English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Les discontinuités de la révolution

Les discontinuités de la révolution

dimanche 18 février 2018, par Robert Paris

Les discontinuités de la révolution

En 1917, la Russie fut le théâtre de la dernière des grandes révolutions bourgeoises européennes. Elle fut aussi le théâtre de la première révolution prolétarienne de l’histoire. Ces deux révolutions n’en firent qu’une, en définitive. Cette fusion, sans précédent dans l’histoire, donna au nouveau régime un dynamisme et une vitalité extraordinaires, mais elle fut aussi la source de tensions, de conflits et de bouleversements catastrophiques.

Au risque de rabâcher des évidences, essayons de dire ce qu’est une révolution bourgeoise. Pour les marxistes comme pour les anti-marxistes, ce furent en Europe Occidentale des révolutions dirigées par la grande bourgeoisie, qui prit la tête d’une insurrection populaire pour s’emparer du pouvoir.

Cette définition est à la source de maintes controverses entre historiens. C’est ainsi, par exemple, que le professeur Hugh Trevor-Roper et Mr Christopher Hill ne sont pas d’accord sur la nature de la révolution de Cromwell ; est-ce ou non une révolution bourgeoise ?

Mais une pareille définition, quelle que puisse être sa paternité, est simpliste et historiquement fausse. L’accepte-t-on, qu’on pourrait fort bien démontrer que cette révolution bourgeoise est purement mythique et qu’il n’y en a, pour ainsi dire, jamais et, même en Occident.

Où sont les capitalistes, les chefs d’entreprise, les commerçants et les banquiers, parmi les chefs des Puritains, les commandants des Ironsides (la cavalerie de Cromwell), au Club des Jacobins, dans les foules qui prirent la Bastille et envahirent les Tuileries ?

On chercherait en vain des membres de la grande bourgeoisie dans les gouvernements révolutionnaires et même post-révolutionnaires, en Angleterre ou en France. C’est la petite bourgeoisie, les citadins pauvres, le petit peuple, les sans-culottes qui formèrent le gros des troupes révolutionnaires.

Leurs chefs, ce furent surtout en Angleterre des « gentlemen-farmers », en France, des avocats, des médecins, des intellectuels. Et, en France comme en Angleterre, l’insurrection déboucha sur une dictature militaire.

Et pourtant le caractère bourgeois de ces révolutions n’aura plus rien de mythique, si nous les jugeons en fonction de critères moins étroits et si nous considérons leurs répercussions globales sur la société. Elles eurent essentiellement pour effet de balayer définitivement les institutions sociales et politiques qui freinaient le développement de la propriété bourgeoise et des rapports sociaux qu’elle entraîne.

Lorsque les Puritains enlevèrent à la Couronne le droit de lever arbitrairement des impôts, lorsque Cromwell assura aux armateurs anglais le monopole du commerce avec les pays étrangers, ou lorsque les Jacobins abolirent les particularismes et les privilèges féodaux, ils créèrent, sans toujours s’en rendre compte, les conditions qui permirent aux industriels, aux commerçants et aux banquiers de conquérir immédiatement le pouvoir économique, et quelques temps après, la suprématie sociale et même politique.

Une révolution bourgeoise est une révolution qui crée les conditions dans lesquelles la propriété bourgeoise peut prospérer. C’est en cela que réside sa spécificité, beaucoup plus que dans l’appartenance sociale de ceux qui mènent concrètement la lutte.

C’est en ce sens que nous pouvons dire que la révolution d’Octobre est la combinaison d’une révolution bourgeoise et d’une révolution prolétarienne, et que toutes les deux pourtant ont été accomplies sous la direction des bolcheviques.

L’historiographie soviétique qualifie généralement de bourgeoise la révolution de Février et réserve l’étiquette de révolution prolétarienne à l’insurrection d’Octobre. Nombre d’historiens occidentaux font de même.

