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1917 Les femmes dans la révolution russe

dimanche 31 juillet 2016, par Robert Paris

Ce sont des femmes, les ouvrières du textile, qui ont débuté la révolution russe de février 1917 qui a renversé la dictature tsariste et fait le premier pas de la mise ne place du pouvoir aux travailleurs

1917 Les femmes dans la révolution russe

Espoirs et Trahisons

La Russie au début du 20e siècle a été le théâtre d’évènements extraordinaires, dont le retentissement fut mondial. C’est le 23 février 1917, jour de la célébration de la Journée internationale des Femmes, que la révolution commence. Pour la première fois dans l’histoire, les opprimés et les exploités mènent de bout en bout une révolution sociale, s’opposant à la guerre et aux classes dirigeantes, ils s’organisent à travers les soviets. Pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste, un Etat des travailleurs voit le jour après l’insurrection d’octobre. Enfin, pour la première fois, la question de la libération des femmes de leur oppression millénaire est à l’ordre du jour.

Les femmes et en particulier les femmes de la classe ouvrière, ont pleinement participé à tous ces événements, parfois à la tête, souvent au cœur du mouvement, elles ont su se faire entendre, et ont écrit des pages héroïques de la période révolutionnaire.

Le but de cet article est avant tout de restituer la place des femmes dans la révolution russe, et principalement les salariées, et leurs relations avec leurs organisations politiques (féministes et révolutionnaires) et syndicales. Il s’agit aussi d’une défense de la révolution d’octobre, de la politique des bolcheviks en général, et de leur lutte contre l’oppression des femmes en particulier.

Tout d’abord nous tracerons le cadre dans lequel le mouvement des femmes réalise ses premiers pas, de la révolution de 1905 aux années de guerre (1914-1916). De 1917 à la première moitié des années vingt, nous verrons, à travers la révolution russe et les premières années du régime soviétique, comment la question de la libération des femmes se pose et quels sont les moyens mis en œuvre pour y parvenir. Enfin, en analysant la nature de classe du « socialisme dans un seul pays », nous assisterons alors à la restauration de l’oppression consacrée par les lois, dans l’URSS de Staline et de ses héritiers.

Avant 1905 « La Russie occupait entre l’Europe et l’Asie une situation intermédiaire non seulement par sa géographie mais par sa vie sociale et son histoire (...) La Russie n’eut pas la possibilité de se former sur les modèles de l’Orient parce qu’elle dut toujours s’accommoder de la pression militaire et économique de l’Occident. » Ainsi est résumé tout le dilemme de la Russie dans le premier quart du 20e siècle1. L’empire russe est immense, de Varsovie à Vladivostok sur le Pacifique, sa population croît rapidement (de 123 millions d’habitants en 1897 à 160 millions en 1913), et formellement le pays appartient au club très fermé (et essentiellement européen) des grandes puissances.

Mais par rapport à l’Angleterre, la France ou l’Allemagne, la Russie apparaît surtout comme une nation à la traîne du développement. Seulement 15 % de la population est urbaine à la veille de Première guerre mondiale, soit 25 millions de personnes dont environ trois millions d’ouvriers. Le poids du monde rural est écrasant. Les campagnes russes vivent encore à l’heure du féodalisme, les moujiks qui ne sont plus serfs depuis 1861 seulement, vivent souvent dans des conditions misérables et travaillent pour les grands propriétaires, nobles, ecclésiastiques ou négociants. La Russie est une « prison des peuples », car l’élément russe ne représente que 40 % de la population, et les « minorités » sont soumises à la russification.

A côté des petites et moyennes entreprises qui fournissent le marché intérieur en produits de première nécessité, la grande industrie moderne s’est développée principalement dans la métallurgie et dans la production énergétique. Mais le textile et la chimie sont deux secteurs importants. L’un des symboles de cette grande industrie, c’est l’usine métallurgique Poutilov de Saint Petersbourg, qui compte 40 000 salariés. Elle est la plus grande usine au monde.

Le trait dominant de cette industrie est son caractère concentré. Ainsi, l’industrie russe est bien plus concentrée que l’industrie américaine à la même époque, qui est déjà la première puissance industrielle. Les petites entreprises, dont les effectifs ne dépassent pas 100 personnes, occupent aux Etats-Unis (1914) 35 % de l’effectif total des ouvriers industriels ; en Russie la proportion est de 17,8 %. A l’inverse, les entreprises géantes employant plus de 1000 ouvriers représentent 17 % de l’ensemble des ouvriers en Amérique contre 41 % en Russie2.

L’autre caractéristique de l’industrie russe est sa domination par le capital étranger. Les capitalistes occidentaux détiennent 50 % des investissements en moyenne : ils contrôlent l’industrie minière à 90%, le travail du fer à 42%, le textile à 28% et l’industrie chimique à 58%3. La bourgeoisie russe est faible et complètement dépendante des classes dominantes d’Angleterre et de France. Il en est de même de l’autocratie qui vit en empruntant des milliards sur les places boursières de Paris et d’ailleurs.

La condition ouvrière Les conditions de vie et de travail des salariés russes sont tout simplement insoutenables. Des familles entières ont été « importées » par les patrons, elles couchent dans des baraquements sommaires, parfois dans des dortoirs de fortune à proximité des machines. Les travailleurs sont abrutis de misère. Par rapport aux travailleurs d’Occident, France, Angleterre ou Allemagne, les ouvriers russes touchent 50 % de moins. Une surexploitation qui s’accompagne d’une totale absence de liberté politique. Ils sont de plus en plus nombreux et très concentrés comme nous l’avons vu ; à St Petersbourg ils sont 73 000 en 1890 et 242 000 en 1914 quand la capitale russifie son nom et devient Petrograd.

Pour l’essentiel les ouvriers russes se divisent en deux catégories distinctes : une mince couche de travailleurs qualifiés et l’immense majorité des non qualifiés. Les travailleurs qualifiés savent lire et écrire, ils ont des salaires plus substantiels, donc des conditions de logement meilleures.

Leur temps de travail est moins long, ils ont quelques « loisirs », c’est-à-dire qu’ils ont du temps libre pour se réunir, lire et agir4. C’est dans leurs rangs que se formeront les premiers syndicats en 1905, c’est le cas notamment des typographes. Mais la grande majorité des travailleurs sont non qualifiés et souvent illettrés, l’immense majorité des travailleuses appartient à cette catégorie. Un ouvrier qualifié de la métallurgie les dépeint ainsi :

« Les travailleurs du textile me semblaient si bizarres. Beaucoup d’entre eux portaient encore des habits de paysan. La majorité était des femmes, et nous ne rations jamais une occasion de nous moquer d’elles. A côté des ouvriers du textile, les métallurgistes semblaient une race à part.5 »

La « vie » des travailleuses Si la condition de l’ouvrier est miséreuse, celle de l’ouvrière est pire encore. Son salaire est en moyenne inférieur de 50 % à celui des hommes. En 1913 les femmes travaillent 11 à 12 heures par jour, mais les travailleuses du vêtement font au moins 13 à 14 heures (avec parfois du travail à la maison), les vendeuses et les commis des magasins ont des journées de 16 à 18 heures.

