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1922-1923 : quand Lénine et Trotsky étaient unis contre Staline et la bureaucratie russe, dictatoriale, nationaliste, corrompue et réactionnaire, commençant à usurper le pouvoir à la place du prolétariat épuisé, frappé par une guerre civile sanglante, battu dans toute l’Europe, isolé internationalement et démoralisé

jeudi 30 juin 2011, par Robert Paris

L’un après l’autre, Lénine et Trotsky prennent la parole pendant la révolution russe de 1917 mais pas Staline !

Tout oppose en 1922-1923 la politique commune de Lénine et Trotsky, les deux leaders historiques d’Octobre 1917 et de la guerre révolutionnaire qui vaincu l’impérialisme en Russie à la politique de Staline et de la bureaucratie :

1.- L et T veulent qu’on arrête la NEP, ce recul momentané et limité vers le capitalisme dans une situation économique catastrophique dû à la guerre civile et à l’arriération du pays et visant à préserver l’alliance ouvrière et paysanne, qu’on préserve le monopole du commerce extérieur pour éviter la liaison du koulak et du nepman avec l’impérialisme extérieur, qu’on développe le contrôle des travailleurs sur l’économie bourgeoise autorisée de manière limitée, que l’on contrôle la liaison de la bureaucratie d’Etat avec les nouveaux bourgeois.

2.- L et T veulent qu’on combatte en premier la bureaucratie à l’intérieur du parti, des soviets et de l’Etat et que l’on les dissocie. Pour cela, redonner vie aux soviets, développer l’oganisation des syndicats et de sans-partis, indépendants du parti bolcheviks et de l’Etat, développer le contrôle des travailleurs et leurs droits.

3.- L et T veulent que l’on préserve la politique de libération des peuples opprimés de l’ancien empire russe.

4.- L et T misent sur la révolution mondiale et pas sur le seul développement économique et social interne de la Russie

5.- dans cette perspective internationale, il importe de développer de véritables directions communistes nationales dans le monde et pas des appendices du parti russe.

6.- L et T ont un projet politique à court terme pour faire reculer et abattre la bureaucratie au sein du parti. Ils ont remarqué que celle-ci se développe en partant toujours des mêmes institutions : secrétariat du parti, bureau d’organisation, secrétariat du comité central, inspection ouvrière et paysanne, ministère des nationalités. Toutes ces institutions ont en commun d’être liées à Staline... Le projet proposé par Lénine à Trotsky consiste à faire exploser une bombe publique au congrès du parti : démasquer Staline aux yeux de tout le parti, restructurer toutes les directions que Staline a monopolisées, redonner le pouvoir de décision à un Comité central élargi (véritable direction politique ayant une autorité suffisante pour ce combat) et plus aux secrétariats et bureaux d’organisation.

La révolution d’Octobre, ne l’oublions pas, était celle de Lénine et Trotsky comme le journal communiste français "L’Humanité" de l’époque l’appelait et comme le monde entier l’appelait. C’est la version stalinienne qui va chercher à opposer Lénine et Trotsky alors que Lénine avait choisi Trotsky comme seul capable de prendre la tête de la révolution à sa mort...

Moshé Lewin auteur de "Le dernier combat de Lénine" dans "les derniers mois de la vie de Lénine d’après le journal de ses secrétaires"

Extrait de « Le dernier combat de Lénine » de Moshé Lewin :

« Après trois années éprouvantes de guerre, de luttes, de labeur et d’inquiétude, Lénine tombe malade. Il est déjà fortement atteint vers la fin de l’année 1921, et obligé de quitter les affaires pour plusieurs semaines. Au cours du premier semestre de l’année suivante, sa capacité de travail est réduite et se détériore constamment. Puis soudain, le 25 mai 1922, survient une crise catastrophique : paralysie de la main et de la jambe droites, et perturbation – ou même perte – de la capacité de parler. La convalescence est lente et pénible. « Vous comprenez, dira plus tard Lénine à Trotsky, je ne pouvais plus parler ni écrire, il fallait que je rapprenne. » Sa robuste constitution le tire d’affaire une fois de plus, mais il ne reprend pas le travail avant le 2 octobre, et sa santé n’est pas entièrement rétablie. Les symptômes de fatigue et de malaise qu’il présentait, ses fréquentes absences des séances de travail, sa dernière crise ne passèrent pas inaperçus des membres du Sovnarkom (gouvernement) et du Bureau politique. (…)

Le retour à la vie publique ne fut pas de longue durée. Le 13 décembre, un nouvel accès de la maladie oblige Lénine à se retirer, définitivement cette fois. Il est donc clair que sa participation aux affaires au cours de l’année 1922 est fort limitée. C’est un fait important pour comprendre toute cette période qui a joué un rôle capital dans les destinées de la Russie soviétique. La machine gouvernementale créée sous Lénine, beaucoup plus au gré des circonstances que par une volonté préméditée, continuait à tourner sans qu’il y participât. Ses camarades du Bureau politique s’habituaient à gouverner seuls et prenaient goût à cette indépendance acquise grâce à l’absence du vieux. (…) Tandis que Lénine perdait sa capacité de travail et que la conduite des affaires lui glissait de plus en plus des mains, Staline s’affirmait, prenait de l’aisance, de l’assurance, assez souvent en opposition à Lénine. (…)

Un certain nombre d’hommes quittent alors le Secrétariat et le Comité central. On trouve parmi eux les trois secrétaires Krestinsky, Preobrajensky et Serebriakov, tous futurs oppositionnels de gauche et futures victimes des purges staliniennes. Et, significativement, Kaganovitch, Ouglanov, Jaroslavsky, Molotov, parviennent aux plus hauts échelons. Ce sont tous de futurs staliniens. (…) Le problème du commerce extérieur se posa avec une certaine acuité vers la fin de l’année 1921, quand Milioutine, délégué soviétique aux pourparlers de Riga, promit l’abolition de ce monopole. (…) Staline était partisan de ces thèses. Mais Lénine y voyait une erreur capitale, une atteinte inadmissible aux intérêts du pays. D’après lui, il était non seulement imprudent mais sans aucun doute néfaste de permettre aux exportateurs étrangers d’entrer en contact direct avec les hommes d’affaire privés de l’intérieur, les nepmany, car alors « les étrangers vont racheter et emporter chez eux tout ce qui possède de la valeur. » (…) Lénine accumulait des preuves pour essayer de convaincre le Comité central de la justesse de ses vues. Seul le maintien rigide du principe du monopole permettrait de parer à la faiblesse économique du pays. (…) La moindre brèche ouverte dans la défense finirait par détruire la faible industrie nationale et aiderait à souder une alliance entre les forces du capitalisme international et les hommes d’affaires d’une part et l’ensemble de la paysannerie russe d’autre part contre le pouvoir des soviets. Au mois de mars, les arguments de Lénine semblaient l’emporter et le monopole fut confirmé par une série de décrets, mais ce n’était qu’une trêve. Lénine constate avec inquiétude que les milieux du gouvernement et du Comité central ne cessent de remettre cette question à l’ordre du jour et de contester la solution apportée en formulant constamment de nouveaux projets de modifications législatives. (…) Lénine, agacé, finit par exiger, dans une lettre à Staline, que le principe du monopole soit réaffirmé et que soient interdits tous les projets en sens contraire. C’est peut-être à cette occasion que Lénine découvre que le gensek (secrétaire général) n’est pas du tout d’accord avec lui et qu’il lui tient tête avec une assurance grandissante. Sur la lettre de Lénine, Staline appose l’avis suivant : « A cette étape, je ne m’oppose pas à l’interdiction formelle des mesures dans le sens de l’affaiblissement du commerce extérieur. Je crois pourtant que l’affaiblissement devient inévitable. » Les propositions de Lénine furent adoptées par le Bureau politique le 22 mai mais, au cours de son absence prolongée en raison de sa première paralysie, les adversaires du monopole remportèrent finalement un succès. Quelques jours après le retour de Lénine au travail, à la séance du Comité central du 6 octobre, les propositions de Sokolnikov tendant à introduire de notables dérogations au monopole étatique furent entérinées par le plénum. Lénine, souffrant, était absent de la séance. Il ressentit cette décision comme un véritable coup qu’on lui aurait porté. (…) Fait significatif : le 11 octobre, il invite Trotsky à s’entretenir avec lui, et notamment de ce problème. Deux jours plus tard, il dépêche une lettre urgente au Bureau politique exigeant en termes catégoriques la révision de la décision. Le Bureau doit céder un peu de terrain : il décide de faire voter les membres du Comité central sur la requête de Lénine. Cette fois encore, Staline joint une note à la lettre de Lénine : « La lettre du camarade Lénine ne m’a pas fait changer d’avis quant à la justesse de la décision du plénum. (…) concernant le commerce extérieur. » (…)

Sachant que Trotsky était comme lui un défenseur du monopole, Lénine lui proposa le 12 décembre de faire cause commune avec lui. (…) Lénine insista auprès de Trotsky, en des termes d’ailleurs de plus en plus cordiaux, pour que celui-ci se charge de la défense de leur thèse commune. (…) Du 12 au 15 décembre, les deux hommes échangent une correspondance abondante entre eux. (…) En cas d’échec, une tactique est arrêtée : on reviendra à la charge devant la fraction communiste du prochain congrès des Soviets et, plus tard, devant le congrès du Parti. Le 15 décembre, Lénine tire ses conclusions : « Camarade Trotsky, je crois que nous nous sommes entendus en tout ; je vous prie d’annoncer au plénum notre solidarité. » (…) Le même jour, dans une lettre adressée à Staline et aux autres membres du Comité central, il annonce qu’il a pris les dispositions nécessaires pour se retirer, mais – et cela dut faire sensation chez les tsékistes – il déclare aussi : « j’ai parachevé un accord avec Trotsky sur la défense de mes opinions concernant le monopole du commerce extérieur. » (…) Les « anciens » aux yeux desquels Trotsky n’était qu’un intrus arrogant et insupportable, serraient les rangs après la lettre de Lénine. Les contours du futur triumvirat : Staline, Kaménev, Zinoviev, fondé sur la seule haine de Trotsky et la volonté de lui barrer le chemin du pouvoir, commençaient à apparaître au cours de ces journées. Lénine était allé en effet encore plus loin dans un autre post-scriptum de sa lettre, se déclarant « assuré que Trotsky ne défendrait pas plus mal en aucune façon ses opinions qu’il ne l’aurait fait lui-même. » De tels propos ne pouvaient qu’accroître la tension, développer la méfiance et la jalousie au sein du Bureau politique. Le 18 décembre, le Comité central réuni en session plénière annulait sa délibération précédente qui avait donné tant de tracas à Lénine. Staline avait cédé sur toute la ligne. (…) Lénine, déjà alité, félicita chaleureusement Trotsky : « On dirait que la forteresse a été prise sans coup férir, par une simple manœuvre ; je propose de ne pas s’arrêter là et de continuer l’offensive. » (…)

Le 10 août 1922, le Bureau politique requit l’Orgbjuro (c’est-à-dire Staline) aux fins de constituer une commission qui préparerait, pour la prochaine session du Comité central, un projet de règlement des relations de la Fédération russe avec les autres Républiques. Lénine était malade et contrôlait de moins en moins les affaires. Les dirigeants étaient visiblement pressés, et peut-être avaient-ils déjà une idée précise des conclusions auxquelles ils allaient aboutir, car la commission était mise sur pied dès le lendemain de la décision du Bureau politique. Sa composition n’est pas sans intérêt. On y trouvait Staline, Kuybytchev, Ordjonikidzé, Rakovsky, Sokolnikov, et probablement aussi Molotov (…) C’est Staline lui-même qui rédigea, de main de maître, la résolution de cette commission, portant sur les relations mutuelles entre la RSFSR et les Républiques indépendantes, projet dit « d’autonomisation » qui prévoyait l’inclusion pure et simple de ces « Républiques indépendantes » dans la Fédération russe en tant que « Républiques autonomes ». Le projet stipulait que le gouvernement de la république russe, son comité exécutif central et son gouvernement constitueraient désormais le gouvernement de l’ensemble. Le texte de Staline fut envoyé pour avis aux Comités centraux des Partis des Républiques (…) La réponse des Géorgiens, elle, était nette : ils étaient contre. La session de leur Comité central du 15 septembre refusa (…) à l’unanimité moins une voix. Elle provoqua la riposte immédiate d’Ordjonikidzé et de son Zakkvajkom, qui adopta aussitôt une résolution favorable au projet de Staline, et mieux encore, usant de sa supériorité dans la hiérarchie du Parti, ordonna au Comité central géorgien de se conformer aux ordre de Staline et de ne pas rendre publiques ses divergences avec Moscou. (…) Staline aurait télégraphié à Mdivani le 29 août 1922 pour lui annoncer que désormais les décisions des instances gouvernementales supérieures de la RSFSR avaient force obligatoire pour toutes les Républiques. (…) Entre temps, Lénine, toujours en convalescence, demanda à Staline des informations sur la marche des travaux de la commission. Il les obtint le 25 septembre (…). La réaction de Lénine ne se fit pas attendre. La lettre qu’il adressait dès le lendemain à Kaménev, son second au sovnarcom (gouvernement), et non pas directement à Staline attirait l’attention de ce dernier sur l’importance de l’affaire et lui demandait de lui accorder une réflexion approfondie. (…) Le mois suivant, dans une lettre, il trouve Staline « un peu trop pressé ». (…) Il faut aboutir, dit-il, à une « Fédération de Républiques jouissant d’une égalité de droits ». Pour mieux garantir cette égalité, il biffe dans le projet de Staline, le paragraphe relatif à l’adhésion des Républiques à la RSFSR, et préconise à la place « une unification formelle conjointement avec la RSFSR dans une Union des Républiques soviétiques de l’Europe et de l’Asie Le gouvernement russe ne sera pas celui de l’Union. (…) Pendant ce temps, Staline se comporte effectivement en homme pressé. (…) Il communique, sans attendre l’avis de Lénine, les résultats de sa commission à tous les membres du Comité central, comme matériel de leur prochaine séance, qui devait avoir lieu le 6 octobre. La lettre de Lénine contenant un projet d’union des Républiques soviétiques n’était à ses yeux qu’une inutile ingérence du « vieux » dans un domaine où lui, commissaire aux Nationalités, s’était acquis une solide réputation (…) Lors des séances du Bureau politique, Staline et Kaménev échangèrent deux brèves notes au sujet du mémorandum de Lénine. Note de Kaménev : « Ilitch part en guerre pour défendre l’indépendance ». Réponse de Staline : « Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine. » (…) Communiquant le texte de Lénine le 27 septembre aux membres du Bureau politique, Staline y joignit une lettre où il ne cachait pas son opinion et accusait carrément Lénine de « libéralisme national » qui ne manquerait pas d’encourager les séparatismes. ». S’apercevant qu’il serait mis en minorité au Comité central, Staline céda sur toute la ligne et transforma lui-même son projet d’autonomisation en projet d’Union, dans le sens des amendements de Lénine. (…) L’introduction au nouveau projet prétendait en toute sérénité qu’il ne s’agissait que d’une « formulation légèrement modifiée, plus précise » que celle de l’Orgburo, cette dernière ayant été « correcte en principe et pleinement acceptable ». (…) Lénine déclare à Kaménev : « Camarade Kaménev ! Je déclare la guerre, non pas une petite guerre mais une guerre à la vie et à la mort, au chauvinisme grand-russien. Dès que je serai débarrassé de ma maudite dent, je dévorerai de toutes mes dents saines. »

Donc dès que la santé ira mieux, comme le pensent les médecins, j’irai au combat final contre Staline. Ce dernier va faire en sorte que cela n’arrive jamais…

Moshé Lewin poursuit : « Grâce à l’autorité de Lénine dont les conceptions semblaient être acceptées de tout le monde, le Comité central adopta le projet dans son ensemble, en confiant à une nouvelle commission le soin d’une élaboration plus détaillée pour la prochaine session. (…) Ordjonikidzé commença à employer les grands moyens. Avec la caution du Secrétariat de Moscou dont il bénéficiait constamment, il éloigna de Géorgie les partisans du Comité central de cette République, en leur ordonnant par voie disciplinaire de quitter leur pays et de se mettre à la disposition du Comité central à Moscou. (…) A bout de patience, désespérant de trouver justice à Moscou, exaspérés par les déportations ordonnées par Ordjonikidzé, les tsékistes géorgiens firent un geste sans précédent : le 22 octobre, ils donnèrent leur démission collective. Ordjonikidzé n’attendait probablement que cette occasion. Son Zakkrajkom nomma immédiatement un nouveau Comité central composé de jeunes hommes incompétents et dociles, qui acceptèrent sans sourciller la Fédération. Le Secrétariat de Moscou s’était empressé d’accepter la démission des anciens tsékistes et les nouvelles nominations. (…) Au cours de ces confrontations, les nerfs d’Ordjonikidzé cessèrent de lui obéir : il frappa un autre membre du Parti, partisan de Mdivani. Cela s’est passé pendant une séance privée chez Ordjoniikidzé. Rykov, adjoint de Lénine et membre du Bureau politique, était présent. (…)"

A propos d’Ordjonikidzé, Lénine qui n’a pas encore découvert l’ensemble du plan de Staline, écrit : « Ordjonikidzé n’a pas fait preuve de la souplesse et de la prudence nécessaires dans la conduite de la politique nationale du Parti en Géorgie, il a admis des méthodes administratives, il a pris trop rapidement certaines mesures, il n’a pas toujours tenu compte des opinions et des droits du Comité central du Parti communiste de Géorgie. Il n’a pas non plus montré une maîtrise de soi-même convenable dans ses relations avec le groupe de Mdivani. »

Lénine alors commence à s’inquiéter. Ce serait la lettre du Géorgien Okudjava, tsékiste démissionnaire, accusant Ordjonikidzé d’avoir proféré des menaces contre les communistes de Géorgie, qui l’aurait soudain alarmé.

Lewin poursuit : « On peut mesurer combien était profonde la différence entre Lénine et Staline en comparant leurs attitudes respectives au sujet de la question nationale. Staline propose une solution aussi simple qu’expéditive, qui cristalliserait et renforcerait la réalité du pouvoir : le gouvernement de la RSFSR n’était-il pas pratiquement celui de l’ensemble des Républiques ? Eh bien, il deviendrait officiellement celui de l’Union. Comment procéder ? On peut lire au paragraphe 6 du projet de Staline : « La présente décision, si elle est confirmée par le Comité central du PCR ne sera pas publiée mais communiquée aux Comités centraux des Républiques pour circuler dans les organes soviétiques, les comités exécutifs centraux, ou les congrès des Soviets desdites Républiques, avant la convocation du congrès panrusse des Soviets, où elle sera déclarée exprimer le vœu de ces Républiques. » Puisque de toute façon c’était le Comité central à Moscou qui décidait et imposait sa décision aux comités centraux nationaux par « directive circulaire », c’est-à-dire par un ordre dont la non-exécution était passible de mesures disciplinaires, puisque la volonté du Comité central devait finalement être solennellement déclarée répondre au souhait des Républiques, le sens du projet de Staline est clair : il s’agissait de faire entériner le fait pour qu’il devienne le droit. Lénine au contraire refuse de prendre en considération la seule efficacité administrative, et cherche à résoudre le problème en appliquant les principes qui étaient les siens depuis des années. Il dit dans sa lettre qu’il veut non pas détruire l’indépendance des Républiques soviétiques, mais créer un nouvel étage dans l’ordonnancement constitutionnel : « une Fédération des Républiques indépendantes ». L’efficacité compte, bien sûr, pour Lénine, et la solution adoptée doit aussi renforcer l’Etat, mais, précisément, l’ensemble de la question des nationalités doit être résolue et non pas supprimée. L’internationalisme ne doit pas être renié au bénéfice du centralisme ; il faut aussi continuer à combattre la puissante tradition d’oppression qui caractérisait l’Etat tsariste.

Lorsqu’il reprend la conduite des affaires en octobre 1922, Lénine ne retrouve ni sa capacité de travail ni son ancienne emprise. Son discours du 20 est confus et visiblement improvisé. (…) Quelques jours après ce discours, alors que de pénibles soupçons commencent à naitre chez Lénine à propos de l’affaire géorgienne, les médecins exigent qu’il réduise considérablement la cadence de son travail. (…) Finalement, il accepte de partir à Gorki se reposer, mais sa participation active à la vie politique se maintient par lettres et coups de téléphone. Il attend impatiemment des nouvelles de Rykov et de Dzerjinsky, mais il consacre le meilleur de son temps à l’organisation du travail de ses adjoints, qui sont à présent au nombre de trois : Rykov, Kamenev et Tsjurupa ; il reste constamment en contact avec eux pour fixer par une élaboration collective les modalités des activités du Sovnarkom. La réorganisation du Sovnarkom (conseil des commissaires du peuple ou gouvernement) avec une nouvelle répartition des tâches est visiblement liée dans son esprit à la problématique de la succession. Aussi bien Lénine invite-t-il au début de décembre Trotsky à une nouvelle entrevue au cours de laquelle il lui suggère d’abord la constitution d’un « bloc contre la bureaucratie », c’est-à-dire pratiquement de participer à un comité spécial que l’on instituerait pour mener cette lutte ; il lui propose de devenir un de ses adjoints dans le gouvernement.

Le 30 décembre, il devait écrire : « Si les choses en sont arrivées là, on peut s’imaginer dans quel bourbier nous nous sommes enfoncés. » L’entretien avec Dzerjinsky eut une influence néfaste sur la progression de la maladie de Lénine, et hâta sans doute la crise. La nuit a dû être agitée ; le matin du 13 décembre 1922, deux attaques graves obligent Lénine à quitter définitivement les affaires. (…) Désormais, Lénine ne quittera plus sa petite chambre du Kremlin : il était impossible de le transporter à Gorki comme on avait pensé le faire. Cette circonstance sera d’ailleurs d’une grande importance pour le déroulement des activités du grand malade pendant les quatre-vingt jours durant lesquels il devait encore garder ses capacités intellectuelles. Pour l’avenir, les visites lui sont interdites : il ne verra plus que sa femme Kroupskaïa, sa sœur Maria Ilintchina, et trois ou quatre de ses secrétaires, sans compter naturellement le personnel médical. Interdiction est faite à son entourage de lui transmettre toute correspondance ou de l’informer des affaires courantes de l’Etat, afin « de ne pas lui donner matière à réflexion et à soucis ». Ainsi commença l’harassant combat de Lénine pour être tenu au courant de ce qui l’intéressait, pour formuler ses opinions et les faire savoir à qui de droit. Il ne s’agit pas du caprice d’un malade qui, refusant d’envisager la mort, poursuit un semblant d’activité. Lénine, au contraire, savait que la mort pouvait l’atteindre subitement, à un moment où le pays et le Parti demeuraient dans une situation extrêmement difficile, sans un programme d’action clair, sans même que quelques jalons de la voie à suivre eussent été posés ; il sentait qu’il devait dire au moins l’essentiel sur les sujets les plus pressants, que c’était le devoir du chef d’Etat, du leader d’une révolution sans précédent. (…) L’ambiguïté de la situation s’est encore trouvée accrue par le fait que l’homme qui était chargé de veiller à ce que le régime du malade fût scrupuleusement respecté n’était autre que Staline (décision du Comité central obtenue par Staline le 18 décembre 1922). (…) Un incident significatif survenu entre Kroupskaïa et Staline éclaire la façon dont il entendait remplir sa mission. Le 22 décembre, apprenant par ses informateurs que Kroupskaïa avait la veille pris une lettre, en fait un petit mot, sous la dictée de Lénine, il l’appela au téléphone et la couvrit, dit Kroupskaïa elle-même, « d’injures indignes et de menaces ». Il prétendait la poursuivre devant la Commission centrale de contrôle du Parti pour son « infraction » aux prescriptions du régime du malade. Cette grossièreté était sans précédent dans les relations des chefs du Parti et de la famille de Lénine. Il n’y avait évidemment aucune raison de douter de la dévotion de Kroupskaïa au malade et de sa compétence pour veiller sur lui. L’intervention de Staline n’était même pas justifiée en droit : Kroupskaïa avait eu l’autorisation du médecin traitant – Staline pouvait facilement le vérifier. Staline avait agi dans un véritable accès de colère : la lettre de Lénine était celle adressée à Trotsky pour le féliciter de l’avoir emporté « sans coup férir » à la session du Comité central, dans le débat consacré au monopole du commerce extérieur. Staline n’ignorait rien des relations de plus en plus étroites qui se nouaient ces derniers temps entre Lénine et Trotsky. (…) En outre, dès le 25 novembre, Lénine, nous l’avons appris récemment, avait fait savoir au Bureau politique qu’il approuvait les propositions de Trotsky sur l’emploi de tactiques concernant l’Internationale ; surtout, dans la deuxième partie de ce message, il avançait une opinion très flatteuse des thèses de Trotsky sur la NEP : il tenait à ce qu’elles fussent éditées en brochure et largement diffusées. C’était sans aucun doute un grand compliment, car il s’agissait d’un des problèmes les plus compliqués de la politique soviétique, et qui causait beaucoup de tracas à Lénine. Il n’est donc pas étonnant que Staline, plus concerné que quiconque par le problème de la succession, ait sursauté d’indignation en apprenant cette nouvelle marque de reconnaissance de Lénine envers Trotsky, d’autant que le rapprochement entre les deux hommes – il pouvait déjà s’en douter – devait s’accompagner d’une véritable campagne contre lui, Staline. (…) la principale secrétaire de Lénine, Fotiéva, note dans la journal le 30 janvier : « Staline a demandé si je ne dis pas des choses en trop à Vladimir Ilyich. Comment est-il au courant des affaires en cours ? Par exemple, son article sur l’Inspection ouvrière et paysanne montre qu’il connait certaines circonstances. » Il s’agissait encore d’un sujet à travers lequel Staline était visé personnellement, d’une façon voilée sans doute, mais évidente pour l’intéressé.

C’est contre une telle surveillance et de telles limitations à ses activités, d’ailleurs très légalement couvertes, que Lénine aura à livrer combat. Et, d’abord, le 23 décembre. Il a été secoué par un fort accès de la maladie au cours de la nuit du 22 au 23. Il a pu pourtant s’endormir, mais il constate au matin qu’il avait de nouveau une partie du corps, la main droite et la jambe droite, paralysée. La nouvelle est immédiatement communiquée au Bureau politique. (…) Malgré la commotion provoquée par cette attaque, la pensée de Lénine est tournée essentiellement vers les destinées de l’Etat et du Parti. Il exige alors la permission de dicter pendant cinq minutes chaque jour. (…) La permission accordée, Lénine appelle une de ses deux secrétaires et lui dicte une trentaine de lignes en quatre minutes. (…) Le lendemain, il exige le droit de continuer ce qu’il appelle son « journal ». Les médecins tentent de l’en empêcher, mais Lénine leur pose un ultimatum : si on ne lui permet pas de dicter quelques minutes par jour, il refusera de se soigner. Un conseil composé des médecins et des membres du Bureau politique, Staline, Boukharine et Kaménev ne voit pas comment passer outre. L’autorisation est accordée, mais la décision du Bureau politique précise que les notes ne peuvent avoir le caractère d’une correspondance et ne peuvent appeler aucune sorte de réponse. C’est ainsi qu’a été composé le « Testament », une série de notes très brèves d’abord, dictées au prix d’un énorme effort pendant quelques minutes par jour. Pourtant, la robuste constitution de Lénine semble faire miracle. Son état de santé commence à s’améliorer, des espoirs de guérison apparaissent. Il pourra dicter jusqu’à trois quarts d’heure par jour et même il pourra lire et continuer la lutte par l’intermédiaire de son entourage fidèle : sa femme, sa sœur et les secrétaires, toutes dévouées à Lénine et très attachées à lui.

Le « testament » au sens strict du terme est constitué par des notes dictées entre le 23 et le 31 décembre, avec un supplément du 4 janvier, notes intitulées dans les œuvres « Lettre au Congrès ». Mais le véritable exposé des conceptions de Lénine, le testament au véritable sens du terme, c’est l’ensemble des écrits de cette période. On peut y trouver sans doute une vue cohérente de la situation et des perspectives internationales, des éléments importants pour un programme et une ligne d’action, ainsi qu’une tentative d’éclaircissement en ce qui concerne le développement interne. Outre les notes, il y a cinq articles écrits en janvier et février 1923, bien que la majorité du Bureau ait fait parfois effort pour éviter ou ajourner la parution. (…)

Les notes que Lénine a commencé à dicter le 23 décembre avaient pour but, il le déclare dès la première ligne, de proposer au prochain congrès du Parti l’accomplissement d’ « une série de changements dans notre système politique ». (...) Il faut en premier lieu renforcer l’unité du Comité central, afin qu’il soit capable d’accomplir la tâche urgente que représente la réorganisation ou plutôt la reconstruction de l’appareil étatique, afin aussi d’empêcher le Parti de succomber au danger qui le guette : la scission susceptible de survenir (…) Premier remède : un importante augmentation du nombre des membres du Comité central permettrait à cette assemblée de renforcer « plusieurs milliers de fois » la stabilité du Parti. Lénine propose aussi « d’accorder, sous certaines conditions, un caractère législatif aux décisions du Gosplan, en allant ici dans le sens des positions du camarade Trotsky, jusqu’à un certain point et sous certaines conditions ».

(…) La réforme des structures gouvernementales est le thème le plus largement développé dans les projets de Lénine, car le pouvoir politique est à peu près le seul levier aux mains des Bolcheviks pour imposer une direction socialiste au développement de la société russe. (…) Pour lutter contre toutes les tendances néfastes, pour essayer de remédier à toutes les maladies de l’appareil étatique et du Parti, Lénine ne voyait qu’un seul point de départ : organiser d’une façon exemplaire l’élite communiste, et avant tout, la tête du Parti. (…) Pour le moment, même les grands commissariats fonctionnaient mal ; Lénine ne leur épargne pas ses critiques les plus sévères. Il y avait pire : il était inquiet du fonctionnement de son propre Sovnarkom (le conseil des commissaires du peuple ou direction du gouvernement) (…)

D’un autre côté, revenu au travail après une période de maladie, Lénine s’aperçoit que pendant son absence, les deux machines, le gouvernement et le Parti, se sont mises à tourner à vide, les hauts fonctionnaires, y compris les commissaires, ayant tous tendance à fuir les responsabilités (…) Le Comité central (élargi) et la nouvelle Commission centrale de contrôle constitueraient ensemble le nouveau Comité central, importante assemblée de cent cinquante à deux cents personnes, qui deviendrait en réalité une conférence du Parti et se réunirait six fois par an. En outre, le présidium de la Commission centrale de contrôle participerait aux travaux du Bureau politique, à la fois comme collaborateur et comme contrôleur, il veillerait au fonctionnement régulier du Comité central et du Bureau, vérifiant tous les documents, etc, sans considération de personnes, même s’il s’agissait du gensek (secrétaire général). (…)

Lénine en revient à l’institution dont il avait jadis été le promoteur, mais qui l’avait profondément déçu : l’Inspection ouvrière et paysanne, que nous désignerons sous son sigle russe par les trois lettres : R.K.I. Elle était chargée de contrôler le travail des organismes gouvernementaux et des administrations. Sous la direction de Staline, commissaire au contrôle, de mars 1919 au 25 avril 1922, c’était devenu un corps pléthorique et fortement bureaucratisé, comprenant quelque douze mille fonctionnaires, dont peu d’ouvriers : le tchinovnik réussissait très vite à coloniser les institutions destinées précisément à combattre la bureaucratie.

