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L’inéluctabilité du Socialisme

vendredi 29 novembre 2019, par Robert Paris

L’inéluctabilité du Socialisme

"Parallèlement à la diminution constante du nombre des magnats du capital, dit Marx, grandit le poids de misère, d’oppression, d’esclavage, de dégradation, d’exploitation ; mais en même temps grandit aussi la révolte de la classe ouvrière, classe toujours croissante en nombre, disciplinée, unifiée, organisée par le mécanisme même du processus de la production capitaliste... La centra­lisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent enfin un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe éclate. Le glas de la propriété privée sonne, les expropriateurs sont expropriés".

C’est la révolution socialiste. Pour Marx, le problème de la reconstruction de la société ne se posait pas en raison de ses préférences personnelles ; il surgissait, comme une néces­sité historique inexorable, d’une part de la croissance des forces pro­ductives jusqu’à leur pleine maturité, d’autre part de l’impossibilité de développer davantage ces forces productives sous l’empire de la loi de la valeur.

Les élucubrations de certains intellectuels, selon lesquelles, en dépit de l’enseignement de Marx, le socialisme ne serait pas inéluctable, mais seulement possible, sont absolument vides de sens. Il est évident que Marx n’a jamais voulu dire que le socialisme se réaliserait sans l’intervention de la volonté et de l’action de l’homme ; une telle idée est simplement absurde.

Marx a prédit que, pour sortir de la catastrophe économique où doit conduire inévitablement le développement du capitalisme – et cette catastrophe est devant nos yeux -, il ne peut y avoir d’autre issue que la socialisation des moyens de production. Les forces productives ont besoin d’un nouvel organisateur et d’un nouveau maître ; et, l’existence déterminant la conscience, Marx ne doutait pas que la classe ouvrière, au prix d’erreurs et de défaites, parviendrait à prendre conscience de la situation, et, tôt ou tard, tirerait les conclusions pratiques qui s’imposent.

Que la socialisation des moyens de production créés par le capitalisme offre un avantage économique énorme, c’est ce que l’on peut démontrer aujourd’hui, non seulement en théorie, mais aussi par l’expé­rience de l’U.R.S.S., en dépit des limites de cette expérience. Il est vrai que les réactionnaires capitalistes, non sans artifice, se servent du régime de Staline comme d’un épouvantail contre les idées de socialisme. En fait, Marx n’a jamais dit que le socialisme pouvait se réaliser dans un seul pays, et, de plus, dans un pays arriéré. Les privations que les masses subissent toujours en U.R.S.S., l’omnipotence de la caste privilégiée qui s’est élevée au-dessus de la nation et de sa misère, l’arbitraire insolent des bureaucrates, ce ne sont pas là des conséquences des méthodes économiques du socialisme, mais de l’isolement et du retard historique de l’U.R.S.S., prise dans l’étau de l’encerclement capitaliste. L’étonnant, c’est que, dans des conditions aussi exceptionnellement défavorables, l’économie planifiée ait réussi à démontrer ses avantages indiscutables.

Tous les sauveurs du capitalisme, ceux de l’espèce démocratique aussi bien que ceux de l’espèce fasciste, s’efforcent de limiter ou, tout au moins, de camoufler la puissance des magnats du capital, afin de prévenir l’expropriation des expropriateurs. Ils reconnaissent tous, et certains d’entre eux l’admettent même ouvertement, que l’échec de leurs tentatives de réformes doit inévitablement conduire à la révolution socialiste. Ils ont tous réussi à démontrer que leurs méthodes pour sauver le capitalisme ne sont que charlatanisme réactionnaire et impuis­sant. L’inéluctabilité du socialisme, prédite par Marx, est ainsi confirmée par l’absurde. La révolution socialiste est indispensable

La propagande de la "technocratie", qui a fleuri pendant la période de la grande crise de 1929-1932, était fondée sur cette prémisse correcte que l’économie ne peut être rationalisée que par l’union de la technique élevée à la hauteur de la science et du gouvernement mis au service de la société. Une telle union n’est possible que si la technique et le gou­vernement sont libérés de l’esclavage de la propriété privée.

