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Pacifisme et révolution

mercredi 20 août 2008, par Robert Paris

1926 Ce livre ne concerne pas que l’Angleterre, même s’il aurait pu s’appeler "L’Angleterre et la Révolution". Il contient des leçons pour bien des pays, surtout sur les illusions du passage "démocratique" au socialisme et sur le "crétinisme parlementaire", comme aurait dit Lénine. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Cromwell, le chartisme, les trade-unions, le Labour Party...

Où va l’Angleterre ?

Léon Trotsky

Encore sur le pacifisme et la révolution

(réponse à Bertrand Russel)

Les plus grandes particularités du développement de la Grande-Bretagne sont déterminées par sa situation insulaire. Le rôle de la flotte britannique, dans les destinées du pays, exprime ces particularités avec le plus de vigueur. Or, les socialistes britanniques, qui nous reprochent d’ignorer ou de ne pas comprendre les particularités cachées ou impondérables de l’esprit britannique, oublient à chaque instant, dans les débats sur la Révolution prolétarienne, une grandeur aussi importante que la flotte britannique. Russel, qui appelle ironiquement à l’aide la flotte soviétique, ne dit mot de la flotte britannique qui continuait à se fortifier de croiseurs légers lorsque le parti de Macdonald était au pouvoir. Il s’agit de la conquête du pouvoir dans un pays où le prolétariat constitue l’écrasante majorité de la population. La volonté de conquérir le pouvoir à tout prix, c’est-à-dire au prix de n’importe quels sacrifices, doit être la condition préliminaire, politique du succès de l’entreprise. Seul, un parti ouvrier peut unir les masses dans cette aspiration. La seconde condition préliminaire du succès est dans la claire intelligence des voies et méthodes d’action. Débarrassé de la cataracte pacifiste qu’il a sur les yeux, le Labour Party verra - et ne verra qu’alors, - verra et expliquera au prolétariat que la vraie transmission du pouvoir d’une classe à une autre dépend, dans une mesure infiniment plus grande que du Parlement, de l’armée et de la flotte britanniques. Il faut que les marins - pas les amiraux, naturellement, mais les chauffeurs, les ouvriers, les électriciens et les matelots - apprennent à comprendre les tâches et les objectifs de la classe ouvrière. Il faut, à travers tous les obstacles, trouver un chemin vers eux. Ce n’est qu’au prix d’un travail de préparation opiniâtre et tenace que l’on réussira à créer une situation dans laquelle la bourgeoisie ne pourra pas, en cas de lutte avec le prolétariat, s’appuyer sur la flotte. Or, sans cela, il est insensé de parler de victoire. On ne peut naturellement pas se présenter les choses comme si, dès la première période de la Révolution, la flotte tout entière et l’armée en tenue de combat devaient se ranger du côté du prolétariat. On n’évitera pas de troubles profonds dans la flotte même. L’histoire de toutes les Révolutions en témoigne. Les troubles qui se rattachent dans une flotte à un renouvellement radical du commandement entraînent inévitablement un affaiblissement général de la flotte, pour une période assez longue. On ne peut pas fermer les yeux sur ce fait. Mais la période des crises et d’affaiblissement intérieur de la flotte sera d’autant plus courte que le parti dirigeant du prolétariat se montrera plus énergique. Plus il aura de relations dans la flotte dès la période de préparation, plus il sera résolu dans la lutte, et plus clairement il se montrera, devant tous les opprimés, capable de prendre et de garder le pouvoir. Le pacifisme n’effleure qu’à peine la machine de guerre de la classe dominante. La meilleure preuve nous en est donnée par l’expérience de guerre, courageuse mais plutôt stérile, de Russel. Tout se borna à l’emprisonnement de quelques milliers de jeunes " objecteurs de conscience ". Dans l’ancienne armée du tsar, les membres de sectes religieuses, les tolstoïens en particulier, s’exposaient souvent à des persécutions en raison de leur résistance passive au militarisme ; ils ne résolurent pourtant pas le problème du renversement de l’autocratie. Ils n’ont pas empêché, en Angleterre non plus, et ne pouvaient pas l’empêcher, la