La distinction ne semble pas sans fondement puisque après l’abdication du tsar, en février 17, c’est la bourgeoisie qui prit le pouvoir. Pourtant la combinaison des deux révolutions apparaît dès février. Le tsar et son ultime gouvernement sont renversés par une grève générale et une insurrection massive des ouvriers et soldats, lesquels créent immédiatement leurs Conseils ou Soviets, organes potentiels d’un nouveau régime. Le Prince Lvov et Milioukov sont investis du pouvoir par le Soviet de Petrograd, encore confus et tâtonnant.

Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que Lvov, Milioukov et Kerenski n’exercèrent le pouvoir qu’aussi longtemps que les Soviets le leur laissèrent. Par ailleurs, ces gouvernements issus de Février n’accomplirent en rien l’œuvre d’une révolution bourgeoise. Point capital, ils ne touchèrent pas à l’aristocratie foncière et ne distribuèrent pas de terre aux paysans. Même en tant que révolution bourgeoise, la Révolution de Février était manquée.

On mesure ainsi les prodigieuses contradictions qu’eurent à surmonter les bolcheviques lorsqu’en octobre ils lancèrent et dirigèrent une double révolution. Ils opérèrent une révolution bourgeoise, en créant des conditions favorables au développement de la propriété bourgeoise ; ils opérèrent une révolution prolétarienne ayant pour objectif l’abolition de la propriété privée.

La révolution bourgeoise partagea et distribua les terres de l’aristocratie foncière et créa, ce faisant, les conditions permettant la naissance d’une nouvelle bourgeoisie rurale. Tous les paysans qui étaient libérés de leurs servitudes et de leurs dettes, qui avaient agrandi leur exploitation, ne pouvaient qu’être favorables à un système social qui garantissait la sécurité de leurs biens.

Et l’enjeu dépassait largement le cadre de l’exploitation rurale capitaliste. La Russie rurale était, comme l’a dit Lénine, la ferme d’élevage du capitalisme ; nombre d’industriels et de commerçants russes étaient d’origine paysanne. Avec le temps et des circonstances favorables, la paysannerie aurait pu donner naissance à une classe beaucoup plus moderne et beaucoup plus nombreuse d’entrepreneurs capitalistes.

Il n’en est que plus amusant de noter qu’en 1917, aucun des partis bourgeois, pas même les socialistes modérés, n’osèrent soutenir la révolution agraire qui se développait spontanément et avec une dynamique élémentaire. Les paysans commencèrent en effet à s’emparer des terres des aristocrates bien avant l’insurrection bolchevique. Effrayés par les dangers qui menaçaient la propriété dans les villes, les partis bourgeois refusèrent en effet de porter atteinte à la propriété dans les campagnes.

Les bolcheviques et les socialistes-révolutionnaires de gauche, eux, savaient que sans le soulèvement des campagnes, la révolution prolétarienne dans les villes serait isolée et condamnée à l’écrasement.

Les paysans, pour écarter le spectre d’une contre-révolution qui ramènerait au pouvoir les propriétaires fonciers, ne pouvaient que soutenir le régime soviétique. Mais en même temps, et dès le début, l’aspect proprement socialiste de la révolution suscita leur méfiance, leurs craintes et même leur hostilité.

La révolution socialiste bénéficia du soutien total de la classe ouvrière des villes. Mais cette classe n’était qu’une faible minorité dans la nation. La population urbaine de la Russie ne représentait qu’un sixième de la population totale, soit vingt millions de personnes environ, et la classe ouvrière ne représentait que la moitié de la population urbaine. Le noyau de la classe ouvrière comprenait au maximum trois millions d’hommes et de femmes employés dans les industries modernes.

Les marxistes avaient pensé que les ouvriers industriels seraient l’élément le plus dynamique de la société capitaliste, le principal agent de la société socialiste. Les ouvriers russes justifièrent ces prévisions au-delà de toute mesure. Aucun classe de la société russe, aucune classe ouvrière nulle part dans le monde, n’a jamais montré un courage et une intelligence politiques, une aptitude à l’organisation et un héroïsme comparables à ceux de la classe ouvrière russe en 1917 et pendant la guerre civile.

