparation à la guerre. Elles peuvent être aussi courageuses et aussi vertueuses que doivent l’être les gardiens hommes. Du moment que la vertu, le courage et le désintéressement seront les qualités demandées aux hommes soldats, on pourra choisir également des femmes pour devenir gardiennes de la sécurité de la cité, en les choisissant exactement sur les mêmes critères. Et, là encore, du moment qu’une femme en aura les qualités et la compétence, d’autres hommes lui obéiront. Du moment qu’elles auront étudié pour devenir stratèges, elles seront suivies de leurs troupes à l’égal des hommes. Quant au gouvernement, il pourra être aussi dirigé par des femmes, car il est prouvé que les femmes sont capables d’être des philosophes autant que les hommes. Du moment que la philosophie sera le critère pour choisir ceux qui gouvernent la cité, alors les femmes philosophes y auront toute leur place. De nombreuses femmes philosophes participent à mes universités, et, si elles sont contraintes de masquer leur féminité sous une perruque pour ne pas ses heurter directement aux préjugés et à l’esprit étriqué de certains hommes, leur participation aux débats est loin d’être inférieure à celle des hommes. Les femmes guerrières pourront très bien être les épouses des hommes guerriers et elles pourront, avec les hommes, s’occuper collectivement de leurs enfants. Comme Socrate, j’estime que les hommes et les femmes peuvent s’accorder une très grande liberté mutuelle dans les relations sexuelles, du moment qu’il n’y a pas de préjudice mutuel et qu’il n’y a ni inceste ni commerce sexuel entre parents proches. On a voulu faire de la propriété privée un modèle des relations personnelles et familiales et, du coup, la femme est devenue la propriété privée de chaque homme, de même que les enfants. La nécessité d’hériter en a été la raison et, avec elle, la nécessité de reconnaissance de l’origine des enfants, celle de la paternité, bien plus difficile à établir évidemment que la maternité. La liberté des hommes et des femmes de se choisir ou de se séparer a été ainsi aliénée alors qu’on aurait très bien pu la reconnaître puisqu’elle ne nuit nullement à la stabilité de l’Etat ni au bien-être général, bien au contraire. On le voit bien aux multiples affrontements entre familles que suscitent les disputes liées aux mariages et aux héritages.

- Critobule : Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Il me semble que ceci est une loi de la nature. Les femmes ne sont pas identiques aux hommes et ce n’est pas un hasard si elles sont spécialisées dans des activités comme le tissage, l’art culinaire, les activités domestiques. Il en a toujours été ainsi et on n’a jamais vu les femmes philosopher, faire la guerre et gouverner. Je n’ai personnellement jamais discuté de ces questions avec Socrate mais lui-même n’invitait pas sa femme à ses débats...

- Platon : Tout d’abord, je voudrais te dire de te méfier de tous les raisonnements qui commencent par ceci a toujours été, cela est dans la nature immuable, ou telle autre chose n’a jamais changé. Depuis combien de temps savons-nous comment est le monde, combien de régions du monde et combien d’années avant nous sont totalement ou partiellement inconnues ? Ensuite, si tu examines autour de toi, tu peux constater que tous les jours, le fleuve passe au même endroit. Et les anciens peuvent te confirmer qu’ils ont connu la même chose : ceci était bien le lit du fleuve à leur époque. Et alors ? En concluras-tu qu’il en a été de même de toute éternité ? Tu serais certainement dans l’erreur. Pour t’en assurer, il te suffit de te promener aux environs pour remarquer qu’un ancien lit du fleuve, aujourd’hui ensablé, existe un peu plus loin. Mais il est sans doute trop ancien pour qu’on trouve un témoin de cette époque. Aucun d’entre nous n’a vu la séparation entre les rives de l’Hellespont mais, quand on examine la similitude des deux rives, on constate qu’il est probable qu’autrefois elles étaient unies par une terre. Il en va de même des relations entre hommes et femmes. Aujourd’hui, la participation des femmes à l’égal des hommes est décriée, à Athènes comme dans la plupart des cités voisines et Etats voisins. Mais tu remarqueras que ce n’est pas le cas de tous. Il y a quelques sociétés qui donnent une place importante aux femmes, leur permet de participer à la direction politique et même aux armées, en font des divinités et des leaders politiques. Quant au passé, il n’est pas certain que même en Grèce, les femmes n’aient jamais été plus importantes qu’aujourd’hui. Et le futur est lui aussi incertain. Au lieu de tirer argument du « tout a toujours été ainsi », cherchons ce que pourrait être l’intérêt de la cité dans l’avenir et examinons les arguments qui voudraient nous faire penser que les femmes n’ont pas place à des activités supérieures. Voilà comment résoudre la question.

- Critobule : Au nom de Zeus, Platon, tu divagues ! Tu en prends à ton aise avec les femmes et les enfants des autres ! N’importe qui pourra coucher avec la femme d’autrui et tu nous dis que cela sera la base d’une société stable et sûre... Comment peux-tu proférer de telles insanités alors que tu es encore sobre et que tu parles sérieusement ? De tels propos scandaleux ne t’engagent pas à grand-chose, toi qui n’as jamais été marié avec une femme et qui n’en a pas eu d’enfants. Comment peux-tu prétendre comprendre ce que sont les sentiments et les buts du mari et de la femme. Crois-tu que la femme se moque du fait que son mari couche à droite et à gauche et que le mari, lui, n’aie pas de bonnes raisons de souhaiter que sa femme se réserve pour lui ?

- Platon : Cher ami, je comprends parfaitement ta colère et je souhaite d’abord que, loin de t’offusquer de mes propositions, tu les examines avec le sérieux qu’exigeait Socrate pour analyser un point de vue, aussi éloigné soit-il du nôtre. Les coutumes sociales apparaissent d’autant plus naturelles et immuables qu’elles sont bien ancrées dans des buts apparemment personnels. Mais, tout en n’ayant pas l’expérience du mariage, je me permettrais de te donner quelques arguments pour te convaincre que mon propos n’est pas aussi illogique qu’il le paraît.

Tout d’abord, je te signalerais que, pour peu que nous connaissions les sociétés passées, les femmes n’y ont pas toujours été aussi dominées qu’aujourd’hui. On le remarque dans certaines sociétés qui ressemblent à la société grecque du passé, comme chez les Scythes ou chez les Maliens. Les femmes peuvent y jouer un rôle politique qui nous étonnerait et y avoir une liberté personnelle aussi, très inhabituelle actuellement chez nous. Cela nous montre que la position d’infériorité actuelle de la femme n’est pas si naturelle, ni si éternelle, que cela peut sembler au premier abord.

Ensuite, je voudrais que tu réfléchisses et que tu soumettes à la critique notre habitude, pour chaque chose, à dire ceci est « le mien », ceci est « le tien ». « Ma » femme et « mes enfants » en font partie. Nous avons commencé par le dire des objets du quotidien, puis nous sommes passés à des richesses bien plus importantes, des terres, des troupeaux, des cultures, des maisons, puis des mines, des navires, des marchés et nous en sommes venus au domaine des relations humaines. Nous nous sommes mis à employer ces termes de possession physique d’objets pour des êtres humains qui ne sont même pas des esclaves ! Pourtant, les femmes et les enfants ne sont pas des objets. Comment un homme pourrait se considérer comme libre s’il s’unit à une femme qu’il considère comme une esclave ou comme un objet qui lui appartient ? Comment pourrait-on bien éduquer un enfant, si on ne le traite pas comme un être libre. Comment peut-il ensuite être capable de choisir consciemment son avenir et celui de sa cité s’il a été soumis pendant de longues années à une vie sans droits ? Si, comme le défendait Socrate, toutes les femmes et tous les hommes avaient librement le droit d’avoir des relations sexuelles et, du coup, des enfants, alors nous aurions un Etat qui serait une vraie famille. On ne connaîtrait plus de guerres fratricides, comme nous venons d’en vivre. En effet, personne ne pourra s’en prendre violemment à l’autre sans se dire : peut-être s’agit-il d’un frère, d’un père d’un enfant. Voilà en quoi un tel mode de relation entre hommes et femmes sera la base d’une concorde collective et évitera les disputes violentes entre citoyens.

- Cébès : Socrate n’a jamais dévié de sa voie qui consistait à considérer que l’intérêt personnel – le bien vivre de chacun – ne peut pas s’opposer à l’intérêt général, social. Cela signifiait qu’il n’y avait pas nécessité de courir après les richesses, les accumuler, ni nécessité personnelle à entasser les pouvoirs. Il n’allait pas changer de voie devant les difficultés. Il n’a pas changé face à la dictature. Il n’a pas changé devant le succès de ses amis, qui lui proposaient d’en profiter. Il n’a pas changé quand Athènes a été retournée contre lui. Il n’avait jamais cherché un bonheur personnel s’opposant à celui de l’ensemble des hommes. A son procès, Socrate a confirmé ses vues en déclarant : « Quel traitement, quelle amende ai-je mérité pour avoir cru que je devais renoncer à une vie tranquille, négliger ce que la plupart des hommes ont à cœur, fortune, intérêts privés, commandements militaires, succès de tribune, magistratures, coalitions, factions politiques ? Pour avoir préféré rendre à chacun de vous en particulier ce que je déclare être le plus grand des services, en essayant de le persuader de se préoccuper moins de ce qui lui appartient que de sa propre personne. (…) Qu’ai-je mérité, je le demande, pour m’être ainsi conduit ? Un bon traitement, Athéniens, si nous voulons être justes ; et sans doute, un bon traitement qui me soit approprié… Si donc vous voulez me traiter justement et selon mon mérite, c’est là ce que je vous propose : de me nourrir au Prytanée ! »

Chacun reconnaîtra, certes, l’ironie, mais surtout il faut y voir un véritable sentiment de Socrate qui s’est toujours considéré au service des intérêts de l’ensemble du peuple, tout en n’attendant, en échange, nulle reconnaissance, à part le plaisir d’être resté ferme sur ses principes. Socrate savait que les peuples sont versatiles et ne sont révolutionnaires que dans des situations d’exception. C’est pour ce type de situation qu’il avait fondé toute sa vie. Le peuple pouvait être retourné contre lui. Il n’en était pas surpris. Mais c’est quand même sur ce peuple que Socrate comptait pour changer la société, ce qui est bien différent de ce que défend Platon qui place le philosophe au dessus de l’homme de la rue.

- Platon : Il n’est pas question de mépriser l’homme de la rue, mais il ne faut pas non plus se mentir : ce dernier ne peut pas vraiment se gouverner lui-même. Il faut seulement remarquer que la science n’appartient pas à tous, la compétence non plus. Or, le gouvernement des hommes, comme le maniement des armées ou le développement économique, nécessite la compétence. Quant aux hommes du commun, ils ne souhaitent pas toujours entendre ceux qui prétendent les libérer. Je compte d’ailleurs rapporter cela dans un conte philosophique qui s’appellera celui de la caverne. Des hommes y sont enfermés, bien plus par des liens intellectuels et moraux que par des chaînes. Un héros parvient à les trouver et veut les libérer, mais ceux-ci se révoltent contre le malheureux révolutionnaire. Telle a été l’histoire de Socrate. Ceux qu’il voulait défendre se sont révoltés contre lui et contre ses remarques acerbes, car de telles prévisions, négatives par rapport aux choix de leur société, leur faisaient peur.

- Phédon : Tel n’était pas, en tout cas, le point de vue de Socrate. Quand on lui demandait de réfléchir à la société idéale, il finissait toujours par parler des maçons, des sculpteurs, des pêcheurs, des cultivateurs, etc, de tous les hommes dont le travail enrichit la cité. Mais il ne mentionnait même pas les soldats, les politiciens, les spéculateurs, les administrateurs, les hommes de l’Etat. Il ne mentionnait pas d’esclave, ni d’esclavage. Cela signifiait que, pour lui, ceux qui composaient la cité idéale, c’étaient les hommes qui travaillent et vivent de leur travail. Il pourfendait la fourberie des politiciens consiste à convaincre le peuple qu’il n’a qu’à leur confier le pouvoir pour être heureux. Il ironisait autant sur l’ignorance des hommes politiques en matière politique que sur celle des militaires en matière d’armée. Car, ce qu’il voulait avant tout, c’est donner le goût aux classes populaires de se gouverner elles-mêmes au lieu de s’incliner pieusement devant les couches soi-disant supérieures de la société.

Platon : Quand il faut discuter et décider du gouvernement de la cité, tout le monde peut donner son avis : charpentier, forgeron, cordonnier, marchand, le riche comme le pauvre, et personne ne leur reproche de donner des conseils, même s’ils n’ont étudié nulle part. Cela ne veut pas dire que chacun n’a pas besoin de compétences particulières pour exercer son métier. Le charpentier dans le sien. Le forgeron dans le sien. Le Cordonnier dans le sien. Et il existe aussi un métier de l’homme politique. Car cette activité nécessite des compétences et une formation. Chacun peut donner son avis au batelier, au pêcheur ou à l’artisan, cela n’en fait pas un professionnel du domaine. Eh bien, essayons de recruter et de former des hommes politiques dévoués et compétents.

- Xénophon : La plus grande fourberie, selon Socrate, consiste à faire croire que l’on est capable de gouverner l’Etat quand ce n’est pas vrai. Et il n’a de cesse de chercher les qualités qui seraient nécessaires à celui qui prétend se former pour devenir responsable de l’Etat. Socrate répond qu’un tel homme ne doit pas vouloir le pouvoir pour le pouvoir, qu’il ne doit pas vouloir le pouvoir pour les honneurs, qu’il ne doit pas vouloir le pouvoir pour accumuler de l’argent et, enfin, qu’il ne doit pas vouloir le pouvoir pour le plaisir de commander. Ce type de manière de discuter, propre à Socrate, ne nous indique pas s’il souhaitait que des individus aient le pouvoir ni qu’ils ne l’aient pas. Il discute seulement des qualités qu’auraient dû avoir ceux qui y prétendent. Cependant, Socrate dit qu’il faut chercher la voie médiane entre la situation d’esclave et celle de maître d’esclave, entre celle d’opprimé et celle d’oppresseur. La situation de tyran, de riche possesseur d’esclave, de thésaurisateur, de politicien ayant réussi ne lui semblait nullement enviable. Chacun prétend que l’homme de pouvoir, c’est l’homme le plus riche et le plus heureux, puisqu’il fait ce qu’il veut sans que personne puisse l’en empêcher. Pour Socrate, ces gens-là, loin d’être libres sont les plus dépendants, loin d’être seulement des possesseurs sont eux-mêmes possédés par des passions négatives et dévorantes qui les empêchent de chercher le bonheur dans les plaisirs simples de la vie, de l’amitié, de l’amour, de la beauté, de la vertu, de la réflexion, de la lecture. De là peut naître une erreur d’interprétation du discours de Socrate qui peut être pris comme un discours général contre les riches et contre tous les hommes d’Etat. Je me rappelle, par exemple, de la conversation de Socrate avec Criton qui protestait de toutes les tracasseries d’Etat. Et Socrate prend l’exemple du chien de berger qui écarte les dangers guettant les troupeaux. Il en déduit que certains hommes peuvent être choisis pour écarter du danger les citoyens qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes par les armes. Certes, il décourage des jeunes gens qui se voient déjà chefs d’Etat sans en avoir les capacités et sans vouloir entreprendre les études en conséquence : « Jeune homme, disait-il, il serait honteux de prétendre à commander un jour les armées de la république, sans apprendre l’art du commandement. »Mais, inversement, il pouvait encourager un jeune dont il percevait les capacités et qui se sous-estimait. D’une manière générale, il ridiculisait non le fait de gouverner une cité ou de diriger une armée, mais le fait de ne rien apprendre pour cela : « Ne vois-tu pas qu’on n’accepterait pas quelqu’un d’ignorant pour commander les joueurs de luth, ni pour diriger les danseurs, les athlètes ou les maçons et pourtant on accepte pour diriger la cité et commander les armées des gens qui sont incapables de dire où en sont les productions d’Athènes, quelles sont ses forces économiques ou militaires et qui lancent des guerres sans même savoir si la cité a un rapport de forces permettant d’assurer la victoire ! »

- Platon : Si nous devions ouvrir les portes de la philosophie à la multitude, en éclairant un par un tous les hommes, je crains fort que des siècles de formation par des milliers de philosophes éminents n’y suffiraient pas. Une telle déclaration ne doit pas être prise pour du mépris pour la plus grande masse de nos concitoyens. Non seulement, ils ne sont nullement préparés à une formation philosophique, mais elle ne peut que leur sembler totalement hors de propos pour les objectifs immédiats qui sont les leurs. De même qu’on ne demande pas à celui qui fait un petit voyage dans un navire vers une île voisine d’apprendre à diriger la nef, pourquoi demanderait-on à chaque citoyen de comprendre la philosophie générale des sciences et celle de la direction de la société ? L’artisan a-t-il besoin de bien connaître son activité ou étudie-t-il l’activité d’artisan en général ? Le paysan doit-il étudier l’art du tisserand, sous le prétexte que son fil sera ensuite transformé en tissus ? Celui qui est habilité à diriger l’ensemble de la société doit, par son activité, être préparé à se poser les questions générales communes à toute la société et à son fonctionnement. Ni l’artisan, ni le paysan, ni le marchand, ni le marin, ni le pêcheur n’en ont l’habitude, la formation et la préoccupation. C’est au sein des gardiens, ceux qui sont chargés des tâches de sécurité et de gestion de la cité, que l’on doit chercher les esprits les plus philosophiques, les citoyens les plus soucieux de l’intérêt général et les hommes qui se sont donné le mieux les moyens d’étudier la matière en question : la science générale de toutes les sciences, la philosophie. Est-il exact que Socrate aurait souhaité que le peuple se gouverne directement, comme certains ici semblent le croire ? N’avez-vous pas rappelé que Socrate relisait les pièces d’Euripide et qu’ils tombaient d’accord sur le sens politique de celles-ci ? Eh bien, Euripide n’a-t-il pas déclaré, dans sa pièce intitulée « Suppliantes », « D’ailleurs, comment la masse, incapable elle-même d’un raisonnement droit, pourrait-elle conduire la cité dans le droit chemin ? » Et le même auteur ne disait-il pas, dans sa pièce « Oreste », « La foule est chose redoutable, lorsque ses chefs sont pervers. Mais lorsqu’elle en trouve de bons, ses décisions sont toujours bonnes. » ? Il y a, dans notre république, une véritable crise des valeurs à laquelle les idées de Socrate visaient à répondre : crise de la famille, crise de la défense de la cité, crise de la corruption, décadence de l’ordre. Il faut que des personnages de la république n’aient pas crainte d’affronter cette crise et ils ne peuvent le faire en cultivant une vision mensongère du peuple. Ce dernier a tendance à céder aux belles paroles, aux sophistes menteurs, aux flatteurs de toutes sortes. La démocratie, pour ne pas tomber dans la démagogie, doit être modérée par la compétence reconnue des dirigeants.

- Phédon : Tu sembles parfaitement avoir oublié que le théâtre d’Euripide était si révolutionnaire que son auteur a dû quitter la ville où sa vie était en péril pour avoir pourfendu au travers d’un grand nombre de pièces tous les mythes athéniens de la gloire et de la guerre. Rappelez-vous le nombre de ses pièces dont les héros n’étaient rien d’autre que les victimes troyennes des massacres des Grecs... Et il ne se gênait pas pour dire que les chefs d’armée de cette guerre tant glorifiée par Homère ne s’étaient pas salis pendant que les simples soldats issus du peuple y étaient morts...

- Eschine : Pour Socrate, contrairement à toi Platon, l’homme du peuple, qu’il soit tanneur, drapier, cultivateur ou tailleur, était le premier des citoyens. Nous le lui avons tous entendu dire. Il n’a jamais considéré que sa philosophie doive s’adresser aux élites, ni élites par la naissance, ni par la richesse, ni par les capacités intellectuelles, ni par les études. Certains d’entre nous ont tout appris en suivant les conseils de Socrate. Le premier des conseils consistait à tout apprendre. Par exemple, moi qui était élève de Socrate, je suis passé de gymnaste, à souffleur au théâtre, acteur, professeur de lettres, greffier, orateur, avocat, soldat et philosophe. Mais, si Socrate était favorable à l’étude, à l’apprentissage de chaque métier, par la science propre à celui-ci, il n’admettait pas de supériorité au détenteur de cette science, au professionnel qu’il soit maçon, cultivateur, philosophe, mathématicien ou homme politique. Socrate discutait avec nous comme avec l’homme de la rue et ne dédaignait personne. Il ne considérait pas que le changement de société doive être l’œuvre d’un groupe d’hommes en dehors de la société. Et ceci pour une raison fondamentale : la société qu’il appelait de ses vœux devait, d’abord et avant tout, satisfaire l’ensemble des hommes et donc être bâtie par eux et pas seulement pour eux. Cela supposait effectivement une communauté des biens qui lui a été suffisamment reprochée par ses adversaires comme Aristophane.

- Platon : Vous prétendez que Socrate n’avait en vue que les classes laborieuses, les artisans par exemple, dans sa politique. Mais, si une partie des citoyens d’Athènes n’était pas entretenue dans une relative oisiveté vis-à-vis du travail productif et manuel, ils ne pourraient pas, comme une bonne partie des citoyens athéniens actuellement, passer une bonne partie de leur journée à lire, discuter, aller au théâtre ou écrire des pièces, étudier et philosopher. Ils ne pourraient pas élever le niveau de leur art et de leur pensée à la hauteur qui est nécessaire et développer les capacités de la cité en termes de pensée, d’art, de science et de politique. Si Euripide devait gagner sa vie en pêchant, en cultivant, en naviguant, il n’aurait pas produire ses pièces de théâtre et Athènes ne s’en porterait que plus mal. Mais, inversement, il est inutile de demander au pêcheur, au cultivateur ou au cordonnier d’écrire des tragédies. Jamais le peuple des artisans, par exemple, ne s’est élevé au-delà de l’intérêt à son propre art vers des pensées et conceptions générales, en termes de culture ou de politique.

Pourquoi choisir des philosophes attachés à l’esprit scientifique pour gouverner la cité ? Parce que nous savons que ces sortes de gens ne sont dévoués qu’à la vérité et pas au succès, ni à la richesse, ni aux honneurs, ni à la fortune, qu’ils ne cesseront jamais de réfléchir et ne s’arrêteront pas à une idée reçue, iront jusqu’au bout pour connaître l’essence des choses. S’ils sont dédiés au bonheur de la cité, ils agiront donc de même, en ne s’arrêtant nullement à leur intérêt personnel, comme ils le font quand il s’agit de leur science.

- Eschine : Lorsqu’il décrivait la société nouvelle à bâtir, Socrate parlait de quatre professions qu’il estimait absolument indispensables et qu’il nomme : tisserand, paysan, cordonnier, maçon, puis, réfléchissant, il rajoutait, quatre autres professions tout aussi indispensables : forgeron, éleveur, commerçant grossiste et commerçant détaillant. Il admettait qu’une fraction de la population devienne provisoirement militaire, mais seulement en cas d’attaque extérieure. Il n’avait jamais mentionné des classes dirigeantes, ni des périèques, ni des esclaves, ni des professions de pouvoir, d’administration d’Etat… Il ne citait pas les magistrats et autres officiers publics, les hommes politiques, les dirigeants de toutes sortes et les classes aisées, sous-entendant ainsi qu’ils ne faisaient pas partie des gens indispensables de la cité. Voilà comment Socrate voyait la société….

- Platon : Bien sûr, le menuisier doit pratiquer son métier et le pêcheur le sien. Ils ont leur rôle et sont indispensables à leur manière. Mais ils ne peuvent pas en même temps apprendre et pratiquer la fonction de gouverner. Or la cité doit être gouvernée selon les règles de l’art. L’art de la législation et du gouvernement ne peut être pratiqué que par un petit nombre d’hommes. En effet, la majorité ne peut pas acquérir la science pour gouverner. Les hommes ne sont pas en mesure de se gouverner eux-mêmes, parce qu’ils ne peuvent voter les bonnes lois. Pour autant, il ne s’agit pas d’écarter d’un revers de main l’intérêt de la cité tout entière. Au contraire, si le gouvernement est aux mains du petit nombre d’hommes qui ont la science de gouverner et veulent s’en servir pour le bien, il pourra faire de la politique au profit de l’ensemble de la cité. Et ces hommes sauront avoir la sagesse d’entraîner l’ensemble de la population dans le sens de la politique qu’ils définiront au fur et à mesure. Le législateur ne doit subir aucune entrave dans l’exercice de son art. Il doit être totalement libre. Le médecin est contraint de partir loin de ses patients et va consigner par écrit ses prescriptions. Avant son retour il se peut que ses prescriptions ne conviennent plus à ses malades. Le médecin sera alors obligé de modifier ses prescriptions. Il en est de même pour le législateur lorsque les conditions du moment auront changé. En tout cas, une élection ne peut suffire à définir qui sont les médecins compétents et, pas plus, qui sont les législateurs et stratèges compétents. Socrate soutenait que chaque domaine de connaissance nécessitait des qualités et une formation particulière. Pourquoi en serait-il autrement de la conduite de l’Etat que chacun reconnaît comme un art particulier ? Nous avons suffisamment pâti d’avoir mis à la tête de l’Etat des hommes ne disposant ni des compétences, ni des qualités personnelles les disposant à ces hautes fonctions. Et l’enfant de maçon est le mieux placé pour apprendre les gestes du maçon, l’enfant de cultivateur la profession de cultivateur. L’enfant de dirigeant politique sera aussi le mieux placé pour apprendre ce métier. Quand on cesse de choisir ces hommes d’Etat en fonction de leur compétence, on tombe dans tous les travers que nous venons de connaître qui s’appellent corruption, tyrannie, arbitraire ou violence.

- Phédon : Rappelons-nous les paroles des Athéniens aux Méliens refusant de se soumettre : « La justice n’entre pas en ligne de compte dans le raisonnement des hommes pour trancher un débat, que si de part et d’autre les force sont égales, mais ceux qui sont les plus forts font ce qui est en leur pouvoir et les faibles cèdent. » Il en va des relations des classes sociales comme des relations des cités : c’est une question de rapport de force et pas seulement de justice. Les bouleversements de la Grèce ne sont pas une lutte entre le vice et la vertu, entre hommes honnêtes et corrompus, entre dictateurs et démocrates, entre le bien et le mal. Voir cela, ce n’est que regarder la surface des choses ou croire aux justifications que les hommes se donnent. Non ! Les luttes qui ont eu lieu entre les Grecs, comme avec les peuples voisins, entre cités comme au sein de la cité, sont des luttes de classe : la lutte entre éleveurs et agriculteurs – des éleveurs guerriers, patriarcaux nomades et conquérants et des agriculteurs sédentaires, matriarcaux et pacifiques, la lutte entre aristocrates, grands propriétaires de terres, et petits paysans pauvres, la lutte entre grands propriétaires d’esclaves et leurs opprimés, enfin, en dernier, la lutte entre marchands et aristocrates. Même la lutte entre Athènes et Sparte est le produit de la concurrence entre ces deux cités pour la direction de la Grèce, mais aussi de l’antagonisme entre Sparte aux mains des propriétaires terriens et Athènes aux mains des commerçants et négociants travaillant pour le marché mondial.

Une classe marchande s’est en effet, développée, il y a trois cent ans, avec l’apparition du grand commerce et des monnaies grecques, ce qui ne manque pas de susciter des tensions entre les villes. La démocratie athénienne n’est pas issue de la prise de conscience de l’intérêt du peuple, mais de la crise sociale et politique. L’aristocratie avait accumulé contre elle l’hostilité du plus grand nombre, mais la crise avait des fondements plus profonds. L’ancienne société de cultivateurs et de propriétaires de terres avait changé, alors que le mode de domination s’était conservé. Cela se reflétait dans la guerre, qui était permanente entre les cités. Elle a finalement donné une grande importance au soldat à pied, le hoplite. Or le recrutement de cette infanterie était fondé sur les paysans aisés. Ces derniers, qui n’avaient pas de pouvoir de décision au sein de la cité, ne voyaient pas pourquoi ils risqueraient leur vie pour la défendre. Les bases sociales étaient complètement changées : la colonisation avait favorisé le grand commerce et l’artisanat. Ces activités sont devenues de grandes sources de richesse qui ont pu s’exprimer en numéraire, avec le développement de la monnaie. Par exemple, la ville de Corinthe est devenue fameuse pour ses céramiques, exportées dans toute la Méditerranée. On a pu entreprendre, investir, spéculer… Le changement n’était pas qu’économique, mais social et politique. De nouvelles classes riches sont apparues. Les inégalités sociales se sont creusées entre des petits paysans ruinés et des riches commerçants et financiers.

Solon est loin d’être un libérateur. N’oublions pas que c’est avec Solon que le marchandage des esclaves s’est institutionnalisé à Athènes et en Grèce. Jusque-là, il s’agissait seulement de quelques serviteurs du palais ou de la famille. C’était une relation personnelle et les esclaves faisaient partie intégrante de la famille. Ils n’étaient pas des objets de la vente d’un grand marché. Ce que Chios a inauguré, la vente des êtres humains comme de marchandises, a donc été organisée puis massivement développée, à partir de Solon. La démocratie athénienne a donc les mêmes origines et les mêmes bases que l’oppression la plus féroce…

L’apparition de la démocratie fait partie des réformes, qui ont été commencées par Dracon et Solon, pour éviter que ces inégalités engendrent une révolution sociale, les anciennes classes dirigeantes étant incapables, sans l’action du pouvoir politique, d’avoir une base suffisante face à tous les exclus : esclaves, étrangers, paysans endettés et pauvres des villes. Malgré ces réformes, la lutte des classes s’est développée de manière inexorable. Les classes aristocratiques, qui gouvernaient les cités, se sont trouvées menacées par cette nouvelle bourgeoisie de marchands qui souhaitait se lancer dans la politique, mettre sa marque sur les décisions de la société et les tourner en sa faveur. Cette même classe aristocratique a dû lutter afin de ne pas être renversée par des tyrans populistes. L’artisanat et le commerce (principalement maritime) se sont développés un peu plus tard dans les cités. Cependant, les Grecs, éprouvant dès lors une grande répugnance pour le travail rétribué, et en particulier le travail manuel, la politique a été la seule activité considérée comme réellement digne du citoyen, le reste devant être autant que possible abandonné aux esclaves ou aux étrangers non citoyens. Mais ce mépris des activités artisanales et commerciales n’était nullement le cas de Socrate qui ne négligeait aucun des arts manuels, lui-même fils d’un sculpteur et d’une femme de ménage… Tous les métiers lui semblaient bons à apprendre et il n’a jamais prétendu qu’un fils de sculpteur devait devenir sculpteur… Le point de vue de Platon selon lequel un enfant de potier soit être potier, un enfant de guerrier doit devenir guerrier, un enfant de dirigeant politique doit devenir dirigeant politique, etc, n’engage que lui et ne doit pas du tout apparaître comme un héritage socratique. Pour Platon qui fait là une belle déclaration de conservatisme social, tout irait bien dans le meilleur des mondes possibles, si chacun acceptait de rester à sa place : le potier de ne pas devenir tisserand, le tisserand de ne pas s’occuper de politique et l’esclave de comprendre que telle est sa place. Jamais au grand jamais, Socrate n’a proféré de telles balivernes ! Il déclarait au contraire ne connaître que des hommes et non des esclaves, des êtres humains et pas des potiers et pas non plus des guerriers… Il visait une société sans classe fondée sur la propriété collective des biens.

Qui se souvient quel a été le métier de Socrate. Personne ! La postérité se souviendra de lui comme d’un philosophe professionnel alors que personne ne l’a jamais payé pour cela. Car ce qui permettait au citoyen de devenir hoplite, c’était d’être capable de payer lui-même sa tunique de protection. Sa véritable activité durant son âge adulte, il n’a pas non plus été payé pour cela et Socrate est bien le seul soldat qui n’en ait pas fait orgueil au point que la plupart ne se rappellent même plus qu’il a été hoplite jusqu’à l’âge de cinquante ans, qu’il a participé à de multiples guerres, avec toujours le soin de respecter son adage de ne pas faire la guerre pour autre chose que défendre le peuple, pas pour la gloire, pas pour les honneurs, pas pour la fortune, même quand ces derniers se présentaient à lui. Dans ce cas, il laissait ses voisins en profiter, comme Alcibiade une fois et bien d’autre…. Socrate a toujours montré qu’il ne méprisait pas les professions manuelles, ni les exploités, et pas même les esclaves qui considérait comme égaux à des hommes libres. Cela faisait de lui un ennemi inévitable de tous les pouvoirs en place quelle qu’en soit la forme politique...

Phédon : Socrate a été parfois présenté comme un glorieux soldat des armées d’Athènes ! Socrate disait plutôt : « On dit que j’ai passé avec honneur mes interventions dans les guerres, mais où est la gloire là-dedans. Si je m’en suis bien tiré, ce n’est pas dû à un tempérament guerrier, bien au contraire. Quand j’ai failli être cité à l’ordre de l’armée pour avoir sauvé nombre d’Athéniens, c’est seulement parce que je ne me suis pas affolé dans la défaite. Quand toute l’armée est partie en débandade et que les fuyards ont été massacrés, je suis resté sans bouger, attentif à ce qui allait suivre. » Mais il est vrai que le développement d’une armée d’hoplite avait révolutionné l’attitude des habitants, qui réclamaient d’avoir le droit de décider pour une société pour laquelle ils versaient leur sang., contrairement à l’époque où seuls les nobles portaient les armes.

- Epigène : Ce qui a véritablement révolutionné la Grèce, ce n’est ni l’état d’esprit des habitants, ni le climat, ni la démocratie, ni la tyrannie, ni les classes riches, ni les classes pauvres, ni la Perse, ni Athènes, ni Sparte, ni Thèbes, ni Corynthe, ni Périclès, ni Solon, ni Dracon. C’est l’invention de la monnaie et des échanges monétaires généralisés. C’est une véritable éruption volcanique qui a anéanti la vieille société grecque ! De l’ancienne Grèce, il ne reste que des cendres, que les apparences. On ne peut même plus comprendre cette vieille société, tant elle ne ressemble pas à celle que nous connaissons. L’ancien monde a complètement disparu. Même l’antique mentalité a été laminée dans ses fondements. Il n’est pas resté une pierre debout de l’ancien édifice. L’œuvre de destruction et de dissolution a été brutale, radicale et inexorable. Les paysans, petits et moyens, ont été ruinés, avant d’être partiellement réintégrés dans le nouveau monde. La place et le rôle des grands propriétaires terriens ont été complètement bouleversés, se jouant de leurs résistances. Tout a changé : les activités économiques, les rapports sociaux, les buts de la société, l’idéologie, le pouvoir. Les tentatives de freiner la transformation n’ont rien pu empêcher. Le centre de gravité de l’activité économique et sociale a changé d’un coup et sans donner à la société le temps de trouver des solutions, des étapes, des accommodements. Voilà pourquoi la Grèce a connu des crises sociales et politiques aussi aiguës. Cela n’est pas fondamentalement lié à la morale des dirigeants, à leur compétence, à leur choix. Même les plus capables ont été fortement secoués par le tremblement de terre qu’était l’économie monétaire entrant dans un monde sans argent… L’argent a détruit les relations de personne à personne, le respect des vieilles coutumes, les modes de fonctionnement par tribu, le poids des liens familiaux, pour remplacer tout cela par l’accumulation d’argent, y compris par la spéculation, notion complètement nouvelle et invraisemblable autrefois. La corruption est devenue indispensable aux nouvelles relations. Les échanges de confiance d’homme à homme ont pris un caractère anonyme avant même de se changer en grand commerce international. Dans cette nouvelle société, l’homme n’est plus qu’un moyen et l’argent un but. L’argent a transformé les relations d’homme à homme en des relations anonymes avec un être virtuel, distant et impalpable qu’est le marché mondial. la valeur du travail et celle des relations humaines ont été brutalement dévalorisées. D’un seul coup, il a été possible d’établir une fortune sans même produire un seul bien réel, en spéculant. le travail a cessé d’être la base de la richesse. Tout l’édifice sur laquelle était basé l’ancienne Grèce a été dissous par les relations d’argent...Voilà comment l’appropriation privée s’est transformée en appropriation d’argent. Voilà pourquoi le combat pour un monde juste et humain nécessite de renverser cet ordre social.

- Xénophon : Personnellement, je ne vois pas la Grèce comme une société allant droit à sa perte et qui ne pourrait se sauver qu’en mettant en place une communauté des biens. Mon cher Phédon, je voudrais te rappeler que la révolution dont nous sommes tous issus est celle des villes grecques contre l’occupant perse et pas la révolution communiste. C’est cette lutte qui les a contraintes à s’unir et, malheureusement, dès que cette lutte n’est plus d’une nécessité immédiate, les cités se divisent à nouveau violemment. L’esprit collectif qui doit les animer, loin d’être la lutte des classes, doit être l’entente de tous les citoyens en vue d’harmonie sociale et c’est cela que doit viser la direction politique de la cité : non seulement le calme social, mais le bonheur de chacun à la place qui lui est réservée et pas la revendication de tous d’accéder à des fonctions pour lesquelles il n’est nullement préparé. Cela, c’est la démagogie qu’a développé la prétendue démocratie pour le plus dommage d’Athènes.

- Platon : Je crains que cette dimension politique un peu étroite, que tu défends Phédon, avec tant de fougue, ne présente Socrate comme un autre Zénon, combattant les dictatures et les fausses démocraties, sans donner à Socrate toute sa dimension philosophique. Tu le ramènes à l’homme de quelques révolutions, celle des femmes, celle des sans terre et sans esclaves ou des sans droits, des étrangers et des esclaves, mais tu oublies que Socrate appelait à une autre révolution, plus intérieure, que je me permettrais d’appeler la conquête de soi. Quand il débattait avec un banquier, un financier, un démocrate ou un dictateur, Socrate parlait toujours à l’homme, en supposant qu’il avait en face de lui un autre lui-même, visant comme tout homme au bien-être moral autant que physique et, toujours, il démontrait que derrière la mystification du pouvoir et de l’argent, l’homme restait fragile, hésitant, discutable. C’est parce qu’il regardait d’abord et avant tout la dimension humaine qu’il s’estimait en dehors du patriotisme athénien ou même grec mais comme citoyen du monde.