guerre jusqu’au bout. Le pacifisme s’adresse davantage aux masses ouvrières qu’à l’organisation militaire de l’Etat bourgeois. Mais ici son influence est tout bonnement délétère. Il paralyse la volonté de ceux qui, sans cela, n’en ont déjà pas de trop. Il prêche la nocivité des armements à ceux qui sont, sans cela, désarmés, aux victimes de la violence d’une autre classe. Dans les conditions actuelles de la vie britannique, au moment où le problème du pouvoir se pose avec brutalité, le pacifisme de Russel est profondément réactionnaire. Il n’y a pas si longtemps que Lansbury adjurait, les journaux nous en ont informés, les soldats britanniques à ne pas tirer sur les grévistes. Les milliers d’assistants d’une réunion d’ouvriers et d’ouvrières levèrent la main en signe de solidarité avec cet appel peu conciliable, à la vérité, avec la politique de Macdonald, mais qui constitue un progrès défini dans la voie de la Révolution. Il faudrait pourtant une extrême naïveté pour s’imaginer que l’appel de Lansbury ait créé la possibilité d’une solution pacifique, excluant l’effusion de sang, du problème du pouvoir. Au contraire, cet appel, dans la mesure où il portera dans la vie, suscitera infailliblement des conflits armés d’une extrême gravité. Car on ne peut pas se figurer tous les soldats, tous les marins se refusant simultanément à tirer sur les ouvriers. A la vérité, la Révolution sèmera la discorde dans l’armée et la flotte. La discorde passera par chaque compagnie et par chaque équipage de vaisseau de guerre. Ce soldat est déjà fermement résolu à ne pas tirer, dût-il payer son courage de sa vie ; cet autre hésite ; ce troisième est prêt à tirer sur celui qui se refusera à tirer. Dans la première période, ceux qui hésitent seront les plus nombreux. Qu’en fut-il chez nous en 1905 et en 1917 ? Les soldats et les marins manifestant leur solidarité avec les ouvriers s’exposèrent d’abord au feu de l’officier. A l’étape suivante, l’officier s’exposa au feu des soldats entraînés par l’exemple héroïque de leurs camarades les plus avancés. Ces conflits s’élargissent. Le régiment où les éléments révolutionnaires l’emportent se dresse en face de ceux où les anciens cadres de commandement gardent encore le pouvoir. Les ouvriers s’arment cependant avec l’appui des régiments révolutionnaires. Il n’en va pas autrement dans la flotte. Nous recommanderions vivement à Russel et à ses coreligionnaires politiques d’aller voir le film soviétique, le Cuirassé Potemkine : le mécanisme de la Révolution parmi une masse d’hommes armés y est montré avec un relief suffisant. Il serait plus important encore de projeter ce film devant les ouvriers et les marins britanniques. Espérons que le parti ouvrier, arrivé au pouvoir, le fera. Les hypocrites héréditaires de la bourgeoisie et les cannibales civilisés, diront, bien entendu, avec la plus grande indignation, que nous nous efforçons de dresser le frère contre son frère, le soldat contre l’officier, etc. Les pacifistes approuveront et ne manqueront pas de rappeler une fois de plus que nous voyons tout à travers un prisme sanglant, ne connaissant pas les particularités de la Grande-Bretagne, n’appréciant pas à sa juste valeur la féconde influence de la morale chrétienne sur les officiers de marine, les policemen et Joynson Hicks. Mais ces raisonnements ne sont pas de nature à nous arrêter. La politique révolutionnaire veut, avant tout, que l’on envisage les faits bien en face, en cherchant à pressentir leur développement ultérieur. Les philistins se la représentent comme fantaisiste, parce qu’elle s’efforce de prévoir le surlendemain alors qu’ils n’osent, eux, songer au lendemain. Dans une situation telle que le salut de l’organisme national tout entier est non dans une tyrannie conservatrice, mais dans l’extirpation chirurgicale d’un organe défectueux.