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Ouvrages de Karl Marx et de Friedrich Engels, introduits par Emile Botigelli

jeudi 30 novembre 2017, par Robert Paris

Ouvrages de Karl Marx et de Friedrich Engels, introduits par Emile Botigelli

Anti-Dühring

Comme la plupart des grandes œuvres du marxisme, conception du monde “ essentiellement critique et révolutionnaire ”, l’Anti-Dühring est né dans la lutte. Et pourtant, pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est souvent un de ces textes classiques dont on tend à négliger les origines. Qui était Dühring ? Pourquoi Engels s’est-il attaqué à ce théoricien tombé dans l’oubli ? Autant de questions qui, à première vue, semblent secondaires, ou tout au moins sans rapport étroit avec la lutte que mène actuellement le mouvement ouvrier.

Sans doute le nom de Dühring ne rappelle-t-il plus aujourd’hui que la magnifique réfutation d’Engels et le “ privat-dozent ” devra-t-il l’immortalité à la riposte qu’il s’est attirée. Mais, pour appartenir à un passé plus récent, le nom de Mikhailovski serait-il moins obscur que celui de Dühring, si Lénine ne l’avait pris pour cible dans Ce que sont les Amis du Peuple ? Et pourtant cette œuvre marque une date importante dans la lutte contre le populisme et pour l’édification du parti ouvrier révolutionnaire. Il en va de même de l’Anti-Dühring.

Comme toutes les œuvres de Marx et d’Engels, celle-ci s’insère dans un contexte historique précis. Nous sommes arrivés à un certain point de développement du mouvement ouvrier allemand, à un certain niveau de diffusion de la théorie révolutionnaire. Depuis le Manifeste communiste, Marx et Engels ont toujours eu pour souci essentiel de susciter dans les masses la prise de conscience nécessaire à la formation et à l’épanouissement d’un parti du prolétariat. Il ne convient donc pas d’isoler le caractère théorique de l’Anti-Dühring de la phase historique de développement des luttes de la social-démocratie, et du parti allemand en particulier. La réfutation de la philosophie et des vues économiques de M. Dühring aurait sans doute revêtu une autre forme si elle s’était située à un autre moment. Si l’ouvrage d’Engels est resté comme une sorte d’encyclopédie du marxisme et si ses aspects polémiques apparaissent aujourd’hui un peu désuets, il le doit à la conjoncture dans laquelle il a vu le jour.

C’est pourquoi nous commencerons par évoquer la situation historique de ces années, et en particulier le développement du parti social-démocrate allemand qui devient après la Commune, et pour quelques années, le porteur des espoirs révolutionnaires de la classe ouvrière. Nous serons alors mieux à même de comprendre pourquoi M. Dühring est devenu l’occasion d’exposer en toute clarté les fondements théoriques du marxisme et pourquoi cette réfutation a pris cette ampleur. Mais cela nous permettra sans doute aussi de mieux comprendre les fins que poursuivait Engels et de mieux replacer son ouvrage dans son activité de dirigeant et de théoricien.

Formation et développement du mouvement ouvrier allemand

Le point de départ du mouvement révolutionnaire en Allemagne reste la révolution de 1848. On sait qu’elle fut une tentative pour mettre fin au régime absolu. Après s’être appuyée sur le peuple et une classe ouvrière encore embryonnaire, la bourgeoisie a préféré pactiser avec le régime existant et renoncé à faire aboutir la révolution démocratique. Après 1850, le pouvoir absolu est restauré, avec toutes les limitations qu’il comporte et qui s’opposent au développement d’une véritable vie politique. On se retrouve au même point que trois ou quatre ans plus tôt, mais avec une bourgeoisie à laquelle la peur du prolétariat a retiré toute humeur combative.

La classe ouvrière qui s’est lancée dans l’action révolutionnaire en 1848 l’a fait avec la même spontanéité que les prolétaires français qui se battaient héroïquement sur les barricades de juin et avec une égale absence de perspectives théoriques. Certes la Ligue des Communistes a su apporter aux masses l’exemple de sa résolution et de son organisation. Mais bien que le Manifeste communiste ait paru dès février 1848 et qu’il ait connu une certaine diffusion, il n’a pas joué le rôle directeur qu’on serait tenté de lui attribuer. Les couches ouvrières sont, à cette époque, composées essentiellement de petits artisans ; le développement de l’industrie en est encore trop à ses débuts en Allemagne pour que se soit constituée une véritable conscience de classe et que les perspectives théoriques ouvertes par le Manifeste puissent être saisies dans toute leur importance et leur nouveauté. Seule une élite clairsemée va s’en approprier l’esprit. Les masses, dans la mesure où il subsistera chez elles des ferments révolutionnaires, restent bien plus influencées par les théories de Weitling ou du socialisme vrai.

C’est d’ailleurs contre la Ligue des Communistes que l’absolutisme prussien va faire porter ses coups. Le procès des communistes à Cologne à l’automne 1852, type du procès monté de toutes pièces par la police, démantèlera pour de nombreuses années toute organisation de la classe ouvrière en Allemagne.

Les dix ans qui précèdent l’arrivée au pouvoir de Bismarck sont marqués par des transformations économiques profondes qui vont modifier sensiblement les conditions mêmes de la vie politique. La caractéristique principale de cette évolution sera le passage d’un pays encore essentiellement agraire en 1850 au rang de grande puissance industrielle vers 1870, avec tout ce que cela comporte de modifications dans les rapports de propriété et dans les conditions sociales. Malgré les entraves qu’apportent les règlements bureaucratiques et la division de l’Allemagne, la bourgeoisie va se hausser au niveau européen en concentrant ses capitaux et en adoptant les découvertes, de la science et de la technique. C’est après 1850 que la Ruhr va se transformer en grand complexe industriel et mettre l’industrie sidérurgique à proximité immédiate des ressources houillères. Pour ne donner que cet exemple, le nombre des hauts fourneaux fonctionnant au coke va passer de deux en 1850 à 50 en 1870. L’extraction de la bouille (4,4 millions de tonnes en 1848) va atteindre 29,6 millions en 1871. Parallèlement va se réaliser à la campagne une mutation décisive. Le rachat des charges réglé par la loi de mars 1850 va créer les conditions de la transformation de la propriété agraire en exploitations capitalistes. L’essor de l’industrie va entraîner le reflux vers les villes d’une partie de la population paysanne et, du fait de l’accroissement de la consommation, provoquer l’augmentation des rendements de la production agricole. Le visage de l’Allemagne, et en particulier celui de la Prusse qui en apparaîtra bientôt comme l’État le plus puissant, va donc se transformer radicalement au cours de ces années.

Cette évolution économique s’accompagne inévitablement d’un accroissement de la classe ouvrière. Alors que la population de la Prusse augmente de 13 %. entre 1849 et 1861 le nombre de ceux qui sont occupés dans l’industrie et l’artisanat croit de 21%. Pour la période 1861-1875, on note un nouvel accroissement de la population de 13 % alors que le nombre des travailleurs non agricoles augmente de 26 %. La proportion d’artisans est toujours importante, niais leurs conditions de vie sont de plus en plus précaires et les rapprochent toujours plus de celles du prolétariat. L’augmentation du coût de la vie, la dégradation des conditions de logement ont fait d’autant plus empirer la situation des ouvriers que le capitalisme en est encore à la phase d’exploitation extensive : la journée de travail s’est allongée, les salaires ont baissé, l’industrie emploie toujours plus de femmes et d’enfants que ne protège aucune législation.

Il est difficile de se représenter ce qu’est la vie d’un ouvrier à cette époque. La loi interdit les associations corporatives et de ce fait les syndicats. On tolère à la rigueur les organisations locales, mais il n’est pas question de groupements à l’échelle nationale. Encore ces organisations ne peuvent-elles prendre que la forme de sociétés de secours. La liberté de changer de lieu de résidence n’existe pas. Tel ouvrier saxon qui veut aller chercher du travail en Prusse doit se faire naturaliser dans ce pays et les démarches comportent de tels frais qu’ils rendent la plupart du temps impossible le changement de nationalité. Quant au travailleur “étranger”, il peut à chaque instant être expulsé de la ville ou du pays où il a réussi à s’installer. Dans ces conditions toute vie politique est exclue et les luttes sont uniquement économiques. On compte cependant 40 grèves entre 1850 et 1856 qui ont pour point de départ des revendications salariales ou demandent la diminution du temps de travail.

Il ne faut donc pas s’étonner si, du fait de cette parcellisation et de cette absence de perspectives propres, les objectifs du prolétariat se confondent avec ceux de la bourgeoisie libérale qui va faire opposition à Bismarck. Les seules organisations où se retrouvent les prolétaires sont les unions ouvrières ou les associations ouvrières pour la culture. On rencontre çà et là parmi les militants d’anciens membres de la Ligue des Communistes, mais leur influence reste très limitée. Le souvenir de l’action de Marx et d’Engels en 1848 est à peu près perdu, et le Manifeste communiste ne sera réimprimé pour la première fois à un petit nombre d’exemplaires qu’en 1866. Les influences décisives sont celles de bourgeois libéraux comme Schulze-Delitsch ou Sonnemann. L’évolution d’August Bebel est à cet égard significative. Né en 1840, il fera ses premières armes dans les unions ouvrières aux côtés de bourgeois progressistes et lie se convertira au socialisme que vers 1866-67, après avoir fait la connaissance de Liebknecht qui s’était battu en 1849 pour la constitution proclamée par l’Assemblée de Francfort. Entre 1850 et 1862, date où apparaîtra Lassalle (qui lui aussi a vécu, bien qu’en marge, la révolution de 1848), il y a une sorte de vide idéologique. Lorsqu’il constituera ses premières organisations politiques, le prolétariat allemand devra tout réapprendre.

Les problèmes politiques généraux qui se posent à cette époque a l’Allemagne vont marquer de leur sceau le réveil de la classe ouvrière. D’une part elle va confondre pendant un certain temps ses revendications avec celles de la bourgeoisie. La liberté d’association et de réunion, le suffrage universel direct vont être parmi les premiers points de son programme. Autrement dit des revendications qui ne dépassent pas l’horizon de la démocratie bourgeoise. Avant que le prolétariat se constitue en organisation politique autonome et ait ses perspectives propres, il faudra toute une période de reprise de conscience. La pierre de touche sera d’ailleurs dans ce domaine, après 1864, l’attitude à l’égard de la I° Internationale, c’est-à-dire l’influence de Marx et d’Engels. D’autre part la question de l’unité nationale va jouer un rôle décisif dans cette prise de conscience. La création en 1859 du Nationalverein (Union nationale), qui regroupera surtout des éléments bourgeois, va créer dans la classe ouvrière l’illusion que, sur ce plan, elle a des objectifs communs avec la bourgeoisie. On sait que la question de fond est celle de la grande Allemagne (avec l’Autriche) ou de la petite Allemagne. L’opposition de la bourgeoisie à Bismarck va en réalité occulter le vrai problème : celui de la révolution démocratique ou de la révolution par en haut. Si l’unité allemande doit être considérée comme une des conditions majeures du développement du mouvement ouvrier allemand, sa réalisation a été une source de division qui a en fait freiné l’unité du prolétariat révolutionnaire et retardé sa prise de conscience théorique.

La création du parti lassallien

L’exposition de Londres en 1862 marque un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier. Les délégations qui s’y rencontrèrent prirent conscience des possibilités d’un parti proprement prolétarien. A leur retour des initiatives furent prises à Berlin, à Nuremberg et à Leipzig qui aboutirent sous la direction de Vahlteich et Fritsche, et malgré l’opposition de l’Union nationale, à la convocation d’un congrès national des ouvriers allemands à Leipzig. Au début de décembre 1862 ils s’adressaient à Lassalle pour lui demander de formuler un programme, fondé scientifiquement, du mouvement ouvrier. Lassalle accepta et c’est ainsi que naquit la “ Réponse ouverte au Comité central pour la convocation d’un congrès général des ouvriers allemands à Leipzig” parue en mats 1863 et connue par la suite sous le nom de “ Programme des travailleurs ”. C’est sur cette base que fut fondée le 23 mai 1863, à Leipzig, l’Association générale des travailleurs allemands.

Lassalle a eu le mérite de donner ainsi l’occasion à la classe ouvrière de créer sa propre organisation et de se séparer politiquement de la bourgeoisie. Il fondait son programme sur l’idée que le prolétariat ne pourrait se libérer tant qu’existerait l’exploitation capitaliste, et en cela il brisait les illusions que s’efforçaient de répandre les bourgeois libéraux comme Schulze-Delitsch et qui laissaient entrevoir une amélioration progressive de la situation de la classe ouvrière dans le cadre du régime. Il reprenait en ce sens la tradition qu’avait inaugurée la Ligue des Communistes et qui s’était exprimée dans le Manifeste. Mais c’est à cela que se bornaient les emprunts faits à Marx. D’une part il se gardait bien de relier le mouvement actuel à la tradition de 1848 ; d’autre part il passait sous silence la mission de libération de l’homme dans laquelle Marx et Engels voyaient le rôle historique du prolétariat.

Politiquement il lui fixait deux objectifs : la conquête du suffrage universel direct et secret et la fondation de coopératives de production avec l’aide de l’État. La première revendication se situait dans la tradition du mouvement démocratique bourgeois et pouvait créer l’illusion d’un passage au socialisme par la voie parlementaire, ce qui était en contradiction avec la mission révolutionnaire du prolétariat. La seconde trahissait une conception idéaliste qui voyait dans l’État une organisation située au-dessus des partis et non l’organisme politique de la classe dominante. Les rapports personnels que Lassalle a entretenus avec Bismarck montrent qu’en réalité il comptait sur le représentant le plus typique de la domination des hobereaux pour libérer le prolétariat et qu’il était prêt, en contrepartie, à mettre le parti ouvrier au service, ou du moins dans la dépendance, de la politique de fer et de sang du chancelier.

Sur le plan économique, sa thèse apparemment radicale de la loi d’airain des salaires aboutissait à frapper de stérilité toute lutte des ouvriers pour l’amélioration de leur salaire, élément décisif du combat du prolétariat contre le capitalisme. C’était en fin de compte le désarmer. De même, la conception selon laquelle la classe ouvrière n’avait en face d’elle qu’une masse réactionnaire unique avait pour résultat de l’isoler en lui interdisant de rechercher des alliances dans des couches également exploitées ou dans les mouvements démocratiques nationaux d’autres pays.

