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Usine automobile Peugeot-Citroën d’Aulnay-sous-Bois – Le récit de la grande grève

mercredi 6 mars 2013, par Robert Paris

Quelques images d’archives sur la fin de grève de 1982

D’autre images d’archives en 1984

Usine automobile Peugeot-Citroën d’Aulnay-sous-Bois – Le récit de la grande grève

Ou quand Lutte Ouvrière ne cultivait pas encore d’illusions dans la nature et le rôle social de la CGT

Note de M et R : les OS (ouvriers spécialisés) sont les travailleurs de production qui n’ont pas atteint le niveau hiérarchique appelé « professionnel » même s’ils sont parfaitement compétents dans leur emploi. Ils ont bien entendu les salaires les plus bas et sont les plus nombreux dans l’entreprise.

Le 22 avril 1982, aux cris de « Citroën c’est fini ! », « l’esclavage c’est fini ! », la grève des 4000 OS d’Aulnay éclatait.

Après un an de gouvernement de gauche, c’était le premier mouvement d’envergure qui touchait un secteur vital de la production : l’automobile. Mais Citroën, comme Talbot, avait la particularité de n’avoir jamais toléré ni les syndicats ni la moindre liberté pour les travailleurs.

Citroën est depuis longtemps un symbole en matière de répression patronale. Et l’usine d’Aulnay, ouverte en 1973, était considérée comme la plus dure, celle où le système répressif de Citroën était le plus achevé, au point que pour les travailleurs de Citroën Levallois, Clichy, Nanterre ou Saint-Ouen, être muté à Aulnay représentait une mesure disciplinaire. Pourtant c’est dans ce fief « Citroën », là où la direction se faisait fort de mater tout esprit de résistance que la révolte a éclaté.

Cette immense usine de 6700 travailleurs regroupe des ouvriers par centaines dans un même atelier. Mais sur le lieu de production, la direction avait imposé l’isolement de chaque ouvrier sur son poste de travail. Une barrière de silence et de peur le coupait de ses camarades de travail. C’est qu’à Citroën la maîtrise omniprésente était doublée par un appareil policier composé d’interprètes, d’agents de secteur, de mouchards, de membres du syndicat-maison la CSL (ex-CFT).

Le renouvellement fréquent de la main d’œuvre et les divisions ethniques complétaient l’isolement, permettaient les bas salaires et empêchaient tout mouvement. Il y a eu jusqu’à 39 nationalités différentes dans l’usine et Citroën n’a jamais hésité à recruter en Afrique, en Asie ou dans les villages du Maghreb, une main d’œuvre qu’elle voulait maintenir à l’écart de toute organisation syndicale ou politique.

Depuis la création de l’usine d’Aulnay, la CGT avait tenté, mais en vain, de s’implanter dans l’entreprise. Pour cela, il lui aurait fallu une action clandestine et illégale que justement la CGT refusait.

Avec l’avènement du gouvernement de gauche, la CGT pensait enfin avoir l’occasion d’implanter le syndicat dans le cadre de la loi. Sur le thème « Citroën, le patron réactionnaire ne doit pas être au-dessus des lois », la CGT a fait campagne pour des élections libres de délégués dans l’usine d’Aulnay. Ce faisant elle a rencontré un mécontentement qui n’attendait qu’une occasion pour s’exprimer et déferler au grand jour. La CGT a pu reprendre ce mouvement à son compte avec d’autant moins d’hésitation qu’elle se trouvait fondée à penser que ce mouvement d’OS immigrés ne pouvait pas gêner le gouvernement de gauche. Car, en cantonnant cette grève sur le strict terrain du droit syndical dans l’entreprise et en la popularisant comme une lutte pour mettre au pas un patronat retardataire, la CGT pouvait penser que le risque de généralisation à d’autres entreprises du pays était limité.