- la classe qui se survit, - la prédication pacifiste découle eu réalité d’un indifférentisme épris de lui-même. L’humanité la plus haute exige, dans ces circonstances, afin d’abréger les délais et de diminuer les souffrances, la résolution la plus grande. La bourgeoisie américaine sera d’autant moins tentée d’intervenir que le prolétariat anglais mettra plus énergiquement la main sur les moyens et les armes de la bourgeoisie britannique. La flotte américaine aura d’autant moins de possibilité d’abattre le pouvoir prolétarien en Angleterre que ce dernier se soumettra plus vite et plus complètement la flotte britannique. Nous ne voulons pas dire que l’intervention militaire de la république transocéanienne soit ainsi exclue. Au contraire, elle est très probable et, dans de certaines limites, absolument inévitable. Mais le résultat en dépend dans une large mesure de notre propre politique avant et pendant la Révolution. La flotte française ne jouera pas le dernier rôle dans le blocus complet des îles Britanniques, surtout dans leur isolement du continent. La bourgeoisie française peut-elle employer ses vaisseaux contre la Révolution prolétarienne en Angleterre ? Nous avons déjà, à ce sujet, une certaine expérience. En 1918, Millerand envoyait dans la Mer Noire, contre les ports de la République des Soviets, des vaisseaux de guerre français. Les résultats sont connus. Le croiseur Waldeck-Rousseau se mutina. Au nord de la Russie, les Anglais ne furent pas beaucoup plus heureux : la Révolution est très contagieuse et les marins des flottes de guerre sont plus sujets que quiconque à sa contagion. Au moment où les marins français Marty et Badina s’insurgeaient, se refusant à combattre la Révolution prolétarienne en Russie, la France paraissait à l’apogée de sa puissance. Elle a commencé, maintenant, elle aussi, non moins que l’Angleterre, à payer la rançon de la guerre. Admettre que si, même la monarchie, les landlords, les banquiers et les fabricants étaient jetés par-dessus bord en Angleterre, la bourgeoisie française garderait la possibilité de jouer dans l’Océan Atlantique ou ne serait-ce que dans la Manche, un rôle de gendarme, ce serait faire preuve d’un optimisme phénoménal quant à la bourgeoisie, et d’un pessimisme déshonorant quant au prolétariat. La Grande-Bretagne, c’est-à-dire sa bourgeoisie, n’a pas été pour rien la dominatrice des mers. La Révolution britannique sera le point de départ de cercles concentriques qui s’étendront à tous les océans. Son premier résultat sera d’ébranler la discipline de toutes les flottes militaires. Qui sait si le commandement américain ne devra pas renoncer, dans ces conditions, à l’idée de la guerre et d’un blocus étroit, afin de maintenir ses vaisseaux à bonne distance de la contagion européenne ? Enfin, en Amérique même, la flotte n’est pas une suprême instance. Le régime capitaliste des Etats-Unis est plus puissant que nul autre. Nous connaissons tout aussi bien que Russel le caractère contre-révolutionnaire de la Fédération Américaine du Travail, qu’il se plaît à nous rappeler. De même que, la bourgeoisie des Etats-Unis a porté la puissance du capital à une hauteur sans exemple dans le passé, la Fédération Américaine du Travail a élevé au suprême degré les méthodes de la conciliation sociale. Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie américaine soit toute-puissante. Elle est infiniment plus forte vis-à-vis de la bourgeoisie européenne que vis-à-vis du prolétariat européen. Sous le toit de l’aristocratie ouvrière américaine, la plus privilégiée de toutes les aristocraties ouvrières du monde, errent et sommeillent les instincts et les états d’esprit révolutionnaires des masses ouvrières américaines si diverses d’origine. La Révolution, se produisant dans un pays anglo-saxon, de l’autre côté de l’Atlantique, aura sur le prolétariat des Etats-Unis une influence plus grande qu’aucune autre Révolution. Ce n’est pas à dire que la domination de la bourgeoisie américaine doive être renversée au lendemain de la conquête du pouvoir par le prolétariat britannique. Il faudra de grands ébranlements économiques, militaires et politiques, avant que succombe le règne du dollar. La bourgeoisie américaine les prépare elle-même en attachant par ses placements de capitaux dans l’univers, sa puissance au chaos européen et aux poudrières de l’orient. La Révolution anglaise aura infailliblement un puissant écho de l’autre côté de la " grande nappe d’eau ", tant à la Bourse de New-York que dans les quartiers ouvriers de Chicago. La bourgeoisie