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Guerre et révolution, dans la révolution espagnole

lundi 24 août 2015, par Robert Paris

Guerre et révolution, dans la révolution en Espagne

Grandizo Munis

Guerre, révolution et théorie du masque

« Le succès ou la fin de la guerre dépend moins de l’importance des préparatifs et du nombre de soldats que de l’esprit du gouvernement et de ses principes… »

Robespierre, Lettres à ses commettants

« La stratégie de la guerre civile doit combiner les règles de l’art militaire avec les tâches de la révolution sociale… En bref, la politique révolutionnaire domine la stratégie militaire. »

Léon Trotsky, Leçons d’Espagne, dernier avertissement

Une révolution qui a honte d’elle-même, qui n’ose regarder en face ses ennemis, commence aussitôt à lui céder du terrain et à reconnaître sa défaite. Aucune arme ne fait plus peur aux ennemis de la révolution que les grandes conquêtes sociales que celle-ci apporte à la majorité de la population.

L’Histoire a connu de nombreuses révolutions qui ont échoué parce que les partis qui les dirigeaient en limitaient les finalités révolutionnaires, les dissimulaient complètement ou encore les différaient, sous prétexte d’affaiblir l’ennemi en le privant de ses arguments contre la révolution et ses « excès ». Par ses proportions et sa clarté, le cas de l’Espagne dépasse tous les exemples antérieurs. Les différents gouvernements du Front populaire eurent honte de la révolution jusqu’à tenter d’arracher à Franco le drapeau déchu de l’ « ordre » et de la lutte contre l’ « anarchie révolutionnaire ». A quoi pouvaient-ils nous conduire sinon à la défaite ?

A la gauche du Front populaire, les centristes du POUM et les anarchistes voulaient pratiquer une politique semi-révolutionnaire, sans interrompre la collaboration de classes, sous les auspices d’un Etat bourgeois qui se rebâtissait chaque jour un peu plus. Quelle chimère opportuniste ! A la différence des révolutions bourgeoises, qui ont pu s’affirmer par étapes, la révolution prolétarienne doit s’affirmer intégralement sur tous les plans, ou sera vaincue.

De l’extrême droite stalinienne à l’anarchisme et au POUM, tous les courants politiques acceptèrent une formule délibérément trompeuse : « D’abord la guerre, ensuite la révolution ».

Du premier jour de la guerre jusqu’au dernier, du gouvernement présidé par Largo Caballero à l’ultime gouvernement de Negrin – y compris les derniers gouvernements régionaux -, l’activité gouvernementale tendit à séparer les deux tâches. Comme nous l’avons vu, l’opération requit du temps, des manœuvres, la suppression des libertés, des torrents de calomnies, des persécutions et des assassinats. Comme s’il était possible de séparer la guerre de la révolution, sans liquider la seconde ! La révolution était le moteur principal de la guerre, en tuant l’une on assassinait l’autre.

Premier pôle sérieux du pouvoir bourgeois, le gouvernement Largo Caballero se constitua en séparant dès le départ la révolution de la guerre : « Por la victoria ! » (Pour la victoire !) fut sa consigne, une victoire uniquement militaire. Au nom de cette consigne, les « Milices de l’arrière » et les « Patrouilles de vigilance » furent dissoutes, la « Garde civile » et la « Garde d’assaut » reconstituées. Au nom de cette consigne, on prépara la provocation stalinienne du central téléphonique de Barcelone (la Téléfonica), on déchaîna la féroce répression qui s’ensuivit et on créa le gouvernement Negrin qui instaura une dictature policière

« Pour la victoire ! », les staliniens cherchèrent à attirer « ceux qui sont plus proches du fascisme que de nous », et Negrin parla de faire la paix avec les fascistes. Ce fut encore « Pour la victoire ! » que Largo Caballero, une fois expulsé du gouvernement renonça à organiser ses « socialistes de gauche » contre le stalinisme et le gouvernement ; que les anarchistes et le POUM justifièrent leurs premières capitulations devant le fantôme de l’Etat bourgeois, que la CNT créa le « Cessez le feu ! », que le POUM continua à offrir ses services aux meurtriers d’Andrès Nin – même après son assassinat - ; et qu’enfin, on commit une des plus effroyables trahisons enregistrées par l’Histoire ; et que l’on justifia toutes sortes de capitulations et de complicités.

La séparation entre guerre et révolution ne découlait pas d’une erreur théorique commise par les chefs staliniens et réformistes. Depuis des années, les uns et les autres avaient abandonné la théorie, pour vivre au jour le jour, en bâtissant empiriquement des motivations, à mesure que leurs intérêts opposés à ceux du prolétariat l’exigeaient.

Durant la guerre civile, le stalinisme fit preuve d’une grande imagination en matière d’idées et de consignes réactionnaires. Les puissants intérêts de la contre-révolution russe lui offraient sur ce terrain une inventivité et une activité que ne pouvaient égaler ni le réformisme, habitué à la lutte électorale pacifique, ni le rachitique républicanisme bourgeois. Il ne s’agissait pas d’une erreur, mais d’une décision parfaitement préméditée. La séparation entre guerre et révolution ne fut que la première version – celle qui pouvait provoquer le moins de réactions dans les masses – de toute une série de consignes politiques qui, peu à peu, dévoilèrent les intentions de leurs inventeurs.

Les directions des partis stalinien et réformiste n’avaient nullement l’intention d’écraser militairement Franco, et ensuite d’ouvrir les vannes de la révolution sociale. La politique de « séparation entre tâches militaires et tâches révolutionnaires » fut imposée par la puissance de la révolution qui obligea les chefs de ces partis à dissimuler leurs intentions en promettant la révolution « pour plus tard » (après la victoire).

S’ils avaient sincèrement déclaré : « Nous ne voulons pas de révolution sociale », les masses se seraient instantanément jetées sur eux, la CNT et le POUM se seraient révoltés (et la gauche plus ou moins vaguement socialiste serait jointe à eux) et même une grande partie des militants staliniens les auraient abandonnés. Il fallait feindre de vouloir faire la révolution plus tard, pour s’assurer la collaboration de ces courants, arrêter la marche des masses et avancer ensuite des mots d’ordre clairement anti-révolutionnaires.

Après le « D’abord la guerre, ensuite la révolution », vint « Moins de comités et plus de pain » et enfin « Tout le pouvoir au gouvernement », suivi des slogans et campagnes déjà évoqués. On peut les résumer à une seule ruse : faire passer la guerre civile pour une guerre d’indépendance nationale contre « les puissances qui envahissent le pays » (l’Allemagne et l’Italie), guerre susceptible d’intéresser tous les « bons patriotes » - bourgeois, militaires, curés ou fascistes. Cette évolution allait de pair avec le refoulement de la révolution.

En même temps, la révolution disparut de la presse stalinienne et réformiste, y compris en tant que promesse « pour plus tard », et ses défenseurs furent traités d’ « agents franquistes ». Même les journaux anarchistes, qui continuèrent à paraître légalement pendant la guerre, évoquaient chaque jour un peu moins la révolution.

Le slogan « D’abord la guerre, ensuite la révolution » devint la version hypocrite de « Ne faisons aucune révolution, seulement la guerre. » (…)

L’enthousiasme nécessaire à la victoire des masses, qui s’étaient lancées, désarmées, depuis le 19 juillet 1936 contre les militaires et les fascistes, provenait de leur conviction de parvenir à la révolution en terrassant les militaires. Passant de l’idée à l’action, la victoire sur les casernes et les sacristies fut suivie par la disparition de la propriété bourgeoise, institution fondamentale du système capitaliste. Nous avons déjà vu que, sur tous les plans (politique, économique, judiciaire, militaire, administratif), la révolution a été enracinée par les masses qui ont créé leurs propres institutions.

La victoire des masses secoua profondément la conscience sociale. Jamais un événement aussi important et prometteur ne s’était produit dans toute la longue histoire de l’Espagne. Aux côtés de l’Europe et du monde, le pays se trouvait plongé dans la décadence et la corruption que le capitalisme, déjà caduc, inflige à toute la civilisation. Les classes pauvres, celles qui, grâce à leur fonction dans l’économie, pouvaient empêcher la décadence et amener la civilisation jusqu’à des hauteurs insoupçonnées, détruisirent la muraille de mitrailleuses et de canons derrière laquelle le capitalisme s’était retranché.

Même durant la révolution russe, on n’assista pas à une victoire aussi nette. Les masses – la « canaille » mille fois vilipendée, méprisée, humiliée – triomphaient de l’armée nationale. Cette armée auréolée du prestige que créent les intérêts des groupes sociaux, que les religions sanctifient et que la bourgeoisie transforme en lois.

Peut-on concevoir un événement plus stimulant, plus révolutionnaire et plus riche d’avenir ? Non. Au cours de la longue et pénible lutte pour la révolution sociale, peu d’événements ont été aussi positifs, et ont porté un coup aussi dur aux « valeurs » mensongères, que la défaite infligée à l’armée espagnole par des masses presque désarmées. (…)

S’il existe des armes invincibles, ce ne sont pas les armes à feu, aussi mortifères osaient-elles, mais les mouvements historiques et les changements sociaux révolutionnaires qui entraînent la sympathie, active ou passive, de la majorité de la population. C’est pourquoi, durant les périodes révolutionnaires, la passivité traditionnelle des masses opprimées disparaît et se transforme en des actions multiples et volontaires. Ces actions effraient les réactionnaires et font croire aux philistins intellectuels que les bases de la civilisation sont en train de s’effondrer. Aucun pouvoir, aucune armée, ne peut résister durablement à un tel mouvement historique. Mais à une condition : qu’il s’affirme clairement comme tel, affronte ses ennemis et déploie tout son programme révolutionnaire ; que les masses voient que ça vaut réellement la peine de lutter, de risquer sa vie et même de mourir.

Guerre civile et révolution étaient indissolublement liées en Espagne. L’une ne pouvait exister ni triompher sans l’autre. (…)

A la fin de 1936, une délégation de chefs nationalistes marocains rejoignit la zone rouge et demanda au gouvernement de lui fournir des armes, de l’argent, et d’accorder l’indépendance au Maroc. L’organisation nationaliste s’engageait à préparer l’insurrection. Bien sûr, la promesse de l’indépendance et un minimum d’armes aurait suffi pour soulever le Maroc contre Franco, dont l’armée était essentiellement composée de maures. C’était le devoir d’un gouvernement révolutionnaire d’offrir spontanément, de façon inconditionnelle, l’indépendance aux colonies et protectorats qui dépendaient de lui. Dans une situation de guerre civile, il s’agissait en plus d’une nécessité militaire, surtout de la part d’un gouvernement qui justifiait et soutenait, au nom de la guerre, les mesures les plus contrerévolutionnaires. A elle seule, l’insurrection du Maroc aurait pu nous assurer la victoire ; elle aurait au moins affaibli les ressources militaires de l’ennemi. Pourtant, le gouvernement refusa catégoriquement de promettre l’indépendance, de fournir des armes ou de l’argent aux nationalistes. Il ne voulait pas porter atteinte aux intérêts impérialistes de la France et de l’Angleterre, qui auraient évidemment été menacés dans toute l’Afrique par l’insurrection indépendantiste du Maroc. Il ne voulait pas non plus alerter la bourgeoisie espagnole en la privant de « ses » colonies. Cette décision fut prise au moment même où réformistes et staliniens menaient leur bruyante campagne pour « Moins de comités et plus de pain », « Tout le pouvoir au gouvernement », « Désarmons l’arrière », etc., au nom de la victoire militaire. (…) »

Grandizo Munis, « Leçons d’une défaite, promesse de victoire »


L. Trotsky

Leçons d’Espagne : dernier avertissement.

17 décembre 1937

Menchévisme et bolchévisme en Espagne.

Les opérations militaires d’Abyssinie et d’Extrême-Orient sont soigneusement étudiées par tous les états-­majors militaires qui préparent la future grande guerre. Les combats du prolétariat espagnol, ces éclairs avant-coureurs de la future révolution internationale, doivent être étudiés avec non moins d’attention par les états-majors révolutionnaires ; c’est à cette seule condition que les évènements qui approchent ne nous prendront pas au dépourvu [1].

Trois conceptions se sont affrontées, avec des forces inégales, dans le camp dit républicain : le menchévisme, le bolchévisme, l’anarchisme. En ce qui concerne des partis républicains bourgeois, ils n’ont ni idées ni importance politique indépendantes, et n’ont fait que se maintenir sur le dos des réformistes et des anarchistes [2]. En outre, ce ne serait nullement une exagération de dire que les chefs de l’anarcho-syndicalisme espagnol ont tout fait pour désavouer leur doctrine et réduire pratiquement leur importance à zéro [3]. En fait dans le camp républicain, deux doctrines se sont affrontées : le bolchévisme et le menchévisme.

Selon la conception des socialistes et des staliniens, c’est-à-dire les menchéviks de la première et de la seconde levée, la révolution espagnole ne devait résoudre que des tâches démocratiques ; c’est pourquoi il était nécessaire de constituer un front unique avec la bourgeoisie « démocratique ». Toute tentative du prolétariat de sortir des cadres de la démocratie bourgeoise était, de ce point de vue, non seulement prématurée, mais encore funeste. D’ailleurs, ce qui était à l’ordre du jour n’était pas la révolution, mais la lutte contre Franco [4]. Le fascisme, c’est la réaction, non féodale, mais bourgeoise : que, contre cette réaction bourgeoise, on ne puisse lutter avec succès que par les forces et les méthodes de la révolution prolétarienne, c’est là une motion que le menchévisme, lui-même rameau de la pensée bourgeoise, ne veut ni ne peut faire sienne.

Le point de vue bolchévique, exprimé seulement aujourd’hui par la jeune section de la IV° Internationale, procède de la théorie de la révolution permanente, à savoir que même des tâches purement démocratiques, telles que la liquidation de la propriété foncière semi-féodale, ne peuvent être résolues sans la conquête du pouvoir par le prolétariat ; cela, à son tour, met à l’ordre du jour la révolution socialiste. D’ailleurs, les ouvriers espagnols eux-mêmes, dès les premiers pas de la révolution, s’assignèrent dans la pratique non seulement des tâches démocratiques, mais encore purement socialistes [5]. Exiger de ne pas sortir des limites de la démocratie bourgeoise, c’est, en fait, non pas jouer à la révolution démocratique, mais y renoncer [6]. C’est seulement par le renversement des rapports sociaux à la campagne qu’on peut faire du paysan, masse principale de la population, un rempart puissant contre le fascisme. Mais les propriétaires fonciers sont attachés par des liens indissolubles à la bourgeoisie bancaire, industrielle, et commerciale et à l’intelligentsia bourgeoise qui dépend d’elle. Le parti du prolétariat se trouvait ainsi devant la nécessité de choisir - ou bien avec les masses paysannes ou bien avec la bourgeoisie libérale. Inclure dans une même coalition à la fois les paysans et la bourgeoisie libérale, cela ne pouvait avoir qu’un seul but : aider la bourgeoisie à tromper les paysans et à isoler les ouvriers. La révolution agraire ne pouvait se réaliser que contre la bourgeoisie, par conséquent seulement par les mesures de la dictature du prolétariat. Il n’existe aucun régime moyen intermédiaire.

Du point de vue de la théorie, ce qui frappe avant tout dans la politique espagnole de Staline, c’est un oubli complet de l’ABC du léninisme. Avec un retard de quelques dizaines d’années - et quelles années ! - l’Internationale communiste a complètement rétabli dans ses droits la doctrine du menchévisme. Plus encore, elle s’est efforcée de donner à cette doctrine une expression plus « conséquente » et par là même plus absurde. Dans la Russie tsariste, au début de 1905, la formule de la « révolution purement démocratique » avait pour elle, en tout cas, infiniment plus d’arguments qu’en 1937 en Espagne. Rien d’étonnant à ce que, dans l’Espagne contemporaine, la politique « ouvrière libérale » du menchévisme soit devenue la politique anti-ouvrière, réactionnaire, du stalinisme. Du coup, la doctrine du menchévisme, cette caricature du marxisme, a été à son tour caricaturée. La théorie du Front populaire.

Il serait pourtant naïf de penser qu’à la base de la politique du Comintern en Espagne se trouvaient quelques « erreurs » théoriques. Le stalinisme ne se guide pas sur la théorie marxiste, ni sur quelque théorie que ce soit, mais, empiriquement, sur les intérêts de la bureaucratie soviétique. Entre eux, les cyniques de Moscou se moquent bien de la « philosophie » du Front populaire à la Dimitrov. Mais ils ont à leur disposition, pour tromper les masses, des cadres nombreux de propagandistes de cette formule sacrée, sincères ou filous, naïfs ou charlatans. Louis Fischer [7], avec son ignorance et sa suffisance, son état d’esprit de raisonneur provincial organiquement sourd à la révolution, est Ie représentant le plus répugnant de cette confrérie peu attrayante. L’« union des forces progressistes », le « triomphe des idées du Front populaire », l’« atteinte portée par les trotskistes à l’unité des rangs antifascistes »... Qui croirait qu’il v a quatre-vingt-dix ans que le Manifeste communiste a été écrit ? [8]

Les théoriciens du Front populaire ne vont au fond pas plus loin que la première règle d’arithmétique, celle de l’addition : la somme des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libéraux est supérieure à chacun de ses termes. Pourtant, l’arithmétique ne suffit pas dans l’affaire. Il faut au moins la mécanique : la loi du parallélogramme des forces se vérifie, même en politique. La résultante, est, comme on sait, d’autant plus courte que les forces divergent davantage entre elles. Quand des alliés politiques tirent dans des directions opposées, la résultante égale à zéro. Le bloc des différents groupements politiques de la classe ouvrière est absolument nécessaire pour résoudre les tâches communes. Dans certaines circonstances historiques où un tel bloc est capable d’attirer à lui les masses petites-bour­geoises opprimées dont les intérêts sont proches de ceux du prolétariat, la force commune d’un tel bloc peut se trouver beau­coup plus grande que la résultante des forces constituantes. Au contraire, l’alliance du prolétariat avec la bourgeoisie, dont les intérêts, à l’heure actuelle, dans les questions fondamentales, font un angle de 180 degrés, ne peut, en règle générale, que paralyser la force révolutionnaire du prolétariat.

La guerre civile, où la force de la seule violence a peu d’action exige de ses participants un dévouement suprême. Les ouvriers et les paysans ne sont capables d’assurer la victoire que quand ils mènent la lutte pour leur propre émancipation. Les soumettre dans ces conditions à la direction de la bourgeoisie, c’est assurer d’avance leur défaite dans la guerre civile.

Ces vérités ne sont d’aucune manière le fruit d’une analyse purement théorique. Au contraire, elles représentent la conclusion irréfutable de toute l’expérience historique, au moins à partir de 1848 [9]. L’histoire moderne des sociétés bourgeoises est pleine de Fronts populaires de toutes sortes, c’est­-à-dire de combinaisons politiques les plus diverses pour tromper les travailleurs. L’expérience espagnole n’est qu’un nouvel anneau tragique de cette chaîne de crimes et de trahisons. L’alliance avec l’ombre de la bourgeoisie.

Le fait le plus étonnant politiquement est que, dans le Front populaire espagnol, il n’y avait pas au fond de parallélogramme des forces : la place de la bourgeoisie était prise par son ombre [10]. Par l’intermédiaire des staliniens, des socialistes et des anarchistes, la bourgeoisie espagnole s’est subordonné le prolétariat sans même se donner la peine de participer au Front Populaire : la majorité écrasante des exploiteurs de toutes nuances politiques était passée dans le camp de Franco [11]. Sans aucune théorie de la révolution permanente, la bourgeoisie espagnole a compris, dès le début du mouvement révolutionnaire des masses, que, quel que soit son point de départ, ce mouvement était dirigé contre la propriété privée de la terre et des moyens de production, et qu’il était absolument impossible d’en venir à bout par les moyens de la démocratie.

C’est pourquoi il n’est resté dans le camp républicain que des débris insignifiants de la classe possédante, MM. Azana [12], Companys [13] et leurs semblables, avocats politiques de la bourgeoisie, mais nullement la bourgeoisie elle-même. Ayant tout misé sur la dictature militaire, les classes possédantes surent en même temps utiliser leurs représentants politiques de la veille pour paralyser, désagréger, puis étouffer le mouvement socialiste des masses sur le territoire « républicain ».

Ne représentant plus à aucun titre la bourgeoisie espagnole, les républicains de gauche représentaient bien moins encore les ouvriers et les paysans : ils ne représentaient rien en dehors d’eux-mêmes. Pourtant, grâce à leurs alliés socialistes, staliniens et anarchistes, ces fantômes politiques ont joué dans la révolution un rôle décisif. Comment ? Très simplement en tant qu’incarnation du principe de la révolution démocratique, c’est-à-dire de l’inviolabilité de la propriété privée. Les staliniens dans le Front populaire.

Les causes de l’apparition du Front populaire espagnol et sa mécanique interne sont parfaitement claires. La tâche des chefs en retraite de l’aile gauche de la bourgeoisie consistait à stopper la révolution des masses et à regagner la confiance perdue des exploiteurs : pourquoi Franco si nous, les républicains, pouvons faire la même chose ? Sur ce plan essentiel, les intérêts d’Azaòa et de Companys coïncidaient pleinement avec ceux de Staline, pour lequel il était nécessaire de gagner la confiance des bourgeoisies anglaise et française en montrant qu’il était capable de protéger l’ordre contre l’anarchie. Azana et Companys servaient nécessairement de couverture à Staline face aux ouvriers : lui-même, Staline, est évidemment pour le socialisme, mais il ne peut pas repousser la bourgeoisie républicaine. Staline est nécessaire à Azaòa et Companys en tant que bourreau expérimenté jouissant d’une autorité de révolutionnaire [14]. Sans lui, réduits à être un ramassis de zéros, ils n’auraient pu ni osé attaquer les ouvriers.