- Euclide : Comme tu y va, Platon ! A t’entendre on croirait que Zénon n’est qu’un fabricant de coups d’Etat, qu’un révolutionnaire écervelé, qui ne visait qu’au renversement d’un dictateur et qui n’était qu’un élève de Parménide, sans défendre une vision philosophique originale. Certes, Zénon a été révolutionnaire jusqu’au bout, refusant au péril de sa vie de dénoncer ses compagnons quand il a été arrêté par le dictateur qu’il envisageait de renverser, mais c’était aussi un maître en philosophie. Avec ses 80 paradoxes, il a construit un véritable faisceau de raisonnements, qui tiennent tous debout et qui n’ont rien de sophismes gratuits. Ils sont des clauses contraignantes que doit consulter quiconque prétend produire un système d’explication de la réalité. Ils préparent la philosophie des sciences du futur, quand nous aurons davantage de connaissances sur le fonctionnement du monde. L’homme du commun peut trouver ridicule cette tortue qu’Achille ne peut pas doubler, mais celui qui raisonne comprend que cette démonstration par l’absurde vise à montrer un point essentiel sur le temps et l’espace : il n’est pas possible de les diviser à l’infini, de manière aussi petite que l’on veut. Et c’est un point fondamental pour quiconque réfléchit au déplacement, à la vitesse, au mouvement, à la matière ou à la lumière.

Je ne prendrais qu’un seul exemple des raisonnements de Zénon. A-t-on jamais vu une balle rebondir indéfiniment ? Non, bien sûr. Si on constate, par exemple, que la balle remonte à chaque rebond de la moitié de la hauteur, on pourrait croire qu’elle va rebondir ensuite de la moitié de la moitié, puis encore de la moitié de celle-ci, et ainsi de suite indéfiniment. Pourtant ce processus s’arrête. Il en va de même de la pierre avec laquelle on fait des ricochets dans l’eau. Si la pierre, freinée par le contact de l’eau, saute à chaque fois d’un bond moitié du précédent, on pourrait croire qu’elle pourra continuer ainsi indéfiniment. Et nous savons tous que ce n’est pas le cas. Le mouvement s’arrête à un moment donné, au bout d’un petit nombre de ricochets. Il en va de même pour les balancements de la balançoire qui ralentit sa course de moitié à chaque fois. Il n’est donc pas possible de diviser par deux à l’infini. Du coup, si on considère un intervalle de temps et que l’on se dit qu’à l’intérieur de cet intervalle, il y a deux moitiés d’intervalle, puis qu’on divise chaque moitié en deux, on pourrait croire avoir conçu indéfiniment des intervalles de temps de plus en plus petits par cette dichotomie. Eh bien, on constate grâce aux raisonnements de Zénon, que ce type de continuité de quantités, qui se suivraient à des intervalles aussi petits que l’on veut, n’est pas possible physiquement. Si ces intervalles infiniment petits existaient, Zénon démontre qu’il n’y aurait pas de mouvement. Cela ne signifie pas qu’il croie que le mouvement n’existe pas, mais que la conception de la matière et du vide est mal posée. Et c’est là qu’il rejoint Parménide qui expose que le vide ne peut pas être le non-être. Si le vide existe, dit Parménide, alors il est un "étant". Le raisonnement de Démocrite selon lequel il y a mouvement de matière d’un endroit occupé par la matière dans un endroit inoccupé n’est pas valable. Voilà où menaient les paradoxes de Zénon. Pour une fois, je pense, Platon, qu’il y a un philosophe que tu n’as pas compris et que tu critiques sans fondement !

Voilà notamment ce que remarquait Parménide, en accord avec Zénon, dans son dialogue avec Socrate : « Supposer que l’on passe du repos au mouvement en un instant pose plus de problèmes que cela n’en résout. L’instant semble signifier quelque chose comme le point de départ d’un changement dans les deux directions, vers le passé et vers le futur. En même temps, l’instant se place entre l’immobilité et le mouvement et il est à la fois transition de ‘un à l’autre t de l’autre à l’un. Mais à cet instant, il n’est ni passé ni avenir, ni repos ni mouvement. On pourrait croire que l’instant est élément constitutif du temps, mais il n’en est rien, car l’instant n’a aucune durée et on pourrait en empiler autant que l’on veut, cela ne ferait encore aucune durée. Supposer l’instant comme une origine de quelque chose, de quelque événement ne résout pas davantage le problème, car c’est passer de rien à quelque chose à partir de rien. On ne peut donc pas séparer les instants, ni séparer le mouvement et le repos, chacun de son côté. Ils sont tout un. »

Les paradoxes de Zénon excluent un grand nombre de philosophies de la matière qui seraient erronées. Socrate reconnaissait les mérites de Zénon et de Parménide, avec lesquels il s’était entretenu et il partageait nombre de leurs points de vue. Zénon fut l’élève du philosophe Parménide, qu’il accompagna à Athènes il y a 51 ans. Là, il rencontrèrent Socrate. Ce fut un choc mutuel, malgré la jeunesse de Socrate. Socrate avait deux particularités qui choquaient : aucune crainte face à l’idéologie dominante et aucun lien avec la conception figée de la philosophie. Il défendait la dynamique des contradictions. Là où certains trouvaient que les forces contraires étaient destructrices, lui les considérait comme constructrices. De retour en Elée, Zénon commença à faire de la politique pour changer l’ordre des choses et fut arrêté pour avoir pris part à un complot ourdi contre le tyran Nearchus. Il fut torturé à mort en tant que conspirateur. A sa mort, Socrate a été frappé par le courage de Zénon face à la mort. Il nous a dit qu’il a longuement pensé à Zénon avant de boire la ciguë...

- Terpsion : Effectivement, après avoir discuté avec Socrate, Zénon a développé sa conception dans le sens de la dialectique, selon laquelle les éléments opposés ne sont pas séparés, isolés et indépendants. Ils sont au contraire interdépendants et inséparables et existent conjointement au sein d’un même objet. Pour le démontrer, Zénon prend l’exemple d’un objet immobile qui entre en mouvement. A cet instant, on peut dire qu’il est à la fois immobile et en mouvement. De même, dans le cas d’un enfant en train de naître, ou de toute situation ou un événement est en train de se produire, deux contraires ont lieu en même temps. Mobilité et mouvement, unité et pluralité, chaud et froid, vie et mort ne sont pas à séparer mais à coupler dans chaque situation particulière. Ils s’opposent mais le fond intérieurement à chaque situation. Une autre loi de la dialectique découverte par Zénon est celle des seuils. Un tas de sable diffère d’une somme de grains de sable. C’est un saut qualitatif. La dialectique de Zénon étudie d’autre part les liens entre mouvement et changement : mouvement à un niveau suppose changement à un autre. Telle était la dialectique de Zénon.

- Criton : Je souhaiterais qu’on en revienne à la philosophie de Socrate que, nous ses disciples, devons avoir à cœur de faire connaître, puisque notre maître n’a pas, de lui-même, mis par écrit sa propre pensée.

- Platon : Je voudrais souligner un point particulier de la science philosophique générale que Socrate avait en propre d’avoir découverte. Je rapporte ses propos le plus exactement possible, malgré la complexité du sujet.Socrate a constaté qu’il y a une classe de choses intelligibles, groupe qui ne recouvre pas en entier la classe des choses visibles (ou perceptibles). L’esprit humain a connaissance, à la fois, de ce qui est visible (ou sensible, et que j’appellerais des ombres) et de ce qui est compréhensible (ou idées qu’on appelle rationnelles, parce que la raison parvient à les admettre dans le faisceau de ses analyses). Mais cela ne signifie pas que l’homme puisse superposer ces deux sortes de moyens de connaître, de compréhension et de perception. Il y a toujours une discontinuité entre elles. Malgré les plus grands efforts de la réflexion, on ne pourra pas superposer des choses qui sont, par essence, différentes et ont entre elles une séparation réelle. L’entendement rationnel ne peut pas tout englober, ni la vision ne peut tout voir. Socrate soulignait que nous n’avons pas un contact direct avec la réalité, contrairement à ce que la plupart des hommes croient d’ordinaire. Nous sommes comme des hommes dans une caverne qui n’ont de la réalité qu’une perception indirecte. Nous n’avons pas la lumière directe du jour, mais seulement un rai de lumière qui pénètre par une fente étroite. Nos images des objets sont seulement des projections sur le fond de la caverne. Accoutumés à leur pénombre, ces hommes ne verraient rien s’ils sortaient au grand jour. Nos perceptions ne verront donc jamais que des ombres. L’ombre des choses a certes un rapport avec la réalité, mais ce n’est pas un rapport d’identité. Il y entre toutes les illusions d’optique. Il y a dans les ombres des dimensions changées qui peuvent, par exemple, être plus grandes ou plus petites que l’objet réel. Y participe, aussi, toute la subjectivité et l’émotivité de celui qui observe. Il y entre toute sa vision précédente du monde, les coutumes et les enseignements qu’on lui a donné sur le fonctionnement des choses et qui peuvent perturber considérablement sa vision et l’illusionner. L’univers n’est donc pas équivalent à son ombre. Est-il pour autant identique à celui sur lequel on raisonne ? Pas davantage. L’homme qui raisonne de manière scientifique peut prétendre avoir l’avantage de l’objectivité, ne pas subir des émotions, des sentiments, grâce à sa manière de percevoir de l’extérieur d’une situation, en ne se contentant pas de ce que l’on voit, en raisonnant même sur ce que l’on ne peut pas voir. La science peut raisonner sur un passé que nous ne vivons pas, sur des univers que l’astronomie ne peut palper, sur des échelles qui ne sont pas celles de l’homme.

Le raisonnement peut avoir besoin de retrouver des concepts qui ne seront jamais observés, visibles ou sensibles. Ces concepts sont indispensables au raisonnement ou au calcul, à la mathématisation arithmétique ou géométrique. Socrate est le premier à avoir affirmé que, si l’homme peut communiquer sur le monde, c’est grâce à ces images abstraites. Que ces concepts ne soient pas visibles ne les rend pas faux, mais signifie seulement qu’il existe un monde des idées ayant une validité différente de celle du monde visible ou perceptible. Il se peut que les découvertes par raisonnement aillent bien plus loin que tout ce que la connaissance nous permettra jamais de voir. Et sans cesse, il y aura un retour entre expériences et connaissances. De nouvelles connaissances nous contraindront à de nouvelles expériences, et inversement. Tel est le chemin du progrès des connaissances et il est sans fin. L’adéquation des deux mondes (sensible et intelligible) est impossible. La réalité visible ne mimera jamais intégralement le monde réel. Seul le monde des idées pourra être intégralement rationnel, mais pas le monde des objets visibles. Telle était la philosophie que m’a enseigné Socrate. Et elle m’a amené à considérer les mathématiques comme le cœur même de la pensée. Et tout particulièrement la géométrie. C’est la science des sciences, la science la plus générale. Par contre, les Pythagoriciens qui veulent faire des mathématiques sans philosophie, en particulier sans dialectique, sont dans l’erreur. Ils ne peuvent pas percevoir les contradictions de la réalité. Ils en restent à un monde abstrait des nombres, censé être la seule réalité, ce qui est erroné.

L’analyse rationnelle peut nécessiter que l’homme retrouve les concepts qui représentent le monde et qui ne sont pas donnés par l’évidence sensible. Ils sont indispensables au raisonnement ou au calcul, ou encore à la forme géométrique qui ressort de la réflexion. Mais la perfection qui ressort des calculs et de la géométrie n’est pas celle de la perception sensible. En fait, si on doit se défier du monde des ombres qui peut donner une vision illusoire, et si le monde des idées est effectivement celui des sciences, il ne faut pas espérer que le monde des idées ramène exactement au monde visible. Par exemple, les nombres sont des concepts de l’homme et ils ont été une découverte fondamentale. Cependant, il ne faut pas en déduire que les nombres sortent directement de la réalité sensible. On peut croire ainsi que les nombre un, deux ou trois font partie de notre réalité visible quotidienne, mais c’est erroné. Un plus un égale deux est une assertion maintes fois vérifiée si on dit qu’un mouton plus un mouton égale deux moutons. Mais cela ne serait exactement vrai dans le monde de tous les jours que si deux moutons étaient exactement identiques, ce qui est bien entendu impossible.

Les ombres peuvent nous donner quelques renseignements sur les objets et les raisonnements ou le calcul d’autres renseignements, mais les deux mondes, celui de la perception et celui de la réflexion, resteront deux mondes qui ne pourront pas devenir identiques, ce qui fait que la recherche sera sans fin. Seul le monde des idées peut accéder à la pureté, à l’exactitude, à la justesse, qui sont des buts de la science. L’observation des objets n’obéira jamais à cette pureté et ne peut pas y obéir.

Les deux mondes continueront à se confronter pour le plus grand progrès de la connaissance, sans que leur combat trouve un point d’arrêt.

- Euclide : Platon, tu considères la géométrie comme la base du monde. La droite, ensemble de points, Le triangle, base de tout l’ordre du monde, fondant aussi bien le dodécaèdre que l’icosaèdre, tous les éléments de fabrication de la terre, du ciel, de la mer. Et tout est fondé sur le plus petit élément, le point géométrique, qui est, comme le reste, une idéalisation. Je conçois que ces mathématiques soient pures, belles même, mais je n’approuve pas que l’on les considère comme la base du monde. Le point sans dimension est inexistant. La droite sans épaisseur est imperceptible, invisible. Le triangle, constitué de quatre segments, n’a pas plus de poids, de force, de présence que les précédents. Pour quelqu’un qui se revendique de la dialectique de Socrate, tu me sembles bien plus un adepte de la philosophie de Pythagore, en remplaçant le nombre par le triangle. Pour Socrate, toute chose contient en elle-même son contraire et c’est ce qui rend le monde dynamique, toujours en changement. Peux-tu me dire quel est le contraire que contient le point, la droite ou le triangle, qui sont toujours identiques à eux-mêmes et immuables ?

Platon, tu fais de Socrate un philosophe qui ne fait que raisonner sur des abstractions, ce qui est fort loin du personnage de Socrate que j’ai connu. Même lorsque tu parles du Socrate philosophant sur la vie des hommes, tu le présentes comme ne visant qu’à discuter avec chacun de la bonne manière de se comporter dans l’existence, de la morale, de la vertu. Comme si Socrate avait affirmé connaître cette bonne morale, cette bonne vertu, cette meilleure manière de se conduire. Quelle erreur !

Socrate philosophe, oui, mais Socrate révolutionnaire, bien plus encore ! Seulement, s’il ne prêche pas la révolution, c’est parce qu’il l’a connue. Il sait que c’est comme un phénomène naturel, un événement qui n’est pas de l’ordre des envies individuelles, qui ne se provoque pas, qui n’a pas besoin d’être souhaité, comme la pluie ou comme l’orage. Il ne vise pas seulement à philosopher. Il vise au changement de la société, à la révolution. Mais plutôt que de parler du moyen, la révolution, il parle du but, la société future. Il parle des buts profonds de l’homme, du bonheur. Et pour changer le monde, il cherche le moyen de le comprendre, il forme des chercheurs de vérité. Seule la vérité est révolutionnaire. Cela signifie qu’il est loin des calculs politiciens de la cité, dont il se désintéresse. Il est loin des intérêts immédiats. Il ne compte pas sur la publicité que donne l’activité politique. Il n’a pas peur d’être isolé. La défense des idées nécessite d’être détaché des calculs immédiats et mesquins. Socrate construit un groupe de réflexion. Son objet : l’univers. On peut discuter de tout. Il n’y a aucun interdit. Tout mène à philosopher. Il faut apprendre. Raisonner n’est immédiat, mais est l’objet d’un apprentissage. Les révolutionnaires trop pressés veulent avoir des résultats immédiats et s’agitent pour que leurs idées aient tout de suite un effet. Résultat : ils font des calculs qui les éloignent sans cesse des idées qui les avaient conduits en premier. Changer le monde nécessite de concevoir comment il fonctionne et cela n’a rien d’évident. La philosophie que cela nécessite ne découle pas de l’expérience immédiate et est même souvent en complet désaccord avec les illusions des apparences. Du coup, il le répète, il ne faut pas cesser d’apprendre à penser. Ceux qui veulent de l’action à tout prix et des succès rapides vont nécessairement se détacher de lui, comme Xénophon, Charmide ou Alcibiade. Ceux qui veulent une philosophie acceptable par Athènes vont rompre avec lui comme Platon. Ceux qui veulent rejeter quiconque n’est pas immédiatement révolutionnaire vont aussi s’en éloigner comme Antisthène. Socrate ne reproche rien aux hommes. Ils sont comme ils sont. Il ne leur fait pas de la morale. Il ne les engage pas à être différents. Il se contente de leur permettre de constater quelles sont leurs aspirations et combien elles divergent de ce qui les mène tous les jours. Il ne leur impose ni ses buts, ni ses idées, ni ses objectifs, ni sa connaissance du monde. Il débat avec eux, parce qu’il pense que le chercheur d’idées doit discuter pour progresser. Socrate sait que notre cerveau a son petit daïmon personnel inconscient. A un moment ou à un autre de la nuit, du rêve ou de la méditation, ce dernier saura vous donner la petite impulsion inattendue qui bouleversera ce que vous dit votre pensée rationnelle consciente, à condition d’avoir sans cesse dépatouillé et repatouillé le jour les préoccupations philosophiques qui sont les vôtres.

Ceux qui ont suivi Socrate se sont sentis plus intelligents, mais ce n’est pas parce qu’il leur apprenait un savoir. Telle n’était pas sa méthode. Cette méthode, nous tous ici l’avons constaté, nous a élevé. Jamais elle ne nous a dit : tu ne sais rien, tu n’es rien, tu as tort, tu ne comprends rien, tu devrais faire ceci, tu devrais être comme cela. Socrate nous a proposé de cheminer ensemble sur les pas du raisonnement, en refusant seulement de s’en détourner par tous les détours dont la société est accoutumée : de la politesse, de l’hypocrisie sociale, de la révérence aux valeurs reconnues, de l’ignorance ou de l’inclinaison soumise devant la connaissance. Cela n’a empêché aucun d’entre nous de suivre son propre chemin et, du coup, de nous détourner ensuite de lui. Cela ne signifie pas que son attitude devant les idées et la vie ne nous ait pas tous marqués en profondeur…

Avec Socrate, tu n’apprends pas quelque chose, tu n’étudies pas un domaine de la connaissance. Tu apprends que tu es à la fois bien meilleur et bien pire que tu ne le savais. Tu découvres que tu es plus ignorant et plus savant que tu ne le croyais. Ce n’est pas Socrate qui te dit qui tu es, c’est toi-même qui, sans le vouloir, te le révèle. Mais ce n’est pas là encore l’essentiel. Car ce n’est là qu’un passage obligé pour Socrate. L’individu n’est pas tout. La vie sociale compte pour Socrate. Il ne nie pas l’existence des classes sociales et leur importance. Il ne nie pas l’existence des institutions politiques et des idéologies sociales dans l’entendement d’un individu. Il discute publiquement avec des hommes de tous les milieux et nombre de gens ne le comprennent pas. Ils le voient causant avec des pauvres et des opprimés et pensent qu’il veut les révolter. Ils le voient débattant avec des riches et des puissants et d’imaginent qu’il veut les convertir à quelque dogme, à une quelconque réforme de la société. Contresens total. Socrate est révolté par l’état de la société, par la pauvreté, par l’oppression, par la guerre, par la tyrannie politique et sociale, mais il ne fait pas de sa révolte un drapeau. Il pense que pour transformer le monde, il faut d’abord le comprendre, ce qui signifie comprendre toutes les classes de la société. Et comprendre signifie révéler à soi-même. Le riche ne se comprend pas plus que le pauvre spontanément c’est-à-dire sans le passage par la philosophie. Le pouvoir est devant nous, mais sa nature est bien cachée aux yeux de tous. L’idéologie dominante se cache elle aussi derrière les pensées individuelles. La méthode de Socrate vise à franchir ces barrières. Ce mode de discussion n’est pas courant et étonnera toujours et beaucoup ne l’ont pas compris. Ils ne voient dans un débat qu’un échange entre des opinions communes ou opposées, entre des personnes qui savent déjà ce qu’elles pensent. Socrate ne l’entend pas de cette oreille. Il préfère penser qu’il ne sait pas et il cherche à entraîner ses interlocuteurs dans une recherche de quelque chose que personne ne sait d’avance. En particulier, Socrate ne sait pas où le mènera cette discussion. Il suit un chemin méthodique dont il ignore le bout. Parce qu’il estime que la vérité est toujours à découvrir, à repenser, à reconstruire. On croit connaître bien des choses. Et beaucoup auraient du mal à vivre s’il fallait sans cesse tout remettre en question. Mais ces choses que nous croyons savoir sont souvent exactement celles qui nous empêchent de réfléchir et d’autant plus qu’il est plus difficile de s’en départir. Ce sont des apriori idéologiques, sociaux, coutumiers, de erreurs de la connaissance ou de fausses philosophies. Ce sont parfois des fausses évidences, sensibles, logiques ou conceptuelles. Voilà les ennemis à combattre pour Socrate. Il estime que le monde ne se laisse pas directement comprendre et que, pour l’appréhender, il nous faut bâtir des constructions de la pensée qui n’existaient pas auparavant. Cette construction nécessite de la patience et du raisonnement.

Tel est, pour Socrate, le but du débat. Il n’y a pas le maître et l’élève, l’enseignant et l’enseigné, le citoyen et le philosophe, mais deux hommes ou plusieurs qui explorent ensemble une terre inconnue même si on croit la connaître. Voilà où commence, Platon, la différence entre toi et ton maître Socrate. Pour toi, la méthode consiste à rechercher une vérité absolue, éternelle, indépendante des hommes, inchangée et inchangeable, qui n’est pas du domaine du monde perceptible. Pour Socrate, la démarche est humaine, faillible, jamais achevée, ne menant pas à une vérité toute faite, pas à une vérité absolue, éternelle. Pour toi, les concepts sont objectifs, existent indépendamment des hommes. Pour Socrate, nous produisons le concept. Il est une libre création humaine qui vise à englober la réalité dans des idées servant à enregistrer les faits, à les communiquer entre nous et à nous expliquer le monde. Le concept est donc un produit de l’intelligence humaine, pour Socrate. Il est dynamique. Il a une histoire. Il change suivant les époques et peut changer suivant les hommes, suivant les situations. Les concepts, pour Socrate, ne se situent pas en dehors de la vie des hommes, ni en dehors du monde matériel, mais en connexion entre l’homme et le monde. La production des concepts est une activité permanente des hommes, alors que, pour toi, elle est établie une fois pour toutes par dieu. Nous, les hommes, avons produit nos outils, avons inventé la culture, l’irrigation ou la navigation et avons aussi inventé les langues, les mathématiques et la logique.

Approchant progressivement, par la définition, par le mot, la notion fondamentale de concept, Socrate demandait ainsi : « Chaque objet que nous nommons a de multiples formes toutes différentes, qu’il s’agisse d’un tapis, d’un fauteuil, d’un arbre ou d’un homme. Si je te disais ensuite : "Maintenant, Ménon, voici ce que je voudrais savoir de toi : quel nom donnes-tu à cette chose par laquelle toutes ces formes se rassemblent et sont toutes identiques ?" »Et, ainsi, Socrate pensait que l’on accédait à la formation du concept, libre création humaine permettant aux hommes de comprendre et de communiquer.

En pensant, nous transformons le monde, affirmait Socrate. Pour toi, Platon, nous pouvons seulement accéder aux ombres, déformation permanente d’un réel qui se situe en dehors de nous. Bien sûr, certains d’entre nous pensent suffisant d’affirmer que tu mens quand tu te réclames de Socrate. Mais, je pense suffisamment l’avoir montré par mes paradoxes, toutes les affirmations logiques pures sont victimes de contradictions permanentes en boucle. Il en va de même de l’affirmation par laquelle Socrate aurait accusé Platon en lui disant : « Platon, quand tu dis que « Socrate a raison », tu mens. » Je n’emploierais donc pas ce type d’expression d’accusations formelles, mais je me contenterais de te dire, Platon, que tu te trompes si tu crois défendre les points de vue de notre maître....

- Antisthène : Si je crie « par le chien ! », Platon, tu n’as vu aucun véritable chien, même dans ta tête. Tu n’as pas senti l’odeur, senti la peur, vu la rage. Tu as seulement rappelé à ta mémoire des souvenirs, mais tu n’as pas encore devant toi le molosse, bavant, que j’aimerais voir te menacer et même te mordre, pour que tu cesses de nier son existence, au delà du concept. Car le concept ne mord pas ! Il y a une grande distance entre Platon et Socrate. Socrate remarque que les hommes parviennent à créer des concepts, les objets de la raison, à partir des choses, les objets de la vie matérielle qui donnent un effet sensible. Ce sont les concepts qui permettent aux hommes de retrouver dans leur tête l’objet à partir du mot et, du coup, d’échanger l’idée avec d’autres hommes. Pour Platon, ce sont ces « formes intelligibles », comme il les appelle, qui insufflent leur réalité aux choses ! En somme, en caricaturant un peu, ce serait l’esprit de l’arbre qui crée l’arbre ! Alors que Socrate propose d’appliquer la même philosophie aux choses qu’aux idées, Platon propose l’idéalisme absolu : seules les idées existent et toutes mènent à l’idée absolue. Mais, si mon chien mord Platon, ce dernier verra que la réalité du chien n’est pas inférieure à l’idée d’un chien qui mord ! La philosophie commune, selon Socrate, aux idées et aux choses, est la dialectique des contradictions selon laquelle un même objet contient sa propre contradiction et sa généralisation sous forme d’idée doit indiquer comment l’interpénétration des contraires produit l’élément. Cet idéalisme de Platon me semble l’aboutissement de la conception de bien des Athéniens selon lesquels les idées seules comptent et pas la réalité matérielle. Les mêmes répugnent au travail manuel, le laissant aux esclaves. Ainsi, Platon, qui méprise les sophistes, les rejoint, me semble-t-il, dans le mépris théorique des réalités… Contrairement à Platon, je crains bien de ne jamais être mordu par l’idée de chien...

- Platon : Vous pensez que la réalité est plus proche du monde sensible que de la pensée humaine. L’apparence peut sembler vous donner raison. Cependant, je voudrais vous demander : sans les concepts abstraits, êtes-vous capables de tirer des leçons de l’expérience sensible ? Ainsi, Antisthène, qui est si fier d’avoir vu un chien en chair et en os et qui nous en parle ici alors que, dans cette pièce, il n’y a aucun chien, a plus fait contre sa propre thèse qu’aucun de mes discours ! Examinons en effet son propos. Il parle d’un chien. Qu’est-ce que « un » et qu’est-ce que « chien » ? Pour ma part, je n’ai aucune expérience sensible de « un » ! Je ne l’ai jamais vu, je ne l’ai jamais touché, je n’ai jamais flairé, je l’ai jamais entendu ! De même pour « chien ». Je regarde de tous côtés. Je vois Antisthène, mais je ne vois aucun chien ! Comment peut-il parler de choses qui n’existent pas sans faire appel à des concepts ? Ne serait-il pas un adepte des concepts abstraits conçus par notre maître, Socrate ? Existe-t-il des expériences sensibles dans lesquelles on ne doive pas faire appel à sa mémoire ? Hier, j’ai vu ce chien. Aujourd’hui, je vois le même chien. C’est le chien d’Euthydème avec lequel il était avant-hier. Comment affirmer cela ? Je ne suis plus avant-hier. Je ne reçoit aucune impression sensible d’une époque aussi lointaine. Je ne revois plus la scène. C’est pour moi une abstraction de la réévoquer ! Il n’y a aucun moyen de comparer deux situations sans faire appel à des concepts abstraits. La certitude sensible elle-même n’est possible qu’en utilisant des concepts. Prenons l’odorat. Je dis que j’ai senti l’odeur du rôti, avant d’entrer dans la pièce. Quel rôti ? je ne le vois pas. Qu’est-ce qu’un rôti ? Je ne l’ai pas touché. Je ne sais pas qui il est. Etc, etc… Donner la primauté au sensible sur le raisonnement est une erreur fondamentale. Nous sommes des êtres dont la caractéristique n’est pas spécialement la supériorité de sens. Le chien sent mieux que nous. L’aigle voit mieux que nous. Le singe touche mieux que nous. Par contre, aucun d’entre eux ne semble capable de raisonnements complexes, comme de se réunir à Mégare et de discuter sur le sens de la philosophie de Socrate… Si dieu nous a donné ce sens spécial qu’est le sens du raisonnement, ce n’est certainement pas pour rien, ni pour lui donner un rôle inférieur au simple fait de voir, de sentir, de toucher… Bien sûr, chacun peut croire qu’un chien, un chat, un homme sont les bases du concept de « un » qui n’existerait pas sans qu’on ait eu l’expérience sensible d’une chose sous plusieurs formes. Erreur profonde. Le singe voit une pomme, un arbre et un homme. Pourtant, il n’a probablement pas inventé les mathématiques. « Un » est concept et non simple regroupement ou recoupement d’expériences sensibles. Certains d’entre vous ont cru enfoncer la géométrie en affirmant que le point, déjà, est purement abstrait puisqu’il n’a ni longueur, ni largeur, ni surface, ni poids, ni volume. Or, disent-ils, il n’existe aucun objet que nos sens puissent percevoir et qui ait cette précision totale. Ils en concluent que le point n’existe pas et que les sens ont raison. Mais leur raisonnement, lui-même, se retourne. D’où vient une idée telle que le point qui n’est donc pas issue de notre expérience, puisque c’est eux-mêmes qui soulignent que cette idée n’est pas une généralisation de l’expérience. Nous n’avons aucune expérience d’un objet sans aucune sorte de dimension. Eh bien, le monde des idées existe donc bel et bien et il ne se recoupe pas sur le monde sensible. Nous pouvons penser des choses que nous ne voyons pas. Nous ne cessons pas de parler de choses et d’idées que nous ne verrons sans doute jamais. Quand l’un d’entre nous dit Périclès, on sait qu’on ne le revoit pas. Quand on évoque les Perses, chacun tressaute et, pourtant, ils ne sont pas là, à la porte. Les idées ont donc un effet d’effroi, mon cher Antisthène, aussi efficaces que le chien baveux et enragé que tu voudrais que je rencontre nez à nez… Nous ne voyons pas Socrate et, pourtant, nous sommes ici exclusivement à cause de lui, pour lui, avec lui… Socrate est devenu bien plus que son être réel, avec son vieux manteau et ses paroles. Il est devenu un principe. Et, si nous sommes là, c’est que ce principe est aussi fort, Socrate mort, et peut-être même plus. Socrate était bel et bien une idée et pas seulement un être en chair et en os !

- Eubulide : Platon, tu choisis les mathématiques comme matière clef de la réflexion, parce que tu as choisi l’idéalisation comme but ultime de toute étude scientifique, et aussi comme but moral de l’homme. Cependant, nous savons bien, dans notre vie de tous les jours, que la matière, l’homme ou la société ne sont pas rigoureux au sens où le sont les mathématiques. Tous les hommes peuvent tomber d’accord sur un énoncé mathématique, quelle que soit leur origine sociale, ethnique, régionale, quelle que soit leur culture, quelle que soit l’époque. Ils peuvent prédire d’avance le résultat qu’aura le même calcul ou le même type de dessin, effectué par quelqu’un d’autre. Par contre, on ne peut pas prédire d’avance ce qui va se passer quand on va casser un vase, quand on va visiter un voisin, quand on va à la guerre. Bien sûr, on demande à la Pythie de Delphes ce que l’on doit faire. Mais la Pythie ne répond que par oui ou par non et il nous reste à interpréter les phrases d’explication qui accompagnent cette réponse et qui sont fort peu limpides. L’erreur peut alors provenir d’une fausse interprétation. Cela montre que la vie humaine n’est pas aussi rigoureuse que les mathématiques. Prier les dieux ne suffit pas non plus, puisque différents dieux peuvent être en lutte entre eux et peuvent diverger dans leur position sur les affaires humaines.

Contrairement à toi, Socrate n’a jamais considéré que l’idéalisation (le nombre, la figure, la notion abstraite) soit supérieure à la réalité. Il a certes développé la notion de concept, comme généralisation communicable indispensable au fonctionnement de l’esprit humain, mais cela ne suppose pas que l’abstrait soit placé en dehors ni au dessus du réel. Les concepts dont il parlait le plus étaient ceux du bon, du beau, de la notion de société, d’être humain, de pensée, de science, toutes notions qui n’ont pas de définition mathématique. Les hommes peuvent se mettre d’accord sur le concept de nombre comme sur celui de bonheur, mais cela ne les rendra pas identiques en réalité. Par exemple, chacun reconnaît que, mathématiquement, un plus un égale deux. Mais la réalité ne permet pas d’affirmer qu’un mouton plus un mouton égale deux moutons. Une telle égalité supposerait que les deux moutons soient identiques, ce qui n’est pas possible. Un peut mathématiquement être égal à un, mais un homme n’est pas égal à un autre homme, un mouton n’est pas égal à un autre mouton, ni aucun objet n’est identique à un autre. L’identité conceptuelle existe et a un sens, mais pas l’identité entre deux choses. Cela n’invalide pas la démarche mathématique, sauf si celle-ci prétend décrire parfaitement le monde réel.

- Platon : Si la perfection du concept, du rationnel, de l’abstrait, de la figure géométrique, du nombre, de la vertu ou de la sagesse n’étaient que des inventions arbitraires, sans signification réelle, comment les aurions-nous dans notre conscience ? Comment serait-il possible que deux hommes très différents puissent échanger leurs avis à partir de ces concepts et admettre des énoncés basés sur eux, quelle que soit leur origine, leur croyance, leur culture, leur époque ? Comment se fait-il que l’on parvienne à fonder des raisonnements qui n’ont pas été contredits sur de telles bases, si celles-ci n’avaient aucun fondement réel ? Inversement, pourquoi refuser que l’imparfait soit une approximation de la perfection, que l’à peu près soit une tentative d’approcher le précis, que la mesure aille vers le résultat exact ? Certes, le cercle que nous dessinons n’est jamais parfaitement circulaire. Tous les mathématiciens savent cela. Par contre, c’est le cercle conçu comme parfaitement circulaire, dont les points sont toujours à la même distance du centre, qui fonde le tracé, même le plus approximatif. L’idéal n’est pas qu’une aspiration vague ne correspondant à rien de réel : il est une norme du réel. Tous les cercles dessinés par des géomètres imparfaits avec des outils imparfaits sur des surfaces imparfaites ont en commun de viser à la norme parfaite du cercle. Il en va de même du Bon, du Juste, de l’Etat et de l’Homme. Personne n’a rencontré le concept d’homme dans la rue, ironise Antisthène, et sur ce point on peut lui donner raison aisément. Pourtant quand on parle d’homme, chacun comprend de qui il s’agit sans même le voir. A part, Antisthène qui pense que l’on parle d’un chien !

- Eschine : Ta vision, Platon, est certes intéressante, très intelligente même. Ton idéalisme est poussé logiquement à son extrême et il apporte des fruits très importants. Tu peux être fier d’en avoir la paternité. Alors pourquoi, dans tes écrits, l’attribuer à Socrate ? Ce n’est nullement une conception que tu dois à Socrate car, lui, loin de croire à l’existence de deux mondes, l’un des ombres ou des visibles et l’autre des idées ou des concepts, croyait à un seul monde qui englobait l’homme et la nature, la pensée et l’univers. Il semble d’ailleurs, comme le confirme ton mythe de la caverne, que cela reflète ta conception sur la séparation entre dirigeants et dirigés - qui n’est pas davantage celle de Socrate -, puisqu’à la multitude tu prêtes la seule capacité de s’intéresser au monde des sensations ou ombres, le monde du rationnel, celui des concepts, des raisonnements et des calculs étant réservé à une élite…

La philosophie, ou amour de la sagesse, que professe Socrate ne s’oppose pas à l’intérêt pour les pensées humaines et surtout pas à l’intérêt pour la vie des hommes et la vie sociale. Le « Je ne sais rien » de Socrate signifiait que, en admiration devant la richesse du monde et de la société, l’homme est sans cesse en train d’apprendre. Et, pour Socrate, même le moins savant des hommes est un philosophe, alors que, selon toi, les philosophes sont une élite, la minorité infime capable d’atteindre l’essence. Le propre de l’homme, de tout être humain, selon Socrate, est d’être sans cesse un apprenti-humain. Socrate ne cherche aucun savoir, ni aucune morale définitifs. Platon, tu cherches tout le contraire : pour toi, l’existence d’un savoir authentique nécessite que le monde non illusoire soit sans changement. Pour toi, l’essence est purement dans le monde des idées, dans une idée absolue, alors que la base réelle, pour Socrate, est dans la vie actuelle, dans la réalité physique, humaine et sociale. Pour Socrate, la dialectique est la loi contradictoire du changement réel. Socrate, contrairement à toi, n’a pas méprisé la pensée matérialiste d’Anaxagore, la pensée physique de Démocrite et Anaximandre et les a même étudiées à fond. Il ne rejette pas non plus la pensée de Zénon, tout en lui suggérant d’user davantage de la notion de contradiction. Au contraire, ta conception de la définition s’oppose à l’idée de Socrate selon laquelle le concept contient sa propre contradiction. Tu es certainement le plus intelligent d’entre nous, mais sûrement aussi la pire déception de notre maître. N’est-ce pas pour toi, Platon, que Socrate disait : « Qu’y aurait-il de beau dans l’intelligence d’un homme que la richesse du monde n’émerveillerait pas ? »

Ton absence lors des derniers instants de Socrate en dit assez long sur le refroidissement de vos relations et l’éloignement de vos points de vue. Tu défends l’idée du Bien, que tu dis tenir de Socrate, mais, pour ce dernier, il ne s’agit pas d’une idée définitive et morale. Pour toi, la dialectique est la science du vrai immuable, alors que, pour Socrate, elle est la science de la confrontation, de la contradiction et du changement, ce qui est diamétralement opposé. L’homme est au centre la philosophie de Socrate. L’être métaphysique et fondateur du monde est au centre de la tienne. L’homme pour Socrate, c’est l’imparfait, la lutte permanente concrète. L’idée, pour toi, c’est la perfection abstraite. Reconnais que le personnage « Socrate » de tes dialogues devrait plutôt s’appeler Platon ! Je t’assures que nous lirions tes dialogues avec beaucoup plus d’intérêt et beaucoup moins de gène...

