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Luttes sociales sur l’île de Pâques : Ce n’est pas la déforestation ni une guerre ethnique qui a renversé la société de l’île de Pâques, ses statues, sa religion, son mode de production et sa classe dominante : c’est la révolte des esclaves !

vendredi 22 octobre 2010, par Robert Paris

Le volcan de l’île de Pâques Qui a détruit les moai de l’île de Pâques ? Et la religion qui leur correspond ainsi que la société esclavagiste qu’elle défendait ? Ce sont les esclaves eux-mêmes !!!

Luttes sociales sur l’île de Pâques : Ce n’est pas la déforestation ni une guerre ethnique qui a renversé la société de l’île de Pâques, ses statues, sa religion, son mode de production et sa classe dominante : c’est la révolte des esclaves !

Qui a renversé les statues de Pâques et la classe dirigeante de cette société d’exploitation ? Les exploités et les opprimés !!! Les Moaï ont été renversés par les Pascuans en colère ! L’extinction démographique et culturelle des Matamua remonterait très précisément à 1681. Cette année, le roi des autochtones, les guerriers, les prêtres et le clan régnant sont massacrés par un peuple révolté.

Un Moai, statue menhir géante dressée, représente le "mana" d’une tribu, c’est-à-dire un lien avec des forces magiques donnant un pouvoir sur terre pour maintenir en place la société. Quand il y avait un conflit et que la classe dirigeante était renversée, tous les Moais étaient renversé de même. Tous les moai de l’île de Pâques ont, à un moment donné, été renversés de leur plateforme puis laissés à l’abandon pendant plus de 200 ans. Les témoignages des explorateurs laissent supposer que ce processus de renversement a été progressif entre le 18ème et le début du 19ème siècle. Les moai debout, que l’on peut observer actuellement, ont été restaurés et redressés à partir de la deuxième moitié du 20ème siècle.

Les Rapanuis, autochtones de l’île de Pâques, se sont lancés dans la construction mégalithique peu après leur arrivée, au XIIIe siècle. Ils ont fabriqué au total près de 1.000 statues (moaï), dont 400 gisent encore, comme abandonnées, dans leur carrière d’origine de Rano Raraku. Des centaines d’autres ont été déplacées et installées sur des terrasses de pierre rectangulaires (ahu) réparties sur l’île, généralement près des côtes. Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, l’ensemble des statues posées sur des ahu ont été renversées, lors de guerres de classes.

On a tous entendu les discours écologistes liés à la chute de la civilisation de l’île de Pâques, connue pour ses statues dressées, les moaïs. Eh bien, en fait, au dix-septième siècle, une révolte sociale et politique opposa les petites oreilles aux grandes oreilles. Plusieurs facteurs expliquent cette crise de la société de Pâques, mais il s’agirait principalement d’une grande famine qui aurait poussé les oreilles courtes (le peuple) à se rebeller contre les oreilles longues (les notables).

Dans un mouvement de révolte, les oreilles courtes auraient mis à terre tous les moaïs de l’île et auraient tué toutes les oreilles longues. Sous chaque moaï repose un notable, le rôle de la statue étant « d’absorber » l’âme du mort. C’est pour cela qu’on plaçait ses yeux de corail au tout dernier moment, une fois dressé au-dessus du tombeau, pour permettre à l’âme du défunt de continuer à vivre.L’île avait été visitée par d’autres tribus, des êtres frustes, aux mœurs sauvages venus d’on ne sait où en Océanie, de type mélanésien. On les appelait ‘hanau eepe’, c’est-à-dire petits et trapus ou Courtes Oreilles, différents des ‘hanau momoko’, nés grands et minces, Longues Oreilles, constructeurs des moais. Ces mélanésiens furent cantonnés dans une péninsule, le Poïke où il était difficile de pêcher. Comme chaque famille donnait naissance à de nombreux enfants, ils furent très vite trop nombreux. Ils étaient cultivateurs.

Pour alimenter suffisamment leur tribu, ils demandèrent aux Ariki Longues Oreilles la permission de cultiver les meilleures terres, plus planes, moins empierrées. Les longues oreilles leur refusèrent ce droit. Il s’ensuivit des luttes sans merci. Toutes les plates formes cérémonielles avec les statues géantes furent profanées, renversées. Comme cela fut observé dans certaines îles d’Océanie, selon le rituel de la guerre, certains se livrèrent à l’anthropophagie.

Les arbres furent abattus jusqu’au dernier pour empêcher le clan adverse de construire des pirogues, d’aller pêcher en mer et d’élever ces statues géantes qui accordaient à leurs adversaires tant de pouvoir. La vie à Rapa Nui devint un enfer. Vers 1500 après J-C, la population atteignait les 10000 habitants, l’île était surpeuplée. Suite à une grande révolte ( située vers 1680 ), les petites oreilles tuèrent tous les hommes assimilés aux longues oreilles. Selon la légende, il ne laissèrent en vie qu’un seul de ces maîtres. C’est là que la plupart des moaïs furent renversés.

Les petites oreilles étaient les exploités qui travaillaient la terre et aussi érigeaient les statues. Les grandes oreilles étaient les classes nobles propriétaires des terres et détenteurs du pouvoir. Les petites oreilles se sont révoltées quand le système n’a plus été capable de les nourrir. Ils ont alors attaqué les grandes oreilles, les ont.. mangé. Et ils ont mis fin à l’exploitation. Et, du coup, à la "civilisation". Définitivement. Voir le film "Rapa Nua" qui le rapporte... la suite...

L’île était habitée par deux classes sociales bien distinctes : les maîtres ou « Grandes Oreilles » (se distiguant par un mode de la déformation de l’oreille particulier aux individus des classes dirigeantes sur l’île de Pâques) : une tribu d’origine péruvienne arrivée plusieurs siècles après les premiers habitants polynésiens. Ils mirent en esclavage les autochtones ou Rapanui, appelés « Les Petites Oreilles ». Ces derniers furent forcés d’ériger des statues à l’effigie des Grandes Oreilles, et contraints de croire que celles-ci étaient les intermédiaires entre eux les Dieux, contrôlant pluviosité et nourriture. C’est pourquoi les Moaïs ont des traits et des coiffes typiquement péruviens et les personnages sculptés ont des oreilles allongées. A cette époque entre 1300 et 1600 après JC, la civilisation pascuane atteint son apogée avec environ 15 000 habitants.

Une période sans pluie mit à mal la production agricole du pays et poussa la population dans la misère, aggravée par les luttes de clans violentes et continuelles. Les divers chefs de clans des Grandes Oreilles se lancèrent alors dans une compétition acharnée pour implorer les Dieux en construisant des Moaïs de plus en plus nombreux et de plus en plus démesurés. Cette compétition aggrava la déforestation de l’île et fut la cause d’un écocide (destruction totale d’un milieu naturel).

Se rendant compte que la pluie ne venait pas, les pascuans se retrouvèrent pris dans leur propre piège : sans bois ils furent dans l’incapacité de construire de nouvelles pirogues pour aller pêcher au large puis de faire du feu pour se chauffer et cuisiner.

La raréfaction des ressources provoqua la révolte des Petites Oreilles (vers 1680 après JC). Affamés, les esclaves ne voulaient plus vénérer leurs idoles, et ont mis certaines statues face contre terre.

Eclata alors une guerre civile violente entre les "longues oreilles" et les "petites oreilles", prenant fin par la mort et l’incinération des perdants dans la tranchée de Poike. Le groupe le plus ancien de la population aurait été presque entièrement décimé, et les statues renversées.

Dans la revue « Science et vie » d’août 2006 où on peut lire : « Il y a bien longtemps, l’Ile de Pâques était un paradis. Ses habitants construisaient des grandes statues pour honorer leurs ancêtres. » Il ne s’agit pas là d’une étude scientifique mais d’une publicité pour EDF selon laquelle ce sont les défauts d’énergie, en l’occurrence de bois, qui auraient détruit la civilisation, consacrée par cette classe dirigeante dont ont retrouve les statues. Plusieurs mensonges dans cette thèse. Premièrement, dans l’Ile de paques comme ailleurs, il s’agit de monuments aux morts de la classe dirigeante et non à l’ensemble des morts. Loin d’être des régimes qui représentaient un progrès pour la population, celle-ci subissait une dictature féroce dont les grands travaux étaient l’une des manifestations et qui était fondée sur des sacrifices humains. Politiquement, la société est passée de l’organisation tribale avec décision collective, modifiée par l’apparition des familles riches, à l’Etat, un pouvoir se plaçant au-dessus de toutes les classes, pour imposer l’ordre social à la classe exploitée. D’une vie organisée en fonction de besoins collectifs, on est passé à une société d’exploitation. Et l’Etat a défendu férocement cet ordre. Il est apparu parce que les inégalités sociales s’étaient accrues jusqu’au point de rupture, menaçant et même renversant, déjà, les classes dominantes. Il a aggravé la terreur exercée par celles-ci.

SUR LA THÈSE DE JARED DIAMOND A PROPOS DE L’ILE DE PÂQUES

Centrée sur la société de l’île de Pâques, l’ouvrage « Effondrement » de Jared Diamond présente la thèse écologiste de l’environnement cause première des effondrements de civilisations. Même si c’est effectivement sa thèse centrale, l’auteur ne s’en est pas contenté. Il a été amené à relever que les sociétés ont changé, ou sont disparues, du fait de révolutions. S’il débute en résumant sa thèse en expliquant que : « L’histoire de l’île de Pâques nous rapproche aussi près que possible d’un cas « pur » d’effondrement dû à des facteurs écologistes – ici la déforestation totale qui conduisit à la guerre, au renversement des élites, ainsi qu’à la disparition massive de la population. », on y trouve déjà l’idée d’un « renversement des élites » Il la développe ensuite : « Dans ses flancs à ciel ouvert, s’offrent à la vue les carrières dans lesquelles ont été taillées les célèbres statues de pierre géantes de l’Ile de Pâques. (…) Eparpillées sur les flancs intérieurs et extérieurs (du volcan Rano Raraku) se trouvent 397 statues de pierre représentant de façon stylisée un torse humain masculin aux longues oreilles ; la plupart d’entre elles sont hautes de quatre mètres cinquante à six mètres, mais la plus grande mesure un peu plus de vingt et un mètres et pèsent de 10 à 270 tonnes. On distingue encore les traces d’un chemin ayant servi à les transporter. (…) Le long de ces voies se trouvent 97 autres statues, qui semblent avoir été abandonnées au cours de leur transport depuis la carrière. Le long de la côte, (…) toutes n’étaient pas érigées à la verticale mais renversées, et beaucoup d’entre elles l’avaient été de manière à délibérément les briser au niveau du cou. (…) Les statues encore visibles sur la carrière présentent tous les stades d’avancement. Certaines sont encore attachées à la roche dans laquelle elles ont été taillées, on en voit les contours mais les mains et les oreilles ne sont pas achevées, détachées et reposent sur les flancs du cratère, en contrebas de la niche dans laquelle elles ont été taillées. D’autres encore ont érigées dans le cratère. L’impression troublante que j’ai ressentie en arrivant devant la carrière tenait au fait que j’avais le sentiment de me trouver dans une usine dont tous les ouvriers avaient soudainement fui pour des raisons mystérieuses, en abandonnant leurs outils et en laissant chaque statue dans l’état où elle se trouvait à ce moment précis. Sur le sol de la carrière sont éparpillés les pics, les forets et les marteaux de pierre, avec lesquels les statues étaient sculptées. (…) Certaines statues dans le cratère semblent avoir été délibérément brisées ou défigurées. (…) Comme ailleurs en Polynésie, la société traditionnelle de l’île de Pâques se divisait entre les chefs et le peuple. Les archéologues d’aujourd’hui confirment cette distinction à partir des vestiges des différentes maisons appartenant aux deux groupes. Les chefs et les membres de l’aristocratie vivaient dans des bâtiments appelés « hare puenga », qui avaient la forme allongée et étroite d’une pirogue renversée (…). Les hare puenga étaient construites sur la bande côtière d’une largeur de 200 mètres, il y en avait six à dix sur chaque site important, érigées immédiatement derrière la plateforme du site portant les statues. Par opposition, les habitations des gens du peuple étaient reléguées plus à l’intérieur des terres, elles étaient plus petites et possédaient chacune son poulailler, son four, son potager, encerclé de pierres, et sa fosse à ordures, structures utilitaires qui étaient toutes interdites par le tapu religieux sur la zone côtière où étaient édifiées les plates-formes et les magnifiques hare puenga. (…) Tout ce travail de construction de statues et de plates-formes fut certainement très coûteux en termes de ressources alimentaires, dont le stockage, le transport et la distribution devaient être assurés par les chefs commanditaires des statues. (…) Le travail nécessaire à leur construction fit augmenter les besoins alimentaires de la population de l’île de Pâques d’environ 25% au cours des 300 ans correspondant à la période intensive de construction. (…) Les chefs et les prêtres de l’île de Pâques justifiaient leur statut aristocratique en prétendant qu’ils communiquaient avec les dieux et en promettant d’assurer la prospérité de l’île et des récoltes abondantes. Ils étayaient cette idéologie par une architecture monumentale et des cérémonies destinées à impressionner les masses et rendues possibles par des excédents de nourriture obtenus par le travail du peuple. A mesure que leurs promesses étaient discréditées, les chefs et les prêtres perdirent leur pouvoir et furent renversés vers 1680 par les chefs militaires, les matatoa. La société, autrefois complexe et unifiée, sombra dans des guerres civiles endémiques. (…) Les gens du peuple construisaient désormais leurs huttes sur la zone côtière, qui autrefois était réservée aux résidences (hare puanga) de l’aristocratie. L’échec, au crépuscule de la civilisation de l’île de Pâques, n’était pas seulement celui de l’ancienne idéologie politique mais aussi celui de l’ancienne religion, qui fut rejetée en même temps que le pouvoir des chefs. La tradition orale relate que le dernier ahu et les derniers moaï furent érigés vers 1620 et que Paro (le plus grand mégalithe) fut l’un des derniers. Les plantations des hautes terres dont la production contrôlée par l’aristocratie nourrissait les équipes travaillant aux statues furent progressivement abandonnées entre 1600 et 1680. Le fait que la taille des statues ait augmenté traduit non seulement les rivalités entre les chefs mais aussi les appels de plus en plus pressants lancés aux ancêtres dans une situation de crise environnementale croissante. (…) Lorsque Jo Ann Van Tilburg, Claudio Cristino, Sonia Aboa, Barry Rolett et moi-même avons fait le tour de l’île de Pâques et que nous avons vu défiler un ahu après l’autre réduit à l’état de tas de pierres avec ses statues brisées, que nous avons pu songer au travail gigantesque qui avait été consacré pendant des siècles à la construction des ahu, au transport et à l’érection des moaï, puis que nous nous sommes souvenus que c’était les Pascuans eux-mêmes qui avaient détruit l’œuvre de leurs propres ancêtres, nous n’avons pu y voir qu’une immense tragédie. Les Pascuans devaient depuis longtemps nourrir une colère contenue contre leurs dirigeants (…). Combien de statues furent renversées une par une et par intervalle (…) et combien furent renversées dans une brusque explosion de colère et de désillusion (…). »

"En fin de compte, les habitants sombrèrent effectivement dans de sanglantes luttes intestines, mais celles-ci auraient été le produit de la dislocation sociale sous les coups de boutoir du pillage colonial, pas de la surpopulation."