Cette grève présentait aussi l’avantage d’offrir un alibi à la confédération syndicale CGT qui pouvait ainsi, à bon compte, présenter un visage combatif à l’ensemble de la classe ouvrière.

Entre les travailleurs de Citroën, le gouvernement de gauche et la CGT, il y avait donc unanimité, toute circonstancielle, contre la politique répressive de Citroën. Pour les travailleurs, il s’agissait d’une grève dure contre un patron de combat et tout soutien était le bienvenu.

Ce n’est qu’au bout de cinq semaines, le 1er juin, que la grande grève du printemps 82 prenait fin sur un accord signé sous l’égide du gouvernement. Dans les quatre usines de la Région Parisienne qui avaient participé à la grève, les OS reprenaient le travail avec le sentiment d’une grande victoire, celui d’avoir conquis de haute lutte leur liberté et d’avoir retrouvé leur dignité. Et surtout les OS avaient fait la découverte de la force que représentait leur solidarité.

Et ils étaient bien décidés à en faire usage pour que chez Citroën ce ne soit plus comme avant.

C’est par centaines que les travailleurs ont continué à se réunir, à discuter des problèmes posés par l’exploitation patronale et par une maîtrise toujours aussi vindicative. Dans chaque atelier, chaque équipe, sur chaque chaîne, les ouvriers se sont donné des délégués de chaîne, qu’ils ont choisis et même le plus souvent élus.

Ces délégués étaient chargés de collecter les revendications mais c’est aussi avec eux que les OS décidaient des actions à mener pour empêcher par exemple la maîtrise de reprendre le dessus.

De plus, en juin, après avoir donné pour la première fois aux élections de délégués à Aulnay, la majorité à la CGT, l’exemple des OS de Citroën a commencé à gagner une autre usine du trust Peugeot, l’usine Talbot à Poissy.

Mais le temps de la belle unanimité entre les OS, les pouvoirs publics, les syndicats (en particulier la direction de la CGT – car la CFDT est restée très marginale dans la conflit) était fini. Quinze jours à peine après avoir apposé sa signature à l’accord, le gouvernement décrétait le blocage des salaires. Les travailleurs de Citroën pouvaient faire ainsi l’expérience de la duplicité du gouvernement et de son caractère fondamentalement anti-ouvrier, en dépit de ses discours de gauche. Malgré l’organisation massive des OS au sein de la CGT, ils se sont trouvés désarmés face aux coups du gouvernement. D’autant plus que de son côté, la direction de la CGT ne voulait pas engager la lutte sur les salaires, pas plus chez Citroën que dans le reste du pays. Un tel conflit aurait pris la signification d’un conflit contre le blocage des salaires donc d’un conflit contre le gouvernement. La CGT n’en voulait pas. En cela les dirigeants cégétistes se sont montrés fidèles et responsables vis-à-vis du gouvernement et de la bourgeoisie.

Les travailleurs de Citroën, eux, se sont trouvés désorientés, car la lutte contre un patron était une chose, mais contre le gouvernement, c’en était une autre. Cela n’a pas empêché cependant que des grèves éclatent dès la rentrée des vacances 1982, contre les tentatives de reprise en main par la direction. Comme à partir de là, le gouvernement prône la rigueur, les bureaucrates de la CGT et pas des moindres, Krasucki, Sainjon en personne, et même le ministre socialiste du travail Auroux eurent fort à faire pour jouer « les pompiers des conflits sociaux ». Pour le gouvernement comme pour la CGT, il faut produire, dans le calme et l’ordre. D’autant plus que la presse de droite a déclenché une campagne haineuse, raciste contre les OS accusés de vouloir « saboter l’automobile française ».

En janvier 1983, l’effervescence gagne les OS des autres entreprises automobiles à Flins, Renault-Billancourt, chez Chausson à Gennevilliers. Mais aussi et à nouveau les usines Citroën, à Levallois, Nanterre et Saint-Ouen. Plusieurs ministres, Mauroy en tête, dénoncent et attaquent ouvertement les grévistes. Cette fois, les ouvriers de Citroën ont eu encore une fois l’occasion de comprendre que le gouvernement de gauche est bien au service du patronat, pas des travailleurs.