L’organisation même que Lassalle a donnée à l’Association générale des travailleurs allemands trahit ses ambitions. Il s’en fit nommer président pour cinq ans, doté de pouvoirs quasi dictatoriaux et assisté d’un comité directeur qu’il ne réunit jamais et qui était dispersé aux quatre coins de l’Allemagne. Il s’estimait la seule personnalité ayant le prestige suffisant pour discuter d’égal à égal avec Bismarck et méprisait au fond une classe ouvrière qu’il prétendait avoir organisée sur des bases révolutionnaires. Malheureusement les 100 000 adhérents sur lesquels il comptait s’appuyer n’étaient probablement que 3 000 à sa mort, en 1864. Ils atteindront à peine le chiffre de 9 000 en 1868 lorsque le parti sera passé sous la direction de von Schweitzer, personnage assez louche qui lui succéda à la présidence et appliqua les mêmes méthodes dictatoriales.

Si le parti lassallien marqua la renaissance du mouvement révolutionnaire et attira à lui des hommes comme Liebknecht et Bracke, son influence resta réduite. Il ne prit jamais pied dans les organisations syndicales qui se créèrent dans les années 60 à 70 et se développa souvent en opposition aux unions ouvrières qui groupaient la majorité du prolétariat organisé. Lorsqu’après 1870 Schweitzer se retira, il laissait un parti divisé qui avait pour seul atout son apparente rigueur doctrinale. Il ne représentait pas une véritable force dans les masses et les militants de valeur qu’il avait attirés rejoignaient de plus en plus nombreux le parti social-démocrate fondé en 1869 à Eisenach.

Vers le congrès d’Eisenach

Les unions ouvrières qui groupaient la majorité des ouvriers représentaient une force assez considérable que cherchaient à attirer à eux les bourgeois libéraux et qui n’avait pas atteint une maturité politique suffisante pour constituer une organisation spécifique et se détacher nettement de la bourgeoisie. N’oublions pas que toute la vie politique de ces années est dominée par la question de l’unité nationale et elle crée apparemment une communauté d’intérêts entre la classe ouvrière et la bourgeoisie démocrate. Lorsque se fondera le parti populiste (Volkspartei) après l’éclatement de l’Union nationale, beaucoup de militants ouvriers croiront y trouver leur place. A partir de 1865, W. Liebknecht va collaborer au Deutsches Wochenblatt et il contribuera même en 1866 à la création du parti populaire saxon.

C’est en 1868 à Nuremberg que va être franchi le pas décisif, lors du congrès de la Confédération des unions ouvrières. Le programme adopté est inspiré directement des statuts de l’Internationale. On y exige l’abolition de toute domination de classe ; on y proclame la solidarité internationale du prolétariat ; on y affirme que la liberté politique est indispensable pour obtenir la libération économique de la classe ouvrière. C’était là un important progrès, mais le programme ne contient ni l’exigence de la socialisation des moyens de production, ni celle de la conquête du pouvoir politique. Là encore, c’est bien plutôt le degré d’acuité des luttes qui met en avant des revendications plus spécifiques à la classe ouvrière qu’une conscience théorique claire.

Après le congrès de Nuremberg on voit se multiplier les organisations ouvrières autonomes. Des grèves éclatent, notamment dans les mines, qui conduisent à la création de syndicats. La poussée des masses entraîne des chefs reconnus comme Liebknecht ou Bebel à envisager la création d’un parti politique prolétarien. Des lassalliens comme W. Bracke, Samuel Spier, Theodor Yorck entrent en contact avec eux, et le 22 juin 1869 ils conviennent ensemble d’appeler à un congrès de tous les ouvriers social-démocrates. L’appel sera entendu, et, du 7 au 9 août 1869, va se tenir à Eisenach le congrès du parti ouvrier socialiste allemand, première organisation rappelant expressément les luttes du passé et se rattachant au mouvement ouvrier international. Marx et Engels considéreront qu’à Eisenach s’est constitué le premier parti qu’ils pourront considérer comme leur parti,

Son programme marque un progrès considérable sur celui du parti lassallien. Il crée les conditions d’une lutte politique véritable de la classe ouvrière qui ne dégénère pas en secte. Il dégage le prolétariat du dilemme posé par la question nationale en s’opposant d’emblée et par principe à la politique des gouvernements établis. Il pose en effet toute une série de revendications démocratiques : suffrage universel égal, direct et secret pour tous les Allemands âgés de plus de 20 ans, séparation de l’Église et de l’État, liberté de presse et d’association, remplacement de l’armée permanente par l’armée populaire. Aucune compromission n’était plus possible avec le régime des hobereaux. En se fixant pour but non seulement l’abolition de toute domination de classe, mais la suppression du salariat, le nouveau parti rompait avec la bourgeoisie. En se proclamant branche de l’Association internationale des travailleurs, il se ralliait implicitement au marxisme et reconnaissait que la solution de la question sociale était dans l’action des travailleurs de tous les pays. En instituant l’unité de direction, les socialistes allemands faisaient accomplir un pas décisif au mouvement ouvrier qui avait souffert jusqu’ici de la dispersion de ses organisations.

Est-ce à dire pour autant que le nouveau parti était strictement d’obédience marxiste ? Certains points du programme montrent que les congressistes étaient encore loin d’avoir assimilé pleinement la pensée de Marx. Le premier point réclamait l’instauration de “ I’État populaire libre ”. Même en faisant abstraction du relent lassallien de la formule, même en admettant qu’il faut entendre par là l’État démocratique, on est bien forcé d’admettre que la conception marxiste de l’État dirigé par la classe ouvrière et la notion de dictature du prolétariat devaient être vagues pour les congressistes. De même le dernier point, la constitution avec l’aide de l’État de coopératives de production, même assortie de garanties démocratiques, n’était rien d’autre que la reprise d’une idée de Lassalle. La suppression du salariat n’est pas encore conçue comme l’appropriation par la collectivité des moyens de production, mais comme l’aboutissement de la création de coopératives de production qui devaient assurer aux ouvriers “ le produit intégral du travail”. Les leçons du Capital n’avaient pas encore été comprises. Sans doute la législation en vigueur obligeait-elle à employer certaines formulations prudentes, sans doute le programme introduisait-il des éléments des analyses de Marx, mais le parti socialiste allemand restait à bien des égards le produit de la lutte politique des masses et reposait plus sur leur expérience empirique que sur une vue claire de sa mission historique. C’est une tare dont la social-démocratie mettra longtemps à se débarrasser.

Du congrès d’Eisenach au congrès de Gotha

Moins d’un an après sa fondation la guerre de 1870 va obliger le parti socialiste à se démarquer nettement et à affirmer sa solidarité avec la classe ouvrière française et avec la Commune. Son adhésion aux principes de l’Internationale lui permettra d’avoir une attitude courageuse et juste qui lui gagnera des sympathies dans le prolétariat allemand, même si elle coûta à ses militants traînés devant les tribunaux pour haute trahison de lourds sacrifices. La fondation de l’Empire allemand était un progrès qui, en favorisant le développement de l’économie, créait en fin de compte les conditions de l’essor du parti socialiste. L’Allemagne, qui venait de démontrer sa supériorité militaire, va se transformer définitivement en grande puissance industrielle. La classe ouvrière, de plus en plus nombreuse et concentrée, sentira dans sa chair les effets de l’exploitation et des crises qui vont marquer cette période d’évolution rapide. Elle accueillera d’autant plus favorablement la propagande socialiste, et les 350.000 voix recueillies par les deux partis aux élections de 1874 ne seront que le début d’une progression qui va s’affirmer à chaque scrutin. Les campagnes antimilitaristes développées par le parti de Liebknecht et de Bebel trouveront plus d’échos que les accusations de trahison lancées par la bourgeoisie.

La combativité grandissante des masses ouvrières va faire apparaître sous son véritable jour l’organisation lassallienne. Hasenclever, qui succède à Schweitzer, doit abandonner les méthodes dictatoriales traditionnelles. L’influence croissante des socialistes d’Eisenach va obliger les lassalliens à contracter avec eux des alliances, et, sous peine de se discréditer, d’aligner de plus en plus leur politique sur la leur. Sous la pression des masses, les dirigeants de l’Association générale des travailleurs allemands durent faire aux socialistes des propositions d’unification. Le besoin d’unité était sans doute plus sentimental que théorique, mais il était impérieux. Elle allait se réaliser au congrès de Gotha, dans les derniers jours de mai 1875.

Dans ce processus d’unification, les eisenachiens étaient en position de force. Les lassalliens voyaient leur influence décroître et ils étaient les demandeurs. Liebknecht et Bebel se réclamaient du marxisme, c’est-à-dire d’une conception scientifique. Ils étaient en liaison constante avec Marx et Engels et la Commune avait montré la voie de la prise du pouvoir. On pouvait imaginer qu’ils en profiteraient pour balayer toutes les conceptions petites bourgeoises des lassalliens et construire le nouveau parti sur des bases théoriques claires. Malheureusement il n’en fut rien. Ils se mirent d’accord au mois de mars 1875 sur un projet de programme dont les termes étaient si lassalliens que Bracke appela Marx et Engels à l’aide. On sait comment Marx rédigea alors sa Critique du programme de Gotha, texte essentiel qui précisait à la lumière des enseignements de la Commune les formes que devait revêtir la prise du pouvoir. On sait aussi comment Liebknecht tint ce texte sous le boisseau et comment le programme adopté à l’issue du congrès d’unification conserva l’essentiel des formulations lassalliennes.

Il nous semble important de nous arrêter un peu à la Critique du programme de Gotha, car il y a quelques enseignements à en tirer. C’est un ouvrage qui marque une étape dans la pensée de Marx, qui contient des analyses absolument nouvelles, constituant en somme le bilan de sa réflexion théorique en 1875. C’est tout d’abord l’accent mis sur la dictature du prolétariat, forme politique du pouvoir conquis par la classe ouvrière. Marx s’arrête, comme il ne l’avait jamais fait, sur le problème de l’État socialiste et du contenu de la démocratie. C’est ensuite la théorie des deux phases d’évolution de la société socialiste, la première portant encore les tares de celle dont elle est issue et la seconde constituant à proprement parler la société communiste. Marx a réfléchi sur les leçons de la Commune, et il en esquisse la généralisation théorique.

Mais d’autre part il critique comme étant proprement lassalliens des éléments du nouveau programme qui étaient déjà dans celui d’Eisenach. N’y trouvait-on pas déjà la formule de l’État populaire libre ? N’y est-il pas aussi question du produit intégral du travail ? Les sociétés coopératives aidées par l’État n’y figurent-elles pas, elles aussi ? Certes on réintroduit dans le programme de Gotha la fameuse loi d’airain des salaires qui avait disparu dans celui d’Eisenach. Et dans cette mesure, Marx peut bien dire que le texte proposé (et adopté presque sans changements) est en retrait sur le programme mis debout en 1869. On est toutefois frappé par le fait que Marx critique maintenant des principes qu’il avait admis précédemment. Il se montre donc en 1875 plus exigeant qu’il ne l’a été six ans plus tôt. Et il y a de cette attitude une leçon à tirer.

En fait, au moment de la fondation du parti d’Eisenach, le marxisme avait encore peu pénétré en Allemagne et les textes fondamentaux y étaient encore mal connus. Le Capital était de parution récente et c’est en 1872 seulement que Marx et Engels publient la deuxième édition allemande du Manifeste. En 1875 la situation est donc différente. Les dirigeants sociaux-démocrates ont eu le temps de méditer ces textes et ce que Marx critique, c’est la faiblesse de leur formation théorique. Il a donné dans ses ouvrages une conception scientifique du socialisme et il souhaiterait que le parti le plus fort, celui dans lequel il met ses espoirs, inscrive dans son programme les principes fondamentaux de cette conception. A la lecture du projet de programme il est bien obligé de se rendre compte à quel point ces militants, qui, à bien des égards, mènent une action exemplaire, ont peu assimilé les fondements théoriques de leur action. Il exige d’eux somme toute un changement qualitatif, une délimitation claire et sans compromission des notions qu’ils utilisent et dont ils n’ont pas saisi la rigueur ni la portée.

Combien cette exigence était impérieuse, les faits vont le montrer presque immédiatement. Dès 1876 on va voir surgir dans les rangs du parti social-démocrate un véritable engouement pour les théories d’un esprit confus qui prétend professer le socialisme, Eugen Dühring. Le besoin d’une théorie qui se faisait jour et résultait du développement du parti va pousser certains à la chercher, faute d’avoir compris Marx, chez un homme qui va créer la confusion. Et la scission qui existait entre les lassalliens et ceux qui se réclamaient de Marx, voilà qu’elle risque de se faire maintenant entre partisans et adversaires de Dühring dans un parti qui vient tout juste de réaliser son unité.

Herr Dühring, privat-dozent

Depuis 1865, Eugen Dühring était privat-dozent à l’Université de Berlin, c’est-à-dire qu’il était autorisé à y faire des cours, mais n’était pas titulaire d’une chaire de professeur. Ce n’est qu’en désespoir de cause qu’il avait embrassé cette profession qu’il n’a jamais cessé de vitupérer. Fils d’un petit fonctionnaire prussien, il n’avait pas été élevé dans l’esprit de conformisme et de soumission aveugle de cette caste, et, chose extraordinaire, tenu à l’écart de toute religion. Il avait fait simultanément des études de mathématiques et de droit à Berlin et avait en fin de compte entamé une carrière de magistrat, lorsqu’il eut à 28 ans, en 1861, le malheur de devenir aveugle, ce qui mit fin à ses ambitions juridiques. il collabora alors à quelques journaux bourgeois progressistes, dont la Vossische Zeitung, continua ses études de mathématiques, passa son doctorat, pour enfin se retrouver chargé de conférences de philosophie et d’économie à l’Université.

C’est son mauvais caractère qui semble avoir essentiellement distingué la personnalité de Dühring. Il est certain que son infirmité lui valait la sympathie de ses auditeurs ; et, comme il parlait un langage vif, s’attaquant personnellement à certains de ses collègues, il apportait dans l’enseignement sclérosé de Berlin et dans une époque qui suait le conformisme un élément vivant qui le rendait sympathique. Malheureusement ses emportements n’étaient que l’effet d’une vanité personnelle inouïe qui devait l’amener à se brouiller avec ses meilleurs disciples. S’il donnait l’impression d’un esprit hardi, ses rancunes l’amenaient cependant à professer un antisémitisme violent.