En 1913 encore, à St Petersbourg, on dénombre 14 000 accidents du travail, dont les plus importants sont survenus dans les secteurs de la métallurgie et du textile.

La salariée qui tombe enceinte met sa vie en danger, car 95 % d’entre elles accouchent sans assistance médicale, et chaque année 30 000 meurent lors de l’accouchement. Il n’y a pas de congé maternité à l’époque, mais en 1894, le gouvernement tsariste (suite à des grèves, voir plus bas) a pris des mesures pour assurer la présence d’une sage femme dans toutes les entreprises de plus de cent femmes, et un lieu pour accoucher dans l’usine mais les patrons ont contourné la loi. Selon certaines estimations 75 % des femmes travaillaient jusqu’aux premières contractions. Enfin, quand la femme accouchait, son absence était considérée comme injustifiée et punie par une amende6.

L’illettrisme est bien plus élevé chez les femmes que chez les hommes, cependant il y a du progrès. Si en 1897 environ 13 % des femmes savent lire, elles sont un tiers en 1914, et le pourcentage est plus élevé parmi les salariées.

Beaucoup de ces femmes sont des domestiques, ce qui revient à dire qu’elles sont corvéables à merci, à la merci aussi des lubies sexuelles des « maîtres ». Le harcèlement sexuel au travail est une pratique alors courante et nombreuses sont les femmes qui doivent se prostituer pour obtenir un emploi. La prostitution comme « métier » est très répandue.

A cela il convient d’ajouter qu’en Russie, une femme mariée qui n’est pas battue fait figure d’exception. La loi l’autorise explicitement. Dans les grandes familles, la tradition voulait que le père remette le fouet à son gendre le jour du mariage. Les femmes n’ont pas le droit d’hériter, et elle est légalement inférieure à tous les adultes hommes de la famille7. Dans les campagnes, le sort de la femme paysanne est proche de celui d’une bête de somme (pour des raisons de place nous ne traiterons pas de la condition paysanne).

Avant 1905, il n’y a pas de mouvement féministe à proprement parler, le régime despotique est un obstacle de taille. Il existe des associations caritatives qui se préoccupent du sort des femmes, des prostituées en particulier, mais elles sont l’œuvre des femmes de l’aristocratie et de la famille impériale. C’est ce que l’on appelle des dames patronnesses. Le jeune mouvement ouvrier russe fait ses premiers pas dans la lutte des classes et les femmes participent aux grèves et autres actions de la lutte collective. Un témoin de premier plan, Alexandra Kollontaï (1872-1952), militante du parti social-démocrate, nous dresse un tableau saisissant des premières grandes grèves :

« Le mouvement des travailleuses de par sa nature même fait partie du mouvement ouvrier en général. Dans toutes les émeutes d’usine et les insurrections tant détestées par le tsarisme la femme prit une part égale à côté de l’ouvrier homme. La ‘révolte d’avril’ en 1895 à l’usine Yaroslav fut menée avec l’aide et sous l’influence des tisserandes. Lors des grèves économiques de 1894-96 à Saint Petersbourg et lors de la grève historique des ouvriers du textile en 1896, les ouvrières et les ouvriers débrayèrent ensemble à l’unanimité. Lors des conflits et des grèves, la femme prolétaire, opprimée, timide et sans droits, d’un coup apprend à se tenir debout et droite… la participation au mouvement ouvrier rapproche l’ouvrière de sa libération, pas seulement en tant que vendeuse de sa force de travail, mais aussi en tant que femme, épouse, mère et ménagère »

Dans le même temps, elle ne peut que constater :

« …Dès que la vague de grèves se calma, et les ouvriers retournèrent au travail, que ce soit une victoire ou une défaite, les femmes furent à nouveau éparpillées et isolées. » Pour que les choses changent plus profondément, il faut un bouleversement révolutionnaire, ainsi que l’écrit Kollontaï : « Toute la situation change rapidement une fois que le drapeau rouge de la révolution flotte au dessus de la Russie… Pendant les années révolutionnaires de 1905 et 1906, l’ouvrière était partout. »8

Femmes et mouvement révolutionnaire A la fin du 19e siècle, les populistes russes (les Narodnikis) veulent secouer l’apathie du peuple et le soulever contre le régime en recourant au terrorisme individuel. Des attentats furent commis contre les dignitaires, généraux et autres ministres et y compris contre le tsar. Parmi les populistes on retrouve un nombre assez important de femmes, entre 1880 et 1890 sur quarante-trois révolutionnaires condamnés aux travaux forcés et à la prison à vie, vingt et une sont des femmes. Au sein du parti socialiste révolutionnaire, héritier des populistes, qui est fondé en 1901, 14 % des membres sont des femmes. Au sein de la social-démocratie, la proportion des femmes est bien moins élevée.

Mencheviks comme bolcheviks éprouvent les plus grandes difficultés pour organiser les travailleuses. Les premiers sont surtout implantés parmi les ouvriers qualifiés (imprimeurs, cheminots, …), mais les seconds qui ont pourtant des bastions dans le textile, où dominent les femmes, ne réussissent pas mieux. En août 1917, lors du sixième congrès du parti bolchevik, sur 171 délégués il n’y a que dix femmes. Dans leur immense majorité, les femmes qui militent ont une origine sociale élevée, qu’elles soient issues de l’intelligentsia ou fille d’officiers comme Alexandra Kollontaï. Inès Armand (1875-1920) qui adhère au parti bolchevik en 1904, émigre en 1909, n’échappe pas à la règle (nous en reparlerons plus loin). Elle milite dans les structures internationales. Elle y représente le parti bolchevik à Bruxelles en 1914, puis dans les conférences internationalistes de 1915 à Zimmerwald et 1916 à Kienthal ; elle participe aussi au journal bolchevik dans l’émigration. Kollontaï, après avoir adhéré au parti bolchevik rejoint les mencheviks jusqu’en 1915, date à laquelle elle se rallie aux bolcheviks. Sur le plan théorique, elle a décrit comment la nature du travail domestique a changé avec l’industrialisation, elle a souligné la valeur de ce travail pour le capitalisme.