Durant tout ce mois de grèves de l’automobile de janvier 1983, la direction de la CGT a réussi à tenir l’usine d’Aulnay hors du conflit. Mais le 2 février, alors que toutes les entreprises en grève viennent de reprendre, des bagarres ont lieu. Citroën licencie 12 travailleurs d’Aulnay. La direction de la CGT se refuse à tout mouvement de riposte un tant soit peu sérieux. Elle n’utilisera pas la grève pour défendre les licenciés. Elle ne compte que sur la compréhension du gouvernement, ce même gouvernement qui a pourtant donné à Citroën le feu vert pour licencier.

Cette reculade sans combat de la CGT a désorienté les militants, les travailleurs de Citroën. Les grévistes ont appris à leurs dépens que l’accord parfait entre les OS, le gouvernement et la direction de la CGT est bien du passé. Mais face à un patron qui n’aspire toujours qu’à prendre sa revanche, ils ont senti la nécessité de rester solidaires.

Et jusqu’ici, les luttes continuent et sont victorieuses en particulier à l’atelier, contre les cadences, contre les chefs. Des luttes plus générales, contre les licenciements, pour les hausses de salaires, ont eu lieu aussi mais c’est non seulement au gouvernement et au patron mais au double jeu de la CGT qu’il leur faut se heurter.

Lors de la grande grève du printemps 1982, c’est une puissante lame de fond qui a soulevé et mobilisé les OS contre une direction exécrée. Le mouvement depuis n’a pas cessé. De façon parfois désordonnée, chaotique, la combativité ouvrière continue à se manifester sous des formes multiples ; des grèves éclatent encore sporadiquement. C’est l’explosion gréviste du printemps 82 qui a brisé le carcan patronal. Les sursauts grévistes qui ont suivi, tantôt dans telle usine, tantôt dans telle autre, témoignent de la résistance des travailleurs face à un patronat de combat et à ses sbires, qui entendent revenir sur les reculs qu’ils ont dû effectuer sous la pression des grévistes.

Nous relatons ici la grève, telle qu’elle a été vue et vécue par un certain nombre de travailleurs de Citroën, tant de l’usine d’Aulnay que de celle de Saint-Ouen, qui ont tous en commun d’avoir participé à ces luttes.

Le récit des événements

Le 22 avril, tout s’est arrêté à Aulnay. C’était l’explosion de colère contre un système haï, mais aussi la joie, l’euphorie de se retrouver nombreux, de se sentir forts, au coude à coude.

Cette explosion pour spontanée qu’elle ait été, répondait en fait à toute une politique de la CGT. Depuis des années, les syndicats ouvriers n’avaient plus aucune existence, sinon toute formelle, chez Citroën et depuis des années, la CGT militait sans le moindre succès pour obtenir d’être reconnue par un patron qui, lui, avait misé sur la carte du syndicat-maison, la CSL. Mais avec la venue du gouvernement de gauche, la direction de la CGT a espéré pouvoir enfin inverser le rapport des forces à l’intérieur de l’entreprise. C’est cette politique de la CGT pour la reconnaissance des droits syndicaux qui a été en quelque sorte le catalyseur d’une révolte ouvrière qui couvait et a pris un tour particulièrement explosif.

