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Hommage à Adolf Ioffé, le révolutionnaire bolchevik dont le suicide a été la première dénonciation publique par des dirigeants russes du stalinisme triomphant

lundi 30 septembre 2019, par Robert Paris

Hommage à Adolf Ioffé, le révolutionnaire bolchevik dont le suicide a été la première dénonciation publique par des dirigeants russes du stalinisme triomphant

C’est à son enterrement que Trotsky a prononcé son dernier discours public en Russie !

Joffé (ou Ioffe) adhère au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) alors qu’il n’est encore que lycéen. En 1903, il part étudier à Berlin, ville où il séjourne avec des interruptions jusqu’aux événements de 1905 auxquels, après son retour en Russie, il prend une part active. Ses activités lui valent, un an plus tard, d’être expulsé à l’étranger une nouvelle fois.

Il est l’un des quatre membres du bureau à l’étranger du Comité Central du POSDR après le Congrès d’unification de Stockholm en 1906. Il s’installe à Vienne deux ans plus tard où il édite le journal de Trotski, la Pravda, en utilisant parfois sa fortune personnelle pour assurer la publication. Souffrant d’une affection nerveuse, il se fait soigner par le psychanalyste Alfred Adler.

Rentré clandestinement en Russie en 1912, il est arrêté puis est envoyé en exil en Sibérie. À la nouvelle de la révolution de Février, il part pour Petrograd où il collabore avec Trotski dont il est l’un des amis les plus fidèles. Il participe à la fusion du groupe interdistricts avec le parti bolchevik. Il soutient la position de Lénine et de Trotski qui désirent déclencher la révolution en octobre contre Zinoviev et Kamenev.

Élu au Comité central en juillet 1917, Joffé est président de la délégation soviétique lors des négociations avec les Allemands à Brest-Litovsk. Il conclut et signe l’armistice le 23 février suivant malgré ses réticences. Nommé ambassadeur à Berlin en avril 1918, il en est expulsé le 6 novembre pour la part active qu’il a prise à la préparation de la révolution allemande. Peu après, il négocie le cessez-le-feu avec la Pologne en octobre 1920 et traite avec les républiques baltes, Estonie, Lettonie et Lituanie à la fin de cette année. En 1921, il signe la paix de Rīga qui met fin au conflit russo-polonais. Il est fait peu après président de la commission du Turkestan.

Chargé des missions diplomatiques les plus diverses, Joffé est envoyé après sa mission en Pologne en Europe de l’Ouest puis en Asie. Membre de la délégation soviétique envoyée à la conférence de Gênes en avril 1922, il se rend en Extrême-Orient comme ambassadeur extraordinaire en Chine (où il précède Borodine) et au Japon en juin 1923.

Lorsque sa maladie ne lui permet plus les affectations diplomatiques, il est nommé recteur de l’université chinoise de Moscou. Réduit à une quasi-invalidité par une polynévrite très douloureuse, il est de plus très ébranlé par la crise de succession qui se déroule à l’intérieur du Parti. Si Trotski, notamment, l’empêche de s’engager dans la lutte de l’opposition, Joffé lui apporte cependant son soutien en refusant la mainmise de Staline sur le Parti.

Il se suicide le 16 novembre 1927, laissant une lettre d’adieu à Trotski, véritable testament politique. Son enterrement est l’une des dernières grandes manifestations publiques de l’opposition.

Lettre d’adieu d’Adolf Joffé le 15 novembre 1927 :

A Léon Trotsky

Cher Léon Davidovitch,

Toute ma vie j’ai été d’avis qu’un homme politique devait comprendre lorsque le moment était venu de s’en aller ainsi qu’un acteur quitte la scène et qu’il vaut mieux pour lui s’en aller trop tôt que trop tard.

Pendant plus de trente ans j’ai admis l’idée que la vie humaine n’a de signification qu’aussi longtemps et dans la mesure où elle est au service de quelque chose d’infini. Pour nous, l’humanité est cet infini. Tout le reste est fini, et travailler pour ce reste n’a pas de sens. Même si l’humanité devait un jour connaître une signification placée au-dessus d’elle-même, celle-ci ne deviendrait claire que dans un avenir si éloigné que pour nous l’humanité serait néanmoins quelque chose de complètement infini. Si on croit, comme je le fais, au progrès, on peut admettre que lorsque l’heure viendra pour notre planète de disparaître, l’humanité aura longtemps avant trouvé le moyen d’émigrer et de s’installer sur des planètes plus jeunes. C’est dans cette conception que j’ai, jour après jour, placé le sens de la vie. Et quand je regarde aujourd’hui mon passé, les vingt-sept années que j’ai passées dans les rangs de notre parti, je crois pouvoir dire avec raison que, tout le long de ma vie consciente, je suis resté fidèle à cette philosophie. J’ai toujours vécu suivant le précepte : travaille et combat pour le bien de l’humanité. Aussi je crois pouvoir dire à bon droit que chaque jour de ma vie a eu son sens.

Mais il me semble maintenant que le temps est venu où ma vie perd son sens, et c’est pourquoi je me sens le devoir d’y mettre fin.

Depuis plusieurs années, les dirigeants actuels de notre parti, fidèles à leur orientation de ne donner aux membres de l’opposition aucun travail, ne m’ont permis aucune activité, ni en politique, ni dans le travail soviétique, qui corresponde à mes aptitudes. Depuis un an, comme vous le savez, le bureau politique m’a interdit, en tant qu’adhérent de l’opposition, tout travail politique. Ma santé n’a pas cessé d’empirer. Le 20 septembre, pour des raisons inconnues de moi, la commission médicale du comité central m’a fait examiner par des spécialistes. Ceux-ci m’ont déclaré catégoriquement que ma santé était bien pire que je ne le supposais, et que je ne devais pas passer un jour de plus à Moscou, ni rester une heure de plus sans traitement, mais que je devais immédiatement partir pour l’étranger, dans un sanatorium convenable.

