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La domination « démocratique » des USA sur les Philippines

mardi 31 mars 2015, par Robert Paris

La domination « démocratique » des USA sur les Philippines

La guerre américano-philippine, également connue sous le nom d’insurrection des Philippines, est un conflit armé qui se déroula de 1899 à 1902 dans les Philippines entre les États-Unis et la Première République philippine à la suite de la guerre hispano-américaine.

Après avoir apporté son soutien à la révolution philippine contre l’Espagne, les États-Unis signèrent le traité de Paris avec l’ancienne puissance coloniale et lui achetèrent l’archipel des Philippines alors en pleine révolution pour son indépendance. Afin d’asseoir leur présence dans l’océan Pacifique, les États-Unis imposèrent leur protectorat aux Philippines au prix d’une guerre qui dura en réalité près de 14 ans. La guerre fut d’une rare violence, suscitant chez les intellectuels comme Mark Twain une critique virulente. Elle est le symbole de l’impérialisme américain grandissant qui ambitionne déjà de s’étendre vers le Pacifique.

Les États-Unis encouragent le mouvement d’indépendance et se décident à intervenir militairement aux Philippines (notamment à Xuelta) à l’appel d’Aguinaldo (guerre hispano-américaine). Le 10 décembre 1898, le traité de Paris met fin au conflit. L’Espagne cependant n’accorde pas l’indépendance aux Philippines mais les vend aux États-Unis pour 20 millions de dollars. La colonisation dès lors se poursuit sous le joug d’un nouveau maître. C’est pourquoi, dès le 4 février 1899, une nouvelle guerre oppose les indépendantistes philippins aux États-Unis (guerre américano-philippine). Plus d’un million et demi de Philippins perdent la vie dans cette guerre où les Américains commettent de nombreux massacres.

Ce conflit s’inscrit dans un tournant de l’histoire du peuple américain terminant la conquête de l’ouest et voyant sa destinée manifeste se tourner vers l’expansion outre-mer et l’impérialisme sous la présidence de William McKinley et de Theodore Roosevelt, toujours inspirés par la doctrine Monroe. Les États-Unis se voient désormais comme une puissance civilisatrice, ce que Rudyard Kipling nomma le « fardeau de l’homme blanc ».

Les Philippines étaient une colonie espagnole depuis que l’explorateur portugais Fernand de Magellan avait revendiqué ces îles au nom de la couronne d’Espagne, en 1521. Les Philippines connurent plusieurs révoltes sous la domination espagnole, dont la dernière, la révolution philippine, fut d’abord soutenue par les États-Unis dans le contexte de la lutte contre la puissance coloniale espagnole déclinante.

Le 7 juillet 1892, Andrés Bonifacio fonda la société secrète « Katipunan » dans le but d’organiser une lutte armée contre le joug colonial espagnol pour l’indépendance des Philippines. Le Katipunan eut bientôt de nombreux membres à travers les différentes provinces de l’archipel. Ils dirigèrent la révolution qui commença en 1896.

Bien que charismatique, Bonifacio subit plusieurs défaites face aux Espagnols, dont la première grande bataille à San Juan del Monte5. Contrairement à ses troupes, les combattants de la province de Cavite remportèrent tôt des victoires. Leur leader le plus influent et le plus populaire était Emilio Aguinaldo, alors maire de Cavite El Viejo (l’actuelle Kawit), qui avait sous son contrôle la majorité de l’est de la province de Cavite. Aguinaldo et ses hommes finirent par prendre la tête de la révolte, le Katipunan fut remplacé par un gouvernement révolutionnaire dont Aguinaldo fut élu président et Bonifacio fut exécuté pour trahison.

Les affrontements prirent fin en 1897. Des négociations pour conclure un armistice avaient été ouvertes en août 1897 entre Aguinaldo et le gouverneur général espagnol Fernando Primo de Rivera. Le 14 décembre 1898, un accord fut convenu et stipulait que le gouverneur s’engageait à payer en trois fois à Aguinaldo 800 000 dollars mexicains si celui-ci quittait les Philippines. Aguinaldo s’exila alors à Hong Kong. Avant son départ, il dénonça la révolution et exhorta les combattants philippins à déposer les armes et déclara illégales toutes poursuites des hostilités. Cependant certains révolutionnaires philippins continuèrent à se battre contre l’administration coloniale espagnole.

