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Qui était Ignace Reiss, militant communiste assassiné sur ordre de Staline parce qu’il a choisi, suite aux procès de Moscou, de rejoindre le combat de Trotsky

lundi 13 janvier 2020, par Robert Paris

Qui était Ignace Reiss, militant communiste assassiné sur ordre de Staline parce qu’il a choisi, suite aux procès de Moscou, de rejoindre le combat de Trotsky

Comment Ignace Reiss a rompu publiquement avec le stalinisme

Lettre au Comité Central du Parti Communiste de l’Union Soviétique

De Ignace Reiss (Ludwig) dit Ignace Poretski

17 juillet 1937

La lettre que je vous écris aujourd’hui j’aurais dû vous l’écrire depuis longtemps déjà, le jour où les « Seize » [1] furent massacrés dans les caves de la Loubianka, sur l’ordre du « Père des Peuples ».

Je me suis tu alors. Je n’ai pas élevé la voix non plus pour protester lors des assassinats qui ont suivi, et ce silence fait peser sur moi une lourde responsabilité. Ma faute est grande, mais je m’efforcerai de la réparer, et de la réparer vite afin d’alléger ma conscience.

Jusqu’alors j’ai marché avec vous. Je ne ferai pas un pas de plus à vos côtés. Nos chemins divergent ! Celui qui se tait aujourd’hui se fait complice de Staline et trahit la cause de la classe ouvrière et du socialisme !

Je me bats pour le socialisme depuis l’âge de vingt ans. Sur le seuil de la quarantaine, je ne veux pas vivre des faveurs d’un Ejov.

J’ai derrière moi seize années de travail clandestin. C’est quelque chose, mais il me reste assez de forces pour tout recommencer. Car il s’agit bien de « tout recommencer », de sauver le socialisme. La lutte s´est engagée il y a longtemps déjà. Je veux y reprendre ma place.

Le tapage organisé autour des aviateurs qui survolent le Pôle vise à étouffer les cris et les gémissements des victimes torturées à la Loubianka, à la Svobodnaia, à Minsk, à Kiev, à Leningrad, à Tiflis. Ces efforts sont vains. La parole, la parole de la vérité, est plus forte que le vacarme des moteurs les plus puissants.

Les recordmen de l’aviation, il est vrai, toucheront les cœurs des ladies américaines et de la jeunesse des deux continents intoxiqués par le sport, plus facilement que nous arriverons à conquérir l’opinion internationale et à émouvoir la conscience du monde ! Que l’on ne s’y trompe pourtant pas : la vérité se fraiera son chemin, le jour de la vérité est plus proche, bien plus proche que ne le pensent les seigneurs du Kremlin. Le jour est proche où le socialisme international jugera les crimes commis au cours des dix dernières années. Rien ne sera oublié, rien ne sera pardonné. L’histoire est sévère : « le chef génial, le père des peuples, le soleil du socialisme », rendra compte de ses actes : la défaite de la révolution chinoise, le plébiscite rouge [2] , l’écrasement du prolétariat allemand, le social-fascisme et le Front populaire, les confidences à Howard [3] , le flirt attendri avec Laval : toutes choses plus géniales les unes que les autres ?

Ce procès-là sera public, avec des témoins, une multitude de témoins, morts ou vivants ; ils parleront tous une fois encore, mais cette fois pour dire la vérité, toute la vérité. Ils comparaîtront tous, ces innocents massacrés et calomniés, et le mouvement ouvrier international les réhabilitera tous, ces Kamenev et ces Mratchkovski, ces Smirnov et ces Mouralov, ces Drobnis et ces Serebriakov, ces Mdivani et ces Okoudjava, ces Rakovski et ces Andrès Nin, tous ces « espions et ces provocateurs, tous ces agents de la Gestapo et ces saboteurs ».

Pour que l’Union soviétique et le mouvement ouvrier international tout entier ne succombent pas définitivement sous les coups de la contre-révolution ouverte et du fascisme, le mouvement ouvrier doit se débarrasser de ses Staline et de son stalinisme. Ce mélange du pire des opportunismes - un opportunisme sans principes - de sang et de mensonges menace d’empoisonner le monde entier et d’anéantir les restes du mouvement ouvrier.

Lutte sans merci contre le stalinisme !

Non au front populaire, oui à la lutte des classes ! Non aux comités, oui à l’intervention du prolétariat sauver la révolution espagnole : telles sont les tâches à l’ordre du jour !

A bas le mensonge du « socialisme dans un seul pays » ! Retour à l’internationalisme de Lénine !

Ni la IIème ni la IIIème Internationale ne sont capables d’accomplir cette mission historique : désagrégées et corrompues, elles ne peuvent empêcher la classe ouvrière de combattre ; elles ne servent que d’auxiliaires aux forces de police de la bourgeoisie. Ironie de l’Histoire : jadis la bourgeoisie puisait dans ses rangs les Cavaignac et Gallifet, les Trepov et les Wrangel. Aujourd’hui c’est sous la « glorieuse » direction des deux Internationales que les prolétaires remplissent eux-mêmes le rôle de bourreaux de leurs propres camarades. La bourgeoisie peut vaquer tranquillement à ses affaires ; partout règnent « l’ordre et la tranquillité » : il y a encore des Noske et des Ejov, des Negrin et des Diaz. Staline est leur chef et Feuchtwanger leur Homère !

Non, je n’en peux plus. Je reprends ma liberté. Je reviens à Lénine, à son enseignement et à son action.

J’entends consacrer mes modestes forces à la cause de Lénine : je veux combattre, car seule notre victoire – la victoire de la révolution prolétarienne – libérera l’humanité du capitalisme et l’Union soviétique du stalinisme !

En avant vers de nouveaux combats pour le socialisme et la révolution prolétarienne ! Pour la construction de la IVème Internationale !

Ludwig (Ignace Reiss) Le 17 juillet 1937

P.S. : En 1928 j’ai été décoré à l’Ordre du « Drapeau Rouge », pour services rendus à la révolution prolétarienne. Je vous renvoie cette décoration ci jointe. Il serait contraire à ma dignité de la porter en même temps que les bourreaux des meilleurs représentants de la classe ouvrière russe. Les Izvestia ont publiés au cours des deux dernières semaines des listes de nouveaux décorés dont les fonctions sont passées pudiquement sous silence : ce sont les exécutants des peines de mort.

Notes

[1] Inculpés du premier procès de Moscou.

[2] Plébiscite réclamé en Saxe par les nationaux-socialistes contre le gouvernement social-démocrate et soutenu par les communistes.

[3] Staline avait déclaré, en mai 1935, au journaliste américain Roy Howard que l’idée que l’U.RS.S. pouvait encourager une révolution socialiste mondiale relevait de la " tragi-comédie ".

