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Est-ce que la culture mène la société ?

jeudi 6 septembre 2012, par Robert Paris

« Le mot « culture » désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. »

Freud, Le malaise dans la culture (1929)

Est-ce que la culture mène la société ?

Nous voulons parler ici de la culture d’un peuple, la civilisation. La culture grecque, occidentale, orientale, arabe, française, anglaise, japonaise…

La culture désigne la façon de vivre et de penser propre à un peuple (ou qui est attribuée à ce peuple) ou un ensemble de peuples à une époque donnée. Le mot culture est plus ou moins synonyme de mode de vie d’un peuple, de mœurs, d’usages, de coutume ou de tradition. Cela concerne tous les domaines de la vie d’un peuple ou d’une société : la langue, les techniques, les arts, les connaissances, les croyances religieuse ou pas, l’organisation sociale, économique et politique. Tout ce qui détermine la façon de penser et d’agir des individus.

On considère souvent que la culture est synonyme de civilisation. D’autres lectures sur ce thème :

La « civilisation » n’est pas un long fleuve tranquille…

Est-ce nos origines culturelles qui déterminent notre manière de vivre et de penser, par delà les siècles ? On entend effectivement souvent dire qu’un tel raisonne ainsi et vit ainsi parce que c’est un Arabe, que les Roms se comportent ainsi parce que ce sont des Roms (par exemple qu’ils nomadiseraient prétendument par caractère culturel hérité). Ce qui sous-entend prétendre que c’est inscrit dans leur patrimoine culturel profond et hérité de génération en génération. Un Français, nous dit-on, ne raisonnera jamais comme un Américain ou un Japonais. Ceux qui disent cela ne nient pas, par ailleurs l’existence d’autres influences, ce qu’ils appellent d’autres « facteurs » : économie, politique, sociologie, classes sociales, … mais ils affirment que les peuples, les nations, les régions sont surdéterminées par des influences culturelles qu’ils estiment mener une action en profondeur et irrémédiable. Cela va du mode de vie à la raison même de vivre, des relations entre hommes et femmes à l’idéologie, de la manière de concevoir la nourriture à la manière de faire un cadeau, de la conception de l’art à celle de la solidarité.

Bien entendu, il y a des héritages régionaux, nationaux de l’histoire des hommes et nous ne cherchons pas à les nier. Pourtant, nous allons montrer que cette conception propose une philosophie trompeuse et dangereuse.

Tout d’abord, en prétendant que les modes de vie, les activités économiques, les mœurs seraient surdéterminés par la culture, on efface la vraie base de tout cela : les conditions matérielles d’existence et les relations entre classes sociales dans une région, dans un pays.

Par exemple, chacun peut concevoir qu’il est très difficile voire impossible de convaincre un peuple qui a vécu comme pêcheur de devenir agriculteur. Ainsi, une grande partie du peuple tchadien était autrefois constitué de pêcheurs, mais la sécheresse a ramené un immense lac plus grand que la France à une une flaque de boue, convaincant ainsi le peuple de changer d’activité sous peine de mourir.

Les conditions matérielles d’existence sont donc déterminantes. Et, dans ces conditions matérielles, il faut inclure les classes sociales, les bases de leur existence, le type de leur propriété (ou non) de leurs moyens de production et leurs relations entre elles.

Certains se sont étonnés que les esclaves noirs de Mauritanie, libérés par una article de loi, aient manifesté pour réclamer de rester avec leurs maîtres. C’est oublier que, si on les libérait, on les laissait aussi crever sans rien pour s’en sortir, aucun moyen de se nourrir ni de se loger. Ce n’est pas dans leur tête seulement qu’on avait intégré leur asservissement, même si cela est vrai aussi. Et ce n’est certainement pas parce que cette population avait une culture d’esclaves, ce qui sous-entendrait qu’on n’y pourrait rien…

Même si un mode de vie d’une population a duré de longs siècles, il n’a pas duré depuis toujours et il n’est pas intériorisé définitivement par aucun peuple. Tous les modes de vie sont voués à changer, à disparaître. Et il ne s’agit pas de petits changements de détail réalisés petit à petit, progressivement, insensiblement. Il s’agit de changements brutaux et fondamentaux. Tous les systèmes sociaux se sont déjà effondrés. Y compris le capitalisme. Il a en effet connu un effondrement brutal durant quelques années lors de sa première apparition en Angleterre. Il n’en reste qu’un pont en métal !!!

La conception de la surdétermination culturelle des peuples, des nations, des régions, des ethnies, des religions, … est fausse et trompeuse. Elle sous-entend que les Masaïs sont par nature éleveurs, les Roms nomades, les Arabes musulmans, les Corses claniques et causeurs de vendettas, les Italiens voleurs, les Japonais féodaux et partisans de l’empire, de l’idéologie taoïste de l’ordre étatique, les Coréens fanatiques de Moon, les Français individualistes, anarchiques et bougons, les Américains très religieux et moralistes, les Anglais fanatiques de leur royauté et consommateurs de thé.

Bien sûr, dans toutes ces affirmations plus ou moins caricaturales, il y a un petit quelque chose qui décrit une situation mais dont on ne donne aucune explication de l’origine réelle.

C’est la manière de poser les problèmes qui est fausse, philosophiquement erronée, humainement erronée, socialement erronée et porteuse de graves dérives pour l’avenir.

