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L’extrême gauche Arthaud-LO et Poutou-NPA aux élections présidentielles : bilan d’une campagne électorale en France. Qu’est-ce que ’le camp des travailleurs’ ?

vendredi 2 juin 2017, par Robert Paris

Arthaud pour LO cherche à apparaitre comme une révolutionnaire en martelant l’argument : travailleurs, votez pour votre camp, votez pour défendre vos intérêts de classe. De même Poutou pour le NPA se présente comme un travailleur, anticapitaliste et cela devrait suffire pour convaincre les ouvriers qu’il est le défenseur naturel de leurs intérêts.

Or quels sont ces "intérêts" des travailleurs ? Mettre en avant cette expression comme si elle ne méritait aucune explication, c’est là la première imposture du slogan "le camp des travailleurs" de Arthaud . En effet si l’on est marxiste, le camp des travailleurs peut être entendu à deux niveaux : celui de la structure et celui de la superstructure.

Dans la structure économique de notre société capitaliste, la classe, le camp des prolétaires (travailleur est un terme ambigu qui englobe les petits patrons exploiteurs) existe bien objectivement, son existence étant déterminée par des rapports de productions bien réels et facilement visibles ; il n’y a pas de gros problème pour identifier une "classe", ou si l’on veut un "camp".

La superstructure (les courants politiques, les idéologies) est déterminée par la structure, puisque c’est l’existence matérielle qui détermine la conscience et non l’inverse, c’est le premier principe du matérialisme. Mais les relations entre la structure économique et les superstructures idéologiques sont dialectiques et non mécanistes. Cette phrase peut sembler obscure, mais mais elle ne fait que traduire l’obscurité, la difficulté qu’il y a à comprendre quelles sont les voies de l’émancipation pour les exploités. D’où la nécessité d’un socialisme qui soit scientifique et pas seulement l’expression de la "colère des travailleurs" :

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète, sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique

Marx : Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique,

Au niveau de la superstructure les idéologies qui émanent du "camp des travailleurs" existent donc mais ne sont pas du tout le reflet direct et unique du "camp", de la "classe" qu’on voit dans la structure.

C’est sur cette ambiguïté que joue Arthaud pour LO. Seuls des ouvriers ayant le niveau de conscience le plus bas peuvent voire comme "naturelle" la liste des intérêts qu’ils ont à défendre.

Soyons plus concrets. Notre première référence fondamentale à ce sujet est le Manifeste du Parti Communiste. La structure fondamentale de notre société capitaliste est identifiée par le titre du Chapitre 1 : Bourgeois et Prolétaires.

Un élément de la superstructure est décrit par le titre même de ce texte fondateur, qui ne fait pas référence à un "Parti des travailleurs", mais à un "Parti communiste". Il défend les intérêts des travailleurs mais dans une perspective communiste.

Dans le Manifeste la complexité de la superstructure fait l’objet des chapitres qui suivent le Chapitre 1. En particulier beaucoup de types de partis existent dans le camp des travailleurs. La plupart sont des partis bourgeois. Ils font l’objet du chapitre Littérature socialiste et communiste. Ce chapitre est en lui-même une condamnation de "l’anticapitalisme" choisit comme drapeau par le NPA, car justement tous les courants anticapitalistes qui ne sont pas communistes sont réactionnaires. A l’époque Marx et Engels énumèrent

  • Le socialisme réactionnaire
  • Le socialisme petit-bourgeois
  • Le socialisme allemand ou socialisme "vrai"
  • Le socialisme conservateur ou bourgeois
  • Le socialisme et le communisme critico-utopiques

Le camp des travailleurs est donc plein de drapeaux réactionnaires, plantés pas seulement par des théoriciens marginaux sans importance, mais par des courants soutenus par les travailleurs eux-même car comme disaient Marx et Engels : l’idéologie dominante dans le camp des travailleurs est celle de la classe dominante. En période non révolutionnaire les travailleurs identifient leurs intérêts à ceux de la classe dominante :

Est-il besoin d’une grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience change avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales, leur existence sociale ? Que démontre l’histoire des idées, si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante

Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste

En temps normal les prolétaires sont donc des défenseurs actifs ou passifs de l’ordre bourgeois, ils sont réformistes.

