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Un ami de Stéphane Hessel : Gaston Defferre, de la gauche anti-ouvrière, anti-communiste, colonialiste

samedi 27 avril 2013, par Alex

Un ami de Stéphane Hessel : Gaston Defferre, de la gauche anti-ouvrière, anti-communiste, colonialiste

Stéphane Hessel après sa mort a été élevé au rang de Saint par la gauche gouvernementale. Et celle-ci, de son point de vue, n’a pas tort. La gauche gouvernementale ou un de ses satellites comme ATTAC a trouvé en lui un compagnon de route de la gauche anticommuniste au service de l’Etat Français, bref l’un des leurs.

Mais ceux qui sont « indignés » par le monde dans lequel nous vivons ne peuvent qu’être « indignés » du fait que la gauche veut nous imposer Hessel comme un modèle pour tous, même comme le mentor du mouvement des « indignés ». Il est utile de contrer ce culte de la personnalité instauré autour d’Hessel par le gouvernement.

Pour commencer à le faire il faut choisir parmi toutes les horreurs qu’a soutenues Stéphane Hessel, carriériste au service de l’Etat français.

Un des engagements de Hessel fut le suivant. Au travers du Club Jean Moulin, Hessel soutint le socialiste Gaston Defferre comme candidat à la présidentielle de 1969, cf

Qui est derrière Defferre ?

Or qui fut Defferre ? Defferre incarna une alliance entre un courant socialiste, colonialiste briseur de grève de la Résistance, l’anti-communisme, le milieu corse, un certain syndicalisme, le tout appuyé par la CIA, à Marseille (alliance Defferre, Guerini, CIA, FO)

Comment en période de grève générale la gauche est prête, pour restaurer l’Etat, à s’appuyer sur la pègre ? Alfred Mc Coy le décrit bien dans un des chapitres de son livre.

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Alfred Mc Coy : La politique de l’héroïne (l’implication de la CIA dans le trafic de drogues)

Chapitre II

Marseille : le laboratoire d’héroïne de l’Amérique

Pour la plupart des Américains le nom de Marseille n’évoque rien d’autre que l’héroïne, mais pour les Français ce port trépidant sur la Méditerranée incarne à la fois le meilleur et le pire de leurs traditions natio­nales. Marseille a été le carrefour de l’empire colonial de la France, une place forte de son mouvement ouvrier et la capitale de sa pègre. Son port a vu passer la foule des nationaux en partance pour les avant-postes d’outre-mer, en parti­culier l’Afrique du Nord et l’Indochine, et des « indigènes » émigrant tempo­rairement ou définitivement en métropole. Marseille a longtemps eu une répu­tation de radicalisme ouvrier ; c’est un groupe de citoyens de Marseille qui marcha sur Paris pendant la Révolution française en chantant l’air qui devint ensuite l’hymne national de la France, La Marseillaise. La ville devint plus tard une place forte du Parti communiste français et fut au centre des violentes grèves générales qui secouèrent la France à la fin des années 1940. En outre, depuis le début du siècle, Marseille a été dépeinte dans les romans, les magazines à sensation et les journaux français sous les traits d’une ville peuplée de truands et de têtes brûlées en tout genre - une véritable « Chicago » française.

Traditionnellement, ces truands et ces têtes brûlées ne sont français au sens propre ni par la langue ni par l’origine : ils sont corses. À la différence des gangsters des autres villes de France, qui sont extrêmement individualistes et opèrent en petites bandes spécialisées, les bandits marseillais appartien­nent à des clans rigoureusement structurés, qui admettent tous une hiérarchie fondée sur l’autorité et le prestige. Cette cohésion des organisations corses a fait d’elles le contrepoids idéal aux puissants syndicats communistes de la ville. Il était presque inévitable que les politiciens corrompus et les puissances étrangères qui ont régné sur Marseille au cours des quarante et quelques dernières années s’allient aux organisations corses : les fascistes français s’en sont servis pour combattre les manifestants communistes dans les années 1930 ; la Gestapo les a utilisées pour espionner la résistance communiste pendant la Seconde Guerre mondiale ; et la CIA les a payées pour briser les grèves communistes en 1947 et 1950. La dernière de ces alliances s’est avérée lu plus importante puisqu’elle a procuré aux Corses une position suffisam­ment forte pour faire de Marseille après la guerre la capitale de l’héroïne de l’hémisphère occidental et cimenter une association de longue durée avec les distributeurs de drogue de la Mafia.

Les Corses se sont toujours bien entendus avec les Siciliens car il existe de frappantes ressemblances entre les cultures et les traditions des deux peuples. Séparées seulement par 450 kilomètres d’eau bleue, la Sicile et la Corse sont toutes deux des îles arides et montagneuses situées au large de la côte occidentale de la péninsule Italienne. Bien que la Corse soit une province fran­çaise depuis la fin du xviii-e siècle, son peuple a fortement subi l’influence de la civilisation catholique italienne. Les Corses et les Siciliens tirent la même fierté farouche de leur famille et de leur village, ce qui vaut aux deux îles un long passé de résistance armée à l’envahisseur étranger et un lourd héritage de sanglantes vendettas familiales. Et leur identique pauvreté a provoqué l’émigration des plus ambitieux de leurs enfants. De même que la Sicile a envoyé ses jeunes gens en Amérique et dans les métropoles industrielles de l’Italie du Nord, la Corse a envoyé les siens en Indochine française et à Marseille. Après plusieurs décennies d’émigration, les Corses représentent plus de 10 % de la population de Marseille.

En dépit des importantes similitudes existant entre les sociétés corse et sicilienne, les gangsters corses de Marseille n’appartiennent à aucune « Mafia corse » monolithique. Dans leur recherche du crime et du profit, la Mafia et les organisations corses ont adopté des styles et des techniques différents. La Mafia, en Sicile comme aux États-Unis, est organisée et opère comme une armée de pillards. Le « Grand Conseil » ou le « Comité » élabore une stra­tégie à l’échelon national ; chaque « famille » régionale possède une hiérar­chie rigoureuse, avec un « chef », un « sous-chef », des « lieutenants » et des « soldats ». Les rivaux sont éliminés par la force brutale, un « territoire » est assigné à chaque chef, et une légion de mafiosi recourt à toutes les entreprises imaginables - prostitution, jeu, drogue, racket - pour tondre la population. Au cours du siècle dernier, la Mafia a consacré la plus grande partie de son énergie à occuper et exploiter la Sicile occidentale et l’Amérique urbaine.