La première révolution de 1905 Laissons encore une fois la parole à Kollontaï : « En 1905, il n’y eut aucun endroit où on n’entendait pas la voix d’une femme qui parlait de sa vie et qui revendiquait de nouveaux droits. »9 La révolution de 1905 a été pour des millions de femmes de la classe ouvrière, de la petite-bourgeoise et de la bourgeoisie, un éveil à la vie politique. Pour la première fois, des meetings sur les droits des femmes se tiennent à Moscou, St Petersbourg, Minsk, Yalta, Saratov, Vilnius ou encore Odessa. La force du mouvement révolutionnaire a contraint le régime à lâcher du lest en ce qui concerne les libertés d’organisation, de réunions, de presse. Après le dimanche sanglant de janvier 1905, une vague de grèves politiques souleva le pays, et en particulier les travailleurs des centres industriels de la Pologne russe. Puis au printemps et à l’été, on assiste à une succession de vagues de grèves économiques qui voient de nouvelles couches du salariat entrer dans la lutte (voir à ce propos la brochure de Rosa Luxemburg, Grève de masse). Les revendications spécifiques des femmes salariées affluèrent, soulignant l’éveil des plus opprimées :

« Le plus souvent les revendications des grévistes en 1905-1907 reflétaient les besoins des travailleurs femmes. Il existe guère de tract des grévistes dans les industries où travaillent les femmes qui ne revendique pas un congé de maternité payé (en général de dix semaines), des pauses pour l’allaitement des enfants, et la mise en place de crèches dans les usines.10 »

Les organisations politiques C’est en février 1905 que se crée l’Union des femmes pour l’égalité des droits, ses membres se recrutent parmi les classes moyennes et l’intelligentsia. Il y a des journalistes, des enseignants et enseignantes (car l’Union est mixte). Parmi les dirigeantes, il y a deux femmes qui viennent des milieux politiques, ce sont Anna Milioukova et Ariadna Tyrkova. Elles sont liées aux milieux d’où sortira le parti dit cadet, celui des libéraux.

La croissance de l’Union est rapide. En mai elle compte plus de trente groupes locaux répartis dans dix-neuf villes. Elle tient son premier congrès où elle définit son programme : unité des femmes de toutes les couches sociales dans le combat contre l’autocratie et pour une forme de gouvernement républicain ; elle réclame le suffrage universel sans distinction de sexe, de nationalité ou de religion ; on évoque l’autonomie nationale pour les nombreux peuples non-russes ; l’égalité des sexes devant la loi figure bien sûr en bonne position ; elle revendique des droits égaux pour les paysannes dans toute réforme agraire et des lois pour la protection sociale des ouvrières, et aussi la réforme des lois relatives à la prostitution.

En octobre 1905, lors de la tenue de son deuxième congrès, l’Union appelle au boycott des élections à la Douma (pseudo-parlement proposé par le régime tsariste) suivant en cela mencheviks, bolcheviks et socialistes-révolutionnaires. Les congressistes « reconnurent que les objectifs des partis socialistes étaient les plus proches de ceux des femmes.11 » La phase la plus militante de l’Union des femmes correspond à la période où la lutte révolutionnaire atteint sa plus haute intensité, entre octobre et décembre. En octobre, pour la première fois, la grève générale paralyse toute la Russie, les usines comme les chemins de fer. Dans la foulée, à Saint Petersbourg s’est formé le premier Soviet, qui non seulement dirige le mouvement de grève mais commence à prendre en charge l’administration. En décembre, éclate l’insurrection de Moscou dirigée par le Soviet et qui résistera une semaine à l’armée.

Durant cette période, les membres de l’Union des femmes sont très actifs. A Moscou, le groupe local participe au défilé des obsèques d’un militant bolchevik assassiné par la police. Celle-ci ouvre le feu sur le cortège et un militant de l’Union des femmes est touché. A Moscou comme ailleurs, les militants sont partis prenante des manifestations, des comités de grève, ils organisent l’aide aux chômeurs, et tiennent des postes de premiers secours, notamment lors des attaques de la police et des Cent-noirs (groupe monarchiste et raciste, connu pour l’organisation de pogroms).

Cependant, lors des élections de 1906 à la Douma, de nombreux groupes de l’Union refusèrent de suivre le boycott, préférant s’aligner sur le parti cadet. Du reste, au troisième congrès de l’Union en mai 1906, le boycott est rejeté par la majorité. A cette date l’Union compte environ 8000 membres. A cette date la révolution a cédé la place à la Réaction. Les milieux libéraux et bourgeois, qui ont manifesté de la sympathie pour les ouvriers au début de 1905, dès l’été trouvent odieuses leurs revendications, dont la journée de huit heures. La grève générale et l’insurrection de Moscou achèvent de les convaincre qu’ils n’ont rien de bon à attendre des travailleurs. L’Union glisse elle aussi à droite mais maintient des liens avec les salariées.

A la différence de l’Angleterre par exemple, les syndicats russes, qui apparaissent en 1905, sont ouverts dès le début aux femmes. Pour les militants socialistes dans les syndicats il est évident qu’il faut consacrer un maximum d’attention à la syndicalisation des femmes. Ils déploient d’énormes efforts pour y parvenir. Ainsi, le syndicat du textile du district de Moscou, dirigé par les bolcheviks, affirme que : « La seule solution pour améliorer la position de la classe ouvrière en général, et des femmes en particulier, c’est l’organisation du prolétariat » puisque « less femmes, à cause de leur situation économique et domestique ont beaucoup moins de moyens pour se défendre contre les contraintes et l’exploitation du capital » 12

Mais, même dans une période révolutionnaire, le poids du passé pèse lourdement sur les vivants, pour paraphraser Marx. L’analphabétisme demeure un obstacle sérieux, tout comme le sexisme. Et bien entendu la double journée de travail de la femme, qui lui enlève toute possibilité de temps « libre ». Aussi, le taux de syndicalisation reste faible chez les ouvrières. En 1907 : 1,2 % des travailleurs du vêtement sont syndiqués, 3,9 % dans le textile, contre 43 % chez les imprimeurs ou 8,6 % chez les ingénieurs. La défaite de la révolution, après l’écrasement de l’insurrection de Moscou en décembre 1905, est suivie, comme son ombre, par la Réaction. Le gouvernement qui dispose d’une majorité de troupes sûres, et peut s’appuyer sur l’inertie de la majorité des campagnes russes, reprend un à un tous les droits qu’il a dû concéder. La répression est terrible : fusillades, pendaisons, déportations et exils.

Féministes contre socialistes En décembre 1908 se tient le premier Congrès des femmes de toutes les Russies, principalement convoqué par l’Union des femmes. C’est le dernier espoir pour relancer le mouvement des femmes : l’objectif des féministes est la création d’un Conseil national des femmes russes par la réunion des différents groupes.

Les positions de l’Union sont résumées par cette question d’Anna Filosofova, vétéran et fondatrice du féminisme en Russie, aux congressistes : « Comment gagner des droits politiques et sociaux, comment gagner de l’influence, si nous-mêmes nous ne savons pas nous unir et mobiliser le pouvoir des femmes ? » Le slogan du congrès est : « Le mouvement des femmes doit être ni bourgeois ni prolétaire, mais un seul mouvement pour toutes les femmes. »

Dans le congrès, l’écrasante majorité (75 %) des femmes qui travaillent appartiennent aux professions libérales (docteurs, enseignants, écrivains, artistes). Il y a un groupe ouvrier conséquent (mais qui reste minoritaire) et qui se divise en trois blocs : les bolcheviks, qui n’attendent rien de ce congrès et veulent limiter au maximum leur coopération avec les féministes ; les mencheviks, qui prônent quant à eux une alliance démocratique large ; et Kollontaï qui insiste pour clarifier toutes les contradictions entre les féministes et les socialistes.

