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Eté 2008 : des luttes sociales en Corée du sud

mardi 4 novembre 2008, par Robert Paris

Corée du sud - un été chaud Au mois de mai dernier, une vague de protestation a déferlé sur la Corée du Sud. Pendant plus de deux mois, des dizaines, parfois des centaines de milliers de manifestants participèrent à des manifestations quotidiennes dans le centre de la capitale, Séoul, et des principales agglomérations coréennes. À cette vague de protestation participèrent non seulement une fraction importante de la jeunesse, celle des lycées comme des universités, mais aussi un grand nombre de travailleurs. Bien que déclenchée par un événement dont l’importance peut paraître plutôt secondaire – la décision du gouvernement d’autoriser la reprise des importations de viande de bœuf en provenance des États-Unis – cette vague de protestation se transforma rapidement en un mouvement d’opposition à l’ensemble de la politique du Grand Parti National (GPN) actuellement au pouvoir. Mais surtout, cette vague de protestation de rue se doubla d’une vague de grèves affectant de nombreuses industries, dans lesquelles les travailleurs, se sentant sans doute renforcés par les manifestations, mirent en avant leurs propres revendications, en usant de leurs propres armes, celles de la lutte de classe. Il est à noter que, dans ces événements, l’État de la Corée du Sud, cet État dont on vante tant le caractère « démocratique » à l’Ouest, surtout lorsqu’il s’agit de stigmatiser son voisin de Corée du Nord, eut très largement recours à la répression. Dans une certaine mesure, mal lui en a pris, car la brutalité de la répression ne fit que renforcer la détermination des manifestants et des grévistes. En tout cas, cette brutalité n’a pas empêché le gouvernement d’être sévèrement secoué par ces événements. Le régime du GPN - un pedigree douteux Le Grand Parti National aujourd’hui au pouvoir n’est rien d’autre que la dernière réincarnation du « Parti Républicain Démocratique » formé en 1963 par le dictateur militaire de l’époque, le général Park Chung Hee, comme expression politique de sa dictature. Bien que la presse le décrive souvent comme un parti de « centre droit », il s’agit d’un appareil réactionnaire, très lié aussi bien aux sphères dirigeantes des milieux d’affaires qu’à celles de l’armée et de ses mentors américains. Si le candidat du GPN, Lee Myung Bak, remporta les élections présidentielles de décembre 2007, ce fut essentiellement par défaut. D’ailleurs, à certains égards, il paraissait mal placé pour l’emporter. En tant qu’ancien directeur général de la filière construction du trust Hyundai (la plus importante entreprise de Corée du Sud), c’était le premier candidat à une présidentielle qui ait jamais pris le risque d’apparaître ouvertement comme un représentant de ces « chaebols » tant haïes dans les classes populaires - ces entreprises industrielles familiales géantes qui dominent l’économie et furent bâties à coup de financements publics, au cours des quatre décennies de dictature militaire qui suivirent la Seconde Guerre mondiale. Qui plus est, Lee Myung Bak était aussi le premier candidat à se présenter dans une telle élection alors qu’il était l’objet d’une enquête criminelle pour corruption concernant des faits qui s’étaient déroulés lors de son passage à la mairie de Séoul. Mais le seul véritable rival de Lee Myung Bak était le candidat du précédent parti au pouvoir, qui était discrédité par ses dix années de gouvernement. L’administration précédente avait fait grand usage de rhétorique anti-américaine pour faire passer sa politique d’austérité auprès des classes populaires, ce que celles-ci n’avaient guère apprécié. De ce fait, de nombreux électeurs choisirent de voter pour l’un des nombreux « petits » candidats ou de s’abstenir. Cela permit à Lee Myung Bak d’arriver en tête du scrutin avec 47,7 % des voix – contre 25,7 % à son rival – mais avec un taux d’abstention de 37 %, sans précédent en Corée. Néanmoins, un facteur non négligeable dans le succès du GPN fut sans doute l’alliance formée par ce parti avec la plus importante des deux confédérations syndicales du pays, la Fédération des Syndicats Coréens (FKTU), l’héritière directe du syndicat officiel créé en son temps par la dictature militaire. Cette alliance donna une certaine crédibilité aux promesses électorales de Lee Myung Bak, parmi lesquelles celle de créer 600 000 emplois nouveaux chaque année grâce à une croissance annuelle de 7 %, de mettre fin à la discrimination dont sont victimes les travailleurs précaires, d’introduire des mesures de « discrimination positive » au bénéfice des familles défavorisées dans l’éducation (qui est payante en Corée), de réduire les impôts des foyers les plus démunis, etc. Grâce à la caution de la FKTU, un tel langage a pu créer des illusions et gagner des voix populaires au GPN, d’autant plus que son principal rival s’abstenait de s’engager sur le terrain social. Mais à peine Lee fut-il élu que les pratiques douteuses du GPN prirent le devant. Une longue série de scandales de corruption éclata, mettant en cause les cercles dirigeants de ce parti ainsi que l’entourage du nouveau président, même si Lee fut personnellement mis hors de cause par les enquêteurs en fin de compte. L’orientation pro-patronale du GPN fut bientôt soulignée par l’annonce d’un programme de privatisation à grande échelle dans le secteur d’État, très important en Corée. Pour faire bonne mesure, le nouveau président annonça son intention d’assouplir la réglementation qui interdisait aux « chaebols » de prendre le contrôle d’établissements financiers, annulant de ce fait les mesures d’urgence qui avaient été prises lors de la crise financière