et le prolétariat des Etats-Unis changeront instantanément de mentalité. La bourgeoisie se sentira plus faible, la classe ouvrière plus forte. Et l’état d’esprit des classes est un des éléments les plus importants de ce qu’on appelle leur corrélation de forces. Cela ne veut pas dire, une fois de plus, que les banquiers et les trusters américains ne pourront tenter d’étrangler à l’aide de leur flotte, par une action économique, la Révolution anglaise ; mais de semblables tentatives signifieront par elles-mêmes un ébranlement plus profond encore du régime intérieur des Etats-Unis. Les états d’esprit, nés des événements révolutionnaires de Grande-Bretagne, se manifesteront à la fin, de, même que ces événements, au cœur de tout bateau américain, dans sa machinerie. Tout ceci ne veut pas dire que la Révolution prolétarienne ne soit pas liée à des difficultés et à des dangers. An contraire, les uns et les autres sont immenses. Mais ils sont des deux côtés.- Et c’est là, en somme, l’essence d’une Révolution. Plus la place occupée par une nation dans le monde est grande et plus les forces d’action et de réaction que la Révolution y éveille et développe sont grandioses. Nos " sympathies " peuvent, dans ces conditions, être de quelque utilité. [P. S. Au moment où ces lignes étaient écrites l’Angleterre était à deux doigts de la grève des mineurs et de la grève générale. Au moment où nous continuons cet article, il n’est pas encore intervenu de décision définitive, - dont nous soyons du moins informés, - mais quelle que soit la tournure que prendront dans les jours et les semaines qui viennent les événements d’Angleterre, les questions auxquelles cet article est plus particulièrement consacré demeureront à l’ordre du jour de la vie politique en Grande-Bretagne. Note de Trotsky].

Les Révolutions ne se font pas dans l’ordre le plus commode. De façon générale, elle ne se font pas arbitrairement. Si l’on pouvait leur désigner un itinéraire rationnel, il serait probablement tout aussi possible de les éviter. Mais la Révolution exprime justement l’impossibilité de reconstruire à l’aide des méthodes rationalistes une société divisée en classes. Les arguments logiques, même élevés par Russel à là hauteur des formules mathématiques, sont impuissants en présence des intérêts matériels. Les classes dominantes condamneront toute la civilisation, les mathématiques y compris, à périr, plutôt que de renoncer à leurs privilèges. Toute la révolution future est déjà en germe dans la lutte engagée entre les mineurs et les magnats britanniques du charbon, de même que la tige et l’épi futurs sont en germe dans la terre. Les facteurs irrationnels de l’histoire même agissent le plus brutalement au travers des antagonismes de classe. On ne peut sauter par-dessus ces facteurs. De même que les mathématiques, opérant avec des grandeurs irrationnelles, arrivent à des conclusions tout à fait rationnalistes, la politique ne peut exercer une action rationnelle, c’est-à-dire instituer dans la société un ordre rationnel, que lorsqu’elle tient clairement compte des contradictions irrationnelles de la société, afin de les réduire définitivement, non en tournant la Révolution, mais grâce à elle. Nous pourrions, en vérité, mettre ici le point final. Les objections de Russel nous ont donné l’occasion de compléter l’examen des aspects de la question que notre brochure laissait dans l’ombre. Il ne sera peut-être pas superflu de nous arrêter sur le dernier et le plus fort des arguments du critique pacifiste. Russel déclare que notre attitude envers la Révolution britannique est dictée par notre patriotisme russe… " Je suis terrifié, dit-il, par le patriotisme de Trotsky, analogue au nôtre. La Révolution communiste en Angleterre serait avantageuse à la Russie ; aussi la souhaite-t-il, sans considérer impartialement si elle nous avantagerait ." Cet argument a toutes les qualités, la nouveauté exceptée. La presse de Chamberlain et de Hicks l’exploite avec le plus grand zèle. Le Morning Post démontre depuis longtemps déjà que le mouvement communiste international sert l’impérialisme soviétique, qui continue, à son tour, les traditions de la vieille politique du tsar. Ces