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Pourquoi le marxisme n’est pas un économisme

vendredi 23 septembre 2016, par Robert Paris

Pourquoi le marxisme n’est pas un économisme

L’ « économisme » désigne une tendance en sciences sociales, en politique, au sein des organisations militantes syndicales, associatives et politiques comme des systèmes de pensée, consistant à considérer tous les faits sociaux et politiques comme des faits purement économiques. C’est une vision qui cherche à tout ramener aux tendances et aux problèmes économiques de la société, dans une perspective réductionniste qui serait une construction représentative à la fois de l’Homme, de son comportement, de son idéologie, de celui des structures sociales, juridiques, politiques qu’il fonde de son histoire et de celle de ses sociétés. Certains attribuent un tel type de pensée à Marx, affirmant que pour lui tout serait économique.

Au sein des forces militantes, l’économisme vise à masquer la nécessité pour les travailleurs de mener un combat directement politique au sein des luttes de classes, ce qui rompt avec le soutien à l’électoralisme bourgeois autant qu’au syndicalisme pur qui refuse tout travail politique révolutionnaire au sein des luttes sociales.

L’écononomisme est réformiste et ne discute pas du renversement révolutionnaire du pouvoir d’Etat bourgeois et de sa nécessité !!! L’affirmation des « lois économiques » sert en l’occurrence à les prendre comme des lois éternelles, que l’homme ne pourra jamais remettre en question et, bien entendu, il s’agit seulement des lois du capitalisme ! L’économisme affirme donc, de manière plus ou moins ouverte, l’éternité du capitalisme ! C’est oublier que les systèmes économiques ont une histoire, une naissance, un développement et une mort et qu’aucune loi n’est sans limite, limite au-delà de laquelle la loi se change en son contraire dialectique.

Même Camus – qui n’est pas marxiste et ne prétend pas l’être – a su expliquer, dans « L’homme révolté », quelle est la différence entre l’économisme des réformistes et le marxisme : « S’il [Lénine] défend avec tant d’énergie la thèse d’Engels sur la disparition de l’état bourgeois, c’est qu’il veut, d’une part, faire obstacle au pur « économisme » de Plekhanov ou de Kautsky, d’autre part démontrer que le gouvernement Kerensky est un gouvernement bourgeois qu’il faut détruire. »

L’économisme pseudo-marxiste consiste à prétendre attribuer à Marx (ou Engels) le point de vue selon lequel tout le marxisme serait dans « Le Capital » et ce dernier ne serait rien d’autre qu’un produit de la critique des idées des économiste Ricardo, Smith et autres, « simplement » en étudiant le fonctionnement économique du capitalisme. Oublié « Le 18 Brumaire » de Marx ! Oublé également « Les luttes de classe en France » ! Oublié « La guerre civile en France » ! Oubliés bien sûr les grands écrits d’Engels comme « L’Anti-Dühring » et « Dialectique de la nature » notamment, ouvrages pourtant inséparables de la pensée de Marx. Oublié même « Le Manifeste du parti communiste » qui est très loin d’être un ouvrage économiste !

Ces économistes affirment se fonder sur le fait que le monde obéirait à des lois économiques, serait déterministe et que la pensée de Marx serait un matérialisme scientifique, s’opposant aux utopies et autres idéalismes ou subjectivismes.

Bien sûr, la pensée de Marx affirme que la réalité matérielle prime sur les idées des hommes car c’est en vue d’agir sur cette réalité et en fonction de cette réalité que les hommes pensent et non en dehors d’elle et ils ne peuvent agir réellement sur elle que s’ils agissent dans le sens de ses lois. Cela ne signifie nullement que les idées des hommes n’entraînent pas le sens de leurs actions et soient sans importance et n’aient aucun rôle, la réalité matérielle étant déterminée par avance quelle que soit l’action des hommes.

La primauté de la matière sur les idées ne signifie nullement que les idées des hommes n’aient aucune rétroaction sur la matière.