Si les économistes du 19e siècle aimaient les robinsonnades, un certain courant de l’écologie contemporaine raffole des « île-de-pâqueries ». Certains, en effet, croient avoir trouvé dans l’histoire de cette île l’archétype de la catastrophe environnementale qui nous menace. L’effondrement de la civilisation pascuane, selon eux, découlerait de l’entêtement des indigènes à détruire leur écosystème aussi sûrement que nous détruisons la biosphère. Ainsi, entre ces Polynésiens et nous, il n’y aurait qu’une différence d’échelle : leur stupidité était locale, la nôtre est planétaire. A moins de réfréner la croissance démographique qui nous amène à perturber toujours plus les cycles naturels, le sort qui nous attend serait semblable en tout point à celui qu’ils ont subi : l’écocide, l’effondrement environnemental ramenant brutalement la population au niveau compatible avec la « capacité de charge » de la Terre. C’est peu dire que ce discours entre en résonance avec les craintes suscitées – à juste titre ! – par les bulletins de santé de la planète. Mais, au lieu de pointer la responsabilité de l’économie de marché productiviste et de la politique néolibérale, il dévie la prise de conscience écologique vers de vieilles recettes malthusiennes, peintes en vert pour la circonstance.

La thèse de l’écocide est défendue à large échelle par le géographe américain Jared Diamond, prix Pulitzer et membre dirigeant du World Wildlife Fund (WWF). Dans Collapse, son récent best-seller, Diamond met les crises environnementales d’hier et d’aujourd’hui en parallèle dans le but de nous faire comprendre les efforts à consentir volontairement si nous voulons éviter la catastrophe écologique [1]. Vu la fascination qu’il exerce, le cas pascuan occupe dans le tableau une place de choix.

Ecocide ou génocide ?

Selon Diamond, l’écosystème de Rapa Nui (l’île de Pâques, en maori) aurait été complètement dévasté en quelques siècles par ses habitants. Les seuls grands arbres - une espèce de palmier - auraient été abattus jusqu’au dernier pour transporter les célèbres statues, les ressources halieutiques auraient été pillées, un sol fragile aurait été épuisé pour nourrir une population de plus en plus nombreuse et les oiseaux marins auraient été exterminés pour confectionner des parures de plumes. En fin de compte, incapable d’encore fabriquer de grandes pirogues pour pêcher en haute mer (puisqu’elle avait coupé tous les grands arbres) et confrontée à un déficit de production agricole, la population, affamée et excédentaire, aurait basculé dans la guerre interclanique, le cannibalisme et l’autodestruction, à telle enseigne que le nombre d’habitants aurait été divisé par cinq environ. Le drame se serait déroulé vers 1680, de sorte que les premiers Européens, arrivés en 1722, auraient trouvé une société prostrée, survivant au milieu des ruines de son écosystème et de son passé prestigieux. Diamond ne cache pas que l’île connut ensuite d’autres malheurs (raids de marchands d’esclaves et introduction de moutons dont le pacage acheva de dégrader la flore) mais cette « triste histoire peut être brièvement résumée », dit-il, (p. 111) car le mal, selon lui, avait déjà été fait par les Polynésiens eux-mêmes.

Grand maître du récit, l’auteur de Collapse utilise à merveille une masse de données si précises que son histoire devient non seulement cohérente et concevable, mais palpable dans sa dimension tragique. Et la magie opère : petit à petit émerge l’idée que le sort des Pascuans pourrait devenir le nôtre. Ce n’est qu’une question d’échelle : ils n’avaient qu’une seule île, nous n’avons qu’une seule planète ; ils ont détruit le biotope qui les hébergeait, nous détruisons la biosphère ; ils ont fait passer leurs croyances avant les impératifs d’une gestion rationnelle des ressources et d’une limitation des naissances… resterons-nous cramponnés à nos valeurs, qui mettent en danger notre survie ? Commettrons-nous non seulement un écocide mais un écosuicide ? La métaphore est complète, les questions sont posées, pas besoin même d’expliciter les réponses : l’île de Pâques est l’archétype de l’effondrement - « les parallèles entre l’île de Pâques et le monde moderne dans son ensemble sont froidement évidents », dit Diamond (p. 119) - nous voilà prévenus, à nous d’en tirer les conséquences.

Mais cette histoire dramatique est-elle conforme à l’Histoire ? Personne ne peut l’affirmer et certains le contestent. Pour l’ethnologue A. Métraux, dont les travaux sur Rapa Nui font autorité depuis plus d’un demi-siècle, le déclin pascuan ne découlait pas d’un écocide mais du fait que les habitants de l’île ont été victimes « d’ une des atrocités les plus hideuses commises par l’homme blanc dans les mers du Sud ». Formulé avant qu’on ne s’intéressât à l’histoire écologique de l’île, ce jugement a pourtant été confirmé en 2003 par l’archéologue Paul Rainbird : « Quoiqu’il ait pu se produire dans le passé sur l’île de Pâques, quoiqu’ils (les indigènes) aient pu infliger à leur île et à eux-mêmes, cela ne pèse d’aucun poids comparé à l’impact qui allait découler du contact avec l’Occident ». Quant au chercheur français Michel Orliac, il déplore que les « bêtises » proférées pour expliquer l’érection des statues de l’île aboutissent à enlever aux Polynésiens « la fierté de leur génie de bâtisseurs, d’écologistes, d’hommes comme les autres sur la terre, qui ont chacun leur talent ». Ne cachant pas son irritation face à Collapse, l’anthropologue britannique Benny Peiser a synthétisé les arguments permettant d’affirmer que l’effondrement de la civilisation des moas découla du pillage colonial impitoyable du territoire (en premier lieu de ses ressources humaines) plutôt que de sa surexploitation aveugle par les Polynésiens. Au terme de sa démonstration, Peiser accuse carrément Diamond de maquiller un génocide en écocide et de transformer les victimes en coupables. C’est du « Révisionnisme environnemental », s’écrie-t-il.

Un plaidoyer convaincant, mais…

Le plaidoyer est convaincant. Citant les témoignages de divers navigateurs, Peiser considère que les Pascuans étaient bien nourris et en bonne santé en 1722. C’est après que les choses auraient mal tourné, les raids esclavagistes ayant fait beaucoup plus de dégâts que ce que rapporte Diamond. Au moins 53 vaisseaux, sans doute davantage, auraient mouillé dans les eaux de l’île entre 1722 et 1862. Les quelques récits disponibles permettent de penser que beaucoup de ces incursions ont été extrêmement brutales : viols, enlèvements d’esclaves, assassinat de ceux et celles qui résistaient. L’année 1805 aurait vu le premier d’une série de raids meurtriers lancés sur l’île par les marchands d’esclaves péruviens. Au moins trois raids eurent lieu entre 1815 et 1825. Si beaucoup d’incertitudes entourent ces événements, il semble bien établi que 1000 à 1400 habitants - dont le roi Kamakoi et son fils - auraient été enlevés et vendus comme esclaves dans les mines péruviennes, entre décembre 1862 et mars 1863 (en trois mois !). 90% d’entre eux seraient morts de maladie, de mauvais traitement et d’épuisement. Face aux protestations internationales, le Pérou rapatria une centaine de rescapés, mais tous n’étaient pas originaires de l’île de Pâques et quinze d’entre eux seulement ne seraient pas morts de la variole sur le chemin du retour… Des raids encore plus barbares auraient ensuite repris pour se prolonger jusqu’en 1877. Tout au long de cette période, les maladies importées par les agresseurs auraient décimé la population locale (sur d’autres îles polynésiennes, ces maladies ont pu tuer jusqu’à 50% des indigènes). En fin de compte, les habitants sombrèrent effectivement dans de sanglantes luttes intestines, mais celles-ci auraient été le produit de la dislocation sociale sous les coups de boutoir du pillage colonial, pas de la surpopulation. En 1888, l’île ne comptait plus qu’une centaine d’habitants, que les autorités chiliennes parquèrent dans un camp.

Les « bons sauvages » seraient-ils au-dessus de tout soupçon écologique ? Non : l’anthropologue britannique ne nie pas que les Polynésiens aient pu dégrader sérieusement l’écosystème. Il lui semble notamment acquis qu’ils portent une responsabilité dans la disparition de la variété de palmier qui était le seul grand arbre de Rapa Nui. Mais rien, selon lui, ne permettrait de lier la déforestation à l’effondrement de la civilisation pascuane, comme le fait Diamond. « Après tout, les statues étaient toujours en place en 1722 », note-t-il. L’île abritait d’ailleurs une autre essence – Sophora toromiro – trop petite pour fabriquer de grandes pirogues, mais suffisante pour fournir les rondins de bois nécessaires au transport des statues. Or, ce Sophora n’a disparu qu’au 20e siècle, par suite du surpâturage des moutons introduits par la colonisation…

Du fait de l’engouement actuel pour la question écologique, la thèse d’un écocide provoqué par les habitants eux-mêmes suscite aujourd’hui, y compris au sein de la communauté scientifique, davantage de curiosité et de recherches que la thèse plus classique de crimes coloniaux. Peiser le déplore et note que cet intérêt ne fait que prolonger l’attitude empreinte de racisme de maints Occidentaux qui, à l’instar de Thor Heyerdahl, trouvaient inconcevable que des Polynésiens aient pu ériger les monuments qui font la renommée de leur île. « Ces gens-là ne peuvent pas avoir fait ça », disait-on jadis. « Ces gens-là ont été assez stupides pour scier jusqu’au bout la branche (ou plutôt la forêt) sur laquelle ils étaient assis », dit-on en substance aujourd’hui… Le parallèle est en effet troublant, et incite à se demander dans quelle mesure nos préoccupations contemporaines ne risquent pas de biaiser l’interprétation de certains événements historiques.

Cependant, une certaine prudence est de mise aussi face à une anthropologie sociale qui rechigne à intégrer la dimension environnementale dans l’histoire des sociétés. C’est que l’analyse du passé peut être biaisée non seulement par l’inquiétude écologique mais aussi par… le refus d’y céder. Le cas de Benny Peiser est d’ailleurs exemplatif. En effet, visiblement indisposé par ceux qui croient découvrir partout des changements climatiques susceptibles d’élucider toutes sortes d’énigmes historiques, Peiser, dans un autre texte, va jusqu‘à affirmer que le réchauffement planétaire actuel ne serait rien d’autre que « du nouveau vin versé dans les vieilles outres » par des « mouvements apocalyptiques ». Le seul réel danger pour l’humanité ne pourrait venir que d’un refroidissement climatique, selon lui, mais « le génie génétique, l’ingénierie du climat et d’autres technologies de mitigation » nous en prémuniraient, à la différence du passé. L’anthropologie n’est décidément pas incompatible avec un certain fétichisme technologique…

L’effondrement : une thèse inconsistante du point de vue de l’écologie

Que conclure de tout cela ? En l’absence de découverte archéologique ou historique décisive, on ne peut que se perdre en conjectures sur l’articulation précise des différents facteurs sociaux et environnementaux qui ont pu contribuer au déclin de la société pascuane. La dégradation de l’écosystème pascuan semble indiscutable (mais le dernier mot n’a probablement pas été dit sur la part relative dans cette dégradation des accidents naturels et de l’intervention humaine). Cependant, la thèse extrême de l’écocide ne résiste guère à l’analyse logique. D’un point de vue anthropologique, il serait somme toute étonnant qu’une société agraire qui vivait sous un régime de propriété collective des ressources, ne poursuivait aucun objectif de profit et témoignait apparemment d’un réel talent dans le domaine de la protection des sols – plusieurs pratiques agricoles décrites par Diamond en témoignent - ait creusé jusqu’au bout sa propre tombe écologique, sans dévier d’un pouce. Mais le plus intéressant est que cette thèse de l’écocide paraît fragile… quand on la discute du point de vue de l’écologie, sur son propre terrain. Peiser n’aborde pas cet aspect des choses, qui mérite donc quelques développements.

Que l’île ait connu une pression démographique relative, c’est probable. Il ne serait pas non plus étonnant que cette pression se soit traduite à un certain moment par une surexploitation des ressources, donc une dégradation de l’environnement et une sous-alimentation de la population : d’une manière générale, les sociétés pré-industrielles ont vécu dans un état de pénurie plus ou moins endémique, entraînant des mécanismes de prédation des écosystèmes, d’une part, et, d’autre part, des régulations par la faim, les maladies, les morts en couche, etc. Mais, de ce fait même, aucune de ces sociétés n’aurait pu se hisser au-dessus de ses capacités de production jusqu’à un niveau tellement élevé qu’il en aurait résulté un brusque effondrement, c’est-à-dire « une diminution drastique de la population humaine en taille et/ou en complexité politique/économique/sociale, sur une aire géographique étendue, pendant une longue période ». Car enfin, s’effondrer n’est rien, c’est monter qui est difficile : comment, sur quelle base matérielle, la population se serait-elle élevée jusqu’au point de chute ? That’s the question.

Les chiffres, ici, ont toute leur importance. Jared Diamond cite des estimations de la population de Rapa Nui variant entre 6000 et 30.000 personnes. Sur base de fouilles qui révèlent les efforts des Pascuans en vue d’intensifier leur agriculture - mais sans s’avancer personnellement - il considère un effectif de 15.000 habitants comme « non suprenant » (unsurprising). En réalité, ce qui est « non suprenant », pour employer cette litote, c’est la préférence de Diamond pour un chiffre de cet ordre ! Son problème, en effet, est le suivant : d’un côté, miser sur 30.000 habitants serait par trop farfelu (on verra tout de suite pourquoi) ; de l’autre côté, un chiffre trop bas affaiblirait la thèse de l’écocide comme facteur déterminant, puisque personne ne nie que les raids esclavagistes et les maladies importées ont fait des milliers de victimes en quelques décennies. Coupons donc la poire en deux, se dit notre auteur : 15.000 est un chiffre « non surprenant ».