Il est assez remarquable que Dühring ne se soit révélé socialiste qu’après 1870. Il était de formation bourgeoise, et c’est avec cette formation qu’il a commencé à aborder les problèmes sociaux. Ses grands hommes étaient Auguste Comte le positiviste, et Carey l’économiste vulgaire : rien en eux qui fût de nature à bousculer l’édifice social existant. Dans les années qui précédèrent la guerre Bismarck faisait volontiers courir le bruit de sa bienveillance à l’égard de la classe ouvrière et de son désir de procéder à des réformes sociales. Il chargea son ami intime, le conseiller Hofmann Wagener, directeur de l’organe des hobereaux, La Gazette de la Croix, de demander à Dühring un mémoire sur la question ouvrière que celui-ci s’empressa de rédiger. Malheureusement pour lui, Sadowa arriva là-dessus et Bismarck oublia vite des intentions qui ne servaient plus sa politique. Il oublia aussi d’élever M. Dühring à la dignité de professeur qu’il briguait. Et, pour comble, Wagener publia sous son propre nom le fameux mémoire, ce qui donna lieu à un procès retentissant qu’il perdit d’ailleurs. Ainsi Dühring, qui avait été prêt à devenir l’instrument de Bismarck, devra-t-il se contenter de le servir inconsciemment, pour être finalement privé de son droit d’enseigner. Il est vrai qu’à cette époque, la bourgeoisie ayant fait son choix, on n’aura plus besoin de lui.

Aussi est-ce un autre rôle que Dühring va jouer après la guerre de 70. Il se proclamera socialiste, fera l’éloge de la Commune de Paris (tout en regrettant d’ailleurs qu’elle ne se soit contentée que de “demi-mesures”), récitera à ses cours des poèmes enflammés de Byron et de Shelley. On peut penser si les cours d’un tel professeur connurent l’affluence d’une jeunesse en effervescence et le résultat fut qu’il devint rapidement populaire dans les rangs de la social-démocratie. Mais avant d’analyser l’influence que Dühring exercera sur le mouvement ouvrier, il n’est pas inutile de mettre en relief quelques-uns des traits marquants de sa pensée.

Un des aspects les plus frappants est la répudiation de Hegel. Dühring nie la dialectique et affirme la valeur de ses “ vérités éternelles ”. Il n’y aurait peut-être pas lieu de s’alarmer outre mesure, si la négation de la dialectique, c’est-à-dire du mouvement dans la nature et la société, ainsi que celle du rôle de la raison n’avaient été depuis 1848 la marque de la pensée réactionnaire allemande. Hegel, avec son admiration pour la Révolution française et son affirmation du mouvement et des contradictions, représentait d’une certaine manière un élément progressif. Ce n’est pas par hasard si le philosophe dont la vogue se répand précisément après 48 est Schopenhauer, avec ses doctrines irrationalistes et son affirmation d’un mal éternel auquel l’homme ne peut remédier. Chose curieuse, nous trouvons le même refus du rationalisme hégélien chez Dühring.

Mais si la bourgeoisie nie le rôle de la raison, si elle a intérêt à affirmer que le monde est immuable, elle ne peut refuser le développement de la science, surtout dans la mesure où il est l’instrument de sa prospérité. On assiste donc à la naissance d’un pseudo-scientisme, qui répudie Darwin, mais flatte le développement du matérialisme vulgaire des Vogt, Büchner, Moleschott. Or Dühring se drape aussi dans ce vêtement pseudo-scientifique : c’est au nom de la “science la plus radicale” qu’il parle. Et il refuse cependant d’accepter le darwinisme. Par contre, toute sa pensée est imprégnée de, ce faux esprit scientifique, foncièrement idéaliste et qui n’est autre que le positivisme.

Enfin, sur le plan économique, Dühring est le disciple de Carey. Il se défend donc, comme Engels l’a fort bien montré, de toucher au capital lui-même. Il accepte le capitalisme, mais veut en supprimer les contradictions. Cependant il attaque Marx, et s’il l’attaque, c’est, comme il aime à le répéter, “ non par la droite, mais par la gauche ”. Ce qui ne l’empêche pas de développer tout un “ socialisme de l’avenir ”, qui trompera même de bons esprits, par l’apparence réaliste des solutions qu’il propose.

Ainsi la phraséologie de Dühring se donne des allures révolutionnaires et radicales. Mais le fond de sa pensée est essentiellement réactionnaire. Il est tout à fait l’homme propre à égarer une classe ouvrière qui prend conscience de sa force et qui s’organise. Et les réactions qu’il provoque dans le Parti social-démocrate en sont la meilleure preuve.

Le parti social-démocrate et Eugen Dühring

Les inquiétudes de Marx et d’Engels sur la faiblesse théorique des dirigeants allemands étaient assez justifiées, si l’on en juge par l’accueil que les socialistes réservèrent aux doctrines éclectiques de Dühring. Il leur sembla qu’ils trouvaient en lui l’homme capable de leur donner l’instrument de pensée dont ils ressentaient eux-mêmes le besoin pressant. Bernstein a caractérisé de la façon suivante, en 1895, le niveau théorique du parti à cette époque :

“ Nous acceptions les conclusions générales de la théorie de Marx et d’Engels, mais sans nous être approprié suffisamment ses fondements, les idées qui étaient à sa base, sans nous être rendu un compte exact des différences fondamentales qui subsistaient entre leur conception et celle de Lassalle. Là également, nous ne voyions des différences que dans les applications pratiques [1]. ”

Aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait suffi à Dühring de se proclamer socialiste en 1872 pour que, aveuglés par les fallacieuses perspectives de propagande qu’offrait la présence d’un tel porte-parole à l’Université, nos sociaux-démocrates se soient immédiatement sentis pleins d’enthousiasme pour cette recrue de marque. Des militants importants, comme Most, Fritsche, Bernstein se firent même les zélateurs du nouveau théoricien, sans se rendre compte des dangers que présentait la doctrine de Dühring. Bernstein envoya à Bebel, qui était alors en prison, un exemplaire du Cours d’économie politique et de socialisme qui parut à la fin de 1872. Et Bebel écrivit pour le Volksstaat un article intitulé : “ Un nouveau communiste” qui parut le 20 mars 1874 et se terminait ainsi :

“ Cette réserve que nous faisons sur l’ouvrage de Dühring ne concerne pas ses conceptions fondamentales qui sont excellentes et ont notre entière approbation, au point que nous n’hésitons pas à déclarer qu’après le Capital de Marx la dernière œuvre de Dühring compte parmi ce que l’époque récente a produit de meilleur sur le terrain économique ... ”

Si l’on songe que Bebel était un des marxistes les plus solides, on peut imaginer les ravages que ce “ nouveau communiste ” put faire parmi des militants moins avertis.

Dès le début, Marx et Engels avaient percé à jour le bonhomme Dühring. Celui-ci avait écrit sur Le Capital un article assez honnête et même louangeur. Dans une lettre à Engels (8 janvier 1868) Marx avait déjà attribué cette bienveillance à la joie que Dühring se faisait de dire du bien d’un ouvrage qui attaquait le “ professeur ” Roscher et servait ainsi ses propres inimitiés. Car en fait il ne semblait pas avoir pénétré ce qu’il y avait de véritablement neuf dans Le Capital. Et trois jours plus tard, Marx notait que Dühring avait également écrit une Dialectique naturelle dirigée contre la dialectique de Hegel, ce qui, à ses yeux, le classait immédiatement et lui faisait dire avec ironie que le Berlinois était aussi “ un grand philosophe”.

A la lecture de l’article de Bebel, Marx et Engels ne manquèrent pas de faire savoir combien ils étaient indignés de ces louanges. Mais il n’est pas sûr que même un homme comme Liebknecht ait été fermement persuadé du bien-fondé de ces critiques, si l’on en juge par sa réponse à Engels du 13 juin 1874 :

“ Avez-vous des raisons de penser que l’homme est une canaille ou un ennemi dissimulé ? Ce que j’ai appris me confirme dans mon opinion qu’il est sans doute un peu confus, mais tout à fait honnête, et résolument de notre bord. L’article que vous incriminez n’était pas absolument correct et trop enthousiaste - mais il était certainement plein de bonnes intentions et il n’a pas eu d’effet néfaste.”

Chose plus grave, il s’était formé, parmi les personnalités marquantes du parti, une sorte de clan Dühring. On y retrouvait, certes, les éléments dont la formation théorique était la plus faible : Most, un relieur d’Augsbourg, qui avait milité dans le mouvement ouvrier autrichien avant de rejoindre en 1871 la fraction d’Eisenach ; Fritsche, ouvrier des manufactures de tabac de Leipzig, avait puisé l’essentiel de sa pensée dans Weitling. Quant à Eduard Bernstein, s’il était venu directement au groupe Bebel-Liebknecht, il se ressentait fortement de sa formation bourgeoise de fils de journaliste et d’employé de banque. Mais ces hommes avaient assez d’influence pour tenter de faire du Volksstaat, organe officiel du parti que dirigeait Liebknecht, une sorte d’organe de propagande des thèses de Dühring. C’est ainsi que le 2 mars 1875 le journal publiait encore un extrait de l’Histoire critique de l’économie politique et du socialisme (2e édition) sur la Commune de Paris. Or cet ouvrage contenait les plus graves injures contre Marx et une déformation consciente de ses théories économiques.

Cependant Liebknecht se rendait compte peu à peu du bien-fondé des critiques d’Engels. Et il commençait à être persuadé qu’il faudrait en finir avec Dühring. Heureusement, en octobre 1875, un des adeptes les plus ardents de celui-ci, Abraham Ensz, envoya au Volksstaat un article apologétique d’une telle violence que Liebknecht l’adressa à Engels en le priant instamment de régler son compte au privat-dozent dont l’entreprise commençait à porter ses fruits en créant dans les rangs de la socialdémocratie à peine unifiée une véritable fraction dont le cheval de bataille devenait peu à peu, sans qu’elle en prît nettement conscience, l’anti-marxisme.

La genèse de l’ “ Anti-Dühring ”

En réalité, Engels se fit assez longtemps tirer l’oreille avant de “mordre dans cette pomme acide”. Il avait enfin pu, à la fin de 1869, se libérer de ce “ travail forcé ” à la firme Ermen et Engels auquel il avait sacrifié pendant dix-huit ans avec une abnégation admirable, afin de pouvoir aider Marx et lui assurer les conditions de vie et de tranquillité nécessaires à la rédaction du Capital. Il n’était certes pas resté inactif pendant toute cette période et il avait pris une large part aux luttes de Marx et de l’Internationale. Mais il avait attendu avec impatience cette libération pour pouvoir se consacrer entièrement au travail idéologique, que Marx accomplissait pour sa part dans le domaine de l’économie, et à la propagande du mouvement ouvrier.

Dès son installation à Londres, en 1870, Engels va se plonger dans des études scientifiques et commencer cette “ mue ” dont il parle lui-même. il lui semblait en effet plus important de compléter l’arsenal idéologique dont avait besoin le prolétariat que de se lancer dans une lutte dont les objectifs immédiats lui semblaient alors limités. C’est pourquoi il résiste aux instantes sollicitations dont il est l’objet de la part de ses amis qui voudraient le faire élire député socialiste du Wuppertal au Reichstag. Il va certes s’occuper activement du Conseil général de l’Internationale, écrire pendant la guerre de 70 ses remarquables articles de critique militaire dans la Pall-Mall Gazette [2], lutter contre Bakounine ; mais, lorsque, après le congrès de La Haye, le siège de l’Internationale quittera Londres, il essaiera de se consacrer à ses études scientifiques qui devaient constituer la base d’un grand ouvrage sur la Dialectique de la nature, dont il ne nous reste que des fragments et qu’il ne devait jamais avoir le temps de mener à bien.

Mais la création récente du parti d’Eisenach, les luttes qu’il avait à mener pour faire triompher sa politique après la fondation de l’Empire, la nécessité où il se trouvait aussi de se démarquer des lassalliens obligèrent Engels à collaborer activement au Volksstaat, à rédiger sa brochure sur la question du logement et à entretenir une correspondance abondante avec les militants qui lui demandaient conseil. Tout en restant en dehors des intrigues intérieures au parti, Marx et Engels restaient attentifs à son évolution. Ils l’avaient montré en intervenant avant le congrès d’unification. Ils pensaient toutefois que le parti ne pouvait que se renforcer en s’aguerrissant et en réglant par lui-même ses difficultés intérieures. C’est pourquoi Engels ne réagit pas particulièrement à l’article d’Abraham Ensz, et, en février 1876, dans un article sur “l’eau-de-vie prussienne au Reichstag”, il se contenta encore de faire une allusion méprisante à Dühring.

Cependant, en Allemagne, la situation empirait. Au début de 1876, Liebknecht communiqua à Engels toute une série de lettres d’ouvriers où se reflétait l’influence pernicieuse du cercle Dühring. Au mois de mai, Most envoya à la rédaction du Volksstaat un article qui constituait une véritable apologie de Dühring. Liebknecht le transmit à nouveau avec cette remarque :

“ Ci-joint un manuscrit de Most qui te montrera que l’épidémie Dühring a atteint aussi des gens d’ordinaire raisonnables. Il est absolument nécessaire de lui régler son compte [3] ”

Engels était en vacances à Ramsgate et il transmet l’envoi de Liebknecht à Marx avec le commentaire suivant :

“ Si cela continue, les lassalliens seront bientôt les esprits les plus clairs, parce qu’ils admettent moins d’absurdités et que les œuvres de Lassalle sont les moyens d’agitation les moins nocifs. Je voudrais bien savoir ce que ce Most veut à proprement parler de nous et comment nous devons procéder pour qu’il soit content. Une chose est claire : dans l’esprit de ces gens, Dühring s’est gagné l’immunité à notre égard par ses infâmes attaques contre toi, car si nous ridiculisons ses âneries théoriques, c’est là une vengeance contre ces messieurs ! Plus Dühring est grossier, plus nous devons être humbles et débonnaires, et, en fait, c’est une vraie bénédiction que M. Most n’exige pas encore de nous qu’après avoir, avec bienveillance et sans publicité, dévoilé ses bourdes à M. Dühring (comme s’il ne s’agissait que de simples bourdes !) afin qu’il les supprime dans la prochaine édition, nous ne lui baisions pas encore les fesses. Ce type, je veux dire Most, a accompli cette performance de mettre en fiches tout le Capital et pourtant de n’y rien comprendre. Cette lettre le démontre péremptoirement, et elle peint l’individu. Toutes ces âneries seraient impossibles, si, au lieu de Wilhelm [Liebknecht], il y avait à la tête un homme ayant seulement un peu de discernement théorique qui ne laisserait pas imprimer avec délice toutes les sottises possibles - plus elles sont saugrenues, mieux cela vaut - et ne les recommanderait pas aux ouvriers avec toute l’autorité du Volksstaat. Enfin*, cette histoire m’a mis hors de moi et la question se pose de savoir s’il ne serait pas temps de prendre sérieusement en considération notre position vis-à-vis* de ce monsieur [4].”

