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Comment Léon Trotsky combattait la bureaucratisation du parti bolchevik russe en 1923

jeudi 6 juin 2019, par Robert Paris

Comment Léon Trotsky combattait la bureaucratisation du parti bolchevik russe en 1923

Article de Trotsky dans La Pravda :

« À propos du mode de vie des communistes

« On parle beaucoup aujourd’hui du mode de vie des membres du parti. Il n’y a pas de fumée sans feu. À l’intérieur du parti, il se produit des glissements imperceptibles qui peuvent au bout du compte ôter au parti cette cohésion, cette unité, cet esprit de discipline grâce auxquels il a vaincu et grâce auxquels sans aucun doute il vaincra encore. A la base de ces glissements, on trouve :

1) une réaction physiologique à la fatigue et à l’épuisement, 
2) comparativement au passé, à la période d’avant la NEP, des contacts plus fréquents (dans la vie quotidienne) entre les membres du parti et les éléments petits bourgeois, purs produits de la NEP, 
 3) une inégalité matérielle à l’intérieur du parti (une relativement grande aisance des uns et une gêne relative ou totale des autres).

Imaginons un communiste « moyen » — un ouvrier ou un membre de l’intelligentsia —, travailleur obstiné et qui en a vu de toutes les couleurs. Avant la NEP, il travaillait dans les conditions suivantes : il allait de ville en ville, il était totalement coupé de sa famille, recevait une demi-livre de pain par jour, prenait ses repas à la S.C.R. ou dans un foyer de travailleurs. La situation était tendue. il fallait travailler au front, on organisait des campagnes de choc, il y avait des soulèvements, etc. Dans ces conditions, ses liens avec sa femme et ses enfants, s’il en avait jamais eu, s’affaiblirent. En tant que membre du parti, il vivait plus des intérêts du parti que des siens propres. Le parti l’avalait littéralement. Dans les conditions de la NEP et d’une vie « pacifique », nous devons constater chez le communiste moyen une prédominance des intérêts personnels et familiaux sur les intérêts du parti. Cette réaction physiologique de personnes qui, pendant longtemps, n’ont pas connu les « plaisirs » de la vie, qui, durant trois ou quatre ans, ont eu froid, n’ont pas pu manger à leur faim dans de la vaisselle propre, a joué un rôle énorme dans le déplacement des intérêts. Il est naturel qu’à cette époque de transition que représente la NEP, les centres d’intérêt se soient déplacés sur l’organisation de la vie personnelle. Le danger que nous n’avions pas envisagé en 1921 et en 1922 était que cette situation du communiste, qui résultait d’une réaction physiologique pour beaucoup de membres du parti, se renforçât et que, par inertie, parce qu’il n’y avait pas de véritable militantisme, la famille, le confort domestique qu’il avait retrouvé ou qu’il voulait connaître, ne l’accaparassent complètement. Les contacts avec le parti diminuaient, tandis que dans cette conquête du bien-être, aussi bien dans la famille qu’en dehors, les rapports avec les petits-bourgeois augmentaient. Nous ne serions pas marxistes si nous ne reconnaissions pas l’influence de ce milieu petit-bourgeois ou bourgeois dans lequel le communiste évolue douze à seize heures par jour. Les problèmes du logement, de la nourriture, de l’habillement, de la santé de la femme et des enfants — tout cela prit peu à peu le pas sur les problèmes de la vie politique du parti. Bien plus, ces questions plaçaient parfois le communiste dans une situation contradictoire entre le parti et sa famille. A un moment donné, il remarquait avec étonnement que pour résoudre des problèmes quotidiens, pour choisir un travail, pour utiliser ses loisirs ce n’était pas les intérêts du parti qui le guidaient, mais des intérêts d’un tout autre ordre. Cette dégradation peut encore augmenter si le communiste prend l’habitude de placer ses propres intérêts, les intérêts de sa famille, avant ceux de la collectivité. La qualité prend le pas sur la quantité. Elle tombe facilement sous l’influence des spécialistes et des nepmen. La soif d’acquérir des biens matériels nombreux, le besoin de sensations « fortes » s’emparent de l’individu. Ce qui aboutit à divers procès, à l’affaire d’Orekhovo-Zouïevski, à l’affaire d’Arkhangelskoïe, etc. Tel est, en gros, le mécanisme de la démoralisation partielle ou totale d’un grand nombre de communistes moyens. Pour compléter le tableau, il faut ajouter que les membres du parti plus ou moins aisés ne sont pas non plus à l’abri de cette dégradation. Cent cinquante roubles, une automobile, une maison de campagne peuvent, à long terme, sous l’influence d’un environnement petit-bourgeois de « bon aloi », transformer les membres du parti de deux façons différentes : 1) ils deviennent des bureaucrates qui tiennent à leur place (essayez maintenant d’envoyer cette couche de travailleurs à l’usine, dans un district, dans une circonscription, là où l’on a besoin du parti, et vous verrez que 30 ou 40 % d’entre eux seulement sont motivés par les intérêts du parti ; 2) ils deviennent des hommes de la NEP grâce l’accumulation d’un certain nombre de biens qu’ils feront fructifier, oubliant alors leurs liens avec le parti, ou bien, si ces liens existent ils utiliseront leur situation au parti dans un but intéressé. Des centaines de procès intentés par les tribunaux du peuple ou par la cour suprême peuvent servir ici d’illustration (comme par exemple l’actuel procès du président du tribunal de Stavropol). Par ailleurs, certaines membres du parti (principalement des administrateurs) qui travaillent dans un environnement ultra-bourgeois, outre la dégradation morale qui les menace, ne sont pas assurés contre une dégénérescence idéologique « en faveur » du capitalisme. Il y a dans le parti une masse énorme de jeunes, pleins de santé, qui se sont trouvés dans le feu de la révolution en 1918-1920, qui, durant la période des troubles révolutionnaires, ont rompu avec leur famille, qui se sont battus au front avec enthousiasme etc. « Jeunes vieillards » physiquement épuisés (à vingt-cinq ans, ils ont souvent des cheveux blancs), ils se sont pressés à la porte des écoles supérieures ou se sont mis au travail. Chez eux, la démoralisation est moins grande. Mais il faut analyser les causes qui peuvent entraîner et qui entraînent un phénomène imperceptible de dégénérescence et de dégradation parmi ces éléments, les meilleurs du parti. Parmi eux, le principal problème, c’est le problème sexuel. Ces camarades sont d’autant plus désavantagés par rapport au reste des étudiants non communistes ou des étudiants recrutés actuellement au komsomol qu’ils entrent dans une école supérieure à vingt-cinq, vingt-huit ans seulement. Ils ne peuvent pas résoudre tous les problèmes en misant sur leur nature, comme le font les komsomols de dix-huit ans. La difficulté d’allier un travail universitaire avec une vie de famille dans des conditions matérielles pénibles les accule dans une impasse. Pour résoudre leur problème sexuel, ils utilisent des « moyens » qui peuvent être source de dégradation morale et physique. Tout le monde les connaît : 1) rapports avec des prostituées 2) avortement, etc. 3) continence, refoulement du désir sexuel, lutte contre le « moi » physiologique ; 4) procréation. Rares sont ceux qui empruntent la dernière solution. Vu les conditions matérielles extrêmement difficiles, elle n’est pas moins pénible que les autres et oblige souvent à abandonner tout travail universitaire. Il n’y a pas d’issue, et l’étudiant communiste se débat comme un pauvre diable, luttant contre lui-même, refoulant ses désirs, abandonnant son travail universitaire pour gagner un « morceau » de pain pour sa famille. Ou bien alors, il se mutile, pactise avec la conscience communiste (il a des rapports avec des prostituées). Imaginez une situation semblable qui dure quatre ou cinq ans. Beaucoup se cassent les dents contre le « granit de la science ». Il nous semble que la seule issue réside dans une réorganisation radicale de la vie du communiste sur des bases collectivistes. Ce problème a été plus d’une fois soulevé dans la « Pravda », (voir l’article de Préobrajenski, etc.). Et nous sommes obligés d’y revenir. Les communistes pourraient mieux mettre leur salaire à profit, en tirer de plus grands avantages s’ils l’utilisaient collectivement. En mettant leur salaire dans une caisse commune, les communistes des différents arrondissements et des différents quartiers pourront enfin réaliser le slogan oublié : « Au diable la soupière et les langes ! » Des expériences de ce type ont lieu çà et là, mais elles n’ont pas encore touché les plus larges couches du parti. Et c’est précisément la masse des étudiants moyens qui est la moins bien pourvue. Ces collectivités sont les embryons de la communauté communiste. La masse des sans-parti se ralliera bientôt à elles, et ainsi s’ouvrira l’horizon d’un mode de vie communiste. Ainsi disparaîtront les causes de la dégénérescence :

1) On verra disparaître l’inégalité entre les membres du parti dont les conséquences ont été analysées plus haut (dégénérescence des uns par suite d’un trop grand bien-être, dégénérescence des autres par suite d’une gêne relative ou totale). 2) Les contacts entre les communistes et la masse seront plus étroits, et le communiste, sera délivré du souci de la cuisine, du lavage, etc. 
3) Dans ces collectivités, il sera possible de passer à la contre-attaque et de faire, de la propagande dans la famille du communiste, auprès de sa femme, etc., car la mentalité réactionnaire d’une femme sans parti trouve ses racines dans la cuisine et dans le lavage. 4) Le problème sexuel sera en grande partie résolu. En faisant des dépenses collectives, il sera possible de créer des crèches, des jardins d’enfants. En tout cas, la procréation sera un moyen plus utilisé pour résoudre le problème sexuel.

On ne peut pas dire qu’il s’agit là d’un problème nouveau. Mais c’est précisément la raison pour laquelle on se heurte à de graves problèmes d’ordre psychologique. Chacun a conservé les habitudes des sociétés de consommateurs d’avant la NEP. Quand on parle des collectivités de communistes, beaucoup se souviennent de l’illustre « shrapnel ». On allègue en outre que « l’habitude vous est donnée d’En Haut ». Mais il faut s’attendre à ce que les femmes sans parti soient la principale source de résistance à l’organisation des collectivités. Cependant, tôt ou tard, et malgré tous les obstacles, la vie nous obligera à faire un pas dans ce sens.

Mais en attendant, c’est la jeunesse qui est la plus sensible et qui souffre le plus de la situation actuelle, c’est elle qui va de l’avant sur la voie de l’expérimentation. Assez parlé, des actes. Commençons par organiser des collectivités volontaires du mode de vie. »

« Questions du mode de vie », Léon Trotsky :

La puissante unité sociale que représente le prolétariat apparaît dans toute son ampleur aux époques de lutte révolutionnaire intense. Mais à l’intérieur de cette unité, nous remarquons en même temps une incroyable diversité, et même une grande hétérogénéité. Du berger obscur et inculte au machiniste hautement spécialisé s’échelonne toute une variété de qualifications, de niveaux culturels, d’habitudes de vie. Enfin chaque couche sociale, chaque atelier d’entreprise, chaque groupe est constitué d’individus d’âge et de caractère différents, au passé diversifié. Si cette diversité n’existait pas, le travail du parti communiste dans le domaine de l’éducation et de l’unification du prolétariat serait tout simple. Mais au contraire, l’exemple de l’Europe nous prouve combien ce travail est en réalité difficile. On peut dire que plus l’histoire d’un pays, et donc l’histoire de la classe ouvrière elle-même, est riche, plus on y trouve de souvenirs, de traditions, d’habitudes, plus les groupements sociaux y sont anciens, plus il est difficile de réaliser l’unité de la classe ouvrière. Notre prolétariat n’a presque pas d’histoire ni de traditions. Cela a sans aucun doute facilité sa préparation à la Révolution d’octobre. Mais cela rend par contre plus difficile sa construction après Octobre. Notre ouvrier (à l’exclusion de la couche supérieure) ignore jusqu’aux habitudes culturelles les plus élémentaires (il ne connaît par exemple ni la propreté, ni l’exactitude, il ne sait ni lire ni écrire, etc.). L’ouvrier européen a peu à peu acquis ces habitudes dans le cadre du régime bourgeois : c’est pourquoi, — on le voit dans les couches supérieures —, il est si fortement attaché à ce régime, avec sa démocratie, sa liberté de presse et autres biens du même genre. Chez nous, un régime bourgeois tardif n’a presque rien donné à l’ouvrier : c’est bien pour cela qu’en Russie, le prolétariat a pu rompre et renverser plus facilement la bourgeoisie. Mais c’est aussi pour la même raison que notre prolétariat, dans sa majorité, est obligé d’acquérir aujourd’hui, c’est-à-dire dans le cadre d’un gouvernement socialiste ouvrier, les habitudes culturelles les plus simples. L’histoire ne donne rien gratuitement : si elle fait un rabais sur une chose, sur la politique, elle le récupère ailleurs, sur la culture. Plus il a été facile (relativement s’entend) au prolétariat russe de faire la révolution, plus il lui sera difficile de réaliser la construction socialiste. Mais par contre l’armature de notre nouvelle société, forgée par la révolution et caractérisée par les quatre éléments fondamentaux cités au début de ce chapitre, donne un caractère objectivement socialiste à tous les efforts conscients et rationnels dans le domaine de l’économie et de la culture. Dans le régime bourgeois, l’ouvrier, sans le vouloir et sans même le savoir, enrichissait la bourgeoisie et il l’enrichissait d’autant plus qu’il travaillait mieux. Dans l’État soviétique l’ouvrier consciencieux, même sans y penser ni s’en préoccuper (s’il est sans parti et apolitique), accomplit un travail socialiste, augmente les moyens de la classe ouvrière. C’est là précisément tout le sens de la Révolution d’octobre, que la N.E.P. n’a en rien modifié.