de 1997, et ceci malgré une série de scandales financiers dans lesquels les dirigeants de certaines « chaebols » (dont ceux de Samsung et de Hyundai) furent condamnés pour détournement de fonds et autres escroqueries financières. Cette orientation fut relayée par le nouveau ministre du Travail, Lee Young Hee, qui venait des sphères dirigeantes de la FKTU après un passage dans les sphères universitaires. En dépit de son passé syndical, le nouveau ministre se fit très vite remarquer par ses prises de positions réactionnaires. C’est ainsi, qu’il menaça de « licenciements massifs » les travailleurs qui tenteraient de s’opposer aux « réformes » du régime. À la presse, il tint à déclarer que les augmentations salariales annuelles n’avaient rien d’une nécessité et que les travailleurs étaient « sur-protégés » par le code du travail, tout en affirmant à n’en plus finir sa détermination de réprimer toute grève « illégale ». Il ne fut plus question des promesses électorales qu’avait faites Lee Myung Bak, tandis que la politique pro-patronale du GPN encourageait les entreprises à accélérer les « restructurations », de sorte que le chômage se mit à augmenter de plus belle, tandis que la hausse des prix réduisait de plus en plus le niveau de vie des travailleurs (la hausse des prix à la consommation en Corée du Sud a été l’une des plus élevées parmi les pays industrialisés depuis le début de la crise financière actuelle). En conséquence, si Lee Myung Bak et ses promesses électorales avaient pu créer des illusions, elles n’ont pas tardé à se dissiper. C’est ce que l’on vit lors des élections législatives d’avril 2008. La proportion d’opinions favorables à Lee Myung Bak dans les sondages était tombée à moins de 30 %. Le GPN parvint tout juste à obtenir une majorité de deux sièges au Parlement (et encore, uniquement grâce au mode de scrutin) tandis que le taux d’abstention battait un nouveau record avec 54 % des inscrits. Du bœuf américain à l’explosion du mécontentement L’étincelle qui déclencha la vague de protestation, la décision du gouvernement de reprendre les importations de viande de bœuf américaine, est le dernier épisode d’une longue saga remontant à 2003, lorsque furent suspendues ces importations après que des cas de maladie de la « vache folle » eurent été annoncés aux États-Unis. Ce fut un coup dur pour l’agro-alimentaire et les éleveurs de bovins américains car la Corée du Sud était l’un des plus gros importateurs de viande bovine du monde et un gros client des États-Unis. Depuis 2003, la question des importations de viande bovine par la Corée du Sud était une pomme de discorde permanente dans les marchandages économiques entre Washington et Séoul. Finalement, lorsque l’Accord de libre échange américano-coréen fut finalisé en 2007, Washington imposa sa loi en exigeant la reprise des importations coréennes de viande de bœuf américaine comme préalable à la mise en œuvre du traité. Une longue série de discussions destinées à définir des standards sanitaires pour la viande importée s’ensuivirent, et un accord fut signé le 18 avril 2008, entraînant la reprise des importations coréennes. Mais, entre temps, la question du bœuf américain était devenue un enjeu dans les rivalités politiciennes, y compris au sein du GPN lui-même. S’appuyant sur la méfiance compréhensible de la population coréenne, la peur des fermiers coréens de faire les frais de la compétition américaine et les sentiments anti-américains très répandus dans le pays, une partie de la classe politique fit de ces importations une affaire de souveraineté nationale autant que de santé publique. De ce fait, les premières manifestations contre la reprise des importations de bœuf américain, à partir du 2 mai 2008, rendirent un ton nettement nationaliste, à telle enseigne d’ailleurs que certains groupes de l’extrême-droite nationaliste tentèrent de se porter à la tête des manifestants, sans grand succès, il est vrai. Au début, dans la capitale, tandis que les paysans organisaient leurs propres rassemblements à part, la majorité des participants aux manifestations étaient des lycéens, bientôt rejoints par des étudiants. Beaucoup portaient une pancarte manuscrite dans une main et une bougie allumée dans l’autre, un symbolisme hérité du temps de la dictature, où il était destiné à représenter la non-violence prônée par l’aile du mouvement contre la dictature qui était animée par les courants religieux. Mais à la fin mai, après que le nombre des participants eut été grossi par la décision du gouvernement de passer outre à l’opposition de la rue en reprenant les importations de bœuf, le caractère de ces manifestations changea. L’annonce de cette décision poussa des dizaines de milliers de manifestants de tous milieux dans la rue tandis que quelque 1700 organisations et comités locaux les soutenaient. En dehors des slogans tels que « Lee Myung Bak, tu n’as qu’à manger ta vache folle » ou « Halte à l’accord sur le bœuf », d’autres commencèrent à faire leur apparition, réclamant la destitution de Lee Myung Bak ou condamnant ses plans de privatisation. Au fil des jours suivants, alors que les manifestations devenaient quotidiennes dans les plus grandes villes et que de nouveaux contingents de manifestants les rejoignaient, les slogans figurant sur leurs pancartes se diversifièrent : certains réclamaient, par exemple, des salaires ou des retraites décents, d’autres le droit à la protection sociale pour tous. Un facteur important dans l’élargissement des sujets de mécontentement exprimés par les manifestants fut la décision de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU, la 2e confédération syndicale du pays, issue de l’explosion ouvrière qui fit tomber la dictature militaire à la fin des