- Eubulide : Platon, tu es partisan de la dianoia, ou méthode discursive de compréhension intellectuelle, et pas de la dialectique des contradictions de Socrate, qui englobe les contradictions de l’être et celles de la pensée. Tu as développé la théorie de la forme, ou eido, et pas de celle du concept de Socrate. Tu défends la recherche de l’arché, principe ultime de base de l’univers, et pas de la méthode scientifique de Socrate. Tu défends l’existence de vérités fondamentales immuables et éternelles, ou anamnésis, alors que notre maître ne cherchait que des vérités à notre échelle humaine, c’est-à-dire fragiles, personnelles et incertaines et ne se préoccupait plus des questions que des réponses. Et ce n’est pas la vision politique qui te rapproche de Socrate, loin de là. Platon tu te défies de la démocratie en considérant que la compétence politique n’est pas une compétence du peuple. Tu reproches au système démocratique de laisser croire à l’ignorant qu’il sait, parce qu’on lui demande son avis. Non seulement tu penses que la multitude ne sait pas ce qu’est le juste, mais tu estimes qu’elle ne peut pas savoir. Socrate pensait que chaque homme, quel que soit son niveau social ou d’études, est à la recherche de ce qui est bien, afin d’agir en fonction de cette manière de voir. Platon, mon cher ami, tu es certainement le philosophe le plus capable d’entre nous, mais tu n’es nullement un défenseur de la pensée de Socrate, même si tu ne cesses de mettre en avant son personnage dans tes dialogues, afin de défendre tes propres points de vue.

- Phédon : Tu as raison, Platon, d’attribuer à Socrate la véritable découverte du concept, moyen pour l’homme de communiquer sur le monde à l’aide d’abstractions, d’images, de généralisations. Mais ce que tu estimes être l’image même du concept, les notions mathématiques, en sont très loin. En effet, pour Socrate, le concept doit contenir en lui-même sa propre contradiction, comme tout objet et toute situation tient sa dynamique de sa dialectique interne, du combat intérieur entre ses contraires. L’homme, par exemple, n’est ni bon ni mauvais, mais tiraillé sans cesse entre tendances adverses. Il est le lieu d’un combat permanent. La société n’est pas stable, mais elle-même sans cesse tiraillée entre forces adverses. La nature présente également des combats incessants, en son sein comme au sein de chacune de ses parties. Le concept doit non seulement tenir compte de ce caractère dialectique de la notion que l’on veut rendre abstraite, mais sa définition est même l’expression la plus claire possible de ce combat. Ceux qui ont discuté le plus à fond avec Socrate auront tous constaté que, loin d’arriver à une conclusion, le débat, parti d’une alternative, menait à une alternative nouvelle. Telle est la dialectique de Socrate. Pour lui, l’un est inconcevable sans contenir en son sein la pluralité. Et la pluralité n’a d’autre fin que de mener à l’unité. Or, le « un » des mathématiques est égal à lui-même et non à une pluralité. Ce n’est pas une notion dialectique. Le concept de nombre est trop figé pour être un élément d’une conception dynamique.

La pensée que défendait Socrate n’est pas la pensée mathématique, mais la pensée dialectique dans laquelle chaque chose contient elle-même son contraire. Chaque homme, par exemple, veut en même temps une chose et son contraire. Il est courant que ce qui l’attire le repousse en même temps. Socrate rappelait, à juste raison, qu’un homme juste commet des injustices, que le bon contient aussi des éléments mauvais, que le concept doit contenir son contraire, expliquer comment les deux s’imbriquent tout en se combattant. Chaque société, comme chaque être vivant ou chaque partie de l’univers matériel, est fondée sur des contradictions. Il était très loin, ainsi, de la pensée mathématique, dans laquelle une notion n’est pas contradictoire : deux droites parallèles ne sont pas à la fois sécantes ; deux nombres ne sont pas à la fois égaux et différents ; une figure n’est pas à la fois triangulaire et rectangulaire, etc. Seule la contradiction permet de penser la dynamique du monde, alors que le nombre, le point, la droite ont un caractère figé. La pluie et le beau temps s’opposent, mais ils sont unis au sein du nuage, qui est une structure produite à la fois par les deux. Les mêmes couleurs peuvent se détruire mutuellement dans une peinture (donnant du noir) ou se compléter dans les rayons lumineux pour donner de la lumière blanche. Le concept doit rendre compte des contradictions de la réalité. L’image d’un monde sans contradiction serait un monde sans changement ni mouvement. L’un des mérites des paradoxes de Zénon a été de montrer que le mouvement s’oppose à toute logique du oui/non exclusif, sans contradiction interne. Si on peut dire qu’un objet est totalement sans mouvement et qu’un autre est totalement en mouvement, alors le mouvement n’existe pas car on ne peut pas passer, même dans un temps infini, du non-mouvement au mouvement !

Platon, tu vises à retirer les contradictions qui existent au sein de la société athénienne ou grecque, alors que Socrate ne cherchait pas à les effacer, ni à les cacher, ni même à les amoindrir, mais, au contraire, à les rendre conscientes. L’évolution de la société grecque est le produit de ses contradictions, et sa crise provient de la phase où ces contradictions s’exacerbent au point de devenir explosives. C’est en cela que la philosophie de Socrate est révolutionnaire et la tienne, Platon, est conservatrice. Certains d’entre vous affirment que Socrate ne voulait pas s’embarquer dans les querelles de la philosophie des sciences qu’il estimait sans intérêt. Cela n’est pas exact. Il avait effectivement été contraint d’y renoncer en public, mais continuait à y réfléchir personnellement. Et, surtout, il pensait que le débat philosophique était fondamentalement le même qu’il s’agisse des buts personnels de l’individu, des buts sociaux de la Cité ou du monde de conservation et de changement de la matière. L’avantage, selon Socrate, du thème de la vie quotidienne était que chacun aura son avis là-dessus et que cela permettra de débattre à égalité entre l’homme de la rue, le savant et l’homme de la classe dirigeante. Chacun d’eux pensera détenir sa propre réponse et pourra participer valablement au débat. Et, encore une fois, Socrate ne voulait pas assener ses leçons, mais permettre à chacun d’aller au bout de sa propre pensée.

- Eschine : Aristophane savait que Socrate continuait d’étudier la nature, et il se moquait, dans son théâtre, du philosophe qui tombe dans un puits à force de vouloir regarder les étoiles. C’était une manière de le dénoncer comme voulant toujours donner une interprétation philosophique à la nature. Ce sera d’ailleurs un des chefs d’accusation du procès. Jeune, Socrate avait été contraint de quitter et renier officiellement son maître Anaxagore, condamné pour athéisme par Athènes. Il avait décidé, du coup, d’opter pour l’étude de la philosophie de la vie sociale plutôt que celle de la nature qui venait d’être rejetée par la cité. Pour lui, ce n’était qu’une manière de continuer à philosopher dans le même sens, puisqu’il ne séparait pas la vie sociale de la nature. Mais il ne voulait pas qu’il arrive la même chose à ses disciples : qu’ils soient contraints de le renier.

- Xénophon : Il est exact que Socrate avait étudié les théories mathématiques et physiques avec plusieurs maîtres de ce domaine, mais il estimait que l’on n’avait pas les moyens de trancher entre les diverses théories de son époque, que ce soit celle de Parménide (l’unité de l’être), de Leucippe (la multiplicité infinie), d’Héraclite d’Ephèse (le mouvement perpétuel des corps, ou le tout naît et tout meurt), de Zénon d’Elée (l’inertie absolue). Pour les uns, tout change. Pour les autres, le changement est illusion. Pour les uns, la matière est une. Pour les autres, elle est plurielle. Pour les uns, toute la vérité est dans les astres. Pour d’autres encore, elle est dans l’étude de la matière sur terre. Pour les uns, tout est eau, terre et feu. Pour d’autres, tout est formé de triangles. Pour d’autres encore, tout est nombre. Trancher entre ces thèses adverses est une gageure, dans l’état actuel de nos connaissances. S’engager dans le débat est sans fin et c’est une recherche vaine. Bien sûr, Socrate a développé des notions philosophiques sur le monde, mais il ne prétendait pas que l’on devait tirer de l’observation des cieux des règles sur la manière de se comporter. Il comptait pour cela sur les règles sociales, sur la vertu des citoyens et sur la providence divine s’exprimant au travers des oracles et des offrandes. Si quelqu’un voulait s’élever au-dessus des connaissances humaines, il lui conseillait de s’adonner à la divination, de chercher à connaître la volonté des dieux par les signes qu’ils nous en envoient. Ce sont ses adversaires qui, pour le discréditer et l’éliminer, ont voulu faire croire qu’il prétendait comprendre les astres, les étoiles, l’univers, la foudre et le tonnerre dans son étude philosophique, s’attaquant à la croyance des Athéniens selon laquelle ces choses nous portent des messages des dieux pour nous permettre d’orienter notre conduite. par Jupiter, je peux attester que ces accusations sont mensongères !

- Eubulide : Je ne pense pas que Socrate ait jamais compté sur les oracles et les offrandes plus que sur la recherche de la vérité par la science. Il estimait certes qu’un débat pouvait plus facilement d’établir sur le bonheur, sur la vertu, sur la bonne manière de former les citoyens que sur la matière et le mouvement. Et surtout, il pensait que c’est la même philosophie qui a cours dans toutes les questions, car il y a un seul monde. En voulant développer les conceptions philosophiques de ceux avec qui il débattait, il lui suffisait de prendre comme thème le sujet préféré de chacun. Avec les maçons, il parlait de maçonnerie. Avec les militaires, de l’art militaire. Et ainsi de suite… Mais si on va au-delà des apparences, Socrate poursuivait toujours le même débat. Sa thèse est que l’on a besoin d’une philosophie pour penser le monde, quelle que soit la profession que l’on exerce, quelle que soit la position sociale ou l’origine d’un homme. Et c’est sur l’homme qu’il comptait, pas sur les dieux, sur la conscience et pas sur la croyance.

Socrate est adepte de la connaissance. Or, la connaissance s’oppose aux dieux, comme le montre le mythe de Prométhée, celui qui a volé le trésor de la connaissance et l’a payé cher, d’une souffrance sans fin. Prométhée répondit au serviteur des dieux, Hermès, « Je hais tous les dieux ; ils sont mes obligés, et par eux je subis un traitement inique. (…) Contre une servitude pareille à la tienne, sache-le nettement, je n’échangerais pas mon malheur. J’aime mieux, je crois, être asservi à ce roc que me voir fidèle messager de Zeus, père des Dieux ! » « L’homme est la mesure de tout. » de Socrate s’oppose à un discours du type dieu est la mesure de tout ou la morale est la mesure de tout. La connaissance, selon Socrate, est une démarche humaine, c’est-à-dire une recherche de l’homme vers sa propre existence et non vers un univers idéal et donc pas une démarche vers dieu.

Le « Connais-toi toi-même. » de Socrate signifiait que l’homme devait chercher ses vérités en lui-même et non dans les mythologies divines, les miracles, les oracles, les sacrifices… Nous remarquerons qu’il ne citait jamais que la première partie de ce qui était inscrit au fronton du temple de Delphes consacré à Apollon (un dieu dont le nom venait difficilement à ses lèvres) et qui disait : « Connais-toi toi-même, laisse le monde aux Dieux. » Pour Socrate, l’homme devient la mesure de chaque chose. Socrate expliquait ainsi à Xénophon que « les hommes ne sont jamais plus heureux que lorsqu’ils se connaissent eux-mêmes. » C’est une démarche très éloignée que celle consistant à chercher à connaître dieu et d’en tirer une manière de vivre…

A peu d’instants de sa mort, dans sa prison, Socrate dissertait sur les croyances dans la mort : « Quand les morts sont arrivés à l’endroit où leur démon respectif les amène, ils sont d’abord jugés, aussi bien ceux qui ont mené une vie honnête et pieuse que ceux qui ont mal vécu. Ceux qui sont reconnus pour avoir tenu l’entre-deux dans leur conduite, se dirigent vers l’Achéron, s’embarquent en des nacelles qui les attendent et les portent au marais Achérousiade. Ils y habitent et s’y purifient ; s’ils ont commis des injustices, ils en portent la peine et sont absous ; s’ils ont fait de bonnes actions, ils en obtiennent la récompense, chacun suivant son mérite. Ceux qui sont regardés comme incurables à cause de l’énormité de leurs crimes, qui ont commis de nombreux et graves sacrilèges, de nombreux homicides contre la justice et la loi, ou tout autre forfait du même genre, à ceux-là leur lot c’est d’être précipités dans le Tartare, d’où ils ne sortent jamais. Ceux qui sont reconnus pour avoir commis des fautes expiables, quoique grandes, par exemple ceux qui, dans un accès de colère, se sont livrés à des voies de fait contre leur père ou leur mère et qui ont passé le reste de leur vie dans le repentir, ou qui ont commis un meurtre dans des conditions similaires, ceux-là doivent nécessairement être précipités dans le Tartare ; mais lorsque après y être tombés, ils y ont passé un an, le flot les rejette, les meurtriers dans le Cocyte, ceux qui ont porté la main sur leur père ou leur mère dans le Pyriphlégéthon. Quand le courant les a portés au bord du marais Achérousiade, ils appellent à grands cris, les uns ceux qu’ils ont tués, les autres ceux qu’ils ont violentés, puis ils les supplient et les conjurent de leur permettre de déboucher dans le marais et de les recevoir. S’ils les fléchissent, ils y entrent et voient la fin de leurs maux, sinon, ils sont de nouveau emportés dans le Tartare, et de là dans les fleuves, et leur punition continue jusqu’à ce qu’ils aient fléchi ceux qu’ils ont maltraités ; car telle est la peine qui leur a été infligée par les juges. Enfin ceux qui se sont distingués par la sainteté de leur vie et qui sont reconnus pour tels, ceux-là sont exemptés de ces séjours souterrains et délivrés de cet emprisonnement ; ils montent dans une demeure pure et habitent sur la terre. Et parmi ceux-là mêmes, ceux qui se sont entièrement purifiés par la philosophie vivent à l’avenir absolument sans corps et vont dans des demeures encore plus belles que les autres. Mais il n’est pas facile de les décrire et le temps qui me reste à cette heure n’y suffirait pas. » Et il concluait : « Soutenir que ces choses-là sont comme je les ai décrites ne convient pas à un homme sensé. »

Donc, à la port même de la mort, Socrate n’a pas varié : il ne croyait ni aux enfers, ni aux paradis, ces images que les hommes ont eux-mêmes produit pour se reposer de la crainte de la mort.

Les dieux grecs se sont succédés sans se supprimer mutuellement, de la même manière que les anciennes formes de domination sociale se sont superposées sans se supprimer mutuellement. Du coup, la théologie s’est transformée en une histoire des dieux. Au début, le Chaos, puis Gaia et Eros. Viennent ensuite Cronos, Zeus et Rhéa. La hiérarchie des dieux apparaît avec celle des sociétés. La royauté humaine produit des dieux rois. Les sociétés de cultivateurs donnent les déesses. Les sociétés de guerriers donnent les héros, à moitié divins. La société centralisée choisit de centraliser les dieux. Les douze plus grands dieux règnent alors sur l’Olympe, dirigeant une multitude d’autres dieux et héros. Et, maintenant, avec la Grèce moderne d’aujourd’hui, des penseurs comme Platon nous proposent une nouvelle manière de voir avec un dieu unique. Mais Socrate, lui, ne raisonnait pas ainsi. Il considérait que l’homme doit s’interroger lui-même sur sa manière d’agir et pas seulement interroger les dieux, car ces derniers ne sont que le reflet du comportement des hommes…

Dans le discours que Socrate a adressé au tribunal, il ne lui arrive qu’une seule fois de nommer une divinité, lorsqu’il mentionne le fait que la mère d’Achille, Thétis, était une déesse. Jamais de référence à Apollon, Zeus et tous les autres dieux d’Athènes. Socrate se moque de Mélétos parce qu’il le confond avec Anaxagore et prétend qu’il affirme que le Soleil est une pierre et que la Lune est faite de terre, au lieu d’être des dieux comme le pensent la plupart des hommes. Mais il ne déclare pas expressément qu’il croit que le Soleil et la Lune sont des dieux. Quant à la religion de Socrate, c’est la confiance dans la conception morale de chacun et sa capacité à trouver lui-même sa voie dans la vie. Aucun rapport avec les sacrifices, la nécessité de faire parler les dieux lors de ces rites en examinant les viscères et autres croyances communes aux Athéniens…

- Xénophon : Par Zeus ! C’est à tort que l’on a accusé Socrate, devant les Athéniens, de mépriser les dieux d’Athènes et d’en introduire de nouveaux. Vous remarquerez que, même à son procès, on n’a pas accusé Socrate de ne pas croire aux dieux en général. Je m’étonne que les Athéniens aient pu croire que Socrate avait sur les dieux des opinions coupables, lui qui n’avait rien dit, rien fait d’impie, lui qui a toujours respecté dans les actes la vertu qu’il défendait par la parole. Socrate avait remarqué et personnellement expérimenté les diverses manifestations des esprits dans la vie des hommes : songes, états contemplatifs, visions, prédictions de la Pythie, voix intérieure, prémonition, transe, hallucination, hypnose, etc. Il ne cherchait nullement à nier leur importance dans la vie des êtres humains et voulait au contraire discuter davantage comment les hommes et les femmes vivaient en bonne entente avec leurs voix intérieures. Lancer ce type de faux débats n’améliorera en rien le sort des Athéniens ni des Grecs, ou des hommes en général. Nos problèmes sont trop graves et trop urgents à résoudre pour nous enliser dans des discordes de ce genre. La manière de gouverner et de défendre la cité doit rester au centre de nos préoccupations, comme la manière dont nous souhaitons que les citoyens, du plus humble au plus puissant, se comportent, dans leur vie personnelle ou collective.

- Eschine : Inutile de nous cacher la gravité des posiitions de Socrate. Les ennemis de Socrate n’ignoraient nullement qu’elles allaient bien au-delà de quelques reproches concernant les dieux d’Athènes. Elles étaient bien plus explicites sur le terrain politique. Et, sur ce thème, elles ne contenaient pas que des racontars. Socrate combattait effectivement la politique de la classe dirigeante. Certes, il la combattait surtout en paroles, mais cette classe dirigeante et ses hommes politiques estimaient que, dans la situation critique d’Athènes, ces critiques étaient dangereuses pour eux. Quand Socrate avait émis, devant le tribunal, l’idée qu’il ne faisait que prôner la vertu, la réponse avait été violente :

« Mais, par Jupiter, avait explosé de colère l’accusateur, il excitait au mépris des lois établies, puisqu’il affirmait que c’est folie de compter sur le choix d’une fève noire ou blanche, sur le tirage au sort, pour choisir les magistrats d’une république, tandis que personne ne voudrait se fier au hasard pour choisir un pilote de navire, un architecte ni un joueur de flûte, alors que les fautes que pourraient commettre ces hommes seraient bien moins nuisibles à la société que les fautes de ceux qui gouvernent l’Etat. De tels discours inspirent aux jeunes gens le mépris de la constitution et les poussent à la violence. »

- Hermogène : J’ai eu l’occasion de discuter des dieux avec Socrate. Je lui exposais que, selon moi, les dieux, omniscients tout autant qu’omnipotents, sont à ce point mes amis que grâce à leur sollicitude, ils ne me perdent jamais de vue, ni de nuit, ni de jour, où que j’aille, quoi que je sois sur le point d’accomplir. En outre, comme ils prévoient ce qui va découler de chaque acte, ils me signifient, en m’envoyant comme messagers des paroles, des songes, des oiseaux, ce que je dois faire ainsi que ce que je ne dois pas faire ; de mon côté, quand je leur obéis, je ne m’en repens jamais ; mais il m’est déjà arrivé un jour de ne pas les croire et j’en ai été puni. Quand j’exposais cela à Socrate, il me répondit : « eh bien, là-dessus, il n’y a rien d’incroyable ; toutefois, pour ma part, ce que j’aurais du plaisir à apprendre, c’est la façon dont tu les honores pour t’en faire de tels amis. » Voilà comment discutait Socrate : il ne débattait pas directement de la croyance, mais de la vie des hommes, y compris si ces hommes croyaient aux divinités. Cela a pu, parfois, donner l’illusion à certains que Socrate avait dit qu’il croyait aux dieux ou qu’il n’y croyait pas. Il est bien difficile de répondre à cette question. En fait, Socrate avait choisi d’orienter la discussion sur autre chose : comment les hommes fabriquent leur pensée et comment ils choisissent leur manière de vivre.

- Platon : Comment s’interroger sur les dieux ? Sur quoi peut-on se fonder pour répondre à cette question ? Je propose de réfléchir à ce qui nous vient à l’esprit et de quelle manière il y vient. prenons, par exemple, les mathématiques. Chacun reconnaît que les hommes peuvent concevoir les mathématiques, or ce domaine se caractérise par une perfection très inhabituelle dans la vie des hommes. C’est une preuve qu’il y a une vérité qui dépasse le monde que nous connaissons. Comme le montrent le cercle, le triangle et l’hexagone, nous pouvons concevoir la perfection et nous savons que celui qui a conçu l’air, le feu et l’eau avait certainement cette capacité de concevoir la perfection. Le monde qui nous entoure a été conçu et, certainement, il l’a été par un seul bâtisseur, à partir d’éléments simples comme le cercle, le triangle et l’hexagone. Malgré la diversité des apparences, l’existence du monde nous laisse entendre que la construction a été le fait d’un seul esprit capable de bâtir le monde comme un tout. Bien sûr, ce monde nous est difficilement intelligible parce que nous n’accédons pas directement aux éléments de cette construction. Comme les hommes dans la caverne, nous ne percevons que des ombres, des projections sur le fond imparfait de la caverne. Cependant, les quelques éléments de perfection que, malgré notre faible capacité, nous parvenons à comprendre, par exemple en mathématiques, nous montrent que la perfection de l’ordre est la plus apte à comprendre ce monde dont l’apparence est le désordre.

- Eschine : Il est compréhensible que des opinions aussi opposées existent concernant l’avis de Socrate sur les dieux. En effet, certains commettent une erreur en prenant les manières de discuter de Socrate pour des affirmations positives. J’ai moi-même assisté, avec Xénophon, à un entretien de Socrate avec Aristodème. Xénophon est persuadé que Socrate y défendait l’existence des dieux et leur providence. Je pense le contraire. Socrate discutait en fonction des connaissances et des convictions de ses protagonistes, défendant les dieux avec un athée et les combattant avec un croyant, comme il défendait la politique avec un participant détestant la politique et la combattait avec un politicien. En même temps, il discutait dans le cadre de la pensée de son interlocuteur et pas avec le but de défendre des objectifs adverses. N’oublions pas que Socrate estimait que la contradiction interne (et non la contradiction extérieure) est le moteur de tout, qui éclaire tout. C’est pour cela qu’il va expliquer pourquoi les croyants font des offrandes, quand il discute avec Aristodème qui ridiculise les offrandes. Il ne cherche pas à défendre les dieux, mais à comprendre les hommes. Il n’y voit pas des comportements ridicules, mais des attitudes fondamentales des hommes qui doivent être étudiées et comprises, plutôt que simplement ridiculisées par les non croyants. D’autre part, il estime qu’Aristodème apprendra plus sur son athéisme, en approfondissant les raisons des croyants qu’en riant à leur propos. Il demande ainsi à Aristodème de trouver des explications athées aux questions qui légitiment, aux yeux des croyants, l’existence des dieux : pourquoi l’homme a-t-il les capacités qui sont les siennes et qui se distinguent de celles des animaux, comment le monde a-t-il été fabriqué, comment se fait-il que nous ayons des organes qui parviennent efficacement à fonctionner s’ils nous pas été fabriqués par des dieux, d’où vient la vie et d’où vient la mort, d’où vient l’intelligence, si tout cela n’a pas été produit par la volonté des dieux ? On peut dire qu’en ce sens, Socrate se fait l’avocat du diable et c’est un des points qui énervé, bien des fois, ses interlocuteurs, qui ne voyaient pas du tout où il voulait en venir. C’est à l’athée de démontrer qu’il est capable, sans faire appel aux dieux, d’expliquer d’où viennent la différence entre l’homme et l’animal, le développement de l’intelligence humaine, les raisons des comportements humains, individuels et sociaux, etc. D’autre part, Socrate discute beaucoup plus de la manière de pratiquer la religion, de comment elle agit sur les conceptions et les actions des hommes, que de sa validité en elle-même, car il s’intéresse surtout à la manière dont les hommes vivent. Et la mort fait partie de la vie. Du coup, il discute ce que devraient faire les croyants : par exemple, faut-il faire des offrandes de grande ampleur, ou ne faire que les offrandes qui correspondent à leurs moyens matériels. Il expose que, pour le croyant, les dieux ne devraient pas être davantage touchés par un cadeau important que par un cadeau proportionné aux moyens de celui qui le fait, quand celui-ci, par exemple, est pauvre. On comprend que son souci est beaucoup plus que les hommes ne se ruinent pas pour un mort. D’autre part, il explique que, lorsque l’âme est partie, on doit rapidement enterrer le mort. Il est d’accord que l’on peut garder un bon souvenir d’un mort, mais il pense que l’on ne doit pas y sacrifier l’existence de ceux qui sont restés en vie. Cela signifie qu’il estime qu’une personne est définitivement partie quand elle est morte et qu’il est inutile de vouloir en conserver à tout prix le corps. Cela va plutôt à l’encontre des comportements de ceux qui croient à l’immortalité. D’une manière générale, Socrate conseillait de bien se comporter avec les vivants, plutôt qu’avec les morts…

Quand il discutait des dieux, Socrate discutait en fait de la manière de vivre des hommes. Par exemple, on n’entendait pas Socrate effectuer un serment « par Jupiter », ni « par Apollon » mais un « par Junon », ce qui sous-entendait qu’il faisait appel aux dieux féminins pour se distinguer de tous ceux qui se réclament sans cesse des dieux masculins. Là encore, croit-il plus aux dieux féminins ou veut-il plutôt marquer par là qu’il combat le rabaissement des femmes ?

N’oublions pas que Socrate discutait avec chacun de ses interlocuteurs sur la base des propres buts dans la vie et des propres conceptions de l’existence de cette personne. Son point de départ était toujours la réponse personnelle de chacun à la question : « quel est le but de la vie ? » Cela signifiait qu’il parlait art avec l’artiste, politique avec l’homme politique, guerre avec le militaire, discours avec le discoureur, rêve avec le rêveur et croyance avec le croyant. Cela ne veut pas dire qu’il était rêveur ou croyant. Mais il souhaitait amener chacun à approfondir la signification de ses buts dans la vie. L’homme doit agir le plus consciemment possible pensait-il. C’est très différent de vouloir suivre les dieux. Suivre sa propre conscience (son daïmon), ce n’est pas suivre une morale imposée du dehors. C’est à chaque homme de s’interroger lui-même sur ce qui est bien et les croyances affirment le savoir collectivement pour tous. Socrate considère que ce qui compte pour un homme, c’est la manière dont il a vécu, alors que le croyant pense que ce qui importe se passe à la mort et après. Chaque homme doit rechercher sa propre voix alors que les religieux pensent que la doctrine doit dicter les actes de chacun. Faire de chacun le juge de ses propres actes et de ses pensées, c’est le contraire d’en appeler à des dieux ou à un dieu pour les juger.

- Critobule : Socrate affirmait que « L’homme est le seul animal à croire à des dieux. », mais est-ce que cela signifiait, pour lui, une supériorité de l’homme ou une étrangeté de l’homme ? Est-ce que cela signifiait que les hommes avaient inventé les dieux, ou que la pensée de l’existence des dieux s’était imposée aux hommes ? Ce n’est pas évident. Etait-ce l’expression d’un plus grand respect de l’humanité, dans sa capacité à connaître les dieux ou, au contraire, un plus grand ridicule de l’espèce humaine qui, dans sa grande prétention, en arrivait à les inventer ? J’ai l’impression que Socrate était quand même plus prêt de rire de la prétention humaine à fonder des dieux que d’y souscrire.

- Platon : Bien sûr que les citoyens n’ont aucune raison, dans la situation actuelle, de respecter les dieux, vu la manière ridicule par laquelle ils ont été présentés par les poètes, et notamment par Hésiode et Homère. Comment voulez-vous avoir de la considération pour des dieux faibles, cupides, menteurs, vicieux, jaloux, cruels, capables de commettre des meurtres et d’autres méfaits, à l’image des humains. De tels dieux, qui s’opposent violemment, n’agissent pas sagement, n’ont rien de positif pour la conception morale du citoyen, pour l’éducation des jeunes générations, pour la cohésion sociale, pour la stabilité de l’Etat. Ce dernier doit s’assurer, au contraire, que l’image de dieu soit celle de la perfection, de l’immuabilité, de la continuité, de la vérité et de la sécurité. Tout homme doit pouvoir y trouver une référence, quelle que soit son origine, sa situation sociale, son histoire personnelle. C’est le plus grand crime des poètes d’avoir présenté les dieux avec tous les défauts des mortels. Comment pourraient-ils ensuite entraîner un quelconque respect ? Cette description par les poètes de l’ancienne société grecque nous pousse à penser que les vices et les défauts du monde actuel ont toujours existé, que l’idéal n’existe pas et que seuls les intérêts individuels priment et primeront toujours. Comment voulez-vous que les enfants soient ensuite éduqués pour édifier une société idéale, soient capables d’assurer le gouvernement de la cité dans l’intérêt général au lieu de rechercher des bénéfices immédiats et de succès factices ? Dépravation, corruption, relâchement moral ne peuvent qu’en découler. Dieu doit servir à rappeler ce qu’est le bien. Nos dieux ne jouent nullement ce rôle. Ils sont sans cesse en lutte, alors que la paix sociale devrait être leur première vertu, l’exemple qu’ils donnent aux citoyens… Quant à Socrate, loin de négliger la morale de l’individu, le bien, la vertu, le juste et le bon, il le cherchait sans cesse, cherchant à tendre vers cet idéal qu’il est normal d’appeler dieu.

- Phédon : Le fondement même de la croyance dans les dieux, c’est que les peuples ne se construiraient pas eux-mêmes, mais seraient construits par des rois, par des héros, par des êtres qui les dépasseraient. Inutile de préciser que Socrate combattait une telle conception. Ce sont les hommes qui font leur propre histoire, même s’ils ne la font pas n’importe comment et qu’ils n’agissent pas dans le sens qu’ils croient généralement. Ce que Socrate reprochait aux mythes diffusés par Homère et Hésiode n’est pas ce que tu leur reproches, Socrate. Tu regrettes que ces poètes n’aient pas diffusé des histoires qui créditent l’Etat, les institutions, l’idéologie dominante. Socrate leur reproche d’avoir inventé un faux héroïsme, en masquant les véritables buts des classes dirigeantes de l’ancienne Grèce, les objectifs de leurs guerres, de leurs alliances et mésalliances. Et surtout, il leur reproche de faire croire que l’Etat les a construits. C’est faux ! La Grèce est née, a fait naître son artisanat, son industrie, son commerce, sa flotte, dans une société qui ne connaissait pas l’Etat, même quand elle avait des rois élus. Le développement d’un monde hellénique n’est pas non plus le produit de l’emprise d’Etats comme celui de Sparte ou d’Athènes. Non, ce sont des peuples, qui voulaient se protéger contre des invasions guerrières, qui ont colonisé les bords de la mer Méditerranée. La conquête du grand commerce d’un Etat puissant n’était nullement le but de ces Grecs qui ont diffusé le monde des Héllènes ! Etre dominé par un Etat puissant n’est pas un objectif pour les milieux populaires. Du coup, les peuples ne sont pas contraints de croire à des dieux qui décident de leur sort à leur place. L’idée maitresse des religions et superstitions consiste à croire que les hommes n’ont pas le choix : leur vie serait déjà décidée ailleurs que là où ils peuvent intervenir, dans l’univers matériel qu’ils connaissent. Notre ami Hippocrate de Cos, lui aussi un grand disciple de Socrate, est un médecin très connu bien au-delà de sa région pour avoir montré que l’on peut expliquer les maladies par des forces naturelles et sans faire appel aux croyances, aux dieux, aux démons et aux sortilèges divers. Il a ainsi montré que l’épilepsie était une maladie comme les autres et non une expression de quelconques démons. Il a donné ainsi une méthode médicale pour examiner les malades, fondée sur l’étude du passé du malade, des faits qui se sont produit au moment du déclenchement de la maladie, de l’examen des symptômes, etc… L’acteur principal de toutes les religions est un destin qui s’imposerait aux hommes. Qu’il s’appelle Apollon, Zeus ou qu’il ait d’autres noms, un dieu n’est pas dépendant de l’intervention des hommes. Y croire, c’est donc croire que l’essentiel des destinées humaines se décide ailleurs que là où les hommes peuvent eux-mêmes intervenir. Par delà les religions, Socrate combattait d’abord l’idée que l’homme ne peut intervenir sur son propre sort.

- Métrodore : J’estime que Socrate défendait une philosophie de la nature, dans laquelle il n’est pas besoin de dieux extérieurs au monde. L’homme n’est pas dans un monde à part de celui de la matière, des animaux, des plantes, et même des choses, de la terre aux étoiles. Ce sont les hommes qui ont prêté vie aux dieux qu’ils ont inventé et Socrate ne s’est jamais prêté aux mascarades des faux dieux. Il a toujours estimé que les hommes devaient d’abord raisonner avec leur propre capacité à juger, plutôt que de demander à des prêtres de juger à leur place. Il a laissé des amis consulter la Pythie, comptant d’abord sur la manière de poser la question et ensuite sur la manière d’interpréter la réponse, pour que l’esprit rationnel de l’homme se charge de répondre correctement à la situation.

- Xénophon : Vous faites erreur : c’est la domination imposée par Athènes au reste de la Grèce que combattait Socrate, y compris la domination idéologique, religieuse notamment. Du coup, il ne s’alignait pas sur les dieux de l’Olympe, mais pour des raisons politiques, et non pour des raisons religieuses, parce qu’il aurait été athée. Même pour l’accuser, Athènes n’a pas prétendu voir en Socrate un ennemi des dieux et de la religion, en général, mais un ennemi de la religion d’Etat propre à la cité, et qu’Athènes visait à imposer à toute la Grèce. A son procès, chacun a pu apprécier qu’accusé de ne pas croire aux dieux d’Athènes, le nom d’Apollon n’est même pas venu à ses lèves ! N’oublions pas que son ami Euripide traitait Apollon, un des principaux dieux d’Athènes, de "méchant homme", ne se gênait pas pour bafouer Aphrodite et Artémis. Et Euripide reflétait ainsi le point de vue de Socrate, puisqu’ils discutaient ensemble, dans les détails, chaque pièce de théâtre, avant qu’elle ne soit représentée. N’oublions pas que son autre ami Alcibiade, ici présent, avait été accusé, à la veille de son départ à la tête de l’escadre athénienne de la flotte, certainement à tort mais cela importe peu aux calomniateurs, d’avoir mutilé le visage des statues d’Hermès à Athènes. Le fait que la Pythie de Délos ait choisi Socrate comme le meilleur des Athéniens renforçait encore le risque qu’il représentait comme personnage au-delà des limites spirituelles de la cité. La ville de Delphes était opposée à la domination athénienne, qu’elle soit politique ou idéologique. Nul en Grèce n’osait combattre ouvertement la Pythie de Delphes, mais Athènes n’avait pas du tout apprécié que Socrate soit publiquement soutenu par Delphes et considéré par elle comme "l’homme le plus sage de la cité", devenait une gêne pour l’établissement de dieux propres à Athènes et qui voulaient s’imposer à toute la Grèce. Alcibiade n’est pas le seul des disciples de Socrate qui ont été utilisés contre lui.

C’est vrai que l’accusation jouait sur les deux tableaux et pouvait sembler parfois prétendre condamner Socrate pour athéisme. Critias d’Athènes a été ainsi l’un des motifs d’accusation de Socrate et cet ennemi politique était aussi marqué au plan religieux. N’avait-il pas été un disciple de Socrate avant de participer au régime mis en place à Athènes sous la direction de Sparte après la défaite athénienne ? Or Critias avait affiché, dans son théâtre, un athéisme provoquant. Il avait été lui aussi catalogué comme sophiste, hostile aux dieux d’Athènes, et donc comme critique servant à détruire la confiance d’Athènes dans ses propres forces. Enfin, dans l’accusation théâtrale d’Aristophane dans sa fameuse pièce des « Nuées », il y avait une accusation d’athéisme. Diagoras de Mélos ayant été accusé d’athéisme, Aristophane a eu la ruse d’appeler notre maître « Socrate de Mélos ». Mais ces accusations d’athéisme sont infondées : Socrate n’a jamais été athée et n’a jamais participé aux débats sur les dieux, disputes abstraites qu’il estimait sans intérêt. Il ne discutait pas ces sujets, estimant inutile de débattre rationnellement ce qui n’est pas du domaine du rationnel, mais du passionnel. Mis à part les calomniateurs qui visaient à le discréditer, on ne peut pas attribuer à Socrate un quelconque refus général de tous les dieux car il n’a pas développé un tel point de vue, tout en refusant de donner à Athènes une quelconque reconnaissance de ses dieux propres.