Dès le lendemain, Marx répondait à son ami :

“ Mon opinion est qu’on ne peut prendre “ position vis-à-vis de ces messieurs ” qu’en critiquant Dühring sans aucun ménagement. Il est manifeste qu’il a manœuvré parmi ces arrivistes littéraires imbéciles qui lui sont tout dévoués pour éviter une telle critique ; de leur côté, ils comptaient sur la faiblesse qui leur est bien connue de Liebknecht. Liebknecht avait, et il faut le lui dire, le devoir de déclarer à ce gaillard qu’il nous avait à plusieurs reprises demandé cette critique et que pendant des années, nous l’avons repoussée comme un travail trop subalterne. La chose, comme il le sait et comme ses lettres le prouvent, n’a paru valoir la peine que lorsqu’en nous envoyant à maintes reprises de ces lettres d’imbéciles, il eut attiré notre attention sur le danger de voir propager des fadaises dans le parti [5].”

Dès lors la décision d’Engels est prise. Dès le 28 mai, il écrit à Marx pour se plaindre qu’il est de nouveau obligé “ de laisser tout en plan pour tomber sur le poil de l’ennuyeux Dühring ”. Mais déjà il expose son plan d’attaque et, dans la même lettre, il poursuit :

“ Quoi qu’il en soit, j’ai l’avantage sur lui maintenant. Mon plan est prêt - j’ai mon plan . Au début je prends tout ce mic-mac d’une façon purement objective et apparemment sérieuse ; puis le traitement s’aggravera à mesure que s’accumuleront les preuves de stupidité d’une part et de banalité d’autre part, et, en fin de compte, cela tombera dru comme grêle. De cette façon, Most et Cie ne pourront plus prétexter le “ manque de charité ” et Dühring s’entendra quand même dire son fait. Ces messieurs verront que nous avons plus d’un tour dans notre sac pour en finir avec de telles gens [6]. ”

Ses vacances, Engels va les passer à lire de très près les œuvres de Dühring, ce qui, comme il le dit, s’accorde parfaitement avec l’ambiance de stupidité générale qui règne aux bains de mer. Et dès son retour à Londres, dans les premiers jours de septembre, il se met à l’œuvre.

Cependant, en Allemagne, Dühring ne désarmait pas. S’il jouissait maintenant d’une certaine influence parmi les cercles sociaux-démocrates, certains lui reprochaient tout de même son attitude à l’égard de Marx. Ce qui l’amenait à affirmer qu’il avait une haute estime pour Marx, mais ne l’empêchait pas de continuer ses attaques, du point de vue de la “science la plus radicale” naturellement, et de se plaindre que l’organe du parti ne lui fasse pas assez de propagande.

A quel point les choses en étaient arrivées, une lettre de W. Bracke à Engels permet de s’en faire une idée :

“ Les Berlinois sont tous des avocats empressés de Dühring, et Most l’est aussi. Celui-ci prétend lui avoir fait des reproches à propos de ses attaques contre Marx, à quoi Dühring aurait répondu qu’il avait une très haute estime pour Marx, mais qu’il attaquait toujours, sans considération de personne, là où cela lui semblait nécessaire ; qu’on pouvait l’attaquer à son tour et que Fort était tout de même obligé de reconnaître son point de vue comme un point de vue communiste conséquent. J’entends aussi çà et là, dans les milieux de bons camarades des paroles d’approbation en faveur de Dühring. Il me semble établi que Dühring a réformé très considérablement ses opinions, et dans un sens qui en fait un de nos camarades ; cela n’exclut pas de lui taper sur les doigts pour des erreurs et des inconvenances. Il a lui-même dit à Most qu’il éprouvait de l’amertume de n’être pas ou à peine pris en considération par le parti et qu’il ne le comprenait guère qu’on l’attaque là où il l’avait mérité.

En tout cas il me paraît nécessaire que le Volksstaat prenne position ... Cependant le crédit de Dühring grandit de plus en plus. Si on doit enfin l’attaquer - chose sur laquelle je ne m’autorise pas à porter un jugement compétent - il faut le faire vite, sans quoi il sera trop tard [7]. ”

Engels était tout à fait prêt à passer à l’attaque. Pendant son séjour à Ramsgate, il avait longuement réfléchi à son ouvrage. Mais ses études personnelles l’y avaient aussi préparé et il écrivait dès le 28 mai à Marx :

“ Pour le Dühring, mon répertoire d’histoire ancienne et mes études de science me rendent de grands services et me facilitent la chose à bien des égards. En particulier dans le domaine des sciences de la nature, je trouve que le terrain m’est devenu beaucoup plus familier, que je peux y évoluer, bien qu’avec précautions, avec quelque liberté et quelque sûreté [8]. ”

En réalité la rédaction de l’Anti-Dühring va coûter à Engels près de deux ans de travail. Pour l’essentiel la première partie fut commencée en septembre 1876 et probablement terminée en janvier 1877. Elle parut en 19 fois sous le titre “ M. Eugen Dühring bouleverse la philosophie” dans l’organe du parti (qui depuis le 1er octobre 1876 s’appelait le Vorwärts) du 1er janvier au 13 mai 1877. Elle comprenait les deux premiers chapitres qui figurent maintenant sous le titre d’Introduction. La deuxième partie fut composée entre juin et août 1877. Le chapitre X “ Sur l’Histoire critique” a pour auteur Marx qui en adresse la première partie à Engels dès le 5 mai, tandis que la deuxième partie (l’analyse du Tableau économique de Quesnay) lui parvient le 8 août. Cette section parut sous le titre “ M. Eugen Dühring bouleverse l’économie politique” en neuf fois, entre le 27 juillet et le 30 décembre 1877 soit dans l’annexe scientifique, soit dans l’annexe du Vorwärts. Quant à la 3e partie (“ M. Eugen Dühring bouleverse le socialisme”) sa date de rédaction peut être fixée avec assez de certitude entre la fin d’août 1877 et la fin mars - début avril 1878. Le 30 avril, Engels écrit à Bracke :

“ J’en ai heureusement fini - à part la révision des derniers articles - avec M. Dühring et pour rien au monde je ne souhaite continuer à le fréquenter [9]. ”

Cette partie parut en cinq fois du 5 mai au 7 juillet dans l’annexe du journal.

Engels en avait fini avec Dühring, il n’y reviendra plus.

La publication de l’“ Anti-Dühring ”

Cependant la publication même dans l’organe du parti des articles d’Engels n’alla pas sans incidents. Il est évident que la façon dont Engels malmenait leur grand homme n’était pas pour plaire aux partisans de Dühring. Il est probable qu’ils usèrent de leur influence auprès de Liebknecht pour tâcher de retarder ou au contraire d’accélérer la publication des articles. Les premiers parurent de façon presque ininterrompue, mais c’était la période de la campagne électorale, c’est-à-dire celle où les militants du parti, absorbés par la propagande, avaient le moins de temps pour lire. Puis de longues interruptions se firent après les élections, interruptions au cours desquelles Liebknecht passait sans coupure d’autres articles longs et de moindre intérêt.

Dès le début Engels s’était douté de cette manœuvre possible et, en expédiant à Liebknecht le reste de la partie “ Philosophie ”, il lui écrivait :

“ Et s’ils [les partisans de Dühring] se plaignent de mon ton, j’espère que tu n’oublieras pas de leur opposer à l’occasion le ton de M. Dühring à l’égard de Marx et de ses devanciers, et de leur dire en particulier que je fais une démonstration, et qui va même dans le détail, tandis que Dühring se contente de calomnier et d’injurier ses prédécesseurs. Ils l’ont voulu, et ils s’en entendront dire de belles, je te le promets [10]. ”

Il ne tardera pas à voir dans le rythme de parution de ses articles et dans la manière dont ils étaient coupés, une manœuvre des partisans de Dühring. Le 11 avril, il envoyait un véritable ultimatum à Liebknecht, le sommant de faire paraître ses articles sans les estropier et le menaçant de rendre publique toute cette histoire, si le rédacteur en chef du Vorwärts ne lui donnait pas cette fois satisfaction. Le même jour, Marx écrivait à Bracke :

“ Engels a écrit une lettre d’avertissement à Liebknecht. Il voit une intention délibérée dans cette façon de procéder, une tentative d’intimidation de la part de la poignée de partisans de Dühring. Il serait tout à fait naturel que les mêmes imbéciles qui parlaient de “ conspiration du silence” autour de cette tête vide et folle veuillent maintenant faire taire la critique [11].”

Ces impressions de Marx et d’Engels ne devaient pas tarder à être confirmées. Déjà le fidèle Sanche, Pança de Dühring, Abraham Ensz, avait donné libre cours à sa colère dans une brochure injurieuse à l’égard d’Engels. Mais au congrès du Parti, qui se tint à Gotha du 27 au 29 mai 1877, on vit Most proposer une motion tendant à écarter de l’organe central du parti des articles comme ceux d’Engels contre Dühring sous prétexte qu’ils étaient “absolument dénués d’intérêt ou même tout à fait choquants pour la grande majorité des lecteurs du Vorwärts”. Ainsi les partisans de Dühring allaient jusqu’à pousser une attaque directe contre Engels, attaque qui, au-delà de sa personne, visait le marxisme lui-même.

Liebknecht proposa alors la publication de la suite des articles d’Engels dans le supplément scientifique du journal, chose qui allait de soi. Mais même chez les anciens membres de la fraction d’Eisenach, on n’avait pas saisi toute l’importance de la question. Bebel avait déposé une motion de conciliation en proposant la publication en brochure, mais en fondant son argumentation sur le caractère “purement scientifique” de la polémique qui en faisait un thème déplacé dans l’organe politique du parti il montrait qu’il n’avait pas saisi toute la portée théorique et politique de l’œuvre. Quant à Vahlteich, il était allé jusqu’à dire que la publication de ces articles avait été une erreur qui avait fait plus de mal que de bien au parti.

Au cours de ce congrès, Liebknecht intervint tout de même avec une énergie d’autant plus méritoire qu’elle était rare pour défendre l’œuvre d’Engels, et par là même le marxisme. Il dit notamment que depuis le Capital, les articles d’Engels étaient le travail scientifique le plus important qui eût jailli du sein du parti. Et il prononçait là un jugement qui se vérifie encore aujourd’hui.

En vérité, l’œuvre d’Engels eut dès sa parution dans le Vorwärts des répercussions profondes. Dès le début de janvier de nombreux militants, comme Borkheim, Lessner, etc., lui avaient écrit pour le féliciter de cette réponse magistrale aux insanités de Dühring. Bracke lui avait aussi fait savoir avec quelle joie il lisait cette réfutation fondamentale des erreurs introduites par Dühring dans la tête des socialistes. Le congrès avait tout de même marqué un net avantage des marxistes, et l’influence du privat-dozent vaniteux était en régression.

La suite des événements fit beaucoup pour le ruiner totalement. Dühring, que son outrecuidance avait amené à formuler des attaques directes contre Helmholtz, fut relevé de ses fonctions à l’Université de Berlin au mois de juillet 1877. C’était là une mesure directement réactionnaire et les sociaux-démocrates se trouvèrent à ses côtés pour défendre la liberté de l’enseignement. Mais le mauvais caractère de Dühring, ou peut-être son désir de se réconcilier avec un gouvernement qu’il n’avait jamais attaqué que dans la forme, fit le reste : il se brouilla avec les socialistes et commença à les vitupérer. Cela allait vite éloigner de lui ses meilleurs partisans, ceux-là mêmes que les vigoureuses démonstrations d’Engels n’avaient pu ébranler. C’en était fait de son influence sur les milieux sociaux-démocrates, et l’Anti-Dühring allait ressouder le parti en lui donnant une base théorique solide.

Presque au moment même où se terminait dans le Vorwärts la publication des articles d’Engels, le livre paraissait à Leipzig en librairie. Le titre de l’ouvrage retenu par l’auteur était en fait une parodie du titre d’un livre publié par Dühring lui-même en 1865 à Munich : Carey bouleverse l’économie politique et les sciences sociales. L’analogie était d’autant plus piquante que l’ouvrage de Dühring était une apologie de Carey, alors qu’à coup sûr Engels n’a pas rendu le même service à Dühring ! Quoi qu’il en soit, une seconde édition devenait nécessaire dès 1885, à un moment où sévissait depuis sept ans la loi d’exception contre les socialistes. Cet ouvrage fondamental a été un des plus lus de la littérature marxiste pendant toute cette période, et c’est sans doute la meilleure preuve de la qualité du livre et de sa portée. C’est aussi le critère de la pénétration du marxisme en Allemagne et de l’élévation du niveau théorique des militants socialistes. La dernière édition qu’Engels put assurer était revue et augmentée et elle parut en 1894 à Stuttgart. Il est sans doute inutile de compter les rééditions qui en ont été faites depuis et le nombre de langues dans lesquelles l’Anti-Dühring, titre qui lui est resté, a été traduit. Signalons pour la France qu’Engels en a extrait en 1880, à la demande de Paul Lafargue, trois chapitres connus sous le nom de Socialisme utopique et socialisme scientifique et que cette brochure n’a pas peu contribué à l’introduction du marxisme en France.

Portée de l’ “ Anti-Dühring ”

Si nous essayons de nous remémorer la situation dans laquelle Engels a entrepris de répondre de façon aussi magistrale à Dühring, il faut reconnaître qu’elle n’était pas pour lui une grande source d’encouragement. Certes l’Allemagne possédait un parti socialiste qui avait surmonté le stade de la secte lassallienne. A chaque élection le nombre de voix socialistes augmentait. Le parti possédait près de quarante organes de presse et était en mesure d’utiliser le Reichstag comme tribune de propagande à l’échelon national. Mais l’unité s’était réalisée à Gotha sur des bases qui trahissaient la faiblesse idéologique des dirigeants. Il était clair que le Manifeste communiste ou Le Capital étaient à peine connus. La lutte souvent héroïque du parti se situait sur un plan strictement politique. Sans doute les statuts de l’Internationale avaient servi à orienter l’action et on recourait aux conseils de Marx et d’Engels. Mais à dire vrai, personne dans le parti allemand n’avait cherché à penser les principes mêmes de cette action, ni à la rattacher à une conception du monde. On luttait pour la prise du pouvoir, mais sans une vue claire de ce que le socialisme signifiait dans l’histoire de l’humanité. Il est probable que les grandes données du matérialisme historique étaient un sujet auquel on n’avait pas réfléchi.

