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La situation internationale en 1921

lundi 23 novembre 2020, par Robert Paris

Léon Trotsky

La situation économique mondiale

Discours au 3e Congrès de l’Internationale Communiste 23 juin 1921

Dans nos manifestes des 1er et 2e Congrès, nous avons donné une caractéristique de la situation économique sans entrer néanmoins dans son examen et son analyse détaillée. Depuis lors, il s’est produit certains changements dans le rapport des forces, changement impossible à nier. La question est seulement de savoir si nous avons affaire à un changement radical ou de caractère superficiel. Il faut constater que la bourgeoisie se sent aujourd’hui sinon plus forte qu’il y a un an, du moins plus forte qu’en 1919. Il suffit de parcourir la presse capitaliste la plus influente pendant les derniers mois de cette année pour apporter une série d’extraits éloquents montrant à quel point a diminué sa panique devant le danger universel du communisme, bien qu’elle reconnaisse elle-même que les communistes de petits groupes isolés qu’ils étaient, se sont changés en un grand mouvement de masses. Mais il est une autre source dont on pourrait tirer un caractéristique changement. Prenons, par exemple, la résolution du Parti Communiste de Pologne, adoptée par lui au printemps dernier, lors des élections à la Diète. La modification du rapport des forces politiques y trouve son expression en ce fait que, partout les social-démocrates et les indépendants sont sortis des gouvernements. En Allemagne, ils y entrèrent d’abord sous la pression de l’extérieur. Non moins significatif est le bon voisinage de l’Internationale d’Amsterdam et des Internationales politiques 2 et 2 1/2, mariage à trois qui cependant ne choque en rien aucune des ces trois belles.

Le mouvement révolutionnaire mondial

Les années d’après-guerre sont marquées par un essor inouï du mouvement révolutionnaire. En mars 1917, se produisit le renversement du tsarisme en Russie ; en mai 1917 se développe, en Angleterre, un mouvement gréviste ; en novembre de la même année, le prolétariat russe s’empare du pouvoir gouvernemental. Je ne dissimulerai pas que, à cette époque, la prise du pouvoir dans les autres pays d’Europe nous semblait bien plus proche qu’elle n’est en réalité. En novembre 1918 se produisit le renversement des monarchies allemande et austro-hongroise. Le mouvement gréviste embrasse une série de pays d’Occident. En mars 1919, la République Soviétiste est proclamée en Hongrie. Depuis la fin de 1919, les Etats-Unis sont bouleversés par les grèves orageuses des métallurgistes, des mineurs et des cheminots. La France atteint l’apogée de sa tension politique intérieure en mai 1920. En Italie se développe en septembre 1920, un mouvement du prolétariat pour prendre possession des usines. Le prolétariat tchèque, en décembre 1920, recourt à la grève générale politique. En mars 1921 se soulèvent les ouvriers de l’Allemagne centrale, et les mineurs anglais commencent leur grève gigantesque.

L’année écoulée a été également marquée par des défaites de la classe ouvrière. En août 1920 se termina malheureusement l’offensive de l’Armée Rouge sur Varsovie. En septembre 1920 demeura sans résultats le mouvement du prolétariat Italien. Si M. Turati déclare que ce mouvement a échoué parce que les ouvriers italiens n’étaient pas mûrs pour s’emparer de l’industrie et la diriger, nous sommes obligés de constater avec regret que le mouvement italien ne s’est pas encore débarrassé de M. Turati et des turatistes. De même se termina sans succès immédiat l’insurrection des ouvriers allemands en mars 1921.

Tout cela conduit M. Otto Bauer à cette conclusion que les Communistes ont fait faillite, car, d’après lui, ils avaient parié, avec la Seconde Internationale, que la Révolution aurait lieu sinon en 1918, du moins en 1919. La fixation de cette date contiendrait même, d’après lui, tout le sens du communisme, en le différenciant des tendances réformistes et opportunistes.

Néanmoins, la question se pose à l’Internationale Communiste et à toute la classe ouvrière, de savoir dans quelle mesure les relations politiques nouvelles entre la bourgeoisie et le prolétariat correspondent à la réalité du rapport des forces. Y a-t-il des raisons valables de croire que les secousses politiques et les luttes de classes céderont la place à une époque prolongée de restauration et de croissance du capitalisme ? Ne s’ensuit-il pas de là la nécessité de réviser le programme et la tactique de l’Internationale Communiste ?

La situation mondiale

En passant à l’examen et à l’analyse de la situation économique, je voudrais noter que c’est là une tâche extrêmement complexe et difficile, car la statistique même qui doit être à la base d’une analyse semblable porte les traces du chaos économique qui règne actuellement. Malgré tout, les chiffres en notre possession doivent nous donner une certaine idée de la situation économique générale.

Dans l’agriculture, si on compare la récolte de 1920 avec la moyenne des cinq années précédent la guerre, on voit qu’elle n’est pas inférieure. Mais si on prend seulement l’Europe, la récolte de 1920 est de 120 millions de quintaux inférieure, l’Amérique fournissant au contraire un excédent équilibrant le déficit européen.

On peut en dire autant dans l’ensemble de l’élevage. Si on considère que la population de l’Europe a augmenté de 80 millions par rapport à celle d’avant-guerre, malgré les pertes colossales de cette période et que les stocks de blé ont diminué de 120 millions de quintaux, on voit se dessiner avec des contours frappants le fait de l’appauvrissement de l’humanité par rapport à la période précédente.

Si on prend les mines, le tableau est le même, mais encore plus net. La récolte mondiale de charbon en 1920 donne seulement 75% de 1913. Le déficit est de 18% pour l’Europe, tandis que l’Amérique augmente ses extractions de 13%. Le fer et les autres branches principales d’industrie fournissent un tableau analogue.

Si nous entreprenons d’examiner la situation économique non plus du monde entier dans son ensemble, mais de tel ou tel pays particulier, l’appauvrissement résultant de la guerre ressort encore plus clairement. La richesse nationale de toutes les puissances belligérantes était pendant la guerre de 2 400 000 000&nbps;000 de marks en or et leur revenu national annuel de 300 milliards. La guerre a anéanti, d’après les calculs d’économistes autorisés au moins la moitié de toute la richesse nationale de ces Etats. Si l’on considère que la guerre n’a pas pu affecter qu’un tiers environ des revenus nationaux annuels, nous constatons le fait que la richesse nationale des pays belligérants avait diminué en 1919 d’un tiers au moins et devait donc être évaluée à 1.800 milliards de marks or au maximum. Par contre, on constate une inflation extraordinaire du papier-monnaie. De 28 milliards de marks avant la guerre, elle est montée à 300 milliards, soit plus du décuple. Cette dernière circonstance exprime la vérité que le revenu nationale a diminué, dans une proportion moindre cependant que la richesse nationale. Par suite de l’exaspération jusqu’alors inouïe des antagonismes intérieurs de la société capitaliste, ce processus a pris l’apparence extérieure d’un enrichissement. L’Etat a lancé emprunts sur emprunts, inondant le marché de papier-monnaie destiné à combler les pertes matérielles qui ne sont que trop réelles.

Pendant ce temps, les installations mécaniques s’usaient sans être renouvelées. Le capital fictif augmentait dans la même mesure dans laquelle l’équipement matériel se détruisait. Le système de crédit devenait un moyen pour mobiliser la richesse nationale en vue de la guerre.

Ce qui caractérise le mieux ce processus d’appauvrissement, c’est l’acuité de la crise des logements dans tous les pays participant à la guerre. Le bâtiment est une des branches les plus importantes de l’économie nationale, et il a été entièrement délaissé.

Cet appauvrissement de l’humanité est inégalement réparti selon les pays. D’un côté se trouve la Russie, à l’autre pôle sont les Etats-Unis. Mais il faut parler de la part de la Russie comme étape non capitaliste. C’est pourquoi la première place dans notre revue sera occupée par l’Allemagne.