Trotsky avait commencé à s’en prendre au R.K.I. dès le début de 1922. Lénine alors défendait encore ce commissariat et, donc, indirectement, la personne de son chef mais, dans ses derniers textes, il le dépeint comme un foyer d’ineptie, une « affaire sans espoir » : « Il n’y a pas de commissariat plus mal organisé que le R.K.I., et il ne jouit même pas de l’ombre d’une autorité. » Ces flèches décochées à Staline à travers le commissariat dont il avait la responsabilité furent sans doute la raison pour laquelle l’article « Mieux vaut moins, mais mieux » dont la rédaction était achevée le 10 février ne parut dans la Pravda que le 4 mars. Selon Deutscher, la majorité du Bureau s’opposait à la publication ; Kouybitchev aurait même proposé d’imprimer, à l’usage du seul Lénine, un exemplaire spécial de La Pravda avec l’article en question. Mais Trotsky insista pour que l’article fût publié normalement et l’emporta finalement avec l’appui de Kaménev ou Zinoviev. (…)

Pendant les mois de janvier et février 1923, à travers cinq articles développant les idées exprimées dans les notes, les projets de Lénine devinrent un vaste programme de stratégie politique préparé en vue du prochain congrès du Parti qui devait se tenir dans quelques semaines. Lénine est poussé à en accélérer la mise au point, à la fois par la crainte de ne pouvoir assister au congrès et par le caractère urgent des réformes préconisées.

Dans le domaine pratique, trois questions retenaient particulièrement son attention.

D’abord, il voulait prendre connaissance des résultats du recensement des fonctionnaires dans les grandes villes, qui venait d’être effectué sous son impulsion. Sa grande hantise de la bureaucratie le lui fit souvent réclamer. Finalement, sa secrétaire dut lui avouer que ces documents ne pouvaient lui être fournis sans l’autorisation de Staline ; Lénine ne le savait pas. D’après le récit de Fotiéva dans ses Mémoires, cette affaire provoqua une grande mauvaise humeur chez Lénine trois jours plus tard, le 10 janvier et, un mois après, le 12 février, elle lui causa une véritable crise. Un de ses médecins, Förster, qui allait déjà lui permettre journaux et visites, mit soudainement fin à ses espoirs et interdit « l’information politique ». Comme Lénine demandait ce qu’il entendait par là, le médecin répondit : « Voilà, par exemple, vous êtes intéressé par la question du recensement des fonctionnaires soviétiques ». Cette réponse fit un tel choc à Lénine que ses lèvres en tremblèrent : que les médecins fussent au courant de tels détails et fissent de tels distinctions, voilà qui confirmait ses soupçons. Fotiéva note dans le « Journal », dans un style prudent : « Il est probable que, de surcroît, une impression se serait créée chez Lénine que ce ne sont pas les médecins qui donnaient les ordres au Comité central, mais le C.C. aux médecins. » En fait, pour Fotiéva, il ne s’agissait plus d’une simple probabilité, mais d’une véritable certitude.

Deuxième sujet de préoccupation pour Lénine : son projet de fusion du commissariat à l’Inspection ouvrière et paysanne avec la Commission centrale de contrôle, pièce maîtresse du plan de réorganisation du Comité central, et de tout le sommet de l’organigramme du Parti. (...)

Mais les principales sources d’activités et d’émotions étaient toujours l’imbroglio géorgien et la constitution de l’URSS. Ayant arrêté son opinion de principe et fait son jugement sur les personnes dans son mémorandum de fin décembre, Lénine devait agir, et agir vite, afin de réunir avant l’ouverture du congrès les pièces nécessaires pour préciser les fautes commises et le rôle exact des responsables, étant donné les mesures radicales qui devaient accabler ces derniers. (…) Lénine a trop insisté pour que Staline puisse lui refuser le dossier (de l’affaire géorgienne) sans être couvert par le Bureau politique (…) Fotéva, sans préciser davantage ses sources, rapporte un échange de messages entre Kaménev et Staline au cours de la séance du Bureau :

Kaménev : « Puisque Vladimir Ilyich insiste, je crois qu’il serait encore plus mauvais qu’on lui refuse. »

Staline : « Je n’en sais rien ; qu’il fasse comme bon lui semble. »

(…) Le Bureau passe outre et décide de faire parvenir le dossier à Lénine, sans comprendre au juste ce qu’il compte en faire. Lénine voulait tout simplement vérifier les faits par ses propres soins. Dans cette intention, il constitua une commission d’enquête privée, composée de Gorbunov, son chargé d’affaires au S.N.K. et de ses secrétaires Fotiéva et Glasser. Les premières questions que cette commission devait tirer au clair – d’autres viendront au fur et à mesure que l’étude du dossier avancera – étaient les suivantes :

« 1) Pourquoi l’ancien Comité central géorgien était-il accusé de déviationnisme ?

2) Que leur reproche-t-on comme infraction à la discipline ?

3) Pourquoi le Zakkrajkom (aux mains d’Ordjonikidzé et Dzerjinsky) est-il accusé de répression à l’égard du C.C. géorgien ?

4) Les moyens physiques de l’oppression ?

5) La ligne du C.C. du Parti communiste de russie en l’absence de Vladimir Ilyich et en sa présence.

6) Avec qui la commission est-elle entrée en relations ? A-t-elle enquêté sur les seules accusations portées contre le C.C. géorgien, ou bien également sur celles portées contre le Zakkrajkom ? (…)

Le 14 février, de nouvelles indications sont données par Lénine à la commission, qui dénotent son état d’esprit et sa résolution à ne rien laisser dans l’ombre :

« Trois éléments :

1) Il n’est pas permis de frapper quelqu’un ;

2) Des concessions sont indispensables ;

3) On ne peut pas comparer un petit Etat avec un grand

4) Est-ce que Staline savait l’incident (Ordjonikidzé a frappé un militant) ? Pourquoi n’a-t-il pas réagi ?

(…) Il donne l’ordre suivant :

« Directive de Vladimir Ilyich : faire devant Solz allusion à l’idée que Vladimir Ilyich est du côté des plus faibles. Faire comprendre à quelqu’un parmi les offensés qu’il prend leur parti. » (…) Il appela Voloditcheva vers midi le 5 mars et dicta deux lettres. La première, hautement secrète, et écrite sur un ton affectueux bien rare chez Lénine, était destinée à Trotsky et le contenu devait lui en être communiqué sur le champ. Le voici :

« Je vous prie avec insistance de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Cette affaire se trouve actuellement sous la « persécution » de Staline et de Dzerjinsky, et je ne puis pas me fier à leur impartialité ; c’est le contraire qui est vrai. Si vous consentez à entreprendre la défense, je pourrai alors être rassuré ; si vous ne consentiez pas, pour une raison quelconque, rende-moi alors le dossier, j’y verrai le signe de votre désaccord.

Avec mon meilleur salut de camarade,

Lénine. »

(…) Schématiquement, on pourrait résumer la partie la plus explicite du legs de Lénine en ces trois commandements :

1°) Donnez un coup de frein au nationalisme, particulièrement au nationalisme russe, combattez ce chauvinisme de grande puissance que tous les bras de la machine gouvernementale tendent à servir ; veillez à l’éducation internationaliste des peuples de Russie.

2°) Combattez la bureaucratie inculte, gaspilleuse et génératrice d’oppression, combattez-la à tous les échelons, y compris dans le sommet du Parti ; luttez pour une administration efficace de l’Etat.

3°) Déposez Staline.


En 1922-1923, Lénine, malgré sa grave maladie et très probablement son empoisonnement par des médecins liés à Staline, mène le combat contre ce dernier et la bureaucratie. Cela se traduit par un affrontement sur la question du monopole du commerce extérieur qui débute à la fin de 1921. Par la voix de Staline, qui pour la première fois mène ouvertement ses propres batailles contre Lénine, la bureaucratie veut pousser plus avant la NEP, ce "recul provisoire" vers le capitalisme d’Etat, jusqu’à la liaison avec l’impérialisme en supprimant ce monopole.

Lénine combat, au contraire, pour qu’on stoppe la retraite que représente la NEP. Le 11 octobre 1922, Lénine s’appuie sur Trotsky pour mener le combat contre Staline sur cette question. Staline répond le 13 octobre 1922 : "La lettre du camarade Lénine ne m’a pas fait changer d’avis quant à la justesse de la décision du plénum du comité central du 6 octobre concernant le commerce extérieur."

Le 25 novembre 1922, Lénine rend officiel qu’il approuve les thèses de Trotsky sur la NEP et propose qu’elles soient éditées en brochure par le parti.

Le 12 décembre, Lénine et Trotsky passent ensemble à l’offensive sur cette question. Le 15 décembre, Lénine écrit à Trotsky : Camarade Trotsky, je crois que nous nous sommes entendus sur tout ; je vous pris d’annoncer au plénum notre solidarité." Et dans une lettre au comité central, il écrit : "J’ai parachevé un accord avec Trotsky sur la défense de mes opinions concernant le monopole du commerce extérieur." Le 18 décembre 1922, Lénine et Trotsky gagnent la bataille au comité central.

Staline bat en retraite. Lénine s’en félicite auprès de Trotsky affirmant que ce n’est que le début de l’offensive commune mais, comme Trotsky, Lénine est sceptique sur le fait que la suite sera aussi facile. Effectivement, c’est le seul point sur lequel Staline reculera. Il a déjà plus de pouvoir que Lénine et Trotsky réunis et, bien entendu, plus que Trotsky seul quand Lénine mourra.

Lénine dit à Trotsky : "On dirait que la forteresse a été prise sans coup férir, par une simple manœuvre ; je propose de ne pas s’arrêter là et de continuer l’offensive."

Le combat suivant a lieu sur la question des nationalités et de l’union de celles-ci avec la Russie. Staline défend la fusion de la fédération par la force. Lénine l’accuse ouvertement de nationalisme grand russe. Cette question a pris un tour violent en Géorgie où les communistes géorgiens s’opposent au commissaire aux nationalités Staline. Lénine prend finalement parti de manière virulente contre Staline. A la session du 15 septembre 1922 du Comité central, il déclare : "L’unification proposée sur la base des thèses du camarade Staline doit être considérée comme prématurée." L’envoyé de Staline Orddjonikidzé en Géorgie est décrit ainsi par Lénine : "Il a admis des méthodes administratives dans cette affaire. Il n’a pas tenu compte des opinions et des droits du comité central du parti communiste de Géorgie."

Lénine s’oppose au projet de Staline dit d’"autonomisation" qui représente a contrario une intégration forcée des autres républiques et une dictature contre les peuples. Il écrit de mutlples notes et lettres et constate ainsi qu’il a beaucoup moins de poids que par le passé, y compris avec des proches comme Kamenev et Zinoviev. Dans un courrier à Kamenev, il écrit le 26 septembre 1922 : "Camarade Kamenev ! Vous avez sans doute déjà reçu de Staline la résolution de sa commission concernant l’incorporation des Républiques indépendantes à la RSFSR. (...) Staline a accepté de faire une concession, celle de remplacer le terme d’"adhésion" à la RSFSR du paragraphe 1 par "union formelle avec la RSFSR dans le cadre de l’Union des Républiques soviétiques d’Europe et d’Asie. J’espère que le sens de cette concession est clair : nous nous reconnaissons égaux en droit avec la RSS d’Ukraine et entrons avec elle sur un pied d’égalité dans la nouvelle union."

Staline n’est pas caractérisé par Lénine de manière plus obligeante dans cette affaire : "Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux. (...) Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ? (...) Il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe."

Lénine fut finalement contraint d’écrire aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 :

"Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev ).

Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur."

Lénine.

Le jour précédent, il avait dicté pour moi la note suivante :

"Cher camarade Trotsky, Je vous demande instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Elle est maintenant « poursuivie » par Staline et Dzerjinsky, de sorte que je ne peux pas compter sur leur impartialité. En vérité, c’est tout le contraire ! Si vous acceptez de vous charger de cette défense, je serai tranquille. Si pour quelque raison, vous n’acceptiez pas, veuillez me retourner le dossier. Je considérerai cela comme la marque de votre désaccord. Avec mes meilleurs saluts de camarade."

Lénine.

Lénine envoya ensuite deux de ses secrétaires personnelles, Glasser et Fotiéva, porter à Trotsky une note dans laquelle il lui demandait, entre autres de suivre la question géorgienne au douzième congrès du Parti qui allait se réunir. Glasser ajouta : « Quand Vladimir Ilitch a lu notre correspondance avec vous, son front s’est éclairé. Eh bien ! maintenant c’est une autre affaire ! Et il m’a chargé de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa « bombe » pour le douzième congrès. » Kaménev m’avait informé que Lénine venait justement d’écrire une lettre par laquelle il rompait toutes relations de camarade avec Staline, de sorte que je suggérai que, puisque Kaménev devait partir ce jour même pour la Géorgie pour assister à une conférence du Parti, il pourrait être bon de lui montrer la lettre sur la question nationale afin qu’il soit en mesure de faire tout le nécessaire. Fotiéva répondit : « Je ne sais pas. Vladimir Ilitch ne m’a pas chargée de communiquer la lettre au camarade Kaménev, mais je puis le lui demander. » Quelques minutes plus tard, elle revenait et dit : « Absolument pas. Lénine dit que Kaménev montrerait la lettre à Staline, qui chercherait alors à conclure un compromis pourri afin de nous duper plus tard. - Ainsi donc, les choses sont allées si loin que Lénine n’estime plus possible de conclure compromis avec Staline même sur une ligne juste ? Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline ; il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le Parti. Il prépare une bombe. »

Lénine dans un courrier à L. B. Kaménev sur "la lutte contre le chauvinisme de grande puissance" :

"Camarade Kaménev, je déclare une guerre à mort au chauvinisme de grande puissance. Aussitôt que je serai délivré de ma maudite dent, je dévorerai avec toutes mes dents saines.

Il faut absolument insister pour que le C.E.C. fédéral soit présidé à tour de rôle par

un Russe

un Ukrainien

un Géorgien, etc.

Absolument ! "

Lénine dans "La question des nationalités ou de l’autonomie", s’opposant à la résolution de Staline sur l’autonomie :

"On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ? Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu’au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l’avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait.

Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s’occupant spécialement de la psychologie nationale, de l’éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n’avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux."

On a l’échange de notes entre Staline et Kaménev que Staline courtise à cette époque :

Kaménev : "Ilich (Lénine) part en guerre pour défendre l’indépendance."

Staline : "Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine."

Le 27 septembre 1922, Staline répond point par point aux propositions de Lénine, en les contredisant vertement :

"Paragraphe 2 : la modification apportée par Lénine (...) est à mon avis inacceptable. (...)

"Paragraphe 4 : le camarade Lénine s’est à mon avis "un peu trop pressé". (réponse à Lénine qui accusait Staline de s’être un peu trop pressé).

"Paragraphe 5 : la modification demandée par Lénine est à mon avis superflue."

Il ne s’agit pas de divergences sur des paragraphes ni même de simples divergences tactiques mais d’opposition de fond entre des conceptions diamétralement opposées du sens même de la révolution.

Tandis que la démarche de Staline était foncièrement étatiste et bureaucratique - renforcement de l’appareil, centralisation de l’Etat, unification administrative - Lénine était avant tout préoccupé de la portée internationale de la politique soviétique : « Le préjudice que peut causer à notre Etat l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résultera pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. » Rien ne serait aussi dangereux pour la révolution mondiale que « de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme’".

Au nationalisme d’Etat de Staline dans lequel le prolétariat international est tout au plus une monnaie d’échange diplomatique s’oppose la conception révolutionnaire internationaliste de Lénine et Trotsky.

Lénine déclarait :"La révolution russe n’est qu’un détachement de l’armée socialiste mondiale, et le succès et le triomphe de la révolution que nous avons accomplie dépendent de l’action de cette armée. C’est un fait que personne parmi nous n’oublie (...). Le prolétariat russe a conscience de son isolement révolutionnaire, et il voit clairement que sa victoire a pour condition indispensable et prémisse fondamentale, l’intervention unie des ouvriers du monde entier." ("Rapport à la Conférence des comités d’usines de la province de Moscou", 23 juillet 1918).

Le combat de Lénine s’oppose non seulement aux méthodes et aux objectifs politiques de Staline mais à toute la bureaucratie qu’il dirige au niveau de l’Etat et du parti. Lénine écrit dans son article "Mieux vaut moins mais mieux" publié (malgré des tentatives bureaucratiques de le jeter à la poubelle) dans "La Pravda" du 4 mars 1923 : "Les choses vont si mal avec notre appareil d’Etat, pour ne pas dire qu’elles sont détestables, qu’il nous faut d’abord réfléchir sérieusement à la façon de combattre ses défauts. Le plus nuisible serait de croire que nous avons les éléments pour édifier un appareil vraiment neuf, et qui mérite véritablement le nom d’appareil socialiste, soviétique, etc. Non, cet appareil, nous ne l’avons pour ainsi dire pas."

Et Lénine rajoute : ’"Voilà cinq ans que nous nous évertuons à perfectionner notre appareil d’Etat. mais ce n’a été qu’une agitation vaine qui, durant ces cinq ans, nous a montré simplement qu’elle était inefficace, ou même inutile, voire nuisible. Cette vaine agitation nous donnait une apparence de travail ; en réalité, elle encrassait nos institutions et nos cerveaux."

Le 4 mars 1923, dans ce même article, Lénine mène le combat contre Staline, en tant que chef de l’Inspection ouvrière et paysanne, la bureaucratie étant celle qui en réclame toujours plus en quantité : "Parlons net. le commissariat du peuple de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas à l’heure actuelle d’une ombre de prestige. Tout le monde sait qu’il n’est point d’institutions plus mal organisée que celles relevant de notre Inspection ouvrière et paysanne, et que, dans les circonstances actuelles, on ne peut rien exiger de ce commissariat. (...) A quoi bon fonder un commissariat du peuple où le travail se ferait tant bien que mal, qui derechef, n’inspirerait pas la moindre confiance ?"

Trotsky rapporte dans "Ma vie" : "Lénine m’avait demandé d’aller le voir dans sa chambre au Kremlin. Il avait constaté, à son retour au travail, une croissance monstrueuse du bureaucratisme dans notre appareil soviétique ; il était urgent de l’enrayer. Il suggérait la création d’une commission spéciale du Comité central et me demandait d’y participer activement. Je répondis : « Vladimir Ilitch, je suis convaincu que, dans la lutte contre le bureaucratisme de l’appareil soviétique, nous ne devons pas perdre de vue le phénomène général qui domine la situation : une sélection spéciale de fonctionnaires et de spécialistes, de membres du Parti et d’hommes hors parti, au Centre et dans les provinces, même dans les bureaux locaux du Parti, est faite sur la base de la loyauté envers certaines personnalités dominantes du Parti et certains groupes à l’intérieur du Comité central lui-même. Chaque fois que vous attaquez un petit secrétaire, vous tombez sur un dirigeant important du Parti... Je ne pourrais donc pas, dans les circonstances présentes, travailler avec la commission dont vous parlez. »

Lénine se montra préoccupé pour un moment et - je cite ses paroles littéralement - me dit : « En d’autres termes, je vous propose une campagne contre le bureaucratisme de l’appareil soviétique et vous me proposez de l’étendre en y ajoutant le bureaucratisme du Bureau d’organisation du Parti ? »

Je me mis à rire, tellement la remarque était pour moi inattendue : « Mettons qu’il en soit ainsi. »

« Eh bien ! alors, reprit Lénine, je vous propose un bloc.

Il est toujours agréable de faire un bloc avec un brave homme, dis-je. »

Nous convînmes que Lénine se chargerait de la proposition tendant à créer cette commission du Comité central qui devrait engager la bataille contre le bureaucratisme « en général », et dans le Bureau d’organisation en particulier. Nous nous séparâmes là-dessus. Deux semaines passèrent. La santé de Lénine empira. C’est alors que ses secrétaires m’apportèrent ses notes et sa lettre sur la question nationale. Puis, pendant des mois, il fut paralysé par l’artériosclérose, et rien ne pouvait être fait concernant notre bloc contre le bureaucratisme du Parti. Il est évident que le plan de Lénine était dirigé avant tout contre Staline, bien que son nom ne fût pas mentionné ; cela correspondait à la démarche de la pensée et des préoccupations que Lénine formula explicitement dans son Testament. Si, à cette époque, Staline tenait dans ses mains la commission centrale de contrôle, le Bureau d’organisation et le secrétariat du Parti, Zinoviev avait la majorité au Bureau politique et au Comité central, ce qui contribuait à lui assurer la première place dans le triumvirat. La lutte entre lui et Staline, dissimulée mais cependant fort vive, avait pour objet la conquête de la majorité au congrès du Parti. Zinoviev contrôlait complètement l’organisation de Pétrograd, et son partenaire Kaménev celle de Moscou. Les deux centres les plus importants du Parti n’avaient donc besoin que de l’appui de quelques autres pour obtenir la majorité au congrès. Cette majorité était nécessaire pour l’élection d’un Comité central et la ratification de résolutions favorables à Zinoviev. Mais celui-ci échoua à obtenir une majorité ; la plupart des organisations du Parti en dehors de Pétrograd et de Moscou restèrent sous la solide emprise du secrétaire général."

Trotsky rapporte :

"Le 5 mars, Lénine dicte un billet à mon adresse :

« Cher camarade Trotsky, je vous prie très instamment de vous charger de défendre la cause géorgienne au comité central du parti. Cette affaire est actuellement l’objet des « poursuites » de Staline et de Dzerjinsky et je ne puis me fier à leur impartialité. Même, c’est bien le contraire. Si vous consentiez à prendre la défense de cette cause, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison ou pour une autre, vous n’acceptez pas, renvoyez-moi tout le dossier. J’en conclurai que cela ne vous convient pas. Avec mes meilleures salutations de camarade. Lénine. »

Mais pourquoi la question avait-elle pris tant d’acuité ? demandai-je. Il se trouva que Staline avait encore trompé la confiance de Lénine : pour se ménager un appui en Géorgie il avait organisé, à l’insu de Lénine et de tout le comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans le soutien de Dzerjinsky, un coup d’Etat contre les meilleurs éléments du parti, en alléguant mensongèrement l’autorité du comité central. Profitant de ce que Lénine malade ne pouvait avoir d’entrevues avec les camarades, Staline essayait de l’entourer de fausses informations.

Lénine avait chargé son secrétariat de réunir un dossier complet sur la question géorgienne et était résolu à se prononcer ouvertement. Il est difficile de dire ce qui l’avait le plus ému de la déloyauté de Staline ou de sa politique brutalement bureaucratique dans la question nationale. Probablement, la combinaison de l’une et de l’autre. Lénine se préparait à la lutte, mais il craignait de ne pouvoir parler lui-même au congrès, et cela le tourmentait.

— Si l’on s’entendait avec Zinoviev et Kaménev ? lui suggèrent ses secrétaires.

Mais Lénine fait un geste de contrariété. Il prévoit nettement que, dans le cas où il devrait abandonner le travail, Zinoviev et Kaménev constitueront avec Staline une « troïka » contre moi et que, par conséquent, ils le trahiront.

— Mais ne savez-vous pas ce que pense Trotsky de la question géorgienne ? demande Lénine.

— Trotsky au plenum [Assemblée plénière du comité central. —N.d.T.] s’est prononcé tout à fait dans votre esprit, répond Glasser qui avait été secrétaire au plenum.

— Vous ne vous trompez pas ?

— Non, Trotsky a accusé Ordjonikidzé, Vorochilov et Kalinine de ne pas comprendre la question nationale.

— Vérifiez cela encore une fois ! réclame Lénine.

Le lendemain, Glasser me remet à la séance du comité central qui se tenait dans mon logement, un billet où elle a résumé mon discours de la veille et elle termine par cette question :

— Vous ai-je bien compris ?

— Pourquoi avez-vous besoin de ça ? demandai-je.

— Pour Vladimir Ilitch, répond Glasser.

— Le résumé est juste.

Cependant, Staline suivait avec inquiétude nos échanges de billets. Mais, à ce moment-là, je ne devinais pas encore de quoi il s’agissait...

Glasser me communiqua ensuite ceci :

« Quand Vladimir Ilitch a lu les papiers que nous avions échangés, son front s’est éclairé : —Eh bien, maintenant, c’est une autre affaire ! —Et il m’a chargée de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa bombe pour le XIIe congrès. »

Les intentions de Lénine étaient dès lors parfaitement claires pour moi : prenant exemple de la politique de Staline, il voulait dénoncer devant le parti, et sans rien ménager, le péril d’une dégénérescence bureaucratique de la dictature." (Trotsky dans "Ma Vie")

En 1923, Lénine s’attaque ensuite à Staline en tant que secrétaire général du parti et propose de le démettre dans une note au parti appelée son Testament : Le camarade Staline, en devenant secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir immense, mais je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence." Puis il rajoutait : "Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les rapports entre nous, communistes, devient intolérable dans les fonctions de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de lui par sa supériorité. (...)"

Trotsky rapporte :

"Lénine ne préparait plus seulement l’élimination de Staline du poste de secrétaire général ; il voulait le disqualifier devant le parti. Sur la question du monopole du commerce extérieur, sur la question nationale, sur la question du régime intérieur au parti, sur l’inspection ouvrière et paysanne et sur la commission de contrôle, Lénine, systématiquement et avec persévérance, vise à porter, au XIIe congrès, dans la personne de Staline, le coup le plus terrible au bureaucratisme, à la solidarité de complices des fonctionnaires, aux abus de pouvoir, à l’arbitraire et à la brutalité."

Mais sa mort met fin au combat et Trotsky, seul, n’a pas le même poids et est trop isolé dans le parti pour pouvoir poursuivre le combat intérieur de la même manière dans le parti. Il va finalement fonder avec l’essentiel de l’ancienne avant-garde révolutionnaire l’opposition de gauche qui sera battue par des manoeuvres et des assassinats...

Nous avons rapporté ces quelques affrontements entre ces trois personnes. Cela ne signifie pas que nous estimions la révolution prolétarienne à la mesure de quelques personnalités.

Bien au contraire, nous pensons que ces personnalités, aussi éminentes que soient les deux premières et aussi sombre que soit la troisième, n’ont pas inventé les conditions de la révolution ni de la contre-révolution. Elles n’ont fait que les exprimer. Et Staline a aussi bien exprimé les conditions de l’isolement de la révolution russe et de son recul que Lénine et Trotsky, en leur temps, avaient exprimé, le plus consciemment et scientifiquement possible, les conditions de la montée révolutionnaire du prolétariat en Russie et dans le monde en 1917-1919. L’échec, dans les conditions de l’arriération de la Russie révolutionnaire et de son isolement n’a rien d’étonnant. La dictature bureaucratique n’est étonnante que dans le sens où l’on s’attendait, si la révolution ne réussissait pas à renverser l’impérialisme, à voir la bourgeoisie impérialiste revenir en force en Russie, ce dont elle n’a pas eu la force. Du coup, la bureaucratie est restée curieusement très longtemps au pouvoir et a pu survivre alors qu’elle ne représentait nullement au société pérenne et ayant un sens de classe bien établi. Non pas qu’une société ne puisse pas vivre dans des contradictions éclatantes mais parce qu’une caste parasitaire n’est pas une classe ayant une racine historique dans le processus de développement économico-social. Le maintien en place sur une longue durée de la bureaucratie stalinienne a été une épine dans le pied du prolétariat alors qu’elle est surtout le témoignage que la bourgeoisie a été incapable durant de longues années de se passer de sa béquille stalinienne.

Il ne s’agit pas pour nous seulement de réhabiliter la révolution russe ou quelques personnalités .En termes de perspectives, il est politiquement indispensable de savoir distinguer entre la conception stalinienne et la conception révolutionnaire marxiste. La première mise sur l’étatisme, la dictature de l’appareil soi-disant au dessus des classes, le développement économique national, le socialisme dans un seul pays, le parti unique, avec une direction indiscutable, incontestable, et en l’absence totale de toute confiance dans les capacités autonomes des masses. Le marxisme - et du coup le bolchevisme de Lénine et de Trotsky - sont aux antipodes de telles conceptions : internationalisme, débat fraternel entre militants révolutionnaires, confiance dans les capacités historiques des masses, expression politique des aspirations de ces masses, démocratie vis-à-vis d’elles dans la lutte et après la prise du pouvoir, démocratie au sein du parti, etc... sont à l’opposé du stalinisme.

Les courants staliniens ou maoïstes - ou même les courants dits trotskystes - qui ont soutenu ou soutiennent la conception stalinienne de la lutte, du parti et de l’Etat ouvrier ou qui, déçus par la défaite de la révolution russe, renoncent à ses objectifs, ne peuvent mener la lutte révolutionnaire de demain qu’à de cinglantes défaites.

C’est en cela que cette question n’est pas un simple rectificatif intéressant les historiens mais une question politique d’actualité brûlante...


Les photos représentant ensemble Lénine et Trotsky, les deux principaux dirigeants de la révolution russe, ont été systématiquement effacées par le stalinisme qui a réécrit à son avantage et mensongèrement toute l’histoire de la révolution et du parti.

Photos revues et corrigées par les staliniens comme celles-ci et comme toute l’histoire de la révolution et du parti bolchevik :

Éliminées, les personnalités le sont également des photos :

Faute de photos prouvant que Staline serait le digne continuateur de Lénine, on fait des dessins pour faire croire au rôle indispensable de celui qui allait se nommer lui-même "le petit père du peuple" :

Staline a même éliminé physiquement tout le comité central du parti bolchevik d’Octobre 1917 !!!

Pour finalement s’unir à l’impérialisme, y compris aux nazis...