Cette philosophie culturaliste cultive… surtout des fausses oppositions entre les différents peuples. Elle sous-entend des affirmations du type « les Roms ne seront jamais comme nous », « un Juif restera toujours un Juif ou un Arabe, c’est-à-dire un homme pas comme les autres », « un Kabyle ne sera jamais comme un Arabe », etc, etc… Tout cela est historiquement, sociologiquement, humainement, scientifiquement FAUX !!!

Ce sont les systèmes sociaux et, à leur tête, les classes dirigeantes qui mènent le monde et ce sont elles qui peuvent choisir de bouleverser le mode de vie, le mode de penser, les mœurs des peuples ou, au contraire, pour s’appuyer politiquement et socialement sur un ancien conservatisme, peuvent choisir de ne pas le bouleverser… Les mêmes classes dirigeantes sont à la tête du capitalisme aux USA, au Japon et en Arabie saoudite. Elles ont choisi des manières diverses de s’imposer dans le mode de vie des peuples et dans leurs idéologies et de conserver des traditions, non pas parce que les traditions, mœurs et cultures diverses étaien trop dures à combattre mais par calcul politique et social. Faire croire que le féodalisme religieux royal d’Arabie saoudite était imposé par la culture locale, c’est oublier que la royauté elle-même est arrivée comme toutes ces des principautés du pétrole dans les forugons de l’impérialisme anglais et que ces rois et princes d’Arabie ne venaient même pas du pays ! C’est oublier que c’est ensuite l’impérialise américain qui a poussé dans le sens de l’intégrisme musulman le régime saoudien pour mieux combattre les mouvements « progressistes » arabes et iranien. Tout cela n’a rien à voir avec une quelconque culture attachée à un peuple local. La tradition, la culture, l’idéologie, la religion sont des outils au service d’un but de classe et pas des éléments fondamentaux et intangibles des peuples.

Le capitalisme, partout où il s’est implanté, ne correspondait d’aucune manière aux mœurs, cultures, traditions et idéologies nationales, régionales, locales, individuelles ou collectives. Il a imposé des modes de vie profondément opposés à tout ce que les peuples avaient coutume de faire, de penser. Il a détruit tout le vieux fatras idéologique, des mœurs et des traditions même si, par ci par là, il en a gardé quelques survivances. En France, par exemple, il ne reste pas grand-chose de l’ancien féodalisme. Les gens ne se souviennent même plus de ce que cela signifiait « le lien du sang », « le droit d’ainessse », « le droit de cuissage », « le lignage », « le droit du vassal », « le droit de chevalerie », « l’esprit lignager », « le devoir de ban », « l’impôt de taille », « l’ordalie », « le droit de fief », « le droit de haute et basse justice », « le droit de pacage », etc, etc dont les mots même ont si complètement disparu que la majorité de la population ignore ce qu’ils veulent dire alors que le derniers des paysans inculte le savait autrefois en France. Même les noms de famille des grands nobles du pays, comme Montmorency, Bourgogne et Orléans (considérés seulement comme régions ou villes) sont ignorés de la plupart des habitants.

La bourgeoisie a éradiqué bien d’autres traditions, religion, mœurs et mode de vie, en fonction de ses propres intérêts. Elle ne l’a pas fait pour préserver telle ou telle culture locale. Elle se moque de l’avis des populations et ne s’est servi des anciennes traditions que si cela lui offrait un appareil d’organisation pour encadrer la population, comme c’est le cas pour la hiérarchie catholique. Mais, lorsque la bourgeoisie française avait besoin de combattre et même d’abattre le système féodal, pendant la Révolution française, elle a combattu et même tenté d’éradiquer le catholicisme, édifice idéologique qui servait l’ordre féodal. C’est une fois qu’elle est parvenue au pouvoir de manière assurée qu’elle a reconstruit l’édifice réactionnaire du catholicisme en France. Il ne risquait plus de servir une féodalité complètement vaincue. Par contre, la religion pouvait servir à encadrer idéologiquement le petit peuple…

Placer la culture, les traditions, les mœurs, les mode de vie, les idéologies au dessus de l’histoire des classes sociales, comme s’ils restaient attachés à chaque peuple de manière profonde, est une grave erreur car cela nourrit un grand nombre de pièges politiques et sociaux réactionnaires.

C’est en effet le « culturalisme » qui sert de justification à toutes les formes du nationalisme, de la xénophobie, du racisme, des intégrismes religieux, sociaux et philosophiques. La philosophie culturaliste s’oppose en premier à la notion de lutte des classes. Elle permet d’obscurcir aux yeux des opprimés les causes réelles de l’oppression et de les transformer en causes fantasmagoriques, non historiques et fausses socialement.

Au nom de la culture, on prétend que deux hommes de classes sociales opposées peuvent mieux se comprendre parce qu’ils ont prétendument la même origine culturelle que deux hommes de la même classe. C’est en invoquant la culture que l’on prétend que ce qui oppose les hommes, ce n’est pas les intérêts de classe mais la religion, l’idéologie, les nationalités, les origines régionales, ethniques, raciales, etc…

On entend souvent dire qu’un Kabyle, ce n’est pas un Arabe, qu’un Algérien, ce n’est pas un Marocain, que les deux ne sont pas comme un Egyptien et encore moins comme un Iranien ou un Chinois, un Français n’est pas comme un Américain, ni un Arménien comme un Turc !