Que la réalité matérielle obéisse à des lois, physiques, chimiques, biochimiques, économiques, historiques ou sociales ne signifie pas que l’effet de ces lois se moque de l’action des hommes. L’homme qui est en haut d’une falaise obéit, comme tout corps matériel, à la loi de la gravitation mais elle ne dit pas si cet homme va se jeter du haut de la falaise et chuter au sol en obéissant à cette loi ou, au contraire, rester prudemment loin du bord, en obéissant toujours à cette loi.

Les lois du capitalisme ne nous indiquent pas si les hommes vont se contenter d’obéir à la loi d’accumulation de la plus-value extraite du travail humain non payé ou vont s’organiser pour mettre à bas le système d’exploitation. La connaissance de la loi de la plus-value ne permet pas de s’y soustraire en système capitaliste, pas plus que la connaissance de la loi de la gravitation ne permet de s’y soustraire. Par contre, ces connaissances permettent de faire des choix conscients.

L’homme ne peut pas penser tout à fait en dehors de la réalité matérielle, même quand ses pensées sont des rêves, des imaginations, des poésies, des peintures, de idées inconscientes, des créations, des inventions, etc. Déjà, il ne peut pas penser sans faire fonctionner la réalité matérielle de son cerveau, de son système nerveux et de l’ensemble de son corps, de ses relations de ce corps avec son environnement sans lesquelles ce cerveau ne peut pas fonctionner. Certes, la pensée humaine peut repenser le monde, le transformer en pensée ou en réalité, mais il ne peut réellement rétroagir ensuite avec le monde que si ses pensées sont en conformité avec les lois naturelles et sociales du monde, y compris s’il s’agit de combattre les effets de ces lois ou de favoriser leur transformation. La liberté n’est rien d’autre que la conscience de la nécessité.

La pensée marxiste révolutionnaire, pas plus que n’importe quelle autre pensée, ne peut se ramener de manière réductionniste à la seule pensée économique. Elle a besoin d’histoire, de philosophie, de science et d’art…

Quand Marx affirme que les hommes ont d’abord besoin de subvenir à leurs besoins matériels, il dit bien « d’abord » et pas « seulement ». La vie de Marx elle-même démontre que l’individu peut tout à fait être guidé dans son existence par tout autre chose que la nécessité de se nourrir, de se loger, de résoudre ses problèmes matériels et ceux de sa famille et que les idées passent après. Tous les choix personnels de Marx, consacrant son existence à la production d’idées, sans le moindre souci que ses grandes capacités intellectuelles ou organisationnelles lui profitent matériellement le démontrent pleinement.

Certes, il existe des lois de l’économie mais celles-ci ne sont pas éternelles, ont des limites d’application, comme toutes les lois scientifiques et, comme elles, ne décident pas d’avance comment l’évolution va se produire et, en l’occurrence, comment la société humaine va évoluer et n’en décident surtout pas par avance, indépendamment de l’action des hommes, dans les périodes où ces lois se changent dialectiquement en leur contraire, dans les périodes de crise aigues.

Qui songerait à prétendre que les lois de la gravitation ont décidé que le promeneur serait précipité du haut de la falaise ou que le vase va tomber et se briser en de nombreux morceaux ?

Certes, la matière ne peut pas faire n’importe quoi, indépendamment de ces lois et les hommes non plus. Cela n’implique pas un déterminisme absolu où tout serait prédéterminé, pas plus en science qu’en sociologie ou en histoire.

Les hommes ont une conscience, des capacités de comprendre et de communiquer ce qu’ils comprennent, de s’organiser en fonction des buts qu’ils se donnent et cela peut changer complètement le cours de l’Histoire.

Cette conscience est reliée aux lois de l’économie, et particulièrement aux oppositions de classes, mais ces luttes de classes ont un caractère qui n’est pas seulement économique, qui est politique.

