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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 6- L’organisation du prolétariat > Discussion sur le parti révolutionnaire

Discussion sur le parti révolutionnaire

samedi 29 septembre 2012, par Robert Paris

Discussion sur le parti révolutionnaire

Samuel

- Je me félicite que tu aies décidé de mettre sur Matière et révolution un dialogue sur le parti car il y a peu de choses sur cette question pourtant centrale dans un site pourtant très plein de toutes sortes de choses.

Robert

- Peut-être que c’est toutes ces choses que nous estimons être le contenu même et le sens profond du parti. Des choses comme la dialectique, la démarche scientifique, l’analyse de l’effondrement économique ou ce qui fait que l’homme est art, rêves, création, projets…

Samuel

- Nous sommes bien d’accord sur la nécessité de construire un parti communiste révolutionnaire et sur la nécessité d’en convaincre tous ceux qui veulent changer le monde ?

Robert

- Je ne sais pas si tu penses que cela suffit pour définir l’essentiel d’une démarche de militant révolutionnaire. Auquel cas, nous ne sommes pas d’accord. Ce n’est pas du tout la première chose dont je souhaite convaincre quelqu’un qui voudrait changer le monde.

Samuel

- J’avoue avoir du mal à te suivre. Bien sûr moi aussi je discuterais d’abord du capitalisme à renverser, de la lutte des classes, de la nécessité du communisme et bien d’autres questions, mais j’estimerai être vraiment en train de convaincre un futur militant révolutionnaire que lorsque j’en serai à lui expliquer que, pour moi, il y a un clivage entre les courants qui pensent qu’il faut à la classe ouvrière un parti pour triompher dans sa lutte de classe, et tout particulièrement dans la révolution, et les autres courants politiques ou sociaux.

Robert

- Ce n’est pas entièrement faux mais ce n’est pas entièrement vrai.

Samuel

- Encore une question dialectique ? Comment ne pas répondre nettement à une question aussi claire ?

Robert

- Tout d’abord, personnellement je n’aborderai pas ainsi la question car nous avons connu des versions diverses du parti communiste révolutionnaire ou prétendu tel (voir Staline, Mao et autres Pol Pot) et il ne me semble pas que défendre la primauté du parti soit suffisant pour qualifier la démarche des militants véritablement révolutionnaire d’aujourd’hui.

Samuel

- Les exemples que tu cites sont justement des situations où un parti s’est dit communiste révolutionnaire par tromperie. Cela n’entache en rien la démarche d’un véritable parti. Pas plus que Staline n’entache le communisme de Marx à Trotsky en passant par Lénine.

Robert

- Je ne dis pas que les différentes versions du stalinisme soient une tâche sur l’habit du courant communiste mais seulement que la proclamation : « le parti, d’abord le parti, l’essentiel est le parti » me semble plus héritière du stalinisme que du communisme, de Marx à Trotsky, y compris de Lénine.

Samuel

- Trotsky ne reconnaissait-il pas avoir eu tort d’abord et avant tout par rapport à Lénine sur la question du parti ? Le parti bolchevik n’est-il pas la clef de l’énigme : pourquoi la révolution a triomphé en Russie arriérée et pas dans le reste de l’Europe, même pas en Allemagne ?

Robert

- Dire seulement qu’il a manqué un parti en Europe me semble un raccourci trompeur. On utilise de tels raccourcis parfois et cela peut être utile mais il faut se garder de prendre les processus réels pour de tels raccourcis. Par exemple, en Allemagne, on peut dire qu’en un sens il y avait un tel parti révolutionnaire et pourtant les masses ont été trompées car elles ne le distinguaient pas nettement du parti le plus contre-révolutionnaire bourgeois qui allait assassiner la révolution. C’est aussi un raccourci mais déjà plus proche de la réalité. En Hongrie, il y avait un réel parti communiste révolutionnaire et il a mis au pouvoir des soviets mais il ne disposait pas d’une analyse politique juste et a fait, au pouvoir, tout le contraire d’une politique communiste révolutionnaire. Cela montre qu’il y a le parti, il y a son analyse de la situation, des perspectives, sa liaison avec les masses et il y a un point que le parti ne peut pas créer et ne doit pas chercher à remplacer : ce sont les masses elles-mêmes, leurs initiatives, leurs capacités d’organisation et de combat. La thèse « le parti rien que le parti » me semble passer de l’autre côté du cheval sur ce problème clef.

Le parti communiste révolutionnaire suppose une analyse historique de la situation des classes sociales à l’échelle mondiale, puis des grandes régions du monde, puis nationale, puis spécifique à telle zone du pays ou partie de la population. Pas seulement des deux grandes classes historiques, bourgeoisie impérialiste et prolétariat, mais aussi des bourgeoisies nationales, locales, des autres classes et couches dirigeantes, de la moyenne et de la petite bourgeoisie, des autres couches travailleuses ou chômeuses, des autres groupes sociaux opprimés. Cette analyse mène à une vision des conditions objectives de la révolution, telles qu’elles sont vues par la direction politique. Leur expression doit être diffusée le plus largement possible

C’est seulement à partir des conditions objectives que l’on peut en déduire les tâches nécessaires du prolétariat et les perspectives des révolutionnaires.

On ne prend pas le problème en décrétant de manière abstraite qu’on est contre la société bourgeoise, puis qu’on est pour le communisme, puis qu’il faut tenir compte de l’état de l’opinion ouvrière et tenter de la faire progresser au travers des discussions, de la propagande et des événements et luttes. Cette dernière manière de procéder est celle de Lutte Ouvrière. Cette organisation en déduit que quiconque prépare d’avance les prolétaires aux tâches à venir est « gauchiste », prend ses désirs pour des réalités, se moque de l’état réel des préoccupations ouvrières et, du coup, ne jouera jamais aucun rôle de direction de la seule classe révolutionnaire. Quiconque a discuté avec Lutte Ouvrière a entendu ce discours qui sert à justifier l’alignement sur les directions syndicales et l’alignement sur le niveau prétendu de l’opinion ouvrière.

La révolution prolétarienne, loin d’être comprise par les groupes d’extrême gauche les plus grands, comme le développement scientifique des conditions politiques et sociales de la domination de la bourgeoisie à l’échelle mondiale, de ses contradictions irréductibles explosant dans des conditions à préciser, devient un horizon qui reste sans cesse … au loin !

Samuel

- Cela signifie qu’il faut attendre que les masses soient prêtes pour construire le parti ?