Il y a énormément d’ouvriers sans parti profondément dévoués à la production, à la technique, à la machine. Il faut parler avec réserve de leur « apolitisme », c’est-à-dire de leur absence d’intérêt pour la politique. Aux moments difficiles et importants de la révolution, ils se sont trouvés à nos côtés. Dans leur grande majorité, Octobre ne les a pas effrayés, ils n’ont ni déserté, ni trahi. Lors de la guerre civile, nombre d’entre eux étaient au front, les autres travaillaient pour équiper l’armée, puis ils sont revenus à un travail pacifique. On les dit apolitiques, et ce n’est pas sans fondement, parce qu’ils placent leur travail ou leur intérêt familial plus haut que l’intérêt politique, du moins pendant les périodes « calmes ». Chacun d’entre eux veut devenir un bon ouvrier, se perfectionner, s’élever à un niveau supérieur, tant pour améliore la situation de sa famille qu’en raison d’un amour-propre professionnel légitime. Chacun d’entre eux, l’avons déjà dit, accomplit un travail socialiste, même s’il ne se l’est pas fixé comme but. Mais ce qui nous intéresse, nous, le parti communiste, c’est que ces ouvriers-producteurs aient conscience du lien existant entre leur production quotidienne particulière et les buts de la construction socialiste dans son ensemble. Les intérêts du socialisme seront ainsi mieux garantis, et ces producteurs individuels en retireront une satisfaction morale beaucoup plus grande.

Mais comment y parvenir ? Il est difficile d’entretenir ce type d’ouvrier sur des questions de politique pure. Il a déjà entendu tous les discours. Il n’est pas attiré par le parti. Sa pensée ne s’éveille que lorsqu’il est auprès de sa machine, et pour le moment, ce qui ne le satisfait pas, c’est l’ordre qui existe dans l’atelier, dans l’usine, dans le trust. Ces ouvriers tentent d’aller aussi loin que possible dans leur réflexion ; ils sont souvent réservés ; on voit sortir de leurs rangs des inventeurs autodidactes. Ce n’est pas de politique qu’il faut leur parier, du moins ce n’est pas cela qui les passionnera au premier abord, mais par contre, on peut et on doit leur parler de production et de technique.

L’un des participants à la réunion des agitateurs moscovites, le camarade Koltsov (du quartier de Krasnaïa Presnia) souligna le manque énorme de manuels, de livres d’étude, d’ouvrages consacrés à des spécialités techniques ou à d’autres métiers particuliers. Les vieux livres sont épuisés ; certains d’entre eux ont d’ailleurs vieilli au plan technique, tandis qu’au plan politique ils sont généralement imprégnés d’un esprit capitaliste servile. Quant aux nouveaux manuels, il en existe un ou deux au maximum ; il est difficile de se les procurer car ils sont édités à des moments différents par des maisons ou des services divers, en dehors de tout plan général. Ils ne sont pas toujours valables techniquement : ils sont souvent trop théoriques, académiques ; tandis que politiquement, ils sont généralement dépourvus de toute marque, n’étant au fond qu’une traduction d’ouvrages étrangers. Nous avons besoin d’une série de nouveaux manuels de poche : pour le serrurier soviétique, pour le tourneur soviétique, pour l’électricien soviétique, etc. Ces manuels doivent être adaptés à notre technique et à notre économie actuelles, ils doivent tenir compte de notre pauvreté ainsi que de nos immenses possibilités, ils doivent viser à développer dans notre industrie des procédés et des habitudes nouveaux beaucoup plus rationnels. Ils doivent, dans une plus ou moins large mesure, dégager les perspectives socialistes du point de vue des nécessités et des intérêts de la technique même (c’est ici que se placent les problèmes de normalisation, d’électrification, d’économie planifiée). Dans de tels ouvrages, les idées et les conclusions socialistes doivent s’intégrer à la théorie pratique de tel ou tel secteur d’activité. Elles ne doivent en aucune façon être une agitation superflue et importune. En ce qui concerne ces éditions, la demande est énorme. Elle découle d’un besoin en ouvriers qualifiés et du désir, chez les ouvriers eux-mêmes, d’élever leur qualification. Cette demande est accentuée par la baisse de la productivité enregistrée au cours des guerres civile et impérialiste. Nous avons ici une tâche extrêmement importante et utile à accomplir.

Il ne faut bien sûr pas ignorer combien il est difficile d’écrire ces manuels. Les ouvriers, même hautement qualifiés, ne savent pas écrire des livres. Les écrivains spécialisés qui s’attaquent à certains problèmes, en ignorent souvent la pratique. Enfin, parmi eux, il y a peu de gens qui ont une pensée socialiste. Cependant, ce problème ne peut trouver qu’une solution combinée et non pas « simple », c’est-à-dire routinière. Pour écrire un manuel, il faut réunir un collège de trois personnes (troïka) formé d’un écrivain spécialiste, techniquement informé, qui connaisse — ou qui soit capable de connaître — l’état de la branche correspondante de notre production, d’un ouvrier hautement spécialisé dans ce domaine, à l’esprit inventif, et d’un écrivain marxiste, d’un politique, ayant quelques connaissances dans le domaine de la technique, et dans celui de la production. Que l’on utilise cette solution ou des solutions analogues, il n’en reste pas moins nécessaire de mettre sur pied une bibliothèque exemplaire d’ouvrages techniques destinés aux ateliers, convenablement imprimés, convenablement reliés, de format pratique, et peu coûteux. Une telle bibliothèque jouerait un double rôle : elle favoriserait l’élévation de la qualification du travail et par conséquent le succès de la construction socialiste ; en même temps elle aiderait à relier un groupe d’ouvriers-producteurs extrêmement valables à l’économie soviétique dans son ensemble, et par conséquent, au parti communiste.

Bien sûr, on ne peut pas se limiter uniquement à une série de manuels d’étude. Si nous nous sommes arrêtés de façon si détaillée sur ce problème particulier, c’est parce qu’il offre, à ce qu’il nous semble, un exemple assez évident de l’approche nouvelle dictée par les problèmes de la période actuelle. La lutte pour la conquête idéologique des prolétaires « apolitiques » peut et doit être menée avec des moyens diversifiés. Il faut éditer des hebdomadaires ou des mensuels scientifiques et techniques spécialisés par secteur de production ; il faut créer des sociétés scientifiques et techniques destinées à ces ouvriers. C’est sur eux également que pour une bonne moitié doit s’aligner notre presse professionnelle, si tant est qu’elle ne veut pas être une presse destinée uniquement au personnel des syndicats. Mais l’argument politique le plus convaincant pour les ouvriers de ce type, ce sont chacun de nos succès pratiques dans le domaine industriel, chaque organisation réelle du travail à l’usine ou à l’atelier, chaque effort médité du parti dans cette direction.

On peut formuler de la manière suivante le point de vue politique de l’ouvrier-producteur qui nous intéresse présentement, et qui exprime rarement ses idées : « pour ce qui est de la révolution et du renversement de la bourgeoisie, il n’y a rien à redire, on a eu raison de le faire. Nous n’avons pas besoin de la bourgeoisie. Nous n’avons pas besoin non plus de ses représentants mencheviks et autres. En ce qui concerne la « liberté de la presse » — ça n’est pas si important, là n’est pas le fond du problème. Mais comment allez-vous résoudre le problème de l’économie ? Vous, les communistes, vous avez pris la direction des affaires. Vos buts et vos plans sont valables, — nous le savons, inutile de le répéter, nous avons entendu, nous sommes d’accord, nous vous soutenons —, mais voilà, comment allez-vous résoudre pratiquement ces problèmes ? Jusqu’à présent, pas la peine de le cacher, il vous est arrivé bien souvent de mettre le doigt là où il ne fallait pas. Nous savons qu’on ne peut pas faire bien du premier coup, qu’il faut apprendre, que les erreurs sont inévitables. C’est partout pareil. Et puisque nous avons pu supporter les crimes de la bourgeoisie, nous supporterons d’autant plus les erreurs de la révolution. Mais cela ne durera, pas éternellement. Parmi vous, les communistes, il y a aussi des gens différents, comme d’ailleurs parmi nous, pauvres pécheurs : certains étudient vraiment, font consciencieusement leur travail, essaient d’arriver à un résultat économique pratique, tandis que d’autres se contentent de baratiner. Et les baratineurs sont très nuisibles, car le travail leur file entre les doigts… Ce type d’ouvrier, voici quel il est : c’est un tourneur, un serrurier ou un fondeur zélé, habile, attentif à son travail ; il n’est pas enthousiaste, il est plutôt passif politiquement, mais il réfléchit, il a l’esprit critique ; il est quelquefois un peu sceptique, mais il est toujours fidèle à sa classe ; c’est un prolétaire de valeur. C’est vers ce type d’ouvriers que le parti doit actuellement diriger ses efforts. Notre degré d’implantation dans cette couche sociale — dans l’économie, dans la production, dans la technique — sera l’indice le plus sûr de nos succès en matière de militantisme culturel, envisagé dans son sens le plus large, au sens léniniste du terme.

Diriger nos efforts sur l’ouvrier consciencieux ne contredit nullement, bien entendu, l’autre tâche primordiale du parti qui consiste à encadrer la jeune génération du prolétariat, car cette jeune génération se développe dans des conditions précises ; elle se forme, elle forcit, elle s’endurcit en résolvant des problèmes déterminés. La jeune génération doit être avant tout une génération d’ouvriers consciencieux, hautement qualifiés, aimant leur travail. Elle croit prendre conscience que sa production sert en même temps le socialisme. L’attention portée à l’apprentissage, le désir d’acquérir une haute qualification augmentera, aux yeux de la jeunesse, l’autorité des « vieux ; » ouvriers qui, comme on l’a déjà dit, restent dans leur majorité en dehors du parti. Tout en dirigeant nos efforts sur l’ouvrier consciencieux et habile, nous devons en même temps nous appliquer à éduquer la jeunesse prolétaire. Sans cela, il serait impossible d’aller de l’avant, vers le socialisme.