Marx et Engels se sont démarqués de ce type de « marxistes » qui sont en fait économistes et prétendent que le marxisme serait un déterminisme économique ou un matérialisme économiste, comme Lafargue et Guesde. Voir, par exemple la lettre d’Engels à Borgius du 25 janvier 1894 :

« Par les rapports économiques, que nous considérons comme la base déterminante de l’histoire de la société, nous entendons la façon dont les hommes d’une société donnée produisent leurs moyens d’existence et échangent entre eux les produits (dans la mesure où il y a division du travail). Il faut donc entendre par là l’ensemble de la technique de la production et des moyens de transport. Cette technique détermine aussi, d’après nous, le mode de l’échange, partant de la répartition des produits et aussi, après la dissolution de la société fondée sur la gens, la division en classes, partant les rapports de domination et de sujétion, l’Etat, la politique, le droit, etc. De plus, il faut entendre par rapports économiques la base géographique sur laquelle ceux-ci se passent et les survivances des stades antérieurs du développement économique qui se sont maintenues, souvent uniquement par tradition ou vis inertiæ, naturellement aussi le milieu qui entoure entièrement cette forme de société… Nous considérons les conditions économiques comme conditionnant en dernière instance le développement historique… Le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Ils réagissent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la situation économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet passif. Mais il y a une action réciproque sur la base de la nécessité économique qui finit toujours par l’emporter en dernière instance. L’État, par exemple, agit par la protection douanière, par le libre échange, par de bonnes ou de mauvaises finances, et même l’épuisement et l’impuissance mortelle des petits bourgeois allemands qui ressortait de la situation économique misérable de l’Allemagne de 1648 à 1830, qui se traduisit d’abord par le piétisme, puis par un sentimentalisme et par une servilité rampante devant les princes et la noblesse, ne fut pas sans effet économique. Ce fut un des plus grands obstacles au relèvement et il ne fut ébranlé que le jour où les guerres de la Révolution et de Napoléon eurent rendu aiguë la misère chronique. Il n’y a donc pas, comme on arrive parfois à se le figurer, une action automatique de la situation économique ; les hommes font eux-mêmes leur histoire, mais dans un milieu donné qui les conditionne, sur la base de rapports réels préexistants, parmi lesquels les rapports économiques, si influencés qu’ils puissent être par les autres rapports politiques et idéologiques sont en dernière instance les rapports décisifs et forment le fil conducteur qui permet seul de la comprendre. Les hommes font eux-mêmes leur histoire, mais jusqu’ici pas avec une volonté générale suivant un plan d’ensemble, même lorsqu’il s’agit d’une société donnée et tout à fait isolée. Leurs efforts s’entrecroisent et, justement à cause de cela, dans toutes ces sociétés domine la nécessité dont le hasard est le complément et la manifestation. La nécessité qui se fait jour à travers tous les hasards, c’est de nouveau finalement la nécessité économique. Ici il nous faut parler des soi-disant grands hommes. Que tel grand homme et précisément celui-ci apparaît à tel moment, dans tel pays, cela n’est évidemment que pur hasard. Mais supprimons-le, il y a demande pour son remplacement et ce remplacement se fait tant bien que mal, mais il se fait à la longue. Que le Corse Napoléon ait été précisément le dictateur militaire dont la République française épuisée par ses guerres avait besoin, ce fut un hasard ; mais qu’en cas de manque d’un Napoléon un autre eût pris la place, cela est prouvé par ce fait que chaque fois l’homme s’est trouvé, dès qu’il était nécessaire : César, Auguste, Cromwell, etc. Si c’est Marx qui a découvert la conception matérialiste de l’histoire, Thierry, Mignet, Guizot, tous les historiens anglais jusqu’en 1850, prouvent qu’il y avait tendance à ce qu’elle se fasse, et la découverte de cette même conception par Morgan prouve que le temps était mûr pour elle, et qu’elle devait être découverte. Il en est de même pour tous les autres hasards ou prétendus tels de l’histoire. Plus le domaine que nous considérons s’éloigne du domaine économique et se rapproche du domaine idéologique purement abstrait, plus nous trouvons qu’il y a de hasards dans son développement, plus sa courbe présente de zigzags. Mais si vous tracez l’axe moyen de la courbe, vous trouverez que plus large est la période considérée et plus vaste le domaine étudié, d’autant plus cet axe tend à devenir presque parallèle à l’axe du développement économique… Je crois d’ailleurs que le bel exemple donné par Marx dans le 18 Brumaire sera pour vous une réponse suffisante. »

Quant à l’économisme, qui consiste à spécifier l’étude de l’économie et à la placer en dehors du domaine de la domination politique de la société et à placer son caractère spécifique en dehors de toute philosophie, c’est une démarche opposée à celle de Marx, selon nous.