La CGT n’avait pas ou peu de militants à l’intérieur de l’entreprise d’Aulnay et c’est quasi clandestinement que le mouvement a commencé à se préparer. En fait, c’est par communautés ethniques plus ou moins sous l’égide de la CGT que des ouvriers ont commencé à se réunir, comme le relate un travailleur :

« Les Africains, Noirs, Maliens, Sénégalais, Nigériens étaient organisés. Entre eux. Ils sont de l’ordre de 200 à 300 à Aulnay. Ils se connaissent entre eux comme des frères. Ils se réunissent une fois tous les quinze jours ou par mois pour parler des problèmes d’Aulnay et même des autres usines de Citroën. Certains étaient adhérents à la CGT, mais n’étaient pas connus comme tels à l’intérieur. Quand l’un d’eux avait un problème, tous les Africains Noirs étaient au courant. Quand le mouvement a démarré, ils ont fait bloc dans la grève. Ensuite, il y avait les Marocains. Trois ou quatre qui se réunissaient aussi à la CGT. Mais il n’y avait qu’un ancien de la CGT parmi eux. La CGT était au courant bine sûr. On était à deux ou trois mois des élections de délégués. Il y avait une petite bande de copains marocains. Quand la direction a vu qu’ils prenaient le café ensemble, mangeaient ensemble, elle s’est doutée de quelque chose. Elle en a muté deux au Ferrage, dont Ghazi qui avait deux membres de la CSL qui ne le lâchaient pas d’un pouce, de façon à faire peur aux autres. »

La CGT dans sa campagne pour les libertés syndicales chez Citroën avait reçu le renfort des pouvoirs publics. Les élections de délégués du personnel étaient prévues pour le mois de juin. Le ministère du travail avait délégué un certain nombre d’inspecteurs du Travail dans l’usine, pour tenter de mettre un frein aux pressions de la maîtrise en faveur du syndicat-maison, la CSL. Le sentiment des travailleurs d’avoir le droit pour eux contribua à faire mûrir la situation. Une liste de candidats délégués CGT se constitua, d’abord clandestinement.

« Ils étaient trois au début sur la liste de la CGT. Personne ne les connaissait. Mais dès que Citroën a eu connaissance de l’existence de cette liste, la direction a payé des gens pour savoir qui c’était. Elle a même fait venir des mouchards des autres usines, qui, habillés de combinaisons vertes, surveillaient et enquêtaient sur les chaînes. Sans succès. Personne n’arrivait à savoir qui c’était. Ils étaient clandestins. Ensuite, il y a eu un groupe de Marocains qui est allé s’inscrire. Ce qui faisait sur la liste une douzaine de personnes. Pour les protéger, la CGT a mis les noms sur un tract et les a distribué à l’usine sous la protection des ouvriers. A partir de là, il n’y avait plus rien à cacher. Il y en a eu d’autres qui sont allés s’inscrire, toujours pour les délégués du personnel. Citroën ne pouvait pas faire grand-chose. Présents dans les ateliers, les inspecteurs du Travail faisaient des enquêtes quand la maîtrise cherchait des ennuis à ceux qui étaient sur la liste CGT. Malgré cela, la direction cherchait toujours des motifs pour les licencier. En ce sens, les inspecteurs du Travail ont beaucoup aidé les ouvriers de Citroën. (…) »

A partir de là, le climat a commencé à changer. La liste CGT a fait boule de neige. Elle a cristallisé autour d’elle les aspirations des travailleurs. D’une douzaine de noms, elle a atteint 23, 24 noms…

Le climat changeait. Des revendications commençaient à se faire jour. Deux débrayages ont eu lieu peu de temps avant la grève. L’un au Ferrage, d’une demi-heure, à cause des cadences, et pour les 400 francs d’augmentation, et l’autre au Montage, à cause d’un chef d’équipe qui avait démarré la chaîne avant l’heure. La direction a d’ailleurs paniqué un peu, elle a convoqué tous les chefs, chefs d’atelier, agents de secteur pour leur dire de ne pas recommencer ce genre de gaffes.

Par ailleurs, elle faisait venir de la maîtrise de partout pour tenter d’enrayer le mouvement qu’elle sentait monter. Précaution inutile.