Les réformistes traditionnels de la II° Internationale, depuis longtemps affolés par le cours de la lutte de classe, reçurent un regain d’assurance du fait du soutien de Moscou. Ce soutien fut d’ailleurs accordé non à tous les réformistes, mais seulement aux plus réactionnaires : Caballero représentait la face du parti socialiste tournée vers l’aristocratie ouvrière, tandis que Negrin [15] et Prieto [16] tournaient toujours leur regard vers la bourgeoisie [17]. Negrin a vaincu Caballero grâce à l’aide de Moscou [18]. Les socialistes de gauche et les anarchistes, prisonniers du Front populaire, se sont efforcés, il est vrai, de sauver de la démocratie ce qui pouvait en être sauvé. Mais comme ils n’ont pas su mobiliser les masses contre les gendarmes du Front populaire, leurs efforts se sont enfin de compte réduits à de pitoyables lamentations [19]. Les staliniens se sont ainsi trouvés alliés à l’aile la plus droitière, la plus ouvertement bourgeoise du parti socialiste. Ils ont dirigé leurs coups à gauche, contre le P.O.U.M., les anarchistes et les socialistes de gauche, c’est-à-dire contre les groupements centristes qui, quoique imparfaitement, reflétaient la pression des masses révolutionnaires.

Ce fait politique, significatif en lui-même, donne aussi la mesure de la dégénérescence du Comintern au cours des dernières années. Nous avions autrefois défini le stalinisme comme un centrisme bureaucratique ; les événements ont donné un certain nombre de preuves de la justesse de cette affirmation, mais elle est actuellement dépassée. Les intérêts de la bureaucratie bonapartiste ne correspondent plus au caractère hybride du centrisme. Dans sa recherche d’accommodements avec la bourgeoisie, la clique stalinienne est capable de s’allier seulement aux éléments les plus conservateurs de l’aristocratie ouvrière dans le monde : par là, le caractère contre-révolutionnaire du stalinisme dans l’arène mondiale est définitivement établi [20]. Les avantages contre-révolutionnaires du stalinisme.

Nous arrivons là au cœur de la solution de l’énigme : comment et pourquoi le parti communiste espagnol, insignifiant tant par son nombre que par ses dirigeants, a-t-il été capable de concentrer entre ses mains tous les leviers du pouvoir, en dépit de la présence d’organisations socialistes et anarchistes incomparablement plus puissantes ? L’explication courante suivant laquelle les staliniens ont tout simplement troqué le pouvoir en échange des armes soviétiques reste superficielle. Pour prix de ses armes, Moscou a reçu de l’or espagnol. Cela suffisait, selon les lois du marché capitaliste. Comment Staline a-t-il réussi à obtenir également le pouvoir dans ce marché ? A cela, on répond d’ordinaire : en accroissant son autorité aux yeux des masses par des fournitures militaires, le gouvernement soviétique a pu exiger, comme condition de son aide, des mesures décisives contre les révolutionnaires et écarter ainsi de sa route de dangereux adversaires. C’est indiscutable, mais c’est seulement un aspect de la question, et le moins important. En dépit de l’« autorité » acquise grâce aux fournitures soviétiques, le parti communiste espagnol est demeuré une petite minorité, et il a rencontré, de la part des ouvriers, une haine toujours plus grande [21]. Il ne suffisait pas d’autre part que Moscou posât des conditions encore fallait-il que Valence les acceptât. C’est là le fond du problème. Car non seulement Companys et Negrin, mais aussi Caballero, quand il était président du Conseil, tous sont allés, de plus ou moins bon gré, au-devant des exigences de Moscou. Pourquoi ? Parce que ces messieurs eux-mêmes voulaient maintenir la révolution dans le cadre bourgeois.

Ni les socialistes, ni même les anarchistes ne se sont sérieusement opposés au programme stalinien. Ils avaient eux-mêmes peur de la rupture avec la bourgeoisie. Ils étaient mortellement effrayés devant chaque offensive révolutionnaire des ouvriers. Grâce à ses armes et à son ultimatum contre-révolutionnaire, Staline a été pour tous ces groupes le sauveur. Il leur assurait en effet ce qu’ils espéraient, la victoire militaire sur Franco, et, en même temps, les affranchissait de toute responsabilité pour le cours de la révolution. Ils se sont donc empressés de mettre au rencart leurs masques socialistes et anarchistes, avec l’espoir de les utiliser de nouveau quand Moscou aurait rétabli pour eux la démocratie bourgeoise. Pour comble de commodité, ces messieurs pouvaient justifier leur trahison envers le prolétariat par la nécessité de l’entente militaire avec Staline ; de son côté, ce dernier justifiait sa politique contre-révolutionnaire par la nécessité de l’entente avec la bourgeoisie républicaine.

C’est seulement de ce point de vue plus large que devient claire pour nous l’angélique patience dont ont fait preuve, vis-à-vis des représentants du G.P.U., ces champions du droit et de la liberté que sont Azana, Companys, Negrin, Caballero, Garcia Oliver [22] et autres. S’ils n’ont pas eu le choix, comme ils l’ont affirmé, ce n’est nullement parce qu’ils n’avaient pas les moyens de payer avions et tanks autrement que par des « têtes » révolutionnaires et les droits des ouvriers, c’est parce qu’il leur était impossible de réaliser leur propre programme « purement démocratique », c’est-à-dire antisocialiste, autrement que par la terreur. Quand les ouvriers et les paysans s’engagent dans la voie de la révolution, c’est-à-dire s’emparent des usines, des grandes propriétés, et chassent les anciens propriétaires, prennent localement le pouvoir, alors, la contre-révolution, bourgeoise-démocratique, stalinienne ou fasciste - tout se tient - n’a plus d’autre moyen d’arrêter le mouvement que par la violence sanglante, le mensonge et la tromperie. L’avantage de la clique stalinienne dans cette voie consistait en ce qu’elle a immédiatement entrepris d’appliquer des méthodes qui dépassaient Azana, Companys, Negrin et leurs autres alliés de « gauche ». Staline confirme à sa manière la théorie de la révolution perma­nente.

Ainsi, sur le territoire de l’Espagne, se sont affrontés deux programmes. D’une part, celui de la sauvegarde à tout prix de la propriété privée contre le prolétariat, et, si possible, de la sauvegarde de la démocratie contre Franco. De l’autre, le programme d’abolition de la propriété privée grâce à la conquête du pouvoir par le prolétariat. Le premier exprimait le programme du Capital par l’intermédiaire de l’aristocratie ouvrière, des sommets de la petite bourgeoisie et surtout de la bureaucratie soviétique. Le second traduisait, en langage marxiste, les tendances, pas pleinement conscientes, mais puissantes, du mouvement révolutionnaire des masses. Pour le malheur de la révolution, il y avait, entre la poignée de bolcheviks et le prolétariat révolutionnaire, la cloison contre-révolutionnaire du Front populaire.

La politique du Front populaire, à son tour, ne fut nullement déterminée par le chantage de Staline en tant que fournisseur d’armes. Assurément, le chantage est compris dans les conditions internes de la révolution elle-­même. Le fond social de celle-ci avait été, au cours des six dernières années, l’offensive croissante des masses contre la propriété semi-féodale et bourgeoise. C’est précisément la nécessité de défendre cette propriété qui a jeté la bourgeoisie dans les bras de Franco. Le gouvernement républicain avait promis à la bourgeoisie de défendre la propriété par des mesures « démocratiques », mais il enregistra, surtout en juillet 1936, une faillite complète. Quand la situation sur le front de la propriété devint encore plus menaçante que sur le front militaire, les démocrates de tout poil, y compris les anarchistes, s’inclinèrent devant Staline, et ce dernier n’a trouvé dans son arsenal d’autres méthodes que celles de Franco.

Sans les persécutions contre les trotskistes, les poumistes, les anarchistes révolutionnaires et les socialistes de gauche, les calomnies fangeuses, les documents forgés, les tortures dans les prisons staliniennes, les assassinats dans le dos, sans tout cela, le drapeau bourgeois, sous le drapeau républicain, ne se serait pas maintenu deux mois. Le G.P.U. ne s’est trouvé maître de la situation que parce qu’il a défendu de façon plus conséquente que d’autres, c’est-à-dire avec plus de fourberie et de cruauté, les intérêts de la bourgeoisie contre le prolétariat.

Au cours de sa lutte contre la révolution socialiste, le démocrate Kérensky avait d’abord cherché un appui dans la dictature militaire de Kornilov, puis il avait tenté de rentrer à Petrograd dans les fourgons du général monarchiste Krasnov ; d’autre part, les bolcheviks, pour mener la révolution démocratique jusqu’au bout, ont été contraints de renverser le gouvernement des charlatans et des bavards démocratiques. Ce faisant, ils ont mis fin en passant à toutes les tentatives de dictature militaire ou fasciste.

La révolution espagnole montre une nouvelle fois qu’il est impossible de défendre la démocratie contre les masses révolutionnaires autrement que par des méthodes de la réaction fasciste. Et, inversement, il est impossible de mener une véritable lutte contre le fascisme autrement que par les méthodes de la révolution prolétarienne. Staline a lutté contre le trotskisme (la révolution prolétarienne) en détruisant la démocratie par les mesures bonapartistes et le G.P.U. Cela réfute une nouvelle fois, et définitivement, la vieille théorie menchévique que s’est appropriée le Comintern, théorie qui fait de la révolution socialiste deux chapitres historiques indépendants, séparés l’un de l’autre dans le temps. L’œuvre des bourreaux de Moscou confirme à sa manière la justesse de la théorie de la révolution permanente. Le rôle des anarchistes.

Les anarchistes n’ont eu, dans la révolution espagnole, aucune position indépendante. Ils n’ont fait qu’osciller entre menchévisme et bolchévisme. Plus exactement, les ouvriers anarchistes tendaient instinctivement à trouver une issue dans la voie bolchévique (19 juillet 1936, journées de mai 1937), alors que les chefs, au contraire, repoussaient de toute leur force les masses dans le camp du Front populaire c’est-à-dire du régime bourgeois [23].

Les anarchistes ont fait preuve d’une incompréhension fatale des lois de la révolution et de ses tâches lorsqu’ils ont tenté de se limiter aux syndicats, c’est-à-dire à des organisations de temps de paix, imprégnées de routine et ignorant ce qui se passait en dehors d’eux, dans la masse, dans les partis politiques et dans l’appareil d’Etat. Si les anarchistes avaient été des révolutionnaires, ils auraient avant tout appelé à la création de soviets réunissant tous les représentants de la ville et du village, y compris ceux des millions d’hommes les plus exploités qui n’étaient jamais entrés dans les syndicats. Dans les soviets, les ouvriers révolutionnaires auraient naturellement occupé une position dominante. Les staliniens se seraient trouvés en minorité insignifiante. Le prolétariat se serait convaincu de sa force invincible. L’appareil de l’Etat bourgeois n’aurait plus été en prise sur rien. Il n’aurait pas fallu un coup bien fort pour que cet appareil tombât en poussière. La révolution socialiste aurait reçu une impulsion puissante. Le prolétariat français n’aurait pas permis longtemps à Léon Blum de bloquer la révolution prolétarienne au-delà des Pyrénées.

La bureaucratie de Moscou n’aurait pu se permettre un tel Iuxe. Les questions les plus difficiles se seraient résolues d’elles-mêmes.

Au lieu de cela, les anarcho-syndicalistes qui tentaient de se réfugier dans la politique des syndicats se sont retrouvés, au grand étonnement de tout le monde et d’eux-mêmes, la cinquième roue du carrosse de la démocratie bourgeoise [24]. Pas pour longtemps, car la cinquième roue ne sert à personne. Après que Garcia Oliver et Cie eurent bien aidé Staline et ses acolytes à enlever le pouvoir aux ouvriers, les anarchistes furent eux-mêmes chassés du gouvernement de Front populaire. Ils dissimulèrent la frayeur du petit bourgeois devant le grand bourgeois, du petit bureaucrate devant le grand bureaucrate, sous des discours pleurnichards sur la sainteté du front unique (des victimes avec les bourreaux) et sur l’impossibilité d’admettre toute dictature, y compris la leur propre. « Nous aurions pu prendre le pouvoir en juillet 1936... Nous aurions pu prendre le pouvoir en mai 1937... » C’est ainsi que les anarchistes imploraient Negrin et Staline de reconnaître et de récompenser leur trahison de la révolution. Tableau repoussant.

Cette seule autojustification : « Nous n’avons pas pris le pouvoir, non parce que nous n’avons pas pu, mais parce que nous n’avons pas voulu, parce que nous sommes contre toute dictature » [25], etc., renferme une condamnation de l’anarchisme en tant que doctrine complètement contre-révolutionnaire. Renoncer à la conquête du pouvoir, c’est le laisser volontairement à ceux qui l’ont, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter une nouvelle classe au pouvoir et à lui donner ainsi toutes possibilités de réaliser son programme. Impossible de faire la guerre sans désirer la victoire. Personne n’aurait pu empêcher les anarchistes d’établir, après la prise du pouvoir, le régime qui leur aurait semblé bon, en admettant évidemment qu’il fût réalisable. Mais les chefs anarchistes eux-mêmes avaient perdu foi en lui. Ils se sont éloignés du pouvoir, non pas parce qu’ils sont contre toute dictature - en fait, bon gré, mal gré... - mais parce qu’ils avaient complètement abandonné leurs principes et perdu leur courage, s’ils eurent jamais l’un et l’autre. Ils avaient peur. Ils avaient peur de tout, de l’isolement, de l’intervention, du fascisme, ils avaient peur de Staline, ils avaient peur de Negrin. Mais, ce dont ces phraseurs avaient peur avant tout, c’était des masses révolutionnaires.

Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais du réformisme et en fait le jouet de la bourgeoisie ; il ne peut en être autrement, vu la structure de classe de la société [26].

Se dressant contre le but, la prise du pouvoir, les anarchistes ne pouvaient pas, en fin de compte, ne pas se dresser contre les moyens, la révolution. Les chefs de la C.N.T. et de la F.A.I. ont aidé la bourgeoisie, non seulement à se maintenir à l’ombre du pouvoir en juillet 1936, Mais encore à rétablir morceau par morceau ce qu’elle avait perdu d’un seul coup. En mai 1937, ils ont saboté l’insurrection des ouvriers et ont sauvé par là la dictature de la bourgeoisie. Ainsi l’anarchiste, qui ne voulait être qu’antipolitique, s’est trouvé en fait antirévolutionnaire et, dans les moments les plus critiques, contre-révolutionnaire.

Les théoriciens anarchistes qui, après le grand examen des années 1931 à 1937, répètent les vieilles sornettes réactionnaires sur Cronstadt et affirment : le stalinisme est le produit inévitable du marxisme et du bolchévisme, ne font que démontrer par là qu’ils sont à jamais morts pour la révolution.

Vous dites que le marxisme est violence en soi et que le stalinisme est sa descendance légitime. Alors pourquoi donc nous, marxistes révolutionnaires, nous trouvons-nous en lutte mortelle contre le stalinisme dans le monde entier ? Pourquoi donc la clique stalinienne voit-elle dans le trotskisme son ennemi principal ? Pourquoi toute proximité avec nos conceptions ou notre d’action (Durruti [27], Andrés Nin, Landau et autres [28]) force-t-elle les gangsters du stalinisme à recourir à une répression sanglante ? Pourquoi, d’autre part, les chefs de l’anarchisme espagnol, au moment des crimes du G.P.U. à Moscou et à Madrid, étaient-ils des ministres de Caballero-Negrin [29] », c’est-à-dire les serviteurs de la bourgeoisie et de Staline ? Pourquoi, même maintenant, sous le prétexte de lutter contre le fascisme, les anarchistes restent-ils prisonniers volontaires de Staline-Negrin, c’est-à-dire des bourreaux de la révolution, par leur incapacité à lutter contre le fascisme ?

Les avocats de l’anarchisme qui prêchent pour Cronstadt et pour Makhno ne trompent personne [30]. Dans l’épisode de Cronstadt et dans la lutte contre Makhno, nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. Les anarchistes espagnols ont défendu et défendent encore la contre-révolution bourgeoise contre la révolution prolétarienne. Aucun sophisme ne fera disparaître de l’histoire le fait que l’anarchisme et le stalinisme se sont trouvés du même côté de la barricade, les masses révolutionnaires et les marxistes de l’autre. Telle est la vérité qui entrera pour toujours dans la conscience du prolétariat. Le rôle du P.O.U.M.

Il n’en va guère mieux avec le P.O.U.M. Certes, il a théori­quement tenté de s’appuyer sur la formule de la révolution per­manente (c’est pour cela que les staliniens ont traité les poumistes de trotskistes), mais la révolution ne se contente pas de simples reconnaissances théoriques. Au lieu de mobiliser les masses contre les chefs réformistes, y compris les anarchistes, le P.O.U.M. cherchait à convaincre ces messieurs de l’avantage du socialisme sur le capitalisme [31]. C’est sur ce diapason qu’étaient accordés tous les articles et discours des leaders du P.O.U.M. Pour ne pas se détacher des chefs anarchistes, ils n’organisèrent pas leurs propres cellules dans la C.N.T., et en général n’y firent aucun travail [32]. Eludant les conflits aigus, ils ne menèrent aucun travail dans l’armée républicaine [33]. Au lieu de cela, ils édifièrent leurs « propres syndicats » [34] et leurs « propres milices » [35] qui défendaient leurs propres édifices ou s’occupaient de leurs propres secteurs du front. En isolant l’avant-garde révolutionnaire de la classe, le P.O.U.M. affaiblissait l’avant-garde et laissait les masses sans direction. Politiquement, le P.O.U.M. est resté incomparablement plus près du Front populaire, dont il couvrait l’aile gauche, que du bolchévisme. Si le P.O.U.M. est tombé victime d’une répression sanglante et fourbe, c’est que le Front populaire ne pouvait remplir sa mission d’étouffer la révolution socialiste autrement qu’en abattant morceau par morceau son propre flanc gauche.

En dépit de ses intentions, le P.O.U.M. s’est trouvé être, en fin de compte, le principal obstacle sur la voie de la construction d’un parti révolutionnaire. C’est une très grande responsabilité qu’ont pris sur eux les partisans platoniques ou diplomatiques de la IV° Internationale, tel que le chef du parti socialiste révolutionnaire hollandais Sneevliet, qui ont démonstrativement soutenu le P.O.U.M. dans son caractère hybride, son indécision, sa tendance à écarter les questions brûlantes, en un mot, son centrisme. La révolution ne s’accorde pas avec le centrisme. Elle le démasque, et l’anéantit. En passant, elle compromet les avocats et les amis du centrisme [36]. Telle est une des plus importantes leçons de la révolution espagnole. Le problème de l’armement.

Les socialistes et les anarchistes qui tentent de justifier leur capitulation devant Staline par la nécessité de payer de l’abandon de toute conscience et de tout principe les armes de Moscou, mentent tout simplement, et mentent bêtement. Assurément, beaucoup d’entre eux auraient préféré s’en tirer sans assassinats ni falsifications. Mais chaque fin impose ses moyens. Dès avril 1931, c’est-à-dire longtemps avant l’intervention militaire de Moscou, les socialistes et les anarchistes ont fait ce qu’ils ont pu pour freiner la révolution prolétarienne. Staline leur a appris comment mener ce travail jusqu’au bout. Ils ne sont devenus les complices de Staline que parce qu’ils poursuivaient les mêmes objectifs politiques.

Si les chefs anarchistes avaient été tant soit peu des révolutionnaires, ils auraient pu répondre, dès le premier chantage de Moscou, non seulement par la continuation de l’offensive socialiste, mais encore par la divulgation, devant la classe ouvrière mondiale, des conditions contre-­révolutionnaires posées par Staline [37]. Ce faisant, ils auraient placé la dictature de Moscou entre la révolution socialiste et la dictature de Franco. La bureaucratie the­rmidorienne craint la démocratie et la hait. Mais elle craint aussi d’être étouffée dans l’anneau fasciste. Elle dépend en outre des ouvriers. Tout permet de croire que Moscou se serait trouvé obligée de fournir les armes, et peut-être bien à un prix plus modéré.

Mais le monde entier ne se ramène pas au Moscou de Staline. En un an et demi de guerre civile, on pouvait développer l’industrie de guerre espagnole, en adaptant aux besoins de la guerre une série d’usines civiles. Si ce travail n’a pas été accompli, c’est uniquement parce que les initiatives des organisations ouvrières ont été combattues par Staline comme par ses alliés espagnols. Une forte industrie de guerre serait devenue un puissant instrument dans les mains des ouvriers. Les chefs du Front populaire préfèrent dépendre de Moscou.

C’est précisément dans cette question qu’apparaît d’une façon particulièrement claire le rôle perfide du Front populaire, qui imposait aux organisations ouvrières prolétariennes la responsabilité des transactions traîtres de la bourgeoisie avec Staline.

