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Des attentats terroristes manipulés et provoqués par la police française pour en prendre prétexte afin de porter atteinte aux libertés et de détruire la montée de la mobilisation sociale

mercredi 2 décembre 2015, par Robert Paris

Des attentats terroristes manipulés et provoqués par la police française pour en prendre prétexte afin de porter atteinte aux libertés et de détruire la montée de la mobilisation sociale

En 1893, l’attentat de Vaillant était une manipulation policière, camouflée en action anarchiste, et fomentée dans le but de détruire la démocratie.

« L’année 1893 ne laissera pas de souvenirs très folâtres après elle », peut-on lire dans le Monde illustré de Noël.

En effet, le 9 décembre, Auguste Vaillant, un homme de trente-deux ans, a lancé une bombe à clous en plein cœur de l’Assemblée nationale. L’engin a blessé légèrement l’abbé Lemire, député du Nord. Le président Charles Dupuy entrera dans la petite histoire pour s’être écrié : « Messieurs, la séance continue ! »

Auguste Vaillant est un enfant abandonné. Issu de la misère, il a tenté sa chance en Argentine et en est revenu sans espoir. Là-bas, c’est pire qu’en France. Vaillant est prêt à donner sa vie pour ses idées :

« J’envisage ma mort avec tranquilité. N’est-elle pas le refuge des désillusionnés ? Je ne demande qu’une chose, c’est qu’à la désagrégation de mon corps, tous ses atomes se répandent dans l’humanité et y transmettent le virus anarchiste. »

La nuit même de l’attentat, des écrivains de renom sont réunis au banquet de « Le Plume ». Emile Zola déclare :

« Rien de tout cela ne doit nous étonner : nous entrons dans l’ère des grands bouleversements sociaux… Aux époques troublées, la folie souffle, mais les hommes sont des myopes qui ne comprennent pas la signification des événements et ne savent pas voir que l’Histoire donnera un sens à cette folie même. La bombe de Ravachol fut noyée dans les ténèbres, celle de Vaillant éclate en pleine lumière. »

On apprendra beaucoup plus tard que Vaillant a probablement été manipulé par la Sûreté. Selon André Salmon, auteur de « La Terreur noire », la police savait que Vaillant lancerait sa bombe à clous le 9 décembre au palais Bourbon, « puisque c’était pour cette journée que l’on avait procuré au terroriste sa carte d’entrée… Vaillant fut considéré par d’assez grosses têtes comme l’home providentiel… facile à duper et capable de rendre un fier service à l’autorité… »

Cet attentat va permettre au gouvernement chancelant de retrouver une majorité. Les lois de 1881 sur la liberté de la presse sont modifiées. Dès le 12 la Chambre vote à toute vapeur, par 443 voix contre 63, la première des lois qui resteront qualifiées par la gauche de « lois scélérates », on en revient au délit d’opinion. Désormais, il sera légal de saisir et de censurer les journaux, de supprimer les associations et d’interdire les réunions.

L’instruction de Vaiillant est bâclée. Le 10 janvier 1894, au cours de son procès dont le verdict se soldera pas la peine capitale, il déclare :

« Si j’avais voulu tuer, j’aurai mis des balles dans ma bombe et non des clous… J’aurai au moins la satisfaction d’avoir blessé la société actuelle, cette société maudite… société infâme qui permet à quelques individus d’accaparer les richesses sociales. »

A l’aube du 5 février 1894, Auguste Vaillant est guillotiné place de la Roquette.

Rapporté par Claude Izner dans « Le léopard des Batignolles »

En 1894, c’est la condamnation de Dreyfus fabriquée par l’Etat-major de l’armée française…

Article de Jaurès : Piège grossier – La Dépêche – 25/12/1893

Nous savions déjà que l’on voulait exploiter l’attentat anarchiste pour supprimer toute critique de l’ordre social actuel et pour assurer aux privilégiés la paisible jouissance de leurs privilèges.

Aussi les mesures préfectorales et policières préparées par M. Raynal ne nous apprennent rien de nouveau. Ce que nous pouvons dire, dès maintenant, c’est qu’elles seront vaines.

L’un des attentats anarchistes de ces années-là : le 5 décembre 1893, à la Chambre des députés

La propagande socialiste n’est point faite de violences et de provocations : elle est faite d’idées, de statistiques précises, de passions généreuses. La hardiesse des conceptions nous suffit ; nous savons y joindre la modération de la parole. Les choses mêmes parlent pour nous : elles crient pour nous. Nous n’avons pas besoin de gros mots pour constater la corruption croissante inoculée à notre pays par le régime de l’argent.

Ce ne sont même pas des socialistes qui ont dénoncé les premiers les scandales du Panama ; c’est le monde opportuniste et financier lui-même qui, disloqué par des querelles intestines, a laissé échapper son triste secret. Nous n’avons pas besoin de gros mots ou d’excitations individuelles pour signaler la puissance grandissante du haut capital, la concentration croissante de l’industrie et du commerce ; tous les artisans expropriés, tous les commerçants, moyens et petits, acculés à la faillite, nous servent de témoins, et nous pouvons adoucir le cri de leur souffrance, en le répétant : il restera assez perçant et assez fort.

Nous n’avons pas besoin de forcer la voix pour dénoncer les méfaits de la haute banque et de la haute finance ; le krach de 1882, celui du Panama, celui du Comptoir d’escompte laissent derrière eux une longue traînée de ruines, de désespoirs et dc suicides, comme une longue lueur douloureuse et blême dans la nuit.

Nous n’avons pas besoin de paroles au vitriol ou de couplets insensés à la dynamite pour avertir la société française que le crime va en elle grandissant ; la prostitution se développe ; la criminalité augmente. Tous les ans, les cours d’assises condamnent six mille personnes ; les tribunaux correctionnels condamnent 230000 personnes, dont 125000 à la prison. Tous les ans aussi, le désespoir monte ; il se chiffre, aujourd’hui, par plus de six mille suicides par année. Attentats Oh ! non, il n’est pas besoin de déclamations violentes pour dire à cette société : Pourquoi ? Pourquoi ? D’où vient le désespoir ? D’où vient le crime et que fais-tu pour guérir toutes ces plaies ? Et les paysans, il n’est pas besoin de hausser le ton pour être entendu d’eux en leur parlant de leurs souffrances : ils nous précèdent, ils parlent avant nous, ils nous entendent à demi-mot. Ah ! nous pouvons avoir un langage délicat et discret ; nous pouvons n’effleurer que du bout des doigts le triste clavier des souffrances sociales : il résonne, pour ainsi dire, tout seul.

Aussi, ce que nous faisons surtout, et nous sommes les seuls à le faire, nous socialistes, c’est d’indiquer, de proposer des remèdes. Nous n’attaquons pas les hommes ; nous attaquons les institutions, et nous indiquons les réformes graduées qui prépareront une société meilleure. Nous invitons les travailleurs à se grouper et les groupements, qu’on le sache bien, sont pour les travailleurs en même temps qu’une force un calmant, car ils les arrachent aux tentations de la souffrance solitaire, orgueilleuse et inexprimée.

Les plus forcenés adversaires du socialisme n’ont pas osé lui imputer la responsabilité directe de l’attentat commis l’autre jour ; mais ils insinuent qu’en dénonçant les vices de la société actuelle nous ameutons contre elle toutes les colères. Oh les insensés, qui ne voient pas que la souffrance pour poindre le coeur de l’homme et égarer son cerveau n’a pas besoin d’être traduite par nous ; nous, nous ne lui apportons qu’une chose nouvelle, l’espérance qui fortifie l’action, mais qui apaise la haine. Les traquenards policiers et gouvernementaux tendus sur chacune de nos paroles, sur toutes les improvisations et sur toutes les inexpériences, n’empêcheront pas les socialistes de continuer leur propagande nécessaire.

Et que voudrait-on ? Que nous fassions le silence sur toutes les misères et sur toutes les hontes de l’ordre capitaliste ? C’est donc la guerre à la vérité, la guerre à l’idée que l’on veut recommencer une fois de plus. Mais si, nous, nous nous taisions, les choses mêmes ne se tairaient point : les plaies de l’ordre social sont autant de bouches ouvertes et elles crient sans que nous leur fassions écho. En nous supprimant, nous socialistes, on ne supprimera ni les misères, ni les révoltés, ni les criminelles folies. On supprimera seulement la force consciente qui règle l’action du prolétariat. Le socialisme écarté, il ne restera en présence que le capitalisme d’un côté, l’anarchisme de l’autre. Est-ce là ce qu’on veut ?

Joseph de Maistre disait du régime russe : « C’est la monarchie absolue tempérée par l’assassinat. » Si on écrasait le socialisme on pourrait dire de notre société qu’elle est la monarchie absolue de l’argent tempérée par les attentats. Est-ce là ce qu’on veut, et le gouvernement opportuniste caresse-t-il ce rêve monstrueux ?

Jean Jaurès.

A l’Assemblée Nationale en mars et avril 1894, Jean Jaurès dénonce le financement et l’encouragement des activités prétendument anarchistes par des agents provocateurs manipulés la bourgeoisie elle-même et sa police à des fins de manipulation de l’opinion publique.