C’est là que commence la grande tâche révolutionnaire. Pour libérer la technique de la cabale des intérêts privés et mettre le gouvernement au service de la société, il faut "exproprier les expropriateurs". Seule une classe puissante, intéressée à sa propre libération, et opposée aux expropriateurs capitalistes, est capable d’accomplir cette tâche. Ce n’est qu’alliée à un gouvernement prolétarien qu’une équipe de techniciens qualifiés peut construire une économie réellement scientifique et réelle­ment rationnelle, c’est-à-dire socialiste.

Le mieux serait évidemment d’atteindre ce but d’une manière paci­fique, graduelle, démocratique. Mais un ordre social qui s’est survécu à lui-même ne cède jamais la place à son successeur sans résistance. Si la jeune et puissante démocratie s’est révélée en son temps incapable d’empêcher l’accaparement de la richesse et du pouvoir par la plouto­cratie, est-il possible d’attendre d’une démocratie sénile et ravagée qu’elle se révèle capable de transformer un ordre social basé sur la domination illimitée des 60 familles ? La théorie et l’histoire enseignent que la substitution d’un régime social à un autre suppose la forme la plus élevée de la lutte de classe, c’est-à-dire la révolution. Même l’esclavage n’a pu être aboli aux Etats-Unis sans une guerre civile.

"La force est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une nouvelle."Personne n’a encore été capable de réfuter ce principe fondamental, énoncé par Marx, de la sociologie des sociétés de classes. Seule, une révolution socialiste peut ouvrir la voie au socialisme. Le marxisme aux Etats-Unis

La république nord-américaine a été plus loin que les autres dans le domaine de la technique et de l’organisation de la production. Ce n’est pas seulement l’Amérique, c’est toute l’humanité qui bâtira sur ces fondations. Cependant, les diverses phases du processus social suivent, au sein d’une seule et même nation, des rythmes différents, selon les conditions historiques spécifiques. Tandis que les Etats-Unis possèdent une supériorité formidable dans le domaine de la technologie, leurs conceptions économiques restent extrêmement arriérées, aussi bien à droite qu’à gauche. John L. Lewis a à peu près les mêmes vues que Franklin D. Roosevelt. Si l’on tient compte de leurs fonctions sociales respectives, les idées de Lewis sont incomparablement plus conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires, que celles de Roosevelt. Dans certains cercles américains, il y a une tendance à répudier telle ou telle théorie révolutionnaire sans la moindre critique scientifique, en la déclarant simplement "non américaine".Mais où peut-on trouver le critère qui permette de distinguer ce qui est américain et ce qui ne l’est pas ? Le christianisme fut importé aux Etats-Unis en même temps que les logarithmes, la poésie de Shakespeare, les notions sur les droits de l’homme et du citoyen, et certains autres produits moins importants de la pensée humaine. Aujourd’hui, le marxisme s’y trouve dans la même situation.

Le secrétaire américain à l’agriculture, Henry A. Wallace, reproche à l’auteur de ces lignes "une étroitesse dogmatique qui est au plus haut point non américaine" et il oppose au dogmatisme russe l’esprit oppor­tuniste de Jefferson, qui savait composer avec ses adversaires. L’idée n’est apparemment jamais venue à l’esprit de H. Wallace qu’une poli­tique de compromis n’est pas fonction de quelque esprit national immatériel, mais le produit de conditions matérielles. Une nation dont la richesse croît rapidement a des réserves suffisantes pour concilier les classes et les partis hostiles. Lorsque, au contraire, les contradictions sociales s’exacerbent, la base d’une politique de compromis disparaît.

Si l’Amérique n’a pas connu "l’étroitesse dogmatique" c’est parce qu’elle disposait d’une pléthore de terres vierges, de richesses naturelles inépuisables, et, du moins en apparence, de possibilités d’enrichissement illimitées. Cependant, même dans ces conditions, l’esprit de compromis n’empêcha pas la guerre civile lorsque son heure sonna. De toute façon, les conditions matérielles qui formèrent la base de l’ "américanisme" appartiennent aujourd’hui de plus en plus au domaine du passé. De là, la crise profonde de l’idéologie traditionnelle américaine.

La pensée empirique, limitée à la solution des tâches immédiates, semble suffisante, aussi bien dans les cercles d’ouvriers que dans les cercles bourgeois, aussi longtemps que la loi de la valeur de Marx façonne la pensée de chacun. Mais aujourd’hui, cette même loi produit des effets opposés. Au lieu de faire progresser l’économie, elle en mine les fondations. La pensée éclectique et conciliatrice, avec son attitude hostile et méprisante envers le marxisme, qu’elle considère comme un "dogme", et son expression philosophique suprême, le pragmatisme, devient absolument inadéquate, inconsistante, réactionnaire et ridicule.