L’appareil de la bureaucratie soviétique est particulier, complexe ; il porte en lui les habitudes de diverses époques en même temps que les embryons des futures relations humaines. En règle générale, la politesse n’existe pas chez nous. Par contre, cette grossièreté, héritée du passé, on en a à revendre. Mais ici aussi, la grossièreté n’est pas toujours la même. Il y a la grossièreté simple, celle du moujik ; elle manque de finesse bien sûr, mais elle n’humilie pas. Elle devient insupportable et objectivement réactionnaire quand nos jeunes littérateurs l’utilisent pour on ne sait quelle conquête « artistique ». Les travailleurs d’avant-garde sont foncièrement hostiles à ce genre de fausse rudesse, car ils voient avec raison dans la grossièreté du langage et des manières un reste de l’esclavage, et désirent faire leur la langue de la culture, avec les contraintes qu’elle implique. Mais je disais cela en passant…

Outre cette grossièreté simpliste, indifférenciée, paysanne et passive pour ainsi dire, il existe une grossièreté « révolutionnaire » particulière — celle de l’avant-garde, — qui provient de l’impatience, du désir brûlant de faire mieux, de l’irritation que suscite en elle notre « oblomoverie » et de la tension nerveuse. Bien sûr, cette grossièreté en tant que telle manque aussi de finesse, et nous la combattrons ; mais au fond, elle se nourrit souvent à cette même source révolutionnaire qui, au cours de ces dernières années, a plus d’une fois déplacé des montagnes. Ici, ce n’est pas le fond des choses qu’il faut changer, car il est sain dans la majorité des cas, mais leur forme, pleine de rudesse…

Mais il existe encore chez nous, — et c’est là que le bât blesse —, un autre type de grossièreté, une grossièreté ancestrale, celle du riche, du barine, qui nous vient de l’époque du servage, pénétrée d’une odieuse bassesse. Elle n’a pas encore disparu, et il n’est pas facile de s’en débarrasser. Dans les organismes de Moscou, en particulier les plus importants, cette supériorité de seigneur n’apparaît pas sous sa forme la plus combative, — on ne crie pas, on ne gesticule pas devant les solliciteurs —, mais elle présente le plus souvent l’aspect d’un formalisme déshumanisé. Bien sûr ce n’est pas l’unique source du « bureaucratisme et des lenteurs administratives », mais c’en est un des facteurs essentiels : une totale indifférence vis-à-vis des individus et de leur travail. S’il était possible d’enregistrer sur une bande particulièrement sensible les consultations, les réponses, les explications, les ordres et les prescriptions donnés dans tous les départements d’un organisme bureaucratique de Moscou au cours d’une seule journée, on obtiendrait un ensemble particulièrement démonstratif. C’est encore pire en province, en particulier là où la ville entre en contact avec la campagne.

Le bureaucratisme est un phénomène très complexe, absolument pas homogène ; c’est plutôt une combinaison de phénomènes, de mécanismes nombreux, apparus à divers moments de l’histoire. Et les raisons qui soutiennent et qui alimentent la bureaucratisme, sont aussi très diversifiées. Notre inculture, notre arriération, notre ignorance y occupent la première place. La désorganisation générale de notre appareil gouvernemental sans cesse reconstruit (ce qui est inévitable en période révolutionnaire) entraîne un grand nombre de frictions qui favorisent énormément le bureaucratisme. C’est précisément dans ces conditions que l’hétérogénéité sociale de l’appareil soviétique, et en particulier l’existence d’habitudes seigneuriales, bourgeoises, se manifestent dans leurs formes les plus repoussantes.

Par-là même, la lutte contre le bureaucratisme ne peut pas ne pas prendre un caractère diversifié. A la base, il faut lutter contre l’inculture, contre l’ignorance, contre la saleté, contre la misère. L’amélioration technique de l’appareil bureaucratique, la compression des cadres, une plus grande régularité, une plus grande rigueur et une plus grande exactitude dans le travail ainsi que d’autres mesures du même type ne résolvent pas, bien sûr, le problème historique du bureaucratisme, mais permettent d’en diminuer les aspects les plus négatifs. L’élaboration d’une « bureaucratie » soviétique d’un type nouveau, la formation de « spécialistes », est extrêmement importante. Et ici, bien entendu, il ne faut pas se leurrer sur la difficulté que représente, à une époque de transition et étant donné les habitudes héritées du passé, l’éducation de dizaines de milliers de nouveaux travailleurs fondée sur des bases nouvelles, c’est-à-dire dans un esprit de travail, de simplicité, d’humanité. Cela est difficile, mais, pas impossible ; seulement, cela ne se fera pas d’un seul coup, mais progressivement, grâce à la promotion de « séries » chaque fois meilleures de jeunes travailleurs soviétiques.

Toutes ces mesures envisagées à plus ou moins long terme n’excluent cependant en aucun cas une lutte immédiate, quotidienne, implacable, contre cette insolence bureaucratique, contre ce dédain administratif envers l’individu et son affaire, contre ce nihilisme de plumitif qui cache soit une indifférence envers toute chose, soit une couardise impuissante à reconnaître son incapacité, soit un désir de sabotage conscient, ou encore la haine organique d’une classe dégradée envers la classe qui l’a dégradée. C’est ici que se trouve un des points d’appui fondamentaux du levier révolutionnaire.

Il faut que l’homme simple, l’humble travailleur, cesse de craindre les institutions administratives auxquelles il lui arrive d’avoir recours. Il faut qu’on l’y accueille en lui manifestant d’autant plus d’attention qu’il est plus démuni, c’est-à-dire plus obscur, plus ignorant. Et au fond, il faut qu’on essaye de l’aider, et pas simplement de s’en débarrasser. Pour cela, outre toutes les autres mesures, il faut que l’opinion publique soit constamment informée du problème, il faut qu’elle y prenne part de la façon la plus large possible, et en particulier, il faut que ce problème intéresse tous les éléments réellement soviétiques, révolutionnaires, communistes et tout simplement conscients de l’appareil d’État lui-même ; et ces éléments, heureusement, sont nombreux c’est sur eux que repose l’appareil d’État, et c’est grâce à eux qu’il progresse.

Dans ce domaine, la presse peut jouer un rôle particulièrement décisif.

Malheureusement, nos journaux ne fournissent généralement qu’un matériau éducatif extrêmement restreint en ce qui concerne le mode de vie. Et s’ils donnent une information, c’est souvent sous forme de rapports monotones : il existe, — peut-on y lire —, une usine, l’usine Untel ; dans cette usine, il y a un comité et un directeur ; le comité fait son travail de comité, et le directeur — son travail de directeur, etc. Pourtant notre mode de vie regorge d’épisodes, de conflits, de contradictions manifestes, instructifs, en particulier là où l’appareil d’État entre en contact avec la population. Il faut seulement avoir le courage de retrousser ses manches et de se mettre à l’ouvrage…

Bien entendu, ce travail de dénonciation et d’éducation doit être exempt de toute médisance, de toute intrigue, de toute accusation gratuite, de toute manigance et de toute démagogie. Mais ce travail, mené correctement, est nécessaire et vital, et il me semble que les responsables des journaux doivent envisager le moyen de le réaliser. Pour cela, il nous faut des journalistes qui allient l’ingéniosité du reporter américain à l’honnêteté soviétique. Il en existe. Le camarade Sosnovski nous aidera à les mobiliser. Et dans leur mandat (sans craindre pour cela de ressembler à Kouzma Proutkov), il faut écrire : « va jusqu’au bout des choses ! » Le « calendrier « de la lutte pourrait être à peu près le suivant : si au cours des six mois à venir nous arrivions à dénoncer — avec exactitude et impartialité, après deux ou trois vérifications — dans toute l’U.R.S.S. une centaine de bureaucrates qui manifestent un mépris foncier envers les masses travailleuses, si, après en avoir parlé dans tout le pays, et peut-être après avoir organisé un procès public, nous excluions cette centaine de bureaucrates de l’appareil du parti sans leur permettre de le réintégrer jamais ni nulle part, cela serait un très bon début. Bien sûr, il ne faut pas s’attendre tout de suite à des miracles. Mais. quand il s’agit de remplacer l’ancien par du neuf, un petit pas en avant a plus de valeur que les discussions les plus longues.

Comment les ouvriers réagissent-ils aux phénomènes de la NEP ?

Parle-t-on beaucoup de la nouvelle bourgeoisie ?

Exprime-t-on des craintes sur un possible rétablissement de la domination bourgeoise ?

RÉPONSES

MARININE. — Les ouvriers ont une attitude extrêmement critique vis-à-vis des nepmen et des phénomènes de la NEP. 
Les vieux (de cinquante à soixante-dix ans), généralement plus conservateurs, y sont beaucoup plus indifférents, mais tous ne le sont pas.

KAZAKOV. — On parle de la nouvelle bourgeoisie uniquement lorsque l’ouvrier voit qu’on lui usurpe ses droits, c’est-à-dire les jours fériés lorsque les villégiatures sont assaillies de voitures remplies de dames bien vêtues.

KOLTSOV. — Les bamboches des administrateurs, des directeurs, des spécialistes d’entreprise sont une des causes de mécontentement, et quelquefois d’irritation envers les cellules du parti communiste ; c’est ce qui explique les difficultés de notre agitation sur les lieux de production, dans les masses.

ZAKHAPOV. — Les ouvriers semblent instinctivement attachés aux coopératives, et ils demandent instamment que soit amélioré ce type d’organisation. Si les coopératives déçoivent les espoirs des ouvriers et ne sont pas solidement — organisées, on verra les ouvriers acheter aux nepmen et se satisfaire de leur marché. Il y a donc un danger de voir les ouvriers accepter la NEP.

KOULKOV. — Le danger d’un retour de la bourgeoisie apparaît surtout lorsque l’ouvrier entend les anciens et les nouveaux bourgeois rire des conditions difficiles de la vie ouvrière. L’ouvrier s’intéresse beaucoup au système des coopératives ainsi qu’à leur organisation. Il ne serait pas inutile de faire attention à ce problème. Les ouvriers détestent les nepmen qui vendent au marché et sur les bazars, mais que faire s’ils ne trouvent pas de produits d’aussi bonne qualité à la coopérative et s’ils y sont moins bien accueillis. On les reçoit comme des détenus qui viennent chercher leur ration. LAGOUTINE et KAZANSKI. — La haine et l’irritation envers la nouvelle bourgeoisie sont extrêmement fortes. 
L’ouvrier dit : c’est moi le maître. Lorsque je marche dans la rue, que je prends le tramway, je sens que je suis le maître. Lorsque je contemple la marée des banderoles lors d’une manifestation, je pense : je suis une force, je suis le maître. Il suffit que je le veuille, et les nepmen ne seront plus que poussière. 
Quand il faudra le faire, nous arracherons cette mauvaise herbe (les nouveaux bourgeois) de notre potager. FINOVSKI. — Il me semble que le problème de la NEP tel que l’envisagent les ouvriers présente deux aspects : un aspect purement politique, et un aspect quotidien. C’est ainsi que moi-même je le comprends. Du point de vue politique, à ce qu’il me semble, et vu l’agitation que nous avons menée dans les usines, les ouvriers sont plus ou moins indifférents envers la NEP. Ils savent que les nepmen ne pourrons pas les étouffer. Mais en ce qui concerne l’aspect quotidien du problème, il est tout à fait juste que les ouvriers s’en inquiètent, et que cela inquiète aussi le parti. Les ouvriers ont clairement conscience que des habitudes propres aux nepmen sont apparues au sein du parti.

ZAKHAROV. — Le développement de la NEP a poussé les ouvriers à porter une attention plus grande aux coopératives. On dirait qu’ils s’y raccrochent, qu’ils cherchent là un moyen de réagir contre la NEP et qu’ils y mettent leurs espoirs. Si nous laissons échapper cette occasion et si nous n’arrivons pas à bien organiser les coopératives, il est possible que l’attitude des ouvriers envers les nepmen soit moins hostile, car ce sont eux qui approvisionnent le marché. Il faut absolument que nous nous intéressions aux coopératives.

OSNOS. — Le respect de la richesse en tant que force tel qu’il existait avant la révolution a aujourd’hui disparu. On trouve plutôt une attitude un peu ironique. Les ouvriers ignorent ce qu’est un nepmen important, et le nepmen moyen suscite la réaction suivante : il a volé à droite et à gauche et le voilà riche. Je considère qu’il faut que nous éditions une chronique judiciaire écrite en gros caractères.

BORISSOV. — Les « délices » de la NEP, le luxe, etc., suscitent et renforcent chez certains ouvriers leur haine des « nouveaux bourgeois » ; par ailleurs ce sentiment se double de la conscience que cette « saleté » éclatera comme une bulle de savon lorsque la classe ouvrière le désirera. L’ouvrier a conscience qu’il a donné la « liberté » aux nepmen et que, lorsque les circonstances le permettront, il transformera cette liberté en servitude. Bien des ouvriers, devant les délices des magasins et des marchés, se disent : « ça me ferait mal d’y toucher », mais après réflexion, ils décident : « profitons pour l’instant des nepmen ». Il faut noter que l’ouvrier se sent parfois offensé car c’est lui, qui a pris le pouvoir, qui ne mange pas à sa faim, alors que celui à qui il a pris le pouvoir vit à satiété. Par conséquent, ce type d’ouvrier nourrit les sentiments suivants :


1) haine envers les exploiteurs et les parasites (ce sentiment est le garant de l’activité prolétarienne) ; 2) conscience de sa force ; 3) conscience de la nécessité de la NEP et de son caractère passager ; 4) conscience de sa dignité d’homme et de citoyen libre.