A ma question directe ; "Quelle chance ai-je de guérir à l’étranger, et ne puis-je pas me faire traiter en Russie sans abandonner mon travail", les médecins et assistants, le médecin en activité du comité central, le camarade Abrossov, un autre médecin communiste et le directeur de l’hôpital du Kremlin m’ont répondu unanimement que les sanatoriums russes ne pouvaient absolument pas me soigner, et que je devais subir un traitement à l’Ouest. Ils ajoutèrent que si je suivais leurs conseils, je n’en serais pas moins sans aucun doute hors d’état de travailler pour une longue période.

Après quoi, la commission médicale du comité central, bien qu’elle eût décidé de m’examiner de sa propre initiative, n’entreprit aucune démarche, ni pour mon départ à l’étranger, ni pour mon traitement dans le pays. Au contraire, le pharmacien du Kremlin, qui, jusqu’ici, m’avait fourni les remèdes qui m’étaient prescrits, se vit interdire de le faire. J’étais ainsi privé des remèdes gratuits dont j’avais bénéficié jusque-là. Cela arriva, semble-t-il, au moment où le groupe qui se trouve au pouvoir commença à appliquer sa solution contre les camarades de l’opposition : frapper l’opposition au ventre.

Tant que j’étais assez bien pour travailler, tout cela m’importait peu ; mais comme j’allais de mal en pis, ma femme s’adressa à la commission médicale du comité central, et, personnellement, au docteur Semachko, qui a toujours affirmé publiquement qu’il ne fallait rien négliger pour " sauver la vieille garde " ; mais elle n’obtint pas de réponse, et tout ce qu’elle put faire fut d’obtenir un extrait de la décision de la commission. On y énumérait mes maladies chroniques, et on y affirmait que je devais pour un an environ me rendre dans un sanatorium comme celui du professeur Riedländer. " Il y a maintenant huit jours que j’ai dû m’aliter définitivement, car mes maux chroniques, dans de telles circonstances, se sont naturellement fortement aggravés, et surtout le pire d’entre eux, ma vieille polynévrite, qui est redevenue aiguë, me causant des souffrances presque intolérables, et m’empêchant même de marcher.

Depuis neuf jours je suis resté sans aucun traitement, et la question de mon voyage à l’étranger n’a pas été reprise. Aucun des médecins du comité central ne m’a visité. Le professeur Davidenko et le docteur Levine, qui ont été appelés à mon chevet, m’ont prescrit des bagatelles, qui manifestement ne peuvent guérir, et ont reconnu qu’on ne pouvait rien faire et qu’un voyage à l’étranger était urgent. Le docteur Levine a dit à ma femme que la question s’aggravait du fait que la commission pensait évidemment que ma femme voudrait m’accompagner, " ce qui rendrait l’affaire trop coûteuse ". Ma femme répondit que, en dépit de l’état lamentable dans lequel je me trouvais, elle n’insisterait pas pour m’accompagner, ni elle, ni personne. Le docteur Levine nous assura alors que, dans ces conditions, l’affaire pourrait être réglée. Il m’a répété aujourd’hui que les médecins ne pouvaient rien faire, que le seul remède qui restait était mon départ immédiat pour l’étranger. Puis, ce soir, le médecin du comité central, le camarade Potiomkrine, a notifié à ma femme la décision de la commission médicale du comité central de ne pas m’envoyer à l’étranger, mais de me soigner en Russie. La raison en était que les spécialistes prévoyaient un long traitement à l’étranger et estimaient un court séjour inutile, mais que le comité central ne pouvait donner plus de 1000 dollars pour mon traitement et estimait impossible de donner plus.

Lors de mon séjour à l’étranger il y a quelque temps, j’ai reçu une offre de 20 000 dollars pour l’édition de mes mémoires ; mais comme ceux-ci doivent passer par la censure du bureau politique, et comme je sais combien, dans notre pays, on falsifie l’histoire du parti et de la révolution, ,je ne veux pas prêter la main à une telle falsification. Tout le travail de censure du bureau politique aurait consisté à m’interdire une appréciation véridique des personnes et de leurs actes - tant des véritables dirigeants de la révolution que de ceux qui se targuent de l’avoir été. Je n’ai donc aujourd’hui aucune possibilité de me faire soigner sans obtenir de l’argent du comité central, et celui-ci, après mes vingt-sept ans de travail révolutionnaire, ne croit pas pouvoir estimer ma vie et ma santé à un prix supérieur à 1000 dollars. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, il est temps de mettre fin à ma vie. Je sais que l’opinion générale du parti n’admet pas le suicide ; mais je crois néanmoins qu’aucun de ceux qui comprendront ma situation ne pourra me condamner. Si j’étais en bonne santé, je trouverais bien la force et l’énergie de combattre contre la situation existant dans le parti ; mais, dans mon état présent, je ne puis supporter un état de fait dans lequel le parti tolère en silence votre exclusion, même si je suis profondément persuadé que, tôt ou tard, se produira une crise qui obligera le parti à expulser ceux qui se sont rendus coupables d’une telle ignominie. En ce sens, ma mort est une protestation contre ceux qui ont conduit le parti si loin qu’il ne peut même pas réagir contre une telle honte.