A l’inverse, les gangsters corses ont formé des organisations criminelles moins étendues et plus sophistiquées. La pègre corse ne connaît pas la struc­ture organisationnelle de la Mafia, bien qu’elle possède un sens corporatif développé et qu’elle prononce à peu près sans exception une sentence de mort à l’encontre de ceux qui communiquent des informations à l’extérieur. Un homme accepté comme gangster par les Corses « fait partie du milieu », et un patron respecté est appelé un vrai Monsieur. Les plus grands de tous sont appelés des paceri, ou « juges de paix », car ils sont capables d’imposer une discipline aux membres de toutes les organisations et d’arbitrer les vendettas. Tandis que les mafiosi sont en général dépourvus de talents criminels, les Corses sont des spécialistes de la fabrication de l’héroïne, de la contrebande internationale raffinée, du vol d’œuvres d’art et de la contrefaçon.

Plutôt que de se cantonner à Marseille ou à la Corse, les gangsters corses ont essaimé en Indochine, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Amérique latine, au Canada et dans le Pacifique Sud. Malgré les énormes distances qui les séparent, les gangsters corses restent en contact, coopérant sans heurts et avec efficacité à de complexes opérations de contrebande intercontinentale, qui ont déjoué les efforts de la police pendant un quart de siècle .

La coopération existant entre les contrebandiers corses et les distributeurs de drogue de la Mafia aux États-Unis constitua le principal facteur qui permit à la Mafia de contrecarrer tous les efforts entrepris par les services officiels américains pour réduire l’afflux de l’héroïne pénétrant aux États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque l’Italie répondit aux pressions américaines par la réduction de sa production pharmaceutique légale d’héroïne en 1950-1951, les Corses ouvrirent des laboratoires clandestins à Marseille. Quand la douane américaine renforça les contrôles sur la côte Est, les Corses inaugurèrent de nouvelles routes passant par l’Amérique latine. Quand la Turquie commença à freiner sa production d’opium en 1968, les organisations corses d’Indochine constituèrent de nouveaux stocks de morphine et d’héroïne.

C’est ainsi que, de 1948 à 1972, les Corses dominèrent le marché améri­cain de l’héroïne et expédièrent régulièrement, grâce à leur alliance avec la Mafia, de l’héroïne de première qualité de l’autre côté de l’Atlantique. Comparée au commerce global volatil qui suivit, l’époque corse apparaît comme une période d’extraordinaire stabilité : l’opium turc partait sans inter­ruption des laboratoires d’héroïne de Marseille et entrait aux États-Unis par les Caraïbes ou le Canada.

Selon les termes de leur alliance informelle avec les gouvernements de la France gaulliste, les syndicats criminels de Marseille ne fabriquaient d’hé­roïne que pour l’exportation. Si Marseille était devenue le plus gros producteur d’héroïne au monde, la France n’était pas touchée par la drogue - élément essentiel de l’équation politique qui permit à cette industrie illicite de prospérer. Protégés et pourvus de bons alliés, les Corses, d’après le Bureau fédéral des narcotiques (BFN), produisaient environ 80 % de la consommation d’héroïne américaine. S’il est possible que le BFN ait grossi son estimation pour justi­fier un renforcement de la répression en Europe, il n’en demeure pas moins à que les Corses, d’après toutes les sources disponibles, ont bien approvisionné le marché américain de l’héroïne au cours de ce quart de siècle critique.

Marseille constitue le centre du réseau international corse. Pendant la première guerre d’Indochine (1946-1954), les organisations corses firent fortune grâce : au trafic illégal des devises en se livrant à la contrebande de lingots d’or et de numéraire entre Saigon et Marseille. Au cours des années 1950, les gangsters corses approvisionnèrent un marché noir florissant en cigarettes « détaxées » par l’introduction en contrebande à Marseille de marques américaines en prove­nance d’Afrique du Nord. Les laboratoires corses sont situés dans des immeubles de rapport du centre de Marseille ou dans de luxueuses villas dispersées dans la campagne environnante. La plus grande partie des stocks de morphine-base des laboratoires introduits en contrebande dans le port de Marseille provient de Turquie ou d’Indochine. Marseille est la clef de voûte de la réussite de la pègre corse, et la croissance de ses opérations de contrebande internationale est liée à sa fortune politique dans cette ville. Car, depuis l’époque de leur apparition au cours des années 1920 jusqu’à nos jours, les organisations corses de Marseille ont épousé le mouvement de la vie politique française.

  • Genèse

Les premiers liens des Corses avec le monde de la politique furent noués lors de l’apparition dans les années 1920 des premiers gangsters « modernes » de Marseille, François Spirito et Paul Bonnaventure Carbone. Avant que ces deux hommes ne percent, le milieu était composé d’un certain nombre de souteneurs et de malfrats pittoresques dont l’idéal consistait en un revenu régulier propre à leur garantir une vie de plaisirs. La forme d’investissement la plus stable était en général représentée par une équipe de deux ou trois prostituées, et aucun des gangsters de cette époque prémoderne ne fit jamais preuve d’une plus haute ambition.

Les choses changèrent avec Carbone et Spirito. Ceux-ci étaient de grand amis et leurs vingt années d’association transformèrent définitivement le visage du milieu marseillais. De ces deux hommes, Spirito était le plus Imaginatif, son influence s’étend sur toute l’histoire du milieu marseillais moderne. Né à Marseille en janvier 1900 sous le nom de Charles Henri Faccia, qu’il signa., d’une main tremblante et à demi illettrée, Spirito exporta de la drogue à desti­nation de l’Amérique et fut par deux fois inculpé à Boston avant la guerre - en 1929 pour infraction à la législation douanière et en 1939 pour avoir fait passer en fraude 100 kg d’opium à bord du SS Exeter. Carbone fut exécuté par la Résistance en 1943, mais Spirito atteignit la soixantaine, retiré sur la Côte d’Azur dans son restaurant de Sausset-les-Pins et respecté par un milieu qui l’appelait désormais « le Grand ». Preuve de son influence, un rapport du Bureau des narcotiques rédigé en 1967 affirmait qu’il était encore acoquiné à des criminels qui allaient des marchands d’héroïne marseillais à des contre­bandiers de drogue destinée aux États-Unis.

La première affaire importante de cette entreprenante équipe fut l’ouver­ture au Caire à la fin des années 1920 d’un bordel dont le personnel était fran­çais. Ils connurent une réussite encore plus grande à leur retour à Marseille, où ils entreprirent d’organiser la prostitution sur une échelle sans précédent. Mais, surtout, ils surent percevoir l’importance que revêtait le pouvoir poli­tique pour la protection des entreprises criminelles de grande envergure et les perspectives de profits qu’il présentait grâce à la corruption municipale.