Avant même de parler du combat remarquable mené par Lénine et Trotsky et de son importance, il convient de rappeler que celui-ci n’a pu porter ses fruits en 1917-18 que grâce à la montée révolutionnaire des masses prolétariennes en Russie et en Europe. Avant de rappeler le caractère fort peu remarquable de Staline, il faut rappeler que son rôle n’en découle nullement mais seulement de la défaite des masses prolétariennes en Europe du fait de la trahison de la social-démocratie et de l’isolement de la Russie des soviets ainsi que de son arriération et de la violence de la guerre civile que toutes les bourgeoisies du monde lui ont livré. Staline a fleuri sur le bourbier des défaites à l’opposé de Lénine et Trotsky qui n’ont pu gagner qu’à la faveur d’une poussée de la conscience et de l’activité de millions de prolétaires. C’est la première opposition mais non la seule. Lénine et Trotsky ne voyaient d’issue que dans la révolution mondiale et Staline dans la construction nationale. Lénine et Trotsky étaient pour la dictature du prolétariat, cet Etat dépérissant où les masses exercent directement le pouvoir, Staline voyait le socialisme dans la dictature des appareils. Lénine et Trotsky considéraient le parti révolutionnaire comme une libre organisation de militants engagés aux côtés de leur classe et débattant librement de l’issue de la lutte. Ils ont d’ailleurs maintes fois débattu vivement entre eux. Staline voyait son action en sous-main dans le contrôle des appareils... Mais, encore une fois, les particularités de Staline n’ont eu d’importance que lors du recul du prolétariat suite à la défaite. En termes de perspectives, Lénine et Trotsky n’ont jamais confondu socialisme et étatisme ni prolétariat et nationalisme. C’est essentiel pour comprendre la révolution russe et encore plus essentiel pour préparer la révolution de demain.

Staline n’a pas fait que représenter les aspirations des bureaucrates de l’Etat, des soviets et du parti ; il n’a pas fait qu’assassiner tout le comité central bolchevik (y compris Trotsky et probablement d’empoisonner Lénine), il a assassiné la direction révolutionnaire dans le monde, trahi les révolutions notamment en Allemagne, en Espagne et en Chine et, surtout, discrédité la révolution socialiste pour longtemps. Mais l’idéal révolutionnaire communiste n’a cependant rien à voir avec les prétendues idées des staliniens : elles y ont toujours été diamétralement opposées.

Victor Serge écrit dans "De Lénine à Staline : "Lénine était mort – le 21 janvier 1924 – hanté par cette inquiétude exprimée dans ses derniers écrits : « Le gouvernail, se demandait-il, ne nous échappe-t-il pas des mains ? ». Malade, il avait employé toutes ses dernières forces à chercher des armes contre le pire mal et le plus immédiat : l’encrassement bureaucratique du parti. Déjà les bureaux se substituaient au parti ; l’ouvrier, le militant n’y avaient plus guère le droit à la parole. On sentait venir la toute puissance des fonctionnaires. Peu de temps avant sa mort, Lénine avait proposé à Trotski – hostile au système bureaucratique – une action commune pour la démocratisation du parti. Au secrétariat général, le géorgien Staline, obscur pendant la guerre civile, devenait de plus en plus influent en profitant de ses fonctions techniques pour peupler les services de ses créatures. C’est lui qui se heurta à Lénine défaillant. (…) Il fallait prévoir et réagir, il était encore temps. Trois solutions : 1°) démocratiser le parti, pour que l’influence réelle des ouvriers et des révolutionnaires pût se faire sentir et aérer les bureaux de l’Etat ; c’était la condition évidente du succès de toutes les mesures économiques ; 2°) Adopter un plan d’industrialisation et réoutiller sensiblement l’industrie en quelques années. 3°) Pour trouver les ressources nécessaires à l’industrialisation, obliger les paysans cossus à livrer leur blé à l’Etat. Da façon générale, limiter l’enrichissement des privilégiés, combattre la spéculation, restreindre le pouvoir des fonctionnaires.

Tel devait être le programme de l’opposition dans le parti. De là son mot d’ordre « Contre le mercanti, le paysan cossu et le bureaucrate ! »

Dès 1923, l’opposition avait trouvé un leader en Trotski. Le système bureaucratique commençait à s’incarner en Staline.

Dès 1923, une campagne d’agitation d’une violence sans borne se poursuivait, pour cette raison, contre Trotski, dénoncé en toutes circonstances comme l’anti-Lénine, le mauvais génie du parti, l’ennemi de la tradition bolchevik, l’ennemi des paysans. Ses anciens désaccords avec Lénine, datant de 1904 à 1915, exploités par ordre par des polémistes à tout faire, permirent de forger sous le nom de trotskisme toute une idéologie déformée à souhait dont on fit l’hérésie la plus criminelle. (…) Au début, l’organisateur de l’Armée Rouge, que La Pravda appelait peu de mois auparavant « l’organisateur de la victoire », demeuré président du conseil suprême de la Guerre, jouit d’une telle popularité dans l’armée et le pays qu’il pourrait, en escomptant le succès, tenter un coup de force. Mais ce serait, le lendemain, substituer au régime des bureaux, celui des militaires, et engager la révolution socialiste dans la voie suivie jusqu’ici par les révolutions bourgeoises. Or, il ne s’agit pas de jouer les Bonaparte, même avec les meilleures intentions du monde, mais d’empêcher, au contraire, le bonapartisme. Ce n’est pas par un pronunciamiento que l’opposition tentera d’imposer sa politique de renouvellement intérieur de la révolution, mais selon les méthodes socialistes de toujours, par l’appel aux travailleurs. Trotski quitte ses postes de commandement, se laisse limoger sans résistance, reprend sa place dans le rang et sa lutte continue. Tout dépend, selon lui, de la révolution mondiale…. »

De Lénine à Staline, tout a changé.

Les buts : de la révolution socialiste internationale au socialisme dans un seul pays.

Le système politique : de la démocratie ouvrière des Soviets, voulue et affirmée dès le début de la révolution, à la dictature du secrétariat général, des fonctionnaires, de la Sûreté (Guépéou).

Le parti : de l’organisation librement disciplinée, pensante et vivante, des révolutionnaires marxistes à la hiérarchie des bureaux, intéressée et soumise à l’obéissance passive.

La troisième internationale : de la formation de propagande et de combat des grandes années au servilisme manœuvrier des Comités centraux nommés pour tout approuver sans haut-le-cœur ni vergogne.

Les défaites : de l’héroïsme des défaites d’Allemagne et de Hongrie où sont morts Gustave Landauer, Léviné, Liebnecht, Rosa Luxemburg, Ioguichés, Otto Corvin, aux navrants dessous de la commune de Canton (une manœuvre de Staline).

Les dirigeants : les plus grands des combattants d’Octobre partent pour l’exil ou la prison.

L’idéologie : Lénine disait : « Nous assisterons au dépérissement progressif de l’Etat, et l’Etat des Soviets ne sera pas un etat comme les autres, d’ailleurs, mais une vaste commune de travailleurs. » Staline va faire proclamer que « nous nous acheminons vers l’abolition de l’etat par l’affermissement de l’Etat » (sic). La condition des travailleurs : l’égalitarisme, la société soviétique passera à la formation d’une minorité privilégiée, de plus en plus privilégiée, vis-à-vis des masses déshéritées et privées de droits.

La moralité : de la grande honnêteté austère, et parfois implacable, du bolchevimse d’autrefois, nous en arrivons, peu à peu, à la foruberie sans nom.

Tout a changé.

Le mensonge de la prétendue construction du socialisme dans un seul pays ne vient pas de Lénine ni de Trotsky

Barta écrivait :

"Dans la pensée de Lénine et de Trotsky, les principaux organisateurs de la nouvelle Internationale, on ne pouvait mener cette action révolutionnaire des masses sans avoir un programme international qui corresponde au caractère de l’époque impérialiste, c’est-à-dire l’époque où le capital financier dirige l’économie et la politique mondiales. A ce programme international correspond d’autre part nécessairement une organisation internationale des différents partis politiques du prolétariat, une sorte d’Etat-major international des masses en lutte sur l’ensemble du terrain mondial.

A l’époque impérialiste, infiniment plus qu’à l’époque du capitalisme industriel du XIXème siècle, aucun parti prolétarien ne peut établir son programme en se basant seulement ou principalement sur les conditions et les tendances de l’évolution de son pays. Au contraire "le sens dans lequel se dirige le prolétariat au point de vue national doit se déduire et ne peut se déduire que de la direction prise dans le domaine international et non pas vice-versa" (Trotsky). C’est en cela d’ailleurs que consiste la différence fondamentale qui sépare l’internationalisme communiste de toutes les autres tendances du mouvement ouvrier.

Et cependant, devant l’isolement de la révolution russe, consécutive aux défaites successives du prolétariat mondial entre 1917 et 1923, devant la fatigue des ouvriers russes et la stabilisation éphémère du capitalisme, la direction stalinienne de la IIIème Internationale substitua après la mort de Lénine, vers la fin de 1924, à son programme jusqu’alors entièrement basé sur la révolution internationale, une théorie "consolatrice", celle du "socialisme dans un seul pays". Mais en fait il s’agissait d’une orientation politique nouvelle, dont il faut chercher les racines dans une conception social-patriotique du rôle de l’URSS dans la révolution mondiale. En 1924, quand Staline lança pour la première fois cette formule, devenue depuis la base de toute sa politique intérieure et extérieure, les conditions objectives ne permettaient pas encore à la grande masse de militants révolutionnaires du monde d’apprécier toutes les conséquences inévitables d’une telle orientation. Et l’opposition soulevée par Trotsky au sein de la IIIème Internationale contre le "socialisme dans un seul pays" n’a paru alors qu’une injustifiable tentative de scission et de discorde, trop "théorique" pour avoir un résultat pratique appréciable. Mais Trotsky, qui était capable de manier le marxisme non pas comme une doctrine empirique de "manœuvres" et de "combines" politiques, mais comme une science, avait vu parfaitement juste.

La théorie du "socialisme dans un seul pays" était la négation de toute action et de toute organisation internationales du prolétariat. Elle ne pouvait nécessairement aboutir qu’à la liquidation du mouvement international. Qu’on compare après 25 ans ce qu’écrivait Trotsky en 1928 sur la signification réelle de la théorie stalinienne du "socialisme dans un seul pays" avec la dissolution récente de la IIIème Internationale survenue le 16 mai 1943 en pleine guerre impérialiste, à la veille de sa phase décisive, au moment où des millions d’ouvriers, de paysans, d’exploités et d’opprimés sur toute la planète gardent encore un suprême espoir : la délivrance de la barbarie impérialiste par la révolution mondiale.

"Le marxisme a toujours enseigné aux ouvriers, que même la lutte pour les salaires et la limitation de la journée de travail ne peut avoir de succès que si elle est menée en tant que lutte internationale. Et voilà qu’à présent, tout d’un coup, il se trouve que l’idéal de la société socialiste peut être réalisé par les seules forces d’une nation. C’est un coup mortel porté à l’Internationale. La conviction inébranlable que le but fondamental de classe ne peut pas être atteint, encore bien moins que les objectifs partiels, par des moyens nationaux ou dans le cadre d’une nation, constitue la moelle de l’internationalisme révolutionnaire. Si l’on peut arriver au but final à l’intérieur des frontières nationales par les efforts du prolétariat d’une nation, alors l’épine dorsale de l’internationalisme est brisée. ...Le Parti Communiste de n’importe quel pays capitaliste, après s’être pénétré de l’idée qu’il y a au sein de son Etat toutes les prémices "nécessaires et suffisantes" pour construire par ses propres forces "la société socialiste intégrale", ne se distinguera au fond en rien de la social-démocratie révolutionnaire, qui elle non plus n’avait pas commencé par Noske mais qui a définitivement trébuché sur cette question le 4 août 1914"."


LENINE

"Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant‑garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant‑garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non‑communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste."

Lénine dans "Le matérialisme militant"

"Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence."

Lénine dans son "Testament"

4 janvier 1923

Post-scriptum de Lénine :

"Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité - c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour prévenir une scission, et du point de vue des rapports entre Staline et Trotsky que j’ai examinés plus haut, ce n’est pas une bagatelle, à moins que ce ne soit une bagatelle pouvant acquérir une signification décisive."

Lénine contre les manœuvres nationalistes grand-russes de Staline, notamment en Géorgie :

Lénine dans "Discours au onzième congrès du parti bolchevik de mars-avril 1922 :

"Vous, communistes, vous, ouvriers, vous, partie consciente du prolétariat, qui vous êtes chargés de gouverner l’Etat, saurez- vous faire en sorte que l’Etat, dont vous avez assumé la charge, fonctionne comme vous l’entendez ? Nous avons vécu une année, l’Etat est entre nos mains ; eh bien, sur le plan de la nouvelle politique économique, a-t-il fonctionné comme nous l’entendions ? Non. Nous ne voulons pas l’avouer : l’Etat n’a pas fonctionné comme nous l’entendions. Et comment a-t-il fonctionné ? La voiture n’obéit pas : un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue ; elle va où la pousse une autre force - force illégale, force illicite, force venant d’on ne sait où -, où la poussent les spéculateurs, ou peut-être les capitalistes privés, ou peut-être les uns et les autres, - mais la voiture ne roule pas tout à fait, et, bien souvent, pas du tout comme se l’imagine celui qui est au volant. (...) Et il faut poser nettement cette question : qu’est-ce qui fait notre force et qu’est-ce qui nous manque ? Le pouvoir politique, nous en avons autant qu’il faut. Il ne se trouvera probablement personne ici pour dire qu’à l’endroit de telle ou telle question pratique, dans telle ou telle institution, les communistes, le Parti communiste n’ont pas suffisamment de pouvoir. Il y a des gens qui ont constamment cette pensée en tête, mais ce sont des gens tournés désespérément vers le passé, qui ne comprennent pas qu’il faut se tourner vers l’avenir. La force économique essentielle est entre nos mains. Toutes les grandes entreprises clés, les chemins de fer, etc., sont entre nos mains. Le bail, si largement qu’il soit pratiqué en certains lieux, ne joue, dans l’ensemble, qu’un rôle minime. C’est, dans l’ensemble, une part tout à fait insignifiante. La force économique dont dispose l’Etat prolétarien de Russie est tout à fait suffisante pour assurer le passage au communisme. Qu’est-ce donc qui manque ? C’est clair : ce qui manque, c’est la culture chez les communistes dirigeants. De fait, si nous considérons Moscou - 4700 communistes responsables - et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu’on puisse dire que les communistes mènent. A dire vrai ce ne sont pas eux qui mènent. C’est eux qui sont menés. Il s’est passé là quelque chose de pareil à ce qu’on nous racontait dans notre enfance, aux leçons d’histoire. Il arrive, nous enseignait-on, qu’un peuple en subjugue un autre, et alors le peuple qui a subjugué est un peuple conquérant, et celui qui a été subjugué est un peuple vaincu. Voilà qui est simple et compréhensible pour chacun. Mais qu’advient-il de la culture de ces peuples ? Cela n’est pas si simple. Si le peuple conquérant est plus cultivé que le peuple vaincu, il lui impose sa culture. Dans le cas contraire, il arrive que c’est le vaincu qui impose sa culture au conquérant. Ne s’est-il pas produit quelque chose de pareil dans la capitale de la R.S.F.S.R. et n’est-il pas arrivé ici que 4700 communistes (presque toute une division, et des meilleurs) ont été soumis à une culture étrangère ? Il est vrai qu’on pourrait, ici, avoir l’impression d’un niveau culturel élevé chez les vaincus. Erreur. Leur culture est misérable, insignifiante. Mais, tout de même, elle est supérieure à la nôtre. Si piètre, si misérable qu’elle soit, elle surpasse celle de nos communistes responsables, parce que ceux-ci ne savent pas suffisamment diriger. Les communistes qui se mettent à la tête des institutions - parfois des saboteurs les y poussent habilement, à dessein, pour se faire une enseigne -, se trouvent souvent dupés. Aveu très désagréable. Ou, tout au moins, pas très agréable. Mais il faut le faire, me semble-t-il, car c’est là, à présent, le nœud de la question. C’est à cela que se ramène, selon moi, la leçon politique de l’année, et c’est sous ce signe que la lutte se déroulera en 1922.

Les communistes responsables de la R.S.F.S.R. et du Parti communiste de Russie sauront-ils comprendre qu’ils ne savent pas diriger ? Qu’ils s’imaginent mener les autres, alors qu’en réalité c’est eux qu’on mène ? S’ils arrivent à le comprendre, ils apprendront certainement à diriger, car c’est possible. Mais, pour cela, il faut étudier, or, chez nous, on n’étudie pas. On lance à tour de bras ordres et décrets, et le résultat n’est pas du tout celui que l’on souhaite. (...)

Bâtir la société communiste par les mains des communistes est une idée puérile s’il en fut. Les communistes sont une goutte dans l’océan, une goutte dans l’océan populaire. Ils ne sauront conduire le peuple dans leur voie qu’à la condition de la tracer d’une façon juste non pas seulement du point de vue de l’orientation historique mondiale. "

En 1922-23, Lénine saisit toutes les occasions d’indiquer aux militants et aux travailleurs son estime profonde pour Trotsky.

Par exemple, dans « le matérialisme militant », il affirme :

« En ce qui concerne les objectifs généraux de la revue Pod Znaméniem Marxisma (Sous la bannière du marxisme) , le camarade Trotski a déjà dit l’essentiel dans le n° 1 2, et il l’a dit parfaitement. Je voudrais m’arrêter à quelques questions qui définissent de plus près le contenu et le programme du travail préconisé par la rédaction de la revue dans sa note d’introduction au n° 1 2. La note déclare que ceux qui se sont groupés autour de la revue Sous la bannière du marxisme ne sont pas tous des communistes, mais que tous sont des matérialistes conséquents. Je pense que cette union des communistes avec les non communistes est absolument nécessaire et qu’elle définit exactement les tâches de la revue. Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste. »

Ou encore au onzième congrès du parti bolchevik – Conclusions par Lénine du rapport politique du comité central du PC (b) le 28 mars 1922 (c’est sa dernière intervention à un congrès) :

« Mille fois plus difficile est la situation où l’on a affaire à un adversaire qui se trouve dans la vie quotidienne de notre économie. Les débats qui se sont engagés jusqu’à maintenant dans la presse à propos du capitalisme d’Etat peuvent, dans le meilleur des cas, prendre place dans un manuel d’histoire. Je ne nie nullement l’utilité des manuels, et j’ai écrit récemment qu’il vaudrait mieux que nos auteurs consacrent un peu moins d’attention aux journaux et au bavardage politique, et écrivent des manuels, ce que beaucoup pourraient faire d’une façon excellente, y compris le camarade Larine. Ses qualités seraient extrêmement utiles dans ce domaine. De cette façon serait remplie chez nous la tâche sur laquelle le camarade Trotski a bien mis l’accent lorsqu’il a déclaré que la chose essentielle, actuellement, c’est l’éducation de la jeune génération, mais que nous n’avons rien pour l’éduquer. En effet, dans quoi apprend-elle les sciences sociales ? Dans la vieille friperie bourgeoise. C’est une honte ! Et cela, alors que nous avons des centaines d’auteurs marxistes qui peuvent nous donner des manuels sur toutes les questions sociales, mais qui ne le font pas parce qu’ils sont occupés à autre chose et ne s’orientent pas dans cette direction. (…) Le camarade Trotski a parlé de la portée de la brochure de la camarade Kollontaï. (…) Je me souviens que, dans son article à propos de l’anniversaire de l’Armée Rouge, le camarade Trotski a dit : « Une année d’étude ». Ce mot d’ordre est également juste pour le Parti et pour la classe ouvrière. Durant cette période, nous avons promu nombre de héros qui ont raffermi indéniablement le tournant opéré dans l’histoire mondiale. Ce n’est pas une raison pour ne pas comprendre la tâche qui se pose à nous maintenant : « Une année d’étude ». (…) Je termine sur quelques mots à propos de Chliapnikov. Je voulais parler de lui plus longuement. Trotski, qui a répondu avec Zinoviev, au nom du C.C., à la déclaration des 22 à l’Internationale Communiste, a épuisé le sujet à 99%. »

N’en déplaise aux staliniens, c’est SUR PROPOSION DE LENINE

- que la parti bolchevik a adopté en avril 1917 les thèses de la révolution permanente dans la révolution russe

- que le parti bolchevik a fusionné avec le parti de Trotsky en mai 1917

- que Trotsky a été coopté au comité central du parti bolchevik et du bureau politique de ce parti

- que Trotsky a été choisi comme président du soviet de Pétrograd devenu à majorité bolchevik

- que Trotsky a été proposé comme président du Comité Militaire Révolutionnaire qui a dirigé la révolution d’Octobre

- que Trotsky a été proposé comme président du conseil des commissaires du peuple puis nommé commissaire aux affaires étrangères, responsable des négociations de Brest-Litovsk, puis fondateur et dirigeant de l’armée rouge et chargé de rédiger le Manifeste du Congrès de la Troisième internationale, tout cela dans l’année 1918. A l’époque, le journal communiste français titrait à la une : ’ »Vive la révolution russe de Lénine et Trotsky ».

- que Trotsky a été proposé en 1922 comme vice-président du conseil des commissaires du peuple

- que Trotsky a été contacté en 1923 par Lénine pour mener ensemble la lutte contre Staline et la bureaucratie dans le parti bolchevik

- que Trotsky a été choisi comme futur dirigeant de l’Etat russe dans son « Testament » qui a été tenu secret par Staline.

TROTSKY

Léon Trotsky écrit dans "Ma vie" :

"Lénine sentait qu’à l’occasion de sa maladie, on tissait déjà les fils encore imperceptibles d’un complot, derrière son dos et derrière le mien. Les épigones n’avaient pas encore brûlé leurs vaisseaux et n’avaient pas fait sauter les ponts. Mais déjà, en certains endroits, ils sciaient les poutres et glissaient imperceptiblement des cartouches de pyroxyline. En toute occasion favorable, ils se prononçaient contre mes propositions, comme pour s’exercer à l’indépendance, préparant avec soin chaque manifestation de cette sorte. En revenant au travail, observant avec une inquiétude croissante ce qui s’était passé en dix mois, Lénine tardait à désigner hautement les épigones pour ne pas aggraver les relations. Mais il se disposait à rembarrer la « troïka » et il commença à le faire sur des questions de détail.

Parmi une dizaine de tâches que je dirigeais sur le plan du parti, c’est-à-dire en quelque sorte incognito et non officiellement, il y avait la propagande antireligieuse à laquelle Lénine s’intéressait extrêmement. Il me pria plus d’une fois avec insistance de ne pas perdre de vue ce domaine. Au cours de sa convalescence, il lui fut rapporté que Staline manoeuvrait aussi sur ce point contre moi, en remaniant l’appareil de la propagande antireligieuse et en m’en écartant. Lénine envoya du village au bureau politique une lettre dans laquelle, sans nécessité apparente à première vue, il citait mon livre contre Kautsky, ajoutant de grands éloges pour l’auteur qu’il ne nommait d’ailleurs pas plus qu’il ne désignait le titre du livre. J’avoue que je ne devinai pas tout de suite que c’était là un moyen détourné de Lénine pour condamner les manoeuvres dirigées contre moi par Staline. Cependant, on plaçait à la direction de la propagande antireligieuse Iaroslavsky, je crois, comme mon adjoint. Revenu à son travail et ayant appris cela, Lénine, dans une séance du bureau politique, tomba avec fureur sur Molotov, c’est-à-dire, en réalité, sur Staline.

— Ia-ro-slav-sky ? Mais ne savez-vous pas ce que c’est qu’Iaro-slav-sky ? C’est un homme qui ferait rire les poules. Comment pourra-t-il se tirer de cette tâche ? —etc.

La vivacité de Lénine pouvait sembler excessive à des profanes. Mais il ne s’agissait pas d’Iaroslavsky, que Lénine, à vrai dire, supportait mal ; il s’agissait de la direction du parti. Il y eut plus d’un incident de ce genre.

En somme, Staline, depuis qu’il était en contact plus permanent avec Lénine, c’est-à-dire surtout depuis le coup d’Etat d’Octobre, ne se relâchait pas d’une opposition sourde, impuissante, mais d’autant plus rageuse à son égard. D’une ambition sans borne, plein d’envie, il ne pouvait pas ne point sentir à chaque pas son infériorité intellectuelle et morale. Il tenta, apparemment, de se rapprocher de moi. C’est seulement plus tard que je me rendis compte des tentatives qu’il avait faites pour créer entre nous quelque chose comme de la familiarité. Mais il me répugnait par les traits de caractère qui ont fait ensuite sa force dans la vague de décadence : étroitesse des intérêts, empirisme, psychologie grossière, un singulier cynisme de provincial que le marxisme a émancipé de bien des préjugés sans les remplacer, cependant, par une philosophie générale profondément méditée et moralement assimilée. D’après certaines observations qu’il fit quelquefois et qui me semblèrent, à l’époque, tout occasionnelles, mais qui ne devaient guère l’être en réalité, Staline essayait de trouver en moi un appui contre le contrôle de Lénine qui lui était insupportable. A chaque tentative de ce genre, je faisais instinctivement un pas en arrière et je passais. Je pense que c’est là qu’il faut chercher les origines de l’hostilité froide de Staline à mon égard, hostilité peureuse dans les premiers temps et profondément perfide. Méthodiquement, il rassemblait autour de lui des hommes de son espèce, des naïfs enclins à vivre sans y chercher malice, ou enfin des offensés. Les premiers, les deuxièmes et les troisièmes étaient assez nombreux.

Il est hors de doute que, pour les affaires courantes, Lénine, en bien des cas, trouvait plus commode de s’en remettre à Staline, à Zinoviev ou à Kaménev qu’à moi. Préoccupé constamment de ménager son temps et celui des autres, Lénine s’efforçait de réduire au minimum la dépense d’énergie quand il s’agissait de surmonter des difficultés intérieures. J’avais mes idées à moi, mes méthodes de travail, mes procédés pour réaliser des décisions déjà adoptées. Lénine le savait assez et savait l’apprécier. Précisément pour cela, il comprenait trop bien que je ne valais rien pour faire des commissions. Quand il avait besoin de commissionnaires pour ses tâches journalières, il s’adressait à d’autres. Cela put, en certaines périodes, surtout lorsque j’étais en désaccord avec Lénine, donner à ses aides l’idée de leur particulière familiarité avec Lénine. C’est ainsi que Lénine nomma comme ses remplaçants à la présidence du conseil des commissaires du peuple d’abord Rykov et Tsiouroupa, et ensuite leur adjoignit Kaménev. J’estimais que ce choix était juste. Lénine avait besoin, dans la pratique, d’adjoints dociles ; dans ce rôle, je ne valais rien. Et je ne pouvais qu’être reconnaissant à Lénine de ce qu’il ne m’eût pas proposé de le remplacer. En cela je voyais non pas du tout un manque de confiance à mon égard, mais, au contraire, une appréciation nette et nullement offensante pour moi de mon caractère et de nos rapports mutuels.

J’eus plus tard la possibilité de m’en convaincre trop clairement. Dans l’intervalle entre sa première et sa deuxième crise, Lénine ne put travailler qu’en donnant la moitié de son énergie d’autrefois. Constamment, son système artériel subissait des secousses peu graves en apparence, mais menaçantes. A une des séances du bureau politique, comme il se levait pour envoyer à quelqu’un un billet (Lénine procédait ainsi pour accélérer le travail), il chancela légèrement. Je m’en aperçus seulement parce que Lénine eut aussitôt le visage tout défait. C’était encore un des nombreux avertissements que lui envoyaient les centres vitaux.

Lénine ne se faisait pas d’illusions à ce sujet. Il y pensait, cherchant à voir, sous tous les aspects, comment marcherait le travail sans lui et après lui. A cette époque se formait déjà dans sa tête le document qui, dans la suite, est devenu bien connu sous le titre de Testament.

Dans la même période, quelques semaines avant la deuxième crise, Lénine eut avec moi une grande conversation sur mes travaux ultérieurs. En raison de l’importance politique de l’entretien, j’en fis part dès alors à plusieurs personnes (Rakovsky, I.-N. Smirnov, Sosnovsky, Préobrajensky et d’autres). C’est grâce à cela que notre causerie est restée nettement marquée dans ma mémoire.

Voici comment les choses se passèrent :

Le comité central du syndicat des travailleurs de l’enseignement envoya une délégation à Lénine et à moi, demandant que je prisse, par surcroît, le commissariat de l’Instruction publique, de même que, pendant un an, j’avais dirigé le commissariat des Voies de Communication. Lénine me demanda mon avis. Je répondis qu’en matière d’instruction publique, la difficulté viendrait, comme en toute autre affaire, de l’appareil.

— Oui, le bureaucratisme, chez nous, est monstrueux, s’écria Lénine. J’en ai été épouvanté lorsque je suis revenu au travail... Mais c’est précisément pour cela qu’à mon avis il ne vous convient pas de vous enfoncer dans les affaires d’autres commissariats en plus de celui de la Guerre.

Avec chaleur, avec insistance, visiblement ému, Lénine exposait son plan. Les forces qu’il pouvait donner à la direction étaient limitées. Il avait trois remplaçants.

— Vous les connaissez. Kaménev, certainement, est un homme politique intelligent, mais que vaut-il comme administrateur ? Tsiouroupa est malade. Quant à Rykov, mettons que ce soit un administrateur, mais il faudra le rendre au conseil supérieur de l’économie nationale. Il est indispensable que vous deveniez mon adjoint. La situation est telle que nous avons besoin d’un regroupement radical du personnel.

J’alléguai de nouveau que « l’appareil » me gênait de plus en plus dans mon travail, même au commissariat de la Guerre.

— Eh bien, vous pourrez secouer l’appareil, reprit vivement Lénine, faisant allusion à une expression que j’avais naguère employée.

Je répondis que j’avais en vue non seulement le bureaucratisme de l’Etat, mais celui du parti ; que le fond de toutes ces difficultés était dans la combinaison des deux appareils et dans la complicité mutuelle des groupes influents qui se formaient autour d’une hiérarchie de secrétaires du parti. Lénine écoutait avec une extrême attention et confirmait mes idées de ce ton partant du creux de la poitrine qu’il prenait lorsque, sûr d’être compris jusqu’au bout par son interlocuteur et rejetant les formes nécessairement conventionnelles d’un entretien, il en venait ouvertement aux choses les plus importantes et les plus alarmantes.

Après un instant de réflexion, Lénine posa la question nettement :

— Ainsi, vous proposez d’ouvrir la lutte non seulement contre le bureaucratisme de l’Etat, mais contre le bureau d’organisation du comité central ?

Je me mis à rire, tellement c’était inattendu. Le bureau d’organisation du comité central était le centre même de l’appareil de Staline.

— Mettons qu’il en soit ainsi.

— Eh bien, continua Lénine, visiblement satisfait de ce que nous avions donné à la question sa vraie formule, je vous propose de faire bloc avec vous : contre le bureaucratisme en général, contre le bureau d’organisation en particulier.

— Il est flatteur, répondis-je de faire un bloc honnête avec un honnête homme.

Nous convînmes de nous revoir dans quelque temps. Lénine me proposa de réfléchir aux questions d’organisation. Il préconisait la création, près le comité central, d’une commission pour la lutte contre le bureaucratisme. Nous devions en faire partie tous les deux. Dans le fond, cette commission devait servir de levier pour la destruction de la fraction stalinienne, épine dorsale de la bureaucratie, et pour la création dans le parti de conditions qui m’auraient donné la possibilité de devenir remplaçant de Lénine ; dans sa pensée : d’être son successeur au poste de président du conseil des commissaires du peuple.

