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L’analyse de Bordiga de l’échec de la vague révolutionnaire

lundi 21 mai 2018, par Robert Paris

L’analyse de Bordiga de l’échec de la vague révolutionnaire dans son « Histoire de la gauche communiste » :

« La Première Guerre mondiale terminée en 1918 fut suivie par la terreur du verbe révolutionnaire qui fit trembler le monde bourgeois au cours des brûlantes années 1919-20.

Au cours des années 1914, 1915, 1916 et en partie en 1917, l’opinion publique formée alors comme aujourd’hui par la publicité des journaux, qui s’est enrichie depuis lors des derniers moyens de fabrication à faible coût de la Béotie populaire, ne s’arrêtait pas tant au fait que la philanthropique civilisation capitaliste ait généré un massacre général, que sur le fait que le spectre qui s’était levé en 1848 sur une civilisation et une culture aussi misérables - le socialisme révolutionnaire qui en avait confié la palingénésie à la classe des sans-patrie - ne se soit dégonflé lors des premières heures d’août 1914 dans le naufrage du conformisme chauvin.

À la fin de 17, l’incendie inattendu provenant de la traînée de poudre partie de l’Octobre de Petrograd et de Moscou, avait à nouveau réveillé le fantôme effrayant qui troublait les rêves des privilégiés, des conformistes et des possédants. Après une période de confusion des chefs politiques et des directeurs de journaux, dans leur effort pour comprendre la tragédie de l’histoire qui avait pour théâtre la Russie, et après les vaines tentatives d’explications plus niaises et difformes les unes que les autres, qui mesuraient dignement le degré d’intelligence et de sagesse de la classe dominante, une lumière aveuglante était apparue qui faisait grimper le pouls des conservateurs. Ils avaient peur qu’à la guerre générale entre Etats, qui avait fait son irrésistible apparition en éteignant la flamme de la lutte entre les classes, ne succède comme nouvelle phase historique non pas la paix entre tous les Etats, mais un nouvel l’incendie de guerre de classe, de guerre civile, qui s’étende de la Russie à l’Europe et plus.

Tous les événements de cette époque ardente contenaient cet avertissement, et la pratique séculaire de la falsification officielle des faits ne servait à rien. Les événements, incontestables autant qu’inéluctables, portaient en eux une force prophétique, flamme inextinguible de toute révolution en marche. Et pour la première fois dans l’histoire du genre humain, cette prédiction ne venait pas d’un prophète inspiré, mais de la doctrine complète et lumineuse d’un mouvement historique que les classes dirigeantes rêvaient avoir enterré pour toujours. La théorie du parti révolutionnaire, ardue, difficile et de haut niveau, était, à l’époque d’or où elle apparut, comme une lumière spontanée dans la tête des masses, c’est-à-dire dans celles qui ne savent pas, qui ne vont pas à l’école, qui ne sont pas cultivées, et, grâce à ces conditions favorables, ne sont pas empestés par les fumées d’une civilisation corrompue et en décomposition. Le mouvement communiste international atteint à cette période son sommet. Victoire dans la bataille insurrectionnelle en Russie contre toute la gamme des partis petits-bourgeois, adversaires classiques, et des partis sociaux-démocrates, traîtres classiques ; puis victoire militaire contre les bandes blanches contre-révolutionnaires d’abord soutenues par les Allemands - démolis par la superbe manœuvre de Brest-Litovsk – puis par les Alliés de l’Entente. Et, dans le même temps, réaffirmation haut et fort de la doctrine du parti prolétarien mondial, qui avait servi d’oxygène vital pour la formation du parti bolchevik, et que celui-ci avait revendiquée dans sa totalité sans faille contre les ignominies des révisionnistes et des patriotes lèche-bottes de 1914.

À cette époque et dans le monde entier, la sûreté de conviction de millions de prolétaires dans l’infaillibilité de notre boussole historique était immense ! Alors que la bourgeoisie avait vu se dissoudre ses idéaux imbéciles et errait en divaguant avec les divers sacristains à la Wilson sur la réorganisation de son monde, notre mépris était illuminé par la force de nos thèses qui s’opposait à son bagage d’idéologie politique délabrée, à sa philosophie dépassée par le marxisme, à sa science économique fausse et corrompue, à sa technologie de charlatans qui escroque le travail et la consommation et surtout à l’infâme hypocrisie de son pacifisme et de son philanthropisme puritain !