années quatre-vingts) de participer au mouvement. Non pas que la direction de la KCTU ait cherché à intervenir dans les manifestations pour leur donner une autre orientation, ce qu’elle aurait pu tenter de faire, en mettant en avant des objectifs offrant à la classe ouvrière et à la jeunesse une perspective de lutte face à l’offensive patronale et gouvernementale. Au contraire la KCTU choisit de s’aligner sans réserve derrière les organisations qui voulaient restreindre le mouvement à la seule question du bœuf américain. C’est ainsi que sa première initiative fut d’envoyer ses militants par centaines pour faire le blocus des entrepôts frigorifiques où étaient entreposés les chargements de bœuf importés des USA, tout en demandant à ses membres qui participaient aux manifestations de s’abstenir de porter toute bannière ou symbole d’appartenance syndicale. Ce faisant, les dirigeants de la KCTU faisaient le choix de mettre les travailleurs à la remorque de la cohorte des groupements petit-bourgeois, nationalistes et verts, qui s’était mise à la tête du mouvement. Néanmoins, le seul fait que la KCTU ait appelé les travailleurs à se joindre au mouvement, même si ce n’était que pour y défendre leur santé face aux risques potentiels d’infection liés aux importations de bœuf américain, eut pour effet de changer l’impact social du mouvement. Les travailleurs qui se joignirent aux manifestations n’avaient que faire des considérations tactiques des dirigeants de la KCTU. Pour eux, cette mobilisation était une occasion de manifester leur colère face à l’offensive patronale et à la politique anti-ouvrière du régime, et ils se servirent de cette occasion pour dire ce qu’ils avaient sur le cœur et mettre en avant leurs propres revendications au milieu des slogans contre le bœuf américain. Le mouvement se développe Durant le week-end du 31 mai, où le lundi était férié, les manifestations prirent une forme nouvelle à Séoul, forme qu’elles devaient conserver durant le mois de juin, en plus des manifestations quotidiennes en semaine : cette fois, les manifestations occupèrent le square faisant face à la mairie de Séoul pendant les 72 heures que dura ce week-end. Les organisateurs estimèrent que 100 000 personnes avaient participé de bout en bout à ce rassemblement-marathon, tandis que la police indiquait le chiffre de 40 000. Pour l’occasion, le régime avait voulu faire une démonstration de force. Des milliers d’hommes de la police anti-émeute avaient été mobilisés, avec leur équipement des grands jours. Lorsque tard dans la soirée du samedi soir, des milliers de manifestants entreprirent de marcher sur la « Maison Bleue » (équivalent coréen de la Maison Blanche de Washington), il y eut des affrontements violents. On put voir par la suite sur Internet des photos et des vidéos de policiers passant à tabac des manifestants isolés. La police indiqua qu’il y avait eu 228 arrestations et 70 blessés parmi les manifestants, bien que ce dernier chiffre soit à coup sûr très en-dessous de la réalité car de nombreux blessés furent traités sur place par des équipes de médecins volontaires pour éviter le risque de se faire arrêter s’ils allaient dans un service d’urgence hospitalier. Quoi qu’il en soit, les brutalités policières incitèrent un grand nombre de nouveaux participants à rejoindre les manifestants, cette fois pour protester contre les violences policières. Les manifestations se poursuivirent quotidiennement jusqu’au mardi 10 juin, anniversaire d’une grande manifestation de 1987, contre l’assassinat d’un étudiant abattu par la police, qui fut l’une des étapes dans la mobilisation qui amena la chute de la dictature. Après les violences policières des jours précédents, cet anniversaire dut apparaître à beaucoup comme une occasion de protester contre des méthodes qui ne rappelaient que trop celles de la dictature. Ce soir-là, pour citer le quotidien d’affaires Korea Times, qu’on ne peut suspecter d’éprouver une sympathie exagérée envers les manifestants, « des centaines de milliers de manifestants remplirent les seize voies de la rue Sejong au centre de Séoul. (...) La coalition des groupes civiques affirme qu’un million de manifestants descendirent dans les rues ce jour-là, dont 500 000 à Séoul, tandis que la police estime le nombre des manifestants à 200 000 dans la capitale. Des dizaines de milliers de citoyens participèrent également à d’autres rassemblements à Busan, Kwangju et des dizaines d’autres villes du pays (...). Quelque 40 000 hommes de la police anti-émeute avaient été mobilisés ». Quelle que soit la valeur de ces estimations, la mobilisation policière en dit quand même long sur l’ampleur de ces manifestations. Ce renforcement du mouvement prit le régime par surprise et le conduisit à lâcher du lest par un geste symbolique. Le ministre du Commerce fut dépêché à Washington pour rechercher un nouvel accord avec les autorités américaines, afin de donner un répit à Séoul. Mais l’administration Bush, qui se moquait bien des difficultés de ses alliés coréens, se refusa à la moindre concession. Séoul n’était bien sûr pas en position d’imposer quoi que ce soit à Washington, de peur de compromettre les profits que les « chaebols » espéraient faire sur le marché américain grâce à l’Accord de libre échange de 2007. Le gouvernement du GPN en fut donc réduit à faire face à la tourmente, en recourant à la répression pour décourager les manifestants et en espérant que le mouvement finirait bien par retomber. En terme de nombre, le 10 juin marqua le point culminant de la mobilisation dans les rues, même si jusqu’à la fin juin, des dizaines de milliers de manifestants continuèrent à descendre dans la rue chaque jour. En juillet, les manifestations quotidiennes se