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La croisade coloniale dégoulinante de sang : la « mission Voulet-Chanoine »

dimanche 3 janvier 2016, par Robert Paris

« Le capitaine Voulet, l’aventurier terrible aux machoires d’acier… , le vrai surhomme qu’eût aimé Nietzsche. »

Paul Morand dans « 1900 »

Souvenir d’un grand massacre colonial de la France : la « mission Voulet-Chanoine »

Chanoine est fils du ministre de la guerre et malgré les horreurs invraisemblables et injustifiables, elles seront passées sous silence...

L’expédition Voulet-Chanoine, composée de 50 tirailleurs, 20 spahis, 200 tirailleurs auxiliaires et 700 porteurs, est encadrée par 8 officiers et sous-officiers blancs. Elle se met en route en janvier 1899. Elle part du Soudan vers le Niger et le Tchad. Elle fait montre d’une brutalité inouïe, qui culmine le 2 mai 1899 par la destruction d’une ville de 15.000 habitants, Birni N’Konni, dans l’actuel Niger. La rumeur des exactions remonte jusqu’au ministère. Une seconde expédition, dirigée par le lieutenant-colonel Klobb, est envoyée à la recherche de la colonne infernale. Après des mois de poursuite, au vu de découvertes de plus en plus macabres, le lieutenant-colonel Klobb croit bon d’envoyer à Voulet et Chanoine la nouvelle de leur destitution. Ainsi prévenu, le capitaine Voulet donne l’ordre d’ouvrir le feu quand les deux colonnes se rencontrent à Dakori le 14 juillet 1899. Le lieutenant-colonel Klobb est tué, son adjoint Meynier blessé. Selon la version officielle, Chanoine et Voulet disparaissent à leur tour, tués par leurs propres troupes, respectivement les 16 et 17 juillet 1899, et sont inhumés sur place. En 1923 pourtant, Robert Delavignette, un jeune administrateur colonial, fera ouvrir leurs tombes qu’il trouvera vides.

Les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine s’étaient déjà illustrés deux ans plus tôt en écrasant la très crainte et puissante cavalerie Mossi, à la bataille de Ouagadougou. Le capitaine Voulet, fort de ses victoires a tendance à se prendre pour Napoléon, et en grand conquérant, il espère rallier un jour Dakar à Djibouti, projet qui hélas ne verra jamais le jour. Ces faits d’armes leur confèrent le gallon nécessaire pour être nommés à la tête de la mission de conquête du Tchad.

A l’aube de l’année 1899, la mission Voulet-Chanoine quitte les rives du fleuve Niger et s’enfonce dans les plaines désertiques. Forts d’une troupe de 250 tirailleurs, 20 spahis (cavaliers du Maghreb) et de plusieurs centaines de porteurs, les huit officiers français, par manque de moyens, projettent de se servir dans les villages qu’ils rencontreront. En gros, avant même de partir les deux capitaines s’étaient déjà prévus un chemin de ripaille et de pillage.

En quelques semaines, les atrocités commencent, des dizaines de villages sont rasés. On viole, on pille, on brûle, on coupe des têtes, bref on civilise les indigènes. Le Lieutenant Peteau, écœuré, s’insurge et se fait renvoyer par Voulet selon une formule qui devait ressembler à « Pas de place pour des fillettes dans ma colonne. » ou encore « Casse toi pauvre con ! ».

Par ce lieutenant, les informations arrivent à Paris. Le Président Charles Dupuy s’exclame : « Ces bons à rien ! On leur donne une mission et ils sont incapables de s’y tenir ! Trouvez moi quelqu’un pour les mettre aux arrêts ! » . Le Colonel Arsène Klobb, qui contrôle Tombouctou est alors chargé de mettre un terme à ces barbaries.

Dans le même temps les massacres continuent, à Koran-Kalgo, des enfants sont retrouvés pendus aux arbres, à Birni N’Konni, plusieurs milliers d’habitants sont décimés. Les deux capitaines, qui n’ont pas encore entendu parler des 35 heures s’investissent dans leur « mission » 7 jours sur sept.

Au terme d’une poursuite à marche forcée de trois mois, et d’un chemin jonché de cadavres, le Colonel Klobb rattrape enfin la colonne infernale.