Aguinaldo écrivit rétrospectivment en 1899 qu’il avait rencontré les consuls américain E. Spencer Pratt et Rounceville Wildman à Singapour entre le 22 et le 25 avril 1898 et qu’ils l’avaient persuadé d’abandonner son soutien à la révolution, Pratt affirmant qu’il avait contacté par télégramme le commodore George Dewey et que celui-ci assurait à Aguinaldo que les États-Unis reconnaîtraient l’indépendance des Philippines avec la protection de la Navy, et qu’il ajoutait qu’une preuve écrite de ce qu’il avançait n’était pas nécessaire, que la parole d’un commodore de la Navy et celle d’un consul américain étaient aussi sûres que le plus solennel des serments, que cet engagement verbal serait confirmé par une lettre et que cela n’avait rien à voir avec les promesses des Espagnols et leur conception de l’honneur dans la parole donnée.

Les Philipines proclamèrent leur indépendance le 12 juin 1898, lorsque les troupes révolutionnaires commandées par Emilio Aguinaldo (futur premier président de la nouvelle république) se soulevèrent contre l’Espagne colonisatrice, après sa défaite contre les États-Unis lors de la bataille de la baie de Manille, le 1er mai 1898, pendant la guerre hispano-américaine.

Cette déclaration ne fut cependant reconnue ni par États-Unis ni par l’Espagne et les deux pays signèrent le traité de Paris le 10 décembre 1898. Les Espagnols cédèrent alors les Philippines aux États-Unis contre 20 millions de dollars.

Aguinaldo se sentit trahi par ceux qu’il avait aidés pendant la guerre contre l’Espagne et la tension monta entre le gouvernement philippin et américain, l’un souhaitant son indépendance et l’autre affirmant ses velléités impérialistes.

Le 2 juin 1899, le président Pedro Paterno de l’Assemblée constituante des Philippines, le congrès de Malolos, fit publier un discours qui déclarait officiellement la guerre aux États-Unis d’Amérique.

La guerre voit la dissolution de la Première République des Philippines en 1901 après sa prise par les États-Unis. Le pays redeviendra indépendant en 1946, dans le contexte de la décolonisation à la suite de la Seconde Guerre mondiale, qui frappa de plein fouet les Philippines.

Et aujourd’hui ?

Dans une courte déclaration faite la semaine passée sur l’impact du typhon Haiyan sur les Philippines, le président Barack Obama a dit que c’était un « rappel déchirant et poignant de la fragilité de la vie humaine. »

En tant que chef de gouvernement qui a infligé la mort et la destruction aux populations appauvries de l’Irak, de l’Afghanistan, du Pakistan, de la Libye, du Yémen et de la Syrie, le président des Etats-Unis n’avait pas vraiment besoin d’attendre que la furie de la nature s’abatte sur la population philippine pour formuler un tel rappel.

L’armée américaine, principal instrument de ce carnage, et qui a infligé cent fois plus de décès que ceux causés par le typhon Haiyan durant ces dix dernières années de guerres agressives menées par Washington, est maintenant présentée comme le bon samaritain qui est indispensable aux Philippines.

Une cinquantaine de navires de guerre et d’avions militaires ainsi que 13.000 marins, aviateurs et marines américains font partie de l’opération de secours qui est emmenée par le groupe aéronaval du George Washington à propulsion nucléaire escorté par la 3ème brigade expéditionnaire de marine (3rd Marine Expeditionary Brigade).

« Nous resterons aussi longtemps qu’on aura besoin de nous mais pas plus longtemps que nécessaire, » a dit lundi le général de corps d’armée des Marine, John Wissler, commandant des opérations militaires américaines aux Philippines.

Les habitants des Philippines ont toutes les raisons de considérer de telles promesses avec un scepticisme extrême. Ces raisons s’enracinent à la fois dans l’ histoire tragique de leur pays et dans sa position géostratégique actuelle.

Il n’existe peut-être pas d’exemple plus flagrant d’abus d’hospitalité par l’armée américaine que dans le cas des Philippines. C’est là, qu’à la fin du 19ème siècle, l’impérialisme américain avait fait ses armes, devenant une puissance coloniale par la conquête militaire et la répression brutale.

Mardi, s’exprimant devant le Sénat américain sur les opérations de secours aux Philippines, un responsable du Département d’Etat a cité les « liens historiques étroits » tissés entre les deux pays. Ni les responsables gouvernementaux ni les médias, ne sont très enclins à examiner ces « liens » de près, pour la simple et bonne raison que cela ne servirait qu’à révéler un crime historique.