S’il m’est permis de comparer une grande chose avec une petite, je dirai que l’événement historique de la plus haute importance que constituent votre exclusion et celle de Zinoviev, une exclusion qui doit inévitablement ouvrir une période thermidorienne dans notre révolution, et le fait que, après vingt-sept années d’activité dans des postes responsables, il ne me reste plus rien d’autre à faire qu’à me tirer une balle dans la tête, ces deux faits illustrent une seule et même chose : le régime actuel de notre parti. Et ces deux faits, le petit et le grand, contribuent tous les deux à pousser le parti sur le chemin de Thermidor.

Cher Léon Davidovitch, nous sommes unis par dix ans de travail en commun, et je le crois aussi par les liens de l’amitié ; et cela me donne le droit, au moment de la séparation, de vous dire ce qui me parait être chez vous une faiblesse.

Je n’ai jamais douté que vous étiez dans la voie juste, et, vous le savez, depuis plus de vingt ans, y compris dans la question de la " révolution permanente ", j’ai toujours été de votre côté. Mais il m’a toujours semblé qu’il vous manquait cette inflexibilité, cette intransigeance dont a fait preuve Lénine, cette capacité de rester seul en cas de besoin, et de poursuivre dans la même direction, parce qu’il était sûr d’une future majorité, d’une future reconnaissance de la justesse de ses vues. Vous avez toujours eu raison en politique depuis 1905, et Lénine lui aussi l’a reconnu ; je vous ai souvent raconté que je lui avais entendu dire moi-même : en 1905, c’était vous et non lui qui aviez raison. A l’heure de la mort, on ne ment pas et je vous le répète aujourd’hui.

Mais vous vous êtes souvent départi de la position juste en faveur d’une unification, d’un compromis dont vous surestimiez la valeur. C’était une erreur. Je le répète : en politique, vous avez toujours eu raison, et maintenant vous avez plus que jamais raison. Un jour, le parti le comprendra, et l’histoire sera forcée de le reconnaître.

Ne vous inquiétez donc pas si certains vous abandonnent, et surtout si la majorité ne vient pas à vous aussi vite que nous le souhaitons. Vous êtes dans le vrai, mais la certitude de la victoire ne petit résider que dans une intransigeance résolue, dans le refus de tout compromis, comme ce fut le secret des victoires de Vladimir Iliitch.

J’ai souvent voulu vous dire ce qui précède, mais je ne m’y suis décidé que dans le moment où je vous dis adieu. Je vous souhaite force et courage, comme vous en avez toujours montré, et une prompte victoire. Je vous embrasse. Adieu.

A. Joffé.

P.-S. - J’ai écrit cette lettre pendant la nuit du 15 au 16, et, aujourd’hui 16 novembre, Maria Mikhailovna est allée à la commission médicale pour insister pour qu’on m’envoie à l’étranger, même pour, un mois ou deux. On lui a répondu que, d’après l’avis des spécialistes, un séjour de courte durée à l’étranger était tout à fait inutile ; et on l’a informée que la commission avait décidé de me transférer immédiatement à l’hôpital du Kremlin. Ainsi ils me refusent même un court voyage à l’étranger pour améliorer ma santé, alors que tous les médecins sont d’accord pour estimer qu’une cure en Russie est inutile.

Adieu, cher Léon Davidovitch, soyez fort, il faut l’être, et il faut être persévérant aussi, et ne me gardez pas

Biographie :