Dans la mesure où les anarchistes étaient en minorité, ils ne pouvaient évidemment pas empêcher le bloc dirigeant de prendre les engagements qui lui semblaient bons devant Moscou et les maîtres de Moscou, Londres et Paris, mais ils pouvaient et devaient, sans cesser d’être les meilleurs combattants du front, se distinguer nettement des trahisons et des traîtres, expliquer la véritable situation aux masses, les mobiliser contre le gouvernement bourgeois, accroître de jour en jour leurs forces pour, en fin de compte, s’emparer du pouvoir et, avec lui, des armes de Moscou.

Mais que se serait-il passé si Moscou, en raison de l’absence du Front populaire, s’était refusé à donner des armes ? Et que se serait-il passé, répondons-nous, si l’Union soviétique n’avait pas existé du tout ? Les révolutions n’ont pas vaincu jusqu’à présent grâce à des protections étrangères qui leur fournissaient des armes. Les protecteurs étrangers se sont ordinairement trouvés du côté de la contre-révolution. Est-il nécessaire de rappeler les interventions française, anglaise et américaine contre les soviets ? Le prolétariat de Russie a vaincu la réaction intérieure et les interventionnistes étrangers sans soutien militaire de l’extérieur. Les révolutions sont avant tout victorieuses grâce à un programme social qui donne aux masses la possibilité de s’emparer des armes se trouvant sur leur territoire et de désagréger l’armée ennemie. L’armée rouge s’est emparée des réserves militaires françaises, anglaises, américaines, et a jeté à la mer les corps expéditionnaires étrangers. Cela serait-il déjà oublié ?

Si, à la tête des ouvriers et des paysans armés, c’est-à-dire à la tête de l’Espagne républicaine, il y avait eu des révolutionnaires et non des agents poltrons de la bourgeoisie, le problème de l’armement n’aurait jamais joué un rôle de premier plan. L’armée de Franco, y compris les Riffains coloniaux et les soldats de Mussolini, n’était nullement assurée contre la contagion révolutionnaire [38]. Entourés de toutes parts des flammes de la révolution socialiste, les soldats fascistes se seraient réduits à une quantité insignifiante. Ce ne sont pas les armes qui manquaient à Madrid et à Barcelone, ni les « génies » militaires. Ce qui manquait, c’était le parti révolutionnaire. Les conditions de la victoire.

Les conditions de la victoire des masses dans la guerre civile contre les oppresseurs sont au fond très simples.

Les combattants de l’armée révolutionnaire doivent avoir pleine conscience qu’ils se battent pour leur complète émancipation sociale et non pour le rétablissement de l’ancienne forme (démocratique) d’exploitation. La même chose doit être comprise par les ouvriers et les paysans aussi bien à l’arrière de l’armée révolutionnaire qu’à l’arrière de l’armée ennemie. La propagande sur son propre front, sur le front de l’adversaire et à l’arrière des deux armées, doit être complètement imprégnée de l’esprit de la révolution sociale. Le mot d’ordre « D’abord la victoire, ensuite les réformes », c’est la formule de tous les oppresseurs et exploiteurs, à commencer par les rois bibliques et à finir par Staline. La victoire est déterminée par les classes et couches qui participent à la lutte. Les masses doivent avoir un appareil étatique qui exprime directement et immédiatement leur volonté. Un tel appareil ne peut être construit que par les soviets des députés des ouvriers, des paysans et des soldats. L’armée révolutionnaire doit non seulement proclamer, mais réaliser immédiatement, dans les provinces conquises, les mesures Ies plus urgentes de la révolution sociale : expropriation et remise aux besogneux des réserves existantes des produits alimentaires, manufacturés et autres, redistribution des logements au profit des travailleurs, et surtout des familles des combattants, expropriation de la terre et des instruments agricoles au profit des paysans, établissement du contrôle ouvrier sur la production et du pouvoir soviétique à la place de l’ancienne bureaucratie. De l’armée révolutionnaire doivent être impitoyablement chassés les ennemis de la révolution socialiste, c’est-à-dire les éléments exploiteurs et leurs agents, même s’ils se couvrent du masque de « démocrate », de « républicain », de « socialiste » ou d’ « anarchiste ». A la tête de chaque division doit se trouver un commissaire d’une autorité irréprochable, comme révolutionnaire et comme combattant. Dans chaque division militaire, il doit y avoir un noyau bien soudé des combattants les plus dévoués, recommandés par des organisations ouvrières. Les membres de ce noyau ont un privilège, celui d’être les premiers au feu. Le corps de commandement comprend nécessairement dans les premiers temps beaucoup d’éléments. étrangers et peu sûrs. Leur vérification et leur sélection doivent se faire sur la base de l’expérience militaire, des attestations fournies par les commissaires et des avis émanant des combattants du rang. En même temps, des efforts doivent être entrepris en vue de la préparation de commandants venant des rangs des ouvriers révolutionnaires. La stratégie de la guerre civile doit combiner les règles de l’art militaire avec les tâches de la révolution sociale. Non seulement dans la propagande, mais aussi dans les opérations militaires, il est nécessaire de compter avec la composition sociale des différentes parties de l’armée adverse (volontaires bourgeois, paysans mobilisés ou, comme chez Franco, esclaves coloniaux) et, lors du choix des lignes d’opération, de tenir compte strictement de la culture sociale des régions correspondantes du pays (régions industrielles, paysannes, révolutionnaires ou réactionnaires, régions de nationalités opprimées, etc.). En bref, la politique révolutionnaire domine la stratégie. Le gouvernement révolutionnaire, en tant que comité exécutif des ouvriers et paysans, doit savoir conquérir la confiance de l’armée et de la population laborieuse. La politique extérieure doit avoir pour principal d’éveiller la conscience révolutionnaire des ouvriers, des paysans et des nationalités opprimées du monde entier.

Staline a assuré les conditions de la défaite.

Les conditions de la victoire sont, nous le voyons, tout à fait simples. Leur ensemble s’appelle la révolution socialiste. Aucune de ces conditions n’a existé en Espagne. La principale raison en est qu’il n’y avait pas de parti révolutionnaire. Staline, certes, a tenté de transporter sur le terrain de l’Espagne les procédés extérieurs du bolchévisme : bureau politique, commissaires, cellules, G.P.U., etc. Mais il avait vidé ces formes de leur contenu socialiste. Il avait rejeté le programme bolchévique et, avec lui, les soviets en tant que forme nécessaire de l’initiative des masses. Il a mis la technique du bolchévisme au service de la propriété bourgeoise. Dans son étroitesse bureaucratique, il s’imaginait que des commissaires étaient capables par eux-mêmes d’assurer la victoire. Mais les commissaires de la propriété privée ne se sont trouvés capables que d’assurer la défaite.

Le prolétariat a manifesté des qualités combatives de premier ordre. Par son poids spécifique dans l’économie du pays, par son niveau politique et culturel, il se trouvait, dès le premier jour du la révolution, non au-dessous, mais au-dessus du prolétariat ruisse du commencement de 1917 [39]. Ce sont ses propres organisations qui furent les principaux obstacles sur la voie de la victoire. La clique qui commandait, en accord avec la contre-révolution, était composée d’agents payés, de carriéristes, d’éléments déclassés et de rebuts sociaux de toutes sortes. Les représentants des autres organisations ouvrières, réformistes invétérés, phraseurs anarchistes, centristes incurables du P.O.U.M., grognaient, hésitaient, soupiraient, manœuvraient, mais en fin de compte s’adaptaient aux staliniens. Le résultat de tout leur travail fut que le camp de la révolution sociale (ouvriers et paysans), se trouva soumis à la bourgeoisie, plus exactement à son ombre, perdit son caractère, perdit son sang. Ni l’héroïsme des masses, ni le courage des révolutionnaires isolés ne manquèrent. Mais les masses furent abandonnées à elles-mêmes et les révolutionnaires laissés à l’écart, sans programme, sans plan d’action. Les chefs militaires se soucièrent plus de l’écrasement de la révolution sociale que des victoires militaires. Les soldats perdirent confiance en leurs commandants, les masses dans le gouvernement ; les paysans se tinrent à l’écart, les ouvriers se lassèrent, les défaites se succédaient, la démoralisation croissait. Il n’était pas difficile de prévoir tout cela dès le début de la guerre civile. Se fixant comme tâche le salut du régime capitaliste, le front populaire était voué à la défaite militaire. Mettant le bolchévisme la tête en bas, Staline a rempli avec succès le rôle principal de fossoyeur de la révolution [40].

L’expérience espagnole, soit dit en passant, démontre de nouveau que Staline n’a rien compris à la révolution d’Octobre ni à la guerre civile. Son lent esprit provincial est resté en retard sur la marche impétueuse des événements de 1917 à 1921. Tous les discours et articles de 1917 où il exprimait une pensée propre contiennent déjà sa toute dernière doctrine thermidorienne. Dans ce sens, le Staline de l’Espagne de 1937 est le continuateur du Staline de la conférence de mars 1917 [41]. Mais, en 1917, il était seulement effrayé par les ouvriers révolutionnaires et, en 1937, il les a étranglés ; l’opportuniste s’est fait bourreau. La guerre civile à l’arrière.

« Mais, pour obtenir la victoire sur les gouvernements Caballero-­Negrin, il aurait fallu la guerre civile à l’arrière des armées républicaines ! » s’écrie avec effroi le philosophe démocrate. Comme si, sans cela, il n’y aurait pas eu au sein de l’Espagne républicaine une guerre civile, la plus fourbe et la plus malhonnête, la guerre des propriétaires et des exploiteurs contre les ouvriers et les paysans ! Cette guerre incessante se traduisit par des arrestations et des assassinats de révolutionnaires, le désarmement des ouvriers, l’armement de la police bourgeoise, l’abandon au front, sans armes ni secours, des détachements ouvriers enfin, dans l’intérêt prétendu du développement de l’industrie de guerre. Chacun de ces actes constitue un coup cruel pour le front, une trahison militaire avérée, dictée par les intérêts de classe de la bourgeoisie. Cependant, le philistin « démocrate », et il peut être stalinien, socialiste ou anarchiste, juge la guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat, même à l’arrière immédiat du front, comme une guerre naturelle et inévitable qui a pour but « d’assurer l’unité du Front populaire ». Par contre, la guerre civile du prolétariat contre la contre-révolution républicaine est, aux yeux du même philistin, une guerre criminelle, « fasciste », « trotskiste », qui détruit l’unité des forces antifascistes. Des dizaines de Norman Thomas, de major Attlee, de Otto Bauer, de Zyromski, de Malraux, et de petits trafiquants de mensonge dans le genre de Duranty et de Louis Fischer répandent cette sagesse à travers le monde entier. Entre-temps, le gouvernement de Front populaire se déplace de Madrid à Valence et de Valence à Barcelone.

Si, comme l’attestent les faits, la révolution socialiste est seule capable d’écraser le fascisme, d’un autre côté l’insurrection du prolétariat n’est concevable que si la classe dominante tombe dans l’étau de grandes difficultés. Pourtant, les philistins démocrates invoquent précisément ces difficultés pour démontrer que l’insurrection prolétarienne est inadmissible. Si le prolétariat attend que les philistins démocrates lui annoncent l’heure de son émancipation, il restera éternellement esclave. Apprendre aux ouvriers à reconnaître les philistins réactionnaires sous tous leurs masques et à les mépriser, quels que soient ces masques, telle est la tâche première et la principale obligation révolutionnaire. Le dénouement.

La dictature du stalinisme dans le camp républicain, par sa nature, ne sera pas de longue durée. Si les défaites provoquées par la politique du Front populaire jetaient encore une fois le prolétariat espagnol dans une offensive révolutionnaire, cette fois victorieuse, la clique stalinienne serait marquée au fer rouge. Mais si, ce qui est plus vraisemblable, Staline réussit à mener son travail de fossoyeur de la révolution jusqu’au bout, même dans ce cas, il n’en tirera pas de reconnaissance. La bourgeoisie espagnole a eu besoin de lui comme bourreau, mais il ne lui est nullement utile comme protecteur et précepteur. Londres et Paris d’une part, Berlin et Rome de l’autre, sont à ses yeux beaucoup plus sérieux que Moscou. Il est possible que Staline veuille se retirer lui-même de l’Espagne avant la catastrophe définitive. Il espérerait faire retomber ainsi la responsabilité de la défaite sur ses propres alliés. Après quoi Litvinov solliciterait de Franco le rétablissement des relations diplomatiques. C’est une chose que nous avons vue déjà plusieurs fois [42].

Pourtant, la victoire complète de l’armée républicaine sur Franco ne signifierait pas le triomphe de la démocratie. Les ouvriers et les paysans ont porté deux fois les républicains au pouvoir, ainsi que leurs agents : en avril 1931, et en février 1936. Les deux fois, les héros du Front populaire ont cédé la victoire du peuple aux représentants les plus réactionnaires de la bourgeoisie. La troisième victoire remportée par les généraux du Front populaire signifierait leur accord inévitable avec la bourgeoisie fasciste sur le dos des ouvriers et des paysans. Un tel régime ne serait qu’une autre forme de la dictature militaire, peut-être sans monarchie ni domination ouverte de l’Eglise catholique.

Enfin, il est possible que les victoires partielles des républicains soient utilisées par des intermédiaires anglo-français « désintéressés » pour réconcilier les belligérants. Il n’est pas difficile de comprendre qu’au cours d’une semblable variante les derniers restes de la démocratie seraient étouffés dans les embrassades fraternelles des généraux, Miaja (communiste) et Franco (fasciste) [43]. Encore une fois, seul peut vaincre, soit la révolution socialiste, soit le fascisme.

Il n’est pas encore exclu d’ailleurs que la tragédie donne lieu, au dernier moment, à une farce. Quand les héros du Front populaire devront abandonner leur dernière capitale, avant de monter sur le bateau ou dans l’avion, ils proclameront bien une série de réformes socialistes pour laisser d’eux un bon souvenir au peuple. Cela ne leur servira pourtant à rien. Les ouvriers du monde entier se souviendront avec haine et avec mépris des partis qui ont conduit à sa perte une population héroïque.

L’expérience tragique de l’Espagne est un avertissement menaçant, peut-­être le dernier avertissement avant des événements encore plus grandioses, adressé à tous les ouvriers du monde entier. Les révolutions, selon les paroles de Marx, sont les locomotives de l’histoire, elles avancent plus vite que la pensée des partis à moitié ou au quart révolutionnaires. Celui qui s’arrête sous les roues de la locomotive. D’un autre côté, et c’est le principal danger, la locomotive elle-même déraille souvent. Le problème de la révolution doit être pénétré jusqu’au fond, jusqu’à ses dernières conséquences concrètes. Il faut conformer la politique aux lois fondamentales de la révolution, c’est-à-dire au mouvement des classes en lutte, et non aux craintes et aux préjugés superficiels des groupes petits-bourgeois qui s’intitulent Front populaire et un tas d’autres choses. La ligne de moindre résistance s’avère, dans la révolution, la ligne de la pire faillite. La peur de s’isoler de la bourgeoisie conduit à s’isoler des masses L’adaptation aux préjugés conservateurs de l’aristocratie ouvrière signifie la trahison des ouvriers et de la révolution. L’excès de prudence est l’imprudence la plus funeste. Telle est la principale leçon de l’effondrement de l’organisation politique la plus honnête de l’Espagne, le P.O.U.M., parti centriste. Les troupes du Bureau de Londres ne veulent ou ne savent manifestement pas tirer les conclusions nécessaires du dernier avertissement de l’Histoire. Par là même ils se vouent eux-mêmes à leur perte.

En revanche, il existe maintenant une nouvelle génération de révolutionnaires qui s’éduquent aux leçons des défaites. Elle a vérifié dans les faits la réputation d’ignominie de la II° Internationale. Elle a mesuré la profondeur de la chute de la III° Internationale. Elle a appris à juger les anarchistes, non pas sur leurs paroles, mais sur leurs actes. Grande école, inappréciable, payée du sang d’innombrables combattants. Les cadres révolutionnaires rassemblent maintenant sous le seul drapeau de la IV° Internationale. Elle est née sous le grondement des défaites pour mener les travailleurs à la victoire.

Coyoacàn, 17 décembre 1937.

[1] Il est incontestable que l’un des aspects de l’« aide » apportée au gouvernement républicain espagnol par l’Union Soviétique, l’envoi de « conseillers militaires », répondait au souci de former des cadres et d’assimiler les « leçons » de la guerre en vue du conflit mondial qui approchait. Un mystère a longtemps plané autour de l’identité réelle des officiers généraux russes servant en Espagne - qu’on y appelait « mexicanos » ou encore « gallegos » et qui furent en Russie les « espagnols »... D’abord parce que leur présence fut longtemps tenue secrète en raison de la politique de « non-intervention », ensuite parce que, du côté russe, après la fin de la guerre civile, on n’avait aucun intérêt à faire savoir - étant donné l’utilisation faite du mythe espagnol - que, comme l’a souligné Roy Medvedev, « Staline a tué plus de combattants [russes] de la guerre d’Espagne que ne l’ont fait en Espagne les balles fascistes » (R. Medvedev, Let History judge, p. 248) Les « conseillers militaires » principaux furent successivement les généraux Berzine, Stern et « Maximov ». lan Berzine, vieux-bolchévik letton, était l’ancien chef des services de renseignements soviétiques ; connu en Espagne sous le nom de général Grichine, il a été rappelé et fusillé en 1937, pour être réhabilité sous Khrouchtchev en même temps que son collaborateur Richard Sorge. Le général Grigori Stern - en Espagne, général Grigorevitch - a été souvent confondu avec Manfred Stern, plus connu encore en Espagne sous le nom de général Kléber, des brigades internationales, officier de l’armée rouge comme lui. Il ne devait être fusillé qu’en 1941, en même temps que le général Jakov Smoutchkiévitch, dit général Douglas, qui avait commandé l’aviation russe en Espagne, et le général Dimitri Pavlov, dit général de Pablo, chef des tankistes. L’attaché militaire officiel de l’ambassade, le général de brigade Vladimir Goriev, a joué un rôle capital dans la défense de Madrid et laissé le souvenir d’un homme courageux, compétent et d’une réelle droiture : lui aussi, rappelé en 1937, a été fusillé en même temps que deux de ses principaux collaborateurs, les colonels Rainer et Lvovitch, dit Loti, cependant que son ancien secrétaire, le professeur hispano-arnéricain José Robles, ami de John Dos Passos, accusé d’être « poumiste », disparaissait, vraisemblablement éliminé en Espagne même par le G.P.U. Le général Grigori Kulik, dit Kupper, peut-être un haut responsable de la N.K.V.D., a laissé, lui, le souvenir d’un chef aussi incapable que brutal : il était conseiller du général Pozas. Lui aussi devait être fusillé en 1941, après les premiers revers de l’armée rouge. Le futur général Kiril Meretzkov était, en Espagne, le colonel Pétrovitch ; arrêté lors de son retour en U.R.S.S., il devait finalement être libéré, physiquement et moralement brisé par sa détention, ce qui ne l’a pas empêché d’accéder au maréchalat. Ses Mémoires récemment publiés ne mentionnent l’Espagne qu’en quelques mots et ne font pas allusion à son emprisonnement ultérieur. Parmi les « rescapés » de la guerre d’Espagne - c’est-à-dire les combattants d’Espagne ayant échappé au massacre à leur retour en Union soviétique -, citons les futurs maréchaux Votonov - le colonel Volter - et Malinovski - colonel Malino ou Manolito -, le futur général Pavel Batov - Fritz Pablo, conseiller des Brigades internationales, notamment auprès du général hongrois Lukàcs, le futur général Hadji Mainsourov - conseiller de Durruti sous le nom de Xanti ? - le futur amiral Kournetzov - connu sous le nom de Nicolas ou Kolia - le futur maréchal Rodimtsev - capitaine Pablito. Nous n’avons aucune information sur le destin de certains d’entre eux, dont le rôle fut important, comme le colonel Valois, de son vrai nom Boris Simonov, et nous ignorons tout d’autres, souvent cités, comme le général Maximov. Rien n’atteste la présence en Espagne, affirmée par certains auteurs, des futurs maréchaux Rokossovski, Joukov et Koniev. Aujourd’hui encore, il est impossible de savoir si les militaires « espagnols » ont été exécutés en U.R.S.S. dans le cadre de la purge de l’armée (affaire Toukhatchevski) ou s’ils l’ont été en tant qu’« espagnols », témoins gênants de la politique stalinienne en Espagne, comme l’ont été les « politiques », journalistes ou diplomates comme Michel Koltsov, Marcel Rosenberg, Antonov-Ovseenko, Arthur Stachevski, ou les « policiers » Sloutski, Spiegelglass, etc. (P. Broué)

[2] L’organe de la J. C. I. de Madrid, La Antorcha, avait déjà exprimé la même idée : « La petite bourgeoisie était incapable à elle seule de militariser le prolétariat. Il lui fallait, pour y parvenir, le prestige de quelques partis prolétariens. Telle fut la signification de la crise du gouvernement Giral et de l’exercice du pouvoir au nom de la démocratie bourgeoise par des organisations prolétariennes » (« Militarizacion ? No, disciplina ! », La Antorcha, 17 octobre 1936). (P. Broué)

[3] Ce phénomène est décrit dans l’ouvrage de César M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir. La sympathie de l’auteur, qui appartient à une famille de militants libertaires, ne dissimule aucunement la faillite des dirigeants anarchistes, reniant leur doctrine et balayant leurs propres enseignements au nom de « circonstances exceptionnelles ». (P. Broué)