« Une semaine avant la grève, c’était extraordinaire, on voyait de nouvelles têtes remplacer les chefs d’équipe, les agents de secteur se promenaient sur les chaînes, faisaient des efforts d’amabilité, allaient dire bonjour aux ouvriers, leur demander ce qui n’allait pas. On sentait qu’il y avait une force qui grandissait, on ne savait pas ce qui allait se passer ni comment… Et le 22 avril au soir, à la cantine, les six premiers inscrits sur la liste CGT ont décidé de déclencher la grève. Sur les chaînes, ils avaient discuté avec leurs copains, « quand on passera, vous arrêterez »….

Le syndicat CGT n’était même pas au courant du jour ni de l’heure décidée pour le démarrage. Au point que « quand le syndicat a appris par téléphone ce qui se passait la première réaction a été de dire « Vous avez foutu la m… » Le lendemain, l’équipe du matin a travaillé normalement. Les travailleurs n’arrivaient pas à croire ce qui s’était passé la veille. Pas possible d’appeler par téléphone l’extérieur, les lignes étaient coupées. Il a fallu les informations à la radio et à l’arrivée en masse dans la matinée d’autres usines pour avoir la confirmation que c’était parti…

Les travailleurs d’Aulnay en grève n’occupent pas l’usine dans laquelle s’est retranchée la maîtrise avec un bon nombre de professionnels. Mais ils décident d’occuper le terrain en constituant des piquets de grève aux portes de l’usine. C’est à partir de ces piquets, auxquels les travailleurs participent massivement, jours et nuits, pendant cinq semaines, que la lutte s’organise.

Mais pour faire céder un patron de choc comme Citroên, l’usine d’Aulnay seule en grève, ce n’est pas suffisant. Les grévistes vont tenter de faire débrayer les autres usines du groupe de la région parisienne.

Le lundi suivant le démarrage de la grève, Citroën avait arrêté le service des cars qui amènent les ouvriers au travail. L’usine d’Aulnay est en effet en plein champ, loin de tout moyen de transport… C’est que face au mouvement qui menace de faire tache d’huile, la direction use de la menace, de l’intimidation, de la provocation.

« La maîtrise débarquait des autres usines par hélicoptère à l’intérieur. Dès le début de la grève, six travailleurs se trouvaient menacés de licenciement. Des lettres d’intimidation avaient été envoyées par le patron. Ensuite, il y avait un groupe de commandos qui circulaient aux marchés de Belleville et de Barbès pour contacter les ouvriers. Quand les membres du commando voyaient quelqu’un de Citroën, ils l’invitaient, lui payaient le café et le baratinaient… Ils ont commencé à pointer les non-grévistes dans les cafés un peu partout dans Paris, pour finir par les concentrer à Vaugirard, le jour de la manifestation patronale. »

Après une première manifestation de soutien des usines de la Seine-Saint-Denis, qui sont venues relativement nombreuses appuyer les grévistes d’Aulnay, le 28 avril, le jour du 1er mai, ce sont les grévistes d’Aulnay qui sont venus en nombre animer le cortège de la CGT. Le mouvement s’étend non sans difficultés, non sans affrontements. Le 3 mai, l’usine de Levallois démarre. Le 5, les grévistes manifestent devant le siège du trust Peugeot. Le 11, la grève débute à Asnières. Le 8 mai à l’usine des Epinettes à Saint-Ouen et il faudra encore une semaine pour que l’usine voisine de Saint-Ouen-gare entre à son tour en grève le 24 mai, presqu’un mois après le début de la grève d’Aulnay…

Il aura fallu cinq semaines aux grévistes pour faire plier Citroën et l’obliger à un compromis. Pendant cinq semaines, le patron a tout mis en œuvre pour tenter de faire échec à la grève. La presse s’est déchaînée contre les ouvriers, « ces immigrés qui ne voulaient pas travailler ». La direction est allée chercher les ouvriers un à un chez eux. Le 26 mai, elle a réussi à faire défiler sur les Champs-Elysées quelques centaines d’OS, entourés d’un bataillon imposant de cadres venus de partout, aux cris de « Liberté du travail ».