L’industrie moderne russe ne comprenait qu’un petit nombre de grosses usines, presque toutes concentrées à Petrograd et Moscou. Il en résulta que dans ces deux capitales, dans ces deux grands centres nerveux de l’ancien régime, la concentration ouvrière représenta une force de frappe exceptionnelle. Vingt ans de propagande marxiste, le souvenir vivant des luttes de 1905, de 1912 et de 1914, la tradition d’un siècle de batailles révolutionnaires, la clarté et l’unicité du but poursuivi par les bolcheviques, tout cela préparé la classe ouvrière au rôle qu’elle devait jouer. Les objectifs socialistes de la révolution ne faisaient aucun doute pour eux. Ils étaient décidés à obtenir l’abolition de l’exploitation capitaliste, la socialisation de l’industrie et des banques, le contrôle des ouvriers sur la production et un gouvernement des Soviets. Ils se détournèrent des mencheviques, qu’ils avaient tout d’abord suivis, parce que ceux-ci prétendaient que la Russie n’était pas mûre pour une révolution socialiste. Leur action, comme celle des paysans, eut sa spontanéité propre. Ils imposèrent leur contrôle au niveau de l’entreprise bien avant l’insurrection d’Octobre. Les bolcheviques les soutinrent et transformèrent les multiples mutineries d’usines en une révolution socialiste.

Mais Petrograd, Moscou et une poignée de centres industriels dispersés, c’était là une base extrêmement étroite pour une si vaste entreprise. Dans l’immense campagne russe, le peuple était affamé de propriété, au moment où les ouvriers des deux capitales luttaient pour l’abolition de la propriété. La révolution socialiste était en contradiction latente avec la révolution bourgeoise.

Mais il y avait plus grave encore, la révolution socialiste avait aussi ses propres contradictions internes. La Russie tout à la fois était et n’était pas mûre pour une révolution socialiste. Elle était mieux préparée à démolir qu’à construire. Sous la direction des bolcheviques, les ouvriers exproprièrent les capitalistes et conférèrent le pouvoir aux soviets. Mais ils ne purent pas instaurer une économie et un mode de vie socialistes, et ne surent pas maintenir leur prépondérance politique.

Au début, nous l’avons dit, la révolution tira sa force d’être à la fois bourgeoise et socialiste. S’il y avait eu auparavant une révolution bourgeoise ou si, lors de leur émancipation, en 1861, les serfs affranchis avaient reçu des terres dans des conditions acceptables, la paysannerie serait devenue une force conservatrice qui se serait opposée à la révolution prolétarienne, comme ce fut le cas en Europe occidentale et notamment en France, au dix-neuvième siècle. Son conservatisme aurait même pu alors exercer une influence sur les ouvriers des villes, qui, pour beaucoup, gardaient de profondes attaches avec la campagne.

Un régime authentiquement bourgeois aurait été beaucoup plus solide et résistant que le régime bâtard mi-féodal mi-bourgeois de la Russie d’alors.

C’est la conjonction des deux révolutions qui a rendu possible cette alliance des ouvriers et des paysans que Lénine voulait à tout prix. Et c’est cette alliance qui permit aux bolcheviques de gagner la guerre civile et de repousser l’intervention étrangère.

Ouvriers et paysans avaient des aspirations fondamentalement incompatibles, mais ni les uns ni les autres n’en prirent alors conscience. Les ouvriers applaudissaient au triomphe des moujiks sur les propriétaires fonciers, sans apercevoir l’insurmontable contradiction entre leur collectivisme économique et l’individualisme économique de la paysannerie. La contradiction ne devint manifeste, et manifestement irréductible, qu’à la fin de la guerre civile, lorsque la paysannerie, n’ayant plus à craindre le retour des propriétaires fonciers, voulut faire prévaloir son individualisme forcené.