Mais Hic rhodus, hic salta, voici le noeud : un effectif de 15.000 personnes sur une île de 165 km2 équivaut à une densité de 90 habitants par km2. Or, en dépit de toute son ingéniosité agricole, il semble très peu probable, pour ne pas dire exclu, qu’une société néolithique, ne connaissant pas la roue, ne disposant pas de bêtes de trait et n’ayant pas reçu de la nature la possibilité de développer un vaste système agraire hydraulique ait pu acquérir la productivité du travail permettant une telle densité de population. A titre de comparaison : 90 habitants par km2 équivaut quatre fois la densité de population de l’Europe tempérée au Moyen Age, trois fois celle de la Grèce et de l’Italie dans l’Antiquité, et près de deux fois celle de l’Europe tempérée au 16e siècle (après la découverte des engrais verts et la suppression de la jachère). La comparaison avec la situation actuelle des îles du Pacifique est instructive également : 45 hab/km2 aux îles Fidji, 65 à Samoa, 16 aux îles Solomon, 18 à Vanuatu, 13 en Nouvelle Calédonie, 153 à Tonga… et 18 à l’île de Pâques. Selon une étude réalisée pour l’UNESCO, les densités de population des îles du Pacifique aujourd’hui sont en général à peu près cinq fois supérieures à ce qu’elles étaient avant l’arrivée des Européens. Dès lors, comment les Pascuans auraient-ils pu être 15.000 au 16e-17e siècle ? En détruisant l’écosystème, en « mangeant leur capital nature » ? C’est la réponse de Diamond… Mais si l’écosystème se dégrade, sa productivité diminue, et les régulations de population opèrent petit à petit. Faudrait-il croire que les gens ont mangé les arbres qu’ils coupaient ? Serait-ce l’explication du fait qu’ils les aient coupés jusqu’au dernier, avant de s’entre-dévorer ?

L’écologie et l’Histoire réconciliées ?

Paradoxalement, quoique moins séduisante à première vue pour des environnementalistes, la thèse du pillage colonial ramenant en quelques décennies une population de 2000 voire 4000 personnes à quelques centaines semble la plus raisonnable… quand on l’examine à la lumière du paradigme écologique. 4000 personnes équivaudraient à 24 habitants/km2, ce qui est nettement plus conforme aux forces productives d’une agriculture néolithique. (Cette thèse, répétons-le, n’est pas incompatible avec la dégradation infligée à l’écosystème de l’île par ses habitants.) Au-delà du paradoxe, la logique environnementale se réconcilie ainsi avec la logique historique : car enfin, est-il tellement difficile d’imaginer que le peuple de Rapa Nui ait été victime des héritiers de ces conquistadores qui avaient écrasé l’empire inca, quelques siècles plus tôt ? N’y a-t-il pas « deux poids et deux mesures » lorsque des Européens acceptent de considérer comme une hypothèse sérieuse que l’île de Pâques aurait pu être colonisée pour la première fois par des populations « indo-européennes » ayant transité par l’Amérique du Sud et venues des Andes à bord de radeaux (l’hypothèse Kon Tiki de Thor Heyerdahl), mais ne peuvent envisager que les descendants de Pizarro et de ses soudards soient venus enlever comme esclaves, massacrer et violer sans pitié quelques milliers de Polynésiens qui vivaient à l’âge de pierre ? Poser ces questions, c’est y répondre...

Dans une certaine mesure, l’« ile-de-pâquerie » se retourne contre ses auteurs puisque c’est le caractère strictement limité de Rapa Nui qui nous aide à saisir le défaut fondamental de la thèse « collapsiste ». Pour tenter une généralisation concernant les sociétés pré-industrielles, on dira qu’un groupe humain peut connaître une surpopulation relative qui, faute d’une hausse de la productivité du travail, ou du fait d’un accroissement de la productivité par des procédés inadéquats, l’amène à dégrader son environnement et même à le dégrader très gravement. S’enclenche alors un cercle vicieux de crise environnementale et de crise sociale : la disette s’installe, les ressources sont exploitées au-delà des possibilités de renouvellement (on abat les arbres pour nourrir le bétail, par exemple, de sorte que le sol, privé de la protection des racines et de celle du couvert, s’érode davantage), des gens meurent de faim, etc. En fin de compte, il se peut que le territoire doive être abandonné et que la collectivité ne trouve pas à s’installer ailleurs parce que des groupes rivaux la massacrent. En ce sens-là, une crise environnementale d’origine anthropique peut contribuer à une crise de civilisation. Cela ouvre un champ de recherches fécond sur l’importance relative des facteurs écologiques dans les phénomènes de crise sociale. Mais ce qui ne semble vraiment pas possible, c’est qu’un groupe humain dépasse de deux ou trois fois et pendant une génération ou plus la densité de population correspondant au niveau de développement des forces sociales avec lesquelles il utilise les ressources naturelles pour produire son existence sur un territoire donné. Or, c’est précisément cette hypothèse qui est à la base du scénario extrême de l’effondrement environnemental provoqué par l’activité humaine.

Pour éviter que cette tentative de généralisation ne suscite un malentendu, il semble essentiel de bien souligner la différence entre une situation de dégradation environnementale provoquée par l’activité humaine, avec surpopulation relative et tension sur les ressources, d’une part, et, d’autre part, un effondrement environnemental au sens où l’entend Diamond, c’est-à-dire un recul drastique de la population (de l’ordre de l’hécatombe provoquée dans l’Europe médiévale par la Grande Peste) et/ou de la complexité sociale (sur le mode de l’écroulement de l’empire romain d’Occident). Il ne fait aucun doute, répétons-le, que des sociétés précapitalistes aient connu des situations du premier type. Par contre, le scénario de l’effondrement ne paraît concevable qu’en tant que résultat d’un changement important et assez soudain dans les conditions naturelles [12] (sécheresse prolongée, succession de phénomènes météorologiques extrêmes, éruption volcanique, etc.). En l’absence de changements de ce genre, on voit mal en effet comment la population pourrait être mise brusquement en porte-à-faux important par rapport aux possibilités du milieu, au point de s’effondrer soudainement.

Le débat ne porte donc pas sur la possibilité que des changements dans les conditions naturelles aient pu entraîner dans certains cas une crise économique, sociale, voire politique et institutionnelle. En particulier, dans la mesure où la classe dominante des sociétés agraires exerce son pouvoir en partie par des moyens religieux (en prétendant que ses prières et ses offrandes permettent de garantir de bonnes récoltes), il est concevable qu’un déficit grave au niveau de la production agricole, dû à un changement climatique par exemple, transcroisse en crise politique et institutionnelle. Peut-être l’effondrement des cités mayas est-il explicable de la sorte, puisque la région semble avoir été frappée par une sécheresse prolongée ? C’est une hypothèse intéressante, et les environnementalistes ont le mérite de l’avoir formulée et étayée par leurs recherches. Mais ce n’est qu’une hypothèse et, si la sécheresse est principalement en cause, on n’est pas dans le cas de figure d’un effondrement environnemental provoqué par l’activité humaine : c’est d’accident naturel qu’il s’agit. Or, contrairement à ce que Diamond semble penser, le nombre de victimes d’un accident naturel ne prouve pas que la population avant l’accident excédait la « capacité de charge » de l’écosystème…

Un ouvrage collectif intitulé « Questioning Collapse de Patricia A. McAnany, University of North Carolina, Norman Yoffee, University of Michigan, Ann Arbor, remet en question les thèses de Diamond.

Sur base des fouilles qu’il a dirigées sur l’île de Pâques, Terry Hunt pulvérise la thèse de l’écocide, prouve que la population n’a jamais dépassé 3.000 personnes et remet les pendules à l’heure en montrant l’impact catastrophique des raids esclavagistes. Quant à la destruction de la forêt de grands palmiers qui couvrait l’île, il l’impute aux rongeurs importés par les Polynésiens (des rats dont la prolifération n’était freinée par aucun prédateur). Les dégâts causés par ces animaux sur d’autres îles du Pacifique montrent que l’explication tient la route. Hunt accuse Diamond d’avoir inventé des effectifs de population dans le seul but d’étayer sa thèse d’un effondrement : « Les chiffres importants d’une population de 15.000 ou même 30.000 sont sans fondement. Ils ont été fixés principalement pour dramatiser le soi-disant ‘écocide’ dans lequel les populations auraient basculé »

suite à venir...

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Ile de Pâques : l’hypothèse d’une crise environnementale est rejetée

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Histoire et mystères de la civilisation Rapa Nui

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Comment on déplaçait les statues géantes :

Moai jeté à la mer

Francis Mazière dans « Fantastique île de Pâques » :

« Entre les rochers d’Hanga-Piko. Paysage splendide. Sobre. Entre deux couloirs de lave noire, s’ouvre un petit havre où les indigènes remisent leurs pauvres pirogues, et, tout autour, des chevaux, crinières au vent, qui broutent l’herbe rare. Ça et là, des morceaux de statures brisées, défigurées…

Tragique île du centre du monde… Ce n’est qu’en 172 que Roggeween, commandant une flotte de trois vaisseaux, découvrit cette île qu’il baptisa « Pâques » en hommage au jour saint qui précéda celui de la découverte… L’après-midi, les Hollandais débarquèrent un compagnie, et soudain jaillit le cri qui allait marquer l’histoire tragique de l’île de Pâques : « Tirez, c’est le moment ! »… Avant de repartir, les Hollandais avaient quand même pu entrevoir les géants de pierre qu’ils prirent du reste pour de l’argile – c’est dire le peu d’intérêt de ces hommes pour toute connaissance. Le document de Roggeween, qui aurait pu avoir la plus grande importance, est pauvre dans la mesure où nous ne savons pas si, à cette époque, certaines statues étaient déjà renversées… En 1774, Cook signale un fait intéressant : il vit de nombreuses statues debout ou renversées, ce qui nous donne déjà une date précise quant à la décadence de l’art et de la religion de l’île… Le 12 décembre 1862, une flottille de six navires péruviens arriva dans la baie d’Hanga-Roa. Leur but : capturer les hommes pour les emmener en esclavage dans les mines de guano, alors florissantes, au large du Pérou… Après avoir attiré la population par le déploiement d’un lot de pacotilles, le commandant Aiguire déclencha le massacre. Quatre-vingt de ses bandits, sous la menace des fusils, encerclèrent les pauvres indigènes, qui, ne pouvant résister avec leurs lances de bois et d’obsidienne, furent capturés au nombre d’environ un millier. Parmi ceux-ci se trouvaient les derniers savants de l’île et le roi Maurata et sa famille… par la faute de cette poignée d’assassins, toute la tradition orale de Matakiterani allait mourir, laissant à l’avenir l’inquiétude d’une recherche fragile… Lorsque le gouvernement péruvien ordonna la libération de ces malheureux esclaves cantonnés sur les îles Chinchos, plus de quatre-vingt pour cent de ceux-ci étaient déjà morts de sévices, de privations ou malades. La centaine de survivants fut tragiquement rapatriée sans contrôle sanitaire et mourut de la variole en cours de route… Décimée par la variole, plus de la moitié de la population survivante de l’île mourut en quelques mous, transformant cette terre en un charnier indescriptible ; et, séjournant dix ans plus tard, Pierre Loti pouvait écrire : « Les sentiers sont remplis d’ossements, et des squelettes entiers apparaissent encore, couchés dans l’herbe. » Sur cinq mille habitants que comptait l’île, il ne resta qu’environ six cent survivants… Septembre 1888, le commandant chilien don Policarpo Toro vient brusquement prendre possession de l’île pour son pays qui, avec grande désinvolture, cède rapidement l’exploitation de la terre à la compagnie anglaise Williamson et Balfour… Les indigènes furent parqués dans le village d’Hnga-Roa, qui fut ceinturé de barbelés dans lesquels s’ouvraient deux portes qui ne pouvaient être franchies qu’avec l’autorisation du chef militaire chilien… En 1964, mille survivants Pascuans vivaient dans la plus incroyable misère et le manque de liberté ! En 1914, les autorités de l’île décident que tout vol de mouton sera sanctionné par cinquante journées de travail forcé. La révolte éclate, dirigée par la prêtresse Anata. La même année aussi, six croiseurs allemands relâchent en toute quiétude, et cela après avoir bombardé, sans motif, la population civile…

L’île porte en fait deux noms étranges : Matakiterani et Te Pito No Te Henua – d’où viennent-ils ? (Probablement, suppose l’auteur, de deux périodes différentes d’occupation de l’île par des peuples différents dont une occupation venue des îles polynésiennes et probablement une venue d’Amérique du sud, peut-être d’un peuple Aymara de l’Equateur ou de l’ancien Pérou et peut-être de Tihuanaco. En tout cas, on relève au moins deux peuples différents ayant occupé l’île et la première occupation est celle de la plus grande civilisation et des plus belles statues, largement supérieures à celles que les explorateurs occidentaux admirent au bord de mer)…

Le roi polynésien Hotu-Matua et ses hommes émigrèrent dans cette île vers la fin du XIIe siècle…

Comme dans toute l’histoire des îles du Pacifique, l’origine du premier peuplement reste trouble et sujette à de multiples interprétations. Il est certain que d’autres hommes parvinrent à l’île de Pâques avant Hotu-Matua et nous en avons l’indication précise. Les sept explorateurs du roi Hotu-Matua disent qu’avant de partir ils ne connaissaient pas l’origine de Ngata-Vake et de Te Ohiro qui vinrent les premiers à l’île de Pâques…

Les statues, nous allons vivre quatre mois dans leur ombre, et nous ferons avec elles un tout autre voyage que celui de les mesurer.

Chaque jour nous le découvrirons ces statues – les « Autres », d’un style différent et qui, le dos tourné à la mer, dominant les « Ahu », ces grandes plates-formes de pierre, qui regardent la vie des villages. Celles-là, et celles-là seules, ont les yeux ouverts, car elles étaient incarnées sur les caveaux où reposaient les morts.

Là seulement, après le transport des carrières, les yeux étaient ouverts par les sculpteurs : ces « moai » incarnaient une réalité et recevaient alors les grands cylindres de tuf rouge qui coiffaient leur crâne lourd.

Alfred Métraux pense que ces cylindres, appelés « Pukao », représentaient la coiffure des anciens indigènes.

Somptueux turbans rouges des morts que surmontait un petit chignon parfois blanc imitant la coiffure, mais peut-être symbolisant aussi, comme ailleurs, cette légère excroissance par où les initiés d’Afrique et d’Asie pensent que se récepte la connaissance et que nous appelons la fontanelle.