La situation économique actuelle de l’Allemagne est caractérisée avec assez de relief par les chiffres de Richard Calver, dans son livre sur la faillite gouvernementale. Si la valeur des richesses matérielles produites en Allemagne en 1917 était évaluée à 11,3 millions d’unité de travail, elle ne vaut plus maintenant que 5,8 millions, c’est-à-dire 42% d’avant-guerre. Dans le domaine de l’agriculture, la récolte d’avant-guerre (15 millions de tonnes) est réduite en 1919 à 6,6 et en 1920 à 5,2. Dans le domaine de l’élevage, Calver constate de même un empirement de moitié. La dette nationale de l’Allemagne a atteint 250 milliards de marks or. La quantité de papier-monnaie a augmenté de plus de 16 fois, et la valeur réelle du mark ne dépasse pas 7 pfennigs d’avant-guerre. La richesse nationale, estimée avant la guerre à 225 milliards de marks or, est aujourd’hui réduite à 100. Le revenu national, au lieu de 40 milliards, est estimé à 16, soit un appauvrissement de 60%. L’Allemagne, déclare Calver, est aujourd’hui plus pauvre que vers 1895, au début de l’époque du « Sturm und Drang » du capitalisme. L’obligation des soi disant réparations, qui ne sont qu’une contribution déguisée, coûte à l’Allemagne 2 milliards de marks or chaque année. C’est pourquoi il n’y a rien d’étonnant à ce que Calver constate l’impossibilité complète pour ce pays de rétablir le rapport normal entre le mark or et les finances gouvernementales, et qualifie la situation de l’Allemagne comme la banqueroute générale de l’Etat. En Allemagne, dans ces derniers temps, on parle et on écrit beaucoup sur la banqueroute nationale au point de vue économique, politique, philosophique, moral, etc. Avec morale ou sans morale, ces messieurs n’échapperont pas à la banqueroute.

Il est infiniment plus difficile de parler de la France. C’est là que les chiffres sont les plus cachés et les plus menteurs, quand par hasard on les fournit. Le revenu national de la France peut être estimé de la façon suivante. La quantité du bétail a diminué d’environ 5 millions de têtes, celle du froment de 24 millions de quintaux, celle du charbon de 16 millions de tonnes et en tenant compte de l’Alsace-Lorraine et de la Sarre, de 6 millions. La production de l’acier a diminué de plus de moitié. Bien caractéristique est le bilan commercial de la France. En 1919 et 1920 il s’est soldé par un passif de 37 milliards de francs. Il est vrai que dans le premier trimestre de 1921, ce bilan s’est amélioré. Les importations et les exportations se sont équilibrées, mais, comme en témoigne le Temps, c’est uniquement grâce à une diminution des importations des matières et non point à une augmentation des exportations de produits manufacturés. La dette nationale a décuplé de 1913 à 1921. La quantité du papier monnaie a augmenté de 7 fois. Le déficit normal sans compter les dépenses dites de restauration, pour lesquelles les chances de paiement par l’Allemagne nous sont déjà connues, s’élève à 5 milliards et demi de francs. Rien d’étonnant à ce que M. Chéron dise, d’une part, que la France s’est changée en une énorme machine bureaucratique, incapable d’aucun travail et, d’autre part, que le seul moyen de canaliser l’inondation de papier est la banqueroute déclarée. La France est tout simplement l’Etat le plus parasitaire de l’Europe et du monde. Elle ne se maintient que par le pillage de l’Allemagne et des colonies. Dans ce pillage l’Allemagne perd le double de ce qu’en retire la France. Telle est la situation de la France qui joue aujourd’hui, sans conteste, le premier rôle en Europe.

L’Angleterre est celui de tous les Etats occidentaux qui a été le moins touché par la guerre . Si son agriculture s’est quelque peu améliorée, cela n’a été que provisoirement, grâce aux subsides extraordinaires du gouvernement. L’industrie minière, clé de voûte de la richesse anglaise, a diminué de 20% au cours des sept années de guerre. Le même phénomène se constate dans les aciéries. En 1921 le premier trimestre a déjà fourni une courbe descendante pour les extractions de charbon, et il est inutile de s’étendre sur la grandiose grève actuelle. Les exportations de charbon, article essentiel des relations extérieures de l’Angleterre, ont diminué de 75% pendant ces sept ans. Au cours des 5 premiers mois de 1921 elles atteignent seulement un sixième de celle d’avant-guerre. D’une façon générale le commerce extérieur est réduit d’un tiers.

En ce qui concerne la dette nationale du pays, elle a augmenté de plus de 11 fois, le budget militaire a triplé dans le même temps. Enfin, le fait le plus caractéristique pour l’Angleterre qui perd si elle ne l’a pas déjà perdue son ancienne situation internationale dominante, c’est que la livre sterling, dont le seul nom symbolisait la domination de la monnaie anglaise sur l’univers, a perdu toute son auréole en faveur du dollar américain et par rapport à lui est tombée au début de ce mois à 24% de sa valeur réelle.

Si les trois Etats capitalistes les plus importants d’avant-guerre se trouvent ainsi ruinée par la guerre à leurs dépends, aux dépends de l’appauvrissement de l’Europe, s’est puissamment développée l’industrie américaine. Aux Etats-Unis, l’industrie minière a plus que décuplé. Les extractions de pétrole ont presque doublé. Les Etats-Unis détiennent aujourd’hui 45 % du charbon mondial, 30 % du tonnage mondial, 85 % de la production d’automobiles. Tandis que pour l’ensemble du globe terrestre on a un moteur pour 100 000 habitants, l’Amérique en a un pour 12. Si avant la guerre l’exportation américaine était composée pour un tiers seulement de produits manufacturés et pour 2/3 de denrées alimentaires et de matières premières, après la guerre cette proportion a été nettement modifiée et les produits manufacturés composent maintenant 60 % de cette exportation. De pays d’exportation agricole, les Etats-Unis sont devenus un pays presque monopolaire d’exportation industrielles. De 1915 à 1920 les exportations ont dépassé les importations de 18 millions de dollars. Il n’est pas sans intérêt de remarquer les Etats-Unis, ayant 6 % de la population du globe et 7 % de sa superficie, possédant 50 % du zinc, 45 % du charbon, 80 % de l’aluminium, du cuivre et du coton, 66 % du pétrole, 70% du maïs, et 85 % des automobiles. En même temps la dette des Etats-Unis s’élève à 18 milliards de dollars et augmente chaque jour de 10 millions.

Ainsi l’Amérique, concentrant chez elle la moitié de l’or du globe, continue sans relâche à puiser dans les autres pays ce qui peut en rester. Nous avons déjà parlé de la situation internationale du dollar.

Le Japon donne le spectacle d’un progrès semblable. Lui aussi s’est servi de la guerre pour élargie son marché mondial, néanmoins son développement est incomparablement inférieur à celui des Etats-Unis, et porte dans plusieurs branches d’industrie, un caractère de forcerie. Il faut néanmoins remarquer que les extractions de charbon en Asie ont augmenté pendant la guerre de 36%. Cet essor a été accompagné au Japon d’une colossale multiplication de l’armée ouvrière, qui compte maintenant 2.400.000 hommes, dont environ 12% sont organisés en syndicats.