- Aristodème : La peste soit des dieux et des religieux ! Voilà ce que tout adepte de Socrate devrait être capable de clamer et je m’étonne d’entendre ici un tout autre discours. Socrate a été condamné pour avoir condamné les dieux et vous continuez à défendre ces dieux au nom desquels on a tué notre maître. Je ne peux appeler cela que trahison et tromperie. Les peuples sont menés par le bout du nez au nom des dieux. On les pousse à d’entredétruire, à se faire la guerre. Les dieux ne servent qu’à pousser les peuples à la soumission aux dictatures, à la soumission à l’exploitation, à l’esclavage. Ils ne se servent nullement à humaniser le monde mais à le rendre plus barbare. Et on continue à nous demander des faire des sacrifices et des offrandes aux dieux pour que la société continue à devenir plus dure pour les opprimés et plus douce pour les oppresseurs ! Allez-y ! Inclinez-vous devant Zeus, Apollon, ou même Héra, si cela vous amuse ! Les dieux ne vous sauveront jamais de rien et surtout pas de votre couardise ! Inclinez-vous ainsi devant un soi-disant destin qui vous est imposé et qui sert uniquement les classes dirigeantes ! Mais ne dites pas que c’est Socrate qui vous a appris à agir ainsi, car, en parlant ainsi, vous mentez ! Jamais il ne s’est agenouillé devant la classe dirigeante, quitte à y laisser la vie. Ne salissez pas sa mémoire en diffusant des mensonges sur sa pensée ! Car, en agissant ainsi, vous le tuez bien plus que le pouvoir et les classes dirigeantes athéniennes n’ont jamais pu le faire. Ces derniers ont profité d’un moment d’égarement du peuple athénien mais elles savent que l’opinion publique se retournera en faveur de Socrate. Mais, vous, les soi-disant disciples, vous préparez la suite en faisant en sorte que le peuple ne trouve plus du tout le sens dans lequel Socrate aspirait à transformer la société. Au feu les exploiteurs, les oppresseurs et leurs défenseurs les gouvernants, les pouvoirs politiques, les institutions religieuses, les idéologies de la soumission ! Quant aux arguments sur Euripide qui aurait seulement pourfendu les dieux de l’Olympe athénien, rappelons qu’Euripide écrit, et avec lui Socrate, que « Puisque les dieux font des choses laides, commettent des actions basses, ce ne sont pas des dieux ! »

- Simmias : Pour moi, Socrate consultait son démon personnel, mais ce « daïmon » n’était pas un dieu. Il savait qu’en réfléchissant, en songeant, en rêvant, des réponses allaient lui venir, réponses qu’il ne connaissait pas de prime abord. Il se fiait, ou se sentait contraint de croire, aux idées que lui suggérait son âme intérieure. Ce n’est pas la même chose que de croire aux dieux. C’est plutôt un démon personnel qui parlait à Socrate comme si la nature était en conversation avec lui... Par la méditation, il détectait une autre voix lui dictant d’autres réponses que celles dues à sa conscience, mais il considérait que c’était un daïmon qui lui était propre. Méditation, rêve ou réflexion ne voulait pas dire prière, ni offrande aux dieux, ni dons aux prêtres, ni recours aux devins. A Euthydème qui lui disait « Il paraît, Socrate, que les dieux traitent avec plus de bonté encore que les autres hommes, s’il est vrai que, sans être interrogés par toi, ils t’indiquent d’avance ce que tu dois faire et ce que tu dois éviter. », il répondait : « Tu reconnaîtras toi aussi que tu peux le savoir d’avance, mais à une condition : n’attends pas que les dieux se montrent à toi. Contentes toi de voir ce qui se passe autour de toi et attend par toi-même des réponses. Si les dieux existent, ces réponses ne pourront qu’être celles qu’ils t’ont suggérées. »Remarquez qu’Euthydème savait que Socrate n’interrogeait pas les dieux, et donc n’attendait rien des offrandes, des sacrifices, des oracles, des prédicateurs et des prédictions et autres types de sorcellerie...

Par contre, Socrate paraissait religieux à certains parce qu’il méditait beaucoup. Mais c’était une manière de se concentrer, de laisser son cerveau peser et repeser ses pensées et ses dialogues. Socrate nous rappelait souvent que le loisir de ne rien faire est le bien le plus précieux. Cela nous semblait curieux de défendre ainsi l’oisiveté, l’inaction, la passivité. Nous ne comprenions pas cette pensée qu’il estimait pourtant fondamentale. Pour Socrate, cela signifiait que loin du superficiel, on pouvait cultiver l’essentiel : la pensée intérieure. Le loisir, c’est celui de rêver, de contempler, d’imaginer, de laisser notre cerveau inventer, deviner, se promener, explorer des mondes inconnus. Etre seul avec soi-même nous arrive rarement et nous constatons alors que se produit le plus important des dialogues, celui de l’intérieur. Il expliquait ainsi que si nos rêves nous semblent aussi extraordinaires, c’est parce que la plupart d’entre nous ne se laisse jamais aller à seulement penser en dehors de la nuit. Pour deviser ainsi intérieurement le jour, il suffit, disait-il, d’en prendre le temps. C’est incroyable, alors, la quantité d’idées, d’images, d’intuitions, de pensées, plus extraordinaires les unes que les autres qui apparaissent dans notre cerveau, alors nous n’avions jamais formulé de telles pensées et qu’elles nous semblent soufflées par un esprit intérieur. En nous agitant sans cesse toute la journée, nous étouffons cet esprit, nous ne le laissons pas s’exprimer et il explose seulement lorsque nous sommes endormis et que nous ne pouvons plus le faire taire. Or, c’est à une richesse incroyable que nous renonçons en refusant de passer du temps à méditer, à contempler, à rêver et à penser… Il suffit, disait-il, de t’arrêter devant la mer, d’oublier que tu as mille choses à faire, de t’installer sous un pin et de contempler son tronc qui se détache sur le bleu de la mer, de sentir doucement la brise et de laisser les pensées divaguer au bruit des vagues. Voilà, selon moi, un des secrets fondamentaux de la philosophie personnelle de Socrate. Ceux qui n’ont vu dans Socrate qu’un personnage toujours prêt à dialoguer, à disputer, à critiquer, à raisonner, à polémiquer, passent à côté de sa philosophie. Il passait des heures à se concentrer en lui-même, à rêver, à jouer de lyre, à ne rien faire. Voilà l’activité la plus importante de ma journée disait-il. Ce n’était pas là une attitude contemplative de religieux s’isolant du monde. C’était l’attitude d’un philosophe qui cherche sa vérité intérieure et considère que c’est une longue exploration, à la fois seul et à la fois avec les autres.

- Antisthène : Tu as raison, Simmias, et Socrate avait même déclaré : "C’est quelque chose qui a commencé dès mon enfance, une certaine voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne de ce que j’allais faire, sans jamais me pousser à agir. Voilà ce qui s’oppose à ce que je me mêle de politique"Sa conscience lui dictait de dénoncer les classes dirigeantes sans jouer au jeu politique de la démocratie. Quel dieu aurait adoré Socrate ? Aurait-il été de nombreuses fois à Delphes puisque la Pythie lui rendait honneur ? Pas du tout ! Aurait-il déclaré faire des sacrifices à un ou un autre dieu ? Pas davantage ! Il estimait seulement inutile de débattre directement de telles questions avec les croyants. Ce qui n’a aucun fondement rationnel n’a pas besoin d’être contredit de manière rationnelle. Les dieux, ainsi, ne méritent pas d’être débattus, puisque ceux qui y croient ne se fondent sur aucun argument rationnel.

- Eschine : Le daïmon de Socrate est sa voix intérieure, celle qu’il interroge lorsqu’il médite, qu’il rêve, qu’il s’interpelle lui-même. C’est à la fois sa conscience et son inconscient. Socrate a inventé une version de l’inconscient qui n’a rien d’une divinité. Il constate que, lorsque nous réfléchissons, si nous trouvons des raisonnements philosophiques, scientifiques ou mathématiques, c’est que ces réflexions s’y trouvaient déjà potentiellement, sans que nous en ayons conscience. Il s’interroge comment se fait-il que notre cerveau était déjà préparé à ce type de raisonnement. Il répond que nous ne faisons que retrouver des choses que nous savions déjà faire, qui existaient en nous virtuellement. Cela n’a rien à voir avec une religion ou même avec une quelconque morale éthique abstraite. C’est une réflexion sur la manière dont l’esprit vient aux hommes. Socrate sentait parfois que son inconscient le poussait dans un sens étrange sans qu’il sache consciemment pourquoi et il se fiait alors à cet espèce d’instinct. Voilà où résidait ce daïmon...

Quant aux dieux qui commençaient à être institutionnalisés par les classes dirigeantes, Socrate en était aussi loin qu’il s’écartait de tous les buts des exploiteurs qui manipulent le peuple avec une pseudo-démocratie comme ils le manipulent avec des cérémonies et des sacrifices, pour mieux le frapper idéologiquement et mieux l’enchaîner.

- Xénophon : Je ne partage pas vos avis. Je ne pense pas que Socrate fut un sans-dieu, ni qu’il cherchait à tout prix à provoquer l’ire des classes dirigeantes, mais il faisait, à sa manière, de la politique. Il n’approuvait pas les décisions des hommes politiques de son temps, ce qui est très différent. Il avait particulièrement souffert de voir des hommes, qui s’étaient battus pour Athènes, être injustement traînés en procès et condamnés. Il refusait, certes, les choix d’un dirigeant comme Périclès, qui avait réussi à capter la popularité athénienne dans une politique de fuite en avant guerrière et commerciale. J’observais avec lui combien de démocraties ont été renversées par des hommes qui préféraient tout autre gouvernement, combien de monarchies et d’oligarchies ont été détruites par des factions populaires, combien d’ambitieux ont été dépouillés de la souveraine puissance qu’ils venaient d’usurper, et combien l’on admire le bonheur et l’habileté de ceux qui ont su s’y maintenir même peu de temps. Cela n’en fait pas un révolutionnaire, ni un ennemi des dieux ou du système social. Ce sont ses ennemis qui l’en accusent et je ne savais pas que ses amis pouvaient colporter de tels propos.

Ainsi, Aristophane, lui avait prêté, dans sa pièce de théâtre, "Les nuées", les propos mensongers suivants : "Par quels dieux jures-tu ? D’abord les dieux ne sont pas chez nous une monnaie courante." Mais ce n’était pas rapporté exactement. Pour moi, non seulement il n’était pas sans dieu, mais il était habité par les esprits. Il a souvent dit qu’il écoutait des paroles dans sa tête et qu’une voix lui disait ce qu’il devait faire. Il s’orientait différemment des Athéniens et semblait plutôt porter ses choix sur un seul dieu, mais n’en faisait pas volontiers état, estimant stériles les débats sur de telles opinions. Quant à son choix de ne pas se défendre vraiment à son procès, il me semble dicté par la crainte de vieillir et de souffrir de mille maux du fait du grand âge.

- Antisthène : Par le chien ! C’est vraiment à croire que nous n’avons pas connu le même Socrate ! Vous en faites un personnage bien sage alors qu’il n’avait de cesse, tous les jours, de provoquer les puissants et les bien-pensants, y compris ses amis. Si bien que je pense qu’un an après sa mort, il vous manque tellement que votre esprit critique s’est déjà bien émoussé. On croirait, par exemple, que Socrate était le représentant des dieux de la Grèce contre les dieux d’Athènes. Contresens complet, mes amis, car Socrate disait à qui voulait bien l’entendre que le seul dieu doit être cherché dans l’humanité tout entière et la seule morale dans le bonheur de tous les hommes. Quant aux croyances dans les êtres maléfiques et bénéfiques, aux protection magiques et autres mensonges démoniaques, il s’en écarte, affirmant que ceux qui s’estiment capables de jouer un tel rôle sont un peu trop sûrs d’eux-mêmes : "La superstition suit l’orgueil, et lui obéit comme à son père."

Quant à chaque individu, il doit chercher son dieu dans sa propre conscience, son « daïmon » disait Socrate. A lui de l’entendre quand il lui dit que faire de sa vie. Mais il ne prétendait pas ainsi avoir résolu par des règles morales les problèmes sociaux, qui ne pouvaient l’être que par la lutte entre oppresseurs et opprimés. En fait de traiter les membres des classes dirigeantes comme des individus, dans ses débats publics face à des membres des classes dirigeantes, c’était un simple procédé critique de Socrate pour montrer au public que les mobiles des gens de pouvoir ne répondait justement pas à des critères humains ! Socrate est un ennemi viscéral de tous les pouvoirs, y compris la démocratie prétendue, un ennemi de tous les ordres, y compris de l’ordre moral ou religieux. Il n’érige pas la vertu en nouvel ordre, mais s’adresse aux hommes comme devant trouver en eux-mêmes, et non dans une loi extérieure, la source de leur propre conduite et de leur pensée personnelle. En faire le maître d’une simple école de philosophie ou le responsable d’un cercle révolutionnaire est tout aussi faux ! C’est comme cela que je comprends son "je ne suis le maître de personne"... Il disait aussi : "Vous voulez me suivre, ne vous préoccupez pas où est Socrate, cherchez seulement la vérité..." Quant à son communisme, à mon avis, il se résume à la capacité de tout homme de vivre de peu de biens et de ne pas rechercher sans cesse d’en avoir plus. Du coup, on évite les inégalités criantes, la recherche permanente du luxe, du surplus, de la concurrence, et les excès de l’exploitation et des guerres de conquête. Voilà mon Socrate. C’est celui qui ne craignait pas de paraître en public comme un être de peu de biens et qui refusait de s’enrichir. Socrate refusa l’argent que bien des citoyens lui proposèrent, y compris de très fortunés comme Archélaüs de Macédoine, Scopas de Cranon, et Euryloque de Larisse. Le bien est intérieur, disait Socrate et il pratiquait sa propre philosophie au point de rendre ridicules les plus riches des citoyens aux yeux du plus grand nombre, sans crainte des conséquences...

- Eschine : Antisthène, tu exhortes les classes dirigeantes à renoncer à leur argent, à vivre en mendiants, à se traîner dans la boue et prétend ainsi, soit les convaincre, soit les rendre ridicules. Au lieu de vivre en se prélassant dans des bains parfumés, tu leur proposes des bains de boue et comme lieu de prélassement un sol souillé par des chiens ! Quel bien veux-tu que cela fasse à l’ensemble de la société, à part pour quelques jeunes qui s’amusent à te suivre pour rire de tes facéties ? Ton modèle d’être humain est Héraclès, celui qui est détaché de tout et tu prêtes cette attitude à Socrate. Mais, ainsi, tu commets un contresens : Socrate refusait certes pouvoirs, honneurs, richesse et faste, mais il n’était pas désengagé, ni détaché de tout par rapport aux gens du peuple. Il ne les méprisait pas de vouloir vivre proprement et correctement. Tu déclares qu’un manteau suffit pour vivre et une maigre pitance aussi et que c’est le moyen de ne pas dépendre de la société. Socrate était fier de son vieux manteau et de sa vie pauvre et indépendante. Mais il n’en tirait pas supériorité ni gloire. Cela aurait sous-entendu que tous ceux qui ne vivent pas en mendiants sont livrés aux classes dirigeantes et cela n’était pas du tout son point de vue. Quant à la misère, voulue ou non, elle n’est pas nécessairement synonyme de vertu et de sagesse. Elle peut signifier aussi l’égoïsme, la passivité et la misanthropie. Glorifier le mode de vie des animaux ne suffit pas à nous convaincre que nous soyons simplement des animaux. Quant à toi, Aristippe, pour toi le plaisir est le souverain bien, le but final de la vie humaine et ce bien suprême est un mouvement doux accompagné de sensation. Le plaisir est un mouvement doux, alors que la douleur est un mouvement rude. Le but de la vie est les plaisirs des sens, ceux de l’âme étant secondaires. Mais peux-tu prétendre que Socrate prônait ce type d’objectif, lui qui assurait que le bonheur est intérieur bien plus que fondé sur la satisfaction des plaisirs et sensations ?

- Lysias : Antisthène, ton interprétation de Socrate est certes aussi insolente que l’était son personnage, mais tu commets peut-être un contresens. L’insolence n’était pas un but en soi pour Socrate et même provoquer les classes dirigeantes ne lui suffisait nullement. Tu as raison, à mon sens, quand tu dis que Socrate était un sans dieu. Socrate affirmait que seule la vertu peut conduire au bonheur. Loin d’en faire une morale religieuse, il comptait sur le débat entre les hommes pour établir la vertu au sein de la collectivité. En somme, Socrate croyait trouver le salut, non par les dieux, mais par la seule raison. Son « daïmon » n’est rien d’autre que la conscience personnelle. Il n’a pas varié dans l’affirmation de cette opinion, même sous les pires menaces. Jamais, à son procès, même quand sa vie en dépendait, Socrate n’a affirmé directement qu’il croyait aux divinités de la cité : Athéna, Zeus, Apollon.,… Or, c’était l’accusation principale, sur le plan idéologique, contre lui. La domination des dieux de l’Olympe apparaissait fondamentale à Athènes, et pas seulement pour des raisons idéologiques, mais d’abord politiques. Dominer les dieux de la Grèce, c’est déjà dominer la Grèce… Par contre, là où je ne te suis pas, c’est que tu ne donnes aucun but politique à l’activité de Socrate, car tu n’as sans doute pas connu les projets secrets de son cercle révolutionnaire. Mais Socrate a toute sa vie été un personnage politique d’Athènes. Il ne se voyait pas partant sur les routes pour se réfugier dans une autre ville, parce que cela aurait signifié se mettre sous la protection d’une autre ville grecque ayant les mêmes limites sociales, contraint du coup lui-même de mettre de l’eau dans son vin pour s’adapter au pouvoir de quelque oligarque ou tyran ou encore de politiciens aussi démagogues que ceux d’Athènes. C’est dans ce sens là qu’il a préféré la mort que la relégation, pour préserver son héritage politique et le donner intact aux générations suivantes. Mais je dis bien héritage politique, ce qui n’enlève rien à la philosophie, ni à l’art, ni à la conception de l’homme et de son rôle sur la terre... Quant à son procès, Socrate aurait très bien pu le gagner, comme j’ai gagné le mien face au meurtrier de mon frère, Ératosthène, mais il aurait ainsi perdu la bataille d’idées qu’il menait face à Athènes. En faisant retomber son sang sur ses ennemis, il a commencé à provoquer une réaction contre eux dans le peuple athénien , qui n’a certes pas fait revenir en arrière les classes dirigeantes, ni le cours des événements, mais a marqué d’une empreinte indélébile, l’Histoire. La Grèce restera à jamais associée à la philosophie de Socrate.

- Ichtyas : Je suis tout à fait d’accord avec toi sur ce point, Lysias. Tout Socrate est politique, que ce soit sa philosophie, sa morale, ses buts et ses perspectives, et je voudrais rappeler ses propos à Glaucon : "Voyons d’abord l’Etat. (...) Quelle constitution entend-on par oligarchie ? C’est la forme de gouvernement fondée sur le cens, où les riches commandent et où les pauvres n’ont point de part à l’autorité. (...) Ce trésor où chacun entasse l’or, voilà ce qui perd cette sorte de gouvernement. Tout d’abord ils découvrent des sujets de dépense et, pour y satisfaire, ils tournent les lois et ne leur obéissent plus, ni eux, ni leurs femmes. (...) Nécessairement, un tel Etat n’en est pas un, mais deux : celui des pauvres et celui des riches, qui habitent le même sol et conspirent sans cesse les uns contre les autres. (...) Il est certain que, si on n’y met aucun obstacle, les uns seront riches à l’excès et les autres indigents. (...) Il est manifeste que partout où tu vois des mendiants dans un Etat, le même endroit recèle des voleurs, des coupeurs de bourse, des sacrilèges et des malfaiteurs de toute espèce. (...) Or, comme il suffit à un petit corps débile d’un petit ébranlement du dehors pour tomber malade, que parfois même des troubles éclatent sans cause extérieure, ainsi un Etat, dans une situation analogue, devient à la moindre occasion la proie de la maladie et de la guerre intestine. (...) N’en va-t-il pas de même dans la démocratie fondée sur l’argent ? N’est-ce pas la richesse excessive qui a servi à l’établissement de l’oligarchie ? (...) Eh bien, c’est la même recherche de l’argent, le même désir insatiable, qui cause la perte de la démocratie fondée sur le même désir insatiable d’accumulation de biens. (...) La même maladie qui, née dans l’oligarchie, a causé sa ruine, naissant aussi dans la démocratie, s’y développe avec plus de force et de virulence et réduit à l’esclavage l’Etat démocratique. (...) Partageons par la pensée l’Etat démocratique en trois classes, dont il est composé. La première est la même engeance qui s’est développée à la tête de l’oligarchie. (...) Il y a ensuite une autre classe qui se distingue toujours de la multitude. C’est celle qui recherche de l’argent. (...) La troisième classe, c’est le peuple, c’est-à-dire tous les ouvriers manuels et les particuliers étrangers aux affaires publiques qui n’ont qu’un petit avoir. Dans la démocratie, ce serait la classe la plus nombreuse et donc la plus puissante si elle était assemblée. Mais elle n’est guère disposée à s’assembler. (...) Le peuple a l’habitude de choisir un favori qu’il met à sa tête et dont il nourrit et accroît le pouvoir. (...) Et le protecteur du peuple commence à se transformer en tyran. (...) C’est le moment pour tous les ambitieux qui en sont venus à ce point de recourir à la fameuse requête du tyran, de demander au peuple des gardes du corps, afin que le "défenseur du peuple" se conserve pour le servir. Et le peuple lui en donne ; car toutes ses craintes sont pour le défenseur du peuple. Pour sa propre défense, il ne fait rien : il est trop plein d’assurance. (...) Dans les premiers jours, il n’a que sourires et saluts pour tous ceux qu’il rencontre, qu’il se défend d’être un tyran, qu’il multiplie les promesses en particulier et en public, qu’il remet des dettes et partage des terres au peuple et à ses favoris et affecte la bienveillance et la douceur envers tout le monde. (...) Mais, quand il en a fini avec ses ennemis du dehors, (...) il ne cesse de susciter des guerres pour que le peuple ait besoin d’un chef. Et aussi, il se débrouille pour que les citoyens soient appauvris par les impôts et soient ainsi forcés de s’appliquer à leurs besoins journaliers et conspirent moins contre lui. Et s’il soupçonne que certains d’entre eux ont l’esprit trop indépendant pour se plier à sa domination, la guerre lui donne un prétexte de les perdre, en les livrant à l’ennemi. Pour toutes ces raisons, un tyran est toujours contraint de fomenter des guerres. (...) Ainsi, en réalité, quoiqu’en pensent certaines gens, le véritable tyran est un véritable esclave, d’une bassesse et d’une servilité extrêmes, réduit qu’il est à flatter les hommes les plus méchants, impuissant à satisfaire tant soi peu ses désirs (...) Il passe sa vie dans une frayeur continuelle, en proie à des douleurs convulsives. (...) Mais outre ces maux, il est victime de ceux que le pouvoir développe encore davantage, je veux dire l’envie, la perfidie, l’injustice, le manque d’amis. (...) Ainsi donc le sage refusera de prendre part aux affaires publiques, s’il a de telles idées ? Non par le Chien ! Il s’en occupera dans son propre Etat et activement. J’entends, répondis-t-il, tu parles de l’Etat dont nous venons de tracer le plan, et qui n’existe que dans nos discours ; car je ne crois pas qu’il y en ait un pareil en aucun lieu du monde. (...) Peu importe que cet Etat soit réalisé quelque part ou soit encore à réaliser, c’est sur celui-là et lui seul qu’il se fixera et dont il suivra les lois."

Il me semble qu’on peut difficilement, après de tels propos, nous dire que Socrate a été condamné par Athènes parce qu’il faisait seulement de la philosophie de manière un peu trop libre. Non, c’est bel et bien la politique révolutionnaire de Socrate, inséparable de sa philosophie révolutionnaire, qui a été condamnée.

Socrate n’a jamais soutenu aucune sorte d’Etat. Des menteurs ont colporté le bruit selon lequel il était favorable aux Etats crétois et lacédémonien, à leur mode de fonctionnement ou à leurs buts. C’est absolument faux. Pour Socrate, l’Etat a été créé, non pour libérer le peuple et lui permettre de réaliser ses tâches collectivement, mais, au contraire, pour opprimer le peuple au nom d’un prétendu intérêt commun aux riches et aux pauvres. L’Etat a représenté la principale manière d’ôter tout pouvoir au peuple et un moyen de combattre les révolutions sociales.

- Platon : Non, par Zeus ! L’Etat n’est pas, par nature, hostile à la société civile. S’il le devient, c’est par l’accumulation d’erreurs, de vices, de circonstances défavorables et surtout par l’incapacité, l’ignorance et la cupidité de ceux qui le dirigent. Que devrait être l’Etat ? Il devrait correspondre aux buts pour lesquels il a été bâti. Quels sont-ils ? Assurer la sécurité et le bien-être (logement, vêtement et nourriture) de tous les habitants. L’Etat ne provient-il pas du fait que l’individu ne peut pas se suffire à lui-même pour assurer sa subsistance et sa sécurité ? L’Etat doit assurer la stabilité des relations entre les classes sociales. Il n’est pas chargé de supprimer ces classes, mais d’en assurer l’harmonie. Celle-ci provient du fait que chacun voit ses biens protégés et son avenir assuré, en fonction de la place qui lui est réservée dans la société. Tous les hommes doivent s’y sentir protégés, quel que soit leur classe, leur rang, leur profession. Comme un individu, un Etat ne se développe harmonieusement que s’il modère ses passions, les limite, les encadre, se donne des règles de conduite et les respecte. L’Etat démocratique a cru trouver un remède aux maux qui frappe les sociétés en changeant sans cesse de médicament. L’un n’a pas fait d’effet sur le mal, on en prend un autre, puis dix autres ou cent autres. On en change presque tous les jours. Cela ne veut pas dire que l’on a soigné la cause de la maladie sur laquelle on ne s’est pas penché une seule minute pour y réfléchir. Souvenons-nous de ces marins mutinés qui voulaient prendre le gouvernail à tour de rôle, mais dont aucun ne voulait réfléchir à l’art de gouverner un bateau…

Le rôle de l’Etat est de faire en sorte que, même pauvres, ils soient heureux de vivre dans cette cité et cela doit être réalisé par la constitution, en dehors de la société, d’une classe d’hommes spéciale qui sont les gardiens de l’ordre et de la sécurité. Ces gardiens doivent être recrutés et formés de manière spécifique. Un des objectifs de cette formation et du mode d’organisation des gardiens doit être qu’ils ne cherchent pas à user de leur force pour autre chose que le bien public, ni pour profiter de leurs armes afin de s’enrichir, ni pour dominer les citoyens, ni pour les réprimer injustement. La République est le fondement de notre société, ne la sapons pas par nos critiques. Essayons plutôt de proposer un fonctionnement plus juste de l’Etat et même définissons ce que serait le fonctionnement idéal, en n’oubliant pas que ce qui est déterminant, c’est le critère général et pas seulement les aléas de l’Histoire. Sans l’Etat, nous devons avoir conscience que les deux classes, riche et pauvre, ne peuvent que s’entredéchirer sans aucun profit, ni pour les uns, ni pour les autres, avec comme seul résultat, l’affaiblissement général ou l’explosion de la société. La justice n’est pas la suppression des classes, mais leur commune satisfaction sur des bases librement consenties. Pour cela, l’Etat doit être le même pour tous. Les gardiens doivent être convenablement organisés, pour éviter toutes les dérives que nous avons connues. Ces guerriers seront sobres et courageux. Dés lors qu’ils auront maison, champ, argent, femme, les gardiens deviendront sages et n’incommoderont pas la cité. Et surtout l’avenir de cet Etat dépendra du fait que, parmi les gardiens, des hommes d’Etat soient sélectionnés, formés, organisés dans ce but très particulier qui nécessite des qualités personnelles et des compétences que l’on ne peut pas demander au commun des citoyens. La direction de la société doit être scientifique. Elle doit être le fait de citoyens qui maîtrisent la dialectique de la science et ont à cœur l’intérêt général des citoyens. Ils ne doivent pas avoir le goût du pouvoir ni le goût de l’argent mais le goût de la politique, du gouvernement de la cité, comme des scientifiques ont le goût de l’étude rationnelle du monde. Ils doivent considérer leur fonction comme un art. Certains d’entre vous semblent penser que Socrate voulait la destruction des armées et de l’Etat, qu’il était contre toute forme de gouvernement. La leçon que nous devons, à mon avis, tirer de ces expériences, c’est la nécessité de choisir les hommes et les femmes qui auront la charge de la direction de la cité parmi les esprits les plus philosophiques. Car la philosophie, c’est la connaissance de toutes les connaissances, la science de toutes les sciences.

- Antisthène : A vous croire, Socrate défendait le gouvernement ! Par le chien ! Je peux jurer que c’est le contraire qui est vrai ! A Aristippe, Socrate n’avait-il pas dit : « Je regarde comme un homme vraiment insensé celui, qui, non content de pourvoir avec grand’peine à ses propres besoins, veut se mettre personnellement à la tête de l’Etat, pour se voir un jour traduit en justice comme coupable, s’il ne satisfait pas tous les caprices du peuple, n’est-ce pas le comble de la folie ? » J’entends ici parler d’ordre, d’autorité, de respect du pouvoir, de stabilité sociale. Socrate ne parlait pas ainsi. Il n’a cessé de cultiver la jeunesse dans la critique acerbe du régime, y compris quand les jeunes auxquels il donnait ses leçons appartenaient eux-mêmes à la classe dirigeante !

- Xénophon : Les jeunes doivent respect à leurs parents. Il est certain que, si Socrate avait tenu des propos qui tendaient à faire penser qu’il fallait refuser toute autorité à ses parents, ne plus suivre leurs conseils, ne pas les aimer, ne plus suivre leurs conseils, il aurait eu tort. La famille est un pilier de l’ordre social et doit le rester. J’ai moi aussi rêvé de la cité idéale et j’ai même un instant caressé l’idée qu’avec les Mille, nous pouvions bâtir une telle cité en Asie. Nous nous demandions alors comment nous voudrions construire un tel univers idéal. La réalité nous a pris de vitesse et notre rêve en est resté là. L’autorité n’est pas un principe à dénigrer quand on veut bâtir un ordre juste. Si chacun ne fait que ce qui lui passe par la tête, comment voulez-vous qu’une société fonctionne ? Bien sûr, j’ai plus l’expérience des armées, puisque j’y ai participé dès mon enfance. Dans ce domaine, chacun reconnaît la nécessité d’obéir à une autorité. Cependant, il est certain que cela ne résout pas la question : sur quoi peut bien reposer cette autorité. Ainsi, l’autorité des parents doit reposer sur leur bienveillance à l’égard des enfants, sur leur capacité à défendre ce qui est bien, quand ces enfants ne sont pas encore en âge de distinguer le bien du mal. Les peuples ne sont pas toujours capables de le distinguer. Le rôle de dirigeants éclairés est de leur montrer patiemment le chemin. Il faut gagner leur confiance et ne pas s’en servir pour les tromper. Ce n’est pas si différent du cas d’un chef d’armée. IL doit sans cesse s’adresser à ses soldats, cultiver leur confiance en leur expliquant ce qui va se passer et pourquoi on se bat. Il ne suffit pas de faire de la stratégie, il faut commander à des hommes. Et il faut avoir la capacité de dépasser parfois l’esprit de son temps. Par exemple, dans une société qui place en dessous les Métèques, il faut être capable brutalement de leur proposer de participer au plus haut niveau à l’armée de défense. N’oublions pas que c’est ainsi que Sparte s’est redressé. La cavalerie de Sparte n’a commencé à de distinguer que du jour où elle a accepté d’y intégrer en masse les Métèques ! L’autorité d’un chef est aussi cette capacité à aller à l’encontre de l’opinion, en entraînant celle-ci dans un sens où elle ne comptait pas aller. C’est un mouvement inverse de la méthode des démagogues dont nous avons tant subi les effets ces dernières années à Athènes et que Socrate condamnait. N’oublions pas que Socrate est un hoplite. Il a été plus longtemps soldat que toute autre profession. Et, dans l’armée, il a d’abord appris à obéir plus qu’à commander. Il disait que la liberté est obéissance aux lois, celles de la nature comme celles de la société ou de l’homme. Et la nature comme la société lui semblaient plus durs à obéir que le pire des commandants d’armée !

- Eubulide : Platon, tu nous parles du gouvernement des philosophes comme d’une idée centrale de Socrate, mais tu te rappelles certainement que Socrate a dit que « Les philosophes n’ont ni yeux, ni oreilles pour les lois et les décrets proclamés ou écrits. Est-il arrivé quelque bonheur ou quelque malheur à l’Etat, le philosophe n’en a pas plus connaissance que du nombre de gouttes d’eau de la mer. »Si Socrate pensait que l’Etat dirigé par des personnalités vertueuses et philosophes était la clef de l’avenir, pourquoi aurait-il refusé d’y participer et aurait-il dissuadé tous ses amis de postuler à sa direction. Nombre d’entre nous, dont Alcibiade, Charmide, Hermogène ou Xénophon, lui ont posé cette question et sa réponse a toujours été la même : penses-tu que le système social tienne à une ou deux personnes ?

- Platon : Je pense que c’est un contresens. Socrate a lui-même servi avec honneur dans l’armée et a participé à un gouvernement. J’ai moi aussi participé quelques mois à un gouvernement. Bien entendu, ces deux expériences ont montré les limites de l’exercice du pouvoir dans un Etat qui est très loin de l’idéal dont j’ai parlé. D’autres parmi nous ont aussi eu l’expérience de telles participations au pouvoir et même au sommet de l’Etat. Cela ne signifie pas qu’ils pouvaient modifier l’Etat et la société à leur guise. Entrer aveuglément dans l’action politique, sans développer une philosophie, sans objectifs clairs, sans étude de la fonction politique gouvernementale, est source de graves désillusions, qui peuvent mener ensuite à une critique exagérée de tout Etat et de toute forme de gouvernement. Socrate n’a pas condamné Alcibiade pour avoir participé au pouvoir, mais parce qu’il a eu l’orgueil de croire qu’ils e jouait des classes dirigeantes, alors que c’était le contraire. La leçon que nous devons, à mon avis, tirer de ces expériences, c’est la nécessité d’en finir avec la démagogie qui prétend que le peuple sache qui sont les plus compétents et de choisir les hommes et les femmes qui auront la charge de la direction de la cité parmi les esprits les plus philosophiques. Car la philosophie, c’est la connaissance de toutes les connaissances, la science de toutes les sciences.

- Phédon : Platon, ta morale de la vertu éthique peut être très valable, mais elle est loin de la philosophie que j’ai entendu Socrate défendre. Ce dernier recherchait les conditions économiques, politiques, sociales et humaines d’une société visant le bonheur de tous. Il ne l’attendait pas d’une morale imposée d’en haut par un pouvoir quelconque. Il cherchait le mode de gouvernement révolutionnaire du peuple et non la stabilité d’un Etat par-dessus le peuple.

- Théétète : J’irai plutôt dans le sens de Platon. Politique bien sûr, Socrate l’est, mais pas au sens des démagogues qui cherchent seulement la popularité, ni à celui des hommes politiques des classes dirigeantes qui ne veulent pas le bien du peuple. Certes, il ne croyait pas faire le bien du peuple à sa place. Mais ce n’est pas tout : des hommes qui doivent gouverner, Socrate n’attendait pas seulement la volonté de faire le bien, ni la vertu, mais la compétence professionnelle. Le maçon a une profession et une compétence. L’acteur, le musicien et le dirigeant politique aussi. Ne disait-il pas que la trière a besoin d’un chef navigateur, que l’armée a besoin d ’un stratège, que le chœur a besoin d’un chef, comme le gouvernement. En particulier le révolutionnaire qui doit concevoir du neuf. La politique est science, disait-il et la science n’est pas évidence. "Science et philosophie sont inséparables. Une science qui n’est pas fondée sur la philosophie est sans valeur.", disait-il et, donc, il ne suffit pas d’observer pour comprendre, il faut philosopher.

Rappelons-nous que ses dernières paroles, avant sa mort, rappelaient sa philosophie fondamentale : « Maintenant, ne borne pas ton enquête aux hommes, si tu veux découvrir plus aisément la vérité ; étend-la à tous les animaux et aux plantes, bref à tout ce qui a naissance et voyons, en considérant tout cela, s’il est vrai qu’aucune chose ne saurait naître que de son contraire, quand elle a un contraire. Examinons donc si c’est une nécessité que tout ce qui a un contraire ne naisse d’aucune autre chose que de son contraire. » Socrate nous a toujours dit :

"Comment découvrir des vérités ? Dans vos observations, remarquez des contradictions. Frottez les comme deux morceaux de bois pour obtenir de la lumière. La connaissance jaillit des contradictions."

"L’être et le non-être sont partout présents, à tous les niveaux. le devenir et le mouvement sont toujours à la fois être et non-être."

La mise en place de la démocratie par les classes dirigeantes était, selon lui, le plus bel exemple de contradiction. Au moment même où l’apparence était la décision des classes dirigeantes d’octroyer la démocratie au peuple, c’est le moment où celles-ci craignaient le plus que le peuple prenne le pouvoir. Voilà ce que je tenais à rappeler, car il me semble que ce que Socrate reprochait à la fausse démocratie était de faire semblant de donner la parole au peuple, sans chercher comment celui-ci peut décider en connaissance de cause ce que sont ses véritables intérêts, c’est-à-dire sur la base de quelles idées il peut s’émanciper.

- Echécrate  : L’accusation contenait notamment le fait « de travailler témérairement à scruter les choses qui sont sous la terre comme celles qui sont dans le ciel. » Il n’est nécessaire sans cesse de dire que Socrate n’avait rien fait, de prétendre qu’il ne combattait pas la religion, qu’il n’a pas cherché à comprendre le monde, ni à le transformer. D’autant que cela n’est pas vrai. Oui, Socrate a cherché à comprendre le monde. Oui, il voulait le transformer. Oui, Athènes ne l’a pas condamné à tort. Elle l’a condamné par un développement réactionnaire, refusant tout progrès des idées. Nous avons déjà longuement explique dans quelle situation Athènes a connu cette phase réactionnaire. Ne cherchons pas à faire croire qu’il s’agissait d’un aveuglement étonnant. Socrate a cherché à fonder un groupe révolutionnaire qui restait caché au pouvoir athénien. Bien entendu, il me semble nécessaire qu’existe un groupe clandestin d’hommes décidés à lutter jusqu’à la liberté de tous. Pythagore comme Zénon ou Socrate ont fondé leur œuvre sur la constitution d’un groupe d’hommes organisés de manière séparée et formés spécialement. Et le but de ce travail, sa philosophie, c’est l’aspiration de l’être humain, la recherche de l’harmonie.

- Aristippe : Le but de l’homme, tel que Socrate l’a toujours mis en avant, est le bonheur et la vertu. Se battre pour une société future, comme je l’entends exprimer ici, ne m’a jamais semblé être son propos. La mort de Socrate, en ce sens, n’est pas opposée à sa vie : un refus d’aller contre le sens de son existence, quel que soit le coût final, même si c’est la mort. Comme tu le dis, Théétète, Socrate considérait que l’existence elle-même est contradictoire, que la mort est dans la vie et la vie dans la mort. Pour que naisse quelque chose de neuf à Athènes, il pouvait lui sembler nécessaire de mourir. Ce n’est pas un sacrifice, mais une nouvelle naissance. C’est un mouvement dialectique, dans lequel la contradiction interne est le principe même de la transformation.