C’est seulement quand on connaît ces choses que l’on arrive à comprendre nettement et intégralement le sens de ce qu’on appelle le Testament. Dans ce document, Lénine ne nomme que six personnes et les caractérise en pesant chaque mot. L’incontestable but du testament est de me faciliter le travail de direction. Lénine veut y arriver, bien entendu, en provoquant le moins possible de frottements personnels. Il parle de tous avec la plus grande circonspection. Il donne une nuance de douceur à des jugements qui sont écrasants dans le fond. En même temps, il atténue par des réserves ma désignation trop nette au premier poste. C’est seulement dans l’appréciation de Staline qu’apparaît un autre ton, lequel, dans un texte ajouté quelque temps plus tard au testament, devient tout simplement accablant. De Zinoviev et de Kaménev, Lénine dit, comme sans avoir l’air d’y toucher, que leur capitulation, en 1917, ne fut pas « fortuite » ; en d’autres termes qu’ils avaient cela dans le sang. Il est clair que de tels hommes ne peuvent diriger une révolution. Cependant, on ne peut leur reprocher leur passé. Boukharine n’est pas un marxiste, mais un scoliaste ; en revanche, très sympathique. Piatakov est un administrateur capable, mais il ne vaut rien en politique. Il se peut, toutefois, que tous deux, Boukharine et Piatakov, réussissent encore à se former. Le plus capable est Trotsky ; son défaut est dans un excès de confiance en lui-même. Staline est brutal, déloyal, capable d’abuser du pouvoir que lui donne l’appareil du parti. il faut éliminer Staline pour éviter une scission. Tel est le fond du testament. Il complète et explique la proposition qui m’avait été faite par Lénine dans le dernier entretien.

Lénine, en somme, ne connut bien Staline qu’après Octobre. Il appréciait en lui de la fermeté, un esprit pratique qui était pour les trois quarts de la ruse. En même temps Lénine constatait à chaque pas l’ignorance de Staline, l’extrême étroitesse de ses vues politiques, une exceptionnelle grossièreté morale, un absolu manque de scrupules. Staline avait été élu secrétaire général du parti contre la volonté de Lénine qui se résignait à le voir à ce poste tant que lui-même fut à la tête du parti. Mais quand, après sa première crise, Lénine revint au travail, avec une santé débilitée, il se posa le problème de la direction dans son ensemble. De là son entretien avec moi. De là le Testament. Les dernières lignes en furent écrites le 4 janvier ; ensuite deux mois s’écoulèrent pendant lesquels la situation se fixa définitivement, Lénine ne préparait plus seulement l’élimination de Staline du poste de secrétaire général ; il voulait le disqualifier devant le parti. Sur la question du monopole du commerce extérieur, sur la question nationale, sur la question du régime intérieur au parti, sur l’inspection ouvrière et paysanne et sur la commission de contrôle, Lénine, systématiquement et avec persévérance, vise à porter, au XIIe congrès, dans la personne de Staline, le coup le plus terrible au bureaucratisme, à la solidarité de complices des fonctionnaires, aux abus de pouvoir, à l’arbitraire et à la brutalité. Lénine aurait-il pu réussir le regroupement qu’il méditait dans la direction du parti ? A ce moment-là, sans aucun doute. Les précédents de cette sorte avaient été nombreux ; Il y en avait un tout récent et très caractéristique. Alors que Lénine, en convalescence, vivait encore à la campagne et que j’étais absent de Moscou, le comité central avait adopté à l’unanimité, en novembre 1922, une décision qui portait un coup irréparable au monopole du commerce extérieur. Lénine et moi, indépendamment l’un de l’autre, donnâmes l’alarme ; ensuite nous nous entendîmes par des échanges de lettres et nous nous accordâmes sur les démarches à faire. Quelques semaines plus tard, le comité central revenait avec autant d’unanimité sur sa décision qu’il en avait eu à la prendre.

Le 21, décembre, Lénine, triomphant, m’écrivait :

« Camarade Trotsky, il semble que l’on ait réussi à prendre la position sans tirer un seul coup de fusil, par une simple manoeuvre. Je propose de ne pas s’en tenir là et de continuer l’offensive... »

Notre action commune contre le comité central, si elle avait eu lieu au début de 1923, nous aurait assuré certainement la victoire. Bien plus. Si j’avais agi à la veille du XIIe congrès dans l’esprit du « bloc » Lénine-Trotsky contre le bureaucratisme stalinien, je ne doute pas que j’aurais remporté la victoire, même sans l’assistance directe de Lénine dans la lutte. Dans quelle mesure cette victoire aurait-elle été durable, c’est une autre question. Pour la résoudre, il est indispensable de se rendre compte d’un certain nombre de processus objectifs qui eurent lieu dans le pays, dans la classe ouvrière et dans le parti lui-même. Thème tout particulier et très vaste. Kroupskaïa disait un jour, en 1927, que si Lénine vivait encore, il serait probablement déjà dans une des prisons de Staline. Je pense qu’elle avait raison. Car il ne s’agit pas de Staline lui-même, mais des forces que Staline exprime sans les comprendre. Cependant, en 1922-1923, il était encore tout à fait possible de s’emparer de la principale position stratégique en menant une offensive ouverte contre la fraction qui se formait rapidement des fonctionnaires nationalo-socialistes, des usurpateurs de l’appareil, des captateurs de l’héritage d’Octobre, des épigones du bolchevisme. Le principal obstacle dans cette voie était, cependant, l’état de santé de Lénine. On s’attendait à le voir se relever comme après la première crise et participer au XIIe congrès comme il avait participé au XIe. Lui-même y comptait bien. Les médecins parlaient d’un ton encourageant, quoique de moins en moins ferme. L’idée du « bloc Lénine et Trotsky » contre les gens de l’appareil et les bureaucrates n’était, à ce moment-là, entièrement connue que de Lénine et de moi ; les autres membres du bureau politique la devinaient vaguement. Les lettres de Lénine sur la question nationale, de même que son testament, n’étaient connues de personne. Mon action pouvait être comprise ou, plus exactement, représentée, comme une lutte personnelle pour prendre la place de Lénine dans le parti et dans l’Etat. Je ne pouvais songer à cela sans frémir. J’estimais que cela pourrait causer dans nos rangs une démoralisation qu’il aurait fallu ensuite payer cher, même en cas de victoire. Dans tous les plans et les calculs, il y avait un élément décisif : l’incertitude ou j’étais à l’égard de Lénine à cause de son état de santé. Pourrait-il se prononcer ? En aurait-il le temps ? Le parti comprendra-t-il qu’il y avait lutte de Lénine et de Trotsky pour l’avenir de la révolution, et non pas lutte de Trotsky pour prendre la place de Lénine malade ? En raison de la situation particulière que Lénine occupait dans le parti, l’incertitude où l’on était sur son état devint de la perplexité sur la condition même de tout le parti. Le provisoire s’éternisait, et c’était tout à l’avantage des épigones, dans la mesure où Staline, en tant que secrétaire général, devenait naturellement le majordome de l’appareil pour toute la durée de l’« interrègne ».

* **

On était aux premiers jours de mars 1923. Lénine était alité dans sa chambre du grand palais des institutions judiciaires. La deuxième crise approchait, annoncée par une série de malaises. Moi-même, je fus cloué au lit quelques semaines par un lumbago. J’étais couché dans le bâtiment dit des Chevaliers, où se trouvait notre logement ; ainsi étions-nous séparés de Lénine par l’immense cour du Kremlin. Ni Lénine ni moi ne pouvions même faire un pas jusqu’au téléphone ; au surplus, les médecins avaient sévèrement interdit à Vladimir Ilitch de prendre la communication. Les deux secrétaires de Lénine, Fotiéva et Glasser font la liaison. Voici ce qu’elles me transmettent : Vladimir Ilitch est inquiet au plus haut degré des préparatifs que fait Staline pour le prochain congrès du parti, et surtout en raison des machinations fractionnelles auxquelles il se livre en Géorgie.

— Vladimir Ilitch prépare une vraie bombe contre Staline, pour le congrès.

Ainsi parla littéralement Fotiéva. Le mot de « bombe » était de Lénine et non pas d’elle.

— Vladimir Ilitch vous prie de prendre en main l’affaire de la Géorgie ; il sera alors plus tranquille. Le 5 mars, Lénine dicte un billet à mon adresse :

« Cher camarade Trotsky, je vous prie très instamment de vous charger de défendre la cause géorgienne au comité central du parti. Cette affaire est actuellement l’objet des « poursuites » de Staline et de Dzerjinsky et je ne puis me fier à leur impartialité. Même, c’est bien le contraire. Si vous consentiez à prendre la défense de cette cause, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison ou pour une autre, vous n’acceptez pas, renvoyez-moi tout le dossier. J’en conclurai que cela ne vous convient pas. Avec mes meilleures salutations de camarade. Lénine. »

Mais pourquoi la question avait-elle pris tant d’acuité ? demandai-je. Il se trouva que Staline avait encore trompé la confiance de Lénine : pour se ménager un appui en Géorgie il avait organisé, à l’insu de Lénine et de tout le comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans le soutien de Dzerjinsky, un coup d’Etat contre les meilleurs éléments du parti, en alléguant mensongèrement l’autorité du comité central. Profitant de ce que Lénine malade ne pouvait avoir d’entrevues avec les camarades, Staline essayait de l’entourer de fausses informations.

Lénine avait chargé son secrétariat de réunir un dossier complet sur la question géorgienne et était résolu à se prononcer ouvertement. Il est difficile de dire ce qui l’avait le plus ému de la déloyauté de Staline ou de sa politique brutalement bureaucratique dans la question nationale. Probablement, la combinaison de l’une et de l’autre. Lénine se préparait à la lutte, mais il craignait de ne pouvoir parler lui-même au congrès, et cela le tourmentait.

— Si l’on s’entendait avec Zinoviev et Kaménev ? lui suggèrent ses secrétaires.

Mais Lénine fait un geste de contrariété. Il prévoit nettement que, dans le cas où il devrait abandonner le travail, Zinoviev et Kaménev constitueront avec Staline une « troïka » contre moi et que, par conséquent, ils le trahiront.

— Mais ne savez-vous pas ce que pense Trotsky de la question géorgienne ? demande Lénine.

— Trotsky au plenum [Assemblée plénière du comité central. —N.d.T.] s’est prononcé tout à fait dans votre esprit, répond Glasser qui avait été secrétaire au plenum.

— Vous ne vous trompez pas ?

— Non, Trotsky a accusé Ordjonikidzé, Vorochilov et Kalinine de ne pas comprendre la question nationale.

— Vérifiez cela encore une fois ! réclame Lénine.

Le lendemain, Glasser me remet à la séance du comité central qui se tenait dans mon logement, un billet où elle a résumé mon discours de la veille et elle termine par cette question :

— Vous ai-je bien compris ?

— Pourquoi avez-vous besoin de ça ? demandai-je.

— Pour Vladimir Ilitch, répond Glasser.

— Le résumé est juste.

Cependant, Staline suivait avec inquiétude nos échanges de billets. Mais, à ce moment-là, je ne devinais pas encore de quoi il s’agissait...

Glasser me communiqua ensuite ceci :

« Quand Vladimir Ilitch a lu les papiers que nous avions échangés, son front s’est éclairé : —Eh bien, maintenant, c’est une autre affaire ! —Et il m’a chargée de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa bombe pour le XIIe congrès. »

Les intentions de Lénine étaient dès lors parfaitement claires pour moi : prenant exemple de la politique de Staline, il voulait dénoncer devant le parti, et sans rien ménager, le péril d’une dégénérescence bureaucratique de la dictature.

— Kaménev, dis-je à Fotiéva, part demain pour la Géorgie, il se rend à la conférence du parti. Je puis lui donner communication des manuscrits de Lénine pour l’engager à agir là-bas dans l’esprit qui convient. Demandez à Ilitch s’il faut le faire. Un quart d’heure après, Fotiéva revient, essoufflée :

— En aucun cas !

— Pourquoi cela ?

Vladimir Ilitch dit ceci : « Kamenev s’empressera de tout montrer à Staline et celui-ci cherchera un compromis frelaté pour nous tromper. »

— Ainsi donc, on en est arrivé si loin qu’Ilitch n’estime plus possible de conclure un compromis avec Staline, même sur une ligne juste ?

— Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline, il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le parti. Il prépare une bombe.

Environ une heure après cet entretien, Fotiéva revint, m’apportant un billet de Lénine adressé au vieux révolutionnaire Mdivani et autres adversaires de la politique de Staline en Géorgie. Lénine leur écrivait :

« De toute mon âme, je m’intéresse à votre cause. Je suis indigné de la brutalité d’Ordjonikidzé et des connivences de Staline et Dzerjinsky. Je prépare pour vous des notes et un discours. »

Une copie de ces lignes m’était adressée, mais il y en avait une autre pour Kaménev. Cela m’étonna.

— Vladimir Ilitch a donc changé d’avis ? demandai-je.

— Oui, son état s’aggrave d’heure en heure. Il ne faut pas se fier aux déclarations rassurantes des médecins ; Ilitch a déjà du mal à s’exprimer... La question de la Géorgie le tourmente extrêmement ; il craint de se trouver au plus mal avant d’avoir pu rien entreprendre. En me remettant le billet, il a dit :

« Pour ne pas arriver trop tard, il faut agir ouvertement avant le temps. »

— Mais cela signifie que je puis maintenant causer avec Kaménev ?

— Evidemment.

— Dites-lui de venir me voir.

Kaménev arriva une heure après. Il était complètement désorienté. L’idée de la « troïka » Staline-Zinoviev-Kaménev était prête depuis longtemps. La pointe du triangle était dirigée contre moi. Le problème pour les conjurés était seulement de préparer une base d’organisation suffisante pour arriver au couronnement du groupe qui se serait déclaré l’héritier légitime de Lénine. Un tout petit billet suffisait pour crever ce plan. Kaménev ne savait quelle contenance prendre et il me l’avoua assez franchement.

Je lui donnai à lire les manuscrits de Lénine. Kaménev avait assez d’expérience comme homme politique pour comprendre immédiatement qu’aux yeux de Lénine il s’agissait non seulement de la Géorgie mais de tout le rôle joué par Staline dans le parti. Kaménev me donna des renseignements complémentaires. Il revenait justement de chez Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa qui l’avait fait appeler. Très émue, elle lui avait dit :

— Vladimir vient de dicter à la sténo une lettre pour Staline dans laquelle il déclare qu’il rompt toutes relations avec lui.

Le motif immédiat avait un caractère à demi personnel. Staline faisait tout pour isoler Lénine des sources d’informations et manifestait, à cet égard, une grossièreté exceptionnelle à l’égard de Nadejda Konstantinovna.

— Mais vous connaissez Ilitch, avait ajouté Kroupskaïa : il ne serait jamais allé jusqu’à une rupture des rapports personnels s’il n’avait pas estimé qu’il faut démolir Staline en politique.

Kaménev était fort ému et blême. Il sentait le sol se dérober sous lui. Il ne savait sur quel pied danser, de quel côté se tourner. Peut-être avait-il tout simplement peur que je n’agisse contre lui avec malveillance. Je lui exposai mon point de vue sur la situation.

— Parfois, lui dis-je, devant un péril imaginaire, on prend peur et on s’attire une menace réelle.

Dites-vous bien et dites aux autres que je n’ai pas la moindre intention d’engager au congrès la lutte pour arriver à des modifications d’organisation. Je suis d’avis de maintenir le statu quo. Si Lénine, avant le congrès peut se relever, ce qui n’est malheureusement pas probable, nous procéderons ensemble à un nouvel examen de cette question. Je ne suis pas d’avis d’en finir avec Staline, ni d’exclure Ordjonikidzé, ni d’écarter Dzerjinsky des Voies de Communication. Mais je suis d’accord avec Lénine sur le fond. Je veux que la politique nationale soit radicalement modifiée, que la répression exercée en Géorgie contre les adversaires de Staline cesse immédiatement, que l’on en finisse avec la pression administrative du parti, que l’on s’oriente plus fermement vers l’industrialisation et qu’il y ait une collaboration honnête dans les sphères dirigeantes. La résolution de Staline sur la question nationale ne vaut absolument rien. La pression brutale et insolente d’une grande puissance s’y trouve située sur le même plan que la protestation et la résistance des petites nationalités faibles et arriérées. J’ai donné à ma résolution la forme d’amendements apportés à celle de Staline, pour lui faciliter l’indispensable changement de direction. Mais il faut que ce changement soit immédiat et net. En outre, il est indispensable que Staline écrive immédiatement à Kroupskaïa une lettre d’excuses pour ses grossièretés et qu’il change effectivement de conduite. Qu’il ne cherche pas à se dérober. Il ne faut plus d’intrigues. Il faut une collaboration honnête. Quant à vous, déclarai-je à Kaménev, vous devez, à la conférence de Tiflis, viser à obtenir un complet changement d’attitude à l’égard des partisans géorgiens de la politique nationale de Lénine.

Kaménev eut un soupir de soulagement. Il accepta toutes mes propositions. Il craignait seulement que Staline ne s’entêtât :

— Il est grossier et capricieux, dit-il.

— Non, répondis-je, je ne pense pas qu’il s’entête, car il n’a à présent pas d’autre issue.

Tard dans la nuit, Kaménev me fit savoir qu’il s’était rendu chez Staline, à la campagne, et que celui-ci avait accepté toutes les conditions. Kroupskaïa avait déjà reçu de lui une lettre d’excuses. Mais elle n’avait pu montrer la lettre à Lénine, dont l’état avait empiré.

Il me sembla cependant que le ton de Kaménev n’était déjà plus celui qu’il avait en me quittant, quelques heures auparavant. C’est seulement plus tard que je vis d’où venait ce changement : il tenait à l’aggravation de la maladie de Lénine. En cours de route ou bien dès son arrivée à Tiflis, Kaménev reçut un télégramme chiffré de Staline lui annonçant que Lénine était de nouveau paralysé : incapable de parler et d’écrire. A la conférence géorgienne, Kaménev défendit la politique de Staline contre Lénine. Fortifiée par une félonie, la « troïka » existait dès lors.

L’offensive de Lénine était dirigée non seulement contre la personne de Staline, mais contre tout son état-major, et avant tout contre ceux qui l’aidaient, Dzerjinsky et Ordjonikidzé. Ces deux noms reviennent constamment dans la correspondance de Lénine au sujet de la Géorgie.

Dzerjinsky était un homme de passion fortement explosive. Son énergie était entretenue sous pression par de continuelles décharges électriques. A propos de chaque question, même secondaire, il s’enflammait, ses minces narines frémissaient, ses yeux lançaient des éclairs, sa voix montait et fréquemment en venait à se briser. En dépit de cette extrême tension nerveuse, Dzerjinsky ne connut jamais de périodes de défaillance ou d’apathie. Il semblait se trouver toujours en pleine mobilisation. Lénine l’avait un jour comparé à un pur sang des plus ardents. Dzerjinsky s’éprenait d’un amour éperdu pour toute tâche qu’il entreprenait, défendant ses collaborateurs contre les interventions et la critique avec une passion, une intransigeance, un fanatisme dans lesquels, cependant, il n’y avait rien d’un intérêt personnel : Dzerjinsky se dissolvait dans la cause sans laisser de trace.

Mais il n’avait pas de pensée à lui. Lui-même ne se considérait pas comme un homme politique, du moins du temps de Lénine. En diverses occasions, il me dit plus d’une fois :

— Je ne suis peut-être pas un mauvais révolutionnaire, mais je ne suis pas un leader, un homme d’Etat, un politique.

Ce n’était pas seulement de la modestie. Le jugement était juste dans le fond. Au point de vue politique, Dzerjinsky a toujours eu besoin de la direction immédiate de quelqu’un. Pendant de longues années, il a suivi Rosa Luxembourg et a mené la lutte qu’elle voulait non seulement avec un certain patriotisme polonais, mais avec des sentiments de bolchevik. En 1917 il adhéra au bolchevisme. Lénine me disait de lui avec enthousiasme :

— Il n’est resté aucune trace de la lutte d’autrefois.

Pendant deux ou trois années, il fut particulièrement porté vers moi. Dans ses dernières années, il soutint Staline. Dans le travail économique il l’emportait par son tempérament : exhortant, poussant, entraînant. Il n’avait pas de conception réfléchie du développement économique. Il partagea toutes les erreurs de Staline et les défendit avec toute la passion dont il était capable. Il mourut pour ainsi dire debout ; il avait à peine eu le temps de quitter la tribune d’où il avait attaqué avec violence l’opposition. Quant à l’autre allié de Staline, Ordjonikidzé, Lénine estimait indispensable de l’exclure du parti pour l’arbitraire bureaucratique dont il s’était rendu coupable au Caucase. Je faisais des objections. Lénine me répondait par l’intermédiaire de sa secrétaire : « Au moins pour deux ans. » Combien alors il était loin de penser qu’Ordjonikidzé prendrait la tête de la commission de contrôle que Lénine destinait à combattre le bureaucratisme stalinien et qui devait incarner la conscience même du parti !

Outre les problèmes de politique générale, la campagne ouverte par Lénine avait pour but immédiat de créer les conditions les plus favorables à mon travail de direction, soit près de lui s’il pouvait se remettre, soit à sa place si la maladie le terrassait. Mais cette lutte n’ayant pu être menée jusqu’au bout, ni même jusqu’à moitié, donna des résultats tout à fait contraires. Lénine n’eut en somme que tout juste le temps de déclarer la guerre à Staline et à ses alliés, et encore le fait ne parvint-il à la connaissance que des intéressés, non pas à celle du parti. La fraction de Staline —qui n’était encore que la fraction de la « troïka »— se resserra davantage après le premier avertissement. La situation provisoire se maintint. Staline gardait le manche de l’appareil. La sélection artificielle des dirigeants fut poussée furieusement. Plus la « troïka » se sentait faible idéologiquement, plus elle me craignait (ayant peur de moi précisément parce qu’elle voulait me renverser) et plus elle était obligée de serrer tous les boulons du régime dans le parti et l’Etat. Beaucoup plus tard, en 1925, Boukharine, dans une conversation particulière, comme je lui faisais la critique de l’oppression exercée dans le parti, me répliqua :

— Il n’y a pas chez nous de démocratie parce que nous avons peur de vous.

— Tâchez donc, lui dis-je, en manière de conseil, de ne plus avoir peur et essayons de faire ensemble du bon travail.

Mais cet avis ne fut d’aucune utilité.

1923 fut la première année d’une lutte acharnée, mais encore sans bruit, pour l’étouffement et la démolition du parti bolchevique. Lénine se débattait avec une maladie terrible. La « troïka » combattait le parti. L’ambiance était d’une tension pénible qui, vers l’automne, aboutit à la « discussion » contre l’opposition. Le chapitre II de la révolution s’ouvrait : la lutte contre le trotskysme. Au fond, c’était une lutte contre la succession idéologique de Lénine."

Léon Trotsky écrit dans « La révolution trahie » :

"Le fonctionnariat et l’armée permanente, écrit Lénine, sont des "parasites" sur le corps de la société, des parasites engendrés par les contradictions internes qui déchirent cette société, mais précisément des parasites qui en bouchent les pores..." (…)A partir de 1918, c’est-à-dire du moment où le parti dut considérer la prise du pouvoir comme un problème pratique, Lénine s’occupa sans cesse de l’élimination de ces "parasites". Après la subversion des classes d’exploiteurs, explique-t-il et démontre-t-il dans l’Etat et la révolution, le prolétariat brisera la vieille machine bureaucratique et formera son propre appareil d’ouvriers et d’employés, en prenant, pour les empêcher de devenir des bureaucrates, des "mesures étudiées en détail par Marx et Engels : 1° éligibilité et aussi révocabilité à tout moment ; 2° rétribution non supérieure au salaire de l’ouvrier ; 3° passage immédiat à un état de choses dans lequel tous s’acquitteront des fonctions de contrôle et de surveillance, dans lequel tous seront momentanément des "bureaucrates", personne ne pouvant pour cela même se bureaucratiser." On aurait tort de penser qu’il s’agit pour Lénine d’une oeuvre exigeant des dizaines d’années ; non, c’est un premier pas : "On peut et on doit commencer par là en faisant la révolution prolétarienne."

"Le stalinisme n’est pas, lui non plus, une "dictature" abstraite, c’est une vaste réaction bureaucratique contre la dictature prolétarienne dans un pays arriéré et isolé. La révolution d’Octobre a aboli les privilèges, déclaré la guerre à l’inégalité sociale, substitué à la bureaucratie le gouvernement des travailleurs par les travailleurs, supprimé la diplomatie secrète ; elle s’est efforcée de donner aux rapports sociaux une transparence complète. Le stalinisme a restauré les formes les plus offensantes du privilège, donné à l’inégalité un caractère provocant, étouffé au moyen de l’absolutisme policier l’activité spontanée des masses, fait de l’administration le monopole de l’oligarchie du Kremlin, rendu la vie au fétichisme du pouvoir sous des aspects dont la monarchie absolue n’eût pas osé rêver.

La réaction sociale, quelle qu’elle soit, est tenue de masquer ses fins véritables. Plus la transition de la révolution à la réaction est brutale, plus la réaction dépend des traditions de la révolution, — en d’autres termes plus elle craint les masses et plus elle est obligée de recourir au mensonge et à l’imposture dans sa lutte contre les tenants de la révolution. Les impostures staliniennes ne sont pas le fruit de l’amoralisme "bolchevik" ; comme tous les événements importants de l’histoire, ce sont les produits d’une lutte sociale concrète et de la plus perfide et cruelle qui soit : celle d’une nouvelle aristocratie contre les masses qui l’ont portée au pouvoir. Il faut, en vérité, une totale indigence intellectuelle et morale pour identifier la morale réactionnaire et policière du stalinisme avec la morale révolutionnaire des bolcheviks. Le parti de Lénine a cessé d’exister depuis longtemps ; les difficultés intérieures et l’impérialisme mondial l’ont brisé. La bureaucratie stalinienne lui a succédé et c’est un appareil de transmission de l’impérialisme. En politique mondial, la bureaucratie a substitué la collaboration des classes à la lutte des classes, le social-patriotisme à l’internationalisme. Afin d’adapter le parti gouvernant aux besognes de la réaction, la bureaucratie en a "renouvelé" le personnel par l’extermination des révolutionnaires et le recrutement des arrivistes.

Toute réaction ressuscite, nourrit, renforce les éléments du passé historique que la révolution a frappés sans réussir à les anéantir. Les méthodes staliniennes achèvent, portent à la plus haute tension, et aussi à l’absurde, tous les procédés de mensonge, de cruauté et d’avilissement qui constituent le mécanisme du pouvoir dans toute société divisée en classes, sans en exclure la démocratie. Le stalinisme est un conglomérat des monstruosités de l’Etat tel que l’histoire l’a fait ; c’en est aussi la funeste caricature et la répugnante grimace. Quand les représentants de la vieille société opposent sentencieusement à la gangrène du stalinisme une abstraction démocratique stérilisée, nous avons bien le droit de leur recommander, comme à toute la vieille société, de s’admirer eux-mêmes dans le miroir déformant du Thermidor soviétique. Il est vrai que, par la franchise de ses crimes, le Guépéou dépasse de loin tous les autres régimes. C’est par suite de l’ampleur grandiose des événements qui ont bouleversé la Russie dans la démoralisation de l’ère impérialiste." (Léon Trotsky en août 1930)

Comme l’écrit Léon Trotsky le 31 octobre 1935 : "Parler de l’avenir de la révolution, on ne peut le faire que dans une lutte implacable contre le régime de l’absolutisme bureaucratique, qui est devenu le pire frein du mouvement révolutionnaire. "

« Le bonapartisme soviétique est dû, en dernier lieu, au retard de la révolution mondiale. La même cause a engendré le fascisme dans les pays capitalistes. Nous arrivons à une conclusion à première vue inattendue, mais en réalité irréprochable, et c’est que l’étouffement de la démocratie soviétique par la bureaucratie toute-puissante et les défaites infligées à la démocratie en d’autres pays sont dus à la lenteur dont le prolétariat mondial fait preuve dans l’accomplissement de la tâche que lui assigne l’histoire. En dépit de la profonde différence de leurs bases sociales, le stalinisme et le fascisme sont des phénomènes symétriques. Par bien des traits ils se ressemblent d’une façon accablante. Un mouvement révolutionnaire victorieux en Europe ébranlerait aussitôt le fascisme et aussi le bonapartisme soviétique. La bureaucratie stalinienne a raison, quant à elle, de tourner le dos à la révolution internationale ; elle obéit, ce faisant, à l’instinct de conservation. (…) Dans les premiers temps du régime soviétique, le parti servit de contrepoids à la bureaucratie. Elle administrait l’Etat, le parti la contrôlait. Veillant avec zèle à ce que l’inégalité ne passât point les limites du nécessaire, le parti était toujours en lutte ouverte ou voilée avec la bureaucratie. Le rôle historique de la fraction stalinienne fut de faire cesser cette dualité en subordonnant le parti à ses propres bureaux et en faisant fusionner les bureaux du parti et ceux de l’Etat. Ainsi s’est créé le régime totalitaire actuel. La victoire de Staline s’est trouvée assurée du fait du service définitif qu’il rendait à la bureaucratie. (…) Les thermidoriens mettent à proscrire les révolutionnaires toute la haine que leur inspirent des hommes qui leur rappellent le passé et leur font craindre l’avenir. Les bolcheviks les plus fermes et les plus fidèles, la fleur du parti, sont dans les prisons, les coins perdus de la Sibérie et de l’Asie centrale, les nombreux camps de concentration. (...) Combien de bolcheviks ont été exclus, arrêtés, déportés, exterminés à partir de 1923, l’année où s’ouvre l’ère du bonapartisme, nous ne le saurons que le jour où s’ouvriront les archives de la police politique de Staline. Combien demeurent dans l’illégalité, nous ne le saurons que le jour où commencera l’effondrement du régime bureaucratique. Quelle importance peuvent avoir vingt ou trente mille opposants dans un parti de deux millions de membres ? Sur ce point, la simple confrontation des chiffres n’est pas parlante. Il suffit d’une dizaine de révolutionnaires dans un régiment pour le faire passer, dans une atmosphère surchauffée, du côté du peuple. Ce n’est pas sans raison que les états-majors ont une peur bleue des petits groupes clandestins et même des militants isolés. Cette peur-là, qui fait trembler la bureaucratie stalinienne, explique la cruauté de ses proscriptions et la bassesse de ses calomnies. » (Trotski, La révolution trahie, 1936.)