[4] L’ancien dirigeant des J.S., devenu dirigeant des J.S.U. et membre du P.C., Federico Melchor, affirmait par exemple en janvier 1937 : « Nous ne faisons pas une révolution sociale aujourd’hui : nous sommes en train de développer une révolution démocratique » (Organicemos la produccion, pp. 6-8). Et Antonio Mije, membre du bureau politique du P.C.E., écrivait : « Quand certains avaient peur même de mentionner la république démocratique, nous, communistes, n’étions pas opposés à expliquer à des éléments impatients, qui ne comprenaient pas la situation, qu’il était politiquement juste de la défendre contre le fascisme » (Mundo obrero, 18 mai 1938). Cette politique, anticipation de la lutte contre le « gauchisme » ou tout ce qui est prétendu tel, trouvait son expression la plus simplifiée dans la célèbre formule : « Vaincre Franco d’abord ! ». (P. Broué)

[5] La plus claire illustration de cette affirmation se trouve dans l’œuvre réalisée au lendemain du 19 juillet, notamment dans les vastes mesures d’expropriation et de collectivisation prises dans toute l’Espagne à une grande échelle. (P. Broué)

[6] Un exemple en est le décret du gouvernement Largo Caballero, pris à l’initiative du ministre communiste de l’agriculture Vicente Uribe, concernant « l’expropriation sans indemnité et en faveur de l’Etat » des propriétés foncières appartenant à des propriétaires liés à la rébellion militaire. Le critère de la saisie des terres n’était plus social, mais politique, et par conséquent sujet à contestation de la part de tous les propriétaires qui avaient survécu ou ne se trouvaient pas dans le camp franquiste. Parce qu’il se situait dans le cadre de la légalité bourgeoise de respect de la propriété privée, le décret Uribe permettait ainsi la restitution des terres saisies par les paysans pauvres à des propriétaires prudents, chanceux, voire simplement acquittés par les tribunaux. Il eut comme principale conséquence politique de saper la confiance des paysans dans la solidité de leurs acquis. (P. Broué)

[7] Journaliste américain correspondant de presse à Moscou pendant de nombreuses années, « ami de l’Union soviétique », Louis Fischer était l’une des cibles favorites de Trotsky, qui le traitait de type représentatif des libéraux bourgeois pro-staliniens. (P. Broué)

[8] Dans sa « Note quotidienne », de La Batalla du 6 février 1937, Juan Andrade signale que les censeurs staliniens de Madrid étaient allés jusqu’à censurer des passages du... Manifeste communiste reproduits dans l’organe des milices du P.O.U.M. de Madrid, El Combatiente rojo. (P. Broué)

[9] Trotsky s’appuie ici solidement sur la tradition marxiste. En ce qui concerne 1848, Karl Marx, dans La Lutte de classes en France, s’était réjoui de façon presque provocante de l’éclatement du « Front populaire » avant la lettre que constituait le regroupement des ouvriers derrière des chefs démocrates comme Ledru-Rollin, et de l’apparition, contre lui, du « parti ouvrier », avec la candidature de Raspail aux élections présidentielles de décembre. « Ledru-Rollin et Raspail étaient les noms propres, celui-là de la démocratie bourgeoise, celui-ci du prolétariat révolutionnaire. Les voix pour Raspail - les prolétaires et les porte-parole socialistes le déclarèrent bien haut - devaient être (...) une démonstration, (…) autant de voix contre Ledru­-Rollin, le premier acte par lequel le prolétariat se détachait en tant que parti politique indépendant du Parti démocratique. » Notons que Marx était parfaitement indifférent, aussi bien aux résultats de cette élection, en définitive secondaires, qu’aux réactions d’« hostilité » de l’« opinion publique » démocratique face à cette candidature de « division » : l’important était selon lui qu’elle contribuât au rassemblement des ouvriers, de leur classe, sur une base de classe. (P. Broué)

[10] Une partie de cette « ombre » était évidemment constituée par la bourgeoisie internationale dont les exigences en matière de paiements, échanges, etc., pesaient dans le sens d’une mise en sommeil des revendications révolutionnaires. La nécessité de ne pas s’aliéner les « gouvernements démocratiques » constituait un des arguments les plus utilisés par les défenseurs de la politique du Front populaire. C’est ainsi que Comorera, le leader du P.S.U.C. en Catalogne, déclarait au cours d’un meeting : « Dans le bloc des puissances démocratiques, le facteur décisif n’est pas la France, mais l’Angleterre. Il est essentiel que nos camarades de parti le réalisent afin de modérer les mots d’ordre. (...) Nous devons comprendre que les grands capitalistes d’Angleterre sont capables d’en venir à un accord, à n’importe quel moment, avec les capitalistes italiens et allemands, s’ils arrivent à la conclusion qu’ils n’ont pas d’autre choix en ce qui concerne l’Espagne. Nous devons à tout prix gagner la neutralité bienveillante de ce pays, sinon son aide directe » (Treball, 2 février 1937) (P. Broué)

[11] Le célèbre financier Juan Match avait été l’un des principaux instigateurs et bailleurs de fond du soulèvement militaire. La totalité des hommes d’affaires espagnols étaient dans le camp franquiste : le directeur d’Hispano-Suiza, sauvé en 1936 par l’intervention de Léon Blum, devait être nommé par Franco maire de Barcelone en 1939. (P. Broué)

[12] Manuel Azaña (1880-1940) : Avocat et journaliste, fonde en 1925, l’Action Républicaine (« gauche libérale »). Ministre de la guerre dans le premier gouvernement de la II° République. En janvier 1936, il est l’un des principaux dirigeants du Frente Popular et devient président de la République en mai. Il émigre en France après la défaite où il décède rapidement.

[13] Lluís Companys i Jover (1882 – 1940) : avocat, journaliste et homme politique catalan. Gouverneur de Barcelone à la proclamation de la République, il devint en 1934 président de la généralité de Catalogne. Il proclama la souveraineté de la Catalogne au sein de la République fédérale espagnole (octobre 1934). Vaincu par les forces gouvernementales et condamné à trente années de détention, il fut amnistié à l’arrivée au pouvoir du Front populaire (1936) et retrouva ses fonctions, qu’il conserva pendant toute la guerre civile. Après la chute de la Catalogne aux mains des armées franquistes (février 1939), il se réfugia en France avec son gouvernement ; il y fut arrêté par la Gestapo en septembre 1940 et livré aux franquistes, qui le fusillèrent.

[14] On peut faire remarquer cependant qu’au cours de l’été 1937 un ministre catholique basque, le petit industriel Manuel de Irujo, prenait ses distances vis-à-vis des crimes staliniens commis sous sa juridiction et dans le cadre de son ministère, et contribuait, quoique de façon limitée, à les faire connaître. (P. Broué)

[15] Juan Negrin (1892-1956). Socialiste de droite, proche de Prieto. Remplace Largo Caballero comme premier ministre en 1937. Emigre en France puis en Grande-Bretagne après la défaite.

[16] Indalecio Prieto (1883-1962) : dirigeant de la droite du P.S.O.E., ministre du gouvernement Cabalero et Negrin. Emigre au Mlexique après la défaite d’où il dirige le P.S.O.E. en exil.

[17] Largo Caballero avait derrière lui, une longue carrière de responsable syndical, comme dirigeant de l’U.G.T., au sein de laquelle il avait toujours disposé d’une base solide - notamment parmi les travailleurs les plus qualifiés et les mieux payés. Prieto, homme d’affaires et propriétaire de journal, et le Dr Negrin, médecin et professeur, étaient surtout liés à la bourgeoisie libérale et jouissaient d’une grande estime dans les milieux politiques républicains. (P. Broué)

[18] Ce fut du parti communiste espagnol, et notamment des représentants de l’I.C. en Espagne, comme Togliatti, que vinrent les premières initiatives contre Largo Caballero, ainsi que les préparatifs de son renversement. (P. Broué)

[19] Après la scission de l’U.G.T., dont les militants du P.C.E. furent le moteur, sous la couverture protectrice de socialistes de droite comme Ramon Gonzàlez Peña, Largo Caballero tenta de monter une campagne publique qui devait en définitive se réduire à une seule réunion, d’ailleurs retentissante, tenue à Madrid le 17 octobre 1937. C’est après ce succès initial que le gouvernement le fait garder à vue. Largo Caballero, désormais, se tait et réduit son activité à la lutte - limitée - contre la répression, intervenant par exemple comme témoin de la défense dans le procès des dirigeants du P.O.U.M. (P. Broué)

[20] Dans le Programme de transition, adopté en 1938 à la conférence de fondation de la IV° Internationale, Trotsky fait remonter à la défaite allemande et à la prise du pouvoir par Hitler le « passage définitif » de l’Internationale communiste « du côté de l’ordre bourgeois ». (P. Broué)

[21] Dans un ouvrage paru en 1971, G. Hermet, sur la base des sources du P.C.E. écrit que « le parti compte en mars 1937, 55 % de paysans, dont une majorité de petits exploitants, et près de 10 % de membres des classes moyennes et des professions libérales, contre seulement 35 % d’ouvriers d’industrie ». Il ajoute que « 53 % des membres se trouvent dans l’armée » et parle de « ruralisation » et d’ « embourgeoisement des effectifs communistes » pendant la guerre civile (Les Communistes en Espagne, pp. 46-49). Il semble incontestable que le P.C.E., devenu « parti de l’ordre », servit de refuge aux partisans de l’« ordre » qui ne se recrutaient pas particulièrement en milieu ouvrier. (P. Broué)

[22] Juan Garcia Oliver (1901- ??) : Membre de la C.N.T. anarcho-syndicaliste. D’abord chef de file des « anarcho-bolchéviks », il devient ministre de la Justice du gouvernement de J. Giral à partir de septembre 1936.

[23] En juillet 1936 comme en mai 1937, non seulement la masse des ouvriers influencés par l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, mais la majorité de leurs cadres organisateurs au sein de la classe ouvrière se lancèrent dans la lutte sur une ligne révolutionnaire qui tendait plus ou moins consciemment chez eux à la prise du pouvoir par les travailleurs. Ce sont les combats de Barcelone en juillet qui ont achevé de dessiner la légende de Durruti, intrépide lutteur. En revanche, pendant toute cette période, le rôle d’Horacio Prieto secrétaire du comité national de la C.N.T., fur décisif chaque fois qu’il s’est agi de la collaboration entre la C.N.T. et le gouvernement. juan Garcia Oliver, l’ancien chef de file de ceux que l’on appelait les « anarcho-bolcheviks », joua un rôle déter­minant aussi bien en juillet 1936, en utilisant son autorité pour préserver les institutions de la Généralité de Catalogne, le président Companys en tête, qu’en arrêtant les combats au mois de mai 1937 à Barcelone. (P. Broué)

[24] Le ministre anarchiste Juan Peiro, membre du gouvernement de Largo Caballero, écrivait dans Politica du 23 février 1937 : « Notre victoire dépendait et dépend encore de l’Angleterre et de la France, mais à condition de faire la guerre et non la révolution. (...) La voie à suivre est celle-ci : faire la guerre et, tout en faisant la guerre, nous limiter à la préparation de la révolution. » (P. Broué)

[25] Dressant un bilan de cette époque, l’anarchiste Santillàn écrit après la défaite : « Nous pouvions être seuls, imposer notre volonté absolue, déclarer caduque la Généralité et imposer à sa place un véritable pouvoir du peuple ; mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et nous ne la désirions pas quand nous pouvions nous-mêmes l’exercer aux dépens des autres » (Santillàn, Por qué perdimos la guerra, p. 169). (P. Broué)

[26] Après avoir évoqué dans La Velada de Benicarlo le « soulèvement prolétarien » ripostant au coup des généraux, Azaòa écrit : « Une révolution a besoin de s’emparer du commandement, de s’installer au gouvernement, de diriger le pays selon ses vues. Elle ne l’a pas fait. (...) L’ancien ordre pouvait être remplacé par un autre, révolutionnaire. Il n’en a rien été, il n’en est sorti qu’impuissance et désordre » (op. cit. p. 96). (P. Broué)

[27] La mention de Durruti dans cette parenthèse semble suggérer que Durruti se rapprochait des conceptions marxistes, et qu’il fut assassiné par les staliniens, La version de son assassinat par le G.P.U. circula longtemps parmi les révolutionnaires, mais elle n’a jamais été prouvée. Ce point d’histoire est discuté avec soin dans la dernière partie de Durruti, Le peuple en armes par Abel Paz, qui conteste nos conclusions. La propagande stalinienne s’efforça de récupérer à son profit la popularité de Durruti, lui attribuant notamment la phrase suivant laquelle il fallait être prêt à renoncer « à tout, sauf à la victoire ». Les Izvetija du 23 novembre 1936 affirmaient qu’il s’était rapproché du P.C. et faisaient écho à une rumeur selon laquelle il y aurait adhéré en secret... Les nombreux témoignages recueillis par Abel Paz, l’interview donnée par Durruti à Pierre Van Paasen (Toronto Star, 18 août 1936), le texte de sa lettre aux travailleurs soviétiques (C.N.T., 2 novembre 1936 in extenso dans Paz, op. cit., pp. 403-404) tendraient à prouver le contraire : Durruti était très conscient de la nécessité de mener de front la guerre et la révolution : il avait refusé la « militarisation », tout en faisant régner dans sa colonne une réelle discipline. Ce furent certains de ses compagnons les plus proches comme l’instituteur Francisco Car­ qui devaient au printemps 1937 former le groupe des « Amis de Durruti », hostiles tant à l’anti-étatisme traditionnel et simpliste des anarchistes qu’au ministérialisme des dirigeants anarchistes espagnols. En mai 1937, les Amis de Durruti travaillèrent avec Moulin et le groupe bolchévique-léniniste. (P. Broué)

[28] La première traduction française porte : « Tout rapprochement vers nos conceptions » - au lieu de « proximité » - ce qui est insou­tenable, car Trotsky ne pouvait supposer qu’à cette date Nin et moins encore Landau se « rapprochaient » de ses conceptions. En revanche, la remarque est intéressante au regard de la vive polémique entre lui et ces militants qu’il considérait bel et bien comme politiquement « proches » de ses conceptions. On sait que Nin fut assassiné par le G.P.U. Il ne fait aucun doute que Kurt Landau, arrêté deux mois plus tard, connut le même sort (voir Katia Landau, Le Stalinisme en Espagne). (P. Broué)

[29] Ou la formule « Caballero-Negrin » est volontairement ambiguë, ou Trotsky se trompe. Il y avait en effet dans le gouvernement Largo Caballero - où Negrin était ministre des finances - quatre ministres anarchistes au moment des deux premiers procès de Moscou, de la répression contre le P.O.U.M. de Madrid et lors des journées de mai de Barcelone : Juan Peiro, Juan Lopez, Federica Montseny, et Juan Garcià Oliver. En revanche, après la démission de Largo Caballero, à la fin de mai 1937, la C.N.T. refusa d’entrer dans le gouvernement formé par Negrin ; elle n’était donc pas représentée au gouvernement au moment où furent assassinés Andrés Nin, Kurt Landau, Erwin Wolf et les autres. C’est au mois de juin suivant qu’elle quitte également le gouvernement de la Généralité de Catalogne. Toutefois, ce départ ne correspond pas à un changement d’attitude de la part des dirigeants de la C.N.T. César M. Lorenzo - que l’on peut soupçonner d’hostilité à leur égard - résume leur politique à l’égard du gouvernement Negrin et Companys de cette période par une formule cruelle : « Les anarchistes supplient Negrin et Companys » (p. 302). Quinze jours après leur éviction du gouvernement, un plénum péninsulaire semble revendiquer leur retour. Au début de l’année suivante, la C.N.T. puis la F.A.I. adhèrent au Front populaire, et, le 2 avril 1938, la C.N.T. entre dans un gouvernement Negrin remanié. (P. Broué)

[30] Le rôle joué par Trotsky au cours de la guerre civile en Russie dans la répression de l’insurrection paysanne de Makhno, puis, en mars 1921, de celle de Cronstadt, deux mouvements revendiqués par les anarchistes, servait et sert toujours de base aux attaques des anarchistes contre Trotsky et le trotskisme, assimilé à une variante du stalinisme. (P. Broué)

[31] En règle générale, il est évident que la presse du P.O.U.M. s’est adressée aux dirigeants anarchistes avec beaucoup d’humilité. Juan Andrade avait, par exemple, consacré ses « notes quotidiennes » des 22 et 23 janvier à l’attitude de la C.N.T., écrivant notamment le 22 : « Contrairement à ce qui s’est produit pour l’anarchisme dans les révolutions d’autres pays, en Espagne, du fait de sa force exceptionnelle, il constitue la clé de voûte de l’orientation de la révolution. Nous ne savons si les camarades anarcho-syndicalistes eux-mêmes se sont bien rendu compte de leur responsabilité sur ce terrain : ils sont la force décisive du mouvement ouvrier espagnol, et c’est d’eux que dépend en très grande partie le sort de la révolution. (...) La C.N.T. a un poids suffisant pour changer en un sens ou un autre le cours des événements. (...) Depuis le premier moment, convaincus de ne pas disposer de la force suffisante pour changer complètement le rythme des choses, nous avons tenté de faire ressortir pour nos camarades anarchistes la fonction qui leur incombe. (...) Il s’agit des intérêts du prolétariat avant tout, et c’est pour cela qu’il vaut la peine d’insister sur ce thème. » Après ces précautions oratoires, Andrade concluait que la C.N.T. faisait, « dans les faits, le jeu du réformisme ». Or Solidaridad obrera allait se fâcher tout rouge, ce qui contraignait Andrade à la contrition dans une « contre-réplique » du 26 janvier : « je me suis borné à souligner le comportement contradictoire de la Confédération et la nécessité que cette façon abstraite de se situer devant la gravité des événements acquière une expression plus cohérente dans l’intérêt même de la révolution. (...) Nous sentons que notre intention a été mal interprétée par le quotidien confédéral. Nous en sommes peinés, non parce que nous chercherions à tirer partie d’un changement d’attitude, mais parce que, ce qui est en jeu, ce sont les intérêts de la révolution. La preuve de l’innocence (bondad) de notre proposition est que nous avons commencé par déclarer que notre influence dans le cadre du mouvement ouvrier n’était pas assez forte pour orienter le cours des événements sur la voie qui nous paraissait la meilleure pour les intérêts de la révolution. Nous avons également reconnu le poids spécifique énorme dont jouit la C.N.T. dans les masses ouvrières d’un grand instinct révolutionnaire. » Le même Andrade, un mois plus tard, commentant l’article de Peiro mentionné plus haut, écrit : « Le ministre de la C.N.T. - nous ne disons pas la C.N.T. - s’identifie pleinement avec la position réformiste », précisant qu’il ne veut qu’« attirer l’attention sur le divorce, la divergence dans les critères qui semble se produire entre la C.N.T. et les membres qui la représentent dans le gouvernement central », « un avertissement plein de cordialité (...) à tous les camarades de la C.N.T. » (La Batalla, 26 février 1937). Il ne s’agit bien entendu pas là d’une attitude personnelle. Un éditorial du 3 mars dans La Batalla affirme : « La responsabilité des dirigeants de la C.N.T. et de la F.A.I. est énorme. Ils détiennent la clé de la situation. Plus, ils sont ceux qui peuvent décider du cours de la révolution. » La remise aux dirigeants de la C.N.T. de la clé de l’avenir - même verbale était évidemment dans la logique d’une politique dont l’axe demeurait, comme le déclarait Nin au C.C. de décembre 1936, son « pacte secret » avec la direction de la C.N.T. Sur ce point, la critique de l’opposition de gauche du P.O.U.M. rejoint celle de Trotsky, la cellule 72 écrivant dans ses « contre-thèses » : « L’absence d’une critique fraternelle, mais sévère, de la C.N.T. par le P.O.U.M., a empêché les masses de la C.N.T. et la classe ouvrière en général d’établir une différence, pourtant essentielle, entre l’une et l’autre et a permis de confondre, de façon générale, leurs positions et mots d’ordre respectifs. » (P. Broué)

[32] Dans La Batalla du 26 janvier 1937, Andrade rappelle l’existence passée de la F.O.U.S. et les conditions de son autodissolution et de l’adhésion de ses militants à l’U.G.T., « pour entrer dans une des centrales existantes, c’est-à-dire précisément dans celle à l’intérieur de laquelle les organisations qui constituaient la F.O.U.S. espéraient pouvoir le mieux travailler en faveur de l’unité syndicale, puisqu’elle était dirigée par le réformisme qui est toujours l’ennemi principal ». Ainsi le P.O.U.M. manifestait-il une fois de plus par ces propos son désir d’éviter tout incident avec la C.N.T. Là encore, bien des militants du P.O.U.M. exprimaient des critiques. Au C.C. élargi de décembre 1936, le représentant de Madrid déclare, à propos de ce qu’il appelle « le rapprochement avec la C.N.T. », que l’un des dangers de cette orientation apparaît dans la décision d’entrer à l’U.G.T. : il souligne que, du coup, les rapports avec la C.N.T. sont seulement des rapports au sommet, et non, comme ce serait souhaitable, des rapports noués "au sein des masses confédérales". » De son côté, José Rebull écrit, dans la résolution qu’il présente au C.C. d’octobre 1937, qu’on doit reprocher à la direction du P.O.U.M. d’avoir « dissous la F.O.U.S. sous le mot d’ordre syndical erroné de « C.N.T.-U.G.T. » au lieu d’avoir (...) mis en avant le mot d’ordre « Ni C.N.T., ni U. G. T., centre syndical unique ». Il ajoute : « Avec un tel mot d’ordre, non seulement il aurait subsisté de bonnes raisons de maintenir la F.O.U.S. - quoiqu’elle ait été déjà pratiquement dissoute dans de nombreuses localités mais encore nous, serions apparus comme les champions de l’unité syndicale. » José Rebull (1906- ??) : Responsable du P.O.U.M. dès sa fondation, administrateur de sa presse. Animateur d’une tendance de gauche au sein du parti en 1936-1937. Emigre en France en 1939, participe à la résistance socialiste, arrêté par la Gestapo. (P. Broué)