Face à un dirigeant de l’Union qui intervient en faveur de l’unité : « C’est l’union qui fait la force. L’unité n’est possible qu’en rejetant toute affiliation à un parti. » Une déléguée bolchevik lui répond :

« Les femmes de groupes différents et de classes différentes ont besoin de droits différents. Elles doivent lutter de manières différentes et leurs organisations doivent également être différentes. Les ouvrières doivent lutter pour tous les besoins de la classe ouvrière »

Kollontaï intervient quelques jours après, dans une conférence sur « La travailleuse dans la société contemporaine », et ses vues la rapprochent plus des bolcheviks que des mencheviks :

« La question des femmes, selon les féministes, est une question de ‘droits et de justice’. Selon les femmes prolétaires la question des femmes est une question d’un ‘bout de pain pour manger’. Le réveil de la femme, et le développement de ses besoins et revendications spécifiques ne viendra qu’au fur et à mesure qu’elle rejoint l’armée de la population salariée libre. Il n’y a pas de question femmes indépendante ; la question des femmes a surgi comme un élément intégré dans le problème social de notre époque. La libération de la femme, en tant que membre de la société, travailleuse, individu, épouse et mère, est donc possible uniquement en même temps que la solution de la question sociale générale, et avec la transformation fondamentale de l’ordre social actuel. »13

Réaction, Renaissance et marche à la guerre Le régime tsariste semble remis de sa défaite militaire de 1904, tout comme des événements révolutionnaires de 1905. Les luttes ouvrières reculent (en 1905, il y a plus de 1,8 millions de grévistes politiques, en 1906 ils ne sont plus que 651 000, et en 1909 8000). Ce reflux amorce une hémorragie pour les organisations politiques et syndicales. En 1907, les syndicats comptent 245 000 membres, en 1908 ils sont 40 000 et en 1910 13 000 14.

A partir de 1910-1911, sur fond de reprise économique particulièrement forte en Russie, le mouvement ouvrier relève la tête. Parmi les salariées, ce sont les grèves économiques qui dominent très largement (les grèves politiques touchent plus les milieux ouvriers qualifiés). Avec plus de force qu’en 1905, elles avancent leurs revendications spécifiques (congés maternités, vestiaires avec eau courante, hausse des salaires). Surtout, de plus en plus de grèves éclatent en réponse au harcèlement sexuel et aux brimades.

« A l’usine Grisov à Moscou en 1913 une grève a éclaté parce que “l’attitude de l’administration de l’usine est révoltante. Il s’agit ni plus ni moins que de la prostitution”. Les grévistes revendiquaient entre autres choses de la politesse envers les ouvrières, et l’interdiction des gros mots .15 »

La Journée internationale a été adoptée comme jour de fête pour les femmes du salariat en 1910 par les dirigeantes du Mouvement des Femmes Socialistes, rattaché à la IIe Internationale, mais dont l’une des animatrices, Clara Zetkine appartient à l’aile gauche. Cette journée est introduite en Russie en 1913, et a lieu le 23 février (au lieu du 8 mars en raison du retard du calendrier russe).

Sur proposition de Konkordia Samoïlova et d’Inès Armand, le journal bolchevik Pravda publie une série d’articles sur la question des femmes dont le point d’orgue est la parution d’un numéro spécial. Suite à ces publications, le journal reçoit tant de lettres qu’il ne peut pas toutes les publier. Mais cela incite Samoïlova à demander la création d’un journal spécial pour les femmes salariées. Armand, de nouveau en exil, propose la publication qui est adoptée et est lancée pour la journée internationale de 1914. Rabotnitsa (Travailleuse) parait le 23 février avec 12 000 exemplaires, bien que le comité de rédaction en Russie ait été arrêté, et continue jusqu’au déclenchement de la guerre.

Bien que l’expérience fut courte, le journal eut un impact. Des groupes se formèrent autour de cette publication. On est alors dans une période de remontée des luttes, ce qui va faciliter le travail du parti.

1917 : année de toutes les révolutions Le premier semestre de l’année 1914 compte plus d’un million de travailleurs en grève sur des revendications politiques. Mais en Russie, comme ailleurs en Europe, le déclenchement de la guerre provoque un élan patriotique qui gagne toutes les couches de la population. Le mouvement socialiste international s’écroule, tous les partis ou presque de l’Internationale Ouvrière se rallient à leur gouvernement respectif. En Russie aussi les mencheviks se rallient en partie, bien qu’une minorité d’internationalistes crée une scission. Au sein du parti bolchevik, Lénine prend position contre la guerre, mais tous les cadres du parti sont loin de le suivre. Le régime tsariste pense avoir gagné la partie face à la vague révolutionnaire montante. Mais la guerre de 1914-18 est une guerre moderne, totale. Exigeant une mobilisation massive tant sur le front qu’à l’arrière et tant du point de vue militaire qu’économique.

La Russie tsariste va se révéler incapable de mener la guerre en raison de l’état arriéré du pays, de la faiblesse du réseau ferré. Bien que l’industrie de guerre absorbe l’essentiel des énergies et des investissements, la production est insuffisante pour approvisionner une armée de plus de dix millions d’hommes. Si entre août et décembre 1914, le nombre de grévistes redescend à 34 000, en 1915 il s’élève à 550 000 et il double en 1916 16.

Petrograd Entre 1914 et 1917 le nombre de travailleurs à Petrograd passe de 242 000 à 400 000 (3,4 millions la même année pour la Russie, le prolétariat pétersbourgeois en représente donc 10 %). Les femmes salariées sont 130 000 environ, dont 83 000 domestiques. En 1914, elles représentent un quart de la main d’œuvre industrielle et environ 40 % en 1917. La mobilisation a achevé de modifier le prolétariat qui s’est renouvelé dans des proportions de l’ordre de 40 %, dont de très nombreuses femmes issues des campagnes.

A Petrograd la métallurgie emploie les deux tiers de la main d’œuvre. Les femmes représentent 1/5 des salariés et sont employées dans la production de masse de cartouches, d’obus et autres armes. Le textile emploie environ 1/4 de la force de travail de la ville dont l’énorme majorité sont des femmes non qualifiées17.