Un autre type d’ouvrier craint que la vague de la NEP ne submerge l’Union Soviétique et que l’« on ait chassé une bourgeoisie pour en créer une autre ».

Quelles sont les raisons fondamentales qui empêchent l’ouvrier sans parti d’adhérer au parti communiste ?

Quels arguments principaux les ouvriers avancent-ils ?

Peut-on, en s’appuyant sur une série d’observations, faire la déduction suivante : nous avons réussi à faire adhérer au parti les ouvriers qui, par goût personnel, s’intéressaient avant tout à l’action politique ; mais il y a encore de nombreux ouvriers qui ne s’intéressent qu’à leur travail, à la technique, au mode de vie familial, ou à des problèmes purement scientifiques ou philosophiques ; en ce qui concerne ces ouvriers, nous n’avons pas encore trouvé le moyen de les aborder, c’est-à-dire que nous ne savons pas encore comment relier les intérêts techniques, économiques, familiaux, scientifiques de ces ouvriers avec le socialisme, avec le communisme. Cette déduction est-elle juste ou non ?

RÉPONSES

MARININE. — L’intérêt pour la vie des cellules du parti a considérablement augmenté. L’activité individuelle de certains militants et militantes donne de bons résultats. Les difficultés que présentent la formation de militants peuvent être résolues en confiant tel ou tel ouvrier à un ou deux communistes, d’abord pour étudier la théorie, ensuite pour la divulguer.

KOBOZEV. — Les membres du parti appellent les ouvriers sans parti « camarades » uniquement dans les assemblées ; mais, dans leur travail quotidien, ils n’ont aucun contact avec eux. On remarque parfois un formalisme bureaucratique qui crée une barrière invisible et qui empêche l’ouvrier sans parti d’adhérer au parti. En me fondant sur mon expérience personnelle, je rapporterai l’exemple suivant. Un jour, j’ai rencontré un ouvrier honnête que je connaissais bien et qui avait toujours soutenu le pouvoir soviétique, et je lui ai dis : « Vassia, passe chez moi après le travail. » Je savais qu’il aimait beaucoup pêcher, et je commençais par lui parler de la pêche. Après avoir suffisamment discuté sur ce sujet, je lui ai dit : « Et pourquoi n’adhères-tu pas au parti ? Tu es jeune, il est temps pour toi d’y entrer ; assez fainéanté, il est temps de faire quelque chose. » « Mais je ne suis pas contre, au contraire, j’ai depuis longtemps envie d’adhérer au parti, mais chaque fois, je remets cela à plus tard. Il y a longtemps que je ne crois plus en Dieu. C’est d’accord, demain je ferai ma demande. » La barrière invisible avait disparu ; c’est ce que n’arrive pas à faire telle ou telle cellule repliée sur elle-même. 
Ma conclusion est que s’il n’existe pas de relations fraternelles avec les sans-parti, si les cellules sont fermées et font preuve de formalisme bureaucratique, aucune idée révolutionnaire, ni dans la littérature économique, ni dans la littérature scientifique, ne donnera de résultats réels. Cette barrière invisible continuera d’exister.

KOLTSOV. — Nous n’avons pas encore trouvé le moyen de toucher les meilleurs ouvriers. C’est une réserve importante pour le parti. J’espère que nous saurons bientôt comment les aborder.

ANTONOV. — Si on organise un enseignement purement technique destiné à des ouvriers hautement qualifiés et de spécialisations diverses, on pourra rapidement former des spécialistes rouges. C’est la voie la plus sûre pour mener au communisme le reste de la masse ouvrière.

FINOVSKI. — Il faudrait que le travail d’éducation politique dans les cellules du parti consiste tout d’abord à regrouper les ouvriers suivant leurs penchants pour tel ou tel aspect de la vie : technique, politique, familial, scientifique, etc. Il me semble que nous allons bientôt y venir… La pensée ouvrière ne peut pas accepter les injustices qu’elle connaît actuellement… L’ouvrier ne peut pas chercher de réponse dans des livres qu’il n’a pas écrits… Il doit lui-même fournir la matière de ces nouveaux livres, c’est-à-dire examiner tous les problèmes douloureux de son mode de vie, au sens large du terme, dans son milieu, et mieux encore, dans la cellule du parti (et là, c’est à nous d’aller vers lui). Tel est, selon moi, le seul moyen de tirer l’ouvrier de sa léthargie dans la cellule et de le pousser à adhérer consciemment au parti.

ZAKHAROV. — La raison principale qui empêche l’ouvrier d’entrer au parti communiste, c’est la discipline. Les ouvriers sont prêts à aider le parti de tout leur cœur, mais ils craignent les obligations et les exigences que cela implique. On entend toujours la même réponse : « Je suis, au fond, communiste, et j’en fais certainement plus que certains qui ont leur carte. » La deuxième raison est que, si on peut s’exprimer ainsi, les ouvriers sont intimidés ; on entend souvent dire. « J’aimerais bien adhérer, mais on va me dire : c’est une fois que tout est fini, qu’il n’y a plus de front, que tu te décides à entrer au parti. » Selon moi, le parti doit envisager tous les problèmes et pouvoir résoudre n’importe quelle question. Et je ne suis pas d’accord avec l’idée que nous n’avons pas trouvé le bon moyen d’approche, c’est-à-dire que nous n’avons pas su faire la liaison entre les intérêts économiques, techniques, familiaux, et le communisme. KOULKOV. — Voici les arguments qu’avancent les ouvriers pour expliquer leur non-adhésion au parti : le soir, ils font du travail noir, les jours de fête, ils se rendent au marché pour acheter et vendre plus cher ce qu’ils ont fait le soir chez eux. 
Les ouvriers sont devenus plus exigeants envers eux-mêmes : de retour du travail, ils se lavent et se changent. La journée de travail est de huit heures, mais les conditions de travail, le lieu de l’entreprise, les machines sont restés les mêmes qu’à l’époque du capitalisme ; ils n’ont pas changé, il y a peu d’air, peu de lumière, et en été les ouvriers ont très envie de sortir respirer l’air frais. 
Il serait souhaitable que les plus conscients et les plus réfléchis des ouvriers sans parti soient associés ne serait-ce qu’à un petit travail économique, politique, syndical. Il faut les faire changer et les associer plus souvent aux différentes activités ?

DOROFEEV. — Aujourd’hui un publie de sans-parti remplit les troquets et les débits de boisson, tandis que les communistes n’y entrent pas, ou bien, lorsqu’ils s’y trouvent, ils sont sur des charbons ardents ; c’est pourtant là, qu’ils doivent être, sans que, bien sûr, ils s’enivrent. La Commission de contrôle n’a pas à. être perplexe. C’est là que le communiste doit militer, car c’est là qu’il vivra avec les ouvriers et les empêchera de boire. Et si nous ne vivons pas avec les masses, nous allons nous couper d’elles. Comment faisions-nous de l’agitation autrefois ? Uniquement dans les troquets, quand survenaient des discussions passionnées.

ZAZAKOV. — Quand les problèmes sont bien posés, quand chaque cellule d’usine aborde les ouvriers dans un esprit prolétarien, ceux-ci se rapprochent insensiblement du parti communiste ; et lorsqu’ils ont pris connaissance de toute la structure du parti, ils y adhèrent sans aucune résistance. Là où ce travail n’est pas fait, là où l’ouvrier n’est pas informé par la cellule ou par la commission culturelle, les adhésions au parti sont freinée. FINOVSKI. — Les arguments sont les suivants : c’est la famille qui nous en empêche. En particulier au cours des dernières années, ce fut une raison impossible à dissimuler. L’ouvrier dit la chose suivante : je sais comment vivent vos camarades communistes et comment vivent les sans-parti. Je ne suis pas au parti. Le soir, je rentre chez moi, je suis libre et j’aide ma femme. Tandis que mon voisin, lui, est au parti ; sa femme travaille du matin au soir, et lui, il court Dieu sait où tantôt à la cellule, tantôt à une assemblée. Et lorsque sa femme lui demande de l’aider, il répond : je ne peux pas, j’ai une réunion de cellule. Vider la poubelle, ça, il ne le fait jamais. Ils se disputent sans arrêt, sa femme hurle ; tandis que chez moi, cela n’arrive jamais. Je considère que je suis plus utile à la révolution. tout va bien dans, ma famille, ma femme ne crie pas, je l’aide, et j’ai le temps de lire des livres ou des journaux politiques. Tandis que si un communiste ouvre un journal, sa femme lui crie : « Tu ne vas tout de même pas venir semer le désordre ici aussi. »

KOLTSOV. — Le principal — c’est la discrétion, parce que lorsqu’un ouvrier adhère au parti, on l’assaille généralement de questions. Imaginez un prolétaire de la ville qui ne connaît absolument pas la vie de la campagne, et auquel on dit : « Toi qui es communiste, dis-nous un peu pourquoi on n’a pas donné à mon père sa part de bois à couper, tandis que le chef du comité exécutif du volostl a eu de quoi se construire une isba et qu’en plus on a donné du bois à son gendre, etc. » Il répondra que cela n’est pas légal, que c’est de l’abus de pouvoir, mais, étant novice, il se trouvera dans une situation embarrassante. On pourra aussi lui dire : « Quel communiste es-tu donc, tu n’en sais pas plus que nous ! » C’est pourquoi les ouvriers pensent qu’il faut d’abord tout étudier et seulement ensuite adhérer au parti, autrement, on se moquera d’eux.

Ensuite, la chose la plus importante, c’est l’amour du travail. Les ouvriers les plus qualifiés sont la meilleure réserve du parti. Ils sont uniquement préoccupés par leur travail, et sont sans cesse en train de chercher à l’améliorer. Ils sont extrêmement consciencieux. Quand on discute avec eux et qu’on leur demande pourquoi ils n’adhèrent pas au parti, ils répondent qu’ils n’en ont pas le temps : ce qui les intéresse, disent-ils, c’est de trouver le moyen de produire un acier de meilleure qualité ou de mieux couler le béton, etc. lis font preuve d’esprit créatif, ils élaborent de nouvelles machines, etc. C’est ce genre d’ouvriers que nous ne savons pas comment aborder, et pourtant ce sont les ouvriers les plus honnêtes et les plus cultivés. Ils sont toujours en train de réfléchir, de chercher comment ils pourraient améliorer leur production. On doit pouvoir trouver le moyen de toucher ce genre d’ouvriers qualifiés qui sont sans conteste les meilleurs éléments. Ils sont uniquement préoccupés par la production, et comprennent que la force du parti dépend de la façon dont nous approfondissons, renforçons cette production ; et ces ouvriers sont très nombreux dans chaque usine. OSSIPOV. — Quand les ouvriers sans parti trouvent un travail où ils peuvent voir ce qu’est le parti communiste, ils y adhèrent. Les sans-parti n’entrent pas au parti, parce qu’ils ont parfois peur du travail qu’il leur faudra y faire, et qu’ils sont déjà fort occupés à la maison. Tel est le prétexte allégué uniquement par les sans-parti qui ne travaillent nulle part. Mais là où des groupes ont été organisés, on a immédiatement vu se constituer une cellule de sept membres ; c’est ce qui s’est passé dans une usine. Je considère qu’il faut avant tout être actif. Les méthodes peuvent varier. On peut faire adhérer les uns par le biais de leur activité professionnelle, les autres par l’intermédiaire de leur travail en atelier. Certains comités de direction objecteront qu’ils ont beaucoup de travail, mais qu’ils ne forceront pas les délégués à travailler. Bien sûr, les membres du parti ne seront pas nombreux dans de telles entreprises. Le principal, c’est d’éveiller l’activité. Ce qui différencie 1919 de 1923, c’est qu’en 1919 la tension était extrême, et qu’on était très fatigué ; mais ensuite, les gens se sont reposés, et ils ont tout de suite retrouvé leur activité.