[…]

Que voulez-vous par votre loi ? C’est dans une série d’articles que M. Joseph Reinach a publiés sur la loi, sur son caractère, sur sa signification, que j’en ai trouvé le commentaire le plus lumineux, et en particulier dans un article sur les idées criminelles.

Et par quoi M. Joseph Reinach justifie-t-il la loi qui vous est soumise ? Il dit, messieurs, qu’il ne suffit pas d’atteindre les actes, les manifestations extérieures de l’anarchie, qu’il faut avant tout frapper et atteindre la pensée même d’où procèdent ces actes. Le vol, le meurtre, l’incendie sont de très vilains gestes, mais ce ne sont que des gestes ; le principe de ces actes criminels est ailleurs, il est dans la pensée elle-même, il est dans la conscience elle-même.

Voilà pourquoi, selon M. Reinach, il faut édicter des lois qui portent la force de la loi, le feu de la loi jusqu’à la racine même de l’anarchie. Voilà quelle est selon lui la conception maîtresse de l’œuvre législative que vous faites en ce moment.

Et vous verrez bien en effet, si vous examinez dans cet esprit les dispositions déjà votées par vous, que c’est bien là l’intention profonde de votre loi. On peut la définir un effort du législateur pour se rapprocher des origines les plus cachées et les plus profondes de l’acte anarchiste. On peut la définir l’effort du législateur pour aller chercher l’anarchie presque dans les secrets de la conscience humaine. C’est dans ce sens que vous avez marché, dans ce sens que se développe tout le mouvement législatif contre l’anarchie depuis quelques années.

Vous ne frappiez d’abord que les actes mêmes, ou la complicité, ou la préparation effective de ces actes, ou les excitations directes et publiques qui sont déjà un acte. Puis, dans la loi de décembre, vous avez fait davantage et vous avez voulu atteindre l’entente indéterminée en vue d’un attentat indéterminé, c’est-à-dire que vous avez voulu frapper, surprendre une communauté de pensées mauvaises. Mais cela ne vous a pas suffi encore. Et vous revenez devant nous, vous nous dites : La pensée anarchiste, elle peut se glisser dans le simple propos, elle peut être chuchotée de cœur à cœur, d’oreille à oreille ; elle peut s’exhaler dans un simple cri de colère et de souffrance, et puisqu’il y a un péril anarchiste dans ces propos, dans ces confidences, dans ces lettres échangées, dans ces murmures de souffrance ou de colère, nous allons essayer de surprendre tout cela pour frapper tout cela ; nous allons écouter à la porte de toutes les consciences, et ainsi nous arrêtons la propagation même de la pensée meurtrière ; nous neutraliserons les germes imperceptibles d’anarchie qui peuvent exister dans la conscience avant même qu’ils aient pu éclore et se manifester. Voilà bien la pensée de votre loi.

Je dis que la tentative est hardie. Je ne la discute pas à cette heure, ce n’est pas le moment. Oui, la tentative est hardie ; je pourrais vous dire qu’elle est chimérique, que précisément puisque vous voulez surprendre l’anarchie à l’état naissant, quand elle n’est encore qu’un propos qui s’éveille, quand elle n’est encore que la conscience qui commence à s’ouvrir, je dis que c’est précisément pour cela que votre œuvre est chimérique.

Ou bien vous n’appliquerez votre loi que d’une manière molle et intermittente ; elle ne regardera que d’un regard distrait dans le fond même des consciences, et vous laisserez échapper, mêlés à l’immense flot quotidien des pensées, les paroles, les propos imperceptibles et obscurs d’où demain, selon vous, sortira le crime ; ou bien votre loi voudra, d’un regard aigu, continu, profond, surveiller constamment toutes les consciences, et alors, sous prétexte d’hygiène morale, vous aurez installé dans ce pays la plus étrange tyrannie qu’on ait jamais pu rêver ! (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Il suffira donc d’une simple parole, d’un simple cri, pour qu’immédiatement cette parole soit recueillie, pour qu’immédiatement ce cri aille éclater en dynamite ! Comment ! toutes les consciences sont donc aujourd’hui chargées de dynamite, pour que la plus légère commotion suffise pour en déterminer l’explosion ? (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bacs à gauche.)

Et puis, je pourrais vous dire : Prenez garde ! car vous êtes en train de porter contre la société présente et contre vous-mêmes le plus formidable témoignage. Eh quoi ! c’est donc là que nous en sommes, c’est là qu’en est à l’heure actuelle la société française et la République ? (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.)

Ah ! si votre loi était utile, si elle était nécessaire, elle serait, je le répète, contre la société elle-même la plus terrible condamnation ; et s’il était vrai que ces hommes, qui sont des criminels assurément, mais qui ne tuent pas par cupidité ou par vengeance personnelle, qui tuent par sauvagerie, par fanatisme, par orgueil, par délire, mais qui en même temps qu’ils tuent, sont prêts eux-mêmes à donner leur vie (Interruptions à gauche et au centre), s’il était vrai que cette terrible sauvagerie, doublement disposée à la mort, la mort qu’elle donne et la mort qu’elle subit, s’il était vrai qu’elle fût toujours prête, au moindre propos, à la plus légère excitation, à se dresser contre la société pour la ravager par la dynamite et par le poignard, non, vos lois de répression ou de précaution seraient inutiles.

Mais encore une fois, je ne discute pas cela. Je vous l’accorde : oui, vous êtes dans l’obligation, vous êtes dans le droit d’aller saisir la pensée anarchiste jusqu’à sa naissance, jusqu’à sa source obscure dans les consciences.

Eh bien ! moi, je me contente de vous dire : Ne vous arrêtez pas à mi-chemin et creusez dans les consciences jusqu’à ce que vous ayez trouvé en effet au fond de ces consciences mêmes la source première de la pensée criminelle. Oui, vous êtes tenus, dans la vie où vous êtes entrés, dans l’opération que vous avez commencée, vous êtes tenus d’aller jusqu’à la racine même des consciences. Et alors se pose devant vous, législateurs, ce grand et terrible problème : Quelles sont donc les influences morales et sociales qui à l’heure actuelle présente prédisposent les cœurs et les cerveaux à accueillir si aisément, selon vous, le moindre chuchotement d’anarchie ?

Messieurs, parmi ces influences morales et sociales, il en est de deux sortes, de deux catégories bien distinctes ; il en est sur lesquelles les hommes disputent, sur lesquelles il y a controverse entre les partis, entre les systèmes, entre les philosophies. Il en est au contraire sur lesquelles tous les hommes sont d’accord, et c’est de ce côté-là qu’il faudra regarder d’abord.

[...]

Mais, messieurs, s’il y a un ordre d’influences sociales, politiques, religieuses, sur lequel il y aura controverse éternelle parmi les hommes, il est un point sur lequel tous ici, tous dans le pays, chrétiens ou matérialistes, idéologues ou positivistes, socialistes ou conservateurs, monarchistes ou révolutionnaires, tous nous sommes d’accord : c’est que rien dans notre démocratie n’est capable de bouleverser les consciences, d’aigrir les haines, de provoquer aux révolutions désespérées, comme les exemples de corruption donnés d’en haut par ceux qui détiennent une part du pouvoir. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Ah ! messieurs, j’entendais l’autre jour M. le rapporteur de la commission et M. le président du conseil s’ingénier, pour rassurer sur l’application de la loi, à nous définir l’anarchisme. De quelle façon M. le président du conseil s’exprimait-il ? Il disait : « L’anarchisme consiste d’abord dans le mépris de toute autorité. » Eh bien ! je lui demande si lorsque des représentants publics mêlent la représentation nationale à des scandales et à des affaires véreuses, je lui demande si en compromettant ainsi la représentation nationale, qui est sous la République le résumé, la figure de toute autorité (Très bien ! très bien !), je lui demande si ces hommes ne vont pas, beaucoup plus profondément que je ne sais quelles paroles recueillies au hasard, ébranler dans les consciences les bases mêmes de l’autorité. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Puis M. le président du conseil nous a dit encore : « L’anarchisme, c’est le mépris du suffrage universel. » Eh bien ! je le lui demande à nouveau : Si ceux-là qui après avoir obtenu du suffrage universel et de sa confiance un mandat, une délégation souveraine pour défendre le pays, sa fortune, son honneur contre les surprises et les pièges des financiers, précisément avec le mandat qu’ils ont ainsi surpris, viennent se faire après coup les complices, les clients de cette finance suspecte, est-ce que ce ne sont pas ces mêmes hommes qui détruisent le respect du suffrage universel ? Est-ce que ce ne sont pas ceux-là qui, autant qu’il est en eux, réduisent le suffrage universel à n’être plus qu’une vieille dupe ridicule, à la tête branlante, sur laquelle les jeunes gens à l’âme violente jettent un regard de mépris ? (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à droite.)

Puis, vous nous avez dit, monsieur le président du conseil, que l’anarchie était le mépris de la vie humaine ; et c’et bien là en effet ce qu’il y a de plus horrible dans l’anarchie. Quelles que soient à l’heure présente ses souffrances, lorsque le prolétariat aura à son tour mis la main sur le pouvoir pour s’affranchir et pour réaliser la justice, j’espère bien qu’il considérera comme son plus grand honneur et comme un honneur inédit devant l’histoire de ne pas renouveler ces tristes effusions de sang qui ont, je ne le dis pas déshonoré, mais affligé la Révolution bourgeoise d’il y a un siècle.