poursuivirent, mais la participation diminua lentement, tandis que, vers la fin du mois, les manifestations devinrent moins régulières. Mais bien avant que les manifestations de rue en viennent à marquer le pas, le gouvernement fut confronté à une menace potentiellement bien plus sérieuse, lorsque le centre de gravité du mouvement de protestation se déplaça vers la classe ouvrière. Le poids de la précarisation Mais avant d’aborder cette phase du mouvement, qu’en est-il de la situation de la classe ouvrière sud-coréenne et des problèmes auxquels elle est confrontée ? Le recours à une main-d’œuvre précaire surexploitée a été l’un des facteurs clés, avec les aides de l’État, dans le développement rapide de l’économie coréenne depuis le jour des années soixante où la dictature militaire décida de s’orienter vers l’édification volontariste d’une industrie d’exportation. Aujourd’hui, les diverses catégories de travailleurs précaires constituent environ 54 % de la classe ouvrière salariée (soit 8,7 millions de travailleurs sur 15,9 millions). À ce nombre, il faut ajouter environ deux millions de travailleurs prétendument « indépendants », mais qui sont en fait des salariés précaires déguisés et souvent encore plus mal traités que les précaires « officiels ». De sorte que, sans même compter la main-d’œuvre familiale non payée, la proportion des travailleurs précaires atteint 60 % de la classe ouvrière (10,7 millions sur 17,9 millions), proportion qui n’a cessé d’augmenter depuis la crise financière de 1997. Le droit du travail coréen définit deux sortes de statut pour les travailleurs, les travailleurs dits « réguliers » et les « irréguliers », les premiers bénéficiant, entre autres, d’une protection très relative contre les licenciements abusifs. Mais cette dichotomie ne fait que dissimuler le nombre effarant de formes de précarité qui existent dans ces deux catégories de travailleurs. La catégorie qui se rapproche le plus des CDI tels qu’on les connaît en France est celle des travailleurs dits « permanents réguliers ». Mais il existe des travailleurs « permanents irréguliers », qui sont des précaires auxquels les entreprises font appel en priorité lorsqu’elles ont besoin de main-d’œuvre, mais qu’elles renvoient chez eux lorsqu’elles n’en ont plus besoin ; néanmoins ces travailleurs doivent être prêts à tout instant à répondre à la demande sous peine de perdre leur travail potentiel de façon définitive. Il existe par ailleurs des travailleurs temporaires « réguliers » et « irréguliers », la seule différence étant que le contrat des premiers est censé être tacitement renouvelable, tandis que pour les seconds le renouvellement est exceptionnel. Il existe parmi les travailleurs « réguliers » et « irréguliers » d’innombrables formes d’emplois à temps partiel imposé et, surtout, à horaires variables en fonction des besoins de l’entreprise, et sans garantie de salaire. Le pire, sans doute, est le cas des deux millions de travailleurs « réguliers » et « irréguliers » qui sont embauchés à la journée sans jamais avoir la moindre garantie d’avoir du travail le lendemain. Les travailleurs précaires sont parfois embauchés directement par l’entreprise où ils travaillent, mais le plus souvent ils sont employés indirectement, par le biais d’agences, de sous-traitants sur site ou encore de chefs d’équipe « indépendants » qui louent leurs services à l’entreprise en se chargeant de recruter et de gérer leur propre main-d’œuvre. Au-delà de cette variété de situations, les travailleurs précaires ont deux choses en commun : seule une faible proportion d’entre eux bénéficient d’une couverture sociale quelconque (entre 20 et 25 % suivant le type de couverture, contre 65 à 80 % parmi les travailleurs non précaires) et leurs salaires sont plus bas que ceux des travailleurs non précaires faisant le même travail (15 % de moins en moyenne, mais plus de 30 % dans les grandes entreprises). Ce sont en particulier les travailleurs précaires qui constituent le plus gros des deux millions de salariés au salaire minimum légal (3 770 wons de l’heure, soit deux euros et demi de l’heure). Les précaires ont aussi moins de droits. Nombre d’entreprises ne tolèrent pas les syndicats, mais même dans celles qui les tolèrent, un précaire qui adhère au syndicat est automatiquement licencié, à moins d’agir clandestinement. Les luttes dures et longues La proportion importante des travailleurs précaires dans l’électorat a conduit tous les partis politiques à se poser en champions de la lutte contre la discrimination dont ils sont victimes et à effectuer des changements dans la législation les concernant. Mais toutes les réformes censées viser à mettre un terme à cette discrimination se sont retournées rapidement contre les travailleurs en général, et les précaires en particulier. Jusqu’à l’année dernière, une législation datant de 2004 prévoyait qu’un travailleur précaire pouvait être licencié sans justification à tout moment tant qu’il n’avait pas travaillé au moins trois ans dans le même emploi. Au-delà de ces trois ans, l’employeur n’avait pas à changer le statut du travailleur précaire, mais simplement à apporter une « raison légitime » pour justifier son licenciement - le travailleur précaire n’ayant d’autre recours que celui des tribunaux, procédure qui peut prendre jusqu’à cinq ans ! Le 1er juillet 2007, une nouvelle législation entra en application dans les entreprises de plus de trois cents salariés. La nouvelle loi réduisit la première période de complète liberté pour les patrons de trois à deux ans et leur imposa de donner aux travailleurs précaires un statut permanent au-delà de cette période - sans exiger un alignement de leurs salaires et conditions de travail sur ceux des autres