Hasard du calendrier, c’est le 14 juillet 1900 qu’à lieu la rencontre entre les deux hommes. En ce jour de fête nationale, Klobb, vêtu de son plus bel uniforme va s’entretenir avec son suspect, Voulet. Animé d’une détermination sans limite, celui-ci ordonne d’ouvrir le feu sur le colonel qui meurt sur le coup, blessant aussi son second, Meynier, et tant pis si ces hommes sont censés servir le même pays.

Voulet arrache alors les gallons de son uniforme et lance à son armée une déclaration qui parachève son portrait de fou : « Je ne suis plus français, je suis un chef noir. Avec vous, je vais fonder un empire » témoignant peut être d’une très légère mégalomanie.

Cependant, il semblerait que les tirailleurs n’aient pas partagé les volontés conquérantes des officiers, à moins que ces deux-là n’aient été vraiment insupportables ; ça nous ne le sauront jamais. Cependant Chanoine fut supprimé le 16 juillet, Voulet le jour d’après. Ils furent tous deux enterrés sur place.

« Le grand capitaine » de Jean-Francis Rolland Rapport officiel de la mission Klobb

Les adjoints des deux missions prirent alors la tête de la colonne et se lancèrent dans la conquête du Tchad. La mission Joalland-Meynier conquit même plus que l’objectif initial. En élargissant considérablement l’empire colonial français, ils permirent d’étouffer par leur réussite l’affaire Voulet-Chanoine.

L’expédition se poursuit sous le nom de mission Joalland-Meynier. Elle opère sa jonction avec les missions Gentil et Foureau-Lamy en janvier 1900, au bord du lac Tchad. En avril, la bataille de Kousseri achève la conquête. Rachetés par ces succès, Joalland et Pallier, les deux lieutenants rescapés de la mission Voulet-Chanoine, échappent au conseil de guerre. L’enquête demandée par le ministère des Colonies est close en 1902 et ne sera pas publiée. Officiellement, la mission Voulet-Chanoine demeure dans les annales de l’histoire coloniale comme une étape vers la conquête du Tchad et la constitution de l’Afrique Équatoriale Française.

Au moment de l’affaire Voulet-Chanoine, la France a commencé la conquête coloniale. Celle-ci doit faire oublier la défaite de 1870. Elle colonise aussi l’Afrique au nom de la démocratie, dans la droite ligne de la philosophie des lumières et des principes de la révolution de 1789. En 1898-1899, le régime politique est secoué par des crises ministérielles. 1898, c’est l’année de l’humiliation de Fachoda et en 1899 la révision du procès Dreyfus s’annonce. Le scandale du procès Dreyfus a suffisamment déchiré le pays. La poursuite de l’expansion coloniale est perçue comme le moyen « d’éviter une irrémédiable déchéance. » Pour redorer son image, « une des missions désormais assignées à la colonisation est de réunir les Français autour d’un projet colonial qui participe à la résurrection de l’orgueil national. »

La France doute de son armée, à l’époque empêtrée dans l’affaire Dreyfus. Une rumeur parvient au bureau du ministre des colonies, Guillain : la mission « Afrique centrale » se livrerait à des exactions sur les populations. Ainsi débute le scandale Voulet-Chanoine - du nom des deux jeunes officiers qui commandaient cette mission -, qui entacha singulièrement le credo civilisateur de l’époque. Et que l’on se dépêcha d’oublier.

En 1976, l’écrivain Jacques-Francis Rolland publie un livre après une visite aux Archives. « Tout était là, explique-t-il aujourd’hui, dans des boîtes en carton bien ficelées : les carnets de route, rédigés d’une belle écriture d’écolier, les rapports, les lettres d’une administration affolée par la crainte du scandale. » Le vrai scandale est qu’à l’heure actuelle cette affaire reste enfoui dans notre mémoire nationale, comme d’autres « bavures » de l’histoire coloniale.

La crise de Fachoda - « Lâchoda » pour les ultras - avait accéléré le partage de l’Afrique. L’unification de l’empire colonial français en Afrique était en marche. En 1898, Paris décide la conquête du Tchad : la colonne Voulet-Chanoine doit l’atteindre par l’ouest et le fleuve Niger. Les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine se croient porteurs du destin des conquistadors. En 1896, Voulet a conquis le pays Mossi, rasant Ouagadougou, ce qui lui vaut d’être fêté dans les salons parisiens. Chanoine, son adjoint, fils d’un général qui sera un temps ministre de la guerre, est encore plus courtisé. Chanoine sera dépeint comme l’« âme damnée » de Voulet. Tous deux sont connus pour la brutalité de leurs méthodes et leur anglophobie.