La culture a bon dos ! Expliquer la société japonaise essentiellement par la culture ? L’idéologie taoïste, le culte de l’empereur, le passé féodal, les shogun expliqueraient la société japonaise ? Et la secte Moon la société coréenne ? L’esprit du May flower, celui des « pères pélerins » ou Pilgrim Fathers, celui des immigrants marquerait d’abord le peuple américain ? Ou encore « l’esprit de la frontière », celui de la conquête contre les Indiens consistant toujours à aller porter plus loin la conquête territoriale expliquerait quoi ? L’impérialisme US ? Ou c’est plutôt les besoins du grand capital américain qu l’expliquent ! Oui, la culture est un bon masque pour des intérêts bien plus matériels qui sont ceux d’une classe dirigeante. Besoin matériels, besoins idéologiques ou besoins organisationnels pour maintenir une domination sociale, une domination des esprits ou une domination politique…

Expliquer la France par un « esprit français » ou une « culture française » est ridicule autant que réactionnaire. La France serait marquée par l’intrépide village gaulois d’Astérix et Obélix ou par l’intrépide Vercingétorix qui fait face à l’empire romain comme la France n’accepterait pas de se soumettre entièrement aux USA ou à l’Allemagne ? Bêtises réactionnaires et anti-historiques !

Ou entend encore dire que la « culture française » va des Lumières (Voltaire, Rousseau, l’état de droit, …) à Descartes (le rationalisme paraît-il) et à la Révolution française (paraît-il incarnée par Liberté-égalité-fraternité et la Déclaration des droits de l’homme). Bêtises réactionnaires et anti-historiques !

Devinez quel pays a organisé le plus grand nombre de génocides dans le monde, a massacré et esclavagisé des peuples entiers sur plusieurs continents ? C’est le fameux pays des droits de l’homme ! Il écrasait la révolte des esclaves de Saint-Domingue au moment même où il se revendiquait des droits de l’homme ! La « République » française de l’état de droit n’a cessé de soutenir des dictatures amies, africaines ou asiatiques, qui n’ont aucun droit à respecter, ni écrit ni oral. Rappelez-vous de la République française de Mitterrand en Algérie, au Rwanda. Sans parler de la République française qui envoyait les Juifs aux camps de la mort… Elle a bon dos, la culture d’un peuple !

A l’époque coloniale, le colonisateur se flattait du fait que « le meilleur esclave colonial est l’Asiatique car il a l’esclavage dans le sang ! » Ah oui ! Et quels sont les esclaves coloniaux qui ont lancé la lutte pour en finir avec le colonialisme ? Ce sont les esclaves asiatiques qui ont lancé la lutte révolutionnaire contre le colonialisme !

On nous serine encore aujourd’hui sur le peuple anglais qui aurait toujours adoré la couronne d’Angleterre qui unirait tout le peuple et même les peuples de l’ancien Empire ! Devinez quel peuple d’Europe a le premier décapité la royauté en condamnant à mort son roi au cours d’une révolution bourgeoise ? C’est le peuple anglais ! La révolution anglaise de 1640-1660 aboutit, comme la révolution française de 1789 à la condamnation à mort du roi Charles 1er, executé le 9 février 1649.

On nous parle souvent de la nature différente des mentalités, des mœurs, des modes de vie, de la religion, de relations hommes/femmes, adultes/enfants, des goûts, de l’art, de la gastronomie et j’en passe qui opposerait un Français et un Japonais, un Musulman et un Chrétien, un homme du sud et un homme du nord. Mais la culture, c’est justement ce qui n’est pas simplement dans la « nature ». Cultiver veut dire faire pousser dans un sens qui n’est pas spontané. Parler à ce propos de « nature différente » des peuples est mensonger.

Si on a cultivé telle ou telle population dans un sens différent de telle ou telle autre, il faut demander qui a dirigé cette opération et dans quel intérêt. Et la réponse est toujours : quelle classe dirigeante, dans quel but social et politique qui se posait à lui à quelle époque. Et la réponse aura donc toujours un sens historique et non pas un sens permanent. On ne dira pas « les Français sont comme ceci », mais « à telle époque, lors de tels combats, dans telles oppositions de classe, les classes dirigeantes ont poussé dans tel sens idéologique, dans tel sens des modes de vie, dans telle ou telle philosophie ». Il n’y a pas une philosophie française, anglaise ou arabe, mais plusieurs, suivant l’époque et les intérêts de classe de l’époque. La culture d’une époque dépend donc du cours des événements historiques, des intérêts des classes en lutte, des autres combats de l’époque contre d’autres peuples, d’autres classes dirigeantes d’autres pays, etc… Il ne s’agit jamais simplement de respecter la tradition des peuples. Cela, les classes dirigeantes s’en moquent.

Par exemple, certains imaginent que l’Islam, c’est la culture des Arabes. Mais l’Islam lui-même, à l’origine, a été imposé aux peuples partout où l’armée arabe est passée, par le fer et par le sang. Le christianisme de même a été imposé aux peuples de l’Europe, d’abord par l’empire romain, puis par les classes dirigeantes féodales. Il a fallu l’imposer de force contre les croyances et animismes paysans.

La culture est souvent présentée seulement comme un héritage de grandes richesses en savoirs, en mode de vie humanistes, mais on oublie de dire que c’est aussi une grande masse d’oppression. Elle suppose toujours que d’autres cultures précédentes aient été éradiquées. Le monde d’aujourd’hui prétend parfois favoriser les droits de toutes les cultures et même parfois leur égalité, mais c’est pure hypocrisie. Comment le monde capitaliste pourrait-il supporter quelqu’un qui se revendiquerait d’une culture ne reconnaissant pas la propriété privée ? Et ce n’est qu’un exemple ! Imaginons quelqu’un qui se considérerait comme de sang royal et en droit d’assassiner un manant impunément dans la rue ! Ou encore quelqu’un qui estimerait que ses moeurs donnent droit de coucher avec ses enfants, comme Loth dans l’ancien testament biblique !!!