En continuant je voudrais faire une simple remarque concernant la Russie, bien qu’un rapport spécial sur elle doit être présenté par Lénine. Les hommes d’Etat et les économistes bourgeois peuvent dire que la Russie non plus n’a pas amélioré sa situation économique pendant la guerre. Le ministre Hugues, dans sa lettre au trop fameux Gompers, déclare au sujet de la reprise des relations commerciales avec la Russie, qu’elle n’a aucune perspective d’avenir, car la Russie n’est qu’un immense désert économique. La désorganisation de l’industrie russe, dit-il. Ne résulte nullement du blocus, ni de la mobilisation qui, d’après lui, a été numériquement bien inférieure à celle qui a précédé la prise du pouvoir par les bolcheviks. Je ne peux, malheureusement, pas actuellement, en plein cours de démobilisation, indiquer le chiffre exact des effectifs qui ont pris part à la guerre civile. Je dois seulement dire que les deux motifs de M. Hugues sont absolument mensongers. D’une part, au moment de la plus grande tension, l’armée rouge a compté plusieurs milliers d’hommes, dont environ un quart d’ouvriers qualifiés, ce qui a nécessairement entraîné un affaiblissement de l’industrie. D’autre part, mes amis m’ont aimablement fourni des données sur de nombreux objets qui auparavant n’avaient jamais été fabriqués en Russie où ils étaient importés d’Allemagne et de d’Angleterre. Il est également un grand nombre d’accessoires pour le travail des mines, de la métallurgie, de l’industrie textile, de la papeterie, qu’il suffirait à la Russie de posséder pour pouvoir, dans un court laps de temps, déployer toute son activité et dépasser même la production d’avant-guerre. Voilà comment on peut dire que le blocus n’exerce aucune influence sur l’état de l’industrie russe, voilà quel est ce prétendu désert s’opposant à la reprise des relations commerciales avec elle.

La crise industrielle

Quand on caractérise la situation mondiale, il faut reconnaître que l’essor et l’animation qui se sont remarqués dans l’industrie depuis le printemps 1919 n’ont été qu’une apparence trompeuse de prospérité nationale.

Le tournant survenu après quatre ans de guerre, la démobilisation, le passage de la guerre à l’état de paix, avec la crise inévitable qui s’ensuit le chaos et l’épuisement résultant de la guerre, ont fait place, semble-t-il, au bout de quelques mois, à un essor industriel. L’industrie a presque entièrement englouti les ouvriers démobilisés, et quoique les salaires soient dans l’ensemble très en retard sur la hausse des prix des objets de consommation, néanmoins ils ont augmenté aussi, donnant l’apparence d’un résultat économique obtenu. Voilà les circonstances favorables qui, en 1919 et 1920, ont allégé la période aiguë de liquidation de la guerre, déterminé par un regain d’assurance de la bourgeoisie et posé la question de l’avènement d’une nouvelle époque de développement capitaliste. Or, l’essor de 1919-1920 n’était pas du tout le début d’une restauration de l’économie capitaliste, mais au contraire la continuation de l’apparence de prospérité créée par la guerre. La guerre a enfanté un marché presque illimité pour les principales branches d’industrie, qui, en outre, ont été défendues contre toute espèce de concurrence. La fabrication des moyens de production a été remplacée par la fabrication des instruments de destruction. Si, de cette façon, l’animation de la Bourse, la hausse des prix, le succès extraordinaire de la spéculation, ont donné l’apparence d’une situation favorable en 1919-1920, l’état réel de l’industrie a prouvé, par contre, le caractère illusoire de cette prospérité.

Dans toute l’Europe orientale, occidentale et sud-orientale, nous assistons à la chute de l’industrie. En France, la vie continue par le pillage de l’Allemagne. En France, c’est le marasme. Nous devons constater partout, en Europe, l’absence de condition favorable à la production, et en Amérique, leur présence seulement partielle. La hausse des prix, l’accroissement des bénéfices, une spéculation furieuse, la chute du change européen par rapport au dollar, tous ces signes caractéristiques de la spéculation sont visibles plus que partout en Allemagne. Cette situation favorable n’est qu’une vente aux enchères. Les débris de la richesse nationale sont exportés à l’étranger a des prix dérisoires. La conséquence de cette prétendue prospérité économique a été une inondation de papier-monnaie et le transport du centre de gravité économique dans les Etats-Unis. Mais dans le domaine politique, la conséquence a été le salut provisoire des Etats capitalistes.

Cela n’aboutit-t-il pas cependant à l’avènement d’une époque nouvelle du capitalisme ? C’est ce que semblent penser quelques camarades qui se réfèrent à des citations de Marx et d’Engels parlant de la Révolution de 1848 comme une conséquence de la crise de 1847, et de la réaction des années suivantes comme d’une conséquence de l’essor économique capitaliste de 1850-51. Cette interprétation ne peut s’expliquer que par un malentendu. Le développement de l’économie capitaliste ne se ramène pas à une suite de crises et d’essors, de flux et de reflux de l’activité industrielle. Cette suite n’est qu’un phénomène accessoire du processus économique. Son essence est la marche de la courbe. Cet accident peut se produire aussi bien en cas de stagnations, de chutes ou de progrès. Si la moyenne de ces fluctuations donne une courbe montante, nous avons affaire en réalité à un progrès industriel continu, et alors l’analyse du développement industriel dans le dernier demi-siècle nous fournit une courbe montante avant la guerre et une courbe descendante depuis la guerre, quelles que puissent être les alternatives de crise et de prospérité, les déviations provisoires dans tel ou tel sens, dans la première ou dans la seconde période.

Voilà pourquoi l’époque actuelle ne doit aucunement être regardée comme un développement organique du capitalisme. La crise grandissante a commencé précisément dans les pays où l’industrie semble la plus florissante. Le Japon et l’Amérique ont les premières été soumises à cette crise. La chute de la faculté d’achat de l’Europe, son endettement complet vis-à-vis des Etats-Unis, ont été la première cause extérieure de cette crise ; le développement artificiel du Japon n’a pas pu durer longtemps. Le marché mondial s’est montré absolument désorganisé.

Mais une question peut surgir : cette crise ne sera-t-elle pas remplacée par une époque nouvelle de prospérité industrielle ? N’assisterons-nous pas à un renouveau organique ? Ne s’ensuivra-t-il pas en même temps que la révolution sera remise pour de longues années ?

Cette liaison entre les périodes d’essor ou de chute et la révolution ne doit pas être considérée. Rappelez-vous la Russie après 1905. La défaite de la première révolution a coïncidé avec les années de crise industrielle, alors qu’au contraire, les années 1908 à 1912 ont été marquées à la fois par un essor industriel et par un progrès du mouvement ouvrier qui prit la forme de grandes manifestations dans les rues à la veille même de la guerre mondiale.

Est-il permis alors, me dira-t-on, de considérer comme impossible une restauration de l’équilibre capitaliste ? Théoriquement parlant, la chose est possible. La situation actuelle ne s’est en rien modifiée depuis le premier et le second Congrès. Si à cette époque nous avions un but immédiat et une route y menant tout droit, aujourd’hui, après en avoir parcouru une partie, nous commençons à voir que cette route tantôt s’élève et tantôt s’abaisse, sans jamais abandonner la direction précédemment déterminée par nous. Il ne s’agit pas de ce qu’on peut affirmer théoriquement. Il s’agit de considérer les conditions réelles qui rendent effectivement impossible la restauration de l’équilibre capitaliste sur le globe terrestre.

Les opportunistes aiment se rapporter à la restauration automatique du développement capitaliste, et le fait est très caractéristique de ces gens. On dirait qu’il s’agit non pas de deux classes en lutte, mais d’un processus mécanique s’accomplissant lors de la volonté des masses, hors de toute dépendance du rapport politique entre ces classes. Ce mépris des opportunistes pour la volonté des masses est extrêmement significatif pour la tactique qu’ils mènent et qu’ils prêchent. C’est avouer qu’ils ne se rendent aucunement compte de l’exaspération colossale des antagonismes sociaux qui se produit à côté de la crise industrielle. Tandis que la production des richesses matérielles a décru, la différenciation et la lutte des classes progressent à pas de géants. Elles progressent si rapidement que nous avons en face de nous non pas une classe ouvrière unique, mais tout un ensemble de diverses catégories d’ouvriers. A côté de ceux qui ont été politiquement éduqués dans les traditions du mouvement ouvrier, nous avons l’énorme couche des ouvriers appelés à la vie par la guerre, parmi eux un nombre énorme de femmes entrées depuis peu dans la carrière de la lutte de classe. A côté des couches ouvrières montrant parfois une excessive prudence, nous avons des couches embrasées par l’idéal révolutionnaire et la soif de combat, mais ignorantes des conséquences.