En 1931 Carbone et Spirito passèrent un « accord » avec Simon Sabiani, maire adjoint fasciste de Marseille, qui nomma le frère de Carbone directeur du stade municipal et offrit des emplois administratifs aux partenaires des deux chefs de la pègre. En échange de ces faveurs, Carbone et Spirito mirent sur pied une troupe de gangsters d’élite qui forma le fer de lance des violentes manifestations de rue fascistes qui eurent lieu au cours de la période de dépres­sion des années 1930. Le fascisme rassemblait ses forces dans l’Europe entière : Mussolini dirigeait l’Italie, Hitler arrivait au pouvoir en Allemagne et les premiers groupes fascistes français tentaient de renverser la République au moyen de la violence généralisée. Les manifestants communistes et socialistes accouraient régulièrement à la rescousse de la République, ce qui occasionna une série d’affrontements sanglants dans toute la France. A Marseille, Carbone et Spirito formaient l’avant-garde de la droite. En février 1934 par exemple, quelques jours après le discours provocateur d’un général fasciste, des manifestations de masse éclatèrent sur la Canebière, l’artère principale de Marseille. Les milliers de dockers et de syndicalistes de gauche qui étaient descendus dans la rue sortaient victorieux de cette confrontation politique quand les troupes de choc de Carbone et Spirito se mirent à tirer des coups de pistolet dans la foule. La police intervint, les ouvriers furent dispersés et les blessés emmenés à l’hôpital. Après avoir lutté dans la rue durant quatre années contre les alliés de Sabiani, la gauche fit taire ses divergences politiques suffisamment longtemps pour entreprendre une campagne électorale commune qui provoqua la défaite de Sabiani et plaça un socialiste au poste de maire. Quoique la victoire électorale de la gauche eût momentanément éclipsé l’alliance des fascistes et des Corses, la montée du fascisme avait politisé la pègre marseillaise et révélé la place considérable que celle-ci tenait dans la vie politique de la ville.

Pour qui a été formé à l’école de la tradition politique anglo-américaine, il peut paraître étrange que la pègre puisse jouer à Marseille un rôle politique aussi crucial. Pourtant les manifestations de rue ont toujours eu en France autant d’influence que les scrutins sur le cours de la politique. Depuis la chute du roi Louis-Philippe survenue en 1848 jusqu’au soulèvement de Mai 1968, en passant par l’affaire Dreyfus au cours des années 1890, l’aptitude à faire le coup de poing dans la rue a toujours été un précieux atout politique.

Bien que Carbone et Spirito eussent perdu le contrôle de l’administration municipale, leur puissance économique s’était à peine affaiblie. L’apparition du trafic organisé de la drogue aux États-Unis fournit à Carbone l’occasion d’ ouvrir un laboratoire d’héroïne au début des années 1930, tandis que le déclenchement de la guerre civile espagnole lui permettait de se lancer dans le trafic d’armes.

Carbone et Spirito virent toutefois leur influence politique se rétablir en 1940 lorsque l’armée allemande occupa Marseille à la suite de la débâcle mili­taire de la France. Confrontée à l’un des mouvements de résistance les plus actifs de France, la Gestapo de Marseille, qui recherchait désespérément des informateurs, se tourna vers les plus prestigieuses figures de la pègre, lesquelles n’étaient que trop disposées à collaborer.

Le 14 juillet 1942, la Résistance administra pour la première fois la preuve de sa force en mitraillant le quartier général d’une organisation politique pro­allemande dans le centre de Marseille (le PPF, dont le responsable régional était l’ancien maire fasciste Simon Sabiani). L’après-midi suivant, Carbone et Spirito remirent à la Gestapo la liste complète de tous ceux qui avaient participé à l’attentat. De cet inappréciable service et de bien d’autres ils furent récompensés avec prodigalité. Mais, cette prospérité ne dura pas, car en 1943, Carbone fut tué alors qu’il se rendait à Marseille, la Résistance ayant fait sauter le train dans lequel il avait pris place, et à la suite du débarquement de 1944 en Normandie Spirito passa en Espagne avec Sabiani.

En 1947, Spirito se rendit aux États-Unis où il joua un rôle actif dans le trafic d’héroïne ayant lieu entre New York et Marseille. Mais il fut arrêté à New York trois ans plus tard sous l’inculpation de contrebande d’héroïne et condamné à passer deux ans à la prison fédérale d’Atlanta. À sa libération, il retourna en France où il fut arrêté et passa en jugement pour collaboration avec les nazis pendant la guerre ; cependant il sortit de prison au bout de huit mois seulement de détention et prit la direction d’un restaurant sur la Côte d’Azur. Tout en participant encore au trafic de l’héroïne, Spirito n’avait plus guère de pouvoir à Marseille. Les bandes rivales de la ville venaient à l’oc­casion lui demander d’user de son prestige pour arbitrer leurs sanglantes vendettas, mais la plupart du temps il jouait aux boules sur la plage, jouissant de sa réputation d’honorable citoyen de Toulon ; il mourut en 1967.

  • De In pègre à la Résistance

Mais une fraction assez importante de la pègre corse choisit secrètement le camp de la résistance afin d’assurer au milieu un tremplin suffisamment solide vers le pouvoir à la fin de la guerre. Leurs actions patriotiques permi­rent à une nouvelle génération de patrons du crime de faire leur apparition sur le devant de la scène : les frères Guerini.

En effet, si Carbone et Spirito étaient trop heureux de s’aider eux-mêmes en aidant les Allemands, la plupart des Corses, à Marseille et dans l’île même, étaient farouchement opposés à l’occupation allemande. Il apparaissait de plus en plus nettement que l’île serait annexée par l’Italie, alliée du Troisième Reich idée qui répugnait absolument à la plupart des Corses, qui sentaient que leur langue spécifique se verrait réduite à n’être plus qu’un des multiples dialectes de l’Italie et que le sentiment de leur identité culturelle risquait de se perdre également. En 1940 un groupe de combattants corses de la Résis­tance publia une déclaration relative à l’éventualité d’une annexion par l’Italie :

La Corse n’acceptera jamais d’être cédée à l’Italie. Depuis 1789 elle a adopté la France. Elle a donné Napoléon à la France. Au cours de la Grande Guerre, 40000 Corses sont morts sur le champ de bataille du nord-est de la France...

La Corse italienne ? Quelle monstruosité ! Si un tel crime était commis, l’his­toire n’aurait plus qu’à consacrer quelques pages sanglantes à la lutte à mort qu’un petit peuple de 300000 hommes livrerait contre une puissante nation de 45 millions d’habitants ".

En Corse même, ce vigoureux chauvinisme anti-italien suscita le mouve­ment de résistance le plus efficace de toute la France, et le soulèvement en masse de l’île en 1943 est sans autre exemple dans les annales de la Résis­tance. La Résistance en France même était irréductiblement divisée entre communistes et non-communistes. Si les films de propagande américains du

temps de guerre et le cinéma français d’après-guerre ont donné de la France image d’une nation enchaînée dont un citoyen sur deux était un combattant clandestin, dans la réalité la plupart des Français ont collaboré plutôt volontairement avec les Allemands, et se sont montrés indifférents, sinon carrément hostiles, à la Résistance.