Voilà à quelles absurdités on arrive quand on fait semblant que des cultures différentes n’ont un fondement réel dans des modes de production et des sociétés, différentes et même incompatibles !

Enlever sa base réelle, matérielle, sociale, historique, à la culture, c’est comme faire tenir l’arbre en l’air sans que ses racines plongent dans la terre…

La société actuelle est ouverte à toutes les idéologies ? Elle les étudie toutes, s’intéresse à toutes, accepte de se pénétrer de toutes ? Bêtises réactionnaires anti-historiques !

Défendez seulement une philosophie révolutionnaire dialectique et matérialiste et vous verrez si vous êtes écouté dans la société actuelle et honnêtement discuté…

Est-ce que cela est vrai en tout temps ? Non, lors de la montée révolutionnaire de la bourgeoisie, des philosophes comme Diderot et Hegel ont pu développer des philosophies de ce type en allant dans le sens de la bourgeoisie de leur époque.

Les travailleurs révolutionnaires ont, eux aussi, besoin d’une philosophie dialectique, matérialiste et révolutionnaire. Est-ce que cela signifie qu’il faille bâtir une culture prolétarienne ?

La réponse est dialectique : oui et non !

Oui, dans le sens où le prolétarait a besoin d’une fraction éduquée par une science de l’histoire, de la philosophie, de la société. Nous dirions qu’il a besoin d’un parti révolutionnaire.

Non, au sens où il ne s’agit pas de classer les thèses historiques comme bourgeoises ou prolétariennes, les thèses de physique aussi ou encore la peinture et la musique. Il n’y a pas plus de chimie prolétarienne qu’il n’y a de chimie bourgeoise.

Par contre, dans tous ces domaines, prospère une idéologie qui est bourgeoise et qui ne peut que nuire aux intérêts de classe des opprimés. La science n’est pas neutre, pas plus que l’art, la littérature, les modes, les mœurs, …

Le prolétariat a besoin de sa propre idéologie comme boussole pour s’orienter dans la voie de la destruction de l’ordre capitaliste. C’est un grand besoin de culture socialiste. A nous de la bâtir avec lui !

Extraits de « L’avenir d’une illusion » de Freud :