Les masses prolétariennes ignorantes regardaient avec dédain la science bourgeoise et ses faux intellectuels. Bien après cette période remarquable, mais en en tirant les précieuses leçons, nous avons pu revendiquer la thèse indiquant que la position la plus avancée de la connaissance de l’espèce est donnée par la théorie de la lutte sociale, comme l’a découvert le parti de classe révolutionnaire ; ceci constitue la première rencontre entre l’homme et la vérité. L’intuition que cette formulation du problème de la connaissance constituait la solution d’énigmes millénaires résolues depuis un siècle par le marxisme, faisait partie de notre activité de communistes du monde entier.

C’est le sens que l’on peut donner à l’expression de la théorie trouvant les masses, et à celle des masses faisant naître de leur lutte pratique la nouvelle théorie pour la première fois dans l’histoire - en opposition à la cour éhontée faite aujourd’hui aux masses non révolutionnaires, aux petits-bourgeois et aux petits patrons, aux philistins thésaurisant dans leur bas de laine et aux intellectuels prêts à obéir à leur maître pour une poignée d’avoine et d’honneurs.

En Russie, à la date où commence ce volume, la dernière phase de la guerre civile était en cours. Sous la direction politique et militaire inflexible de Lénine et de Trotsky, et avec la totale mobilisation d’un parti prêt aux derniers sacrifices, d’un prolétariat capable d’une totale abnégation, et des plus modestes ressources disponibles, il fallait non seulement repousser définitivement les orgueilleux corps d’expédition anglo-franco-nippons, mais aussi reconquérir l’Ukraine et libérer dans un mémorable assaut Petrograd, berceau de l’Octobre bolchevique.

C’est dans le feu de cette bataille épique que sont nées (novembre 1918) les pages cinglantes de « La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky », qu’est sorti l’appel des manifestes et des thèses programmatiques du congrès constitutif de l’Internationale communiste (mars 1919), et qu’ont jailli telles les étincelles de l’enclume les chapitres de « Terrorisme et communisme » (mai 1920).

Malgré les terribles revers en Allemagne et en Hongrie pendant un semestre au cours duquel on peut dire qu’il ne se passa pas une journée sans que les prolétaires ne se battent contre l’ennemi de classe, le puissant ferment social de l’après-guerre en Occident ne parvenait pas à s’apaiser. Les « vainqueurs » du conflit impérialiste n’en étaient pas immunisés ; en Italie, à la fois victorieuse et vaincue, les violentes agitations contre la vie chère ne s’étaient terminées que pour céder le pas à une année éclatante de luttes économiques, bien que celles-ci aient été mal dirigées - et même pas dirigées du tout ; en Angleterre, les grèves atteignaient des chiffres record et concernaient deux millions et demi d’ouvriers de l’industrie, provoquant la « perte » de 34 millions de journées de travail (et il ne s’agissait pas de grèves « articulées », « au compte-gouttes », « tournantes » !) ; aux Etats-Unis, se préparait le gigantesque incendie des grèves de l’industrie sidérurgique, fin janvier 1920, alors qu’en France, saignée aux quatre veines mais encore ivre de victoire, mûrissaient les conditions dans lesquelles éclatera en 1920 la grande grève des chemins de fer. Et n’en étaient pas non plus immunisés les gras pays « neutres »... participant impartialement (c’est-à-dire en vendant des armes aux deux blocs belligérants) au cynique banquet des massacres : l’Espagne en premier lieu, la Suisse elle-même et les Etats scandinaves en second.

Le prolétariat se battait avec une magnifique générosité et si, en Italie comme en France, le vieil appareil d’Etat démocratique démontrait sa capacité à affronter les heurts en mobilisant l’ensemble de ses instruments légaux d’attaque et de défense, et là où ceux-ci ne suffisaient pas, en en créant de nouveaux avec les épaves désorientées et rebelles des armées du temps de guerre, dans le principal théâtre des affrontements de classe, au centre de l’Europe et plus particulièrement en Allemagne, la bourgeoisie, incapable de dépasser la crise, avait dû confier l’abjecte besogne d’endiguer puis de massacrer les ouvriers à ces mêmes sociaux-démocrates qui les avaient entraînés à la boucherie en 1914, leur confiant le but de sauver une seconde fois le règne du capital, comme en janvier et en mars à Berlin, ou d’être des membres du pouvoir, comme dans les républiques soviétiques de Budapest et de Munich, toujours prêts à ouvrir les portes aux bandes terroristes blanches au moment décisif, ou aux légions de la Reichswehr reconstituée commandées centralement par Ebert et localement par Hoffmann.