Qui était Ignace Reiss

L’assassinat d’Ignace Reiss (Victor Serge, 1938)

« A Lausanne, le 4 septembre, Ignace Reiss était assassiné uniquement parce que, horrifié par les crimes de Staline, il avait publiquement rompu avec Moscou. Certains de ses assassins ont été arrêtés. Ce sont des membres du Komintern et des agents de la Guépéou, recrutés parmi les Gardes Blancs russes. Les résultats de l’instruction, menée par les autorités judiciaires françaises et suisses, permet d’affirmer que ce même groupe avait commis toute une série de crimes non encore découverts. Les Gardes Blancs servent de tueurs à Staline, de la même façon qu’ils servent de procureurs (Vychinsky), d’agents de publicité (M. Koltsov, Zaslansky, etc.) ou de diplomates (Troïanovsky, Maïsky et leurs frères)… Ignace Reiss ne sera pas le dernier à nous avoir fourni des révélations. Ses meurtriers, arrêtés en Suisse ou en France, peuvent raconter beaucoup de choses. Des milliers de volontaires révolutionnaires en Espagne vont répandre la vérité à travers le monde entier au sujet des bourreaux de la révolution. Les prolétaires qui réfléchissent se posent la question : « Quel est le but de tout cela ? Quel objectif cette chaîne sans fin de crimes peut servir ? » Et la réponse se fraye un chemin à coups de marteau dans leur esprit. Staline prépare son « couronnement » sur les ruines de la révolution et les cadavres des révolutionnaires.

Léon Trotsky, « Lettre ouverte à toutes les organisations ouvrières : Il est temps de passer à l’offensive mondiale contre le stalinisme ! »

Léon Trotsky, « Une leçon tragique » :

La mort d’Ignace Reiss représente une grande tragédie. Par sa rupture avec le Komintern et la Guépéou, il s’est montré courageux révolutionnaire. Il connaissait mieux que quiconque les dangers qu’il encourait en passant du camp des agresseurs thermidoriens à celui de la révolution. L’attitude de Reiss ne peut avoir été dictée que par de hautes considérations idéologiques et donc cela seul lui a déjà gagné le respect dû à sa mémoire de la part de tout ouvrier conscient. Mais il reste toujours une énigme : pourquoi et comment Reiss est-il demeuré au service de la Guépéou au cours de ces dernières années alors que Thermidor était déjà vainqueur sur toute la ligne et que la bureaucratie avait cessé d’hésiter devant un crime quel qu’il soit ?

La pourriture du stalinisme, le caractère faux et perfide de Staline, sont choses connues de tous. Ceux qui coopèrent avec la Guépéou sont les moins bien placés pour entretenir la moindre illusion à ce sujet. Ignace Reiss avait derrière lui près de deux décennies de travail dans les rangs du Parti. Ce n’était pas un novice. En même temps, son attitude au cours des derniers mois montre qu’il n’était pas guidé par des considérations d’intérêts personnels. Les carriéristes ne rejoignent pas les rangs de la Quatrième Internationale qui est actuellement le mouvement le plus persécuté dans le monde entier.

La guerre approche. De nouvelles persécutions attendent les internationalistes. Reiss ne peut pas ne pas l’avoir compris. A travers les années de Thermidor, il a pu conserver l’esprit vivant d’un militant révolutionnaire. Mais alors, comment a-t-il pu rester si longtemps dans le camp des Yagoda, Dimitrov, et de Caïn Djougachvili ?

Il est vrai que Reiss travaillait à l’étranger, face à face avec le monde capitaliste. Cette circonstance facilita psychologiquement sa collaboration avec l’oligarchie thermidorienne. Cependant, ce n’est pas là l’essentiel. Reiss ne peut pas ne pas avoir été informé de ce qui se passait en URSS. Il ne fallut pas moins que les monstrueux procès de Moscou, non seulement le premier, mais aussi le second, pour que Reiss se décide à la rupture. On peut affirmer en toute certitude que beaucoup de gens comme Reiss demeurent dans les rangs de la bureaucratie. Ils n’ont que mépris pour leur entourage. Ils détestent Staline et traînent sans fin leur boulet.

La cause de ce conformisme a ses racines dans le caractère même de Thermidor qui est une réaction graduelle, rampante et enveloppante. Un révolutionnaire est lentement et insensiblement attiré dans la conspiration contre la révolution. Chaque année qui passe renforce ses liens avec l’appareil et approfondi sa rupture avec les masses laborieuses.

La bureaucratie, et plus particulièrement la bureaucratie de la Guépéou, vit dans l’atmosphère artificielle qu’elle s’est créée. Chaque compromis avec la conscience révolutionnaire prépare pour le lendemain un compromis plus grave encore et la rupture devient ainsi plus difficile. En outre, l’illusion demeure qu’il s’agit toujours du service de la révolution. Les hommes espèrent le miracle qui ramènera la clique dirigeante sur les vieux rails – ils espèrent et continuent de traîner leur boulet.

Il est aussi impossible de se représenter les immenses difficultés que cela pose. Déjà, en cas de totale préparation intérieure à la rupture avec la bureaucratie, il reste la question insoluble à première vue : où aller ? A l’intérieur de l’URSS, le premier signe d’une divergence avec la clique dirigeante entraîne presque certainement la mort. Staline est souillé de tant de crimes horribles qu’il ne peut pas ne pas reconnaître un ennemi mortel dans quiconque refuse d’assumer la responsabilité de ses crimes.

Entrer dans la clandestinité ? Aucune tendance, dans toute l’histoire de l’humanité, n’a eu à mener un travail clandestin dans des conditions plus difficiles que celles que rencontrent aujourd’hui les marxistes en URSS. Le travail clandestin n’est possible qu’en présence de masses actives. Il est vrai que les ouvriers haïssent la bureaucratie, mais ils n’ont pas encore tracé de voie nouvelle.

La rupture avec la bureaucratie présente donc des difficultés exceptionnelles de nature politique et pratique. Telle est la cause la plus importante aussi bien des confessions retentissantes que des accommodements silencieux avec les consciences.

Pour les fonctionnaires soviétiques, à l’étranger, les difficultés sont différentes, mais non moins aigües. Les agents engagés dans le travail secret vivent généralement avec de faux passeports, fournis par le Guépéou. La rupture avec Moscou signifie non seulement qu’ils vont être abandonnés, entre deux eaux, mais aussi que, dénoncés par le Guépéou, ils tomberont entre les mains des polices étrangères.

Que faire ? La Guépéou utilise précisément cette situation sans espoir de ses représentants pour leur extorquer des crimes toujours renouvelés. En outre, le Guépéou entretient à l’étranger une immense agence de second et troisième rang, composée aux neuf dixièmes de carriéristes du Komintern, de Gardes Blancs russes et de divers types de gredins prêts à assassiner toute personne qui leur est désignée, surtout ceux dont les révélations pourraient perturber leur confortable existence. Non, il n’est pas facile de s’arracher aux griffes du Guépéou !