Exclu à seize ans de l’Université pour activité socialiste, il poursuit ses études de médecine et de droit à Berlin, à Zurich et à Vienne. Revient en Russie lors de la Révolution de 1905. A nouveau exilé, il fonde avec Trotski la Pravda de Vienne, qu’il finance en partie et dont il organise le réseau en Russie : « Mon principal collaborateur à la Pravda fut A.A. Ioffé, qui devint dans la suite le diplomate soviétique bien connu. C’est de notre séjour à Vienne que date notre amitié. Ioffé était un homme de haute valeur par ses idées, d’une grande douceur personnelle et d’un dévouement à la cause que rien ne pouvait ébranler. Il donnait à la Pravda ses forces comme ses ressources. Souffrant d’un affection nerveuse, il suivit un traitement psychanalytique chez le fameux docteur viennois Alfred Adler [...] Le courage personnel de cet homme gravement malade était véritablement merveilleux. Je vois encore, comme si nous y étions, cette silhouette plutôt corpulente s’avançant sous un ciel d’automne, à travers un champ que fouillent les obus, aux approches de Pétersbourg, en 1919. [...] C’était un bon orateur, réfléchi et prenant à l’âme ; comme écrivain, il valait autant. Dans tous ses travaux, il se montrait méticuleux, qualité qui manque tellement à nombre de révolutionnaires ... » (in Trotsky, Ma vie, pp. 263-265). Arrêté et déporté, il est libéré par la Révolution de Février 1917. Il adhère, avec l’organisation interrayons, au Parti bolchevique en juillet. Chef de la première délégation à Brest-Litovsk, il est d’abord ambassadeur à Berlin : « L’ambassadeur Joffé est un vieux militant révolutionnaire expérimenté, qui comprend parfaitement le sens de sa mission. Déjà, à Brest-Litovsk, il a aimablement fait remarquer au comte Czernin [1] : « J’espère que nous serons bientôt capable de déclencher également une révolution dans votre pays. » Dès son arrivée à Berlin au mois d’avril 1918, il montre qu’il a le sens du geste spectaculaire en refusant de présenter à l’empereur ses lettres de créances et en lançant des invitations à sa première réception aux principaux dirigeants indépendants ou révolutionnaires, y compris ceux qui sont emprisonnés ». (page 125, Broué, Révolution en Allemagne). Puis en Chine, il signe le traité d’alliance avec le gouvernement de Sun Yat-sen [2]. Ambassadeur à Vienne (1924), Tokyo (1925), recteur de l’Université chinoise de Moscou en 1926, il reste fidèle à Trotski. Atteint d’une polynévrite grave, il se suicide en un geste de protestation ultime contre Staline. Il laisse sur sa table de nuit une lettre pour Trotski. Son enterrement sera l’occasion de la dernière manifestation publique de l’Opposition unifiée [3] . Environ trois mille personnes (selon J.-J. Marie, p. 344 ; Trotsky parle lui de dix mille ?) accompagnent sa dépouille. Rioutine exalte la politique de Staline alors que Trotski, déjà exclu du PCR, fustige la bureaucratie et invite à prendre exemple sur la vie de Ioffé. Il retrace cet épisode dans son autobiographie : « L’étape suivante fut celle de la manifestation de Moscou en l’honneur du X° anniversaire d’Octobre. [...] Les oppositionnels décidèrent de participer au cortège avec leurs pancartes. Les mots d’ordres ainsi exposés n’étaient nullement dirigés contre le parti : « Tirons sur la droite, sur le koulak, sur le nepman, sur le bureaucrate. » « Exécutons le testament de Lénine. » [...] Il y eut une manifestation toute pareille à Léningrad. Zinoviev et Radek qui s’y étaient rendus subirent l’attaque d’un détachement spécial qui, prétendant les protéger contre la foule, les enferma pour tout le temps de la manifestation dans un bâtiment. [...] Le 16 novembre, Ioffé se suicidait et sa mort fit une trace profonde dans la lutte qui se développait. Ioffé était gravement malade. Du Japon où il avait été ambassadeur, on l’avait ramené dans le pire état. [...] Mon exclusion du comité central et ensuite du parti bouleversa Ioffé plus que personne. A l’indignation qu’il ressentit comme homme politique et personnellement, s’ajoutait la sensation vive de son impuissance physique. [...] une voix que je ne connaissais pas me dit par téléphone : « Adolphe Abramovitch vient de se tuer d’un coup de révolver. Il a sur sa table un pli pour vous. » [...] Sur un oreiller ensanglanté se dessinait le visage calme, pénétré de la plus grande douceur, d’Adolphe Abramovitch. B***, membre du Guépéou, fouillait comme il voulait dans son bureau. Le pli n’était pas sur la table. J’exigeai qu’on me le rendit immédiatement. B*** marmonna qu’il n’y avait pas eu de lettre. [...] A la fin, on remit à Rakovsky une reproduction photographique du papier. [...] On fixa les funérailles de Ioffé pour un jour ouvrable, à l’heure de la besogne, afin d’empêcher les ouvriers de Moscou d’y participer. Cependant elles ne rassemblèrent pas moins de dix mille personnes et ce fut une imposante manifestation oppositionnelle (in Trotsky, Ma vie).

Source

Le témoignage de Trotsky :

Mon principal collaborateur à la Pravda (à partir de 1908) fut A. A. Ioffé, qui devint dans la suite le diplomate soviétique bien connu. C’est de notre séjour à Vienne que date notre amitié. Ioffé était un homme de haute valeur par ses idées, d’une grande douceur personnelle et d’un dévouement à la cause que rien ne pouvait ébranler. Il donnait à la Pravda ses forces comme ses ressources. Souffrant d’une affection nerveuse, il suivit un traitement psychanalytique chez le fameux docteur viennois Alfred Adler, qui avait débuté comme disciple du professeur Freud mais qui, ensuite, fit opposition à son maître et créa sa propre école de psychologie individuelle. Par l’intermédiaire de Ioffé, je pris connaissance des problèmes de la psychanalyse qui me parurent extrêmement séduisants, quoique bien des choses dans ce domaine restent encore flottantes et fragiles, ouvrant toute carrière à la fantaisie et à l’arbitraire. Pour une question qui intéressait la Pravda de Vienne, Ioffé se rendit en Russie. Il fut arrêté à Odessa, resta longtemps emprisonné, et fut ensuite déporté en Sibérie. Il ne devait être délivré que par la révolution de mars 1917. Ioffé fut un des artisans les plus actifs de la révolution d’Octobre. Le courage personnel de cet homme gravement malade était véritablement merveilleux. Je vois encore, comme si nous y étions, cette silhouette plutôt corpulente s’avançant sous un ciel d’automne, à travers un champ que fouillent les obus, aux approches de Pétersbourg, en 1919. En son vêtement distingué de diplomate, la canne à la main, avec un affable sourire sur son calme visage, exactement comme s’il se promenait Unter den Linden, Ioffé regardait avec curiosité les explosions de projectiles qui avaient lieu tout près de nous, sans accélérer et sans ralentir son allure. C’était un bon orateur, réfléchi et prenant à l’âme ; comme écrivain, il valait autant. Dans tous ses travaux, il se montrait méticuleux, qualité qui manque tellement à nombre de révolutionnaires. Lénine appréciait hautement le travail diplomatique de Ioffé. J’ai été lié plus étroitement que personne avec cet homme pendant de nombreuses années. Son dévouement dans l’amitié et sa fidélité aux idées n’avaient rien de comparable. Il finit tragiquement. De graves maladies héréditaires le rongeaient. Il ne souffrait pas moins de la persécution éhontée qu’exerçaient les épigones (staliniens) à l’égard des marxistes. N’ayant plus la possibilité de combattre sa maladie, ni par conséquent de poursuivre une lutte politique, Ioffé se suicida pendant l’automne de 1927. La lettre qu’il écrivit pour moi avant de mourir fut volée, sur sa table de nuit, par les agents de Staline. Les lignes qui en appelaient à une attention affectueuse furent arrachées du texte, falsifiées, mensongèrement rapportées par Iaroslavsky et d’autres individus moralement déchus. Cela n’empêchera pas le nom de Ioffé d’être inscrit pour toujours dans le livre de la révolution, comme un des plus beaux. Pendant la période la plus sombre, la plus fermée aux espoirs, de la réaction, Ioffé et moi attendîmes en toute assurance une nouvelle révolution et précisément dans la forme qu’elle devait prendre en 1917.