[33] C’est sur la base des informations envoyées directement du front d’Aragon que le trotskiste américain Felix Morrow écrit qu’il n’y eut pas d’élection de conseils de soldats sur le front d’Aragon, dans les milices du P.O.U.M., et que la direction de ce dernier les interdisait en fait (Revolution and Counter-revolution in Spain, p. 71). Orwell ne mentionne pas l’existence de tels conseils. Dans sa résolution au C.C. d’octobre 1937, José Rebull reproche à la direction du P.O.U.M. d’avoir permis à « des membres du parti, chefs de la division Lénine, de saboter toute action politique auprès des miliciens de ses rangs ». Il semble en effet que le P.O.U.M. n’ait cherché ni à recruter dans ses milices pour ses propres rangs, ni même à donner à ses miliciens une formation politique (Orwell. op. cit., p. 263). Sans doute faut-il faire ici exception pour l’organisation madrilène du P.O.U.M. : le quotidien des milices du P.O.U.M. de ce front, El Combatiente rojo, est en effet un organe politique très combatif. En outre, il milite inlassablement en faveur de l’élection, dans les rangs des milices, de « comités de combattants » - expression d’ailleurs systématiquement supprimée par la censure, mais clairement suggérée par le contexte. (P. Broué)

[34] A moins que Trotsky ne fasse ici allusion à la politique générale du P.O.U.M. depuis sa fondation, la formule utilisée par lui est fausse, ou tout au moins anachronique : depuis le début de la guerre civile, le P.O.U.M., nous le savons, n’avait plus « ses propres syndicats », organisés dans la F.O.U.S. en mai 1936, avec d’ailleurs l’objectif proclamé de promouvoir la réalisation de l’unité syndicale. (P. Broué)

[35] Il ne semble pas possible d’affirmer que le P.O.U.M. ait eu la volonté délibérée de constituer « ses propres milices ». D’ailleurs, la question était discutée dans les rangs mêmes des partisans de la IV° Internationale : en France, en 1934, les B.-L. avaient lancé le mot d’ordre de « milices du peuple » auquel, précisément, Trotsky lui-même aurait préféré celui de « milices des syndicats et partis » - formule qui devait prévaloir en Espagne en 1936 (Le Mouvement communiste en France, n. 318, p. 482). En réalité, le P.O.U.M. s’est trouvé pris dans l’engrenage, car chaque organisation ouvrière constitua, dès les premières heures du soulèvement, ses propres unités miliciennes. Cette situation avait pour le P.O.U.M. plus d’inconvénients que d’avantages, car il ne pouvait s’attendre à aucune faveur dans la répartition des armes et des munitions, et le fait d’avoir au front ses « propres secteurs » le rendait particulièrement vulnérable et tragiquement dépendant. A Madrid, les milices du P.O.U.M. n’obtinrent des armes que parce que le parti syndicaliste leur céda celles qu’il avait reçues en trop, pour des effectifs très réduits. Ce n’est pas non plus par hasard que les pertes du P.O.U.M. sur le front de Madrid furent considérables, neuf miliciens sur dix étant tombés en l’espace de six mois. Parmi d’autres, George Orwell a témoigné de la façon dont le manque d’armes et de munitions, les ordres d’attaques-suicides sans protection d’artillerie ou d’aviation, permirent, sur le front d’Aragon l’extermination systématique des militants du P.O.U.M. combattant dans ses « propres milices » (Orwell, op. cit., pp. 19, 21, 29). Toutefois, La Batalla du 21 janvier publie une résolution du comité exécutif qui constitue un effort pour sortir de cette situation, puisqu’elle affirme : « Sauf dans le cas où il est possible de constituer sous notre contrôle direct et avec nos propres cadres une division entière de la nouvelle armée, nos militants et sympathisants doivent être répartis dans différentes unités. » Enfin, les conditions de la guerre civile - agressions répétées des militants et des locaux - rendaient nécessaire la garde des immeubles par des miliciens sûrs, et il peut paraître abusif de la part de Trotsky de reprocher au P.O.U.M. d’avoir fait garder ses locaux par ses propres miliciens ; le contraire eût constitué une grave preuve d’irresponsabilité. (P. Broué)

[36] Le développement de « partis centristes » dans une période de crise des organisations traditionnelles, et comme étape de « transition » pour leurs anciens militants, constituait, selon Trotsky, une voie pratiquement inévitable en même temps que très dangereuse pour la formation rapide des partis authentiquement révolutionnaires qu’il voulait constituer. (P. Broué)

[37] On peut remarquer que Trotsky fait dans une certaine mesure ici ce qu’il reproche au P.O.U.M. de faire en montrant ce que les anarchis­tes « auraient pu faire ». Mais il est évident que le P.O.U.M. - résultat, sans doute de sa propre division interne - fit preuve sur ce plan d’une grande timidité. Ainsi La Batalla du 28 janvier 1937 souligne-t-elle la modération qu’elle avait manifestée, le 24 novembre 1936, quand elle avait élevé une protestation contre le refus dicté par les conseillers russes de l’ambassade et les dirigeants du P.C. d’inclure un représentant du P.O.U.M. dans la junte de défense de la capitale. Là aussi, le contraste est vif avec El Combatiente rojo, qui écrivait le 2 septembre 1937 : « Ce n’est pas par hasard (...) qu’aujourd’hui, dans le procès de Zinoviev-Kamenev, on tente d’impliquer Trotsky. L’antagonisme entre la bourgeoisie libérale et le marxisme révolutionnaire se vérifie une fois de plus. Léon Trotsky, fondateur avec Lénine de la III° Internationale, organisateur génial de l’armée rouge, continue d’être fidèle au drapeau de l’internationalisme prolétarien. Ce n’est pas de la faute des bolcheviks-léninistes si le stalinisme a remplacé le drapeau rouge du prolétariat par les drapeaux tricolores des républicains démocratiques. (...) La bureaucratie stalinienne, qui a effacé de son programme le devoir de lutter pour la victoire de la révolution mondiale et qui se dévoue à la tâche plus modeste de défendre la démocratie bourgeoise, a de nouveau déchaîné sa fureur antitrotskiste, c’est-à-dire toute la haine de son impuissance face aux vrais révolutionnaires, les bolcheviks-léninistes du monde entier. C’est pour tenter de couvrir sa capitulation qu’elle bâtit de semblables « affaires », qu’elle organise des procès et ordonne de fusiller les vieux-bolcheviks ». Le lien entre les procès de Moscou et la lutte contre­-révolutionnaire du stalinisme ne sera fait explicitement par Nin qu’au début de 1937, après le début de l’offensive terroriste et, en particulier, les premières mesures contre la section de Madrid. (P. Broué)

[38] De la débâcle des « volontaires » italiens, sous les coups d’une propagande révolutionnaire intense, au moins autant que sur le plan purement militaire, l’observateur américain Herbert Matthews a écrit qu’elle avait été pour le fascisme italien ce que Bailen avait été pour l’armée napoléonienne, l’événement le plus considérable en tout cas depuis 1918 (Matthews, Two Wars and More to Come, p. 264). Quant aux pourparlers avec les nationalistes marocains en vue d’une telle propagande en direction des soldats marocains de Franco, ils échouèrent par suite du refus des gouvernements de Front populaire de proclamer l’indépendance du Maroc, refus qu’ils justifiaient ici encore par la nécessité de ne pas mécontenter les gouvernements de Paris, au premier chef, et de Londres. (P. Broué)

[39] Témoignage précieux de la part de l’auteur de l’Histoire de la révolution russe, dont il avait été l’un des principaux acteurs, c’est là une opinion partagée par Andrés Nin qui connut la révolution russe dans ses premières années. (P. Broué)

[40] Natalia Trotsky raconte, à propos de l’année 1927, les circonstances dramatiques dans lesquelles Trotsky qualifia pour la première fois Staline de « fossoyeur de la révolution » : « Mouralov, Ivan Smirnov et les autres se réunirent un après-midi chez nous, au Kremlin, attendant que Léon Davidovitch rentrât d’une réunion du Bureau politique. Piatakov revint le premeir, très pâle, bouleversé. Il se versa un verre d’eau, but avidement, et dit : « J’ai vu le feu, vous le savez, mais ça, ça ! C’était pire que tout ! Et pourquoi Léon Davidovitch a-t-il dit ça ? Staline ne le pardonnera pas à ses arrière-neveux ! » Piatakov, accablé, ne put même pas nous expliquer clairement ce qui s’était passé. Quand Léon Davidovitch entra enfin dans la salle à manger, Piatakov se précipita vers lui : « Mais pourquoi avez-vous dit ça ? » Léon Davidovitch écarta de la main les questions. Il était épuisé et calme. Il avait crié à Staline : « Fossoyeur de la révolution ! » Le secrétaire général s’était levé, se dominant avec peine, et s’était jeté hors de la salle en faisant claquer la porte. Nous comprîmes tous que cette rupture était irréparable » (Victor Serge, Vie et mort de Trotsky, pp. 180-181.) Bien qu’il n’ait pas toujours à l’époque exactement mesuré la capacité contre-révolutionnaire du stalinisme, Trotsky avait depuis des années compris son rôle, alors que bien des révolutionnaires authentiques sous-estimaient cette capacité, quand ils ne nourrissaient pas encore des illusions à son sujet. (P. Broué)

[41] Le 28 mars 1917, avant le retour de Lénine, s’était tenue à Petrograd une conférence panrusse des bolcheviks. Staline, récemment revenu de Sibérie, et Kamenev orientaient le parti vers une politique de conciliation. Dans le rapport, Staline déclarait : « Le pouvoir s’est divisé entre deux organes dont aucun n’exerce la plénitude du pouvoir. Entre eux existent et doivent exister des frictions, une lutte. Les rôles se sont partagés entre eux. Le Soviet a pris en fait l’initiative des transformations révolutionnaires, le Soviet est le chef révolutionnaire du peuple insurgé, l’organe qui contrôle le gouvernement provisoire. Le gouvernement provisoire a pris en fait le rôle de consolidateur des conquêtes du peuple révolutionnaire. Le Soviet mobilise les forces, contrôle. Le gouvernement provisoire, en trébuchant, en s’embrouillant, prend le rôle de consolidateur des conquêtes du peuple déjà réalisées. » Il appelait à « gagner du temps en freinant le processus de rupture avec la moyenne bourgeoisie » et contestait qu’il soit opportun de poser le problème du pouvoir, précisant : « Le gouvernement provisoire n’est pas si faible que ça. Sa force repose sur le soutien que lui apporte le capital anglo-français, sur l’inertie de la province, sur les sympathies qu’il éveille. » Cette ligne, la même qui était défendue en Espagne par le P.C.E. et les autres partisans du Front populaire, devait être mise en pièces par les Thèses d’avril de Lénine. (« Procès-verbaux de la conférence... » Voprosy Istorii K.P.S.S., n°5, 1962, p. 112.) (P. Broué)

[42] Au cours des dernières années, les livraisons de charbon polonais à l’Espagne ont bien aidé Franco à briser les grèves des mineurs asturiens... (P. Broué)

[43] Le général Miaja abandonna le P.C. avant la fin de la guerre civile, acceptant de présider la junte créée par le général Casado, vraisemblablement avec l’appui britannique, afin d’éliminer les dirigeants du P.C. et Negrin et de négocier la fin de la guerre civile. L’un de ses principaux collaborateurs, le général Rojo, devait retourner après la guerre dans l’Espagne franquiste. (P. Broué)


P. Broué, E. Témime

La Révolution et la Guerre d’Espagne

Pour ceux qui, de bonne foi, pensent que les nécessités de la guerre – et elles seules – ont commandé l’évolution politique en Espagne républicaine, il n’est pas facile d’expliquer que le gouvernement Largo Caballero, sous lequel avaient été remportés des succès militaires aussi importants que la résistance de Madrid et la victoire de Guadalajara, ait pu tomber si peu de temps après. C’est que les problèmes proprement politiques priment en définitive les autres, conformément au principe souvent cité de Clausewitz suivant lequel « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Le redressement de la situation militaire entre septembre 1936 et avril 1937 devient ensuite un facteur secondaire par rapport aux modifications du contexte politique, aux conditions de sa réalisation et à ses conséquences.

Largo Caballero, en prenant la tête du gouvernement, avait cru que sa seule présence le garantirait contre tout risque d’évolution à droite et qu’on tout état de cause l’Espagne demeurerait une « république de travailleurs. » [1]. Mais, ce faisant, il s’est enfermé dans un cadre qui n’est plus le cadre révolutionnaire. La politique de la France, de l’Angleterre, de l’U.R.S.S. qu’il a choisi de ne pas mécontenter pour éviter l’isolement du pays, sont devenus des facteurs primordiaux de sa politique intérieure, commandent la conception même de la politique de guerre.

De même, la restauration de l’État a permis la renaissance de forces qui semblaient définitivement écrasées au lendemain des journées de juillet : actionnaires expropriés ou propriétaires terriens, fonctionnaires anciens et nouveaux, représentants des partis politiques dont l’autorité, dans le nouvel « État populaire » tend à s’étendre aux dépens de celle des syndicats. A ce sujet, Carlos Rama écrit : « Ces trois forces conjuguées – fonctionnaires de l’État, propriétaires, politiques – trouvaient la solution de leurs problèmes dans la reconstruction de l’État, dans la restauration de l’appareil légal et dans son prestige politique, juridique et social » [2].

La reconstruction de l’État – un moyen pour gagner la guerre, aux yeux de Largo Caballero – bouleverse les données et le rapport des forces : elle devient aux yeux de larges couches, petite bourgeoisie, bureaucratie, un objectif en soi. L’autorité de Largo Caballero sur les ouvriers a pu la réaliser sous les apparences d’un compromis avec la révolution. Mais l’État restauré a de plus en plus tendance à rompre avec la révolution et à la combattre : les forces politiques qui s’expriment à travers lui rejoignent celles qui agissent sous la pression des forces des puissances occidentales et de l’U.R.S.S. De l’arrêt de la révolution, on veut passer à la lutte contre la révolution et, dans cette voie, Largo Caballero est désormais un obstacle. Les pressions extérieures : le problème du Maroc

Aucun exemple n’illustre mieux les conséquences sur la guerre de sa politique « antifasciste » que la position du gouvernement Largo Caballero à l’égard du Maroc. Avant la révolution, les vues du « vieux », telles qu’elles s’exprimaient dans le programme du groupe socialiste de Madrid, étaient, sans ambiguïté, pour la reconnaissance du « droit d’autodétermination politique, y compris celui à l’indépendance ». La participation des Marocains à la guerre civile dans l’armée de Franco rendait ce problème plus aigu encore. Il est facile, en effet, de comprendre que la proclamation de l’indépendance du Maroc par le gouvernement républicain aurait pu avoir d’incalculables conséquences sur le moral des troupes indigènes servant dans l’armée rebelle : tous les groupes politiques républicains, les nationalistes marocains et Franco lui-même en avaient pris conscience [3].

Cependant, en 1936-37, le problème d’une alliance des républicains espagnols avec les nationalistes marocains dépasse de beaucoup le cadre de l’Espagne. La France et l’Angleterre, dont le Front populaire espagnol attend une aide, sont des puissances coloniales : une agitation révolutionnaire au Maroc espagnol constituerait une menace directe pour les positions françaises [4] au Maroc et au Maghreb et inquiéterait l’Angleterre aux prises avec l’agitation des Egyptiens et des Arabes de Palestine.

Certains éléments révolutionnaires proposent de « déchaîner la révolte dans le monde islamique » [5]. Le gouvernement Largo Caballero choisit la politique contraire : les délégations de nationalistes marocains venus demander à Valence argent et matériel repartent les mains vides [6]. Rien ne doit être fait qui puisse constituer une menace pour les intérêts anglais ou français. Franco a beau jeu, pour assurer ses arrières marocains, d’y autoriser les journaux et les réunions interdites au Maroc français par le gouvernement Léon Blum, l’ « allié » potentiel du Front populaire espagnol. Le gouvernement Largo Caballero ira plus loin, proposant à Londres et Paris des concessions territoriales au Maroc [7]. Le désir de ne pas mécontenter les puissances occidentales le conduit ici à renoncer délibérément, non seulement au principe de l’autodétermination des peuples coloniaux, mais encore à une chance réelle de frapper Franco au cœur de sa puissance. L’arrêt de la révolution, ici, a une influence directe sur la conduite de la guerre. La volonté de respecter les accords internationaux depuis le traité d’Algésiras, derrière laquelle se retranche le ministre des Affaires étrangères, Alvarez del Vayo, prive l’armée populaire de l’instrument révolutionnaire du défaitisme dans l’armée ennemie que lui aurait fourni l’alliance de la révolution espagnole avec le nationalisme, nord-africain et qu’elle avait su si bien utiliser contre l’intervention italienne. Les rapports avec l’U.R.S.S.

L’isolement de la République, le soutien matériel de l’U.R.S.S. ont donné un caractère particulier à l’action en Espagne des diplomates russes. Rosenberg et Antonov Ovseenko sortent immédiatement du rôle traditionnellement dévolu aux ambassadeurs et consuls. Ils ont des contacts et des discussions quotidiens avec hommes politiques et chefs militaires espagnols, interviennent dans la presse, prennent la parole dans des meetings publics pour y défendre la politique de leur gouvernement et apporter leur soutien à celui de l’Espagne [8]. Le gouvernement de l’U.R.S.S. conçoit son alliance avec l’Espagne sous une forme entièrement nouvelle, exempte de tout souci formaliste.

C’est Luis Araquistain qui, le premier, a rendu publique une lettre de Staline, Vorochilov et Molotov, remise par Rosenberg en décembre 1936 à Largo Caballero[9]. Les dirigeants russes demandent au chef du gouvernement espagnol s’il est satisfait de l’action des « camarades conseillers militaires », se préoccupent de savoir s’ils ne sortent pas de leur tâche de conseillers, le prient de donner son opinion « directe et sans ambages » sur le « camarade Rosenberg ». L’intérêt du document réside surtout dans les « conseils d’amis » donnés par le gouvernement russe au gouvernement espagnol. Il faut, selon lui, tenir compte des paysans et se les attacher par « quelques décrets, ayant trait à la question agraire et aux impôts », gagner l’appui ou, au moins, la bienveillante neutralité de la petite et moyenne bourgeoisie en les protégeant contre les confiscations et « en leur assurant, dans toute la mesure du possible, la liberté du commerce », attirer au gouvernement les amis d’Azaña « pour empêcher les ennemis de l’Espagne de la considérer comme une République communiste, ce qui constitue le pire danger pour l’Espagne », déclarer enfin solennellement que le gouvernement « ne tolérera pas que soit porté atteinte à la propriété et aux intérêts légitimes des étrangers établis en Espagne et citoyens des pays qui ne soutiennent pas les rebelles ».

Largo Caballero, le 12 janvier, répond brièvement. Relevant dans la note russe une phrase sur « l’action parlementaire, moyen d’action peut-être plus efficace en Espagne qu’en Russie », il précise sèchement que « l’institution parlementaire n’a pas, même parmi les simples républicains, d’enthousiastes défenseurs ». Il assure par ailleurs que les conseillers russes « accomplissent leur mission avec un véritable enthousiasme et un extraordinaire courage ». Quant à Rosenberg, « tout le monde l’aime ». Largo Caballero remercie les dirigeants russes de leurs conseils, souligne que la politique qu’ils lui suggèrent est en réalité la sienne. Il est vrai qu’il n’y a pas, à cette date, de divergence essentielle sur la politique générale entre Moscou et Valence. Le ton de la réponse de Largo Caballero traduit cependant un certain mécontentement : les « conseils » de Staline sont peut-être justes, mais le fait qu’ils aient pu être donnés dénote une certaine insuffisance d’information de la part de Staline en même temps qu’une condescendance qui froisse la susceptibilité du dirigeant espagnol.

Là, sans doute, se trouve la racine d’une mésentente qui va grandir. Dans quelques mois, le « Lénine espagnol » sera dénoncé par les communistes comme un « bureaucrate », un « cacique », un « saboteur de l’unité ». C’est que, sur la base de cette méfiance, des désaccords réels vont apparaître.