On ne saisissait donc pas le marxisme comme une conception du monde, mais plutôt comme un fil directeur de l’action politique. Aussi n’est-il pas surprenant qu’un Dühring qui se réclamait du socialisme et touchait à tous les domaines de la connaissance ait tant impressionné certains dirigeants. Les critères qu’ils auraient pu avoir pour dénoncer l’éclectisme de cet universitaire leur manquaient, faute d’avoir pleinement assimilé les données profondes du marxisme. Il eût fallu, en partant des œuvres de Marx et d’Engels qui étaient accessibles, le Manifeste communiste et Le Capital, que les socialistes allemands se livrent à tout un travail d’exégèse et à une synthèse dont ils n’étaient sans doute pas capables.

Dans ces conditions on peut parler de l’audace d’Engels qui n’a pas hésité à proposer un exposé du marxisme qui commençait par la philosophie. Il n’a pas hésité à se placer très en avant des positions qui étaient celles de ses lecteurs en débutant par la partie la plus abstraite, par la discussion de thèmes à laquelle, du fait de leur culture et de leurs préoccupations politiques, ils étaient le moins préparés. Il a fait ainsi confiance à la capacité théorique du prolétariat allemand, qualité qu’il n’avait cessé d’affirmer, mais qui ne s’était pas tellement manifestée dans la réalité.

Dans un sens, mener la polémique contre Dühring servait ses intentions. Il rattachait l’exposé théorique qu’il s’apprêtait à faire à des problèmes que les controverses dans le parti avaient rendus actuels. L’intérêt montré par les socialistes allemands pour un homme qui leur proposait un système apparemment cohérent du monde, prouvait dans une certaine mesure qu’ils étaient mûrs pour recevoir un enseignement théorique de haut niveau. La polémique à mener et qui flattait le tempérament de lutteur d’Engels lui offrait un moyen de faire pénétrer, de façon vivante et en déployant tout son humour, des éléments théoriques qui, présentés de façon plus didactique, auraient souvent paru rebutants. C’est ce qui explique d’ailleurs qu’aujourd’hui où le marxisme est assimilé de façon plus approfondie, les parties polémiques de l’œuvre aient perdu leur impact et apparaissent souvent fastidieuses. Il n’empêche qu’Engels s’est situé d’emblée à un niveau théorique qui exigeait de ses lecteurs un véritable effort intellectuel.

En écrivant l’Anti-Dühring, Engels a fait pour la première fois la synthèse dans tous les domaines de la connaissance de la conception marxiste du monde. Et c’est pourquoi on peut parler véritablement ici d’une encyclopédie du marxisme. Des générations y ont trouvé un exposé clair et complet de ses principes fondamentaux et l’Anti-Dühring continue à être l’ouvrage qui permet de s’initier le plus complètement à la pensée de Marx, tout en restant accessible à tous.

Tout d’abord Engels a défini très nettement ce qu’était le matérialisme moderne. Le matérialisme mécaniste du XVIII° siècle était évidemment désuet, car il s’appuyait sur des données scientifiques désormais largement dépassées. La vogue du positivisme avait été un timide essai de réhabilitation de la connaissance rationnelle, mais ses limites mêmes le faisaient basculer dans des conclusions idéalistes. Il correspondait à un certain essor des sciences de la première moitié du XIX° siècle et s’efforçait d’intégrer leurs conquêtes. Mais il ne rendait pas compte, faute d’une conception matérialiste globale, de l’ensemble des phénomènes. Auguste Comte, qui se voulait résolument positiviste, en arrivait à dire que ce sont les idées qui mènent le monde, rouvrant ainsi la porte à l’idéalisme. Bien qu’incomparablement supérieur à ce qu’il avait été cent ans plus tôt, le niveau des connaissances ne rendait pas compte intégralement du réel. Face à ces lacunes, l’idéalisme semblait une explication souvent plus cohérente.

Ici Engels n’a pas seulement eu le mérite de réaffirmer sans concession un principe de base ; il a montré également comment le développement des sciences imposait une philosophie matérialiste. Ce n’est pas une idée qui s’imposait. Les problèmes posés par la connaissance montraient au contraire que le matérialisme, sous la forme mécaniste qu’il avait revêtue avec la philosophie des Lumières, était dépassé et ne suffisait plus à assurer l’unité du savoir humain. Les progrès des sciences biologiques par exemple remettaient en question le déterminisme qui, à l’époque de Laplace, semblait encore s’imposer. Dans toutes les sciences de la nature le mouvement, les mutations qualitatives étaient venu ébranler la stabilité du bel édifice. La causalité classique ne suffisait plus à fonder une théorie de la connaissance homogène et cohérente.

Il n’était sans doute pas facile de coordonner les résultats apparemment assez disparates de l’ensemble des sciences. Elles présentaient plus de problèmes échappant aux règles de la logique formelle que de solutions définitivement acquises. En un mot il fallait trouver une méthode qui rendit au processus de la connaissance son unité, des règles de raisonnement qui permettent d’affronter les difficultés et de les résoudre sans faire appel aux solutions commodes qu’offrait le saut dans l’idéalisme. En d’autres termes, il s’agissait de définir dans ses grandes lignes la forme du matérialisme correspondant au développement des sciences dans le troisième quart du XIX° siècle. Cette forme, c’était le matérialisme dialectique, et c’est l’honneur d’Engels d’en avoir dégagé les principes et les lois.

Pour Marx et pour lui, c’était une méthode familière. Il y a longtemps qu’ils avaient su opérer le passage de la dialectique hégélienne à la dialectique matérialiste. S’ils l’avaient fait dès qu’ils avaient défini les bases du matérialisme historique dans L’Idéologie allemande et dans le Manifeste, si Le Capital n’était que l’application de cette méthode à l’économie, ils n’en avaient jamais présenté l’exposé théorique. Chacun des ouvrages de Marx et Engels alors accessibles au public s’insérait plutôt dans une perspective politique et personne n’avait essayé d’analyser et d’exprimer sous forme de concepts la méthodologie qui avait donné naissance à leurs travaux historiques et scientifiques.

L’Anti-Dühring apportait donc quelque chose d’absolument neuf. Il était vraiment le premier exposé du marxisme en tant que conception du monde. Il rattachait toute l’action des partis socialistes à une philosophie d’ensemble qui transcendait de loin les luttes politiques et rappelait en termes clairs que ces luttes de classes, menées consciemment par le prolétariat, non seulement s’inscrivaient dans un mouvement historique nécessaire, mais avaient aussi pour fin la libération de l’homme. Le Manifeste communiste l’avait déjà dit, mais sans dégager avec évidence ces principes fondamentaux.

L’Anti-Dühring est le premier exposé systématique de ce qui est l’essence même du marxisme. Mais il est plus encore : il constitue toute une conception nouvelle de la philosophie.

La philosophie bourgeoise prétendait légitimer les sciences, être par elle-même une science au-dessus des autres. Elle visait à constituer un système complet rendant compte à la fois des phénomènes naturels et de la vie de l’esprit. Elle était dans ce sens une totalité fermée, mise sans cesse en contradiction avec elle-même du fait des progrès de la connaissance. Il en va tout autrement du marxisme qui affirme la priorité de l’être sur la conscience et pour lequel la pensée est étroitement dépendante des conditions dans lesquelles elle s’exerce. Dès lors, à mesure que notre connaissance s’élargit, que nous appréhendons plus scientifiquement le réel, les formes mêmes de notre pensée se transforment. La philosophie n’est plus une science au-dessus des autres, visant à combler les lacunes de notre connaissance. Elle est la traduction et la synthèse sur le plan de la pensée de la réalité, elle est la généralisation et l’appropriation des résultats obtenus par la science dans son exploration des phénomènes naturels et humains.

Le matérialisme dialectique ne peut donc, par essence, constituer une totalité fermée. Sa base est strictement scientifique. Elle est la connaissance du réel, elle doit rendre compte du monde au niveau où la science a réussi à le saisir. C’est dire que chaque progrès de la connaissance implique un réajustement de la théorie, ou, comme le dira Engels, une forme nouvelle du matérialisme. Comme le marxisme est essentiellement une méthode d’appropriation et de synthèse des résultats obtenus par la science, il est par nature ouvert, contraint par sa loi même de s’enrichir de chaque conquête de la connaissance et de se transformer.

En écrivant l’Anti-Dühring, Engels a établi la forme du matérialisme qui correspondait à la science de son temps. Bien plus, il a été capable de déceler ce qui, dans les résultats nouveaux auxquels elle parvenait, était un ferment de renouvellement de notre connaissance. On peut dire qu’il a fait preuve d’une sûreté de vue extraordinaire pour dégager certaines notions, comme par exemple celle d’énergie, des confusions et des interprétations mécanistes dans lesquelles se débattaient les physiciens de son époque. Certaines de ses conceptions sont très en avance sur les conclusions auxquelles aboutissaient les savants. Sa méthode a non seulement su dégager ce qui constituait la forme du matérialisme des années 1875, mais elle a aussi contribué à éclairer les chercheurs eux-mêmes et à faire avancer leurs travaux. Personne ne pourrait plus affirmer aujourd’hui que la méthode marxiste n’a pas contribué au développement et à l’approfondissement de notre connaissance.

Ceci dit, cet exposé devenu classique de la méthode marxiste ne doit pas être considéré comme un bréviaire. Il est bien évident que certaines parties de l’ouvrage ont vieilli. Pour ne prendre qu’un exemple, les progrès considérables de la biologie générale et de la génétique et l’apparition de la biologie moléculaire ont fait franchir un pas décisif à notre connaissance du monde organique. On ne peut dans ce domaine faire fond sur les conclusions d’Engels qu’en les replaçant dans leur contexte historique. Tout comme Lénine tentait, trente ans après Engels, de définir dans Matérialisme et empiriocriticisme la forme du matérialisme résultant des découvertes scientifiques de son époque, il serait aujourd’hui nécessaire, près de cent ans après l’Anti-Dühring, de se livrer au même travail d’analyse critique et de synthèse.

Mais il ne peut faire de doute que c’est encore de la méthode définie par Engels en 1878 qu’il faudra s’inspirer.

Cette nouvelle édition reprend pour l’essentiel le texte de la traduction parue dans les éditions précédentes. Une confrontation avec le texte publié dans l’édition berlinoise des œuvres de Marx-Engels en 1962 n’a pas fait apparaître de différence notable. C’est pourquoi nous avons repris l’ordonnance des textes que nous avions adoptée en 1956.

Une précision toutefois. On connaît maintenant la date approximative de la rédaction du texte : “ La décadence de la féodalité et l’essor de la bourgeoisie”. C’est à la fin de 1884 qu’Engels a rédigé ce fragment, à une époque où il envisageait d’inclure La Guerre des paysans dans une histoire générale de l’Allemagne dont elle aurait constitué le pivot.

Nous voudrions, en terminant, exprimer nos remerciements à nos amis Pierre Boiteau et Paul Labérenne qui ont bien voulu se charger de revoir l’appareil de notes des précédentes éditions et l’adapter au niveau actuel de nos connaissances.

Avril 1971.

E. BOTTIGELLI

Notes

[1] Neue Zeit, 1895, tome 13/1, p. 104.

[2] Publiés en France en 1947 sous le titre. Notes sur la guerre de 1870-71.

[3] Lettre à Engels, du 16 mai 1876.

[4] Lettre à Marx, du 24 mai 1876, M. E. W., 34, pp. 12-13.

[5] Lettre à Engels, du 25 mai 1876, ibid, p. 14.

[6] Lettre à Marx, du 28 mai 1876, ibid, pp. 17-18.

[7] Lettre à Engels, du 2 août 1876, Briefwechsel mit Bracke, Berlin 1963, pp. 90-91.

[8] Lettre à Marx, du 28 mai 1876, M. E. W., 34, pp. 18-19.

[9] Briefwechsel mit Bracke, p. 169.

[10] Lettre à Liebknecht, du 9 janvier 1877, M. E. W., 34, p. 239.

[11] Lettre de Marx à Bracke, du 11 avril 1877, ibid, pp. 263-264.

Critique de l’économie politique

La critique de l’économie politique, pierre angulaire du socialisme scientifique, a été pendant presque toute sa vie une des préoccupations dominantes de Karl Marx et le thème essentiel de ses recherches. Le Capital est en effet le fruit d’une longue élaboration, et cette maîtresse plonge ses racines jusque dans la jeunesse même de son auteur.

C’est en 1842, en étudiant dans la Rheinische Zeitung la législation sur les vols de bois et la situation des paysans de la Moselle, qu’il a été amené à donner toute leur importance aux relations économiques [1]. Ce n’est pas la volonté des hommes qui donne à l’État sa structure, mais l’état objectif des rapports entre eux. Ce n’est pas l’armature juridique qui explique la société bourgeoise, ainsi que le voulait Hegel ; elle n’est qu’une superstructure et la société bourgeoise trouve son explication dans les rapports de propriété. Cette idée, qui prendra corps dans l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, va orienter ses recherches, et, lorsqu’il arrive à Paris en 1844, il dépouille les œuvres d’économistes célèbres, comme Adam Smith, J.-B. Say, Ricardo ou Boisguillebert. Déjà, les Manuscrits de 1844 rendent compte de cette première élaboration critique des catégories de l’économie politique bourgeoise. L’Esquisse d’une critique de l’économie politique qu’Engels publie dans les Deutsch-Französische Jahrbücher aura sur lui une influence déterminante qu’il a reconnue lui-même dans la préface de sa Contribution à la critique de l’économie politique.

Si Marx a abordé le domaine de l’économie politique en partant d’un point de vue philosophique, qui s’exprime dans les œuvres de jeunesse, ses recherches scientifiques, ses contacts avec les théoriciens du socialisme français, la fréquentation des clubs d’ouvriers révolutionnaires vont l’amener très rapidement à ses positions fondamentales. Dans les leçons qu’il fait en janvier 1848, devant l’Association des ouvriers allemands à Bruxelles, et qui sont connues sous le titre : Travail salarié et capital, Marx a déjà fixé les grandes lignes de sa découverte la plus importante, la théorie de la plus-value. Il avait à cette époque non seulement élaboré sa conception du matérialisme historique telle qu’on la trouve dans L’Idéologie allemande (1845-1846), mais aussi écrit Misère de la Philosophie, ouvrage dirigé contre Proudhon, dont il critique les doctrines économiques. Si dans ce livre, publié en 1847, s’ébauche déjà dans ses grandes lignes la critique de l’économie politique, celle-ci n’est pas encore développée avec cette rigueur scientifique qui apparaîtra quelques années plus tard. Bien qu’il ait parfaitement conscience de l’étroitesse de Ricardo et du caractère dépassé de ses théories, il y accepte encore sa théorie de la monnaie et de la rente. Certes, il montre déjà ce qu’il y a dans celle-ci d’illogique du point de vue de Ricardo lui-même. Mais, avant de le réfuter, il lut faut élaborer dans le détail sa propre doctrine économique, qui n’est encore fixée que dans ses rudiments.