Finalement, le jeudi 27 mai au soir, la direction accepte les propositions du médiateur et le lendemain, dans les différentes usines en grève, les travailleurs ont discuté en assemblée générale, pour finalement voter la reprise après le week-end prolongé de la Pentecôte, le mardi 1er juin. La CGT a obtenu que la journée du mardi soit payée. Et c’est à 14 heures que les deux équipes ensemble sont rentrées en manifestation dans les différentes usines. Ce n’est que le lendemain que le travail a repris effectivement.

Tout n’était pas acquis. Bien des points concernant les salaires, la charge de travail paraissaient obscurs ou pas très satisfaisants. Mais les travailleurs avaient le sentiment d’avoir pourtant gagné quelque chose de considérable, la solidarité entre les travailleurs, la liberté, la dignité…. (La CGT fait reprendre le travail, même à Saint-Ouen où le vote de reprise est minoritaire.)

Alors que les ouvriers de Citroën ont le sentiment d’avoir gagné, deux semaines plus tard, le gouvernement bloque les salaires. Les travailleurs s’inquiètent pour les augmentations prévues par l’accord.

A leurs questions, la CGT réponde que l’accord sera appliqué, car il a été signé avant blocage. Bref, elle fait un chèque en blanc au gouvernement. A la rentrée, le chèque en blanc s’avère sans provision. Tout ce qui était prévu dans l’accord concernant les augmentations de salaire et les primes est reporté à plus tard, une partie sera même supprimée. Dupeyroux, le médiateur, et avec lui le gouvernement renient leur propre signature. Les travailleurs d’Aulnay, en colère d’avoir été dupés, font grève au retour des vacances le jour de la paye, le 10 septembre. En effet, si les hausses obtenues par la grève sont annulées, les retraits sur la paie pour les heures de grève s’accumulent.

Auroux, ministre du travail, intervient pour soutenir la direction. Il menace et il rappelle à l’ordre la CGT en précisant haut et clair qu’aux termes de la loi toutes les augmentations sont interdites. Les travailleurs sont désorientés. D’autant plus que la CGT appelle les ouvriers à la reprise avec une avance de 300 francs… mais qu’il faudra rembourser…

La CGT a déclaré après le conflit qu’il fallait travailler plus. Cela a même été déclaré dans un meeting à la porte à Aulnay. C’était pour répondre à la campagne disant que les immigrés sont des casseurs, des fainéants. Ils ont dit textuellement « travailleurs, il faut dire à l’opinion publique qu’on n’est pas des casseurs. Il faut travailler mieux qu’avant. » (…)

En janvier 1983, les grèves des OS des autres usines automobiles relancent le mouvement dans un certain nombre d’usines Citroën. C’est ainsi que la revendication des 300 francs pour tous, popularisée par les grévistes de Renault, trouve un écho chez Citroën. Ceux de Levallois déjà en grève contre un licenciement ajoutent les 300 francs à leurs revendications. L’usine de Nanterre entre en grève sur les 300 francs. Elle n’avait pas participé au mouvement jusque là.

Par contre la CGT ne tient pas du tout à ce que, autour de cette revendication des 300 francs qui, elle, est généralisable, après Renault redémarre le mouvement sur l’ensemble des usines Citroën. Elle réussit à tenir l’usine d’Aulnay à l’écart du mouvement. Un témoignage militant :

« A Aulnay, il n’y avait rien de décidé. Mais la CGT sentait que si le mouvement redémarrait cela allait déclencher quelque chose d’incontrôlable. Il fallait qu’elle garde la maîtrise de la situation. Elle ne voulait pas la grève illimitée. Ça c’est clair. »