Toutes ces statues sont tombées la face contre terre et les chignons de la connaissance ont roulé très loin, laissant à découvert ces crânes plats et chauves.

Dans leur chute, elles ont ouvert les caveaux de pierre où reposent, dans la blancheur du temps, les os de ceux qui furent les Ariki, les rois d’un petit monde où les hommes donnaient naissance à des géants.

Tout autour de l’île, presque toujours aux frontières de la mer, surgissent ces plates-formes de pierre que l’on appelle « Ahu », les unes sans statues, les autres de différentes classes, à tous les stades de fabrication. L’île en compte 240, ce qui est fabuleux.

Les plus humbles sont ces « Ahu » sans « Moai », ceux de la période décadente, ceux de la fin de ce « nombril du Monde », lorsque la guerre de surpopulation et les maladies ruinèrent le travail des initiés.

Depuis déjà longtemps, la carrière des géants n’avait plus entendu le chant des tailleurs de pierres.

Il y en a de toutes sortes, des semi-pyramidaux où le beau plan incliné se perd dans la forme, ils sont en général petits, des rectangulaires, un peu plus hauts, avec leurs chambres funéraires cachées sous les gravats, et puis ceux que l’on appelle « Ahu-Poépoé », étranges, comme d’étroites rampes de lancement, dominant la mer. Ils sont d’un tout autre art – peut-être auraient-ils renouvelé cette nécropole, mais ils furent les derniers, les sept derniers, avant le massacre péruvien. Et puis, il y a les autres, grands comme les statues qui les dominent. Il y en a environ une centaine, dont une quinzaine de merveilleux et trois inoubliables, comme pour garder ces trois points du traingle de cette île.

Leurs noms s’inscrivent, merveilleux, comme l’appel du passé : « Ahu Vinapu », « Ahu Hekii » dans la baie de La Pérouse et enfin « Ahu Tongariki », là juste au pied u volcan carrière Ranoraraku… Par-dessus une façade de pierre d’environ 80 mètres de long, 3 mètres de haut, regardant toujours la mer… de très belle dalles de pierre de 2 à 3 mètres de circonférence, sur lesquelles reposaient les corps des « Moai ». Derrière cette muraille, face à la terre de l’île, une cour légèrement inclinée, et précieusement pavée de pierres, soit polies, soit taillées…

Toute la légende de l’île de Pâques est troublée par le fait que deux races coexistent, les « Hanau Momoko » et les « Hanau Eepe », que l’on a appelé « les hommes aux longues oreilles »… Il est certain que le terme Hanau Momoko se traduisant par « Les hommes faibles » ou affaiblis, la traduction de Hanau Eepe par « Hommes forts » paraît plus plausible.

Tout cela met en évidence la présence de deux races différentes. Et pourtant tous les auteurs citent les répoignages des premiers navigateurs.

Le narrateur Roggeween écrit :

« Certains avaient les oreilles qui leur pendaient jusqu’aux épaules et quelques-uns y portaient deux boules blanches comme une marque de grand ornement. » (…)

C’était en 1722, et le narrateur ajoute :

« Certains des habitants servaient les idoles plus fréquemment et avec plus de dévotion et de zèle, ce qui nous fait croire que c’étaient des prêtres, d’autant plus qu’on voyait sur eux des marques distinctes, non seulement de grosses boules pendant à leurs oreilles, mais ils avaient aussi la tête toute rasée. » (…)

(Puis l’auteur rapporte comme les classes dirigeantes de Pâques se sont divisées, combattues, violemment et même mortellement pour le pouvoir des exploiteurs, pour leur crédit auprès du peuple esclave.)

Ces deux races cohabitèrent, mêlèrent leur sang, érigèrent les « ahu » et finalement jetèrent l’île dans la guerre civile, la guerre des deux confédérations dont l’île devait mourir…

Après la mort du roi Hotu-Matua, l’île fut partagée en huit tribus principales, les Miru, les Haumoana, les Ngatimo, les Marama, les Ngaure, les Ure O. Hei, les Tupahotu, les Koro Orono. Alors commencèrent les premières luttes intestines. Rapidement, l’île se sépara en deux confédérations, prenant possession, l’une de l’Ouest-Nord-Ouest, l’autre du Sud-Est et plus particulièrement de la région d’Hotu-Iti.

Malgré ces frontières et ces haines, les membres d’une tribu se mariaient fréquemment avec des femmes d’une autre tribu, ce qui créait de nouvelles alliances…

Au-dessus de toutes les tribus, existait un roi appelé Ariki-Mau et parfois Ariki-Henua, ce qui veut dire roi de la terre.

Il semble pourtant que ce roi n’était pas toujours respecté et qu’au cours des guerres intestines, certains servirent de prisonniers…

Tout autour de la case royale à Anakena, le terrain était limité afin que personne ne puisse pénétrer dans l’enceinte royale, car sa case et sa personne étaient tabou, c’est-à-dire interdites et sacrées.

Personne ne pouvait approcher le roi, ni lui parler sans avoir demandé au préalable une audience à son serviteur appelé « Tu’ura ».

Personne ne pouvait le toucher, et les objets que le roi possédait étaient sacrés.

Par-dessus tout, sa tête était sacrée. Il avait une abondante chevelure et personne ne pouvait lui couper les cheveux. Le caractère sacré de la tête et particulièrement des cheveux considérés comme récepteurs et émetteurs de force, est une chose remarquable que l’on retrouve très souvent dans l’ésotérisme royal…

Ce roi tabou ne se déplaçait que porté en litière et nous retrouvons ici, non seulement la coutume polynésienne, mais aussi celle de l’Amérique précolombienne, qui veut que le roi communique son « Mana » (pouvoir magique) à toute chose qu’il touche. Ce pouvoir surnaturel devait être réservé pour le bien du peuple, qui demandait à la personne royale de protéger la force du groupe, les récoltes, la pêche, la terre, les couvées de poules et la procréation des femmes. Ce pouvoir, cette force de la tête royale font qu’à l’heure actuelle, la population attache encore une très grande importance magique à posséder un de ces crânes de roi…

Le roi recevait une ou deux fois par an, l’hommage de son peuple, l’offrande des guirlandes de coquillages et de fleurs et surtout présidait, à Anakena, les fêtes au cours desquelles les enfants nouvellement tatoués lui étaient présentés, car les signes du tatouages étaient gravés et « tabou ».

Ensuite les écoles de « Kohau », c’est-à-dire d’écriture sur tablettes, lui étaient présentées par les « Maori Rongo-rongo », c’est-à-dire les prêtres initiés qui enseignaient avec grande passion et respect, les fameux caractères sacrés que nous appelons idéogrammes.

Ce roi, lui-même entièrement tatoué de symboles les plus raffinés de la tradition, se tenait isolé de son peuple, afin de lui conserver sa force… Son portrait qui s’offre à nous est cette incarnation du « Mana », couronné de plumes, jeté sur son corps bleuté de tatouages, vivant seul à l’écart de la reine et veillé seulement par son serviteur qui ne devait jamais se retourner en sa présence.

Ce roi n’était pas exactement le chef temporel de l’île, mais nous pensons bien plus l’incarnation vivante d’une force supérieure et d’une longue tradition à laquelle le peuple croyait et qui lui insufflait sa vitalité.

Vivant dans l’ombre sacrée du roi, les prêtres choisis dans les lignées nobles, avaient un rôle que nous connaissons fort mal, mais qui fut, je pense, semblable à celui des prêtres polynésiens : « gardiens et enseignants de la tradition ». Mais tout cela reste très trouble, car nous n’avons que peu d’informations sur la religion d’autrefois qui fut brisée en 1862 par la déportation au Pérou de la majorité de la caste sacerdotale.

En 1864, le premier missionnaire, le père E. Eyraud, écrivit que la religion païenne était déjà morte. Bien qu’il eût été précieux à l’époque de sauver les ultimes témoignages, cette enquête fut négligée.

D’après ce que nous avons pu retrouver, les hommes responsables du sacerdoce s’appelaient « Tumu ivi Atua » que nous pouvons traduire par « les descendants de Dieu » ou plus littéralement : « les descendants des os de Dieu ».

Croyant à la vie éternelle, mais aussi au retour des esprits des morts, qui sous le nom d’« Aku-aku » prirent tant d’importance ici qu’ils semblent encore présents, il apparaît que le rôle des prêtres était de conjurer, malheureusement parfois par des sacrifices humains, le sort ou les sortilèges lancés par les revenants.

Mais nous pensons que les survivances dans lesquelles les missionnaires aiment trouver les preuves d’un paganisme effrayant, sont simplement les traces vulgaires et dégénérées des religions mortes.

Nous ne pouvons croire que ce peuple qui érigea les statues de pierre, ne posséda pas autrefois une religion d’un grand raffinement…

(Après quelques éléments sur cette religion, l’auteur expose ensuite les travaux archéologiques réalisés dans la zone du volcan pour mettre à jour la zone de fabrication des grandes statues.)

Après avoir minutieusement repéré tous les vestiges apparents du cratère, il nous parut intéressant avant d’entamer les fouilles en profondeur, d’essayer de situer l’apparent désordre de ces 193 statues encore dressées et placées de part et d’autre du cratère.

Erigées approximativement sur un axe N.-O. – S.-E., les statues levées ont toutes une situation légèrement différente. Il nous semblait que leur regards se dirigeait vers un point géographique, peut-être une étoile…

Nous étions sûrs que ces statues, dont le pied avait été taillé pour être fiché en terre, étaient différentes de celles qui, tronquées, avaient autrefois dominé les grandes plates-formes de pierre. Nous savions que ces statues avaient été taillées pour rester ici, en garde du volcan.

Nous étions frappés de la différence qui apparaît à première vue entre celles-ci et les statues des « Ahu ».

Il y avait là autant de différence dans l’élégance et l’intention qu’entre une statue de Praxitèle et sa pâle copie de la Rome décadente, et Loti, lors de son passage en 1870, écrivit :

« Les statues ? il y en a deux sortes. D’abord, celles des plages qui, toutes sont renversées et brisées – nous en retrouverons d’ailleurs aux environs de cette baie. Et puis les autres, les effrayantes, d’une époque et d’un visage différents, qui se tiennent encore debout là-bas, sur l’autre versant de l’île, au fond d’une solitude où personne ne va plus. » (…)

« De quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevée et leurs lèvres minces qui s’avance avec une moue de dédain et de moquerie ? Point d’yeux, rien que des cavités profondes sous le front, sous l’arcade sourcilière qui est vaste et noble et, cependant, ils ont l’air de regarder et de penser. De chaque côté des joues, descendent des saillies qui représentaient peut-être leur coiffure dans le genre du bonnet des sphinx ou bien des oreilles écartées et plates. Leur taille varie de 5 à 8 mètres. Quelques-uns portent des colliers faits d’incrustations de silex et de tatouages dessinés en creux. Vraisemblablement, ils ne sont pas l’œuvre des Maori, ceux-là. »

Et c’est précisément ce que nous sentons, et c’est peut-être là que réside le grand mystère de Matakiterani.

Dressés ou couchés, 276 géants surgissent là, et nous savons maintenant qu’il y en a sans doute autant sous la terre.

Le plus petit a 3 mètres et le plus grand 22 mètres, et c’est ce qui affole…

Hormis les statues de basalte, du reste extrêmement rares, on distingue aisément, par la qualité de la pierre employée, les deux époques de ces statues. Il en est de même du style beaucoup plus raffiné qui caractérise les statues de la première époque.

Presque toutes les statues levées qui se trouvent au pied du volcan sont de la première époque, et celles-ci n’ont pas été sculptées pour être transportées sur les « Ahu » de l’île.

De part et d’autre de la lèvre du volcan, s’ouvrent deux immenses ateliers de taille, mais ils ont dû être exploités à des périodes différentes.

Le premier atelier fut sûrement celui qui est situé sur la face externe du volcan. Ici, la grande majorité de sculptures ont un fini remarquable, tandis que les statues qui se trouvent dans la carrière, à l’intérieur du cratère, sont beaucoup plus grossières et décadentes, elles sont l’œuvre d’une autre population.

Chaque jour, nous parcourions le dédale de ces statues, énormes de taille, et nous restions interdits devant une telle audace, une telle maîtrise. Pour ne pas perdre de place, les sculpteurs ont imbriqué les statues, utilisant toutes les possibilités de la roche, ils les ont attaquées de profil, en biais ou même la tête en bas.

Dans ce paysage lunaire, ils ont taillé ces géants d’un autre monde, et l’impression est fulgurante.

Tout ici n’est que grandeur et dégage une dure impression d’angoisse.

Tout semble s’être arrêté en un jour, comme saisi par le vent d’un immense cataclysme. Tout est inhumain.

Pourquoi ces hommes s’arrêtèrent-ils brusquement d’être les sculpteurs de Dieu ? Quel terrible fléau les frappa ? Tout est là abandonné sur place, ces haches de pierre, taillées comme d’énormes coups de poings chelléens, ces statues arrêtées dans le mouvement… et c’est bien là la sensation la plus insolite de ce sanctuaire.

Les survivants ne savent pas quoi répondre, ils racontent une légende tellement hybride qu’on a l’impression qu’ils n’ont jamais su, et qu’ils ne sont pas les descendants des ultimes sculpteurs…

Tout ceci a dû se jouer en quelques jours, car plus de 80 statues sont en plein cours d’exécution. Il n’y a pas eu d’arrêt progressif de la carrière. Il y a eu mort, comme pour ces géants qui, par dizaines, arrêtèrent leur marche le long de la piste qui part du volcan.

Est-ce une guerre fratricide ? Est-ce la folie d’un roi halluciné par sa création ? Est-ce un phénomène naturel comme la chute trop proche d’un météore ? Est-ce peut-être une terrible maladie ? (…)

Ce qu’il y a de merveilleux, dans cet atelier géant, c’est que tout le travail des hommes demeure expliqué comme un grand livre ouvert. Nous savons parfaitement comment ces statues furent taillées. Sous la direction du chef sculpteur, l’équipe, qui devait compter environ une quinzaine de tailleurs, attaquait la face du rocher choisi. A l’aide de leur pique de pierre dure dont ils trouvaient la matière dans la carrière même, les sculpteurs faisaient éclater la roche à partir d’un tracé de trous espacés de dix centimètres que le chef sculpteur exécutait en premier. Ce tracé délimitait la forme et la grandeur de l’œuvre à exécuter.

Ou bien la statue était taillée à même le plan du rocher, ou bien alors il fallait la dégager d’une véritable grotte. Travail gigantesque qui consistait d’abord à ouvrir de part et d’autre deux couloirs d’accès de 80 centimètres à 1 mètre de large, sur environ 1,50 mètre de profondeur.