Julien Chanoine

En janvier 1899, la mission Voulet-Chanoine quitte les bords du Niger pour s’enfoncer dans l’Est désertique [1] Très vite les horreurs commencent. La colonne progresse à la lueur des incendies. On viole, on pend, on décapite, on pose les têtes sur la nappe du souper. Le lieutenant Peteau est renvoyé par Voulet. Ecoeuré, il fait le récit des atrocités à sa fiancée [2]. Sa lettre finit par atterrir sur le bureau du ministre Guillain en avril. Pour le gouvernement, présidé par Charles Dupuy, alerté par d’autres sources, il faut agir. Le 20 avril, l’arrêt de la colonne maudite est décidé. Les deux fauteurs doivent être faits prisonniers. Le colonel Arsène Klobb, qui commande à Tombouctou, est désigné pour les rattraper. Commence alors une fantastique course-poursuite au milieu de l’Afrique.

Violant la convention de 1898, Voulet traverse des territoires attribués aux Anglais. A la mi-avril, à Lougou, en pays Haoussa, il s’est heurté aux archers de la reine Sarraounia, mais celle-ci lui a échappé. Le 8 mai, Birni N’Konni tombe entre ses mains, les habitants (certains parlent de 10 000) sont massacrés. Klobb, qui se rapproche, commence à sentir l’odeur de la mort. Les victimes - parfois des enfants, comme dans le village de Koran-Kalgo - pendent « comme des cosses noires » aux branches des jujubiers.

Klobb est tout proche. Le 14 juillet, au terme d’une poursuite de 2 000 kilomètres, il enfile son plus bel uniforme et accroche sa Légion d’honneur. Aux portes de Zinder, près du village de Dankori, c’est le dénouement inimaginable. Voulet fait ouvrir le feu. Klobb tombe mort ; son adjoint, le lieutenant Meynier, est blessé. Arrachant ses galons, Voulet déclare à son armée : « Je ne suis plus français, je suis un chef noir. Avec vous, je vais fonder un empire. » Fait tout aussi surprenant, c’est la troupe noire qui va rétablir la « légalité ». Chanoine est tué le 16 juillet, Voulet le 17.

Le lieutenant Joalland, qui, semble-t-il, obéit depuis le début sous la contrainte, et Meynier, l’adjoint de Klobb, sont désormais les chefs. Ils vont devenir les conquérants du Tchad. En novembre 1900, l’expédition retrouve les bords du Niger. Joalland échappera au conseil de guerre, tout comme le médecin Henric et les sous-officiers. Pouvait-on sanctionner des hommes qui avaient autant agrandi le gâteau colonial ? Joalland et Meynier seront plus tard généraux. Quant aux sous-officiers noirs, ils auront, écrit l’historien Jean-Luc Biondi, « le bon goût de mourir vite ». A Paris, on s’enflamma un moment. La presse fut informée en août 1899. Mais la conquête du Tchad arriva à point pour rendre inopérante une demande de commission d’enquête, en décembre 1900. C’en était fini du scandale Voulet-Chanoine. Les actes des deux égarés étaient mis au compte d’une “soudanite aiguë” et de la férocité du soleil africain.

Cacher les horreurs, c’était prendre le risque de donner des arguments aux dreyfusards si l’affaire venait à être connue

Paul Voulet

Aujourd’hui, l’histoire aussi se décolonise et, pour les chercheurs, Jacques Thobie notamment, la vraie question est celle-ci : qu’entendait-on par « exactions » coloniales ? Jusqu’où pouvait-on aller sans provoquer l’ire de la hiérarchie ? « L’armée pouvait tout supporter, à la condition que l’opinion ne s’émeuve pas », répondent Jean-Yves Mollier et Jocelyne George. En l’occurrence, cacher les horreurs de Voulet-Chanoine, c’était prendre le risque de donner des arguments aux dreyfusards si l’affaire venait à être connue. Le pouvoir crut plus prudent de prendre les devants en livrant les faits au public. A l’époque, la violence coloniale, totalement assumée, faisait partie de la norme militaire. « On se vantait des massacres, note Nicolas Bancel , ce qui ne sera plus possible après 1914. » Le sang africain aura trop coulé dans les tranchées.