Au premier semestre 1919, l’hémorragie a été épouvantable (nous pouvons aujourd’hui rétrospectivement en mesurer toute l’ampleur) ; celle-ci avait fauché la fleur de l’avant-garde révolutionnaire européenne, mais la violence du tremblement de terre qui avait secoué le sous-sol de la société bourgeoise était tel que de nouvelles couches du prolétariat se levaient toujours pour combler les terribles vides. Plus encore que l’holocauste, la véritable tragédie était que l’impitoyable leçon tardait à être apprise. « La volonté des masses travailleuses du monde entier mises directement en mouvement par le cours des événements est aujourd’hui infiniment plus révolutionnaire que sa conscience sur laquelle pèse encore les préjugés du parlementarisme et du socialisme des conciliateurs » écrivait Trotsky en mai 1920 ; trois années auparavant, se référant au terrible poids de cette inertie historique, Lénine avait dit qu’il serait infiniment plus difficile en Occident qu’en Russie de conquérir le pouvoir, alors qu’il serait incomparablement plus facile de le conserver grâce à l’équipement bien supérieur en forces productives. Ce n’était pas seulement la persistance des traditions démocratiques et ouvertement parlementaires (que l’on pense à la France et à son parti socialiste, noyé dans l’Union sacrée) qui freinaient le processus, dans un sens positif, d’acquisition du bilan de la guerre et de l’après-guerre, et qui pouvait permettre la fructification d’un réarmement théorique et pratique complet du mouvement ouvrier : c’était la cloison interposée entre volonté et conscience, entre élan instinctif des masses et constitution en parti révolutionnaire, par le centrisme, ennemi n°1 pour Lénine, en temps de guerre comme en temps de paix. « Après l’écroulement du social-patriotisme officiel, le facteur politique le plus important sur lequel repose l’équilibre de la société capitaliste est le kautskysme international », continuait Trotsky en évoquant mille déclarations analogues de Lénine et de l’Exécutif de l’Internationale communiste. La lutte contre les mensonges et les préjugés du socialisme des conservateurs, arrière-garde de la social-démocratie, gérante du pouvoir d’Etat et des interprètes bourgeois, serait-elle conduite véritablement à fond ? Pour la Gauche, la scène mondiale, particulièrement au centre de l’Europe, ne permettait pas d’être optimiste. Celle-ci, comme Lénine et les bolcheviks, avait trouvé comme principale cause des défaites sanglantes de Berlin, Munich et Budapest, « la lubie de l’unité prolétarienne » et « l’erreur d’avoir cru en la conversion à gauche des Majoritaires ». À ses yeux, l’aspect le plus grave de ces événements dramatiques sera toujours plus que le centrisme des Indépendants - en se refaisant une fausse virginité après avoir cessé de partager le pouvoir avec la droite social-démocrate, après l’avoir aidée à dépasser le grave écueil du passage de l’empire de Guillaume II à la république d’Ebert, et après avoir vidés les Conseils ouvriers de leur charge révolutionnaire et de leur poids réel en les institutionnalisant comme simples engrenages de la constitution de Weimar - non seulement revête une phraséologie extrémiste en acceptant la force (pourvu qu’elle ne soit pas... violente), la dictature (pourvu qu’elle soit... démocratique), la terreur (pourvu qu’elle ne soit pas... proclamée publiquement), l’internationalisme (pourvu qu’il se concilie... avec le « juste » respect des intérêts et des « particularités » nationales), mais de plus, de par le poids de son organisation capillaire, que les ouvriers le suivent, attirés confusément par une démonstration de force matérielle et une orthodoxie idéologique, et qu’il n’influe sur le jeune, fragile et effroyablement décimé parti communiste d’Allemagne, renforçant ainsi ses dirigeants traqués dans leur « peur respectueuse », dans leur vieux « complexe d’infériorité » face à la « grande maison commune » qui avait rendu aussi lent, difficile et tardif le détachement des Spartakistes de l’USPD comme cela avait déjà été le cas du SPD. Le parti allemand n’arrivait pas à sortir de l’isolement dans lequel l’histoire l’avait placé par force ; il rêvait de rapprochements avec ses faux cousins, même s’il le faisait de manière prudente et temporaire. Les premiers germes des désastreux « expédients tactiques » destinés à passer en contrebande dans l’Internationale des années suivantes commençaient à pousser. En Italie, la fascination pour l’« unité », exercée par un parti qui, ayant adhéré à l’Internationale, après avoir « sauvé l’honneur » pendant la guerre, pouvait se présenter face à Moscou et aux prolétaires avec l’apparence de « papiers en règle », d’un côté privait les masses en mouvement d’un guide politique sûr parce que homogène, et de l’autre retardait le processus de naissance d’un courant véritablement communiste. En Allemagne, la même vieille lubie servait aux Indépendants à paralyser de l’extérieur le parti de Liebknecht, de Luxembourg et de Jogisches. En France, c’était l’arme préférée des Longuet et compagnie, l’écran derrière lequel la SFIO tentait de changer de peau pour ne pas perdre ses vices parlementaires, démocratiques et réformistes. La « réaction » de l’abstentionnisme d’un côté, la plus grande rigidité dans les conditions d’admission de l’autre, pour empêcher que, à travers les mailles de conditions « élastiques », le réformisme « chassé par la porte ne rentre par la fenêtre », ainsi que la revendication d’un programme unique, obligatoire pour tous et non soumis aux discussions et aux votes, constituait pour la Gauche les commandements dictés par la confusion, le retard et les mille manœuvres au milieu desquelles se développait la maturation des conditions subjectives de l’assaut révolutionnaire - c’est-à-dire le parti. Elle se basait sur le bilan de longues batailles et de douloureuses expériences ici en Europe.