Robert

- Au premier abord le parti, ce n’est pas une organisation avec un nombre conséquent de militants et une intervention profonde dans les masses. Ce n’est pas le premier point qui distingue un parti. Pour moi, Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg ou Trotsky, même quand ils étaient isolés représentaient quasi à eux seuls le parti. A une époque, Marx écrivait que Blanqui était le parti en France !

Samuel

- Ramener le parti à une seule ou deux personnes, ce n’est pas moins le fétichiser ! C’est même encore plus du culte de la personnalité et encore plus séparé des travailleurs eux-mêmes, de leurs expériences réelles et de leurs combats.

Robert

- Cela peut l’être et cela ne l’était pas dans les cas cités. Justement parce que ces militants-là ne s’estimaient pas au dessus de la classe ouvrière ni comme des chefs des travailleurs en lutte. Ils cherchaient toujours à tirer les meilleures leçons des expériences de ce qu’ils considéraient comme leur classe. Dire qu’ils étaient, presque à eux seuls le parti ne réduit pas l’importance des luttes de classe menées par les travailleurs tout simplement parce qu’eux ne niaient pas l’autonomie de la classe ouvrière. On peut trouver toutes sortes de différences entres ces militants révolutionnaires que j’ai cité mais ils ont, par rapport à nombre de militants d’extrême gauche de notre époque, un point commun : aucun d’eux ne niaient la capacité des travailleurs d’exister indépendamment, en tant que classe, de créer, d’inventer des luttes, des formes d’organisation, des buts. Tous ces militants précédemment cités parer de se mettre à l’école du prolétariat révolutionnaire. Les militants d’extrême gauche qui annonent que « la classe ouvrière n’existe pas sans le parti » se voient comme les instituteurs de petits élèves prolétariens. Je ne les vois pas comme héritiers de Lénine, pas plus que de Marx, Rosa Luxemburg ou Trotsky. Ce n’est pas seulement à cause du stalinisme. C’est d’abord à cause de trop d’années sans offensives ouvrières dans laquelle la classe révolutionnaire se soit retrouvée sous son propre drapeau.

Samuel

- Mais reconnais que justement si la classe ouvrière ne s’est pas retrouvée sous son propre drapeau, c’est qu’elle manquait d’un parti à sa tête !

Robert

- Encore une fois, en un sens on peut dire cela, dans certaines situations mais ce n’est pas suffisant de dire cela. Il faut préciser dans chaque situation, ce qu’aurait fait ce parti. Par exemple, on peut dire qu’il manque aux travailleurs de PSA (Aulnay) une direction révolutionnaire. C’est justement le parti en termes de conscience, d’analyses et de perspectives qui leur manque le plus. Mais ils sont loin de manquer autour d’eux de militants révolutionnaires. Il ne suffit pas de répéter qu’il n’y a pas le parti à Aulnay, il faut dire concrètement ce que ferait ce parti, s’il y existait.

Samuel

- Que pourrait-il faire si les travailleurs ne s’en sentent pas de prendre le taureau par les cornes ? C’est toi-même qui a dit que le parti ne remplace pas la classe. Il ne lui suffit pas d’être plus radical et d’être dix pas en avant des masses, de faire des proclamations très radicales qui ne seraient suivies par personne.

Robert

- Disons déjà ce qu’il ne ferait pas comme mettre sa politique à la remorque d’un appareil syndical, refuser toute critique claire de la politique de la centrale syndicale sur l’ensemble du trust voire à l’échelle nationale, donner comme objectif la lutte pour transformer un seul site en forteresse, demander du boulot pour ce site, laisser entendre que les travailleurs de pays émergents nous bouffent l’emploi, faire croire que c’est l’Etat bourgeois qui doit intervenir pour régler son compte au patron et que les travailleurs doivent juste faire pression sur le gouvernement, transformer l’aspiration à s’organiser en comités en une annexe des organisations syndicales, refuser de s’adresser à partir de cette lutte à tous les travailleurs licenciés ou menacés de licenciement, refuser de dire clairement aux travailleurs d’Aulnay qu’ils ne gagneront que si les patrons craignent la propagation de l’incendie comme les patrons sud-africains ont craint la propagation de la grève d’une mine tout récemment. Voilà e quelques mots ce que ne feraient pas des militants communistes révolutionnaires car pour eux l’essentiel seraient les acquis conscients des travailleurs et pas des stratégies bassement syndicalistes-réformistes sous prétexte de tenir compte d’où en sont les travailleurs.

Samuel

- Tu es quand même d’accord qu’un parti communiste révolutionnaire doit justement être capable de distinguer où en sont les travailleurs et de ne pas prendre ses désirs pour des réalités, ce qui ne fait nullement avance la lutte et coupe seulement l’avant-garde des masses. Les militants révolutionnaires doivent être armés d’un programme qui leur indique dans quel sens orienter les luttes, celles que les travailleurs doivent mener et celles qui mènent dans le mur.