sortes d’accusations débutèrent dès le moment ou la bourgeoisie se convainquit que notre parti avait pris le pouvoir pour de bon et ne se préparait pas à s’en aller. Dans la période qui précéda la prise, du pouvoir et qui la suivit immédiatement, on sait que des accusations diamétralement opposées à celle-ci nous furent adressées. On accusa les bolcheviks d’être étrangers aux sentiments nationaux et aux notions patriotiques, on accusa leurs chefs de faire à l’égard de la Russie la politique des Hohenzollern. Il n’y a pas si longtemps de cela. Arthur Henderson, Emile Vandervelde, Albert Thomas, - et d’autres - vinrent en Russie, tenter de convaincre les ouvriers russes que les bolcheviks étaient prêts à sacrifier à leurs chimères internationalistes (ou, autre variante, à l’or du kaiser) les intérêts primordiaux de la Russie. Et le Morning Post développa ce thème avec le plus de vigueur et de brio. De même que Russel nous accuse d’être prêts à réduire à 20 millions la population de la Grande-Bretagne pour complaire à l’impérialisme soviétique, on nous accusait, il y a neuf ans, d’être impitoyablement résolus à sacrifier la moitié ou les deux tiers de la population de la Russie à nos fins antinationales. Notre parti pensait, on s’en souvient, que la défaite de la Russie tsariste profiterait tant à la classe ouvrière russe qu’à la classe ouvrière internationale. Les valets socialistes de l’Entente ne réussirent pas à nous en faire démordre. A l’époque de la paix de Brest-Litovsk, les accusations de politique antinationale (et, selon l’autre version, de collaboration avec les Hohenzollern) atteignirent une violence extrême. Notre parti ne se laissa pourtant pas entraîner dans la guerre capitaliste. Le régime des Hohenzollern s’effondra, la Révolution d’Octobre n’ayant pas joué dans sa chute un moindre rôle que les armes de l’Entente. L’antagonisme de la République des Soviets et des gouvernements de l’Entente victorieuse apparut alors au premier plan. La Grande-Bretagne gouvernante joue dans le monde, - en Europe, en Egypte, en Turquie, en Perse, dans l’Inde, en Chine, - le rôle le plus réactionnaire. Toute modification de la situation mondiale, économique ou politique, se dirige contre la Grande-Bretagne gouvernante. Aussi la bourgeoisie britannique, se survivant, lutte-t-elle dans ses tentatives de retenir une puissance qui lui échappe, contre tout changement. La bourgeoisie américaine est puissante. Sa lutte contre la révolution sera plus grandiose. Mais l’Amérique n’est encore qu’au second plan. La classe gouvernante de Grande-Bretagne est l’ennemie le plus actif et le plus implacable du mouvement révolutionnaire, en Europe, en Asie, en Afrique. Ce fait devrait, semblerait-il, être plus que suffisant pour expliquer à un socialiste l’antagonisme entre l’Union Soviétique et l’Empire britannique. - " Sommes-nous patriotes ? " Nous le sommes dans la même mesure que nous fûmes antipatriotes pendant la guerre impérialiste. Nous défendons par les méthodes du pouvoir gouvernemental les intérêts mêmes que nous défendîmes par celles de l’insurrection : ceux du prolétariat mondial. Quand Russel nous dit prêts à sacrifier à l’Etat Soviétique les intérêts de la classe ouvrière britannique, ce n’est pas seulement faux, c’est dénué de sens. Tout affaiblissement du prolétariat britannique - et, à plus forte raison, toute défaite qui lui serait infligée au cours d’une lutte déclarée, - porterait nécessairement un coup sensible à la situation intérieure et internationale de l’Union Soviétique. Quand, en mars 1921, au IIIe congrès de l’Internationale Communiste, les communistes allemands tentèrent de forcer artificiellement le cours de la Révolution prolétarienne, ils arguèrent de la situation difficile de la Russie soviétique et de la nécessité de lui venir en aide. Nous leur répondîmes avec Lénine : Ce ne sont pas les flambées d’héroïsme, et, à plus forte raison, les aventures révolutionnaires, qui peuvent venir en aide à la République des Soviets. Nous avons besoin de ce dont le prolétariat allemand a lui-même besoin : d’une Révolution victorieuse. Il serait profondément erroné de croire que le prolétariat de quelque pays doive entreprendre, dans