Dès lors, la lutte entre la ville et la campagne, le conflit entre les deux révolutions furent le problème majeur de la politique intérieure de l’U.R.S.S., et cela pendant près de vingt ans, jusqu’en 1940. (…)

En Russie, la situation fut particulièrement difficile, parce que la révolution socialiste se heurta aux contradictions inhérentes à toute révolution en pays sous-développé.

Marx parle de l’embryon de socialisme qui se forme et se développe dans le sein de la société bourgeoise. (…) Marx a expliqué comment l’industrie moderne, en remplaçant les ouvriers, les artisans et les paysans indépendants, par des ouvriers salariés, avait transformé tout le processus par lequel l’homme assure sa subsistance, c’est-à-dire le mode de production de la vie matérielle. La production, qui était naguère le résultat d’une multiplicité d’efforts individuels et isolés, est devenue avec l’industrie moderne le résultat de l’activité collective et concertée de grandes masses de producteurs associés. La division du travail et le progrès technique accentuent l’interdépendance des forces productives qui forment, ou tendent à former, une réalité sociale intégrée à l’échelle nationale et même internationale.

Cette « socialisation » du mode de production est précisément l’embryon du socialisme que développe en son sein la société bourgeoise. Ce nouveau mode de production appelle contrôle social et planification, deux choses qui ne font pas bon ménage avec la propriété privée… Le contrôle privé, même lorsqu’il est exercé par les grandes corporations modernes, compartimente et désorganise un mécanisme social qui est essentiellement intégré et qui a besoin de l’être effectivement et rationnellement.

Le dossier du marxisme contre le capitalisme est en grande partie fondé sur cet argument, de même d’ailleurs que la défense du socialisme. Le marxisme en effet considère l’épanouissement du caractère « social » du mode de production comme la condition historique essentielle de l’avènement du socialisme. Sans cette condition, le socialisme ne peut être qu’un château en Espagne. Tenter d’imposer un contrôle social à un mode de production qui n’est pas intrinsèquement social est aussi incongru et anachronique que de maintenir un contrôle privé et alimenté sur un mode de production déjà socialisé.

En Russie, cette condition préalable à l’avènement du socialisme n’existait pas, et elle ne peut d’ailleurs exister dans aucun pays sous-développé… La Russie manquait de cet autre préalable au socialisme qu’est l’abondance des biens et des services qu’une société doit posséder pour satisfaire, à un niveau élevé de civilisation et d’une façon à peu près équitable, les besoins de ses membres. L’industrie russe, il n’y a pas si longtemps encore, n’était pas en mesure de produire tous les biens nécessaires au fonctionnement normal d’une société moderne.

Mais on ne peut fonder le socialisme sur le besoin et la pauvreté. Devant pauvreté et besoin, toutes les aspirations socialistes sont vouées au néant. La rareté engendre inexorablement l’inégalité. Lorsqu’il n’y a pas assez de nourriture, de vêtements et de logements pour tous, une minorité s’empare de tout ce qu’elle peut accaparer et, pour tous les autres, c’est la faim, les haillons et les taudis surpeuplés. (…)

De plus, la situation initiale était des plus désastreuses. Après les années de guerre mondiale, de guerre civile, de résistance à l’intervention étrangère, le peu d’industrie qu’avait possédé la Russie n’était plus que ruines. Les stocks étaient épuisés et les machines hors d’usage. Economiquement parlant, le pays avait régressé de plus de cinquante ans. Les citadins avaient brûlé leur mobilier pour se chauffer ; des millions de paysans affamés erraient à travers le pays à la recherche de quelque nourriture. Les petits millions d’ouvriers qui avaient dressé les barricades de 1917 se trouvaient maintenant dispersés et avaient cessé d’exister en tant que force sociale cohérente et organisée. Les plus courageux étaient morts pendant la guerre civile, beaucoup occupaient des postes dans l’administration, l’armée ou la police du nouveau régime, beaucoup aussi avaient fui les villes réduites à la famine ; quant à ceux qui étaient restés – un petit nombre – ils consacraient plus de temps au commerce parallèle qu’à l’usine, ils devenaient des déclassés et sombraient dans les « marchés noirs » de toute sorte.