Robert

- Ce n’est pas sûr. Parfois, ta fameuse avant-garde doit, au contraire, se contenter de planter un drapeau et admettre qu’elle ne peut pas prendre la tête puisque les travailleurs ne veulent pas aller dans cette direction. Tandis qu’un révolutionnaire-réaliste à la manière que tu affectionnes garde, comme syndicaliste, la tête des opérations par des moyens bureaucratiques et ne mène plus une politique révolutionnaire sous prétexte que les masses n’en sont pas là. Je n’ai pas appris à militer comme cela et je ne veux pas le faire. J’ai été à l’école de militants comme Pierre Bois, l’ancien leader de la grève de 1947 à Renault qui n’était pas d’abord le leader d’une grève mais un militant de la conscience socialiste de classe, ce qui est très différent. Tu as employé l’expression « la lutte que les travailleurs doivent mener ». Je le relève juste pour te faire remarquer qu’un militant comme Pierre Bois n’aurait jamais dit cela. Les travailleurs doivent faire ceci, les travailleurs doivent faire cela, il ne l’avait que trop entendu de la part des militants et dirigeants du PCF et de la CGT et aussi des autres partis et syndicats. Un militant communiste révolutionnaire ne dit pas cela. Pierre Bois disait : « tu réfléchis à ce que tu veux proposer aux travailleurs et tu cherches d’abord à ce que tu vas dire, en cherchant seulement à élever le niveau de conscience de l’ensemble. Si tu n’es pas suivi, ce n’est pas grave. C’est si tu es suivi, c’est là que les problèmes commencent car il faut rester au niveau et pas seulement au niveau des camarades mais au niveau des grands buts. Cela n’a rien d’évident et il n’y a pas de recette, pas de bluff, pas de formules toutes faites. Mais jamais tu ne t’adaptes, jamais tes calculs ne t’amènent à dire blanc si tu penses noir, juste pour avoir le soutien des camarades de travail. Jamais tu ne rabaisses le niveau par tes interventions. Parce que le véritable outil indispensable de la classe ouvrière n’est pas son nombre mais sa conscience. Le pire n’est pas une lutte défaite. Le pire, c’est une classe qui ignore qu’elle existe par elle-même et qui croit qu’elle n’existe que par ses appareils syndicaux, qu’elle existe sans se réunir, sans écrire, sans décider du contenu des tracts syndicaux et des panneaux, sans réfléchir en commun avec les camarades de travail, juste en allant nombreux aux manifestations appelées par les appareils. Jamais je n’ai appelé à se promener derrière les appareils sans autonomie de classe. Un groupe de travailleurs peut décider en semble d’aller à une manifestation mais pas par routine, en décidant d’une intervention, d’un panneau, d’un slogan, d’un but, de quelque chose qu’on veut dire ou montrer aux camarades de travail. Pas juste pour faire nombre sous le prétexte fallacieux que le nombre ce serait la force. Les travailleurs chiliens étaient des milliers gardés dans des stades par une seule mitrailleuse mais ils étaient autrement désarmés par la gauche et les syndicats chiliens qui leur avaient dit que l’armée resterait démocratique. »

Samuel

- D’accord sur ce que dit Pierre Bois mais il n’en reste pas moins que le nombre de travailleurs en lutte est un thermomètre que les révolutionnaires ne peuvent ignorer ou négliger. D’autre part, tu as beau dire, nous sommes quand même plus proches de militants qui se revendiquent de la nécessité du parti que de ceux qui disent qu’il suffit du syndicat et plus proches de ceux qui pensent qu’il faut militer dans les syndicats, comme le défendait Lénine contre les gauchistes, que de ceux qui pensent qu’il faut s’en écarter avec horreur et qu’on se salit en y touchant et qui s’écartent ainsi de bons militants de la classe ouvrière en les laissant aux mains des bureaucrates.

Robert

- Proches de qui ? Proches en quoi ? De ceux qui mettent en avant qu’ils construisent le parti en construisant leur petit groupe ? Je n’en sais rien ! De ceux qui prétendent qu’ils organisent la classe ouvrière en se mettant au service des appareils bureaucratiques anti-ouvriers ? Certainement pas ! Je ne serai jamais proches de ceux qui prennent les travailleurs pour des moutons et se prennent pour de bergers, quel que soit le discours, marxiste léniniste ou syndicaliste peu importe, qu’ils emploient pour le justifier. Ceux qui savent à la place des travailleurs ce qui est bon pour eux, comment et quand « il faut » commencer une lutte, ce que les travailleurs « doivent » faire, ce qu’ils « doivent » revendiquer, comment ils « doivent » ou pas s’organiser, ceux qui leur disent qu’ils « doivent lutter ». Les manipulateurs de masse n’ont rien à voir avec des militants communistes révolutionnaires au sens où j’emploie ce terme. C’est là qu’on voit bien que l’on peut être beaucoup plus proche d’un anarchiste parfois que d’un « trotskyste » ou prétendu tel. Comme Lénine se déclarait dans « L’Etat et la révolution » plus proche des anarchistes révolutionnaires que des sociaux-démocrates réformistes.

Samuel

- Tu es bien d’accord quand même que ton activité vise finalement à construire un parti révolutionnaire ?

Robert

- Il y a bien des buts à mon activité et d’abord tenter de vivre consciemment face à un système qui met bien des embuches sur le chemin de la compréhension du monde. Je ne sais pas si je vivrais la révolution prolétarienne, je ne sais pas ce que déciderons de faire les travailleurs, s’ils reprendront le flambeau communiste. Je n’émets pas de décrets sur ce que sera l’avenir. Je ne tire pas des traites sur le futur. Je me contente d’essayer de donner mon interprétation au présent à la lueur du passé. Quand je vois qu’on nous ressert un piège qui a déjà servi, j’essaie de le faire savoir. Quand on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, je tente de le dire assez fort pour être entendu. Je n’ai aucune idée si cela peut servir à quiconque. Ce n’est pas à moi d’en décider et on ne le saura pas immédiatement. On verra. Mais je suis certain d’une chose : même le meilleur des boxeurs ne peut qu’être battu s’il combat les yeux fermés. Il faut dévoiler le maximum de choses sur le fonctionnement du système, sur les enjeux de la situation, sur le mode de fonctionnement des luttes de classe. Il ne suffit pas de les vivre pour les comprendre.

Samuel

- Et quand même, au bout de tout cela, il faut quand même construire le parti communiste révolutionnaire parce que, sans cela, même les yeux ouverts, les prolétaires ne peuvent pas prendre le pouvoir !

Robert

- C’est vrai mais c’est prendre le problème à l’envers. En disant et en répétant qu’on veut arriver au bout sans poser les conditions de la résolution du problème.