Certains auteurs ont transformé le point de vue de Marx, qu’ils le combattent ou prétendent le soutenir, en un économisme additionné à une lutte sociale. Cette vision est anti-dialectique et anti-historique, c’est-à-dire profondément opposée au marxisme…

C’est oublier que Marx et Engels étaient d’abord et avant tout des philosophes issus de Hegel et venus par la philosophie au communisme. En rejetant l’idéalisme de Hegel, ils étaient très loin d’avoir rejeté toute philosophie. Certains l’oublient en interprétant à contresens la phrase selon laquelle il faut passer de l’arme de la critique à la critique des armes. Ils interprètent aussi à contresens (de manière non dialectique) l’idée que les pensées ne sont que le reflet de la vie réelle.

Au contraire, Marx a toujours affirmé que « Le Capital » était une application de la thèse dialectique de Hegel et non un simple ouvrage d’économie.

Karl Marx écrit, dans sa lettre du 14 janvier 1858 par laquelle il rend compte de son travail préparatoire à la rédaction du « Capital » : "Dans la méthode d’élaboration du sujet, quelque chose m’a rendu grand service. J’avais refeuilleté, et pas par hasard, la « Logique » de Hegel. (…) Si jamais j’ai un jour du temps, j’aurais grande envie de rendre en un ou deux grands placards d’imprimerie accessible aux hommes de sens commun le fond rationnel de la méthode que Hegel a découverte, et en même temps mystifié." "Sous sa forme rationnelle, la dialectique n’est, aux yeux de la bourgeoisie et de ses théoriciens, que scandale et horreur, parce que, outre la compréhension positive de ce qui existe, elle englobe également la compréhension de la négation, de la disparition inévitable de l’état des choses existant ; parce qu’elle considère toute forme sous l’aspect du mouvement, par conséquent aussi sous son aspect transitoire ; parce qu’elle ne s’incline devant rien et qu’elle est, par son essence, critique et révolutionnaire."

Les fausses interprétations du marxisme

Qu’est-ce que le marxisme ?

Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ?

Pourquoi Marx estimait la dialectique indispensable pour comprendre l’économie

Comment se pose aujourd’hui la question du déterminisme au plan philosophique, scientifique, historique, économique et social ?

La dialectique de l’économie capitaliste, telle que l’a exposée Karl Marx dans « La Critique de l’Economie Politique »