ANTONOV. — L’ouvrier sans parti travaille ou ne travaille pas quand cela lui chante. Quand un travail lui plaît, il travaille, quand il ne lui plaît pas, il l’abandonne et en cherche un autre ; mais dans notre milieu, la discipline du parti l’oblige parfois à continuer un travail qui ne le satisfait pas. Il aimerait travailler ailleurs, mais la discipline du parti l’oblige à rester là. Voilà la raison principale de son refus d’adhérer. Il y eut une époque où Dénikine se trouvait près de Toula ; alors, les camarades adhéraient en masse. Ils savaient qu’il n’y avait pas d’autre issue, qu’il fallait protéger le pouvoir prolétarien, et ils entraient au parti. Mais la question est de savoir combien d’ouvriers ont été capables de mener un travail de longue haleine ? Certains camarades ont été des militants actifs pendant la première et la deuxième révolution, mais par la suite, beaucoup d’entre eux se sont révélés inaptes à mener une lutte de longue durée, car cela nécessitait de la constance. Il y a eu des malentendus, des erreurs, et un grand nombre de camarades n’ont pas su faire face aux difficultés et se sont révélés incapables d’agir.

LEVITSKY. — Les sans-parti craignent d’avoir des obligations. Un ouvrier qui étudie par exemple l’astronomie ou une autre science dit souvent : actuellement, je lis beaucoup, mais lorsque je devrai me rendre à des réunions, j’aurai moins de temps, et il me sera plus difficile d’étudier. La principale raison pour laquelle on n’adhère pas au parti est qu’on en est empêché par la famille. Il nous est arrivé à l’usine de militer avec des camarades sans parti et d’organiser des assemblées dans des maisons communes. On se réunissait souvent chez des ouvriers sans parti, surtout en hiver. On lisait de la littérature, ou bien le journal, on lisait même « Le journal de l’athée », et les femmes étaient aussi intéressées. Mais quand il s’agissait de les faire adhérer au parti, l’attitude de la famille vis-à-vis du militant et de l’ouvrier lui-même changeait. La femme commençait à vous regarder de travers, elle ne vous faisait plus entrer quand il n’y avait pas de réunion chez elle. Un grand nombre de camarades sans parti ont pris une part active à la révolution et considèrent qu’ils étaient des bolcheviks ; puis ensuite, ils sont allés à l’armée, après quoi ils n’ont pas adhéré au parti pour des motifs divers ; ils se sont coupés du mouvement révolutionnaire et sont devenus des sans-parti. Aujourd’hui, lorsqu’on leur demande pourquoi ils n’adhèrent pas au parti, ils répondent. à cause de la famille. Et en effet, leur femme commence à être jalouse de leur activité. On a pu remarquer que lorsqu’ils n’étaient pas au parti et qu’ils lisaient le journal, leur femme, ne leur disait rien, mais que dès qu’ils parlaient d’y entrer, c’était d’un tout autre œil qu’elle les voyait lire. On craint que le communiste, en tant qu’homme discipliné, ne soit très pris, et qu’il ait moins de temps libre.

OSNAS. — Il y a beaucoup de familles où la femme est sans parti et le mari communiste. Et nous n’avons pas l’habitude, dans les cellules, de voir les gens étaler leurs drames de famille. Même parmi nous, nous n’avons pas réussi à faire la liaison entre la cellule et la maison, et il nous est très difficile de trouver ce qui peut relier le parti au mode de vie individuel de l’ouvrier, et de ne pas aborder ce dernier uniquement du point de vue de l’amélioration de ses conditions matérielles. Il nous semble que cela serait très bien, mais je suis assez pessimiste quant au fait d’envisager tous les problèmes des ouvriers, pour les attirer plus rapidement au parti.

STANKIEVITCH. — Beaucoup d’ouvriers sentent qu’ils ne sont pas de taille à supporter les exigences de la discipline communiste. Ils craignent d’avoir à mener un nouveau mode de vie, d’avoir à modifier leur comportement. Ils se voient obligés de renoncer à baptiser leurs enfants et d’abandonner certaines pratiques religieuses. Ils disent qu’eux-mêmes seraient prêts à rompre avec tout cela, mais qu’ils n’ont pas assez de volonté pour s’opposer ouvertement à leur famille, et cependant ils estiment qu’ils seront de bien piètres communistes s’ils continuent à vivre comme ils ont vécu jusqu’à présent. Et c’est ce qui freine énormément leur adhésion au parti. Par ailleurs, de nombreux ouvriers liés à la campagne disent qu’ils n’ont absolument aucun moment de libre.

TSEITLIN. — Personne ne peut dire que la masse ouvrière soit hostile au parti ; elle aime le parti, mais craint d’y adhérer pour de multiples raisons, et principalement parce qu’elle est inculte.

BORISSOV. — Quels sont les points faibles du parti communiste ? Premièrement, nous ne nous intéressons pas suffisamment au mode de vie des ouvriers, nous ne les aidons pas à épouser progressivement des points de vue communistes ; deuxièmement, nous militons fort peu à la campagne ; troisièmement, nous ne sommes pas au courant des problèmes religieux que nous traitons à la légère ou avec dédain, « en haussant les épaules », etc. ; quatrièmement, nous abordons tous les ouvriers de la même manière, nous les obligeons à écouter ce qui ne les intéresse pas pour l’instant, et nous ne cherchons pas à les mener à la politique en nous fondant sur leurs intérêts propres (métier, littérature, science, etc.).

Léon Trotsky, « Cours nouveau » :

« Jouant le rôle de directeur du Parti et absorbée par les questions d’administration, l’ancienne génération s’est habituée et s’habitue à penser et à résoudre pour le Parti, met au premier plan pour la masse communiste des méthodes purement scolaires, pédagogiques de participation à la vie politique : cours d’instruction politique élémentaire, vérification des connaissances de ses membres, écoles du Parti, etc. De là, le bureaucratisme de l’appareil, son isolement de la masse, sa vie intérieure à part, en un mot tous les traits qui constituent le côté profondément négatif de l’ancien cours. Le fait que le Parti vit dans deux étages séparés comporte de nombreux dangers, dont j’ai parlé dans ma lettre sur les vieux et les jeunes. (Par « jeunes », j’entends évidemment non pas simplement les étudiants, mais toute la génération venue au Parti après Octobre, et en premier lieu les cellules d’usines.)

Comment se manifestait le malaise de plus en plus accusé du Parti ? En ce que la majorité de ses membres se disait : « Que l’appareil pense et décide bien ou mal, toujours est-il qu’il pense et décide trop souvent sans nous et pour nous. Lorsqu’il nous arrive de manifester de l’incompréhension, du doute, d’exprimer une objection, une critique, on nous rappelle à l’ordre, à la discipline ; le plus souvent, on nous accuse de faire de l’opposition ou même de vouloir constituer des fractions. Nous sommes dévoués au Parti jusqu’à la corde et prêts à tout sacrifier pour lui. Mais nous voulons participer activement et consciemment à l’élaboration de son opinion et à la détermination de ses voies d’action. » Les premières manifestations de cet état d’esprit ont indubitablement passé inaperçues de l’appareil dirigeant qui n’en a pas tenu compte, et ç’a été là une des principales causes des groupements, dont il ne faut pas, certes, s’exagérer l’importance, mais dont on ne saurait non plus méconnaître la portée et qui doivent être pour nous un avertissement. Le danger capital de l’ancien cours, résultat de causes historiques générales ainsi que de nos fautes particulières, est que l’appareil manifeste une tendance progressive à opposer quelques milliers de camarades formant les cadres dirigeants au reste de la masse, qui n’est pour eux qu’un objet d’action. Si ce régime persistait, il menacerait de provoquer, à la longue, une dégénérescence du Parti à ses deux pôles, c’est-à-dire parmi les jeunes et parmi les cadres. En ce qui concerne la base prolétarienne du Parti, les cellules d’usines, les étudiants, etc., le péril est clair. Ne se sentant pas participer activement au travail général du Parti et ne voyant pas leurs aspirations satisfaites, de nombreux communistes chercheraient un surcroît d’activité sous forme de groupements et de fractions de toutes sortes. C’est en ce sens précisément que nous parlons de l’importance symptomatique de groupements comme le « groupe ouvrier ».

Mais non moins grand est, à l’autre pôle, le danger de ce régime qui a trop duré et qui est devenu pour le Parti synonyme de bureaucratisme. Il serait ridicule de ne pas comprendre ou de ne pas vouloir voir que l’accusation de bureaucratisme formulée dans la résolution du C. C. est dirigée contre les cadres du Parti. Il ne s’agit pas de déviations pratiques isolées de la ligne idéale, mais de la politique générale de l’appareil, de sa tendance bureaucratique. Le bureaucratisme comporte-t-il un danger de dégénérescence ? Aveugle qui le nierait. Dans son développement graduel, la bureaucratisation menace de détacher les dirigeants de la masse, de les amener à concentrer leur attention uniquement sur les questions d’administration, de nominations, de rétrécir leur horizon, d’affaiblir leur sens révolutionnaire, c’est-à-dire de provoquer une dégénérescence plus ou moins opportuniste de la vieille garde, ou tout au moins d’une partie considérable de cette dernière. Ces processus se développent lentement et presque insensiblement, mais se révèlent brusquement. Pour voir dans cet avertissement basé sur la prévision marxiste objective un « outrage », un « attentat », etc., il faut vraiment la susceptibilité ombrageuse et la morgue des bureaucrates.

Mais, effectivement, le danger d’une telle dégénérescence est-il grand ? Le fait que le Parti a compris ou senti ce danger et a cherché à y remédier — ce qui a provoqué en particulier la résolution du Comité central — atteste sa vitalité profonde et, par là-même, dévoile les sources puissantes d’antidote dont il dispose contre le poison bureaucratique. Là est la principale garantie de sa conservation en tant que Parti révolutionnaire. Mais si l’ancien cours cherchait à se maintenir à tout prix par la compression, la sélection de plus en plus artificielle, l’intimidation, en un mot par des procédés témoignant d’une méfiance envers le Parti, le danger effectif de dégénérescence d’une partie considérable des cadres augmenterait inévitablement.

Le Parti ne peut vivre uniquement sur les réserves du passé. Il suffit que le passé ait préparé le présent. Mais il faut que le présent soit idéologiquement et pratiquement à la hauteur du passé pour préparer l’avenir. La tâche du présent est de déplacer le centre de l’activité vers la base. Mais, dira-t-on peut-être, ce déplacement du centre de gravité ne s’effectue pas d’un seul coup ; le Parti ne peut « mettre au rancart » l’ancienne génération et vivre immédiatement d’une nouvelle vie. Il n’est guère la peine de s’arrêter sur cet argument, d’une démagogie assez sotte. Vouloir mettre au rancart l’ancienne génération serait de la folie. Ce qu’il faut, c’est que cette ancienne génération précisément change d’orientation et, par là même, assure à l’avenir la prépondérance de son influence sur toute l’activité autonome du Parti. Il faut qu’elle considère le « Cours nouveau » non pas comme une manœuvre, un procédé diplomatique ou une concession temporaire, mais comme une nouvelle étape dans le développement politique du Parti, et cela pour le plus grand profit de la génération dirigeante et de l’ensemble du Parti. »   « Le premier soin de la classe ouvrière après la prise du pouvoir a été la création d’un appareil étatique (y compris l’armée, les organes de direction de l’économie, etc.). Mais la participation des ouvriers aux appareils étatique, coopératif et autres impliquait un affaiblissement des cellules d’usines et un accroissement excessif, dans le Parti, des fonctionnaires, d’origine prolétarienne ou non. Là est la contradiction de la situation. On ne pourra en sortir qu’au moyen de progrès économiques considérables, d’une forte impulsion donnée à la vie industrielle et d’un afflux constant d’ouvriers manuels dans le Parti.

Avec quelle rapidité s’effectuera ce processus fondamental, par quels flux et reflux passera-t-il ? Il est difficile maintenant de le prédire. Au stade actuel de notre développement économique, il faut évidemment mettre tout en œuvre pour attirer dans le Parti la plus grande quantité possible d’ouvriers travaillant à l’établi. Mais on ne pourra arriver à modifier sérieusement l’effectif du Parti (de façon, par exemple, que les cellules d’usines en forment les deux tiers) que très lentement et seulement avec des progrès économiques notables . En tous cas, nous devons prévoir une période encore très longue au cours de laquelle les membres les plus expérimentés et les plus actifs du Parti (y compris, naturellement, les communistes d’origine prolétarienne) seront occupés à différents postes de l’appareil étatique, syndical, coopératif et du Parti. Et, par lui-même, ce fait implique un danger, car il est une des sources du bureaucratisme.