Nous n’avons pas que le parti à reconstruire, nous devons reconstruire aux yeux des travailleurs la confiance dans leur propre force, dans leur capacité à discuter et à décider et, avant de prendre le pouvoir, il faut croire dans la capacité de ses camarades de s’organiser, de comprendre les enjeux, de prendre les bonnes décisions. Il nous faut reconstruire une conscience. Quand je dis « nous », je ne parle pas d’un groupe, d’une organisation mais de l’ensemble de la classe. Cette conscience, nul ne sait au travers de quels combats, de quelles expériences, dans quels pays, elle se reconstruira. Personne n’avait deviné que les travailleurs allaient « monter à l’assaut du ciel » à Paris en 1871. Ce n’est pas Marx qui les a conseillés. Il n’a fait que tirer les leçons de leur initiative révolutionnaire qui avait, et a toujours une importance historique pour les prolétaires du monde entier. Et pourtant, le seul parti dont les prolétaires français disposaient s’appelait Auguste Blanqui (et la bourgeoisie le savait et s’est bien gardée de le laisser en liberté). Ce n’est pas le parti qui a dirigé la Commune de Paris et pourtant les prolétaires, agissant sous l’empire des nécessités et faisant face courageusement et parfois aveuglément aux problèmes de l’heure, ont fait avancer d’un grand pas la conscience des prolétaires communistes. C’est cela la capacité autonome de l’action des masses. Donc ce qu’il nous faut n’est pas d’abord un parti. Il nous faut d’abord encourager tous ceux qui veulent croire à nouveau qu’on peut penser librement, qu’on peut discuter librement, qu’on peut raisonner, se tromper, échanger avec passion mais sans exclusives, sans un comité central qui prétend penser à votre place, sans une organisation qui décide ce qui est bon pour les travailleurs à leur place, ce que les travailleurs « doivent faire », comme aller manifester nombreux à l’appel des centrales, être nombreux à participer à la journée d’action des centrales, en suivant leurs mots d’ordre trompeurs et démobilisateurs. Sans pouvoir même clairement s’en démarquer. Exemple : le 9 octobre prochain, la CGT appelle à manifester pour que l’Etat ne s’engage pas dans l’austérité et, au contraire, « mette les moyens de l’Etat à la relance de l’économie ». Donc il faudrait que l’argent de nos impôts servent à aider l’économie ? C’est qui l’économie ? C’est les trusts ! Disons-le. Servent à aider les Renault et les Peugeot, les Sanofi, les Bouygues et même pas avec engagement qu’ils ne licencieront pas !! Et donc on nous dit que le nombre de travailleurs dans ces cortèges mesurera l’augmentation de la capacité des travailleurs à lutter en France ! Et, pour faire monter le thermomètre, il faudrait aussi que les forces de l’extrême gauche, petites reconnaissons-le, soient mobilisées pour… faire réussir les appareils syndicaux qui pourront mieux vendre la force de ces cortèges dans des négociations patronat/gouvernement/syndicats dans le dos des travailleurs ! Cela on ne le dit pas mais on le fait ! Et on se garde bien de dire aux travailleurs que les aides étatiques ne peuvent pas faire repartir la machine capitalisme qui est arrivée à ses propres limites, non par un manque d’acheteurs mais par un trop plein de capitaux. Et qu’envoyer encore sur les marchés financiers du monde la masse des capitaux étatiques et institutionnels en monnaie de singe n’est pas un moyen de diminuer la surproduction… de capitaux dans le monde.

Il nous faut fonder nos réflexions sur la réalité des contradictions qui mènent le monde et pas sur les désirs des travailleurs. Certes, la classe ouvrière ne se pose toujours nullement le problème de renverser le système et s’accrocherait même volontiers à « son » entreprise, à « son » pays, à « son » gouvernement. Est-ce que cela suffit pour que nous, révolutionnaires communistes, reculions devant l’opinion ouvrière si nous pensons que l’effondrement du système pose objectivement la nécessité de la révolution communiste ? C’est tout cela que nous appelons « militer pour le parti ». Cela ne consiste pas à militer seulement pour un groupe, le nôtre, considéré bien sûr comme le meilleur dans je ne sais quel sens, mais à militer avec d’autres groupes de militants qui pensent autrement, qui activent autrement, qui ont d’autres origines, d’autres traditions, d’autres analyses. Et qui n’exigent pas qu’on commence par reconnaitre leur direction et adhérer à leur organisation.

Construire c’est d’abord débattre librement, construire une pensée, une politique, des perspectives. Le parti se construit d’abord par nos idées, nos constructions de pensée, dans nos têtes et nos cœurs. Tant pis pour ceux qui pensent que c’est seulement une question de « semelle », d’activisme, de manifester, de tracter, de marcher… Nous pensons que c’est d’abord de discuter. Nous serions, par exemple, dans une situation pré-révolutionnaire si, simplement dans un grand nombre d’entreprises et de quartiers, les travailleurs se contentaient non de crier leur colère, non de manifester leur rage, leur révolte, mais seulement de s’assembler librement pour discuter et décidaient de se retrouver régulièrement pour le faire !

C’est cela le début d’une révolution. L’histoire a appelé cela des soviets, des conseils ouvriers, des comités d’action, comme on voudra. C’est l’un de nos objectifs de nous associer à un tel mouvement, même si tout le monde vous dira que, pour le moment, « ça n’existe pas ». Mais, pour nous, c’est cela d’abord une classe ouvrière qui fait de la politique, qui s’organise indépendamment sur des bases de classe.

Le parti, pour moi, c’est d’abord des gens qui sont pour des soviets et pas seulement du genre « un jour viendra et on fera tout cela », mais dès aujourd’hui on milite dans cette perspective.

Samuel

- C’est quand même remarquable que Karl Marx, en 1848, avait tenu à appeler son Manifeste, le « Manifeste du parti communiste » et pas seulement le Manifeste communiste !

Robert

- Quand Marx écrivait « Le Manifeste du parti communiste », il n’existait aucune organisation dans aucun pays qui ait ce nom et lui-même n’a construit ensuite aucune organisation ayant ce nom. Ce n’était donc pas stricto sensus le programme d’une organisation ni même celui d’une révolution, mais le bilan de l’histoire des luttes de classe pour éclairer les tâches de l’heure, celles de la révolution de 1848 en Europe. De 1848, date de rédaction du Manifeste à la révolution russe d’Octobre, il n’allait exister aucune organisation de ce nom. C’est Lénine qui allait reprendre le terme parti communiste et des partis allaient porter dignement ce nom de 1918 à 1923. Ensuite, le terme allait devenir l’instrument de politiques tout à fait opposées à celles des fondateurs…

Samuel

- Mais Lénine, comme Marx, Engels et Trotsky ont toujours milité pour construire des organisations défendant leurs perspectives.