La première apparition de l’armée américaine aux Philippines s’était faite sous la forme d’une escadre commandée par le Commodore George Dewey et qui entra le 1er mai 1898 dans le port de Manille pour couler en quelques heures l’ensemble de la flotte du Pacifique de l’Espagne qui avait fait régner un régime colonial sur le territoire pendant les 300 années précédentes.

Emilio Aguinaldo, dirigeant d’un mouvement nationaliste qui avait combattu trois ans durant pour mettre un terme au colonialisme espagnol avant l’arrivée de l’armada américaine, rentrait d’exil à bord du navire de guerre de Dewey. Les forces américaines ne furent en mesure de prendre Manille que parce que la ville était encerclée sur les terres par ces combattants indépendantistes. Washington se fit passer pour leur allié et le libérateur des Philippines juste assez longtemps pour pouvoir s’assurer le contrôle d’un territoire qu’il convoitait comme marché, source de main-d’œuvre et de matières premières bon marché ainsi que comme base pour l’extension de la puissance américaine dans le Pacifique, notamment en direction de la Chine.

Washington se retourna ensuite sauvagement contre les Philippins et signa un traité avec l’Espagne, lui versant 20 millions de dollars pour une terre que les Espagnols ne contrôlaient plus. Les Philippins, qui avaient proclamé une république indépendante, la première à avoir été formée en Asie après une rébellion anti-coloniale, furent tenus à l’écart de ces négociations.

S’ensuivit pendant plus d’une décennie, l’imposition d’un régime colonial américain et des opérations anti-insurrectionnelles sanglantes qui coûtèrent la vie à au moins plusieurs centaines de milliers de Philippins. En 1901, le général Franklin Bell, qui commandait les forces américaines sur le groupe d’îles de Luzon, comprenant Manille et près de la moitié de la population du pays, dit au New York Times, qu’à ce seul endroit, quelque 600.000 personnes avaient été tuées dans des opérations militaires ou étaient mortes de maladie.

Comme l’indiqua un autre général américain « Il sera peut-être nécessaire de tuer la moitié des Philippins pour que l’autre moitié de la population puisse être hissée à un mode de vie supérieur à ce que permet leur actuel état semi-barbare. »

Mark Twain, opposant le plus éminent et le plus déterminé contre la guerre américaine aux Philippines, défia la rhétorique courante du « Soutenons nos troupes » en dénonçant les massacres de l’armée américaine qui n’avaient « pas même laissé un bébé en vie qui puisse pleurer sa mère. » Le célèbre écrivain américain qualifia les forces d’occupation américaines de « bouchers chrétiens » et d’« assassins en uniforme. »

La campagne des Philippines fait partie des premières opérations de contre-insurrection menées par l’armée américaine. Elle instaura toutes les atrocités qui furent plus tard infligées aux Vietnamiens, aux Afghans et aux Irakiens, allant des massacres à la torture en passant par les camps de « reconcentration. »

Le régime colonial américain se poursuivit jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale après quoi Washington appuya une série de gouvernements semi-coloniaux, dont le détesté régime de loi martiale de Ferdinand Marcos qui dirigea le pays pendant deux décennies. Jusqu’en 1991, le Pentagone garda le contrôle de la massive base navale de Subic Bay et de la base aérienne de Clark Field qui jouèrent un rôle crucial à la fois dans la guerre de Corée et du Vietnam.

Ce n’est pas juste de l’histoire ancienne quand il s’agit du sort des Philippins après le typhon Haiyan. La pauvreté généralisée, l’inégalité sociale, les logements insalubres et la corruption du gouvernement qui sont l’héritage de l’oppression coloniale et néocoloniale ont joué un rôle au moins aussi important que les forces aveugles de la nature dans le nombre de décès et l’ampleur de la destruction.

Les projets des Etats-Unis concernant les Philippines ne sont pas non plus d’une époque révolue. L’agence d’information Reuters a fait remarquer mercredi : « En même temps que les navires américains livrent de la nourriture, de l’eau et des médicaments, ils livrent aussi la bonne volonté qui pourrait faciliter aux Etats-Unis le renforcement de sa présence militaire souvent controversée dans l’un des pays les plus stratégiques de l’Asie du Sud-Est.