En revanche, le Parti communiste, avec sa ferme idéologie antifasciste et m organisation disciplinée, se lança presque immédiatement dans des actions de résistance et demeura en France la seule organisation armée efficace jusqu’au débarquement allié de 1944 en Normandie. Mais en dépit de leur alliance avec l’Union soviétique, l’Amérique et la Grande-Bretagne refusèrent de collaborer directement avec les maquisards français communistes et pendant presque toute la guerre elles ne leur ont jamais sciemment parachuté ni armes ni vivres. Cette politique eut pour effet de laisser la résistance française profondément divisée pendant presque toute la guerre et de l’empêcher de représenter plus qu’un inconvénient mineur pour l’armée d’occupation allemande.

La situation à Marseille était typique. Le mouvement était en général divisé entre les FTP (Francs-tireurs et partisans) du Parti communiste, comptant de 700 à 2000 hommes, et une coalition de non-communistes, le MUR (Mouvements unis de Résistance), comptant moins de 800 hommes. Parmi les éléments les plus importants du MUR figurait le Parti socialiste de Marseille dont les chefs effectifs étaient l’ancien député socialiste Max Juvenal et le jeune militant Gaston Defferre, qui élabora plus tard au cours de la guerre un plan destiné i protéger les installations portuaires de la ville contre les sabotages des Allenands. Le MUR et les FTP reconnaissaient tous deux la nécessité d’être unis. Mais la persistance de querelles fort peu nobles, surtout à propos de l’adhésion du MUR à la politique du commandement allié tendant à refuser des armes aux FTP communistes, empêcha toute coopération efficace. Les Communistes et les non-communistes réussirent finalement à former une armée le résistance unifiée (les FFI, Forces françaises de l’intérieur) en février 1944, mais pendant presque toute la guerre ils étaient restés en désaccord.

En raison de leurs interventions anticommunistes dans la vie politique de Marseille avant la guerre, un faible nombre de Corses favorables à la Résis­tance furent acceptés chez les maquisards communistes. Cependant plusieurs organisations corses de Marseille devinrent la cheville ouvrière de la Résis­tance non communiste, laquelle manquait gravement de l’expérience néces­saire à la réussite d’opérations efficaces. Par exemple, un mois après sa forma­tion en mars 1943, le MUR se trouvait pratiquement démantelé du fait de la capture par la Gestapo d’un de ses officiers qui dénonça plusieurs de ses membres . Or, grâce à la loi du silence prévalant chez eux et à leur expé­rience des opérations criminelles menées en secret, les Corses s’adaptèrent facilement à l’univers de l’espionnage et de la guérilla urbaine.

Les plus célèbres de ces gangsters-héros de la Résistance étaient les frères Guerini. Antoine Guerini, un ancien tueur ayant travaillé pour Carbone et Spirito, servit comme agent des services de renseignements anglo-américains.

Lorsque des officiers de renseignements britanniques furent parachutés dans la région de Marseille pour prendre contact avec le MUR, ils furent cachés dans les caves des boîtes de nuit appartenant à Antoine. Celui-ci fut également chargé d’introduire clandestinement dans la ville des armes destinées au MUR après leur parachutage par des avions anglais. Au cours de la bataille livrée pendant douze jours pour la libération de Marseille en août 1944, Barthélémy, frère cadet d’Antoine, rendit d’inappréciables services aux forces de résistance socialistes (en leur fournissant des renseignements, des armes et des hommes) et reçut plus tard la Légion d’honneur en récompense de ses exploits.

Lorsque les troupes américaines occupèrent Marseille en août, le milieu de la ville infiltra les rangs de la Résistance, posant ainsi un problème à l’armée américaine ainsi qu’au Parti communiste local. Peu après la libération de la ville, les troupes de la Résistance passèrent de 1600 à 4500 hommes, « tous les voyous et ceux qui en voulaient à quelqu’un se mirent sous la bannière de la Résistance après la fin des combats ». En un mois, les citoyens respectables étaient retournés à leurs activités, laissant « les criminels et des voyous indis­ciplinés » contrôler les unités. Après que deux membres pourvus d’un casier judiciaire eurent assassiné plusieurs soldats américains qui ne les avaient même pas provoqués, l’armée américaine entreprit de congédier les forces de la Résistance. Ne sachant pas que la composition de cette dernière était passée des communistes aux gangsters au cours de la semaine qui avait précédé la Libération, l’armée américaine fut surprise de constater que les communistes ne s’opposaient pas à cette dissolution.

  • Les socialistes, les Guerini et la CIA

Si les alliances nouées pendant la guerre par la pègre corse devaient avoir d’importantes conséquences après la Libération pour le trafic de l’héroïne et si elles avaient jeté les fondations de la future dynastie criminelle de Marseille, la fin de l’occupation allemande allait en général faire connaître au milieu marseillais des temps difficiles. Pendant plus de vingt ans en effet, Carbone et Spirito avaient dominé la pègre, inaugurant de nouvelles formes d’activité criminelle, organisant le commandement et la discipline et établissant surtout des alliances politiques. Ils n’étaient plus là désormais, et aucun des patrons survivants ne jouissait encore du pouvoir ni de la prérogative de ramasser leur sceptre. Pour aggraver les choses, les ennemis traditionnels du milieu, c’est-à-dire les partis communiste et socialiste, restèrent fermement unis jusqu’au milieu de 1946, retirant ainsi à une alliance entre les conservateurs et la pègre toute chance d’obtenir le pouvoir politique. Lors des premières élections muni­cipales d’avril 1945, une coalition de gauche porta le chef du Parti socialiste Gaston Defferre à la mairie. Rompant avec les socialistes en 1946, le Parti communiste mena avec succès une campagne indépendante et élit son propre candidat à la mairie en novembre.

En outre, une nouvelle unité de la police, les CRS (Compagnies républi­caines de sécurité), était devenue le fléau de la pègre marseillaise. Formées pendant les combats de la Libération d’août 1944, lorsque la majorité des poli­ciers municipaux (qui avaient été des collaborateurs notoires) disparurent, les CRS se virent assigner la tâche de rétablir l’ordre public, de rechercher les colla­borateurs, de restreindre la contrebande et de réprimer le trafic du marché noir. Un pourcentage élevé de leurs officiers avaient été recrutés parmi les résistants communistes et ils remplirent leur devoir bien trop efficacement pour la tran­quillité du milieu.

Mais le milieu ne tarda pas à entamer son ascension vers le pouvoir. En automne 1947, un mois de sanglantes batailles de rue, des revers électoraux et l’intervention secrète de la CIA privèrent le Parti communiste du pouvoir et entraînèrent une redistribution définitive des cartes politiques à Marseille. Lorsque les grèves et les émeutes prirent fin, les socialistes avaient rompu tout contact avec les communistes, une alliance entre les socialistes et la pègre contrô­lait la vie politique de Marseille et les frères Guerini étaient devenus les « juges de paix » incontestés du milieu marseillais. Pendant vingt ans leurs décisions allaient avoir force de loi au sein de la pègre de Marseille.