Source

Un article de Ioffé en octobre 1919 :

Dans le brasier ardent de la révolution, dans ces moments où le mouvement créateur des masses revêt la force exceptionnelle et grandiose d’un élément, il est extraordinairement difficile de décrire en détail le cours des événements ; il devient même difficile de se rappeler des épisodes isolés pour préciser leur enchaînement, pour les situer en quelque sorte chronologiquement. Je me souviens entre autre que, quand dans un cercle de camarades qui, dès la première minute, n’avaient cessé d’être à la tête de la révolution, on voulut un jour rechercher qui avait le premier imaginé l’appellation de « commissaire du peuple » et de « Conseil des commissaires du peuple », ce ne fut qu’après une longue discussion et un laborieux échange de souvenirs que l’on réussit a établir que ces appellations avaient été proposées par L. D. Trotsky. Non seulement, en effet, les événements eux-mêmes, mais encore les propositions isolées, les décisions, etc., paraissaient émaner non de personnes déterminées mais de toute la masse révolutionnaire, du développement même de la révolution, considérée sous un aspect d’élément. Ceci est notamment vrai au premier chef pour une organisation telle que le comité révolutionnaire de guerre, qui, d’organe de défense de la révolution, devint très rapidement l’appareil organisateur de cette même révolution et, lors du sabotage général pratiqué par l’ancien appareil étatique, devint l’unique gouvernement, réunissant en son sein toutes les fonctions du pouvoir. Cette situation fut sans doute de très courte durée, car la révolution prolétarienne réussit rapidement à briser le sabotage et à mettre en mouvement son nouvel appareil. Mais il y eut un moment pendant la révolution où il n’exista aucun appareil d’État et où tout le travail de l’État fut exécuté par le comité révolutionnaire de guerre, qui a droit par conséquent à l’appellation de premier gouvernement prolétarien révolutionnaire. L’idée de la création d’un comité révolutionnaire de guerre surgit pour la première fois lors des journées de Kornilov. L’aventure tentée par Kornilov était dirigée principalement contre les Soviets. Le gouvernement menchevik et socialiste-révolutionnaire de Kérensky hésitait entre la révolution et la contre-révolution : certains soupçonnaient même Kérensky, tombé entièrement sous l’influence des généraux tsaristes qui l’entouraient et le flattaient cyniquement, de se trouver au quartier général avec Kornilov et sa suite. Et même, le Comité Exécutif Central panrusse des soviets des députés ouvriers et soldats qui était alors encore entièrement sous l’influence des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires de droite, fut obligé, sous la poussée exercée d’en bas d’intervenir pour défendre la révolution. C’est ainsi qu’il créa le Comité révolutionnaire de guerre, organisation de combat semi-militaire, destinée précisément à assurer la défense de la révolution. Aussitôt, partout en province et sur les différents fronts, furent constitués, d’après ce type, des comités révolutionnaires de guerre locaux. Grâce à la politique incertaine et hésitante des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires dans tous ces comités révolutionnaires de guerre, les bolcheviks y conquirent un rôle dominant, bien qu’ils fussent alors encore partout en minorité. Ce fait augmentait considérablement leur prestige aux yeux des masses. Or, comme les comités révolutionnaires de guerre réussirent à assurer le succès de la révolution et que l’aventure Kornilov aboutit a un échec honteux, ils acquirent, en tant que type d’organisation soviétiste de combat, une immense popularité. Quand le soviet de Pétrograd devint bolcheviste, il fut clair qu’il fallait s’attendre à une nouvelle insurrection révolutionnaire dans un délai des plus rapprochés ; il était en effet évident que ni le gouvernement petit bourgeois de Kérensky, ni le Comité exécutif central panrusse menchevik et socialiste-révolutionnaire ne pouvaient souffrir l’existence de la menace permanente qu’était pour eux le soviet révolutionnaire de Pétrograd. Il était manifeste qu’ils mettraient a profit la première occasion qui pourrait se présenter pour tenter de l’anéantir. C’est pourquoi une décision du Comité exécutif du soviet de Pétrograd institua derechef un Comité révolutionnaire de guerre. Ce fut le printemps de la révolution prolétarienne. Pleins d’énergie et de force, animés d’une foi profonde en eux et en leur victoire, le prolétariat et la garnison de Pétrograd, qui étaient presque entièrement bolchevistes, se préparaient fébrilement au combat. Les orateurs bolchevistes parlaient déjà ouvertement d’une nouvelle étape de la révolution. A des meetings auxquels assistaient des dizaines de milliers d’auditeurs, le président du soviet de Pétrograd, L. D. Trotsky, réussissait a provoquer chez les ouvriers et les soldats un véritable délire, et tous, comme un seul homme, juraient de ne pas reculer d’un pas au moment du combat inévitable et décisif. Et il était évident que ce serment serait tenu. Les représentants des partis au pouvoir le comprenaient d’ailleurs fort bien. A une séance du Comité exécutif panrusse des soviets, Tsereteli, alors ministre, disait, au cours d’une conversation privée, à l’auteur de ces lignes : « Vous aurez la victoire ; maintenant, cela ne saurait faire aucun doute. Mais cela n’empêche pas que, bien ou mal, nous avons tenu tout de même six mois. Si vous tenez seulement six semaines, je reconnaîtrai que vous avez raison. » Il s’est écoulé deux ans ; nous ne faisons pas que tenir ; nous nous affermissons de jour en jour et acquérons toujours de nouveaux alliés. Le Congrès national des soviets des députés, ouvriers et soldats avait été fixé au 25 octobre (7 novembre). On prévoyait que les bolcheviks y auraient la majorité. Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, pour sauver leur situation, tentèrent d’ajourner le congrès. Mais les soviets provinciaux ne se soumirent pas à la décision du Comité exécutif central panrusse et adhérèrent à la proposition du soviet de Pétrograd, aux termes de laquelle le congrès devait se réunir à la date primitivement fixée. Les députés se réunirent donc et, effectivement, presque tous étaient bolcheviks et socialistes-révolutionnaires de gauche. Le conflit eut vite fait de mûrir. La nuit du 24 au 25 apparût comme devant être décisive. Cette nuit-la on vît, dans les murs de Smolny, les camarades Lénine et Zinoviev, qui, depuis les journées de juillet étaient contraints de se cacher. C’est là que, dans une petite chambre du second étage, siégeait presque en permanence le Comité central du Parti communiste russe. Il décida de déléguer, en qualité de représentants au Comité révolutionnaire de guerre, le défunt camarade Ouritsky et l’auteur de cet article, qui devint peu après président du comité. Le Comité révolutionnaire de guerre siégeait, au troisième étage, dans la chambre n° 75, si je ne me trompe. A côté se trouvait l’état-major qui ne comprenait alors exclusivement que des camarades communistes et socialistes-révolutionnaires de gauche qui prenaient part au travail d’ordre militaire : il n’y avait pas encore de spécialistes militaires. Mais le travail essentiel à ce moment avait lieu non pas au Comité révolutionnaire de guerre, mais dans les rayons ouvriers et dans les Casernes des régiments. Le 24 au soir, tous les téléphones de Smolny et ceux des personnes qui se trouvaient en rapport avec Smolny, furent coupés ; c’était la déclaration de guerre. Aussitôt, le Comité révolutionnaire de guerre donna l’ordre d’occuper la station téléphonique centrale, ce qui fut fait sans la moindre effusion de sang. Du moment que l’opération était commencée, il fallait la poursuivre. L’une après l’autre, les diverses institutions gouvernementales de première importance furent occupées. Nulle part il n’y eût de résistance, sauf au Palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire, où le bataillon de femmes qui s’y trouvait retranché, ouvrit le feu. Six soldats révolutionnaires furent tués. Pas une seule femme ne fut atteinte. Ces six héros furent ainsi les seules victimes de la révolution prolétarienne... Anticipant sur le cours de ce récit, je tiens à noter ici, pour caractériser les dispositions humanitaires et bienveillantes des ouvriers et des soldats envers leurs ennemis pendant ces premières journées de la révolution, que, quand quelques jours après ces événements, les représentants de la garnison et des ouvriers vinrent au Comité révolutionnaire de guerre pour solliciter qu’une décision fût prise au sujet des bataillons de femmes et que l’auteur de ces notes leur eût demandé ce qu’ils étaient, eux, d’avis d’en faire, ils répondirent, malgré l’hostilité qui n’avait jamais cessé de régner chez les soldats a l’égard de celte « invention » de Kérensky : « Leur remettre des jupons et les renvoyer dans leurs foyers ». Et il fut ainsi fait. On s’amusa fort au Comité révolutionnaire de guerre à chercher des vêtements de femmes... en si grande quantité ; on s’amusa d’autant plus qu’il fallut habiller une partie des femmes-soldats en pensionnaires de l’ex-institut Smolny — des costumes d’uniforme ayant été trouvés en effet dans les sous-sols et que, ma foi, ce travestissement n’avait rien de martial, sans compter que pour beaucoup il était un peu court... L’impression qui se dégagea de la lutte soutenue pendant cette nuit décisive fut en somme que c’était le gouvernement provisoire qui avait attaqué, et la révolution qui s’était défendue. Quand toutes les principales institutions d’Etat à Pétrograd furent entre les mains des insurgés et qu’aucun des régiments de la garnison de Pétrograd n’eût accepté d’intervenir contre les insurgés, mais au contraire quand tous ces régiments furent passés de notre côté, commencèrent à arriver les communications de la banlieue ; c’étaient « les junkers qui de Pavlovsk marchaient sur Pétrograd », c’était « tels et tels régiments qui s’avançaient de Tsarskoïé et de Krasnoïé ». etc., etc. Mais quand ces régiments, après être entrés en contact avec les bataillons rouges qui s’avançaient à leur rencontre ou bien eurent rebroussé chemin, ou bien furent passés du côté des bataillons rouges, il devint évident que la révolution avait vaincu. Le Comité central du Parti communiste russe, réuni de nouveau ù l’aube, put s’en convaincre. Et ce fut précisément un de ceux qui avaient été opposés à l’insurrection, L. B. Kamenev, qui, le premier, fit observer : « Eh bien ! Puisque c’est fait, il faut former un ministère ». Et c’est alors que fut constitué le premier Conseil des commissaires du peuple. Dans la journée s’ouvrit le congrès qui sanctionna presque unanimement tout ce qui venait de se passer et accepta à l’unanimité les fameux décrets sur la paix et sur la terre. Le pouvoir était créé, mais il n’y avait pas d’appareil du pouvoir. Dans toutes les institutions, c’était le sabotage. Partout, dans les ministères il n’y avait que les huissiers et le personnel subalterne qui, seuls, fussent restés a leur poste. Pendant que les commissaires du peuple, nouvellement élus, luttaient contre ce sabotage et organisaient leurs commissariats, le Comité révolutionnaire de guerre avait affaire avec des centaines et des milliers de visiteurs, dont la queue emplissait non seulement les corridors, mais encore les escaliers. Deux ou trois secrétaires et quelques dactylographes constituaient tout l’appareil du Comité révolutionnaire de guerre ; aussi ses membres étaient-ils pris pendant vingt-quatre heures d’horloge sans discontinuer par l’interrogatoire des visiteurs et la