Mais ce serait une erreur de réduire le tragique événement du 4 septembre, près de Lausanne, à des difficultés extérieures. La mort de Reiss n’est pas seulement une perte, c’est aussi une leçon. Nous manquerions de respect à la mémoire d’un révolutionnaire si nous ne dévoilions pas les « erreurs politiques » qui ont facilité le travail des bouchers du Kremlin. Il ne s’agit pas des fautes commises par notre défunt camarade lui-même. Après s’être arraché au milieu artificiel de la Guépéou, il lui était beaucoup trop difficile de s’orienter immédiatement dans sa nouvelle situation. Ce sont de nos propres fautes et faiblesses qu’il s’agit ici. Nous n’avons pas établi à temps les contacts avec Reiss, nous ne fûmes pas capables de surmonter les divergences mineures qui nous séparaient. Et ainsi, Reiss n’a trouvé personne auprès de lui qui ait pu, au moment critique, lui forunir un conseil juste.

Dès le mois de juin de cette année, le camarade Reiss était fermement résolu à rompre avec le Kremlin. Il commença par écrire une lettre au Comité Central le 17 juillet. Le camarade Reiss jugea nécessaire d’attendre que cette lettre ait atteint sa destination avant de la rendre publique. Excès de sentiments chevaleresques ! La lettre elle-même, qui expliquait des positions de principes et était ferme de ton, ne contenait que l’annonce de la rupture, sans spécifier aucun fait ni apporter aucune révélation ; en outre, elle était simplement signée « Ludwig », un nom qui ne pouvait rien dire à personne. la Guépéou avait ainsi tout le temps de préparer le meurtre ; cependant que l’opinion publique occidentale demeurait dans l’ignorance la plus complète. La Guépéou n’aurait pu désirer conditions plus favorables !

La seule protection sérieuse contre les tueurs à gages de Staline est la publicité la plus vaste possible. Il n’était nul besoin d’écrire à Moscou. Des lettres de principe ne sauraient avoir la moindre influence sur les bonapartistes dégénérés jusqu’à la moelle. Une déclaration politique aurait dû être transmise à la presse mondiale, le jour même de la rupture. Cette déclaration aurait dû contenir non pas l’annonce de son passage de la Troisième à la Quatrième Internationale (cela n’intéresse qu’une petite minorité), mais des révélations sur son travail à la Guépéou, sur les crimes de la Guépéou et les falsifications judiciaires de Moscou, sur sa rupture avec la Guépéou.

Une telle déclaration, signée de son nom, aurait immédiatement placé Ignace Reiss au centre de l’attention publique la plus large et cela seul aurait rendu le travail des bouchers de Staline plus difficile.

De plus, Reiss aurait pu, à notre avis, et aurait dû dans l’intérêt de sa propre sauvegarde, se rendre à la police française ou suisse, avec l’exposé de toutes les circonstances de l’affaire. Son entrée avec un faux passeport aurait probablement entraîné son arrestation. Mais lui-même et ses amis n’auraient eu aucun mal à établir qu’il ne s’agissait que d’une violation des règles formelles et que Reiss n’avait agi que pour des motifs politiques. Il est très peu probable qu’il eût encouru le risque d’une condamnation sévère. De toute façon, sa vie eût été protégée. Sa courageuse rupture avec la Guépéou lui aurait apporté la popularité nécessaire. Un but politique aurait été atteint et sa sécurité personnelle assurée, dans la mesure où elle peut l’être étant donné les conditions actuelles.

On ne peut malheureusement pas réparer les fautes commises dans cette affaire. Reiss fut assassiné au tout début d’un nouveau chapitre de sa vie politique. Mais Reiss n’est pas le seul. Dans l’appareil stalinien, plus d’un hésite. Les crimes du maître du Kremlin les poussent et les pousseront toujours d’avantage à prendre le chemin de la rupture avec un régime condamné de mensonge et de corruption. Ignace Reiss leur a donné un courageux exemple. En même temps, sa fin tragique nous enseigne qu’il sera nécessaire, à l’avenir, d’interposer nos rangs serrés entre les bourreaux et leur victime désignée. Cela peut être fait. La coupe des crimes de la Guépéou est pleine à ras bord. De larges cercles d’ouvriers occidentaux frissonnent devant le travail accompli par Caïn-Djougachvili. Les sympathies en notre faveur grandissent. Il ne nous reste qu’à savoir les utiliser. Maintenir une plus grande vigilance ! Resserrer les rangs ! Améliorer la discipline dans l’action ! Telles sont les leçons à tirer de la mort d’Ignace Reiss.

Léon Trotsky, Coyoacan, 21 septembre 1937

« Pour l’anniversaire de la mort de Reiss », par Léon Trotsky - 17 juillet 1938

Plus le temps passe et plus lumineuse apparaît la figure de Reiss, tombé tragiquement sur le seuil de la IV° Internationale. La rupture avec la clique bonapartiste ne signifiait pas pour lui la désertion vers la vie privée, comme pour d’autres bureaucrates apeurés et démoralisés. Pas une minute, Reiss n’a cherché à s’éloigner en prenant un air supérieur à l’égard de ceux qui continuaient le combat. Avant de prendre des mesures pour assurer sa sécurité personnelle, il a écrit une déclaration principielle sur les raisons de son passage sous le drapeau de la IV° Internationale. Dans les jours même où il était précisément en train de préparer sa rupture ouverte avec le Kremlin, il faisait déjà de la propagande active et recrutait parmi ses anciens collaborateurs et collègues. On doit se représenter clairement les graves convulsions internes qu’il eut à traverser et comprendre la force d’âme qui se dissimulait dans ce combattant révolutionnaire !

La figure de Ludwig [1] nous devient de plus en plus proche au fur et à mesure que nous voyons ces bureaucrates « fatigués » et « déçus » qui, voyez vous, sont tellement tourmentés par Staline et leur propre passé que, sans changer d’état d’esprit, ils vont tout droit dans le camp de la démocratie bourgeoise ou du semi-anarchisme libéral [2]. Sous les coups de la vie, ces messieurs en viennent à la conclusion que la révolution d’Octobre a été une « erreur » et qu’il faut donc imaginer quelque chose de mieux, de jamais vu, d’inédit, qui soit totalement à l’abri, hermétiquement, de toute faiblesse et de tout échec. Et, en attendant cette doctrine de salut, les dilettantes ultra gauches, alliés à des fascistes plus francs, s’occupent de racontars et d’intrigues contre les révolutionnaires. Faut il des exemples ?

Ludwig est mort à l’aube même d’un nouveau chapitre de sa vie. Nous avons tous ressenti sa mort comme un coup très rude et nous en avons reçu beaucoup. Ce serait cependant une erreur inadmissible que de penser que ce sacrifice a été inutile. Par la virilité de sa conversion de Thermidor à la révolution, Reiss a donné au trésor de la lutte prolétarienne une contribution bien plus grande que tous ceux qui, tous ensemble, dénoncent Staline. La figure de Reiss demeurera vivante dans la mémoire des jeunes générations comme un exemple et une leçon. Elle les inspirera et les entraînera.

Notes

[1] Pseudonyme de Reiss dans le G.P.U.