Si à l’origine l’armée américaine était venue aux Philippines comme l’instrument d’une puissance impérialiste montante cherchant à conquérir de nouveaux marchés en Asie, elle y retourne maintenant comme fer de lance d’une puissance en déclin déterminée à encercler et contenir un concurrent régional et mondial qui monte en puissance, la Chine.

Les Philippines sont cruciales sur le plan stratégique pour ce qu’on appelle le « pivot vers l’Asie » du gouvernement Obama. Le gouvernement philippin, après avoir fermé les bases militaires américaines géantes en 1992, a permis depuis aux troupes des opérations spéciales américaines de revenir s’entraîner et mener des opérations conjointes. Il a aussi accueilli à Subic Bay de nombreuses visites des 72 navires de guerre et sous-marins américains rien que durant les premiers six mois de cette année déjà. Entre-temps, les négociations se poursuivent pour garantir aux Etats-Unis le droit à des bases pour des navires, des avions, de l’approvisionnement et des troupes.

La construction d’une base navale est en cours à Oyster Bay sur l’île de la province de Palawan. Des responsables font référence à l’installation comme étant une « mini Subic », et des projets ont été signalés en vue d’y stationner à la fois des bâtiments de guerre et des Marines américains. Se trouvant sur l’île située la plus à l’Ouest du pays, elle est très proche des îles Spratly, théâtre d’une confrontation territoriale provocatrice entre Manille et la Chine et qui est exacerbé par les Etats-Unis.

Ainsi, l’opération « humanitaire » de l’armée américaine aux Philippines est inextricablement liée aux plans de guerre qui pourraient bien entraîner le pays dans une conflagration mondiale.

Mis à part les calculs prédateurs de la classe dirigeante américaine, il existe au sein des masses de la population laborieuse américaine une sympathie et une solidarité profondes pour les travailleurs philippins. Ces liens profonds sont le plus concrètement exprimés par la présence aux Etats-Unis d’environ 4 millions d’Américains d’origine philippine.

La catastrophe provoquée par le typhon Haiyan ne fait qu’accentuer la nécessité d’une lutte unie pour balayer les conditions de pauvreté et d’inégalité existant dans les deux pays, en même temps que le système capitaliste de profit qui les a créées.

5 Messages de forum

  • Bonjour Monsieur Robert Paris,

    Votre article est très intéressant, étudiante en Coopération Internationale dans le cadre du cours de Géopolitique, il nous est demandé de réaliser un travail concernant les relations bilatérales entre les Etats-Unis ainsi que les Philippines.

    Je me demandais si c’était possible de connaitre votre parcours, votre ambition pour la révolution Philippine et par la même occasion avez vous d’autres sources à me recommandé ?

    Bien à vous,

    Lila

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    • La domination « démocratique » des USA sur les Philippines 12 novembre 2016 13:59, par Robert Paris

      Merci de votre message.

      Comme vous avez pu le constater sur notre site, mon parcours comme celui de mes camarades se rattache à la révolution communiste. Les Philippines ont été le siège de mouvements populaires et révolutionnaires qui souhaitaient se tourner vers la révolution communiste mais ont été détournés vers la contre-révolution stalinienne ou écrasés par l’action de l’impérialisme US soi-disant agissant contre "le communisme" qui n’était autre que sa pire caricature. C’est le combat à la fois contre l’oppression capitaliste et contre la trahison stalinienne qui a donné naissance à notre courant. Personnellement, c’est après la révolte de mai 1968 en France que j’ai connu ce courant politique et que j’ai commencé d’y militer.

      Bon courage dans vos études et vos travaux !

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  • Le Président des Philippines, Rodrigo Duterte, a déclaré que les forces militaires des États-Unis (US) présentes dans « notre pays, doivent préparer leur sortie » parce que leur présence n’est pas nécessaire, parlant d’un « adieux aux USA ».

    Les différentes prises de positions du nouveau président philippin – en rupture avec la politique du dictateur Marcos installé par les USA et ses successeurs – marque un virage géopolitique vers les BRICS et le désalignement sur les Etats Unis d’un pays qui est une ancienne colonie américaine.

    Dans un discours télévisé, Duterte a répété « Goodbye America », en réaction à ce qu’il a perçu comme une décision arbitraire de la Maison Blanche de supprimer un large paquet d’aides pour ce pays soit disant en raison de préoccupations sur les droits de l’homme : une décision qui prête évidemment à sourire…

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  • Trump a réconcilié le dictateur philippin Duterte avec les USA, le tournant contre la Chine, et soutenant ses offensives violentes contre les quartiers populaires et les musulmans... avec des milliers de morts à la clef...