« La culture humaine – j’entend par là tout ce en quoi la vie humaine s’est élevée au-dessus de ses conditions animales et ce en quoi elle se différencie de la vie des bêtes, et je dédaigne de séparer culture et civilisation – présente, comme on le sait, deux faces à l’observateur. Elle englobe d’une part tout le savoir et tout le savoir-faire que les hommes ont acquis afin de dominer les forces de la nature et de gagner sur elle des biens pour la satisfaction des besoins humains, et d’autre part tous les dispositifs qui sont nécessaires pour régler les relations des hommes entre eux et, en particulier, la répartition des biens accessibles. Ces deux orientations de la culture ne sont pas indépendantes l’une de l’autre (…) Il est remarquable que les hommes, si tant est qu’ils puissent exister dans l’isolement, ressentent néanmoins comme une pression pénible les sacrifices que la culture attend d’eux pour permettre une vie en commun. (…) On retire ainsi l’impression que la culture est quelque chose qui a été imposé à une majorité récalcitrante par une minorité qui s’y est entendue pour prendre possession des moyens de puissance et de contrainte. (…) Tandis que l’humanité a fait de constants progrès dans la domination de la nature et qu’elle est en droit d’en attendre de plus grands encore, il n’est pas certain qu’on puisse constater un progrès analogue dans la régulation des affaires humaines. (…) Une fois reconnu que toute culture repose sur la contrainte au travail et le renoncement pulsionnel, et que, de ce fait, elle suscite inévitablement une opposition chez ceux qui sont concernés par ces exigences, il apparut clairement que les biens eux-mêmes, les moyens de se les procurer et les dispositions prises pour les répartir ne pouvaient être le caractère essentiel, voire unique, de la culture. Car ils se trouvaient menacés par la révolte et la soif de destruction des participants à la culture. A côté des biens, voici venir maintenant les moyens qui peuvent servir à défendre la culture, moyens de contrainte et autres, qui doivent réussir à réconcilier les hommes avec elle et à les dédommager de leurs sacrifices. Ces derniers, quant à eux, peuvent être décrits comme le fond totémique de la culture. Par souci d’un mode d’expression homogène, nous appellerons « refusement » le fait qu’une pulsion ne peut être satisfaite, « interdit » le dispositif qui fixe ce refusement, et « privation » l’état qu’entraîne l’interdit. Le pas suivant consiste alors à faire la différence entre les privations qui concernent tout le monde et celles qui ne concernent pas tout le monde, mais seulement des groupes, des classes ou même des individus. Les premières sont les plus anciennes : avec les interdits qui les instaurent, la culture a inauguré le détachement avec l’état originaire d’animalité, il y a on ne sait combien de milliers d’années. A notre surprise, nous avons trouvé que ces privations continuent d’être à l’œuvre, continuent de former le noyau d’hostilité à la culture. Les souhaits pulsionnels qui en pâtissent renaissent avec chaque enfant (…) De tels souhaits pulsionnels sont ceux de l’inceste, du cannibalisme et du plaisir-désir de meurtre. Il semble singulier de regrouper ces souhaits qui paraissent susciter unanimement chez les hommes le rejet avec ces autres souhaits dont la permission ou le refusement font, dans notre culture, l’objet d’un si vif combat, mais on est psychologiquement fondé à le faire. (…) Seul le cannibalisme apparaît à tous comme prohibé et, au regard non analytique, comme complètement surmonté ; la force des souhaits de l’inceste, nous pouvons toujours la ressentir derrière l’interdit, et le meurtre, lui, est encore, dans des conditions déterminées, pratiqué voire commandé par notre culture. (…) Il n’est pas exact que l’âme humaine, depuis les temps les plus anciens, n’ait suivi aucun développement et que, en opposition avec le progrès de la science et de la technique, elle soit aujourd’hui la même qu’au commencement de l’histoire. (…) Pour ce qui est des restrictions relatives seulement à des classes déterminées de la société, on tombe sur des faits massifs et qui n’ont d’ailleurs jamais été méconnus. Il faut s’attendre à ce que ces classes laissées pour compte envient aux privilégiés leurs prérogatives et fassent tout pour se débarrasser de l’excédent de privation qui est le leur. Là où ce n’est pas possible s’affirmera au sein de cette culture un degré permanent de mécontentement qui pourrait bien conduire à de dangereuses révoltes. Mais lorsqu’une culture n’est pas parvenue à dépasser l’état où la satisfaction d’un certain nombre de participants présuppose l’oppression de certains autres, de la majorité peut-être – et c’est le cas de toutes les cultures actuelles - , il est alors compréhensible que ces opprimés développent une hostilité intense à l’encontre de la culture même qu’ils rendent possible par leur travail, mais aux biens de laquelle ils n’ont qu’une part trop minime. (…) Il va sans dire qu’une culture qui laisse insatisfaits un si grand nombre de participants et les pousse à la révolte n’a aucune chance de se maintenir durablement et ne le mérite pas non plus. (…) La satisfaction à l’idéal que la culture offre aux participants est de nature narcissique ; elle repose sur la fierté d’une réalisation déjà réussie. (….) Non seulement les classes privilégiées, jouissant des bienfaits de cette culture, peuvent y avoir part, mais aussi les opprimés, du fait du bien-fondé à mépriser ceux de l’extérieur les dédommage des préjudices qu’ils subissent dans leur propre sphère. On a beau être misérable plébéien accablé par les dettes et les services de guerre, on n’en est pas moins Romain, on a sa part à la tâche de dominer d’autres nations et de leur prescrire des lois. Cette identification des opprimés avec la classe qui les domine et les exploite n’est elle-même à son tour qu’une partie d’un plus grand ensemble. (…) Si de telles relations suffisamment satisfaisantes n’existaient pas, il resterait incompréhensible que tant de culture, en dépit d’une hostilité justifiée de grandes masses humaines, se soient maintenues aussi longtemps. (…) La part peut-être la plus significative de l’inventaire psychique d’une culture ne s’est pas encore trouvée mentionnée. Ce sont, au sens large, ses représentations religieuses, en d’autres termes qu’il faudra justifier plus loin, ses illusions. En quoi consiste la valeur particulière des représentations religieuses ? Nous avons parlé d’hostilité à la culture, produite par la pression que la culture exerce, par les renoncements pulsionnels qu’elle réclame. (…) Les dieux conservent leur triple tâche, exorciser les effrois de la nature, réconcilier avec la cruauté du destin – en particulier, tel qu’il se montre par la mort – et dédommager des souffrances et privatisations qui sont imposées à l’homme par la vie en commun dans la culture. (…) Ainsi, se trouve créé un trésor de représentations, nées du besoin de rendre supportable le désaide humain, édifiées à partir du matériel que sont les souvenirs du désaide de la propre enfance et de celle du genre humain. (…) J’ai essayé de montrer que les représentations religieuses procèdent du même besoin que toutes les autres conquêtes de la culture, de la nécessité de se défendre contre l’écrasante surpuissance de la nature. (…) Je ne trouve pas cela si frappant. Estimez-vous donc que la pensée des hommes ne connaît aucun motif pratique, qu’elle n’est que l’expression d’un désir de savoir désintéressé ? Cela est pourtant fort invraisemblable. Je crois plutôt que l’homme, même lorsqu’il personnifie les forces de la nature, suit un modèle infantile. Il a appris au contact des personnes de son entourage qu’instaurer une relation avec elles est bien la voie pour les influencer et c’est pourquoi, plus tard, dans le même dessein, il traite tout ce qui se présente d’autre à lui comme jadis ces personnes. (…) Quelle est donc la signification psychologique des représentations religieuses et sous quelle rubrique pouvons-nous les classer ? A cette question, il n’est pas du tout facile de répondre d’emblée. Après avoir écarté diverses formulations, on s’arrêtera à l’une d’entre elles : ce sont des dogmes, des énoncés sur des faits et situations de la réalité externe (ou interne), qui font part de quelque chose qu’on n’a pas trouvé soi-même, et qui revendiquent qu’on leur accorde croyance. (…) Ils