[2] L’allusion est dirigée contre Krivitsky.

« En mémoire d’Ignace Reiss », par Elsa Reiss

Un an est passé depuis qu’Ignace Reiss (alias Ludwig) a été assassiné à Lausanne sur ordre de Iejov. Un tel crime n’est plus un fait nouveau. Ce qui est inhabituel, cependant, même si ce n’est pas tout à fait nouveau, c’est qu’il s’est produit sur un territoire autre que l’Union soviétique ou l’Espagne, et ce qui est tragique, c’est le fait que Iejov a commis ce crime lâche par la main d’un collègue de Reiss et ami depuis de nombreuses années.

Considéré politiquement, ce crime était et reste une suite logique des procès de Moscou. Tout comme Staline ne pouvait pas faire autrement que de tuer les camarades de Lénine, après les avoir forcés à se déshonorer, de même le premier homme, Reiss, qui a eu le courage de rompre avec lui, il ne pouvait pas se permettre de laisser vivre. Reiss n’était ni un écrivain ni un journaliste qui, en dernière analyse, n’a pas de raison de craindre son annihilation physique. Il était dans les services secrets de Staline depuis de nombreuses années et savait à quoi s’attendre. Il a écrit à des amis des lettres dans lesquelles une phrase se répétait : « Ils vont me tuer mais ma décision est prise ». Non seulement il devait être assassiné, mais Iejov était pressé, car lui et ses associés, qui connaissaient Reiss, savaient trop bien combien leur organisation était menacée par sa rupture. Iejov ne craignait pas que les secrets de l’organisation Guépéou (GPU) soient exposés. Absolument certain de l’intégrité de Reiss, quand Iejov a lu la lettre qu’il avait envoyée au GPU au moment où il écrivait au Comité central (du CPSU), il a crédité la sincérité de chaque mot de la phrase suivante : ne vous inquiétez pas de vos secrets, je ne suis pas dans votre genre. » Mais ceux qui n’étaient pas aussi proches de Reiss, qui ces dernières années avaient à peine rencontré ce type d’honorable révolutionnaire ne mettraient certainement pas la même confiance dans les assurances de Reiss que Iejov. Il était l’un des rares à être convaincu de l’intégrité absolue de Reiss.

La crainte de la révélation des secrets d’organisation du GPU n’est pas en soi un motif suffisant pour recourir au meurtre, ce qui comporte toujours le risque de découverte. Iejov a toujours eu le pouvoir de reconstruire l’appareil et les secrets peuvent être démodés en quelques mois. La ruée vers les événements dans le monde et en politique favorise cela. Mais les craintes de Iejov étaient d’un ordre différent et parfaitement justifiées, car s’il avait réussi à assassiner Reiss, il ne pouvait pas sauver l’organisation et empêcher la rupture de nombre de ses collègues qui, dans leurs lettres au GPU, se déclaraient prêts à travailler pour l’Union soviétique aussi longtemps que Reiss l’était.

Iejov ne pouvait pas évaluer ce qui impliquerait le plus grand mal, de tuer Reiss ou de le laisser vivre. Les avertissements ne manquaient pas, mais ils ont rapidement été réduits au silence, comme dans le cas de Slutzki qui a eu recours au suicide. De telles considérations n’étaient pas possibles pour Iejov. Sa seule considération était l’ordre de Staline - « liquider », punir et donner l’exemple de quiconque rompait avec Staline.

C’est sur cette mission que Spiegelglass, le double de Slutzki, est parti pour Paris. Il a également été chargé de l’exécution d’une mission supplémentaire. Bien entendu, n’importe qui d’autre aurait été obligé de faire de même, mais le choix de Spiegelglass était heureux. Pas parce qu’il avait du courage, mais parce qu’il n’avait aucune idée en tête et qu’il n’était pas opposé au meurtre. Il démontrerait ainsi qu’il était indispensable et absolument dévoué à Staline. Il accomplit donc sa mission à l’entière satisfaction de Staline, qui ne s’attendait pas à une exécution aussi rapide. Dans le même temps, le meurtre a été perpétré par l’intermédiaire du GPU, éliminant ainsi tout doute possible que le GPU ait pu se faire reprocher quelque chose. Reiss savait exactement avec qui il devait traiter. Il savait que la fureur de Iejov ne tolérerait aucun scrupule, mais il pensait qu’une organisation prolétarienne dont il invoquait la protection pourrait au moins rester sous le contrôle des autorités de Moscou. Sa lettre de démission au Comité central du parti au pouvoir a été publiée dans le journal néerlandais « Nieuwe Fackel », mais Staline ne craint plus l’opinion publique. Les éléments vénaux, il peut les acheter ; quant aux autres, il est indifférent.

Le choix de Spiegelglass, à son tour, est tombé sur Gertrude Schildbach. Il était conscient de nos relations avec cette femme. Ses sympathies d’opposition n’étaient pas un secret pour lui. Comme Gertrude Schildbach l’avait elle-même confiée à des amis parisiens et que j’ai appris après la mort de Reiss, il a essayé de la convaincre que Reiss était un traître et qu’elle serait ainsi complètement réhabilitée dans la confiance du parti. Il a par ailleurs tenté de semer dans sa tête confuse l’idée qu’elle accomplirait un acte héroïque. Après être tombée en panne en présence de certains de nos amis, Gertrude Schildbach a accepté la commission et a joué avec l’idée de nous prévenir. Elle savait que Reiss et moi étions condamnés, et si cela ne pouvait pas être géré autrement, notre enfant lui-même ne devait pas être épargné. À cette fin, elle a acheté une boîte de bonbons que j’ai remarquée à notre rendez-vous mais qu’elle ne nous a pas présentés.

Dans le même temps, Spiegelglass exploitait un autre système. Il a présenté Schildbach à un homme qui l’a tentée avec des déclarations d’amour. Ce beau jeune carriériste est le genre de personnages que Staline utilise aujourd’hui pour éliminer les révolutionnaires. Parfois, ils sont les fils déclassés des émigrés blancs ou, comme dans ce cas, il existe une sœur à Moscou qui entretient des liens étroits avec le GPU. Il était facile pour cet aventurier d’impressionner Gertrude Schildbach. Pour la première fois de sa vie, cette femme ordinaire et âgée a découvert que quelqu’un lui faisait l’amour et lui offrait la perspective d’une union stable et heureuse. Ça a marché. Gertrude Schildbach a vendu Reiss, a repris l’affaire entre ses mains et a sauvé moi et l’enfant. Elle n’utilisa pas la boîte de bonbons mais se dépêcha de se lancerdès qu’elle sut que Reiss était seul ce soir-là à Lausanne. Et cette hâte paniquée a donné lieu à ces erreurs fatales qui ont rapidement permis de clarifier le meurtre en quelques jours. C’est en soi une raison suffisante pour qu’elle n’obtienne pas le prix tant convoité. Elle deviendra pleinement consciente du sens de son acte, probablement seulement au moment où elle se retrouvera seule dans la voiture de l’ambassade de l’Union soviétique (ses assistants ne se rendant pas en Russie). Sa récompense est certainement perdue, la récompense en moments idylliques pour de tels actes « héroïques » consistant en exil en Russie européenne vers la mer Blanche, où l’on peut passer des journées à la pêche. Il existe un traitement beaucoup plus court et plus radical. Gertrude Schildbach aura reçu sa récompense dans les caves de la Lubianka. Des décorations sont maintenant attribuées à des meurtriers ayant agi de manière obéissante en Espagne. Ce sont ceux qui se distinguent par leur zèle à extirper les trotskistes et le POUM qui sont les plus honorés. À Moscou aussi, on peut gagner une décoration pour lutte courageuse de la part du prolétariat espagnol, par exemple quelqu’un qui reçoit l’or espagnol dans le port d’Odessa en échange d’armes, ou le résident officiel qui négocie l’accord. Ils recevront la même décoration, l’Ordre de la bannière rouge, que Reiss a remporté il y a des années pour ses services rendus à la Révolution.