D’autre part, la situation est profondément modifiée au sein de la bourgeoisie, tandis qu’à l’avant de la lutte politique dans les Etats bourgeois, nous voyons la bourgeoisie syndiquée, la petite bourgeoisie non syndiquée et appauvrie relativement et absolument, se dégrade socialement et entre en opposition déclarée contre la bourgeoisie syndiquée. Néanmoins, nous n’avons aucunement l’intention de nous mettre, comme les réformistes et les indépendants, à la tête de cette bourgeoisie, mais il faut constater qu’à mesure que le prolétariat consolide ses forces, les couches bourgeoises en question, si elles ne sont pas entraînées par le prolétariat au moment de la lutte décisive, seront du moins neutralisées. Cette vérité concerne des couches importantes des pays moyens, qui se sont soi-disant enrichies de l’afflux du papier monnaie, et qui, en réalité, ont été les premières victimes de la chute de la grande industrie.

En plein accord avec cette espérance de restauration de l’équilibre social sont les espérances de restauration de l’équilibre international. Si le but immédiat de la guerre impérialiste a été de remplacer un grand nombre d’Etats nationaux par un seul Etat universel, il faut dire que les auteurs de la guerre ont manqué dans une large mesure leur but. La guerre a conduit précisément aux résultats contraires. Il s’est constitué en Europe une série de petits Etats. Preuve que les géants impérialistes ont été impuissants à faire entre eux le partage de l’influence mondiale. De là une série de crises politiques internationales incessantes. La France joue le rôle d’Etat directeur en Europe, se heurtant à chaque pas à la politique anglaise, dont les intérêts diffèrent de plus en plus des siens, surtout par rapport à l’Allemagne. Mais s’il est permis de parler quelque part d’automatisme, c’est exclusivement dans les rapports entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Aujourd’hui deux ouvriers américains produisent autant que peuvent produire 5 ouvriers anglais. Aujourd’hui 45% de tout le charbon du monde est entre les mains de l’Amérique, ainsi que plus d’un tiers du pétrole. Pour ce dernier, la situation est moins simple. Autre chose est le pétrole dans sa prévision géologique et dans son existence réelle. Les économistes américains sonnent déjà l’alarme parce que dans dix ans les Etats-Unis seront sans pétrole et tous leurs transports automobiles, qui dépassent de six fois ceux du reste du globe, devront s’arrêter. Ajoutons à cela les dettes de l’Europe envers l’Amérique, les tendances couronnées de succès de cette dernière à concentrer entre leurs mains tous les câbles télégraphiques du globe, l’accroissement extraordinairement rapide de leur tonnage, qui atteint déjà 30% du tonnage mondial. On comprendra alors non seulement l’alliance politique de l’Angleterre et du Japon, mais encore toutes les conséquences de cette alliance. En 1924, la flotte américaine aura plus de tonnage que les flottes anglaise et japonaise réunies. Mais comme la Grande-Bretagne domine sur les mers et que le maître des mers est le maître du monde, il ne faut pas être un grand prophète pour prévoir que nous allons tout droit vers un conflit armé entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Nous sommes dans une de ces occasions rares où ce conflit peut être daté avec l’exactitude maximale. L’Angleterre n’a qu’une alternative : ou bien renoncer à jamais à sa primauté mondiale ou bien jouer dans une guerre toute sa destinée, toute sa richesse nationale.

D’autre part les armées européennes ont augmenté d’environ 30% relativement à l’époque d’avant-guerre. Le fait s’explique par le morcellement national colossal, par la nécessité pour chaque nouvelle étape d’entretenir ses douanes, ses gardes frontières, ses gendarmes, ses forces militaires. Nous pouvons constater avec certitude que la caractéristique donnée par nous au premier et au second congrès à la situation mondiale demeure entièrement vraie. Il n’est survenu aucune espèce d’équilibre social, il n’a été obtenu aucune espèce d’équilibre dans la politique internationale du capitalisme. Le prolétariat mondial est aujourd’hui, comme il l’était alors, à la veille d’un antagonisme social grandissant, d’une part, et d’un conflit impérialiste imminent, d’autre part.

Le rôle du Parti Communiste

La chute des forces productrices de l’Europe, le progrès du mouvement ouvrier en Orient, l’exaspération des antagonismes sociaux en Amérique, la consolidation plus grande de la classe ouvrière, l’expérience toujours plus riche qu’elle accumule dans sa lutte de classe, tout cela nous indique la rectitude de la position de principe prise par nous, la justesse de notre tactique et de notre méthode de combat. Nous devons seulement analyser soigneusement les questions tactiques, afin de nous adapter aux conditions et aux exigences diverses de chaque pays particulier. C’est là le centre de gravité de notre Congrès. Notre but essentiel consiste à former dans l’Internationale Communiste des partis d’action. L’Internationale doit être à la tête des masses en lutte, elle formule de façon claire et distincte les mots d’ordre de combat, elle démasque constamment les mots d’ordre conciliateurs et transactionnels de la social-démocratie. Elle doit largement pratiquer la stratégie de la lutte de classe, apprendre à manœuvrer avec les diverses couches de la classe ouvrière, afin de les enrichir toutes de nouvelles méthodes de lutte, afin de constituer avec elles, pour le moment de la rencontre avec les forces adverses, une armée inébranlable. Chaque répit doit être utilisé par le Parti Communiste pour retirer des précédents combats toutes les leçons possibles, pour approfondir et élargir les antagonismes sociaux, pour les coordonner à l’échelle nationale ou internationale par un but et une action unique, pour triompher ainsi de tous les obstacles sur la route de la dictature et de la révolution sociale.

L. Trotsky

La situation internationale en 1921

Karl Radek

La lutte contre les Centristes

Les neuf mois qui se sont écoulés depuis le deuxième congrès de l’Internationale Communiste ont été consacrés à la lutte contre les éléments centristes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Internationale. Les 21 conditions que l’Internationale Communiste avait élevées à la manière d’une barrière entra elle et les éléments opportunistes ont à la perfection joué leur rôle de frontières entre les communistes et les opportunistes déclarés. Les Hilferding, les Crispien, comme aussi les Longuet, qui étaient prêts à s’affilier à l’Internationale Communiste pourvu que cette affiliation n’entraînât pas pour eux l’obligation d’une politique révolutionnaire, pourvu que la possibilité leur fût réservée de continuer sous le drapeau du communisme leur politique d’hésitations entre révolution et contre-révolution, tous ces messieurs comprirent que ce jeu leur était devenu impossible et que s’ils entraient dans les rangs de l’Internationale Communiste, ils seraient, de par les 21 conditions, obligés de mener une politique révolutionnaire. Plus étroitement liés à la bourgeoisie qu’aux militants révolutionnaires, ils allèrent à une rupture avec ceux-ci et prirent ouvertement parti pour la contre-révolution.