Robert

- Non ! Ils ont milité pour en construire et aussi pour en déconstruire. Je m’explique. Ils ont milité le plus souvent contre leurs propres camarades et pas pour soutenir les limites de ceux-ci leurs erreurs, leurs reculs. Ils ont préféré dissoudre d’anciens groupes que de les maintenir au prix d’un recul sur les idées. Cela a été le cas pour Marx et Engels avec les Fraternels démocrates, puis la Ligue des Communistes puis la Première Internationale. Ils ont combattu les tendances opportunistes de la social-démocratie dès sa naissance, combattant jusqu’à son nom qu’ils appelaient mariage de l’eau et du feu, car démocratie égale bourgeoisie. Lénine a combattu son propre groupe maintes fois et particulièrement dans toutes les circonstances cruciales où une position véritablement révolutionnaire était déterminante mais aussi très difficile. Lénine a plusieurs fois menacé de quitter son groupe, et, s’il convainquait pas une majorité de ses camarades, d’en constituer un autre. Ceux qui ne sont pas prêts, si nécessaires à se battre politiquement contre les militants et même la direction de leur groupe, ne devraient pas militer dans une organisation ou contribuer à en construire car, un jour ou l’autre, en fonction de leurs convictions, ils seront amenés à défendre leurs points de vue et s’ils ne le font pas ils deviendront des poids morts de leur organisation qui soutient seulement par dévouement et empêche leur organisation de débattre de manière dynamique et vivante des désaccords. Les désaccords ne sont pas des maux inévitables. Ils sont la dynamique contradictoire des organisations dynamiques. Ils se posent nécessairement du fait que des situations nouvelles se produisent qui n’avaient pas été analysées auparavant ou auxquelles on n’avait pas encore fait face. On connaît l’histoire des combats politiques entre Lénine et Trotsky. Les staliniens les ont suffisamment montés en épingle. Ils sont cependant bien réels. On aurait bien fait rigoler ces deux là si on leur avait dit qu’il ne faut pas se disputer entre militants d’un même courant, que la solidarité de parti exigeait de taire ses désaccords, d’éviter les tendances et les fractions. Eux se sont toujours considéré comme tendance et fraction du mouvement ouvrier organisé.

Or, aujourd’hui, les groupes d’extrême gauche fuient plutôt qu’ils ne recherchent les débats, se gardent de se critiquer mutuellement dans leurs analyses et leurs pratiques. La plupart sont englués dans un opportunisme syndical sans principe et très dommageable et d’abord pour la formation de leurs militants quand ce n’est pas pour la lutte des classes elle-même quand ils disposent de positions pour agir. Et rares sont ceux qui s’aventurent à les critiquer sur ce terrain.

Oui, on peut dire que, de Marx à Lénine, les révolutionnaires ont beaucoup construit mais ils l’ont surtout fait sur le plan politique et même théorique. Marx parlait de conquérir… des positions théoriques avancées dans le prolétariat en période de flux et de s’y tenir en période de reflux. Ceux qui tiennent le haut du pavé dans l’extrême gauche remettent en question les positions théoriques sous prétexte de reflux…

Mais surtout, ils ont construit une politique qui n’était pas seulement à l’usage de leur groupe éventuel de l’époque. Sinon elle n’aurait eu aucune utilité pour nous aujourd’hui.

Samuel

Cependant, Marx insistait que les travailleurs devaient faire de la politique et construire des partis politiques. Il combattait déjà à l’époque des courants qui prétendaient qu’ils devaient seulement construire des syndicats et des associations. C’est aujourd’hui, dans le monde entier, le point qui fait défaut.

Robert

Sur ce plan, je te donne raison. Encore faut-il que les travailleurs retrouvent confiance dans les discours et les organisations politiques et que ces derniers méritent d’abord leur confiance. Si ces groupes disent le contraire de ce qu’ils pensent sous prétexte de calculs tactiques, la confiance risque d’être difficile à reconstruire. S’ils considèrent les travailleurs comme des mineurs auxquels on ne peut pas dire la vérité, ils ne font pas confiance aux travailleurs et ne méritent pas, en retour, leur confiance. Il n’y a que la vérité qui est révolutionnaire et des militants révolutionnaires ne devraient jamais accepter que des dirigeants leur affirment que, par calcul, il faut dire le contraire de ce que l’on pense sous le prétexte que, dans la situation, cela renforcera le camp des travailleurs. Il n’y a que la vérité qui est révolutionnaire et on ne construit rien de bon sur la base de mensonges.

Un groupe qui dit que l’organisation politique dirige le travail syndical mais pratique l’inverse, un groupe qui affirme que la constitution bourgeoise est là uniquement pour défendre la propriété bourgeoise et prétend en même temps que l’Etat bourgeois devrait défendre le droit à l’emploi des travailleurs, un groupe qui prétend que les délocalisations sont du camouflage de la responsabilité des patrons dans les licenciements et qui, sous la casquette syndicale, dit le contraire, cela signifie que le groupe a mis en pratique le contraire de ses principes sous prétexte qu’il faudrait tenir compte des rapports de force et qu’on ne fait pas ce que l’on veut dans l’appareil syndical. Ce prétendu pragmatisme qui se dit opposé au gauchisme est en réalité de l’opportunisme, celui qui a mené à la trahison de la social-démocratie.

Samuel

- Comment raisonner de manière juste sur le parti et la classe opprimée sans tomber dans l’un des travers que tu dénonces à juste titre ?

Robert

- D’abord, par delà les travers et trahisons, il faut reconnaitre que cette question est une contradiction dialectique incompressible entre la nécessaire autonomie de la classe ouvrière et la nécessité que l’avant-garde révolutionnaire se constitue de manière organisée, entre le conservatisme de toute structure et la nécessité de constituer de telles structures comme le parti ouvrier révolutionnaire et, a fortiori, l’Etat ouvrier. Et le fait que ce soit contradictoire ne dit pas qu’il faille renoncer à l’un ou l’autre des pôles de la contradiction car c’est une contradiction dialectique. Tous les auteurs révolutionnaires, de Marx à Trotsky en passant par Rosa Luxemburg et Lénine, ont reconnu cette contradiction et l’on étudiée sérieusement.

Marx avait relevé, après la Commune, à la fois la capacité autonome des masses à Paris en 1871 pour affirmer l’aspiration à un nouveau type d’Etat dirigé par les masses, ne se fondant pas sur une nouvelle bureaucratie, fonctionnant à bon marché, se mettant seulement au service des opprimés, ne transigeant pas avec les exploiteurs et en même temps les limites de la spontanéité des masses révolutionnaires quand il s’agissait de détruire définitivement l’ancien Etat bourgeois pour bâtir l’Etat ouvrier.

Donc il y a une action autonome des masses relevée par exemple par Rosa Luxemburg ou Trotsky. Et il y a une intervention indispensable d’une avant-garde organisée, le parti. Les deux s’opposent et s’entremêlent et le lien contradictoire des deux au cours de la lutte doit être étudié à fond dans les grèves comme dans les révolutions. Mais si on ne conserve que l’autonomie des masses ou que la direction du parti, on a perdu un côté de la contradiction et aussi on a perdu le caractère dynamique du processus.