Léon Trotsky écrit :

"Staline représente un phénomène absolument exceptionnel. Il n’est ni penseur ni écrivain, ni orateur. Il s’empara du pouvoir avant que les masses aient appris à distinguer son visage parmi les autres quand elles défilaient devant les chefs de la Révolution dans les processions traditionnelles de la place Rouge. Il prit possession du pouvoir, non grâce à des qualités personnelles, mais en se servant d’une machine impersonnelle. Et ce n’était pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l’avait créé ; avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte, longue et héroïque, du Parti bolchevik, qui était lui-même le produit d’idées, elle était le porteur de l’idée avant de devenir une fin en soi. Staline la dirigea du jour où il eut coupé le cordon ombilical qui la rattachait à l’idée et devint une chose, par elle-même. Lénine l’avait créée en une association constante avec les masses, sinon par la parole, du moins par l’écrit, sinon directement, mais avec l’aide de ses disciples. Staline se borna à s’en emparer. Pour cela, des qualités spéciales et exceptionnelles étaient nécessaires. Mais ce n’étaient pas celles du penseur, ni de l’écrivain, ni de l’orateur. Tandis que l’appareil du Parti s’était développé sur des idées, la première qualification de Staline, c’est une attitude méprisante à l’égard des idées."

"L’émancipation des ouvriers ne peut être l’oeuvre que des ouvriers eux-mêmes. Il n’y a donc pas de plus grand crime que de tromper les masses, de faire passer des défaites pour des victoires, des amis pour des ennemis, d’acheter des chefs, de fabriquer des légendes, de monter des procès d’imposture, — de faire en un mot ce que font les staliniens. Ces moyens ne peuvent servir qu’à une fin : prolonger la domination d’une coterie déjà condamnée par l’histoire. Ils ne peuvent pas servir à l’émancipation des masses. Voilà pourquoi la IVe Internationale soutient contre le stalinisme une lutte à mort."

Léon Trotsky dans "Leur morale et la nôtre"

« Il est vrai que les réactionnaires capitalistes se servent, non sans artifice, du régime de Staline comme d’un épouvantail contre les idées du socialisme. Marx n’a jamais dit que le socialisme pourrait être parfait, appliqué dans un seul pays, et, qui plus est, dans un pays arriéré. »

Léon Trotsky dans « Le marxisme et notre époque »

STALINE

En 1922, pendant la maladie de Lénine et le congé de Trotsky, Staline, sous l’influence de Sokolnikov, fit adopter une résolution sapant le monopole du commerce extérieur Cette proposition devait être annulée grâce aux vigoureuses protestations de Lénine et de Trotsky (Cf. "Lettre à l’Istpart").

Dans la même période, sur la question nationale, Staline occupe une position que Lénine qualifie de tendance bureaucratique et chauvine. Staline, pour sa part, accuse Lénine d’avoir des tendances libérales nationales ("Lettre à l’Istpart"). Quelle a été la position de Staline sur la question de la révolution allemande de 1923 ? Ici aussi, comme en mars 1917, il devait s’orienter de façon indépendante sur une grande échelle : Lenine était malade et une lutte était déclenchée contre Trotsky. Voici ce qu’il écrivait en août 1923 à Boukharine et Zinoviev sur la situation en Allemagne :

"Devons-nous, nous, communistes, chercher, dans la phase actuelle, à nous emparer du pouvoir sans les social-démocrates, sommes-nous assez mûrs pour cela ? Selon moi, tout est là. Quand nous avons pris le pouvoir en Russie, nous avions des réserves comme a. le pain, b. la terre aux paysans, c. le soutien de l’immense majorité de la classe ouvrière, d. la sympathie des paysans,. Les communistes allemands n’ont en ce moment rien de semblable. Certes, ils ont dans leur voisinage la nation soviétique, ce que nous n’avions pas, mais que pouvons-nous leur offrir à l’heure actuelle ? Si aujourd’hui en Allemagne le pouvoir, pour ainsi dire, tombait et si les communistes s’en saisissaient, ils échoueraient avec pertes et fracas. Cela, dans le "meilleur" des cas. Dans le pire, ils se feraient tailler en pièces et rejeter. Le tout n’est pas que Brandler veuille "éduquer les masses", l’essentiel est que la bourgeoisie, plus les social-démocrates de droite, transformeraient à coup sûr le cours de la manifestation en bataille générale - en ce moment les chances sont de leur côté - et les écraseraient. Certes les fascistes ne dorment pas, mais nous avons intérêt à ce qu’ils attaquent les premiers : cela groupera toute la classe ouvrière autour des communistes - l’Allemagne n’est pas la Bulgarie. D’ailleurs, d’après tous mes renseignements, les fascistes sont faibles en Allemagne. Selon moi, on doit retenir les Allemands et non les stimuler" .

Ainsi, en août 1923, quand la révolution allemande frappait à toutes les portes, Staline, disait que Brandler devait être retenu et non stimulé. Pour avoir manqué la situation révolutionnaire en Allemagne, Staline prit la plus lourde part de responsabilité. Il a soutenu les temporisateurs, les sceptiques, les attentistes. Dans cette question d’une importance historique mondiale, ce n’est pas par hasard qu’il a pris une position opportuniste : il ne faisait en réalité que continuer la politique qu’il avait menée en Russie en mars 1917.

Après que la situation révolutionnaire ait été gâchée par la passivité et l’indécision, Staline a défendu pendant longtemps le C.C. brandlerien contre Trotsky, se défendant ainsi lui-même. Ainsi écrivait-il en décembre 1924 - un an après le naufrage allemand :

"Cette originalité, il ne faut pas l’oublier un seul instant. Il convient surtout de s’en souvenir lorsqu’on analyse les événements de l’automne 1923 en Allemagne. Et c’est tout d’abord Trotsky qui devrait s’en souvenir, lui qui établit en bloc analogie (! !) entre la Révolution d’Octobre et la révolution en Allemagne et flagelle sans retenue le parti communiste allemand" (...)

(…) Nous rappelons le Testament de Lénine. Il ne s’agit pas d’un article ou d’un discours polémique, dans lequel on peut toujours imaginer qu’il y eut d’inévitables exagérations, découlant de l’ardeur du combat. Non, dans le Testament, Lénine, pesant calmement chaque mot, donne son dernier avis au parti concernant ses camarades sur la base de toute l’expérience de son travail en commun avec eux. Que dit-il de Staline ? a- brutal, b- déloyal, c- enclin à abuser du pouvoir.

Conclusion : "l’éliminer du poste de secrétaire général".

Quelques semaines plus tard, Lénine dicta une note à Staline dans laquelle il indiquait son intention de "rompre toutes relations personnelles et de camarade" avec lui. Ce fut l’une des dernières expressions de la volonté de Lénine. Tous ces faits sont établis dans le compte rendu du plenum du Comité Central de 1927."

(rapporté par Léon Trotsky)


L’image qui est donnée par les staliniens et les maoïstes, mais aussi par la bourgeoisie et ses historiens, c’est un Staline digne continuateur de Lénine. On ne peut pas imaginer mensonge plus grossier. Et ce n’est pas une simple question de vérité historique. Cela change toute la conception du parti révolutionnaire, du socialisme et de la révolution prolétarienne.

D’un côté deux révolutionnaires internationalistes, Lénine et Trotsky, qui n’ont jamais marchandé leur engagement socialiste pour le prolétariat, comme des poissons dans l’eau dans la lutte révolutionnaire des exploités, de l’autre le chef de la bureaucratie nationale et nationaliste de Russie, Staline, une fabrication de tous les appareils, du parti comme de l’Etat , comme un poisson dans l’eau dans la déroute de la révolution et la montée de la réaction : deux mondes incompatibles.

En 1922, Lénine déclare au Congrès du parti : " Quand nous regardons la machine bureaucratique, nous devons nous poser la question " qui dirige et qui est dirigé ? Je doute fortement que les communistes dirigent. La vérité est qu’ils sont dirigés ".

Si Lénine a préconisé la tactique de la NEP, un recul provisoire, Staline et la bureaucratie se sont parfaitement adaptés à la NEP : le bureaucrate s’est allié au koulak et au nepman.

André Breton écrit : "Vive donc Lénine ! Je salue ici très bas Léon Trotsky, lui qui a pu, sans le secours de bien des illusions qui nous restent et sans peut-être comme nous croire à l’éternité, maintenir pour notre enthousiasme cet invulnérable mot d’ordre :

“ Et si le tocsin retentit en Occident et il retentira , nous pourrons être alors enfoncés jusqu’au cou dans nos calculs, dans nos bilans, dans la N.E.P., mais nous répondrons à l’appel sans hésitation et sans retard : nous sommes révolutionnaires de la tête aux pieds, nous l’avons été, nous le resterons jusqu’au bout. ”

Aujourd’hui encore plus que par le passé, il importe de rétablir la vérité sur le rôle véritable de Lénine et de ses compagnons bolcheviks, de mettre en évidence que toute sa vie fut consacrée à la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière et non à l’établissement sur celle-ci d’une des formes les plus barbares d’exploitation et d’oppression comme l’a été le stalinisme.

Avant même que de se faire connaître par l’établissement d’une terreur policière sans commune mesure dans l’histoire, le stalinisme a commencé sa carrière comme défenseur de la thèse de la "construction du socialisme dans un seul pays". Dès 1925, Staline se fait le porte-parole de cette conception qui s’inscrit complètement en faux avec toute la vision qui avait été défendue auparavant dans le mouvement ouvrier. En effet, dès ses origines, celui-ci se présente comme un mouvement international dans la mesure où, comme l’écrivait Engels dès 1847 : "La révolution communiste (...) ne sera pas une révolution purement nationale ; elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés (...) Elle exercera également sur tous les autres pays du globe une répercussion considérable et elle transformera complètement et accélérera le cours de leur développement. Elle est une révolution universelle ; elle aura, par conséquent, un terrain universel" ("Principes du Communisme"). Ce n’est nullement un hasard, non plus, si le mot d’ordre qui conclut le "Manifeste Communiste" de 1848 est "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous". De même, la première organisation importante du prolétariat est l’"Association Internationale des Travailleurs" (1864-1872) ou 1ère Internationale. Par la suite, ce sont aussi des internationales (Internationale socialiste, 1889-1914 ; Internationale communiste, 1919-1928) qui ponctuent le développement et les combats de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Enfin, il est également significatif que l’hymne du mouvement ouvrier soit, dans tous les pays, l’"Internationale".

En fait, un des critères décisifs de l’appartenance d’une formation politique au camp du prolétariat est l’internationalisme. Ainsi, en 1914, lorsqu’éclate la guerre mondiale, la participation à l’"Union sacrée" et à la "Défense nationale" des secteurs dominants de la plupart des partis socialistes d’Europe (les "social-chauvins" comme les appelait Lénine) signe leur trahison vis-à-vis de la classe ouvrière et leur passage à la bourgeoisie.

C’est pour cela que la thèse du "socialisme en un seul pays" constitue une véritable trahison des principes de base de la lutte prolétarienne et de la révolution communiste, trahison contre laquelle ceux qui continuent de défendre le programme prolétarien, tel Trotsky dans le parti communiste d’Union soviétique, engagent un combat sans merci.

En particulier, cette thèse, présentée par Staline comme un des "principes du léninisme", constitue l’exact contraire de la position de Lénine :

"La révolution russe n’est qu’un détachement de l’armée socialiste mondiale, et le succès et le triomphe de la révolution que nous avons accomplie dépendent de l’action de cette armée. C’est un fait que personne parmi nous n’oublie (...). Le prolétariat russe a conscience de son isolement révolutionnaire, et il voit clairement que sa victoire a pour condition indispensable et prémisse fondamentale, l’intervention unie des ouvriers du monde entier." ("Rapport à la Conférence des comités d’usines de la province de Moscou", 23 juillet 1918).

Lénine, défenseur exemplaire de l’Internationalisme Prolétarien

L’internationalisme intransigeant de Lénine, marque de son adhésion totale au combat du prolétariat pour son émancipation, est une constante de toute sa vie. Il s’exprime en particulier en 1907, lors du Congrès de Stuttgart de l’Internationale socialiste, lorsque, en compagnie de Rosa Luxemburg, le plus grand nom du prolétariat d’Allemagne et de Pologne durant tout le début du 20ème siècle, Lénine mène le combat pour faire adopter par les délégués un amendement durcissant la résolution contre la guerre impérialiste. De même, Lénine participe activement au combat de la gauche de l’Internationale pour faire du Congrès extraordinaire de Bâle en 1912 une manifestation retentissante contre la menace de guerre. Mais c’est au cours de la 1ère guerre mondiale que l’internationalisme de Lénine trouve toute sa mesure. Sa dénonciation des "social-chauvins", mais aussi des "centristes" qui ne savent opposer à la boucherie impérialiste que des gémissements pacifistes, fait partie des pages les plus lumineuses de l’histoire du mouvement ouvrier. En particulier, à Zimmerwald, en septembre 1915, Lénine est l’animateur de la gauche de la conférence rassemblant les délégués des différents courants socialistes qui, en Europe, s’opposent à la guerre. Sa position se distingue de celle du "Manifeste" adopté par la conférence en affirmant clairement que "la lutte pour la paix sans action révolutionnaire est une phrase creuse et mensongère" et en appelant à la "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile"..."mot d’ordre... précisément... indiqué par les résolutions de Stuttgart et de Bâle".

L’internationalisme de Lénine ne s’éteint pas avec la victoire de la révolution en Octobre 1917. Au contraire, il conçoit celle-ci uniquement comme premier pas et marchepied de la révolution mondiale. C’est pour cela qu’il prend un rôle déterminant, en compagnie de Trotsky, dans la fondation de l’Internationale Communiste, en mars 1919. En particulier, c’est à Lénine qu’il revient de rédiger un des textes fondamentaux du congrès de fondation : les "Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat".

Du temps de Lénine, l’I.C. n’avait rien à voir avec ce qu’elle est devenue par la suite sous le contrôle de Staline : un instrument de la diplomatie de l’Etat capitaliste russe et le fer de lance de la contre-révolution à l’échelle mondiale. A son premier congrès, l’I.C. s’affirme et agit pratiquement comme "l’instrument pour la république internationale des conseils ouvriers, l’Internationale de l’action de masse ouverte, de la réalisation révolutionnaire,l’Internationale de l’action" ("Manifeste de l’I.C.", rédigé par Trotsky). - texte CCI


De P. Broué

"Trotsky"

Chapitre XX – Le « bloc » avec Lénine [1]

Frappé d’une première attaque le 26 mai 1922, paralysé du côté gauche, Lénine eut à lutter longuement avant de pouvoir reprendre une certaine activité à partir du mois de juillet et se replonger dans le travail en octobre. Il n’avait alors devant lui – et sans doute le pressentait-il – que quelques mois pour une tâche dont il découvrit brutalement l’importance en reprenant le collier après quelques mois d’interruption.

Bien des indices – réflexions au passage dans des interventions ou des lettres – montrent qu’à la veille de cette attaque, il était toujours préoccupé du risque de scission dans le parti qui pouvait naître du moindre désaccord au sein du cercle dirigeant.

C’est ainsi qu’il écrivait le 23 mars 1922 à Molotov, alors « secrétaire responsable du comité central » :

« Actuellement, la politique prolétarienne du Parti est déterminée non pas par ses effectifs, mais par l’autorité immense et sans partage de cette couche très mince que l’on peut appeler la Vieille Garde du parti. Il suffit d’une faible lutte intestine au sein de cette couche pour que son autorité soit, sinon ruinée, du moins affaiblie au point que la décision ne dépendra plus d’elle [2]. » En même temps, cependant, il se posait le problème du gouvernement et de la direction en termes tout à fait nouveaux. Déjà, en octobre 1921, il avait expliqué que les trois obstacles principaux étaient « la suffisance communiste », l’analphabétisme et la pratique des pots de vin [3]. Au XIe congrès du P.C.R.(b), il aborda, pour la première fois, semble-t-il, la question du pouvoir en termes de culture, avec des développements sur la nécessité d’apprendre, qui rappelaient les réflexions de Trotsky sur ce point.

Il expliquait notamment :

« La force économique dont dispose l’État prolétarien de Russie est tout à fait suffisante pour assurer le passage au communisme. Qu’est-ce donc qui nous manque ? C’est clair, ce qui manque, c’est la culture chez les dirigeants communistes [4]. »

Pour lui, les communistes étaient devenus les prisonniers de ce qu’il appelait « la machine bureaucratique » :

« De fait, si nous considérons Moscou – 4 700 communistes responsables – et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu’on puisse dire que les communistes mènent. A vrai dire, ce ne sont pas eux qui mènent. Ce sont eux qui sont menés [5]. »

Rappelant le phénomène, souvent constaté dans l’Histoire, de peuples conquis imposant leur culture à leur vainqueur, il établit une analogie avec les communistes vainqueurs en train de se soumettre en Russie, selon lui, à la culture « misérable, insignifiante » des vaincus :

« Les communistes responsables [...] sauront-ils comprendre qu’ils ne savent pas diriger ? Qu’ils s’imaginent mener les autres alors qu’en réalité c’est eux qu’on mène ? S’ils arrivent à le comprendre, ils apprendront certainement à diriger, car c’est possible. Mais, pour cela, il faut étudier, or, chez nous, on n’étudie pas [6]. »

C’est sur la base de cette réflexion qu’après une remise au courant, à partir de juillet, il se lança de nouveau dans la bataille à l’automne.

L’histoire qui commença alors n’a pendant longtemps été connue que par le témoignage du seul Trotsky, les extraits de documents publiés dans La Révolution défigurée,son récit dans Ma Vie – une version rejetée avec indignation à Moscou et qualifiée de « faux calomnieux » par ceux qu’il appelait avec mépris « les épigones ». Or cette version a été de fait confirmée avec éclat, à partir de 1956, non seulement par le « discours secret » de Khrouchtchev, mais par la publication ultérieure de documents dont l’existence même avait été si longtemps niée. Peu après, sur la base de cette abondante documentation, Moshé Lewin publiait son ouvrage sur Le Dernier Combat de Lénine. Nous essaierons ici d’utiliser, sous une forme évidemment plus ramassée, l’ensemble de ces documents concernant quelques mois décisifs pour l’histoire soviétique.

Le récit donné par Trotsky dans Ma Vie porte d’abord sur une entrevue avec Lénine, qu’il ne date pas avec précision, mais situe « quelques semaines avant la deuxième crise » – laquelle eut lieu le 16 décembre 1922. L’entretien a été provoqué par une proposition du syndicat des travailleurs de l’enseignement de confier temporairement à Trotsky le commissariat à l’Education. Lénine n’était pas enthousiaste.

Trotsky raconte :

« Avec chaleur, avec insistance, visiblement ému, Lénine exposait son plan. [...] Il est indispensable que vous deveniez mon adjoint. La situation est telle que nous avons besoin d’un regroupement radical du personnel." « J’alléguai de nouveau que l’"appareil" me gênait de plus en plus dans mon travail, même au commissariat de la Guerre. Eh bien, vous pourrez secouer l’appareil", reprit vivement Lénine, faisant allusion à une expression que j’avais naguère employée. « Je répondis que j’avais en vue non seulement le bureaucratisme de l’Etat. mais celui du parti ; que le fond de toutes les difficultés était dans la complicité des deux appareils et dans la complicité mutuelle des groupes influents qui se formaient autour d’une hiérarchie de secrétaires du parti [7]. »

Dans sa déposition de 1927 devant la commission centrale de contrôle du parti, Trotsky témoigne en ces termes :

« Lénine m’appela auprès de lui au Kremlin, me parla de l’effroyable développement du bureaucratisme dans notre appareil soviétique et de la nécessité de trouver un levier pour aborder sérieusement cette question. [...] Je lui répondis : "Vladimir Ilyitch, ma conviction est qu’il ne faut pas oublier qu’actuellement, dans la lutte contre le bureaucratisme de l’appareil soviétique, en province comme au centre, une sélection de fonctionnaires et de spécialistes, membres du parti, sans parti et à moitié membres du parti, se crée autour de certains groupes et personnalités dirigeantes du parti, dans la province, dans le district, dans la région, au centre, c’est-à-dire au comité central, etc. En faisant pression sur le fonctionnaire, on se heurtera au dirigeant du parti [...], et, dans la situation actuelle, je ne voudrais pas me charger de cette tâche [8]. »

Tout cela est en conformité avec une lettre du 25 janvier 1923 contenue dans les archives de Trotsky : il y déclarait au comité central avoir mis en question devant Lénine « la politique du secrétariat du comité central, du bureau d’organisation et du bureau politique dans les questions soviétiques [9] », et les nombreuses interventions de ces organismes, y compris dans le dos des responsables en titre. Il poursuit le récit, dans Ma Vie :

« Après un instant de réflexion, Lénine posa la question nettement : Ainsi vous proposez d’ouvrir la lutte non seulement contre le bureaucratisme de l’Etat, mais contre le bureau d’organisation du comité central ?" « Je me mis à rire, tellement c’était inattendu. Le bureau d’organisation du comité central était le centre même de l’appareil de Staline.

Mettons qu’il en soit ainsi.

Eh bien, continua Lénine, visiblement satisfait de ce que nous avions donné à la question sa vraie formule, je vous propose de faire bloc avec vous, contre le bureaucratisme en général, contre le bureau d’organisation en particulier.

Il est flatteur, répondis-je, de faire un bloc honnête avec un honnête homme" [10]. » La déposition de 1927 est citée ici presque mot à mot. Les deux hommes convinrent de se revoir. Lénine proposait de créer auprès du comité central une « commission pour la lutte contre le bureaucratisme » à laquelle il souhaitait la participation de Trotsky, selon la version de Ma Vie, « une commission sur la question d’une sélection, d’une formation et d’un pronostic plus juste des fonctionnaires et de rapports internationaux plus corrects [11] », selon la note du 25 janvier. Le récit est complété dans Ma Vie par un commentaire qui n’est évidemment pas dans les documents de 1923 et 1927 :

« Dans le fond, cette commission devait servir de levier pour la destruction de la fraction stalinienne, épine dorsale de la bureaucratie, et pour la création dans le parti de conditions qui m’auraient donné la possibilité de devenir le remplaçant de Lénine, dans sa pensée, d’être son successeur au poste de président du conseil des commissaires du peuple [12]. » Cet accord, demeuré secret, sous-tend toute l’histoire de cette période et notamment des batailles menées à l’initiative de Lénine au cours desquelles se renforce et finalement se scelle le « bloc » entre les deux hommes. La première bataille s’est déroulée sur la question du monopole du Commerce extérieur. Elle a été brutalement engagée par une promesse faite au cours des conversations de Riga par le commissaire du peuple au Commerce extérieur Milioutine d’y renoncer prochainement [13].