travailleurs de l’entreprise, ce qui n’était bien sûr pas un hasard. Comparée aux dispositions précédentes, cette loi pouvait sembler apporter un certain progrès. Mais ses failles étaient évidentes et les patrons s’en servirent sur-le-champ – y compris le gouvernement lui-même, pour les 200 000 précaires de l’administration. En particulier de nombreux employeurs se mirent à licencier les précaires juste avant qu’ils aient terminé leur deuxième année. D’autres réduisirent simplement le nombre de ceux qu’ils employaient directement, organisant un jeu de chaises musicales où les précaires passaient d’un sous-traitant sur site plus ou moins bidon à un autre, sans changer de poste. Les problèmes des travailleurs précaires, et les tentatives constantes du patronat de les priver des maigres droits qu’ils ont, ont provoqué de nombreux conflits dans le passé. La législation de 2007 marqua le début d’une nouvelle vague de tels mouvements de grèves. Ceux qui touchèrent la chaîne de grands magasins NewCore et la chaîne de supermarchés Homever (l’ancienne filiale de Carrefour en Corée) sont caractéristiques de ces mouvements. Ces deux entreprises sont des filiales de E-land, le 26e groupe du pays, et toutes deux emploient une proportion importante de précaires : 72 % parmi les 11 000 salariés de Homever et 84 % parmi les 8 000 salariés de NewCore. Juste avant que la législation de 2007 entre en vigueur, les deux entreprises s’empressèrent d’anticiper sur les mesures annoncées en licenciant une partie des travailleurs précaires qu’elles employaient directement - 350 à Homever et 300 à NewCore. Cette dernière eut même recours à des gangs armés pour intimider les travailleurs visés et les convaincre de partir « volontairement » - sans succès d’ailleurs, car les travailleurs répliquèrent par la grève tandis que des centaines de syndicalistes en colère administraient une leçon cuisante aux sbires du patron. À partir du 10 juin 2007, jour où les syndicats affiliés à la KCTU appelèrent à une grève sur l’ensemble des magasins des deux chaînes, la résistance des travailleurs prit la forme d’une longue série de blocus et d’occupations des magasins, dans lesquels les grévistes durent faire face à la police anti-émeute tandis que de nombreux responsables syndicaux étaient traînés en justice et, pour certains, emprisonnés. Finalement le mouvement des travailleurs de NewCore prit fin en août de cette année, après 434 jours de lutte, au cours desquels la plupart des 350 précaires licenciés avaient dû retrouver un emploi ailleurs. Il n’en restait plus que 36 pour réclamer leur réintégration, ce que la direction finit par accepter, non sans exiger en retour du syndicat qu’il abandonne ses autres revendications (et en particulier le changement du statut de tous les travailleurs précaires) et qu’il s’engage à ne pas appeler à un mouvement social avant... 2010 ! Quant au mouvement chez Homever, il n’est toujours pas terminé. Un autre mouvement dû à la précarité a attiré l’attention des médias coréens du fait de la détermination des ouvrières en grève, et ce mouvement illustre de façon encore plus choquante le caractère parfois désespéré de la situation des travailleurs précaires. Il s’agit cette fois de Kiryung Electronics, une usine située dans le quartier populaire de Guro, à Séoul. Cette entreprise est connue pour user et abuser du recours à des sous-traitants marrons. En 2005, le syndicat KCTU de l’usine appela à une grève pour obtenir l’embauche directe de toutes les salariées de l’usine, une revendication bien modeste puisqu’elle n’exigeait même pas la fin de leur statut précaire. Le patron usa de tous les coups fourrés possibles pour tenter de briser la grève, à tel point qu’il fut condamné par des tribunaux, d’ordinaire peu favorables aux travailleurs, pour avoir usé de pratiques illégales dans le recrutement de briseurs de grève. Le 11 juin de cette année, faute de voir une quelconque perspective à la grève alors qu’elle était sur le point d’atteindre son millième jour, le syndicat de l’usine décida de recourir au plus désespéré des moyens d’action : dix syndicalistes entamèrent une grève de la faim à l’entrée de l’usine. Le 20 août, après 70 jours de grève de la faim, les dix ouvrières devaient être conduites d’urgence à l’hôpital sans avoir obtenu la moindre concession. Un point commun aux grèves décrites ci-dessus, et en fait à toutes les grèves liées aux problèmes de précarité, est leur isolement. Même si la KCTU (mais pas la FKTU) exprima son soutien aux grévistes, ce soutien n’alla jamais plus loin que l’organisation de quelques rassemblements de militants et la collecte de fonds pour les grévistes, alors que les travailleurs, pour leur part, avaient face à eux des patrons qui étaient d’autant plus déterminés à ne rien céder qu’ils pouvaient s’appuyer sur le soutien du gouvernement et du patronat dans son ensemble. Les grèves dans les transports et au-delà Pour revenir au mouvement de protestation de cet été, il faut garder à l’esprit le fait que des grèves similaires à celles décrites précédemment se déroulent un peu partout dans le pays - en partie suite à la réforme du statut des précaires de 2007 mais aussi du fait des licenciements qui se produisent du fait du ralentissement de la demande sur le marché mondial. Le cas de la grève des transports qui démarra spontanément le 10 juin pour une catégorie de travailleurs, mais se transforma en grève nationale du fait de l’intervention de la KCTU, est d’un tout autre ordre à bien des égards - en particulier du fait que son facteur déclenchant fut la hausse astronomique du prix du gazole. Néanmoins, elle a ceci de commun avec les grèves de précaires que les conducteurs de camions concernés ont eux-mêmes un