La CGT, la CFDT, FO sont des drapeaux réactionnaires dans le camp des travailleurs, N. Arthaud et P. Poutou ne les mentionnent pas ouvertement dans leur campagne, leur démarche n’est donc plus celle de Marx et Engels dans le Manifeste, ou de Lénine qui plus tard écrivit :

nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des "agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier" (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou "les commis ouvriers de la classe capitaliste" (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon.

Déterminer quels sont les intérêts des travailleurs dans la perspective communiste n’est d’ailleurs pas une question évidente. Il a fallu des décennies, des défaites sanglantes pour que les militants ouvriers le comprennent, y compris Marx, né en 1818 : à seulement plus de 50 ans il a pu éclaircir définitivement la question de l’Etat, grâce la l’expérience de la Commune de Paris (1871).

Ce sont dans les congrès des organisations des deux premières internationales que l’ont peut recueillir le fruit de ces avancées théoriques et pratiques concernant les "intérêts des travailleurs". Arthaud et Poutou martèlent "Smic à 1800 euros" et "interdiction des licenciements", ce qui leur donne de faux airs révolutionnaires. Même les congrès ouvriers réformistes dénotaient un niveau de conscience bien plus élevé.

Dans tout pays où le mouvement ouvrier a atteint un certain niveau de développement, le "camp des travailleurs" se divise en réformistes et révolutionnaires.

Citons un rapport des années 1880 qui résume comment ce processus eu lieu en France suite à la Commune de Paris. Nous avons mis en gras les "intérêts" qui peuvent sembler naturellement les leurs aux travailleurs, mais qui furent écartés par les révolutionnaires comme des illusions bourgeoises à combattre :

De 1876 à 1883, il s’est tenu en France six Congrès ouvriers nationaux, à Paris en 1876, à Lyon en 1878, à Marseille en 1879, au Havre en 1880, à Reims en 1881, à Roanne en 1882, et de nombreux Congrès régionaux.

Les deux premiers Congrès nationaux n’ont d’importance que comme manifestation du réveil de la classe ouvrière. Après les grands massacres de la réaction bourgeoise qui avaient fauché à Paris les représentants les plus énergiques du prolétariat ; après la longue et lourde réaction versaillaise, qui écréma la classe ouvrière et força ceux qui échappaient aux chassepots et au bagne, à se réfugier dans l’exil ou à ne plus se mêler du mouvement, cette première manifestation de la classe ouvrière ne pouvait se faire que sous une forme timide : c’était ceux qui n’avaient pas pris part à la lutte, ceux dont les idées socialistes n’était qu’un prolongement des idées radicales de la bourgeoisie, qui pouvaient seuls prendre la parole. Si ces deux Congrès sont importants, comme indiquant que, quoique saignée à blanc, la classe ouvrière reprenait ses forces, ils sont , insignifiants et mêmes réactionnaires quant aux idées émises. Ces deux Congrès ne furent en définitive que des Congrès de coopérateurs et de mutuellistes proudhoniens. On y discuta à perte de vue sur la coopération, sur le Crédit Mutuel, et l’on s’occupa à peine de ce qui intéressait réellement les travailleurs.

C’est du Congrès de Marseille que date le Parti ouvrier ; il ouvrit une nouvelle époque : pour la première fuis, le prolétariat français arbora l’étendard de la Révolution ouvrière.

Jusqu’ici les salariés n’avaient ambitionné que de marcher à la suite des chefs les plus avancés de la bourgeoisie ; mais à Marseille ils rompirent violemment avec toutes les traditions et toutes les habitudes du passé ; à Marseille, ainsi que l’avait fait l’Internationale, ils déclarèrent que les ouvriers ne devaient compter que sur eux-mêmes pour s’émanciper, qu’ils devaient se former en parti politique de classe et prendre pour but de la révolution l’expropriation de la classe capitaliste et la socialisation de tous les moyens de production ; et que, pour préparer cette révolution, ils devaient employer tous les moyens : — moyens légaux :- élections, propagande par la plume, par la parole, organisations ouvrières, grèves ; etc., moyen révolutionnaire : — la révolte à. main armée.