Il semble bien que la majorité des dirigeants, et parmi eux Staline, étaient alors partisans, sinon de son abolition, du moins de son assouplissement : tous considéraient qu’une reprise et un développement rapide des échanges internationaux étaient nécessaires au succès de la Nep. Trotsky, lui, était fermement opposé à une mesure qui désarmait, selon lui, l’Etat ouvrier face à ses ennemis de classe. Lénine était également hostile à l’abolition et l’avait nettement exprimé en mars 1922. Mais il découvrit avec stupeur en mai que Staline considérait un affaiblissement du monopole comme inévitable. Or, le 6 octobre suivant, au comité central, en l’absence de Lénine, le commissaire du peuple aux Finances, Sokolnikov, faisait adopter le principe d’importantes dérogations au monopole. Lénine réagit vivement à cette décision et la considéra, selon l’expression de M. Lewin, comme « un véritable coup qu’on lui aurait porté [14] ». Il commença donc à faire campagne parmi les autres dirigeants, invitant Trotsky à discuter avec lui cette question le 11 octobre 1922 [15]. Probablement conforté par cet entretien, il s’adressa le surlendemain à Staline pour protester contre « ce coup porté au monopole du Commerce extérieur [16] », et, par-dessus le marché, sans discussion véritable. Il demandait avec insistance l’ajournement de la solution du problème à travers son renvoi à la session prochaine du comité central [17]. Mais la résistance se révéla plus sérieuse que Lénine ne l’avait supposée. Dans une note écrite de sa main sur la lettre même de Lénine, Staline remarquait : « La lettre du camarade Lénine ne m’a pas fait changer d’avis quant à la justesse de la décision du plénum du comité central du 6 octobre concernant le commerce extérieur [18]. » Après quelques considérations superficielles sur la question, il ajoutait : « Néanmoins, vu le caractère insistant de la proposition du camarade Lénine d’ajourner la mise à exécution du plénum du comité central, je vote pour, afin que cette question soit discutée par le prochain plénum avec la participation de Lénine [19]. » La majorité du comité central le suivit. Le 12 décembre 1922, informé par une lettre de Lénine qu’il allait « guerroyer en faveur du monopole du commerce extérieur [20] », Trotsky lui répondit qu’il était convaincu de l’absolue nécessité non seulement de maintenir, mais encore de renforcer le monopole du commerce extérieur. Il attirait en outre son attention sur le danger qu’il y avait à saper le monopole sous le prétexte de réaliser des réformes générales également bien nécessaires. Fidèle à son analyse, il ajoutait d’ailleurs en conclusion que la question centrale demeurait « la régulation du commerce d’exportation en relation avec les opérations économiques d’ensemble » : « Quelqu’un doit savoir et décider ce qui peut ou non être importé et ce qui doit être exporté. [...] Ce devrait, de toute évidence, être le travail de la Commission du Plan d’Etat [21]. » La réponse de Lénine allait considérablement resserrer les liens entre les deux hommes. Il l’assurait de son accord, puis, sa maladie l’empêchant de participer au comité central, le priait d’y défendre leur position commune « sur la nécessité de maintenir et renforcer le monopole du commerce extérieur [22] ». Après plusieurs échanges, il concluait, dans une lettre du 15 décembre : « Je considère que nous sommes arrivés à un accord total. Annoncez, s’il vous plaît, notre solidarité au plénum. J’espère que notre résolution passera, car plusieurs de ceux qui ont voté contre en octobre passent en partie ou totalement de notre côté. « Si, contrairement à notre attente, notre résolution ne passait pas, faisons appel à la fraction du congrès des soviets et annonçons que nous porterons la question devant le congrès du parti [23]. » Finalement, dans une lettre à destination des membres du C.C. adressée à Staline, Lénine annonçait de façon très provocante ses intentions : « J’ai maintenant terminé la liquidation de mes affaires et je peux partir tranquille. J’ai achevé également de me mettre d’accord avec Trotsky pour la défense de mon point de vue sur le monopole du commerce extérieur. [...] Je suis convaincu que Trotsky défendra mon point de vue aussi, bien que moi-même [24]. » Le 18 décembre 1922, le comité central annulait ses décisions d’octobre et donnait satisfaction à Lénine. Ce dernier, le 21, dictait un petit mot pour Trotsky à Kroupskaia, tout à la joie de sa victoire : « A ce qu’il semble, nous avons réussi à enlever la position sans coup férir, par une simple manœuvre. Je propose de ne pas s’arrêter là et de continuer l’offensive [25]. » Ainsi le bloc Lénine-Trotsky avait-il remporté sa première bataille avant même que son existence soit connue. Certains commençaient à pressentir son existence et leur sommeil en était probablement troublé. Sa naissance n’a-t-elle pas déterminé, ou tout au moins conforté la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline ? Quelques jours plus tard, Lénine rejoignait enfin, avec quelques réserves, le point de vue de Trotsky sur le Gosplan, écrivant dans une note dictée le 17 décembre 1922 : « Cette idée a été lancée depuis longtemps je crois par le camarade Trotsky. Je m’étais prononcé contre, parce que j’estimais qu’il se produirait alors une discordance fondamentale dans le système de nos institutions législatives. Mais, après un examen attentif, je constate que, dans le fond, il y a là une idée juste, à savoir : la Commission du Plan d’Etat se situe un peu à l’écart de nos institutions législatives, bien que, formant un ensemble de gens compétents de la science et de la technique, elle dispose en fait du maximum d’éléments pour bien juger les choses. [...] On doit, je pense, accéder au désir du camarade Trotsky, sans confier pour autant la présidence de la Commission du Plan d’Etat à une personne choisie parmi nos chefs politiques [26]. » Le deuxième conflit entre Lénine et Staline allait être nettement plus grave. L’affaire géorgienne ne mettait plus seulement en cause personnellement Staline – ici en tant que commissaire du peuple aux Nationalités – mais son système de gouvernement à travers l’activité de ses hommes liges et, au premier chef, Ordjonikidzé. Nous avons vu comment, en 1921, la politique du fait accompli de Staline-Ordjonikidzé avait abouti, dans un premier temps, à l’occupation de la Géorgie par l’Armée rouge et, plus tard, à sa transformation sur un rythme accéléré en République soviétique. Lénine ne s’y était pas formellement opposé, mais les notes qu’il avait rédigées à ce propos, pressant, par exemple, Ordjonikidzé de trouver un accord de gouvernement avec les mencheviks, trahissaient sa profonde inquiétude. Or les choses se développèrent, en 1922 et notamment pendant sa période de congé, selon une ligne peu conforme à ses souhaits. Très vite en effet le comportement de satrape d’Ordjonikidzé, sûr de l’appui de Staline et garanti contre toute surprise de Moscou, souleva le mécontentement, puis l’indignation et la fureur des communistes géorgiens, légitimement sensibles aux sentiments nationaux de la population. Le projet de Fédération caucasienne regroupant Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan, inspiré par Lénine, fut rejeté presque à l’unanimité par les communistes géorgiens, et le congrès des soviets géorgiens adopta des résolutions hostiles à la Fédération – dont même les partisans d’ailleurs se dressèrent contre les pratiques autocratiques d’Ordjonikidzé. Le 10 août 1922, alors que Lénine était encore tenu très à l’écart des affaires en raison de son état de santé, le bureau politique décidait la constitution d’une commission chargée de déposer un projet réglant les relations entre la République russe (la R.S.F.S.R.) et les autres républiques indépendantes, parmi lesquelles la Géorgie. La commission, dont Staline assurait la présidence, élabora rapidement un projet revenant purement et simplement à l’intégration des républiques « indépendantes », devenues « autonomes », dans la Fédération russe. Les communistes géorgiens manifestèrent aussitôt une ferme opposition, revendiquant le remaniement du projet de façon à leur garantir « tous les attributs de l’indépendance [27] ». L’épreuve de force était désormais engagée entre le P.C. géorgien, toutes tendances réunies, et le bureau caucasien du P.C.R.(b) dirigé par Ordjonikidzé, lequel sommait sans détour ses adversaires de se taire et de se soumettre. Staline précipitait les choses en août en faisant savoir aux Géorgiens que les décisions de la R.S.F.S.R. s’appliquaient, d’ores et déjà et en tout état de cause, à leur république [28]. A la réunion de la commission des 24 et 25 septembre, les Ukrainiens semblaient près de s’aligner sur les Géorgiens. Lénine était préoccupé depuis toujours par la question nationale et se souvenait de la levée de boucliers qu’avait provoquée dans les rangs du parti sa prise de position en faveur de l’autodétermination. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce qu’il ait demandé qu’on lui fasse parvenir le dossier complet de l’activité de la commission, de ses propositions et de l’accueil qu’elles avaient reçu. Il l’eut en main le 25 septembre. Moshé Lewin relève très justement qu’il est tout à fait clair qu’à cette époque, bien que parfois réservé à l’égard du comportement de Staline, il lui gardait toute sa confiance personnelle et ne mettait pas un instant en doute la véracité de ses affirmations [29]. Mais il formula des réserves à propos du projet, qu’il trouvait un peu « précipité », et se prononça à la fois contre la formule des républiques « autonomes » au sein de la Fédération russe, et pour leur intégration à toutes, R.S.F.S.R. comprise, au sein d’une Union des républiques socialistes soviétiques [30]. Sûr de lui, fort du pouvoir acquis pendant les mois de la maladie de Lénine, il semble que Staline s’impatienta. Il n’appréciait pas les remarques du « Vieux » – qu’il jugeait en dehors du coup – et souhaitait lui opposer une attitude de fermeté. Communiquant au bureau politique la lettre de Lénine proposant modifications et amendements au projet de la commission, il la commentait en accusant Lénine à la fois de « libéralisme national » et de « centralisme hâtif », une attitude seulement susceptible, d’après lui, d’encourager en Géorgie les résistances « nationalistes » et « séparatistes » des communistes géorgiens [31]. Fidèle cependant à la tactique qui était la sienne depuis des années, il n’affronta pas Lénine devant le comité central, céda sans combat et laissa l’assemblée réaménager le projet conformément aux vœux de Lénine. Il est très probable que ce dernier s’était contenté, jusque-là, de penser, comme il l’avait suggéré à Kamenev le 26 septembre, qu’en cette affaire Staline avait seulement « quelque peu tendance à brusquer les choses ». Les remarques de Staline sur son projet, sa dérobade devant la discussion, alertèrent Lénine. Le jour même du débat au comité central, il écrivait au bureau politique une note lourde de signification : « Je déclare une guerre à mort au chauvinisme grand-russe. Aussitôt que je serai délivré de ma maudite dent, je le dévorerai avec toutes mes dents saines. « Il faut absolument insister pour que le comité exécutif central fédéral (des soviets) soit présidé à tour de rôle par un Russe un Ukrainien un Géorgien, etc. « Absolument [32]. » Mais l’accord intervenu au comité central – auquel avait participé Mdivani, porte-parole des communistes géorgiens opposants – n’était qu’un accord de façade. Pour les Géorgiens, la République indépendante de Géorgie devait être appelée, ainsi que les autres républiques géorgiennes, à entrer, sur pied d’égalité avec la R.S.F.S.R., dans l’Union des républiques. Staline et Ordjonikidzé, refusant de perdre la face, continuaient à exiger l’entrée de la Géorgie dans la Fédération transcaucasienne et l’admission dans l’U.R.S.S. de la seule fédération. L’épreuve de force commençait. Fort de l’appui inconditionnel du secrétariat, Ordjonikidzé l’utilisait pour démanteler, par mutations et nominations, les positions de ses adversaires. Ces derniers cherchaient désespérément à Moscou d’éventuels appuis, obtenaient finalement de Boukharine qu’il remette à Lénine une plainte énumérant leurs griefs. Toujours convaincu que Staline, même s’il avait tort sur le fond, ne manipulait pas l’information qu’il lui procurait, Lénine répondit vertement aux Géorgiens, leur reprochant le « ton indécent » de leur lettre : « J’étais persuadé que tous les désaccords avaient été tranchés par les résolutions adoptées par la réunion plénière du comité central avec ma participation indirecte et la participation directe de Mdivani. C’est pourquoi je condamne catégoriquement les injures à l’adresse d’Ordjonikidzé et j’insiste pour que votre conflit soit porté sur un ton convenable et loyal devant le secrétariat du comité central du P.C.R. qui tranchera [33]. » Désespérés d’être ainsi renvoyés à Staline pour se plaindre de lui et de ses hommes, les opposants géorgiens décidèrent un geste spectaculaire : une démission en masse du comité central du P.C. de Géorgie, le 22 octobre [34]. Sans perdre de temps, Ordjonikidzé faisait immédiatement désigner un nouveau C.C. par le bureau caucasien. Les incidents se multipliaient, et Ordjonikidzé se laissa aller, au cours d’une empoignade, à frapper Kibanidzé, un partisan de Mdivani [35]. Lettres, résolutions, plaintes – émanant même de partisans de la fédération comme Makharadzé – s’accumulaient à Moscou, dénonçant les méthodes du secrétariat et de son proconsul en Géorgie. Il semble que c’est seulement alors que Lénine commença à éprouver des doutes. S’abstenant lors du vote au bureau politique pour l’envoi en Géorgie d’une commission d’enquête dirigée par Dzerjinski, chef de la Tchéka, il chargea Rykov, qui partait pour la Géorgie, d’une mission d’information [36]. Le retour, à trois jours d’intervalle, de Rykov et de la commission Dzerjinski, lui enleva toute illusion s’il en conservait encore. Il apprit en effet que cette commission avait approuvé la décision du secrétariat de rappeler à Moscou tous les adversaires d’Ordjonikidzé, les éloignant ainsi de la Géorgie. Il apprit aussi de la bouche de Dzerjinski l’acte de brutalité d’Ordjonikidzé contre Kibanidzé que Rykov avait tenté de lui dissimuler. Il n’est pas douteux que Lénine fut absolument bouleversé par ces découvertes. Selon Moshé Lewin, son entretien avec Dzerjinski eut « une influence néfaste sur la progression de la maladie de Lénine et hâta sans doute la crise » qui allait le frapper quelques jours plus tard, le 13 décembre au matin [37]. Le 30 décembre, malgré les terribles difficultés qu’il éprouvait désormais, il dicte l’essentiel de ses notes sur la question des nationalités [38] commençant par la célèbre phrase : « Je suis, je crois, grandement coupable devant les ouvriers de Russie [39]. [...] Nous avons, écrit-il plus loin, glissé dans un bourbier » : « Nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes [40]. » Ce qu’il a découvert dans l’affaire géorgienne, sous ce qu’il appelle « une formule bureaucratique », c’est « l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique [41] » . Et pour bien situer les responsabilités, il précise : « Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux social-nationalisme [42]. » Il condamne également ce qu’il appelle « l’état d’esprit 100 % russe » de Dzerjinski et la « faute irréparable » qu’il a commise en prenant à la légère les brutalités d’Ordjonikidzé [43]. Son verdict est féroce contre Staline : « Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l’affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de "social-nationalisme" (alors qu’il est lui-même non seulement un vrai, un authentique "social-national", mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe [44]. » En janvier et février 1923, en dépit de toutes les restrictions apportées à son activité par le bureau politique sous prétexte de ménager sa santé – et qui le révoltent –, Lénine travaille dur sur la question géorgienne et réussit à apprendre ce qu’on lui cache, à savoir l’approbation par le bureau politique des conclusions de la commission Dzerjinski pour le déplacement des camarades de Mdivani, et un quitus moral à Staline et Ordjonikidzé. Il charge alors un petit groupe de ses proches collaborateurs de mener pour lui l’enquête : c’est sa « commission clandestine » qui lui apprend, par exemple, que le texte de la plainte de Kibanidzé contre Ordjonikidzé a « disparu » du dossier. Elle lui remet, le 3 mars, un rapport détaillé dont le texte est resté secret, même à l’époque de la déstalinisation. Lénine n’a maintenant plus de doutes et sa position, complètement inversée par rapport à celle de l’été de 1922, est désormais très ferme. Il écrit à Trotsky le 5 mars : « Je vous prie avec insistance de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au comité central du parti. Cette affaire se trouve actuellement sous la "persécution" de Staline et de Dzerjinski, et je ne peux pas me fier à leur impartialité ! C’est le contraire qui est vrai. Si vous consentez à entreprendre la défense, je pourrais alors être rassuré ; si vous ne consentiez pas, pour une raison quelconque, rendez-moi alors le dossier, j’y verrai le signe de votre désaccord. "Avec mon meilleur salut de camarade. [45] » Dans le récit qu’il donne dans Ma Vie, Trotsky assure qu’il décida d’assumer cette défense. L’Institut du Marxisme-Léninisme de Moscou prétend qu’il refusa pour raison de santé, mais n’apporte, à l’appui de cette allégation, aucun élément de preuve. Adam B. Ulam assure aussi qu’il refusa – car il renvoya le dossier sans oublier d’en prendre une copie – et qu’il s’efforça ensuite de le dissimuler. Mais ses arguments sont faibles et son développement allusif et confus [46]. Dans les annexes du « Journal des secrétaires de Lénine », Moshé Lewin cite une lettre de L.A. Fotieva qui constitue la preuve de l’acceptation de Trotsky [47]. Lewin précise en outre : « Grâce au Journal et aux autres sources auxquelles nous nous référons ici on peut constater que Trotsky est une source sûre. A les confronter avec les révélations de l’I.M.L., on voit que ses renseignements sont fournis avec la plus grande honnêteté et la plus grande exactitude. Dans tout ce qu’il raconte des événements dont il est ici question, il ne se trompe au plus – et rarement – que d’une journée dans sa chronologie [48]. » Placées dans des enveloppes dont les secrétaires de Lénine ont précisé, à sa demande, qu’elles ne pourraient être ouvertes que par Kroupskaia, les réflexions de Lénine sur les dirigeants du parti et sur la question nationale devaient demeurer ignorées des citoyens soviétiques et même des cadres du parti. Deux articles cependant, publiés dans la Pravda à plusieurs semaines d’intervalle, indiquèrent au lecteur attentif la distance qui s’était creusée au cours des derniers mois entre Lénine et Staline. Il s’agit de deux articles consacrés à l’Inspection ouvrière et paysanne, commissariat du peuple dont Staline n’était plus titulaire depuis une année, mais où il continuait, à travers les hommes qu’il y avait placés, à exercer une influence prépondérante. Parfaitement conscient du sens de l’attaque portée par Lénine, le bureau politique songea pendant un moment à ne pas publier ces deux textes, les tout derniers dictés par Lénine. Le premier article porte sur la nécessaire « réorganisation de l’Inspection ouvrière et paysanne [49] ». La critique est dévastatrice. Nous nous contenterons de relever que, tout en proposant une réduction massive des effectifs de l’Inspection à 300 ou 400 employés, il affirme la nécessité – sans doute par opposition à la réalité du moment – que tous les collaborateurs de l’Inspection soient « particulièrement vérifiés eu égard à leur bonne foi et à leur connaissance de l’appareil d’Etat [50] ». Avec « Mieux vaut moins, mais mieux », publié dans la Pravda du 4 mars 1923 [51], Lénine franchit un pas supplémentaire dans le tir nourri qu’il dirige ouvertement désormais contre Staline. Reprenant ses réflexions antérieures sur les problèmes de culture en relation avec l’appareil d’Etat, il nota d’abord, ce qui était une attaque très directe : « Il nous suffirait pour commencer d’avoir une véritable culture bourgeoise : il nous suffirait, pour commencer, de nous passer des types particulièrement invétérés des cultures prébourgeoises, c’est-à-dire bureaucratique ou féodale [52]. » Passant, une fois de plus, à la question de l’appareil d’État, il relevait que les choses y allaient « mal », y étaient même « détestables ». Il n’y avait pas, selon lui, d’éléments « pour édifier un appareil vraiment neuf, et qui mérite totalement le nom d’appareil socialiste, soviétique, etc. [53] ». C’était précisément ce qui, à ses yeux, impliquait d’abord une transformation de l’Inspection ouvrière et paysanne en un nouveau « Commissariat du peuple ». Il donnait une définition très importante de ce qu’il appelait « le meilleur » du régime social soviétique : « Les ouvriers avancés d’abord et, en second lieu, les éléments vraiment instruits pour lesquels on peut se porter garant qu’ils ne croiront rien sur parole et qu’ils ne diront pas un mot qui soit contraire à leur conscience, ne craignent pas de prendre conscience des difficultés, quelles qu’elles soient, et ne reculent devant aucune lutte pour atteindre le but qu’ils se seront sérieusement assigné [54]. » Après avoir ainsi défini négativement les éléments de l’Inspection ouvrière et paysanne, il mettait enfin les points sur les i, portant un rude coup au prestige de Staline : « Parlons net. Le commissariat du peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas à l’heure actuelle d’une ombre de prestige. Tout le monde sait qu’il n’est point d’institutions plus mal organisées que celles qui relèvent de notre Inspection ouvrière et paysanne, et que, dans les conditions actuelles, on ne peut rien exiger de ce commissariat. [...] Je demande à n’importe quel dirigeant actuel de l’Inspection ouvrière et paysanne ou aux personnes qui ont des rapports avec elle, de me dire en toute conscience quel besoin il y a pratiquement d’un commissariat comme l’Inspection ouvrière et paysanne [55]. » La « déstalinisation » sous l’égide de Khrouchtchev – on l’a déjà souligné – n’a finalement « révélé » que ce qui était déjà connu. En tout cas, elle a constitué, sans, bien sûr, l’avoir voulu, une confirmation de la véracité des documents et textes cités ou évoqués par Trotsky. Ecrivant en 1967, Moshé Lewin pouvait assurer sans crainte que les publications de Moscou des dernières années avaient permis de constater l’exactitude du témoignage de Trotsky. Au premier rang de ces documents figure évidemment la lettre de Lénine au comité central qu’on appelle, de façon quelque peu impropre, son « testament » : des notes dictées les 23 et 24 décembre 1922 et complétées le 4 janvier 1923. Lénine revient, dans ce texte célèbre, sur le problème qui était depuis l’hiver 1920-1921 au centre de ses préoccupations, à savoir le risque de scission du parti et, dans l’immédiat, le problème de la cohésion du comité central. Il écrit : « J’estime que sous ce rapport, le point essentiel dans le problème de la cohésion, c’est l’existence de membres du comité central comme Staline et Trotsky. Les rapports entre eux constituent à mon sens le principal du danger de cette scission qui pourrait être évitée [56]. » Il passe ensuite à une brève caractérisation des deux hommes : « Le camarade Staline, devenu secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir illimité et je ne suis pas sûr qu’il puisse toujours s’en servir avec assez de circonspection. D’autre part, le camarade Trotsky, comme l’a déjà montré sa lutte contre le comité central dans la question du Commissariat du Peuple aux voies de communication, ne se fait pas seulement remarquer par des capacités éminentes. Il est peut-être l’homme le plus capable de l’actuel Comité central. Mais il pèche par excès d’assurance et par un engouement exagéré pour le côté purement administratif [57]. » Quelques lignes plus loin, évoquant « l’épisode d’Octobre de Zinoviev et Kamenev », qu’il ne juge pas « accidentel », il assure qu’on ne peut pas plus le leur reprocher que « le non-bolchevisme de Trotsky ». Quelques phrases sur Boukharine et Piatakov terminent cette brève présentation [58]. Ce texte – dont l’existence même a été si longtemps contestée et avec autant de violence – mérite un examen attentif, qui ne lui a été que rarement accordé, peut-être parce que toute l’attention était consacrée au problème de son existence. La première remarque qui s’impose est que Lénine considère Staline et Trotsky comme les deux dirigeants éminents – une affirmation qui, selon Moshé Lewin, « avait de quoi, par la place accordée à Staline, étonner le pays, blesser Trotsky et surprendre désagréablement Zinoviev et Kamenev [59] », Correspondait-elle, comme le suggère le même auteur, à la découverte par Lénine de l’étendue des pouvoirs détenus par Staline, devenu secrétaire général ? C’est possible, pas avéré. Moshé Lewin souligne par ailleurs le soin avec lequel Lénine trace le portrait des deux hommes de façon à ne laisser transparaître aucune préférence. Les qualités individuelles supérieures – les dons et le talent – qu’il reconnaît à Trotsky sont compensées par le rappel de son comportement pendant la discussion syndicale et celui de son passé de conciliateur antibolchevique. En ce qui concerne Staline, l’accent est mis non sur l’homme et sur ses qualités, mais sur l’étendue de son pouvoir et le risque – le risque seulement – qu’il ne l’utilise imprudemment. L’historien a raison quand il écrit : « Supposons la rédaction des notes arrêtée ici et qu’elles fussent lues ensuite à la tribune d’un congrès du parti, elles sembleraient dominées par un souci d’équilibre, par la volonté de maintenir le statu quo pour éviter la scission [60]. » Ce dernier message de Lénine à son parti aurait donc été, à la date du 25 décembre 1922, un appel à la prudence, une invitation à préserver un équilibre, une mise en garde contre ce qui, chez l’un et l’autre des deux « dirigeants éminents », pouvait nuire à la cohésion de la direction. Pourtant, le 4 janvier 1923. il dicte à Fotieva un complément qui change tout et détruit en particulier l’équilibre sur lequel il avait jusqu’alors jalousement veillé : « Staline est trop brutal, et ce défaut, parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotsky, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive [61]. » Que s’est-il passé entre le 24 décembre 1922 et le 4 janvier 1923 ? La tentation – à laquelle certains historiens n’ont pas résisté – consiste à chercher quel a été l’incident personnel, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase des divergences. Or Staline accepte difficilement l’accumulation de remarques critiques venant de la chambre d’un malade dont il espère avoir secoué la tutelle. La correspondance entre Lénine et Trotsky, leurs rencontres, la lettre du premier au second du 18 décembre, célébrant leur victoire dans la bataille du monopole du commerce extérieur lui apparaissent comme autant de menaces intolérables, l’enragent et lui ont sans doute fait perdre son sang-froid. Le 21 décembre, en effet, apprenant que la lettre a été dictée à Kroupskaia, il appelle cette dernière au téléphone, l’injurie et la menace pour avoir contrevenu, ce faisant, aux prescriptions médicales, bien qu’elle ait eu l’accord des médecins pour prendre en note un texte que Lénine voulait dicter. La compagne de Lénine proteste le même jour dans une lettre à Kamenev, vice-président du gouvernement, et demande à « être protégée d’une ingérence grossière [...], d’injures indignes et de menaces [62] ». Kroupskaia, qui n’a pas informé tout de suite Lénine de l’incident, pour lui éviter une émotion, lui en a-t-elle parlé entre le 25 décembre 1922 et le 4 janvier 1923 ? On tiendrait là une explication événementielle de ce complément qui change totalement la tournure primitive du « testament ». Jusqu’à la production d’éléments supplémentaires probants, notamment sur la chronologie, nous souscrivons entièrement, pour notre part, à l’explication proposée sur ce point par Moshé Lewin : « Nous en savons assez sur Lénine pour trouver aux déclarations d’Ilyitch contre Staline une explication qui sied mieux à son caractère, à sa conscience de chef responsable, pour qui la politique primait toute autre considération [63]. » L’historien du Dernier Combat de Lénine estime impossible que l’incident entre Staline et Kroupskaia ait pu pousser Lénine à « un acte politique de nature à bouleverser les rapports de force dans le comité central ». « Il avait pour le faire des raisons autrement sérieuses. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier les notes sur la question nationale [...] dictées les 30 et 31 décembre [64]. » C’est seulement le 5 mars 1923 qu’évoquant « la grossièreté » et les « injures téléphoniques » de Staline à Kroupskaia, Lénine écrit à Staline que ce qui est dirigé contre sa femme l’est aussi contre lui. Il lui donne le choix entre des excuses et une rupture de leurs relations personnelles. Le même jour, il écrit à Mdivani la lettre que nous connaissons et charge Fotieva d’informer Kamenev de son alliance avec Trotsky dans l’affaire géorgienne [65]. Sa secrétaire, Gliasser, annonce à Trotsky : « Vladimir Ilyitch prépare une bombe contre Staline [66]. » Le 7 mars, c’est la seconde attaque, infiniment plus sévère que la première. Lénine n’a, disent les communiqués officiels, plus l’usage de la parole. Il va survivre plus de dix mois, probablement conscient de sa déchéance et condamné au supplice de l’impuissance totale. Tout indique finalement que Lénine, au début de 1923, avait bel et bien décidé de s’engager dans le combat contre Staline et la bureaucratie, à commencer par l’appareil du parti et que c’est dans ce but qu’il avait conclu avec Trotsky une alliance qui a connu un début d’application. Trotsky est parfaitement convaincant, de ce point de vue, quand il écrit dans Ma Vie : « [Après le 4 janvier], Lénine ne préparait plus seulement l’élimination de Staline du poste de secrétaire général ; il voulait le disqualifier devant le parti. Sur la question du monopole du commerce extérieur, sur la question du régime intérieur du parti, de l’Inspection ouvrière et paysanne et sur la commission de contrôle, Lénine, systématiquement et avec persévérance, vise à porter au XIIe congrès, à travers la personne de Staline, le coup le plus terrible au bureaucratisme, à la solidarité de complices des fonctionnaires, aux abus de pouvoir, à l’arbitraire et à la brutalité [67]. » Il pose alors la question : « Lénine aurait-il pu réussir le regroupement qu’il méditait dans la direction du parti [68] ? » Et il répond nettement : « A ce moment-là, sans aucun doute. [...] Notre action commune, si elle avait eu lieu au début de 1923, nous aurait certainement assuré la victoire. [...] Dans quelle mesure cette victoire aurait été durable, c’est une autre question. [...] En 1922-1923, il était encore tout à fait possible de s’emparer de la principale position stratégique en menant une offensive ouverte contre la fraction qui se formait rapidement des fonctionnaires nationalo-socialistes, des usurpateurs de l’appareil, des captateurs de l’héritage d’Octobre, des épigones du bolchevisme [69]. » S’efforçant de répondre à la même question, Moshé Lewin, de son côté, relève que Lénine, au début de 1923, après son complément du 4 janvier, ne semble plus se soucier du danger de fractionnisme qui avait semblé dominer ses préoccupations depuis 1921. Il pense aussi que Lénine n’a pressenti qu’une partie seulement de la réalité, « l’ampleur du danger représenté par l’abus du pouvoir » que pouvait commettre le sommet de la hiérarchie, et « sa dégénérescence en une dictature personnelle irresponsable ». Il poursuit : « Pour ne pas être battu, Lénine aurait dû accomplir des prodiges d’habileté, il aurait dû se montrer audacieux, adroit manœuvrier, innovateur politique. [...] Il aurait dû, selon ses propres termes, "faire preuve d’une obstination prodigieuse". On peut penser qu’il en était capable. Il est légitime de penser que Lénine, agissant de concert avec Trotsky et d’autres encore, aurait pu faire passer la Russie soviétique par un chemin moins tragique, plus rationnel, et qui aurait moins compromis l’idée du socialisme. [...] A eux deux, ils symbolisaient l’appel mobilisateur de la révolution d’Octobre [70]. » Dressant le bilan de l’affaire géorgienne, il écrit qu’il est parfaitement légitime de supposer que la structure ultérieure de l’Union soviétique aurait été finalement passablement différente de celle qu’elle allait devenir [71] … L’absence de Lénine, les réserves de Trotsky ont eu des conséquences limitées, sur le coup, au bureau politique du P.C.U.S., mais qui n’ont pu que contribuer de façon importante à l’accroissement des tensions et à l’aggravation des antagonismes. Le premier conflit au sommet éclate à propos de l’article de Lénine sur la réorganisation de l’Inspection ouvrière et paysanne que Boukharine ne publia pas dans la Pravda du 23 janvier 1923 comme l’avait demandé Lénine en l’adressant à la rédaction de l’organe central du parti. Kroupskaia téléphona alors à Trotsky pour lui demander son intervention, insistant sur l’impatience de Lénine quant à la publication de son plan. C’est Trotsky qui obtint la convocation immédiate du bureau politique sur cette question. Tous les présents au début de la réunion, Staline, Molotov, Kouibychev, Rykov, Kalinine et Boukharine – à l’exception du seul Trotsky –, se prononcent contre le plan de Lénine et la publication de l’article que repoussent avec une vigueur particulière les membres du secrétariat. Pour répondre à Trotsky qui souligne l’impatience de Lénine d’avoir en main le journal avec l’article imprimé, Kouibychev propose même de tirer un numéro unique de la Pravda contenant l’article et destiné au seul Lénine. Kamenev, arrivé avec une heure de retard, soutient Trotsky : pour eux, il est impossible de cacher au parti l’article de Lénine – ce dont finalement les adversaires de la publication se laissent convaincre non sans arrière-pensées. L’article de Lénine est donc finalement publié dans la Pravda du 25 janvier. Un second débat, très vif commence alors autour de projets de réorganisation du comité central, dont l’un est déposé par Lénine, l’autre par le secrétariat général. Trotsky combat résolument aussi une proposition de Lénine d’augmenter le nombre des membres du comité centra !, dont il juge qu’il sera ainsi plus manipulable. Une campagne en forme d’insinuations va lui reprocher de combattre en sous-main les idées de Lénine. Informé, il proteste, dans une lettre au comité central du 23 février, et menace de porter le débat devant l’ensemble du parti, afin de mettre fin aux rumeurs et de placer chacun devant ses responsabilités. Les griefs se multiplient et les rancœurs s’accroissent. L’incertitude continue pourtant à planer sur la santé de Lénine : « le Vieux » va-t-il se rétablir suffisamment pour reprendre une certaine activité, et dans combien de temps ? Cette situation va se prolonger pendant des mois : tant que la guérison de Lénine et son retour aux affaires demeureront une éventualité plausible, le bloc Lénine-Trotsky demeurera une possibilité, une menace que leur cible ne sous-estime pas. La lutte politique au sommet du premier « Etat ouvrier » dépend, dans ces conditions, des médecins et de la lutte contre l’artériosclérose d’un homme encore jeune à la constitution jugée alors, peut-être à tort, exceptionnellement robuste. Trotsky en a plus que quiconque conscience. Les responsabilités qui pèsent sur ses épaules, à partir de la rechute de Lénine, deviennent écrasantes à la veille du XIIe congrès. Peut-on se comporter dans le parti comme si Lénine était mort ? Doit-on renvoyer à une date ultérieure toute décision capitale concernant l’avenir du parti et n’engager le combat que s’il meurt ou s’il guérit ? C’était là certainement le type de problème auquel Trotsky était le plus mal préparé.

Références

[1] Les bases documentaires de ce chapitre qui se trouvaient jusqu’alors dans les archives ou les écrits de Trotsky exclusivement ont été élargies par les publications de l’ère khrouchtchévienne, notamment les documents de Lénine jusque-là dissimulés. Deux ouvrages importants : Lidia Aleksandrovna Fotieva, Iz vospominianii o Lenine, Moscou, 1964, et Moshé Lewin, Le dernier combat de Lénine, Paris, 1964, ont complété, mais pas modifié de façon substantielle. Voir également Anna Di Biagio « Stalin e Trockij : dopo la revoluzione (1921-1923), Problemi del Socialismo » série 4.21.1980, (n° 17) pp. 113-148.

[2] Lénine, Œuvres, t. 33, p. 60.

[3] Ibidem, pp. 72-73.

[4] Ibidem, p. 293.

[5] Ibidem.

[6] Ibidem, p. 294.

[7] M.V., III, p. 200.

[8] Lettre à l’Istpart, D.L.R.,p. 165.

[9] Archives Trotsky, Havard, lettre du 25 janvier 1923, T 775.

[10] M.V., III, pp. 200-201.

[11] Ibidem, p. 201, ainsi que A.H., T 775.

[12] M.V., III, p. 201.

[13] Lewin, Dernier combat, p. 46.

[14] Ibidem, p. 48.

[15] D.L.R., p. 155.

[16] Lénine, Œuvres, t. 33, p. 382.

[17] Ibidem, pp. 383-384.

[18] Fotieva, op. cit., pp. 28-29.

[19] Ibidem.

[20] Lénine, Œuvres, t. 45, p. 622.

[21] T.P., II, pp. 778-780.

[22] Lénine, Œuvres, t. 45, p. 622.

[23] Ibidem, p. 626.

[24] Ibidem, pp. 623-624.

[25] Ibidem, p. 627.

[26] Lénine, Œuvres, t. 36, pp. 611-612.

[27] Lewin, op. cit., p. 59.

[28] Ibidem.

[29] Ibidem, p. 61.

[30] Cité ibidem, pp. 146-148.

[31] Lewin, op. cit., pp. 149-150.

[32] Lénine, Œuvres, t. 33, p. 379.

[33] Lénine, Œuvres, t. 45, p. 601.

[34] Fotieva, op. cit., p. 52.

[35] Ibidem, p. 75.

[36] Lewin, op. cit., p. 68.

[37] Ibidem, p. 78.

[38] Lénine, Œuvres, t. 36, pp. 618-624.

[39] Ibidem, p. 618.

[40] Ibidem, p. 619.

[41] Ibidem.

[42] Ibidem.

[43] Ibidem, p. 620.

[44] Ibidem, pp. 621-622.

[45] Lénine, Œuvres, t. 45, p. 628.

[46] Adam B. Ulam, The Bolsheviks, pp. 571-573.

[47] Cahiers du Monde russe et soviétique, 26 (27), p. 328.

[48] Ibidem, m. 1, p. 297.

[49] Lénine, Œuvres, t. 36, pp. 611-615.

[50] Lénine, Œuvres, t. 33, pp. 495-500.

[51] Ibidem, pp. 500-517.

[52] Ibidem, p. 501.

[53] Ibidem, pp. 501-502.

[54] Ibidem, pp. 503.

[55] Ibidem, p. 504-505.

[56] Lénine, Œuvres, t. 36, p. 606.

[57] Ibidem, p. 607.

[58] Ibidem.

[59] Lewin, op. cit., p. 88.

[60] Ibidem, p. 90.

[61] Lénine, Œuvres, t. 36, p. 608.

[62] Lewin, op. cit., pp. 150-151.

[63] Ibidem, p. 92.

[64] Ibidem. p. 93.

[65] Lénine, Œuvres, t. 45, pp. 628-629.

[66] D.L .R., p. 166.

[67] M .V., III, pp. 202-203.

[68] Ibidem, p. 203.

[69] Ibidem, pp. 203-204.

[70] Lewin, op. cit., pp. 140-141.

[71] D.L.R., p. 164.

Lénine

LA QUESTION DES NATIONALITÉS OU DE L’« AUTONOMIE » [1]

Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n’être pas intervenu avec assez d’énergie et de rudesse dans la fameuse question de l’autonomie, appelée officiellement, si je ne me trompe, question de l’union des républiques socialistes soviétiques.

En été, au moment où cette question s’est posée, j’étais malade, et en automne j’ai trop compté sur ma guérison et aussi sur l’espoir que les sessions plénières d’octobre et de décembre [2] me permettraient d’intervenir dans cette question. Or, je n’ai pu assister ni à la session d’octobre (consacrée à ce problème), ni à celle de décembre ; et c’est ainsi que la question a été discutée presque complètement en dehors de moi.

J’ai pu seulement m’entretenir avec le camarade Dzerjinski qui, à son retour du Caucase, m’a fait savoir où en était cette question en Géorgie. J’ai pu de même échanger deux mots avec le camarade Zinoviev et lui dire mes craintes à ce sujet. De la communication que m’a faite le camarade Dzerjinski, qui était à la tête de la commission envoyée par le Comité central pour « enquêter » sur l’incident géorgien, je n’ai pu tirer que les craintes les plus sérieuses. Si les choses en sont venues au point qu’Ordjonikidzé s’est laissé aller à user de violence, comme me l’a dit le camarade Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer dans quel bourbier nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d’« autonomie » a été foncièrement erronée et inopportune.