Ce sont en réalité les idées traditionnelles de l’américanisme qui sont devenues un dogme sans vie, pétrifié, qui n’engendre plus qu’erreurs et confusions. En même temps, l’enseignement économique de Marx a trouvé un terrain favorable, et acquis une pertinence particulière aux Etats-Unis. Quoique Le Capital repose sur un matériel international, surtout anglais, il constitue, dans ses fondements théoriques, une analyse du capitalisme pur, du capitalisme comme tel. Indubitablement, le capi­talisme qui a poussé sur le sol vierge et sans histoire de l’Amérique est très proche de ce type idéal.

En dépit de la présence de M. Wallace, le développement économique de l’Amérique s’est fait, non d’après les principes de Jefferson, mais d’après les lois de Marx. Il n’est pas plus offensant pour l’orgueil national de le reconnaître, que de reconnaître que l’Amérique tourne autour du soleil selon les lois de Copernic. Le Capital donne un diagnostic exact de la maladie, et un pronostic irremplaçable. En ce sens, l’enseignement de Marx est beaucoup plus proche du nouvel "américanisme" que les idées de Hoover ou de Roosevelt, de Green ou de Lewis.

Il est vrai qu’il y a aux Etats-Unis une littérature originale, très riche, consacrée aux crises économiques. Tant que des économistes consciencieux donnent un tableau objectif des tendances destructives du capitalisme américain, leurs recherches, abstraction faite de leurs prémisses théoriques, semblent des illustrations directes de la théorie de Marx. Cependant, la tradition conservatrice dont s’inspirent ces auteurs apparaît lorsqu’ils se refusent obstinément à tirer des conclu­sions nettes, se bornant à des prédictions nébuleuses ou à des banalités moralisantes telles que : "Le pays doit comprendre que... ", "L’opinion publique doit considérer sérieusement... ", etc... Ces livres ressemblent à des couteaux sans lame.

Les Etats-Unis ont eu des marxistes dans le passé, il est vrai, mais c’étaient des marxistes d’un type étrange, ou plutôt de trois types étranges. En premier lieu, il y avait des émigrés chassés d’Europe, qui faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ne parvenaient pas à trouver d’écho ; en second lieu, il y eut des groupes américains isolés comme les disciples de Daniel de Léon, qui, avec le déroulement des événements, et par suite de leurs propres fautes, se transformèrent en sectes ; en troisième lieu, il y eut des dilettantes, attirés par la révolution d’Octobre, qui sympa­thisaient avec le marxisme en tant qu’enseignement exotique n’ayant rien de commun avec les Etats-Unis. Cette époque est révolue. Aujourd’hui commence une nouvelle époque, celle d’un mouvement de classe indépendant du prolétariat, en même temps que celle du vrai marxisme. Dans ce domaine aussi, l’Amérique rattrapera l’Europe, puis la dépassera. Sa technique et sa structure sociale progressives se fraieront un chemin dans le domaine de la doctrine. Les meilleurs théoriciens du marxisme apparaîtront sur le sol américain. Marx deviendra le guide des travailleurs américains d’avant-garde. Pour eux, cet exposé abrégé du premier volume du Capital ne sera que le premier pas vers l’étude complète de Marx. Le miroir idéal du capitalisme

A l’époque où fut publié le premier volume du Capital, la domina­tion mondiale de la bourgeoisie anglaise était encore incontestée. Les lois abstraites de l’économie marchande trouvaient naturellement leur incarnation la plus parfaite, c’est-à-dire la moins soumise aux influences du passé, dans le pays où le capitalisme avait atteint son plus haut déve­loppement. Bien qu’il se soit appuyé principalement sur l’Angleterre dans son analyse, Marx n’avait pas seulement en vue ce pays, mais bien le monde capitaliste tout entier. Il a pris l’Angleterre de son temps comme le meilleur miroir du capitalisme à cette époque.