« La population est une abstraction si l’on néglige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont à leur tour un mot creux si l’on ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital etc. Ceux-ci supposent l’échange, la division du travail, les prix, etc. Le capital, par exemple, n’est rien sans le travail salarié, sans la valeur, l’argent, le prix, etc. Si donc on commençait ainsi par la population, on aurait une représentation chaotique du tout et, par une détermination plus précise, par l’analyse, on aboutirait à des concepts de plus en plus simples ; du concret figuré ou passerait à des abstractions de plus en plus minces, jusqu’à ce que l’on soit arrivé aux déterminations les plus simples. Partant de là, il faudrait refaire le chemin à rebours jusqu’à ce qu’enfin on arrive de nouveau à la population, mais celle-ci ne serait pas, cette fois, la représentation chaotique d’un tout, mais une riche totalité de déterminations et de rapports nombreux. La première voie est celle qu’a prise très historiquement l’économie politique à sa naissance. Les économistes du XVII° siècle, par exemple, commencent toujours par une totalité vivante : population, nation, État, plusieurs États ; mais ils finissent toujours par dégager par l’analyse quelques rapports généraux abstraits déterminants tels que la division du travail, l’argent, la valeur, etc. Dès que ces facteurs isolés ont été plus ou moins fixés et abstraits, les systèmes économiques ont commencé, qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d’échange, pour s’élever jusqu’à l’État, les échanges entre nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifestement la méthode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu’il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité. C’est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ, bien qu’il soit le véritable point de départ et par suite également le point de départ de la vue immédiate et de la représentation. La première démarche a réduit la plénitude de la représentation à une détermination abstraite ; avec la seconde, les déterminations abstraites conduisent à la reproduction du concret par la voie de la pensée. C’est pourquoi Hegel est tombé dans l’illusion de concevoir le réel comme le résultat de la pensée, qui se concentre en elle-même, s’approfondit en elle-même, se meut par elle-même, alors que la méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret n’est pour la pensée que la manière de s’approprier le concret, de le reproduire sous la forme d’un concret pensé. Mais ce n’est nullement là le procès de la genèse du concret lui-même. Par exemple, la catégorie économique la plus simple, mettons la valeur d’échange, suppose la population, une population produisant dans des conditions déterminées ; elle suppose aussi un certain genre de famille, ou de commune, ou d’État, etc. Elle ne peut jamais exister autrement que sous forme de relation unilatérale et abstraite d’un tout concret, vivant, déjà donné. Comme catégorie, par contre, la valeur d’échange mène une existence antédiluvienne. Pour la conscience - et la conscience philosophique est ainsi faite que pour elle la pensée qui conçoit constitue l’homme réel et, par suite, le monde n’apparaît comme réel qu’une fois conçu - pour la conscience, donc, le mouvement des catégories apparaît comme l’acte de production réel - qui reçoit une simple impulsion du dehors et on le regrette - dont le résultat est le monde ; et ceci (mais c’est encore là une tautologie) est exact dans la mesure où la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception ; il n’est par contre nullement le produit du concept qui s’engendrerait lui-même, qui penserait en dehors et au-dessus de la vue immédiate et de la représentation, mais un produit de l’élaboration de concepts à partir de la vue immédiate et de la représentation. Le tout, tel qu’il apparaît dans l’esprit comme une totalité pensée, est un produit du cerveau pensant, qui s’approprie le monde de la seule façon qu’il lui soit possible, d’une façon qui diffère de l’appropriation de ce monde par l’art, la religion, l’esprit pratique. Après comme avant, le sujet réel subsiste dans son indépendance en dehors de l’esprit ; et cela aussi longtemps que l’esprit a une activité purement spéculative, purement théorique. Par conséquent, dans l’emploi de la méthode théorique aussi, il faut que le sujet, la société, reste constamment présent à l’esprit comme donnée première. Mais ces catégories simples n’ont-elles pas aussi une existence indépendante, de caractère historique ou naturel, antérieure à celle des catégories plus concrètes ? Ça dépend. Hegel, par exemple, a raison de commencer la philosophie du droit par la possession, celle-ci constituant le rapport juridique le plus simple du sujet. Mais il n’existe pas de possession avant que n’existe la famille, ou les rapports entre maîtres et esclaves, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Par contre, il serait juste de dire qu’il existe des familles, des communautés de tribus, qui ne sont encore qu’au stade de la possession, et non à celui de la propriété. Par rapport à la propriété, la catégorie la plus simple apparaît donc comme le rapport de communautés simples de familles ou de tribus. Dans la société parvenue à un stade supérieur, elle apparaît comme le rapport plus simple d’une organisation plus développée. Mais on présuppose toujours le substrat concret qui s’exprime par un rapport de possession. On peut se représenter un sauvage isolé qui possède. Mais la possession ne constitue pas alors un