Non, Gertrude Schildbach ne recevra aucun insigne d’honneur. Elle a réussi son acte d ’« héroïsme » trop maladroitement. Mais ce qui est profondément émouvant dans cette tragédie, c’est que ce soit elle qui ait été l’instrument choisi. C’est la même femme qui, après son retour de l’Union soviétique à la suite des premiers procès de Moscou (août 1936), pleura désespérément et jura que, même si elle était forcée, elle ne retournerait jamais en Union soviétique, concluant par la sentence, que je n’oublierai jamais : « C’est facile pour moi, je n’ai ni mère ni enfant à pleurer pour moi. Mais vous ... votre enfant ne doit pas grandir à l’ombre du mensonge. »

Aussi horrible que cela puisse paraître, un ami a été utilisé à cette fin, ce n’était pas nouveau. Un ami intime a joué un rôle similaire dans le cas de Blumkine. Là aussi, une amie a joué le rôle de Judas, a gagné la reconnaissance de Staline et est devenue un agent très apprécié du GPU. Elle a gagné l’admiration de Iagoda et la haine des camarades. Après de nombreuses années, quand elle vint le saluer avec l’étreinte habituelle, Reiss ne put contrôler son sentiment d’horreur et me dit plus tard : « Quelle chose de terrible de devoir travailler avec ce genre de gens. »

* * *

Reiss est entré dans le nouveau parti communiste polonais il y a environ 20 ans. Ce parti était strictement illégal. Même la simple appartenance était punissable d’une longue peine de prison. Le travail était difficile, le parti était pauvre et ses membres étaient au chômage. Des provocateurs, en particulier dans les petites villes, ont assuré une arrestation rapide. Six mois d’activité ininterrompue ont été considérés comme un succès. Le PC unissait dans ses rangs toutes les couches sociales de la jeune république, les éléments les plus avancés du parti socialiste polonais, des ex-militaires jeunes, des prolétaires, des intellectuels, des paysans, des Polonais qui avaient imaginé leur patrie libérée différemment, des Ukrainiens déçus, des juifs.

En 1922, peu après l’arrestation d’un certain nombre de membres éminents du Comité central polonais, Reiss fut également arrêté. Malgré les tourments physiques qu’il a endurés en prison, il a gardé son courage à la hauteur. Et quand on m’a autorisé à le voir quelques semaines plus tard, j’ai constaté que son expérience en prison avait changé son apparence physique mais que son moral était plus fort que jamais. À quelques exceptions près, c’est le cas de tous ses camarades qui remplissaient les prisons de Pologne. Tous étaient emportés par l’espoir et la conviction que la Russie révolutionnaire transformait en réalité le rêve séculaire de libération de l’humanité.

Son emprisonnement a armé Reiss et tous les bons et nobles éléments de son caractère ont été confirmés. Pénétré de bout en bout dans la culture socialiste, il a compris dans sa propre vie la doctrine de Marx - une loyauté inconditionnelle à la cause ; l’esprit de vraie camaraderie était profondément ancré dans son âme. Il est resté pur et sans compromis jusqu’à la fin. Mon témoignage à son sujet sera un jour confirmé par beaucoup de ceux qui ont fui les massacres de Staline et d’autres qui travaillent encore dans l’appareil de Staline à Paris et à Prague lorsqu’ils recouvreront leur liberté.

À l’été de 1923, Reiss fut libéré de prison et, avec l’aide de l’un de ses amis proches, il put s’enfuir en Allemagne avec l’aide du parti.

C’était des journées orageuses à l’automne 1923 en Allemagne, pleines d’activités fébriles et de grands espoirs. D’innombrables camarades sont venus et sont passés par notre demeure et, à cette époque, je ne voyais que très peu de Reiss. Il se jeta avec espoir dans le mouvement, continua presque continuellement sur la route et, quelques jours durant son séjour à Berlin, il trouva très peu de temps pour sa vie privée. Les jours passaient trépidement et les nuits étaient pleines d’incertitude. Un matin, Reiss m’a dit la raison pour laquelle il n’était pas rentré à la maison. Il avait accompagné Piatakov à Chemnitz. À la gare de Dresde, ils s’aperçurent qu’ils avaient confondu l’heure d’arrivée et de départ du train et que le dernier train pour Berlin était parti. Il n’y avait rien d’autre à faire que de rester toute la nuit. Quand ils ont discuté de l’hôtel dans lequel ils pourraient rester, il est apparu qu’ils voyageaient tous les deux avec un passeport libellé du même nom. Alors ils ont pris une chambre ensemble. Une coïncidence : le même passeport, le même destin ultime.

Les années qui ont suivi ont marqué le reflux du mouvement révolutionnaire en Europe, des luttes de l’opposition en Russie et des répercussions sur les partis communistes en Europe. Reiss et d’autres avaient dès lors enterré ses espoirs d’une révolution en Europe depuis longtemps. Il s’agissait maintenant de défendre l’Union soviétique et les acquis d’octobre de la contre-révolution encerclante. Ignorant tous les dangers, il a voyagé d’un pays à l’autre, toujours illégalement et se familiarisant avec les nombreuses prisons d’Europe. Et avec le même courage et le même dévouement, il a risqué sa vie. Il ne s’est jamais attendu à des applaudissements.

La destruction de l’opposition en Russie a été accompagnée par le déclin du Komintern, ce qui a bien sûr entraîné une démoralisation de tous les appareils soviétiques. Reiss s’est obstinément battu contre la bureaucratisation naissante de l’appareil ; il a soigneusement sélectionné ses collègues. Celui qui, lui-même, espérait un jour reprendre ses activités dans le parti, enterrait maintenant ce souhait et réconciliait plus facilement son travail dans les services de renseignement avec sa conscience. Personnellement, cependant, il s’est retiré de plus en plus dans sa coquille et a beaucoup souffert de l’évolution de la situation en Russie. L’expulsion de Trotsky du parti lui a fait très mal et lorsque Trotsky a été expulsé du pays, Reiss a déclaré : « Maintenant, Staline a rendu un service en sauvant la tête de la révolution. »

Le travail de Reiss à l’étranger est interrompu par un long séjour à Moscou de 1930 à 1932. C’était l’époque du plan quinquennal avec toutes ses privations, ses discussions et ses luttes. Staline exerçait des pressions tellement énormes contre toutes les idées indépendantes que le voyage à l’étranger et la retour dans l’illégalité étaient presque les bienvenus. C’est la période durant laquelle Reiss est entré au service du GPU.