Après le rôle que ces éléments jouèrent dès cet Instant, après l’appui fourni à la contre-révolution pendant les journées de mars par les Indépendants, après que les Indépendants allemands et les longuettistes se furent prononcés en faveur de la contre-révolution de Cronstadt, — aucun malentendu n’est plus possible à leur sujet au sein du prolétariat révolutionnaire. Toutes leurs « reconnaissances » de la dictature du prolétariat et du système des soviets se sont révélées comme des duperies effrontées. Se plaçant sur le terrain de l’Internationale Jaune d’Amsterdam, ils cherchèrent, d’accord avec les réformistes, à protéger celte dernière citadelle de la bourgeoisie que sont les syndicats réformistes contre les ouvriers révolutionnaires. En face de la grande crise mondiale qui trouve son expression dans la dévastation du monde par les luttes intestines qui se déroulent entre différents groupements capitalistes, ils se placent sur le terrain de la bourgeoisie libérale et cherchent, avec les derniers mohicans du cobdenisme, à trouver un pont qui leur permette de se rapprocher de la bourgeoisie. Ce n’est pas la révolution mondiale qu’ils recherchent : c’est au contraire une conciliation avec la bourgeoisie, c’est-à-dire la seule condition qui puisse permettre à la contre-révolution de vaincre, qui fait l’objet de leurs soucis. L’Internationale 2 ½ qu’ils ont édifiée, mélange insipide et débile de « si et de mais », montre qu’elle est la forme où se moule leur Confédération Internationale. « L’Internationale est une question de patience », déclarait l’un des chefs de cette compagnie internationale de pénitents. Oui, c’est bien vrai. L’Internationale 2 ½ est une question de patience : tant qu’il y aura encore dans le prolétariat des éléments assez patients pour supporter sans rien dire le joug du capitalisme, cette Internationale qui embrasse dans ses rangs dupeurs et dupés pourra exister. Mais chaque pas en avant fait par le prolétariat sera pour cette Internationale un pas de plus vers l’abîme.

Mais en dehors de cette différenciation d’avec les opportunistes, l’Internationale Communiste avait encore à combattre le manque de foi en la révolution, l’esprit d’incertitude, l’esprit de fléchissement devant le combat ; cette lutte n’était pas près d’être terminée. A la tête des masses révolutionnaires qui s’étaient jointes au cours des deux dernières années à l’Internationale Communiste, se trouvaient dans plus d’un pays des camarades qui personnellement étaient sûrs d’être d’excellents révolutionnaires et qui semblaient l’être en effet tant que le communisme restait une affaire de propagande et d’agitation et non pas d’action révolutionnaire directe : quand ce changement survint, ils se muèrent en opportunistes. Là où la situation s’exacerbait à tel point que les partis communistes se trouvèrent en présence de la nécessité d’une lutte en armes contre le gouvernement bourgeois, là où les partis, accrus considérablement, ne pouvaient plus se contenter de marcher au trot languissant de la propagande, là où ils furent contraints de prendre l’initiative en main pour commencer le combat, là on vit tout à coup les yeux des pseudo-révolutionnaires, jusqu’alors inconscients de leur opportunisme, s’ouvrir, et leur opportunisme se faire jour ouvertement. En Italie le groupe de Serrati se révèle opportuniste et, comme il n’a pas envie d’affronter le combat avec la réaction qui s’enhardit, il n’est naturellement pas porté à chasser du parti les réformistes, ces proxénètes de la bourgeoisie, ni à donner un coup de gouvernail énergique vers la gauche pour diriger le navire du Parti dans le sillage de la lutte révolutionnaire. A Livourne, Serrati se sépara de 60 000 communistes pour n’avoir pas à se séparer de 14 000 opportunistes.

Le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste déclare clair et net aux Serratistes : il n’y a pas de place dans les rangs de l’Internationale pour ceux qui ne veulent pas se séparer des réformistes. Il préfère se séparer pour un temps des ouvriers révolutionnaires dont la conscience n’est pas au niveau de leur connaissance du communisme. Car il sait pertinemment que ces mêmes ouvriers reviendront d’autant plus aisément au camp du communisme que l’Internationale Communiste condamnera plus impitoyablement le jeu centriste qui se cache sous le masque du communisme et que le Parti Communiste Italien montrera clairement aux masses par l’exemple de sa propre politique révolutionnaire la différence qui existe entre le communisme véritable et le communisme dont se camoufle la politique centriste.

La crise italienne et la décision avec laquelle le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste a montré qu’il n’entendait pas jouer avec les principes communistes effarouchent les esprits opportunistes qui subsistent dans les comités directeurs des autres partis communistes. Ils se sentent de la sympathie pour la politique de Serrati et ils ont peur que, comme en Italie, l’Internationale Communiste ne veuille introduire dans les autres pays une politique révolutionnaire. Même dans les partis où la scission avec les centristes a déjà été consommée et où par conséquent les exclusions ne paraissent plus s’imposer, même là les opportunistes se sentent menacés. Car ils comprennent très bien qu’il ne s’agit plus de l’exclusion des opportunistes déclarés, mais qu’il s’agit d’une action et d’une agitation véritablement révolutionnaires à laquelle il faut que les partis communistes se résolvent. Dans le Parti Communiste Allemand se groupent autour de Paul Levi un certain nombre de parlementaires indépendants de gauche et de leaders syndicalistes, formant une opposition contre le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste, sur le terrain de la question italienne. Ce groupe entame la lutte avec pour mot d’ordre ceci : « l’Internationale Communiste s’est engagée dans la voie de la formation de sectes et non de partis de masses ; car elle ne s’occupe pas d’une « éducation » patiente des masses et refuse de reconnaître les Serrati et Turati, que les masses, elles, manquant d’ « éducation », reconnaissent pour chefs ; comment ne craint-elle pas de perdre ainsi l’appui des masses ? » Peu de semaines après, ce même groupe, se trouvant en face d’un mouvement prolétarien de masses révolutionnaires au moment des journées de mars, devient à son tour une secte qui s’efforce de saboter la vivifiante action des masses, clamant à cor et à cri qu’il ne s’agit là que d’une « aventure ». Le porte-drapeau de ce groupe, Levi, commet une véritable trahison, il passe à l’ennemi, il dénonce à la police ebertiste les membres de l’Exécutif et l’Executif lui-même, comme les fomentateurs et les excitateurs étrangers du mouvement. Et bien que le parti se fût prononcé à l’unanimité contre ces renégats et, les prenant au collet, les ait jetés à la porte de son organisation, un groupe opportuniste formé par les chefs du parti se solidarise avec les traîtres. Il perd tout contact avec les masses et montre de cette façon, mieux que par toute démonstration théorique, que ces « défenseurs des masses » à l’intérieur du mouvement communiste ne sont que des charlatans. Ce groupe opportuniste se déclare l’avant-garde d’un parti des masses. Mais comme entre les scheidemanniens et les crispienistes il n’y a pas de place en Allemagne pour un parti opportuniste ayant pour chef Levi et s’appuyant sur les masses, ce groupe en sera réduit au rôle d’une petite secte opportuniste. Le Parti Communiste Unifié d’Allemagne a écrasé la rébellion de cette poignée de leaders opportunistes et ceux-ci arrivent maintenant devant l’alternative soit de se soumettre sans conditions à la volonté du Parti, soit de quitter le Parti.