statut précaire un peu particulier et que c’est ce statut qui rendit la hausse du gazole particulièrement dramatique pour ces travailleurs. Plusieurs catégories de conducteurs syndiqués participèrent à ce mouvement. Les premiers à se mettre en branle, spontanément, furent les conducteurs de camions porte-containers. Ils furent suivis, cette fois à l’appel de la KCTU, par les conducteurs de camions-bennes du bâtiment et des municipalités, et ceux d’engins lourds de chantier, tels que bulldozers, excavateurs, mixeurs de ciment, etc. Ces travailleurs ne sont pas salariés et n’ont donc ni couverture sociale, ni garantie de ressources ou d’emploi. Mais l’écrasante majorité d’entre eux ne sont pas des artisans. Ce sont des travailleurs précaires déguisés qui ne possèdent pas leur outil de travail, pas plus qu’ils ne travaillent pour une entreprise déterminée. Ils doivent payer une agence pour qu’elle leur trouve du travail à la tâche, pour lequel ils doivent louer l’équipement nécessaire auprès d’entreprises de louage spécialisées. Le paiement qu’ils reçoivent de l’entreprise qui utilise leurs services doit ensuite couvrir les frais d’agence, le coût de location, la maintenance et l’utilisation (assurance, gazole, péages, etc.) de l’engin utilisé. Ceci explique que la colère de ces conducteurs ait explosé face à la hausse du gazole. Le premier groupe à se mettre en grève, le 10 juin, fut donc celui des 13 000 conducteurs de containers dont la grève fut officialisée trois jours plus tard par le Syndicat coréen des travailleurs du transport de containers, affilié à la KCTU. Bien que ne conduisant que 4 % des camions du pays, ces conducteurs assurent environ un quart du trafic de containers. De sorte qu’en quelques jours les ports de Busan et Incheon, les deux principaux ports de containers du pays, se trouvèrent paralysés, bloquant du même coup les importations comme les exportations. Dès le 17 juin, les grandes usines de production furent affectées par le manque de pièces et par l’accumulation de la production. Samsung Electronics ferma sa principale usine d’appareils ménagers à Kwangju, Daewoo Electronics réduisit la production dans ses usines et les trusts de l’acier POSCO, Hyundai Steel et Dongguk Steel firent de même. Entre temps, le 16 juin, les 18 000 conducteurs de camions-bennes et du bâtiment de la KCTU avaient rejoint la grève et réussirent rapidement à paralyser la majorité des chantiers du pays (90 % selon la presse d’affaires). Le gouvernement semble avoir escompté que la grève des conducteurs de camions et d’engins serait impopulaire. Mais au contraire, l’opinion publique lui fut très favorable, parce qu’elle défiait l’autoritarisme du GPN, mais aussi parce qu’elle posait un problème qui touchait toute la population, celui du coût du carburant. Le gouvernement se trouva pris, d’un côté, entre les manifestations de rue anti-GPN et la sympathie dont bénéficiaient les grévistes des transports, et de l’autre l’impact croissant de la grève sur le patronat. Après avoir claironné qu’il ne céderait jamais au « chantage » des grévistes, le régime se mit fiévreusement à la recherche d’un compromis pour mettre fin à la grève. Finalement un accord fut conclu, sous l’égide des autorités, avec le syndicat des conducteurs de porte-containers. Les entreprises de transport cédèrent une augmentation de 16 % des rétributions versées aux conducteurs (inférieure aux 30 % qu’ils revendiquaient, mais significative quand même), à laquelle le gouvernement ajouta des mesures allant de la gratuité des péages d’autoroutes la nuit pour ces conducteurs à un resserrement des règlements régissant les tarifs des agences d’affrètement et des loueurs de camions. Le 23 juin, la plupart des conducteurs concernés reprirent le travail, sur ce qui constituait sinon une victoire, en tout cas un succès encourageant. Les conducteurs d’engins durent poursuivre leur mouvement un peu plus longtemps, mais il se termina sur des concessions similaires, avec, en plus, l’engagement de l’État de prendre à son compte les dépenses de gazole sur les chantiers dépendant de lui. Mais avant même que se termine la grève des transports, d’autres secteurs de la classe ouvrière se lançaient dans l’action ou menaçaient de le faire, et ceci dans des secteurs aussi variés que la santé, les compagnies d’assurances ou les médias, par exemple, mais surtout, l’industrie automobile, le secteur exportateur le plus important du pays. Les négociations salariales annuelles qui couvrent l’ensemble des usines d’automobiles syndicalisées étaient mal parties, dans la mesure où les gros constructeurs s’étaient donné le mot pour pratiquer la politique de la chaise vide. Hyundai, Kia, Daewoo et Ssanyong boycottaient donc les discussions, tandis que Renault-Samsung, chez qui les centrales syndicales ne sont pas reconnues, n’avait pas jugé bon de se faire représenter. Le Syndicat coréen des travailleurs de la métallurgie (KMWU), le plus grand syndicat de la KCTU avec 140 000 membres, lança donc une campagne nationale dans l’automobile, et fit de la grève générale de 24 heures appelée le 2 juillet par la KCTU le point de départ de cette campagne. Ce jour-là, 80 000 ouvriers arrêtèrent le travail dans treize des plus grosses usines automobiles du pays, sur un total officiel de 170 000 grévistes. Par la suite, du début juillet à la fin août, huit grèves partielles de 24 à 48 heures eurent lieu chez les gros constructeurs. Les revendications concernaient : l’obtention d’un statut permanent pour le nombre considérable de travailleurs précaires employés par cette industrie ; une compensation financière pour la suppression de l’équipe de nuit traditionnelle (une équipe épuisante de dix à douze heures suivant les usines) qui