On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ?

Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu’au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l’avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait.

Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s’occupant spécialement de la psychologie nationale, de l’éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n’avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux.

Je crains aussi que le camarade Dzerjinski, qui s’est rendu au Caucase pour enquêter sur les « crimes » de ces « social- nationaux », se soit de même essentiellement distingué ici par son état d’esprit cent pour cent russe (on sait que les allogènes russifiés forcent constamment la note en l’occurrence), et que l’impartialité de toute sa commission se caractérise assez par les « voies de fait » d’Ordjonikidzé. Je pense que l’on ne saurait justifier ces voies de fait russes par aucune provocation, ni même par aucun outrage, et que le camarade Dzerjinski a commis une faute irréparable en considérant ces voies de fait avec trop de légèreté.

Ordjonikidzé représentait le pouvoir pour tous les autres citoyens du Caucase. Il n’avait pas le droit de s’emporter, droit que lui et Dzerjinski ont invoqué. Ordjonikidzé aurait dû, au contraire, montrer un sang-froid auquel aucun citoyen ordinaire n’est tenu, à plus forte raison s’il est inculpé d’un crime « politique ». Car, au fond, les social-nationaux étaient des citoyens inculpés d’un crime politique, et toute l’ambiance de cette accusation ne pouvait le qualifier autrement.

Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ?[3]

Lénine

30.XII.22.

Suite des notes.

31 décembre 1922.

La question des nationalités ou de l’« autonomie »

(suite)

J’ai déjà écrit dans mes ouvrages sur la question nationale qu’il est tout à fait vain de poser dans l’abstrait la question du nationalisme en général. Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation.

Par rapport au second nationalisme, nous, les nationaux d’une grande nation, nous nous rendons presque toujours coupables, à travers l’histoire, d’une infinité de violences, et même plus, nous commettons une infinité d’injustices et d’exactions sans nous en apercevoir. Il n’est que d’évoquer mes souvenirs de la Volga sur la façon dont on traite chez nous les allogènes : le Polonais, le Tatar, l’Ukrainien, le Géorgien et les autres allogènes du Caucase ne s’entendent appeler respectivement que par des sobriquets péjoratifs, tels « Poliatchichka », « Kniaz », « Khokhol », « Kapkazski tchélovek ».

Aussi l’internationalisme du côté de la nation qui opprime ou de la nation dite « grande » (encore qu’elle ne soit grande que par ses violences, grande simplement comme l’est, par exemple, l’argousin) doit-il consister non seulement dans le respect de l’égalité formelle des nations, mais encore dans une inégalité compensant de la part de la nation qui opprime, de la grande nation, l’inégalité qui se manifeste pratiquement dans la vie. Quiconque n’a pas compris cela n’a pas compris non plus ce qu’est l’attitude vraiment prolétarienne à l’égard de la question nationale : celui-là s’en tient, au fond, au point de vue petit-bourgeois et, par suite, ne peut que glisser à chaque instant vers les positions de la bourgeoisie.

Qu’est-ce qui est important pour le prolétaire ? Il est important, mais aussi essentiel et indispensable, qu’on lui assure dans la lutte de classe prolétarienne le maximum de confiance de la part des allogènes. Que faut-il pour cela ? Pour cela il ne faut pas seulement l’égalité formelle, il faut aussi compenser d’une façon ou d’une autre, par son comportement ou les concessions à l’allogène, la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont été engendrés chez lui par le gouvernement de la nation « impérialiste ».

Je pense que pour les bolchéviks, pour les communistes, il n’est guère nécessaire d’expliquer cela plus longuement. Et je crois qu’ici nous avons, en ce qui concerne la nation géorgienne, l’exemple typique du fait qu’une attitude vraiment prolétarienne exige que nous redoublions de prudence, de prévenance et d’accommodement. Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l’affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de « social-nationalisme », (alors qu’il est lui-même non seulement un vrai, un authentique « social-national », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe, car il n’est rien qui en retarde le développement et la consolidation comme l’injustice nationale ; il n’est rien qui soit plus sensible aux nationaux « offensés », que le sentiment d’égalité et la violation de cette égalité, fût-ce par négligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolétaires. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, il vaut mieux forcer la note dans le sens de l’esprit d’accommodement et de la douceur à l’égard des minorités nationales que faire l’inverse. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, l’intérêt fondamental de la solidarité prolétarienne, et donc de la lutte de classe prolétarienne, exige que nous n’observions jamais une attitude purement formelle envers la question nationale, mais que nous tenions toujours compte de la différence obligatoire dans le comportement du prolétaire d’une nation opprimée (ou petite) envers la nation qui opprime (ou grande).

Lénine

Consigné par M.V.

Suite des notes.

31 décembre 1922.

Quelles sont donc les mesures pratiques à prendre dans la situation ainsi créée ?

Premièrement, il faut maintenir et consolider l’union des républiques socialistes ; il ne peut exister aucun doute sur ce point. Cette mesure nous est nécessaire comme elle l’est au prolétariat communiste mondial pour combattre la bourgeoisie mondiale et pour se défendre contre ses intrigues.

Deuxièmement, il faut maintenir l’union des républiques socialistes en ce qui concerne l’appareil diplomatique. C’est d’ailleurs une exception dans notre appareil d’Etat. Nous n’y avons pas admis une seule personne quelque peu influente de l’ancien appareil tsariste. Dans son personnel les cadres moyens comme les cadres supérieurs sont communistes. Aussi a-t-il déjà conquis (on peut le dire hardiment) le nom d’appareil communiste éprouvé, infiniment mieux épuré des éléments de l’ancien appareil tsariste, bourgeois et petit-bourgeois que celui dont nous sommes obligés de nous contenter dans les autres commissariats du peuple.

Troisièmement, il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe.

Quatrièmement, il faut introduire les règles les plus rigoureuses quant à l’emploi de la langue nationale dans les républiques allogènes faisant partie de notre Union, et vérifier ces règles avec le plus grand soin. I1 n’est pas douteux que, sous prétexte d’unité des services ferroviaires, sous prétexte d’unité fiscale, etc., une infinité d’abus de nature authentiquement russe, se feront jour chez nous avec notre appareil actuel. Pour lutter contre ces abus, il faut un esprit d’initiative tout particulier, sans parler de l’extrême loyauté de ceux qui mèneront cette lutte. Un code minutieux sera nécessaire, et seuls les nationaux habitant la république donnée sont capables de l’élaborer avec quelque succès. Et il ne faut jamais jurer d’avance qu’à la suite de tout ce travail on ne revienne en arrière au prochain congrès des Soviets en ne maintenant l’union des républiques socialistes soviétiques que sur le plan militaire et diplomatique, et en rétablissant sous tous les autres rapports la complète autonomie des différents commissariats du peuple.

Il ne faut pas oublier que le morcellement des commissariats du peuple et le défaut de coordination de leur fonctionnement par rapport à Moscou et autres centres peuvent être suffisamment compensés par l’autorité du Parti, si celle-ci s’exerce avec assez de circonspection et en toute impartialité ; le préjudice que peut causer à notre Etat l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résulte pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. Ce serait un opportunisme impardonnable si, à la veille de cette intervention de l’Orient et au début de son réveil, nous ruinions à ses yeux notre autorité par la moindre brutalité ou injustice à l’égard de nos propres allogènes. Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d’Occident, défenseurs du monde capitaliste. Là il ne saurait y avoir de doute, et il est superflu d’ajouter que j’approuve absolument ces mesures. Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme. Or, la journée de demain, dans l’histoire mondiale, sera justement celle du réveil définitif des peuples opprimés par l’impérialisme et du commencement d’une longue et âpre bataille pour leur affranchissement.

Lénine

31.XII.22.

Notes

Les notes rajoutées par l’éditeur sont signalées par [N.E.]

[1] Autonomie, projet d’organiser toutes les républiques formant la R.S.F.S.R. sur les bases d’autonomie. Le projet d’"autonomie" fut déposé par Staline. Lénine le critiqua sévèrement et proposa une solution foncièrement différente à cette question : formation de l’Union des républiques socialistes soviétiques englobant des républiques égales en droit. En décembre 1922 le 1er Congrès des Soviets de l’U.R.S.S. prit la décision de former l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. [N.E.]

[2] Il s’agit des sessions plénières du C.C. du P.C.(b)R. qui eurent lieu en octobre et décembre 1922 et qui délibérèrent du problème de la formation de l’U.S.S.R. [N.E.]

[3] Plus loin, dans les notes sténographiées, la phrase Je pense que nos camarades n’ont pas suffisamment compris cette importante question de principe » est barrée. [N.E.]


Lénine dans "Mieux vaut moins mais mieux" :

"Les choses vont si mal avec notre appareil d’Etat, pour ne pas dire qu’elles sont détestables, qu’il nous faut d’abord réfléchir sérieusement à la façon de combattre ses défauts ; ces derniers ne l’oublions pas, remontent au passé, lequel, il est vrai, a été bouleversé, mais n’est pas encore aboli ; il ne s’agit pas d’un stade culturel révolu depuis longtemps. le pose ici la question précisément de la culture, parce que dans cet ordre de choses, il ne faut tenir pour réalisé que ce qui est entré dans la vie culturelle, dans les mœurs, dans les coutumes. Or, chez nous, ce qu’il y a de bon dans notre organisation sociale est saisi à la hâte, on ne peut moins médité, compris, senti, vérifié, éprouvé, confirmé par l’expérience, consolidé, etc. Il ne pouvait certes en être autrement à une époque révolutionnaire et avec un développement tellement vertigineux qui nous a amenés, en cinq ans, du tsarisme au régime des Soviets.

Il est temps de devenir raisonnable. Il faut se pénétrer d’une méfiance salutaire envers un élan inconsidéré, envers toute espèce de vantardise, etc. ; il faut songer à vérifier les dispositions que nous proclamons à chaque heure, que nous prenons à chaque minute et dont nous démontrons ensuite à chaque seconde la faiblesse, le caractère inconsistant et inintelligible. Le plus nuisible, ici, ce serait la précipitation. Le plus nuisible serait de croire que le peu que nous savons suffit, ou encore que nous possédons un nombre plus ou moins considérable d d’éléments pour édifier un appareil vraiment neuf, et qui mérite véritablement le nom d’appareil socialiste, soviétique, etc.

Non, cet appareil, nous ne l’avons pour ainsi dire pas, et même nous possédons ridiculement peu d’éléments qui permettent de le créer. Et nous ne devons pas oublier que pour le mettre en place, il ne faut pas ménager son temps, et que cela prendra beaucoup, beaucoup, beaucoup d’années.

Quels éléments possédons‑nous pour créer cet appareil ? Deux seulement. En premier lieu, les ouvriers exaltés par la lutte pour le socialisme. Ils ne sont pas suffisamment instruits. Ils voudraient bien nous donner un appareil meilleur. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre. Ils ne peuvent pas le faire. Ils ne sont pas assez formés, ils n’ont pas le niveau de culture requis. Or, pour ce faire, il faut justement avoir de la culture. Ici, l’on ne peut s’en tirer par un coup d’audace ou un assaut, avec de l’énergie ou du cran, ou, en général, par une des meilleures qualités humaines, quelle qu’elle soit. En second lieu, nous possédons des éléments de connaissance, d’instruction, d’enseignement, mais ridiculement peu par rapport à tous les autres pays.

Et il ne faut pas oublier que nous sommes encore trop enclins à vouloir suppléer à ce savoir (ou à nous imaginer que l’on peut y suppléer) par le zèle, la précipitation, etc. (...)

Voilà cinq ans que nous nous évertuons à perfectionner notre appareil d’Etat. Mais ce n’a été là qu’une agitation vaine qui, en ces cinq ans, nous a montré simplement qu’elle était inefficace, ou même inutile, voire nuisible. Cette vaine agitation nous donnait une apparence de travail ; en réalité, elle encrassait nos institutions et nos cerveaux.

Il faut enfin que cela change.

Il faut adopter cette règle : mieux vaut moins, mais mieux. Il faut adopter cette règle : mieux vaut dans deux ans ou même dans trois ans, que précipiter les choses sans aucun espoir de former un bon matériel humain.

Je sais qu’il sera difficile d’observer cette règle et de l’appliquer dans notre situation. Je sais que la règle contraire se frayera un chemin par mille tours et détours. Je sais qu’il faudra opposer une résistance formidable, qu’il s’agira de faire preuve d’une persévérance prodigieuse ; que ce travail, dans les premières années du moins, sera diablement ingrat. Et cependant je suis persuadé que c’est seulement ainsi que nous parviendrons à notre but et saurons, une fois ce but atteint, fonder une république réellement digne du nom de République socialiste, soviétique, etc., etc., etc.

Il est probable que beaucoup de lecteurs aient trouvé trop insuffisants les chiffres que j’ai cités à titre d’exemple dans mon premier article [1]. Je suis sûr que l’on peut produire bien des calculs pour montrer l’insuffisance de ces chiffres. Mais je pense que par‑dessus tous les calculs possibles et imaginables, nous devons mettre une chose : une qualité vraiment exemplaire.

J’estime que le moment est justement venu où nous devons nous occuper comme il convient, avec tout le sérieux voulu, de notre appareil d’Etat, et où la précipitation serait peut­-être ce qui causerait le plus grand tort. Aussi je tiens à mettre en garde contre un accroissement de ces chiffres. Bien au contraire, je pense qu’ici il faut se montrer particulièrement avare de chiffres. Parlons net. Le Commissariat du peuple de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas à l’heure actuelle d’une ombre de prestige. Tout le monde sait qu’il n’est point d’institutions plus mal organisées que celles relevant de notre Inspection ouvrière et paysanne, et que dans les conditions actuelles on ne peut rien exiger de ce Commissariat. Il nous faut bien retenir cela si nous voulons vraiment arriver à constituer, d’ici quelques années, une institution qui, premièrement, sera exemplaire, deuxièmement, inspirera à tous une confiance absolue, et troisièmement, montrera à tous et à chacun que nous avons réellement justifié les activités de cette haute institution qu’est la Commission centrale de contrôle. Toutes les normes générales du personnel de ses administrations doivent, à mon avis, être bannies d’emblée et sans recours. Nous devons choisir les cadres de l’Inspection ouvrière et paysanne avec un soin particulier, en leur faisant subir le plus rigoureux examen, pas autrement. En effet, à quoi bon fonder un Commissariat du Peuple où le travail se ferait tant bien que mal, qui, derechef, n’inspirerait pas la moindre confiance, et dont l’opinion n’aurait qu’une infime autorité ? Je pense que notre tâche principale est de l’éviter lors de la réorganisation que nous projetons actuellement.

Les ouvriers que nous désignons comme membres de la Commission centrale de contrôle doivent être des communistes irréprochables, et je pense qu’il faudra leur consacrer un long effort pour leur apprendre les méthodes et les objectifs de leur travail. Ensuite, il devra y avoir un nombre déterminé de secrétaires comme auxiliaires à qui l’on aura soin de faire subir un triple contrôle avant de les admettre. Enfin, ceux des postulants que nous aurons décidés, à titre d’exception, d’engager d’emblée à l’Inspection ouvrière et paysanne, devront répondre aux conditions ci‑après :

premièrement, ils seront recommandés par plusieurs communistes ;

deuxièmement, ils subiront une épreuve attestant qu’ils connaissent notre appareil d’Etat ;

troisièmement, ils subiront une épreuve attestant qu’ils connaissent les éléments de la théorie relative à notre appareil d’Etat, les principes de la science administrative, les écritures, etc ;

quatrièmement, ils devront œuvrer en bonne intelligence avec les membres de la Commission centrale de contrôle et avec leur propre secrétariat, de façon que nous puissions répondre du bon fonctionnement de l’appareil tout entier.

Je sais que ce sont là des conditions hors de pair, et je crains fort que la majorité des « praticiens » de l’Inspection ouvrière et paysanne ne les déclarent irréalisables, ou ne les accueillent avec un sourire dédaigneux. Mais je demande à n’importe lequel des dirigeants actuels de l’Inspection ouvrière et paysanne ou des personnes rattachées à ce Commissariat : peut‑il me dire franchement quelle est l’utilité pratique de ce Commissariat du Peuple qu’est l’Inspection ouvrière et paysanne ? Je pense que cette question lui permettra de trouver le sens de la mesure. Ou bien il ne vaut pas la peine de procéder à la réorganisation nous en avons tant vu ‑ de cette entreprise désespérée qu’est l’Inspection ouvrière et, paysanne ; ou bien il faut vraiment se donner comme tâche de créer par un effort lent, difficile, inaccoutumé, non sans recourir à de nombreuses vérifications, quelque chose de vraiment exemplaire, susceptible d’inspirer le respect à tous et à chacun, non pas seulement parce que titres et grades obligent.

Si l’on ne s’arme pas de patience, si l’on ne consacre pas à cette œuvre plusieurs années, mieux vaut ne pas l’entreprendre.

Je pense que parmi les établissements que nous avons déjà enfantés, en fait d’instituts supérieurs du travail etc., il faut choisir un minimum, vérifier s’ils sont organisés avec tout le sérieux requis, et continuer le travail, mais seulement de façon qu’il soit réellement à la hauteur de la science moderne, qu’il nous fasse bénéficier de toutes ses acquisitions. Dès lors, ce ne sera pas une utopie d’espérer avoir, dans quelques années, une institution qui sera en mesure de s’acquitter de sa tâche, c’est‑à‑dire de perfectionner notre appareil d’Etat avec méthode, sans défaillance, en jouissant de la confiance de la classe ouvrière, du Parti communiste de Russie et de toute la population de notre République.

L’action préparatoire pourrait commencer dès maintenant. Si le Commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne acceptait le plan de cette réforme, il pourrait entamer tout de suite les préparatifs et continuer d’agir systématiquement pour les faire aboutir, sans se presser et sans refuser de refaire ce qui aura été fait une fois.

Les demi‑mesures seraient ici nuisibles au plus haut point. Toutes les considérations d’un autre ordre que l’on pourrait émettre au sujet des effectifs de l’Inspection ouvrière et paysanne, seraient en réalité fondées sur les vieux principes bureaucratiques, sur les vieux préjugés, sur ce qui a déjà été condamné et qui provoque la risée publique, etc.

Somme toute, la question se pose ainsi :

Ou bien montrer, dès à présent, que nous avons acquis des connaissances sérieuses en matière de construction de l’Etat (il n’est pas défendu d’apprendre quelque chose en cinq ans) ; ou bien nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, et alors, il ne vaut pas la peine de s’en charger.

Je pense qu’avec le matériel humain dont nous disposons, il ne sera pas immodeste de présumer que nous en savons déjà assez pour pouvoir reconstruire à neuf, avec méthode, au moins un seul Commissariat du peuple. Il est vrai que ce seul Commissariat doit donner la mesure de l’ensemble de notre appareil d’Etat.

Ouvrir immédiatement un concours pour la rédaction de deux manuels ou plus, traitant de l’organisation du travail en général, et spécialement de l’administration. On pourrait prendre pour base le livre de Iermanski, encore que, soit dit entre parenthèses, cet auteur sympathise manifestement avec le menchévisme et soit incapable de rédiger un manuel pouvant convenir au pouvoir des Soviets. Ensuite, on pourrait prendre pour base l’ouvrage récemment paru de Kerjentsev ; enfin, on pourrait aussi mettre à profit quelques autres manuels traitant divers aspects de la question.

Envoyer quelques personnes averties et consciencieuses en Allemagne ou en Angleterre pour recueillir la documentation et étudier le problème. J’ai dit l’Angleterre pour le cas où le voyage en Amérique ou au Canada serait impossible.

Nommer une commission chargée d’élaborer le programme préliminaire des examens à faire subir aux personnes qui sollicitent une place à l’Inspection ouvrière et paysanne ; de même pour les postulants aux postes de membres de la Commission centrale de contrôle.

Ces activités et autres analogues ne gêneront, bien entendu, ni le commissaire du peuple, ni les membres du collège de l’Inspection ouvrière et paysanne, ni le présidium de la Commission centrale de contrôle.

Parallèlement, il faudra désigner une commission préparatoire chargée de trouver des candidats aux postes de membres de la Commission centrale de contrôle. J’espère que pour ces postes nous aurons aujourd’hui un nombre de candidats plus que suffisant, tant parmi les collaborateurs expérimentés des administrations que parmi les étudiants de nos écoles soviétiques. Il ne serait guère rationnel d’exclure à l’avance telle ou telle catégorie. Il nous faudra probablement donner la préférence à un personnel varié pour cette institution, où nous devons rechercher une synthèse de nombreuses qualités, de mérites divers. De sorte qu’il y aura à fournir un gros effort pour dresser la liste des candidats. Il serait indésirable au plus haut point que ce nouveau Commissariat soit formé d’après un standard unique, mettons, le type de fonctionnaire, ou en en éliminant le type d’agitateur, ou les hommes dont le trait distinctif est la sociabilité ou la faculté de pénétrer dans des milieux guère familiers à ce genre de collaborateurs, etc.

Il me semble que je traduirai mieux ma pensée en comparant mon plan à des institutions de caractère académique. Les membres de la Commission centrale de contrôle seront tenus, sous la direction de leur présidium, d’examiner régulièrement tous les dossiers et documents du Bureau politique. D’autre part, ils devront répartir rationnellement leur temps entre les divers travaux de vérification des écritures dans nos institutions, depuis les plus petites et les moins importantes jusqu’aux grandes administrations de l’Etat. Enfin, ils devront aussi étudier la théorie, c’est‑à-dire la théorie de l’organisation du travail auquel ils ont l’intention de se consacrer ; ils auront de même à effectuer des exercices pratiques sous la direction soit de camarades expérimentés, soit de professeurs des instituts supérieurs de l’organisation du travail.

Mais je pense qu’ils n’auront pas lieu de se borner à cette activité purement académique. Il leur faudra se préparer, en outre, à des fonctions que je n’hésiterais pas à appeler préparation à la chasse, je ne dirais pas aux filous, mais à quelque chose dans ce genre, et invention de ruses destinées à dissimuler leurs campagnes, leurs marches et contre-marches, etc.

Dans les institutions de l’Europe occidentale, de pareilles propositions auraient provoqué une indignation inouïe, un sentiment de révolte morale, etc. ; mais j’espère que nous ne sommes pas encore bureaucratisés à ce point‑là. La NEP chez nous ne s’est pas encore acquis une réputation telle que l’on puisse se formaliser à l’idée d’attraper quelqu’un. Notre République des Soviets a été édifiée depuis si peu de temps, et il y a là un tel bric‑à‑brac que personne ne songera à s’offusquer à l’idée que l’on puisse, dans ce fatras, opérer des fouilles à l’aide de certaines ruses et de coups de sonde visant quelquefois des sources assez éloignées, ou s’effectuant par des voies assez détournées. Et si même quelqu’un y songeait, on peut être certain que nous en ririons tous de bon cœur.

Notre nouvelle Inspection ouvrière et paysanne, nous l’espérons, laissera loin derrière elle cette qualité que les Français dénomment pruderie [2], et que nous pourrions appeler affectation ridicule ou ridicule ostentation, et qui fait supérieurement le jeu de toute notre bureaucratie, tant de nos institutions soviétiques que des organisations du Parti, car, soit dit entre parenthèses, la bureaucratie existe chez nous dans les unes comme dans les autres.

Si j’ai écrit plus haut que nous devions nous instruire et encore nous instruire dans les écoles supérieures d’organisation du travail, etc., cela ne veut pas dire le moins du monde que je conçoive cet « enseignement » à la façon scolaire, ou que je me borne à l’idée d’un enseignement scolaire. J’espère qu’un vrai révolutionnaire ne me soupçonnera pas d’avoir renoncé ici à entendre par « enseignement » une farce mi‑plaisante, une ruse, un bon tour ou quelque chose dans ce genre. Je sais que dans un Etat grave et compassé de l’Europe occidentale, cette idée aurait vraiment provoqué l’horreur ; aucun fonctionnaire qui se respecte n’aurait consenti même à la discuter. Mais j’espère que nous ne sommes pas encore bureaucratisés à ce point, et que la discussion de cette idée ne provoque chez nous que de la bonne humeur.

En effet, pourquoi ne pas joindre l’agréable à l’utile ? Pourquoi ne pas profiter d’une farce plaisante ou mi‑plaisante pour surprendre quelque chose de ridicule, quelque chose de nuisible, ou de semi‑ridicule, de semi‑nuisible, etc. ?

Il me semble que notre Inspection ouvrière et paysanne gagnera beaucoup à tenir compte de ces considérations, et que la liste des cas où notre Commission centrale de contrôle ou ses collègues de l’Inspection ouvrière et paysanne ont remporté quelques‑unes de leurs plus brillantes victoires, s’enrichira de nombreux exploits de nos futurs inspecteurs et contrôleurs, en des endroits qu’il n’est guère commode de mentionner dans des manuels décents et graves.

Comment peut‑on réunir une institution du Parti à une administration soviétique ? N’y a‑t‑il pas là quelque chose d’inadmissible ?

Je ne pose pas cette question en mon nom, mais au nom de ceux auxquels j’ai fait allusion plus haut, en disant que nous avons des bureaucrates non seulement dans nos administrations soviétiques, mais aussi dans les organisations du Parti.

En effet, pourquoi ne pas réunir les unes et les autres quand l’intérêt de la chose le commande ? Est‑ce que personne n’a jamais remarqué, par exemple, que dans un Commissariat du Peuple comme celui des Affaires étrangères, une semblable réunion est extrêmement utile et se pratique dès sa fondation ? Le Bureau politique ne discute‑t‑il pas, du point de vue du Parti, quantité de questions, grandes et petites, relatives à nos « contre‑manœuvres » en réponse aux « manœuvres » des puissances étrangères, afin de prévenir, disons, quelque ruse de leur part, pour être poli ? L’alliance souple de l’élément administratif et de l’élément du Parti n’est‑elle pas une source d’énergie immense dans notre politique ? Je crois que ce qui a fait ses preuves, s’est consolidé dans notre politique extérieure, et qui est entré dans les mœurs au point de ne plus provoquer le moindre doute en la matière, serait non moins opportun (et même beaucoup plus, à mon avis) dans l’ensemble de notre appareil d’Etat. Or, l’Inspection ouvrière et paysanne doit justement prendre en considération notre appareil d’Etat tout entier, et son activité doit porter sur toutes les institutions de l’Etat sans aucune exception, locales, centrales, commerciales, purement administratives, scolaires, théâtrales, archives, etc., en un mot, toutes, sans la moindre exception.

Pourquoi donc pour une institution de cette envergure et qui demande, en outre, une souplesse extraordinaire des formes de son activité, ‑ pourquoi donc ne pas admettre pour elle une fusion particulière de l’organisme de contrôle du Parti avec celui de l’Etat ?

Pour moi je n’y verrais aucun inconvénient. Bien plus je crois que cette fusion est le seul gage d’une activité féconde. Je pense que tous les doutes à cet égard émanent des recoins les plus poussiéreux de notre appareil d’Etat, et qu’ils ne méritent qu’une chose, c’est d’être tournés en ridicule.

Autre doute : convient‑il d’associer les études à l’exercice d’une fonction ? Il me semble que non seulement cela convient, mais que c’est nécessaire. En général, malgré toute notre attitude révolutionnaire à l’égard des principes qui régissent les Etats d’Occident, ceux‑ci ont réussi à nous inoculer une série de préjugés des plus nuisibles et ridicules. Dans une certaine mesure, cette contagion nous vient aussi de nos aimables bureaucrates qui nous l’ont passée sciemment, dans l’espoir de pouvoir souvent pêcher dans l’eau trouble de ces préjugés. Et ils ont pêché dans cette eau trouble au point que seuls les aveugles impénitents parmi nous n’ont pas remarqué combien largement cette pêche était pratiquée.

Dans toute la sphère des rapports sociaux, économiques et politiques nous sommes « terriblement » révolutionnaires. Mais en ce qui concerne la hiérarchie, le respect des formes et des usages de la procédure administrative, notre « révolutionnarisme » fait constamment place à l’esprit de routine le plus moisi. On peut ici constater un phénomène du plus haut intérêt, savoir que dans la vie sociale le plus prodigieux bond en avant s’allie fréquemment à une monstrueuse indécision devant les moindres changements.

Cela se conçoit, parce que les pas en avant les plus audacieux relevaient, depuis fort longtemps, du domaine de la théorie, d’un domaine cultivé principalement, voire presque exclusivement, sur le plan théorique. Ecœuré par l’abominable réalité bureaucratique, le Russe soulageait son cœur chez lui en échafaudant des systèmes éminemment audacieux ; et c’est pourquoi ces systèmes éminemment audacieux prenaient chez nous un caractère extraordinairement étroit. On voyait coexister chez nous la hardiesse dans les constructions d’ordre général et une timidité surprenante devant la plus insignifiante des réformes administratives. L’idée d’une prodigieuse révolution agraire universelle était élaborée avec une audace inconnue dans les autres pays ; et à côté de cela, on manquait d’imagination pour réaliser une réforme administrative de dixième ordre ; on manquait d’imagination ou de patience pour appliquer à cette réforme les principes généraux qui, touchant les problèmes d’ordre général, donnaient de si « brillants » résultats.

Voilà pourquoi notre vie présente réunit en elle de façon saisissante des traits d’audace stupéfiante et une indécision de pensée devant les changements les plus insignifiants.

Je crois qu’il n’en a jamais été autrement dans toutes les révolutions vraiment grandes, car elles naissent des contradictions entre l’ancien, la tendance à remanier l’ancien, et la tendance la plus abstraite vers ce qui est nouveau, nouveau au point de ne plus contenir un seul grain du passé.

Et plus cette révolution est radicale, plus longtemps subsisteront ces contradictions.

Le trait général caractérisant notre vie actuelle est celui‑ci : nous avons détruit l’industrie capitaliste, nous nous sommes appliqués à démolir à fond les institutions moyenâgeuses, la propriété seigneuriale, et sur cette base, nous avons créé la petite et très petite paysannerie qui suit le prolétariat, confiante dans les résultats de son action révolutionnaire. Cependant, avec cette confiance à elle seule, il ne nous est pas facile de tenir jusqu’à la victoire de la révolution socialiste dans les pays plus avancés ; car la petite et la toute petite paysannerie, surtout sous la NEP, reste, par nécessité économique, à un niveau de productivité du travail extrêmement bas. Au demeurant, la situation internationale fait que la Russie est aujourd’hui rejetée en arrière ; que dans l’ensemble la productivité du travail national est maintenant sensiblement moins élevée chez nous qu’avant la guerre. Les puissances capitalistes de l’Europe occidentale, partie sciemment, partie spontanément, ont fait tout leur possible pour nous rejeter en arrière, pour profiter de la guerre civile en Russie en vue de ruiner au maximum notre pays. Précisément une telle issue à la guerre impérialiste leur apparaissait, bien entendu, comme offrant des avantages sensibles ; si nous ne renversons pas le régime révolutionnaire en Russie, nous entraverons du moins son évolution vers le socialisme, voilà à peu près comment ces puissances raisonnaient, et de leur point de vue, elles ne pouvaient raisonner autrement. En fin de compte elles ont accompli leur tâche à moitié. Elles n’ont pas renversé le nouveau régime instauré par la révolution, mais elles ne lui ont pas permis non plus de faire aussitôt un pas en avant tel qu’il eût justifié les prévisions des socialistes, qui leur eût permis de développer à une cadence extrêmement rapide les forces productives ; de développer toutes les possibilités dont l’ensemble eût formé le socialisme ; de montrer à tous et à chacun nettement, de toute évidence, que le socialisme implique des forces immenses et que l’humanité est passée maintenant à un stade de développement nouveau, qui comporte des perspectives extraordinairement brillantes.