Soutenir la thèse de la folie de Voulet-Chanoine revient aussi à nier la résistance des Africains. L’Afrique, en effet, n’a pas oublié l’équipée sauvage. Avant de réaliser, en 1987, une fresque épique sur la reine Sarraounia, le cinéaste mauritanien Med Hondo a refait le périple tragique. A Lougou, les villageois montrent le rocher fracassé par le canon de Voulet et, pour perpétuer la mémoire , ils continuent de désigner parmi eux une Sarraounia . N’en déplaise « à ceux qui croient que l’Afrique a été occupée avec un clairon », « la violence était due à une forte résistance », assure Med Hondo, qui ajoute : « Toute notre histoire est encore sous les sables. » Régis Guyotat

En janvier 1899, la Mission Voulet-Chanoine conduite par le Capitaine Paul Voulet et le Lieutenant Julien Chanoine quitte les bords du Niger (dans les environs de Say actuel) pour rejoindre le Tchad. Très vite les horreurs commencent. La colonne progresse à la lueur des incendies des villages qu’elle brulait sur son passage. On viole, on pend, on décapite, on pose les têtes sur la nappe du souper ! Les victimes - parfois des enfants, comme dans le village de Koran-Kalgo - pendent aux branches des jujubiers.

Extrait d’une lettre du Lieutenant Peteau, cité par Jacques Morel dans Calendrier des crimes de la France outre-mer (L’esprit frappeur éd., 2001) :

[Dans la nuit du 8 au 9 janvier] « des patrouilles doivent s’approcher des villages, s’en emparer à l’arme blanche, tuer tout ce qui résiste, emmener les habitants en captivité et s’emparer des troupeaux. Le 9 au matin, la reconnaissance rentre au camp avec 251 bœufs, 640 moutons, 28 chevaux, 80 prisonniers. Quelques tirailleurs ont été blessés. Afin de faire “un exemple” le Capitaine Voulet fait prendre 20 femmes-mères, avec des enfants en bas âge et à la mamelle, et les fait tuer à coups de lance, à quelques centaines de mètres du camp. Les corps ont été retrouvés par le commandant du poste de Say. » [Sansanné-Haoussa aux environs de Niamey actuel]

Cependant le sommet de la Barbarie pour une Armée dite « Civilisatrice » fut atteint le 8 Mai 1899 quand la colonne arriva aux environs de Birnin N’konni un gros village d’éleveurs à 400 km de Say : Le Capitaine Voulet convoque alors le chef du village à qui il somme de fournir 4000 têtes de bétail à la colonne. Ce dernier lui signifia l’impossibilité d’accéder à une telle requete car la plupart du bétail est en transhumance à la recherche de pâturage plus au Nord. En outre, même si les animaux requis étaient disponibles, le chef du village ne pouvait décider que pour lui-même. Chaque famille possédant-de droit !- ses propres animaux.

Sur ordre du Capitaine Voulet, Le CHEF DU VILLAGE FUT DECAPITE sur-le-champ ! Sa tête posée sur la nappe du souper du jour ! S’ensuit alors l’un des crimes les plus barbares les plus sanglants et les plus révoltants de la « Mission Civilisatrice » que l’Armée de la France, pays des Droits de l’Homme, aura commis en Afrique : sur ordre du Capitaine Voulet, la colonne entra dans le village et massacra entre 10 et 20.000 hommes femmes et enfants. Plutôt femmes et enfants (et vieillards) car la plupart des hommes étaient avec le bétail en transhumance. En l’espace de quelques heures ! Rappelez vous que le territoire du Niger comptait alors moins d’1 million d’habitants : 20.000 c’est l’équivalent aujourd’hui de plus de 450.000 femmes et enfants massacrés soit l’equivalent de la population entière de Zinder et Maradi réunies ! Des « indigènes » désarmés dont le seul crime est de se trouver sur le chemin de cette horde de Barbares qu’est l’Armée Française. Pourquoi donc cette violence extrême ? Gratuite ? Ces populations n’opposant aucune résistance ni militaire ni politique à cette Colonne Infernale.

Atrocités Commises au Niger par La Mission Voulet-Chanoine : les coupeurs de tête sont Français...