- Platon : La dialectique de Socrate a toujours été, d’abord et avant tout, un moyen de permettre aux hommes d’aller chercher, au fond de leur propre pensée, leur philosophie intime. La contradiction est le rôle de celui qui questionne, qui fouille ou permet au sujet d’aller au plus loin dans des pensées qui sont enfouies en lui et qu’il s’est toujours refusé à examiner. Présenter la pensée de Socrate comme une thèse fermée me semble faux. Les contradictions dont Socrate parle sont celles de celui qui est questionné et cherche à s’évader d’un faisceau d’interrogations lui permettant d’arriver à sa vérité. Quant au système social et politique pour la cité, il est vrai que Socrate en défendait un, mais j’estime qu’il a été caricaturé ici et que c’est plutôt la thèse de ses adversaires qui nous a été présentée et elle servait surtout à la discréditer. C’était une version mensongère qui visait à le ridiculiser pour mieux le démolir aux yeux du grand public. Il aurait voulu, nous dit-on par exemple, la communauté des femmes, ou la suppression du rôle d’Athènes. Il refusait seulement que les femmes soient déconsidérées et soulignait que tous ses mentors et maîtres avaient été des femmes. Il critiquait la fortification d’Athènes et la construction de son arsenal comme outils de la politique guerrière et conquérante de Périclès mais cela n’allait pas jusqu’à être en guerre contre le rôle politique ou social de la cité. Pour ma part, je n’ai jamais vu dans le discours de Socrate un refus abstrait et général de l’esclavage. Communauté, pour lui, ne voulait pas dire partage des grands biens, mais cité gouvernée au service de tous. Même si on peut m’accuser de regarder ainsi mes propres intérêts de fils de grande famille, je ne crois pas que le but philosophique de Socrate soit le communisme... J’ai bien senti que certains disciples de Socrate, ici présents, seraient bien prêts de dénoncer ma version des idées de Socrate en disant que Platon n’est plus le même et ne suit plus notre maître Socrate. Je les rassure : je continuerais à diffuser les idées de Socrate telles que je les ai comprises.

- Phédon : Trahison, en effet. Comment comprendre autrement que, de son vivant, contre son avis tu diffusais en son nom des thèses qu’il dénonçait comme fausses ? Comment comprendre autrement ton absence au procès et, à nouveau, ton absence pour les derniers moments de notre maître attendant la mort dans sa prison, Platon, toi qui étais son meilleur élève, en tout cas le plus brillant ? Comment comprendre que tu fasses comme si Socrate était un gentil discoureur de places ? Qui peut croire que tu ne savais pas que Socrate avait un projet communiste et révolutionnaire ? Comment comprendre que tu fasses comme si tu n’avais jamais participé à son cercle révolutionnaire clandestin ? Je vous rappelle qu’après avoir entendu une lecture du « Lysis » de Platon, Socrate s’était exclamé : « Comme ce jeune homme me fait dire des choses qui ne sont pas de moi ! »

- Platon : Avant de propager un faux bruit, rappelle toi de ce que disait Socrate lorsqu’un jour quelqu’un vint le voir et lui dit :

– Écoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.

– Arrête ! interrompit le sage homme. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?

– Trois tamis ? dit l’autre, rempli d’étonnement.

– Oui mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est celui de la vérité. As-tu contrôlé si tout ce que tu veux me raconter est vrai ?

– Non, je l’ai entendu raconter et...

– Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la bonté. Est-ce que ce que tu veux me raconter, si ce n’est pas tout à fait vrai, est au moins quelque chose de bon ?

Hésitant, l’autre répondit :

– Non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire...

– Hum, dit le philosophe, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as envie de me dire...

– Utile ? Pas précisément...

– Eh bien ! dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier...

Tels étaient les propos de Socrate sur les affirmations que l’on colporte contre tel ou tel. D’autre part, je ne suis certainement pas un défenseur des classes dirigeantes d’Athènes, dont je n’ai cessé, comme Socrate, de condamner les choix dictés par l’intérêt d’une minorité, au lieu de vouloir l’intérêt du plus grand nombre. Quant au mode de défense qu’a choisi Socrate et qui vous étonne tant, il est selon moi la continuation de la méthode de Socrate, qu’il n’abandonnera pas sous prétexte que sa vie serait en jeu. Il débat au procès comme il aurait débattu dans la rue ou dans une échoppe. On ne changera pas Socrate même en le menaçant de mort, voilà ce qu’il veut nous dire.

La preuve en a été administrée. Du temps de ma jeunesse, je ressentais en effet la même chose que beaucoup dans ce cas ; je m’imaginais qu’aussitôt devenu maître de moi-même, j’irais tout droit m’occuper des affaires communes de la cité. Et voilà comment le hasard fit que je trouvais les choses de la cité. Le régime d’alors étant en effet soumis aux violentes critiques du plus grand nombre, une révolution se produisit... (six as avant la condamnation de Socrate) ... et cinquante-et-un hommes prirent la direction de la révolution, onze d’une part en ville, dix de l’autre au Pyrée —chacun de ces deux groupes ayant en charge l’agora et tout ce qui concernait la ville— cependant que trente d’entre eux s’étaient appropriés les pleins pouvoirs. De ceux-là, il se trouva que certains étaient de mes parents et connaissances... et ils m’appelèrent donc immédiatement à leurs côtés comme en vue de choses qui me convenaient. Et pour ma part, je n’en éprouvais nul étonnement du fait de ma jeunesse ; je m’imaginais en effet qu’ils allaient alors administrer la cité de manière à la conduire d’un mode de vie en quelque sorte injuste vers une conduite juste si bien que je portais toute mon attention sur la manière dont ils allaient agir. Et ne voilà-t-il pas que je vois ces hommes faire en peu de temps ressembler le régime antérieur à un âge d’or ! Et entre autres, mon ami plus âgé que moi, Socrate, dont je n’aurais nulle honte à dire qu’il était le plus juste de ceux d’alors, ils l’envoyèrent avec quelques autres chercher l’un de nos concitoyens, pour l’amener de force en vue de le mettre à mort, afin qu’il prenne ainsi part à leurs activités, qu’il le veuille ou non ; mais lui n’obéit pas, prenant le risque de tout subir plutôt que de devenir complice de leurs œuvres sacrilèges... Quelque soient mes origines sociales et les choix de ma famille, mes choix ont été clairs et ne craignent nullement la calomnie.

- Ménexène : Je suis, moi aussi, issu d’une famille relativement aisée. J’ai peu d’expérience, car je suis encore bien jeune pour juger de ces grandes questions. Il me semble, pourtant, que l’on ne peut pas rejeter ainsi les thèses de Platon, sous le simple prétexte qu’il est né de famille riche. Platon, qui pourrait passer pour un simple fils de riche et puissante famille, n’a jamais voulu de cette filiation. Pour affirmer cette rupture, lui, qui aurait dû s’appeler Aristoclès comme son grand-père, s’est fait appeler Platon. Il n’a pas participé au pouvoir politique, quand sa famille y participait, ni au parti politique qu’elle favorisait. Il les a même dénoncés. Il n’a pas choisi le camp de sa famille, celui des riches, mais dénoncé les excès de l’oligarchie, où les riches dominent les pauvres, comme ceux de la démocratie, où les pauvres croient dominer les riches parce qu’ils élisent des politiciens.

- Métrodore : Je ne crois pas effectivement qu’il suffise à Platon de disposer d’un copieux héritage pour déterminer les idées qu’il défendra à l’avenir. Cela ne signifie pas qu’il ait raison dans son interprétation des thèses de Socrate. Je soutiendrais plutôt le point de vue de Théétète : Socrate ne se contentait pas de dire qu’il fallait se connaître soi-même, mais il donnait comme objectif à l’être humain de connaître le monde. Il avait commencé par étudier les sciences physiques et enseignait plutôt la manière de vivre du fait du peu d’intérêt de nos concitoyens pour les sciences. Il étudiait tout ce qui s’étudie, de la lyre à l’art militaire ! Mais les arts, les sciences, les connaissances, ne suffisent pas à décider, à la place des hommes, ce qui est le bien. On peut être un grand stratège, connaître parfaitement le maniement d’une troupe ou d’un groupe de trières, sans être capable de s’élever au niveau nécessaire pour diriger la politique militaire de la cité, ce qui signifie, par exemple, être capable de dépasser les luttes fratricides entre Sparte et Athènes. Socrate a combattu ces guerres inutiles et sanglantes pendant toute sa vie et c’est cela qu’il a fini par payer...

- Xénophon : Je pense que Socrate n’a jamais soutenu les tentatives athéniennes de domination sur les cités grecques libres, mais, contrairement à Alcibiade, il n’a jamais choisi pour autant de se mettre du côté de Sparte, n’ayant pas d’illusion sur le régime spartiate tout en n’idéalisant pas la prétendue démocratie athénienne.

- Alcibiade : On peut me reprocher d’avoir quitté Athènes alors que j’étais à la direction des armées, mais chacun sait que c’est Athènes qui m’a abandonné en me menaçant de me condamner sous des prétextes fallacieux. Je ne suis pas le premier stratège, loin de là, à avoir subi ce triste sort. C’est presque le cas général. Un autre exemple illustre la difficulté d’être un stratège à Athènes. C’est celui de l’historien athénien Thucydide qui est mort il y a trois ans des circonstances obscures, sans doute assassiné, avant de terminer son « Histoire de la guerre du Péloponnèse ». Il y a 25 ans, il avait été élu stratège et dirigé une escadre de sept navires, mais, n’ayant pu empêcher Sparte de prendre Aphipolis, il a été accusé de trahison, ce qui l’a forcé à s’exiler d’Athènes pendant vingt ans. Pendant son exil, Thucydide a voyagé à travers l’ensemble de la Grèce et accumule de nombreux témoignages auprès des combattants des deux camps (spartiates et athéniens), mais il gênait les ultras de la guerre entre Athènes et Sparte. Il a fini par être éliminé. Car Athènes se méfie des stratèges athéniens, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus. Ils pourraient se servir de leur notoriété pour gagner la sympathie populaire. Il y a dix ans, l’amiral grec Conon se met au service des Perses après s’être exilé avec un certain nombre de ses hommes. Il avait jugé peu sage de rentrer à Athènes après le désastre d’Aigos Potamos. On se souvient aussi de la condamnation à mort des amiraux, pourtant vainqueurs, après la bataille navale des Arginuses. Voilà à qui menait la mode athénienne consistant à imputer tout échec militaire comme crime de trahison.

Athènes s’est armée pour dominer les villes grecques mais, aujourd’hui, c’est Sparte qui se bat contre l’ennemi commun, le dangereux voisin perse ! C’est Clisthène, et non Périclès, qui a établi le régime démocratique à Athènes, profitant de sa participation aux guerres médiques pour édifier un véritable empire commercial, politique et militaire. Mais, à l’époque, la ligue de Délos qui unifiait le combat des cités, n’était pas sous la domination d’Athènes. Par exemple, les fonds collectés dans les différentes cités n’étaient pas regroupés à Athènes, mais à Délos. Le trésor de guerre, qui allait se monter 3000 talents, loin de servir seulement à la défense militaire des cités, allait être centralisé par Athènes, et utilisé pour y payer les fonctionnaires de la cité, financer les grands travaux de l’Acropole, soumettre les citoyens pauvres en distribuant des miettes par ci, par là, en amusant le bon peuple par du théâtre, des chœurs, des acteurs, des bains, des gymnases et des assemblées populaires, le tout défrayé par le Trésor de guerre… De plus en plus, le mécontentement est monté dans les cités grecques, qui ne comprenaient pas pourquoi elles devraient accepter de payer afin d’être traitées en sujettes, sous prétexte d’unifier la Grèce. Le glorieux passé ne nous avait pas enseigné cela. Même devant Troie, où se trouvaient des armées de toutes les cités, celles-ci n’obéissaient pas à une autorité unique et dominante. Pas plus à Salamine et à Marathon. Les plus grandes victoires n’étaient pas sorties de l’unification sous l’égide du plus puissant. Aucune de ces guerres n’avait nécessité d’aliéner la liberté et l’indépendance des cités grecques. Les citoyens des villes alliées à Athènes se demandèrent pourquoi elles devaient payer tribut à Athènes, pourquoi il leur fallait subir la justice des magistrats d’Athènes et pourquoi leur argent devait servir à bâtir Athènes, au lieu de servir à la défense commune. Les cités qui ont résisté à cette domination ont été écrasées impitoyablement. Athènes a pris ainsi une importance démesurée en rapport à sa surface, à son importance réelle, politique, militaire et économique. Est-ce qu’il faut tant d’argent et tant de monuments sur une surface aussi étroite ? L’Argolide a huit à dix milles de long et quatre à cinq milles de large ; la Laconie à peu près autant ; l’Achaïe est une bande étroite de terre sur le flanc d’une chaîne de montagnes qui descend vers la mer. Est-ce là la taille de la capitale d’un empire mondial ? Pas étonnant que la révolte ait fini par gronder parmi les membres de ligue de Délos qui ne servait plus que de paravent à l’ambition de domination athénienne. Pas étonnant qu’il ait fallu la force, avec des répressions de plus en plus violentes allant jusqu’au massacre systématiquement de tous les habitants, pour qu’Athènes se retrouve à la tête des cités ! Est-ce qu’Athènes était la seule à être capable de se battre pour la défense des cités grecques ? N’oublions pas l’inscription des Thermopyles : « Passant, va dire aux Lacédémoniens que, si nous reposons ici, c’est pour avoir obéi à leurs lois ! » Cela signifiait que, si les armées grecques avaient battu le Grand Roi, le perse Xerxès, s’ils étaient dirigés par l’Athénien Léonidas, ces armées étaient surtout composées de 4000 guerriers spartiates, qui leur ont donné la victoire contre trois milliers de soldats perses ! A Salamine, il en allait de même. Thémistocle l’Athénien en était le stratège en chef, mais l’essentiel des soldats était spartiate. La véritable supériorité d’Athènes n’a été ni stratégique, ni économique, ni politique, ni artistique, ni culturelle, ni intellectuelle. C’est sur sa supériorité maritime qu’Athènes s’est fondée pour exiger la domination sur les cités. Trois cent trières athéniennes faisaient la loi face aux bateaux de Sparte et même à ceux de Corynthe et parfois à de flottes d’ampleur comme celle des Perses. C’est sur sa flotte qu’Athènes a voulu fonder son empire maritime. D’où la stratégie longtemps éprouvée de se réfugier sur les bateaux en cas d’attaque d’Athènes. D’où la construction d’un port fortifié. D’où aussi la construction d’importants chantiers de fabrication de trières de guerres. Cela a donné à Athènes des années de gloire, de richesse et de bien-être, mais le vert était dans le fruit : Athènes n’était pas l’âme de la Grèce et n’était pas capable d’y prétendre. Socrate est mort d’avoir osé le dire haut et fort au peuple athénien qui n’avait souvent pas envie de l’entendre…

- Charmide : Sparte a surtout gagné sa guerre contre Athènes en s’alliant à la Perse. Et je pense que, si elle l’a gagnée, ce n’est pas du fait d’avoir des stratèges plus compétents ou des soldats plus courageux. C’est la différence des deux sociétés, athénienne et lacédémonienne. En effet, il y a belle lurette qu’Athènes n’est plus une société de soldats-cultivateurs alors que Sparte l’est restée. Il en résulte qu’à Sparte, se battre est un devoir. A Athènes, décider, discuter, donner son avis est un véritable besoin du citoyen. L’obéissance militaire y perd certainement. On préfère élire les stratèges qu’obéir à un général. Voilà ce qui a perdu Athènes. Alcibiade, tu devrais le savoir, puisque c’est ainsi que tu as gagné ta place de chef des armées et c’est aussi ainsi que tu l’as perdue.

- Lysanias : Aux malheurs des guerres intestines de la Grèce et de ses guerres extérieures est venu se rajouter le Mal qui a frappé toute la région il y a trente ans, éliminant une grande part des citoyens, affolant et semant de nouveaux comportements inquiétants chez les vivants. L’épidémie s’est déclarée subitement à Athènes, faisant ses premières victimes au Pirée. On colporta, à l’époque, la légende mensongère selon laquelle Sparte aurait empoissonné les puits d’Athènes ! Les habitants de la cité ont alors été durement frappés. La maladie se déclarait avec des troubles aigus suivis de vomissements et la mort survenait au bout de 7 à 9 jours. La vie sociale, elle-même, fut bouleversée de fond en comble par l’épidémie. La vie n’avait plus la même valeur. L’éthique en était changée. On cherchait des profits et des jouissances faciles et rapides. Riches et pauvres s’interchangeaient à grande vitesse. Nul n’était plus retenu dans ses entreprises parfois criminelles par la crainte des dieux et des lois. L’épidémie dura quatre ans. Elle ne laissa rien en place et surtout pas les mentalités. La peste semblait un avertissement prophétique contre Athènes. Le désordre régnait dans la cité. Les règlements de compte se multipliaient. Partout des épurateurs, partout des délateurs et de prétendus espions, partout des hommes de main. L’accusation de menace à l’ordre était lancée à tous les vents et les accusés rapidement éliminés. Ce qu’avait commencé les guerres intestines des cités, banaliser la mort, le désordre dû à l’épidémie l’acheva. La force violente comptait seule désormais. Le nouveau dirigeant d’Athènes, Cléon, venu au pouvoir après la mort par la peste de Périclès, se caractérisait par son style implacable : une seule peine contre ses ennemis et tous ceux qui lui faisaient obstacle, l’exécution sommaire. Qu’on se souvienne des habitants de Mytilène, révoltée, qui ont été passés par les armes jusqu’au dernier. Cléon clamait à qui voulait l’entendre qu’un bon ennemi est un ennemi mort ! C’est alors qu’Athènes a doublé le tribut exigé aux villes grecques alliées. Athènes croit alors sa flotte invincible. C’est l’heure de gloire d’Alcibiade, mais elle ne durera qu’un instant et sera proche de sa déchéance. Chacun voulait oublier les frasques d’Alcibiade tant qu’il offrait à Athènes des victoires… en paroles. La formidable escadre avait emballé toute la jeunesse, prête à se lancer dans cette nouvelle guerre pour y conquérir succès, honneur et fortune. Au point qu’Athènes, l’escadre à peine prête à partir, a cru possible de se débarrasser d’Alcibiade par une accusation grave. C’était une cabale du type de celles dont la politique d’Athènes détenait le secret. Mais ces manœuvres, déterminantes pour le pouvoir à Athènes, ne pouvaient tromper un véritable ennemi. Et l’héroïque flotte athénienne a été battue à Syracuse ! Athènes, battue, commença à douter de tout et de tous. Il fallait passer les nerfs du peuple sur de faux coupables : les devins et les astrologues, qui avaient conseillé l’expédition et prédit la victoire, devaient y laisser les premiers la vie. Mais, Athènes défait, Sparte s’allie à la Perse sous l’égide d’Alcibiade, le même qui nous dit ici que Sparte est la seule à avoir osé affronter les Perses ! Quoi d’étonnant ensuite que le peuple athénien, trompé, se retourne contre les amis d’Alcibiade, à commencer par son maître, Socrate. Bien entendu, je souscris aux dires de tous ceux que scandalise qu’on accuse Socrate des actes commis par d’autres, fussent-ils ses anciens élèves. Accuse-t-on les parents pour des actes commis par leurs enfants, devenus adultes ? Athènes a choisi ainsi un prétexte pour éliminer Socrate, un accusateur gênant, montrant ainsi à tous ceux qui auraient voulu jouer aux accusateurs qu’on se transformait très vite en accusé !

- Xénophon : Athènes n’est pas seule en cause dans sa dérive et dans sa chute. Ces derniers temps, de multiples civilisations, de par le monde, connaissent des croissances fulgurantes et brèves. Elles ne vivent qu’un temps très court, ayant brûlé leur énergie à toute vitesse, alors que les cités antiques croissaient en richesse et en gloire très lentement, mais duraient longtemps. La Perse connaît, elle aussi, un tel drame et va vers la même fin. Nos empires sont des étoiles filantes qui émettent brutalement une lumière éblouissante puis s’éteignent dans la nuit. Les empires qui ont chuté successivement, comme les hittites, le règne des Crétois, ou la Perse en sont des témoignages éclatants. Le brillant a cédé la place aux ténèbres… Le pouvoir de Carthage, qui domine aujourd’hui la Méditerranée, chutera comme les autres.

- Alcibiade : Il me semble qu’à l’origine des différences entre Sparte et Athènes, il y a eu surtout des histoires sociales diverses. Comme Sparte est fondée sur « les égaux » et le cléros qui garantit la libre disposition d’un lot de terres, Athènes est fondée sur de profondes inégalités entre citoyens riches, moyens et pauvres et, plus la cité réussit, plus les riches deviennent riches et les pauvres dépendent des salaires et indemnités versés par la cité. La cité militaire des lacédémoniens s’est fondée sur ces égaux-guerriers. C’est Solon qui a permis à Athènes de sortir des risques révolutionnaires sans s’attaquer fondamentalement aux intérêts des classes dirigeantes. Il a donné au peuple la possibilité de choisir entre différents candidats pour les postes de magistrats de la cité, mais il s’est avisé de faire en sorte tous les postes de magistrature soient réservé aux notables et aux gens aisés : les pentacosiomédimmes, les zeugites et les chevaliers, les hommes de peine ne participant à aucun pouvoir. Mais, à Sparte comme à Athènes, il n’y avait pas que des citoyens. La révolte des hilotes de Sparte, il y a plus de soixante ans, a joué un rôle fondamental. N’oublions pas qu’Athènes a profité de l’affaiblissement de Sparte. En offrant son aide pour la répression, Athènes a pu exercer son ascendant sur la cité lacédémonienne. Et la cité athénienne a bénéficié, dans cette période, de ne pas avoir connu de révolte d’esclaves. Mais Athènes, qui a ainsi connu ses heures de richesse et de gloire, a été ruinée par les guerres et a remis en question son régime politique. Les possédants ont repris le pouvoir et supprimé la démocratie. De là est venue une série de malheurs et de confrontations internes à Athènes. La faiblesse extérieure a toujours eu comme source la faiblesse interne. Sparte a pu jouer sur cet affaiblissement et aussi sur celui des Perses. Mais, Sparte, vainqueur, n’a pas soumis les cités grecques à sa domination. Quand les Spartiates s’emparent de Naupacte (appartenant à Athènes), ils lui rendent sa liberté. N’oublions pas que Sparte, ayant vaincu Athènes, n’a pas rasé la cité vaincue, comme le lui demandaient Thèbes et Corinthe. Elle s’est contentée de faire détruire les fortifications et saisir la flotte. Mais la défaite a été dure à avaler pour les Athéniens et ils en ont conçu un sentiment de haine qui nécessitait de trouver des responsables. L’ostracisme est devenu, à Athènes, un motif courant contre quiconque n’affichait pas suffisamment sa haine contre la cité lacédémonienne. D’où la vague d’espionnite et de recherche de traîtres, le retour de bâtons contre les sophistes et tous ceux qui pouvaient être taxés de défaitisme. Socrate en a été la victime.

- Thrasymaque : La prise d’Athènes par Lysandre, il y a six ans, une défaite dont la cité a bien du mal à se remettre, n’a pas été un coup de tonnerre dans un ciel serein. Comme l’a dit justement l’historien Thuycide, il y a une raison dans l’Histoire et si les hommes et les sociétés sont victimes des conséquences de leurs choix, cela ne provient pas du hasard. Les Athéniens se sont menti pendant de trop longues années. Au début de la lutte contre la Perse, l’adversaire était d’une telle taille, la menace tellement grave, les conséquences prévisibles tellement meurtrières, que les cités grecques se sont unies, ont apporté, sans trop rechigner, leur contingent d’hommes et de navires contre le Grand Roi Cyrus . Ayant accepté de se mettre sous une direction militaire commune, il y a 81 ans, le résultat a été la libération de toute la Grèce de la domination perse. Que la petite Grèce, si divisée, soit capable de faire plier la monstrueuse armée perse, c’était pour le monde un véritable coup de tonnerre. Toute la domination perse en a tremblé sur ses bases. Mais, si la lutte a été menée au nom de la ligue de Délos, si elle avait nombre de stratèges athéniens comme Thémistocle victorieux à Salamine, ou Cimon fils de Miltiade qui, par sa victoire de Mycale, sonna l’heure de la libération des Grecs des côtes d’Ionie. La victoire acquise, Athènes ne voyait pas pourquoi elle resterait un simple participant de la ligue de Délos alors qu’elle avait l’économie la plus développée, une grande cité, un arsenal de construction de navires des plus capables et les meilleurs stratèges. Les cités, trop pauvres acceptèrent, sous la pression, de verser à Athènes leur contribution, plutôt que d’entretenir une flotte de défense qui dépassait leurs moyens. Du coup, Athènes a commencé de considérer qu’elle était la tête de la direction militaire grecque, et aussi a commencé à gérer elle-même les fonds et agir en maître vis-à-vis des villes confédérées. Le Trésor a été enlevé du sanctuaire d’Apollon à Délos, pour être amené à Athènes. Les contributions ont été augmentées. Les villes, qui ont commencé à se révolter contre la domination athénienne, comme Naxos et Thasos, puis Potidée, Corinthe et Mélos, ont été violemment mises au pas. Voilà ce qui se passait aussi sous le règne de Périclès : l’écrasement progressif des libertés des cités grecques. Certes, c’est aussi l’époque des grandes constructions, de l’enrichissement et de la gloire de la cité, mais c’est à ce moment de faste que s’est produit le tournant irréversible et fatal de notre cité. Les petites villes ont été tenues par leur misère. Les grandes cités l’étaient par la violence militaire. L’ivresse patriotique, qui régnait à Athènes, était fondée sur l’amas de richesses qui s’entassaient sur les docks du Pirée. Si l’Athénien s’est mis à trouver sa domination sur le monde était naturelle, la base matérielle de cet enthousiasme provenait des marchandises merveilleuses venues de Sicile, d’Italie, de Chypre, d’Egypte, de Lydie, du Pont, du Péloponnèse et de mille autres endroits de la terre. Je citerai même notre ami Xénophon qui affirmait, à cette époque, dans son ouvrage fameux intitulé « Les revenus de l’Attique » : « Je ne regarderais pas comme déraisonnable l’opinion de ceux qui placent cette ville au centre de la Grèce et même de l’univers entier. » Et je dois reconnaître que nous étions nombreux à subir la même illusion d’optique.

La domination d’Athènes sur les cités s’est faite de plus en plus pesante. Il leur a été interdit de frapper monnaie et elles ont dû accepter celle d’Athènes. La justice des cités, devenues dépendantes, s’est désormais faie aussi à Athènes. Tout le pouvoir et l’essentiel des richesses et des armes a fini par y être centralisé. Et c’est là que l’existence de Sparte, capable de se défendre militairement et indépendante politiquement, ne pouvait que porter ombrage à Athènes. Une guerre sans fin a alors commencé entre les deux cités et les villes qui leur avaient donné allégeance. Autant la guerre de défense contre les Perses ou les Carthaginois avait été populaire, autant cet affrontement fratricide a fini pas lasser les citoyens. Et il s’est achevé comme nous le savons tous par la défaite d’Athènes et son abaissement. Un régime politique de dictature a alors été imposé à la cité qui a perdu les moyens de sa défense et de son armement.

Loin de reconnaître leur responsabilité dans ces échecs honteux, les classes dirigeantes ont mis en mouvement leurs représentants politiques pour faire croire au peuple que les choix fondamentaux avaient toujours été bons, et qu’il y avait eu trahison de l’intérieur de la part de citoyens critiques qui avaient démoralisé l’opinion publique par leurs discours de sape. La chasse aux sorcières a alors commencé. Socrate a été l’une de ses victimes athéniennes. Mais les villes grecques avaient eu bien d’autres victimes avant lui. L’île de Mélos, par exemple, dont tous les adultes mâles avaient été exécutés, les femmes et les enfants traînés en esclavage en porte le cruel témoignage. A Corcyre (que certains appellent Corfou), les massacres entre citoyens, pour ou contre Athènes, ont atteint une violence inouïe. Le vrai vainqueur des guerres entre Sparte et Athènes aurait pu être la Perse, mais elle était elle-même atteinte par une grave crise intérieure la rendant incapable de profiter de la situation.

Le seul vainqueur a été la mort. C’est la peste qui a gagné la partie, entraînant une grande partie de la population. Pour redresser Athènes, Alcibiade avait bien tenté de redonner vie à l’enthousiasme patriotique, en particulier dans la jeunesse, mais celui-ci se fondait sur des illusions : croire qu’Athènes allait, en se mobilisant, refaire autour d’elle l’alliance des villes de Grèce et d’Italie était un songe creux. Il y avait belle lurette qu’Athènes n’était plus perçue comme un défenseur de la liberté et ne pouvait plus l’être. Voilà, mes amis, comment les politiques d’Athènes l’ont mené dans l’impasse où est aujourd’hui la cité. Voilà pourquoi les critiques de Socrate de cette politique ne pouvaient pas être supportées plus longtemps par ceux qui nous gouvernent et portent la responsabilité de cet échec. En présentant Socrate comme un des responsables de l’affaiblissement d’Athènes, on a amené le peuple, un moment aveuglé, à se retourner contre lui. Il a été livré à la vindicte populaire du tribunal des Héliastes issu de l’Assemblée du peuple. Une fois de plus, la démocratie n’a été rien d’autre qu’une manipulation du peuple contre ses propres intérêts.

- Phédon : La grande formule politique d’Athènes, loin de la démocratie dont elle se pare, a été l’Etat. C’est un outil tout ce qu’il y a de moins démocratique. Officiellement, l’assemblée du peuple est souveraine. Elle représente les 40.000 citoyens – à l’exclusion des femmes -, soit moins de un douzième de la population puisque les étrangers et les esclaves en sont exclus. Mais, en réalité, le développement de l’Etat a enlevé toute direction réelle à l’immense majorité des citoyens, et en particulier aux plus pauvres d’entre eux qui servent seulement de masse de manœuvre aux opérations politiques. La mise en place de cet organisme de direction de la société avec des hommes d’armes, une justice, des magistrats, a été faite, officiellement pour permettre à tous les citoyens de diriger mais, en fait, seuls les membres des familles dirigeantes peuvent exercer les principaux mandats. Pendant que Périclès se faisait ainsi élire démocratiquement pour des mandats successifs, les constructions de prestige d’Athènes cachaient mal la misère de la majorité des Athéniens, contraints de vivre dans des cabanes de bois ou de brique crue séchée, enfumées, dans les campagnes ou de s’entasser dans des quartiers misérables de villes.

A l’époque héroïque, les quatre tribus athéniennes de l’Attique étaient encore établies sur des territoires distincts ; même les douze phratries qui les composaient semblent encore avoir eu des résidences distinctes, dans les douze villes de Cécrops. L’organisation était celle de l’époque héroïque : assemblée du peuple, Conseil du peuple, basileus. Dans les périodes calmes, chaque phratrie et chaque tribu administrait elle-même ses affaires, sans recourir au Conseil du peuple ou au basileus d’Athènes.

La réforme d’Athènes fut réalisée par des classes dirigeantes qui voulaient établir leur indépendance des rois de Crête, alors dominants. Vous connaissez tous la légende de Thésée et du Minautore qui a servi de justification historique à la revendication d’Athènes à unifier derrière elle toute l’Attique. La Crête dominait alors Athènes, contrainte de fournir au monstre de la Crête, le Minautore, sept jeunes gens et sept jeunes filles pour y être dévorés par le Minautore. Thésée, le fils du roi d’Athènes, demanda à son père de faire partie de la liste des futurs sacrifiés, livrés par Athènes à la Crête. Il tua le Minautore, symbolisant ainsi la révolte des Athéniens contre la domination crétoise antique. Tel est le mythe de Thésée, qui donne le beau rôle aux héros athéniens dans le renversement des tyrans de la Crête. Dans la réalité, ceux-ci ont été renversés par les Crétois, révoltés à la faveur du tremblement de terre qui a renversé la plupart des temples et palais, montrant aux opprimés que les dieux ne protégeaient plus leurs oppresseurs. Athènes en profita pour prendre son indépendance.

La constitution attribuée à Thésée fut instaurée. Le changement consistait surtout dans le fait qu’une administration centrale fut établie à Athènes, c’est-à-dire qu’une partie des affaires jusqu’alors administrées de façon autonome par les tribus furent déclarées affaires communes et transmises au Conseil commun qui siégeait à Athènes.

La charge de basileus tomba en désuétude ; des archontes, choisis parmi la noblesse, furent placés à la tête de l’État. La domination de la noblesse s’accrut jusqu’à devenir intolérable, il y deux cents ans. Et le principal moyen d’opprimer la liberté commune, c’était ... l’argent et l’usure. Le siège principal de la noblesse était à Athènes et autour d’Athènes, où le commerce maritime, en même temps que la piraterie encore pratiquée à l’occasion et par surcroît, l’enrichissait et concentrait la richesse financière entre ses mains. C’est de là que l’économie monétaire, se développant, pénétra comme un acide dissolvant dans le mode d’existence traditionnel des communautés rurales, basé sur l’économie naturelle. L’organisation de la gens est absolument incompatible avec l’économie monétaire ; la ruine des petits paysans de l’Attique coïncida avec le relâchement des vieux liens de la gens qui les entouraient et les protégeaient. La créance et l’hypothèque (car les Athéniens avaient même déjà inventé l’hypothèque) ne respectaient ni gens, ni phratrie. Et la vieille organisation de la gens ne connaissait ni argent, ni avance, ni dette. C’est pourquoi la domination financière, toujours plus florissante et plus étendue, de la noblesse élabora aussi un nouveau droit coutumier pour protéger le créancier contre le débiteur, pour consacrer l’exploitation du petit paysan par le possesseur d’argent. Tous les champs de l’Attique étaient hérissés de stèles hypothécaires, sur lesquelles il était inscrit que ce bien-fonds était engagé à un tel, pour la somme de tant. Les champs qui n’étaient pas ainsi marqués avaient déjà pour la plupart été vendus pour non-paiement d’hypothèques ou d’intérêts, et étaient passés dans la propriété du noble usurier ; le paysan devait s’estimer heureux si on lui permettait d’y rester comme fermier et de vivre d’un sixième du produit de son travail, tandis qu’il devait payer les cinq sixièmes comme fermage à son nouveau maître. Il y a plus : si le produit de la vente du fonds ne suffisait pas à couvrir la dette, ou si cette dette avait été contractée sans être assurée par un gage, le débiteur devait vendre ses enfants comme esclaves à l’étranger, pour rembourser le créancier. La vente des enfants par leur père - tel fut le premier fruit du droit paternel et de la monogamie !

Mais les Athéniens devaient apprendre avec quelle rapidité, une fois né l’échange entre individus et du fait de la transformation des produits en marchandises, le produit établit sa domination sur le producteur. Avec la production marchande apparut la culture du sol par des particuliers pour leur propre compte, et bientôt, du même coup, la propriété foncière individuelle. L’argent vint également, marchandise universelle contre laquelle toutes les autres étaient échangeables ; mais, en inventant la monnaie, les hommes ne pensaient pas qu’ils créaient encore une force sociale nouvelle, l’unique force universelle devant laquelle la société tout entière devait s’incliner. Et ce fut cette force nouvelle, jaillie tout à coup, à l’insu et sans la volonté de ses propres créateurs, qui, dans toute la brutalité de sa jeunesse, fit sentir aux Athéniens sa domination.

Et puis le jeune État avait surtout besoin d’une force propre, qui chez les Athéniens navigateurs ne pouvait être tout d’abord qu’une force navale visant à de petites guerres isolées et à la protection des bateaux de commerce. A une époque mal déterminée, mais avant Solon, furent établies les naucraries, petites circonscriptions territoriales au nombre de douze par tribu ; chaque naucrarie devait fournir, armer et équiper un bateau de guerre et fournissait en outre deux cavaliers. Cette institution entamait doublement l’organisation gentilice. D’abord, parce qu’elle créait une force publique, qui déjà ne se confondait plus tout simplement avec l’ensemble du peuple armé ; et, en second lieu, parce qu’elle divisait pour la première fois le peuple à des fins publiques, non d’après les groupes de parenté, mais d’après la cohabitation locale.

Solon se vante dans ses poèmes d’avoir fait disparaître des champs endettés les stèles hypothécaires et d’avoir rapatrié les gens qui, parce qu’ils s’étaient endettés, avaient été vendus à l’étranger comme esclaves ou s’y étaient réfugiés. Ceci n’était possible que par une violation ouverte de la propriété. Et en fait, de la première à la dernière, toutes les révolutions dites politiques ont été faites pour la protection de la propriété ... d’un certain genre, et accomplies par la confiscation, autrement dit par le vol ... d’un autre genre de propriété. Tant il est vrai que depuis deux mille cinq cents ans la propriété privée n’a pu être maintenue qu’en violant la propriété.

Mais il s’agissait alors d’empêcher le retour d’un pareil asservissement des Athéniens libres. Cela se fit tout d’abord par des mesures générales, par exemple l’interdiction des contrats d’emprunt gagés sur la personne du débiteur. De plus, on fixa une limite maxima à la propriété foncière que pouvait posséder un même individu, afin de mettre au moins quelques bornes à la fringale de la noblesse pour la terre des paysans. Puis vinrent des changements dans la constitution.

Voici quels sont pour nous les plus essentiels. Le Conseil fut porté à. quatre cents membres, cent de chaque tribu. Ici donc, la tribu restait encore la base. Mais aussi ce fut l’unique aspect sous lequel on fit entrer la vieille organisation dans le nouveau corps de l’État. Car Solon, par ailleurs, divisa les citoyens en quatre classes, d’après leur propriété foncière et son rapport ; 500, 300 et 150 médimnes de grain, tels étaient les rendements minima pour les trois premières classes ; quiconque possédait moins de terres, ou n’en possédait pas du tout, tombait dans la quatrième classe. Toutes les charges ne pouvaient être occupées que par des membres des trois classes supérieures, et les plus hautes fonctions n’étaient remplies que par les membres de la première classe ; la quatrième classe n’avait que le droit de prendre la parole et de voter dans l’assemblée du peuple ; mais c’est là qu’étaient choisis tous les fonctionnaires, c’est là qu’ils devaient rendre leurs comptes, c’est là que se faisaient toutes les lois, et la quatrième classe y formait la majorité. Les privilèges aristocratiques furent en partie réaffirmés sous forme de privilèges de la richesse, mais c’est le peuple qui garda le pouvoir décisif. En outre, les quatre classes formèrent la base d’une nouvelle organisation militaire. Les deux premières classes fournirent la cavalerie, la troisième devait servir dans l’infanterie lourde, la quatrième servait dans l’infanterie légère ne portant pas cuirasse ou dans la flotte, et sans doute recevait-elle alors une solde.