Oui, ce qu’il y a de plus horrible, c’est le mépris de la vie de l’homme, car il retranche tout ce qui unit l’homme à l’homme à travers la contrariété des idées, des passions, des systèmes, des intérêts.

Mais, monsieur le président du conseil, mais vous, messieurs de la majorité, qui avez jusqu’ici voté toutes les dispositions de la loi et qui étiez peut-être tentés toutes les dispositions de la loi et qui étiez peut-être tentés d’écarter la nôtre comme vaine et paradoxale, avez-vous donc réfléchi à tout ce qui se cache de ruines morales, de désespoirs meurtriers, de suicides sanglants derrière les sinistres financiers déchaînés sur ce pays à intervalles périodique ? Et si ces sinistres financiers sont provoqués non pas par des hommes qui cherchent simplement à se soustraire aux nécessités de tous les jours, mais pour mieux jouir de la vie, et s’ils trouvent une sorte de complicité dans la faiblesse de la représentation nationale, qui si elle est rebelle à toutes les amnisties légales, est singulièrement facile à toutes les amnisties morales (Applaudissements à l’extrême gauche), est-ce que vous ne vous êtes pas dit que ce sont ces choses qui vont propager partout et enseigner l’horrible mépris de la vie de l’homme ?

Ah ! messieurs, il serait peut-être ridicule et vous trouveriez sans doute déclamatoire de parler à cette tribune de tous les travailleurs qui sont morts, eux, dans les travaux dérisoires de Panama. [...] Je me demande ce qu’ont dû penser de la vie ceux qui se sont sentis mourir là-bas, s’ils ont compris qu’on avait fait d’eux un prétexte lointain à une spéculation meurtrière, qu’ils n’étaient que des figurants ridicules, et que la véritable pièce se jouait ailleurs, dans les coulisses du Parlement, de la presse et de la finance. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à droite.)

Oui, je demande ce qu’ils ont dû penser de la vie et de la mort, s’ils ont compris qu’ils allaient être enfouis dans un mensonge (Nouveaux applaudissements), et je me demande aussi quelle singulière notion de la vie humaine et du respect qui y est attaché par la société capitaliste ont dû répandre dans le monde et disperser dans toutes les capitales les survivants qui sont partis de là-bas. Ah ! oui, il a dû y avoir, de misérable à misérable, au hasard des rencontres dans les faubourgs des grandes cités internationales, de singulières conversations, de singulières suggestions, et puisque vous cherchez d’où proviennent les germes d’anarchie qui se sont répandus sur le monde, c’est peut-être bien de ce côté-là qu’il faudrait chercher. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Oui, messieurs ! Et alors, puisque les hommes publics qui ont été depuis vingt ans à un degré quelconque mêlés à toutes choses, ont autant qu’il dépendait d’eux pratiqué cette provocation introduite par vous dans nos lois, cette provocation indirecte au mépris de la vie humaine, je vous demande au nom de quelle logique et par quelle sélection significative vous frapperiez les uns et vous épargneriez les autres. Ah ! vous dites — on l’a entendu souvent dans cette discussion : Les anarchistes sont des solitaires, des isolés.

Des solitaires et des isolés ! Un homme isolé ? Il n’y a pas un seul homme isolé : on a beau se fermer les yeux et les oreilles, s’enfermer dans une fausse solitude, on n’est jamais isolé tant qu’on est un homme parmi les hommes ; on entend, ou voit tout de même ; les bruits du dehors arrivent au prétendu isolé, les nouvelles lointaines de nos discussions et des scandales parlementaires lui parviennent.

Est-ce que vous vous imaginez qu’il y a eu quelqu’un qui n’ait pas pu être touché, remué, bouleversé dans sa conscience, si isolé que vous le supposiez, lorsque pendant six mois tout ce pays, toute cette Chambre ont été suspendus à la dramatique discussion de l’affaire que vous connaissez bien, lorsque le pays a appris tout à coup que sur les certaines de millions qu’il avait versés, plus des deux tiers avaient été gaspillés d’une façon criminelle ; quand il a pu voir que cette corruption capitaliste et financière avait voisiné avec les pouvoirs publics, que le Parlement et la finance causaient dans les coins, trinquaient ensemble ? Est-ce que vous croyez que cela n’était rien quand ils ont appris que des ministres allaient être traduits en cour d’assises, quand ils ont appris que des dénégations hautaines, portées à la tribune ou devant la commission d’enquête, allaient être suivies de révélations écrasantes et de foudroyantes condamnations ; lorsqu’il y a eu un moment où devant cette commission d’enquête les uns comparaissaient la tête haute, les autres balbutiant, où pour le public qui regardait, le Palais-Bourbon et la cour d’assises semblaient de niveau, où les puissants passaient des grands salons éclairés du pouvoir dans les couloirs obscurs de la justice, et où, comme sur un disque tournant les couleurs se confondent, le pays vit se mêler sur le disque rapide des événements la couleur parlementaire et la couleur pénitentiaire ? (Vifs applaudissements à l’extrême gauche.)

Ah ! vous vous imaginez que cela n’a rien fait ? Eh bien ! rappelez-vous la grande image du poète antique : la poussière est la sœur altérée de la boue ! et dites-vous bien que toute cette brûlante poussière de fanatisme anarchiste qui a aveuglé quelques misérables sur les chemins est la sœur de cette boue capitaliste et politicienne que vos prescriptions légale ont séchée. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je l’avoue, dans cette discussion où nous sommes entrés, nous les défenseurs de ce que nous croyons être encore la liberté menacée, où nous sommes entrés sans grande espérance, — je dois l’avouer, — j’ai eu une déception. Je m’attendais à ce que quelques-uns des hommes qui ont commis des erreurs dans l’affaire du Panama, je m’attendais à ce que quelques-uns de ceux qui se sont trompés sur la solidité de es titres et qui ont, avec leur autorité publique, recommandée des émissions qui destinaient les souscripteurs à la ruine ; je m’attendais à ce que ces hommes et d’autres qui ont trop facilement accepté de confondre un moment — même dans un intérêt public — la caisse nationale et la caisse du Panama, je m’attendais à les voir venir à cette tribune et dire au pays : Oui, nous nous sommes trompés ; oui, nous avons commis des erreurs et des fautes, et il se peut que ces fautes soient pour quelque chose dans l’irritation des esprits, et alors, au nom même des fautes et des erreurs commises par nous, nous venons, non pas pour les criminels contre lesquels la société doit se défendre, mais pour les simples exaspérés auxquels il peut échapper un propos de colère suggéré peut-être par notre imprudence, nous venons vous demander un peu d’indulgence, un peu de bienveillance et de pitié !

Mais non ! ils sont restés muets. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Et il y a une autre chose qui ma étonné : c’est que plusieurs dans la majorité, au moment où se sont développés ces scandales, se sont plaint de la facilité avec laquelle on était soupçonné et comment, pour quelques mots, pour quelques lettres griffonnées sur une feuille de papier, on était exposé au déshonneur. Oui, ils ont senti qu’il y eut un moment où tout le monde, pour un rien — c’était leur défense — pouvait être exposé au soupçon de panamisme ; mais je ne comprends pas que quand eux-mêmes ont traversé cette épreuve, ils ne soient pas venus dire : Il ne faut pas la renouveler pour d’autres consciences (Applaudissements à l’extrême gauche), il ne faut pas que tant que pourront se développer les soupçons d’anarchisme, d’autre passent par les angoisses injustes dont nous ne sommes pas encore reposés.

Êtes-vous venus le dire à cette tribune, vous qui d’un signe m’approuvez ? (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Eh bien ! messieurs, non seulement ils n’ont rien dit, mais c’est du côté des soupçonnés d’hier que je trouve la plus grande rigueur contre ceux qui dans un tout autre ordre, bien plus haut, peuvent être soupçonnés demain. [...] Je constate que tous [ soupçonnés de corruption], tous sans exception, par une coïncidence qui frappera le pays et qui donnera à cette loi sa signification définitive, tous, sans exception, votent la loi que vous proposez. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

[...]

Ce que je veux dire aussi, c’est que vous allez offrir au pays le plus étonnant paradoxe qui fait de la justice humaine une ironie : l’ironie des panamistes impitoyables.

[...]

Eh bien ! messieurs, puisqu’en dehors de tous ces incidents personnels il est évident, je le crois, pour la Chambre tout entière, que le développement des scandales financiers ne peut pas être considéré comme irresponsable dans le développement des colères aveugles d’où jaillit parfois l’attentat anarchiste, il ne suffit pas que vous vous arrêtiez à mi-chemin dans l’œuvre de répression ou de précaution que vous faites ; il faut plus, messieurs : il faut que vous regardiez en face le mal, le mal tout entier, dans on origine, dans son principe premier ; il faut que vous voyiez comment, depuis quinze ans, a été inoculé peu à peu au régime républicain ce virus politico-financier qui a été dénoncé par M. Millerand. Oui, c’est là vraiment la question qui se pose à cette heure devant le pays et devant la Chambre !