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  • Mark Twain dénonce la guerre impérialiste des USA contre les Philippines :

    "Dieu a créé la guerre afin que les Américains apprennent la géographie."

    La prière de la guerre, de Mark Twain

    "O Seigneur Dieu, aidez-nous à déchiqueter etc...

    Nous vivions alors des temps héroïques. Le pays levait les armes, le pays était en guerre, et chaque poitrine était soulevée du souffle de la patrie ; on battait les tambours, on faisait sonner les fanfares, les enfant faisaient gronder leur pistolets factices, des paquets de pétards fulminaient partout, et à perte de vue, une forêt de drapeaux claquait sous le soleil ; tous les jours, de jeunes volontaires défilaient le long du grand boulevard, heureux et merveilleux dans leurs uniformes neufs, et leurs fiers parents, leurs frères, leurs sœurs, leurs fiancées les acclamaient, tout remplis de bonheur devant ce cortège magnifique ; toutes les nuits, les foules se pressaient pour entendre la verve patriote qui chavirait les cœurs valeureux, dans des discours émouvants que l’on n’osait interrompre que par des tornades de clameurs, et alors les larmes coulaient sur les visages ; dans les églises, les pasteurs prêchaient l’adoration de la patrie et du drapeau et ils priaient le Dieu des Batailles d’accorder son aide à notre cause sacrée, à force d’envolées d’éloquence qui bouleversaient toutes les âmes. Nous vivions alors une époque charmante et délicieuse et les quelques grincheux ignorants qui choisirent de critiquer cette guerre et de semer des doutes sur sa légitimité durent souffrir de telles flambées de menaçante morgue qu’ils choisirent rapidement de s’évanouir et de suspendre leur outrage.

    Vint le dimanche matin – le lendemain, les bataillons partiraient pour le front ; l’église était pleine ; les volontaires étaient tous là, et leurs jeunes visages resplendissaient de leurs rêves martiaux : de la vision de leur avancée irrémédiable, du rassemblement de leurs forces, de leur assaut impétueux, de la fulgurance des sabres, de la fuite de l’ennemi, du vacarme, de la fumée, de la poursuite impitoyable, de la reddition ! Et puis ils reviendraient, en héros bronzés, acclamés, abasourdis de gloire ! Et dans cette église, en plus des volontaires, il y avait leurs proches, fiers et heureux, enviés par ceux de leurs voisins et amis dont aucun fils, aucun frère n’était destiné à marcher au champ d’honneur, à saisir un drapeau ou, à la rigueur, à mourir de la plus noble des morts. On continua la célébration ; de l’Ancien Testament, on lut un chapitre sur la guerre ; une première prière fut déclamée, et l’on continua dans un déchaînement d’orgue à en faire trembler tous les murs, et bientôt toute l’assemblée se retrouva debout, et leurs yeux brillaient tous et leurs coeurs battaient à tout rompre et ils lancèrent à l’unisson cette terrible imploration :
    « O Dieu tout puissant ! O toi qui ordonne à l’Univers ! Sonne le clairon et brandis ton sabre ! »
    Et puis vint la ’longue’ prière. Aucune exhortation n’aurait pu être plus passionnée, aucune déclamation plus émouvante et magnifique. Pour l’essentiel de cette supplique, il fut demandé à notre Père si miséricordieux d’accompagner nos nobles et jeunes soldats, de les assister, de les soutenir et des exalter dans leur devoir patriotique ; de les bénir, de les protéger dans la bataille et à l’heure du danger, de les soutenir de sa volonté, de les rendre forts et confiants, invincibles même dans le combat ; de les aider à écraser l’ennemi, de leur accorder à eux, à leur drapeau et à leur patrie, honneur et gloire dans fin –

    Un vieil étranger s’introduisit alors et remonta lentement l’allée centrale, les yeux fixés sur le prêcheur ; une tunique couvrait son grand corps maigre tout entier, mais sa tête ne portait que ses longs cheveux blancs, et son visage hideux était étrangement pâle, spectral même. Pendant que les yeux de toute l’assemblée le suivaient étonnés, il continua son chemin, sans s’arrêter, jusqu’à se placer devant la chaire du prêcheur. Mais le prêcheur aux yeux mi-clos, qui n’avait pas remarqué sa présence, continua sa prière déchirante et la termina par ce fervent appel : « bénis nos armes, accorde-nous la victoire, ô Seigneur Dieu, ô Père et Protecteur de notre terre et de notre drapeau ! »