Dans cette même période, les loyers des taudis ouvriers ont été multipliés par trois. L’inflation est galopante, mais les salaires ne suivent pas. Alors que sur le front, les défaites et les désastres s’accumulent, à l’intérieur la situation se dégrade. La condition des soldats russes est celle d’un « troupeau » de moujiks, armés de gourdins, que de nobles officiers mènent à la baguette. La condition ouvrière se détériore encore par rapport à l’avant guerre. Un rapport de police du début de 1917 nous donne une idée policière de la situation :

« D’après le porte-parole du groupe ouvrier des industries de guerre, le prolétariat de la capitale est au bord du désespoir ; on pense que la plus petite explosion, due au moindre prétexte, conduira à des émeutes incontrôlables (…). Effectivement, les conditions d’une telle explosion sont tout à fait remplies ; la situation économique des masses, en dépit d’une importante hausse des salaires, est proche de la détresse… Même si on estime que les salaires ont augmenté de 100 %, le coût de la vie s’est accru de 300 %. L’impossibilité d’obtenir les produits, la perte de temps que signifient des heures de queue devant les magasins, la mortalité croissante due aux mauvaises conditions de logement, au froid et à l’humidité résultant du manque de charbon… ; toutes ces conditions ont créé une telle situation que la masse des ouvriers industriels est prête à se laisser aller aux excès les plus sauvages d’une émeute de la faim. »18

Journée internationale des femmes A la veille du 23 février, le comité du parti bolchevik du quartier ouvrier de Vyborg (Petrograd) déconseille toute grève pour le lendemain : « L’état d’esprit des masses d’après le témoignage de Kaïourov, un des chefs ouvriers du rayon, était très tendu et chaque grève menaçait de tourner en collision ouverte. (…) Mais le lendemain matin, en dépit de toutes les directives, les ouvrières du textile quittèrent le travail dans plusieurs fabriques et envoyèrent des déléguées aux métallos pour leur demander de soutenir la grève. C’est « à contre-cœur », écrit Kaïourov, que les bolcheviks marchèrent, suivis par les ouvriers mencheviks et socialistes-révolutionnaires. 19 »

Ainsi a commencé la révolution de février, et Trotsky, dans son Histoire de la révolution russe, résume la situation avec netteté :

« En fait, il est établi que la Révolution de février fut déclenchée par les éléments de la base qui surmontèrent l’opposition de leurs propres organisations révolutionnaires et que l’initiative fut spontanément prise par un contingent du prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres – les travailleuses du textile, au nombre desquelles, doit-on penser, l’on devait compter pas mal de femmes de soldats. »

Le 27 février la révolution est victorieuse. La monarchie des Romanov n’est plus. Un gouvernement provisoire composé de libéraux est formé. Dans le même temps, se crée le Soviet de Petrograd, où dominent mencheviks et socialistes-révolutionnaires. Les femmes ont encore joué un rôle déterminant dans le ralliement de la garnison forte de 140 000 soldats et qui assure à l’insurrection sa victoire. Il y a en Russie une situation de double pouvoir. D’un côté les libéraux qui ne veulent plus entendre parler de révolution (et les partis socialistes modérés qui veulent freiner l’élan révolutionnaire), et de l’autre des masses de plus en plus larges d’ouvriers et de soldats qui ne veulent plus de la guerre ni même de l’ancienne société.

Comme l’écrit l’historien Marc Ferro dans La révolution de 1917 : « Un immense cri d’espérance jaillit alors du fond de toutes les Russies : il s’y mêlait la voix de tous les malheureux, de tous les humiliés. Ils révélèrent leurs souffrances, leurs espoirs, leurs rêves. Et comme dans un rêve, ils vécurent quelques instants inoubliables. A Moscou, des travailleurs obligeaient leur patron à apprendre les fondements du futur droit ouvrier ; à Odessa, les étudiants dictaient à leur professeur un nouveau programme d’histoire des civilisations ; à Petrograd, les acteurs se substituaient au directeur du théâtre et choisissaient le prochain spectacle ; aux armées, des soldats invitaient l’aumônier à assister à leurs réunions « pourr qu’il donne un sens à sa vie ». Il n’est pas jusqu’aux enfants qui n’aient revendiqué ‘ pour les moins de quatorze ans, le droit d’apprendre la boxe pour se faire entendre des grands.’ C’était le monde renversé. » 20

L’auteur aurait pu citer aussi comme exemple du monde renversé, la pratique des travailleuses de Petrograd qui consistait à transporter le patron dans une brouette. C’est l’humiliation des humiliateurs, magnifique retournement de situation, revanche sur des années de harcèlement verbal, sexuel, de brimades, etc.21

A côté des nombreux soviets, car « dès qu’une fraction de la population se considérait comme défavorisée, elle se constituait en soviet indépendant. »22 , apparaissent les comités d’usine, formés par les salariés dans les entreprises, et qui s’imposent très vite comme les représentants des travailleurs face aux directions. Leur première bataille est la campagne pour la journée de huit heures et le paiement des jours de grève lors de la chute de la monarchie.

Les comités sont les premières organisations révolutionnaires à être gagnées au bolchevisme au mois de mai. Dans le même temps, ils obtiennent la majorité au sein du conseil des syndicats de la capitale. Sous leur direction, une campagne est menée contre les licenciements des femmes soi-disant en raison de la crise économique (le chômage ne cesse d’augmenter), mais qui est en fait une arme du patronat pour diviser les travailleurs. Ils en tirent une grande popularité et marquent des gains dans leur politique de syndicalisation des travailleuses. Entre février et l’été, de presque rien, les organisations syndicales se créent dans les industries du textile et de l’alimentation ; dans le textile les femmes représentent 66 % de l’effectif total mais 80 % des membres du syndicat, dans l’alimentation elles sont 69 % du total et 70 % des membres23.

De la masse des travailleurs non qualifiés, hommes et femmes, monte l’exigence de l’égalité des salaires au sein du prolétariat. Ce à quoi s’opposent un certain nombre de catégories d’ouvriers qualifiés comme les typographes dans certaines régions de Russie. Les bolcheviks appuient cette revendication. Après des grèves de février à mai dans le textile, les travailleurs qualifiés obtiennent 59 % d’augmentation, les non qualifiés gagnent 125 % ; à Piter, les salariés d’une papeterie gagnent entre 214 % pour les hommes et 234 % pour les femmes d’augmentation. Mais la sous représentation des femmes dans les instances représentatives que sont les syndicats, les soviets ou encore les comités reste un fait incontournable.

Une ouvrière décrit sa réalité en tant que femme face aux préjugés sexistes : « Des ouvriers arriérés ne peuvent pas imaginer qu’une femme est capable d’organiser les masses ; ainsi ils se moquent des élues des ouvrières comme si elles étaient des sauvages, en disant ‘Vous avez vu ça, voilà nos représentants élus’. » Une ouvrière et une militante se plaint dans les colonnes du journal des travailleurs du cuir du comportement des hommes : « Au lieu de soutenir et travailler main dans la main avec les femmes, ils se comportent comme si nous n’étions pas des membres égaux de la famille ouvrière, et parfois ils ne veulent rien avoir à faire avec nous. Quand surgit la question des licenciements et du chômage, ils essaient de s’assurer que les hommes restent et les femmes perdent leurs emplois, espérant que les femmes ne pourront pas résister à cause de leur faiblesse et leur manque d’organisation. Quand les femmes essaient de prendre la parole pour expliquer que les hommes se comportent mal et que nous devons trouver des solutions tous ensemble, les hommes refusent de nous laisser parler et n’écoutent pas. Il est difficile, même pour les femmes les plus conscientes, de se battre dans de telles conditions, d’autant plus que souvent la masse des femmes ne comprend pas et ne veut pas non plus nous écouter .24 »