L’éducation de la jeunesse occupe et occupera nécessairement dans le Parti une place exceptionnelle. Formant dans nos facultés ouvrières, universités, établissements d’enseignement supérieur, le nouveau contingent d’intellectuels, qui compte une forte proportion de communistes, nous détachons par là même les jeunes éléments prolétariens de l’usine, non seulement pendant la durée de leurs études, mais en général pour toute leur vie : la jeunesse ouvrière qui a passé par les écoles supérieures sera vraisemblablement affectée tout entière à l’appareil industriel, étatique ou à celui du Parti. Tel est le second facteur de destruction de l’équilibre interne du Parti au détriment de ses cellules fondamentales, les noyaux d’usines.

La question de l’origine prolétarienne, intellectuelle ou autre des communistes a, évidemment, son importance. Dans la période immédiatement consécutive à la révolution, la question de la profession exercée avant Octobre paraissait même décisive. En effet, l’affectation des ouvriers à telle ou telle fonction soviétique semblait alors une mesure provisoire. Actuellement, il s’est effectué sous ce rapport un changement profond. Il n’est pas douteux que les présidents de comités régionaux ou les commissaires de divisions , quelle que soit leur origine, représentent un type social déterminé, indépendamment de l’origine de chacun d’eux. Durant ces six années, il s’est formé, dans le régime soviétiste, des groupements sociaux assez stables.

Ainsi donc, actuellement et pour une période relativement assez longue, une part considérable du Parti, représentée par les communistes les mieux préparés, est absorbée par les différents appareils de direction et d’administration civile, militaire, économique, etc. ; une autre partie, importante également, fait ses études ; une troisième partie est dispersée dans les campagnes où elle se livre à l’agriculture ; seule, la quatrième catégorie (qui actuellement représente moins d’un sixième de l’effectif) se compose de prolétaires travaillant à l’établi. Il est clair que le développement de l’appareil du Parti et la bureaucratisation inhérente à ce développement sont engendrés non pas par les cellules d’usines, groupées par l’intermédiaire de l’appareil, mais par toutes les autres fonctions que le Parti exerce par l’intermédiaire des appareils étatiques d’administration, de gestion économique, de commandement militaire, d’enseignement. En d’autres termes, la source du bureaucratisme réside dans la concentration croissante de l’attention et des forces du Parti sur les institutions et appareils gouvernementaux et dans la lenteur du développement de l’industrie.

Cet état de choses doit nous faire comprendre les dangers de dégénérescence bureaucratique des cadres du Parti. Ce serait du fétichisme que de considérer ceux-ci, uniquement parce qu’ils ont suivi la meilleure école révolutionnaire du monde, comme ayant en eux une garantie sûre contre tout danger de rétrécissement idéologique et de dégénérescence opportuniste. L’histoire se fait par les hommes, mais les hommes ne font pas toujours consciemment l’histoire, y compris la leur. En fin de compte, la question sera résolue par deux grands facteurs d’importance internationale : la marche de la révolution en Europe et la rapidité de notre développement économique. Mais rejeter d’une manière fataliste toute la responsabilité sur ces facteurs objectifs serait une faute, au même titre que de chercher des garanties uniquement dans un radicalisme subjectif hérité du passé. Dans la même situation révolutionnaire, et dans les mêmes conditions internationales, le Parti résistera plus ou moins aux tendances désorganisatrices selon qu’il sera plus ou moins conscient des dangers et les combattra avec plus ou moins de vigueur.

Il est évident que l’hétérogénéité de la composition sociale du Parti, loin d’affaiblir les côtés négatifs de l’ancien cours, les aggrave à l’extrême. Le seul moyen de triompher du corporatisme, de l’esprit de caste des fonctionnaires, est la réalisation de la démocratie. En entretenant le « calme », le bureaucratisme désunit le Parti et frappe également, quoique différemment, les cellules d’usines, les travailleurs économiques, les militaires et la jeunesse des écoles.

Cette dernière, comme nous l’avons vu, réagit d’une façon particulièrement vigoureuse contre le bureaucratisme. Aussi Lénine proposait-il, pour combattre le bureaucratisme, de faire largement appel aux étudiants. Par sa composition sociale et ses liaisons, la jeunesse des écoles reflète tous les groupes sociaux de notre Parti ainsi que leur état d’esprit. Sa sensibilité et sa fougue la portent à donner immédiatement une force active à cet état d’esprit. Comme elle étudie, elle s’efforce d’expliquer et de généraliser. Ce n’est pas à dire que tous ses actes et états d’esprit reflètent des tendances saines. S’il en était ainsi, cela signifierait — ce qui n’est pas le cas — ou que tout va bien dans le Parti, ou que la jeunesse n’est plus le reflet du Parti.

En principe, il est juste de dire que ce ne sont pas les établissements d’enseignement, mais les cellules d’usines qui sont notre base. Mais en disant que la jeunesse est notre baromètre, nous donnons à ses manifestations politiques une valeur non pas essentielle, mais symptomatique. Le baromètre ne crée pas le temps ; il se borne à l’enregistrer. En politique, le temps se forme dans les profondeurs des classes et dans les domaines où ces dernières entrent en contact les unes avec les autres. Les cellules d’usine créent une liaison directe entre le Parti et la classe, essentielle pour nous, du prolétariat industriel. Les cellules rurales ne créent qu’une liaison beaucoup plus faible entre le Parti et la paysannerie. C’est principalement par les cellules militaires, placées dans des conditions spéciales, que nous nous relions à cette dernière. Quant à la jeunesse des écoles, recrutée dans toutes les couches et stratifications de la société soviétiste, elle reflète dans sa composition bigarrée tous nos défauts et qualités, et ce serait sottise que de ne pas accorder la plus grande attention à son état d’esprit. En outre, une partie considérable de nos nouveaux étudiants sont des communistes ayant un stage révolutionnaire assez important. Et les partisans les plus obstinés de « l’appareil » ont grand tort de faire fi de la jeunesse, qui est notre moyen de vérification de nous-mêmes, notre future relève, et à qui l’avenir appartient.

Mais revenons à la question de l’hétérogénéité des groupes du Parti séparés les uns des autres par leurs fonctions dans l’Etat. Le bureaucratisme du Parti, nous le répétons, n’est pas une survivance de la période antérieure, survivance en voie de disparition ; au contraire, c’est un phénomène essentiellement nouveau, découlant des nouvelles tâches, des nouvelles fonctions, des nouvelles difficultés et des nouvelles fautes du Parti. Le prolétariat réalise sa dictature par l’Etat soviétique. Le Parti communiste est le parti dirigeant du prolétariat, et, par suite, de son Etat. Toute la question est de réaliser cette direction sans se fondre dans l’appareil bureaucratique de l’Etat afin de ne pas s’exposer à une dégénérescence bureaucratique.

Les communistes se trouvent groupés différemment dans le Parti et dans l’appareil étatique. Dans ce dernier, ils sont disposés hiérarchiquement les uns par rapport aux autres et aux sans-parti. Dans le Parti, ils sont tous égaux, en ce qui concerne la détermination des tâches et des méthodes fondamentales de travail du Parti. Les communistes travaillent à l’établi, font partie des comités d’usines, administrent les entreprises, les trusts, les syndicats , dirigent le Conseil de l’Economie Populaire, etc. Dans la direction qu’il exerce sur l’économie, le Parti tient et doit tenir compte de l’expérience, des observations, de l’opinion de tous ses membres installés aux différents degrés de l’échelle de l’administration économique. L’avantage essentiel, incomparable de notre Parti, consiste en ce qu’il peut, à chaque instant, regarder l’industrie avec les yeux du tourneur communiste, du spécialiste communiste, du directeur communiste, du commerçant communiste, réunir l’expérience de ces travailleurs qui se complètent les uns les autres, en dégager les résultats et déterminer ainsi sa ligne de direction de l’économie en général et de chaque entreprise en particulier.

Il est clair que cette direction n’est réalisable que sur la base de la démocratie vivante et active à l’intérieur du Parti. Quand, au contraire, les méthodes de « l’appareil » prévalent, la direction par le Parti fait place à l’administration par ses organes exécutifs (comité, bureau, secrétaire, etc.). Ce régime se renforçant, toutes les affaires sont concentrées entre les mains d’un petit groupe, parfois d’un secrétaire seulement, qui nomme, destitue, donne des directives, inflige de sanctions, etc.

Avec une telle réalisation de la direction, la principale supériorité du Parti, son expérience collective multiple, passe à l’arrière-plan. La direction prend un caractère d’organisation pure et dégénère fréquemment en commandement et en tâtillonnage. L’appareil du Parti entre de plus en plus dans le détail des tâches de l’appareil soviétique, vit de ses soucis journaliers, se laisse de plus en plus influencer par lui et, devant les détails, perd de vue les grandes lignes.

Si l’organisation du Parti en tant que collectivité est toujours plus riche d’expérience que n’importe quel organe de l’appareil étatique, on ne saurait en dire autant de fonctionnaires pris à part. En effet, ce serait une naïveté de croire que par suite de son titre, un secrétaire réunit en lui toutes les connaissances et toute la compétence nécessaires à la direction de son organisation. En réalité, il se crée un appareil auxiliaire avec des sections bureaucratiques, une information bureaucratique, et cet appareil, qui le rapproche de l’appareil soviétique, le tient à l’écart de la vie du Parti. Et, croyant mouvoir les autres, il est mû lui-même par son propre appareil.

Toute la pratique bureaucratique journalière de l’Etat soviétique s’infiltre ainsi dans l’appareil du Parti et y introduit le bureaucratisme. Le Parti, en tant que collectivité, ne sent pas sa direction, car il ne la réalise pas. De là du mécontentement ou de l’incompréhension, même dans les cas où la direction s’exerce justement. Mais cette direction ne peut se maintenir dans la ligne droite que si elle ne s’émiette pas dans les détails mesquins et revêt un caractère systématique, rationnel et collectif. Ainsi donc, le bureaucratisme non seulement détruit la cohésion intérieure du Parti, mais affaiblit l’action nécessaire de ce dernier sur l’appareil étatique. C’est ce que ne remarquent pas et ne comprennent pas la plupart du temps ceux qui sont les plus ardents à réclamer pour le Parti le rôle de directeur dans l’Etat soviétique. »

Le bureaucratisme et la révolution

1. — Les conditions essentielles qui non seulement entravent la réalisation de l’idéal socialiste, mais encore sont parfois pour la révolution une source de pénibles épreuves et de graves dangers, sont suffisamment connues. Ce sont : a) les contradictions sociales intérieures de la révolution qui, sous le communisme de guerre, étaient automatiquement comprimées, mais qui, sous la nep, se déploient fatalement et cherchent à trouver une expression politique ; b) la menace contre-révolutionnaire que représentant pour la République soviétique les Etats impérialistes.

2. — Les contradictions sociales de la révolution sont ses contradictions de classe. Quelles sont les classes fondamentales de notre pays ? — a) le prolétariat, b) la paysannerie, c) la nouvelle bourgeoisie avec la couche d’intellectuels bourgeois qui la recouvre.

Au point de vue économique et politique, la première place revient au prolétariat organisé en Etat et à la paysannerie fournissant les produits agricoles qui prédominent dans notre économie. La nouvelle bourgeoisie joue principalement le rôle d’intermédiaire entre l’industrie soviétique et l’agriculture ainsi qu’entre les différentes parties de l’industrie soviétique et les différents domaines de l’économie rurale. Mais elle ne se borne pas à être un intermédiaire commercial ; partiellement, elle assume également le rôle d’organisateur de la production.

3. — Abstraction faite de la rapidité du développement de la révolution prolétarienne en Occident, la marche de notre révolution sera déterminée par la croissance comparative des trois éléments fondamentaux de notre économie : industrie soviétique, agriculture, et capital commercial et industriel privé.

4. — Les analogies historiques avec la grande Révolution française (chute des Jacobins) qu’établissent le libéralisme et le menchévisme et avec lesquelles ils se consolent sont superficielles et inconsistantes. La chute des Jacobins était prédéterminée par le manque de maturité des rapports sociaux : la gauche (artisans et marchands ruinés), privée de la possibilité de développement économique, ne pouvait être un appui ferme pour la révolution ; la droite (bourgeoisie) croissait fatalement ; enfin, l’Europe, économiquement et politiquement plus arriérée, empêchait la révolution de se déployer au-delà des limites de la France.