Il est certain que les bolcheviks ne perçurent pas toute la gravité de la situation ni l’urgence des avertissements que nous lancions - et qui, du reste, ne leur parvinrent que tardivement et incomplètement à travers le prisme et les canaux douteux de la correspondance légale et illégale ; il est certain qu’ils crurent bien plus facile qu’il ne le fut dans la réalité européenne de faire s’aligner sur la voie tranchante d’Octobre les partis, fragments de partis et masses prolétariennes d’Occident. Mais le point essentiel est que ce n’était pas d’eux mais de nous, communistes d’Occident, qu’aurait dû venir (et que ne vint pas, sinon par notre voix facilement submergée par le chœur des « grands » partis) l’alarme indiquant la nécessité d’une rectification de tir opportune. Elle ne vint tout spécialement pas d’Allemagne où les prolétaires avaient donné et donneront encore de splendides preuves d’abnégation et de dévouement, et de son parti, jeune mais trempé dans de dures expériences, parti dont tous espéraient qu’il tranche le nœud enserrant la Russie bolchevique et qu’il soit entraîné dans le tourbillon d’une révolution dont on sentait les ondes agiter la classe ouvrière de l’ensemble du monde capitaliste et, par ricochet, celle des pays coloniaux et semi-coloniaux au réveil impétueux. Ce sont eux, les bolcheviks, qui ont montré, à travers les leçons des faits d’un pays où le chevauchement de deux révolutions aurait théoriquement justifié une voie plus tortueuse et l’adoption d’un modèle « tactique » et stratégique moins « pur », ce que Lénine dans l’« Extrémisme » définit comme l’essentiel d’un « avenir proche inévitable valable pour tous », rétablissant ainsi les points cardinaux intégraux de la doctrine marxiste, et reconfirmant son indication d’une voie unique au pouvoir comme début de profondes transformations des structures économiques et sociales. Une voie unique parcourue par le parti communiste seul, liquidant ainsi toute illusion de voies « communes avec d’autres ».