Or c’était précisément l’époque où les bolcheviques essayaient d’organiser leur régime et de le consolider. Et pour mener à bien cette tâche, ils ne pouvaient plus compter sur la classe dont ils s’étaient considérés comme l’avant-garde, la classe qui était censée détenir le pouvoir dans le nouvel Etat, être le rempart de la nouvelle démocratie et le principal agent du socialisme…

Les bolcheviques purent se sentir autorisés à agir en mandataires de la classe ouvrière aussi longtemps que celle-ci était dispersée et pratiquement inexistante ; mais Staline, lui, conserva son pouvoir absolu de mandataire, alors que la classe ouvrière s’était reconstituée depuis longtemps et se multipliait à un rythme accéléré. Il employa même toutes les tromperies et toutes les violences pour empêcher les ouvriers et tout le peuple russe de récupérer leurs droits et leur héritage révolutionnaire…

Lénine disait souvent : « La Révolution d’Octobre a rompu, en Russie, le maillon le plus faible de la chaîne de l’impérialisme international. » La formule de Lénine résume fort bien le jugement que le bolchevisme à ses débuts portait sur lui-même et sur le reste du monde. Lénine ne considère pas la révolution d’Octobre comme un phénomène exclusivement russe. Briser le « maillon le plus faible de la chaîne »ne saurait suffire en aucun cas. Vaincu en Russie, l’impérialisme, c’est-à-dire le capitalisme expansionniste des grandes sociétés industrielles et financières , demeurait l’arbitre souverain de la politique et de l’économie mondiales.

Les classes ouvrières avaient encore bien d’autres maillons de la chaîne à faire sauter. Où, comment, dans combien de temps le pourraient-elles ? C’était là le grand problème. Est-ce que l’un ou plusieurs des plus solides maillons qui allaient céder en Occident ? Ou bien serait-ce encore un autre maillon fragile d’Orient, en Chine ou en Inde ? Les bolcheviques se posèrent toutes ces questions, mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’elles reposaient toutes sur le postulat implicite de l’universalité de la révolution et de la vocation nécessairement internationaliste du socialisme. (…)

Que le marxisme classique ait toujours condamné sans réserve toute idée d’un socialisme purement national, on en trouvera la preuve dans ces lignes qu’écrivit Engels, peu de temps avant sa mort, à Paul Lafargue, le célèbre socialiste français.

Engels, après avoir mis Lafargue en garde contre toute tendance à exalter outre mesure le socialisme français et à lui prêter un rôle prépondérant et exceptionnel, déclarait :

« Ni les Français, ni les Anglais, ni les Allemands ne sauraient avoir la gloire d’écraser seuls le capitalisme… Ce ne sera peut-être la France qui donnera le signal que la lutte sera décisive. La France et l’Allemagne ne pourront remporter une victoire complète. L’émancipation du prolétariat ne peut être qu’un événement international ; ce serait faire un événement exclusivement français. C’est la France, et la France seule, qui prit la direction de la révolution bourgeoise. Avec la bêtise et la lâcheté des autres pays, il ne put, à vrai dire, en être autrement. Mais qu’en est-il résulté ? Napoléon, la conquête et l’occupation par les armées de la Sainte Alliance. Vouloir attribuer à la France un rôle semblable dans l’avenir, c’est dénaturer le mouvement ouvrier international et aussi… rendre la France ridicule, car au-delà de vos frontières, de telles prétentions soulèvent la moquerie. »

J’ai cité un peu longuement ces passages si caractéristiques du marxisme classique, parce qu’ils me semblent contenir des éléments essentiels à la compréhension du bolchevisme et des rapports entre la Russie révolutionnaire et le reste du monde.