Sous tous ces rapports, notre situation est incomparablement plus favorable. Chez nous, le noyau en même temps que la gauche de la révolution sont le prolétariat, dont les tâches et objectifs coïncident entièrement avec la réalisation de l’idéal socialiste. Le prolétariat est politiquement si fort que permettant, dans certaines limites, la formation à ses côtés d’une nouvelle bourgeoisie, il fait participer la paysannerie au pouvoir étatique non pas par l’intermédiaire de la bourgeoisie et des partis petits-bourgeois, mais directement, barrant ainsi à la bourgeoisie l’accès à la vie politique. La situation économique et politique de l’Europe non seulement n’exclut pas, mais rend inévitable l’extension de la révolution sur son territoire. Si donc, en France, la politique même la plus clairvoyante des Jacobins eût été impuissante à modifier radicalement le cours des événements, chez nous, où la situation est infiniment plus favorable, la justesse d’une ligne politique tracée selon les méthodes du marxisme sera pour un temps considérable un facteur décisif dans la sauvegarde de la révolution.

5. — Prenons l’hypothèse historique la plus défavorable pour nous. Le développement rapide du capital privé, s’il se produisait, signifierait que l’industrie et le commerce soviétiques, y compris la coopération, n’assurent pas la satisfaction des besoins de l’économie paysanne. En outre, il montrerait que le capital privé s’interpose de plus en plus entre l’Etat ouvrier et la paysannerie, acquiert une influence économique et, partant, politique sur cette dernière. Il va de soi qu’une telle rupture entre l’industrie soviétique et l’agriculture, entre le prolétariat et la paysannerie, constituerait un grave danger pour la révolution prolétarienne, un symptôme de la possibilité du triomphe de la contre-révolution.

6. — Quelles sont les voies politiques par lesquelles pourrait venir la victoire de la contre-révolution si les hypothèses économiques que nous venons d’exposer se réalisaient ? Il pourrait y en avoir plusieurs : le renversement du parti ouvrier, sa dégénérescence progressive, enfin une dégénérescence partielle accompagnée de scissions et de bouleversements contre-révolutionnaires.

La réalisation de l’une ou l’autre de ces éventualités dépendrait surtout de l’allure du développement économique. Au cas où le capital privé parviendrait peu à peu, lentement, à dominer le capital soviétique, l’appareil soviétique subirait vraisemblablement une dégénérescence bourgeoise avec les conséquences qu’elle comporterait pour le Parti. Si le capital privé croissait rapidement et arrivait à se mettre en contact, à se souder avec la paysannerie, les tendances contre-révolutionnaires actives dirigées contre le Parti prévaudraient alors probablement.

Si nous exposons crûment ces hypothèses, ce n’est pas évidemment parce que nous les considérons comme historiquement probables (leur probabilité au contraire est minime) mais parce que seule, une telle façon de poser la question permet une orientation historique juste et, partant, l’adoption de toutes les mesures préventives possibles. Notre supériorité, à nous marxistes, est de distinguer et de saisir les nouvelles tendances et les nouveaux dangers même lorsqu’ils ne sont encore qu’à l’état embryonnaire.

7. — La conclusion de ce que nous avons dit dans le domaine économique nous ramène au problème des « ciseaux », c’est-à-dire à l’organisation rationnelle de l’industrie, à sa coordination avec le marché paysan. Perdre du temps en l’occurrence, c’est ralentir notre lutte contre le capital privé. C’est là qu’est la tâche principale, la clé essentielle du problème de la révolution et du socialisme.

8. — Si le danger contre-révolutionnaire surgit comme nous l’avons dit de certains rapports sociaux, cela ne veut nullement dire que par une politique rationnelle, on ne puisse parer à ce danger (même avec des conditions économiques défavorables pour la révolution), le diminuer, l’éloigner, l’ajourner. Or, un tel ajournement à son tour est susceptible de sauver la révolution en lui assurant, soit un revirement économique favorable à l’intérieur, soit le contact avec la révolution victorieuse en Europe.

Voilà pourquoi, sur la base de la politique économique indiquée plus haut, il nous faut une politique déterminée de l’Etat et du Parti (y compris une politique déterminée à l’intérieur du Parti), ayant pour but de contrecarrer l’accumulation et le renforcement des tendances dirigées contre la dictature de la classe ouvrière et alimentées par les difficultés et les insuccès du développement économique.

9. — L’hétérogénéité de la composition sociale de notre Parti reflète les contradictions objectives du développement de la révolution avec les tendances et dangers qui en découlent : Les noyaux d’usine qui assurent la liaison du Parti avec la classe essentielle de la révolution représentent maintenant un sixième de l’effectif du Parti. En dépit de tous leurs côtés négatifs, les cellules des institutions soviétiques assurent au Parti la direction de l’appareil étatique ; aussi leur importance est-elle considérable. Les anciens militants participent dans une forte proportion à la vie du Parti par l’intermédiaire de ces cellules. Les cellules rurales donnent au Parti une certaine liaison (très faible encore) avec la campagne.

Les cellules militaires réalisent la liaison du Parti avec l’armée et, par cette dernière également, avec la campagne (surtout).

Enfin, dans les cellules des institutions d’enseignement, toutes ces tendances et influences se mêlent et s’entrecroisent.

10. — Par leur composition de classe, les cellules d’usine sont, il va de soi, fondamentales. Mais comme elles constituent un sixième seulement du Parti et que leurs éléments les plus actifs leur sont enlevés pour être affectés à l’appareil du Parti ou de l’Etat, le Parti ne peut encore, par malheur, s’appuyer uniquement ou même principalement sur elles.

Leur croissance sera l’indicateur le plus sûr des succès du Parti dans l’industrie, dans l’économie en général, et en même temps la meilleure garantie qu’il conservera son caractère prolétarien. Mais il n’est guère possible d’espérer leur accroissement rapide dans un avenir prochain. Par suite, le Parti sera obligé dans la période prochaine d’assurer son équilibre intérieur et sa ligne révolutionnaire en s’appuyant sur des cellules à composition sociale hétérogène.

11. — Les tendances contre-révolutionnaires peuvent trouver un appui dans les koulaks les intermédiaires, les revendeurs, les concessionnaires, en un mot dans des éléments beaucoup plus capables d’envelopper l’appareil étatique que le Parti lui-même. Seules, les cellules paysannes et militaires pourraient être menacées d’une influence plus directe et même d’une pénétration de la part des koulaks.

Néanmoins, la différenciation de la paysannerie représente un facteur susceptible de contrecarrer cette influence. L’inadmission des koulaks dans l’armée (y compris les divisions territoriales) doit non seulement rester une règle intangible, mais encore devenir une mesure importante d’éducation politique de la jeunesse rurale, des unités militaires et particulièrement des cellules militaires.

Les ouvriers assureront leur rôle dirigeant dans les cellules militaires en opposant politiquement les masses rurales laborieuses de l’armée à la couche renaissante des koulaks. Dans les cellules rurales également, cette opposition devra être mise en lumière. Le succès du travail dépendra évidemment, en fin de compte, de la mesure où l’industrie étatique réussira à satisfaire les besoins de la campagne.

Mais quelle que soit la rapidité de nos succès économiques, notre ligne politique fondamentale dans les cellules militaires doit être dirigée non pas simplement contre la nouvelle bourgeoisie, mais avant tout contre la couche des koulaks, seul appui sérieux et possible de toutes les tentatives contre-révolutionnaires. Sous ce rapport, il nous faut une analyse plus minutieuse des différentes parties consécutives de l’armée au point de vue de leur composition sociale.

12. — Il est indubitable que par l’intermédiaire des cellules rurales et militaires s’infiltrent et s’infiltreront dans le Parti des tendances reflétant plus ou moins la campagne avec les traits spéciaux qui la distinguent de la ville. S’il n’en était pas ainsi, les cellules rurales n’auraient aucune valeur pour le Parti.

Les modifications de l’état d’esprit qui se manifestent dans ces cellules sont pour le Parti un rappel ou un avertissement. La possibilité de diriger ces cellules selon la ligne du Parti dépend de la justesse de la direction générale du Parti ainsi que de son régime intérieur et, en fin de compte, de nos succès dans la solution du problème décisif.

13. — L’appareil étatique est la source la plus importante du bureaucratisme. D’une part, il absorbe une quantité énorme des éléments les plus actifs du Parti et apprend aux plus capables d’entre eux les méthodes d’administration des hommes et des choses, et non la direction politique des masses. D’autre part, il accapare dans une large mesure l’attention de l’appareil du Parti sur lequel il influe par ses méthodes d’administration.

De là, dans une large mesure, la bureaucratisation de l’appareil, laquelle menace de détacher le Parti des masses. C’est ce danger précisément qui est maintenant le plus évident, le plus direct. La lutte contre les autres dangers doit, dans les conditions actuelles, commencer par la lutte contre le bureaucratisme.

14. — Il est indigne d’un marxiste de considérer que le bureaucratisme n’est que l’ensemble des mauvaises habitudes des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène social en tant que système déterminé d’administration des hommes et des choses. Il a pour causes profondes l’hétérogénéité de la société, la différence des intérêts journaliers et fondamentaux des différents groupes de la population. Le bureaucratisme se complique du fait du manque de culture des larges masses. Chez nous, la source essentielle du bureaucratisme réside dans la nécessité de créer et de soutenir un appareil étatique alliant les intérêts du prolétariat et ceux de la paysannerie dans une harmonie économique parfaite, dont nous sommes encore très loin. La nécessité d’entretenir une armée permanente est également une autre source importante de bureaucratisme.

Il est évident que les phénomènes sociaux négatifs que nous venons d’énumérer et qui alimentent maintenant le bureaucratisme pourraient, s’ils continuaient à se développer, mettre la révolution en danger. Nous avons mentionné plus haut cette hypothèse : le désaccord croissant entre l’économie soviétique et l’économie paysanne, le renforcement des koulaks dans les campagnes, leur alliance avec le capital commercial et industriel privé, telles seraient, étant donné le niveau culturel des masses laborieuses de la campagne et en partie de la ville, les causes des dangers contre-révolutionnaires éventuels.

En d’autres termes, le bureaucratisme dans l’appareil étatique et dans le Parti est l’expression des tendances les plus fâcheuses inhérentes à notre situation, des défauts et des déviations de notre travail qui, dans certaines conditions sociales, peuvent saper les bases de la révolution. Et, en l’occurrence, comme en beaucoup d’autres cas, la quantité, à un stade déterminé, se transformera en qualité.

15. — La lutte contre le bureaucratisme de l’appareil étatique est une tâche exceptionnellement importante, mais exigeant beaucoup de temps et plus ou moins parallèle à nos autres tâches fondamentales : reconstruction économique et élévation du niveau culturel des masses.

L’instrument historique le plus important pour l’accomplissement de toutes ces tâches est le Parti. Évidemment, le Parti ne peut s’arracher aux conditions sociales et culturelles du pays. Mais, organisation volontaire de l’avant-garde, des éléments les meilleurs, les plus actifs, les plus conscients de la classe ouvrière, il peut beaucoup plus que l’appareil étatique se préserver contre les tendances du bureaucratisme. Pour cela, il doit voir clairement le danger et le combattre sans relâche.

De là, l’importance immense de l’éducation de la jeunesse du Parti, basée sur l’initiative personnelle, afin d’arriver à modifier le fonctionnement de l’appareil étatique et à le transformer. »

Léon Trotsky, « Lettre à une Assemblée du Parti » :

« (…) Le bureaucratisme tue l’initiative et entrave ainsi l’élévation du niveau général du Parti. C’est là son défaut capital. Comme l’appareil est constitué inévitablement par les camarades les plus expérimentés et les plus méritoires, c’est sur la formation politique des jeunes générations communistes que le bureaucratisme a sa répercussion la plus fâcheuse. Aussi est-ce la jeunesse, baromètre sûr du Parti, qui réagit le plus vigoureusement contre le bureaucratisme de notre organisation.

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que notre système de solution des questions — tranchées presque uniquement par les fonctionnaires du Parti — n’ait aucune influence sur l’ancienne génération, qui incarne l’expérience politique et les traditions révolutionnaires du Parti. Là aussi, le danger est très grand. L’immense autorité du groupe des vétérans du Parti est universellement reconnue. Mais ce serait une erreur grossière que de la considérer comme un absolu. Ce n’est que par une collaboration active constante avec la nouvelle génération, dans le cadre de la démocratie, que la vieille garde conservera son caractère de facteur révolutionnaire. Sinon, elle peut se figer et devenir insensiblement l’expression la plus achevée du bureaucratisme.