La république des soviets « Pour que se fondât un Etat soviétique, il a fallu le rapprochement et la pénétration mutuelle de deux facteurs de nature historique tout à fait différente : une guerre de paysans, c’est-à-dire un mouvement qui caractérise l’aube du développement bourgeois, et une insurrection prolétarienne, c’est-à-dire un mouvement qui signale le déclin de la société bourgeoise. Toute l’année 1917 se dessine là. »25 Ainsi peut-être résumée l’année 1917. Après octobre s’ouvre une nouvelle période dans la révolution. En octobre 1919, second anniversaire, Lénine peut fièrement déclarer :

« En deux ans de pouvoir des soviets, dans un des pays les plus arriérés de l’Europe, on a plus fait pour l’émancipation des femmes, pour la rendre égale au “sexe fort”, que ce qui a été fait depuis 130 ans par toutes les républiques avancées, éclairées et ‘démocratiques’ du monde entier. »26

L’œuvre législative de la république des soviets est éloquent : le mariage civil est institué, l’égalité hommes-femmes est proclamée, la loi ne fait plus de différence entre les enfants illégitimes et légitimes, le divorce par consentement mutuel est officialisé (ou à la demande d’un seul conjoint sans besoin de preuve ou de témoin). A l’époque, la Russie est le seul pays où existe un droit du divorce aussi complet. Les nouvelles lois offrent la possibilité de choisir le nom de famille (celui de la femme, celui de l’homme ou les deux). Trotsky prend ainsi le nom de Sedov, celui de Natalia, sa femme.

Bien entendu, le droit de vote est reconnu aux femmes (seuls le Danemark et la Norvège l’ont accordé en 1917). Le nouveau code du travail comprend des congés maternités, le salaire égal et l’égalité professionnelle (ainsi que des mesures sur le travail des femmes et leur protection), la journée de huit heures et la semaine de 48 heures, les assurances sociales sont créées. L’adultère comme l’homosexualité sont supprimés du code pénal, de même que l’autorité du chef de famille disparaît du code civil. En 1920 l’avortement est légalisé (il n’est nulle part ailleurs autorisé).

Si l’oppression revêt deux formes, institutionnelle et idéologique, la lutte contre l’oppression comporte la législation, une part institutionnelle, et aussi les moyens matériels pour la combattre, dont l’agitation et la propagande sont les deux aspects. Mais le principal est l’idée de socialisation du travail domestique.

La première constitution de l’Etat soviétique reconnaît l’utilité sociale du travail ménager. Le programme du parti adopté en 1919 prévoit la socialisation du travail domestique via des équipements communautaires. Cette position est résumée par Lénine : « Le travail ménager écrase, étrangle, rabaisse et dégrade la femme ; il l’enchaîne à la cuisine et à la chambre des enfants, et gaspille sa force de travail dans un esclavage barbare, improductif, mesquin, horripilant, déconsidérant et écrasant… Cantines publiques, crèches, jardins d’enfants : voilà quelques exemples de ce qui est indispensable, voilà les moyens simples et quotidiens, sans grande pompe ni décorum, qui peuvent vraiment résorber et abolir l’inégalité entre hommes et femmes dans le domaine de la production sociale et de la vie publique. » (Lénine, A propos de l’émancipation des femmes, éd. Sociales)

Kollontaï et Armand considèrent, elles aussi, que l’abolition des tâches domestiques est une question centrale de la période de transition vers le socialisme. Inès Armand, au Congrès des Femmes ouvrières et paysannes de 1918, fait un exposé sur « la libération des femmes de l’esclavage domestique » :

« Sous le capitalisme, la femme travailleuse devait supporter le double fardeau du travail à l’usine et du travail ménager à la maison. Non seulement elle devait filer et tisser pour le patron de l’usine, mais elle devait encore laver, coudre et cuisiner pour sa famille… Mais aujourd’hui, c’est différent. Le système bourgeois est en train de disparaître. Nous approchons d’une période de construction du socialisme. Pour remplacer des milliers et des millions de petites unités économiques individuelles, de cuisines rudimentaires, malsaines et mal équipées, et l’incommode baquet à lessive, il nous faut créer des structures collectives exemplaires, des cuisines collectives, des cantines collectives et des laveries collectives. »27 Elle spécifie que sous le socialisme, les équipements collectifs « seront pris en charge, non par les femmes travailleuses dont on utiliserait les compétences ménagères, mais par des gens employés spécialement pour ces tâches précises. »28

Peu de temps après, elle écrit à propos du congrès et des débats : « Si des questions telles que la protection de la maternité et de l’enfance ont été mises en avant au congrès, ce n’est pas parce que les femmes travailleuses ne s’intéressent qu’à ces problèmes et pas à d’autres. Jusqu’à ce que nous soyons débarrassés des formes anciennes de la famille, de la vie domestique et de l’éducation des enfants, il est impossible de créer l’individu nouveau, il est impossible de construire le socialisme. »

Organisation séparée ?

Sur l’intervention politique auprès des femmes, les cadres du parti sont loin de partager les analyses de Kollontaï, Armand, ou encore de Lénine telle qu’il l’expose à Clara Zetkine :

« Nous ne pouvons pas exercer la dictature du prolétariat sans avoir des millions de femmes avec nous. Nous ne pouvons pas non plus entreprendre la construction du communisme sans elles. Nous devons trouver les moyens de les atteindre ...Nos idées organisationnelles surgissent de nos conceptions idéologiques. Nous ne voulons pas d’organisations séparées de femmes communistes ! Une femme communiste appartient au Parti de la même façon qu’un homme communiste. Ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs. … Cependant nous devons voir la réalité en face. Le parti doit avoir des organes qui ont comme but spécifique de mobiliser les masses larges des femmes. 29 »

En novembre 1918, c’est lors du premier congrès panrusse des travailleuses que se décide la création d’une commission d’agitation et de propagande parmi les travailleuses, ouvrières ou paysannes. Puis en septembre 1919, le comité central du parti décide de transformer la commission en Section des femmes ou département, le Zhenotdel (abréviation russe pour Section des femmes du parti). La section est dirigée par Armand. Elle est responsable devant le comité central. En 1920, à la Première Conférence Internationale des Femmes Communistes, Armand annonce que l’un des objectifs de la création des Zhenotdeli est l’accroissement du nombre de femmes dans le parti, elles n’y sont que 7,4 %, soit un peu plus de 40 000.

Les sections locales sont rattachées au parti, les membres sont des volontaires recrutées parmi les femmes militantes, elles sont chargées d’organiser les femmes sans parti dans les usines et dans les villages. Nous sommes alors dans une des pires périodes de la guerre civile, l’année 1919.

L’organisation à la base des Zhenotdel est constituée par la conférence des déléguées travailleuses et paysannes, calquées sur le modèle des soviets, (élection des déléguées : 1 pour 5 ouvrières ou 25 paysannes), leur mandat est de 2 à 3 mois. Elles sont assignées à diverses tâches dans le parti, l’Etat, les syndicats, les coopératives. Elles ont la charge des institutions communales (santé, éducation, enfance, cantines collectives, qui nourrissent environ 12 millions de personnes à Petrograd et Moscou durant 1919-1920), et sont appelées à siéger dans les tribunaux populaires. En 1923 on compte 58 000 déléguées. Le nombre des femmes dans le parti va augmenter. Il atteint 13 % environ en 1925.