On sait comment la révolution de 1848 arracha Marx à ses études et la place qu’il prit dans le combat pour la révolution démocratique en Allemagne. Il faudra attendre son exil et son installation à Londres en 1850 pour qu’il puisse reprendre ses recherches d’économie politique. Il y était placé à un poste d’observation idéal, au cœur même du pays qui avait élaboré le plus parfaitement cette théorie de la société bourgeoise qu’est l’économie politique classique. La riche documentation du British Museum, le nouveau stade de développement dans lequel était entrée la vie économique avec la découverte de l’or australien et californien sont pour lui autant de sources d’observation et d’étude. Dès le numéro de la revue Neue Rheinische Zeitung qui paraît à l’automne 1850, il dresse le bilan de la vie économique des dernières années, avec sa crise économique de 1847 et la prospérité retrouvée dans les années 48 et 49, et il en tire la conclusion suivante :

Dans cette prospérité générale, où les forces productives de la société bourgeoise se développent avec toute la luxuriance dont elles sont susceptibles dans le cadre des rapports bourgeois, il ne peut être question d’une véritable révolution. Une telle révolution n’est possible que dans des périodes où ces deux facteurs, les forces de production modernes et les formes de production bourgeoises, entrent en conflit. Les différentes querelles auxquelles se livrent présentement les représentants des diverses fractions des partis de l’ordre sur le continent et dans lesquelles ils se compromettent réciproquement, bien loin de donner l’occasion de révolutions nouvelles, ne sont au contraire possibles que parce que la base des rapports est momentanément si sûre et, ce que la réaction ne sait pas, si bourgeoise. Toutes les tentatives de réaction arrêtant le développement bourgeois s’y briseront aussi sûrement que toute indignation morale, ou toutes les proclamations enthousiastes des démocrates. Une nouvelle révolution ne sera possible qu’à la suite d’une nouvelle crise. Mais elle est aussi sûre que celle-ci [2].

Une période de calme relatif s’annonce dont Marx va profiter pour pousser ses recherches économiques. Chaque jour il travaille au British Museum. Il progresse rapidement et, le 2 avril 1851 déjà, il annonce à Engels :

J’en suis au point que dans cinq semaines j’en aurai fini de toute cette scie économique. Et cela fait, j’élaborerai l’économie à la maison et, au Museum, je me mettrai à une autre science. Ça commence à m’ennuyer. Au fond, cette science n’a plus progressé depuis A. Smith et D. Ricardo, malgré tout ce qui a été fait dans des études isolées, souvent ultra-délicates [3].

Mais celui-ci lui répond avec prudence :

Tant que tu as encore à lire un livre tenu pour important, tu ne pourras pas te mettre à écrire [4].

En fait c’est dans une masse d’ouvrages économiques que Marx est plongé et il n’en verra pas la fin si tôt. Mais la vie qu’il mène est très dure. Ces années comptent parmi les plus difficiles qu’il connaîtra. Il est pratiquement sans ressources, et il lui faut faire face aux besoins d’une famille qui s’accroît. Pour pallier la misère, Marx accepte de se livrer, pour le New York Daily Tribune, à une besogne de correspondant qui va lui prendre une grosse partie de son temps, malgré l’aide dont Engels ne sera jamais avare. Il acceptera même d’écrire des notices pour l’encyclopédie que dirige Dana, un des éditeurs du quotidien. Sa collaboration au journal durera pratiquement à un rythme assez régulier jusqu’en 1862, et si nous lui devons toute une série d’articles précieux qui témoignent de l’attention avec laquelle Marx suivait le déroulement des événements politiques, elle n’en a pas moins retardé la maturation et la mise au point de son œuvre économique.

Cependant, en 1857, la crise qui s’est amorcée depuis deux ans et dont Marx et Engels ont soigneusement noté les signes annonciateurs dans leur correspondance, entre dans une phase critique. Les spéculations financières en France et en Allemagne, l’effondrement des cours à New York, quelques krachs industriels retentissants indiquent que le monde économique va connaître des bouleversements profonds.

Il ne sera pas si facile à la Révolution de retrouver une table rase aussi belle que cette fois-ci... Heureusement... ce n’est qu’en ayant du cœur au ventre et la détermination la plus résolue qu’on pourra faire quelque chose, car on n’aura plus à craindre un reflux aussi rapide qu’en 1848,

remarque Engels dans sa lettre à Marx du 17 novembre 1856 [5]. Et le 11 juillet 1857, Marx note, dans une lettre à Engels :

La révolution s’approche, ainsi que le montre la marche du Crédit Mobilier et les finances de Bonaparte en général [6].

Dans leur esprit, l’explosion révolutionnaire est donc liée à la crise et « aussi sûre que celle-ci ». Mais cette fois, pensent-ils, le capitalisme aura beaucoup plus de peine à rétablir la situation qu’il y a dix ans et, dans le camp socialiste, bien des illusions ont disparu, ce qui permettra une action plus énergique et plus claire.

Pour Marx, ces considérations ont aussi un autre sens. En étudiant l’économie classique, il est arrivé à un certain nombre de conclusions qui mettent en lumière les contradictions fondamentales du régime bourgeois et les impasses auxquelles aboutit l’œuvre de ses théoriciens. La classe ouvrière peut disposer maintenant d’une base scientifique pour fonder son action révolutionnaire. Et il est urgent d’exposer cette critique de l’économie capitaliste à laquelle Marx a travaillé depuis sept ans. N’écrira-t-il pas à Engels, le 8 décembre 1857 :

Je travaille comme un fou, toutes les nuits, à faire la synthèse de mes études économiques afin d’avoir mis au clair au moins les grandes lignes avant le déluge [7].

Les études auxquelles Marx s’est livré sont déjà assez poussées pour qu’il envisage tout de suite de passer à la rédaction de ses conclusions. Et dès le 23 août 1857 il commence à écrire une introduction à la critique de l’économie politique qui constitue le premier en date des travaux originaux, fruits de ses recherches personnelles dont l’aboutissement sera Le Capital [8]. Le plan qu’il adopte montre que déjà cette critique de l’économie politique est extrêmement claire dans son esprit. Examinant à la suite les unes des autres les grandes catégories adoptées par les savants bourgeois, il montre quelle est leur imprécision et met en lumière leurs rapports dialectiques. Par là même il définit sa propre méthode qui s’oppose aussi bien à la classification abstraite des concepts généraux de l’économie qu’à leur étude dans l’ordre où ils se sont présentés historiquement. Les phénomènes économiques apparaissent, au stade de développement qu’est le capitalisme, sous un aspect qui permet leur étude somme toute à l’état pur. Il faut partir du concept pour remonter à l’abstrait, et, une fois les concepts clairement établis, revenir vers le concret pour les enrichir de toute la complexité de leurs déterminations. C’est donc une étude de méthodologie que représente à vrai dire celle introduction ; elle montre que Marx a déjà élaboré une critique assez poussée de la science bourgeoise de l’économie politique pour en déceler les vices de méthode et s’élever au point de vue philosophique. Mais, en la rédigeant, Marx sent lui-même qu’elle est plutôt une mise au point de ses réflexions personnelles qu’une véritable introduction. Aussi, à partir du point IV se contente-t-il de noter des titres de rubriques, les faisant suivre de notations destinées en fait à une rédaction dont il entrevoit déjà le cadre. Et quand ses projets auront pris forme avec la Contribution à la critique, il dira dans la préface :

Je supprime une introduction générale que j’avais ébauchée, parce que, réflexion faite, il me paraît qu’anticiper sur des résultats qu’il faut d’abord démontrer ne peut être que fâcheux, et le lecteur qui voudra bien me suivre devra se décider à s’élever du singulier au général.

Marx voit s’esquisser le plan d’une œuvre d’ensemble. Aussi, dès octobre 1857, va-t-il noter sur des cahiers les résultats de ses recherches et formuler ses propres découvertes. Travaillant de nuit la plupart du temps, il va remplir sept cahiers [9] jusqu’au mois de mars où une grave crise de santé, consécutive à ce surmenage, va l’obliger à arrêter ses travaux pendant trois mois. Ces manuscrits, qui constituent un gros volume de près de 1100 pages, sont composés selon un plan qui comprend deux grandes parties : le chapitre de l’argent et le chapitre du capital.

Dans l’ensemble, le problème central, celui de la plus-value, est élucidé pour lui. Mais il s’agit maintenant d’ordonner et de clarifier les détails qui lui sont apparus au cours de ses recherches. Selon la méthode qui lui est familière, il prend pour base un auteur dont il discute les théories, exposant par là même les siennes. Ainsi, il part de la théorie proudhonienne de la monnaie et lui oppose ses propres idées. Mais, chemin faisant, il parvient à des découvertes [10], par exemple sur le rapport de la valeur et de l’argent, sur le rôle de l’argent, marchandise particulière aux aspects contradictoires de mesure des prix et de moyen d’échange. Et peu à peu il voit s’élargir son plan primitif et s’ébaucher les grandes lignes de ce qui sera Le Capital.

La lettre que Marx écrit à Lassalle le 2 février 1858 [11] confirme absolument la chose. Après avoir dit que depuis quelques mois il a entrepris l’élaboration finale de ses travaux économiques, il ajoute :

Mais la chose n’avance que très lentement ; dès que l’on veut en finir avec des sujets dont on a fait depuis des années l’objet principal de ses recherches, ils ne cessent d’apparaître sous de nouveaux aspects et de vous donner des scrupules...

Le travail dont il s’agit en premier est la critique des catégories économiques ou, si tu préfères, l’exposé critique du système de l’économie bourgeoise. C’est à la fois l’exposé du système et, par le biais de l’exposé, sa critique. Je n’ai pas la moindre idée du nombre de feuillets d’imprimerie qu’il faudra pour le tout. Si j’avais le temps, le loisir et les moyens de mettre au point l’ensemble avant de le soumettre au public, je le condenserais beaucoup, car j’ai toujours aimé cette méthode. Mais ainsi (cela vaut peut-être mieux pour que le public comprenne, mais cela nuit à coup sûr à la forme), imprimée sous forme d’une suite de fascicules, la chose s’étendra nécessairement un peu.

Et pour la première fois Marx expose le plan de son travail :

L’exposé, je veux dire la manière, est tout à fait scientifique, donc ne contrevient pas aux règlements de police au sens habituel. Le tout est divisé en six livres : 1. Du capital (avec quelques chapitres préliminaires) ; 2. De la propriété foncière ; 3. Du salariat ; 4. De l’État ; 5. Le commerce international ; 6. Le marché mondial. Je ne puis naturellement m’empêcher de soumettre d’autres économistes à la critique, en particulier de polémiquer contre Ricardo, dans la mesure où, même lui, parce que bourgeois, il est obligé de commettre des bévues, du point de vue strictement économique. Mais, dans l’ensemble, la critique et l’histoire de l’économie politique et du socialisme devraient faire l’objet d’un autre travail. Enfin une brève esquisse historique du développement des catégories et des rapports économiques devrait faire l’objet d’un troisième.

Lassalle se met en quête d’un éditeur et, dès le 3 mars, demande à Marx des précisions sur les conditions du contrat qu’il pourrait signer. Le 26 mars, il lui annonce l’accord de l’éditeur Franz Duncker qui paiera à Marx 3 friedrichs d’or (soit 17 taler) par feuille d’imprimerie, alors que les professeurs d’université n’en reçoivent que deux. Il semble que l’avenir de l’œuvre économique de Marx soit assuré, il ne lui reste plus qu’à passer à la rédaction définitive.

Malheureusement, au moment où ces bonnes nouvelles arrivaient à Londres, Marx avait dû interrompre son travail et s’aliter. Les nuits sans sommeil, les tracas financiers, son travail de correspondant au New York Tribune avaient eu raison de sa santé et une grave crise de foie s’était déclarée. Au printemps, il est assez remis pour aller faire, du 6 au 20 mai, chez Engels, à Manchester, un séjour qui lui fera le plus grand bien. Le 31 mai, de retour à Londres, il écrit à Engels qu’il se sent « en forme » et va se remettre au travail. Mais entre temps son projet primitif s’était précisé. Le 2 avril 1858, il avait fait à Engels l’exposé de son plan [12] qui prévoit maintenant pour la première partie, le capital, ces quatre rubriques : A) le capital en général ; B) la concurrence ; C) le crédit ; D) le capital par actions. Le premier chapitre, le capital en général, se subdivise lui-même en : 1. La valeur ; 2. L’argent, a) l’argent comme mesure, b) l’argent comme moyen d’échange ou la circulation simple, c) l’argent comme monnaie ; 3. Le capital. Pendant son séjour à Manchester, il avait discuté de son projet avec Engels, qui lui avait déjà apporté, lors de la rédaction des « cahiers », tout le fruit de son expérience commerciale. Bref, quand il retrouve ses notes, il juge nécessaire de faire un index de ses sept carnets [13]. Il veut y voir clair avant d’entreprendre la rédaction définitive.

L’été amène une nouvelle interruption de travail. D’abord sa situation financière est devenue de plus en plus difficile. La santé de Mme Marx exige absolument un changement d’air et Marx passe une partie de son temps en quête de créanciers susceptibles d’escompter un prêt à long terme qu’Engels lui a consenti, mais qu’il ne pourra verser que dans quelques mois. Ensuite il continue à travailler ferme pour le journal de New York et l’encyclopédie de Dana qui sont ses uniques sources de revenu. Enfin la maladie de foie, à laquelle le séjour à Manchester et la pratique de l’équitation avaient apporté quelque soulagement, reprend avec les chaleurs. Marx se sent incapable d’écrire. Ce n’est qu’en septembre qu’il pourra se remettre à son travail de rédaction. Il écrit en effet le 21 septembre à Engels, après avoir rappelé son mauvais état de santé, l’été durant :

C’est aussi pour cette raison que mon manuscrit ne partira que maintenant (dans deux semaines), mais deux fascicules d’un seul coup. Bien que je n’aie eu rien d’autre à faire que de remettre en bon style des choses déjà écrites, il m’arrive de rester des heures avant d’avoir pu mettre debout quelques phrases [14].