L’affrontement commença très innocemment par les élections municipales des 19 et 26 octobre 1947. À l’échelon national, le nouveau parti anticommu­niste du général de Gaulle (le RPF, Rassemblement du peuple français) remporta un confortable succès électoral dans toute la France. À Marseille, les conser­vateurs requinqués enlevèrent suffisamment de sièges au conseil municipal pour écarter le maire communiste et élire une municipalité conservatrice. L’un des premiers actes officiels de la nouvelle administration consista à augmenter le tarif des tramways municipaux : décision apparemment inattaquable puisqu’elle était parfaitement justifiée par l’aggravation du déficit financier. Pourtant cette mesure allait avoir des conséquences imprévues.

Plus de deux ans après la fin de la guerre, Marseille se dégageait encore diffi­cilement des ruines laissées par les bombardements alliés. Le taux du chômage était élevé, les salaires étaient bas ; le marché noir régnait et une grave pénurie des denrées les plus indispensables donnait un air désespéré aux acheteurs mati­naux. Les tramways présentaient une importance vitale pour la ville, et l’aug­mentation des tarifs avait pour effet d’aplatir les porte-monnaie et de provoquer la colère. Le syndicat ouvrier socialo-communiste (CGT, Confédération géné­rale du travail) répliqua par le boycottage actif des tramways. Le conducteur qui osait faire rouler un tramway était bloqué par des barricades et des volées de pierres lancées par la population furieuse.

La classe ouvrière de Marseille n’était pas seule dans son malheur. Dans la France entière les ouvriers souffraient du fait des difficultés entraînées par un redémarrage économique douloureux. Les ouvriers accomplissaient de longues journées pour relancer la production et ils étaient mal payés de leurs efforts. Poussés par leurs conseillers américains, les gouvernements français successifs bloquaient les salaires afin d’accélérer le renouveau économique. En 1947 la production industrielle avait pratiquement atteint son niveau d’avant-guerre mais l’ouvrier spécialisé moyen de Paris ne gagnait que 65 % de ce qu’il touchait au plus fort de la dépression. Il était de plus littéralement affamé : le prix de la nourriture était monté en flèche, et l’ouvrier moyen mangeait 18 % de moins qu’en 1938. Et quoique leurs salaires pussent à peine couvrir leurs frais de nourriture, les ouvriers étaient contraints de supporter la plus lourde part des impôts. Le système fiscal était si injuste que le prestigieux quotidien Le Monde l’avait déclaré « plus inique que celui qui avait provoqué la Révolution française ».

A Marseille, durant tout le début du mois de novembre, de regrettables incidents aggravèrent les tensions politiques à la suite du boycottage des tramways, pour culminer avec le déchaînement de violence du 12 novembre. Ce jour fatal commença le matin par une manifestation d’ouvriers en colère, ; se poursuivit l’après-midi par le tabassage des conseillers communistes lors de la réunion du conseil municipal et finit par un meurtre en début de soirée. Tôt ce matin-là plusieurs milliers d’ouvriers s’étaient rassemblés en face du Palais de justice pour exiger la libération de quatre jeunes ouvriers métallurgistes qui avaient été arrêtés pour avoir attaqué un tramway. Alors que la police conduisait deux d’entre eux vers le tribunal, la foule bouscula les policiers et les deux hommes s’échappèrent. Enhardie par ce premier succès, la foule chercha pendant plusieurs heures à forcer les cordons de police, en exigeant que les accusations portées contre les ouvriers soient abandonnées. Devant la détermination de la foule, la cour se réunit hâtivement et vers quatre heures de l’après-midi l’accusation était réduite à un délit mineur. Les manifestants se préparaient à se disperser lorsqu’un ouvrier non identifié arriva en criant : « Tous à la mairie. Ils tabassent nos camarades »

Cette agression avait eu lieu au cours d’une réunion ordinaire du conseil ; municipal, au moment où les conseillers communistes avaient soulevé la ques­tion du tarif des tramways. La discussion s’était envenimée et quelques-uns des partisans musclés du maire (tous membres de la bande Guerini) étaient intervenus pour administrer une correction aux conseillers communistes. La, nouvelle du tabassage se répandit rapidement dans Marseille et en une heure quarante mille manifestants s’étaient rassemblés devant l’hôtel de ville. La poignée de policiers présents sur les lieux ne réussit à maîtriser la situation que lorsque l’ancien maire communiste Jean Cristofol eut calmé la foule. En une demi-heure celle-ci s’était dispersée, et à 18h30 tout était tranquille.

Alors que la plupart des manifestants rentraient chez eux, un groupe de jeunes ouvriers reflua sur les quais et investit les petites rues situées aux abords de l’opéra. Peuplé de boîtes de nuit et de bordels, ce secteur passait générale­ment pour être le quartier général de la pègre. Il était de notoriété que ces établissements contrôlaient le marché noir et ils constituaient une cible légitime pour la colère de la classe ouvrière. Alors que la foule se répandait dans les rues en brisant les vitres, Antoine et Barthélémy Guerini tirèrent des coups de feu dans sa direction, blessant plusieurs manifestants. Dans la soirée un jeune ouvrier métallurgiste mourut de ses blessures.

Le lendemain matin le journal communiste La Marseillaise affirmait que « Carlini et de Vernejoul rétablissent les méthodes de Sabiani à la mairie de Marseille ». Le journal disait qu’une enquête avait révélé que l’attaque dont avaient été victimes les conseillers municipaux était due aux hommes des Guerini . Cette accusation ne fut pas réfutée d’une manière convaincante par le journal socialiste Le Provençal ni par Le Méridional gaulliste. Au cours de l’audience du tribunal du 16 novembre, deux policiers témoignèrent avoir vu Guerini tirer dans la foule. Lors de la même audience, l’un des plus jeunes frères Guerini reconnut qu’Antoine et Barthélémy se trouvaient dans les parages au moment de la fusillade. Mais quatre jours plus tard les policiers se rétractaient mystérieusement, et le 10 décembre toutes les accusations portées contre les Guerini étaient abandonnées. Le matin du 13 novembre, lendemain de la fusillade, la confédération locale des travailleurs appela à une grève générale, et la ville fut entièrement paralysée.

Les travailleurs de Marseille avaient atteint le point de rupture à peu près en même temps que leurs camarades du reste du pays. Des grèves sauvages éclatèrent partout, dans les usines, dans les mines et les chemins de fer. Puisque less militants ouvriers descendaient dans la rue pour manifester en faveur de salaires honnêtes et de la baisse des prix, la direction du Parti communiste fut obligée, contre son gré, d’entreprendre une action. Le 14 novembre, le lende­main du jour où les syndicats de Marseille avaient appelé à la grève, la confédération de gauche des travailleurs, la CGT, appela à une grève générale dans le pays.