solution, séance tenante, de toutes les affaires qui leur étaient ainsi directement soumises. Et l’on s’adressait au Comité révolutionnaire de guerre pour les questions les plus diverses et... les plus inattendues. C’était le bourgeois apeuré qui venait humblement demander un certificat qui mit son logement hors de danger ; les étrangers sollicitaient l’autorisation de partir : les ouvriers qui avaient pris en mains la direction des usines réclamaient tantôt des fonds, tantôt des directives et des indications ; c’était un défilé ininterrompu de femmes du monde, d’étudiants, d’officiers, de fonctionnaires, et chacun venait présenter sa requête. Enfin, on amenait des suspects de contre-révolution que l’on venait d’arrêter. Pour l’examen de cette dernière catégorie d’affaires on constitua, sous la direction du camarade Dzerjinsky, une section spéciale, qui devait être l’embryon de la future Commission extraordinaire pour la lutte contre la contre-révolution. En dépit du sabotage pratiqué dans toutes les institutions, Pétrograd voulait manger, Pétrograd voulait vivre, et le Comité révolutionnaire de guerre dut encore chauffer, éclairer, alimenter, ravitailler... L’organisation professionnelle des cheminots, le « Vikjel » qui, déjà pendant le régime Kérensky, ayant émis la prétention d’avoir le droit de participer à la constitution du gouvernement, essayait derechef de s’immiscer dans cette question, et le Comité révolutionnaire de guerre eut également pas mal de fil à retordre de ce côté. Dans cet atmosphère incroyablement surchauffée, au milieu de ce brouhaha et de cette agitation ininterrompue, c’est à peine si l’on avait la possibilité de noter les divers épisodes de l’activité du comité révolutionnaire de guerre et ce n’est que de temps à autre que certains de ces épisodes étaient remarqués, faisant d’ailleurs sensation dans une certaine mesure. Parmi ces derniers, on peut citer notamment la démarche que firent au comité révolutionnaire de guerre nos savants les plus éminents, membres de l’Académie des Sciences, qui vinrent solliciter à titre de personnalités, selon l’expression dont ils se servirent « apolitiques », la mise en liberté des ministres du gouvernement provisoire. La majorité des membres du comité révolutionnaire de guerre ayant autrefois passé de longues années de leur existence dans les prisons ou dans les bagnes tsaristes, cette démarche leur fit se poser cette question toute naturelle : pourquoi les savants « apolitiques » n’étaient-ils pas alors intervenus aussi auprès du gouvernement du tsar ? La mise en liberté des ministres arrêtés ne fut pas accordée, mais la requête relative à l’amélioration des conditions de leur détention reçut la plus entière satisfaction. Le Comité révolutionnaire de guerre connut des minutes d’anxiété pendant l’offensive contre Pétrograd de Kérensky et de Krasnov. La direction de la défense s’opérait essentiellement sur le front même ; le rôle du Comité révolutionnaire de guerre où se succédaient sans interruption les représentants des régiments et de la garde rouge (l’Armée rouge n’existait pas encore) consistait surtout à aplanir tous les malentendus. On était informé par exemple qu’à tel endroit étaient arrivés des caissons sans canons ou inversement des canons sans munitions ; là, c’était l’artillerie qui était dépourvue de couverture, là encore c’était un détachement qui s’était égaré et ne savait pas sur quelle localité se diriger. Il fallait recueillir sur l’heure tous les renseignements nécessaires et ensuite prendre des mesures d’urgence. Mais le plus souvent, il fallait calmer la panique qui venait de se répandre à tel ou tel endroit. A ce point de vue, le fait même qu’à Smolny, nuit et jour des camarades travaillaient et étaient toujours prêts à prendre les mesures réclamées par les circonstances, contribuait dans une très large mesure à rassurer les délégués du front. Tel d’entre eux, arrivé la tête tout à fait à l’envers, repartait complètement réconforté. Je vois encore comme s’il était devant moi un commandant plus nerveux encore que les autres qu’il avait fallu sermonner longuement avant d’arriver à lui faire comprendre que ce désarroi était on ne peut plus normal dans les conditions où l’on se trouvait, vu l’absence de tout appareil militaire, mais que, malgré cela, nous aurions la victoire parce que les masses étaient avec nous : — « Oui, camarades, conclut-il énergiquement, c’était encore pire pendant la révolution française ; des régiments entiers se rendaient les uns aux autres ».... Peu à peu, le travail s’organisait et le comité révolutionnaire de guerre se voyait au fur et à mesure déchargé ; une partie des affaires était transmise par lui à d’autres institutions qui commençaient à fonctionner et où il nommait ses commissaires ; d’autre part aussi, les commissaires du peuple réussissaient progressivement à triompher du sabotage ou à renouveler leur personnel. Le travail se répartit ainsi petit à petit entre les différents commissariats et le comité révolutionnaire de guerre, devenu inutile, fut dissous. Le Comité révolutionnaire de guerre a été effectivement un gouvernement prolétarien. Il a été essentiellement l’organe exécutif du prolétariat, car toute la masse révolutionnaire a pris part immédiatement à son travail. Dans le feu de la Révolution, il a forgé les armes nécessaires pour les combats ultérieurs et réalisé, ce faisant, la force créatrice du prolétariat. C’est si vrai qu’il est même difficile de préciser ce que firent, durant ces journées, tels ou tels camarades en particulier. La révolution tout entière agissait par chacun ; tous, intimement confondus en un tout unique, combattaient et créaient ; une même et seule volonté de vaincre animait les travailleurs, et c’est pourquoi la révolution vainquit. A. JOFFE. Pétrograd, 25 octobre 1919.