Entre-temps, le travail à l’étranger est devenu beaucoup plus difficile. Il fallait abandonner l’idée d’être soutenu par le parti. L’appareil ne devait être construit qu’avec l’aide de sympathisants distants. Reiss a utilisé ses anciennes relations. Grâce à sa manière ouverte et cultivée de traiter avec les gens, il réussit dans les années de déception à gagner des intellectuels, des professeurs et des journalistes à l’Union soviétique.

Mais la question devint de plus en plus pressante : combien de temps cela allait-il durer ? De temps en temps, Staline faisait un geste financier (comme en Espagne en 1936) avec lequel on pouvait survivre. Au cours des dernières années, Reiss avait rejeté les jeunes pour le travail au sein du GPU et avait essayé de convaincre ses amis que les jeunes devaient être libres de travailler au sein du parti. Lui-même commençait à voir avec une netteté terrifiante l’étendue de son esclavage. Il s’accrochait d’autant plus à ce qui restait pour justifier son activité : la défense de l’Union soviétique. C’était suffisant pour continuer le travail mais pas pour être en règle avec sa conscience. Ainsi, il est devenu plus soumis, plus taciturne et toujours plus solitaire.

Nous pourrions maintenant compter sur les doigts d’une main ceux à qui nous pouvions parler ouvertement. Ils n’étaient pas reconnaissables, ces camarades d’hier. Ceux qui, peu de temps auparavant, avaient accepté de manière désespérée d’être avec nous, approuvaient tout maintenant et se réjouissaient du discours de Litvinov devant la Société des Nations ou étaient ravis lorsque les généraux antisémites polonais avaient rendu hommage à la vieille mère de Radek. Ils ont exulté qu’un gouvernement soit excité contre Trotsky ou que ce dernier soit empêché de trouver asile dans un pays. Ils étaient devenus sans conscience et sans cervelle. Staline pensait pour eux.

Après le premier procès (de Moscou), la question de la rupture devint aiguë. Il n’attendrait plus, il avait pris sa décision. Et maintenant, j’essayais de le dissuader d’être trop impulsif, de discuter avec d’autres camarades. J’avais peur pour sa vie à juste titre. Je l’ai supplié de ne pas sortir seul, de faire le point avec d’autres camarades, mais il a seulement déclaré : « On ne peut compter sur personne. Il faut agir seul et ouvertement. On ne peut pas tromper l’histoire, il ne sert à rien de retarder. » Il avait raison – il était seul.

C’était une libération pour lui, mais aussi une rupture avec tout ce qui jusqu’à présent comptait avec lui, avec sa jeunesse, son passé, ses camarades. Maintenant nous étions complètement seuls. Au cours de ces quelques semaines, Reiss a vieilli très rapidement, ses cheveux sont devenus blancs comme neige. Lui qui aimait la nature et la vie chérie regardait autour de lui avec des yeux vides. Il était entouré de cadavres. Son âme était dans les caves de la Lubianka. Dans ses nuits déchirées par le sommeil, il a assisté à une exécution ou à un suicide.

Il a également parlé de l’avenir, de la lutte longue et dure à laquelle il faut se préparer et du but que cette voie épineuse allait atteindre. Il rêvait d’une conférence du parti qui montrerait la voie et continuerait le programme. Les Zimmerwaldiens étaient également une poignée, a-t-il dit, et il y avait également une guerre à combattre.

Qu’est-ce que Staline a réalisé avec ce meurtre ? La vie d’un révolutionnaire sans compromis fut détruite, son enfant orphelin et plongé dans une douleur inexprimable. La voix des morts ne sera pas en reste, mais criera contre les crimes de Staline. Reiss a servi la révolution modestement et avec une loyauté incontestée - de sa vie. Et avec sa mort, il continue à le servir.

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« Le GPU a assassiné Ignace Reiss », par Joseph Hansen

La police suisse a attrapé l’un des agents du GPU impliqué et résolu le crime

(Février 1941)

Le 4 septembre 1937, la police suisse retrouva le corps d’un homme bien habillé sur la route de Chamblandes, non loin de Lausanne. Son corps était criblé de balles de mitraillette. Sa main serrait quelques mèches de cheveux gris. Un passeport tchéco-slovaque dans sa poche lui donnait le nom de Hans Eberhardt.

Ce nom était déjà connu de la police suisse. Une dénonciation anonyme d’Eberhardt en tant que « trafiquant de drogue » avait déjà été envoyée au siège de la police.

La femme de la victime a identifié le corps. C’était Ignace Reiss. Il avait été membre du Parti communiste de l’URSS, haut fonctionnaire du GPU, décoré de l’Ordre du drapeau rouge. Le 27 juin de cette année, il avait quitté le GPU, annoncé sa décision de rejoindre la IVe Internationale et s’était caché pour échapper aux assassins du GPU. La dénonciation adressée à la police suisse révélait des faits concernant les pseudonymes que Reiss avait utilisés conformément à ses obligations envers le GPU - des faits connus uniquement de ses supérieurs au sein du GPU.

La voiture utilisée dans le crime, une Chevrolet, a été découverte. Il avait été loué dans un garage par une femme nommée Renata Steiner. Dans l’automobile, un manteau portant l’étiquette d’un magasin madrilène a été retrouvé.

Déjà à cette époque, le GPU avait lancé sa campagne d’assassinats contre les militants antifascistes des rangs loyalistes espagnols opposés au stalinisme.

De nombreux vétérans loyalistes ont été entraînés dans les rangs du GPU, comme le prouvent par la suite les aveux spectaculaires des vétérans loyalistes qui ont participé au raid à la mitrailleuse du GPU dans la chambre de Trotsky le 4 mai 1940.

Les assassins identifiés

La police a rapidement pu identifier l’un des assassins de Reiss : Gertrude Schildbach. Dans sa chambre d’hôtel, la police a trouvé des papiers, des photographies et une boîte de chocolats traités à la strychnine. Ces chocolats étaient évidemment destinés à la famille Reiss. Les mèches de cheveux retenues dans la main du défunt ont été prouvées par la police comme provenant de la tête de Schildbach. C’est elle qui avait attiré Reiss dans le piège, se présentant comme sympathisante avec l’opposition au stalinisme. Schildbach avait été introduite dans le mouvement communiste par Reiss et avait travaillé avec lui au GPU pendant des années.