Une fois ces couloirs dégagés, les sculpteurs pouvaient commencer la taille du « Moai ».

Les mesures étaient précises et le chef sculpteur traçait toujours ces trous de repérage. Parfois, ces malheureux, en dégageant la roche, tombaient sur des veines de scories ou des bourgeonnements de trachyte qui rendaient l’œuvre impossible ou la défiguraient. On remarque ainsi, sur le chantier, plusieurs statues abandonnées pour ces raisons.

Quand la tête, les oreilles et le corps étaient terminés, commençait le plus délicat travail, qui consistait à creuser le dos pour pouvoir détacher le corps de la roche. Suivant un mouvement concave, les sculpteurs, de part et d’autre, rongeaient littéralement le dos du géant jusqu’à ce que celui-ci ne soit plus maintenu à la roche que par une monstrueuse épine dorsale, donnant l’impression d’une quille de navire.

Le travail le plus délicat consistait ensuite à faire sauter cette quille sans que la statue en se brise.

Nous avons constaté que, la plupart du temps, les sculpteurs attaquaient cette crête en divers endroits, ouvrant ainsi des loges dans lesquelles étaient introduites de grosses pierres de soutien. Ainsi, petit à petit, le géant se détachait de la roche mère et, finalement libre, reposait sur un lit de galets. La fine sculpture de la nuque et du dos ne pouvait être terminée que lorsque le « Moai » était levé au pied de la falaise. Il était alors soigneusement poli avec des blocs de corail.

Plusieurs sculptures remarquables étaient alors effectuées. Elles me semblent particulièrement importantes, car nous ne les avons pas retrouvées sur les sculptures décadentes des « Ahu ».

1°) Un très beau collier dont les lignes sont le plus souvent en zigzag, et dans lesquelles, d’après Pierre Loti, il y a avait des incrustations d’obsidienne, mais nous ne les avons pas retrouvées…

Souvent aussi, nous avons retrouvé des traces de peintures.

2°) Au niveau des reins, trois graphismes particulièrement insolites. Ce sont d’abord une rangée de lignes incurvées, donnant une impression d’arc-en-ciel, ensuite un cercle parfait, puis une très curieuse gravure ayant la forme d’un M majuscule…

L’un des grands problèmes qui dominent l’archéologie de l’île de Pâques, consiste à savoir comment ces statues furent transportées jusqu’aux « Ahu », certains situés à plusieurs kilomètres de la carrière. Ce problème n’a jamais été résolu, et même les travaux de l’expédition norvégienne de 1956 n’ont apporté aucune solution…

Il y a quand même une chose terriblement anormale sur la falaise du volcan. Des statues ont été descendues par-dessus des dizaines d’autres, sans laisser de traces. Or, 10 à 20 tonnes posent problème…

On peut se fonder sur d’autres constructions cyclopéennes élevées en Polynésie, constructions dont nous connaissons parfaitement les techniques des chaussées levées…

En face de la statue de 22 mètres (c’est-à-dire la hauteur d’une maison de sept étages), qui demeure en état de finition sur la falaise du Rano Raraku, plus aucune logique n’est possible… Il y a actuellement peu de grues au monde capables de soulever une pareille masse.

Et pourtant cette statue est là, encadrée de ses deux couloirs d’accès, déjà aux trois quarts terminés.

Elle n’était pas faite pour rester incisée comme une sculpture dans le rocher. Elle était faite pour être levée. Or, ce chef sculpteur n’avait pas fait œuvre de fou. Il avait sûrement décidé de donner vie à ce géant…

Quand on pense que, pour enlever la fameuse statue appelée « La Briseuse de vagues », haute de 2,30 mètres, il fallut plus de 500 hommes munis de treuils et de tout le matériel nécessaire – et que la corvette française « La Flore » ne put, malgré son matériel et ses hommes, que remporter une tête, du reste en fort mauvais état !

Sans arbres, sans grande possibilité de fabriquer sans cesse de nouvelles cordes, je ne vois pas comment ces statues furent transportées…

Avant de choisir notre emplacement de fouilles, nous voulions effectuer quelques sondages autour de l’extraordinaire statue accroupie que l’expédition norvégienne a relevée.

Cette sculpture est certainement une des découvertes les plus intéressantes faites à l’île de Pâques, et reste pour Heyerdall une grande gloire.

Cette statue, dont juste une partie de la tête apparaissait, fut dégagée, et sa découverte allait remettre en question toutes les théories sur le peuplement de l’île de Pâques. Pour qui connaît le style polynésien, il ne fait aucun doute que cette statue d’homme barbu est d’origine extérieure et je crois, comme le pense Heyerdall, précolombienne. Quand nous la découvrîmes, nous fûmes saisis de sa ressemblance avec la fameuse statue du dieu des Olmèques. Cela me fascina d’autant plus que j’avais longuement étudié ce peuple qui s’appelait « les hommes de l’eau salée », et qui, très probablement, fut à la source de l’explosion artistique des Mayas…

Un ami pascuan nous livra des précisions :

« Il existe, enterrés au Rano-Raraku, deux moai de femmes avec tête ronde, corps entièrement sculpté avec jambes. Ils sont situés à proximité du Moai qui possède une gravure de bateau sur sa poitrine et plus à gauche de la statue basculée. »

(…)

Nos sondages terminés, nous décidâmes d’ouvrir un vaste chantier de fouilles sur la pente du volcan, afin de vérifier s’il existait sous terre d’autres statues.

Notre premier travail fut un chantier décapage afin de mettre en valeur un véritable escalier de quatre statues en voie d’achèvement. Nous eûmes ainsi rapidement un échantillonnage propre et précis du travail des sculpteurs.

Notre deuxième chantier se fixa dans une immense tranchée de 20 mètres de large sur environ 60 mètres de long. Dans cette tranchée taillée à main d’homme, le travail avait été considérable. Nous devions ici, sous un plancher de terre et de résidus de taille, dégager deux magnifiques statues de 10 mètres de long. C’étaient les plus grandes statues jamais exhumées et leur beauté, la pureté du travail de la pierre étaient éblouissantes.

Plusieurs détails nous apparurent, que nous ne pouvions voir sur les autres statues détériorées par l’érosion. Outre le dessin de l’oreille, les ailes du nez et l’indication des muscles de la lèvre supérieure étaient ici traités avec une sobriété et une maîtrise admirables.

Ces statues de la première époque apparaissaient ici toutes blanches et d’un poli extrême. Mais la chose la plus remarquable était ces deux mains jointes juste au niveau du nombril. La pureté et l’élégance de ces mains montraient en outre, et sans l’ombre d’une hésitation, ce que le savant Stéphane Chauvet avait déjà signalé avec intérêt. Ces deux mains se terminaient par des ongles démesurément longs et effilés – détail fort troublant dans l’art polynésien. Or, toutes les statues que nous allions découvrir allaient être semblables.

Ces mains aux ongles longs, disposées en outre dans la position de la méditation, ont ici un caractère des plus insolites lorsque l’on pense que cette pratique n’exista qu’en Chine et chez les initiés Incas et qu’elle représentait le signe de la connaissance, de la réflexion, de la non-exigence du travail manuel.

Nous n’avons qu’une seule information concernant cette pratique à l’île de Pâques. Certains enfants, dont nous reparlerons, étaient enfermés dans des grottes afin de garder la blancheur de leur peau. Initiés, ils devaient se laisser pousser les ongles.

Il est donc probable que les statues de la première époque, avec leurs symboles dorsaux, leurs mains prolongées par des ongles longs (caractères qui disparaissent ou dégénèrent sur les statues des « Ahu ») sont des représentations, non pas de personnages divinisés, mais de l’image du Dieu premier…

Les sondages que nous avons effectués en suivant la pente nous ont donné la certitude que la falaise est entièrement sculptée de « Moai », ce qui reconditionne toute l’archéologie de l’île.

Mais la plus grande fouille que nous effectuâmes allait s’étendre sur plus de 70 mètres de longueur et 5 mètres de profondeur. Elle allait nous éblouir et nous apporter une certitude.

Le premier décapage sur 1 mètre de profondeur devait nous faire découvrir les premiers vestiges de deux « Moai » extrêmement intéressants.

D’abord, nous découvrîmes une statue barbue, sculptée la tête en bas et d’une facture parfaite. Je me souviens toujours de l’admiration qui nous saisit lorsque nous enlevâmes la dernière couche de gravats qui recouvrait l’épaule de ce géant barbu. C’était une pure merveille de sculpture. Une épaule de Praxitèle, et cela dans la pureté d’une pierre parfaitement polie.

Notre second émerveillement fut la découverte de la plus volumineuse de toutes les statues, 10,50 mètres de long, 5 mètres de large, un monstre dans l’œil duquel je pouvais dormir. Tout autour, c’était la découverte d’un enchevêtrement de statues. Sous l’auvent de grotte taillée qui dominait toute la fouille, reposait un géant dont le corps était parsemé de gravures. A ses pieds, taillé dans la roche pourrie, un « Moai » à moitié terminé et abandonné en cours d’exécution.

Reposant contre lui, et le dominant de son énorme ventre, notre géant, sur le front duquel glissait une toute petite statue de 2 mètres de long.

Repoussant cet ensemble, une autre statue, sculptée de profil. Un labyrinthe de monstres séparés par les couloirs de taille et puis, subitement, à leurs pieds, une faille de 3 mètres où nous allions plonger, d’où nous allions retirer des tonnes de terre et de gravats, pour découvrir, intacte, une merveille de quelque 6 mètres de long, un géant reposant à l’à-plat d’un vaste lit de roche, s’insinuant en pente douce sous la terre. D’un blanc ocré, ce géant apparaissait dans toute sa perfection originale.

Quand la terre fut entièrement dégagée, que la pierre fut lavée par les grandes pluies, puis séchée par le soleil, apparut alors un ensemble impressionnant et splendide…

Comment se faisait-il que ces statues restées en contrebas, et il y en avait bien d’autres, étaient recouvertes de gravats et de terre, alors qu’au-dessus, sur plus de 60 mètres de hauteur, d’autres sculptures étaient dégagées et prêtes à quitter leur cave ?

(…)

Une analyse plus poussée nous faisait rapidement remarquer que toutes les statues sculptées au sommet de la falaise, et cela sur tout le pourtour, étaient d’un style beaucoup moins soigné et surtout d’une qualité de pierre inférieure. Elles étaient de la deuxième période.

Cela tendait à nous confirmer dans notre opinion : il y avait bien eu deux périodes, deux migrations, et la carrière avait dû être abandonnée pendant des années. L’érosion avait ainsi recouvert cette première cascade de géants partant du pied de la falaise.

La deuxième migration, en présence de ces géants levés, avait assimilé, transformé et dégénéré cet art magnifique. Elle avait construit les « Ahus » et, par un curieux traumatisme, avait placé ces dieux adoptés sur la plate-forme, comme en Polynésie…

Il y avait eu deux grandes périodes de construction et une troisième période de destruction, la période historique….

Nous avions levé un voile passionnant, il nous restait tout à faire : étudier le plateau de Poiké, le curieux fossé des Longues Oreilles, Orongo, et surtout voir les fameux trésors des grottes.

Le résultat fut merveilleux, la population nous ouvrit toutes les portes, qui se sont fermées pour longtemps à d’autres…

Des jours, nous dévions tourner sur ce plateau de Poiké et découvrir, sur ce que l’on appelle « la terre déserte », une quantité impressionnante de villages d’une contexture fort différente. Là, sûrement, avait vécu ou s’était réfugiée une autre population. Peut-être ces fameux « longues-oreilles »…

Un jour, notre ami nous amena sur un minuscule « Ahu » complètement enterré, mais de ce cimetière émergeaient des statues remarquables, petites, mais de pierre et de faciès terriblement différentes. La pierre, extrêmement dure, était de celle qui servait autrefois à faire les « Toki », ces belles haches de pierre, qui curieusement portent le même nom en Auraucanie et aux Gambier. Mais, outre la taille de ces statues, la chose la plus remarquable était le faciès, d’une extrême dureté et d’une rare présence. Nous pensons que ceux-là furent les premiers.

Quels étaient ces hommes qui vécurent sur le plateau de Poiké ? Venaient-ils de Polynésie ou bien des Amériques ? (…)

C’est à Poiké que s’est sûrement joué le grand drame. C’est ici que vécurent et se réfugièrent les descendants de la première race. Les haches et les pierres de cases que nous avons découvertes ici sont différentes, les villages sont différents, les gravures rupestres sont différentes et même cette extraordinaire et énorme tête sculptée dans la falaise est différente…

C’est dans les deux grottes les plus remarquables, piquées en avant-garde sur la falaise de Poiké que se déroulait le rite le plus étrange, c’est là que des enfants des deux sexes étaient enfermés dans l’ombre pour garder leur peau blanche, pour laisser leurs cheveux et leurs ongles pousser, pour garder leur virginité et acquérir une autre connaissance – on les appelait les « Neru » et nous savons un chant qui dit :

« Tête aux couleurs de terre

Caverne des antiques Neru

Caverne des Autres ! »

(…)

Nous savons que cette coutume existait dans les Andes et qu’elle existait aussi à Mangareva…

Etrange plateau de Poiké qui s’incline et, face au Rano-Ranaku, se termine par un curieux bourrelet qui recèle une légende. Beaucoup d’auteurs, dont Heyerdall, s’appuyant sur une légende de l’extermination des longues-oreilles, se sont penchés sur ce passé…

Il nous faut citer la légende de la guerre d’extermination des Hanau-Eepe et des Hanau-Momoko, légende qui mérite plusieurs remarques.

Elle dit :

« L’île était commandée par Hanau-Eepe, les longues-oreilles. Ce sont eux qui construisirent les « Ahu ». Les Hanau-Momoko, les hommes aux petites oreilles travaillaient pour eux. »

« Après avoir fait jeter à la mer toutes les pierres du plateau de Poiké, les longues-oreilles donnèrent l’ordre aux Hanau-Momoko d’en faire autant pour toute l’île, afin de pouvoir planter partout. »

« Les Hanau-Momoko refusèrent, disant qu’ils avaient besoin de ces pierres pour cuire leurs aliments et pour faire mieux pousser les « taros ». Devant ce refus, les longues-oreilles se retirèrent à Poiké et creusèrent un immense fossé qu’ils remplirent de branches, de tiges de cannes et d’herbes, ceci en prévision d’une attaque. Prévenus par une femme Hanau-Momoko mariée à un longues-oreilles, les Hanau-Momoko décidèrent de passer à l’attaque sur un signal convenu. Quand ils verraient Moko Pingei se mettre à tisser un panier, ils devraient, de nuit, s’infiltrer sur le plateau de Poiké en langeant la falaise. Ensuite, d’autres Hanau-Momoko attaqueraient le retranchement de face. Ce qui fut fait. Les longues-oreilles mirent le feu dans la tranchée, mais ils furent subitement attaqués à revers et trois seulement purent s’échapper des flammes dans lesquelles ils furent précipités. »

« Pourchassés par les Hanau-Momoko, ces trois survivants se réfugièrent dans une caverne d’Anakena. Deux furent encore tués à l’aide de longues lances d’obsidienne, mais le dernier se sentant mourir, jeta ce cri qui résonna jusqu’à tréfonds de la grotte : « Orro, ororo. » Il fut épargné et reçut le nom d’Ororoina… »

Un descendant de longues-oreilles devait un jour nous donner une information différente et qui fixa notre intérêt.