se donnent pour le résultat abrégé d’un assez long procès de pensée, fondé sur l’observation et assurément aussi sur la déduction, à celui qui a l’intention de passer lui-même par ce procès, au lieu d’adopter son résultat, ils montrent la voie à suivre. (…) Essayons de mesurer les dogmes religieux à la même aune. (…) Premièrement, ils méritent croyance parce que déjà nos pères originaires y ont cru ; deuxièmement, nous possédons les preuves qui nous sont transmises depuis ces premiers âges précisément ; et troisièmement, il est absolument interdit de soulever la question de cette accréditation. Cet acte téméraire était autrefois assorti de punitions les plus dures, et aujourd’hui encore la société voit d’un mauvais œil que quelqu’un le réitère. (…) Si les preuves que l’on avance en faveur de la crédibilité des dogmes religieux proviennent toutes du passé, on est amené à regarder autour de soi pour voir si le présent, plus facile à juger, ne peut pas, lui aussi, fournir de telles preuves. Si l’on réussissait de la sorte à soustraire au doute ne serait-ce qu’une seule pièce du système religieux, le tout gagnerait extraordinairement en crédibilité. (…) La première tentative est le « Credo quia absurdum » = « Je le crois parce que c’est absurde » (de Tertulllier). Cela veut dire que les doctrines religieuses sont soustraites aux revendications de la raison. (…) La seconde tentative est celle de la philosophie du « comme si ». Elle expose qu’il y a dans notre activité de pensée abondance d’hypothèses dont nous discernons pleinement l’absence de fondement, voire l’absurdité. Elles sont appelées fictions mais, pour une multitude de motifs pratiques, nous devrions nous comporter « comme si » nous croyions à ces fictions. (…) Il faut demander en quoi consiste la force interne de ces doctrines, à quelles circonstances elles doivent leur efficacité, qui ne dépend pas de leur reconnaissance par la raison. (…) Envisageons la genèse psychique des représentations religieuses. Celles-ci qui se donnent comme des dogmes, ne sont pas des précipités de l’expérience ou des résultats ultimes de la pensée. Ce sont des illusions, accomplissements des souhaits les plus anciens, les plus forts et les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force, c’est la force de ces souhaits. Nous le savons déjà, l’impression d’effroi liée au désaide de l’enfant a éveillé le besoin de protection – protection par l’amour – auquel le père a répondu par son aide, la reconnaissance du fait que ce désaide persiste tout au long de la vie a été la cause de ferme attachement à l’existence d’un père – désormais plus puissant, il est vrai. (…) Lorsque je dis que tout cela ce sont des illusions, il me faut délimiter la signification du mot. Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, elle n’est pas non plus nécessairement ; elle n’est pas non plus nécessairement une erreur. (…) Il reste caractéristique de l’illusion qu’elle dérive de souhaits humains, elle se rapproche à cet égard de l’idée délirante en psychiatrie ; mais elle s’en distingue par ailleurs, indépendamment de la construction plus compliquée de l’idée délirante. Dans l’idée délirante, nous soulignons comme essentielle la contradiction avec la réalité effective ; l’illusion, elle, n’est pas nécessairement fausse, c’est-à-dire irréalisable ou en contradiction avec la réalité. Une jeune fille de la bourgeoisie peut, par exemple, se créer l’illusion qu’un prince viendra la chercher. C’est possible, quelques cas de ce genre se sont produits. (…) Nous appelons donc une croyance illusion lorsque, dans sa motivation, l’accomplissement de souhait vient au premier plan, et nous faisons là abstraction de son rapport à la réalité effective, tout comme l’illusion elle-même renonce à être accréditée. (…) Nous savons approximativement en quels temps les doctrines religieuses ont été créées, et par quelle sorte d’hommes. Si, de surcroît, nous apprenons pour quels motifs cela s’est produit, alors notre point de vue sur le problème religieux connaît un déplacement notable. (…) D’innombrables hommes trouvent dans la religion leur unique réconfort, ne pouvant supporter la vie que grâce à son aide. On veut leur ravir ce qui était leur appui et l’on n’a rien de mieux à leur donner en échange. (…) La science, même si elle avait beaucoup progressé ne suffirait pas aux hommes. L’homme a encore d’autres besoins impérieux qui ne peuvent jamais être satisfaits par la froide science, et il est fort singulier, c’est tout simplement le comble de l’inconséquence, qu’un psychologue, qui a toujours à quel point dans la vie des hommes l’intelligence cède le pas à la vie pulsionnelle, s’efforce maintenant de ravir aux hommes une précieuse satisfaction de souhait et entende les en dédommager par des nourritures intellectuelles. (…) La religion a, durant de nombreux millénaires, dominé la société humaine, elle avait le temps de montrer ce qu’elle est capable de faire. Si elle avait réussi à rendre heureux la majorité des hommes, à les réconforter, à les réconcilier avec la vie, à en faire les porteurs de la culture, il ne viendrait à l’idée de personne d’aspirer à une modification de l’état de choses existant. Au lieu de cela que voyons-nous ? Qu’un nombre effrayant d’hommes sont mécontents de la culture et s’y trouvent malheureux, la ressentant comme un joug qu’il faut secouer, que ces hommes ou bien appliquent toutes leurs forces à une modification de cette culture ou bien même qu’ils vont, dans leur hostilité à la culture, jusqu’à ne rien vouloir savoir de la culture ni de la restriction des pulsions. On nous objectera ici que cet état tient précisément du fait que la religion a perdu une partie de son influence sur les masses humaines justement par suite de l’effet regrettable des progrès de la science. (…) Il est douteux que les hommes, à l’époque où les doctrines religieuses exerçaient une domination sans restriction, aient été dans l’ensemble plus heureux qu’aujourd’hui ; plus moraux, ils ne l’étaient certainement pas. (…) Nous remarquons maintenant que le trésor des représentations religieuses contient non seulement des accomplissements de souhait, mais aussi des réminiscences historiques significatives. (…) De l’enfant à l’homme, nous savons qu’il ne peut mener à bien son développement vers la culture sans passer par une phase de névrose plus ou moins nette. Cela tient à ce que l’enfant ne peut pas réprimer par un travail rationnel de l’esprit un aussi grand nombre de ces revendications pulsionnelles qui sont inutilisables pour plus tard, mais qu’il doit les dompter par des actes de refoulement derrière lesquels se trouve se trouve, en règle générale, un motif d’angoisse. La plupart de ces névroses d’enfant sont spontanément surmontées pendant la croissance ; les névroses de contraintes de l’enfance en particulier ont ce destin. Pour le reste, c’est le traitement psychanalytique qui est censé y mettre ultérieurement bon ordre. (…) La religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité (…) L’homme de croyance et de piété est éminemment protégé contre le danger de certaines affections névrotiques ; l’adoption de la névrose universelle le dispense de la tâche de former une névrose personnelle. (…) Je vous contredis donc lorsque vous en arrivez à déduire que l’homme, en tout état de cause, ne peut se passer de réconfort de l’illusion religieuse et que, sans elle, il ne supporterait pas le poids de la vie, la cruelle réalité effective. Bien sûr, il ne la supporterait pas, l’homme à qui vous avez infusé dès l’enfance ce poison doux – ou doux-amer. Mais l’autre, celui qui a été élevé dans la sobriété ? (…) L’être humain ne peut rester éternellement enfant, il faut qu’il finisse par sortir à la rencontre de la « vie hostile ». Il est permis d’appeler cela « l’éducation à la réalité ». Ai-je besoin de vous révéler que le seul dessein de mon écrit est d’attirer l’attention sur la nécessité de ce progrès ? (…) Celui qui considère qu’il faut défendre l’illusion religieuse de toutes ses forces, qui pense que, si elle est dévalorisée, notre monde s’effondre, pense qu’il ne nous reste plus qu’à désespérer de tout, de la culture et de l’avenir de l’humanité. Je suis, nous sommes libres de ce servage. Etant prêts à renoncer à une bonne part de nos souhaits infantiles, nous pouvons supporter que quelques-unes de nos attentes s’avèrent être des illusions. »