Contrairement à ce qu’on serait tenté de croire, les dirigeants communistes français de l’époque étaient loin d’être de farouches révolutionnaires. C’étaient pour la plupart des hommes d’un certain âge, de tendance conservatrice, qui avaient bien servi la patrie dans les rangs de la Résistance et qui aspiraient maintenant par-dessus tout à prendre part au gouvernement de leur pays. L’ha­bileté dont ils avaient fait preuve dans la direction de la Résistance leur avait valu le respect de la classe ouvrière et, grâce à leurs efforts, les travailleurs français syndiqués avaient accepté des bas salaires après la guerre et s’étaient abstenus de faire grève en 1945 et 1946. Cependant, leur soutien renouvelé à la politique d’austérité draconienne du gouvernement commençait à leur coûter des voix aux élections syndicales, et au milieu de 1946 un observateur du dépar­tement d’État américain déclarait que les dirigeants communistes « ne pouvaient plus contenir le mécontentement de la base ». Lorsque des grèves sauvages et des manifestations éclatèrent à la mi-novembre 1947, le Parti communiste se vit obligé de les soutenir pour ne pas perdre la direction de la classe ouvrière. IL le fit toutefois sans enthousiasme. Cependant, à la fin de novembre, 3 millions de travailleurs étaient en grève et l’économie française se trouvait pratique­ment paralysée.

Dédaignant l’avis de leurs propres experts, les responsables de la politique étrangère américaine interprétèrent la grève de 1947 comme une manœuvre politique du Parti communiste et « craignirent » qu’elle ne fût le prélude d’une « mainmise sur le gouvernement ». La raison de cet aveuglement était simple : dès le milieu de 1947 la guerre froide avait « gelé » et tous les événements politiques se voyaient considérés sous l’angle du « conflit idéologique mondial opposant le communisme de l’Est à la démocratie occidentale ». Inquiète des progrès soviétiques en Méditerranée orientale et de la croissance des partis communistes en Europe occidentale, l’administration Truman mit sur pied en mai un plan de redressement européen (appelé couramment le plan Marshall) dont le budget se montait à plusieurs milliards de dollars et créa en septembre la CIA. Décidée à sauver la France d’un coup d’État communiste imminent, la CIA intervint pour aider à briser la grève, en choisissant le Parti socialiste pour gourdin.

Après des décennies d’enquête, les acteurs de ces opérations clandestines sortirent du secret officiel qui les avait longtemps dissimulés. Lorsque, au début de l’année 1947, le Congrès vota un budget de 400 millions de dollars pour combattre le communisme, le président Harry Truman « employa cet argent ouvertement en Grèce et en Turquie, mais clandestinement en France et en Italie, par l’intermédiaire de la CIA, en vue d’apporter un soutien aux partis politiques démocratiques ». Cet été-là, dans le chaos bureaucratique qui suivit la création de l’Agence, les fonctions de renseignements furent dispersées entre le Département de la Défense, le Département d’État et la branche executive sous la direction assez lâche du nouveau directeur de la CIA. Dans l’urgence de se doter d’une force de renseignements, le National Security Council créa l’Office of Policy Coordination (OPC) en juin 1948 en vue de développer « une capacité d’action politique secrète », mission assez large qui le chargeait d’opérations clandestines telles que l’infiltration des syndicats. Financé par la CIA mais hébergé par le Département d’État et celui de la Défense, l’OPC se développa dans cette situation anormale - hors de tout contrôle bureaucratique et bien plus généreusement financé que la CIA elle-même. Le fondateur de l’OPC était Frank Wisner, ancien agent de l’OSS qui avait passé les années d’après-guerre en Europe à recruter d’anciens nazis, dont de nombreux criminels de guerre de premier plan, en vue de les envoyer derrière les lignes soviétiques. Sous sa direction brillante et originale, l’OPC attira rapidement de talentueux vétérans de l’OSS comme Thomas Braden et William Colby, qui partageaient l’opinion selon laquelle tout ennemi du communisme, qu’il soit officier de la Gestapo ou gangster corse, pouvait devenir un allié de l’Amérique. Ainsi que l’expliquait Colby, futur direc­teur de la CIA, l’OPC de Wisner « agissait comme un ordre des Templiers, voué à sauver la liberté de l’Occident des ténèbres communistes ».

Dès le début de la Guerre froide, la CIA et l’OPC décidèrent que les syndi­cats étaient la clé du combat pour l’Europe occidentale. Par l’intermédiaire de l’American Fédération of Labor (AFL), qui organisait déjà ses propres réseaux clandestins en Europe, l’Agence entreprit de faire parvenir quelque deux millions de dollars par an aux dirigeants syndicaux anticommunistes. « Je crois que l’intérêt manifesté par l’AFL/CIO pour la protection du port de Marseille et d’autres choses de cet ordre avait commencé avant la création Agence », déclarait Braden, responsable de l’OPC pour ces opérations. « J’ai l’impression qu’elles étaient effectuées par l’OSS, ou bien par l’armée, ou bien encore par le Département d’État » II est de fait qu’au début de l’année 1947, l’ambassadeur des États-Unis en France, Jefferson Caffery, avait déjà prévenu Washington que « le pouvoir du Kremlin s’étendait de plus en plus ... par l’intermédiaire ... du Parti communiste français et de sa forteresse. la CGT ». En un tacite appel de fonds, l’ambassadeur regrettait que tes dirigeants syndicaux qui s’opposent à l’emprise des communistes sur la CGT n’aient pas été en mesure (principalement par manque d’argent) d’or­ganiser des groupes d’opposition efficaces ».

Lorsqu’on 1947, les communistes appelèrent à des grèves contre le plan Marshall, la CIA, au cours de l’une de ses premières opérations, lança une contre-attaque secrète. Par l’intermédiaire de l’ AFL, elle organisa la première scission d’un syndicat européen en faisant parvenir des fonds à Léon Jouhaux, dirigeant socialiste, qui fit sortir son syndicat Force Ouvrière d’une CGT dominée par les communistes. Sans pour autant en reconnaître l’origine, le président de l’AFL, George Meany, devait se vanter plus tard d’avoir « financé la scission du syndicat français sous contrôle communiste - nous l’avons payé, , nous leur avons fait parvenir de l’argent des syndicats américains, nous avons organisé leurs bureaux et envoyé du matériel ».

À première vue, il peut sembler déplacé de voir la CIA soutenir un organisme situé aussi à gauche qu’un Parti socialiste. Or il n’existait en France que trois partis politiques importants : les partis socialiste, communiste et gaulliste, et, par simple élimination, la CIA se retrouva dans les bras des socia­listes. Si le général de Gaulle se montrait bien trop indépendant au goût des Américains, les dirigeants socialistes, qui perdaient rapidement du terrain sur les communistes, n’étaient, eux, que trop disposés à collaborer avec la CIA.