Ceci constituait les traits généraux de la révolution prolétarienne confirmés par l’Octobre rouge. C’est de nous qu’aurait dû venir l’avertissement qu’il était vain et même contre productif d’extrapoler, en les appliquant à un Occident hautement capitaliste, et, dans cette mesure, particulièrement putride, les « conditions spéciales » et donc les ressources tactiques particulières de l’arsenal de bataille et de victoire d’Octobre, qui ne constituaient pas et ne pouvaient pas constituer l’enseignement universel et durable. Dans une situation comme celle de la Russie pré-révolutionnaire, où les institutions démocratiques étaient à peine naissantes et constituaient effectivement, pour la bourgeoisie montante elle-même, l’arène d’une lutte subversive, où les frontières entre les partis liés dans la lutte contre le tsarisme étaient encore ténues et oscillantes, où la « double révolution » couvant au sein d’un empire encore féodal mais déjà imprégné d’un capitalisme faisant irruption de l’extérieur, mettait en mouvement toutes les couches de la population et en modifiait de jour en jour les positions ; dans une telle situation, les bolcheviks avaient pu recourir à la souplesse, et suivant les circonstances, utiliser ou boycotter les institutions parlementaires, se rapprocher ou se détacher des mencheviks, et même des socialistes-révolutionnaires extrémistes, mettre en œuvre ou non des étapes « intermédiaires » sans même se brûler les ailes et perdre la boussole indiquant une direction longuement mûrie par le travail de restauration de la doctrine marxiste, auquel Lénine avait dédié le meilleur de ses stupéfiantes énergies. Il leur avait été possible de détruire d’eux-mêmes les « ponts » ainsi construits et d’émerger enfin seul à la barre de la dictature prolétarienne et communiste, épuisant en quelques mois toutes les chances de combinaisons et de manœuvres, et liquidant peu après le dernier lien avec le passé - la collaboration avec les socialistes-révolutionnaires de gauche (et cependant, combien pèsera sur le sort de la révolution victorieuse jusqu’en 1922 l’héritage de ce parti !). Même ainsi, l’agilité tactique et le « réalisme » dévergondé des solutions contingentes n’aurait été que l’aspect secondaire de leur lutte.

Etait-il objectivement concevable de transposer ce schéma à l’Occident où les frontières entre les classes et les partis qui les représentaient de mille nuances différentes étaient désormais rigides et définitives, où l’état démocratique avait un siècle d’expérience dans l’alternance de l’utilisation du gant de velours et de la main de fer, où l’infection parlementaire avait eu le temps de compléter son œuvre dévastatrice dans les organisations ouvrières, et où les grands succès « pratiques », où les « conquêtes » économiques avaient relégué au grenier - tout en les conservant avec une complaisante supériorité - les armes de la théorie qu’on avait laissé se rouiller au nom de l’« action » ? Notre réponse est négative et - non par un stupide désir de « pureté » (qui, si nous l’avions jamais eu, aurait été placé sur un tout autre terrain) ni par manie de « logique abstraite » comme nous le reprochèrent ceux qui s’étaient spécialisés dans l’absence de toute logique et plus encore de toute dialectique, les sacrifiant au culte du « fait » ou, pour le dire comme Bernstein, du mouvement dans quelque direction qu’il advienne, mais par la saine exigence d’une efficacité pratique et d’une stabilité et d’une continuité organisative - nous nous battîmes contre l’adhésion trop facile de groupes, d’ailes et de partis entiers au sein de l’Internationale, basée sur l’illusion généreuse de pouvoir les discipliner grâce à un effort de volonté surhumain ; nous nous battîmes contre les manœuvres équivoques et les mots d’ordre mal définis, susceptibles il est vrai de nous gagner quelques militants occasionnels, mais sûrement destinées à nous aliéner les vrais militants et à désorienter les masses si célébrées et si courtisées ; nous nous sommes battus pour une sélection bien plus radicale, sévère au point d’en être douloureuse. Ce fut une voie longue et difficile (et, sous l’étreinte de l’assaut convergent des ennemis internes et externes, les bolcheviks eurent l’illusion qu’il existait une voie plus rapide ou plus facile) mais ce n’était pas à nous de la choisir : c’était à l’histoire de l’imposer. Ou nous la suivions avec courage, ou bien tout à la longue serait perdu - et ce fut le cas - : la vision théorique, l’objectif final, la tactique correspondante, et l’organisation qui est saine et disciplinée, si le programme est sain et invariable et si le chemin est connu de tous.