Karl Marx dans "L’Idéologie allemande" :

«  La condition première de toute histoire humaine est naturellement l’existence d’êtres humains vivants. Le premier acte historique de ces individus, par lequel ils se distinguent des animaux, n’est pas qu’ils pensent, mais qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu’elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l’homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Or cet état de choses ne conditionne pas seulement l’organisation qui émane de la nature ; l’organisation primitive des hommes, leurs différences de race notamment ; il conditionne également tout leur développement ou non développement ultérieur jusqu’à l’époque actuelle. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l’action des hommes au cours de l’histoire.

On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence même de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même. La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence, dépend d’abord de la nature des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu’il est la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production.

Cette production n’apparaît qu’avec l’accroissement de la population. Elle-même présuppose pour sa part des relations [6] des individus entre eux. La forme de ces relations est à son tour conditionnée par la production.

Les rapports des différentes nations entre elles dépendent du stade de développement où se trouve chacune d’elles en ce qui concerne les forces productives, la division du travail et les relations intérieures. Ce principe est universellement reconnu. Cependant, non seulement les rapports d’une nation avec les autres nations, mais aussi toute la structure interne de cette nation elle-même, dépendent du niveau de développement de sa production et de ses relations intérieures et extérieures. L’on reconnaît de la façon la plus manifeste le degré de développement qu’ont atteint les forces productives d’une nation au degré de développement qu’a atteint la division du travail. Dans la mesure où elle n’est pas une simple extension quantitative des forces productives déjà connues jusqu’alors (défrichement de terres par exemple), toute force de production nouvelle a pour conséquence un nouveau perfectionnement de la division du travail.

La division du travail à l’intérieur d’une nation entraîne d’abord la séparation du travail industriel et commercial, d’une part, et du travail agricole, d’autre part ; et, de ce fait, la séparation de la ville et de la campagne et l’opposition de leurs intérêts. Son développement ultérieur conduit à la séparation du travail commercial et du travail industriel. En même temps, du fait de la division du travail à l’intérieur des différentes branches, on voit se développer à leur tour différentes subdivisions parmi les individus coopérant à des travaux déterminés. La position de ces subdivisions particulières les unes par rapport aux autres est conditionnée par le mode d’exploitation du travail agricole, industriel et commercial (patriarcat, esclavage, ordres et classes). Les mêmes rapports apparaissent quand les échanges sont plus développés dans les relations des diverses nations entre elles. Les divers stades de développement de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété ; autrement dit, chaque nouveau stade de la division du travail détermine également les rapports des individus entre eux pour ce qui est de la matière, des instruments et des produits du travail. (…) Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. Il faut que dans chaque cas isolé, l’observation empirique montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l’État résultent constamment du processus vital d’individus déterminés ; mais de ces individus non point tels qu’ils peuvent s’apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d’autrui, mais tels qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire, tels qu’ils œuvrent et produisent matériellement ; donc tels qu’ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté. Les représentations que se font ces individus sont des idées soit sur leurs rapports avec la nature, soit sur leurs rapports entre eux, soit sur leur propre nature. Il est évident que, dans tous ces cas, ces représentations sont l’expression consciente réelle ou imaginaire de leurs rapports et de leur activité réels, de leur production, de leur commerce, de leur organisation politique et sociale. Il n’est possible d’émettre l’hypothèse inverse que si l’on suppose en dehors de l’esprit des individus réels, conditionnés matériellement, un autre esprit encore, un esprit particulier. Si l’expression consciente des conditions de vie réelles de ces individus est imaginaire, si, dans leurs représentations, ils mettent la réalité la tête en bas, ce phénomène est encore une conséquence de leur mode d’activité matériel borné et des rapports sociaux étriqués qui en résultent.