L’un des premiers facteurs de la détérioration des rapports semble avoir été la résistance de Largo Caballero aux propositions faites par l’U.R.S.S. de fusion en Espagne entre socialistes et communistes. Selon Araquistain, Largo Caballero aurait opposé une brutale fin de non-recevoir à une telle proposition, faite dans une nouvelle lettre de Staline apportée cette fois par l’ambassadeur d’Espagne à Moscou, Pascua. Le vieux leader de l’U.G.T. a pourtant été, de tous temps, le paladin de l’unité. Mais il faut admettre que l’évolution de la J.S.U., l’adhésion au P.C de l’ancienne direction des J.S. ne constituent pas à ses yeux un encouragement à cette politique. Surtout, il semble fort mécontent de l’attitude de la Junte de Madrid, dont les animateurs, nous l’avons vu, sont les hommes du P.C. et de la J.S.U. : il consacre plusieurs pages de Mis Recuerdos à ce qu’il appelle « l’opposition ouverte » de la Junte et de Miaja, leur volonté de réduire le gouvernement à un rôle subalterne. La toute-puissance du P.C. à Madrid, le contrôle qu’il exerce sur l’armée de la capitale par le triple biais du 5° régiment, des commissaires politiques et de corps des conseillers russes, soulèvent en lui bien des inquiétudes. Il a l’impression qu’Alvarez del Vayo, jusque-là son fidèle lieutenant, s’est mis aux ordres des Russes, et il le lui reproche violemment. A ses yeux, les conseillers russes et les communistes constituent un obstacle à son autorité. Il finit par se plaindre de l’ « ingérence » de Rosenberg dans les affaires espagnoles et le congédie, suivant ses propres paroles « en termes fort peu diplomatiques ». Le 21 février 1937, Rosenberg est rappelé à Moscou [10] et remplacé par Léon Gaikiss. La crise, jusque-là reste secrète, éclate au grand jour. Elle s’est nourrie de nombreux incidents et de développements politiques intéressant l’ensemble des groupes de l’Espagne républicaine. L’opposition de droite se cherche

Indispensable pour une reconstruction de l’État en 1936, Largo Caballero est devenu, en 1937, un obstacle pour ceux qui ne veulent pas d’une révolution sociale et veulent faire disparaître toute empreinte révolutionnaire de l’ « État populaire ». La rupture de l’alliance entre Largo Caballero et les Russes leur donne une occasion. La réserve du gouvernement français et la poursuite de la non-intervention leur offrent un argument.

On assiste, dans le parti socialiste, à un renversement des alliances. Au moment où les amis de Largo Caballero s’éloignent des communistes, ceux de Prieto s’en rapprochent. L’exécutif, que dirigent Gonzalez Peña et Lamoneda, se fait le champion de l’ « unité », signe en février un accord pour la généralisation à tous les échelons de Comités de liaison qui feront des deux partis ouvriers un seul bloc à l’intérieur du Front populaire. Prieto, à cette époque, va plus loin encore, et se prononce pour la fusion immédiate avec le parti communiste [11]. C’est que les raisons mêmes qui éloignent du P.C. Largo Caballero ne peuvent qu’en rapprocher Prieto. Les communistes et les socialistes de droite sont en effet d’accord pour la restauration de l’État, pour l’organisation d’une armée régulière, contre les collectivisations, pour la défense des classes moyennes, contre l’intervention des syndicats et pour l’arrêt de la révolution. Les uns et les autres situent le conflit, non sur le terrain d’une guerre de classes, mais à l’échelle internationale, comme un conflit entre démocratie et fascisme. L’évolution de la J.S.U., inquiétante pour Largo Caballero, est rassurante pour Prieto ; à son Congrès de Valence, en janvier 37, Santiago Carrillo se fait le champion de l’ « unité nationale », prêche le renoncement à tout objectif socialiste immédiat : la coalition qu’il propose contre les trois ennemis, Franco, les « trotskystes » et les « incontrôlables », répond au désir des modérés de lutter dans la République contre les « extrémistes ».

Les républicains, eux aussi, se félicitent de cette évolution : la « révolution bolchevik » n’est plus qu’un épouvantail du passé, les communistes ont gagné leurs galons d’organisation « respectable ». A Madrid, les Jeunesses républicaines fondent avec la J.S.U. une « alliance » permanente. Les républicains espèrent, avec la normalisation, une médiation des puissances. Carlos Espla et d’autres dirigeants préparent un voyage en France, Azaña enverra Resteiro à Londres [12]. Le plan de réconciliation de Martinez Barrio est repris et rajeuni : on parle d’une Junte militaire sous le général Miaja qui obtiendrait l’appui de Londres pour une paix de compromis [13]. Rien de tout cela n’est encore très cohérent, ni organisé. La coalition antifasciste craque de tous côtés, mais il faudra qu’éclatent bien des incidents pour que se dessine un nouvel alignement des forces. La chute de Malaga : coalition générale contre Largo Caballero

La première bataille publique n’est pas menée contre Largo Caballero, trop populaire encore pour être attaqué de front. Depuis la bataille de Madrid, les adversaires du gouvernement concentrent leurs attaques sur son homme de confiance, le général José Asensio. « Grand et fort, jeune d’allure, intelligent, bon militaire, démagogue... et un peu intrigant, audacieux, aventureux, ambitieux » [14], cet officier de carrière républicain qui avait endossé la « mono des milices » et combattu à Malaga puis à Somosierra, fait connaissance de Largo Caballero pendant l’été 1936, sur le front de la Sierra. Il est devenu son sous-secrétaire d’État à la Guerre. Dans ces fonctions, depuis septembre 36, il a joué un rôle éminent dans l’organisation de l’armée populaire et dans la conduite des opérations militaires et s’est déjà, à plusieurs reprises, heurté aux communistes, qui mènent contre lui une campagne systématique, discrète, mais efficace, de dénigrement à laquelle s’associe la C.N.T. [15].

La dramatique chute de Malaga, le 8 février, sera l’occasion de l’attaque publique contre lui. Assiégée depuis l’été 36, la cité andalouse n’a jamais reçu les renforts, ni surtout les armes et le matériel qu’elle demandait. Communistes et anarchistes s’y sont affrontés les armes à la main. Lors du débarquement des troupes italiennes qui vont la prendre, la flotte républicaine, ancrée à Carthagène, ne bouge pas. Quand le danger se précise, Valence ne prend aucune mesure. N’avait-on pas, à ce moment-là, le moyen de sauver Malaga sans dégarnir Madrid ? C’est l’hypothèse la plus probable. En tout cas, dans Malaga abandonnée, divisée, férocement bombardée, défendue sans conviction par des officiers qui ne sont pas maîtres de leurs troupes, le moral lâche : les miliciens, pris de panique, s’enfuient sur les routes encombrées de réfugiés, souvent à la suite de leurs chefs [16]. La chute de la ville, le ralliement aux nationalistes, au dernier moment, d’unités de gardes et d’asaltos, la répression terrible qui s’abat dès l’entrée des vainqueurs, produisent une impression profonde. Le 14, à Valence, un immense cortège commun C.N.T.-U.G.T. rassemble des centaines de milliers de manifestants, réclamant la mobilisation générale, l’épuration du corps des officiers, la réalisation effective du commandement unique. Largo Caballero approuve les mots d’ordre lancés, mobilise. Cependant, la presse communiste dénonce en Asensio le responsable de la défaite. Les républicains, les socialistes de droite, la C.N.T., se joignent à sa campagne : tous les partis de la coalition antifasciste exigent le départ du sous-secrétaire d’État. Largo Caballero, qui lui garde toute sa confiance, lutte jusqu’au bout pour le conserver auprès de lui et « pleure des larmes de rage » quand il se voit battu : le 21 février, Asensio démissionne [17]. C’est, pour le Président, une défaite personnelle.

Largo Caballero remplace son collaborateur par un autre de ses fidèles, Carlos de Baraibar [18]. Comme le journal Politica, de la gauche républicaine, critique cette nomination, le président du gouvernement répond personnellement au journal, puis, dans un long article, attaque, sans nommer personne, les espions et les agents de l’étranger qui fourmillent dans les milieux politiques, laisse entendre que les républicains rêvent d’un compromis avec Franco qu’imposerait une médiation occidentale. Carlos Espla renonce à son voyage.

La contre-attaque de Largo Caballero intimide les opposants, mais achète de lui aliéner les dernières sympathies. Républicains, socialistes de droite et communistes lui cherchent un successeur. On parle de Prieto, Martinez Barrio, Negrin. Le Temps écrit le 23 mars : « Un ministère présidé par exemple par M. Negrin, l’actuel ministre des Finances (M. Prieto, grand animateur de la combinaison restant discrètement au second plan), pourrait peut-être se prêter à une médiation et offrir à l’Espagne républicaine une porte de sortie préférable à une lutte sans espoir. » Le conflit entre la C.N.T. et le P.C.

La chute de Malaga a aussi pour conséquence un regain d’hostilité entre le P.C. et la C.N.T. D’accord pour dénoncer la « trahison » et faire d’Asensio le bouc émissaire de la défaite, anarchistes et communistes s’accusent réciproquement d’avoir été les instruments de la trahison. Pour les communistes, les anarchistes de Malaga ont « joué à la révolution », multiplié les Comités, facteur d’indiscipline et d’irresponsabilité. Selon les anarchistes, le prosélytisme du P.C. a semé la division dans le front antifasciste et favorisé la mainmise des officiers traîtres. L’arrestation de Francisco Maroto, militant connu et chef de colonne de la C.N.T., sur l’ordre du gouverneur d’Almeria, met le feu aux poudres. En même temps, les socialistes dénoncent, dans un retentissant manifeste, l’activité des « tchékas » anarchistes, publiant une liste impressionnante de militants socialistes assassinés dans la région du Centre. La presse de la C.N.T. rétorque en dénonçant l’assassinat de plusieurs de ses militants, en Castille, par des troupes communistes. Le gouvernement tente d’apaiser les esprits, suspend les journaux de la C.N.T. et de la F.A.I. qui ont publié ces attaques, mais fait mettre Maroto en liberté provisoire [19].

Pourtant l’affaire des « tchékas » ne fait que commencer. Le journal C. N. T. publie des accusations précises de Melchior Rodriguez, délégué des prisons, contre José Cazorla, conseiller à l’ordre public de la Junte de Madrid. Selon lui, le P.C. possède toujours à Madrid des prisons privées dans lesquelles sont interrogés, torturés et parfois abattus des militants de la C.N.T. arrêtés sans mandat régulier par des policiers communistes, ainsi que d’anciens détenus des prisons d’État, acquittés par les tribunaux populaires, mais aussitôt enlevés par les policiers aux ordres de Cazorla.

L’enquête ouverte par la Sûreté aboutit à la découverte, dans l’entourage de Cazorla, d’un véritable gang se faisant payer à prix d’or la libération de prisonniers régulièrement poursuivis. C. N. T., le 14 avril, titre : « Cazorla est un provocateur au service du fascisme », et exige sa destitution. La Junte, pressée de tous côtés, annonce à son tour une enquête. Le scandale est énorme : Largo Caballero saisit l’occasion de se débarrasser de la Junte, qu’il dissout le 23 avril. Madrid aura, désormais, un Conseil municipal [20]. Caballero contre le Parti Communiste

La dissolution de la Junte est une victoire de l’État restauré, et une revanche de Largo Caballero. Elle lui redonne l’initiative. Le même jour, El Socialista de Madrid et Castilla Libre dénoncent le « scandale de Murcie » : dans des prisons privées aux mains du P.C., des militants socialistes sont détenus et torturés. Le gouvernement révoque le gouverneur civil, complice de cette activité clandestine, fait arrêter et juger quatre policiers communistes compromis. Puis il s’attaque à l’autre bastion du parti communiste, l’Armée. Largo Caballero restreint les pouvoirs des commissaires politiques et se réserve personnellement le droit de les désigner. De nombreux commissaires doivent abandonner leurs fonctions. C’est une véritable déclaration de guerre au P.C., que les communistes prennent comme telle. Ils entament alors contre Largo Caballero une campagne dont la presse ne donne jamais qu’un écho déformé. Ils en font le responsable de tous les revers militaires. Pour eux, il se conduit en « patron » et en « cacique », veut tout contrôler alors qu’il est incompétent ; il méprise, dans son « orgueil criminel », les conseils des spécialistes russes, entend exercer tout seul le « commandement unique » et veut jouer au « petit Napoléon ». Protecteur du « traître » Asensio, il s’est refusé à épurer l’Armée et, jaloux, n’a pas voulu faire de Miaja le chef d’état-major dont l’armée populaire a besoin [21].

Dans cette lutte de couloirs, Largo Caballero n’a pas l’avantage. Après Guadalajara, il propose un plan d’offensive qui avait été mis au point par Asensio. Il s’agit d’attaquer en direction de l’Estremadure et de l’Andalousie, de façon à couper en deux la zone franquiste le long d’une ligne Mérida-Badajoz. La faiblesse des effectifs nationalistes dans cette région, les sympathies et même l’appui de guérilleros que rencontrerait l’offensive républicaine sont les arguments mis en avant pour soutenir ce projet dont le premier résultat serait de soulager le front Nord. Mais il rencontre l’opposition de Miaja, qui refuse de dégarnir Madrid, et des conseillers russes qui ne croient pas possible une telle opération avec les troupes miliciennes dont on dispose sur ce front.

Tout président du Conseil et ministre de la Guerre qu’il est Largo Caballero ne parvient pas à appliquer son projet d’offensive : les Russes ne lui offrent que dix avions et Miaja refuse les transferts de troupes nécessaires du front de Madrid. Il est clair que Largo Caballero n’a plus, sur l’État restauré, une autorité suffisante [22]. La montée de l’opposition révolutionnaire

Or, à ce moment, le gouvernement doit faire face à de nouvelles difficultés économiques et sociales, que la propagande héroïque et cocardière ne suffit plus à faire oublier. Les usines ne tournent guère, ou au ralenti. L’approvisionnement se fait mal. La situation est catastrophique dans le domaine du ravitaillement. Entre juillet 36 et mars 37, le coût de la vie a doublé, alors que les salaires n’augmentent en moyenne que de 15 %. Le minimum que promettent les cartes de rationnement est loin d’être toujours assuré. Il y a des queues interminables devant les boulangeries. Le marché noir, par contre, prospère. Partout, même à Barcelone, restaurants et cabarets fonctionnent de nouveau, mais à des prix prohibitifs. Les innombrables bureaux qui ont remplacé les Comites sont souvent des officines de corruption. La presse du P.O.U.M. et celle de la C.N.T.-F.A.I. sont remplies de lettres de lecteurs posant les problèmes du coût de la vie, réclamant la fin des privilèges et de l’inégalité. Le 14 avril à Barcelone, des femmes manifestent contre le prix des denrées. Les organisations syndicales comme les partis ne cessent pourtant de demander aux travailleurs toujours plus de sacrifices pour contribuer à la victoire militaire : elles se heurtent au scepticisme et à l’amertume.

Au cours des premiers mois de 1937 sont ainsi créées des conditions favorables au développement d’une opposition révolutionnaire au sein même des organisations qui ont, à l’automne, accepté la collaboration.

C’est le P.O.U.M., exclu le premier de la coalition antifasciste, qui semble s’engager d’abord dans cette voie. Certes, il compte dans ses rangs de nombreux défenseurs de la politique de collaboration. La Batalla mène pendant plusieurs semaines une campagne pour la réintégration du P.O.U.M. au gouvernement de la Généralité, dénonce « l’orientation contre-révolutionnaire » dont elle voit le point de départ dans l’élimination du P.O.U.M. Cependant les résistances à cette ligne ont été vives. Il a fallu le renfort de Nin au côté de Companys pour obtenir la « soumission » des poumistes de Lérida. Le journal des Jeunesses déplore franchement la participation du parti au gouvernement. Et les événements postérieurs semblent renforcer les tenants de la thèse de la « non-participation » : le 13 avril 1937, Juan Andrade écrit dans La Batalla que cette participation a été « négative et même nocive ». Le projet de thèse de Nin pour le Congrès du P.O.U.M. reste muet sur ce point décisif. La même incertitude, les mêmes contradictions apparaissent dans la ligne politique et les mots d’ordre immédiats. Le Comité central, en décembre, a réclamé l’élection d’une Constituante sur la base des Comités d’ouvriers, de paysans et de soldats. Nin, le 1° avril, traduit : « Congrès des syndicats ouvriers, des organisations paysannes et des organisations de combattants ». Le 4, Andrade oppose aux syndicats les Comités élus par la base, et, dans une série d’articles dans La Batalla en avril, reprend le mot d’ordre des Comités et Conseils dont il fait la forme espagnole du soviet. D’ailleurs, les attaques dont le P.O.U.M. est l’objet de la part du P.C. et du P.S.U.C., la persécution, dirigée contre lui par de nombreuses autorités locales, l’action de la censure ne lui laissent guère de choix. Il est rejeté définitivement de la coalition. De plus en plus nettement, il s’oriente vers une ligne d’opposition révolutionnaire, dénonçant les résultats d’une coalition antifasciste qui se transforme en Union sacrée, l’arrêt et le recul de la révolution, « les agissements contre-révolutionnaires du P.C. et du P.S.U.C. ». Le P.O.U.M. toujours désireux avant tout de ne pas s’isoler de la direction comme des militants de la C.N.T. s’efforce de les convaincre d’organiser avec lui, contre le bloc modéré, un Front uni révolutionnaire pour la défense du mouvement ouvrier et des conquêtes de la révolution.

L’action de son organisation de jeunesse, la Juventud comunista iberica, est exempte de ces indécisions et de ces ambiguïtés. La J.C.I. se prononce nettement, dans une campagne systématique [23], pour la dissolution du Parlement et pour une Assemblée constituante élue sur la base des Comités d’usine, des assemblées de paysans et de combattants. Contrairement à Nin, elle affirme, que c’est à l’organisation de tels Comités, de type « soviet », que doivent se consacrer les révolutionnaires. Elle propose l’organisation d’un Front de la Jeunesse révolutionnaire pour la victoire dans la guerre et la révolution.

C’est indépendamment du P.O.U.M. que se développe dans la C.N.T. un courant d’opposition révolutionnaire. A Barcelone, un groupe de militants hostiles à la militarisation des milices s’est organisé sous l’étiquette des « Amis de Durruti », qui publient le journal El Amigo del Pueblo. Dans un tract diffusé en mars 1937, ils font ce qui est à leurs yeux un bilan : « Huit mois de guerre et de révolution ont passé. Nous constatons avec une profonde douleur les échancrures qui s’accusent dans la trajectoire de la révolution... Il s’était créé un Comité antifasciste, des Comités de quartier, des Patrouilles de contrôle et, après huit mois, il n’en reste rien. » Leur position sur la guerre et la révolution rejoint celle du P.O.U.M. et de la J.C.I. : « La guerre et la révolution sont deux aspects qu’on ne peut séparer. En aucun cas, nous ne pouvons tolérer que la révolution soit ajournée à la fin du conflit militaire. » Au printemps de 1937, de nombreux organismes locaux de la C.N.T. et de la F.A.I. reprennent ces thèmes, qui se retrouvent un peu partout dans leur presse, jusque dans La Noche, le quotidien du soir de la C.N.T. de Barcelone, sous la plume de Balius, animateur des « Amis de Durruti » [24].

La grande faiblesse de cette opposition est de n’avoir avec elle aucun dirigeant espagnol de premier plan. Santillan se tait. C’est un étranger, l’Italien Berneri [25] qui fait figure de théoricien et d’inspirateur de la tendance révolutionnaire. Dans son hebdomadaire de langue italienne, Guerra di Classe, il polémique, dès le 5 novembre 1936, contre les partisans du « vaincre Franco d’abord » : « Gagner la guerre est nécessaire ; cependant on ne gagnera pas la guerre en restreignant le problème aux conditions strictement militaires de la victoire, mais en les liant aux conditions politiques et sociales de la victoire. » Vieil émigré, à l’horizon et à la culture plus vastes que ses camarades espagnols, il a dénoncé les procès de Moscou et établi un rapport entre la politique générale de Staline et l’attitude du P.C., « légion étrangère de la démocratie et du libéralisme espagnols » [26]. A ses amis de la C.N.T.-F.A.I. à qui il reproche leur « naïveté politique », il demande pourtant de veiller : « L’ombre de Noske [27] se dessine... Le fascisme monarchiste-catholique-traditionaliste n’est qu’un des secteurs de la contre-révolution... Le seul dilemme est celui-ci : ou la victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire, ou la défaite. »

Cette opposition sans chefs a pourtant des troupes de plus en plus nombreuses. Les Jeunesses libertaires catalanes avaient en septembre signé avec la J.S.U. un pacte d’unité d’action. Mais dans leur organe, Ruta,elles prennent des positions révolutionnaires. Un manifeste du 1° avril dresse contre le gouvernement Caballero un véritable réquisitoire [28]. Les jeunes libertaires catalans dénoncent la coalition des communistes et des républicains comme le reflet en Espagne de l’alliance de l’U.R.S.S. avec la France et l’Angleterre en vue d’ « étrangler la révolution ».

On comprend que les mots d’ordre de la J.C.I. rencontrent dans leurs rangs un écho favorable. Le 14 février, plus de 50 000 jeunes assistent à Barcelone à un meeting pour la constitution en Catalogne du « Front de la jeunesse révolutionnaire ». Y prennent la parole, successivement, Fidel Mire, secrétaire des Jeunesses libertaires, Solano, secrétaire général de la J.C.I., et le jeune libertaire Alfredo Martinez, secrétaire du « Front » de Catalogne. Le mouvement s’étend rapidement à d’autres provinces : à Madrid [29] et au Levante, Jeunesses libertaires et J.C.I. organisent campagnes et meetings communs.