Il ne faut pas simplement un parti, il faut aussi la jonction avec les masses et que celles-ci décident du parti qu’elles appuient. Sans les soviets, en somme, pas de montée des bolcheviks – au départ de la révolution de février 1917 le plus minoritaire des partis révolutionnaires – dans les masses. Il a fallu l’expérience des autres partis au pouvoir, il a fallu les mois de février à octobre, il a fallu la campagne d’explication et la politique des bolcheviks résumée dans les thèses d’avril, mais il a fallu surtout que les masses s’organisent elles-mêmes, s’éduquent elles- mêmes et décident elles-mêmes au travers des soviets.

Marx avait rappelé que ce qui était une véritable bombe contre le monde bourgeois, c’était le mélange explosif des masses et des idées. Il affirmait que quand les masses s’emparent des idées, elles deviennent réalité. Mais, avant qu’elles s’en empare, il y aura toujours des réalistes pour vous dire que ces idées ne correspondent pas au niveau actuel de conscience ou de mobilisation.

Samuel

- Il suffit alors de croire à une idée ? C’est un peu du mysticisme ! Sur quel critère mesurer que c’est le moment de défendre tel ou tel but, tel ou tel moyen d’action, telle ou telle revendication ? Ou alors, on peut à tout moment défendre la révolution armée même quand les masses n’en sont pas à faire grève ? Existe-t-il des critères objectifs ?

Robert

Justement, il existe des critères objectifs mais ils ne démarrent pas de la combativité des opprimés. Ils ne consistent pas à placer le thermomètre dans le prolétariat. Ce n’est pas le premier moyen de savoir où on en est et il faudrait aller. Ce premier critère consiste au contraire à étudier les classes dirigeantes et à donner une analyse de classe de leur situation économique, sociale et politique, de leur état par rapport à l’Histoire. Par exemple, le point de départ de Karl Marx dans le Manifeste communiste consiste à dire qu’un tournant vient d’être franchi : en Europe, les classes dirigeantes ne sont plus l’aile marchante de la révolution sociale et ce sont les prolétaires qui les remplacent. Cela ne signifie pas que les travailleurs ont conscience de ce changement ni de leur nouveau rôle historique. C’est seulement un changement objectif. Une analyse révolutionnaire ne commencera pas par l’état d’esprit des masses mais par les problèmes posés aux classes dirigeantes par la crise de leur domination. Par exemple, le point essentiel qui guide Lénine dans « Que faire ? » avant la révolution de 1905, c’est justement la contradiction posée aux classes bourgeoises en Russie. En théorie, elles auraient absolument besoin d’une révolution sociale contre le tsarisme, mais comme le prolétariat serait l’aile marchante, elles ont absolument besoin de l’Etat tsariste contre le prolétariat et on ne peut faire aucune confiance aux velléités démocratiques de la bourgeoisie russe. Le prolétariat soit s’organiser indépendamment pour ses perspectives propres même si les masses se donnent d’abord des objectifs seulement démocratiques. Ce qui le guide, c’est une analyse de fond des perspectives et des contradictions dynamiques de la situation. Comme on le voit, Lénine ne se contente pas de partir du développement des luttes et de la conscience ouvrière, mais il cherche à bâtir un lien avec les travailleurs et leurs luttes sur la base d’une perspective : mener un combat politique de classe tout en luttant pour un objectif immédiat qu’est la chute du tsarisme.

Donc il y a bel et bien des critères objectifs qui doivent passer avant tous les calculs stratégiques et tactiques des militants et organisations révolutionnaires : quelle est la situation objective qui permet ou non le maintien de la domination de classe. On peut supposer qu’à un moment, les masses n’en soient pas à vouloir faire la révolution mais que la situation contraigne celle-ci à devenir à court terme d’actualité car sinon les classes dirigeantes passeront à court terme au fascisme. Dans ce cas, on ne peut pas attendre.

On peut supposer une situation où, à court terme, on peut imaginer un effondrement brutal et spectaculaire du système économique (même si certains pensent que ce genres de choses ne peuvent arriver, on ne sait trop au nom de quoi). Dans ce cas, même si ce n’est nullement une forte montée des luttes qui frappe le plus mais une montée des attaques anti-sociales, il serait nécessaire aux révolutionnaires de s’adresser aux travailleurs pour leur poser le problème que pose objectivement la situation. Attendre, ce serait être inéluctablement et irrémédiablement battu et écrasé.

Samuel

- Et dans une lutte gréviste ? Le critère objectif est quand même la volonté des travailleurs de faire grève ? Là, ce n’est pas le patron qui le décide !

Robert

Par exemple, en ce moment à PSA, le problème, ce ne sont pas les travailleurs qui le causent, c’est les patrons. Et, pour ne pas se battre avec un baillon sur les yeux, ce qui n’est jamais pratique, il faut comprendre ce qui amène Varin, le PDG, à supprimer aussi massivement des emplois. Les travailleurs ont absolument besoin de savoir cela pour mener leur lutte. Ils peuvent envisager que Peugeot, c’est une famille de salauds qui veut profiter au maximum en faisant surtravailler les uns et en licenciant les autres. Si on veut. Bien sûr que la famille Peugeot, ce n’est pas des enfants de cœur et ils ont toujours roulé pour rien d’autre que leurs profits. Mais avant, cela les amenait à augmenter sans cesse le nombre d’ouvriers et d’usines sans que les travailleurs ne l’aient revendiqué. Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui, ils ne veulent plus exploiter ces travailleurs et seulement s’en débarrasser ? Est-ce que la famille Peugeot serait la seule à licencier massivement ? A salon de l’Automobile, Ghosn, le PDG de Renault annonce les mêmes types d’intention de s’attaquer aux travailleurs de Renault et appuie Varin. Est-ce un problème particulier à l’Automobile ? Non ! Tous les trusts ont l’intention de supprimer massivement des emplois, qu’il s’agisse de Sanofi, de Hewlett-Packard, de Bouygues, de ArcelorMittal ou Pétroplus, ou encore Air France. Ils ne vont pas le faire tous ensemble pour éviter une convergence des luttes. Cela concerne seulement la France ou seulement l’Europe ? Non ! C’est général et c’est mondial. Les USA ont été les premiers frappés et cela commence à toucher les pays dits émergents comme l’Inde, l’Afrique du sud, la Russie et même la Chine ! Partout, même en Chine, l’économie ne tourne que grâce à des aides massifs des fonds d’Etat.