Une campagne de presse très violente est déclenchée contre les OS de l’Automobile. Les élections municipales approchent. La droite mène à ce moment-là une campagne raciste contre les travailleurs immigrés « qui ne veulent pas travailler ». Mauroy, à son tour, s’en prend aux grévistes, grossièrement, en les accusant d’être manipulés par des « extrémistes religieux ». Et Mitterrand vient appuyer de son autorité les calomnies de son premier ministre. Les déclarations gouvernementales qui viennent renforcer la campagne raciste contre les immigrés sont plutôt mal prises par les OS. (…) Il semblait évident à tous que c’était aux patrons d’avoir peur de l’extension de la grève. Mais les Syndicalistes en avaient peur aussi. L’usine de Nanterre avait repris le matin même, mais Levallois était toujours en grève. Et comme une manifestation de tous les Citroën était prévue par les travailleurs d’Aulnay devant l’usine de Levallois, pour le mercredi 2 février, les ouvriers espéraient dans cette manifestation.

Le mardi 1er février, dans l’après-midi, la veille de la manifestation des Citroën, la CGT a réussi à faire reprendre le travail à Saint-Ouen. Cela n’a pas été facile. Surtout que les grévistes étaient loin d’avoir obtenu ce qu’ils voulaient. Au lieu des 300 francs, ils avaient 120 francs. Il y a eu des affrontements verbaux avec les permanents de l’union locale. Le lendemain et le surlendemain, des syndiqués voulaient rendre leur carte.

Ainsi, après la reprise à Renault, à Citroën-Nanterre, la grève tourne court à Saint-Ouen au bout de deux jours. Le lendemain, mercredi 2 février, la CGT appelle à la reprise aussi à Levallois. La manifestation prévue avec les travailleurs d’Aulnay prend donc plutôt le sens d’un enterrement des grèves. A Aulnay, les ouvriers allaient à la manifestation pour soutenir les camarades de Levallois pas pour leur dire de reprendre, pour leur dire qu’ils étaient d’accord avec eux, qu’ils demandaient aussi les 300 francs. Les ouvriers d’Aulnay n’étaient pas contents d’apprendre que juste ce matin-là les grévistes de Levallois avaient repris. Juste le matin où ils se décidaient à faire quelque chose.

C’est le 2 février, le jour de la manifestation pour soutenir les camarades de Levallois, pas pour leur dire de reprendre, pour leur dire qu’ils étaient d’accord avec eux, qu’ils demandaient aussi les 300 francs. Les ouvriers d’Aulnay n’étaient pas contents d’apprendre que juste ce matin-là les grévistes de Levallois avaient repris. Juste le matin où ils se décidaient à faire quelque chose.

C’est le 2 février, le jour de la manifestation prévue à Levallois par les travailleurs d’Aulnay qu’ont eu lieu les incidents d’Aulnay. Une bagarre entre les ouvriers et la maîtrise fait 25 blessés. Auroux n’y va pas par quatre chemins. Le soir à la télévision, il s’attaque violemment aux manifestants d’Aulnay : « Certains se sont autorisés à utiliser contre d’autres travailleurs des méthodes relevant des pratiques terroristes. De tels agissements conduisent leurs auteurs à être exclus de la communauté du travail… »

C’est un véritable appel aux licenciements. Et Citroên l’entend bien ainsi. Douze licenciements sont annoncés à Aulnay. Sur les douze, huit travailleurs sont définitivement licenciés et les quatre autres dont le secrétaire CGT Akka Ghazi sont en sursis en fonction des décisions que prendra le ministre du travail puisqu’ils sont délégués. Douze travailleurs de plus sont mis à pied une semaine. Citroën a trouvé le prétexte pour frapper le mouvement. De plus, il a le feu vert du gouvernement pour licencier. ( …)

Auroux, non content d’inciter le patron à licencier reproche à la CGT de ne pas prendre ses responsabilités dans la situation. Krasucki obtempère et déclare : « Il n’y aura pas licenciements à Aulnay ». Alors que la tension restait grande à l’usine, le vendredi 4 février, c’est Akka Ghazi, le secrétaire du syndicat CGT d’Aulnay, lui-même sur la liste des licenciés, qui appelle les travailleurs à travailler et… à attendre.