Il dit que les Hanau-Momoko se révoltèrent contre les Hanau-Eepe et cela pour les mêmes raisons, mais il précise : « Les Hanau-Eepe étaient environ une centaine et, s’étant réfugiés à Poiké, ils furent encerclés dans une bataille et précipités de la falaise qui, à l’extrême Sud de la faille naturelle, surplombe Hotu-Iti. Là, ils furent massacrés et rôtis dans un four appelé Ko te umu o te hanau Eepe. Leur terre fut brûlée, il y eût un festin cannibale… »

(…)

Un fait est certain, et nous intéresse au plus haut point. Ces Hanau-Eepe étaient les sculpteurs de la carrière et c’est probablement à cette date que le travail s’arrêta brusquement. Cela dut se passer il y a environ deux siècles et demi. (…)

D’après les généalogies des descendants des longues-oreilles vivant actuellement dans l’île, le massacre eut lieu vers 1760, ce qui nous donne une date assez remarquable car Roggeween, en 1772, signale des statues debout et Cook, en 1774, leur destruction partielle.

Les longues-oreilles auraient donc habité environ 350 ans avec les hommes d’Hotu-Matua…

C’était la première fois que nous allions découvrir une grotte occultée. Il y a des milliers de grottes sur l’île, elles servirent d’abris, de maisons, de tombeaux, mais elles sont différentes des grottes secrètes dont personne ne peut trouver l’entrée.

Un soir, nous devions aller explorer une de ces grottes située dans la plaine d’Hotu-Iti. La nuit était claire, nul besoin de lampe ; une demi-heure de marche et nous étions à pied d’œuvre. Précautionneusement, pour ne rien briser, pour ne pas laisser de traces, un ami écarta les fougères, gratta légèrement la terre… Alors, doucement, il descella une dalle de pierre, puis une deuxième, fort bien ajustée, sur une entrée pavée. Un magnifique couloir se dessina. Il était extrêmement étroit, juste de la largeur du corps, et bordé de dalles parfaitement polies. Un de nous resta veiller dehors. Dès que nous fûmes à l’intérieur, nous allumâmes nos torches. C’était une petite grotte de 10 mètres de profondeur, mais dans laquelle, pour l’instant, on pouvait à peine se tenir debout…

Nous étions en présence soit d’une caverne-hôpital, soit d’un lieu d’initiation… Et c’est là que nous allions trouver un objet merveilleux, unique à l’île de Pâques, et fera comprendre à certains chercheurs que nous n’hésitons pas à ne considérer que le peuplement polynésien de l’île. C’était une petite statue de basalte de 30 centimètres de haut, dont la tête, hélas !, manquait et qui représentait, dans un style admirable, l’accouchement d’une femme.

Mes amis s’écrièrent tous : « C’était ici le lieu où les femmes venaient donner naissance aux enfants des rois ! » Je ne sais, mais je sais sûrement que nous étions en face d’une sorte d’hôpital ayant dû servir probablement pour l’accouchement. Nous devions du reste, ensuite, trouver quantité de ciseaux d’obsidienne, qui, vu leur forme bien spéciale, avaient dû servir à des fins chirurgicales…

C’était la première caverne interdite que nous pouvions voir. Nous allions découvrir un autre monde, le royaume souterrain…

Les indigènes disent qu’il y a encore une grotte secrète dans laquelle dorment des tablettes…

Une seule de ces grottes, tout au moins de celles que nous avons découvertes, fut admirable. C’était sur le versant Nord-Est, à mi-hauteur du cratère. Elle s’ouvrait en un vaste porche, parsemé d’éclats d’obsidienne taillés ; il y avait là un véritable vestibule de calme toujours lumineux. Sur les parois alentour étaient sculptées quelques très belles têtes de Make Make, puis la grotte s’élevait d’un étage sur lequel débouchaient deux beaux couloirs aménagés de main d’homme, qui s’ouvraient sur deux salles circulaires encore faiblement éclairées, desquelles un fin couloir grimpait et se perdait en alcôves, minuscules et noires. C’était, sculptée par la nature et aménagée par l’homme, une véritable maison de rêve et de défense. »

Pour finir, une curieuse similitude entre une statue dans la forêt du Guatemala (en zone olmèque) et des statues de l’île de Pâques...

Guatemala Ile de Pâques

La statue du Guatemala semble avoir un corps englouti dans la terre comme les statues de Pâques...

Une ancienne culture très développée

Jared Diamond, « Effondrement » ou « Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie » :

Au lieu de parler de classes sociales (une classe d’esclave et une classe de maîtres d’esclaves) et de luttes de classes, Diamond en reste aux « chefs » et au « peuple »….

« Comme ailleurs en Polynésie, la société traditionnelle de l’île de Pâques se divisait entre les chefs et le peuple. Les archéologues d’aujourd’hui confirment cette distinction à partir des vestiges des différentes maisons appartenant aux deux groupes… Devant de nombreux « hare paenga » (maison de chefs) se trouvait une terrasse pavée de pierre. Les « hare paenga » étaient construites sur la zone côtière… Il y en avait six à dix sur chaque site important, érigées immédiatement derrière la plateforme du site portant les statues. Par opposition, les habitations des gens du peuple étaient reléguées plus loin des côtes, elles étaient plus petites… La tradition orale, préservée par les insulaires, tout comme les études archéologiques, indiquent que la surface de l’île était divisée en une douzaine de territoires, chaque territoire appartenant à un clan ou à une lignée… Ces territoires occupés par des clans rivaux étaient également intégrés religieusement et, dans une certaine mesure, économiquement et politiquement, sous l’autorité d’un chef suprême…

La période de construction des ahu semble se situer entre l’an 1000 et l’an 1600 après J.-C. »

Diamond développe dès lors sa thèse effondriste ou collapsionniste :

« La déforestation a probablement commencé peu de temps après l’arrivée des humains, autour de l’an 900 après J.-C., et devait être achevée vers 1722, lorsque Roggeveen arriva et n’aperçut aucun arbre d’une taille supérieure à trois mètres cinquante… Le tableau que présente l’île de Pâques est l’exemple le plus extrême de destruction de la forêt dans le Pacifique et l’un des plus extrêmes du monde entier : la totalité de la forêt a disparu, et toutes les espèces d’arbre se sont éteintes. Pour les Pascuans, les conséquences immédiates en furent la disparition de matières premières, la disparition de ressources alimentaires sauvages et une diminution des récoltes… Le manque de bois signifiait que le bois nécessaire à la fabrication des outils de travail et des pirogues, mais également de combustible, faisait défaut… Il fallut même modifier les pratiques funéraires : il devenait impossible de pratiquer la crémation, qui aurait requis de brûler de grandes quantités de bois pour chaque corps : on passa à la momification et à l’ensevelissement des os. La plupart des ressources alimentaires sauvages disparurent. Sans pirogues de haute mer, les os des marsouins, qui au cours des derniers siècles avaient constitué l’essentiel de l’alimentation des Pascuans, disparurent quasiment des dépotoirs vers 1500, tout comme le thon et les poissons pélagiques… Telles furent les conséquences immédiates de la déforestation et d’autres actions de l’homme sur l’environnement. Les conséquences ultérieures prirent la forme d’une famine et d’une chute démographique dramatique qui firent sombrer la population dans le cannibalisme…

Les équipes travaillant aux statues furent progressivement abandonnées entre 1600 et 1680…

Vers 1680, date de la révolte militaire, les clans cessèrent d’ériger des mégalithes pour renverser les statues de leurs rivaux en les faisant basculer en avant sur une dalle placée de telle manière que la statue se brisait… L’effondrement de la société pascuane suivit rapidement le moment où elle avait atteint un pic démographique, où la construction de monuments était intensive et où l’impact humain sur l’environnement était le plus marqué…

Nous avons fait le tour de l’île de Pâques et nous avons vu défiler un ahu après l’autre réduit à l’état de tas de pierres avec ses statues brisées… Nous nous sommes souvenus que c’était les Pascuans eux-mêmes qui avaient détruit l’œuvre de leurs propres ancêtres… Nous n’avons pu y voir qu’une immense tragédie.

Les Pascuans devaient depuis longtemps nourrir une colère contenue contre leurs dirigeants…

Loin de moi l’intention de ne donner qu’une image négative de l’évolution sociale de l’île de Pâques après 1680 fait de destructions. Les survivants s’adaptèrent du mieux qu’ils purent, aussi bien dans leur manière d’assurer leur subsistance que dans leurs pratiques religieuses…

Une objection consiste à dire que la déforestation aurait pu être due à des changements climatiques naturels, comme des épisodes de sécheresse ou de cyclones du type El Niño. Je ne serais pas du tout surpris d’apprendre qu’en fin de compte le changement climatique a bien joué un rôle sur l’île de Pâques… Mais, pour ma part, je pense que nous avons la preuve irréfutable que ce ne sont pas les changements climatiques seuls qui ont causé la déforestation et l’extinction des oiseaux… Les végétaux de l’île de Pâques ont déjà survécu à d’innombrables sécheresses et cataclysmes du type El Niño, ce qui rend peu probable la théorie selon laquelle toutes ces espèces indigènes auraient finalement choisi le lendemain de l’arrivée de ces humains innocents pour disparaître brutalement toutes ensemble suite à un nouvel épisode de sécheresse ou à un cyclone…

L’isolement de l’île de Pâques en fait l’exemple le plus flagrant d’une société qui a contribué à sa propre destruction en surexploitant ses ressources. »

On a envie de dire CQFD car Diamond pratique volontiers le « ce qu’il fallait démontrer », en tirant des résultats d’observations qui n’ont pas été faites et de thèses préexistantes à toute observation…

Il nous dit : on ne sait pas quel était le climat global au moment de la déforestation mais cela ne fait rien : c’est la société humaine qui a détruit la forêt !!!

Cependant, de plus en plus d’études, scientifiques celles-là, affirment qu’El Niño est responsable d’une sécheresse dans l’île, d’une destruction de toutes sortes de ressources : poissons, oiseaux et végétaux et que c’est une lutte sociale causée par la crise économique qui a renversé le système d’exploitation en place, poussant les exploités à se révolter contre les exploiteurs.

15 Messages de forum

  • Luttes sociales sur l’île de Pâques 15 janvier 07:35, par titide

    A chaque disparition de civilisations anciennes, comme les archéologues n’ont pas de réponses, ils ont la solution à la mode : l’écologie, l’épuisement des ressources. Aucune explication crédibles en dehors d’une révolte des exploités renversant la société d’exploitation n’existe du comment ont été renversés les moaïs : et pourquoi les exploités ont quitté l’île.

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  • Luttes sociales sur l’île de Pâques 15 janvier 07:44, par Laurence

    Aujourd’hui, on sait que toutes les statues furent démolies par le Rapanui et non à la suite d’une invasion ou d’une catastrophe naturelle. Ce sont les insulaires qui agirent d’eux-mêmes de la sorte, se révoltant contre les efforts inouïs de construction des statues alors que la protection des dieux ne leur offrait plus de protection et de nourriture. La crise et notamment le manque de nourriture provoqua des guerres civiles contre les chefs des différents clans et à la suite de ces affrontements, les moais furent abattus. Cela témoignait que la perte de confiance dans les classes dirigeantes se couplait d’une perte de confiance dans les statues, après tous les efforts et les années consacrées à leur élaboration, et dans les dieux qui ne les avaient pas suffisamment indemnisés avec les ressources dont ils avaient tant besoin.

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  • Luttes sociales sur l’île de Pâques 15 janvier 21:02, par Jean Hervé Daude

    eux peuples sur l’Île de Pâques

    Les « Petites oreilles » et les « Longues oreilles »

    Comme nous l’avons vu, les Polynésiens se seraient établis à l’Île de Pâques vers l’an 1200 et l’auraient habité jusqu’à l’arrivée des premiers explorateurs occidentaux. Les Pascuans rencontrés par les premiers explorateurs avant le raid esclavagiste de 1862 semblaient effectivement, par leur apparence et leur dialecte, être d’origine polynésienne. Les explorateurs occidentaux constatèrent cependant la présence d’individus aux longues oreilles. Suivant une tradition ancestrale particulière qui était propre à certains d’entre eux, certains Pascuans, après s’être fait percer les oreilles, inséraient dans l’ouverture un morceau d’écorce enroulée faisant office de ressort pour en agrandir l’orifice ; par la suite ils y inséraient des grosses vertèbres d’animaux marins. Plusieurs d’entre eux avaient même les lobes de leurs oreilles si longs qu’ils pouvaient les attacher ensemble sur leur nuque.

    La tradition orale rapporte effectivement la présence d’individus aux longues oreilles, et d’autres qualifiés de petites oreilles.

    On pourrait penser que cette distinction entre les « Longues oreilles » et les « Petites oreilles » ne fait référence qu’à des habitudes ou des traditions différentes et qu’ils pourraient bien tous être les descendants de Hotu Matua considéré comme le premier roi polynésien colonisateur de l’Île.

    Cependant, la tradition orale locale fait une distinction nette entre le peuple des longues oreilles et les descendants du premier roi, le peuple aux petites oreilles. Des Pascuans auraient d’ailleurs aussi confirmé à Routledge que les « Longues oreilles » seraient arrivés bien après le règne de Hotu Matua.

    Il semble effectivement y avoir eu sur l’Île de Pâques deux groupes distincts avec une culture et des traditions bien spécifiques, les « Petites oreilles » et les « Longues oreilles ». La présence d’un peuple aux longues oreilles est attestée par différentes versions de la tradition orale recueillies par les différents explorateurs ou Occidentaux ayant habité l’Île.

    Englert rapporte certains éléments de la tradition orale concernant l’arrivée d’un deuxième peuple sur l’Île : il décrit l’étonnement et l’attitude très respectueuse des Pascuans face à ces nouveaux venus, d’autant plus qu’ils arboraient de très longs lobes d’oreilles dont la vue provoqua des cris de stépéfaction.. Les Pascuans criaient « Epe Roroa » qui signifie « Longues oreilles ».