Devant des situations nouvelles, il ne faut pas ressasser que le capitalisme a toujours été le capitalisme, qu’il est salaud et exploiteur, qu’il connaitra une récession mais qu’il y a toujours eu une reprise économique après. Les systèmes sociaux n’ont jamais été éternels. Des milliers de systèmes de domination se sont développés aux quatre coins de la planète et ont fini par s’effondrer, devenus instables quand ils ont atteint leurs limites de développement. A partir du moment où ils n’avaient plus de perspective d’expansion, leur stabilité a été mise en cause et des forces sociales et politiques très inférieures apparemment (comme les Barbares de l’Empire romain) pouvaient aisément les renverser.

Un parti, c’est d’abord des gens qui ne craignent pas de se reposer des questions dès que la situation nouvelle le nécessite.

Samuel

- Tous les groupes d’extrême gauche pensent comme toi, qu’ils se sont posé la question des racines de la crise actuelle et tous ont pondu des analyses, même si celles-ci ne correspondent pas au point de vue que tu développes.

Robert

- Ce n’est pas tout à fait exact. Ces groupes ont d’abord justifié leurs pratiques et ensuite mis des explications en avant parce qu’elles justifient ces pratiques. Ou encore, parfois, ils ont des pratiques en contradiction directe avec les analyses qu’elles prétendent avoir. Certaines voient une crise systémique mais se refusent à une perspective révolutionnaire. D’autres pensent que c’est une crise générale et mondiale mais continuent à incriminer des délocalisations comme s’il s’agissait d’une crise d’un secteur ou d’une région sous la pression de la concurrence mondiale. Certains groupes dénoncent la concurrence déloyale des pays à bas coût comme si la situation du capitalisme mondial était causée par cela. Ainsi, un dirigeant d’extrême gauche se permet comme syndicaliste d’affirmer que Peugeot supprime des emplois parce que des travailleurs brésiliens ou chinois nous prennent nos emplois ! Ce même groupe parle d’une crise économique grave mais prétendent que Peugeot n’a aucun problème économique. Comme si, au cas où le trust aurait des problèmes, cela légitimerait les suppressions d’emplois ! C’est une manière réformiste de prétendre que l’on pourrait tout à fait trouver des « solutions économiques » qui ne nuiraient même pas énormément aux actionnaires. Et c’est faux ! Ce n’est pas en trouvant de telles solutions économiques, réelles ou prétendues, que les travailleurs s’en tireront mais en faisant payer plus cher au patron les licenciements que pas de licenciements, en menant l’action directe contre l’entreprise. En tout cas en le proposant aux travailleurs et en expliquant pourquoi c’est ainsi qu’on pourrait gagner.

Samuel

- Pourquoi ces groupes agissent ainsi ? Ils n’ont quand même pas pour but de trahir ! Sans doute veulent-ils tenir compte de manière démocratique des avis des adhérents du syndicat qu’ils doivent représenter, compromis qui peut se concevoir dans certaines limites.

Robert

- Oui mais justement, ne tenir compte que de l’avis du milieu syndical, c’est déjà se mettre sous la pression d’une petite fraction des travailleurs qui voit les choses sous un angle particulièrement réformiste, qui se réunit sans cesse avec les responsables patronaux, qui se retrouve dans une situation fréquente de tampon de la lutte de classe, qui se démoralise, qui disserte à longueur de journée sur l’inaction des travailleurs.

Samuel

- Je suis d’accord avec toi que mettre en avant les délocalisations est une faute grave et inacceptable surtout si le groupe politique du camarade syndicaliste qui le met en avant dit exactement le contraire au plan politique que sous la casquette syndicale. Par contre, cela me semble normal qu’en tant que militants ou dirigeants syndicalistes, ils tiennent compte de l’avis de leur base. C’est le fondement de la démocratie syndicale. Les militants syndicalistes ne sont pas les travailleurs les moins actifs, les moins dynamiques ni les moins conscients en général. Bien des fois, leurs préjugés ne sont sans doute pas bien différents ni plus graves que ceux communs dans la classe ouvrière.

Robert

- Nous vivons dans un pays impérialiste qui a connu une période de calme social relatif et de paix assez longue et cela a amené la fraction du prolétariat des grandes entreprises à connaître des périodes de salariat longue durée ou à vie dans le même trust, à confondre ses intérêts vec ceux du trust, avec ceux du pays, à croire aussi à la démocratie bourgeoise. C’est tout autre chose que quelques préjugés comme tu dis. C’est une véritable adaptation à la société bourgeoise, à l’idéologie bourgeoise, à la croyance à l’avenir à long terme de la bourgeoisie capitaliste et de son système, croyance renforcée par la chute de l’URSS. Maintenant, après l’effondrement du mur de Berlin, interprétée à tort comme un effondrement de l’idéal communiste, on assiste à l’effondrement du mur de Wall Street… Les prolétaires des grandes entreprises des pays riches ne sont nullement préparés moralement au saut dans la période qui vient. Ils vont commencer par espérer ne pas croire ce qu’ils voient. Les organisations qui refusent de leur dire ce que signifie ce que l’on voit, que le système n’a plus du tout d’avenir, ni aux travailleurs dans le système, vont aller vers la trahison pure et simple des intérêts de classe, même s’ils se racontent, comme le bon ouvrier syndicaliste et social-démocrate d’avant la première guerre mondiale le faisait, qu’ils n’ont nullement renoncé à leur idéal socialiste. Ils sont dans le train de l’opportunisme et ils se cachent où va se train en période de crise des fondements du système. Ils se croient plus malins que les lois de la société….

Samuel

- Je comprends que les conditions de l’effondrement économique vont être déterminantes dans la stratégie que devrait employer le prolétariat face à ses ennemis, mais comment passer au dessus du niveau de conscience réel des prolétaires que toi-même tu décris comme peu préparés à la situation. Le mieux n’est-il pas de les accompagner sans discours leur passant joyeusement au dessus de la tête car trop radical ?

Robert

- La question est celle-ci : devons nous suivre les prolétaires ou sommes nous une direction potentielle qui doit se faire connaître mais ne doit diriger que si ceux-ci souhaitent vraiment a mener la lutte des classes ? Si nous proposons notre politique, et elle n’a pas besoin d’être du délire radical comme tu sembles le dire mais seulement sur des bases de classe, soit ils reprennent nos propositions, soit ils ne le font pas. Dans ce dernier cas, nous ne prenons pas la direction. Nous sommes dans la base et continuons à défendre nos idées. Si nous dirigeons sur la base d’une politique réformiste, nous devenons nous-mêmes à court ou moyen terme de véritables réformistes, un peu honteux car nous gardons un discours politique un peu différent, mais ce n’est pas le discours qui l’emportera sur la pratique. La social-démocratie internationale jusqu’à la première guerre mondiale l’a amplement démontré.