Eh bien, d’où est-il venu, ce mal ? Il y a quinze ans, il y a vingt ans, lorsque Gambetta, à la tête de l’opposition républicaine, constituait la République en ce pays, lorsqu’il allait partout répandent la parole républicaine, et quand il a réussi enfin à travers toutes les oppositions monarchiques et cléricale, à travers le 24 Mai, le 16 Mai, à fonder enfin la République, il avait une grande conception, une admirable conception, mais dangereuse aussi : il constatait que la République de 1848 avait peut-être sombré par l’inexpérience des républicains d’alors, et il s’était juré, dans sa foi de républicain, de patriote qui ne séparait plus l’affermissement de la République le relèvement de la patrie, il s’était juré d’épargner au parti républicain, à la troisième République, les fautes qui selon lui avaient perdu la seconde et qu’il reprochait aux hommes de 1848, à ceux dont il parlait souvent avec une sorte de colère, les rendant responsables de l’éclipse de la liberté pendant vingt ans, ceux qu’il appelait quelquefois, avec une sorte de majestueuse ironie, les vieilles harpes ! Vieilles harpes en effet, dont les jeunes générations républicaines ont décidément brisé toutes les cordes.

Que leur reprochait-ils ? Il leur reprochait deux choses : d’abord d’avoir compromis la République par l’intransigeance de leurs formules et de leurs principes, et ensuite de l’avoir compromise en effrayant systématiquement la bourgeoisie. Et il s’était dit qu’il échapperait à ces deux périls, qu’il apporterait et qu’il introduirait dans la politique, contre l’obéissance aveugle aux formules, l’esprit de transaction quotidienne ; il s’était dit en outre qu’il essayerait, dans la République nouvelle, de dissiper les vieilles méfiances qui en séparant en 1848 la bourgeoisie et le peuple, avaient amené la disparition de la liberté. C’est là, dit-il quelque part éloquemment, ce que je m’étais juré dans ma jeunesse.

Eh bien ! messieurs, il a essayé de faire ces deux choses. Je ne dis pas qu’elles ne sont pas grandes ; mais il y avait un péril à côté de cette grande conception.

Oui, Gambetta voulait amener à la République, arracher à la monarchie et au passé les vieilles classes dirigeantes ; il voulait amener à lui la grande bourgeoisie industrielle et commerciale ; il voulait la grouper autour de lui, la réunir et la réconcilier avec le peuple.

[...]

Je dis qu’on ne peut pas défendre la République contre l’aristocratie des puissances financières constituées, lorsque l’on se rencontre dans la coulisse, pour les autres affaires, avec les mêmes financiers. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.)

[...]

Voilà pourquoi, peu à peu, le développement des affaires s’est accentué à ce point, messieurs, qu’en 1882 déjà, il y avait dans la Chambre et dans le Sénat cent cinquante membres du Parlement qui faisaient partie, à des titres divers, des conseils d’administration des grandes sociétés. Voilà comment il s’est produit, peu à peu, une pénétration universelle de la politique et de la finance.

Pendant que se produisait cette pénétration, pendant que les politiciens croyaient qu’en s’enrichissant par les affaires ils accomplissaient un devoir envers la République, la lutte contre les grandes puissances financières constituées, était abandonnée peu à peu, et c’est ainsi que lorsque Gambetta est tombé, ses amis répandaient que c’était parce qu’il avait été combattu par M. de Rothschild, parce qu’il n’avait pas traité sur un pied d’égalité suffisant le grand banquier. Et il se trouve que les même hommes, comme M. Burdeau, qui vantaient précisément dans Gambetta cette lutte contre les grandes entreprises financières, ont subi à ce point l’évolution politique opportuniste, qu’ils sont les mêmes qui proposent de renouveler la concession de monopole à M. de Rothschild. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Bruit au centre.)

[...]

Et j’ai bien le droit de dire que ces conventions avec les chemins de fer marquent précisément le premier abandon de la vraie politique républicaine. J’avais bien le droit de dire qu’il y avait dans Gambetta une double pensée contradictoire, et que c’est la politique des affaires qui a eu raison de la politique des principes.

[...]

Et puis, le second vice qui est résulté de ce développement du régime politico-financier, c’est la confusion croissante de la politique, de la finance et de la presse. (Exclamations à gauche et au centre. — Très bien très bien ! à l’extrême gauche.)

Ah ! messieurs, j’en parlerai non pas en démagogue, comme vous le dites quelquefois, en essayant de capter des suffrages faciles, mais en homme qui cherche et qui dit toujours tout haut ce qu’il croit être la vérité. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.)

La vérité, c’est que précisément parce que vous avez confondu, dans ce pays, depuis quinze ans la politique et la finance, vous avez confondu l’organe de la politique et l’organe de la finance (Applaudissements répétés à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche et à droite), et qu’on ne sait plus quelle est la vérité qui vient du cerveau ou quel est le mensonge qui vient de la caisse. (Nouveaux et vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)

Et si je parle ainsi, ce n’est pas seulement pour dénoncer votre régime politico-financier dans sa plus abominable conséquence, qui est l’empoisonnement même de toutes les sources de l’information publique ; c’est parce qu’il faut protester au nom même de ceux qui, dans la presse, restés fidèles aux traditions d’honneur et de probité, sont les premiers à souffrir de cet horrible voisinage. (Vifs applaudissements à gauche.)

Et puis messieurs, ce que je veux faire encore en parlant ainsi, c’est singulier la tactique perfide qui a été employée depuis des semaines et des mois par ceux qui préparaient la loi actuelle, et depuis quelques jours par ceux qui l’ont défendue.

Ah ! messieurs, avez-vous remarqué avec quel soin on parlait toujours ici, à propos de cette loi, des excès et des abus de la presse ? Alors qu’en réalité cette loi vise surtout la liberté des particuliers, des citoyens, on faisait semblant de croire et de dire qu’on ne voulait atteindre que la presse. Et pourquoi ? Parce qu’on sait qu’à force de répandre sur elle la double mensualité des établissements financiers et des établissements ministériels… - … c’est qu’à force d’en faire l’instrument payé des émissions menteuses, on l’a décriée et discréditée dans le pays.

Et alors, quand on veut frapper à coup sûr la liberté, on profite de ce mouvement de dégoût que l’on a créé soi-même pour mettre la presse en avant. (Rumeurs au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

Oui, messieurs, c’est là l’abominable tactique de ce régime politico-financier : il déshonore la presse en achetant quelques-uns de ses chefs. (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche et à droite.)

Et lorsqu’il a fait cela, quelle est sa conclusion ? Est-ce qu’il faut frapper les corrupteurs, qu’il faut frapper les corrompus ? Non ! c’est qu’il faut, dans la presse elle-même et dans le pays lui-même, fermer les bouches qui protesteraient précisément contre ce régime d’avilissement universel. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Voilà messieurs, l’œuvre que vous avez faite ; et à quoi a-t-elle abouti ? Elle a abouti forcément à ce résultat déplorable de stériliser, de neutraliser des forces admirables qui auraient dû être tournées au profit de la démocratie.

Je vois en face de moi — et il ne se plaindra pas de cette interpellation directe et loyale — je vois en face de moi M. le président de la commission du budget. Ah ! certes, il n’y a pas d’homme qui ait été mieux doué, mieux organisé pour servir la démocratie : il est sorti d’elle ; il a cette admirable décision d’esprit qui fait face aux difficultés, cette intrépidité de tempérament qui affronte le péril ; il a la merveilleuse compréhension des choses de finances, du mécanisme subtil des capitaux, de la dette dans nos sociétés compliquées, et il aurait pu, s’il était resté fidèle à sa première formule politique, il aurait pu être le meilleur ouvrier financier de la conception fiscale de la troisième République ; il aurait pu faire passer dans la réalité de nos budgets toute la force des principes républicains en les accommodant le plus possible aux habitudes de ce pays.

Oui, il l’aurait fait. Mais l’heure où il arrivait à l’action, à l’heure où il pouvait prétendre au pouvoir, il a trouvé ou constitué, ou naissant, ce régime politico-financier dont je parlais tout à l’heure ; il a trouvé cette prééminence, cette force grandissante des puissances financières ; il a eu le tort d’entrer politiquement en communication, c’est-à-dire — sous les conditions où il l’a fait — en dépendance vis-à-vis d’elles.

Et je lui demande, à lui le premier, si aujourd’hui, à la tête de la commission du budget, il se sent la même autorité politique ou morale pour gérer les finances de la République (Rumeurs sur quelques bancs au centre), après la constatation de ce double fait, reconnu par lui-même à la tribune, qu’il s’est en effet servi pour un dessein politique de fonds prélevés sur une entreprise privée…

M. Maurice Rouvier. — Je demande la parole.

M. Jaurès. — … et lorsque, comme ministre des finances, il a assisté à l’agonie mystérieuse d’un financier qui se débattait dans les difficultés inextricables de l’affaire de Panama. (Interruptions.)

Je ne l’accuse pas, je n’ai pas à l’accuser. Je parle politique, je n’ai pas à regarder l’âme, je n’ai pas à examiner la conscience ou le cerveau de qui que ce soit ; je prends l’évolution publique des faits, la marche publique des hommes, la succession des attitudes, et je tire la conclusion morale, politique et sociale des faits publics, des actes connus.