Ce fut le sens de notre bataille de 1919-1920 pour l’abstentionnisme et pour l’apposition de « barrières insurmontables » contre les opportunistes. Ce fut aussi le sens quelques années plus tard de notre bataille pour une méthode bien délimitée, et si possible codifiée en normes obligatoires d’action pratique, à même de nous assurer le maximum d’influence dans les rangs prolétariens compatible avec la situation objective, sauvegardant en même temps la rigoureuse continuité des positions programmatiques et de l’organisation du mouvement. Ce fut le sens de notre bataille suivante contre le front unique politique avec des fractions socialistes notoirement et définitivement passées à l’ennemi ; contre le mot d’ordre désorientant du gouvernement ouvrier et du gouvernement ouvrier et paysan, contre une bolchevisation qui préludait - sous l’absurde prétention que la discipline puisse s’instaurer à coups de mesures administratives et non à travers la clarté et la droiture des directives et des positions pratiques - au triste règne « monolithique » du knout stalinien. Ce fut le sens de notre cri d’alarme contre une conception du parcours historique à venir, et de la tactique qui en dépendait, qui ne soit pas rectiligne mais tortueuse, et qui finisse par indiquer une voie menant à la victoire révolutionnaire, dans les pays capitalistes mûrs d’Europe, au bout d’une série d’étapes équivoques, dont l’histoire a depuis démontré qu’elles ne constituaient pas un avantage pour la classe révolutionnaire, et que leur vain manœuvrisme stérile ajoutait aux maux d’une révolution manquée celui de la destruction totale de l’organisation révolutionnaire de classe, du parti communiste.

Nous n’avons jamais prétendu que notre solution, telle que nous l’avons condensée dans les Thèses de Rome et de Lyon, soit l’unique vérité, point par point ; nous pensions qu’il était urgent de mettre à l’ordre du jour le problème d’une position tactique cohérente et juste pour les pays de capitalisme mûr, et que les sections le plus en contact avec les dures réalités de l’impérialisme devaient fournir un apport franc et acharné restituant ainsi aux Bolcheviks au moins une part des immenses services qu’ils avaient rendus à la cause du mouvement communiste mondial

Nous ne fûmes pas écoutés ; et l’Internationale, que tant de néophytes de la dernière heure, conquis sur leur chemin de Damas par la mode des soviets, accusaient tous les deux mois de manipuler « à la russe » les partis à peine constitués (et trop hâtivement, sinon inconsidérément), partis qui s’étaient accrus de la mauvais manière à travers des fusions vouées à des dissolutions immédiates aux effets dévastateurs sur ses membres, commença au contraire à subir une pression de forces immatures dans le sens inverse à celui attendu, c’est-à-dire dans celui du « socialisme des conciliateurs ». Ce fut le début - que nous avions prévu et dénoncé - de l’écroulement.

Les différends qui ne faisaient alors qu’affleurer, puis qui s’approfondirent jusqu’à des divergences irrévocables, se réglèrent par des positions de principe opposées sur l’ensemble des points de la méthode dialectique marxiste.

On disait alors qu’un parti solide, coulé suivant un certain modèle, porté à ébullition par les prédications emphatiques « léninistes » et « bolcheviques », pouvait sans crainte expliquer toutes les tactiques, oser toutes les manœuvres, et au moment où on le désirait, se retrouver inchangé sur les positions révolutionnaires, capable de lutter pour les conquêtes suprêmes. Il aurait suffi de volonté, d’énergie et d’héroïsme révolutionnaire, (et c’est nous qui fûmes accusés de volontarisme, d’héroïsme et du reste) pour sortir sans la moindre blessure des Parlements bourgeois et de ses manœuvres de couloir, de la fréquentation des réformistes, des pacifistes et des petits-bourgeois, ainsi que de faire avec eux des manifestations, des agitations et des combinaisons politiques, et même électorales. Il aurait suffi que nos partis reviennent sur le fil tranchant de la rigueur révolutionnaire pour que les masses les suivent sur le terrain de l’insurrection et qu’ainsi les partis opportunistes soient réduits au silence.

Nous répondîmes dans d’innombrables réunions internationales et dans notre presse quotidienne que le parti est lui aussi un produit de la situation historique et des évènements sociaux ; que sa propre action l’influence et le déforme ; et que c’est ainsi que se renverse la praxis, en conservant une volonté et une science programmatique constante, avec une seule condition : qu’à tout moment, sans la moindre parenthèse ni la moindre éclipse, celui-ci défende la rigoureuse intégrité de sa théorie, qui n’est pas enfermée dans des archives secrètes mais se défend grâce à l’attitude et au comportement visible de tous, à la continuité jalouse de son organisation, interdisant ainsi de le confondre avec tout autre groupement, et surtout avec ses prétendus « cousins ».

En confrontant la théorie avec les faits qui advinrent pendant cette période bouillonnante, nous pouvons dire que le troc des principes et l’effacement des frontières donnèrent les effets opposés : c’est-à-dire dans un premier temps la prévalence des partis opportunistes et la baisse d’influence du parti parmi les masses ; et dans un second, la dégénérescence du parti lui-même au niveau des partis opportunistes et contre-révolutionnaires. Le problème se pose aujourd’hui de manière concrète et expérimentale. À qui l’histoire a-t-elle donné raison ?