En Tchéco-Slovaquie s’est produite une rénovation de la conscience des masses ouvrières encline jusqu’ici au nationalisme ; la majorité des ouvriers social-démocrates s’est ralliée au communisme. Une partie des chefs de ces militants de la gauche, avec, à leur tête, l’ancien chef des social-démocrates opportunistes, Šmeral, tachèrent de s’opposer autant que possible à ce développement. Ce qui leur plaisait le plus dans le communisme, c’était apparemment la lenteur de sa progression. Le développement rapide du mouvement révolutionnaire, que nous autres communistes nous prenions pour point de départ d’une politique nette et précise, les Šmeral et consorts en tiraient une politique hésitante, une politique qui revient à un arrêt complet du mouvement ouvrier. Quand nous leur disions qu’il ne faut pas quitter les rangs du parti social-démocrate tchèque tant que le concours des larges masses des ouvriers social-démocrates ne leur serait pas assuré, ils détournaient autant qu’il leur était possible la majorité des militants social-démocrates qui s’étaient séparés de la social-démocratie de la création d’un Parti Communiste. Comme nous leur avions dit de ne pas se précipiter dans l’action avant d’être sûrs de leurs forces, ils laissèrent sans direction la grève révolutionnaire d’un million de travailleurs qui avait surgi spontanément en décembre 1920 ; ils firent plus — ils la désorganisèrent. Et lorsque, malgré les grands sacrifices que cette grève avait exigés d’eux, leur communisme non seulement ne fut pas ébranlé, mais encore reçut une impulsion nouvelle, les étranges leaders communistes qu’ils ont là trouvèrent que le moment n’était pas encore venu pour former un parti centralisé communiste avec un programme net bien déterminé La bourgeoisie tchéco-slovaque vit de l’exploitation non seulement des ouvriers tchèques mais aussi des ouvriers hongrois, slovaques et allemands. Néanmoins les Šmeral s’opposent à la fusion des prolétaires de toutes les nationalités représentées dans l’Etat tchéco-sloyaque, craignant d’exciter le nationalisme bourgeois par un internationalisme prolétarien nettement exprimé. L’Internationale Communiste souhaitera avec joie la bienvenue aux 400 000 ouvriers tchéco-slovaques qui viennent de se joindre à elle. Mais elle leur dira tout net que l’affiliation à l’Internationale Communiste ne peut pas aller de pair avec la patiente conservation dans les rangs du Parti des Šmeral et consorts.

Les Serrati, Levi, Šmeral, déclarent que l’Internationale Communiste a modifié sa tactique. L’internationale Communiste leur répond : « Du gleichst dem Geist, den du begreifst, nicht mir ! » (tu es l’égal de l’Esprit que tu peux concevoir, mais non de moi !). L’Internationale Communiste est à présent, comme auparavant pour la formation de partis appuyés sur les masses, autour de son drapeau. Elle ne se bornera pas à la propagande des idées communistes mais prendra une part active au combat des masses, même si ces masses ne sont pas encore tout à fait conscientes et leur combat pas tout à fait décisif. Son devoir est de combattre les imprécisions et non de les laisser se répandre, de vaincre les indécisions et non de les ériger en principe. L’Internationale Communiste mettra comme par le passé les petits groupes de communistes en garde contre des combats intempestifs dans lesquels ils risquent de trouver leur perte. Mais elle dira à tous les partis prolétariens de quelque importance ; ton devoir est de marcher a ta tête des masses révolutionnaires. Ton devoir est de mener en avant les masses prolétariennes, en leur montrant l’exemple par l’action et de poursuivre une lutte à mort contre ceux qui sous le drapeau du communisme défendent une politique de stagnation et d’inertie. Un parti qui suivra cette voie saura seul grouper autour de lui les masses révolutionnaires. Car ces masses se servent des décisions du 2e Congrès de l’Internationale Communiste comme d’une fanfare guerrière, comme d’un plan de campagne, et non pas comme d’un appoint de connaissances en vue d’une politique de tergiversation et d’hésitation. Ils se sont séparés d’avec les centristes car ils sont opposés à une politique d’inaction et d’atermoiements ; s’ils l’ont fait, ce n’est pas pour poursuivre cette même politique sous un nouvel étendard. Les militants communistes sentent bien que la situation mondiale exige de nous une activité intense et ils comprennent qu’il nous est impossible d’intensifier notre action sans déblayer préalablement le chemin de tous les obstacles qui l’encombrent et particulièrement au plus encombrant d’entre eux qui est l’opportunisme, quel que soit déguisement dont il puisse s’affubler. Traitement de la maladie infantile du gauchisme

Quelque temps avant le dernier Congrès de l’Internationale Communiste, le camarade A. Pannekoek avait publié une brochure sur la tactique de l’Internationale Communiste ; il y développait, comme pendant à ma brochure sur la révolution mondiale, la tactique de ce qu’il appelait le « Communisme de gauche ». Simultanément parut la brochure de Lénine sur la maladie infantile du communisme ; dans cette brochure étaient exposés les principes essentiels de la tactique de l’Exécutif de l’Internationale Communiste opposée à la tactique des « gauches ». A cette brochure répondit à son tour le camarade Gorter, par une « lettre ouverte à Lénine ».

Qu’avaient donc à dire les adeptes du communisme de gauche à l’Internationale ? Quelle tactique proposaient-ils ? La tactique qu’ils proposaient contrastait manifestement avec la position occupée par le Parti même dont les deux camarades hollandais paraissaient vouloir être les théoriciens : c’est-à-dire par le Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne. Ce Parti était entré en lutte contre la majorité des spartakistes en leur déclarant que le triomphe de la révolution était possible en Allemagne dès l’automne 1919 et que n’étaient les spartakistes qui l’arrêtaient et lui faisaient obstacle par leur politique opportuniste. C’est autour de cette conception que les communistes allemands de gauche se groupèrent au printemps 1920 lorsqu’ils formèrent un Parti autonome. Quant à Pannekoek et à Gorter, ils étaient d’avis que la révolution mondiale est un processus progressif, ce qui témoigne d’une conception qui était considérée du point de vue de la gauche comme un indice d’opportunisme.

Mais quelle est la tactique qu’ils proposent d’appliquer à cette longue période progressive de la révolution mondiale ? Ils déclarent que la cause principale de la lenteur du processus révolutionnaire, c’est que les conditions matérielles se développent plus rapidement que les conditions morales. La décomposition du capitalisme fait des progrès plus rapides que l’expansion de l’idéologie communiste parmi la classe ouvrière. Quelle recette offrent-ils pour l’accélération du développement de la combativité prolétarienne ? Quelle tactique préconisent-ils ?

Celle de la propagande pure et simple. Les communistes propagent la bonne doctrine. Ils foncent tête baissée à l’encontre de tous les courants du mouvement ouvrier, non seulement en les critiquant et en luttant contre eux, mais aussi en combattant l’emploi du parlementarisme et l’action du Parti dans les organisations syndicales des masses ; et de cette façon ils tracent une ligne de démarcation très tranchée entre eux et le mouvement ouvrier. En face du parlementarisme corrupteur, ils dressent la propagande pour les soviets ouvriers : en face des syndicats de traîtres, des conseils de production révolutionnaires : en face des Partis social-démocrates et centristes, des petits groupes communistes ayant un but d’une cohésion étroite. Dans les luttes de la classe ouvrière, qui ne se développent que très lentement, les communistes doivent défendre leur point de vue sans se soucier de savoir si les masses sont oui ou non en mesure de l’apprécier à sa juste valeur au degré de développement où elles en sont. Les masses se rendront compte plus tard que les prophètes du communisme avaient raison et ce n’est qu’après coup qu’elles viendront à eux, et leur diront : maintenant nous voyons bien que c’est vous qui méritez le pompon, nous en sommes tellement sûrs que nous voilà devenus des communistes pur sang et nous n’avons plus qu’un désir, c’est de faire la révolution. Et le jour ainsi venu, Anton Pannekoek avait sans doute l’intention de descendre de son observatoire astronomique de Hollande, et Gorter celle de remettre dans l’armoire les classiques grecs et de se mêler à la foule populaire. Non pas, que Dieu l’en garde, pour lui montrer la voie à suivre ! Le prolétariat devenu pleinement conscient saurait bien se diriger tout seul, et le Parti Communiste Ouvrier n’est pas un parti dans le sens ordinaire de ce terme, mais dans un sens des plus extraordinaires.