La police a ensuite découvert que Schildbach n’était pas seule dans l’hôtel. Dans la pièce voisine de la sienne - il était arrivé en même temps et ils avaient demandé des chambres communicantes - un homme s’était enregistré sous le nom de François Rossi. Ils découvrirent plus tard que son vrai nom était Roland Abbiat, citoyen monégasque, né à Londres le 15 août 1905. Dans ses bagages, qui, comme ceux de Schildbach, avaient été laissés derrière, la police découvrit une carte de Mexico et de sa banlieue. Lui arrêté, Trotsky serait encore vivant. Les autorités ont ensuite révélé que le consulat de Russie à Lausanne avait déjà demandé à trois reprises un passeport au nom de « Rossi » dont la destination était le Mexique.

Selon la police, "l’ami inséparable" d’Abbiat était un homme nommé Etienne Charles Martignat, né en 1900 à Culhat, en France, qui avait été employé dans une usine à gaz et qui était habitué à dépenser beaucoup plus qu’il ne gagnait, ayant apparemment une source de revenus secrète.

La première arrestation

La première à être capturée était Renata Steiner, qui avait loué la voiture de la mort. Elle avait 29 ans au moment de son arrestation. Pas aussi dure, pourtant, en tant que Jacson, elle a finalement accepté de parler.

Convertie au stalinisme après 1931, elle était allée à Moscou en 1934 et de nouveau en 1935. En 1936, le consulat soviétique de Paris lui proposa un travail, qui l’envoya à l’Union pour le rapatriement des Russes en Russie (12, rue de Buic, Paris VIe). C’était un nom de couverture pour un nid d’agents du GPU. Là, elle est devenue intime avec Pierre Schwarzenberg, qui l’a présentée à Serge Efron, agent du GPU qui se faisait passer pour un journaliste russe. Schwarzenberg a bientôt quitté Paris pour l’Espagne et n’a plus eu de nouvelles de lui. Steiner a reçu son salaire de Serge Efron. L’une de ses premières missions fut de suivre Léon Sédov et sa femme.

Elle a travaillé à plusieurs reprises sous la direction de Serge Efron sur des missions de GPU auprès de Marcel Rollin (alias Dimitri Smirensky, né le 24 octobre 1897 en Russie) avec « Bob » (Pierre-Louis Ducomet, français né le 18 janvier 1902) - avec François Rossi (Abbiat) et avec trois autres agents GPU qu’elle connaissait sous les noms de « Michel », « André » et « Léo » (ou « Adolphe »). Parmi les tâches accomplies par ce groupe, outre Léon Sédov, figuraient les traces de Reiss et de son ami en Hollande, H. Sneevliet.

Le couple Grosovsky et Beletzky, qui se faisaient passer pour des employés de la représentation commerciale soviétique à Paris, étaient en réalité d’importants agents du GPU à Paris. Le 17 juillet 1937, Reiss avait informé ces personnes, avec qui il avait travaillé de nombreuses années, de sa rupture avec Staline.

Comment le GPU a assassiné Reiss

La police suisse a maintenant été en mesure de reconstituer le crime.

Reiss avait été soupçonné par les responsables du GPU de « déviations » au plus fort de la purge de 1937. Michel Spiegelglass, sous-chef du Service extérieur du GPU, était à Paris lorsque Reiss a décidé d’écrire sa lettre de rupture. Normalement, il serait allé directement à Moscou, mais Spiegelglass, méfiant, l’a obtenu moins d’une heure après son envoi. La même nuit, Spiegelglass a convoqué une conférence réunissant quelques hauts fonctionnaires du GPU et ils ont décidé que Reiss devait être tué.

Cependant, Reiss a reçu un avertissement de quelqu’un du service GPU. Cet avertissement a consisté à faire sonner son téléphone plusieurs fois pendant la nuit. Chaque fois que Reiss décrochait le combiné, la ligne était coupée. Reiss a compris. Il a quitté Paris à la fois.

Le GPU s’est immédiatement mis en quête de le retrouver. Ducomet, voyageant avec un faux passeport portant le nom de Woklav Cadek, est parti avec Smirensky pour la Hollande afin de surveiller Sneevliet avec qui ils s’attendaient à ce que Reiss maintienne le contact.

Début août, Renata Steiner et Smirensky, quittant Ducomet à Amsterdam, ont suivi une piste dans une maison près de Versailles, où ils sont restés quatre ou cinq jours à attendre la venue de Reiss.

Le 25 août, « Michel » a pris rendez-vous avec Renata Steiner dans un café de la Place d’ltalie à Paris. Un Russe de 30 ou 35 ans les a rencontrés. Il s’est appelé « Leo ». Le lendemain, elle a de nouveau rencontré Leo et avec lui « Rossi », qui lui a dit d’aller à Berne, en Suisse, et d’attendre les ordres.

Le 28 août, Leo l’a emmenée dans le train, lui remettant une lettre à remettre, une boîte de chocolats et un tube de ce qui semblait être des pilules.

Rossi la rencontra à Berne le 29 août. Elle lui donna ce que Leo avait envoyé et, agissant sur ses instructions, prit une chambre à l’hôtel City et loua une Chevrolet au garage du Casino.

Le 1er septembre, Rossi a renvoyé Renata Steiner à Paris pour remettre une lettre à Leo.

Leo l’a rencontrée à Paris le 2 septembre au café de la Place d’Italie, a lu la lettre qu’elle avait apportée et a immédiatement écrit une réponse à remettre à Rossi.

Le 3 septembre, à 8 heures, Renata Steiner a rencontré Rossi à la gare de Berne. Ils sont partis dans la Chevrolet avec Gertrude Schildbach, que Steiner a rencontré pour la première fois. Ils ont voyagé jusqu’à Martigny. De ce point, Renata Steiner a été envoyé seul à Finhaut pour surveiller Ignace Reiss.

Le samedi 4 septembre, à la gare de Finhaut, elle a vu Reins accompagné de son épouse et de son enfant. Elle a immédiatement téléphoné à la chambre de Rossi à Lausanne.

Gertrude Schildbach a répondu au téléphone. « Mon oncle est parti », a déclaré Renata Steiner.

Rossi est venu au téléphone et a dit à Steiner de venir immédiatement à Lausanne. Lorsqu’elle atteignit Lausanne, Rossi l’envoya à Territet chercher la maison où logeait Mme Reiss.

Steiner essaya de téléphoner à Rossi, mais sans succès, mais ne put obtenir aucune réponse à la sonnerie répétée de sa chambre. Le 5 septembre, elle a vu Mme Reiss et l’a emmenée chez elle. Encore une fois, elle essaya dans la chambre de Rossi sans réagir. Le 6 septembre, elle a eu connaissance du crime commis à Chamblandes, mais « n’y a attaché aucune importance ». Le 7, elle a commencé à s’interroger et a écrit à Paris pour obtenir des instructions. Le 8, la police l’a arrêtée.