Aujourd’hui, l’hégémonie britannique n’est plus qu’un souvenir. L’avantage d’avoir précédé les autres pays dans la voie du capitalisme s’est transformé en désavantage. La structure technique et économique de l’Angleterre est devenue désuète. La position mondiale de ce pays continue à dépendre de son empire colonial, héritage du passé, plutôt que de son potentiel économique réel. Cela explique, incidemment, la charité chrétienne dont fait preuve Chamberlain envers le gangstérisme international des fascismes, attitude qui a tellement étonné le monde. La bourgeoisie anglaise ne peut pas ne pas réaliser que son déclin économique est devenu entièrement incompatible avec sa position dans le monde, et qu’une nouvelle guerre menace d’entraîner la chute de l’empire britannique. La base économique du "pacifisme" de la France est essentiellement de la même nature.

L’Allemagne, au contraire, a utilisé pour son ascension capitaliste rapide les avantages de son retard historique, se dotant de la technique la plus parfaite d’Europe. Ne disposant que d’une base nationale étroite et de peu de ressources naturelles, le dynamisme capitaliste de l’Allema­gne se transforma par nécessité en un facteur explosif extrêmement puissant dans ce qu’on appelle l’équilibre des puissances mondiales. L’idéologie épileptique de Hitler n’est que le reflet de l’épilepsie du capitalisme allemand.

Outre de nombreux avantages inappréciables de caractère historique, le développement des Etats-Unis a eu le privilège exceptionnel de bénéficier d’un territoire incommensurablement plus vaste, et de riches­ses naturelles incomparablement plus grandes que l’Allemagne. Ayant considérablement devancé la Grande-Bretagne, la république nord-amé­ricaine est devenue, au commencement de ce siècle, la principale forte­resse de la bourgeoisie mondiale. Toutes les possibilités que recèle le capitalisme trouvèrent dans ce pays leur expression la plus haute. Nulle part ailleurs sur notre planète, la bourgeoisie ne put pousser aussi loin ses réalisations que dans la république du dollar, qui est devenue le plus parfait miroir du capitalisme du XXème siècle.

Pour les mêmes raisons qui portèrent Marx à fonder son exposé sur les statistiques anglaises, nous avons eu recours, dans notre modeste introduction, principalement à des preuves empruntées à l’expérience économique et politique des Etats-Unis. Inutile d’ajouter qu’il ne serait pas difficile de citer des faits et des chiffres analogues empruntés à la vie de n’importe quel autre pays capitaliste. Mais cela n’ajouterait rien d’essentiel. Les conclusions seraient les mêmes, les exemples seraient seulement moins frappants.

La politique du Front populaire en France ne fut, comme l’a signalé un de ses financiers, qu’une adaptation "pour lilliputiens" du New Deal. Il est évident que, dans une analyse théorique, il est bien plus commode d’utiliser des grandeurs cyclopéennes que des grandeurs lilliputiennes. L’immensité même de l’expérience Roosevelt nous démontre que seul un miracle peut sauver le régime capitaliste mondial. Mais il se trouve que le développement de la production capitaliste a mis fin à la pro­duction des miracles. Les incantations et les prières abondent, les miracles ne viennent jamais. Cependant, il est évident que, si le miracle du rajeunissement du capitalisme pouvait se produire, c’était seulement aux Etats-Unis. Mais ce rajeunissement ne s’est pas produit. Ce que les Cyclopes n’ont pu faire, les Lilliputiens le pourront encore bien moins. Etablir les fondements de cette simple conclusion, tel est l’objet de notre incursion dans le champ de l’économie nord-américaine. Métropoles et colonies

"Le pays le plus développé industriellement", écrivait Marx dans la préface à la première édition de son Capital, "montre seulement aux pays les moins développés l’image de leur propre avenir". Cette affir­mation ne peut en aucun cas être prise à la lettre. La croissance des forces productives et l’approfondissement des contradictions sociales sont indubitablement le sort de tout pays qui est entré dans la voie d’une évolution bourgeoise. Cependant, la disproportion entre les "ryth­mes" et mesures qui se produit dans tout développement humain, n’est pas seulement devenue particulièrement aiguë sous le capitalisme, mais encore a donné naissance à une complète interdépendance, faite de sou­mission, d’exploitation et d’oppression, entre des pays de type économique différent.