rapport juridique. Il n’est pas exact qu’historiquement la possession évolue jusqu’à la forme familiale. Elle suppose au contraire toujours l’existence de cette « catégorie juridique plus concrète ». Cependant il n’en demeurerait pas moins que les catégories simples sont l’expression de rapports dans lesquels le concret non encore développé a pu s’être réalisé sans avoir encore posé la relation ou le rapport plus complexe qui trouve son expression mentale dans la catégorie plus concrète ; tandis que le concret plus développé laisse subsister cette même catégorie comme un rapport subordonné. L’argent peut exister et a existé historiquement avant que n’existât le capital, que n’existassent les banques, que n’existât le travail salarié, etc. A cet égard, on peut donc dire que la catégorie plus simple peut exprimer des rapports dominants d’un tout moins développé ou, au contraire, des rapports subordonnés d’un tout plus développé qui existaient déjà historiquement avant que le tout ne se développât dans le sens qui trouve son expression dans une catégorie plus concrète. Dans cette mesure, la marche de la pensée abstraite, qui s’élève du plus simple au plus complexe, correspondrait au processus historique réel. D’autre part, on peut dire qu’il y a des formes de société très développées, mais qui historiquement manquent assez de maturité, dans lesquelles on trouve les formes les plus élevées de l’économie, comme par exemple la coopération, une division du travail développée, etc., sans qu’existe aucune sorte de monnaie, par exemple le Pérou. Chez les Slaves aussi, l’argent et l’échange qui le conditionne n’apparaissent pas ou peu à l’intérieur de chaque communauté, mais ils apparaissent à leurs frontières, dans leur trafic avec d’autres communautés. C’est d’ailleurs une erreur que de placer l’échange au centre des communautés, d’en faire l’élément qui les constitue à l’origine. Au début, il apparaît au contraire dans les relations des diverses communautés entre elles, bien plutôt que dans les relations des membres à l’intérieur d’une seule et même communauté. De plus, quoique l’argent apparaisse très tôt et joue un rôle multiple, il est dans l’antiquité, en tant qu’élément dominant, l’apanage de nations déterminées unilatéralement, de nations commerçantes. Et même dans l’antiquité la plus cultivée, chez les Grecs et les Romains, il n’atteint son complet développement, postulat de la société bourgeoise moderne, que dans la période de leur dissolution. Donc cette catégorie pourtant toute simple n’apparaît historiquement avec toute sa vigueur que dans les États les plus développés de la société. Elle ne se fraie nullement un chemin à travers tous les rapports économiques. Dans l’Empire romain, par exemple, à l’époque de son plus grand développement, l’impôt en nature et les prestations en nature demeurèrent le fondement. Le système monétaire à proprement parler n’y était complètement développé que dans l’armée. Il ne s’est jamais saisi non plus de la totalité du travail. Ainsi, bien qu’historiquement la catégorie la plus simple puisse avoir existé avant la plus concrète, elle peut appartenir dans son complet développement - en compréhension et en extension - précisément à une forme de société complexe, alors que la catégorie plus concrète se trouvait plus complètement développée dans une forme de société qui, elle, l’était moins. Le travail semble être une catégorie toute simple. L’idée du travail dans cette universalité - comme travail en général - est, elle aussi, des plus anciennes. Cependant, conçu du point de vue économique sous cette forme simple, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple. Le système monétaire, par exemple, place encore d’une façon tout à fait objective, comme une chose en dehors de soi, la richesse dans l’argent. Par rapport à ce point de vue, ce fut un grand progrès quand le système manufacturier ou commercial transposa la source de la richesse de l’objet à l’activité subjective le travail commercial et manufacturier -, tout en ne concevant encore cette activité elle-même que sous la forme limitée de productrice d’argent. En face de ce système, le système des physiocrates pose une forme déterminée du travail - l’agriculture - comme la forme de travail créatrice de richesse et pose l’objet lui-même non plus sous la forme déguisée de l’argent, mais comme produit en tant que tel, comme résultat général du travail. Ce produit, en raison du caractère limité de l’activité, reste encore un produit déterminé par la nature - produit de l’agriculture, produit de la terre par excellence. Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c’est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun. Avec la généralité abstraite de l’activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l’objet dans la détermination de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet. L’exemple d’Adam Smith, qui retombe lui-même de temps à autre dans le système des physiocrates, montre combien était difficile et important le passage à cette conception nouvelle. Il pourrait alors sembler que l’on eût par là simplement trouvé l’expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancienne qui s’établit - dans quelque forme de société que ce soit - entre les hommes considérés en tant que producteurs. C’est juste en un sens. Dans l’autre, non. L’indifférence à l’égard d’un genre déterminé de travail présuppose l’existence d’une totalité très développée de genres de travaux réels dont aucun n’est plus absolument prédominant. Ainsi, les abstractions les plus générales ne prennent somme