Les bolcheviques étaient tellement imprégnés de la tradition théorique, dont Engels dans les lignes qui précèdent, exprime la quintessence, que même lorsque l’épicentre de la révolution se fut déplacé d’Europe Occidentale en Russie, ils continuèrent de voir dans l’instauration du socialisme un événement international, et nullement un événement exclusivement russe.

Leur victoire ne fut à leurs yeux que le prélude d’une révolution mondiale, ou tout au moins d’une révolution socialiste en Europe.

Rétrospectivement, nous pouvons certes juger que, dans la mesure où ils ont cru à l’imminence d’une révolution internationale, les bolcheviques se sont trompés. Mais il n’est pas du tout sûr qu’une vision rétrospective permette de mieux comprendre les événements qu’une analyse historique prévisionnelle audacieuse et même partiellement inexacte.

Le raisonnement des bolcheviques avait pour prémisse que la catastrophe de 1914 marquait le début d’une époque de guerres mondiales et de révolutions, et ouvrait la période du déclin du capitalisme.

Leur prémisse était historiquement juste. Les décennies qui suivirent furent en effet occupées par une gigantesque bataille entre la révolution et la contre-révolution. En 1918, la révolution renversa les empires des Hohenzollern et des Habsbourg et donna naissance, pour quelques temps du moins, à des Conseils de délégués ouvriers, à Berlin, Vienne, Munich, Budapest et Varsovie. Et quand les forces révolutionnaires furent écrasées en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et dans d’autres pays, le système capitaliste ne recouvra pas pour autant son ancienne stabilité. Il trébucha de crise en crise, jusqu’à la crise mondiale de 1919, qui l’amena au bord de la ruine totale. Les classes possédantes ne purent sauver leur suprématie qu’en accordant des réformes économiques et politiques pour lesquelles des générations de socialistes s’étaient battues en vain avant la révolution russe. C’est alors qu’apparurent les deux grands sauveurs du capitalisme, le fascisme et le nazisme. Les soulèvements coloniaux et la grande révolution chinoise de 1925-27 donnèrent à la crise du capitalisme une intensité et acuité nouvelles. (…)

Les bolcheviques avaient fort bien compris leur époque, cette époque qu’ils avaient choisie pour faire leur entrée sur la scène de l’histoire. C’était l’époque des guerres mondiales et des révolutions. Et ce n’est pas parce que tant de mouvements révolutionnaires avortaient ou se faisaient écraser que les bolcheviques avaient à remettre en question leurs convictions internationalistes et leurs règles d’action. (…)

Mais Lénine et ses camarades avaient aussi une autre raison de défendre le principe de l’universalité de la révolution. Ils voyaient mal, et même très mal, comment construire le socialisme dans le cadre de la seule Russie. Isolée des pays industrialisés, réduite à ses seules ressources, la Russie ne pourrait pas, et pendant longtemps, surmonter sa pauvreté économique, son sous-développement culturel, ni remédier à la faiblesse de sa classe ouvrière. Elle ne pourrait empêcher l’avènement d’une bureaucratie toute puissante. Tous les bolcheviques, et Staline y compris, avaient pensé que la Russie ferait partie d’une communauté socialiste européenne, dont l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, prendraient la tête, et qui aiderait la Russie à construire le socialisme avec des méthodes rationnelles et modernes. Aucun d’eux n’avait jamais envisagé l’industrialisation d’une Union Soviétique isolée, avec tous les sacrilèges, toutes les violences et toutes les inégalités sociales que cela devait inévitablement entraîner…

En 1918, Lénine déclara : « Le socialisme est déjà une réalité actuelle ; mais il est coupé en deux et ses éléments fondamentaux ne sont pas réunis au même endroit. La moitié du socialisme, les conditions politiques de son existence, la dictature du prolétariat exercé par l’intermédiaire des Soviets, existe en Russie ; mais l’autre moitié, les conditions industrielles et culturelles du socialisme, existe en Allemagne. » L’édification du socialisme ne pourra être menée à bien que si ces « deux moitiés se trouvent réunies ».