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L’enterrement de Ioffé :

L’enterrement de Joffé, dernière manifestation publique de l’opposition de gauche anti-stalinienne en Russie (19 novembre 1927) L’enterrement de Joffé, le 19 novembre 1927, se transforma en une imposante manifestation dont un auteur samizdat, Natalia Ivanovna, Victor Serge et Pierre Naville ont rendu compte. Victor Serge raconte : « Le C.C. avait fixé à 2 heures le départ du cortège qui devait conduire la dépouille mortelle du commissariat des affaires étrangères au cimetière de Novo-Diévitchii : si tôt, les gens du travail ne pourraient pas venir. Les camarades retardèrent tant qu’ils purent la levée du corps. Vers 4 heures, une foule lente, foulant la neige en chantant, avec peu de drapeaux rouges, descendit vers le Grand Théâtre. Elle comptait déjà plusieurs milliers de personnes. [...] Grand, le profil aigu, en casquette, le collet du mince pardessus relevé, Trotsky marchait avec Ivan Nikititch Smirnov, maigre et blond, encore commissaire du peuple aux P.T.T., et Khristian Rakovsky. Des militants géorgiens qui avaient, sous leur manteau bleu serré à la taille, belle allure militaire, escortaient ce groupe. Cortège gris et pauvre, sans apparat, mais dont l’âme était tendue et dont les chants avaient une résonance de défi. En approchant du cimetière, les incidents commencèrent. Sapronov, la crinière blanche, hérissée autour d’un visage émacié, passa dans les rangs : "Du calme, camarades, ne nous laissons pas provoquer... On enfoncera le barrage." L’un des organisateurs de l’insurrection de Moscou en 1917 organisait maintenant ce triste combat à la porte d’un cimetière. Nous piétinâmes un moment devant le haut portail crénelé ; le C.C. avait donné l’ordre de ne laisser entrer qu’une vingtaine de personnes. "Alors, répondirent Trotsky et Sapronov, le cercueil n’entrera pas non plus et les discours seront prononcés sur la chaussée. "Il sembla un moment que les barrages allaient éclater. Les délégués du C.C. intervinrent, nous entrâmes. Le cercueil flotta un dernier moment au-dessus des têtes dans le silence et le froid, puis on le descendit dans la fosse. Je ne sais plus quel fonctionnaire apporta les condoléances officielles du C.C. Les murmures montèrent : "Assez ! Qu’il s’en aille !" Ce fut pesant. Rakovsky dominait la foule, glabre et corpulent, la parole claquante, portant loin : "Ce drapeau – nous le suivrons comme toi – jusqu’au bout – nous en faisons – sur ta tombe – le serment !" » [6] L’auteur du récit samizdat, membre de l’Opposition de gauche russe, est un tout petit peu plus précis : Tchitchérine représente le gouvernement, et c’est l’intervention de M.N. Rioutine qui provoque la colère des assistants. Il raconte la réaction de Trotsky aux cris de protestation : « Comme s’il sortait d’un rêve, il demanda à Sapronov qui se trouvait à ses côtés : "Pourquoi crient-ils contre lui ?” Je n’entendis pas la réponse de Sapronov, mais, à regarder Trotsky, il était facile de remarquer qu’il n’écoutait pas les orateurs. Plongé dans ses réflexions, il regardait fixement la tombe béante : sa joue gauche était secouée de tremblements nerveux. Quand Tchitchérine annonça que Lev Davidovitch Trotsky avait la parole, le silence se fit tout autour ; même les soldats sur les murailles se figèrent dans l’attente. » [7] Trotsky est le dernier orateur. Naville se souvient que « le mot biourocrat sonnait entre ses mâchoires comme celui de l’adversaire désigné depuis longtemps » [8]. Le témoin russe se souvient : « Son discours coulait comme une mélodie triste et vous pénétrait jusqu’au cœur. [...] Jamais il n’en avait prononcé un pareil. [...] Peu à peu la triste mélodie céda la place à un appel à la vie, à la lutte. » [9] Trotsky appelle ses auditeurs à suivre l’exemple de la vie de Joffé et non de sa mort : « Il a occupé des postes responsables, mais ce n’était pas un bureaucrate. Le bureaucratisme lui était étranger. [...] Il abordait tous les problèmes du point de vue de la classe ouvrière [...] du prolétariat et de la révolution internationale. [...] Il s’en est allé au moment où, selon ce qu’il pensait, il ne lui restait rien à donner à la révolution que sa mort. Alors, avec fermeté et courage, comme il avait vécu sa vie, il l’a quittée. Quittons-le dans l’esprit où il a vécu et combattu [...] sous le drapeau de Marx et de Lénine sous lequel il est mort. Nous vous le jurons, Adolf Abramovitch Joffé, nous porterons votre drapeau jusqu’au bout. » [10] L’auteur du récit samizdat raconte que la foule qui se pressait vers Trotsky, après son discours, faillit l’écraser contre un mur et que Lachévitch prit l’initiative de former un cordon de camarades qui réussirent à le dégager. Monté sur des épaules fraternelles, il lança un appel à ne pas manifester et à rentrer chez soi. C’était la dernière fois qu’il prenait la parole en public sur la terre soviétique...

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