Dans deux domaines, l’éducation et le soutien à l’armée rouge, les Zhenotdel vont se distinguer30.

A partir de l’été 1918, la contre-révolution redresse la tête, bientôt des armées financées par les grandes puissances étrangères, qui interviennent elles aussi militairement, déferlent des quatre points cardinaux sur la république des soviets.

Suspendus dans le vide

Au sortir de la guerre civile, la Russie est un pays dévasté, en ruine. Le niveau de la production est tombé à 18 % de ce qu’il était avant guerre, la productivité tombe à 30 % par rapport à 1914. En 1921, 57 % des ouvriers de 1917 ont disparu des usines, morts au combat ou servant dans l’armée rouge, ou incorporés dans la bureaucratie grandissante. Entre 1918 et 1920, environ neuf millions de personnes sont mortes. Pour l’essentiel, elles ont succombé à la famine, aux épidémies, au froid et dans une moindre mesure dans les combats. Des millions d’enfants (neuf millions selon certaines sources31) orphelins (ou abandonnés) vivent dans les rues.

L’échec de la révolution européenne est patent, et la Russie soviétique est par dessus tout isolée, encerclée par des pays hostiles. Les campagnes se révoltent contre la politique du « communisme de guerre ». Dans les usines, les nouvelles générations ouvrières contestent la domination du parti. Au sein même du parti l’opposition ouvrière, menée par Kollontaï entre autre, tire à boulet rouge sur la direction. La crise en 1921 atteint son point culminant avec l’insurrection des marins de Cronstadt.

C’est dans ces circonstances que Lénine annonce la fin du « communisme de guerre » et l’avènement de la Nouvelle politique économique, la NEP. Pour lui il ne s’agit pas d’un simple arrêt, mais d’un recul, d’un pas en arrière :

« C’est le pire qui puisse arriver au chef d’un parti extrême que d’être obligé d’assumer le pouvoir à une époque où le développement n’est pas mûr pour la domination de la classe qu’il représente et pour l’application des mesures qu’exige la domination de cette classe. Ce qu’il peut faire ne dépend pas de sa volonté, mais du stade où en est arrivé l’antagonisme des différentes classes et du degré de développement des conditions d’existence matérielles et des rapports de production et d’échange qui déterminent, à chaque moment donné, le degré de développement des oppositions de classes. Ce qu’il doit faire (…) ne dépend pas non plus de lui, pas plus que du degré de développement de la lutte des classes et de ses conditions (…) Il se trouve ainsi nécessairement placé devant un dilemme insoluble : ce qu’il peut faire contredit toute son action passée, ses principes et les intérêts immédiats de son parti, et ce qu’il doit faire est irréalisable.

En un mot, il est obligé de ne pas représenter son parti, sa classe, mais la classe pour la domination de laquelle le mouvement est précisément mûr (…) Quiconque tombe dans cette situation fausse est irrémédiablement perdu. »

Ce passage de F. Engels, tiré de La guerre des paysans, illustre exactement la situation de Lénine et des bolcheviks en 1921. Au sortir de la guerre civile, le régime des soviets a vécu, le parti bolchevik et ses dirigeants se retrouvent dans une situation inédite, à la tête d’un état ouvrier sans ouvriers, mais avec un appareil d’état qui n’est autre que le vieil appareil tsariste « peintt en rouge » selon la formule de Lénine.

La période du « communisme de guerre » a signifié le plein emploi, toutes les énergies sont alors mobilisées pour la guerre civile. Avec la NEP, le chômage redémarre. En 1922, il y a 175 000 chômeurs, ils sont plus de 600 000 en 1924 et dépassent le million en 1925. Les premiers à subir les licenciements vont être les salariées. Dans le même temps, les budgets sociaux, consacrés aux institutions communales, sont diminués drastiquement. Pour les femmes il s’agit bel et bien d’un pas en arrière.

Lénine meurt en 1924, avant d’avoir pu mener son dernier combat (voir M. Lewin, Le dernier combat de Lénine).

Pour les dirigeants bolcheviks, la contre-révolution rimait avec la restauration du capitalisme privé et avec une action militaire pour renverser le régime soviétique. Mais en 1921, alors que la dictature des travailleurs via les soviets a cessé d’être, il reste la dictature du parti. L’Etat soviétique est encore un Etat ouvrier malgré des signes évidents de dégénérescence, parce que comme le dit Boukharine à propos de l’armée rouge : « Notre armée est comme toutes les armées du monde, ce qui la distingue c’est le caractère politique de sa direction. » Il en est de même pour l’Etat. Mais cette situation ne pouvait pas durer. Après la mort de Lénine en 1924, Staline, qui occupe une place stratégique au sein de l’appareil, peut commencer son œuvre de contre-révolution. L’opposition de gauche à Staline, comme l’opposition dite ouvrière en 1921, échoue car elle n’a pas de base sociale. Son programme qui revendique le retour à plus de démocratie dans le parti ou dans les soviets ou encore le retour du contrôle ouvrier est irréalisable, faute de classe. C’est là une différence décisive avec la clique stalinienne qui fédère autour d’elle tous les privilégiés, et en particulier les bureaucrates du Parti-Etat. Lorsque Staline lance son idée du « socialisme dans un seul pays », il fait plus que de tourner le dos aux idées révolutionnaires, cela signifie que la bureaucratie s’affirme comme la classe dominante de la Russie au dessus du parti, et au-dessus des paysans et des travailleurs.

1928 : le « grand tournant » La question qui reste d’actualité est : quelle est la nature de l’URSS ? Le débat a commencé en fait dès les années 20. Nous renvoyons au livre de Tony Cliff, Le capitalisme d’Etat en URSS de Staline à Gorbatchev, pour une étude approfondie.

Le sens du mot d’ordre « le socialisme dans un seul pays » c’est la construction d’un capitalisme d’Etat en Russie sous la houlette de la bureaucratie étatique. La clique stalinienne n’a pas eu besoin de réaliser un coup d’Etat pour s’emparer du pouvoir. Elle est déjà aux commandes. De même que l’armée et la police lui sont acquises. Il en est de même pour l’économie, puisque les grandes industries étaient nationalisées. Elle est alors une classe en soi.

A partir de la collectivisation et du premier plan quinquennal, la situation change. Comme Staline l’a déclaré, la Russie a des décennies de retard sur l’Occident, elle doit rattraper les pays avancés en quelques années. Ce que propose Staline c’est donc une industrialisation à marche forcée, ce qui en Occident a pris deux siècles, doit être réalisé en un ou deux plans quinquennaux. En 1928, le lancement du premier plan signifie que la bureaucratie entre en concurrence avec les pays industriels, elle devient une classe pour soi.