En réalité, l’œuvre grandit entre ses mains. En reprenant ses notes et en les mettant en /orme, Marx développe plus à fond certaines parties et il rédige en trois cahiers un nouveau texte, qui n’est pas encore d’ailleurs la Contribution à la critique. Une partie de ces manuscrits a été retrouvée, sous la forme de deux cahiers baptisés « version primitive » de la Contribution [15]. C’est apparemment la fin de ce travail que nous possédons. Il commence en effet par l’étude de l’argent en tant que monnaie, ce qui correspond à la troisième partie du chapitre II de la Contribution. On y trouve pour l’essentiel les mêmes rubriques que dans l’œuvre définitive. Mais Marx reste fidèle à son plan antérieur et traite ici pour la première fois de la transformation de l’argent en capital, partie qui ne sera pas reprise avant le Livre I° du Capital. De même on y trouve un chapitre sur « les manifestations de la loi d’appropriation dans la circulation simple ». Ces cahiers sont un texte essentiel pour comprendre clairement l’élaboration de la pensée économique de Marx. D’abord ils contiennent des éléments nouveaux sur l’origine du mode de production capitaliste. D’autre part, on y trouve des formulations d’une extrême importance qu’on ne retrouvera plus nulle part, ni chez Marx ni chez Engels. Enfin ces manuscrits, et ce n’est pas là leur moindre intérêt, sont encore rédigés dans un langage philosophique très proche du vocabulaire hégélien, et l’on y voit Marx se livrer à une déduction des diverses déterminations du capital en partant du concept même de capital. Ils constituent donc la véritable charnière entre la pensée philosophique de la jeunesse et l’œuvre scientifique de la maturité. Leur étude systématique sera de nature à enrichir très sensiblement notre connaissance de l’évolution de Marx et de sa méthode.

Cependant, Lassalle s’inquiète de ne pas voir arriver le manuscrit promis. Le 12 novembre 1858, Marx lui écrit une lettre très importante où il lui dit notamment :

Pour ce qui est du retard dans l’envoi du manuscrit, tout d’abord la maladie m’en a empêché et ensuite il m’a fallu rattraper d’autres travaux rémunérateurs en retard. Mais la véritable raison est la suivante : j’avais la matière devant moi, il ne s’agissait plus que de la forme, Or, dans tout ce que j’écrivais, je sentais à travers le style la maladie de foie. Et j’ai deux raisons de ne pas permettre à cette œuvre d’être gâchée par des causes relevant de la médecine :

1. Elle est le résultat de quinze années d’études, donc du meilleur temps de ma vie.

2. Elle représente pour la première fois d’une façon scientifique une importante manière de voir les rapports sociaux. C’est donc mon devoir à l’égard du parti que la chose ne soit pas défigurée par cette manière d’écrire maussade et raide qui est le propre d’un foie malade.

Je n’aspire pas à l’élégance de l’exposé, mais seulement à écrire à ma manière ordinaire, ce qui, pendant ces mois de souffrance, m’a été impossible, sur ce sujet du moins, puisque dans le même temps j’ai été dans l’obligation d’écrire au moins deux volumes d’éditoriaux en anglais de omnibus rebus et quibusdam aliis [16] et qu’en conséquence je les ai écrits. Je pense que si cet état de choses est présenté à M. Duncker même par quelqu’un de moins habile que toi, il ne pourra qu’approuver mes procédés, qui, en ce qui le concerne en tant que libraire, se ramènent tout simplement au fait que je cherche à lui donner pour son argent la meilleure marchandise possible.

J’aurai fini dans quatre semaines environ, car à proprement parler je viens seulement de commencer à écrire. Autre chose, mais que tu n’auras à défendre qu’à l’arrivée du manuscrit : Il est vraisemblable que la première section : Le capital en général prendra tout de suite deux fascicules ; à la mise au net, je trouve en effet qu’ici, où il s’agit d’exposer la partie la plus abstraite de l’économie politique, trop de concision rendrait la chose indigeste pour le lecteur. Mais, d’autre part, cette deuxième section doit paraître en même temps. L’enchaînement interne l’exige, et tout l’effet en dépend [17].

C’est donc vers cette date que Marx entreprend la rédaction définitive de ce qui sera la Contribution à la critique de l’économie politique. Comme la grosseur moyenne des fascicules était estimée, dans les premiers accords, à quatre feuillets d’imprimerie, il s’aperçoit déjà que la matière à traiter dépassera ce volume. Il explique lui-même les raisons de son retard dans sa lettre à Engels du 29 novembre 1858, et il ajoute, après avoir mentionné son mauvais état physique et ses soucis financiers :

Enfin, la première section a pris plus d’extension ; en effet, les deux premiers chapitres, dont le premier, la marchandise, n’était pas du tout rédigé dans le premier brouillon, et dont le second, l’argent ou la circulation simple, n’était que très brièvement ébauché, ont été développés avec plus d’ampleur que je ne l’avais en vue à l’origine [18].

Le travail continue pendant tout le mois de décembre et le début de janvier. Enfin, le 15 janvier 1859, il peut annoncer à Engels :

Le manuscrit fait à peu près 12 feuillets d’imprimerie (3 fascicules) et - tiens-toi bien - quoi qu’il ait pour titre : Le Capital en général, ces fascicules ne comportent encore rien sur le capital, mais seulement les deux chapitres : 1. La marchandise, 2. L’argent ou la circulation simple. Tu vois donc que la partie élaborée dans le détail (en mai, lorsque je suis allé te voir) ne paraît pas encore. Mais cela est bon à deux points de vue. Si la chose marche, le troisième chapitre, Du Capital, pourra suivre rapidement. En second lieu, comme, de par la nature des choses, ces sagouins ne peuvent pas réduire leur critique, pour la partie publiée, à de simples injures tendancieuses et que le tout a l’air extrêmement sérieux et scientifique, j’oblige ces canailles à prendre ensuite plutôt au sérieux mes conceptions du capital. D’ailleurs, je pense que, mises à part les fins pratiques, le chapitre sur l’argent sera intéressant pour les spécialistes [19].

Cette fois l’œuvre touche bien à sa fin. Mais d’ultimes difficultés surgissent. Le 21 janvier 1859, Marx écrit encore à Engels :

Le malheureux manuscrit est terminé, mais ne peut être expédié, car je n’ai pas un farthing pour l’affranchir et l’assurer. C’est nécessaire, car je n’en possède aucune copie. Aussi me vois-je obligé de te prier de m’envoyer un peu d’argent d’ici lundi...

Et Marx ajoute avec une amère ironie :

Je ne crois pas qu’on ait jamais écrit sur « l’Argent » en en manquant à ce point. La plupart des auteurs qui en ont traité étaient profondément en paix avec le sujet de leurs recherches [20].

Naturellement Engels vole au secours de son ami et le manuscrit peut enfin partir le 25 janvier. Les soucis n’étaient pas cependant finis. Duncker tarde à accuser réception du colis. Et ce n’est que le 9 février que Marx est rassuré. Il peut maintenant envoyer la préface, datée de janvier 1859, ce texte admirable par sa clarté et Sa concision, qui donne, avec le rappel de la carrière de Marx, cette immortelle définition du matérialisme historique qui compte parmi les plus belles pages de la littérature marxiste.

Le livre paraîtra au début de juin - le 1er juin si nous en croyons une lettre de Lassalle - tiré à mille exemplaires. Il ne semble pas que la Contribution à la critique de l’économie politique ait eu l’écho que Marx en attendait. Si l’on excepte les deux articles qu’Engels écrivit dans Das Volk, journal qui paraissait à Londres [21], on ne relève pas dans la presse allemande de recension. La conspiration du silence est bien organisée autour de l’œuvre de Marx. Sans doute le livre était-il d’une lecture assez difficile et, dans sa lettre à Kugelmann du 28 décembre 1862, Marx le reconnaît lui-même :

Dans le premier fascicule le mode d’exposition était certes très peu populaire. Cela tenait soit à la nature abstraite du sujet, soit à la place limitée qui m’était prescrite, soit au but de l’ouvrage... Des tentatives scientifiques pour révolutionner une science ne peuvent jamais être vraiment populaires... Je me serais toutefois attendu, par contre, à ce que les spécialistes allemands, ne fut-ce que par décence, n’ignorent pas aussi totalement mon travail. J’ai en outre fait cette expérience, nullement réjouissante, qu’en Allemagne, des camarades de parti qui se sont depuis longtemps occupés de cette science, qui, en privé, se sont livrés dans leurs lettres à des transports d’admiration et de louanges excessives sur le fascicule I, n’ont pas fait le moindre geste pour écrire une critique ou même seulement insérer la table des matières dans des revues qui leur étaient accessibles [22]. Si c’est là la tactique du parti, j’avoue que son secret m’est impénétrable.

Si ce livre ne connut pas lors de sa publication le succès qu’il méritait, s’il n’y eut pas de réédition du vivant de Marx, nous ne pouvons plus le séparer du reste de son œuvre économique. Il n’en était pour lui que le début. Et il comptait bien, après s’être un peu reposé, en continuer la rédaction. Mais, une lois de plus, elle allait être interrompue. L’année 1860 allait amener l’affaire Vogt, et Marx va passer une partie de son temps à rassembler les documents nécessaires à la rédaction de son Herr Vogt. Puis c’est au début de 1862 que sa source de revenus essentielle, les correspondances du New York Tribune, va tarir. Il sera dans une situation financière désespérée, songeant même à entrer comme employé dans une compagnie de chemins de fer pour assurer la subsistance de sa famille. En fait ce n’est guère qu’à partir de 1863 qu’il se remettra à ses travaux économiques et Le Capital ne paraîtra qu’en 1867. Mais ce qui devait être le chapitre suivant de la Contribution à la critique de l’économie politique sera entre temps devenu le grand ouvrage que l’on connaît. Le plan a changé et la critique de l’économie politique ne figure plus que comme sous-titre dans le nouvel ouvrage. Dans la préface, Marx écrira :

L’ouvrage dont je livre au publie le premier volume forme la suite d’un écrit publié en 1859 sous le titre de : Critique de l’économie politique. Ce long intervalle entre les deux publications m’a été imposé par une maladie de plusieurs années.

Afin de donner à ce livre un complément nécessaire, j’y ai fait entrer, en le résumant dans le premier chapitre, l’écrit qui l’avait précédé. Il est vrai que j’ai cru devoir, dans ce résumé, modifier mon premier plan d’exposition. Un grand nombre de points, d’abord simplement indiqués, sont ici développés amplement, tandis que d’autres, complètement développés d’abord, ne sont plus qu’indiqués ici. L’histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie, par exemple, a été écartée ; mais, par contre, le lecteur trouvera dans les notes du premier chapitre de nouvelles sources pour l’histoire de cette théorie [23].

Lorsque Marx parle des points « qui ne sont plus qu’indiqués » dans Le Capital, il pense évidemment au chapitre sur l’argent. Et il est de fait que nous avons dans la Contribution à la critique l’exposé le plus complet de la théorie de l’argent chez Marx. Il y traite de questions de la circulation monétaire et de la théorie de la monnaie qui ne seront plus soulevées que dans le Livre Ill du Capital, une fois qu’auront été étudiés le procès de production et le procès de circulation. Il est donc difficile de considérer cette œuvre comme un simple commencement et Le Capital comme sa suite. Si l’analyse de la marchandise n’y est encore qu’ébauchée et sera plus amplement développée dans le Livre I°, par contre, dans le domaine de la théorie de l’argent, l’ouvrage nous fait déjà entrevoir les contours de l’œuvre entière. C’est ce qui donne au livre sa figure originale, ce qui en fait le complément des autres études économiques de Marx. C’est une œuvre dont rien ne peut remplacer la lecture et qui sera la source de fécondes méditations.

La traduction que nous présentons de la Contribution à la critique de l’économie politique a étéflaite d’après l’édition publiée à Berlin en 1951. Ce texte, reprenant celui de 1859, est cependant amélioré par la prise en considération des corrections et notes de bas de page que comportait l’exemplaire personnel de Marx, dont les photocopies se trouvent à l’Institut du marxisme-léninisme à Moscou.

Pour l’Introduction, nous avons comparé avec le texte du manuscrit tel qu’il est publié au début des Grundrisse. Ceci nous a amené à rétablir le texte de Marx sur des points où Kautsky avait jugé bon de le modifier ou de le corriger et souvent avec peu de bonheur. Nous donnons en note la version de Kautsky.

Enfin nous publions pour la première lois en français la traduction de la version primitive, telle qu’elle est imprimée dans l’édition des Grundrisse der Kritik der politischen Œkonomie (Moscou, 1939-1941).

Il nous reste à remercier les traducteurs, MM. Husson et Badia, ainsi que toutes les personnes qui ont collaboré à la mise au point de cette édition, et ; en particulier, M. Auguste Cornu.

On trouvera en fin de volume les index habituels.

E.Botigelli

Avril 1957.

Notes

[1] Dans une lettre à R. Fischer du 6 avril 1893, Engels écrit : « J’ai toujours entendu dire a Marx que c’est précisément en s’occupant de la législation sur les vols de bois et de la situation des paysans de la Moselle qu’il s’est vu renvoyé de la politique pure aux relations économiques et qu’il est venu au socialisme. » (Cité par A. CORNU : Karl Marx u. Fr. Engels. tome I, 1818-1844, p. 344, Berlin, 1954.)

[2] MEHRING : Aue dem literarischen Nachlass von Karl Marx und Friedrich Engels..., tome III, pp. 467-468.

[3] MEGA III/I, p. 180. Les passages en Italique sont en français dans le texte.

[4] Ibid., p. 184.

[5] MEGA III/2, p. 166.

[6] Ibid., p. 201.

[7] MEGA III/2, p. 253.

[8] Publiée pour la première fois dans la Neue Zeit, cette introduction reste un texte essentiel qui nous éclaire à la fois sur la méthode de travail de Marx et sur le degré de maturité auquel sa théorie était déjà parvenue avant même qu’il rédige la Contribution à la critique de l’économie politique. On la trouvera dans notre édition à la page 149.

[9] Ces manuscrits, publiés en volume à Moscou en 1939 et 1441, sont connus maintenant sous le titre : Grundrisse der Kritik der politischen Œkonomie (Robentwurf).

[10] Voir à ce sujet sa lettre à Fr. Engels du 14 janvier 1868 (MEGA III/2, p. 274).