Je ne veux pas citer d’autres exemples, — j’en aurais pu tirer d’autres, illustres aussi ; — mais je dis que c’est pour nous une grande tristesse, à nous qui voudrions que toutes les forces vives de l’intelligence, de l’énergie, du caractère et de la volonté qui sont dans ce pays fussent restées intactes au profit de la démocratie, de voir que ces énergies, par la contamination nécessaire de cette promiscuité politique et financière, sont à ce point neutralisées que vous n’êtes plus capables aujourd’hui de donner au pays le concours que vous lui auriez apporté dans d’autres circonstances. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

[...]

M. Jaurès. — Je me félicite d’avance de la réponse que vous me ferez à la tribune ; je me féliciterai plus encore de la réponse décisive, pratique celle-là, que vous me ferez en adoptant, sinon dans son texte, que vous pourrez remanier, du moins dans son intention, dans sa direction générale, cette formule que je défie aucun républicain de répudier. Puisqu’ils ont reconnu — et ils ne peuvent pas dans leur conscience ne pas reconnaître — que les scandales des politiciens mêlés aux affaires véreuses ont provoqué à ces tristes explosions de haine et de dégoût… (Rumeurs au centre.)

Qui donc le conteste ? (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Puisqu’ils ne peuvent pas le nier, qu’ils aient le courage et l’habileté d’affirmer tout haut devant le pays que s’ils savent, comme je le disais tout à l’heure, écouter à la porte des humbles pour y surprendre la moindre parole, ils savent aussi définir la responsabilité morale, politique et pénale des puissants qui ont prévariqué contre la République ! (Applaudissements.)

[...]

La Révolution [...] en même temps qu’elle prenait hautement, courageusement, des mesures terribles contre ceux dont elle jugeait les doctrines ou les pratiques dangereuses, elle comprenait qu’il fallait un équilibre pour la conscience du pays.

Et le même jour où elle prononçait cette répression mortelle contre ceux qui proposeraient un nouveau système social, elle édictait les mêmes mesures, la même pénalité, la même mort, la même guillotine pour les spéculateurs, les agioteurs, les financiers véreux. (Interruptions au centre. — Vifs applaudissements à l’extrême gauche.)

[...]

Vous vous réclamez de la Révolution. Eh bien ! puisque vous voulez être sévères dans la répression contre les révoltés, soyez sévères aussi dans la répression contre les corrupteurs et les corrompus. Il faut que vous rendiez visible au pays, pour l’enseignement des générations nouvelles, pour l’enseignement aussi des hommes politiques nouveaux qui viendront s’asseoir au milieu de nous ; il faut que vous rendiez visible au pays, par un texte précis, le lien de complicité morale et de pénalité qui doit exister entre le politicien coupable et l’anarchiste révolté.

Et le jour où le même navire emportera vers les terres fiévreuses de la relégation (Applaudissements à l’extrême gauche) le politicien véreux et l’anarchiste meurtrier, ils pourront lier conversation : ils s’apparaîtront l’un à l’autre comme les deux aspects complémentaires d’un même ordre social. (Applaudissements répétés à l’extrême gauche. — L’orateur, en retournant à son banc, reçoit de nombreuses félicitations.)

[...]

La Chambre repousse par 264 voix contre 222 la première partie — jusqu’aux mots pots-de-vin — de la motion Jaurès.

Le député socialiste retire aussitôt la seconde partie de sa proposition.

Mais le scrutin proclamé en séance subit de nombreuses et importantes rectifications. Elles réduisent à 4 voix la majorité de 42 voix qui s’est prononcée contre la proposition. Si l’on tient compte de ce fait essentiel que 6 ministres députés ont voté contre, on s’aperçoit qu’en réalité la majorité de la Chambre — une majorité de 2 voix — c’est prononcée en faveur de la motion Jaurès.

En somme, le ministère Dupuy est battu sur cette importante question. Heureusement pour lui, le vote proclamé en séance reste malgré tout acquis.

Les conditions singulières dans lesquelles ce scrutin a été dépouillé et proclamé amènent M. Jaurès à faire, au début de la première séance du 26 juillet 1894, les observations suivantes : M. Jaurès. — La Chambre a dû être frappée de graves modifications de chiffres enregistrées au Journal officiel de ce matin en ce qui concerne le scrutin sur l’amendement que nous avions soumis à la Chambre.

C’est une majorité fictive de quarante-deux voix que notre amendement avait été repoussé hier, et ce matin, au Journal officiel, il n’y a plus que 6 voix de majorité contre l’amendement. (Exclamations.) Et après la rectification de l’erreur à l’égard de l’un de nos collègues 1, il ne reste plus contre nous qu’une majorité de 5 voix.

[...] Je tiens à constater que le chiffre des bulletins blancs favorables à l’amendement n’a pas varié, et que toutes les erreurs portent sur les bulletins bleus, c’est-à-dire sur ceux de nos adversaires.

Il y a eu de la part de la majorité qui l’a repoussé une prodigalité, une effusion de bulletins bleus, qui montrent vraiment qu’on attachait au vote une telle importance qu’on n’a pas été arrêté par certains scrupules d’ordre parlementaire.

M. Jourde. — C’est un Panama dans l’urne ! (Bruit.)

M. Jaurès. — La conséquence politique est grave. Du moment que la majorité contre notre amendement, au lieu d’être de 42 voix, n’est plus que de 4 voix, la signification du vote d’hier est absolument changée devant le pays (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche), surtout si l’on considère qu’il y a six ministres députés qui tous ont voté contre notre amendement, et que par conséquent ce sont ces mêmes ministres qui répudiaient l’autre jour les solidarités dénoncées par eux, qui ont confirmé hier contre le sentiment de la majorité de la Chambre ces mêmes solidarités. (Applaudissements à l’extrême gauche.)

Le président de la Chambre, M. Burdeau, donne à ce sujet l’explication suivante :

« Le scrutin, après pointage, a révélé, en effet, que la différence entre les votes des deux fractions de la Chambre n’était que de 6 voix. Cette erreur ne peut résulter, et elle résulte visiblement d’après les constatations faites, du grand nombre des bulletins bleus doubles ; elle ne pouvait être constatée par le bureau avant le pointage. »

A l’ouverture de la deuxième séance du même jour, M. Flourens déclare avoir voté pour l’amendement Jaurès, bien qu’il soit porté à l’Officiel comme s’étant abstenu. En revanche, M. Constants assure qu’il ne s’est pas abstenu, mais qu’il a voté contre.

En présence de ces faits extraordinaire, M. Millerand dépose et obtient le vote d’un projet de résolution invitant le bureau de la Chambre à procéder à une enquête sur les conditions dans lesquelles le scrutin a été dépouillé.

Les lois scélérates

Le terrorisme manipulé par l’Etat

Lois scélérate sous prétexte des attentats

L’Anarchie policière

Et si la propagande par le fait, celle qui terrorisa l’hexagone de 1892 à 1894, n’avait été qu’une vaste manœuvre pour justifier le vote des lois dite scélérates dans une période où l’anarchie semble imprimer fortement sa marque dans le mouvement social ? La question, pour paranoïaque qu’elle puisse être, mérite-t-elle-même d’être posée à la lecture de la brochure L’Anarchie policière publiée en 1901 ? Charles Jacot fait ainsi état d’un complot dont il aurait été à la fois un témoin, un acteur et une victime. Il croupirait d’ailleurs en prison depuis une centaine de mois à cause de ses allégations et justifie ainsi ses écrits. Il ne peut y avoir selon lui aucune autre explication possible à ce qu’il vit comme une criante injustice. De là un témoignage qui a valeur de dénonciation. Mais l’égotique propos vire souvent à une maladive élucubration …

L’affaire de Clichy en 1891 ? Une manipulation ! La preuve : sur les trois accusés, seul Léveillé sort acquittés du procès. Dardare et Décamps sont eux lourdement condamnés. Léveillé est donc une taupe, un retourné. CQFD. La dynamite qui a servi aux bombes de Ravachol ? Une manipulation aussi ! Elle aurait été volée à Soisy sous Etiollessur indication d’un mouchard. La bombe, enfin, qui explose à l’Assemblée Nationale le 09 décembre 1893 ? Une manipulation ! Pouvait-il en être autrement ?

Jean Maitron reprend pourtant, certes avec les précautions de l’historien, l’hypothèse de la machination dans son étude sur le mouvement anarchiste en France en soulignant l’aspect presqu’immédiat du vote de la première des trois lois d’exception organisant de facto la chasse aux anarchistes. Imperturbable, le président de séance aux Palais Bourbon, Charles Dupuy avait déclaré peu de temps après l’explosion : « La séance continue » ! Faut-il en conclure pour autant que ce dernier ait pu être au courant - et donc l’instigateur avec Puirabaud, le directeur général des recherches de la Cité - de l’attentat qui se préparait ? Jacot affirme que les subsides reçus par Vaillant à Paris à son retour d’Argentine ont été versés par un indicateur infiltré parmi les camarades anarchistes. Le fameux Georges !