    L’étranger lui toucha le bras, pour le prier de se reculer – ce que fit le pasteur surpris – et il en prit la place, tout en contemplant d’un air solennel l’audience médusée ; et dans ses yeux brillait une lumière troublante ; puis il dit d’une voix profonde :

    « Je viens du Royaume des cieux, je vous apporte un message du Dieu tout-puissant ». Ces mots secouèrent toute l’assemblée ; mais si l’étranger le remarqua, il n’en laissa rien voir. « Il a entendu la prière de son serviteur le berger et il vous exaucera si vous le souhaitez encore après que Moi, son messager, je vous en ai expliqué les incidences, je veux dire : toutes les incidences. Car il en est de celle-ci comme de beaucoup des prières des hommes : elles demandent plus que ne voudrait celui qui les prononce, sauf s’il s’attarde à réfléchir ».

    « Ce serviteur de Dieu et de vous-mêmes a prononcé sa prière. S’est-il attardé à réfléchir ? S’agit-il d’une seule prière ? Non, elles sont deux ; l’une fut effectivement prononcée, mais pas le seconde. Mais toutes deux sont arrivées aux oreilles de Celui qui entend toutes les suppliques, celles qui sont dites et celles qui ne le sont pas. Méditez bien cela. Si vous voulez que votre souhait soit exaucé, faites attention ! Car cela pourrait en conséquence apporter une malédiction à votre voisin. Si vous priez pour que la pluie arrose votre récolte qui en a bien besoin, vous avez peut-être demandé de porter préjudice à votre voisin, qui a autant que vous besoin de cette pluie. »

    « Vous avez entendu la prière de ce serviteur, tout au moins la partie qu’il a prononcée. Dieu m’envoie ici pour que j’exprime en paroles le reste de cette prière – cette partie que le pasteur – et vous-mêmes, dans vos cœurs – a souhaitée en silence. Est-ce par ignorance ou manque de réflexion ? Que Dieu vous l’accorde ! Vous avez entendu ces mots : ’’Accorde-nous la victoire, ô Seigneur Dieu’’. Cela suffit. La prière toute entière est comprise dans ces mots lourds de sens. Il est inutile de les développer. Quand vous priez pour la victoire, vous priez pour tout ce qui l’accompagne, tout qui ne peut que l’accompagner, inévitablement. L’esprit du Dieu qui entend tout reçoit aussi cette partie de la prière. Et il me commande de la traduire en paroles. Ecoutez ! »

    « O Seigneur Dieu, aide-nous à déchiqueter leurs soldats avec nos obus ; aide-nous à couvrir leurs champs prospères des pâles formes de leurs patriotes morts ; aide-nous à étouffer le tonnerre de nos canons avec les cris de leurs blessés se tordant de douleur. Aide-nous à détruire leurs humbles demeures par un ouragan de feu ; à briser le cœur de leurs veuves innocentes ; aide-nous à les laisser sans toit, avec les petits enfants sans amis obligés à traîner parmi les débris de leur terre dévastée, vêtus de loques, affamés, assoiffés, écrasés par la chaleur de l’été ou glacés par les vents de l’hiver, l’esprit défait, épuisés, t’implorant sans succès pour le dernier refuge d’une tombe. Pour nous, qui te vénérons, ô Seigneur, détruis leurs espérances et leur vie, prolonge leur amer exode, rend leurs pas plus lourds, baigne de larmes leur chemin, macule la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ! Nous prions Celui qui est l’esprit de l’amour et qui reste le fidèle refuge et compagnon de nos douleurs et nous cherchons son assistance avec des cœurs humbles et repentants. Exauce notre prière, ô Seigneur, et nous t’honorerons de nos louanges dans ta gloire éternelle, Amen. »
    (Après une pause) « Voilà, votre prière est dite ; vous pouvez encore parler, si vous le souhaitez ! Le messager du Souverain Suprême attend ! »

    On a pensé plus tard que cet homme était un fou, car ce qu’il avait dit était insensé.

    Lire aussi : TWAIN Mark – La Prodigieuse procession

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