La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’être conscient et l’être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscure, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique.

A l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l’on considère la conscience uniquement comme leur conscience. »

Léon Trotsky

dans "Culture et Socialisme"

3 février 1926

« En premier lieu, nous rappellerons, que la culture signifiait autrefois cultivé, le champ labouré, — à la différence de la forêt vierge, de la terre vierge. La culture était opposée à la nature, c’est-à-dire l’acquis grâce aux efforts de l’homme, opposé aux fruits naturellement prodigués par la terre. Cette opposition — depuis son origine — demeure toujours valable.

La culture — représente tout ce qui a été créé, construit, étudié, obtenu par l’homme tout au long de son histoire — à la différence de ce que la nature lui a offert, y compris l’histoire naturelle de l’homme, en tant qu’espèce animale. La science étudiant l’homme, comme le produit de l’évolution animale, s’appelle l’anthropologie. Mais, à ce moment même, où l’homme s’est séparé lui-même du règne animal, — cela a eu lieu approximativement alors, qu’il saisissait pour la première fois entre ses mains les instruments primitifs : la pierre, le bâton et a armé les organes de son corps, — depuis cet instant ont débuté la création et l’accumulation de la culture, c’est-à-dire tous les aspects de la connaissance et du savoir-faire dans l’œuvre de la lutte contre la nature et de la conquête de la nature.

Quand nous parlons de la culture, accumulée par les générations passées, nous pensons en premier lieu et avant tout à ses réalisations matérielles, sous formes d’instruments, de machines, de bâtiments, de monuments, etc. Est-ce cela la culture ? C’est sans aucun doute la culture, ses représentations matérielles, — la culture matérielle. Elle créée — sur les bases offertes par la nature — la structure fondamentale de notre vie, notre quotidien, notre œuvre. Mais de la culture, la partie la plus précieuse sont ses legs dans la conscience de l’homme — ce sont nos méthodes, habitudes, savoir-faire et capacités acquis, lesquels additionnés à toute la culture matérielle déjà existante, et prenant appui sur elle, la perfectionne. En conséquence, nous, camarades, considérons cela comme solidement établi : la culture améliore la lutte de l’homme contre la nature, pour son existence, pour l’amélioration des conditions de vie, pour l’augmentation de sa puissance. Mais à partir de ces mêmes bases les classes évoluent. Au cours du processus d’adaptation à la nature, dans la lutte contre ses forces hostiles, la société humaine se modifie en une complexe organisation de classes. D’elle-même la structure de classe de la société définit le degré décisif du contenu et de la forme de l’histoire humaine, c’est-à-dire de leurs relations matérielles et de leurs réflexions idéologiques. En définitive, cela signifie que la culture historique possède un caractère de classe.

Les sociétés esclavagistes, féodales et bourgeoises engendrèrent chacune une culture différente, en correspondance avec leurs différents niveaux, ainsi qu’une multitude de formes transitoires. La société historique a été l’organisation de l’exploitation de l’homme par l’homme. La culture a servi à l’organisation de classe de la société, la société de l’exploitation engendre la culture de l’exploitation. Pour autant cela signifie-t-il que nous soyons opposés à toute la culture du passé ?

Ici, en effet, réside une contradiction profonde. Tout ce qui a été acquis, créé, construit par les efforts de l’homme et qui sert à l’augmentation de la puissance de l’homme, est la culture. Mais comme la question ne concerne pas l’homme individuel, mais bien l’homme social ; puisque la culture est le phénomène socio-historique par essence même ; puisque la société historique a été et demeure la société de classe, la culture se découvre comme étant le principal instrument de l’oppression de classe. Marx a dit : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ». [l’Idéologie Allemande, Feuerbach] Cela se rapporte à la culture en général. Et effectivement, nous disons à la classe ouvrière : assimile toute la culture du passé, autrement tu ne construiras pas le socialisme. Comment doit-on comprendre cela ?

Sur cette contradiction beaucoup de personnes trébuchent et elles trébuchent ainsi si fréquemment parce qu’elles approchent de la notion de société divisée en classe de façon superficielle, à demi idéaliste, en oubliant, que fondamentalement il s’agit là de l’organisation de la production. Chaque société divisée en classes s’est composée à partir des moyens définis par la lutte contre la nature, et ces moyens ont évolués en fonction du développement de la technique. Quelle est la base de ses fondations : l’organisation de classe de la société ou les forces productives ? Sans aucun doute, les forces productives. En effet, c’est précisément sur ces dernières, qu’à un certain niveau de leur développement se forment et se reconstruisent les classes. Dans les forces productives s’exprime matériellement, l’habilité économique de l’homme, son savoir-faire historique d’assurer son existence. Sur cette base dynamique croissent les classes, qui de par leurs relations déterminent le caractère de la culture. »

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