Le système des rapports internationaux est maintenant tel qu’en Europe, un Etat, l’Allemagne, est asservi par les vainqueurs. Ensuite, plusieurs Etats, parmi les plus vieux d’Occident, se trouvent, à la suite de la victoire, dans des conditions qui leur permettent d’en profiter pour faire certaines concessions à leurs classes opprimées, concessions qui, bien que médiocres, retardent le mouvement révolutionnaire dans ces pays et créent un semblant de « paix sociale ».

Par ailleurs, bon nombre de pays, ceux d’Orient, l’Inde, la Chine, etc., précisément du fait de la dernière guerre impérialiste, se sont trouvés définitivement rejetés hors de l’ornière. Leur évolution s’est orientée définitivement dans la voie générale du capitalisme européen. La fermentation qui travaille toute l’Europe y a commencé. Et il est clair maintenant, pour le monde entier, qu’ils se sont lancés dans une voie qui ne peut manquer d’aboutir à une crise de l’ensemble du capitalisme mondial.

Nous sommes donc à l’heure actuelle placés devant cette question : saurons‑nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec l’état de délabrement de notre pays, jusqu’au jour où les pays capitalistes d’Europe occidentale auront achevé leur développement vers le socialisme ? Mais ils ne l’achèvent pas comme nous le pensions auparavant. Ils l’achèvent non par une « maturation » régulière du socialisme chez eux, mais au prix de l’exploitation de certains Etats par d’autres, de l’exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste, exploitation jointe à celle de tout l’Orient. D’autre part, précisément par suite de cette première guerre impérialiste, l’Orient est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire, et a été définitivement entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Quelle tactique cette situation impose‑t‑elle à notre pays ? Evidemment la suivante : nous devons faire preuve de la plus grande prudence, afin de conserver notre pouvoir ouvrier, de maintenir sous son autorité et sous sa direction notre petite et toute petite paysannerie. Nous avons pour nous cet avantage que le monde entier est entraîné d’ores et déjà dans un mouvement qui doit engendrer la révolution socialiste universelle. Mais nous avons aussi ce désavantage que les impérialistes sont parvenus à scinder le monde en deux camps ; et cette scission se complique du fait que l’Allemagne, pays où le capitalisme est réellement évolué, ne saurait que très difficilement se relever aujourd’hui. Toutes les puissances capitalistes de ce qu’on appelle l’Occident la déchiquètent et l’empêchent de se relever. D’autre part, l’Orient tout entier, avec ses centaines de millions de travailleurs exploités, réduits à la dernière extrémité, est placé dans des conditions où ses forces physiques et matérielles ne sauraient aucunement soutenir la comparaison avec les forces physiques, matérielles et militaires de n’importe quel Etat, fût‑il beaucoup plus petit, de l’Europe occidentale.

Pouvons‑nous conjurer le choc futur avec ces pays impérialistes ? Pouvons‑nous espérer que les antagonismes et les conflits internes entre les pays impérialistes prospères d’Occident et les pays impérialistes prospères d’Orient nous laisseront une trêve pour la deuxième fois, comme ils l’ont fait la première fois, lorsque la croisade entreprise par la contre‑révolution occidentale pour venir en aide à la contre‑révolution russe échoua par suite des contradictions qui existaient dans le camp des contre­révolutionnaires d’Occident et d’Orient, dans celui des exploiteurs orientaux et des exploiteurs occidentaux, dans celui du Japon et de l’Amérique ?

Il me semble qu’à cette question il faut répondre que la solution dépend ici d’un trop grand nombre de facteurs ; ce qui permet, en somme, de prévoir l’issue de la lutte, c’est le fait qu’en fin de compte, le capitalisme lui‑même instruit et éduque pour la lutte l’immense majorité de la population du globe.

L’issue de la lutte dépend finalement de ce fait que la Russie, l’Inde, la Chine, etc., forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement ; à cet égard, il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale. Dans ce sens, la victoire définitive du socialisme est absolument et pleinement assurée.

Mais ce qui nous intéresse, ce n’est point cette inévitable victoire finale du socialisme. Ce qui nous intéresse, c’est la tactique que nous devons suivre, nous, Parti communiste de Russie, nous, pouvoir des Soviets de Russie, pour empêcher les Etats contre‑révolutionnaires de l’Europe occidentale de nous écraser. Pour que nous puissions subsister jusqu’au prochain conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre‑révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire et nationaliste, entre les Etats les plus civilisés du monde et les pays arriérés comme ceux de l’Orient, et qui forment cependant la majorité, il faut que cette majorité ait le temps de se civiliser. Nous non plus, nous ne sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au socialisme, encore que nous en ayons les prémisses politiques. Il nous faut suivre cette tactique, ou bien adopter pour notre salut la politique suivante.

Nous devons nous efforcer de construire un Etat où les ouvriers continueraient à exercer la direction sur les paysans, garderaient la confiance de ces derniers, et par une économie rigoureuse, banniraient de tous les domaines de la vie sociale jusqu’aux moindres excès.

Nous devons réaliser le maximum d’économie dans notre appareil d’Etat. Nous devons en bannir toutes les traces d’excès que lui a laissées en si grand nombre la Russie tsariste, son appareil capitaliste et bureaucratique.

Est‑ce que ce ne sera pas le règne de la médiocrité paysanne ?

Non. Si nous conservons à la classe ouvrière sa direction sur la paysannerie, nous pourrons, au prix d’une économie des plus rigoureuses dans la gestion de notre Etat, employer la moindre somme économisée pour développer notre grande industrie mécanisée, l’électrification, l’extraction hydraulique de la tourbe, pour achever la construction de la centrale hydro‑électrique du Volkhov [3], etc.

Là, et là seulement, est notre espoir. Alors seulement nous pourrons, pour employer une image, changer de cheval, abandonner la haridelle du paysan, du moujik, renoncer aux économies indispensables dans un pays agricole ruiné, et enfourcher le cheval que recherche et ne peut manquer de rechercher le prolétariat, à savoir, la grande industrie mécanisée, l’électrification, la centrale hydro‑électrique du Volkhov, etc.

Voilà comment je rattache dans mon esprit le plan d’ensemble de notre travail ; de notre politique, de notre tactique, de notre stratégie, aux tâches de l’Inspection ouvrière et paysanne réorganisée. Voilà ce qui justifie à mes yeux le souci exceptionnel, l’attention soutenue que nous devons porter à l’Inspection ouvrière et paysanne, en la plaçant à une hauteur exceptionnelle, en conférant à ses dirigeants les droits du Comité central, etc., etc.

En voici la justification : c’est seulement en épurant au maximum notre appareil, en réduisant au maximum tout ce qui n’est pas absolument nécessaire, que nous pourrons nous maintenir à coup sũr. Et cela, non pas au niveau d’un pays de petite agriculture paysanne, non pas au niveau de cette étroitesse généralisée, mais à un niveau qui s’élève de plus en plus vers la grosse industrie mécanisée.

Telles sont les grandes tâches dont je rêve pour notre Inspection ouvrière et paysanne. Voilà pourquoi je projette pour elle la fusion de l’organisme suprême du Parti avec un « simple » Commissariat du Peuple."

Le 2 mars 1923.

Notes

[1] Voir « Comment réorganiser l’Inspection Ouvrière et Paysanne ? », 23.1.1923. (N. R.)

[2] En français dans le texte. (N. R.)

[3] Il s’agit de la première centrale hydroélectrique soviétique. Sa construction commença dès 1918 mais ne fut achevée qu’en qu’en 1926.


Lénine sur la NEP : un recul social provisoire pour éviter une catastrophe plus grande encore

« Ainsi, en 1918, j’étais d’avis que, par rapport à la situation économique de la République des Soviets à l’époque, le capitalisme d’Etat était un pas en avant. Cela paraît très étrange et peut-être même absurde ; car déjà à ce moment notre République était une république socialiste ; nous adoptions alors chaque jour, avec la plus grande précipitation, — précipitation excessive sans doute, — de nouvelles mesures économiques de toute sorte que l’on ne saurait qualifier autrement que de mesures socialistes. Néanmoins, je pensais que, compte tenu de la situation économique qui était à l’époque celle de la République des Soviets, le capitalisme d’Etat était un pas en avant. Et pour expliquer cette pensée, j’ai énuméré simplement les éléments du régime économique de la Russie. Voici quels étaient, selon moi, ces éléments : « 1° la forme patriarcale, c’est-à-dire la forme la plus primitive de l’agriculture ; 2° la petite production marchande (ici se classe également la majorité des paysans qui vendent du blé) ; 3° le capitalisme privé ; 4° le capitalisme d’Etat et 5° le socialisme. » Tous ces éléments économiques existaient dans la Russie de ce temps. Je m’étais assigné pour tâche d’élucider leurs rapports, et je me demandais s’il ne convenait pas de considérer l’un des éléments non socialistes, en l’espèce le capitalisme d’Etat, comme supérieur au socialisme. Je le répète : cela paraît fort étrange à tous de voir que dans une République qui se proclame socialiste, un élément non socialiste soit considéré comme supérieur, comme placé au-dessus du socialisme. Mais la chose devient compréhensible, si vous vous rappelez que nous ne considérions nullement le régime économique de la Russie comme un système homogène et hautement évolué ; nous nous rendions entièrement compte qu’en Russie l’agriculture patriarcale, c’est-à-dire la forme la plus primitive de l’agriculture, existait à côté de la forme socialiste. Quel rôle pouvait donc jouer le capitalisme d’Etat dans ces conditions ? Je me demandais ensuite : lequel de ces éléments prédomine ? Il est clair que dans un milieu petit-bourgeois, c’est l’élément petit-bourgeois qui domine. Je me rendais compte alors que ce dernier prédominait ; il était impossible de penser autrement. La question que je me posais — au cours d’une polémique qui n’a rien à voir avec la question que nous sommes en train d’examiner, — était celle-ci : quelle est notre attitude à l’égard du capitalisme d’Etat ? Et je me suis fait cette réponse : le capitalisme d’Etat, sans être une forme socialiste, serait pour nous et pour la Russie une forme plus favorable que celle d’aujourd’hui. Qu’est-ce à dire ? C’est que, tout en ayant déjà accompli la révolution sociale, nous n’avons surestimé ni les germes ni les principes de l’économie socialiste. Au contraire, déjà à ce moment nous avions conscience, jusqu’à un certain point, de cette vérité : oui, en effet, mieux eût valu passer d’abord par le capitalisme d’Etat pour, ensuite, arriver au socialisme. Il me faut tout spécialement insister sur ce point, car j’estime que c’est seulement en partant de là qu’on peut, d’abord, montrer ce qu’est la politique économique actuelle ; en second lieu, on peut en tirer des conclusions pratiques très importantes aussi pour l’Internationale communiste. Je ne peux pas dire que nous avions déjà un plan de retraite tout prêt. Non, nous ne l’avions pas. Ces quelques lignes écrites à l’occasion d’une polémique n’étaient pas le moins du monde, à ce moment, un plan de retraite. On n’y trouve pas un mot sur un point essentiel, savoir sur la liberté du commerce, qui est d’une importance fondamentale pour le capitalisme d’Etat. Cependant l’idée générale, encore imprécise, de la retraite, y était déjà indiquée. Je pense que nous devons porter là-dessus notre attention non seulement du point de vue d’un pays qui, par son régime économique, était et est encore très arriéré, mais aussi sous l’angle de l’Internationale communiste et des pays avancés de l’Europe occidentale. Ainsi, à l’heure actuelle, nous nous occupons du programme. J’estime, pour ma part, que nous ferions bien mieux, pour le moment, de ne discuter tous les programmes qu’à titre préliminaire, pour ainsi dire en première lecture, et de les faire reproduire tels quels, sans adopter une décision définitive tout de suite, cette année-ci. Pourquoi ? Tout d’abord, selon moi, parce que nous ne les avons guère étudiés à fond, c’est évident. Et puis aussi parce que nous n’avons presque pas réfléchi du tout sur la question d’une retraite éventuelle et des moyens de l’effectuer. Or, c’est là un problème auquel — étant donné les changements radicaux qui s’opèrent dans le monde entier, tels que le renversement du capitalisme et la construction du socialisme avec les immenses difficultés qu’elle comporte — il nous faut absolument porter notre attention. Il ne suffit pas de savoir ce que nous avons à faire quand nous passons directement à l’offensive et que nous remportons la victoire. En période révolutionnaire, cela n’est pas si difficile, ni si important ; du moins, ce n’est pas le plus décisif. Pendant la révolution, il y a toujours des moments où l’adversaire perd la tête, et si nous l’attaquons à un de ces moments, nous pouvons facilement le battre. Mais cela ne veut rien dire encore ; si notre adversaire est suffisamment maître de lui, il peut ramasser ses forces à temps, etc. Dès lors, il peut aisément provoquer une attaque, et puis nous rejeter en arrière pour de longues années. Voilà pourquoi je pense que l’idée que nous devons nous ménager la possibilité d’une retraite a une très grande importance, et non seulement du point de vue théorique. Sur le plan pratique également, tous les partis qui s’apprêtent dans un proche avenir à passer à l’offensive déclarée contre le capitalisme, doivent dès maintenant songer aussi à se ménager une retraite. Je pense que si nous mettons à profit cet enseignement, ainsi que tous les autres fournis par l’expérience de notre révolution, loin de nous porter préjudice, cela nous sera très vraisemblablement utile en maintes occasions. Après avoir souligné que dès 1918 nous envisagions le capitalisme d’Etat comme une ligne de retraite éventuelle, j’en viens aux résultats de notre nouvelle politique économique. Je répète : à ce moment-là, c’était encore une idée très vague ; mais en 1921, après avoir franchi cette étape très importante qu’était la guerre civile, et franchi victorieusement, nous nous sommes heurtés à une grande — je pense, la plus grande — crise politique intérieure de la Russie des Soviets, crise qui a amené le mécontentement d’une partie notable des paysans, et aussi des ouvriers. C’était, dans l’histoire de la Russie des Soviets, la première et, je l’espère, la dernière fois que l’on a vu de grandes masses paysannes se tourner contre nous, instinctivement et non consciemment. Qu’est-ce qui avait provoqué cette situation particulière et, bien entendu, fort désagréable pour nous ? C’est que, dans notre offensive économique, nous avions trop pris les devants, sans nous être assuré une base suffisante : les masses ont senti ce que nous ne savions pas encore formuler pertinemment à l’époque, mais que bientôt, quelques semaines plus tard, à notre tour, nous avons reconnu, savoir : qu’il était au-dessus de nos forces de passer tout de suite aux formes purement socialistes, à la répartition purement socialiste ; et que si nous nous montrions incapables d’opérer la retraite de façon à nous borner à des tâches plus faciles, nous étions menacés de mort. La crise a commencé, je crois, en février 1921. Déjà au printemps de cette même année, nous avons décidé à l’unanimité — je n’ai pas observé de désaccords sensibles entre nous à ce sujet — de passer à la nouvelle politique économique. Aujourd’hui, à la fin de 1922, au bout d’un an et demi, nous pouvons déjà faire quelques comparaisons. Que s’est-il donc passé ? Comment avons-nous vécu cette période de plus de dix-huit mois ? Quel en est le résultat ? Cette retraite nous a-t-elle profité, nous a-t-elle réellement sauvés, ou bien le résultat est-il encore incertain ? Telle est la question principale que je me pose. J’estime qu’elle est d’une importance primordiale aussi pour tous les partis communistes. Car, si la réponse était négative, nous serions tous condamnés à périr. J ’estime que nous pouvons tous répondre, la conscience tranquille, par l’affirmative, notamment en ce sens que les dix-huit mois écoulés prouvent, positivement et absolument, que nous avons triomphé de cette épreuve. »

Lénine dans « Cinq ans de révolution russe et les perspectives de la révolution mondiale »

Rapport présenté au IVe congrès de l’Internationale Communiste, le 13 novembre 1922


L’EPOQUE DE "LA REVOLUTION DE LENINE ET DE TROTSKY" :

8 Messages de forum

  • Trotsky écrit dans "Ma Vie" :

    "Il est indispensable de se rendre compte d’un certain nombre de processus objectifs qui eurent lieu dans le pays, dans la classe ouvrière et dans le parti lui-même. Thème tout particulier et très vaste. Kroupskaïa disait un jour, en 1927, que si Lénine vivait encore, il serait probablement déjà dans une des prisons de Staline. Je pense qu’elle avait raison. Car il ne s’agit pas de Staline lui-même, mais des forces que Staline exprime sans les comprendre. Cependant, en 1922-1923, il était encore tout à fait possible de s’emparer de la principale position stratégique en menant une offensive ouverte contre la fraction qui se formait rapidement des fonctionnaires nationalo-socialistes, des usurpateurs de l’appareil, des captateurs de l’héritage d’Octobre, des épigones du bolchevisme. Le principal obstacle dans cette voie était, cependant, l’état de santé de Lénine. On s’attendait à le voir se relever comme après la première crise et participer au XIIe congrès comme il avait participé au XIe. Lui-même y comptait bien. Les médecins parlaient d’un ton encourageant, quoique de moins en moins ferme. L’idée du « bloc Lénine et Trotsky » contre les gens de l’appareil et les bureaucrates n’était, à ce moment-là, entièrement connue que de Lénine et de moi ; les autres membres du bureau politique la devinaient vaguement. Les lettres de Lénine sur la question nationale, de même que son testament, n’étaient connues de personne. Mon action pouvait être comprise ou, plus exactement, représentée, comme une lutte personnelle pour prendre la place de Lénine dans le parti et dans l’Etat. Je ne pouvais songer à cela sans frémir. J’estimais que cela pourrait causer dans nos rangs une démoralisation qu’il aurait fallu ensuite payer cher, même en cas de victoire. Dans tous les plans et les calculs, il y avait un élément décisif : l’incertitude ou j’étais à l’égard de Lénine à cause de son état de santé. Pourrait-il se prononcer ? En aurait-il le temps ? Le parti comprendra-t-il qu’il y avait lutte de Lénine et de Trotsky pour l’avenir de la révolution, et non pas lutte de Trotsky pour prendre la place de Lénine malade ? En raison de la situation particulière que Lénine occupait dans le parti, l’incertitude où l’on était sur son état devint de la perplexité sur la condition même de tout le parti. Le provisoire s’éternisait, et c’était tout à l’avantage des épigones, dans la mesure où Staline, en tant que secrétaire général, devenait naturellement le majordome de l’appareil pour toute la durée de l’« interrègne »."

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  • Dans son livre « Staline », Trotski écrit :

    « Quel fut le rôle réel de Staline au temps de la maladie de Lénine ? Le ’disciple’ ne fit-il rien pour hâter la mort de son ’maître’ ? (...) Seule la mort de Lénine pouvait laisser la voie libre pour Staline. (...) Je suis fermement convaincu que Staline n’aurait pu attendre passivement alors que son destin était enjeu. »

    Ian Grey écrit :

    « Le journal que les secrétaires de Lénine ont tenu du 21 novembre 1922 au 6 mars 1923 contient jour après jour les détails de son travail, de ses visites, de sa santé et, après le 13 décembre, il contient ses moindres actions. Lénine, la jambe et le bras droits paralysés, devait alors rester au lit, coupé des affaires gouvernementales et, en fait, du monde extérieur. Les médecins interdisaient qu’on le dérange. Incapable de renoncer aux habitudes du pouvoir, Lénine se battait pour obtenir les dossiers qu’il voulait. Il s’appuyait sur sa femme, Kroupskaïa, sa soeur, Maria Ilyichna et trois ou quatre secrétaires. »

    « Au milieu de décembre 1922, la santé de Lénine empira de nouveau. Staline agit immédiatement pour tirer profit de la situation en cachant à Lénine une grande partie des informations centralisées au secrétariat du Parti. Il s’efforçait de l’isoler. Kroupskaïa faisait tout ce qu’elle pouvait pour défendre le malade contre ces manoeuvres hostiles. » (Trotski, Ma vie)

    Lénine écrit :
    « Staline est trop brutal et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive. »

    Comme Kroupskaïa lui téléphonait une fois encore pour obtenir de lui quelque information, Staline lui répondit dans un langage outrageant. Kroupskaïa, tout en larmes, alla immédiatement se plaindre à Lénine. Celui-ci, dont les nerfs étaient déjà tendus au plus haut point, ne put se contenir plus longtemps. » (Trotski, « Staline »)

    Le 5 mars, Lénine dicta une nouvelle note :

    « Respecté camarade Staline. Vous avez eu la rudesse de convoquer ma femme au téléphone pour la réprimander. Je n’ai pas l’intention d’oublier aussi vite ce qui est fait contre moi, et inutile de souligner que je considère que ce qui est fait contre ma femme est fait aussi contre moi. Pour cette raison, je demande que vous pesiez sérieusement si vous acceptez de retirer ce que vous avez dit et de présenter vos excuses, ou si vous préférez rompre les relations entre nous. Lénine. »

    Le "Testament de Lénine" est le nom donné à la dernière note politique dictée par Lénine et il y déclare vouloir débarquer Staline de son poste de secrétaire général.

    Staline déclare :

    « Les opposants ont soulevé ici une grande clameur et ils ont prétendu que le Comité central du Parti a ’caché’ le ’Testament’ de Lénine. Cette question a été traitée plusieurs fois lors des plénums du Comité central et de la Commission centrale de contrôle. (Une voix : ’Des milliers de fois !’) Il a été prouvé et encore prouvé que personne ne cache quoi que ce soit, que ce ’testament’ de Lénine fut adressé au XIIIe Congrès, que ce ’Testament’ a été lu à ce Congrès (Une voix : ’Absolument’) et que le Parti a décidé à l’unanimité de ne pas le publier, entre autres parce que Lénine lui-même ne l’avait pas voulu et souhaité. » On dit que, dans ce ’Testament’, Lénine a proposé qu’on discute, au vu de la ’grossièreté’ de Staline, si on ne pouvait pas remplacer Staline comme secrétaire général par un autre camarade. Cela est tout à fait exact. Oui, camarades, je suis grossier envers ceux qui brisent et divisent le Parti de façon grossière et traîtresse. Déjà lors de la première session du plénum du Comité central après le XIIIe Congrès, j’ai demandé que le plénum me décharge de ma fonction de secrétaire général. Le Congrès lui-même avait traité de cette question. Chaque délégation a traité cette question et toutes les délégations, parmi lesquelles Trotski, Zinoviev et Kaménev, ont obligé Staline à rester à son poste. Une année plus tard, j’ai adressé à nouveau une demande au plénum pour me décharger de ma fonction, mais on m’a obligé à nouveau de rester à mon poste. »

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  • "Nul doute que, quelle qu’eût été la capacité de ses chefs et de ses élites, la Russie soviétique était vouée à subir des crises et des secousses. Une courbe de développement montant doucement et graduellement, sans heurts ni convulsions, était difficile à imaginer. Lénine ne se faisait pas d’illusions là-dessus et ne cherchait pas à en répandre. [...] S’il avait vécu, il aurait inévitablement eu à résoudre le problème de l’« accumulation primitive » (constitution du premier capital pour le démarrage de l’économie industrielle), qu’elle qu’ait été son aversion pour un tel concept. Il aurait eu à réagir lorsque la paysannerie, même sans intention politique sciemment hostile, refusait de vendre son blé et menaçait pratiquement d’affamer le pays, à cause de la faible offre de produits industriels. Il aurait eu constamment à affronter le paradoxe d’un parti unique dans un pays socialement diversifié, il aurait dû préserver l’unité du Parti et les impératifs de discipline et d’efficacité si souvent contradictoires avec ceux qui imposent de laisser une place à la libre critique pour empêcher le Parti de tomber dans la dégénérescence bureaucratique.
    Lénine serait-il parvenu à résoudre pratiquement toutes ces questions d’une façon correcte, et comment s’y serait-il pris ? (Un historien peut-il légitimement procéder à une telle recherche ? Nous affirmons que oui, à condition de ne pas franchir certaines limites, ce qui la transformerait en une spéculation gratuite.)
    [...] Une coalition de Lénine avec Trotsky et quelques autres aurait permis une utilisation rationnelle des meilleurs cadres, au lieu de leur élimination. Bien sûr, cette légion d’hommes n’aurait pas seulement contribué à promouvoir le programme de Lénine, elle aurait été aussi une pépinière d’opposants qui auraient cherché à le déborder, tantôt à sa droite et tantôt à sa gauche. Lénine n’aurait certainement pas utilisé les méthodes staliniennes pour s’en défaire. Notre propos deviendrait une simple spéculation si nous affirmions que Lénine aurait vaincu et réussi à coup sûr. Il aurait pu lui aussi succomber et finir en « déviationniste » comme tant d’autres. Mais, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’il aurait combattu avec acharnement les processus qui aboutirent à faire de la période stalinienne ce qu’elle fut.*

    Le Dernier Combat de Lénine (1967), Moshe Lewin

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  • Rapport de Trotsky au 12ème congrès du parti bolchevik (20 avril 1923) :

    "Vous vous souvenez, sans doute, que le 10e Congrès des Soviets a adopté une réso­lution dans laquelle il insiste sur la nécessité de planifier le commerce extérieur, non seulement parce qu’il s’agit de commerce, mais parce qu’il s’agit en outre d’une pièce fondamentale de notre édifice économique soviétique et qui, par conséquent, doit favoriser le développement de l’industrie et non le desservir. C’est pourquoi, nous devons orga­niser le commerce extérieur en fonction des intérêts et des prévisions de l’industrie. Le préalable à tout cela, c’est, bien entendu, le monopole du commerce extérieur. A la suite du rapport du Comité Central, vous avez approuvé clairement la résolution sur le monopole du commerce extérieur. Il fallait le faire afin d’éliminer toute hésitation sur ce point. Mais nous en avons débattu tout au long de l’année, et nous ne pouvons continuer à le faire maintenant, vu la nécessité absolue de ce monopole. Et si l’on nous demande sur quoi se basent nos espoirs de voir un jour le socialisme se développer dans notre pays, nous répondrons : « D’abord sur le pouvoir du parti soutenu par l’Armée Rouge, ensuite sur la nationalisation des moyens de production, enfin sur le monopole du commerce extérieur. » Il suffirait de détruire l’un de ces trois piliers pour que notre édifice s’effondre. Si les moyens de production ne sont pas nationalisés, la dictature du parti serait une formule creuse. Si le commerce extérieur n’est pas monopolisé par l’État, la nationalisation des moyens de pro­duction ne serait qu’un leurre. "

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  • Léon Trotsky dans La Révolution trahie :

    Le socialisme est le régime de la production planifiée pour la satisfaction la meilleure des besoins de l’homme, faute de quoi il ne mérite pas son nom. Si les vaches sont déclarées propriété collective, mais s’il y en a trop peu ou si leurs pis sont trop maigres, des conflits commencent par suite du manque de lait : entre la ville et les campagnes. entre les kolkhozes et les cultivateurs indépendants, entre les diverses couches du prolétariat, entre la bureaucratie et l’ensemble des travailleurs. C’est précisément la socialisation des vaches qui les fit abattre en masses par les paysans. Les conflits sociaux engendrés par l’indigence peuvent à leur tour amener le retour à "tout l’ancien fatras". Telle fut notre réponse.

    Dans sa résolution du 20 août 1935, le VIIe congrès de l’Internationale communiste certifie solennellement que "la victoire définitive et irrévocable du socialisme et l’affermissement à tous égards de l’Etat de la dictature du prolétariat" sont en U.R.S.S. les résultats des succès de l’industrie nationalisée, de l’élimination des éléments capitalistes et de la liquidation des koulaks en tant que classe. En dépit de son apparence catégorique, l’attestation de l’Internationale communiste est profondément contradictoire : si le socialisme a vaincu "définitivement et irrévocablement", non comme principe, mais comme vivante organisation sociale, le nouvel "affermissement" de la dictature est une absurdité évidente. Et, inversement, si l’affermissement de la dictature répond aux besoins réels du régime, c’est que nous sommes encore loin de la victoire du socialisme. Tout politique réaliste, pour ne pas dire marxiste, doit comprendre que la nécessité même d’"affermir" la dictature, c’est-à-dire la contrainte gouvernementale, prouve non le triomphe d’une harmonie sociale sans classes, mais la croissance de nouveaux antagonismes sociaux. Quelle est leur base ? La pénurie des moyens d’existence, qui est le résultat du bas rendement du travail.

    Lénine donna un jour du socialisme la définition suivante : "le pouvoir des soviets, plus l’électrification". Cette définition en forme d’épigramme, dont l’étroitesse répondait à des fins de propagande, supposait en tout cas, comme point de départ minimum, le niveau capitaliste de l’électrification. Mais aujourd’hui encore l’U.R.S.S. dispose, par tête d’habitant, de trois fois moins d’énergie électrique que les pays capitalistes avancés. Tenant compte du fait que les soviets ont entre-temps cédé la place à un appareil indépendant des masses, il ne reste à l’Internationale communiste qu’à proclamer que le socialisme c’est "le pouvoir de la bureaucratie, plus le tiers de l’électrification capitaliste". Cette définition sera d’une exactitude photographique, mais le socialisme y tiendra peu de place.

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  • Lénine déclare au 11e congrès du parti bolchévique (1922) :

    « De fait, si nous considérons Moscou – 4 700 communistes responsables – et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu’on puisse dire que les communistes mènent. A vrai dire, ce ne sont pas eux qui mènent. Ce sont eux qui sont menés. » Rappelant le phénomène, souvent constaté dans l’Histoire, de peuples conquis imposant leur culture à leur vainqueur, il établit une analogie avec les communistes vainqueurs en train de se soumettre en Russie, selon lui, à la culture « misérable, insignifiante » des vaincus. Les communistes responsables sauront-ils comprendre qu’ils ne savent pas diriger ? Qu’ils s’imaginent mener les autres alors qu’en réalité c’est eux qu’on mène ? S’ils arrivent à le comprendre, ils apprendront certainement à diriger, car c’est possible. » (Œuvres, tome 33, p.293).

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