Un « ami » trahi Reiss

En réponse à une lettre de Reiss annonçant sa scission de Staline, Gertrude Schildhach avait écrit une réponse compréhensive. Elle est venue de Rome où elle était en poste pour parler avec Reiss. Femme de 43 ans, d’apparence plutôt masculine, elle portait des lunettes, bien habillée, les cheveux grisonnants. Son nom de jeune fille était Neugebauer ; elle était née en Allemagne. Depuis vingt ans, elle travaillait avec Reiss. Au moment où Zinoviev et Kamenev ont été éliminés, Schildbach avait pleuré en parlant de cela avec Reiss.

Schildbach est arrivée en Suisse le 3 septembre. Elle a dit à Reiss qu’elle était totalement d’accord avec lui, qu’elle romprait avec le GPU, mais qu’elle ne savait pas quoi faire à l’avenir. Reiss lui a dit qu’il était nécessaire de rompre avec le passé et de rejoindre la IVe Internationale.

Elle a demandé à Reiss de dîner avec elle la nuit suivante, samedi. Reins lui dit en plaisantant qu’il était sans argent. Ce n’était pas un obstacle pour Schildbach. Elle avait assez d’argent et l’invitait à dîner à ses frais. Reiss acquiesça, bien qu’il ait dit à sa femme que Schildbach, malgré leur longue amitié, lui avait donné une impression très étrange et incompréhensible.

La police a établi que Reiss et Schildbach avaient dîné ensemble et avaient ensuite quitté le restaurant. Comme il était assez tard, les rues étaient désertes. Ils avaient l’intention de prendre un taxi, mais une voiture est arrivée. Un homme est sorti et a frappé Reiss avec une matraque. Puis ils l’ont poussé dans la voiture. Reiss s’est battu désespérément avant d’être tué. Dans la main, des mèches de cheveux de Schildbach ont été découvertes lorsque la police a découvert son corps.

Outre les personnes déjà impliquées, la police a établi que le GPU avait préparé une deuxième ligne d’attaque en cas de défaillance de la première. Des agents du GPU étaient en poste à Martigny et à Mont-Sacconex sous la direction de Vadime Kondratiev, un ex-garde blanc.

Kondratiev avait été arrêté par la police à la gare de Lausanne. Le maréchal Pétain arrivait de France pour observer les manœuvres de l’armée suisse et toutes les personnes présentes dans la station étaient contrôlées. Son passeport était apparemment en ordre et ils lui ont permis de continuer son va-et-vient non loin d’une Chevrolet portant les plaques d’immatriculation BE-20-662 (les plaques de la voiture dans laquelle Schlldbach s’est rendue à l’hôtel pour louer une chambre même voiture dans laquelle le meurtre a été commis plus tard dans la journée). Le 4 septembre au soir, à neuf heures, Kondratiev avait reçu de l’Hôtel Suisse de Martigny un télégramme indiquant : « Vous avec le feu vert ; rentrez chez lui. » La police a pu retracer ses mouvements jusqu’au 9 septembre, date à laquelle il a disparu.

Le « laxisme » de la police française

La police suisse a estimé disposer de suffisamment de preuves pour condamner Grosovsky, son épouse Lydia, et Beletzky, trois agents du GPU en poste à la Représentation commerciale soviétique de Paris ; et ils ont demandé à la police parisienne de les arrêter et de les retenir pour extradition pour complicité dans le meurtre de Reiss.

Grosovsky s’était toutefois déjà réfugié en Union soviétique. Beletzky a été interrogé une fois par la police sans que celle-ci obtienne des informations. Il n’a pas attendu d’être interrogé une seconde fois, mais a disparu. Lydia Grosovsky a été arrêtée par la police et extradée.

Mais contrairement à tout ce qui précède, et sans la presse soit au courant sauf beaucoup plus tard, le tribunal parisien en charge de l’affaire a libéré Lydia Grosovsky sous caution de 50 000 francs. Les autorités suisses ont vivement protesté. Ils avaient déjà demandé à la police française d’arrêter les agents du GPU : Gertrude Schildbach, Schwarzenberg, Spiegelglass, Serge Efron, Knepyguine, Grosovsky, Beletzsky, ainsi que les autres personnes retrouvées à la frontière française. Maintenant, le seul agent du GPU que la police française avait réussi à arrêter était libéré ! Elle n’a naturellement jamais été retrouvée.

Le « laxisme » des autorités françaises était dû à la pression de Moscou et à l’inquiétude du gouvernement français de rester dans les bonnes grâces de Staline face à la menace grandissante d’Hitler - c’était à l’époque du pacte franco-soviétique. Du point de vue des « démocrates » à la tête de l’État français, il aurait été malvenu de laisser les autorités suisses interroger les agents du GPU qui préparaient un meurtre sur le sol français.

Le complot contre Trotsky et son fils

La police suisse a également établi que ce même groupe d’agents du GPU préparait l’assassinat de Leon Trotsky et de son fils, Léon Sédov. La découverte de la carte de Mexico dans la chambre d’Abbiat et les trois tentatives du consulat soviétique en Suisse d’obtenir un passeport pour lui au Mexique sous le nom de "Rossi" ont déjà été mentionnés. Abbiat, Serge Efron, Renata Steiner, Ducomet, Schwarzenberg et Smirensky suivaient également Sedov depuis 1936. Ils avaient réussi à faire la connaissance de Sedov et de son épouse et informaient chaque jour Smirensky des progrès de cette amitié naissante.

En janvier 1937, Sedov organisa une rencontre avec un avocat qui défendait Trotsky contre la diffamation des staliniens dans la presse suisse dans la petite ville française de Mulhouse. Ducomet, Smireneky et Renata Steiner ont été envoyés à Mulhouse par Serge Efron pour attendre Sedov. Ils ont pris des chambres dans des hôtels séparés et ont attendu une semaine pour que Sedov respecte son rendez-vous. Au bout de huit jours, Efron leur dit de revenir. Sedov avait reporté le voyage pour cause de maladie et avait ainsi échappé au piège du GPU. Mais pas pour longtemps. Le 16 février 1938, il était mort - terminé dans un hôpital parisien privé.

Dans une série de lettres aux autorités françaises, Trotsky a établi le stupéfiant "laxisme" de la police française dans son enquête sommaire sur la mort de Sedov, a montré que la maladie très mineure pour laquelle Sedov était soigné ne pouvait expliquer sa mort subite, et avait découvert que l’hôpital avait des liens avec le GPU, etc. etc., mais l’entrée dans l’hôpital sous un pseudonyme avait été découverte en vain. Les autorités françaises ont refusé de poursuivre l’enquête. C’était encore la lune de miel du pacte franco-soviétique.

Quelques mois plus tard, la même chose s’est produite lorsque Rudolph Klement, secrétaire de la IVe Internationale, enlevé le 13 juillet 1938, a été retrouvé démembré dans la Seine. Il y avait beaucoup d’indices. La « démocratie » française ne les poursuivrait pas - précisément parce que, comme dans l’affaire Reiss, l’enquête suisse avait conduit aux portes des institutions soviétiques à l’étranger, comme la Représentation commerciale soviétique à Paris, et aux agents soviétiques du GPU.

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