Et le Parti Communiste Ouvrier montra qu’en effet il était un parti bien extraordinaire ; il compléta son « école hollandaise » de communisme par une étude approfondie de la culture intellectuelle allemande. Il réussit à l’absurde la théorie propagandiste des astronomes et poètes hollandais en rejetant de son programme toute revendication partielle. Ou bien il se trouve que les revendications peuvent être réalisées sur le terrain ou capitalisme, et alors le Parti Communiste Ouvrier est trop révolutionnaire, voyez-vous, pour se soucier d’une telle vétille, d’autant plus qu’elle pourrait bercer les ouvriers d’illusions réformistes. Ou bien les revendications ne peuvent pas être réalisées sur le terrain du capitalisme. Alors il faut le déclarer ouvertement et exciter les prolétaires à combattre pour la dictature.

Ainsi appliqués, les principes de l’école hollandaise auraient abouti à une solution absurde. Mais les syndicats ouvriers formés par le K. A. P. D. se sont naturellement fort peu souciés de la bonne doctrine et des prophètes de ce dernier. Ils ont combattu cour des revendications très réalisables. Ils ont fait des démonstrations pour les faire triompher, mais toutefois, après les avoir avancées, ils se sont bien gardés, afin sans doute d’éviter aux ouvriers la nécessité d’un combat, d’attirer leur attention sur le fait que ces revendications pourraient ne pas être réalisées.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul fait qui démontre la démence de la tactique hollandaise. Non seulement les organisations formées pour la réalisation de cette tactique furent obligées de l’abandonner, mais il se trouva de plus que ces organisations se moulèrent dans des formes tout à fait inattendues pour ceux qui les avaient conçues. Ces conseils de production et ces unions ouvrières, organisations restreintes, mais « pur sang », ne devaient pas se borner à servir de serres chaudes pour la « pure doctrine », ils devaient en même temps être des centres d’action. Eh bien, ils ont eu plus d’une seule fois l’occasion de démontrer leur combativité Et cependant ils n’ont pas une seule fois jusqu’ici assumé la direction d’un mouvement tant soit peu important. Mais ce n’est pas là encore péché mortel. Au fond, la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Ces organisations, faibles quant au nombre, ne pouvaient pas assumer la direction d’une action importante.

Ce qui est beaucoup plus regrettable, c’est que durant les grandes actions entreprises par les larges masses ouvrières, elles ne se sont montrées en aucune façon prêtes à affronter le premier choc de l’ennemi. Il suffit de rappeler ici leur rôle pendant les journées de mars. Vraiment elles s’y sont montrées plus extraordinaires qu’il n’est permis au commun des mortels. Dans certains endroits elles ont fait preuve de courage, dans d’autres elles ont nettement fléchi. En tout cas, rien ne laissait prévoir dans leur conduite qu’elles étaient des vaisseaux de la grâce de Dieu. Et il y avait de bonnes raisons pour cela. L’esprit ne se délivre de son enveloppe charnelle que dans l’observatoire de l’astronome et dans le « poêle » des philosophes. C’est que là il n’a pas à songer à son bien-être matériel et il n’a pas besoin d’escompter le plus ou moins de difficultés qu’il y a à satisfaire des exigences de messire Gaster. Mais si par contre les adeptes du pur communiste hollandais se trouvent acculés à des conditions matérielles un tant soit peu embarrassantes, si, par exemple, ils risquent d’être mis à la porte de leur entreprise, ils manifestent tout à coup une extrême prudence et c’est alors qu’ils s’isolent en un petit groupe afin de ne pas rester sur le pavé.

Mais c’est un trait caractéristique du prophète que lorsque la terre pécheresse ne se développe pas selon sa volonté, il ne se demande pas si ce qu’il exige du monde est vraiment réalisable, il couvre sa tête de cendres, il menace le monde de destruction et exige de lui des prodiges encore moins réalisables. C’est à peu près ce qu’a fait le K. A. P. D., et aussi ses théoriciens hollandais, dans le courant de l’année passée. Gorter qui après que le K. A. P. D. eût été accueilli dans les rang de l’Internationale Communiste comme parti sympathisant, avait cru de son devoir d’exprimer sa sympathie à l’Internationale Communiste en déclarant que la tactique adoptée par son deuxième Congrès était une tactique abâtardissante, n’en délivra pas moins, dans une brochure anonyme, à l’Exécutif de l’Internationale Communiste un certificat d’imbécillité dans une seconde « lettre ouverte » à Lénine (Lénine ne peut malheureusement pas empêcher que de semblables fusées d’esprit lui soient consacrées), il constate que la tactique de l’Exécutif a abouti à une faillite complète et que tous les partis affiliés à la Troisième sont livrés à l’opportunisme.

Il n’est pas étonnant que le monde ayant subi dans le cerveau de Gorter et consorts une transformation aussi étrange, ces médicastres pensent pouvoir offrir au vieux monde harassé le secours de leurs médecines. Et, ce ne sont pas tes remèdes qui leur manquent. D’après le K. A. P. D., la principale leçon qu’on puisse tirer des journées de mars, c’est la nécessité d’un abandon définitif de l’action légale. Il mène la propagande en faveur des actes terroristes, du sabotage de la production comme un moyen ingénieux de montrer à la détestable légalité combien peu elle est respectée par le K. A. P. D. Il se peut que de cette façon le K. A. P. D. arrive à acquérir la respectueuse estime de cette même légalité. Le meilleur de l’histoire c’est que le K. A. P. D. mène cette propagande en faveur de l’illégalité dans une feuille tout ce qu’il y a de plus légal, et le gouvernement allemand serait bien fou de prendre des mesures contre cette propagande. Car rien ne peut autant servir la bourgeoisie que l’abdication par les ouvriers de la modeste liberté de réunion que la bourgeoisie est contrainte de leur octroyer maintenant.

En tant qu’organisation révolutionnaire, l’Internationale Communiste doit veiller avant tout à ne se faire aucune illusion sur la qualité réelle des partis qui lui sont affiliés, sur leur combativité, sur leur organisation. Non seulement elle ne se dissimule pas l’existence dans ses rangs de certains courants opportunistes, mais encore elle voit dans la lutte contre ces tendances opportunistes l’une des conditions de son triomphe futur. Le 3e Congrès de l’Internationale Communiste devra en premier lieu, au moment de prendre ses décisions politiques et organisatrices, ne pas perdre de vue la lutte à mener contre l’épidémie de centrisme. Mais une chose me paraît évidente. Ce n’est pas en adoptant la tactique des utopistes hollandais qu’on pourra venir à bout du centrisme, non, ce n’est pas par la propagande, mais seulement par un renforcement de notre action, par un redoublement de travail parmi les masses prolétariennes, par une liaison solide et intime avec ces masses qui souffrent et qui luttent.

L’expérience faite par l’Internationale Communiste d’une lutte contre l’opportunisme sur le terrain du plus grand parti communiste, c’est-à-dire du V. K. P. D., cette expérience montre que l’espoir qu’il y a de pouvoir créer des organisations vraiment révolutionnaires des masses, là où la situation est révolutionnaire, ne peut que nous confirmer dans la voie adoptée par nous précédemment. Le bilan du K. A. P. D. parle plus éloquemment que toutes théories contre la voie proposée par le parti. Le 3e Congrès de l’Internationale Communiste aura à exprimer cette vérité en toute netteté.

Léon Trotsky

Les enseignements du III° Congrès de l’Internationale Communiste

12 juillet 1921

Les classes ont leur origine dans le processus de production. Elles sont capables de vivre tant qu’elles jouent le rôle nécessaire dans l’organisation commune du travail. Les classes perdent pied si leurs conditions d’existence sont en contradiction avec le développement de la production, c’est-à-dire le développement de l’économie. C’est dans une telle situation que se trouve actuellement la bourgeoisie.