l’intérêt de l’Etat soviétique, des actions non déterminées par ses propres intérêts de classe combattant pour sa libération complète. Cette conviction qui a pénétré jusque dans notre chair et dans notre sang est étrangère aux socialistes qui, s’ils ne sont pas toujours du côté de leur bourgeoisie, la rallient invariablement à la minute décisive. Russel ne fait pas exception. Il est vrai qu’il opposa, pendant la guerre, à son gouvernement une résistance assez courageuse, bien que ne permettant guère d’espoir en politique. Ce fut une simple manifestation individuelle, un tribut payé à la conscience ; la destinée du régime ne se jouait à aucun degré. Mais dès qu’il s’agit de la Révolution prolétarienne, Russel ne trouve pas dans son arsenal spirituel d’autres arguments que ceux qui l’apparentent au Morninq Post et à tous les Churchills de son pays. Les caractères les plus remarquables de la politique britannique - et l’histoire du pays s’y résume - accusent une criante contradiction entre la maturité objective des facteurs économiques, et l’état extrêmement arriéré des formes idéologiques, surtout au sein de la classe ouvrière. Ceux en qui ce caractère fondamental se révèle le mieux, - humanistes bourgeois, pacifistes et propagateurs attardés des lumières, - le comprennent le moins. Ils se considèrent, à côté des réformistes réactionnaires petits bourgeois, comme les chefs reconnus du prolétariat. Bertrand Russel n’est pas le pire d’entre eux, mais ses écrits sur les sujets sociaux et politiques, son appel contre la guerre, sa polémique avec Scott Nearing sur le régime soviétique caractérisent, sans possibilité d’erreur, son dilettantisme superficiel, sa cécité politique, sa complète incompréhension du développement historique, c’est-à-dire de la lutte des classes vivantes, grandies sur le terrain de la production. Il oppose à l’histoire la propagande de quelques mots d’ordre pacifistes, qu’il formule d’ailleurs aussi mal que possible. Il oublie, ce faisant, de nous expliquer pourquoi la diffusion pacifiste des lumières ne nous a pas épargné les tueries et les Révolutions, bien que des hommes aussi éminents que Robert Owen s’y fussent consacrés, dans la première moitié du XIXe siècle, comme l’avaient fait les encyclopédistes français au XVIIIe siècle, les quakers au XVIIe et bien d’autres en d’autres temps. Russel est un propagateur attardé des lumières qui n’a hérité que des préjugés politiques et non de l’enthousiasme - du mouvement dont il procède. Russel est profondément sceptique. Il semble opposer aux méthodes de violence de la Révolution les méthodes pacifiques et progressives de la science et de la technique. Mais il croit tout aussi peu à la force salvatrice de la pensée scientifique qu’à celle de l’action révolutionnaire. Dans sa polémique avec Nearing, il s’efforce, sous le couvert de phrases mensongèrement socialistes, d’amoindrir, de souiller, de compromettre l’initiative révolutionnaire du prolétariat russe. Polémiquant avec le biologiste Holden, il raille l’optimisme de la technique scientifique. Il exprime dans son Icare la conviction que la disparition de toute notre civilisation serait l’issue la meilleure… Et cet homme, rongé dans tous les sens par la vermine du scepticisme, - cet égoïste, enfermé en lui-même, cet aristocrate, se croit appelé à donner des conseils au prolétariat anglais et à le mettre en garde contre nos embûches communistes ! La classe ouvrière britannique entre dans une époque où elle aura besoin de la foi la plus grande en sa mission et en ses forces. Point n’est besoin, pour susciter cette foi, d’excitants artificiels, tels que la religion ou la morale idéaliste. Il suffit, mais il est nécessaire, que le prolétariat britannique comprenne la situation de son pays en relation avec celle du monde, se rende compte de l’état de décomposition des classes dirigeantes, et écarte de son chemin les magiciens arrivistes et les sceptiques bourgeois, qui se croient socialistes pour la seule raison que la nausée les prend quelquefois dans l’atmosphère de putréfaction de la société bourgeoise.

L. TROTSKY (3 mai, Crimée, en cours de route).

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