Tous les Congrès qui suivirent Marseille ne firent qu’étudier, développer, compléter et accentuer ces résolutions. Bien entendu qu’on ne peut compter dans la série des Congrès ouvriers nationaux, le Congrès de Saint-Etienne, qui ne fut qu’un Congrès de bourgeois et d’ouvriers radicaux. Après avoir calomnié d’une manière infâme ceux qui avaient été les plus fermes défenseurs du programme socialiste révolutionnaire affirmé à Marseille et formulé au Havre les Possibilistes de Saint-Etienne le déchirèrent et le remplacèrent par des considérants de l’Internationale qui n’avaient plus leur raison d’être, et ils les noyèrent dans un galimatias de phrases vieillottes et à double entente, pour permettre leurs tripotages électoraux. Même un tel programme leur parut une gêne ; dans leur congrès prétendu national de 1883, où la province ne figurait que par une demi-douzaine de délégués, ils le lâchèrent ainsi que le titre de Parti ouvrier.

Voilà donc les Possibilistes aussi libres que Gambetta quand il eut renié son programme de 1869. Maintenant qu’ils ont lâché toutes les résolutions des Congrès ouvriers, ils peuvent à leur aise trahir la cause ouvrière et la révolution. Et dire que c’était pour conquérir cette liberté de trahir qu’ils ont entrepris cette guerre de personnalités qui a divisé et affaibli la partie du prolétariat déjà organisée.

Rapport et Résolutions des Congrès Ouvriers, par Jean DORMOY, 1883

Des évolutions ultérieures amèneront à d’autres différenciations, mais aujourd’hui partout dans le monde un travailleur qui participe à une AG du "camp des travailleurs" sera confronté à des militants appartenant en gros à l’un des courants suivants

1) féodaux anti-bourgeois (défenseurs des castes, aristocrates appauvris)

2) petits-bourgeois "radicaux"

3) sociaux-démocrates

4) staliniens

5) centristes

6) authentiques marxistes-révolutionnaires

7) gauchistes, militants ouvriers anarchistes

Telle est la superstructure surplombant le "camp des travailleurs", Trotsky l’avait déjà décrite, complétant Lénine en ajoutant les staliniens comme danger mortel présent dans le "camp des travailleurs" .

Marx n’a pas découvert la théorie de la lutte des classes, il dit lui même que son apport est d’avoir compris que cette lutte de classe doit aboutir à la dictature du prolétariat, donc à un objectif avant tout politique. En se maintenant au niveau de la dénonciation de la misère économique du prolétariat, Arthaud et Poutou font disparaitre les objectifs politiques que les révolutionnaires peuvent dès aujourd’hui indiquer au prolétariat, par des slogans simples pour l’agitation, des exposés plus détaillés pour la propagande. Le discours de Arthaud et Poutou dans la campagne fait penser à ceux des "économistes" contre qui Lénine à polémiqué dès les début de son activité politique. Spontanément les prolétaires se limitent aux revendications économiques, non politiques. Spontanément, les prolétaires ont donc tendance à se grouper derrière des drapeaux bourgeois.

Parler d’un camp des travailleurs indifférencié comme l’ont fait Arthaud et Poutou dans la campagne, c’est donc souhaiter la bienvenue aux courants bourgeois du 1) au 5), alors que seuls les 6) et 7) sont d’authentiques courants prolétariens révolutionnaires. C’est faire dans le camp des travailleurs ce que Macron fait dans le "camp des bourgeois" : réunir toutes les tendances politique autour d’un drapeau bourgeois, pour un gouvernement d’union sacrée, tels ceux de Raymond Poincaré en 1914, Philippe Pétain en 1940.

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