L’histoire nous offre plus d’un cas de dégénérescence de ce genre. Prenons l’exemple le plus récent et le plus frappant : celui des chefs des partis de la IIe Internationale. Wilhelm Liebknecht, Bebel, Singer, Victor Adler, Kautsky, Bernstein, Lafargue, Guesde étaient les disciples directs de Marx et d’Engels. Pourtant, dans l’atmosphère du parlementarisme et sous l’influence du développement automatique de l’appareil du Parti et de l’appareil syndical, ces leaders, totalement ou partiellement, tournèrent à l’opportunisme. À la veille de la guerre, le formidable appareil de la social-démocratie, couvert de l’autorité de l’ancienne génération, était devenu le frein le plus puissant à la progression révolutionnaire. Et nous, les « vieux », nous devons bien nous dire que notre génération, qui joue naturellement le rôle dirigeant dans le Parti, ne serait nullement prémunie contre l’affaiblissement de l’esprit révolutionnaire et prolétarien dans son sein, si le Parti tolérait le développement des méthodes bureaucratiques qui transforment la jeunesse en objet d’éducation et détachent inévitablement l’appareil de la masse, les anciens des jeunes. Contre ce danger indubitable, il n’est pour le Parti d’autre moyen que l’orientation vers la démocratie et l’afflux, toujours plus grand, des éléments ouvriers dans son sein.

Je ne m’arrêterai pas ici sur les définitions juridiques de la démocratie ni sur les limites qui lui sont imposées par le statut du Parti. Quoique importantes, ces questions sont secondaires. Nous les examinerons à la lumière de notre expérience et y apporterons les modifications nécessaires. Mais ce qu’il faut modifier avant tout, c’est l’esprit qui règne dans nos organisations. Il faut que le Parti revienne à l’initiative collective, au droit de critique libre et fraternelle, qu’il ait la faculté de s’organiser lui-même. Il est nécessaire de régénérer et de renouveler l’appareil du Parti et de lui faire sentir qu’il n’est que l’exécuteur de la volonté de la collectivité.

La presse du Parti a, ces derniers temps, donné une série d’exemples caractéristiques de la dégénérescence bureaucratique des mœurs et des rapports dans le Parti. Un critique osait-il élever la voix, immédiatement on prenait le numéro de sa carte de communiste. Avant la publication de la décision du C. C. sur le « cours nouveau », le simple fait de signaler la nécessité d’une modification du régime intérieur du Parti était considéré par les fonctionnaires préposés à l’appareil comme une hérésie, une manifestation de l’esprit de scission, une atteinte à la discipline. Et maintenant les bureaucrates sont prêts formellement à « prendre acte » du « cours nouveau », c’est-à-dire pratiquement à l’enterrer. Le renouvellement de l’appareil du Parti — dans le cadre précis du statut — doit avoir pour but de remplacer les bureaucrates momifiés par des éléments vigoureux étroitement liés à la vie de la collectivité. Et, avant tout, il faut écarter des postes dirigeants ceux qui, au premier mot de protestation ou d’objection, brandissent contre les critiques les foudres des sanctions. Le « cours nouveau » doit avoir pour premier résultat de faire sentir à tous que personne désormais n’osera plus terroriser le Parti.

Notre jeunesse ne doit pas se borner à répéter nos formules. Elle doit les conquérir, se les assimiler, se former son opinion, sa physionomie à elle et être capable de lutter pour ses vues avec le courage que donnent une conviction profonde et une entière indépendance de caractère. Hors du Parti l’obéissance passive qui fait emboîter mécaniquement le pas après les chefs ; hors du Parti l’impersonnalité, la servilité, le carriérisme ! Le bolchevik n’est pas seulement un homme discipliné : c’est un homme qui, dans chaque cas et sur chaque question, se forge une opinion ferme et la défend courageusement, non seulement contre ses ennemis, mais au sein de son propre parti. Peut-être sera-t-il aujourd’hui en minorité dans son organisation. Il se soumettra, parce que c’est son parti. Mais cela ne signifie pas toujours qu’il soit dans l’erreur. Peut-être a-t-il vu ou compris avant les autres la nouvelle tâche ou la nécessité d’un tournant. Il soulèvera avec persistance la question une deuxième, une troisième, une dixième fois s’il le faut. Par là, il rendra service à son parti, en le familiarisant avec la nouvelle tâche ou en l’aidant à accomplir le tournant nécessaire sans bouleversements organiques, sans convulsions intérieures.

Notre Parti ne pourrait s’acquitter de sa mission historique s’il se morcelait en fractions. Il ne se désagrégera pas ainsi car, collectivité autonome, son organisme s’y oppose. Mais il ne combattra avec succès les dangers de fractionnement qu’en développant et en consolidant dans son sein l’application de la démocratie ouvrière. Le bureaucratisme de l’appareil est précisément l’une des principales sources du fractionnement. Il réprime impitoyablement la critique et refoule le mécontentement à l’intérieur de l’organisation. Pour lui, toute critique, tout avertissement est presque fatalement une manifestation de l’esprit de scission. Le centralisme mécanique a pour complément obligé le fractionnement, caricature de la démocratie et danger politique formidable.

Conscient de la situation, le parti accomplira l’évolution nécessaire avec la fermeté et la décision exigées par les tâches qui lui reviennent. Par là même, il affermira son unité révolutionnaire qui lui permettra de mener à bien le travail immense qui lui incombe sur l’échelle nationale et internationale.

Je suis loin d’avoir épuisé la question. J’ai renoncé, intentionnellement, à en étudier ici plusieurs côtés essentiels, me proposant de vous les exposer oralement dès que je serai rétabli — ce qui, je l’espère, ne tardera pas.

Salut fraternel.

8 décembre 1923.

Léon Trotsky, « Leçons d’Octobre » :

« L’histoire a assuré à notre Parti des avantages révolu¬tionnaires incomparables. Traditions de la lutte héroïque contre le tsarisme, habitudes, procédés révolutionnaires liés aux conditions de l’action clandestine, élaboration théorique de l’expé¬rience révolutionnaire de toute l’humanité, lutte contre le men¬chevisme, contre le courant des narodniki, contre le conciliation¬nisme, expérience de la Révolution de 1905, élaboration théorique de cette expérience pendant les années de la contre-révolution, examen des problèmes du mouvement ouvrier international du point de vue des leçons de 1905 : voilà, dans l’ensemble, ce qui a donné à notre Parti une trempe excep¬tionnelle, une clairvoyance supérieure, une envergure révolu¬tionnaire sans exemple. Et pourtant, dans ce parti si bien pré¬paré, ou plutôt dans ses sphères dirigeantes, il s’est formé, au moment de l’action décisive, un groupe d’anciens bolcheviks révolutionnaires expérimentés, qui s’est opposé violemment au coup de force prolétarien et qui, pendant la période la plus critique de la révolution - de février 1917 à février 1918 - a occupé dans toutes les questions essentielles une position social-démocrate. Pour préserver le Parti et la révolution des conséquences funestes de cet état de choses, il a fallu l’influence exceptionnelle de Lénine dans le Parti. C’est ce que l’on ne saurait oublier, si nous voulons que les Partis communistes autres pays apprennent quelque chose à notre école. La question de la sélection du personnel dirigeant a, pour les d’Europe Occidentale, une importance exceptionnelle. C’est ce que montre entre autres l’expérience de la faillite d’Octobre 1923 en Allemagne. Mais cette sélection doit être effectuée sur le principe de l’action révolutionnaire... Nous avons eu en Alle¬magne assez d’occasions d’éprouver la valeur des dirigeants du Parti au moment des luttes directes. Sans cette épreuve, tous les autres critériums ne sauraient être considérés comme sûrs. Au cours de ces dernières années, la France a eu bien moins de convulsions révolutionnaires, même limitées. Pourtant, il y a eu quelques légères explosions de guerre civile quand le Comité Directeur du Parti et les dirigeants syndicaux ont dû réagir à des questions urgentes et importantes (par exemple le meeting sanglant du 11 janvier 1924). L’étude attentive d’épisodes de ce genre nous fournit des données inestimables permettant d’apprécier la valeur de la direction du Parti, la conduite de ses chefs et de ses différents organes. Ne pas tenir compte de ces données pour la sélection des hommes, c’est aller inévitablement à la défaite, car, sans direction perspicace, résolue et courageuse du Parti, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible. Tout parti, même le plus révolutionnaire, élabore inévitablement son conservatisme d’organisation : sinon, il manquerait de la stabilité nécessaire. Mais, en l’occurrence, tout est affaire de degré. Dans un parti révolutionnaire, la dose nécessaire de conservatisme doit se combiner avec l’entier affranchissement de la routine, la souplesse d’orientation, l’audace agissante. C’est aux tournants historiques que ces qualités se vérifient le mieux. Lénine, nous l’avons vu plus haut, disait que souvent les partis, même les plus révolutionnaire, lorsqu’il survenait un change¬ment brusque de situation et, partant, de tâches, continuaient à suivre leur ligne antérieure et, par là même, devenaient ou mena¬çaient de devenir un frein au développement révolutionnaire. Le conservatisme du Parti, comme son initiative révolutionnaire, trouvent leur expression la plus concentrée dans les organes de la direction. Or, les Partis communistes européens ont encore à effectuer leur tournant le plus brusque : celui où ils passeront du travail préparatoire à la prise du pouvoir. Ce tournant est celui qui exige le plus de qualités, impose le plus de responsa¬bilités et est le plus dangereux. En laisser passer le moment est pour le Parti le plus grand désastre qui puisse le frapper.

Considérée à la lumière de notre propre expérience, l’expérience des batailles des dernières années en Europe et principa¬lement en Allemagne, nous montre qu’il y a deux catégories de chefs enclins à tirer le Parti en arrière au moment où il lui faut accomplir le plus grand saut en avant. Les uns sont portés à voir principalement les difficultés, les obstacles et à apprécier chaque situation avec le parti pris, inconscient parfois, de se dérober à l’action. Chez eux, le marxisme devient une méthode servant à motiver l’impossibilité de l’action révolutionnaire. Les menche¬viks russes représentaient les spécimens les plus caractéristiques de ce type de chefs. Mais ce type ne se limite pas au menchevisme et, au moment le plus critique, se révèle dans le parti le plus révolutionnaire, chez les militants occupant les plus hauts postes. Les représentants de l’autre catégorie sont des agitateurs superficiels. Ils ne voient pas les obstacles tant qu’ils ne s’y heurtent pas de front. Leur coutume d’éluder les difficultés réelles en jonglant sur les mots, leur optimisme extrême dans toutes les questions se transforment inévitablement en impuis¬sance et en pessimisme quand vient le moment de l’action décisive. Pour le premier type, pour le révolutionnaire mesquin, gagne-petit, les difficultés de la prise du pouvoir ne sont que l’accumulation et la multiplication de toutes les difficultés qu’il est habitué à voir sur son chemin. Pour le second type, pour l’optimiste superficiel, les difficultés de l’action révolutionnaire surgissent toujours soudainement. Dans la période de prépara¬tion, ces deux hommes ont une conduite différente l’un apparaît comme un sceptique sur lequel il est impossible de compter fermement au point de vue révolutionnaire ; l’autre, par contre, peut sembler un révolutionnaire ardent. Mais, au moment décisif, tous deux marchent la main dans la main, s’élèvent contre l’insurrection. Pourtant, tout le travail de préparation n’a de valeur que dans la mesure où il rend le Parti, et surtout ses organes dirigeants, capables de déterminer le moment de l’insur¬rection et de la diriger. Car la tâche du Parti communiste est de s’emparer du pouvoir afin de procéder à la refonte de la société.

Ces derniers temps, on a fréquemment parlé et écrit sur la nécessité de la bolchévisation de l’Internationale Communiste. C’est là une tâche urgente, indispensable, dont la nécessité se fait sentir encore plus impérieusement après les terribles leçons qui nous ont été données l’année dernière en Bulgarie et en Allemagne. Le bolchevisme n’est pas une doctrine (c’est-à-dire n’est pas seulement une doctrine), mais un système d’éducation révolutionnaire pour l’accomplissement de la révolution prolétarienne. Qu’est-ce que bolchéviser les Partis communistes ? C’est les éduquer, c’est sélectionner dans leur sein un personnel dirigeant, de façon qu’ils ne flanchent pas au moment de leur Révolution d ’Octobre. »

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