Nous pouvons retrouver l’anarchiste Jacot dans les mémoires du commissaire Ernest Raynaud. La vie intime des commissariats, ouvrage paru en 1926, consacre même quelques pages au personnage dont, finalement, nous ne savons pas grand-chose si ce n’est qu’ « il se disait persécuté par la police depuis qu’il avait refusé de lui servir d’indicateur ». L’ancien flic signale alors que aurait multiplié les déclarations, toutes aussi fracassantes que sensationnelles, allant jusqu’à faire d’Emile Henry un manipulé et menaçant de faire des révélations sur l’assassinat de Sadi Carnot. Paranoïa et théorie du complot vont ici bien sûr de soi et finissent par révéler l’émotion suscitée par la vague des attentats anarchistes à cette période. Le commissaire Raynaud peut de cette manière conclure sur les informations données par l’anarchiste emprisonné :

« Je laisse à Jacot la responsabilité de son propos, et j’avoue bien que l’administration ait paru s’en émouvoir, puisqu’il fut, à ce moment, je ne sais sous quel prétexte, coffré à la Santé, d’où il ne fut libéré que le 10 janvier 1894 (jour même de la condamnation de Vaillant à la peine de mort), qu’il est permis de n’y point croire ; mais il faut reconnaître que jamais une bombe plus anodine n’était intervenue plus à propos. Le lendemain, le gouvernement pouvait faire voter des restrictions au droit d’association. ».

L’Anarchie policière 1891-1894

Mémoires d’un séquestré

Les dessous des affaires Ravachol et Vaillant

PRÉFACE

En écrivant mes mémoires j’obéis à un impérieux besoin, je remplis un devoir que ma conscience m’impose.

Depuis plus de huit ans, je lutte et je souffre tout ce qui est humainement possible de souffrir ; outrages, menaces, provocations, prison, criminellement infligé, cachot, tentatives réitérées de corruption et d’empoisonnement, artifices criminels contre ma raison » tout a été employé. J’ai tout souffert sans succomber. Depuis cinq mois, je suis interné sans être, sans avoir jamais été moralement malade.

C’est encore sans haine, que je vais essayer de démasquer et de confondre quelques-uns des éléments pourris, membres des Autorités administratives et judiciaires,- qui, par leur servilisme, peut-être inconscient, mais certainement criminel, conduisent fatalement la France et la République au déshonneur et à la ruine,

La vérité empêchera peut-être, pour l’avenir, le retour à cette politique d’expédients, que nos trop célèbres Hommes d’État ont osé qualifier : Gouvernement scientifique ; j’espère que l’immense majorité du Peuple Français tiendra à l’honneur de les répudier en les repoussant comme des criminels imbéciles.

Charles JACOT

lre partie

Depuis près de vingt ans, je suis et j’étudie l’évolution sociale, j’ai été en relations avec la plupart des militants des différentes écoles et plus particulièrement avec ceux qui ont essayé de se faire les meneurs des indisciplinés que l’on désigne sous le titre : Les Anarchistes.