Seule, une minorité de pays a passé par tout ce développement systématique et logique qui part de l’artisanat et aboutit à l’usine, en passant par la manufacture, développement que Marx a soumis à une analyse si détaillée. Le capital commercial, industriel et financier a envahi de l’extérieur les pays arriérés, détruisant en partie les formes primitives de l’économie naturelle, les soumettant en partie au système industriel et bancaire mondial de l’Occident. Sous le fouet de l’impé­rialisme, les colonies et les semi-colonies se sont vues obligées de négliger les stades intermédiaires, tout en restant cependant artificielle­ment accrochées à un niveau ou un autre. Le développement de l’Inde n’est pas la copie du développement de l’Angleterre ; il en est le com­plément. Cependant, pour comprendre le type de développement combiné des pays arriérés et dépendants comme l’Inde, il faut toujours avoir dans l’esprit le schéma classique que Marx a tiré du développement de l’Angleterre. La théorie de la valeur-travail régit aussi bien les calculs des spéculateurs de la City de Londres que les opérations des changeurs de monnaie dans les coins les plus reculés de l’Hyderabad, à cette seule différence près que, dans le dernier cas, elle prend des formes plus simples et moins astucieuses.

L’inégalité du développement a procuré d’énormes bénéfices aux pays avancés qui, quoique à des degrés divers, ont continué à se développer aux dépens des pays arriérés, en les exploitant, en se les soumettant comme colonies, ou tout au moins en les empêchant de s’élever jusqu’à l’aristocratie capitaliste. Les fortunes de l’Espagne, de la Hollande, de l’Angleterre, de la France se sont constituées, non seulement par la plus-value prélevée sur leur propre prolétariat, non seulement par le pillage de leur propre petite bourgeoisie, mais aussi par le pillage systé­matique de leurs possessions d’outre-mer. L’exploitation des classes fut complétée et sa puissance fut accrue par l’exploitation des nations. La bourgeoisie des métropoles se trouva en mesure d’assurer une position privilégiée à son propre prolétariat, surtout à ses couches supérieures, au moyen d’une partie des superprofits amassés dans les colonies. Sans cela, toute espèce de régime démocratique stable eût été impossible. Sous sa forme la plus large, la démocratie bourgeoise devint et reste toujours une forme de gouvernement qui n’est accessible qu’aux nations les plus aristocratiques et les plus exploiteuses. La démocratie antique reposait sur l’esclavage, la démocratie impérialiste repose sur le pillage des colonies.

Les Etats-Unis qui, formellement, n’ont presque pas de colonies, sont néanmoins la plus privilégiée de toutes les nations de l’histoire. Des immigrants actifs venus d’Europe prirent possession d’un continent extrêmement riche, exterminèrent la population indigène, s’emparèrent de la meilleure partie du Mexique et se taillèrent la part du lion dans les richesses mondiales. Les réserves de graisse ainsi accumulées conti­nuent d’être utiles, même maintenant, à l’époque du déclin, pour graisser les rouages de la démocratie.

L’expérience historique récente, aussi bien que l’analyse théorique, montre que le degré de développement de la démocratie et sa stabilité sont en raison inverse de la tension des contradictions de classes. Dans les pays capitalistes les moins privilégiés (d’un côté la Russie, de l’autre l’Allemagne, l’Italie, etc...), qui étaient incapables d’engendrer une aris­tocratie ouvrière nombreuse et stable, la démocratie ne s’est jamais beaucoup développée, et elle succomba devant la dictature avec une facilité relative. Cependant la paralysie progressive du capitalisme pré­pare le même sort à la démocratie dans les nations les plus privilégiées et les plus riches. La seule différence est dans les dates. La détérioration irrésistible des conditions de vie des travailleurs permet de moins en moins à la bourgeoisie d’accorder aux masses le droit de participer à la vie politique, même dans le cadre restreint du parlementarisme bour­geois. Toute autre explication du processus manifeste de l’élimination de la démocratie par le fascisme n’est qu’une falsification idéaliste de la réalité, une tromperie des autres ou de soi-même.