Voulet finira tué le 16 ou 17 Juillet à Mayjirgui aux environs de Zinder. Sur ces atrocités, l’Histoire officielle de la France se montre largement discrète : une enquête fut diligentée en 1902 par le Ministère des Colonies : La seule faute retenue contre le Capitaine Voulet était d’avoir tué le Colonel Klobb qui fût envoyé pour le relever du commandement de la Colonne Maudite ! Pas un mot sur Les 20.000 femmes et enfants « indigènes » massacrés au nom de la France. On inventa alors le terme de « soudanite aiguë » pour définir « la maladie » qui aurait frappé les chefs de la « Mission Civilisatrice » de l’Armée Française en Afrique. Exonérer ainsi de tout crime, un monument « commémorant » la Mission Voulet-Chanoine fut érigé à l’endroit qui deviendra plus tard le centre de Niamey (en face du commissariat central. Il est toujours la !).

La mission Voulet et Chanoine chargée en 1898 de reconnaître la frontière française du Niger au Tchad sème la mort et la désolation sur son passage.

En avril 1899, le gouvernement français reçoit des informations confidentielles et terrifiantes sur les exactions commises par les hommes de Voulet et Chanoine. Paris ordonne l’arrestation des officiers coupables. Le colonel Klobb et le lieutenant Meynier, en poste au Soudan, acceptent de retrouver puis de reprendre en main la mission criminelle.

Ils s’engagent alors vers les déserts du Sahel. Leurs journaux de route, réunis dans ce recueil, nous entraînent dans le sillage sanglant de la mission Voulet et Chanoine.

Un voyage au cœur des ténèbres qui s’achèvera dans un bain de sang. Ce drame restera longtemps occulté. Les journaux de route du colonel Klobb et du lieutenant Meynier exhument aujourd’hui cette page sinistre de la colonisation française en Afrique.

Lire aussi :

Le point de vue de l’armée coloniale française

Le point de vue du colonisé

La croisade sanglante (texte en anglais « The Killer Trail »)

A la recherche de Voulet

Ce que l’on a voulu cacher

Petit historique

La Mission Afrique Centrale-Tchad, dite mission Voulet-Chanoine, est une expédition française de conquête coloniale du Tchad, menée à partir de janvier 1899, par les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine. Marquée par de nombreux massacres et par la perte totale de contrôle des autorités françaises sur les deux officiers, cette sanglante expédition constitue un exemple paroxysmique des violences liées aux conquêtes coloniales.

Cette affaire se déroula dans le contexte de concurrence entre puissances européennes dans la colonisation de l’Afrique (conférence de Berlin et course au clocher). Conçue en juillet 1898 par le secrétaire d’État aux Colonies, André Lebon, sous la dénomination « Mission Afrique Centrale-Tchad », la colonne Voulet-Chanoine devait atteindre, depuis le Sénégal, le Tchad par l’ouest et le fleuve Niger1 et opérer la jonction de leur colonne sur le lac Tchad avec deux autres missions, l’une partie d’Algérie, la mission Foureau-Lamy, l’autre du Moyen-Congo, dirigée par Émile Gentil. Ces trois missions devaient parachever la conquête de l’empire français d’Afrique. La progression de la mission, loin d’être conçue comme une entreprise de conquête militaire nécessairement violente, devait s’accompagner de la signature de traités d’alliance avec les chefs indigènes locaux2.

Les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine s’étaient déjà illustrés lors de la conquête du Royaume Mossi, occupant l’actuel Burkina Faso et une partie du Niger, à partir du Sénégal en 1896. À cette occasion, de très nombreux relevés topographiques furent effectués (cette région était alors inexplorée), pour lesquels les capitaines reçurent les éloges de leurs supérieurs et des sociétés de géographie. Voulet avait par ailleurs pris Ouagadougou.

D’un intérêt stratégique capital, la mission vers le Tchad fut marquée par une grande violence. L’expédition militaire se transforma tout au long de son parcours en véritable colonne infernale, massacrant les populations qui refusaient de leur fournir vivres ou porteurs2. De fait, les différentes missions coloniales étaient dans la nécessité de « vivre sur le pays », la capacité d’emport et portage des vivres par des porteurs limitant l’autonomie d’une mission terrestre à 30 jours au grand maximum. C’était le cas de la mission Voulet-Chanoine, composée de 600 soldats, auxiliaires et vétérans des guerres entre Toucouleurs et Bambaras, suivis par 800 porteurs et 600 femmes.