Dans un article du Saturday Evening Post paru en 1967, l’ancien directeur du département des affaires internationales de la CIA, Thomas W. Braden, expliquait la stratégie de l’Agence qui consistait à se servir de la gauche pour combattre la gauche :

Elle fut l’œuvre de Jay Lovestone, adjoint de David Dubinsky au Syndicat international des travailleurs de la couture. Ayant été le chef du Parti commu­niste des États-Unis, Lovestone possédait une parfaite connaissance des opéra­tions d’infiltration à l’étranger. En 1947 la Confédération générale du travail, communiste, déclencha à Paris une grève qui faillit paralyser l’économie fran­çaise. On craignait une prise de pouvoir.

C’est dans cette conjoncture qu’intervinrent Lovestone et son adjoint Irving Brown. À l’aide de fonds tournis par le syndicat de Dubinsky, ils créèrent Force Ouvrière, un syndicat non communiste. Lorsqu’ils furent à court d’argent, ils firent appel à la C I A. C’est ainsi que commença le financement secret des syndi­cats libres, qui bientôt se répandit en Italie. Sans ce financement, l’histoire de l’après-guerre eût peut-être été très différente.

Les versements de la CIA, de l’ordre de un million de dollars par an, assu­rèrent au Parti socialiste une solide base électorale au sein du mouvement ouvrier, et donnèrent à ses dirigeants la puissance politique nécessaire pour affronter les travailleurs en grève. Tandis que le leader socialiste de Marseille, Gaston Defferre, prêchait une croisade anticommuniste du haut de la tribune de l’Assemblée nationale et dans les colonnes du Provençal, le ministre socialiste de l’Intérieur, Jules Moch, ordonnait à la police d’intervenir bruta­lement contre les travailleurs en grève. Sur les conseils et avec l’aide de l’at­taché militaire américain à Paris, Moch demanda le rappel de 80 000 réser­vistes et mobilisa 200 000 soldats pour lutter contre les grévistes. Face à ce déploiement de force, la CGT suspendit la grève le 9 décembre, après moins d’un mois d’arrêt de travail.

Les plus sanglants affrontements survenus durant cette grève n’eurent pas lieu à Paris, comme le dit Braden, mais à Marseille. Pour plusieurs raisons, il était capital pour la politique étrangère américaine de remporter la victoire à Marseille qui, étant un des plus grands ports internationaux de France, consti­tuait une tête de pont vitale pour les exportations du plan Marshall vers l’Eu­rope. Une influence durable des communistes sur l’administration du port aurait fait peser une menace sur le succès du plan Marshall et de tout autre programme d’assistance ultérieur. Marseille étant par ailleurs la seconde ville de France, une emprise durable des communistes sur l’électorat marseillais augmenterait les chances du Parti communiste de recueillir suffisamment de voix pour former le gouvernement (le Parti communiste représentait déjà 28 % de l’électorat et il était le premier parti de France).

L’élargissement du fossé creusé entre les Partis communiste et socialiste "’ de Marseille et l’attitude anticommuniste de Defferre s’étaient déjà manifestés au cours des débats de l’Assemblée nationale portant sur les sanglants incidents du 12 novembre à Marseille. Alors que les porte-parole locaux du Parti communiste avaient imputé aux Guerini les violences subies par les conseillers municipaux et l’assassinat d’un ouvrier métallurgiste, le leader socialiste Gaston Defferre préféra attaquer les communistes : î ;

Les drapeaux américain et britannique qui flottaient sur l’hôtel de ville i ont été arrachés par les hordes communistes... Nous savons maintenant de quoi les communistes sont capables : je ne doute pas que le gouvernement n’en tire les conséquences.

Le Parti socialiste déplore ces incidents, et il ne tolérera pas que ceux qui se disent députés soient à même de défier la loi .

Quelques jours après, le député communiste Jean Cristofol réfuta les allé­gations de Defferre, accusant à son tour les truands aux ordres des Guerini d’être à la solde des Partis gaulliste et socialiste de Marseille. Lorsque Defferre s’éleva pour nier qu’il pût même connaître M. Guerini, un autre député commu­niste lui rappela qu’un cousin de Guerini était rédacteur en chef de son journal Le Provençal. Puis prit la parole pour révéler quelques signes inquiétants de renaissance du milieu marseillais : les collaborateurs étaient libérés de prison sur parole et les fonctionnaires autorisaient la réouverture des boites de nuit du milieu, au nombre desquelles figurait le Club Parakeet des Guerini. Ces établissements avaient été fermés en juin 1947 sur ordre de Cristofol lui-même, alors maire de la ville.

La première mesure prise par les socialistes pour briser la grève de Marseille consista à éliminer des rangs des CRS les partisans supposés des commu­nistes. Cette tâche une fois accomplie, il deviendrait possible sans difficulté de donner à ces unités l’ordre d’employer des méthodes violentes contre les grévistes. À cette fin, et quoique les rapports officiels n’aient pas été avares d’éloges à l’égard de la conscience professionnelle de ces policiers, le maire socialiste Gaston Defferre leur reprocha d’avoir pris le parti des manifestants au cours de l’émeute du 12 novembre. Après que les responsables socia­listes eurent dressé la liste des hommes suspectés de communisme, Defferre la transmit au ministre socialiste Jules Moch, qui ordonna la mise à pied des accusés. Cette initiative des socialistes fut certainement du goût des orga­nisations corses aux abois. À la différence de la police régulière, les CRS s’étaient attaqués sérieusement à la contrebande et au marché noir auxquels se livrait le milieu. Une fois l’épuration menée à bien, les CRS se lancèrent à l’attaque des piquets de grève avec une violence sans frein.

Mais il fallait davantage qu’une simple répression policière pour briser la détermination des quatre-vingt mille grévistes de Marseille. Si les Américains tenaient à remporter la victoire à Marseille, ils allaient devoir se battre. C’est d’ailleurs exactement ce que fit la CIA.

Grâce à ses relations avec le Parti socialiste, la CIA avait envoyé à Marseille des agents et une équipe de spécialistes de la guerre psychologique qui traitèrent directement avec les chefs des organisations corses par l’entremise des Guerini. Les agents de la CIA fournirent des armes et de l’argent aux corses pour leur permettre d’attaquer les piquets de grève communistes harceler les principaux responsables syndicaux. Au cours de ce mois de grève, les gangsters de la CIA et les CRS épurées malmenèrent les piquets de et assassinèrent plusieurs grévistes. Pour finir, les spécialistes de la guerre psychologique de la CIA diffusèrent des tracts, des émissions de radio et des affiches visant à dissuader les travailleurs de poursuivre la grève. Certaines initiatives des spécialistes de la guerre « psy » furent assez brillantes : à un moment donné le gouvernement américain menaça de rapatrier aux États-Unis une cargaison de soixante-cinq mille sacs de farine destinés à la ville affamée si les dockers ne la déchargeaient pas immédiatement. La violence et la faim se faisaient si durement sentir que le 9 décembre les travailleurs de Marseille abandonnèrent la grève en même temps que leurs camarades du reste de la France. La conclusion de cet épisode ne manqua pas d’ironie. La veille de Noël, quatre-vingt-sept wagons arrivèrent en gare de Marseille, chargés de farine, de lait, de sucre et de fruits, « dons du peuple américain », qu’acclamèrent des centaines d’écoliers agitant des petits drapeaux américains.