Pour la condition des femmes, la contre-révolution stalinienne c’est le grand bond en arrière. Tous les acquis de la période d’octobre sont détruits un à un. En 1931 le slogan du Zhenotdel est : « 100 % collectivisation ». En 1932, le Zhenotdel est dissous. En 1934, l’homosexualité redevient un crime passible de huit ans de prison, tandis qu’une large campagne est lancée contre la liberté sexuelle, l’adultère, les mariages trop rapides. En 1936, l’avortement est interdit sauf en cas de maladie ou de danger de mort ; dans la même période, les divorces sont sanctionnés par des amendes. La morale bourgeoise réactionnaire avec ses louanges sur la famille et sur le bonheur pour la mère d’avoir une ribambelle d’enfants devient la nouvelle morale soviétique. Un système de médailles et de récompenses est mis en place pour les mères ayant au moins cinq enfants.

Mais l’industrialisation signifie que la consommation est subordonnée à l’accumulation, et que les travailleurs sont subordonnés aux moyens de production, comme l’homme est subordonné à la propriété (nationalisée ici). Les années trente et les suivantes vont se traduire par une baisse générale du niveau de vie de la majeure partie de la population. Les conditions de logement se détériorent, tout comme les conditions de travail. L’inégalité comme la concurrence deviennent des piliers de la théorie « marxiste » selon Staline. Mais comme le salaire aux pièces n’est pas suffisant pour stimuler les travailleurs, et comme le pays est pauvre en capitaux mais riche en hommes, l’esclavage va devenir une institution clé en URSS, sous la forme des camps de travail. Et puis comme la collectivisation et l’industrialisation se réalisent dans des soubresauts terribles, créant mille difficultés, la clique stalinienne sacrifie comme victime expiatoire tous les vieux-bolcheviks, tous ceux qui ont participé de près ou de loin à 1917.

En 1922, le code du travail interdit l’emploi des femmes et de jeunes dans les travaux particulièrement pénibles et insalubres, et dans les travaux souterrains. En 1936, dans un journal soviétique, un article vante le fait que les femmes en URSS représentent plus de 27 % de la main d’œuvre de l’industrie minière, 19 % de femmes dans l’industrie du bâtiment et 24 % dans la métallurgie.

En 1932, le Commissariat au travail demande à plusieurs instituts, chargés de la recherche sur les maladies professionnelles dans les bassins houillers, d’étudier les effets du travail souterrain sur les femmes : « De l’avis unanime de tous les instituts chargés de cette enquête, un accroissement considérable de l’emploi des femmes, y compris dans divers travaux souterrains était possible sans aucune nuisance pour le corps de la femme. »

Un institut du Caucase, après avoir examiné 500 femmes employées dans l’extraction houillère dont les 4/5 travaillent dans les puits, arrive aux conclusions que le travail souterrain ne nuit pas plus aux femmes enceintes que le travail en surface32.

Dans les années trente, une citoyenne anglaise, admiratrice de Staline, décrit le travail des femmes dans un port du Nord :

« A Arkhangelsk, il fallait poser une voie ferrée légère sur environ 5 km le long des docks… J’ai vu faire ça entièrement par des femmes. La voie, avec l’aiguillage, fut posée en 48 heures. Elles y travaillaient jour et nuit, à la lumière naturelle et sous celle des projecteurs. Il neigeait et gelait presque tout le temps, mais cela ne changeait rien à leurs travaux. Elles travaillaient par équipes qui se succédaient toutes les vingt-quatre heures. Pendant leur service, elles avaient parfois de brefs repos d’une heure ou deux, pendant lesquels elles rejoignaient une baraque en bois sur le quai où elles mangeaient leur soupe au chou et leur pain noir, buvaient ce qui passait pour du thé, faisaient tant bien que mal un petit somme toutes habillées avant de repartir au travail.33 »

Conclusion

La contre-révolution russe a constitué l’un des pires événements du début du 20e siècle. Ce « grand mensonge », cette dictature barbare sanguinaire et absurde qui se présentait comme le « socialisme réel » a jeté une chape de plomb sur le mouvement ouvrier pendant plus d’un demi-siècle.

Aujourd’hui, ce cauchemar est fini, cela ne nous dispense pas de poursuivre le débat sur la nature de classe de l’URSS. Sur les bolcheviks, il nous semble que nous avons restitué dans l’ensemble ce que furent leurs idées et leurs actions. Il est évident que sur les questions de la division sexuelle des tâches comme de l’oppression sexuelle (ou encore sur la contraception et l’avortement), les militants comme les cadres, et donc comme le parti sur le plan théorique, comportaient des carences majeures. Surtout, lors de la période du « communisme de guerre », ils ont souvent fait de nécessité vertu. On peut leur reprocher leur confusion entre nationalisation (propriété étatique) et la propriété sociale. De même n’ont-ils pas perçu la nature des rapports de production de la période de transition qui restent des rapports de production capitalistes malgré la nature ouvrière de l’Etat et la nationalisation. Néanmoins, nous en réclamons l’héritage, théorique et pratique.

Stéphane Lanchon

(LCR Montreuil)

Bibliographie sommaire :

-Moshe Lewin, Le dernier combat de Lénine, Editions de Minuit.

-Les quatres premiers congrès de l’Internationale Communiste 1919-1923, Librairie du Travail, Bibliothèque Communiste.

-Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste, Fayard.

-E. H. Carr, La révolution bolchevique, 3 tomes, Editions de Minuit.

-Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, 2 tomes, Seuil, Collection Esprit.

-Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, Seuil, Point Histoire.

-Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie 1905-1921, Editions Gallimard.

-Gilbert Badia, Clara Zetkin, féministe sans frontières, Les Editions Ouvrières, Collection La part des hommes.

______________________________

1 Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, tome 1 Février, Seuil, Point Histoire, p40.

2 L. Trotsky, p46.

3 Marc Ferro, La révolution de 1917, Albin Michel, p43.

4 Michel Launay, Le syndicalisme en Europe, Editions Imprimerie Nationale, p146.

5 Chanie Rosenberg, Women and perestroïka, Bookmarks, p68.

6 C. Rosenberg, p70.

7 C. Rosenberg, p71.

8 Tony Cliff, Class struggle and women’s liberation, 1640 to the present day, Bookmarks, p91.

9 T. Cliff, p87.

10 T. Cliff, p92.

11 T. Cliff, p88.

12 T. Cliff, p92.

13 T. Cliff, p97.

14 M. Launay, p147.

15 T. Cliff, p99.

16 M. Ferro, p46.

17 C. Rosenberg, p68.

18 M. Ferro, p60.

19 L. Trotsky, p143.

20 M. Ferro, p469.

21 C. Rosenberg, p75.

22 M. Ferro, p254.

23 C. Rosenberg, p76.

24 C. Rosenberg, p78.

25 L. Trotsky, p89.

26 T. Cliff, p139.

27 Alix Holt, Femmes et mouvement ouvrier, Les bolcheviks et l’oppression des femmes, La Brèche, p97.

28 A. Holt, p106.

29 T. Cliff, p141.

30 T. Cliff, pp143-145.

31 T. Cliff, p147.

32 T. Cliff, Le capitalisme d’Etat en URSS de Staline à Gorbatchev, EDI, p27.

33 T. Cliff, p28.

La révolution russe commencée par les femmes, en images

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