Le rapide épanouissement de la richesse, du commerce et de l’industrie montre combien l’État, dès lors parachevé dans ses traits essentiels, répondait à la nouvelle condition sociale des Athéniens. L’antagonisme de classes sur lequel reposaient les institutions sociales et politiques n’était plus l’antagonisme entre nobles et gens du commun, mais entre esclaves et hommes libres, entre métèques et citoyens. A son apogée, Athènes comptait au total environ 90 000 citoyens libres, y compris les femmes et les enfants, Plus 365 000 esclaves des deux sexes et 45 000 métèques - étrangers et affranchis. Pour chaque citoyen libre, on comptait donc au moins 18 esclaves et plus de deux métèques. Le grand nombre des esclaves provenait du fait que beaucoup d’entre eux travaillaient ensemble, sous le contrôle de surveillants, dans des manufactures, dans de grands ateliers. Mais avec le développement du commerce et de l’industrie vint l’accumulation et la concentration des richesses en un petit nombre de mains, l’appauvrissement de la masse des citoyens libres, auxquels il ne resta que le choix de concurrencer le travail des esclaves par leur propre travail manuel, ce qui était considéré comme déshonorant, vil, et ne promettait d’ailleurs que peu de succès.

- Eubulide : Voilà comment l’État s’est développé du fait que les vieilles institutions de l’organisation gentilice furent soit transformées, soit refoulées par l’introduction d’organismes nouveaux, et qu’enfin on les remplaça complètement par de véritables autorités d’État, tandis qu’au véritable « peuple en armes », se protégeant lui-même dans ses gentes, ses phratries et ses tribus, se substituait une « force publique » armée, au service de ces autorités d’État, donc utilisable même contre le peuple. A l’époque héroïque, les quatre tribus athéniennes de l’Attique étaient encore établies sur des territoires distincts ; même les douze phratries qui les composaient semblent encore avoir eu des résidences distinctes, dans les douze villes de Cécrops. L’organisation était celle de l’époque héroïque : assemblée du peuple, Conseil du peuple, basileus. Aussi loin que remonte l’histoire écrite, les terres étaient déjà partagées et avaient passé à la propriété privée, comme cela est conforme à la production marchande déjà relativement développée vers la fin du stade supérieur de la barbarie, et au commerce des marchandises qui lui correspond. Outre le grain, on produisait du vin et de l’huile ; le commerce maritime sur la mer Égée échappait de plus en plus aux Phéniciens et tombait, en grande partie, entre des mains attiques. Du fait de l’achat et de la vente de la propriété foncière, de la division progressive du travail entre l’agriculture et l’artisanat, le commerce et la navigation, les membres des gentes, des phratries et des tribus durent bientôt se mélanger, et le district de la phratrie et de la tribu reçut des habitants qui, bien que compatriotes, n’appartenaient cependant pas à ces groupements, étaient donc étrangers dans leur propre résidence. Car dans les périodes calmes, chaque phratrie et chaque tribu administrait elle-même ses affaires, sans recourir au Conseil du peuple ou au basileus d’Athènes. Mais quiconque vivait sur le territoire de la phratrie ou de la tribu sans y appartenir ne pouvait naturellement pas participer à cette administration. Le jeu réglé des organismes de l’organisation gentilice en fut à tel point dérangé que, dès les temps héroïques, il fallut y apporter remède. La constitution attribuée à Thésée fut instaurée. Le changement consistait surtout dans le fait qu’une administration centrale fut établie à Athènes, c’est-à-dire qu’une partie des affaires jusqu’alors administrées de façon autonome par les tribus furent déclarées affaires communes et transmises au Conseil commun qui siégeait à Athènes. Ce faisant, les Athéniens allaient un pas plus loin que n’alla jamais aucun des peuples indigènes d’Amérique : à la place d’une simple confédération de tribus juxtaposées, s’opéra leur fusion en un seul peuple. Ainsi naquit un droit national athénien, droit général qui était au-dessus des coutumes légales des tribus et des gentes ; le citoyen d’Athènes obtint, comme tel, des droits déterminés et une protection juridique nouvelle, même sur un territoire où il était étranger à la tribu. Mais, du même coup, avait été fait le premier pas vers la raine de l’organisation gentilice ; car c’était le premier pas vers l’admission ultérieure de citoyens étrangers aux tribus dans toute l’Attique, et qui étaient et restèrent tout à fait en dehors de l’organisation gentilice athénienne. Une seconde institution attribuée à Thésée, ce fut la répartition de tout le peuple, sans considération de gens, phratrie ou tribu, en trois classes : les eupatrides ou nobles, les géomores ou agriculteurs et les démiurges ou artisans, et l’attribution à la noblesse du droit exclusif aux fonctions publiques. Cette répartition montre que la coutume de confier les charges gentilices à certaines familles s’était déjà transformée en un droit peu contesté de ces familles à ces fonctions ; que ces familles, puissantes d’autre part par la richesse, commençaient à se grouper en dehors de leurs gentes en une classe distincte privilégiée, et que l’État tout juste naissant consacra cette prétention. Elle montre encore que la division du travail entre les cultivateurs et les artisans était déjà assez marquée pour disputer le premier rang en importance sociale à l’ancien classement par gentes et par tribus. Elle proclame enfin l’antagonisme irréductible entre la société gentilice et l’État ; la première tentative pour former l’État consiste à mettre en pièces les gentes, en divisant les membres de chacune d’elles en privilégiés et en défavorisés, et ces derniers, à leur tour, en deux classes de travailleurs, les opposant ainsi les uns aux autres. L’organisation gentilice est absolument incompatible avec l’économie monétaire ; la ruine des petits paysans de l’Attique coïncida avec le relâchement des vieux liens gentilices qui les entouraient et les protégeaient. La créance et l’hypothèque (car les Athéniens avaient même déjà inventé l’hypothèque) ne respectaient ni gens, ni phratrie. Et la vieille organisation gentilice ne connaissait ni argent, ni avance, ni dette. C’est pourquoi la domination financière, toujours plus florissante et plus étendue, de la noblesse élabora aussi un nouveau droit coutumier pour protéger le créancier contre le débiteur, pour consacrer l’exploitation du petit paysan par le possesseur d’argent. Tous les champs de l’Attique étaient hérissés de stèles hypothécaires, sur lesquelles il était inscrit que ce bien-fonds était engagé à un tel, pour la somme de tant. Les champs qui n’étaient pas ainsi marqués avaient déjà pour la plupart été vendus pour non-paiement d’hypothèques ou d’intérêts, et étaient passés dans la propriété du noble usurier ; le paysan devait s’estimer heureux si on lui permettait d’y rester comme fermier et de vivre d’un sixième du produit de son travail, tandis qu’il devait payer les cinq sixièmes comme fermage à son nouveau maître. Il y a plus : si le produit de la vente du fonds ne suffisait pas à couvrir la dette, ou si cette dette avait été contractée sans être assurée par un gage, le débiteur devait vendre ses enfants comme esclaves à l’étranger, pour rembourser le créancier. La vente des enfants par leur père - tel fut le premier fruit du droit paternel et de la monogamie ! Et si le vampire n’était pas encore repu, il pouvait vendre comme esclave son débiteur lui-même. Voilà quelle fut la suave aurore de la civilisation chez le peuple athénien. Mais les Athéniens devaient apprendre avec quelle rapidité, une fois né l’échange entre individus et du fait de la transformation des produits en marchandises, le produit établit sa domination sur le producteur. Avec la production marchande apparut la culture du sol par des particuliers pour leur propre compte, et bientôt, du même coup, la propriété foncière individuelle. L’argent vint également, marchandise universelle contre laquelle toutes les autres étaient échangeables ; mais, en inventant la monnaie, les hommes ne pensaient pas qu’ils créaient encore une force sociale nouvelle, l’unique force universelle devant laquelle la société tout entière devait s’incliner. Et ce fut cette force nouvelle, jaillie tout à coup, à l’insu et sans la volonté de ses propres créateurs, qui, dans toute la brutalité de sa jeunesse, fit sentir aux Athéniens sa domination.

- Xénophon : Si Athènes a développé l’Etat, elle a prétendu que c’était pour se défendre des attaques extérieures mais c’était plus encore pour se défendre des révolutions sociales. Comme je l’ai écrit dans "Cyropédie", les révolutions ont été nombreuses contre toutes les sortes de régimes politiques :

"J’observais un jour combien de démocraties ont été renversées par des hommes qui préféraient tout autre gouvernement, combien de monarchies et d’oligarchies ont été détruites par des factions populaires, combien d’ambitieux ont été dépouillés de la souveraine puissance qu’ils venaient d’usurper, et combien l’on admire le bonheur et l’habileté de ceux qui ont su s’y maintenir même peu de temps." La révolution sociale qui a opposé riches et pauvres de Grèce, durant 50 ans, il y a deux cent ans, et Athènes a connu pendant plus d’un an la révolution des citoyens, il y a 110 ans.

A travers tous ces bouleversements, la Grèce a connu successivement la royauté, puis le régime de la communauté, puis l’aristocratie, l’oligarchie, monopolisation du pouvoir par les grands propriétaires de terres et d’esclaves, la tyrannie qui a été suivie de révolutions populaires dans chaque ville. Solon a réussi à canaliser ces révolutions. Il déclarait : « J’ai donné au peuple autant qu’il en fallait mais pas plus. Pour ceux qui avaient la force et en imposaient par leur richesse, pour ceux-là aussi je me suis appliqué à ce qu’ils ne subissent rien d’indigne. » Loin de donner le pouvoir au démos, Solon a évité que les luttes révolutionnaires, certes discontinues, irrégulières et épisodiques suivant les cités, mais d’une grande âpreté aux moments critiques, ne finissent par renverser totalement les classes dirigeantes. La tyrannie n’était apparue à Argos, puis Corynthe, Sycione et, ici même, à Mégare, puis Athènes, Samos, Naxos et Milet, que parce que les aristocraties héréditaires étaient incapables de contenir ou de résoudre les conflits sociaux grandissants, qui mobilisaient une population urbaine croissante et une paysannerie endettée et appauvrie. A ces facteurs sociaux se rajoutaient d’autres causes politiques révolutionnaires comme les luttes entre cités, entre Argos et Sparte ou entre Athènes et Mégare. La tyrannie profita de la nécessité de résister à des voisins puissants, cités voisines mais surtout la Lydie, la Perse ou Carthage. La grande faiblesse de la tyrannie était qu’elle dépendait des capacités d’un seul homme. Dès que celui-ci outrepassait les limites acceptables, la colère s’accumulait puis explosait à la moindre occasion : une détérioration du climat, une sécheresse, un orage violent, ou un tremblement de terre permettait de signifier que les dieux ne protégeaient plus le pouvoir et était le signal de la révolte. Toutes les tyrannies, les unes après les autres, sont tombées ainsi, comme avant elles les royautés. La démocratie s’est révélée bien plus stable : ceux qui sont à la tête peuvent tomber, mais le régime dans son ensemble reste au pouvoir malgré les mouvements sociaux et révolutions. Ce fut celui choisi par Athènes.

Quant à Sparte, elle favorisa plutôt le régime ancien, du partage de la misère, proche de la communauté des biens entre citoyens-paysans-soldats. Ces deux régimes, qui s’avérèrent relativement stables, ne pouvaient que grandir en force et ensuite s’affronter. Le régime spartiate est celui d’un peuple armé, où l’étatisme soutient les classes dirigeantes. La population se compose de Spartiates, de Périèques et d’Hilotes, c’est-à-dire de citoyens, d’étrangers et d’esclaves. En fait, l’hilote a une situation intermédiaire entre l’homme libre et l’esclave. C’est une condition servile. Il ne fait pas partie du corps des citoyens, il n’a aucun droit politique. L’État surveille les hilotes, fixe leurs devoirs, leurs obligations et aussi leurs droits à l’égard des propriétaires.

Voici comment les hilotes ont été esclavagisés. Les Achéens livrèrent leur dernier combat contre le roi spartiate Alcamène et cette ville fournit les premiers serfs de l’État ; ce nom d’hilotes devint plus tard le nom commun de tous ceux qui furent soumis à la même servitude, même des Doriens de Messénie. La classe des hilotes fait partie intégrante du système social dans la constitution dite de Lycurgue qui représente les plus anciennes institutions de Sparte. Ils exploitent, aux conditions qu’on va voir, les lots distribués aux Spartiates dans la région qui comprend essentiellement la vallée de l’Eurotas. Les guerres de Messénie amenèrent la formation d’un second groupe d’hilotes. La première guerre enleva aux Messéniens leur indépendance politique ; ils devinrent la plupart périèques, durent jurer de ne jamais se révolter, de prendre part, en costume de deuil, avec leurs femmes et leurs enfants, aux funérailles des rois de Sparte et des principaux magistrats spartiates ; ils gardèrent la possession de leurs terres, moyennant le payement d’un tribut égal à la moitié des récoltes ; peut-être réserva-t-on aux Spartiates une partie de la Messénie, en particulier les terres dont les possesseurs s’étaient enfuis de différents côtés, à Argos, à Sicyone, à Éleusis, en Arcadie. a troisième guerre de Messénie fut provoquée par le soulèvement des hilotes de la Laconie, après le tremblement de terre d’il y a soixante ans environ ; les Messéniens, réfugiés sur le mont Ithome, résistèrent pendant dix ans et obtinrent par une capitulation le droit de se retirer librement avec leurs femmes et leurs enfants, en jurant de ne plus rentrer dans le Péloponnèse ; mais, les hilotes, chefs de la sédition, furent exécutés, les autres transformés en véritables esclaves. La répartition des activités sociales est la suivante : les Spartiates se contentent de faire la guerre, la production étant entièrement assurée par les Périèques et les Hilotes. Les révoltes d’Hilotes de Sparte étaient sans cesse en train de couver sous la cendre et éclataient parfois avec toute la violence de l’incendie. Les révolutions n’ont pas manqué à Sparte et notamment, suite à la conquête par Sparte de la Messénie, les citoyens spartiates, qui n’avaient pas pris part à la guerre, furent mis à l’écart par les guerriers et, du coup, s’unirent aux Hilotes pour faire la révolution. Puis la Messénie, elle-même, se révolta contre la domination spartiate et, du fait notamment d’un sentiment très fort de mécontentement chez les spartiates eux-mêmes, Sparte eu énormément de mal à battre la révolte. Quand les hilotes de Messénie se révoltent, ce n’est pas un fait nouveau. A la fin du siècle, ce sont les pénestes de Thessalie qui entrent en mouvement. La révolte des Messéniens amena la seconde guerre, qui se termina cette fois par l’assujettissement complet des vaincus ; les Messéniens perdirent leurs terres et furent assimilés aux hilotes lacenions ; quelques villes côtières gardèrent seules leur condition de villes de périèques. Ce sont les Messéniens qui vont constituer désormais la grande masse des hilotes. Un peu moins de cent ans après, c’est tout l’équilibre politique et social de la principale cité archaïque, Sparte, qui est détruit. A l’extérieur aussi, Sparte était contraint de maintenir l’ordre dans le Péloponnèse, car toute révolte des îles risquait de s’unir aux Hilotes pour renverser le régime spartiate. Inversement, le développement d’Athènes, dépassant largement la richesse et la population de Sparte, ne pouvait supporter que se maintienne une ville indépendante telle que Sparte. Les bases de guerres intestines sans fin étaient bien établies… Il était inévitable que la ligue du Péloponnèse qu’on appelait d’abord « les spartiates et leurs alliés » devienne la ligue d’Athènes et de ses alliés, puis l’empire d’Athènes. A la différence de Sparte, tous les hommes libres d’Athènes ont toujours été des citoyens. Il n’y avait pas de Périèques, ni d’Hilotes. Les habitants étaient tous citoyens et les esclaves venaient tous de l’extérieur. Cela n’empêchait pas l’existence de luttes de classe à Athènes. Les familles aristocratiques Eupatrides furent plusieurs fois menacées dans leur pouvoir et leur richesse par des révolutions des classes inférieures. Solon était un Eupatride conscient que le développement des luttes révolutionnaires serait catastrophique pour les classes dirigeantes si on ne réglementait pas et on ne limitait pas l’exploitation et si on ne donnait pas des droits aux classes inférieures, de la plèbe. Le but des réformes successives de Dracon et surtout de Solon a été de détourner la colère des plus pauvres et d’en diminuer la force pour stabiliser la société. Mais jamais Solon n’alla jusqu’à prendre des terres aux possédants pour les distribuer aux démunis ! Sa réforme était politique autant que sociale. Il mit en place quatre classes déterminées selon le revenu en terres, à partir desquelles seraient nommés les magistrats. Mais les classes inférieures n’étaient éligibles que pour les magistratures inférieures. On faisait participer le peuple à la direction politique mais de manière mesurée et bien calculée sur des bases sociales. Les pauvres étaient ainsi reconnus comme faisant partie du démos mais ils l’étaient à minima.

Cependant, c’est une tyrannie, celle des Pisistratides, et non la démocratie, qui développa à Athènes le goût populaire de s’assembler, de se cultiver, de se retrouver dans le point central d’Athènes, d’y célébrer des fêtes et d’y pratiquer des religions. C’est eux qui avaient construit sur l’Acropole un grand temple dédié à Athéna (détruit par les Perses, il sera remplacé par le Parthénon), commencé un autre temple dédié à Zeus l’Olympien. Ils développèrent les grands cultes populaires, les chœurs tragiques, les concours, les fêtes, et, à l’occasion des Dionysies, firent appel à des poètes et des musiciens. Lorsqu’ils furent renversés, après deux ans de guerre civile, Clisthène remodela la constitution, mit en place les structures de la démocratie athénienne, telles que nous les connaissons, en s’appuyant sur les sentiments patriotiques qui s’étaient déjà développés. A l’époque, sur le plan religieux, aucun sanctuaire, même sur l’Acropole, ne pouvait rivaliser en importance avec Delphes. Par l’intermédiaire de la Pythie, Apollon répond aux citoyens grecs venus lui poser une question. L’issue des guerres, des guerres civiles, des révolutions et d’autres problèmes de la vie quotidienne dépendent des interprétations des femmes qui répondent pour Apollon car le message du dieu ne s’exprime pas en clair. Mais l’importance même de Delphes a fini par sembler gênant à Athènes et, si la Pythie de Delphes se déclarait favorable à Socrate ou à une alliance entre Athènes et Sparte et non à la domination d’Athènes, rien d’étonnant que les dirigeants d’Athènes, eux, souhaitent avoir des dieux locaux, bien en main et qui délivreraient un message bien plus proche de leurs intérêts.

- Eschine : Platon et Xénophon, permettez-moi de vous interpeller tous les deux puisque, après la mort de Socrate, vous êtes les plus reconnus des penseurs athéniens, vous qui avez suivi notre maître pendant de longues années. Platon, je dois reconnaître que tu as toujours défendu clairement et courageusement les idées que tu as construites grâce à une formation philosophique avec les meilleurs maîtres et pourtant je te dénie le droit de parler au nom de Socrate, en particulier sur les thèses que tu viens de développer sur l’Etat qui ne me semblent nullement être celles que j’ai entendu par sa bouche même. Tu devrais écrire dans tes dialogues : voici ce que pense Platon et non pas voici ce que disait Socrate ! Je ne prends qu’un seule exemple, celui où Socrate disait à Thrasymaque : « L’Etat, une armée, une troupe de brigands, de voleurs, ou toute autre bande de malfaiteurs associés de quelque manière pour quelque mauvais coup. »

Voilà une définition qui a le mérite d’être claire ! Et quand Socrate dit « l’Etat », il ne parle ni d’un pays ni d’un autre, ni d’une époque, ni d’une autre. Cela fait justice à ceux qui prétendaient que Socrate soutenait les Etats lacédémonien et crétois. Par contre, quand il parle de sa société idéale, il ne s’agit plus d’Etat. Il s’agit du pouvoir direct du peuple. Ceux qui lui semblent indispensables sont les artisans, les pêcheurs, les cultivateurs, les marins, les marchands, mais pas les militaires, les politiciens, les juges, les administrateurs, tout l’appareil de l’Etat. Platon, peux-tu nous dire si tu diverges du point de vue de Xénophon ? Et toi, Xénophon, que penses-tu de ce que vient de dire Platon ? Cela est important pour nous tous, car vous deux êtes, à juste titre, considérés comme les plus illustres des disciples de notre maître, ceux qui le connaissent et l’ont suivi depuis longtemps et les plus brillants de penseurs de la Grèce. Pour que nous puissions voir quel avenir a notre groupe d’adeptes de la pensée de Socrate, il nous importe de savoir si les plus éminents d’entre nous sont d’accord entre eux sur les buts. A quoi servirait de regrouper les hommes les plus compétents de multiples domaines fondamentaux s’ils ont des objectifs complètement divergents ?

- Xénophon : Je te remercie de m’interpeller ainsi, Eschine. Et je pense avoir maintes fois montré que je ne rechigne pas à développer mes points de vue. Chacun peut s’en faire une idée, d’autant que, contrairement à Socrate, j’ai choisi de mettre par écrit mes analyses et mes rapports sur l’histoire passée. Mais que ne m’interpelles-tu sur ton propre point de vue ! On n’est jamais aussi désireux d’avoir le point de vue de ses proches que sur ses propres avis et c’est le plus enrichissant. N’est-ce pas ? Des divergences entre nous sont possibles même si nous nous revendiquons les uns et les autres de Socrate et, en convoquant cette réunion en hommage à Socrate, je ne pensais nullement en faire une assemblée fondée sur l’unanimité des participants. Je t’approuve, Eschine, de mettre au premier rang la question de l’Etat, car ce qui est déterminant dans la situation d’un peuple est la manière dont l’Etat est dirigé. L’Etat, dis-tu, n’est pas le sauveur du peuple et il ne peut pas faire grand chose à sa place. Tu n’as pas tort. Cependant, il convient de ne pas le laisser entre les mains des démagogues, des corrompus et des vicieux. Tu en conviendras. Il est important de former ceux qui seront chargés des hautes fonctions. Pour ma part, je ne me suis jamais caché de ne pas condamner l’ordre social d’Athènes, mais seulement sa direction politique et militaire. Je ne revendique pas de changer la place des étrangers, des esclaves, des femmes dans notre société. les dieux ont adapté la nature de la femme aux travaux et aux soins de l’intérieur. la femme dois rester au foyer pour élever les enfants et tenir le ménage. les métèques ont payé pour vivre dans la cité et cela leur permet d’y tenir échoppe et artisanat. Il ne doivent pas distraire leur temps par des activités qui gêneraient ce commerce. Par exemple, ils ne doivent pas aller aux armées ni voter avec les citoyens. On ne peut pas supprimer l’ordre social, car chacun est indispensable à l’autre. Sans le travail servile, pas de bien-être et pas de démocratie. Voilà mon point de vue.

- Platon : Eschine, je voudrais d’abord te rappeler que la formation des hommes d’Etat étant, selon moi, le point crucial de toute philosophie du gouvernement de la société, j’ai bien étudié comment ont été formés les dirigeants de nos sociétés comme des sociétés voisines et il me semble que Cyrus le jeune, le dirigeant de la Perse, a eu une formation fort peu avancée. Si nous influençons des rois, ne faut-il pas que ces rois soient philosophes ? La Perse de ces dernières années ne m’a pas semblé davantage gouvernée par la sagesse et la philosophie qu’Athènes à ses pires moments… Que cela suffise à ma réponse !

Selon moi, Socrate n’a pas été victime des défaites, de la crise politique et sociale mais de la haine qu’a provoquée, chez les citoyens qui profitent du système, sa méthode pour accoucher les âmes, sa dialectique du questionnement qui est passée, à tort, pour de la dénonciation ou de la raillerie méchante. Or, Socrate avait raison : l’homme a besoin de ce questionnement extérieur pour se découvrir soi-même, pour reconnaître ses désirs et ses sentiments profondément enfouis et cachés. La maïeutique de Socrate lui a fait bien des ennemis qui ont fini par se coaliser contre lui. Il n’en demeure pas moins que Socrate a tenu, jusqu’au procès lui-même, à maintenir sa méthode de discours, par des questions. Et ce qui me navre aujourd’hui, ce n’est pas que les uns soient pour Sparte ou contre Athènes, c’est que la méthode de Socrate soit à ce point bafouée que personne ne songe à questionner l’autre… Socrate a préservé son identité malgré toutes les pressions, appliquant jusqu’au bout à lui-même ses propres maximes. Il ne faut pas oublier que Socrate rappelait toujours l’inscription qui est sur le temple de Delphes : « Connais-toi, toi-même. »

- Ichtyas : Ramener les buts de Socrate à la maïeutique, la méthode consistant à « accoucher » les âmes, voilà qui t’accuse bien plus, Platon, que toutes tes propriétés et tous tes revenus de riche héritier. Socrate s’était écarté en un sens de la vie publique. Il ne se présentait pas aux élections. Il ne participait pas à la "démocratie"-comédie. Il la démasquait. Mais il menait sa propre politique. Platon, tu le sais bien, car, même si aujourd’hui tu souhaiterais l’effacer par tes écrits, tu as participé aux réunions politiques clandestines de Socrate et tu en étais même l’un des plus fervents et actifs animateurs ! Je vois qu’il a suffi de la disparition de Socrate pour qu’on s’émancipe complètement de son influence !

- Criton : Il y a déjà quatre écoles socratiques de philosophie et il risque bien d’y avoir autant de versions de qui était Socrate et de ce qu’il voulait qu’il y a de disciples de Socrate. Comme notre maître n’a jamais voulu écrire ni qu’on transcrive par écrit ses propos, il sera facile à n’importe qui dans quelques années de lui prêter n’importe quels propos.

- Eubulide : Il n’est pas si simple d’inventer ce qu’a dit Socrate. On ne peut pas en faire un sage bien tranquille, car le pouvoir athénien vient de nous démontrer que ce philosophe était considéré comme dangereux pour ce même pouvoir ! Certes, Athènes, et tout particulièrement sa classe dirigeante, se méfiait de Socrate et de ses remarques acerbes. On n’aime pas les oiseaux de mauvais augure. Mais ce n’est pas tout. Un pouvoir ne peut supporter que quelqu’un qui a un poids politique refuse de participer aux institutions politiques de la société, quels qu’en soient les dirigeants et quel qu’en soit le régime politique, dictature ou démocratie. Si on s’aperçoit que cet homme politique entretient un groupe de jeunes de manière discrète, on se doute que ce n’est pas dans le cadre des institutions. Dès que la crise sociale et politique s’aggrave, les classes dirigeantes ne veulent plus de ce groupe. En se débarrassant de Socrate, on a dissous, à Athènes, le groupe de jeunes proches de Socrate. Les dirigeants d’Athènes que le groupe de Socrate sans son maitre n’était plus rien. Ceux qui sont restés révolutionnaires ont dû quitter la ville.

C’est là où le pouvoir d’Athènes ne s’est pas trompé politiquement. Il n’y a pas de danger mortel pour les classes dirigeantes tant qu’il y a des révolutionnaires sans occasion révolutionnaire ou des révolutions sans révolutionnaires. Par contre, il importe, pour elles, de se débarrasser d’urgence des révolutionnaires, dès lors que les crises potentiellement révolutionnaires se profilent. Du coup, il est sûr que les classes dirigeantes d’Athènes se seraient débarrassé d’une manière ou d’une autre d’un Socrate démasqué si son procès n’avait pas donné le résultat attendu, quitte à le faire assassiner dans une rue écartée. Les dirigeants d’Athènes savaient qu’une partie des citoyens cherchait des victimes expiatoires de la catastrophe militaire, politique et sociale. En leur offrant d’accuser un maître de philosophie, ils appelaient les plus aisément manipulables des citoyens, les jeunes pauvres notamment, à se livrer à leur rancœur, à leur jalousie, à leur haine. Ils savaient comment un tribunal de citoyens athéniens convenablement choisis et chauffés réagirait.

- Charmide : J’ai bien écouté vos arguments et je vais certainement vous fâcher tous par mon intervention. Cependant, je dois dire ceci : Socrate, c’est toi qui le premier nous a mis dans l’état où nous sommes. Notre échec est ton échec. Nos catastrophes sont aussi les tiennes. Et je vais m’en expliquer. Socrate, tu as été victime, et nous sommes victimes, d’abord de ta propre méthode. N’as-tu pas cultivé l’idée que l’on pouvait éduquer de manière révolutionnaire des enfants de la classe dirigeante afin de transformer la politique d’Athènes et, du coup, de toute la Grèce ? N’était-ce pas une illusion ? Tu as pu constater que, malgré toute l’intelligence que tu as su donner à Platon, il ne peut sortir du cadre donné par son appartenance de classe. Socrate, tu as cultivé le dynamisme d’un Alcibiade qui tu as aidé de mille manières à gagner en popularité, y compris en l’aidant à accéder à des honneurs militaires que tu méritais et pas lui. Tu l’as ainsi aidé mais aussi tu l’as poussé à croire en sa personne, ce qui a donné l’Alcibiade que nous avons connu ivre de sa popularité. Socrate, tu as cultivé des illusions sur la supériorité intellectuelle et la capacité à analyser objectivement les situations, au point que certains y ont vu un moyen supérieur à la lutte sociale ou politique. Certains ont pu croire, à ton contact, que les idées philosophiques évitaient de mener ces luttes. Pourtant, c’est la violence qui engendre de nouvelles sociétés et non tes dialogues, aussi intéressants soient-ils. Aussi estimais-je, Socrate, si tu nous entends, que ton enseignement ne nous en rien prémuni contre les malheurs qui devaient nous frapper.

- Eschine : J’estime que notre débat a eu au moins un intérêt : éclaircir les divergences entre nous et elles sont maintenant limpides. Les points de vue divergents de nos amis soulignent à quel point chacun s’est éloigné en suivant son propre chemin. Et je pense que Socrate était le premier à s’apercevoir de ce que devenaient ses disciples. Eux-mêmes risquaient de le pousser à composer avec le pouvoir, de reculer face à la classe dirigeante athénienne, que ce soit par calcul, par crainte, par réalisme politique ou par opportunisme. Oui, dans ces conditions, Socrate a choisi de partir. Les motifs de ce choix n’ont rien à voir avec son âge avancé ou son état de santé. Présenter Socrate comme un vieil homme craintif devant la vieillesse, c’est mal le connaître ! A l’approche de sa fin, Socrate ne déclarait-il pas : « Il serait honteux qu’un homme de mon âge puisse s’inquiéter des approches de la mort. » Cela ne signifie pas qu’il ne craignait pas la mort, mais pas non plus qu’il craignait la vieillesse… La peur de difficultés et de souffrances matérielles personnelles ne l’a jamais guidé, lui qui a maintes fois affronté la mort à la guerre. Pour moi, ce qui explique l’apparence de renoncement à se défendre face à ses juges, c’est paradoxalement qu’il maintient son combat face à la société. Dans ses déclarations, il ne recule sur rien, ne renonce à aucune idée, ne renie rien, ne reconnaît aucune faute, et maintient intact son projet politique. Par contre, il reconnaît ainsi que son projet politique, celui de redresser la cité en construisant, autour de lui, un cercle de citoyens conscients et responsables capables de prendre la tête de la cité, s’est heurté à des circonstances défavorables et a atteint ses limites. Mais ses idées, sa philosophie, ses conceptions, voilà sa vraie œuvre et il la défend en acceptant la mort. C’était mourir dignement comme il avait vécu. C’était viser, pour ses idées, à l’immortalité !

Et la cause même de l’échec politique de Socrate, elle est là parmi nous. Regardons-nous mes amis. C’est nous qui avons tué Socrate. De son vivant, Socrate ne s’est-il pas démarqué successivement de chacun d’entre nous ? N’a-t-il pas dit à Alcibiade : "Tes avantages t’ont inspiré tant d’orgueil que tu méprises tous les hommes comme inférieurs à toi." ? N’a-t-il pas dit, à propos de Platon : "’Par Héraclès, que de faussetés dit sur moi ce jeune homme ! " ? Platon n’a-t-il pas répondu à Socrate : "J’ai bien peur de n’être pas tel que tu voudrais, mais plutôt, selon Homère, l’homme médiocre qui se rend à la table du sage sans être invité." N’a-t-il pas dit à ceux qui, comme Alcibiade ou Charmide, désiraient aller au pouvoir, en prétendant y faire le bien : "La Cité où ceux qui doivent détenir le pouvoir sont le moins désireux du pouvoir est nécessairement celle qui est la mieux et la plus paisiblement dirigée." ? Je rappelle les propos de Socrate devant le tribunal : "Pendant tout le cours de ma vie, toutes les fois qu’il m’est arrivé de prendre part aux affaires publiques, vous me trouverez le même ; le même encore dans mes relations privées, ne cédant jamais rien à qui que ce soit contre la justice, non pas même à aucun de ces tyrans, que mes calomniateurs veulent faire passer pour mes disciples. Je n’ai jamais été le maître de personne ; mais si quelqu’un, jeune ou vieux, a désiré s’entretenir avec moi, et voir comment je m’acquitte de ma mission, je n’ai refusé à personne cette satisfaction."

Contrairement à Socrate, et comme chacun de vous, je crains les tyrans et je n’ose pas, moi non plus, tenir ferme devant eux. qui d’entre nous a tenu devant la dictature ? Qui n’a jamais été attiré par le pouvoir, les honneurs, les flatteries, l’argent ou le luxe ? Aucun ! Qui d’entre nous peut donc se dire véritablement un disciple de Socrate ? Lequel pourrait prétendre être le continuateur de l’ensemble de son combat ? Est-ce Charmide, aujourd’hui le plus vindicatif contre nous, mais qui, hier, s’est révélé un parfait membre d’une dictature quand il s’est agi de mener la politique du pouvoir à Athènes ? Est-ce Xénophon qui a tenu à poursuivre ses aventures militaires, sur d’autres territoires, même lorsque ses combats étaient bien loin d’être guidés par la défense d’un quelconque idéal ou de l’intérêt général des peuples dont se revendiquait Socrate ? Est-ce Platon qui, de son vivant, a commencé à vendre la philosophie de Socrate au grand public sous une forme aussi peu révolutionnaire que possible, au point que Socrate ait dû s’en démarquer publiquement ? Est-ce Alcibiade qui a parfaitement réussi d’abord à Athènes en devenant chef d’Etat et général, puis a choisi de passer à Sparte, dans l’armée adverse ? Est-ce Antisthène, certes radical et rigoureux dans son idéal, mais qui méprise les hommes ? Est-ce ceux d’entre nous qui veulent limiter la révolution à quelques changements dans le gouvernement de la cité ? Est-ce ceux qui sont plus radicaux, mais ne veulent rien sacrifier de leur propre mode de vie ? Lequel a osé publiquement vouloir en finir avec l’esclavage, pourtant le fondement de nos sociétés ? Lequel a milité ouvertement pour la libération des femmes, la moitié la plus souffrante de l’humanité ? Lequel veut libérer les enfants, qui sont considérés comme une propriété du père au sein de la maison, devenue leur prison ? Aucun ! En tout cas aucun d’entre nous n’ose afficher publiquement qu’il faut les libérer de leurs chaînes ! Oui, mes amis, le tribunal qui a condamné Socrate, c’est nous : c’est celui de ses disciples ! Mais, ainsi nous n’avons fait que nous condamner nous-mêmes à l’impuissance. Quant à Socrate, oui, c’était un révolutionnaire. L’Etat athénien, en train de bâtir sa dictature sur la Grèce, lui a fait le plus grand honneur en le condamnant à mort, ce qui montre qu’il comprenait très bien que les idées sont une force révolutionnaire....

Oui, Socrate était un philosophe. Mais quel type de philosophe, il l’a dit lui-même :

« Des philosophes, il faut dire d’abord que, dès leur jeunesse, ils ne connaissent pas quel chemin conduit à l’agora, ni où se trouvent le tribunal, la salle du conseil ou toute autre salle de réunion publique. Ils n’ont ni yeux, ni oreilles pour les lois et les décrets proclamés ou écrits. (…) Est-il arrivé quelque bonheur ou quelque malheur à l’Etat, (…), le philosophe n’en a pas plus connaissance que du nombre de gouttes d’eau de la mer. Il ne sait même pas qu’il ignore tout cela (…) c’est que son corps seul est présent et séjourne dans la ville, tandis que sa pensée, considérant tout cela avec dédain comme des choses mesquines et sans valeur, promène partout son vol (…) scrutant de toutes les façons la nature (…) Voilà donc, ami, comme je le disais en commençant, ce qu’est notre philosophe dans les rapports privés et publics qu’il a avec ses semblables. Quand il est forcé de discuter dans un tribunal ou quelque part ailleurs (…) sa terrible gaucherie le fait passe pour un imbécile. Dans les assauts d’injures, il ne peut tirer de son cru aucune injure contre personne. (…) Quand les gens se louent et se vantent, comme on le voit rire, mais tout de bon, on le prend pour un niais. Entend-il faire l’éloge d’un tyran ou d’un roi, il s’imagine entendre exalter le bonheur de quelque pâtre, porcher, berger ou vacher, qui tire beaucoup de lait de son troupeau. (…) Entend-il parler d’un homme qui possède une très grande surface de terres comme d’un homme prodigieusement riche, il trouve que c’est très peu de chose, habitué qu’il est à considérer sienne la terre entière. Quant à ceux qui chantent la noblesse et disent qu’un homme est bien né parce qu’il peut prouver qu’il a sept aïeux riches, il pense que cet éloge vient de gens qui ont la vue basse et courte parce que, faute d’éducation, ils ne peuvent jamais fixer leurs yeux sur le genre humain tout entier, ni se rendre compte que chacun de nous a d’innombrables myriades d’aïeux et d’ancêtres, parmi lesquels des riches et des gueux, des rois et des esclaves, des barbares et des Grecs qui se sont succédé par milliers dans toutes les familles. Qu’on se glorifie d’une série de vingt-cinq ancêtres et qu’on fasse remonter son origine à Héraclès, fils d’Amphitryon, il ne voit là qu’une étrange petitesse d’esprit. (…) Dans toutes ces circonstances, le vulgaire se moque du philosophe, qui tantôt lui paraît dédaigneux, tantôt ignorant de ce qui est à ses pieds et embarrassé sur toutes choses. »

Curieuse description de ce que doit être le philosophe ! Elle montre que celui-ci n’attend rien de l’Etat. Que son objet d’étude est plutôt le monde, la société civile, celle des hommes qui travaillent et vivent de leur travail. Pas celle des politiciens ni des classes dirigeantes. Philosophiquement aussi, Socrate était révolutionnaire puisqu’il se proposait de comprendre le monde par une étude scientifique de celui-ci, qu’il s’agisse du monde matériel ou de la société humaine.