Les Guerini retirèrent assez de pouvoir et de notoriété du rôle qu’ils avaient joué dans l’écrasement de la grève de 1947 pour s’affirmer comme nouveaux chefs de la pègre corse. Mais, quoique la CIA eût contribué à rétablir le pouvoir politique de la pègre corse, ce n’est qu’à l’occasion de la grève des dockers de 1950 que les Guerini acquirent suffisamment de puissance pour prendre le contrôle des quais de Marseille. Influence politique et main-mise sur les quais créaient de parfaites conditions pour le développement des laboratoires d’héroïne de Marseille - au moment même où le patron de la Mafia, Lucky Luciano, recherchait de nouveaux fournisseurs.

L’austérité économique qui avait provoqué la grève de 1947 fut aussil’origine de celle de 1950. La condition des travailleurs, loin de s’améliorer durant cet intervalle de trois ans, avait au contraire empiré. Marseille, avec sa tradition de radicalisme ouvrier, avait encore davantage de raisons de se mettre en grève. Marseille était la « Porte de l’Orient » de la France, par laquelle passait le matériel (notamment les munitions et les vivres américains) destiné au corps expéditionnaire français combattant en Indochine. La guerre d’Indochine était à peu près aussi impopulaire en France que la guerre du Vietnam allait l’être en Amérique. En outre, Ho Chi Minh avait participé à la création du Parti communiste français et était considéré en France comme un héros par les membres progressistes de la classe ouvrière, surtout à Marseille où résidaient beaucoup d’Indochinois. En janvier, les dockers de Marseille entreprirent le boycottage sélectif des navires transportant des marchandises vers la zone des combats. Et le 3 février la CGT réunit une assemblée des dockers marseillais à l’issue de laquelle fut publiée une déclaration exigeant « le retour du corps expéditionnaire d’Indochine pour mettre fin à la guerre du Vietnam » et exhortant « tous les syndicats à entreprendre les actions les plus efficaces possible contre la guerre du Vietnam ». La circulation des cargai­sons d’armes à destination de l’Indochine fut « paralysée » . Quoique les ports de l’Atlantique se soient joints à l’embargo au début de février, leur action n’eut ni la même efficacité ni la même importance que la grève de Marseille. À la mi-février la grève s’était étendue à l’industrie métallur­gique, aux mines et aux chemins de fer. Mais la plupart de ces grèves étaient entreprises à contrecœur. Le 18 février le journal parisien Combat écrivait que Marseille se trouvait une nouvelle fois à la pointe du combat : 70 % des travailleurs marseillais soutenaient la grève contre seulement 2 % à Bordeaux, 20 % à Toulouse et 20 % à Nice. Le radicalisme de la classe ouvrière de Marseille nécessitait une fois de plus des méthodes spéciales et Thomas Braden de la CIA, a raconté plus tard de quelle manière il résolut le problème.

Devant moi, sur le bureau où j’écris ces lignes, est posée une feuille de papier jaune, froissée et décolorée. Elle porte la mention suivante écrite au crayon : « Reçu de Warren G. Haskins la somme de 150 000 dollars (signé) Noms A. Grambo. » J’ai recherché ce papier le jour où les journaux révélèrent le « scandale » des relations existant entre l’Agence centrale de renseignements et les étudiants et dirigeants syndicaux. Ce fut une recherche mélancolique et, lorsqu’elle prit fin, je me sentais triste. Car Warren G. Haskins, c’était moi. Norris A. Grambo était Irving Brown de l’American Fédération of Labor (AFL). ILes 15000 dollars provenaient des coffres de la CIA, et ce papier jaune est le dernier souvenir que je possède d’une vaste opération secrète...

C’est moi qui ai eu l’idée de donner 15000 dollars à Irving Brown. Il en avait besoin pour payer ses escouades de gros bras des ports de la Méditerrannée [c’est nous qui soulignons], afin que les cargaisons américaines puissent être déchargées en dépit de l’opposition des dockers communistes.

grâce à deux millions de dollars fournis par la CIA, le dirigeant de l’AFL Irwin Brown fit venir d’Italie des travailleurs « jaunes » qu’il mit à la disposition de son allié, Pierre Ferri-Pisani. Décrit par le magazine Time comme « Corse rude et impétueux » , Pierre Ferri-Pisani fit travailler ces « jaunes » ainsi qu’une escouade de criminels corses sur les quais où ils déchargèrent les armes en provenance d’Amérique et parvinrent ainsi à briser la grève. Entouré de ses mercenaires, Ferri-Pisani faisait irruption dans les cellules locales du Parti communiste et menaçait de faire « payer personnellement » les dirigeants du Parti si le boycottage continuait. Et, comme le rapportait avec satisfaction le magazine Time, « le premier communiste qui essaya de virer les hommes de Ferri-Pisani fut flanqué à l’eau ».

En outre les hommes de Guerini furent chargés de tomber à bras raccourcis sur les piquets de grève communistes pour permettre à la troupe et aux jaunes de parvenir jusqu’aux docks où ils pourraient commencer à décharger les munitions et les vivres. Le 13 mars les représentants du gouvernement étaient en mesure d’annoncer que, en dépit d’un boycottage persistant de la part des travailleurs communistes, 900 dockers renforcés par la troupe avaient rétabli le service normal du port de Marseille. Bien que des boycottages sporadiques aient eu lieu jusqu’ à la mi-avril, Marseille était désormais soumise et la grève était pratiquement terminée.

Mais ces « victoires » enregistrées dans la guerre froide eurent des conséqunces imprévues. En fournissant aux organisations corses de l’argent et un appui, la CIA avait levé le dernier obstacle qui entravait les opérations de contrebande des Corses à Marseille. Quand le milieu eut ajouté la prise de contrôle des quais à l’influence politique qu’il avait acquise avec l’aide de la CIA en 1947, les conditions se trouvèrent réunies pour que Marseille devienne le laboratoire d’héroïne de l’Amérique. La police française déclara plus tard que les premiers laboratoires de Marseille furent ouverts en 1951, quelques mois seulement après que le milieu eut pris le contrôle des quais.

Gaston Defferre et le Parti socialiste sortirent également victorieux des grèves de 1947 et 1950 qui affaiblirent le Parti communiste local. De 1953 jusqu’à sa mort, en 1986, Defferre et les socialistes ont régné sans disconti­nuer sur la municipalité de Marseille. Les Guerini semblent avoir maintenu leurs relations avec les socialistes de la ville. Des membres du clan Guerini y ont servi de gardes du corps et de colleurs d’affiches aux candidats socialistes locaux jusqu’à la chute de la famille en 1967.

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