On a parlé de notre impatience et de notre optimisme sur la proximité de la révolution. Nous avons discuté à de nombreuses reprises sur le fait que ceci ait constitué ou non des erreurs ; mais ce que nous avons en fait dit c’était que le parti n’avait aucune raison d’imaginer des expédients pour l’unique raison que la révolution semblait s’éloigner. Les textes que nous publions montrent que jusqu’à la fin de 1920 ce ne fut pas nous qui déclarâmes l’assurance de la victoire de la vague révolutionnaire d’après-guerre. Nous nous préoccupions, certainement, du fait historique, que nous avions jugé inéluctable parmi les premiers, qu’entre 1914 et 1918 la révolution avait manqué un grand rendez-vous avec l’histoire, de la même manière que Marx l’avait indiqué pour 1848 ; et qu’ainsi la classe prolétarienne noyée avec la majorité de ses partis dans le nationalisme avait perdu la partie - une catastrophe longue à réparer. Mais nous nous sommes surtout préoccupés du fait que, loin de gagner par un tel revers de nouvelles expériences et des forces pour le futur, nous perdions au contraire la vigueur du parti révolutionnaire et de sa méthode.

Il est toujours facile de trouver de nouvelles forces révolutionnaires quand la révolution avance. Le problème est de ne pas les perdre, et ceci moins quantitativement que qualitativement, lorsque la révolution s’éloigne. C’est ce que peut éviter la volonté d’un parti et ce que ne peut absolument pas faire, pour nous marxistes, le renversement des forces historiques dont il est constitué.

C’est ce que nous avons alors essayé de sauver. Mais c’est aussi ce qui, honteusement, fut perdu (et qui ne pourra pas être retrouvé avant longtemps).

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Il ne s’agit pas pour nous, dans cette reconstruction des faits comme dans tout autre, de porter des accusations ou de vanter les mérites des vivants ou des morts (méthode idiote due pour une bonne part aux effets du défaitisme qui s’abattit sur la révolution), mais de préparer, avec les leçons du passé et surtout - comme il convient à tout marxiste - avec celles de la contre-révolution, les forces d’un avenir moins décevant. L’historiographie est pour nous aussi une arme de combat : elle est le « pont au-dessus du temps » qui seul peut donner aux générations successives le fil qui permette de ne pas perdre le chemin et de transformer les défaites en victoires.

L’histoire, comme nous avons l’intention de le développer, n’a pas pour but de remettre des médailles stupides, mais de tirer les leçons de la dynamique des luttes prolétariennes, faite de hauts et de bas, et nous le disons une bonne fois pour toutes avant de reprendre cette histoire au point où nous l’avions laissée, de mettre en rapport les ardents débats d’il y a cinquante ans et l’infecte situation d’aujourd’hui.

Les textes reproduits ne sont pas signés et ne comportent pas de point de vue personnel, ils n’ont de valeur que par leur argumentation prévoyant les futurs immédiats et lointains, et que nous pouvons aujourd’hui confronter aux événements advenus.

Ce n’est qu’en jetant ce pont à travers le temps que nous pouvons faire un travail révolutionnaire. Si ce n’avait pas été possible, rien ne le serait plus ; mais il sera facile de prouver, même si ce n’est qu’à l’échelle de la Gauche communiste « italienne », qu’un tel cycle s’est conclu.

Les petites et grandes charognes de l’histoire se réjouissent trop vite si elles espèrent prouver que seule leur méthode, celle de décider au jour le jour selon le sens du vent, est réalisable ; c’est à de telles méthodes qu’elles abaissent la politique, qu’elles subordonnent toute cohérence et tout respect du parti, qui se réduit alors à une structure en caoutchouc à laquelle on peut donner toute forme et tout usage, jusqu’à ce résultat suprême de la technologie bourgeoise dominante : faire de l’argent.

Notre analyse de l’échec de la vague révolutionnaire en Europe :

La révolution russe de 1917 et la vague révolutionnaire en Europe

Pourquoi la vague révolutionnaire de 1917-1920 en Europe a échoué ?

L’échec de la révolution en Pologne et Hongrie

L’échec de la révolution en Allemagne

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