Les Anarchistes J’y ai connu un grand nombre d’hommes studieux, ils sont pour la plupart restés dans l’ombre. Seuls, quelques misérables, la honte de l’humanité ont vu leurs noms livrés à la publicité parce qu’ils ont fait de l’idée anarchiste, une industrie et qu’ils se sont vendus à la Police, par leurs artifices criminels ; ils ont réussi à armer quelques égarés aigris par la misère et l’injustice que l’on rencontre encore à chaque pas dans une société où l’on ose parler de la Justice Idéale et où l’on trace en tout et partout : Droits de l’homme. Liberté, Égalité, Fraternité. Pendant plusieurs années, ils sont parvenus à jeter la terreur, semer la mort ; ils ont porté atteinte à l’intérêt général et tout cela en pure perte, car le but poursuivi n’a pu et ne pourra jamais être atteint. 1er Mai 1891. Affaire Paul Décamps, Dardare et Léveillé, Ravachol. L’intérêt de la vérité m’oblige à remonter au 1er Mai 1891 et à l’échauffourée où quelques compagnons engagèrent la lutte avec les gendarmes de la banlieue parisienne. A la suite de cette affaire, trois compagnons furent traduits en Justice, deux furent condamnés. Paul Décamps, mécanicien, à 5 ans de prison, Dardare, ciseleur, à trois ans de la même peine, le troisième, était un protégé, il fut acquitté. Les provocateurs, policiers nombreux à St-Denis, surent tirer parti de ces condamnations. Ils se firent les apologistes de la violence, faisant tout leur possible pour pousser les sincères à l’action ; dans ce but, les réunions se multiplièrent, on y hurlait vengeance pour Décamps et Dardare écroués à Poissy. Quand la Police jugea les esprits suffisamment échauffés, on fît connaître le dépôt de Dynamite de Soisis-sous-Etioles ; la mission de le dénoncer fut confiée à un certain Laux se disant anarchiste, mais en réalité agent à la 3e brigade ; ce fut lui qui désigna le dépôt de Dynamite à Fougoux, un dévoué déjà condamné par contumace comme gérant du Père Peinard, sa présence à Paris était certainement connue, on ne l’arrêtait pas, car, ils espéraient se servir de lui. Dès qu’il connut le dépôt de dynamite, il s’empressa de le faire connaître à ses amis de St-Denis, notamment à Ravachol et à Simon. Une expédition fut décidée ; le coup ayant réussi, Ravachol prit la direction des opérations ; il s’agissait de frapper les magistrats ayant instruit et requis contre Décamps et Dardare ; c’est dans ce but que furent accomplis les attentats de la rue de Clichy et du boulevard St-Germain, qui heureusement, ne causèrent la mort de personne. On sait ce qu’il advint de Ravachol et de Simon, je veux m’abstenir de répéter, ce qui a été publié ; mon but est tout simplement de faire connaître quelques vérités inédites destinées à démontrer que si la Police n’avait pas préparé, poussé et pourvu aux moyens d’action, rien, absolument rien n’aurait jamais été accompli. 1893 Dès les premiers mois de 1893, le Ministre de l’Intérieur, Charles Dupuis, voulant jouer au grand politique et gagner le titre de sauveur, fit essayer l’achat de tous les anarchistes jugés suceptibles de le servir ; on commença par les Prisons. 1° Il réussit à s’assurer le concours du sieur R,,, dit Georges ; cet individu, ancien élève des Collectivistes, exclus du groupe de l’agglomération parisienne, s’était jeté dans l’anarchie ; il vivait d’expédients n’ayant jamais accompli aucun espèce de métier ; il ne tarda pas à être arrêté ; pendant environ dix-huit mois, il disparut de la circulation ; on ne le revit qu’au printemps 1893 et il commença par se distinguer en qualité de provocateur, plusieurs fois il fut expulser des réunions de la Bourse du Travail ; ce fut lui qui essaya, mais sans succès, de provoquer une manifestation sur la voie publique, à propos les accusations de Yves Guyot, à la salle Favier le jour du metting de protestation contre les brutalités policières pendant la journée du Mai 1803, il menaça de se servir d’un revolver qu’il tenait déjà à la main, il ne réussit qu’à se faire mettre à la porte, Il prit une part active aux troubles du Quartier Latin en servant d’intermédiaire pour soudoyer les renverseurs de kiosques et tramways ; mais il fut interrompu dans ses opérations par un Juge d’instruction de M. Quentin, qui lança contre lui un mandat d’amener pour fait de provocation à l’insubordination militaire, en réunion publique. Nous le retrouverons un peu plus loin. Dupuis parvint à s’assurer le concours du sieur M… détenu à Ste-Pélagie ; on commença par le gracier et il fut libéré le 18 Juin 1893, ce qui lui permit, à lui aussi, de jouer un rôle aux troubles du Quartier Latin ; c’est par son intermédiaire que furent soudoyés les scarpes de la Maubert, clients habituels de la mère Alexandre, du père Lunette et du Château Rouge. Les tentatives de provocation à l’émeute ne réussirent pas, les tentatives de corruption avaient presque toutes échouées. Hamard alors secrétaire du contrôle envoyé en Angleterre, ne put entrer en relation avec Charles Malatot ; le résultat de son voyage se réduisit à ramener le compagnon Garderat qu’il trouve à Londres dans une profonde misère ; ce malheureux s’était réfugié en Angleterre, à la suite d’un jugement par défaut qui l’avait condamné à deux ans de prison, en qualité de gérant du Père Peinard ; il accepta un secours de Hamard et il se laissa ramener à Paris où il resta quelques semaines en relations avec le Contrôle, ne voulant rendre aucun service inavouable, il rompit et réussit à entrer à l’hôpital sous un nom d’emprunt, à sa sortie, il fut arrêté, il fit opposition à son jugement et il fut réduit à quelques mois, qu’il subit à Ste-Pélagie. Garderat est mort, mon devoir est de déclarer, que s’il a reçu quelque argent à la Préfecture de police, il ne leur a jamais rendu de services, ses relations ayant été rompues au cours de la période d’observation. Moi-même, en mai 1893, je fus obligé d’entrer en relations avec Hamard, nos relations ne durèrent que vingt jours pendant lesquels je fis quelques compte-rendus de réunions publiques ; les sommes que j’ai reçu d’Hamard ne s’élèvent qu’à 65 francs. Immédiatement après ma rupture je fus arrêté, j’en savais trop long, il ne pouvait plus me laisser ma liberté ; depuis, je n’ai pour ainsi dire plus cessé d’être en prison, j’en suis de ce moment au centième mois de séquestration. Deux relégations, prononcées en première instance contre moi, ont été annulées comme illégales, par arrêt de Cour d’appel en date des 25 septembre 1893[1] et 28 août 1897. Ne pouvant se débarrasser de moi par la relégation, on me séquestra. (La force prime le droit.) Ce qui m’est personnel sera publié ultérieurement. Dupuis ayant échoué dans ses provocations à l’émeute ordonna de changer de système et de pousser à l’action individuelle ; le mot d’ordre devint propagande par le fait. La provocation à la propagande par le fait ne devient efficace que si il y a insinuation, le résultat peut se faire attendre, et par l’insinuation l’influence d’un homme est toujours restreinte, je puis même affirmer qu’elle ne dépasse pas trois sujets en aucun cas ; il faut même beaucoup de provocateurs pour faire accomplir un seul acte. (La police doit en savoir quelque chose). Pour arriver à trouver un sujet disposé à se sacrifier pour aller jeter une bombe à la Chambre, il leur a fallu du temps et de l’argent. Ce ne fut qu’au mois d’octobre 1893 que le sieur R. dit Georges se crût en mesure de faire connaître un sujet (c’était Vaillant), il en informa son chef de file, un nommé M., se disant agent d’assurance et même journaliste, mais en réalité agent de police. M. fit un rapport et l’on s’empressa de le faire contrôler. Un fonctionnaire fut envoyé à Choisy-le-Roy, il fut présenté à Vaillant comme étant un cambrioleur dans la haute classe, disposé à faire quelque chose pour aider à la propagande par le fait ; ce personnage, avant d’entrer chez Vaillant, avait eu soin de retirer le ruban qui ornait sa boutonnière et de rentrer ses bijoux, il ne voulait sans doute pas paraître trop rupin, et la décoration aurait révélé le policier ; le fait d’aller jeter une bombe à la Chambre fit le sujet de l’entretien, et le policier une fois convaincu, se retira en annonçant une prochaine visite. Â la deuxième visite, il fut décidé que Vaillant recevrait une somme de 100 francs qui lui serait remise par l’intermédiaire de Georges ; avec les 100 francs qu’il reçut Vaillant paya quelques petites dettes, et avec le reste il fut louer une chambre à Paris ; c’est dans cette chambre qu’il confectionna sa bombe en collaboration avec Georges ; ce fut lui qui apporta les tubes acides et matières explosives d’où provenaient-ils ; du laboratoire municipal, probablement. L’engin, une fois terminé, Georges pour se créer un alibi, disparut sans avertissement, laissant Vaillant faire les démarches nécessaires pour se procurer une entrée à la Chambre. Georges était allé se constituer prisonnier pour payer six mois de prison qui lui avait été infligé pour la provocation faite à Saint-Quentin dont j’ai déjà parlé plus haut. Il était donc détenu le 9 décembre 1893, date de l’attentat contre la Chambre, mais cette détention était récente, Vaillant ne la connaissait pas ; il est cependant à remarquer qu’il avait soin de se tenir au courant de tout ce qui se rapportait au mouvement anarchiste. De sa prison il écrivit à sa maîtresse, Madame Maréchal, pour lui demander l’adresse de Georges, afin, disait-il, de pouvoir lui écrire, dans la même lettre il chargeait sa maîtresse d’une commission pour Paul Reclus ; cette lettre a certainement passé entre les mains du juge d’instruction, je crois même me rappeler que Paul Reclus fut un moment inquiété, mais il n’est pas à ma connaissance que l’instruction ai cherché à s’occuper du dit Georges. On comprendra peut-être maintenant la bravoure de Charles Dupuis et son fameux : Messieurs, la séance continue, elle ne lui coûtait pas cher cette bravoure, il savait mieux que personne que l’engin était inoffensif. A cette date j’étais séquestré à la Prison de la Santé, d’où je fus libéré le 10 janvier 1894, le jour même où la Cour condamnait Vaillant à la peine de mort. Ce ne fut que le 6 février que je fus mis au courant des faits, à cette date Vaillant était exécuté. J’ai vu la lettre de Vaillant dans laquelle il est question du dit Georges, j’en ai pris connaissance au journal le Figaro ; elle est écrite sur papier administratif des prisons, son authenticité ne peut être mise en doute. Le 8 mars suivant j’étais arrêté à nouveau, mis à la disposition du juge d’instruction Henri Meyer, accusé d’affiliation à une association de malfaiteurs ayant poussé à l’accomplissement des attentats ; le cynisme de la Police et du juge instructeur étaient par trop fort ; comparcent de tous les crimes, ils cherchaient à en charger une foule de malheureux qu’ils savaient innocents, je ne pus m’empêcher de lui faire connaître la vérité à ce trop perspicace magistrat, et je lui remis par écrit toute l’histoire du malheureux Vaillant, qu’il était parvenu à envoyer à l’échafaud ; de ma vie je n’ai vu un homme en un pareil état, il pleurait du sang. Mes déclarations me valurent un non-lieu immédiat en matière d’anarchie. Ayant refusé de transiger et de m’en laisser imposer, je fus retenu sous prétexte d’insoumission à une interdiction de séjour contre laquelle il a toujours été de mon devoir de protester, car elle est criminellement établie. Je fus renvoyé le 28 avril 1894 devant la neuvième chambre où je fus condamné par ordre à trois ans de prison. Le 5 Mai suivant je fus enlevé de Mazas et conduit au Dépôt des condamnés sans qu’il fut tenu compte de mes protestations. J’étais encore dans les délais d’appel et quelques jours plus tard je partais pour Poissy où je fis connaissance de quelques compagnons victimes comme moi des manœuvres criminelles des industriels de l’anarchie. Avec l’autorisation des déclarants j’écrivis au Préfet de Police pour lui annoncer que j’étais en mesure de lui faire d’importantes déclarations relativement aux matières explosives. Le Préfet de Police délégua immédiatement Monsieur Fédée à Poissy pour recevoir mes déclarations ; elles furent reçues au cabinet du directeur, le 21 juin 1894, M. Fédée était accompagné de son secrétaire ; immédiatement après leur départ, je fus isolé de la détention : mis au secret où je fus retenu près d’un mois, ce fut en étant au secret que l’on vint m’informer que Fédée avait laissé une somme de 20 francs entre les mains du directeur pour être mise à ma disposition. Par mes déclarations au Préfet de police, j’ai voulu jeter le désarroi dans les services de la Sûreté ; j’étais certain que c’était le meilleur moyen d’arrêter la liste des attentats et de mettre fin aux exploits de l’anarchie policière. J’ai la satisfaction d’avoir réussi, car les révocations dans l’état major eurent lieu immédiatement. Cette satisfaction je l’ai déjà payée de 100 mois de séquestration dont plus de 94 dans les prisons par suite de jugements irréguliers et d’un faux. Je suis en instance de révision contre sept jugements successifs ; depuis plusieurs mois le Garde des sceaux est régulièrement saisi de mon affaire par le juge d’instruction, Monsieur Henri Huët. Qu’attend-on pour me faire rendre justice. Interné à Bicètre depuis le 4 janvier je ne suis et je n’ai jamais été moralement malade, c’est donc une séquestration, je la considère comme étant plus criminelle que celle subie dans les prisons, car elle est plus hypocrite. Ma sortie a été signée le 25 mars par Monsieur le docteur Foré et l’on ne me renvoie pas. Je demande ma mise en liberté et justice ?? Bicètre, 26 mai 1901. Chaules Jacot.

[1] L’information donnée par Jacot est relatée par le Petit Journal en date du 26 septembre de cette année et par L’Express du Midi le jour suivant : « Paris 26 septembre. L’anarchiste Jacot, condamné par la 8e chambre correctionnelle pour infraction à un arrêté d’expulsion à six mois de prison et en plus à la relégation, faisait appel hier devant la chambre des appels correctionnels. Jacot a présenté sa défense lui-même sur les faits. Me Félicien Paris a discuté la prévention en droit et la cour adoptant l’opinion de la défense a confirmé la peine à six mois de prison, mais a déclaré qu’il n’y avait pas lieu d’appliquer la relégation. Jacot a accueilli la lecture de l’arrêt en criant : « Honneur aux magistrats indépendants et libres et à bas la police ! », puis, s’est retiré, enchanté, en saluant la cour. »

Etat policier

L’innovation la plus importante de la loi du 13 décembre 1893 consiste dans la modification à l’article 49. Les individus qui se rendront coupables des infractions énumérées ci-dessus, aussi bien que ceux qui auront provoqué des militaires à la désobéissance, seront placés sous le régime du droit commun au point de vue de la saisie des écrits et de l’arrestation préventive. Aucune raison sérieuse ne peut être invoquée pour soustraire à l’application des règles du Code d’instruction criminelle les délinquants vis-à-vis desquels la justice doit pouvoir agir avec promptitude et efficacité. Dans un intérêt d’ordre public, qui n’est plus à démontrer, il importe que ces dispositions nouvelles soient appliquées toutes les fois que des infractions seront commises et que, dans ce but de concert avec l’autorité administrative, vous exerciez la plus active surveillance, notamment sur certaines réunions publiques qui sont devenues des foyers d’agitation et de désordre, où se produisent les excitations les plus coupables à commettre des crimes, et où la propagande par le fait est ouvertement conseillée. Vous n’omettrez pas non plus de faire constater et de poursuivre les provocations à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs et de l’obéissance. Dans des cas semblables, réprimer c’est défendre la patrie.