Samuel

- Certes la majorité de la social-démocratie a basculé dans le camp de la bourgeoisie lors de la déclaration de guerre en 1914 et dans celui de la contre-révolution dans la révolution prolétarienne qui a suivi. Cependant, nous ne pouvons pas oublier que les Lénine, les Trotsky, les Rosa Luxemburg, les Liebnecht n’auraient pas existé sans la social-démocratie, que c’est elle qui les a produit. Les militants sont le produit de leurs organisations et les dirigeants eux aussi n’ont pu produire le travail politique et même théorique qui est le leur qu’en liaison avec les masses. C’est leur organisation qui réalisait cette liaison. D’une manière générale, les hommes n’existent pas de manière indépendante des formes d’organisation auxquels ils adhèrent volontairement ou involontairement.

Robert

-  Là encore, cette thèse a l’inconvénient de ne prendre qu’un des côtés d’une contradiction dialectique extrêmement importante entre l’individu et la société. La société produit l’homme, mais c’est l’homme qui construit la société. Les hommes sont des produits de l’histoire mais, à certains moments, les hommes changent le cours de l’histoire. Les individus sont déterminés par les classes sociales et leur lutte, et l’Histoire est le produit de ces classes, mais, dans des circonstances spécifiques, quelques individus sont déterminants pour changer le cours de la lute des classes. Ce sont des contradictions dialectiques. Cela signifie que des individus peuvent parfaitement ne pas suivre le cours dominant des classes dominantes et, y compris, ne pas suivre leur propre classe, la combattre consciemment même et choisir le camp opposé.

Cela signifie aussi qu’il est parfaitement possible à un individu d’exister en dehors de tout système organisé, de représenter une option potentielle de la société, qui ne sera validée ou pas qu’en fonction des circonstances.

En somme, cela explique qu’existent de puissantes forces sociales, mais que de toutes petites forces sociales peuvent parfaitement, un certain temps et en un certain sens, aller complètement a contrario et finir par avoir du succès, si les masses s’en emparent, en cas de crise sociale profonde.

Par contre, si ces individus veulent réussir avant leur temps, ils deviennent ce que l’on appelle des opportunistes, car ils se mettent à suivre les courants dominants et changent eux-mêmes. Nous sommes ne train justement de décrire les lois profondes qui guident la notion de parti révolutionnaire. Et comme tu le vois, on ne construit pas le parti simplement en recrutant un plus un, en diffusant seulement des tracts ou en participant à des manifestations. Il faut aussi convoquer son cerveau et comprendre les processus dialectiques.

Notre projet nécessite d’aller contre des forces qui semblent des milliards de fois supérieures aux nôtres. Il nous faut concevoir que les masses qui semblent complètement obéissantes à la société et à ses organisations parmi lesquelles je place les centrales syndicales (qui dans nos pays impérialistes sont véritablement intégrée au système) sont capables à certains moment clef de changer complètement de direction et devenir capables à nouveau d’initiatives révolutionnaires historiques. Si cette imagination révolutionnaire est impossible aux individus qui veulent devenir des militants communistes révolutionnaires, il n’existera jamais de parti communiste révolutionnaire. Sans cette imagination révolutionnaire, il aurait été impossible à Lénine de militer pendant toute la guerre mondiale, quand les prolétaires suivaient de manière obéissante l’organisation militaire les envoyant massacrer leurs frères d’en face. Ceux qui manquaient de cette imagination se contentaient de réclamer plaintivement que la paix revienne, estimant même que cette seule demande les plaçait très en avance des masses, beaucoup plus à gauche ! Lénine était en train de concevoir comment la guerre impérialiste mondiale pouvait se transformer en révolution mondiale et mener au socialisme. On ne peut pas dire que c’est son organisation ni sa liaison avec la Russie profonde qui l’amenait à raisonner ainsi mais un profond esprit dialectique révolutionnaire !

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Discussion sur la signification de l’expérience révolutionnaire russe

Dialogue sur la discontinuité, le déterminisme et la dialectique

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Dialogue sur la situation au Mali et les perspectives pour le peuple travailleur

Dialogue sur la crise de la société grecque antique

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Suite du dans l’extrême gauche sur le Forum Marxiste Révolutionnaire

Débat sur la Libye

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Discussion sur la question noire aux USA

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Discussion sur l’organisation des Noirs américains

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Echanges sur la révolution au Maghreb et dans le monde arabe

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1 Message

  • « Je te ferai d’abord observer qu’après que, sur ma demande, la Ligue eut été dissoute en novembre 1852, je n’ai appartenu ni n’appartiens à aucune organisation secrète ou publique ; autrement dit, le parti, dans le sens tout à fait éphémère du terme, a cessé d’exister pour moi depuis huit ans. Les exposés d’économie politique que j’ai faits depuis la parution de mon ouvrage (automne 1859) devant quelques ouvriers bien choisis, parmi lesquels figurent d’anciens membres de la Ligue, n’avaient rien de commun avec l’activité d’une société fermée, moins même que les exposés de M. Gerstenberg au comité de Schiller, par exemple… En conséquence, du « parti » tel que tu m’en parles dans ta lettre, je ne sais plus rien depuis 1852. Si tu es un poète, je suis un critique, et j’en avais vraiment assez pour tirer la leçon des expériences faites de 1849 à 1852. La Ligue aussi bien que la Société des saisons de Paris et cent autres organisations n’ont été qu’un épisode dans l’histoire du parti qui naît spontanément du sol de la société moderne. Ce que je veux démontrer au procès de Berlin, c’est deux choses : d’abord que, depuis 1852, il n’a existé aucune organisation à laquelle j’aie appartenu… J’ai exprimé ouvertement mon opinion que tu partages pour l’essentiel, je l’espère. En outre, j’ai essayé d’écarter ce malentendu qui ferait comprendre par « parti » une Ligue morte depuis huit ans ou une rédaction de journal dissoute depuis douze ans. Lorsque je parle cependant de parti, j’entends le terme parti dans son large historique. »

    K. Marx - F. Engels – dans Le Parti à contre-courant (1850-1863)

    Distinction entre parti formel et parti historique

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