[11] Voir dans : Ferdinand LASALLE : Nachgelassene Briefe und Schriften, hrsg. von Gustav Mayer, III. Bd, pp. 116-117 (Berlin, 1922).

[12] Voir la lettre du 2 avril 1858 à Marx dans MEGA III/2, pp. 308-312.

[13] Cet index se trouve dans l’édition des Grundrisse, pp. 951-967.

[14] MEGA III/2, p. 838.

[15] Ces manuscrits ont été publiés dans l’édition des Grundrisse, pp. 871-947. Étant donné l’intérêt de ce texte pour la connaissance de la pensée de Marx, nous l’avons joint à notre édition où on le trouvera pp. 177-256.

[16] Sur toutes sortes de sujets et d’autres encore.

[17] LASALLE : Nachgelassens Schriften, tome III., p. 136.

[18] MEGA III/2, p. 849.

[19] MEGA III/2, p. 358.

[20] MEGA III/2, p. 857.

[21] Ces deux articles figurent dans , K. MARX et F. ENGELS : Études philosophiques, Éditions Sociales, 1951, pp. 77-87.

[22] Marx pense sans doute à Lassalle qu’il avait prié directement de faire une critique dans la revue de la maison Brockhaus.

[23] Le Capital, 3. B., 1948, tome I, p. 17.

La sainte famille

La Sainte Famille est le premier ouvrage que Marx et Engels aient rédigé et publié en commun. À vrai dire, il était déjà arrivé que leurs signatures voisinent : dans la Rheinische Zeitung (Gazette rhénane) d’abord, dans les Deutsch-Französiche Jahrbücher (Annales franco-allemandes) ensuite, et Marx fera fréquemment référence à cette revue dans La Sainte Famille, précisément. Mais avec La Sainte Famille il s’agit d’une véritable collaboration. Et cette collaboration, on le, sait, se poursuivra désormais sans interruption entre les deux amis, jusqu’à ce que la mort de Marx vienne y mettre un terme.

Marx et Engels se rencontrent à Paris à la fin d’août 1844. Au cours des dix jours qu’ils passent ensemble, ils décident d’écrire en commun un ouvrage polémique contre les frères Bauer et leurs partisans, qui éditent une revue, l’Allgemeine Literatur-Zeitung [Gazette littéraire universelle]. Le livre s’intitulera Kritik der kritischen Kritik. Gegen Bruno Bauer und Consorten [Critique de la Critique critique. Contre Bruno Bauer et consorts]. Ils se répartissent aussitôt les chapitres et rédigent la préface sans plus tarder. Engels se met immédiatement au travail et écrit sur-le-champ sa part de ce qui, au début, semble ne devoir pas dépasser l’ampleur d’un bref pamphlet. Engels parti, Marx travaille sur le sujet jusqu’à la fin novembre et de semaine en semaine, sous sa plume, l’ouvrage s’enfle sans cesse : Marx utilise pour cette rédaction une partie de ses notes, les Manuscrits économico-philosophiques, qu’il venait de jeter sur le papier au printemps et à l’été 1844 ; il se servira également de ses notes sur la Révolution française.

L’ouvrage définitif est donc pour l’essentiel l’œuvre de Marx. Engels n’en a pas écrit le dixième. (Dès la première édition, on indiquait dans la table des matières, comme nous l’avons fait, quels chapitres revenaient à chacun des deux auteurs.)

La brochure initiale était devenue un véritable livre qui, en petit format, dépassait vingt placards. Du coup, il n’avait pas besoin, selon les règlements en vigueur dans plusieurs États allemands, d’être soumis préalablement à la censure.

Au moment d’envoyer le manuscrit à l’imprimeur, Marx lui donne son titre définitif : La Sainte Famille ou Critique... etc. L’ouvrage, imprimé sans retard, sort en février 1845, des presses de la Literarische Anstalt (J. Rütten), à Francfort-sur-le-Main.

La Sainte Famille est une façon plaisante de désigner les frères Bauer et leurs partisans jeunes-hégéliens qui se groupaient autour de l’Allgemeine Literatur-Zeitung. Marx et Engels critiquent les conceptions idéalistes des frères Bauer, leur éloignement de la vie réelle et leur penchant à mener des joutes oratoires abstraites dans les domaines de la philosophie et de la théologie. Ces Jeunes-hégéliens, qui inclinaient au subjectivisme, ne voyaient dans les masses populaires qu’une matière inerte, un poids mort dans le processus historique, proclamant en revanche que les personnalités élues, et eux-mêmes en particulier, porteurs de « l’esprit », de la « critique absolue », étaient les créateurs de l’histoire. Ils voyaient l’obstacle décisif sur le chemin d’une évolution progressive de l’Allemagne, non dans l’ordre social réactionnaire qui y régnait alors, mais seulement dans les idées dominantes, en particulier dans la religion. De ce fait, ils ne s’élevaient pas contre cet ordre social, mais seulement contre les idées dominantes [1].

La Sainte Famille est donc à l’origine essentiellement une œuvre polémique, un pamphlet. Elle souffre, comme L’Idéologie allemande, qui est de la même veine et vise, pour une bonne part, les mêmes adversaires — d’ailleurs bien des pages de ces deux œuvres rendent un son très voisin — de cette origine. D’abord parce que sont oubliés ou inconnus aujourd’hui les textes que Marx et Engels discutent, réfutent ou ridiculisent. Pour le lecteur actuel, La Sainte Famille souffre de la minceur de ces prétextes. Qui lit encore les brochures d’Edgar ou même de Bruno Bauer ? Qui, en Allemagne ou en France, s’intéresse aux commentaires détaillés qu’inspira à Franz Zychlin von Zychlinski (Szeliga) l’ouvrage d’Eugène Sue : Les Mystères de Paris ? Même ceux qui sourient ou s’attendrissent encore à la lecture des malheurs de Fleur-de-Marie, du Chourineur ou du Maître d’École, hésiteraient à considérer que ces héros de mélodrame expriment exactement le comportement, le mode de penser et d’agir de telle ou telle couche sociale de l’époque, au point qu’en faisant leur critique on s’attaque à la société dont ils sont issus et qu’ils reflètent.

D’autre part la critique de Marx s’attache trop souvent à la forme, à l’expression souvent maladroite ou ridicule, il est vrai, de la pensée de ses adversaires. Détachées de leur contexte, ces formules de Bauer, Szeliga ou Faucher, indéfiniment ressassées, produisent une impression fastidieuse, comme le note Lénine lui-même [2].

Pourtant Lénine n’a pas hésité à lire La Sainte Famille la plume à la main et à en recopier de longs passages. C’est que cet ouvrage polémique est pour Marx et Engels l’occasion « de régler [leurs] comptes avec [leur] conscience philosophique d’autrefois [3] », et que, dépassant le point de vue de Feuerbach — dont ils font ici encore l’éloge — ils commencent à « remplacer... le culte de l’homme abstrait... par la science des hommes réels et de leur développement historique [4] ». Autrement dit, ils commencent à élaborer les principes du matérialisme historique.

Dans La Sainte Famille, Marx, s’il emploie encore la terminologie hégélienne, se détourne de la philosophie de Hegel. Commentant les pages de La Sainte Famille consacrées à Proudhon, — à cette époque, Marx, à Paris, a de longues discussions avec lui — Lénine écrit :

« Marx quitte ici la philosophie hégélienne et s’engage sur le chemin du socialisme. Cette évolution est évidente. On voit ce que Marx a déjà acquis et comment il passe à un nouveau cercle d’idées [5]. »

En particulier, dénonçant le rôle attribué aux idées par les Jeunes-hégéliens, Marx va insister sur l’importance, dans les transformations sociales de l’action pratique des hommes.

« Des idées, ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien état du monde, écrit-il, elles ne peuvent jamais que mener au-delà des idées de l’ancien état de choses. Généralement parlant, des idées ne peuvent rien mener à bonne fin. Pour mener à bonne fin des idées, il faut des hommes qui mettent en jeu une force pratique [6]. »

Et encore d’Engels :

« L’histoire ne fait rien... C’est au contraire, l’homme, l’homme réel et vivant, qui fait tout cela... et livre tous ces combats [7]. »

Plus loin, Marx précise quelle catégorie d’hommes réels et vivants « critiquent » la société telle qu’elle existe actuellement. Ce sont « les membres travailleurs de la société qui souffrent, sentent, pensent et agissent en hommes. C’est pourquoi leur critique est en même temps pratique [8]. »

C’est surtout dans la partie consacrée à Proudhon qu’est affirmé le rôle révolutionnaire du prolétariat :

« L’homme, dans le prolétariat, s’est perdu lui-même... il est contraint... de se révolter contre une pareille inhumanité... Or il ne peut se libérer lui-même sans abolir ses propres conditions de vie. Il ne peut abolir ses propres conditions de vie sans abolir toutes les conditions de vie inhumaines de la société actuelle [9]. »

Et Marx montre bien qu’il ne s’agit pas de la volonté subjective de tel ou tel prolétaire :

« Il ne s’agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s’agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu’il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être [10]. »

Analysant les rapports de ces pôles opposés que sont « le prolétariat et la richesse », Marx montre qu’ils sont tous deux issus de la propriété privée. Et il explique comment cette propriété privée porte en elle-même les causes de sa destruction :

« Dans son mouvement économique la propriété privée s’achemine d’elle-même vers sa propre dissolution, mais... uniquement par une évolution indépendante d’elle... que conditionne la nature des choses... Le prolétariat exécute la sentence que la propriété privée prononce contre elle-même en donnant naissance au prolétariat [11]. »

Une partie de ces idées se trouve certes chez Proudhon dont Marx prend la défense contre les attaques d’Edgar Bauer et chez les autres socialistes français dont Marx connaît bien les œuvres. Mais sur certains points Marx va plus loin. Le passage suivant n’est-il pas une première formulation du concept de « rapports de production » dont on sait l’importance qu’il prend dans la théorie marxiste ?

« Proudhon n’a pas réussi à donner à cette idée un développement adéquat. L’idée... que c’est l’objet comme être pour l’homme, comme être objectif de l’homme qui est en même temps l’existence de l’homme pour l’autre homme, sa relation humaine à autrui, le comportement social de l’homme par rapport à l’homme [12]. »

Plus loin, Marx s’interroge, à la suite de Proudhon, sur la « valeur » d’un objet [13]. Et, comme le note Lénine, dans ces pages il est « sur le chemin de la théorie de la valeur-travail [14] ».

Mais ces citations risquent de donner à penser que La Sainte Famille traite essentiellement d’économie politique. Tel n’est point le cas. La polémique contre les frères Bauer est pour Marx et Engels l’occasion de « digressions » ou d’exposés qui touchent à bien des domaines : histoire, philosophie, sociologie, religion, littérature, etc.

Les spécialistes s’intéresseront à l’analyse des personnages d’Eugène Sue et à la critique du pseudo-socialisme de cet auteur. Mais il n’est pas nécessaire d’être philosophe de profession pour s’intéresser au bref aperçu du matérialisme français (ch. VI, pp. 151-160), ni sociologue ou historien pour goûter les remarques sur la question juive et sur la Révolution française (ch. VI).

Ces quelques indications suffiront, pensons-nous, à souligner tout particulièrement l’intérêt que présente La Sainte Famille, pour quiconque veut étudier de plus près le cheminement et l’élaboration de la pensée de Marx [15].

Peut-être peut-on enfin signaler que La Sainte Famille traite à chaque page de problèmes français. La polémique certes vise Bruno Bauer et le groupe de Jeunes-hégéliens qui l’entoure. Mais le débat a lieu à propos d’Eugène Sue et de Proudhon, de la Révolution française et du matérialisme français. Et quand Marx parle de « la Masse », c’est au prolétariat parisien qu’il pense, ce prolétariat dont il commence à avoir une connaissance et une expérience directes. Raison supplémentaire pour le lecteur français de découvrir ou de relire cette œuvre de jeunesse de Marx et d’Engels.

G. Botigelli

Notes

[1] Pour plus de détails sur la polémique entre Marx et Engels et les frères Bauer, on se reportera à l’avant-propos de L’Idéologie allemande.

[2] LÉNINE : Cahiers philosophiques, Éd. Soc., p. 34 : « Le chapitre suivant (VII) commence encore par une critique fastidieuse, pointilleuse » ... « Tout le chapitre VII, en dehors des passages cités, ne contient que chicanes et parodies les plus invraisemblables, se saisit des contradictions les plus insignifiantes et se moque de toutes les bêtises de la Literatur-Zeitung ».

[3] Contribution à la critique de l’économie politique, préface, p. 5, Éd. Soc., 1966. Certes, pour être précis, cette phrase se réfère à L’Idéologie allemande. Mais La Sainte Famille et L’Idéologie ne sont pas seulement proches dans le temps ; les deux ouvrages représentent un travail d’éducation philosophique analogue. L’Idéologie ne fait, de ce point de vue, que continuer ce que La Sainte Famille avait commencé. Que le premier de ces ouvrages n’ait pas été publié en totalité à l’époque tandis que La Sainte Famille a paru tient aux circonstances (difficultés de trouver un éditeur, etc.) et non à la volonté des auteurs.

[4] C’est ce que note Engels dans Ludwig Feuerbach et la fin de la Philosophie classique allemande in Études philosophiques, Éd. Soc., p. 42 : « Mais le pas que Feuerbach ne fit point ne pouvait manquer d’être fait ; le culte de l’homme abstrait qui constituait le centre de la nouvelle religion feuerbachienne devait nécessairement être remplacé par la science des hommes réels et de leur développement historique. Ce développement ultérieur du point de vue de Feuerbach, au-delà de Feuerbach lui-même, Marx l’inaugura en 1845 dans La Sainte Famille. »

[2] Cahiers philosophiques, Œuvres complètes, p. 16.

[5] La Sainte Famille, ch. VI, p. 145.

[6] Ibidem, ch. VI, p. 116.

[7] Ibidem, ch. VI, p. 17.

[8] Ibidem, ch. IV, pp. 47-48.

[9] Ibidem, p. 47.

[10] Ibidem, p. 48.

[11] Ibidem, p. 54.

[12] Ibidem, pp. 61-62.

[13] LÉNINE : Cahiers philosophiques, Œuvres complètes, p. 21.

[15] Pour de plus amples détails, se reporter à la longue introduction d’Émile Bottigelli et à sa traduction des Manuscrits de 1844 (Économie politique et philosophie), Éd. soc., et à l’avant-propos de L’Idéologie allemande, Éd. soc., 1968.

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