L’Humanité du 9 février se félicite : « La direction est embarrassée ». Pourquoi ?

« Parce que les travailleurs vont travailler normalement. » La CGT appelle au calme, à la responsabilité, à ne pas céder à la provocation, alors que les travailleurs participent massivement aux assemblées générales et attendent la riposte. Sainjon, secrétaire général de la métallurgie CGT déclare : « Il faut refuser l’escalade. »

Pour la CGT, il faut attendre dans le calme la réunion d’une commission sur les libertés. Il n’en sortira rien, bien sûr. Mais à l’usine les chaînes tournent à nouveau normalement. Krasucki a promis de « régler le problème sans conflit majeur ». Il a tenu sa promesse au gouvernement.

Le 21 février, trois semaines plus tard, pour masquer son refus de recourir à la grève, la CGT mobilise des travailleurs pour imposer la présence des douze licenciés dans l’usine.

Le 2 mars, le tribunal de Bobigny ordonne l’expulsion des licenciés au cas où ils seraient dans l’usine. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’est la grève. Mais la CGT fait reprendre, en faisant croire qu’elle a trouvé une solution.

Le 7 mars, un accord est signé entre les représentants di gouvernement, de la CGT et de Citroën. La décision de licencier les quatre délégués CGT appartiendra à l’Inspection du Travail. Et les huit autres licenciés se verront assurés d’un emploi après un stage. Mais la fourniture de ce travail « n’incombera pas à Citroën. » La direction précise même « Ce qu’il adviendra des huit licenciés ne nous regarde plus. »

La direction a donc réussi à obtenir le licenciement de huit travailleurs. Le journal l’Humanité a beau titrer le 7 mars « La direction de Citroën a enfin cédé », c’est bien d’une capitulation de la CGT qu’il s’agit.

Une partie des travailleurs l’ont bien compris ainsi. D’autant plus que les travailleurs étaient mobilisés. Pendant tout le mois de février, c’est-à-dire toute la période qui s’est écoulée entre l’annonce des licenciements et le compromis signé par la CGT, les travailleurs ont répondu présent. Ils sont venus en asse aux réunions chaque samedi à la bourse du travail à 600 ou 700. Mais la CGT ne voulait pas organiser la riposte. Ces réunions n’avaient d’autre but que de lanterner les travailleurs et de leur faire accepter de ne rien faire…

Malgré l’avertissement du 2 février, les OS n’ont toujours pas baissé les bras. Le 6 avril, ils apprennent qu’un des délégués, déjà menacé de licenciement depuis le 2 février, a eu une altercation avec un chef. Immédiatement les ateliers débrayent. Ghazi, le secrétaire de la CFT, appelle à reprendre le travail le soir même. Malgré cela, la grève continue le lendemain.

Il faudra deux jours de suite, le 7 et le 8 avril, à Ghazi, appuyé par les instances départementales de la CGT, pour arracher, militant par militant, la décision de reprendre le travail et pour que finalement les ouvriers se laissent convaincre de cesser la grève….

En hommage à la camarade Fanny, militante de Lutte Ouvrière à l’époque de la grève (précédemment militante à Socialisme ou Barbarie puis, dans LO et à l’extérieur, militante à la Fraction de LO), qui a accompagné avec courage et dévouement, intelligence et ténacité, les luttes et les espoirs des militants et des travailleurs, notamment ceux de Citroën Aulnay et qui est la principale rédactrice des lignes qui précèdent…. Jamais, tant qu’elle a joué un rôle dirigeant parmi les camarades d’Aulnay, l’opportunisme (devenu depuis courant au sein de l’extrême gauche) n’a été présenté comme une tactique acceptable et il a même été combattu fermement. Nous l’avons bien connue, à l’époque et ensuite, et nous ne l’oublions pas comme certainement les militants ouvriers qui l’ont connue.

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