Engels avait expliqué à Lafargue que ni les Français ni les Allemands ne sauraient, à eux seuls avoir la gloire d’écraser le capitalisme. Mais Lénine, lui, ne succomba jamais à la tentation nationaliste du socialisme de Lafargue. Il savait, comme ses camarades et collaborateurs, que l’émancipation des classes ouvrières ne serait possible que si un grand nombre de nations conjuguaient leurs efforts révolutionnaires. Puisque l’Etat national était déjà un champ trop étroit pour le capitalisme moderne, comment envisager qu’il puisse permettre une édification socialiste ? (…)

L’isolement de l’Union Soviétique entraîna Staline et Boukharine dans une sorte d’isolationnisme idéologique. Ils soutinrent que la Russie, sans l’aide et le soutien d’aucune autre nation, non seulement pouvait et devait s’acheminer vers le socialisme – ce qui ne faisait aucun doute pour les bolcheviques – mais encore qu’elle pouvait à elle seule édifier un socialisme intégral, c’est-à-dire une société sans classe, libérée de toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme. C’était là pour le moins, une rêverie fumeuse… Pour paraphraser Engels, c’était faire de l’émancipation du prolétariat un événement exclusivement russe et, par là même, la rendre impossible.

Les conséquences d’une telle position ne tardèrent pas à se faire sentir. Pendant plus de trente ans, la thèse du socialisme dans un seul pays fut la doctrine officielle du stalinisme, que le parti et l’Etat durent avaler de gré ou de force. (…)

La bureaucratie « bolchevique » dut quitter les magnifiques sommets de la période héroïque de la révolution pour s’embourber dans les marais de l’ « Etat national ». Et c’est Staline qui la guida et la dirigea dans cette vertigineuse descente. La bureaucratie chercha à tout prix à assurer sa sécurité et celle de « sa » Russie. Elle fit l’impossible pour maintenir le statu-quo national et surtout international et trouver un modus vivendi avec les grandes puissances capitalistes.

Convaincue qu’un isolationnisme idéologique était une condition fondamentale de ce modus vivendi, elle voulut dégager l’Union Soviétique des luttes de classe et des conflits sociaux dans le reste du monde. En proclamant la thèse du socialisme dans un seul pays, Staline rassurait en fait la bourgeoisie des nations occidentales, puisque c’était lui dire que l’instauration du socialisme dans d’autres pays n’était pas d’un intérêt vital pour l’Union Soviétique.

Et c’est bien ce que comprit la bourgeois occidentale, quand bien même elle se demandait si l’on pouvait ajouter foi aux déclarations de l’Etat « soviétique ». Quand Staline et Trotsky commencèrent leur gigantesque bataille, nos hommes d’Etat et nos dirigeants politiques ne s’y trompèrent pas : il était de l’intérêt de l’Occident que Staline l’emportât, car Staline représentait la modération et la coexistence pacifique. (…)

Staline ne pouvait du jour au lendemain dissoudre le Komintern. Il dut attendre jusqu’en 1943 pour oser le faire. Mais il se dépêcha de le transformer en instrument de sa politique. Il le domestiqua, en fit un auxiliaire de la diplomatie « soviétique » et, comme l’a dit Trotsky, métamorphosa les partis communistes étrangers, « l’avant-garde de la révolution mondiale », en garde-frontières pacifiques de l’Union Soviétique. Et les partis « communistes » du monde entier acceptèrent de servir les intérêts diplomatiques et l’égocentrisme national du premier Etat ouvrier, parce que c’était le premier Etat ouvrier. Ils n’eurent pas la courage de sauvegarder leur indépendance, qui seule pourtant leur aurait permis de garder leur dignité politique et leur efficacité révolutionnaire. »

Isaac Deutscher dans « La révolution inachevée »

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0