Les accusations du procès de Socrate étaient, certes, purement calomniatrices. Socrate ne détournait pas la jeunesse pour la rendre dépravée. Il cherchait seulement à la gagner à l’idéal révolutionnaire. Aristophane a cherché à ridiculiser cet idéal et à le traîner dans la boue, mais il partait des véritables idées de Socrate pour mieux les combattre. Il les satirisait, ridiculisant Socrate en train de mesurer avec Chaerephon la hauteur du saut d’une puce, mais il savait parfaitement ce que Socrate prétendait montrer ainsi : que l’étude scientifique du réel mène à la compréhension des sauts, des discontinuités de la réalité, mises en évidence par Zénon d’Elée. Il savait que la dialectique de Socrate n’était pas celle du discours, mais celle à la fois de la nature, de l’homme et de la société. Du coup, l’ordre établi pouvait se transformer brutalement en son contraire, car il contenait en son sein des contradictions explosives. Et l’objectif des hommes et des femmes conscients des nécessités humaines devait être de passer de cette société d’exploitation à une société où la communauté de propriété des moyens de production mènerait les êtres humains à ne plus travailler que pour satisfaire leurs vrais besoins, pour le bien-être de tous et non d’une minorité. Cela signifiait la libération des esclaves, l’égalité des humains qu’ils soient locaux ou étrangers, homme ou femme, anciens esclaves ou anciens citoyens, adulte ou enfant. Oui, cet idéal là pouvait faire peur aux classes dirigeantes ! Socrate disait ainsi :"Nous croyons façonner la cité heureuse, non pas en prenant à part un petit nombre de ses habitants pour les rendre heureux, mais en la considérant tout entière."

Comment nommer l’idéal de Socrate ? Ni la vertu, ni le bien se comporter, ni le bien se connaître, ni le bien discourir, n’en déplaise à ceux qui se disent ses disciples ! Non ! C’est le communisme....

Rappelons-nous ce que déclarait Socrate face à Glaucon :

"Voyons d’abord l’Etat. (...) Quelle constitution entend-on par oligarchie ? C’est la forme de gouvernement fondée sur le cens, où les riches commandent et où les pauvres n’ont point de part à l’autorité. (...) Ce trésor où chacun entasse l’or, voilà ce qui perd cette sorte de gouvernement. Tout d’abord ils découvrent des sujets de dépense et, pour y satisfaire, ils tournent les lois et ne leur obéissent plus, ni eux, ni leurs femmes. (...) Nécessairement, un tel Etat n’en est pas un, mais deux : celui des pauvres et celui des riches, qui habitent le même sol et conspirent sans cesse les uns contre les autres. (...) Les uns seront riches à l’excès et les autres indigents. (...) Il est manifeste que partout où tu vois des mendiants dans un Etat, le même endroit recèle des voleurs, des coupeurs de bourse, des sacrilèges et des malfaiteurs de toute espèce. (...) Or, comme il suffit à un petit corps débile d’un petit ébranlement du dehors pour tomber malade, que parfois même des troubles éclatent sans cause extérieure, ainsi un Etat, dans une situation analogue, devient à la moindre occasion la proie de la maladie et de la guerre intestine. (...) N’en va-t-il pas de même dans la démocratie fondée sur l’argent ? N’est-ce pas la richesse excessive qui a servi à l’établissement de l’oligarchie ? (...) Eh bien, c’est la même recherche de l’argent, le même désir insatiable, qui cause la perte de la démocratie fondée sur le même désir insatiable d’accumulation de biens. (...) La même maladie qui, née dans l’oligarchie, a causé sa ruine, naissant aussi dans la démocratie, s’y développe avec plus de force et de virulence et réduit à l’esclavage l’Etat démocratique. (...) Partageons par la pensée l’Etat démocratique en trois classes, dont il est composé. La première est la même engeance qui s’est développée à la tête de l’oligarchie. (...) Il y a ensuite une autre classe qui se distingue toujours de la multitude. C’est celle qui recherche de l’argent. (...) La troisième classe, c’est le peuple, c’est-à-dire tous les ouvriers manuels et les particuliers étrangers aux affaires publiques qui n’ont qu’un petit avoir. Dans la démocratie, ce serait la classe la plus nombreuse et donc la plus puissante si elle était assemblée. Mais elle n’est guère disposée à s’assembler. (...) Le peuple a l’habitude de choisir un favori qu’il met à sa tête et dont il nourrit et accroît le pouvoir. (...) Et le protecteur du peuple commence à se transformer en tyran. (...) C’est le moment pour tous les ambitieux qui en sont venus à ce point de recourir à la fameuse requête du tyran, de demander au peuple des gardes du corps, afin que le "défenseur du peuple" se conserve pour le servir. Et le peuple lui en donne ; car toutes ses craintes sont pour le défenseur du peuple. Pour sa propre défense, il ne fait rien : il est trop plein d’assurance. (...) Dans les premiers jours, il n’a que sourires et saluts pour tous ceux qu’il rencontre, qu’il se défend d’être un tyran, qu’il multiplie les promesses en particulier et en public, qu’il remet des dettes et partage des terres au peuple et à ses favoris et affecte la bienveillance et la douceur envers tout le monde. (...) Mais, quand il en a fini avec ses ennemis du dehors, (...) il ne cesse de susciter des guerres pour que le peuple ait besoin d’un chef. Et aussi, il se débrouille pour que les citoyens soient appauvris par les impôts et soient ainsi forcés de s’appliquer à leurs besoins journaliers et conspirent moins contre lui. Et s’il soupçonne que certains d’entre eux ont l’esprit trop indépendant pour se plier à sa domination, la guerre lui donne un prétexte de les perdre, en les livrant à l’ennemi. Pour toutes ces raisons, un tyran est toujours contraint de fomenter des guerres. (...) Ainsi, en réalité, quoiqu’en pensent certaines gens, le véritable tyran est un véritable esclave, d’une bassesse et d’une servilité extrêmes, réduit qu’il est à flatter les hommes les plus méchants, impuissant à satisfaire tant soi peu ses désirs (...) Il passe sa vie dans une frayeur continuelle, en proie à des douleurs convulsives. (...) Mais outre ces maux, il est victime de ceux que le pouvoir développe encore davantage, je veux dire l’envie, la perfidie, l’injustice, le manque d’amis. (...) Ainsi donc le sage refusera de prendre part aux affaires publiques, s’il a de telles idées ? Non par le Chien ! Il s’en occupera dans son propre Etat et activement. J’entends, répondis-t-il, tu parles de l’Etat dont nous venons de tracer le plan, et qui n’existe que dans nos discours ; car je ne crois pas qu’il y en ait un pareil en aucun lieu du monde. (...) Peu importe que cet Etat soit réalisé quelque part ou soit encore à réaliser, c’est sur celui-là et lui seul qu’il se fixera et dont il suivra les lois."

Il me semble qu’on peut difficilement, après de tels propos, nous dire que Socrate a été condamné par Athènes parce qu’il faisait seulement de la philosophie de manière trop libre. Non, c’est bel et bien la politique révolutionnaire de Socrate, inséparable de sa philosophie révolutionnaire, qui a été condamnée.

Ses dernières paroles, avant sa mort, étaient :

« Maintenant, ne borne pas ton enquête aux hommes, si tu veux découvrir plus aisément la vérité ; étend la à tous les animaux et aux plantes, bref à tout ce qui a naissance et voyons, en considérant tout cela, s’il est vrai qu’aucune chose ne saurait naître que de son contraire, quand elle a un contraire. « (…) Voyons donc si c’est une nécessité que tout ce qui a un contraire ne naisse d’aucune autre chose que de contraire. (…) Autre question : n’y a-t-il pas entre tous ces couples de contraires une double naissance, l’une qui tire l’un des deux contraires de l’autre, et l’autre qui tire celui-ci du premier ? (…) N’en est-il pas de même de ce que nous appelons se décomposer et se combiner, se refroidir et s’échauffer, et ainsi de tout ? Et si parfois les mots nous font défaut pour le décrire, en fait du moins, c’est toujours une nécessité qu’il en soit ainsi, que les contraires naissent les uns des autres et qu’il y ait génération de l’un des deux à l’autre. (…) N’admet-tu pas que le contraire de la vie, ce soit la mort ? (…) Et qu’elles naissent l’une de l’autre ? (…) Si en effet les naissance ne s’équilibraient pas d’un contraire à l’autre, et tournaient pour ainsi dire en cercle, si au contraire elles se faisaient en ligne droite et uniquement d’un contraire à celui qui lui fait face, si elles ne revenaient pas vers l’autre et ne prenaient pas le sens inverse, tu te rends bien compte qu’à la fin toutes les choses auraient la même figure et tomberaient dans le même état et que la génération s’arrêterait. (…) Si, par exemple, l’assoupissement existait seul, sans avoir pour lui faire équilibre le réveil né du sommeil, tu te rend compte (…) que tout le monde serait endormi. (…) D’où nous vient l’idée d’égalité ? (…) Nous disons bien qu’il y a quelque chose d’égal, je n’entend pas parler d’un morceau de bois égal à un autre morceau de bois, ni d’une pierre égale à une pierre, ni de rien de pareil, mais d’autre chose qui est par delà toutes celles-là, de l’égalité elle-même. (…) Il faut donc que nous ayons eu connaissance de l’égalité avant le temps où, voyant pour la première fois des choses égales, nous nous sommes dit : « Toutes ces choses tendent à être telles que l’égalité, mais ne le sont qu’imparfaitement. » (…) Il faut donc que l’égalité ait existé avant que nous naissions pour qu’elle nous apparaisse ensuite comme une réminiscence. (…) Te parait-il aussi que tous les hommes puissent rendre raison de ces réalités dont nous parlions tout à l’heure ? (…) Tu ne crois pas que tous les hommes connaissent ces réalités ? (…) Qu’on m’apporte le poison. »

Jusque là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire et quand il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. « Que faites vous mes étranges amis, s’écria-t-il, soyez donc calmes et fermes. »

Tel était Socrate. Les générations futures ne l’oublieront pas. Il est mort pour que son idéal vive ! Il appartient désormais à toute l’humanité et il est éternel...

- Ménéxème : Socrate faisait de la politique de manière discrète – c’était son expression – afin de combattre le système tout en se protégeant et en ne se faisant pas trop remarquer. Il ne croyait pas que l’on peut réformer le système de l’intérieur. Quand on est vraiment contre l’oppression, la dictature, l’esclavage, l’exploitation et la domination des étrangers, des serfs, des femmes et des enfants, il faut mener son combat sans chercher à entrer dans les institutions, aussi "démocratiques" soient-elles vis-à-vis des hommes libres. Il a pu, discrètement, constituer une petite équipe de révolutionnaires qui raisonnaient et s’instruisaient ensemble, en vue de circonstances où le monde tournerait… A son procès, Socrate s’est même permis de s’en expliquer. Je le cite : « Peut-être qu’il vous est paru étrange que j’aille par les rues, donnant des conseils en particulier et me mêlant des affaires des autres, et qu’en public je n’ose pas paraître dans les assemblées officielles pour donner des conseils à la république. Personne ne vit très vieux s’il s’oppose publiquement à vous ou s’il veut empêcher ouvertement que se commettent beaucoup d’injustices et d’illégalités dans l’Etat. Quand on veut réellement combattre pour la justice et si l’on veut vivre quelque temps, il faut le faire de façon discrète et sans s’afficher publiquement. » En se battant contre l’injustice, on doit s’organiser discrètement rappelle Socrate et se protéger des classes dirigeantes. Du moment qu’il était dévoilé, Socrate savait que les classes dirigeantes ne le laisseraient pas vivre, comprenant à quel point un tel homme, avec son courage et sa compétence, pouvait être dangereux pour elles. Bien sûr, chacun peut croire que la vie de Socrate dépendait du résultat du procès. Mais, du moment qu’il avait été désigné à la vindicte publique et dans l’ambiance délétère de la cité, s’il s’en était tiré, on l’aurait retrouvé mort dans les rues. Socrate a sans doute préféré que le meurtre soit clairement signé par Athènes, plutôt que d’être éliminé de manière anonyme, comme l’ont été à la même période Chaerephon ou Thuuycide et bien d’autres. C’était une manière d’obliger la cité à assumer ses actes et, ainsi, à marquer définitivement l’Histoire en donnant toute leur force à ses idées.

Pour qui aurait-il encore vécu ? Pour ses disciples ? Non ! Il n’en attendait plus que des déboires. C’est pour cela que nous ne devons pas nous tromper : Socrate est parti parce qu’il ne comptait pas sur nous. Qui a tué Socrate ? C’est nous ! Ce sont ses disciples ! C’est la faiblesse ! C’est l’intérêt ! C’est la lâcheté ! Protégez moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge est un proverbe bien connu. En voyant que les uns après les autres ses amis, soit disparaissaient, soit devenaient des hommes comme les autres, des hommes vivant par intérêt, sans principes, sans vision du monde, sans courage, Socrate a compris ce que lui réservait l’avenir et à quel point il aurait perdu à continuer son académie. Certains allaient se servir de la philosophie pour une réussite personnelle ou pour se créer une gloire, ou encore pour aller au pouvoir. Ce qui attendait son « école », c’était la déception, les trahisons petites et grandes, les dérives de toutes sortes. Il a préféré sortir par la grande porte avec les honneurs…

La plaidoirie de Socrate à son procès en est une parfaite démonstration. Elle n’a pas seulement choqué ses juges et le public. Elle nous a tous fait sursauter, nous qui y assistions. Il faut bien le reconnaître, même si nous prétendions connaître et comprendre Socrate. Cet étonnement même en dit long sur notre distance par rapport à la philosophie personnelle du maître. Toute l’attitude personnelle de Socrate, dans sa vie comme dans son procès, ne visait qu’un seul point fondamental, déterminant pour tous les autres : ne reculer sur aucune de ses convictions personnelles quel qu’en soit le prix. Et cela signifiait : ne te préoccupes pas de l’opinion publique, construis la tienne et ensuite défends là contre vent et marées, ne changes rien de ce que tu penses sous prétexte de plaire au plus grand nombre ; pas d’autocensure, pas d’allégeance aux puissants, mais pas non plus de flatterie à l’égard des opprimés et du peuple. Enfin, ne jamais céder aux amis, aux proches, car ce sont eux (et non les ennemis, non les adversaires) qui ont les moyens de nous faire reculer sur nos convictions, en prétendant que la vie est plus importante que les idées. A qui s’est heurté Socrate pour tenir bon ? A la pression de tous ses amis et de tous ses proches : nous lui disions qu’il pouvait faire amende honorable, qu’il n’y a rien de scandaleux à plaider coupable, à faire marche arrière sur quelques affirmations. Tout cela afin de sauver sa vie, pour rester avec ses proches, pour vivre avec ses enfants, sa famille, ses amis. Profiter de la vie nous semblait alors tellement plus important que d’affirmer que les dieux étaient comme ceci ou comme cela, que la philosophie devait être celle-ci ou celle-là. Et nous, ses amis, - et c’est vrai que seul notre amour pour lui nous portait -, nous avons ainsi failli contribuer à le détruire vraiment en discréditant le fondement même de sa vie ! Socrate avait risqué sa vie maintes fois sur les champs de bataille, ni pour l’honneur, ni pour la gloire, ni par goût de la guerre, mais pour protéger des amis, une famille, des proches, un peuple. Et pour cela, pour son idéal, il n’avait pas craint la mort. Il avait sauvé ses amis au péril de sa vie. Et, maintenant, ses mêmes amis lui expliquaient qu’il ne fallait pas risquer sa vie pour son idéal, parce que nous avions besoin qu’il reste avec nous ! Quoi de plus criminel ! Et nous lui avons ensuite proposé de se renier d’une autre manière, en fuyant la prison… Voilà comment nous avons démontré que les amis sont bien plus dangereux que les ennemis. Ce n’est pas les accusateurs ni le tribunal d’Athènes qui pouvaient tuer la philosophie de Socrate. Aujourd’hui encore, les seuls capables de tuer sa philosophie ne s’appellent pas Aristophane ou Anytos, ou tout autre ennemi de Socrate. C’est nous qui sommes capables de détruire ce qu’a été Socrate en donnant de lui une image fausse, celle qui nous convient à nous, celle qui nous est supportable.

Comme vous, je suis un piètre révolutionnaire et un mauvais philosophe. Comme vous, je ne sais que me plaindre de la mort de Socrate et c’est moi que je plains en l’occurrence. Et cela signifie regretter qu’Athènes ne soit pas comme mes illusions voulaient voir la cité. Socrate n’a jamais pensé ainsi. Socrate aimait trop la réalité, qu’il trouvait trop passionnante, pour la travestir ainsi à ses propres yeux. Dans ses derniers instants, voyant ma tristesse, il m’avait pris à part et m’avait murmuré à l’oreille : « Mourir n’est rien. Ce qui est dur, c’est de partir en se disant : j’avais des merveilles à côté de moi et je ne les regardais pas. »

- Apollodore : Je viens seulement de comprendre et c’est pour mon malheur. J’ai perdu Socrate une deuxième fois ! Je viens, en effet, seulement d’ouvrir mon esprit à ce qui s’est vraiment passé : c’est Socrate qui a condamné Athènes bien plus qu’Athènes n’a condamné Socrate. C’est lui qui a volontairement déterminé l’issue du procès en faisant retomber définitivement son sang sur la cité, qui restera à jamais marquée pour avoir assassiné le philosophe. Mais c’est Socrate qui a ainsi vaincu. Par contre, nous sommes nous aussi condamnés, nous ses prétendus disciples, car Socrate s’est ainsi détourné de nous. J’ai cru que j’avais pleuré les larmes de mon corps à sa mort, mais ce n’était pas assez. Que Socrate se soit détourné de nous est une nouvelle souffrance. Un tout petit peu de savoir vient de me pénétrer et déjà j’estime que je souffre trop ! Je comprends maintenant pourquoi Socrate disait que nous ne savons rien. Le savoir nous attire comme la lumière le papillon, mais nous y brûlons nos ailes. Pour beaucoup, savoir signifie pouvoir et capacité d’action, mais, en réalité, le savoir est lourd à porter et nécessite beaucoup de courage. En avons-nous eu suffisamment, mes amis, pour prétendre porter l’héritage de Socrate, je vous le demande... En tout cas, je viens d’assister à un nouveau procès : le nôtre. Et la conclusion, pour moi, est tombée : nous sommes condamnés !

- Platon : Je comprends ton découragement, Apollodore : Socrate a toujours dit : « Mes questions me sont plus chères que toutes les réponses ». Il n’y a pas, pour lui, de savoir sans un questionnement perpétuel. Mais être capable de vivre dans le questionnement permanent et la remise en question de tous les acquis, tel est le courage que demandait Socrate. Là où certains voyaient du dénigrement ou de l’ironie, là où d’autres imaginaient une méthode d’interrogation, une dialectique de la parole, il y avait en fait un besoin profond et permanent de questionner sa vision de la réalité, en demandant aux autres comment ils la voyaient. C’était autant une nécessité pour connaître la pensée des autres que pour découvrir sa propre pensée, et pour découvrir le monde. Le bonheur de Socrate, c’était la joie de la connaissance. Non pas la joie d’avoir beaucoup de connaissances, mais celle d’être toujours en train de chercher à comprendre, d’approfondir sans cesse notre vision du monde. Et celle de partager avec d’autres cette expérience. Il n’était jamais las d’admirer le monde et d’en débattre avec nous ! Et il n’y avait pas, pour lui, d’un côté les détenteurs d’un grand savoir et, de l’autre côté, ceux qui ne savent pas. Pour toi aussi, Apollodore, la joie peut continuer à venir de là, découvrir, connaître et partager.

- Eubulide : Socrate n’avait rien à regretter, car il mourait pour ses idées, comme il avait vécu. Il n’avait pas d’illusions sur les classes dirigeantes et savait que celles-ci, ayant dévoilé ses plans, ne le laisseraient plus vivre en paix. Quant à nous, mes amis, ce que Socrate nous démontre, c’est que la vie peut être fondée sur des choix et que bâtir une vie est le plus bel ouvrage qu’un homme puisse accomplir. Cette œuvre est là, devant chacun d’entre nous et dépend de notre volonté.

- Phédon : Ne sois pas affligé, Apollodore, Socrate est mort satisfait du bon tour qu’il jouait à ses adversaires, et il n’avait pas de regrets. Et d’abord, je tiens à te dire que ce sont les politiciens, les profiteurs et les classes dirigeantes d’Athènes qui ont été salis, pas le peuple athénien. Et encore moins Socrate. Le peuple a momentanément été dupé, mais ce n’est pas lui qui a monté la manœuvre dans le but de discréditer Socrate. Elle a même été montée contre le peuple, dont on se méfiait des colères et des révoltes. Il n’y a pas de regret à avoir. Ce qui m’a frappé, c’est que Socrate est parti content. Content d’abord de la vie qu’il avait menée et de la manière dont il l’avait menée jusqu’au bout. Car Socrate a bien vécu. Selon les principes qu’il entendait respecter. Il était pauvre, mais s’en moquait, et riait de ceux qui prétendaient lui faire des cadeaux, l’inviter à des repas de courtisans, par exemple. Il regardait les vêtements et nourritures de luxe et demandait : est-ce indispensable ? Il envoyait promener ceux qui voulaient lui offrir des esclaves pour vivre de l’exploitation d’autres hommes. Il disait à Théodore : "Le philosophe, lorsqu’il entend parler d’un homme qui possède dix mille plèthres de terre comme d’un homme prodigieusement riche, trouve que c’est très peu de chose, lui qui est accoutumé à penser sur la terre entière... Tout l’intéressait, sauf l’intérêt matériel ou les honneurs. Il apprenait sans cesse de tout et de tous. Il était tout en questions, parce qu’il estimait que l’homme le plus réfléchi est sans cesse en apprentissage. Il avait déjà vécu plusieurs vies. Il a dans un premier temps été un brillant sculpteur comme son père, puisqu’il a sculpté la statue des Trois Grâces vêtues qui ornent l’entrée de l’Acropole. Fantassin dans la guerre du Péloponnèse contre Sparte, il s’est distingué lors des batailles de Potidée, de Délos, et d’Amphipolis. En parvenant à se sortir vivant de nombreuses guerres meurtrières, tout en sauvant plusieurs de ses camarades. Il a mené de front de multiples activités. Certes, il a fait de la politique et de la philosophie. Mais il a aussi travaillé au théâtre d’Euripide. Il a sculpté, et de belle manière ! Il jouait de la harpe. Il a été à tous les postes, du soldat au stratège, du citoyen au président du conseil, de l’élève au maître d’université. Mais son conseil était celui de la révolution, son université, celle de la rue, ses citoyens étaient tous les hommes, pas seulement les Grecs, pas seulement les Athéniens. Et pas seulement les citoyens ni les hommes libres. Pas seulement les hommes mais aussi les femmes. Il a fait tout cela sans jamais renoncer à ses idées, sans composer avec ses adversaires, sans céder à la dictature ni aux pressions de la démocratie. Son idéal, il l’a maintenu intact, aux pires moments comme face aux moments calmes. Il n’a cédé ni à la misère, ni à la bonne fortune, ni aux affolements ni aux modes populaires, ni à la peste, ni aux occupations militaires. Il n’a écouté ni les sirènes du pouvoir, ni celles de la rancœur. Tout le monde lui a dit mille fois qu’il pouvait mieux réussir personnellement, ou pour ses idées, en se compromettant de mille et une manières et il leur a seulement souri gentiment. Il les a interrogés sur la manière de réussir et sur les buts de cette réussite. Et ses questions revenaient toutes à celle-ci : quel est le but de la vie ? Le bonheur ! Est-on plus heureux parce qu’on est riche ? La principale richesse n’est-elle pas intérieure ? Comment rendre la cité heureuse ? En rendant les hommes heureux ! Il n’opposait pas le bonheur collectif et le bien-être individuel.

Après une telle vie, Socrate n’avait pas peur de la mort. Cela nous étonne, mais reconnaissons que toute sa vie nous étonne, et qu’aucun d’entre nous ne s’est jamais senti de vivre la même vie. Bien sûr, nous avons perdu Socrate, mais, lui, n’a pas perdu sa bataille. Lors de son procès, il a maintenu sa tête droite jusqu’au bout. Il a contraint ses adversaires, soit à se déjuger, soit à aller jusqu’à le tuer. Ce n’était pas quelqu’un à quémander l’indulgence en reconnaissant des fautes mensongères. Il est resté intègre et droit, appliquant jusqu’à la mort les maximes de sa vie.

Apollodore, tu soulèves de belles questions et je ne prétends pas du tout te retirer tes questions.... en y répondant. Je ne voudrais surtout pas faire comme si tu étais seulement ignorant et que nous aurions des réponses définitives à ces questions. Cela, Socrate, lui-même, ne l’aurait jamais fait. Nous avons seulement fait comme toi et nous sommes posé ces questions. Tes questions sont des problèmes de fond. Il est fort probable que des générations plus tard, si l’humanité existe toujours, d’autres viendront et les poseront. L’important est de se poser de telles questions, et d’aller à fond dans ce questionnement, courageusement et sans a priori. Tu verras que, si on fait cela, on est riche. Non pas riche d’une somme de connaissances, mais riche de réflexions, de pensées personnelles, de goût pour l’observation du monde, pour la réflexion philosophique qu’il suscite, pour la beauté de la nature et de la pensée sur cette nature. Ce n’est pas de ma part une manière d’esquiver tes questions car je ne cacherais pas que j’ai tenté d’y répondre.

Même pour toi, Apollodore, n’aie pas de tristesse. Socrate ne t’a pas quitté, puisque ses idées et son évocation continuent de te perturber. Même le fait que tu ne sois pas taillé pour devenir un philosophe, ou un révolutionnaire à l’égal de Socrate, ni capable de prendre sa suite, n’est pas pour t’étonner. Tu prétendais seulement avoir été un ami fidèle et nous sommes nombreux à ne pas avoir visé plus haut. C’était déjà risqué d’être ami de Socrate et de l’accompagner. Quant à devenir ses épigones, ce serait lassant et décevant. Il faut être toi-même et affronter la réalité. En mourant, souviens-toi de son dernier propos. Il ne nous a pas dit : soyez sages, ni soyez vertueux, ni soyez des bons révolutionnaires, ni soyez de bons philosophes, ni soyez de bons disciples, ni encore diffusez bien mes idées. Rien de tout cela. Il nous a dit : « Mes amis, soyez courageux ». A mon sens, cela signifie : n’ayez pas peur d’aller là où vos idées vous mèneront et de les défendre ensuite jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix. Sans le vouloir, nous venons de faire notre propre procès, nous ses disciples ! Aussi, maintenant que notre assemblée s’achève et qu’il est exclu qu’il en sorte autre chose qu’un hommage à sa mémoire, je propose une libation. Non pas en l’honneur de Socrate : cela ne conviendrait nullement à notre ami disparu. Ni au succès de ses disciples. Mais buvons plutôt à l’humanité à venir libérée de ses chaînes ! Je suis sûr que Socrate se serait associé à un tel vœu en l’honneur de son daïmon !

Alors ! Buvons ensemble à l’humanité libérée de ses chaînes !

Et tous boivent en entremêlant leurs rires de pleurs et de tristesse…

Par Zeus, vous voudrez bien excuser l’imprécision de la prise des notes de Rovértos Pâris.

Avertissement : Rovértos Pâris, rapporteur de cette conférence, tient à dégager toute responsabilité pour les propos des supposés disciples de Socrate qui y interviennent et ne peut garantir qu’ils ont été tenus exactement, étant donnée la difficulté de prendre des notes et de les retranscrire ensuite exactement. Vu la complexité des questions abordées, tant sur le plan historique, politique, social et philosophique, vu les limites de compréhension et de connaissances du rapporteur, les débats de la conférence de Megare, ainsi rapportés, le sont sous toutes réserves. Tous ceux qui trouveraient que des interventions, telles qu’elles sont rapportées, sont fausses, dues à des contresens, sont des balivernes, ou ont été empruntées ici ou là à d’autres auteurs et penseurs, ne peuvent que s’en prendre aux disciples eux-mêmes, en communiquant leurs réclamations à Pâris qui transmettra. Ce dernier ne revendique aucunement la propriété des propos tenus à la conférence, ni l’exclusivité de leur diffusion.

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Socrate, dialecticien et communiste

Que voulait dire Socrate par son fameux « connais-toi toi-même » ?

C’est tous les jours que Socrate est condamné par nous

Grèce antique : la philosophie de Zénon d’Elée et de Socrate

40 Messages de forum

  • "Nous parlons ici de démocratie vs oligarchie, de liberté d’expression en temps de crise nationale, de la sagesse des électeurs" : près de 2.500 ans après la condamnation de Socrate pour avoir défié dieux et lois de la cité, Athènes a rejugé le philosophe : Acquitté. Lors de ce procès truculent et anachronique aux échos profondément actuels, ces thèmes ont été âprement débattus, comme s’en réjouissait à l’avance Loretta Preska, juge new-yorkaise devenue le temps d’une audience "présidente du tribunal".

    En -399 avant JC, Socrate s’était défendu lui-même devant une assistance uniquement masculine de 500 Athéniens, citoyens, juges et jurés. En son absence, deux avocats l’ont représenté devant 10 juges internationaux. Cinq ont penché pour la culpabilité, cinq contre. Socrate était-il coupable de non respect des dieux de la cité, introduction de nouvelles croyances et corruption de la jeunesse ? "Une opinion n’est pas un délit. Socrate cherchait la vérité", a plaidé pour la défense Patrick Simon.

    "Mon client a un défaut : il aime se moquer et exercer une ironie féroce. Mais je vous abjure de ne pas tomber dans son piège qui consiste à discréditer la démocratie. En l’acquittant, vous montrerez la fiabilité et la solidité de la démocratie", a-t-il lancé tout en verve aux juges et aux 800 spectateurs.

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 19 septembre 2013 07:08, par alain

    Comment se fait-il que la Grèce ait connu un tel printemps philosophique avec une éclosion extraordinaire qui ne s’est pas reproduite, ni là ni ailleurs dans le monde, ni à cette époque ni aucune autre époque ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 19 septembre 2013 07:08, par Robert Paris

    Tu écris :
    « Comment se fait-il que la Grèce ait connu un tel printemps philosophique avec une éclosion extraordinaire qui ne s’est pas reproduite, ni là ni ailleurs dans le monde, ni à cette époque ni aucune autre époque ? »

    Effectivement, cette question s’est souvent posée et certains ont voulu y voir une particularité philosophique, psychologique ou géographique (par exemple climatique) de la situation de la Grèce. On a en effet l’impression que cette éruption d’une multitude de sortes de philosophies (on aurait presque l’illusion d’y voir toutes les sortes possibles de philosophies) débattant ensemble, se combattant mais se composant, soit un cas unique de l’Histoire. Et, du coup, on en cherche la cause.
    Tout d’abord, il n’est pas aussi évident que la Grèce ait été un cas unique de ce type. Il est unique par le fait que les textes en aient été conservés, ce qui est différent.

    Il convient de remarquer en tout cas que les grands royaumes et empires, aussi riches et puissants soient-ils, n’ont nullement donné naissance à de telles floraisons philosophiques. Par contre, toutes les régions dans lesquelles de nombreuses villes indépendantes développant artisanat et commerce semblent avoir permis la floraison de conceptions diverses et relativement libres. Les premières villes égyptiennes, avant les rois et pharaons, avaient ainsi de multiples religions et philosophies locales. Elles ont ensuite été unifiées par l’unification politique du pays.

    Partout, les villes se sont développées avant les grands Etats, les grands empires et elles ont développé en même temps qu’un artisanat et un grand commerce, une grande richesse des classes dirigeantes et un goût du luxe dont la philosophie est pour une part. Par contre, quand ces sociétés ont été détruites par la mise en place de l’Etat, ce dernier a également détruit cette liberté de pensée. La particularité de la Grèce est qu’elle n’a pas réussi à aller très loin dans l’unification du pays, ni sous l’égide de Sparte ni sous celle d’Athènes. L’empire d’Alexandre n’a pas duré assez longtemps non plus. Et c’est finalement Rome qui s’en emparé de la Grèce mais en reprenant toute la civilisation grecque puisque la Rome paysanne et guerrière n’en possédait pas une. Du coup, cette floraison intellectuelle a pu survivre et franchir les siècles.

    Ce n’est le cas ni en Egypte, ni en Iran, ni en Mésopotamie, ni en Chine, ni en Inde, ni en Amérique latine et pourtant, il est très probable que l’on aurait alors connu d’autres floraisons philosophiques étonnantes.

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    • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 10 avril 2015 16:39, par Robert Paris

      D’ailleurs, il n’est pas tout à fait exact de parler de floraison spécifique de la Grèce car on appelle grecs des gens qui sont aussi italiens, qu’égyptiens ou d’asie mineure.

      Rappelons ce qu’écrivait Aristote dans "Origines de la philosophie grecque" :

      « Mais rien qu’à considérer Thalès, Pythagore et Xénophane, un fait me frappe. Ils sont tous les trois de cette partie du monde Hellénique qui s’appelle l’Asie-Mineure, et ils sont presque contemporains. Milet sur le continent, Samos dans l’île de ce nom, et Colophon, un peu au nord d’Éphèse, sont à peine à vingt-cinq lieues de distance ; sur cet étroit espace, presqu’au même moment, la philosophie trouve son glorieux berceau. Pour ne pas sortir de ces limites soit de lieux, soit de temps, soit même de sujet, joignez à ces trois noms de Thalès, de Pythagore et de Xénophane, ceux d’Anaximandre et d’Anaximène, qui sont aussi de Milet ; d’Héraclite, qui est d’Éphèse ; d’Anaxagore, qui est de Clazomènes, un peu à l’ouest de Smyrne dans le golfe de l’Hermus ; de Leucippe et de Démocrite, qui étaient peut–être également de Milet, ou d’Abdère, colonie de Téos ; de Mélissus, qui est de Samos, comme Pythagore. Joignez en outre les noms de quelques sages, moins éclairés que les philosophes, mais non moins vénérés : Pittacus de Mytilène dans l’île de Lesbos, compagnon d’armes du poète Alcée pour renverser la tyrannie, et déposant, après dix ans de bienfaits, la dictature que ses concitoyens lui avaient remise ; Bias de Priène, donnant à la Confédération Ionienne des conseils qui, selon Hérodote, eussent pu la sauver ; Ésope, qui résida longtemps à Samos, et à Sardes près de Crésus, et dont Socrate ne dédaignait pas de mettre les fables en vers (03), ce pauvre esclave de Phrygie que la philosophie ne doit pas oublier de compter parmi les siens ; enfin, même cette Aspasie de Milet, à qui Platon a laissé la parole dans le Ménexène, qui causait avec Socrate, qui donnait des leçons d’éloquence à Périclès, dont elle composait parfois les discours politiques, et à qui Raphaël a réservé une place dans son École d’Athènes.
      On le voit donc : l’ingénieur Tiedemann a eu bien raison d’appeler l’Asie-Mineure « la mère de la philosophie, et la patrie de la sagesse (04) ». Les quelques faits que je viens de citer, et auxquels on pourrait en joindre bien d’autres, le prouvent assez ; désormais, quand on parlera de la naissance de la philosophie dans notre monde Occidental, par opposition au monde Asiatique, nous saurons à qui appartient cette gloire, et à qui l’on doit équitablement la rapporter.
      Mais pour peu qu’on y réfléchisse, on voit qu’il est impossible que la philosophie se développe toute seule. Évidemment tous les éléments de l’intelligence doivent être épanouis avant la réflexion ; la réflexion, régulière et systématique, ne se montre que très tard et après les autres facultés. Je n’ai pas besoin de m’étendre sur cette vérité, qu’on peut observer dans les peuples aussi bien que dans les individus. Je constate seulement que les choses ne se sont point passées dans l’Asie-Mineure autrement qu’ailleurs ; sur cette terre fertile, la philosophie n’a point été une plante solitaire ni un fruit imprévu. Quelques mots suffiront pour rappeler ce qu’était la contrée prédestinée à ce noble enfantement. Je ne fais qu’indiquer des noms, les plus beaux et les plus incontestables.
      A la tête de cette phalange, apparaît Homère, qui est né et a vécu certainement sur les côtes et dans les îles de l’Asie-Mineure, mille ans environ avant notre ère. Que dirais-je encore de ses poèmes ? Comment égaler la louange à son génie ? Tout ce que j’affirme, c’est qu’Homère n’est pas seulement le plus grand des poètes ; il en est aussi le plus philosophe. Un pays qui produit si tôt de tels chefs-d’œuvre est fait pour créer plus tard toutes les merveilles de la science et de l’histoire.
      Après Homère, je cite Callinus d’Éphèse, contemporain de l’invasion des Cimmériens, qu’il a chantée, et martial comme Tyrtée ; Alcman de Sardes, digne d’instruire et de charmer l’austère Lacédémone de Lycurgue ; Archiloque de Paros ; Alcée de Lesbos, à la lyre d’or, selon Horace ; Sapho de Mytilène ou d’Érèse, qu’on ne peut guère plus louer qu’Homère (05) ; Mimnerme de Smyrne, chantre des victoires de l’Ionie sur les Lydiens ; Phocylide de Milet, portant la morale dans la poésie Anacréon de Téos ; tout près des poètes, Terpandre de Lesbos, créent la musique, dont il fixe les trois modes principaux, le Lydien, le Phrygien et le Dorien ; et peut-être aussi le fabuleux Arion, de Lesbos comme Terpandre.
      Voilà pour la poésie. A côté d’elle, que de trésors moins brillants que les siens, quoique non moins précieux ! L’astronomie et la géographie, créées par Anaximandre, et par Scylas, de Caryatide sur le golfe de lassus ; les mathématiques, créées par Pythagore et ses disciples, prédécesseurs d’Aristarque de Samos, maître d’Archimède et d’Hipparque de Rhodes ; l’histoire, créée par Xanthos de Sardes, décelée de Milet, Hellanicus de Mytilène, surtout par Hérodote d’Halicarnasse, appelé dès longtemps le père de l’histoire, et à qui je donnerais un autre nom, si j’en connaissais un plus juste et un plus beau ; la médecine, partie de Samos pour Cyrène, Crotone, Rhodes et Cnide, avant de se fixer à Cos par Hippocrate, aussi grand peut-être dans son genre et aussi fécond qu’Homère peut l’être dans le sien ; l’architecture des villes, créée par Hippodamos de Milet, qui fut aussi écrivain politique dont Aristote analyse les ouvrages (Politique, Livre Il, ch. 5) ; la sculpture et le moulage, par Théodore de Samos, fils de Rhoecus ; la métallurgie par les Lydiens, etc., etc. Je m’arrête pour ne pas pousser plus loin ces nomenclatures un peu trop arides. Mais il faut rappeler encore que cette fécondité prodigieuse ne cesse pas avec les temps dont nous nous occupons. Théophraste est d’Érèse ; Épicure est élevé à Samos et à Colophon ; Zénon, l’honneur du Portique, naît à Cittium en Chypre ; Éphore est de Cymé : Théopompe est de Chios ; Parrhasius et Appelle sont d’Éphèse et de Colophon ; Strabon est d’Amasée sur le Pont, colonie d’une des villes grecques de la côte occidentale de l’Asie-Mineure, etc., etc. »

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 27 février 2015 07:17, par André

    Peut-on connaître les propos qui se sont tenus avant que commence la réunion entre les premiers participants qui venaient d’arriver ? Cela viendrait heureusement compléter cette intéressante discussion…

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 27 février 2015 18:07, par Robert Paris

    - Hermogène :

    Chers amis, nous voici en sécurité à Mégare, à l’abri des menaces de tous les ennemis de Socrate qui nous détestent également, et en état de discuter entre nous, adeptes des idées de Socrate, des moyens de changer cette situation politique désastreuse d’Athènes. Mais je crains fort que nous, disciples de Socrate, n’ayons commencé par faire exactement le contraire de ce qu’avait fait et préconisé Socrate : fuir la cité athénienne ! Si Socrate critiquait, et vertement, le mode de gouvernement de la cité, il avait choisi d’y rester, se conformant y compris au jugement mortel contre lui, même si ses amis lui conseillaient de fuir la ville pour préserver sa vie. Contrairement à lui, nous avons fui et nous allons voir si cette situation peut nous porter conseil pour envisager la suite…

    - Xénophon :

    Je n’étais pas présent à Athènes lors du procès mais j’imagine tout à fait que ce n’est pas par obéissance aux décisions de la prétendue démocratie athénienne que Socrate a choisi de s’y conformer, y compris en perdant la vie. C’est bien plus une volonté de ne pas fuir son destin, de ne pas devenir l’otage d’un autre régime qui ne vaudrait pas plus que la démocratie athénienne. Socrate enseignait à ses disciples de ne pas respecter les lois d’Athènes. Lui-même s’en moquait ouvertement devant les décideurs athéniens eux-mêmes qu’il provoquait de ses propos devant le public, prétendant fréquemment qu’ils ne savaient même pas ce qu’était la justice, ce qu’était la vérité, ce qu’était le jugement et ainsi de suite.