    Toujours selon Englert, ces nouveaux arrivants avaient les oreilles percées et fortement distendues pour l’insertion de grands ornements. Différents des Polynésiens sur l’Île, ils étaient trapus et furent qualifiés de « Hanau Eepe », alors que les Polynésiens se qualifiaient eux-mêmes de « Hanau Momoko », qui veut dire hommes minces.

    En 1914, lors d’une expédition sur l’Île où elle passa un an et demi, Katherine Routledge recueillie diverses traditions orales et conclut que :
    “The Long Ears suddenly appear on the island at a much later time.”.

    « Les Longues oreilles apparaissent soudainement sur l’île à une époque plus tardive. ».

    De même, William J. Thomson, suite à un séjour d’une douzaine de jours sur l’Île, rapporte que :

    “The tradition continues by a sudden jump into the following extraordinary condition of affairs.”.

    « La tradition se poursuit par un bond brutal dans cette suite d’évènements extraordinaires. ».

    de telle sorte que :
    “Many years after the death of Hotu-Matua, the island was about divided between his descendants and the “Long-eared race.”.

    « Plusieurs années après la mort de Hotu Matua, l’Île fut divisée entre ses descendants et la race des Longues oreilles. ».

    Un peu plus loin Thomson continue en spécifiant :

    “The « long-ears » appear to have been a power in the land at an early period in the history of the island, thought they were eventually defeated and exterminated by the others.”.

    « Les « longues-oreilles » semblent avoir détenu le pouvoir au début de l’histoire de l’Île, bien qu’ils furent éventuellement vaincus et exterminés par les autres. ».

    Bien que Métraux pensait, au départ, qu’il n’y avait aucun fondement à cette tradition orale mentionnant la présence de deux peuples sur l’Île, il a cependant par la suite élaborée une hypothèse pour tenter d’expliquer cette situation. Il pensait en effet que deux groupes différents de Polynésiens auraient pu coexister sur l’Île. Ainsi, les « Longues oreilles » seraient venus des îles Marquises, les Marquisiens portant aussi de lourdes garnitures d’oreilles. Quant au groupe des « Petites oreilles », il serait venu de Mangareva.

    Il est cependant très peu probable que les « Longues oreilles » soient des Polynésiens, d’autant plus que comme l’a si bien souligné Lavachery, aux Îles Marquises, seul endroit en Polynésie où les insulaires portaient des lourdes garnitures d’oreilles :

    « (…) le genre d’ornements d’oreilles et la manière de les porter étaient entièrement différentes aux Marquises et à l’Île de Pâques. Elles n’ont de commun, à cet égard, que le percement du lobe. ».

    En effet, aux Marquises les oreilles étaient tout simplement percées mais leur lobe n’était pas agrandi comme sur l’Île de Pâques.

    Origine du deuxième peuple

    Qui étaient donc ces nouveaux arrivants, d’où pouvaient-ils bien provenir ?

    Se pourrait-il qu’ils proviennent d’une civilisation plus avancée et qu’ils soient à l’origine de l’essor culturel phénoménal qu’a connu l’Île de Pâques ?

    Il semble en effet peu probable qu’une population éparpillée sur de nombreuses îles comme le furent les Polynésiens, occupés à survivre selon les caprices de la nature, souvent en guerres intestines, sans un pouvoir central fort, ait pu avoir les ressources nécessaires pour être l’instigatrice de l’essor culturel phénoménal qu’a connu l’Île de Pâques.

    Il nous faut donc chercher ailleurs que sur ces centaines d’îles éparpillées dans l’océan Pacifique.

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  • Luttes sociales sur l’île de Pâques 15 janvier 21:03, par Jean Hervé Daude

    Les « Longues oreilles » de la tradition orale pascuane

    Qui pouvaient bien être les « Longues oreilles » de la tradition orale pascuane et d’où pouvaient-ils bien venir ? Vers l’ouest, dans le reste de la Polynésie, la pratique d’agrandir les lobes des oreilles de la même manière qu’à l’Île de Pâques n’existe tout simplement pas. Tout au contraire, vers l’Est, sur la côte sud-américaine, cette pratique était identique et largement répandue.

    On sait que sur le continent sud-américain, dans le Pérou préincaïque, l’allongement des oreilles se pratiquait déjà fréquemment. Cette tradition est par la suite devenue l’apanage de la classe dirigeante des Incas. Les membres de la famille de l’Inca se faisaient en effet percer les oreilles et en comblaient le trou, préalablement agrandi, à l’aide de larges rouleaux d’or.

    Cette tradition pouvait être, avec la permission expresse de l’Inca, étendue à d’autres élites et personnes, lesquelles n’avaient cependant pas droit aux rouleaux d’or pour décorer les lobes de leurs oreilles, mais pouvaient utiliser d’autres genres de matériaux. Ainsi, de simples paysans, anoblis pour leurs actions émérites, pouvaient obtenir le droit de se faire agrandir les lobes d’oreilles. Parfois l’Inca accordait aussi ce droit à des chefs de tribus conquises, lesquels pouvaient conserver, sous son autorité, le pouvoir sur leur territoire, assurant ainsi la stabilité de la région.

    La troupe d’élite de l’Inca suprême avait aussi le droit et l’immense privilège de se faire percer les oreilles. Surnommée les « Orejones », ce qui signifie justement « Longues oreilles », par les premiers Espagnols arrivés sur le continent, cette troupe d’élite constituait une véritable caste de guerriers dévoués à la prospérité de l’empire inca.

    Les jeunes aspirants Orejones étaient des nobles ne faisant pas partie de la famille royale et provenant de différentes tribus de l’empire, mais surtout de la région andine où était d’ailleurs située Cuzco, la capitale.

    Une fois recrutés, ils étaient instruits dans tous les exercices militaires. Après ce rude entraînement, ces jeunes aspirants devaient passer plusieurs épreuves avec succès afin d’être reçus Orejones. Après un jeûne de six jours, une course était organisée dont le gagnant recevait le titre de capitaine. Puis les participants étaient divisés en deux groupes qui s’affrontaient dans de violents combats parfois mortels. Venaient ensuite des combats d’homme à homme, des concours de maniement d’armes et des tests de résistance à la fatigue. Les participants étaient aussi frappés et lapidés pour vérifier leur courage et leur résistance aux coups de l’ennemi.

    Les Orejones étaient aussi des personnes très instruites puisqu’en plus de recevoir un entraînement militaire, ils recevaient durant quatre ans un enseignement idéologique et culturel. La première année ils apprenaient le quechua, la langue officielle de l’empire inca, la deuxième année, la religion, la troisième et la quatrième année étaient consacrées à plusieurs autres éléments culturels dont, entre autres, l’apprentissage du quipu, un système mnémonique à base de cordelettes, l’histoire, la géographie, la géométrie, l’astronomie, etc.

    Les aspirants étaient par la suite sévèrement évalués durant tout un mois. Seuls les participants ayant réussit avec succès les épreuves militaires et académiques étaient reçus Orejones et faisaient dès lors partie des troupes d’élite de l’Inca. Ce n’est qu’après toutes ces étapes de formation et d’évaluation qu’ils avaient le droit et le très grand privilège de se faire percer les oreilles.

    En temps de guerre, les généraux étaient recrutés au sein des Orejones et en temps de paix, c’est à eux que l’on confiait des postes de hauts fonctionnaires et selon Carrey, ils occupaient même tous les emplois de hauts fonctionnaires :

    « Chargés de tous les emplois, ces Orejones devaient exclusivement – de par la grandeur de leurs oreilles – commander, juger, administrer le reste de la nation. ».

    Les Orejones occupèrent ces importantes fonctions et même plus. Ainsi, lors de la cérémonie du sacre de l’Inca Tupac, le plus ancien et important Orejones fut chargé de présenter le futur souverain au dieu Soleil. Constituant le corps d’élite de l’Inca suprême, les Orejones l’accompagnaient en temps de guerre ou d’opérations militaires. Si effectivement l’Inca Tupac a pris la mer pour explorer et conquérir une partie de l’océan Pacifique et a fait escale à l’Île de Pâques, c’est donc assurément, en compagnie de son corps d’élite qui assuraient sa protection personnelle.

    Cela n’aurait d’ailleurs pas été la seule fois dans l’histoire de cette civilisation qu’un Inca aurait navigué en mer sur un radeau en compagnie des Orejones. D’après la tradition orale, l’Inca Huayna Capac, fils de l’Inca Tupac, aurait fait construire des radeaux et se serait embarqué à la tête de 20 000 hommes pour aller combattre sur l’île de La Puna dans le golfe de Gayaquil en Équateur. Les insulaires qui furent mis au courant de ses projets prirent eux aussi la mer et lui livrèrent une grande bataille navale.

    D’après la tradition orale pascuane rapportée par Englert, Hotu Matua, le premier roi Pascuan, n’était plus en vie depuis longtemps lorsque la deuxième migration arriva. Nous croyons que cette seconde migration sur l’Île de Pâques, les « Longues oreilles », serait celle d’Orejones originaires de la région andine et commandés par l’Inca Tupac. Des Incas formés à la fine pointe des connaissances de l’empire inca. Ceux-ci auraient été accompagnés de différents corps de métiers spécialisés, nécessaires à une expédition de cette envergure, tel des marins et des artisans de différentes disciplines, qui ont dû aussi prendre place à bord des radeaux. Ces derniers n’étant pas des nobles, ils n’avaient cependant pas le droit d’avoir les lobes d’oreilles étirés.

    L’arrivée de ces Orejones pourrait d’ailleurs apporter une explication valable à un autre élément de la tradition orale rapporté par Englert, selon lequel les nouveaux arrivants lors de la deuxième migration auraient aussi été surnommés les « Tanata Hanau Eepe », ce qui signifie les hommes de race large, de forte carrure. Les Incas originaires des plateaux andins, des montagnards par excellence, étaient d’apparence trapue et possédaient un torse et un bassin très développés et des jambes relativement courtes. Leur torse, très ample, renfermait le puissant appareil respiratoire indispensable aux efforts physiques en altitude.

    Le montagnard a, en effet, la réputation d’être solidement trempé :

    « (…) sa taille est souvent petite, mais sa poitrine est large et bien développée. L’ampleur de sa respiration dépasse la moyenne de celle des autres hommes ; elle est en rapport avec ses besoins de difficile locomotion et la pénurie de son atmosphère : car il est obligé de respirer copieusement cet air vivifiant, mais raréfié, des altitudes, car il doit gravir des espaces escarpés (…) ».

    Comme Cuzco, la capitale de l’empire inca, était juchée à près de 3 500 mètres d’altitude, et que bon nombre de forteresses incas, étaient situées bien plus haut encore, les Orejones natifs de cette région des Andes étaient pourvus, tout naturellement, de ces capacités pulmonaires et de ces traits caractéristiques du montagnard.

    Cette deuxième migration aurait été très importante dans l’histoire de l’Île : les arrivants auraient notamment donné une forte impulsion à la construction des monuments mégalithiques, dont les plates-formes monumentales ou ahu, les statues de pierre ou moai et d’autres constructions monumentales moins impressionnantes.

    Des Orejones seraient demeurés sur place à l’Île de Pâques, selon la tradition orale pascuane rapportée par Englert, lors de l’arrivée des « Longues oreilles » :

    « There were no hanau eepe women. There were only men, and there were many, many of them. ».

    « Il n’y avait pas de femmes Longues oreilles. Il y avait seulement des hommes, et il y en avait beaucoup, beaucoup d’entre eux. ».

    Arrivés sans femmes, ces nouveaux arrivants auraient pris pour conjointe des Polynésiennes de l’Île, et auraient été à l’origine du peuple aux longues oreilles. Nous ne savons pas combien ils étaient exactement, mais il semble qu’ils auraient été vraiment très nombreux. Cela serait logique, puisque les « Longues oreilles » ont finalement réussi à s’accaparer la moitié de la surface de l’Île.

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  • Divisée en une douzaine de tribus souvent en guerre, l’île vit se dresser les premiers Moaïs (vers 1300), signe de la puissance des tribus, qui possédaient toutes un accès a la mer. Les affrontements tribaux détruisirent de nombreuses statues et tuèrent de nombreux habitants, ayant pour seul avantage d’éviter la surpopulation. On trouvait alors sur l’île deux peuples, confondus parmi les tribus : les "longues oreilles" et les "petites oreilles". Ces derniers, les esclaves, taillaient des statues de bois. Vers 1500 après J-C, la population atteignait les 10000 habitants, l’île était surpeuplée. Suite à une grande révolte ( située vers 1680 ), les petites oreilles tuèrent tous les hommes assimilés aux longues oreilles. Selon la légende, il ne laissèrent en vie qu’un seul de ces maîtres. C’est là que la plupart des moaïs furent renversés. Comme souvent, le peuple longtemps opprimé essaie d’effacer toute trace de la présence de l’ancien pouvoir.

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  • Une longue période de sécheresse poussant les habitants de l’île à faire appel aux dieux pour que la pluie revienne, ce qui pourrait expliquer la frénésie de construction des moaïs à cette période, de plus en plus nombreux et de plus en plus colossaux. Réalisant que les érections de moaïs sur les ahus étaient vaines, les habitants se seraient révoltés contre les prêtres et auraient abattu eux-mêmes les idoles (dans le reste de la Polynésie, les ahus servent à vénérer les ancêtres et les dieux, tandis que les unus et les tikis — car les moaïs sont fondamentalement des tikis de grande taille — ne font que les représenter).

    (version de Wikipedia)

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  • La division entre "Longues Oreilles" et "Courtes Oreilles" n’était pas ethnique mais sociale. S’il y avait effectivement à l’origine eu une différence ethnique dans la division entre maîtres et esclaves, les uns venant sans doute d’Amérique du sud et les autres de Polynésie, il y a eu mariages constants entre les deux et mixage ethnique. La taille des oreilles n’est due pas une différence physiologique mais une modification artificielle dans l’enfance marquant l’appartenance de classe.