La jeunesse ouvrière se divise en deux camps. D’un côté, à l’appel de la J.S.U. se constitue l’ « Alliance de la jeunesse antifasciste », dont Santiago Carrillo voudrait qu’elle soit « l’unité avec les Jeunes républicains, avec les jeunes anarchistes, avec les jeunes catholiques qui luttent pour la liberté... pour la démocratie et contre le fascisme et pour l’indépendance de la patrie contre l’invasion étrangère », mais qui se réduit à une alliance entre la J.S.U. et les jeunesses de partis républicains. De l’autre, dans le Front de la jeunesse révolutionnaire, se groupent les révolutionnaires de la J.C.I. et des J.L. Or, les jeunes ont été à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire et de la lutte armée, Ils occupent, sinon dans partis et syndicats, du moins dans les forces armées une place importante. En dehors de la Catalogne, c’est la J.S.U. qui a regroupé et enrôlé derrière le P.C. la plus grande partie de la « jeune garde » militante. Nombre de ses militants, surtout les anciens de la Jeunesse socialiste, refusent de participer à l’Alliance, qu’ils jugent modérantiste, et affirment leurs objectifs révolutionnaires. Dès le lendemain de la Conférence de Valence, les protestations s’élèvent dans la J.S.U. contre la « nouvelle ligne », la « politique d’absorption et de confusionnisme », « l’abandon des principes marxistes » [30]. Le 30 mars le secrétaire de la fédération des Asturies, Rafaël Fernandez démissionne du Comité national de la J.S.U. Sa fédération rejette la ligne de Carrillo, dénonce le manque d’esprit démocratique dans l’organisation, signe avec les Jeunesses libertaires asturiennes un pacte pour la Constitution d’un Front de la jeunesse révolutionnaire [31]. Quelques jours après, c’est le secrétaire de la puissante fédération du Levante, José Gregori, qui démissionne à son tour du Comité national, soutenu, lui aussi, par sa fédération. Santiago Carrillo, dans Ahora, accuse les opposants de s’inspirer des trotskystes, de Franco et de Hitler. Le mouvement continue pourtant et, même en Catalogne, des groupes locaux adhèrent au Front révolutionnaire... La Crise ainsi ouverte dans la J.S.U. risque de mettre en question l’influence conquise par le P.C. sur une fraction importante de la jeunesse. Une situation explosive

Ainsi, au printemps de 1937 se trouvent de nouveau réunies les conditions d’une poussée révolutionnaire. Les thèmes de l’opposition révolutionnaire rencontrent au moins en Catalogne, un écho grandissant parmi les travailleurs qui suivent la C.N.T. et voient leurs « conquêtes » remises en question. Dans l’U.G.T., l’armée, l’administration, les partisans de Largo Caballero réagissent contre les communistes. Les difficultés économiques, les scandales des « tchékas » offrent à l’agitation un terrain favorable.

L’aile modérée de la coalition gouvernementale s’en inquiète. A la pression extérieure pour l’arrêt de la révolution est venue s’ajouter, au cours des derniers mois celle de la petite bourgeoisie qui se remet des coups de la terreur initiale et voudrait voir liquider définitivement les vestiges révolutionnaires. Au Levante et en Catalogne, les paysans réagissent parfois avec violence contre les tenants de la collectivisation, et tournent leur colère contre les syndicats ou milices ouvrières qui les y ont contraints. En Catalogne, la G.E.P.C.I., adhérente de l’U.G.T., est l’organisation de masse qui incarne l’hostilité anti-révolutionnaire de la petite bourgeoisie urbaine. Le gouvernement basque, plus solide a, lui, pris l’offensive. Ses forces de police ont occupé l’imprimerie du journal C.N.T. del Norte, saisi à Bilbao lors des journées de juillet, et c’est le journal communiste Euzkadi roja qui prend possession des locaux. Les militants de la C.N.T. se défendent les armes à la main et le gouvernement Aguirre fait arrêter la direction régionale de la Confédération. Quelques jours après, le 24 mars, le gouvernement basque annonce de grandes fêtes, dans l’ensemble de l’Euzkadi, à l’occasion de Pâques, la fermeture de toutes les salles de spectacle pour le Vendredi saint... Les révolutionnaires s’indignent et songent à se regrouper. Républicains, socialistes de Prieto, communistes prennent conscience du danger que constitue le regroupement révolutionnaire qui menace, pensent qu’il faudrait en finir auparavant avec P.O.U.M., C.N.T. et F.A.I., et stabiliser définitivement la République.

Largo Caballero comprend son isolement. Auprès de lui, on parle de plus en plus d’un « gouvernement syndical » [32], on exalte l’unité C.N.T.-U.G.T., on revient aux projets de septembre 1936. Le 1° mai à Valence a lieu un meeting commun C.N.T.-U.G.T., où Carlos de Baraibar attaque, quoique en termes voilés, le P.C. et l’U.R.S.S., et exalte l’union de la C.N.T. et de l’U.G.T., qui sont, à elles deux, toute l’Espagne. Mais ce qui était possible au lendemain de la révolution ne l’est plus aujourd’hui. Ni la C.N.T. ni l’U.G.T. ne sont plus des forces homogènes : les milieux dirigeants sont divisés, la masse des adhérents se range chaque jour plus nettement dans l’un des deux camps qui se dessinent. Largo Caballero reste au milieu. Il se veut arbitre au nom de l’État, combat à sa droite ceux qui lui en disputent le contrôle, à sa gauche ceux qui refusent son autorité. Il ne veut pas relancer la révolution de crainte de perdre la guerre, mais ne veut pas non plus enlever aux travailleurs, en luttant ouvertement contre la révolution, leurs raisons de gagner la guerre. Cependant, représentant des ouvriers à la tête de l’État il n’est plus maître ni des uns ni de l’autre. Comme le conflit signifierait sa disparition, il cherche à l’éviter, mais n’y parvient provisoirement, comme écrit Rabasseire, qu’en « s’abritant derrière l’État fossile », en composant, en rusant, et, en définitive, en ne faisant rien. C’est Henri Rabasseire qui résume : « Il intriguait, il composait avec les forces qui avaient surgi, et tout en espérant les dominer, il confectionna de petites coteries personnelles ; la routine régnait plus que jamais – pour la simple raison qu’il s’était proposé la réunion de forces qui ne pouvaient être contenues par d’autres moyens. Il ne voulait ni la milice, ni l’armée régulière ; il ne voulait ni l’ancienne bureaucratie, ni la nouvelle organisation révolutionnaire ; il ne voulait ni la guérilla, ni les tranchées. Il promit aux communistes la mobilisation générale et le plan de fortifications, et aux anarchistes la guerre révolutionnaire ; en fait, il ne fit ni l’un ni l’autre. » [33]. Les journées de mai de Barcelone

C’est en Catalogne que subsiste l’essentiel des conquêtes révolutionnaires et de l’armement des ouvriers ; c’est là qu’est le bastion de l’opposition révolutionnaire. C’est là aussi que se trouve l’organisation la plus résolument décidée à mettre un terme à la révolution, le P.S.U.C. [34] qu’appuient fermement l’État républicain de Companys et la petite bourgeoisie impatiente de secouer le joug des anarchistes. C’est là que se produiront les événements qui mettront le feu aux poudres.

C’est d’abord, le 17 avril, l’arrivée à Puigcerda, puis à Figueras et dans toute la région frontière, des carabiniers de Negrin venus reprendre aux miliciens de la C.N.T. le contrôle des douanes qu’ils détiennent depuis juillet 36. Devant la résistance des miliciens, le Comité régional de la C.N.T. catalane se précipite sur les lieux pour négocier un compromis. Le 25 avril, à Molins de Llobregat, Roldan Cortada, dirigeant de l’U.G.T. et membre du P.S.U.C., est assassiné. Le P.S.U.C. réagit avec violence, dénonce les « incontrôlables » et les « agents fascistes cachés ». La C.N.T. condamne formellement le meurtre, exige une enquête qui mettrait, selon elle, ses militants hors de cause. Mais le meurtre de Roldan Cortada est venu aviver les souvenirs de l’époque des paseos et des règlements de compte du lendemain de la révolution. Le P.S.U.C. pousse son avantage. L’enterrement du leader U.G.T. est l’occasion d’une puissante manifestation : policiers et soldats des troupes contrôlées par le P.S.U.C. défilent en armes pendant trois heures et demie [35]. Les délégués du P.O.U.M. et de la C.N.T. venus à l’enterrement comprennent que la situation est plus grave qu’ils ne l’avaient cru : c’est une manifestation de force que le P.S.U.C a organisée contre eux. Le lendemain, lapolice de la Généralité fait à Molins de Llobregat une expédition punitive : elle y arrête les dirigeants anarchistes locaux, soupçonnés d’avoir participé à l’assassinat : et les ramène, menottes aux mains, à Barcelone. A Puigcerda, carabiniers et anarchistes échangent des coups de feu : huit militants anarchistes sont tués, et parmi eux, l’âme de la collectivisation de la région, Antonio Martin [36].

C’est le moment où, à Barcelone, se répand le bruit de l’arrivée d’une circulaire du ministère de l’Intérieur prescrivant le désarmement de tous les groupes ouvriers non intégrés dans la police d’État. Immédiatement, les ouvriers réagissent : pendant plusieurs jours, suivant le rapport des forces, ouvriers et policiers se désarment les uns les autres. Barcelone semble à la veille de combats de rues. Le gouvernement interdit toute manifestation et toute réunion pour le 1° mai. Solidaridad obrera dénonce ce qu’elle appelle « la croisade contre la C.N.T. » et invite les travailleurs à déjouer toute provocation. La Batalla appelle à veiller « l’arme aux pieds ».

C’est le lundi 3 mai que la bataille qui menaçait éclate, avec l’incident du central téléphonique. Le bâtiment a été repris en juillet aux insurgés par les hommes de la C.N.T. Depuis, le central, qui appartenait au trust américain American Telegraph and Telephon C°, a été saisi et fonctionne sous la direction d’un Comité U.G.T.-C.N.T. et d’un délégué gouvernemental. Il est gardé par des miliciens de la C.N.T. Il constitue un excellent exemple de ce qu’est la dualité de pouvoirs et de ce qu’il en subsiste puisque la C.N.T. catalane est ainsi à même de contrôler ou d’interrompre à volonté, non seulement les communications ou ordres du gouvernement catalan, mais aussi les communications entre Valence et ses représentants à l’étranger [37]. Ce jour-là, Rodriguez Salas, commissaire à l’Ordre public et membre du P.S.U.C., se rend au Central avec trois camions de gardes et y pénètre. Il désarme les miliciens du rez-de-chaussée, mais doit s’arrêter devant la menace d’une mitrailleuse en batterie dans les étages [38]. Aussitôt mis au courant, les dirigeants anarchistes de la police Asens et Eroles se précipitent à la Telefonica,où, selon Solidaridad obrera du 4 mai, « ils interviennent opportunément pour que nos camarades qui s’étaient opposés à l’action des gardes dans le bâtiment renoncent à leur juste attitude ». Mais, en même temps, la majorité des ouvriers se met en grève : Barcelone se couvre de barricades, sans qu’aucune organisation ait lancé le moindre mot d’ordre.

Le soir, dans la ville sur pied de guerre, se tient une réunion commune des Comités régionaux de la C.N.T., de la F.A.I., des Jeunesses libertaires et du Comité exécutif du P.O.U.M. Les représentants du P.O.U.M. déclarent que le mouvement est la riposte spontanée des ouvriers de Barcelone à la provocation et que le moment décisif est venu : « Ou nous nous mettons à la tête du mouvement pour détruire l’ennemi intérieur, ou le mouvement échoue et ce sera notre destruction. » Mais les dirigeants de la C.N.T. et de la F.A.I. ne les suivent pas et décident de travailler à l’apaisement.

Le lendemain, 4 mai, les ouvriers dont l’action est approuvée par le P.O.U.M., les Jeunesses libertaires et les Amis de Durruti, sont maîtres de la capitale catalane qu’ils encerclent peu à peu. Après une entrevue avec les dirigeants de la C.N.T., Companys prend la parole à la radio, désavoue l’initiative de Rodriguez Salas contre le central téléphonique et lance un appel au calme. Le comité régional de la C.N.T. l’appuie : « Déposez vos armes. C’est le fascisme que nous devons abattre. » Solidaridad obrera ne rend compte des événements de la veille qu’en page 8, ne dit pas un mot des barricades qui couvrent la ville. A 17 heures arrivent en avion, de Valence, Hernandez Zancajo, dirigeant de l’U.G.T., ami personnel de Largo Caballero et deux des ministres anarchistes, Garcia Oliver et Federica Montseny. Ils se succèdent sur les ondes, joignant leurs efforts à ceux de Companys et des dirigeants régionaux de la C.N.T. : « une vague de folie a passé sur la ville, s’écrie Garcia Oliver. Il faut immédiatement mettre fin à cette lutte fratricide. Que chacun reste sur ses positions... Le gouvernement... va prendre les mesures nécessaires » [39].

Le mercredi 5 mai, les ouvriers tiennent toujours les barricades. La radio diffuse le texte des accords passés entre la C.N.T. et le gouvernement de la Généralité : cessez-le-feu et statu quo militaire, retrait simultané des policiers et des civils armés. Rien n’est dit du contrôle de la Telefonica. Cependant le mouvement est en régression. Les éléments C.N.T. de la 26° division et des éléments de la 29° du P.O.U.M. qui s’étaient concentrés à Barbastro pour marcher sur Barcelone à la nouvelle des événements, ne dépassent pas Binefar : des délégués du Comité régional de la C.N.T. ont réussi à persuader le chef de la 26° division, Gregorio Jover, qu’il faut éviter tout geste agressif. Après quelque hésitation, c’est un autre dirigeant de la C.N.T., Juan Manuel Molina, sous secrétaire à la Défense de la Généralité qui parvient à persuader l’officier anarchiste Maximo Franco d’arrêter ses hommes à Binefar. Pourtant, à plusieurs reprises, tout risque de rebondir : des éléments du P.S.U.C. attaquent la voiture de Federica Montseny, le secrétaire de l’U.G.T. catalane, Antonio Sesé, dont la radio vient d’annoncer l’entrée au gouvernement est tué, vraisemblablement par des miliciens de la C.N.T. Les Amis de Durrruti appellent à continuer la lutte : la C.N.T.-F.A.I. les désavoue en termes très énergiques.

Le jeudi 6 mai, l’ordre est presque rétabli. Companys proclame qu’il n’y a « ni vainqueurs, ni vaincus ». La masse des ouvriers de Barcelone a écouté les appels au calme et le P.O.U.M. s’incline : « Le prolétariat, proclame-t-il, a remporté sur la contre-révolution une victoire partielle... Travailleurs, retournez au travail. » Le nouveau gouvernement, composé provisoirement d’un républicain, de Mas de la C.N.T. et Vidiella de l’U.G.T., ne comprend plus ni Comorera ni Rodriguez Salas. L’interprétation de Companys paraîtrait la bonne si ne se produisait à ce moment l’intervention de Valence. C’est investis d’une mission gouvernementale d’apaisement que Garcia Oliver et Montseny sont venus à Barcelone avec, s’il faut les croire, promesse expresse qu’aucune intervention militaire ne se produirait avant qu’ils ne l’aient demandée eux-mêmes. Dès le 5 mai pourtant des navires de guerre sont arrivés dans la rade, sur ordre de Prieto. Quelques heures après, sur la demande expresse de Companys et sous la pression des ministres, Largo Caballero décide de prendre en mains l’ordre public et la défense en Catalogne. Le général Pozas, l’ancien chef de la garde civile l’allié au P.C., reçoit le commandement des troupes de Catalogne. Pour assurer l’ordre, le gouvernement envoie du front de Jamma une colonne motorisée de 5 000 gardes. Pourtant – et cela illustre bien l’ambiguïté et les incertitudes du moment – ces forces de police qui viennent rétablir l’ordre en Catalogne et dont il semble, au premier abord, que les anarchistes aient tout à redouter, sont commandées par l’ancien chef de la colonne anarchiste Tierra y Libertad, le lieutenant-colonel Torres Iglesias : certains gardes feront leur entrée à Barcelone au cri de « Viva la F.A.I. ! »

Avec leur arrivée, les combats cessent définitivement. Le bilan officiel s’élève à 500 tués et 1 000 blessés : parmi les victimes, du côté gouvernemental, outre Antomo Sesé, on cite un officier communiste, le capitaine Alcalde, du côté révolutionnaire, Domingo Ascaso, le frère de Francisco et « Quico » Ferrer, le petit-fils de l’illustre pédagogue, tous tombés dans la rue. Mais on découvre bientôt d’autres victimes. Dans la soirée du 6, on trouve les cadavres de Camillo Berneri et de son ami et collaborateur Barbieri. Les deux hommes enlevés chez eux, dans la journée, par des miliciens de l’U.G.T., ont été abattus à bout portant. Au même moment on note la disparition d’Alfredo Martinez, le secrétaire du Front de la Jeunesse révolutionnaire dont on retrouvera le cadavre quelques jours plus tard. L’un comme l’autre avaient dénoncé les procès de Moscou, stigmatisé comme « contre-révolutionnaire » l’attitude du P.C., du P.S.U.C. et de leurs alliés. L’un et l’autre faisaient figure de dirigeants de l’opposition révolutionnaire. Quoique aucune enquête ne soit possible en ces jours de désordre – ses conclusions d’ailleurs ne pouvaient guère être publiées –, i1 ne fait de doute pour personne que Berneri et Martinez ont péri victimes d’un règlement de comptes politique. Beaucoup pensent qu’il s’agit de la suite de l’avertissement de la Pravda et de la première intervention brutale des services secrets russes. Signification des journées de mai

L’origine des Journées de mai a donné lieu à bien des discussions et des polémiques. Provocation d’agents fascistes agissant dans les rangs du P.O.U.M., comme l’a affirmé le P.S.U.C. [40] ? Provocation de la bourgeoisie catalane appuyée sur les gouvernements occidentaux et destinée à liquider les positions révolutionnaires en Catalogne, comme le pensent certains anarchistes [41] ? Provocation du P.S.U.C., dans le même but, comme le pensent d’autres ?

Il semble que cette discussion soit bien vaine : la « provocation » d’un, deux ou même dix agents n’a d’efficacité que si la situation s’y prête. Or elle s’y prêtait, nous l’avons vu. Nous ne croyons pas que les communistes du P.S.U.C., qui n’agissaient d’ailleurs pas indépendamment des forces républicaines et du gouvernement catalan, aient voulu le 3 mai l’épreuve de force. L’assaut du central téléphonique était une étape de plus dans la restauration de l’État. Nous pensons même que la réaction les a surpris et que s’ils espéraient se débarrasser par la force des anarchistes catalans, ils ne s’y attendaient pas ce jour-là – ce qui n’exclut d’ailleurs pas qu’ils aient, dans les journées suivantes, fait l’impossible pour exploiter la situation et prendre l’avantage, au fur et à mesure que s’effritait le mouvement révolutionnaire. En réalité, dans la tension qui régnait en ce début de mai, l’attaque du central fut effectivement ressentie par les ouvriers catalans comme une provocation.

Du côté ouvrier, en effet, la réaction fut spontanée, si l’on veut bien entendre par là que les Comités de défense C.N.T.-F.A.I. des quartiers y jouèrent le premier rôle en l’absence de toute directive. A elle seule, la discipline des ouvriers déposant les armes sur les directives de la C.N.T. le prouverait s’il en était besoin. George Orwell, qui a vécu dans les rangs du P.O.U.M. les Journées de mai, écrit : « Les travailleurs descendaient dans la rue par un mouvement spontané de défense, et il n’y avait que deux choses qu’ils étaient pleinement conscients de vouloir : la restitution du central téléphonique et le désarmement des gardes d’assaut qu’ils haïssaient » [42].

Robert Louzon, dans son étude sur les Journées de mai [43] se déclare frappé de l’écrasante supériorité des ouvriers en armes, maîtres, pratiquement sans combat, des neuf dixièmes de la ville. Mais il souligne que cette force ne fut utilisée que pour la défensive : pendant toute la durée des troubles, six tanks restent, sans combattre, derrière l’immeuble de la C.N.T. Les canons de 76 n’ont jamais été pointés, ceux de Montjuich, aux mains des miliciens de la C.N.T., n’ont jamais, tiré [44]. Il affirme : « Depuis le premier coup de feu jusqu’au dernier, les Comités régionaux de la C.N.T. et de la F.A.I. n’ont jamais donné qu’un seul ordre, qu’elles ont donné sans discontinuer, par la radio, par la presse, par tous les moyens, l’ordre de cesser le feu. » Pour lui, les dirigeants de la C.N.T. redoutaient par-dessus tout un pouvoir dont ils ne savaient que faire, étaient prêts « à tous les abandons, à tous les renoncements, à toutes les défaites ». Dans leurs conversations privées, les dirigeants de la C.N.T. invoquent, pour justifier leur prudence, la menace des navires de guerre étrangers dans le port. Pour eux, en réalité, la question était réglée depuis l’automne précédent. Ils avaient choisit la collaboration, non la prise du pouvoir. A Santillan qui, très vite, critique une attitude qu’il a d’abord approuvée, Garcia Oliver et Vazquez répondent : « Il n’y a rien à faire qu’attendre les événements et nous y adapter le mieux possible » [45].