entraînait une diminution importante des revenus pour les ouvriers et une augmentation des cadences dans les deux équipes de jour ; et une augmentation importante des salaires, alors que l’inflation dépassait officiellement les 6 %. Néanmoins, au lieu de continuer à donner au mouvement un caractère unifié sur l’ensemble de l’automobile, qui aurait permis aux ouvriers de mesurer leurs forces face à l’arrogance patronale, le KMWU laissa ses divers syndicats d’entreprise organiser le mouvement indépendamment les uns des autres, diminuant ainsi sa puissance potentielle, à un moment où la vie politique était encore marquée par la grève nationale des camionneurs qui venait juste de prendre fin, et par les manifestations d’opposition au régime qui se poursuivaient. De sorte qu’en fin de compte, tout se termina par des accords d’entreprises qui s’échelonnèrent de la fin août à la fin septembre, non sans mal d’ailleurs, car dans plusieurs entreprises, les travailleurs rejetèrent les accords que leur proposaient leurs responsables syndicaux. C’est ainsi qu’à Hyundai, le plus gros constructeur du pays, l’accord recommandé par les responsables syndicaux fut rejeté deux fois avant d’être finalement entériné le 29 septembre avec une maigre majorité de 54 %. Quoi qu’il en soit, à en juger par les concessions obtenues par les travailleurs, il était manifeste que le patronat avait eu chaud. À Hyundai, par exemple, l’accord final prévoyait une augmentation de salaire de 5,6 %, une prime salariale représentant trois mois de salaire et une prime exceptionnelle de trois millions de wons (2 000 euros) qui compensait largement les salaires et primes perdus du fait des arrêts de travail. Ces accords dépassaient, et de loin, les accords annuels de la dernière décennie. Néanmoins, il était significatif qu’aucun de ces grands constructeurs n’ait fait la moindre concession sur la question de la précarité. Il est vrai que les organisations du KMWU, essentiellement implantées parmi les travailleurs permanents, avaient une fois de plus démontré leur caractère catégoriel en ne cherchant pas à faire de la situation des précaires la pierre angulaire de tout accord avec les employeurs. Les conséquences de la politique de la KCTU Les syndicats affiliés à la KCTU et leurs militants furent incontestablement l’élément moteur des mouvements de grève de l’été, même si certaines grèves, comme celle des conducteurs de camions ou celle de Hyundai Motors, démarrèrent initialement sans la sanction des dirigeants de la confédération. De ce fait, la direction de la KCTU et celle de ses principaux syndicats d’industrie, en particulier celle du KMWU, devinrent très vite la cible de la répression gouvernementale, au même titre que les organisateurs des manifestations anti-gouvernementales. Il faut dire à ce sujet que dans cette Corée du Sud « démocratique », il est courant que l’État ordonne l’arrestation et la détention de militants pour participation à des « rassemblements illégaux », dont la « légalité »est déterminée de façon arbitraire par l’appareil judiciaire. De même qu’il est courant que des syndicalistes soient l’objet d’un traitement similaire pour « obstruction aux affaires », un délit qui relève du code criminel coréen. Dans ce cas, non seulement les syndicalistes perdent leur emploi et se retrouvent en prison, mais ils sont astreints au paiement de dommages et intérêts exorbitants à leurs employeurs. Ce genre de répression marque la plupart des mouvements de grève tant soit peu importants. Il était donc prévisible que l’État recourrait à un moment ou à un autre à de telles méthodes, aussi bien contre les organisateurs des manifestations que contre les responsables syndicaux, dès lors qu’il se sentirait suffisamment en position de force. Tant que les manifestations de rue furent dans leur phase ascendante, jusqu’à la mi-juin, puis durant la grève des transports, le gouvernement s’abstint prudemment de se livrer à une répression trop spectaculaire. De nombreux manifestants furent arrêtés, mais il y eut peu d’inculpations et, pour l’essentiel, la police s’abstint de s’en prendre aux organisateurs des manifestations. De même, pendant la grève des camionneurs, les autorités gardèrent un profil bas, évitant de se livrer à des arrestations qui auraient risqué d’étendre le mouvement et de renforcer la détermination des grévistes. Mais une fois que cette grève fut terminée, alors que les manifestations commençaient à marquer le pas, les autorités passèrent à l’offensive. Le 30 juin, la police fit une descente dans les locaux des deux principaux regroupements organisateurs des manifestations tandis que des mandats d’arrêt étaient émis contre huit de leurs dirigeants. Puis vint la grève générale du 2 juillet à l’appel de la KCTU, à la fois contre les importations de bœuf et contre le programme de privatisation annoncé par le gouvernement. Sur le moment la répression parut marquer le pas, tandis que le gouvernement attendait sans doute de voir ce qui allait se passer dans l’automobile. Mais après trois semaines, au cours desquelles quatre débrayages furent organisés en ordre dispersé dans les grandes usines, les autorités jugèrent apparemment qu’elles ne couraient pas trop de risque à reprendre l’offensive. Le 24 juillet, des mandats d’arrêt furent lancés contre neuf des principaux dirigeants de la KCTU et du KMWU, sous l’accusation d’être instigateurs de la « grève illégale » du 2 juillet et des « manifestations illégales ». Le siège de la KCTU à Séoul fut encerclé par un mur de policiers qui en interdirent l’accès nuit et jour. À la mi-août, 21 membres de la direction de la KCTU et du KMWU étaient soit en prison soit poursuivis, tandis que 70 responsables syndicaux du KMWU étaient