Cela ne signifie du tout que la classe qui a perdu ses racines et qui est devenue parasitaire doive périr immédiatement. Quoique les fondements de la domination de classe reposent sur l’économie les classes se maintiennent grâce aux appareils et organes de l’Etat politique : armée, police, parti, tribunaux, presse, etc. A l’aide de ces organes, la classe dominante peut conserver le pouvoir des années et des dizaines d’années même quand elle est devenue un obstacle direct au développement social. Si cet état de choses se prolonge trop longtemps, la classe dominante peut entraîner dans sa chute le pays et la nations qu’elle domine.

De là résulte la nécessité de la révolution. La classe nouvelle, qui est aussi la source nouvelle du développement économique, c’est le prolétariat. Le prolétariat doit renverser la bourgeoisie, arracher le pouvoir à ses mains et transformer l’appareil d’Etat en une arme qui serve à la réorganisation de la Société. La bourgeoisie dans l’après-guerre

La bourgeoisie, déjà avant-guerre est devenue une classe parasitaire et antisociale. Pendant la guerre il a été clairement montré que la domination de la bourgeoisie était en contradiction avec le développement futur et même avec la conservation de la vie économique. La guerre n’a pas seulement mis en évidence cette contradiction, mais l’a aggravée et poussée à l’extrême.

Pendant la guerre, les organes politiques du gouvernement bourgeois, Etat, armée, police, parlement, presse se sont discrédités et affaiblis d’une façon extraordinaire. Dans la première période d’après-guerre, la bourgeoisie était complètement désorientée, craignait les règlements des comptes et ayant perdu complètement confiance dans les vieilles méthodes et habitudes du gouvernement, sondait avec anxiété le terrain, chancelait et faisait des concessions. En 1919, année la plus critique pour la bourgeoisie, le prolétariat européen aurait pu prendre le pouvoir avec le minimum de sacrifices, si une organisation révolutionnaire et vraiment active avait été à sa tête qui eût adopté des buts clairs et eût été capable de les poursuivre, c’est-à-dire s’il avait eu comme guide le parti communiste.

Mais ce n’était pas le cas. Au contraire, la classe ouvrière qui, après la guerre, essayait de conquérir pour elle des conditions d’existence nouvelles et qui attaquait la société bourgeoisie, portait sur son dos les partis et les syndicats de la seconde Internationale dont les efforts conscients ou instinctifs tendaient à la conservation de la société bourgeoise. Le rôle de la social-démocratie

La bourgeoisie qui se cachait derrière la social-démocratie, profitait le mieux possible de cette trêve. Elle s’est guérie de la panique des premiers jours ; elle réorganisait ses organes d’Etat, les complétait par des bandes contre-révolutionnaires armées et recrutait des spécialistes politiques pour la lutte contre le mouvement révolutionnaire ouvert, spécialistes qui travaillaient à l’aide des méthodes combinées d’intimidation, de corruption, de provocation, d’isolement, de division, etc. La tâche principale de ces spécialistes consiste à livrer aux différents partis séparés de l’avant-garde du prolétariat une série de luttes, à les saigner et à enlever par là à la classe ouvrière la foi dans un succès possible.

Dans le domaine de la reconstruction de la vie économique, la bourgeoisie n’a rien fait d’important pendant les trois années après la guerre. Au contraire, c’est à présent que se montrent les suites funestes de la guerre dans toute leur étendue sous forme d’une crise qui ne s’est jamais produite dans l’histoire du capitalisme. Ainsi nous voyons distinctement que par exemple les conditions politiques des syndicats si, en fin de compte, elles dépendent des conditions économiques ne suivent pas un cours automatique et parallèle à elles.

Pendant que dans le domaine de la production et du commerce, l’appareil universel capitaliste est complètement inactif à ce point que la situation en 1919 comparée à celle d’aujourd’hui signifie le bien-être le plus parfait, la bourgeoisie, dans le domaine politique, a su fortifier les organes et les armes de sa domination.

Les chefs de la bourgeoisie voient bien le précipice qui s’ouvre devant eux. Mais ils sont prêts et lutteront jusqu’au bout. Ils considèrent la situation comme une affaire de stratégie politique. Ils répriment audacieusement chaque mouvement du prolétariat, ils s’efforcent de l’affaiblir surtout en Allemagne où ils le fractionnent par une suite de luttes particulières. L’action ouvrière

Les ouvriers ont beaucoup lutté et ont fait de grands sacrifices pendant les trois dernières années. Ils n’ont pas réussi à conquérir le pouvoir. C’est pourquoi la classe ouvrière devient plus prudente qu’elle ne l’était dans les années 1919 et 1920. A la suite d’attaques plus ou moins violentes, les ouvriers chaque fois rencontrèrent une résistance mieux organisée et furent repoussés. Ils comprirent et sentirent qu’une conduite ferme et une stratégie révolutionnaire étaient nécessaires pour assurer le succès du prolétariat. Si les masses ouvrières ne répondent plus aux appels révolutionnaires aussi promptement qu’en 1918 et 1919, ce n’est pas parce qu’elles sont devenues moins révolutionnaires, mais qu’elles sont maintenant moins naïves. Elles veulent une garantie pour la victoire.

Seul peut les conduire à une lutte décisive le parti qui montre dans la pratique, dans toutes les circonstances et conditions, non seulement la volonté de lutter, c’est-à-dire son courage, mais aussi sa capacité de conduire des masses au combat, de manœuvrer, d’attaquer, d’effectuer une retraite si le conditions sont défavorables, de réunir toutes les forces et tous les moyens pour le coup à frapper et d’augmenter par là systématiquement son influence sur les masses et son autorité. Sans doute les partis de l’Internationale communiste ne se sont pas rendus compte de ce devoir. Là se trouve la source principale des fautes tactiques et des crises internes dans les différents partis communistes.

La représentation purement mécanique de la révolution prolétarienne, qui a uniquement pour point de départ la ruine constante de la société capitaliste, poussait quelques groupes de camarades à la théorie fausse de l’initiative des minorités qui font écrouler par leur hardiesse "les murs de la passivité commune du prolétariat" et des attaques incessantes de l’avant-garde du prolétariat comme nouvelle méthode de combat dans les luttes et de l’emploi des méthodes de révoltes armées. Inutile de dire que cette sorte de théorie de la tactique n’a rien à faire avec le marxisme. Son emploi égale la stratégie des chefs militaires et politiques de la bourgeoisie. La vraie méthode

Il n’y a pas de doute que les méthodes et les théories aventurières sont sorties de la classe ouvrière qui réagissait contre les courants réformistes dont elles sont le résultat direct. Pendant que les courants réformistes et centristes sont une force extérieure et un ennemi ouvert, les courants subjectifs et aventureux constituent un danger intérieur qu’il serait impardonnable de méconnaître. Le mal de la subjectivité révolutionnaire consiste d’après l’expression du Dr Herzeris qu’il lui faut une grossesse de cinq ou six mois au lieu de neuf mois.

Le troisième congrès constate la ruine des fondements économiques de la domination bourgeoise. En même temps, il met énergiquement les ouvriers conscients en garde contre la croyance naïve qu’il en résulte automatiquement la chute de la bourgeoisie, provoquée par les offensives incessantes du prolétariat. Jamais l’instinct de conservation de la classe bourgeoise n’avait créé des méthodes de défense et d’attaque aussi variées qu’à présent. Les conditions économiques de la victoire de la classe ouvrière sont visibles. Sans cette victoire, c’est la ruine, la perte de toute civilisation qui nous menace dans un avenir plus ou moins proche. Mais cette victoire peut seulement être conquise par une direction raisonnable des combats et en première ligne, par la conquête de la majorité de la classe ouvrière. C’est l’enseignement principal du troisième congrès.

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