toute naissance qu’avec le développement concret le plus riche, où un caractère apparaît comme commun à beaucoup, comme commun à tous. On cesse alors de pouvoir le penser sous une forme particulière seulement. D’autre part, cette abstraction du travail en général n’est pas seulement le résultat dans la pensée d’une totalité concrète de travaux. L’indifférence à l’égard de tel travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à l’autre et dans laquelle le genre précis de travail est pour eux fortuit, donc indifférent. Là le travail est devenu non seulement sur le plan des catégories, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général et a cessé, en tant que détermination, de ne faire qu’un avec les individus, sous quelque aspect particulier. Cet état de choses a atteint son plus haut degré de développement dans la forme d’existence la plus moderne des sociétés bourgeoises, aux États-Unis. C’est donc là seulement que l’abstraction de la catégorie « travail », « travail en général », travail « sans phrase », point de départ de l’économie moderne, devient vérité pratique. Ainsi l’abstraction la plus simple, que l’économie politique moderne place au premier rang et qui exprime un rapport très ancien et valable pour toutes les formes de société, n’apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que cette indifférence à l’égard d’une forme déterminée de travail, qui se présente aux États-Unis comme produit historique, apparaît chez les Russes par exemple comme une disposition naturelle. Mais, d’une part, quelle sacrée différence entre des barbares qui ont des dispositions naturelles à se laisser employer à tous les travaux et des civilisés qui s’y emploient eux-mêmes. Et, d’autre part, chez les Russes, à cette indifférence à l’égard d’un travail déterminé correspond dans la pratique leur assujettissement traditionnel à un travail bien déterminé, auquel ne peuvent les arracher que des influences extérieures. Cet exemple du travail montre d’une façon frappante que même les catégories les plus abstraites, bien que valables - précisément à cause de leur nature abstraite - pour toutes les époques, n’en sont pas moins sous la forme déterminée de cette abstraction même le produit de conditions historiques et ne restent pleinement valables que pour ces conditions et dans le cadre de celles-ci. La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d’en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s’est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se développant, ont pris toute leur signification, etc. L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d’une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l’économie bourgeoise nous donne la clef de l’économie antique, etc. Mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société celles de la société bourgeoise. On peut comprendre le tribut, la dîme, etc., quand on connaît la rente foncière. Mais il ne faut pas les identifier. Comme, de plus, la société bourgeoise n’est elle-même qu’une forme antithétique du développement historique, il est des rapports appartenant à des formes de société antérieures que l’on pourra ne rencontrer en elle que tout à fait étiolés, ou même travestis. Par exemple, la propriété communale. Si donc il est vrai que les catégories de l’économie bourgeoise possèdent une certaine vérité valable pour toutes les autres formes de société, cela ne peut être admis que cum grano, salis [avec un grain de sel]. Elles peuvent receler ces formes développées, étiolées, caricaturées, etc., mais toujours avec une différence essentielle. Ce que l’on appelle développement historique repose somme toute sur le fait que la dernière forme considère les formes passées comme des étapes menant à son propre degré de développement, et, comme elle est rarement capable, et ceci seulement dans des conditions bien déterminées, de faire sa propre critique - il n’est naturellement pas question ici des périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme des époques de décadence - elle les conçoit toujours sous un aspect unilatéral. La religion chrétienne n’a été capable d’aider à comprendre objectivement les mythologies antérieures qu’après avoir achevé jusqu’à un certain degré, pour ainsi dire [...] [virtuellement], sa propre critique. De même l’économie politique bourgeoise ne parvint à comprendre les sociétés féodales, antiques, orientales que du jour où eut commencé l’autocritique de la société bourgeoise. Pour autant que l’économie politique bourgeoise, créant une nouvelle mythologie, ne s’est pas purement et simplement identifiée au passé, sa critique des sociétés antérieures, en particulier de la société féodale, contre laquelle elle avait encore à lutter directement, a ressemblé à la critique du paganisme par le christianisme, ou encore à celle du catholicisme par le protestantisme. De même que dans toute science historique ou sociale en général, il ne faut jamais oublier, à propos de la marche des catégories économiques, que le sujet, ici la société bourgeoise moderne, est donné, aussi bien dans la réalité que dans le cerveau, que les catégories expriment donc des formes d’existence, des conditions d’existence déterminées, souvent de simples aspects particuliers de cette société déterminée, de ce sujet, et que par conséquent cette société ne commence nullement à exister, du point de vue scientifique aussi, à partir du moment seulement où il est question d’elle en tant que telle. »

Introduction à la critique de l’économie politique, Karl MARX

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