Tandis qu’il détruit la démocratie dans les vieilles métropoles du capital, l’impérialisme entrave, en même temps, son développement dans les pays arriérés. Si, dans la dernière période, pas une des colonies ou des semi-colonies n’a accompli sa révolution démocratique, particu­lièrement dans le domaine des rapports agraires, cela est entière­ment dû à l’impérialisme, qui est devenu le principal frein du progrès économique et politique. Tout en pillant les richesses naturelles des pays arriérés, et en freinant délibérément leur développement industriel auto­nome, les magnats des trusts et leurs gouvernements accordent un soutien financier, politique et militaire aux groupes semi-féodaux d’ex­ploiteurs indigènes les plus réactionnaires, les plus parasites. La barba­rie agraire entretenue artificiellement est aujourd’hui le fléau le plus sinistre de l’économie mondiale. La lutte des peuples coloniaux pour leur libération, sautant les étapes intermédiaires, se transforme par nécessité en une lutte contre l’impérialisme, et, par là, elle donne la main à la lutte du prolétariat dans les métropoles. Les soulèvements coloniaux et lesguerres sapent les fondements du monde capitaliste, et rendent le miracle de sa régénération moins que jamais possible. Une économie planifiée mondiale

Le capitalisme a le double mérite historique d’avoir porté la tech­nique à un niveau élevé, et d’avoir relié toutes les parties du monde par des liens économiques. Il a créé ainsi les conditions matérielles requises pour l’utilisation systématique de toutes les ressources de notre planète. Cependant, le capitalisme n’est pas en état d’accomplir cette tâche urgente. La base de son expansion est toujours l’état national, avec ses frontières, ses douanes et ses armées. Or les forces productives ont depuis longtemps dépassé les frontières de l’état national, transfor­mant ainsi ce qui fut autrefois un facteur de progrès historique en une contrainte insupportable. Les guerres impérialistes ne sont rien d’autre que la révolte explosive des forces productives contre les frontières des états, devenues trop étroites pour elles. Le programme de ce qu’on appelle l’ "autarchie" n’a rien à voir avec le retour à une économie se suffisant à elle-même à l’intérieur de ses frontières. Il signifie seulement que l’on prépare les bases nationales pour une nouvelle guerre.

Après la signature du traité de Versailles, on croyait généralement que le globe terrestre avait été très bien partagé. Mais des événements plus récents nous ont rappelé que notre planète contient encore des terri­toires qui n’ont pas été pillés, ou qui ne l’ont pas été suffisamment. La lutte pour les colonies fait toujours partie intégrante de la politique du capitalisme impérialiste. Bien que le monde soit entièrement partagé, le processus ne cesse jamais, mais remet sans cesse à l’ordre du jour la question d’un nouveau partage, en conformité avec les changements survenus dans le rapport des forces impérialistes. Telle est, aujourd’hui, la véritable raison des réarmements, des crises diplomatiques, et des préparatifs de guerre.

Tous les efforts pour représenter la guerre imminente comme un choc entre les idées du fascisme et celles de la démocratie appartiennent au domaine du charlatanisme ou de la stupidité. Les formes politiques changent, les appétits capitalistes demeurent. Si un régime fasciste devait s’établir demain des deux côtés de la Manche – et l’on oserait difficilement nier cette possibilité – les dictateurs de Paris et de Londres seraient tout aussi incapables d’abandonner leurs possessions coloniales que Mussolini et Hitler leurs revendications coloniales. La lutte furieuse et sans espoir pour un nouveau partage du monde surgit irrésistiblement de la crise mortelle du système capitaliste.

Des réformes partielles et des rafistolages ne serviront à rien. Le développement historique est arrivé à l’une de ces étapes décisives, où, seule, l’intervention directe des masses est capable de balayer les obstacles réactionnaires et de poser les fondements d’un nouveau régime. L’abolition de la propriété privée des moyens de production est la condition première d’une économie planifiée, c’est-à-dire de l’intervention de la raison dans le domaine des relations humaines, d’abord à l’échelle nationale, puis, par la suite, à l’échelle mondiale. Une fois commencée, la révolution socialiste se répandra d’un pays à l’autre avec une force infini­ment plus grande que ne se répand le fascisme aujourd’hui. Par l’exemple et avec l’aide des nations avancées, les nations arriérées, elles aussi, seront emportées dans le grand courant du socialisme. Les barrières douanières entièrement pourries tomberont. Les contradictions qui divi­sent l’Europe et le monde entier trouveront leur solution naturelle et pacifique dans le cadre d’Etats-Unis Socialistes, en Europe comme dans les autres parties du monde. L’humanité délivrée marchera vers les plus hautes cimes.

Extraits de Léon Trotsky

Le Marxisme et notre époque

18 avril 1939

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