Quant aux dirigeants du P.O.U.M., ils craignaient depuis longtemps, si l’on en croit Victor Serge, « que l’indécision, la mollesse, l’incapacité politique des dirigeants anarchistes n’eussent pour résultat un soulèvement spontané qui, faute de direction, et d’ailleurs déclenché sur provocation, offrirait aux contre-révolutionnaires l’occasion d’infliger au prolétariat une saignée ». Se sachant nettement minoritaires, ils ont refusé de prendre le risque de s’isoler en tentant de déborder la C.N.T. : « Les ordres... qui émanaient directement de la direction du P.O.U.M., précise Orwell, nous enjoignaient de soutenir la C.N.T., mais de ne pas tirer, à moins qu’on ne tirât sur nous d’abord ou que nos locaux fussent attaqués. »

Il est certes permis de penser [46] que la réaction spontanée des travailleurs de Barcelone pouvait ouvrir la voie à un nouvel élan révolutionnaire, et qu’elle était l’occasion de renverser la vapeur. L’historien se contentera de constater que les dirigeants anarchistes ne l’ont pas voulu et que ceux du P.O.U.M. n’ont pas cru le pouvoir. Le « match nul » annoncé par Companys n’en était pas un : les Journées de mai sonnent en réalité le glas de la révolution, annoncent la défaite politique pour tous et la mort pour certains des dirigeants révolutionnaires. Conséquences immédiates des journées de mai

La première conséquence visible est, en tout cas, la fin de l’autonomie catalane, la mainmise par l’État et le gouvernement de Madrid sur les rouages essentiels de la vie politique et économique du pays. Mais cela ne semble pas signifier le déclenchement du pogrome redouté par la C.N.T. et le P.O.U.M. Certes, les armes sont confisquées, journaux et radios placés sous le contrôle de la censure, mais le délégué à l’Ordre public affirme solennellement que ses forces « ne considéraient aucun syndicat ni aucune organisation antifasciste comme des ennemis ». C’était là la position dictée par Caballero et son ministre de l’Intérieur, Galarza. Dès le 4 mai, en effet, leur officieux porte-parole, Adelante, de Valence, écrit que les événements de Barcelone sont une « collusion inopportune et pauvrement préparée entre des organisations d’orientation différente et d’intérêts syndicaux et politiques opposés, les uns et les autres à l’intérieur du front général antifasciste de Catalogne ».

C’est dans cette perspective et ce contexte que se placent les nombreux appels au calme de la C.N.T. et la déclaration de la Casa C.N.T., le dernier jour des barricades : « La C.N.T. et la F.A.I. continuent de collaborer loyalement comme par le passé avec tous les secteurs politiques et syndicalistes du front antifasciste. La meilleure preuve en est que la C.N.T. continue à collaborer avec le gouvernement central, celui de la Généralité, et toutes les municipalités. » Pour circonscrire l’incendie, les dirigeants de la C.N.T. croient qu’il suffit de n’en pas parler, et un communiqué du 6 mai déclare : « Aussitôt que nous avons connu l’extension de ce qui s’était produit, nous avons lancé des ordres à toutes les organisations pour qu’elles maintiennent la sérénité et évitent la propagation de faits qui pourraient avoir des conséquences fatales pour tous. » Malheureusement pour la C.N.T., au moment où elle s’efforce de dissimuler l’ampleur des événements de Barcelone, la presse communiste mène une vigoureuse campagne contre l’insurrection « préparée par les trotskystes du P.O.U.M. » dans laquelle elle voit la main de « la police secrète allemande et italienne ». La campagne est si bien faite et la C.N.T. si discrète qu’on verra même Frente libertario,organe des milices confédérales de Madrid, épouser la thèse du P.C. et écrire : « Ceux qui se rebellent... contre le gouvernement élu par le peuple... sont des complices d’Hitler, de Mussolini et de Franco », qu’ « il faut traiter inexorablement ». « Match nul » apparent sur le moment, les Journées de mai vont, dans les semaines suivantes, être gagnées par ceux des protagonistes qui ont pour eux une ligne politique claire, de la détermination et de l’audace. La chute de Largo Caballero

Le parti communiste met toutes ses forces à réclamer le châtiment des « trotskystes », de ces « fascistes camouflés qui parlent de révolution pour semer la confusion ». Le 9 mai, dans un discours à Valence, José Diaz somme le ministre de l’Intérieur de frapper les « incontrôlables » ou de démissionner. « La cinquième colonne est démasquée, s’écrie-t-il, ce qu’il faut, c’est l’anéantir. » Le 11, Adelante, porte-parole de Largo Caballero, répond : « Si le gouvernement devait appliquer les mesures de répression auxquelles l’incite la section étrangère du Komintern, il agirait comme un gouvernement Gil Robles ou Lerroux, il détruirait l’unité de la classe ouvrière et nous exposerait au danger de perdre la guerre et de miner la révolution... Un gouvernement composé en majorité de représentants du mouvement ouvrier ne peut utiliser des méthodes qui sont l’apanage de gouvernements réactionnaires et de tendances fascistes. » Désormais, les jours du gouvernement sont comptés [47]. Le 14 mai, plusieurs quotidiens madrilènes annoncent pour le lendemain un remaniement ministériel qui donnerait satisfaction au parti communiste sur les questions d’ordre public et de conduite de la guerre. Le 15, au Conseil des ministres, c’est Uribe, ministre communiste de l’Agriculture, qui prend la parole pour demander la dissolution et la mise hors la loi du P.O.U.M.et l’arrestation de ses dirigeants. Largo Caballero réplique que, militant d’organisations ouvrières longtemps persécutées par les réactionnaires, il se refuse à dissoudre quelque organisation ouvrière que ce soit. Les ministres de la C.N.T. le soutiennent ; Federica Montseny, ouvrant un dossier, entreprend de démontrer que les Journées de mai sont le résultat d’une provocation dans laquelle le P.S.U.C. a joué les premiers rôles. Uribe et Hernandez se lèvent alors et quittent la salle du conseil. « Le gouvernement continue », affirme Caballero mais les ministres républicains et les amis de Prieto ne l’acceptent pas [48]. Largo Caballero démissionne.

Notes

[1] Déclaration de Largo Caballero aux Cortes, le l° octobre 36. Le Temps du 3 octobre y avait vu « l’annonce de la réorganisation de l’Etat dans le sens d’une révolution socialiste et prolétarienne ».

[2] Carlos A. Rama, La Crisis española en el siglo veinte, p. 270.

[3] Santillan fait allusion aux négociations menées par le Comité central avec les nationalistes marocains, La Batalla mène campagne pour l’indépendance du Maroc et l’alliance des républicains avec Abdel-Krim. Koltsov s’étonne de la passivité des gouvernants républicains vis-à-vis du Maroc. Quant à Franco, il déclare : « Nous autres, nationalistes espagnols, nous comprenons très bien le nationalisme des autre peuples, et nous le respectons. »

[4] Au moment où le gouvernement de Front populaire français prononce la dissolution du mouvement nationaliste révolutionnaire l’Etoile Nord-africaine (plus tard reconstituée comme P.P.A. puis M.T.L.D.), des militants de ce parti, comme Bastiani, sont en train de se battre dans les rangs des brigades internationales.

[5] Voir notamment l’article de Berneri dans Guerra di Classe, du 24 octobre 1936.

[6] G, Munis (op. cit, p. 329), parle notamment d’une délégation conduite en Espagne par un militant trotskyste français. (Etait-ce David Rousset, comme l’affirment certains de ses anciens amis ?)

[7] C’est le Times du 18 mars qui, annonçant son rejet par le Foreign Office, parle le premier de cette proposition – jamais démentie – dont Morrow affirme qu’elle fut faite par une note datée du 9 février. « Le gouvernement espagnol, dit le journal conservateur, était disposé à examiner une modification de la situation au Maroc espagnol,... un accord territorial ». Largo Caballero – silencieux sur ce point –affirme dans Mis Recuerdos qu’il négociait avec les nationalistes marocains lorsqu’il fut renversé. Voir à ce sujet l’ouvrage de Bolloten, pp. 136-138.

[8] Rosenberg parle au cinéma Monumental à Madrid, les 1° et 9 novembre. Antonov, dans un meeting en plein air, fait acclamer Companys par 400 000 personnes.

[9] Ce texte, paru d’abord dans le Cincinnati Time.Star a été largement reproduit depuis lors.

[10] Selon Garcia Pradas, Largo Caballero avait fait savoir à Moscou qu’il pensait que Rosenberg, malade, avait besoin de « changer d’air ».

[11] Alvarez del Vayo (The last Optimist, p. 288) fait le récit de cette réunion de l’exécutif. Il s’était prononcé lui-même pour l’unité d’action, jugeant l’unité organique inopportune. Pietro Nenni (La Guerre d’Espagne, p. 67) relate un entretien avec Prieto qui, le 3 mars 1937, soutient la nécessité de la fusion immédiate.

[12] Sur les projets de voyage d’Espla, voir le Temps, 23 mars. Azaña déclare à Fischer qu’il a envoyé Besteiro au couronnement du roi d’Angleterre pour y demander la médiation anglaise en vue d’un cessez-le-feu suivi d’un retrait des troupes étrangères et d’une conférence des puissances pour un « règlement démocratique » (op. cit. p. 420). Une note du gouvernement Largo Caballero avait rejeté le 15 décembre le projet franco-anglais prévoyant un armistice suivi d’un plébiscite. En févier, Cordell Hull, secrétaire d’Etat américain aux Affaires étrangères (déclaration au Washington Post, 26 février), fait de nouvelles propositions.

[13] Le Comité national de la C.N.T. notamment s’émeut, dans une note du 26 avril, des informations données par le Daily Express sur les initiatives en vue d’amener au pouvoir un gouvernement Miaja pour une « paix honorable » entre chefs militaires.

[14] Gorkin, Canibales Politicos,p. 215-17, Gorkin a connu Asensio en prison.

[15] Selon Gorkin (ibid. p. 218), Asensio expliquait la haine des communistes à son égard par deux incidents : il avait refusé d’avaliser les comptes financiers du 5° régiment et menacé de faire fusiller Margarita Nelken pour sa propagande en faveur du P.C. parmi les gardes d’assaut.

[16] Le lieutenant-colonel Villalba, commandant militaire de Malaga, accusé d’avoir déserté le Q.G. et abandonné ses troupes, fut traduit en Conseil de guerre. Mais les Cortes refusèrent la levée de l’immunité parlementaire du commissaire Bolivar, député communiste, qui était resté à ses côtés. Il est difficile, dans les affaires de ce genre, de faire la part de ce qui était trahison, impuissance ou incapacité, de ce qui fut répression justifiée et vengeance politique.

[17] Accusé de haute trahison, après la chute de Gijon, sous le gouvernement Negrin, Asensio fut acquitté et reçut de nouveaux commandements. Son coaccusé, son chef d’état-major, Martinez Cabrera, acquitté avec lui, fut finalement fusillé, mais par Franco.

[18] Carlos de Baraibar, gravement malade après la révolution de Juillet, avait été tenu à l’écart de toute activité pendant plusieurs mois. Selon son récit (La traicion del stalinismo, p. 70-71), les communistes lui avaient offert leur soutien pour le ministère de la Guerre ; son refus de participer à cette opération dirigée contre Largo Caballero lui aurait valu, dès lors, leur inimitié.

[19] Accusé de haute trahison sous Negrin, condamné à mort puis gracié, Maroto sera finalement, lui aussi, fusillé par Franco.

[20] Le Conseil municipal est prévu par un décret du 18, publié à la Gaceta le 21. C’est le 24, au cours d’une conférence de presse que Miaja annonce la dissolution de la Junte, que le parti communiste devait approuver publiquement. Dans l’affraire Cazorla, les communistes et les J.S.U. restèrent seuls à défendre le jeune commissaire à l’ordre public. Dans un éditorial du 23 février intitulé « L’ordre public à Madrid », haché de blanc par la censure, le journal républicain A.B.C., pourtant souvent pro-communiste, conseille à Cazorla de respecter la loi. Le 24 avril, la Junte, dissoute, déclare dans une note qu’elle interrompt l’enquête sur l’affaire. Le 26, Cazorla proteste dans une note à la presse, refusant le silence accusateur et menaçant de se défendre lui-même si les autres membres de la Junte se désintéressent de son sort. Quelques jours après, dans un compte rendu de mandat paru dans A.B.C., il se contente d’insister sur les difficultés de la lutte contre la « cinquième colonne », camouflée dans les organisations antifascistes. L’affaire restait sans conclusion.

[21] Nous résumons ici le réquisitoire dressé par Hernandez après la chute de Largo Caballero, dans son discours du 29 mai.

[22] Des gens qui se trouvaient aussi éloignés en 1936 que Casado, Hernandez, Araquistain, mais qu’une commune hostilité au P.C. rapproche après la guerre confirment les accusations de Caballero sur ce point de l’offensive d’Estremadure. Mais il est difficile de suivre Hernandez qui fait de cette affaire le facteur déterminant de la chute du gouvernement. Largo Caballero affirme que les ministres communistes l’ont soutenu pour faire obéir Miaja et que l’offensive était prête pour le 16 mai. Si c’est exact, rien n’en avait transpiré.

[23] Voir notamment les articles de W. Solano et Luis Roc dans Juventud comunista.

[24] Parmi les Journaux anarchistes acquis à l’opposition révolutionnaire, il faut citer Idea., de Bajo Llobregat. Carlos Rama distingue nettement entre le courant anarchiste pur qu’il représente et celui des « Amis de Durruti », dont la phraséologie révèle une influence marxiste. Balius, d’ailleurs avait fait partie du Bloc Ouvrier et Paysan. D’autre part, des trotskystes étrangers, Moulin et Franz Heller, collaboraient avec son groupe.

[25] Né en 1897, militant des Jeunesses socialistes devenu anarchiste pendant la guerre, Camillo Berneri, professeur de philosophie à l’université de Florence, a émigré après la victoire de Mussolini. Engagé volontaire en juillet 36 dans les colonnes de la C.N.T., il jouit d’un grand prestige dans le mouvement libertaire international et d’une autorité certaine dans celui d’Espagne.

[26] Guerre de classe en Espagne, p. 17.

[27] Noske : socialiste allemand allié à l’état-major, qui vainquit en 1919 la révolution allemande des Conseils et dont les officiers assassinèrent Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.

[28] « Le gouvernement central boycotte l’économie catalane afin de nous obliger à renoncer à toutes les conquêtes révolutionnaires. On demande des sacrifices au peuple et les ouvriers et les miliciens donnent des parts importantes de leur solde, mais le gouvernement garde son or, garantie de la nouvelle République bourgeoise et parlementaire. On respecte les joyaux et les fortunes des capitalistes... et on maintient des salaires fabuleux en les triplant parfois... Tandis que le peuple souffre de privations, on permet aux commerçants un agiotage honteux et criminel... On refuse des armes au front d’Aragon parce qu’il est fermement révolutionnaire, pour pouvoir couvrir de boue les colonnes qui y opèrent... On envoie au front les enfants du peuple, mais on garde à l’arrière, à des fins contre-révolutionnaires, les troupes en uniforme. »

[29] Le 2 mars, au Congrès des Jeunesses libertaires de Madrid, l’intervention d’Enrique Rodriguez, secrétaire de la J.C.I. et membre du P.O.U.M., est acclamée. Garcia Pradas, qui fait figure de dirigeant de l’opposition révolutionnaire dans la capitale, attaque violemment le P.C. et la J.S.U. Il déclare que la jeunesse révolutionnaire doit s’unir pour une « révolution sociale » et qu’elle « n’acceptera jamais le mot d’ordre de la République démocratique et parlementaire ».

[30] Santiago Carrillo avait déclaré à Valence le 15 janvier 37 : « Nous ne luttons pas pour une révolution sociale. Notre organisation n’est ni socialiste, ni communiste. La J. S. U. n’est pas une Jeunesse marxiste. »

[31] C’est probablement à la suite de l’opposition de la fédération des J.S.U. des Asturies qu’avait été organisé le voyage dans le Nord d’une délégation de l’exécutif de la J.S.U. Deux des dirigeants de la J.S.U., Rodriguez Cuesta et Trifon Medrano meurent à la suite de l’explosion d’une bombe dans un local de Bilbao où ils tenaient une réunion, le 18 février.

[32] Les dirigeants du P.C. sont d’ailleurs ceux qui parlent le plus de ce gouvernement dont ils combattent énergiquement la proposition. L’idée de « gouvernement syndical » semble avoir été la reprise, sous une forme encore plus édulcorée, du vieux mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » abandonné en septembre par les amis de Caballero.

[33] Op. cit. p. 152.

[34] M. Benavides, porte-parole de Comorera et du P.S.U.C., écrit : « On a attribué au P.S.U.C. cette phrase : « Avant de prendre Saragosse, Il faut prendre Barcelone. » Elle reflétait exactement la situation et exprimait fidèlement l’aspiration du pays qui réclamait la dévolution à la Généralité du pouvoir détenu par les anarchistes » (op. cit., p. 426).

[35] La Batalla écrit à ce sujet : « Manifestation contre-révolutionnaire, de celles qui ont pour objet de créer, au sein des masses petites-bourgeoises et des couches arriérées de la classe ouvrière, une ambiance de pogrome contre l’avant-garde du prolétariat catalan : la C.N.T., la F.A.I., le P.O.U.M. ».

[36] Antonio Martin, ancien contrebandier, fut, après juillet 36, un efficace chef de « douaniers ». C’est, selon Santillan, ce qui, lui aurait valu de si solides inimitiés. Cependant républicains, socialistes et communistes font de lui le bourreau de Puigcerda et le responsable d’une longue période de terreur. Manuel D. Benavides dans son livre Guerra y Revolucion en Cataluña,dresse un long réquisitoire contre celui qu’il appelle « le boiteux de Malaga ».

[37] Arthur Koestler raconte que, pour les communications secrètes entre Valence et l’ambassade de Paris, le ministre Del Vayo et l’ambassadeur Araquistain utilisaient leurs épouses, deux sœurs d’origine suisse-allemande dont les conversations, dans leur dialecte natal, échappaient à tout contrôle. Selon Benavides, les conversations d’Azaña étaient souvent interrompues par le Comité de contrôle C.N.T. (op. cit. p. 424).

[38] Les mesures ultérieures prises par le gouvernement semblent prouver que Rodriguez Salas avait agi avec l’accord du ministre, le républicain Ayguade. Il est en revanche intéressant de relever la diversité des motifs invoqués par la presse communiste pour justifier l’Initiative de Rodriguez Salas : assurer le fonctionnement du central (Dœily Worker du 11 mai, reprendre le central au P.O.U.M. et aux incontrôlables qui s’en étaient emparés la veille (Corr. 1nt. 29 mai), ou installer tout simplement un délégué du gouvernement (Rodriguez Salas à la Presse) …

[39] Après ce discours, le bruit circule parmi les ouvriers des barricades que Garcia Oliver et ses amis, prisonniers de la police de la Généralité, étaient contraints sous la menace de lancer ces appels au calme ! Du côté du P.S.U.C., on prétend que Garcia Oliver a prévenu ses amis de ne tenir compte d’aucune consigne qu’il pourrait donner sans la faire précéder d’un « mot de passe »...

[40] Dans une note du 11 mai, l’ambassadeur d’Allemagne déclare tenir de Franco en personne que les journées de mai ont été l’œuvre de ses agents ; il précisait que Barcelone comptait treize agents franquistes. Mais rien n’indique que ces agents se trouvaient au sein du P.O.U.M. plutôt que dans le P.S.U.C., ou dans quelque autre organisation syndicale ou politique.

[41] Santillan raconte que l’écrivain argentin Gonzalez Pacheco, Venant de Bruxelles, y avait entendu de la bouche de l’ambassadeur Ossorio y Gallardo que l’on savait ce qui allait se préparer à Barcelone. Cela, et la présence des navires de guerre anglais et français au large, le conduit à penser à une provocation d’origine internationale, dans laquelle les communistes étaient partie prenante, comme le démontrerait la présence à Barcelone le jour des troubles de José del Barrio, commandant de la 27° division, et de son chef d’état-major.

[42] Controversy, août 1937. Voir aussi, dans son ouvrage Catalogne libre, le chapitre sur les Journées de mai.

[43] « Les Journées de mai furent-elles un 15 mai ? » (parallèle avec la révolution de 1848), La Révolution prolétarienne, 10 juin 37.

[44] Santillan raconte qu’avant de se rendre chez Companys, il fit pointer sur le bâtiment les canons des batteries côtières avec ordre au commandant de lui téléphoner à intervalles réguliers dans le bureau de Companys et de commencer le tir s’il ne répondait pas en personne.

[45] Santillan, op. cit. p. 164.

[46] Comme l’ont affirmé le trotskyste Félix Morrow ou, dans une certaine mesure, Santillan, qui regretta très vite le rôle qu’il avait joué pour l’établissement d’un cessez-le-feu sans conditions.

[47] Jesus Hernandez a raconté la séance du bureau politique du P.C. où fut, d’après lui, décidée la chute de Caballero. Selon sa version, José Diaz et lui-même auraient plaidé contre une initiative qui aurait équivalu à « briser le front de lutte ». Contre eux, le conseiller d’ambassade de l’U.R.S.S., présent à la réunion avec Geroe, Codovila, Stepanov et Orlov, aurait fait prévaloir le point de vue de Moscou, en affirmant : « Caballero ne veut plus écouter nos conseils », et « il a refusé la suspension de La Batalla et la proclamation de l’illégalité du P.O.U.M. ».

[48] Hernandez ayant écrit que Prieto avait suivi les ministres communistes et réclamé, après leur départ, la démission du gouvernement, Prieto a affirmé (Entresijos de la Guerra de España, p. 52) qu’il s’était contenté de mettre en garde Caballero qui voulait « continuer, en lui faisant remarquer qu’il ne pouvait le faire sans en avoir rendu compte au président Azaña ». Le souci de Prieto, après son expulsion du gouvernement Negrin, de se démarquer des communistes dans le passé, explique cette interprétation, peu convaincante à vrai dire : le déroulement de la crise ministérielle et son dénouement prouvent en effet l’accord, au moins tacite, entre Prieto et les ministres communistes sur la nécessité du renversement de Largo Caballero.

Felix Morrow, dans « Révolution et contre-révolution en Espagne » :

La conquête de la Catalogne

La conquête de l’Aragon

La lutte militaire sous Giral et Caballero

La lutte militaire sous Negrin-Prieto

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