LES ASSOCIATIONS DE MALFAITEURS

Si la loi du 29 juillet 1881 était impuissante à réprimer les excitations à commettre des crimes, lorsque ces excitations se dissimulaient sous la forme d’une apologie, notre législation pénale ne fournissait, d’autre part, aucun moyen légal pour entraver la préparation de ces crimes. C’est ainsi que, bénéficiant d’une trop longue impunité, des groupes anarchistes ont pu se constituer, qui, reliés entre eux par une idée commune, se livrent à la préparation d’une série interminable d’attentats. L’entente s’établit ensuite entre un nombre considérable d’adhérents, et l’exécution des crimes conçus est laissée parfois à la libre initiative d’individus qui procèdent isolément, pour se dérober plus facilement aux recherches de la justice.

Pour atteindre tous les coupables, il était indispensable de modifier les articles 265 et suivants du code pénal sur les associations de malfaiteurs. Les dispositions nouvelles punissent à la fois l’association formée, quelle que soit sa durée ou le nombre de ses membres, et même toute entente établie dans le but de commettre ou de préparer des attentats contre les personnes ou les propriétés.

En introduisant dans le nouvel article 265 les mots « entente établie, » le législateur a voulu laisser aux magistrats le soin d’apprécier, suivant les circonstances, les conditions dans lesquelles un accord pourrait être considéré comme intervenu entre deux ou plusieurs individus pour commettre ou préparer les attentats. Le crime pourra ainsi être caractérisé, abstraction faite de tout commencement d’exécution.

LA RÉLÉGATION

Outre les peines édictées, l’article 266 permettra désormais d’appliquer aux condamnés la peine de la relégation. Il ne vous échappera pas, monsieur le procureur général, que, dans bien des cas, cette peine constituera un efficace moyen de défense sociale. Il importe, en effet, d’écarter de notre société des hommes dont la présence en France, à l’expiration de leur peine, pourrait constituer un danger pour la sécurité publique. DÉTENTION D’EXPLOSIFS Enfin, pour compléter les mesures prises contre les partisans de la propagande par le fait, il était indispensable de modifier l’article 3 de la loi du 19 juin 1871, relatif à la détention des engins meurtriers ou incendiaires. Tout individu qui détient, sans motifs légitimes, des engins de cette nature, est déjà justement soupçonné. Mais la loi de 1871 n’avait pu prévoir tous les nouveaux moyens de destruction. Le nouvel article 3 permettra d’atteindre, non seulement la détention, sans motif légitime et sans autorisation, de tout engin ou de toute poudre fulminante, mais encore la détention sans motifs légitimes de toute substance quelconque manifestement destinée à entrer dans la composition d’un explosif.

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8 Messages de forum

  • Les kamikazes du Bataclan étaient tous équipés de ceintures ou gilets explosifs, qu’ils ont actionnés pour commettre leur attentat, ou au moment d’être tués par la police : une première en France ! Comme fabriquer un tel gilet explosif n’est pas à la portée du premier bricoleur venu connecté sur internet, il faut se demander qui, en France, les leur a procurés.

    Curieusement, personne ne semble analyser les explosifs, analyser les ceintures (une retrouvée par hasard au sol à Montrouge est intacte) et nous dire qui les a produites et qui les a vendues ! Pourtant, ce serait très instructif !!!

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  • La France a-t-elle un problème avec ses services de renseignement ? Depuis les attentats du 13 novembre, qui ont fait 130 morts et 683 blessés, les dysfonctionnements apparaissent chaque jour plus flagrants. Anticipant les critiques, Bernard Cazeneuve s’est défendu dès le lendemain de toute « faille » au sein des services, se contentant de rappeler que le « risque zéro » n’existait pas. Mais la facilité déconcertante avec laquelle ont pu se déplacer les terroristes, pour la plupart identifiés, ne cesse de poser question. « C’est le signe d’un échec total et absolu depuis dix ans », se désole un ponte du renseignement intérieur toujours en activité. « Il s’agit moins d’une faille globale que d’une série de dysfonctionnements dans l’acquisition, le traitement et la diffusion des informations », tempère Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Mais est-ce des failles ou une politique ? Faut-il croire à autant de bêtises, d’erreurs, de négligences, d’incompétences cumulées ou à une volonté de laisser faire les terroristes pour, comme l’a bien clairement déclaré Valls, « que les Français comprennent enfin que nous sommes en guerre » !!!!

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  • En plus de la révision constitutionnelle, le gouvernement prévoit un nouveau texte de loi pour étendre grandement les prérogatives du parquet et de la police en temps ordinaire. Un pas de plus vers la surveillance généralisée sous couvert de lutte contre le terrorisme ?

    Il fallait s’y attendre. Comme Manuel Valls l’avait affirmé au moment de l’adoption de l’état d’urgence par l’Assemblée nationale, l’exécutif compte "tout faire" pour renforcer la sécurité des Français. Cela devrait passer, comme prévu, par une révision constitutionnelle. Mais aussi par deux nouveaux projets de lois hyper-sécuritaires, portés du bout des lèvres par la ministre de la Justice, Christiane Taubira. En voulant assurer la protection des Français, ces deux lois pourraient porter un sacré coup de canif aux libertés individuelles dans la patrie des Droits de l’homme.

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  • Selon le journal Le Monde, le premier texte se chargera d’organiser les modalités de "sortie en escalier" de l’état d’urgence. Traduction : prolonger certaines mesures relevant de l’état d’urgence, notamment en ce qui concerne les pouvoirs de la police et du parquet, pour revenir à la normale "en douceur".

    Le second texte visera quant à lui à élargir considérablement les pouvoirs de la police et du parquet en temps ordinaire. Dans certains cas, cela revient à doter les enquêteurs de prérogatives très proches de celles dont ils disposent pendant l’état d’urgence.

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  • Dans son discours exceptionnel devant le Congrès réuni à Versailles, le 17 novembre, François Hollande avait annoncé la couleur. "Il faudra renforcer substantiellement les moyens de la justice et des forces de sécurité », en permettant aux services d’enquête de recourir à « tout l’éventail des techniques et renseignement qu’offrent les nouvelles technologies et dont l’utilisation est autorisée par la loi renseignement", avait-il affirmé.

    Si ces propositions ne reprennent pas l’intégralité de cet éventail, il faut noter que le projet de loi vise à permettre, dans le cadre des enquêtes des policiers, l’interconnexion globale de tous les fichiers, notamment ceux, très fournis, de la Sécurité Sociale. Autrement dit, les policiers pourront recouper très facilement toutes les informations qui existent sur vous. Les défenseurs de la vie privée y voient le premier pas vers un grand fichier de police unique, très pratique pour installer une surveillance de masse.

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  • Le texte prévoit aussi l’élargissement des possibilités de surveillance dans les lieux publics, et le recours aux IMSI-catchers -ces fausses antenne-relais qui espionnent les téléphones- sans contrôle judiciaire.

    Jusqu’à présent, les IMSI-catchers étaient utilisés, d’abord de manière illégale, puis de manière légale depuis que la loi Renseignement a été votée, dans le cadre de la surveillance des services secrets. Très invasifs, ils permettent de recueillir énormément de données car ils captent tous les téléphones portables situés dans leur rayon d’action. Si cette mesure était votée, elle irait plus loin que la loi renseignement, qui prévoit que le recours aux IMSI-catchers doit être validé par un avis favorable de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement.

    Pas de précision supplémentaire sur l’élargissement de la surveillance dans les lieux publics. Toutefois, les experts estiment qu’ "élargir les possibilités de surveillance" pourrait signifier recourir à de nouvelles techniques, comme la géolocalisation à grande échelle ou la reconnaissance faciale, et multiplier le nombre de caméras de vidéosurveillance.

    De leur côté, les policiers bénéficieront d’un assouplissement du régime de la légitime défense. Juste avant les attentats, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, avait proposé, lors du congrès du syndicat de police Alliance, que les policiers puissent faire usage de leur arme face aux "forcenés qui tuent en série".

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  • L’affaire Vaillant, l’affaire Dreyfus, déjà la théorie du complot ? Non déjà les vraies manoeuvres de la bourgeoisie au pouvoir contre les travailleurs et les peuples !

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  • Réminiscence d’une époque trouble de l’histoire de France ou nostalgie affichée du régime de Vichy ? Toujours est -il que le magazine Lyon Mag a pu se procurer des photos de deux cartes d’identité de la milice française qui étaient punaisées il y a encore peu de temps sur un panneau d’affichage du commissariat de Givors.

    "Lyon mag" rappelle aussi incidemment que la milice française a joué un rôle dans la traque des Juifs entre 1943 et 1944 et des résistants de l’époque. Elle a ainsi apporté son appui à la Gestapo et collaboré activement à leur déportation.

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