l’objet de mandats d’arrêt. À la fin août, la police de Séoul montra son zèle à renouer avec les vieilles habitudes du passé, en dépoussiérant la vieille loi anti-communiste, la loi dite de « Sécurité nationale » qui permit aux dictatures passées de jeter en prison, voire de condamner à mort, les militants accusés de sympathie envers le régime de Corée du Nord, et en s’en servant pour emprisonner sept dirigeants d’une organisation d’extrême-gauche, la Ligue socialiste des travailleurs. Cette fois, néanmoins, les juges trouvèrent que les pandores étaient allés un peu trop loin, et ordonnèrent la relaxe des militants arrêtés. Mais cela ne les empêchera pas de faire l’objet de poursuites pour leur participation aux événements de l’été. Si la KCTU a été la première victime de cette répression, sa politique aura néanmoins contribué à faciliter l’offensive du régime. Car en s’abstenant d’offrir une perspective de lutte d’ensemble à ceux qui voulaient combattre la politique du régime et en maintenant dans l’isolement les grèves dont elle avait la direction, la direction de la KCTU aura affaibli le mouvement dans son ensemble. Comme il a été dit plus haut, la KCTU fit tout pour s’aligner sur les objectifs étroits des groupes organisateurs des manifestations, s’abstenant par là même de répondre au mécontentement bien plus général qu’y exprimaient les manifestants eux-mêmes. Ce fut vrai durant la phase ascendante des manifestations, jusqu’au 10 juin. Mais cela resta vrai après, même lorsque la puissance collective que représentait la grève des 30 000 camionneurs membres de la KCTU aurait pu constituer un levier suffisamment puissant pour redonner un souffle au mouvement de protestation et lui offrir une autre perspective que celle de s’opposer aux importations de bœuf, tout en amenant d’autres sections de la classe ouvrière à réaliser qu’elles avaient là une occasion de redresser la tête et de se mettre en mouvement avec des chances réelles de succès. Il est caractéristique à cet égard que la KCTU ait choisi d’appeler à la grève générale du 2 juillet sur la question des importations de bœuf, même si elle y a ajouté celle des privatisations. En fait, ce fut précisément pour cette raison que les syndiqués de Hyundai votèrent contre l’appel de leur direction, tout en décidant de faire grève sur la base de leurs propres revendications. Si la KCTU avait choisi de centrer son appel à la grève générale sur un programme permettant aux travailleurs de répondre à l’offensive patronale, elle aurait peut-être réussi à susciter un sentiment d’unité et de solidarité entre les diverses sections de la classe ouvrière, préparant ainsi le terrain à une contre-offensive unifiée dans l’automobile, voire au-delà. Mais au lieu de cela, la KCTU fit de la grève générale du 2 juillet un mouvement essentiellement symbolique, pour lequel aucune suite n’était envisagée ni même envisageable compte tenu des objectifs qu’elle lui avait donnés. Par la suite, le patronat de l’automobile fut confronté à des grèves partielles, en ordre dispersé, qui marquèrent peu la vie politique en-dehors des villes où se trouvaient les usines concernées, et furent bien moins efficaces qu’aurait pu l’être un mouvement d’ensemble, tout en privant les travailleurs de l’automobile d’une occasion de mesurer leur force. Quant aux grèves qui se déroulaient en même temps dans nombre d’autres secteurs, elles furent réduites à l’isolement par la politique de la KCTU, et les travailleurs qui y participaient furent privés de toute occasion de joindre leurs forces à celles des gros bataillons industriels, que ce soit d’abord celles des camionneurs, puis ensuite celles des ouvriers de l’automobile. À l’heure où nous écrivons, le mouvement de grèves comme celui des manifestations contre le régime semble être retombé, en tout cas pour le moment. Encore qu’un mouvement de protestation des travailleurs précaires semble être en train de prendre forme, cette fois en-dehors de la KCTU, bien qu’il soit encore trop tôt pour en mesurer l’importance et la profondeur réelles. L’avenir dira si la répression gouvernementale aura vraiment réussi à contraindre les travailleurs à baisser la tête face aux coups qui leur sont portés. Le gouvernement lui-même n’a pas l’air trop sûr de son affaire dans la mesure où il cherche visiblement à éviter toute explosion de colère dans les classes populaires. C’est ainsi, par exemple, qu’il a réduit son programme de privatisations tous azimuts à un programme maintenant largement symbolique. Et cela n’est pas seulement dû à la crise économique actuelle car, en Corée, bien des privatisations se sont faites sans qu’aucune somme d’argent sonnant et trébuchant n’entre dans les caisses de l’État. Ce n’est donc pas tant le manque de liquidités actuel des banques privées qui a conduit le gouvernement à revoir sa copie, mais plutôt la crainte d’un retour de bâton dans la classe ouvrière. D’ailleurs, la classe ouvrière coréenne a une longue tradition de combativité et d’organisation, même face aux régimes les plus répressifs. Il y a à peine plus de vingt ans, ce fut elle qui prit l’offensive contre la dictature militaire et s’affronta à une armée qui n’hésitait pas à tirer dans le tas. Et nombre des militants de cette période sont encore aujourd’hui présents dans les ateliers. Le facteur décisif dans les luttes à venir sera la volonté de ces militants de transmettre leur expérience aux générations plus jeunes et surtout, de se rappeler qu’il y a vingt ans, ce fut la capacité de la classe ouvrière à se dresser d’un seul bloc contre le grand patronat et ses sbires qui assura sa victoire sur la dictature. La revue "Luttes de classe" 4 octobre 2008

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