Début avril, les troupes françaises rencontrèrent une forte résistance dans les villages de Lougou et Tongana où les guerriers étaient commandés par la sarraounia (reine et sorcière) locale ; les combats coûtèrent aux Français quatre morts, six blessés et 7000 cartouches. Début mai 1899, en pays Haoussa, la ville de Birni N’Konni fut prise et un grand nombre d’habitants tués, soldats, hommes, femmes et enfants, alors qu’ils fuyaient. Ce grand village de plus de 10 000 âmes fut entièrement détruit3.

Les conquêtes africaines précédentes avaient été brutales, mais rien en comparaison de ces massacres. La rumeur de ces derniers arrive à Paris en avril. Le Ministre des Colonies, Antoine Guillain décida alors d’envoyer le colonel Klobb, chargé de la garnison de Tombouctou, pour les arrêter. Klobb partit à leur poursuite sur plus de 2 000 km, découvrant au fur et à mesure de sa progression l’ampleur des massacres perpétrés par Voulet et Chanoine (fillettes pendues aux arbres, etc.)2.

Alors qu’il les rejoignait à Dankori le 14 juillet 1899, Voulet fit ouvrir le feu et Klobb fut tué, à l’instar d’autres hommes des Voulet et Chanoine, que ces derniers n’hésitaient pas supprimer quand ils refusaient d’exécuter leurs ordres2. Chanoine et Voulet, qui proclamait désormais sa volonté de se tailler un empire africain personnel2, furent tués à leur tour le 16 et le 17 juillet par leurs propres tirailleurs mutinés.

Les troupes furent alors dirigées par les lieutenants Pallier, Joalland et Meynier, second de Klobb. Plus tard, le lieutenant Pallier rejoignit le Soudan avec une partie des troupes et la campagne continua sous le nom de mission Joalland-Meynier. À Paris, la presse s’empara un temps de l’affaire. Le gouvernement fut interpellé à ce propos à plusieurs reprises par des députés à la Chambre dont Paul Vigné d’Octon, député de l’Hérault4 ; une commission d’enquête fut mise en place dès l’arrivée de la nouvelle de la mort de Klobb le 20 août.

Mais l’annonce de la conquête du Tchad et de la mort des deux officiers fit passer au second plan un scandale qui fut mis sur le compte de la folie (« soudanite aiguë ») des deux capitaines : « la "maladie coloniale" fut à l’époque l’ultime recours de ceux qui cherchèrent à comprendre la dérive meurtrière de la mission sous l’emprise de la chaleur, de la soif et de la faim »2. L’armée française et le gouvernement Waldeck-Rousseau, qui sortait de l’affaire Dreyfus (Chanoine était le fils du général Jules Chanoine, ancien ministre de la Guerre anti-dreyfusard) qui avait déchiré le pays voulait éviter une nouvelle controverse. On en reparla en 1923 quand Robert Delavignette, administrateur colonial au Niger fit ouvrir les tombes des deux officiers qui se révélèrent vides.

L’aspect psychologique de l’affaire apparaît peu dans les écrits des chercheurs et encore moins dans la filmographie ; cependant les deux capitaines semblent avoir été atteints au dernier stade de la syphilis (vérole) et victimes de méningo-encéphalite aboutissant à la démence. Le Dr Henric fait cas, dans ses courriers à Joalland et dans le procès qui s’ensuivit, comme le confirme également le lieutenant Joalland5, du fait qu’ils refusaient de se soigner et subissaient des périodes d’exaltation et de dépression de plus en plus fréquentes et violentes.

Notes

1. Isabelle Surun (dir), Les sociétés coloniales à l’âge des Empires (1850-1960), Atlande, 2012, p. 196-197.

2. Isabelle Surun (dir), Les sociétés coloniales à l’âge des Empires (1850-1960), Atlande, 2012, p. 197.

3. Meyer, Jean, Histoire de la France coloniale, Des origines à 1914, Paris, Armand Colin,‎ 1991, 848 p. (ISBN 2-200-372 18-3), p.663

4. Blog du Rassemblement Démocratique pour la Paix et les Libertés au Tchad [archive]

5. Le Drame de Dankori

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