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  • Contrairement à la thèse du collapse environnemental de Jared Diamond, il apparaît que les Rapanui ont fait preuve d’une belle ingéniosité, ne connaissant, malgré une transformation du milieu naturel, aucune difficulté particulière à poursuivre la production des denrées qui leur étaient nécessaires. Des témoignages du XVIIIe siècle vont dans le même sens : tant les Espagnols, passés sur cette terre lointaine en 1770, que le comte de Lapérouse, arrivé à Rapa Nui en 1786, ne se privèrent pas de remarquer la qualité et la belle ordonnance de l’agriculture pascuane. Une confirmation éclatante d’une situation alimentaire honorable fut également donnée, il y a peu, par Caroline Polet, de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique. Cette biologiste a étudié les isotopes stables – corrélés à la qualité et au type de l’alimentation – de plus de cent squelettes datés entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle. Il ressort de cette étude que les Rapanui de cette époque, pourtant marquée par le déboisement, étaient bien nourris, mieux que beaucoup de Polynésiens contemporains ailleurs dans le Pacifique. La mortalité infantile n’était pas plus forte qu’à Hawaï ou à Vanuatu ; seules les femmes souffraient d’un régime un peu plus précaire, ce qui nous informe d’abord sur la position de la gent féminine dans la société, plutôt que sur des famines.

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  • Concernant spécifiquement l’Île de Pâques, Diamond s’est presque exclusivement basé sur la thèse de John Flenley et de Paul Bahn qui ont suggéré l’effondrement de la civilisation de cette île sous le coup de guerres intertribales, consécutives à des famines, elles-mêmes suite logique d’une dégradation de l’environnement. Mais ces chercheurs n’ont effectué sur le terrain que des recherches concernant le milieu naturel. Ils ont d’ailleurs brillamment démontré la transformation de l’environnement, dont on peut difficilement contester aujourd’hui la réalité. Le reste de leur démonstration ne tient, cependant, qu’à des vues théoriques, sans l’appui de données archéologiques concrètes.

    Or, ces dernières vont totalement à l’encontre des conséquences pressenties : point de famines, pas plus de trace de guerres... Le traitement de la société maya ou du monde viking, par Jared Diamond, fonctionne de la même manière, l’archéologie hypothéticodéductive prenant le pas sur celle qui essaie d’accumuler les faits et de les prendre tous en compte au fur et à mesure de leur découverte. Or une hypothèse, même apparemment de bon sens, peut-elle être prise en considération dès lors qu’elle néglige une part importante des réalités enregistrées ?

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  • L’étude de l’ADN de squelettes d’anciennes sépultures qui a permis d’établir, avec certitude, que les premiers habitants de l’île de Pâques étaient polynésiens. Il a aussi été montré, plus récemment, qu’avant l’arrivée des européens, il y aurait eu des contacts entre des populations précolombiennes d’Amérique du Sud et des Rapa Nui. L’hypothèse de Thor Heyerdahl tient donc toujours !

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  • Les archéologues ne sont pas d’accord en ce qui concerne le premier peuplement de l’île (cf. Kirch & Green 2001) : les uns le datent vers les années 600-800 AD (Ayres 1971 ; Green 1998 ; Flenley 1996 ; Martinsson-Wallin & Crockford 2001), d’autres à des dates plus récentes entre 1000 et 1200AD (Hunt & Lipo 2008). Le consensus est par rapport à l’origine de cette population. Cette île volcanique très éloignée d’une autre terre fut visitée puis colonisée par des navigateurs venus de la direction du soleil couchant, issus d’une tradition culturelle qu’on appelle aujourd’hui « polynésienne ». Les archéologues ont reconnu que les premiers habitants de cette terre appelée aujourd’hui Rapa Nui partageaient plusieurs traits culturels avec l’aire d’interaction Mangareva-Tuamotu (Fischer 2005)

    Les analyses linguistiques de Steven Roger Fischer (1997a) montrent que l’ancienne langue parlée à Rapa Nui appartenait sans doute à la famille « Proto-East Polynesian » et qu’elle était proche du marquisien. Plus tard, et en raison de l’évangélisation, il atteste une « intromission » du mangarevien et du tahitien dans les langues de l’île. Cependant, Fischer va trouver davantage de preuves qui montrent que les migrants arrivés sur l’île, en différentes vagues, ont eu pour origine « immédiate » l’aire d’intersection Mangareva-Pitcairn-Hederson (Fischer 2005 : 18). Auparavant, Katherine Routledge (1919), chef de l’expédition ethnologique de 1914, première scientifique à effectuer une recherche de grande ampleur sur l’île avec près de 17 mois sur place, et Alfred Métraux (1971 [1940]), membre de l’expédition franco-belge de 1934-35, avaient également proposé une origine mangarévienne de l’ancienne population de l’île.

    Au cours des années 1950, Thor Heyerdahl, explorateur et archéologue norvégien, a essayé de prouver un peuplement initial venu de l’Amérique, notamment entrepris par la civilisation inca (Heyerdahl 2011 [1947] ; 2013 [1957]). Cependant, il n’a jamais trouvé de preuves convaincantes pour étayer son principal argument fondé sur l’analogie morphologique des constructions mégalithiques : c’est-à-dire, une ressemblance visuelle entre les murs de la rue Hatum Rumiyoc située à Cuzco, au Pérou, et le mur postérieur de l’ahu de Vinapū sur la côte sud de Rapa Nui, ou du fait de la présence des tubercules d’origine amérindienne en Océanie. En dépit de l’enthousiasme d’Heyerdahl, la souche polynésienne a été attestée depuis le début des contacts, même si, aujourd’hui, un nombre important de données indiquant un contact précolombien entre Polynésiens et Amérindiens se sont accumulées. Parmi ces données, les résultats de l’analyse génétique effectuée sur des os de volaille et des restes humains trouvés au sud du Chili et datés entre 1321 et 1407 AD, sont les preuves les plus convaincantes qui suggèrent un passage des navigateurs polynésiens sur les côtes américaines (Storey et.al 2007 ; Matisoo-Smith & Ramírez 2010).

    La société d’antan a créé des manifestations culturelles et architecturales sans égal dans le plus grand isolement culturel, d’une durée estimée par certains archéologues à 1000 ans (Vargas et al. 2006). Cette société a construit d’énormes statues anthropomorphes, généralement en tuf volcanique, plus rarement en basalte, appelées moai en langue rapanui, qui étaient vraisemblablement des représentations des grands chefs décédés (Routledge 1919, Métraux 1971). Plus de 887 moai sont distribués sur toute la côte de l’île, tombés face ou dos contre terre. Certaines statues sont encore complètes, mais d’autres sont détruites. Auparavant elles étaient dressées sur des plateformes en pierres (ahu), formant un complexe architectural ahu-moai qui était le centre cérémoniel de chaque village. 95 % des moai de l’île se trouvent aujourd’hui à différentes étapes de fabrication dans la carrière du Rano Raraku, volcan placé au sud-est de l’île (Van Tilburg 2003).

    Pour l’anthropologue australien Grant McCall (1976a), le complexe architectural ahu–moai, les statues inachevées situées dans le Rano Raraku, ainsi que tous les autres moai qui se trouvent à mi-chemin entre la carrière et un centre cérémoniel ahu sont l’exemple d’une grande coopération sociale. Le groupe désireux de construire un moai, et plus particulièrement le chef du clan, devait mobiliser une grande quantité de main-d’oeuvre, avoir la capacité d’accumulation de nourriture, d’autres matières premières comme le bois et les cordages et jouir d’une unité politico-idéologique afin de mener à bien le projet. Parmi ces éléments, le chef devait posséder surtout du mana, concept transpolynésien qui évoque un pouvoir surnaturel, venu des ancêtres fondateurs, capable de donner la vie et de provoquer la mort.
    Du fait de son isolement géographique, la société rapanui d’antan est considérée comme un « laboratoire naturel » et une « métaphore du devenir de la Planète Terre entière » par sa condition de « microcosme fragile » (Flenney & Bahn 2002). Le récit le plus répandu désigne la population ancienne comme responsable de la surexploitation des ressources naturelles en provoquant la déforestation ; le surpeuplement et le manque de nourriture auraient provoqué des guerres fratricides et l’effondrement d’une glorieuse civilisation. C’est, du moins, la célèbre hypothèse de Jared Diamond (2006). Or, de nouvelles recherches archéologiques (Mulrooley et. al 2007 & 2009) et des hypothèses historiques récentes (Fischer 2005) proposent une explication alternative prenant en compte un ensemble de facteurs (Rainbird 2002). D’une part, la conjoncture environnementale d’une chute de la température sur toute la planète dans les années 1200 AD et effets du phénomène de « el niño » (McCall 1994) par exemple. Mais aussi des changements profonds dans l’organisation sociale dus à l’intensification de l’agriculture (Kirch 1984 ; Stevenson et al. 1999), s’ajoutant à une crise « cosmologique » due au contact avec les Européens (Rainbird 2002 ; Pollard et al. 2010). Ces conjonctures auraient intensifié un processus de changement social et religieux (Fischer 2005), sans pour autant conduire à un effondrement d’une société glorieuse à une société décadente.

    Le temps de l’isolement de la société rapanui, du moins avec le monde au delà de l’aire polynésienne, s’est rompu, selon les sources européennes, le matin du 5 avril 1722 quand une flotte de trois bateaux de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales commandée par le capitaine Jacob Roggeveen, est arrivée sur ses côtes. Ce jour-là elle fut baptisée « l’île de Pâques » et entra peu après dans les cartes du Pacifique comme le lieu des grandes statues…

    En nous basant sur l’information recueillie en 1914 par Katherine Routledge (1919) auprès d’un petit groupe d’une quinzaine de personnes âgées, qui avaient probablement entre 15 et 20 ans au moment des razzias esclavagistes de 1862, nous pouvons conclure que pendant le XIXe siècle l’île était divisée en dix mata regroupés en deux confédérations territorialisées : une confédération de l’Est et l’autre de l’Ouest. Du côté Est, la confédération Ko Tu‘u Aro, concernait les mata Miru, Ra‘a, Hamea, Marama, Haumoana e Ngatimo. Du côté Ouest la confédération Ko Hotu Iti, regroupait les mata Tupahotu, Koro o Rongo, Ure o Hei et Ngaure. Le mata Miru était selon Routledge (1919 : 240) « à mi-chemin entre la magie et la religion ». Selon elle, c’était le seul clan qui avait une « organisation politique », car toute l’information relative aux ariki affirmait qu’ils appartenaient tous à ce mata. En effet, les informateurs âgés de Routledge avaient tous connu personnellement l’ariki mau, Nga‘ara, décédé « un peu avant l’incursion péruvienne » (Routledge 1919 : 241). C’est grâce à ce petit groupe de gens qu’aujourd’hui nous connaissons le rôle politico-religieux de l’aristocratie Miru, ainsi que les détails des guerres entre les Ko Tu‘u Aro et les Ko Hotu Iti (Routledge 1919 : 240-243).

    Au XVIIIe siècle une autre institution de pouvoir cohabitait avec celle des ariki mau, celle des taŋata manu (homme-oiseux). Il s’agissait d’un sorte de chef guerrier annuel, rendu sacré lors d’un rite agonistique (Routledge 1919, Métraux 1971). Selon l’information récoltée par Routledge puis par Métraux, quand le printemps arrivait, les différents mata se réunissaient à Mataveri, qui signifie littéralement « grand rassemblement », selon Fischer (2005 : 59), au bord du Rano Kao, volcan où se trouvait le village cérémoniel d’Orongo. C’était à Orongo où, apparemment, se réalisaient des rites d’initiation ainsi que l’investiture d’un nouveau taŋata manu9. Pour Fischer (2005) le culte de l’homme-oiseau était lié à la divinité Makemake, divinité locale de l’abondance et que les missionnaires assimilèrent au dieu chrétien. Jo Anne Van Tilburg (2006) situe l’origine de ce rite au milieu du XVIe siècle, alors que Joshua Pollard (et al. 2010) propose de situer ce culte après le contact (post 1722). Pour Pollard en effet le culte de l’homme-oiseau aurait été la réponse donnée par les autres mata à la crise cosmologique du pouvoir des ariki miru. Dans ce nouveau contexte le pouvoir sacré arrivait de l’ailleurs, avec les oiseaux qui ramenaient la fertilité.

    Thèse de D. Muñoz Azócar - ‎2017

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  • Dans un article publié dans le "Frontiers in Ecology and Evolution" magazine, des chercheurs espagnols de l’Institut des sciences de la Terre Jaume Almera (ICTJA-CSIC) et de l’Université de Barcelone (UB) suggèrent ainsi une autre version de la déforestation de l’île.
    En se basant sur les 3 000 ans de l’histoire écologique de l’île de Pâques, ils ont pu constater que la déforestation n’a pas été soudaine, mais progressive et sur des pas de temps différents suivant la géographie de l’île.

    En outre, de nouvelles preuves consolidées permettent d’affirmer qu’à cette période, il y avait des changements climatiques significatifs avec une importante sécheresse qui pourrait avoir joué un rôle déterminant dans la déforestation et l’équilibre de la société insulaire.

    "Cela remet en question les interprétations classiques de la dégradation écologique et culturelle causées uniquement par des facteurs humains", indique Valenti Rull, biologiste, écoloque et premier auteur de l’étude. Il ajoute : "nous avons encore beaucoup à étudier, mais, grâce à de nouvelles preuves, il semble qu’une succession longue et progressive de changements climatiques, écologiques et culturels interdépendants ont conduit à la situation actuelle."

    Entre 1200 et 1500 après JC, les colonisateurs polynésiens fondent une civilisation florissante et érigent plus d’un millier de statues moaï, façonnées en basalte, de plus de 4 m de haut en moyenne. Puis des périodes de sécheresse, de conflits, les maladies importées, et l’exploitation importante des forêts auraient entraîné le déclin progressif de la société Rapa nui.

    Selon une étude publiée début 2019 dans le Journal Plos One, les monolithes de pierre qui parsèment l’île de Pâques auraient été disposés en fonction des sources d’eau potable - une ressource cruciale pour une petite île isolée - et non à des fins rituelles. « Ce qu’il est important de noter à propos de cette découverte, c’est qu’elle montre que les emplacements des statues ne sont pas des lieux d’étranges rituels », mais plutôt qu’ils étaient « intégrés à la vie de la communauté », a expliqué Carl Lipo, professeur d’anthropologie à la Binghamton University et co-auteur de l’étude. La taille des ahu et des moai aurait même pu indiquer la quantité et la qualité de l’eau sur un site.

    Ainsi, selon Valenti Rull "ces découvertes récentes remettent en question les hypothèses traditionnelles de l’histoire de l’île de Pâques, en particulier l’existence d’un effondrement écologique et culturel soudain provoqué par l’ancienne civilisation de l’île."
    "La colonisation, l’introduction de bétail, le confinement des autochtones dans des zones plus restreintes, l’effet dramatique de maladies venues du continent et, avant toute chose, l’esclavage ont réduit la population de Rapa nui à un peu plus de cent habitants, contre plusieurs milliers auparavant" indique l’UNESCO.

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