    - Platon :

    Pas du tout ! Socrate s’est même vanté à plusieurs reprises de respecter même des lois qui lui seraient semblé absurdes ou avec lesquelles il serait en désaccord. Rappelons que, lors de la condamnation des dix stratèges d’Athènes, coupables de ne pas avoir ramené dans leur ville les corps des victimes du conflit, Socrate, membre du Conseil des Cinq Cent, faisait office d’épistate des prytanes et a été obligé à ce titre d’organiser le vote de l’Assemblée sur cette question. Il a été le seul à voter contre la condamnation. Et il l’a fait au nom des lois d’Athènes.

    - Appollodore :

    Mais justement, il a été seul à voter dans son sens et sa confiance en la justice d’Athènes, déjà faible, est devenue nulle puisque sa ville condamnait à mort ses stratèges qui venaient pourtant de sauver Athènes en 406 aux Arginuses contre la flotte du spartiate Callicratidas ! C’était la démonstration que la justice athénienne, que ses lois soient bonnes ou mauvaises, était incapable de juger correctement car ce qui primait, c’était la démagogie de quelques beaux parleurs capables de remonter l’opinion populaire.

    - Phédon :

    La justice comme tout le mode de gouvernement d’Athènes, sous prétexte de démocratie, était devenu l’otage des démagogues qui agissaient non pas de manière consciente et réfléchie mais sur des impulsions provoquées par quelques manipulateurs du bon peuple.

    - Antisthène :

    Le comportement de Socrate à son propre procès, avant même de savoir s’il allait ou pas être condamné, a bien montré qu’il n’attendait rien de la justice. Il a tout au long fait le procès du procès, accusé les accusateurs, mis en cause les juges, pris à partie l’assemblée, rompu avec tout ce qui se faisait habituellement dans un procès, interpelant les accusateurs, menaçant les juges… du jugement public futur, affirmant qu’il ne pouvait pas être jugé, qu’il ne pouvait pas être condamné, que l’assemblée n’avait pas le moyen de lui faire du mal et que, même en le condamnant à mort, elle ne ferait que se condamner elle-même. Il a refusé les modes habituels de défense : témoignages d’amis et de parents, suppliques à l’assemblée, marques de respect à son égard, utilisation pour sa défense de déclarations rédigées par des logographes. Socrate a organisé et effectué lui-même sa propre défense et, en guise de défense, il a mené une attaque politique en règle qui devait avoir un retentissement longtemps après… Socrate a conclu ses discours par des affirmations selon lesquelles ce jugement serait reproché à la justice d’Athènes par les Athéniens et que cela contribuerait à obliger cette justice à se réformer. Même si cette affirmation n’a pas encore pris forme, le temps peut tout à fait donner raison à Socrate et ce crime d’Athènes n’est pas passé sous silence. En tout cas, Socrate a tenu que son procès serve à condamner les lois d’Athènes et sa manière de les mettre en oeuvre. Tout cela ne montre nullement un profond respect des lois d’Athènes ni de la justice d’Athènes. Il suffit de voir, dans les années qui ont suivi, le nombre de commentateurs du fonctionnement de la justice qui se sont servis du procès de Socrate pour le mettre en cause. En se faisant condamner à mort, Socrate savait que sa philosophie et sa politique allaient laisser une marque bien plus indélébile qu’en cherchant sa propre tranquillité. Sur les plans psychologique, politique et philosophique, Athènes allait devenir inséparable de Socrate dans toutes les mémoires, que l’on l’aime ou que l’on le déteste. Le poison n’a pas fait qu’empoisonner Socrate : il a empoisonné le pouvoir athénien, notamment la justice et ne manquera pas de le faire de plus en plus, plus les années vont passer…

    - Platon :

    Le peuple, mettre en cause le pouvoir d’Athènes ? Que tu parles vite et sans réfléchir ! On en est loin. Non seulement les accusateurs de Socrate ne le sont pas encore par le peuple mais ils ont été récompensés par le pouvoir ! Par exemple, Anytos s’est vu confier une magistrature importante à Athènes. Il est en effet nommé sitophylax et c’est lui qui est chargé de veiller au transport du blé du port du Pirée à Athènes ainsi que de sa distribution. Cela montre la reconnaissance des classes dirigeantes qui ont manipulé ce procès en le faisant passer pour une action démocratique du peuple. On a ainsi laissé entendre que Socrate méprisait les dieux de la cité, sous-entendant que Socrate aurait fait partie de la minorité défaitiste qui aurait causé la défaite d’Athènes. Or le peuple d’Athènes ne demandait pas mieux que d’entendre qu’il n’avait pas été vaincu mais trahi de l’intérieur par quelques pourris qu’il suffirait de supprimer.

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 27 février 2015 18:08, par Robert Paris

    - Aristodème :

    Ce n’est nullement les croyances de Socrate en faveur ou en défaveur des dieux d’Athènes qui préoccupait l’assemblée qui l’a condamné. C’est sa position par rapport à la guerre entre Athènes et Sparte, position qui peut sembler trop équilibrée à quiconque prend fait et cause pour Athènes comme la plupart des Athéniens et qui ne voit aucun mal à l’impérialisme athénien sur la mer Egée, en train de conquérir des territoires, conquêtes grâce auxquelles ces citoyens athéniens peuvent vivre des subsides que la ville offre à tous ceux qui participent à ses assemblées. Il est significatif qu’un des points politiques sur lequel Socrate était le plus connu et qui a servi contre lui au procès est son refus de participer aux assemblées décidant de la gestion de la ville alors qu’il passait tout son temps, dans ses conversations avec tout un chacun, à remettre en question les décisions de ces assemblées, à mettre en cause les capacités de ceux qui dirigeaient et même à les ridiculiser publiquement en refusant sa participation à toutes ces réunions.

    - Ménexène :

    C’est vrai que le patriotisme pro-athénien de Socrate est mis en cause, que sa volonté de faire la guerre contre Sparte l’est aussi, que certains vont jusqu’à prétendre qu’il a pu conseiller ceux qui ont pensé interrompre cette guerre en mutilant les statues d’Hermès et qu’on pourrait penser que nombre de ses anciens adeptes, comme Critias, Phèdre, Charmide, Alcibiade et Axiochos, auraient participé à cette opération étonnante qui a scandalisé les Athéniens et n’a pas réussi à arrêter la guerre. Ce n’est pas la seule occasion où Socrate est apparu comme un obstacle se mettant en travers de l’opinion publique et des points de vue des classes dirigeantes mais aussi des points de vue du peuple athénien. Il a toujours estimé que l’homme politique qui fonde son activité sur la sagesse, à l’inverse du démagogue, doit être capable de s’opposer à l’opinion, vu qu’il ne défend pas le point de vue du plus grand nombre et n’a pas à s’aligner sur l’opinion publique mais sur des perspectives fondées sur la raison. La compétence de l’homme politique, pour Socrate, est du même type que la compétence du spécialiste de galères, du spécialiste de lyres ou du spécialiste de monuments. L’homme politique doit avoir étudié et doit avoir des capacités particulières et une conscience particulière tout comme le gymnaste, le sculpteur, le médecin, l’orateur, le stratège ou le peintre doivent avoir des capacités particulières et une conscience particulière. Assembler des gens sur la seule base du tirage au hasard en prétendant qu’ils vont avoir la compétence de juger, c’est comme assembler des incompétents pour décider de la manière de construire une galère ou de la diriger : c’est mensonger, démagogique et absurde. Et finalement, pour l’intérêt collectif, cela est nuisible même si le peuple aime croire qu’il dirige au travers des mouvements démagogiques.

    - Alcibiade :

    Ce sont surtout les défaites qui ont amené la démocratie à rechercher des boucs émissaires de la chute d’Athènes. Rappelons-nous combien Athènes a été frappée par les guerres où elle a été vaincue avec les quelques dix mille morts de l’expédition de Sicile, les 3000 rameurs athéniens tués lors de la dernière bataille à Aigos Potaimo, ce qui fait un nombre de morts considérables sur une population totale de 45.000 citoyens athéniens, surtout si on y ajoute les morts de la peste qui a fait disparaître un tiers de la population, sans parler des multiples destructions dues à l’armée spartiate, à la destruction des fermes de l’Attique, la fuite de nombreux esclaves athéniens. La démocratie avec un peuple en grande partie corrompu par les subsides de l’empire avec les subsides de la ligue de Délos, les emplois sur les trières et le misthos finançant la participation des citoyens pauvres à la vie politique, ne pouvait que mener à la démagogie et la défaite aux tendances à chercher des faux coupables dans des boucs émissaires comme Socrate. L’accuser de détruire les dieux athéniens revenait à l’accuser de la défaite et de la misère d’Athènes. C’était une manière de détourner l’attention des nouveaux riches d’Athènes, comme Cléon le grand propriétaire de tannerie, Hyperbolos le grand fabricant de lampes et Cléophon le grand producteur de lyres, ainsi que les deux mille autre riches qui détournent l’essentiel des richesses, laissant le bas peuple s’agiter dans une vie politique prétendument démocratique, aussi creuse qu’incapable de s’ingérer dans les affaires des précédents. On a pris des hommes de lettres, des stratèges ou des sophistes comme boucs émissaires pour mieux cacher les vrais profiteurs et les vrais responsables du naufrage d’Athènes.

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 27 février 2015 18:09, par Robert Paris

    - Antisthène :

    Ce sont les sages qui doivent gouverner la chose publique et, de préférence, des sages qui ont aussi la sagesse de gouverner dans l’intérêt général et pas dans leur propre intérêt. La fausse démocratie n’est pas bien différente de la dictature. C’est la même classe dirigeante qui tire les ficelles dans les deux cas. La démocratie est plus solide car, officiellement, c’est le peuple qui gouverne et il croit vraiment le faire ! Certes, l’oligarchie a essayé plusieurs fois de profiter du discrédit de la démocratie pour reprendre l’intégralité du pouvoir politique, préférant l’exercice direct du pouvoir de décision à la nécessité de financer couteusement la fausse démocratie. Il n’empêche que, sous celle-ci, les bonnes affaires des mêmes grandes familles ont pu tranquillement continuer et les riches n’ont même pas changé grandement malgré d’importants changements dans le personnel politique. En discréditant publiquement la fausse démocratie, Socrate a fait même plus : il a convaincu de son point de vue des enfants des classes dirigeantes, les retournant contre leurs parents, comme toi Platon, et c’est de là qu’est venue l’accusation de corrompu et dévoyé la jeunesse d’Athènes. Cette accusation a été portée au procès sur des bases morales et religieuses pour ne pas avoir à justifier la condamnation de Socrate sur des vraies bases : sociales et politiques et maintenir ainsi la fiction qui a permis aux classes dirigeantes de se débarrasser d’un personnage gênant pour elles en faisant semblant d’agir ainsi dans l’intérêt du peuple et de la démocratie. Lors du procès, toute allusion politique a ainsi disparu alors qu’il aurait été facile d’y mentionner les amitiés de Socrate pour d’anciens participants de la tyrannie. Non, ceux qui ont fomenté le procès de Socrate ont tenu à le camoufler sous un jour purement moral, sachant que Socrate lui-même ne pouvait pas les démentir publiquement, vu que sa véritable activité politique avait toujours gardé un caractère clandestin.

    Comme l’avait compris et dénoncé publiquement dans son théâtre Aristophane, Socrate cherchait à fonder un parti révolutionnaire, capable de remettre en cause bien plus que le mode de gestion politique de la cité athénienne mais jusqu’au mode de production, à l’esclavage, à l’oppression des femmes et des étrangers, à la place du travail humain dans la société, à l’expansion guerrière d’Athènes et à la fondation oppressive toute récente d’un Etat athénien. L’accusation d’impiété vis-à-vis des divinités athéniennes a pour but de cacher une accusation bien plus politique que religieuse !

    - Xénophon :

    L’accusation d’impiété contre Socrate n’est nullement fondée. Socrate lui-même y a répondu, déclarant : « Tous les Athéniens m’ont vu sacrifier dans les fêtes communes et sur les autels publics ». La daimona de Socrate n’est nullement contraire aux pratiques des Athéniens qui cherchent dans la nature des signes des volontés des dieux qui leur sont personnels.

    - Antisthène :

    Inexact ! C’est Socrate lui-même qui a tenu à rendre public son désaveu des devins et des offrandes aux dieux comme de toutes les pratiques religieuses en les opposant à la sagesse et à la raison humaine. Rappelons ainsi qu’en se rendant à la convocation de l’archonte-roi chargé de valider l’accusation contre lui, Socrate a rencontré par hasard un devin d’Athènes nommé Euthyphon qu’il a pris à parti et mis en cause, l’accusant de ne rien savoir à la piété et à ses fondements. Il a alors affirmé que les offrandes sont sans intérêt : « Quelle espèce de profits les dieux peuvent bien tirer des dons qu’ils reçoivent de nous », remettant ainsi en question l’essentiel des rites traditionnels et les sacrifices matériels faits aux dieux pour entrer en contact avec eux et les amadouer pour défendre leurs intérêts humains. Socrate rajoutait : « Ce serait en effet une chose extraordinaire que les dieux fissent attention à nos offrandes et à nos sacrifices plutôt qu’à l’âme pour juger de la sainteté et de la justice de quelqu’un. »

    La défense de la conception rationnelle et scientifique est déjà une remise en cause fondamentale des croyances puisque le fait de rechercher la vérité dans la nature, dans l’observation de la société et de l’homme, dans le raisonnement, dans la logique humaine, c’est refuser de les chercher dans les mythes, dans le ciel, dans les manifestations des dieux. Un décret de 430 affirmait d’ailleurs qu’il fallait poursuivre en justice « quiconque enseignait des doctrines relatives aux phénomènes célestes. » La physique était déjà accusée de remettre en cause la métaphysique. Certes Socrate avait dit avoir abandonné l’étude de la physique, car elle était selon lui encore trop sujette à croyances et à hypothèses invérifiables, pour s’adonner plutôt au raisonnement sur les comportements et les buts humains et sociaux. Mais Aristophane avait très bien remarqué que Socrate continuait d’observer les phénomènes physiques et d’utiliser pour étudier la société humaine la même philosophie que pour étudier la nature.

    C’est encore Socrate qui m’a dit qu’ « un dieu ne ressemble à rien » et que « le dieu qui ordonne que l’univers soit beau et bon nous demeure invisible ».

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  • Le prochain bouquin d’Alain Badiou est une pièce de théâtre que s’intitulera "Le second procès de Socrate" ! Il s’est peut être inspiré de votre travail, qui sait...

    C’est une commande spéciale du TNP, elle sera lue sur France Culture par des acteurs de la Comédie Française...

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  • protégez moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge !

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  • Quelle impression mes accusateurs ont faite sur vous, Athéniens, je l’ignore. Pour moi, en les écoutant, j’ai presque oublié qui je suis, tant leurs discours étaient persuasifs. Et cependant, je puis l’assurer, ils n’ont pas dit un seul mot de vrai.

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  • Xénophon disait : "Je me suis souvent demandé par quels arguments les accusateurs de Socrate ont persuadé les Athéniens qu’il méritait la mort comme criminel d’État."

    Plusieurs membres de la classe dirigeante athénienne affirmèrent voir en lui un esprit pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un danger pour l’ordre social.

    Ils ne l’avaient sans doute pas inventé !

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  • Le procès de Socrate, la condamnation d’un homme qui demeure mystérieux, puisqu’il n’a laissé aucun écrit lui-même, et suscite pourtant toujours autant de passion et d’admiration plus de 2000 ans après sa mort. Le trouble que suscite la condamnation à mort paraissant aujourd’hui incompréhensible, dans un système dit démocratique, d’un philosophe hors norme et n’ayant commis aucun crime au sens contemporain, si ce n’est se comporter en homme libre. Un questionnement qui continue de nous tarauder et nous interroger sur les ressorts de notre système de pouvoir, que l’on a l’habitude pourtant d’ériger ici comme étant " le moins mauvais des systèmes".

    La suite

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 10 août 2016 07:22, par Alain

    Pourquoi la manière d’être de Socrate nous interroge autant ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 10 août 2016 07:23, par Robert Paris

    Parce que Socrate continue de nous obliger de donner nos réponses par nous-mêmes sans se cacher derrière lui, du fait qu’il n’a pas laissé d’écrits et qu’il a toujours discuté des points de vue et pas cherché à faire école. C’est à chacun de dire par lui-même qui était Socrate et en répondant à cette question, chacun dit surtout qui il est lui-même.

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  • De par son refus de l’écriture, le philosophe athénien devient une énigme : nous sommes ainsi à la recherche d’un sens originel qui est toujours manquant.
    On ne peut donc pas appréhender Socrate, mais uniquement un reflet du philosophe athénien, à travers le prisme constitué par les différents auteurs qui le mettent en scène. Ainsi, la figure socratique n’est plus seulement porteuse d’un sens qui renverrait uniquement à Socrate, mais elle nous renseigne également sur la personne qui utilise la figure du philosophe. Ainsi, la figure de Socrate acquiert donc son sens, c’est-à-dire sa mise en ordre, par le recours de la personne qui décrit, qui met scène ou encore qui parle à la place de Socrate : nous en apprenons donc autant, si ce n’est plus, sur le philosophe que sur l’auteur qui le ressaisit. Au regard objectif, historique, que l’on voudrait pouvoir porter sur Socrate se superpose également un regard subjectif, celui de l’auteur qui l’évoque. La construction de l’image du philosophe athénien tient alors à la fois à la manière concrète dont est présenté Socrate, mais également au choix effectué en amont par l’auteur en question dans ce que l’on pourrait appeler la « matière socratique ».

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  • Socrate use de dissimulation avec les autres, tant et si bien qu’il est lui-même devenu le masque des autres dans les dialogues socratiques et que le Socrate historique est devenu insaisissable.

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  • Socrate :

    « L’essentiel n’est pas de vivre mais de bien vivre. Eh bien, l’étonnant, c’est que l’essentiel ne soit pas appris, ne soit pas examiné, ne soit pas réfléchi, ne soit pas étudié comme une science. »

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 14 octobre 2016 03:01, par alain

    Diderot dans « Le neveu de Rameau » :

    « De Socrate ou du magistrat qui lui a fait boire la cigüe, quel est aujourd’hui le déshonoré ? »

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  • Avec son "daemon" intérieur, Socrate invente l’inconscient...

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 17 novembre 2016 11:00, par alain

    socrate coupable de menées révolutionnaires ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 17 novembre 2016 11:05, par Robert

    Le crime révolutionnaire de Socrate est triple : politique, religieux et social !

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 17 novembre 2016 11:06, par Robert

    Politique parce que Socrate formait secrètement des jeunes révolutionnaires, religieux parce qu’il diffusait publiquement une vision irreligieuse, social parce qu’il combattait la société de classe et l’esclavage…

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  • Comment se fait-il que nous soyons tous les disciples de Socrate et qu’aucun de nous n’aie la même version de ses idées, de ses buts, de ses conceptions profondes ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 27 décembre 2016 14:46, par Robert Paris

    La raison essentielle me semble que la principale conception de Socrate consistait à permettre à chacun de ceux avec qui il échangeait de développer ses propres conceptions, sa propre personnalité, sa propre philosophie de la vie. Mais il y a une autre raison qui est tout aussi importante. Socrate a vécu l’époque de la transition la plus brutale de l’histoire de la Grèce, celle de la grandeur et de la décadence, celle du passage de la démocratie à la dictature, celle du passage de la gens à l’Etat, celle du passage des villes libres aux villes dépendantes, du passage de la prospérité à la crise, de la grandeur à la décadence. Et il a développé ses conceptions en opposition à tout ce qui lui déplaisait dans les transformations de la cité athénienne qui accompagnaient ou étaient causes de ces transformations brutales. Il s’est progressivement radicalisé en refusant de participer au mode de gestion de la vie sociale et politique de sa cité et en bâtissant son propre mode d’organisation indépendant et finalement assez secret. Il a refusé de mettre en discussion publique au sein de la cité ses propres conceptions tout en animant son débat permanent public avec tous ceux qui le souhaitaient.

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  • Socrate débute ainsi sa défense au procès :

    « Voyons, que disaient au juste ceux qui me calomniaient ?
    Supposons qu’ils nous traduisent devant vous et lisons leur acte d’accusation : « Socrate est coupable : il recherche indiscrètement ce qui se passe sous la terre et dans le ciel,
    il rend bonne la mauvaise cause et il enseigne à d’autres à faire comme lui. » En voilà la teneur : c’est ce que vous avez vu de vos propres yeux dans la comédie d’Aristophane, c’est-à-dire un certain Socrate qu’on charrie à travers la scène, qui déclare qu’il se promène dans les airs et qui débite cent autres extravagances sur des sujets où je n’entends absolument rien… « Mais alors, Socrate, quelle affaire est-ce donc que la tienne ? D’où sont venues ces calomnies répandues contre toi ? Tu prétends que tu ne fais rien de plus extraordinaire que les autres ; mais tu ne serais sûrement pas l’objet de tant de bruits et de racontars, si tu ne faisais pas autre chose que les autres.
    Dis-nous donc ce qui en est, afin que nous ne te jugions pas à la légère. »

    La vraie réponse que Socrate ne pouvait pas avouer au tribunal pas plus que les accusateurs ne pouvaient reconnaître comme vraie raison de leur condamnation :

    Il est certain qu’il y a eu des raisons politiques cachées.
    Ses relations avec les jeunes gens riches, qui seuls avaient le loisir de le suivre, le rendaient suspect aux chefs du parti populaire et ils le suspectaient de les organiser politiquement dans un but caché et révolutionnaire. Il ne cachait pas d’ailleurs le dédain que lui inspirait le régime de flatterie, de démagogie et d’incompétence qu’était la démocratie athénienne fondée sur le mépris des travailleurs, des étrangers, des femmes, des jeunes et des esclaves.

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 1er juillet 2017 18:00, par alain

    Ceux qui ont assassiné Socrate n’ont-ils pas surestimé les risques qu’il faisait courir au régime athénien ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 1er juillet 2017 18:01, par Robert Paris

    Dire cela, c’est en fait non sous-estimer ou surestimer Socrate mais sous-estimer la crise profonde de la société grecque.

    J. de Romilly, citant Thucydide d’Athènes écrit : « La guerre entre les Péloponésiens et les Athéniens… fut la plus grande crise qui émut la Grèce et une fraction du monde barbare : elle gagna pour ainsi dire la majeure partie de l’humanité. »

    En fait, la société grecque avait atteint son apogée et, si elle s’est détruite en se battant entre Grecs, c’est parce qu’elle tentait ainsi de se trouver un nouveau souffle.

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  • SOCRATE

    — Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leurs âmes en travail et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, c’est qu’il rend capable de discerner à coup sûr si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J’ai d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la voici ; c’est que mon diamon intérieur me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer. Je ne suis donc pas du tout sage moi-même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s’attachent à moi, bien que certains d’entre eux paraissent au début complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet, des progrès merveilleux non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair comme le jour qu’ils n’ont jamais rien appris de moi, et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce au dieu et à moi.
    Et voici qui le prouve. Plusieurs déjà, méconnaissant mon assistance et s’attribuant à eux-mêmes leurs progrès sans tenir aucun compte de moi, m’ont, soit d’eux-mêmes, soit à l’instigation d’autrui, quitté plus tôt qu’il ne fallait. Loin de moi, sous l’influence de mauvais maîtres, ils ont avorté de tous les germes qu’ils portaient, et ceux dont je les avais accouchés, ils les ont mal nourris et les ont laissés périr, parce qu’ils faisaient plus de cas de mensonges et de vaines apparences que de la vérité, et ils ont fini par paraître ignorants à leurs propres yeux comme aux yeux des autres. Aristide, fils de Lysimaque, a été un de ceux-là, et il y en a bien d’autres. Quand ils reviennent et me prient avec des instances extraordinaires de les recevoir en ma compagnie, le génie divin qui me parle m’interdit de renouer commerce avec certains d’entre eux, il me le permet avec d’autres, et ceux-ci profitent comme la première fois. Ceux qui s’attachent à moi ressemblent encore en ce point aux femmes en mal d’enfant : ils sont en proie aux douleurs et sont nuit et jour remplis d’inquiétudes plus vives que celles des femmes. Or ces douleurs, mon art est capable et de les éveiller et de les faire cesser. Voilà ce que je fais pour ceux qui me fréquentent. Mais il s’en trouve, Théétète, dont l’âme ne me paraît pas grosse. Quand j’ai reconnu qu’ils n’ont aucunement besoin de moi, je m’entremets pour eux en toute bienveillance et, grâce à Dieu, je conjecture fort heureusement quelle compagnie leur sera profitable. J’en ai ainsi accouplé plusieurs à Prodicos, et plusieurs à d’autres hommes sages et divins.
    Si je me suis ainsi étendu là-dessus, excellent Théétète, c’est que je soupçonne, comme tu t’en doutes toi-même, que ton âme est grosse et que tu es en travail d’enfantement. Confie-toi donc à moi comme au fils d’une accoucheuse qui est accoucheur lui aussi, et quand je te poserai des questions, applique-toi à y répondre de ton mieux. Et si, en examinant telle ou telle des choses que tu diras, je juge que ce n’est qu’un fantôme sans réalité et qu’alors je te l’arrache et la rejette, ne te chagrine pas comme le font au sujet de leurs enfants les femmes qui sont mères pour la première fois. J’en ai vu plusieurs, mon admirable ami, tellement fâchés contre moi qu’ils étaient véritablement prêts à me mordre, pour leur avoir ôté quelque opinion extravagante. Ils ne croient pas que c’est par bienveillance que je le fais. Ils sont loin de savoir qu’aucune divinité ne veut du mal aux hommes et que, moi non plus, ce n’est point par malveillance que j’agis comme je le fais, mais qu’il ne m’est permis en aucune manière ni d’acquiescer à ce qui est faux ni de cacher ce qui est vrai.

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  • Socrate a été condamné pour des raisons qui dépassent la philosophie. Pour des raisons politiques. Je vous cite :

    Malgré la fin de la crise du pouvoir et l’amnistie, Athènes reste meurtrie dans sa chair et dans son orgueil : elle n’a plus de flotte, plus de chantiers, pas d’argent. Il fallait aux classes dirigeantes trouver des boucs émissaires de cette situation catastrophique et sans issue. Dans ce but, Socrate a représenté le coupable idéal. Alors que la fierté d’être Athénien est portée à son extrême par des politiciens démagogues, Socrate déclare qu’il n’est ni Athénien, ni Grec mais citoyen du monde. Ensuite, Socrate critique les efforts guerriers d’Athènes, y compris ceux de l’époque dite glorieuse, comme lors des années de Périclès. Il dénonce les guerres de conquête et ne donne raison qu’aux guerres de défense. Il ne voit aucune gloire à tuer d’autres hommes à la guerre.

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  • Socrate :

    « L’homme est le seul des animaux à croire à des dieux. »

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  • Socrate :

    « Ce qui fait l’homme, c’est sa grande faculté d’adaptation. »

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  • Socrate, on le sait, n’avait point d’école ; il n’enseignait pas dans un lieu fermé ; il ne publia point de livres. Son enseignement fut une perpétuelle conversation. Socrate était partout, sur les places publiques, dans les gymnases, sous les portiques, partout où il y avait réunion de peuple ; il aimait les hommes et les recherchait. Il vivait en public. Il causait avec tout le monde et sur toute espèce de sujets. ll parlait à chacun de ses affaires, et savait toujours donner à la conversation un tour moral. Son bon sens, si juste, trouvait en toute circonstance le meilleur conseil ; il réconciliait deux fières ; il rappelait à son propre fils le respect d’une mère violente et importune ; à un homme ruiné, il enseignait la ressource du travail, et lui apprenait à mépriser l’oisivité comme servile ; à un riche, il fournissait un intendant pour le soin de ses affaires ; il faisait sentir à un jeune homme présomptueux et ambitieux son ignorance des affaires publiques. Au contraire, il encourageait l’ambition d’un homme capable, mais timide et trop modeste. Enfin, il parlait peinture avec Parrhasius, sculpture avec Cliton le statuaire ; il causait de rhétorique avec Aspasie, et, ce qui est un curieux trait de mœurs, il enseignait même à la courtisane de Théodora les moyens de plaire.

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  • C’est surtout à cette sympathie, nous dit Platon dans le Théagès, que Socrate dut les merveilles de son enseignement. Il est difficile aujourd’hui de se rendre compte des séductions de cette parole évanouie. Xénophon nous en a conservé la grâce, l’élégance et la simplicité : on sent que cette bonhomie mêlée d’ironie devait toucher les jeunes âmes. Mais était-ce assez pour les conquérir ? Est-ce assez pour expliquer cet enthousiasme dont parle Alcibiade dans le Banquet ? « En l’écoutant, les hommes, les femmes, les jeunes gens étaient saisis et transportés. Pour moi, ajoute-t-il, je sens palpiter mon cœur plus fortement que si j’étais agité de la manie dansante des Corybantes ; ses paroles font couler mes larmes. » Faut-il croire que Platon ait prêté ici à Socrate son propre enthousiasme ? Nous ne le pensons pas : il est plus probable que Xénophon n’a pas compris le personnage entier de Socrate, ou qu’il n’a pas su le rendre dans toute son originalité. Nous voyons dans Platon deux traits qui paraissent affaiblis dans Xénophon : l’ironie et l’enthousiasme. Alcibiade appelle Socrate « un effronté railleur », et le compare au satyre Marsyas. Il est probable que c’est à ses traits mordants que Socrate dut en grande partie les inimitiés qui le firent périr. Un de ces traits, rapporté par Xénophon, nous explique la haine de Théramène et de Critias. Socrate ne ménageait pas davantage les chefs du parti populaire. En même temps, son enthousiasme, tempéré sans doute par la mesure et la grâce, mais engendré par une foi vive dans son génie, et le sentiment ardent d’une mission divine, dut révolter les hommes médiocres et superstitieux comme signe d’un orgueil exagéré. Le fond du génie de Socrate est le bon sens, mais un bon sens à la foi aiguisé et passionné, armé de l’ironie, échauffé par l’enthousiasme.

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  • On a le témoignage de son contemporain Spintharos, dont le fils Aristoxène a rédigé les souvenirs sur Socrate : « Nul n’était plus persuasif grâce à sa parole, au caractère qui paraissait sur sa physionomie, et, pour tout dire, à tout ce que sa personne avait de particulier, mais seulement tant qu’il n’était pas en colère ; lorsque cette passion le brûlait, sa laideur était épouvantable ; nul mot, nul acte dont il s’abstînt alors. »

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  • -  Dans l’homme, les sophistes ne voyaient que ce qui est de l’individu ; Socrate y chercha ce qui est de la nature humaine. Il avait lu au fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ; » ce fut pour lui la science par excellence. Démosthène aussi dira : « Les autels les plus saints sont dans l’âme ; » et le politique comme le philosophe avait raison. Car cette science de nous-même nous révèle les dons que l’humanité a reçus, avec l’obligation de s’en servir : l’intelligence, pour comprendre le bien et le vrai ; la liberté, pour choisir et prendre la route qui y conduit.

    -  Séduit par la grandeur de cette tâche, Socrate se détourna des doctrines purement spéculatives, de la recherche des causes premières, de l’origine et des lois du monde, de la nature des élémens, etc., pour méditer sur nos devoirs. Il soutint que la nature avait mis à notre portée les connaissances de première nécessité, et qu’il n’y avait qu’à ouvrir notre âme pour y lire, en traits ineffaçables, les lois immuables du bon, du vrai, même du beau ; ces lois, qu’il appelait si bien, après Sophocle, lois non écrites, (grec), auxquelles est attachée une sanction inévitable par les maux que leur violation : entraine. En faisant ainsi de l’homme, au contraire de ses prédécesseurs, le centre de toutes les méditations, il créait la vraie philosophie, celle qui devait faire sortir au grand jour les trésors que-la conscience humaine renferme ; il trouvait enfin et élevait au-dessus des erreurs, des préjugés et des injustices de temps et de lieu, la loi naturelle, le seul flambeau humain qui puisse éclairer la route où les sociétés marchent. Montaigne dit très bien, après Cicéron : « Socrate avait ramené du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine pour la rendre à l’homme, ouest sa plus juste et plus laborieuse besogne. »

    -  En révélant une justice supérieure ans lois spéciales à chaque état, Socrate montrait qu’il est, pour les sociétés, un idéal dont elles doivent se rapprocher ; mais il demeurait respectueux de l’ordre établi ; il proclamait la sainteté de la famille, et il trouvait pour la mère, pour l’épouse, des mots qui rappellent la femme forte de l’Écriture. Ses plus illustres élèves condamneront le travail manuel ; lui, il aura le courage de dire aux possesseurs d’esclaves : « Parce qu’on est libre, n’y a-t-il donc autre chose à faire que manger et dormir ? »

    -  On a fait de Socrate un profond métaphysicien ; mais le créateur de la philosophie du bon sens ne pouvait l’emprisonner dans un système. On l’a aussi appelé un grand patriote, et l’on veut qu’il se soit proposé de changer les mœurs d’Athènes ; c’est un peu le rôle que Platon est prêt à lui donner. Nous croyons qu’il n’eut point de visées politiques si particulières et que son ambition était plus haute. Indiffèrent à toutes les choses du dehors, comme aucun Grec ne l’avait encore été, au point de n’être sorti volontairement d’Athènes qu’une fois ou deux, il s’occupa du dedans de l’homme et passa ses jours à regarder en lui-même et dans les autres. L’emploi de sa vie fut de gagner quelques âmes à la verte et à la vérité. Muni de deux armes puissantes : une claire et nette intelligence qui lui faisait découvrir l’erreur, une dialectique à la fois subtile et forte qui enlaçait l’adversaire de liens indissolubles, il se donna la mission de poursuivre partout le faux. Et cette mission, il la remplît, durant quarante années, avec la. foi d’un apôtre et le plaisir d’un artiste, se complaisant dans les victoires qu’il remportait sur la ; présomption ou l’ignorance.

    « Lutte entre la religion et la philosophie au temps de Socrate » (1887)

    Victor Duruy

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  • « Je ne suis ni Athénien, ni Grec, mais un citoyen du monde. »

    Socrate

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  • Pourquoi Socrate a refusé d’écrire ?

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  • Le deuxième procès de Socrate, celui de ses amis 20 août 07:34, par Robert Paris

    Socrate dit : « L’écrit, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui auront acquis la connaissance… S’imaginer avoir dans les lettres d’écriture, laissé derrière soi une connaissance technique, c’est avoir plus que son plein de naïveté… Le sage ne perdra pas son temps à écrire sur l’eau… semant dans l’eau noire, au moyen d’un roseau. »

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  • La campagne de dénonciation contre Socrate, dont le procès n’est que la fin, a commencé bien avant, avant même la pièce de théâtre d’Aristophane qui le dénonce, et cette campagne de calomnies n’a pas pour base des inimitiés personnelles mais la haine de classe des possédants athéniens et du pouvoir contre le militant Socrate, opposé à l’impérialisme athénien, au patriarcat athénien, au nationalisme, à la xénophobie et à l’impérialisme athéniens. C’est une campagne démagogique, et on peut même dire fasciste, du même type que les campagnes des nazis contre Einstein et Freud…

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